La division du travail entre les différentes républiques de l’Union soviétique, organisée dès l’ère stalinienne, avait pour vocation de favoriser l’interdépendance économique afin de consolider un édifice politique culturellement et ethniquement disparate. Avec la dislocation de l’URSS et la désindustrialisation massive des années 1990 cette interdépendance n’a néanmoins pas totalement disparu. En effet, le secteur militaro-industriel, principalement concentré dans les républiques slaves de l’Union, a continué à lier les anciennes Républiques socialistes. L’exemple emblématique de cette coopération fut la relation unissant les industries ukrainiennes et russes, notamment dans les domaines de l’espace, de l’aviation et de la construction navale[efn_note]Владимир Воронов, « Импортозамещение для Рогозина », sur Радио Свобода, , 10 janvier 2016[/efn_note].
Pour autant, la détérioration des relations entre Kiev et Moscou à la suite de l’annexion de la Crimée et à l’invasion russe du Donbass en 2014 va progressivement contribuer au déclin de cette proximité industrielle. Voulant répondre aux sanctions commerciales russes et ne pouvant pas résister indéfiniment à la pression d’une opinion publique ne comprenant pas pourquoi l’Ukraine fournit du matériel militaire à un pays qui lui fait la guerre, Kiev va se résoudre à interdire les exportations à destination du secteur militaro-industriel de la Russie. En réponse à la politique étrangère agressive de Moscou l’Union européenne, et plus tard les États-Unis,imposent également des sanctions en prohibant l’export de matériels susceptibles d’être utilisés aussi bien à des fins civiles que militaires.
La réaction de Moscou se veut tout d’abord rassurante, le Président Vladimir Poutine et les autres figures officielles minimisent l’impact des sanctions sur l’économie russe et le secteur de la défense.Le Kremlin soutient que les sanctions sont bénéfiques pour la Russie et vont lui permettre de développer son économie en substituant les marchandises importées par des produits fabriqués localement. Afin de faciliter ce processus, et surtout tenter de diviser les Occidentaux, le gouvernement russe décide d’introduire des contre-sanctions en frappant principalement le secteur alimentaire et agricole de l’Union européenne et des États-Unis[efn_note]I. Korhonen, H. Simolaet L. Solanko, Sanctions, counter-sanctions and Russia − Effects on economy, trade and finance, Bank of Finland, Institute for Economies in Transition, 2018[/efn_note]. Dans le domaine militaire, la substitution des importations est une priorité stratégique pour Moscou qui ne souhaite pas être entravé dans sa politique étrangère du fait d’une dépendance vis-à-vis d’un groupe d’États potentiellement hostiles.
Historiquement la volonté de substituer les importations dans des domaines stratégiques n’est pas une nouveauté en Russie. A l’époque soviétique la nécessité de créer une base industrielle et technologique de défense va pousser les autorités à acheter dans les années 1930 des technologies et des machines-outils à des ennemis idéologiques tels que l’Italie fasciste, l’Allemagne Nazie, ou encore les États-Unis.Ces coopérations militaires auront pour objectif de copier, puis de s’approprier des technologies étrangères afin de « rattraper et surpasser » les grandes puissances industrielles. Si dans une majorité des cas cette approche s’avère fructueuse et permet à terme à l’Union soviétique de concevoir ses propres technologies et appareils, cette réussite ne pourra pas être reproduite dans certains secteurs de pointes tels que l’électronique. Après la dislocation de l’URSS, pendant les années 1990, certaines voix s’élèvent afin de mettre en exergue la nécessité de diminuer la dépendance de la défense russe vis-à-vis d’industries désormais situés au sein des nouvelles républiques ayant obtenu leur indépendance. Cependant, le contrôle et l’influence qu’exerce la Russie sur ces nouveaux États, et notamment sur leurs industries de défense, conduisent Moscou à laisser la situation telle quelle. Or, le déclin économique, technologique et développemental qui a suivi l’effondrement du système soviétique va porter un dommage substantiel aux capacités scientifiques de la Russie et accentuer les faiblesses endémiques de son secteur militaro-industriel. Aujourd’hui, au vu du contexte diplomatique, la dépendance vis-à-vis des produits hautement technologiques, notamment fabriqués au sein des pays de l’OTAN, est un problème de souveraineté pour la Russie.
Cinq ans après l’introduction des premières mesures visant à diminuer la dépendance des industries militaires russes des produits étrangers, les résultats sont difficiles à évaluer avec précision, mais des tendances globales peuvent être décelées. Si des succès sont identifiables dans les domaines à faible complexité technologique, la situation au sein des secteurs de pointes reste obscure. De plus, la substitution des importations étant clairement devenue un enjeu de crédibilité politique, percevoir la réalité de son implémentation dans le secteur de la défense est doublement plus compliqué.
I) La substitution des importations dans le secteur de la défense : un enjeu à la fois stratégique et politique
Les déclarations des officiels et des experts au sujet de l’implémentation de la politique de substitution des importations divergent d’une année à l’autre. En 2018 par exemple le vice-premier ministre de l’époque, Dmitry Rogozin, affirmait que les commandes militaires russes n’avaient souffert d’aucun retard du fait d’un manque de composants étrangers, ces derniers ayant été remplacés par des matériels analogues fabriqués en Russie. Pourtant, l’annonce récente de l’annulation de la production en série des satellites GLONASS (système global de navigation satellitaire), indispensables à la défense antimissile du pays, pour cause d’absence des composants électroniques russes, démontre une situation plus contrastée que ne veulent l’avouer les dirigeants.
