La France a-t-elle perdu son audace en matière d’innovation de Défense ?

En début de semaine, l’Agence Innovation Défense française a lancé deux appels à projet pour concevoir des modèles de munition vagabonde. Ces armes, parfois appelées improprement drones suicides, marquent en effet l’actualité dans le conflit Ukrainien, avec l’arrivée des modèles Switchblade 300 et 600 et des mystérieux Phoenix Ghost spécialement conçus par l’industrie de défense US à la demande des ukrainiens. Pour autant, l’efficacité des munitions vagabondes n’a pas émergé lors de ce conflit, ni même lors de la guerre du Haut Karabakh en 2020 durant laquelle les Harop et Orbiter de facture israélienne saturèrent les défenses arméniennes. En effet, ce type de munitions existe depuis plusieurs décennies, le Harop israélien ayant par exemple effectué son premier vol en 2003, et leur utilisation est devenue un sujet de préoccupation depuis le milieux des années 2010, au point d’inspirer des scénarios de films américains à grand spectacle, sans que cela n’engendre de réaction de la part des militaires et grands industriels français.

Malheureusement, l’exemple du retard à l’allumage français en matière de munition vagabonde est loin d’être anecdotique, et d’autres exemples récents, dans le domaine des drones, de la guerre électronique, des systèmes de protection actifs, des CIWS et bien d’autres, montrent que la France, qui avait bâti son succès sur sa capacité à anticiper l’émergence de ce type de besoin et à y répondre de manière creative, innovante, et différenciée de ce que proposaient américains, britanniques et allemands, s’est semble-t-il éloignée de ses atours traditionnels, au point que l’on peut s’interroger sur le fait que la pays aurait effectivement perdu l’audace et l’esprit d’innovation qui caractérisaient son approche industrielle de défense. Dans cet article, nous étudierons les raisons ayant amené à cette situation, mais également les solutions pour sortir de cette spirale qui, à terme, nuit tant à l’industrie de défense nationale qu’à l’autonomie stratégique et au rayonnement international du pays, ainsi qu’à l’efficacité des armées dans un contexte pourtant de plus en plus tendu.

Si le Switchblade 300 connait son heure de gloire aujourd’hui, il est entré en service au sein des Forces Spéciales US en 2011, et fut utilisé avec succès en Afghanistan et en Irak

Les raisons historiques du succès de l’innovation défense française

Dès le début des années 50, la France entreprit de reconstruire son industrie de défense, et d’en faire un outil au service de sa souveraineté et de son rayonnement international. Pour y parvenir, elle fit un choix particulièrement payant, celui de s’appuyer sur une organisation très dynamique et agile de ses programmes de défense donnant la part belle à l’innovation, de sorte à se positionner efficacement face aux géants américains et soviétiques, mais également à l’industrie britannique encore très présente sur la scène internationale à cette époque. Rapidement, les industriels français firent montre de cette audace en matière d’innovation, avec par exemple l’arrivée du Mirage III, des hélicoptères Alouette, et des blindés AMX. L’effort se poursuivit dans les années 60 et 70, et la France se positionna sur d’autres secteurs de pointe, comme la missilerie avec les Magic, Exocet et Milan, ou la construction sous-marine avec les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins classe Redoutable, et en produisant de nouveaux avions et hélicoptères de combat de qualité, comme le Mirage F1 et les hélicoptères Super Frelon, Gazelle et Puma, ces derniers étant co-produits avec la Grande-Bretagne.

Icone de la créativité et de l’audace de l’ingénierie de défense française, le Mirage III tenait la dragée haute en terme de performances et de capacités aux meilleurs appareils américains de la série Century.

Cette propension à l’innovation et à l’audace culmina au début des années 90, avec l’arrivée simultanée du programme Rafale, des frégates légères furtives, de missiles comme le MICA et le Hades, de l’hélicoptère Tigre et du char de combat Leclerc, tous offrant des bénéfices très marqués vis-à-vis des modèles concurrents américains et européens. Ainsi, les FLF La Fayette étaient les premiers navires de ligne conçus spécifiquement pour réduire leur image radar; le MICA offrait des capacités et une souplesse d’emploi inégalées avec ses deux autodirecteurs IR/EM interchangeables, et le missile balistique Hades suivait déjà une trajectoire semi-balistique pour contrer les défenses anti-balistiques soviétiques, plus de 10 ans avant l’Iskander. Quant au Tigre, qui devait alors être commandé à 225 exemplaires par l’Aviation Légère de l’Armée de Terre, il offrait des couts d’acquisition et d’utilisation plus de 2 fois inférieurs à ceux de l’Apache américain, pour des performances comparables. Au final, au début des année 90, les productions industrielles françaises étaient parfaitement concurrentielles et offraient des approches innovantes différenciées de celles des Etats-Unis, ceci ayant permis au pays de s’imposer comme le 3ème exportateur de systèmes de défense de la planète, derrière les Etats-Unis et la Russie.

Evolution vers une approche conservatrice de la production industrielle de défense


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