Le missile balistique renait-il de ses cendres ?

Durant la guerre froide, le missile balistique, qu’il soit ou non muni d’ogives nucléaires, était considéré comme une unité de référence pour déterminer la puissance militaire d’un pays. Il n’existait, à cette époque, aucun système capable d’intercepter efficacement ce type d’engins, dont la simple possession faisait dès lors peser une menace existentielle sur l’ensemble des Etats entrant dans le rayon d’action du missile. C’est pour cette raison que deux des principales crises de cette période, la crise de Cuba en 1962, et celle des Euromissiles en 1983, résultaient de déploiement de ces engins à proximité des frontières des états.

Avec l’entrée en service, à la fin des années 80, de systèmes anti-aériens de nouvelle génération, comme le Patriot Américain, cette menace s’étiola rapidement, car le systématisme qu’elle engendrait disparaissait avec le déploiement des batteries anti-missiles américaines. C’est ainsi que, lors de la première guerre du Golfe, le simple déploiement de batteries de missiles Patriot suffit à retenir Tel-Aviv de riposter aux attaques par missiles Scud venant d’Irak. Dans les années post guerre froide, les systèmes anti-missiles se perfectionnèrent, et étendirent leurs capacités d’interception, face à des missiles de portée plus importante. C’est ainsi qu’apparurent aux Etats-Unis le THAAD, et les nouvelles versions du Patriot, ainsi que les missiles SM3 puis SM6 du système embarqué AEGIS. Ensembles, ces systèmes étaient capables de neutraliser une grande partie des missiles de courte et moyenne portée qui pouvaient être lancés contre les Etats-Unis, ses forces, et ses alliés. En outre, les Etats-Unis déployèrent un nombre très important de missiles de croisière Tomahawk sur leurs plate-formes navales et sous-marines, de sorte à pouvoir, si besoin, éliminer les lanceurs dans une première frappe, ainsi que les systèmes anti-aériens, libérant les espaces nécessaires au déploiement de sa puissance aérienne. Le missile balistique de courte et moyenne portée semblait bien, à ce moment, condamné à rejoindre les rangs des systèmes d’arme rendus obsolètes par le progrès technologique.

Le Système THAAD a longtemps été considéré comme la parade aux missiles balistiques à courte et moyenne portée

Mais comme souvent, les certitudes et le statu quo ont favorisé l’émergence de nouvelles technologies destinées à supplanter ces défenses. C’est ainsi qu’apparut le missile russe 9M723K1, plus connu sous le nom Iskander, ou SS-N-26 Stone pour l’OTAN. Ce nouveau missile tactique, d’une portée volontairement limitée à 490 km pour respecter les clauses du traité INF, utilisait une nouvelle trajectoire de vol, dite quasi-balistique, plus tendue que celles des traditionnels missiles balistiques à courte et moyenne portée. En outre, l’essentiel du vol s’effectue à une altitude de 60 km, se positionnant parfaitement entre le plafond du Patriot à 60 km et le planché du THAAD, qui lui est à 70 km. Le missile est également capable de manoeuvrer en vol, et ce de façon difficilement prévisible. De fait, l’interception de ce missile devint rapidement problématique pour la défense anti-missile US. Mais les relations avec Moscou étant bonnes en 1995, il n’était pas question de s’alarmer pour autant.

La seconde alerte, beaucoup plus sérieuse cette fois, intervint lorsque le président Poutine présenta les nouveaux vecteurs stratégiques développés par la Russie lors de la campagne présidentielle russe, en mars 2018. Un nouveau missile, le Kh57M2 Kinzhal, balaya toutes les certitudes américaines en matière d’efficacité du bouclier anti-missile. Aéroporté, le missile était à la fois hypersonique, manoeuvrant, et évoluait dans la frange d’altitude de l’Iskander, dont il est dérivé. En outre, sa portée, dépassant les 2000 km selon Moscou, lui permettrait de frapper toutes les cibles importantes de l’OTAN à l’est d’un axe Londres Paris, sans que le Mig-31 qui l’emporte n’ait à quitter l’espace aérien russe. En d’autres termes, ni le Patriot PaC-3 acheté récemment à grand renfort de milliards d’euro par 4 pays européens, ni le THAAD, ni même les missiles des systèmes Aegis installés sur les frégates anti-aériennes de plusieurs marines de l’OTAN, ne sont en mesure de stopper ce missile. Même le très prometteur Aster 30 Block1NT semblerait en être incapable, en tout cas en l’état des spécifications.

Le missile Kinjhal est aérotransporté par un avion Mig31 spécialement modifié

Parallèlement, la Russie a développé une nouvelle génération de systèmes anti-missiles, le S500 qui, couplée avec les systèmes anti-aériens S400, S350, Buk, Tor, Sosna et Pantsir, seraient en mesure d’assurer une protection très efficace contre les frappes de l’OTAN contre les installations stratégiques et les forces russes, que ce soit par missiles de croisière, ou attaques aériennes. Pour la première fois depuis 3 décennies, l’OTAN perdait l’assurance de disposer de la supériorité aérienne contre son adversaire, comme celle de pouvoir protéger son dispositif dans la profondeur contre des frappes ciblées.

Depuis, l’US Army comme l’US Air force ont lancé plusieurs programmes visant à developper des missiles hypersoniques capables, eux aussi, de défier la défense anti-aérienne russe, l’abandon du traité INF ayant levé les contraintes qui pouvaient encore exister contre ces systèmes d’armes. En outre, de nombreux programmes de défense anti-missiles ont vu le jour, notamment à base de systèmes laser, pour tenter de faire face à cette menace, qui touche aussi bien les forces terrestres et navales, la Russie développant le missile hypersonique anti-navire Tzirkhon 3M22, qui doit entrer en service en 2021.

La Chine a développé un nombre important de missiles balistiques dont certains sont dédiés à la lutte anti-navire, comme le DF-26

Par ailleurs, la faille révélée par l’Iskander et le Kinjhal a fait de nombreux émules, en Chine évidemment, mais également en Iran, et plus récemment, en Corée du nord, dont les derniers tirs de missile n’avaient pour seul objet que de montrer qu’elle aussi, disposait de missiles capables de défier le bouclier anti-missile américain déployé à Guam, en Japon et en Corée du Sud.

Une chose est certaine, en seulement quelques années, le missile balistique de courte et moyenne portée, est bien rené de ses cendres, pour s’imposer à nouveau comme un des systèmes d’arme stratégique dans les arsenaux militaires. Outre les Etats-Unis, la Chine et la Russie, l’Inde, la Corée du nord, la Corée du Sud, le Pakistan, l’Iran, l’Ukraine, la Turquie et l’Arabie saoudite ont annoncé developper des systèmes de ce type. Si ça n’est pas une course aux armements, cela y ressemble tout de même beaucoup. En revanche, aucun programme européen visant à developper ce type de système d’armes n’est aujourd’hui en cours.

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