Ainsi, au vu de la stagnation économique de la Russie, ou encore des difficultés financières et structurelles dont souffrent ses industries de défense, il devient aisé de comprendre que la dialectique du Kremlin cache un double objectif. Tout d’abord, autonomiser ses capacités de production militaire afin d’assurer sa souveraineté dans le domaine de la défense, et de plus convaincre les Russes que la stratégie de substitution des importations est effectivement implémentée et est économiquement viable.
En lançant une campagne médiatique de grande ampleur, le gouvernement russe a en effet essayé de prouver à sa population que les sanctions étaient en réalité une opportunité pour l’économie russe. De ce fait le succès de la quête à l’autonomie, imposée au secteur militaro-industriel par le Kremlin, est désormais une question de crédibilité politique pour le gouvernement, d’autant plus que le processus de remplacement des produits importés ne connaît pas une franche réussite[efn_note]СветланаСухова, « «Делатьто, чтоестьудругих,— путьвникуда» », Коммерсантъ, 8 avril 2019[/efn_note][efn_note]ЮЛИЯВЫМЯТНИНА, « Недозамещение. Кчемупривелаполитиказамещенияимпорта », 26 janvier 2019[/efn_note][efn_note]ЛюдмилаПетухова, « СтатистикапоказалапровалкурсанаимпортозамещениевРоссии », sur Forbes.ru, 28 janvier 2019[/efn_note]. La vitrine que constituent donc les industries de défense permet aux décideurs moscovites de justifier leur politique économique et les moyens financiers alloués à la substitution des importations. Pour rappel, afin d’aider les industriels russes à créer des produits analogues à ceux importés, la Russie aurait dépensé 637 milliards de roubles ($9,5 milliards), dont 70 milliards directement depuis des fonds étatiques.
Or, dans le contexte de réduction des commandes gouvernementales au secteur militaro-industriel russe, la substitution des importations est également un moyen de maintenir à flot une industrie financièrement exsangue, puisque comme souligné dans un précédent article, la dette des industriels de la défense russe s’élève à plus de 36 milliards de dollars. Conscient de ce problème Moscou souhaite pousser la logique du remplacement des produits importés encore plus loin puisque le Président a annoncé qu’il fixait pour ambition au secteur militaro-industriel de se diversifier. Ainsi, à l’horizon de 2030, 50% de la production des industriels de la défense doit être destinée au secteur civil. Autrement dit, l’objectif est d’inciter les industriels à créer des marchandises pour le marché civil tout comme le font leurs concurrents européens, américains ou chinois. Certains industriels dénoncent le manque de soutien de la part des autorités, qui se contenterait de déclarations, la faisabilité de cette reconversion est cependant difficile à évaluer puisqu’elle dépend principalement de la nature même des activités de chaque industrie. Les experts s’exprimant sur le sujet soulignent quant à eux que la diversification est indispensable pour la survie du complexe militaro-industriel russe, mais que la recherche et le développement nécessaire au lancement d’une production civile va accentuer l’endettement de ces entreprises et aggraver un obstacle déjà systémique. Au vu des problèmes structurels de l’industrie de défense russe, tels que son isolement par rapport au secteur civil ou encore sa lourdeur administrative, la diversification risque d’être laborieuse, les années à venir devant nous éclairer davantage sur la faisabilité de cette ambition.
Ainsi, si la politique de diversification et de substitution des importations a pour origine un impératif d’ordre stratégique elle est désormais également une nécessité politique pour un pouvoir jouant la carte du patriotisme économique. Cinq ans après le lancement du programme de substitution des importations, il est d’ores et déjà possible de mesurer le degré de réussite des industriels de la défense russes dans ce domaine.
II) L’inégale réussite de la substitution des importations dans le secteur militaire
En 2014, lorsque l’Ukraine coupe les approvisionnements au complexe militaro-industriel russe, Moscou se retrouve dans une situation délicate. Les industriels ukrainiens fournissaient alors des équipements indispensables aux appareils russes, la majorité des hélicoptères des constructeurs Mi et Kamov fonctionnant grâce aux moteurs confectionnés par l’ukrainien Motor Sich. Les circonstances sont homologues dans le cas des avions des constructeurs Iliouchine, et Antonov, dont la motorisation principale et subsidiaire est produite par ce même fabriquant ukrainien. Dans le domaine des armements aériens ce sont les missiles air-air P-73, utilisés pour le combat rapproché par les Mig-29, Mig-31, Su-25, Su-27, Su-30 et 34, dont la réalisation est compromise du fait de l’absence de têtes de guidage infrarouges thermiques façonnées par l’usine Arsenal, située à Kiev. La dépendance russe vis-à-vis de la production ukrainienne est également substantielle dans le domaine des fusées. Le bureau de Construction Yujnoe est ainsi à l’origine des systèmes tels que RS-20 (SS-18), tandis que Harton, située à Kharkiv, est le développeur et le fournisseur des systèmes de contrôle des missiles balistiques intercontinentaux et d’autres appareils électroniques comme les systèmes de visées pour missiles Topol-M. Dans le domaine naval l’entreprise Zoria-Machproekt, est le producteur principal des turbines à gaz pour la marine russe. Enfin, l’Ukraine était le principal fournisseur de titane de la Russie, cette dernière n’ayant pas héritée de l’URSS des usines de production de ce métal stratégique
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