LPM 2023 : une trajectoire déjà tracée pour l’Armée de l’Air et de l’espace ?

Au cours des années 2000 et jusqu’en 2015, l’Armée de l’Air française, devenue depuis Armée de l’Air et de l’Espace, était largement privilégiée, et parfois enviée, vis-à-vis des autres armées. En effet, elle captait, à elle seule, presque la moitié des crédits d’équipements consacrés aux Programmes a effets majeurs, obligeant tant l’Armée de terre que la Marine Nationale à revoir certains de leurs programmes en en diminuant les volumes et étalant les calendriers. Cette situation n’était pas tant du à une préférence gouvernementale ou à une forme de lobbying, qu’à des contraintes industrielles fortes. En effet, il était alors nécessaire afin de maintenir en activité la ligne d’assemblage du Rafale qui à cette époque ne s’exportait pas et était loin de faire une telle unanimité comme aujourd’hui y compris au sein de la classe politique dirigeante, de produire 11 appareils par an. Et il revenait à l’Armée de l’Air d’en acquérir la majorité. Dans le même temps, Paris devait respecter ses engagements européens dans le cadre du programme A400M, lui aussi particulièrement dispendieux et sujet aux dérives. Ces deux programmes représentaient presque 2 Md€ par an d’investissements, soit 5la moitié des 4 Md€ alors consacrés aux Programmes à effets majeurs, dans le cadre d’un effort largement sous-financés durant l’ensemble de cette période.

Pour autant, ces crédits, pris en valeur absolue, étaient loin de permettre à l’Armée de l’Air de moderniser significativement ses forces, ou de prendre une avance significative dans ce domaine. Ainsi, elle ne pouvait, en 2015, mettre en oeuvre qu’une centaine de Rafale alors que seuls 3 A400M avaient été livrés à cette date, et que les flottes de Jaguar et Mirage F1CT/CR avaient été retirées du service respectivement en 2005 et en 2014. Le dernier Mirage 2000N devait, lui, quitter le service en 2018. Quant au dernier C160 Transall, il quitterait le service en 2022. De fait, aujourd’hui, cette force aérienne critique en occident, qui dispose notamment d’une composante de dissuasion, et qui fut très largement mise à contribution sur l’ensemble des théâtres d’opération au dessus desquels opérèrent les armées françaises, est gravement sous-capacitaire, comme l’a d’ailleurs souligné son Chef d’Etat-Major, le général Mille, lors de sa dernières audition devant la commission défense de l’Assemblée nationale, estimant qu’il manquait, pour la seule composante chasse, 40 appareils à son armée pour répondre aux enjeux à court et moyen terme. Il reviendra donc à la prochaine Loi de Programmation Militaire qui entrera en application en 2023, de répondre à ces besoins loin d’être sur-évalués.

Un format déjà insuffisant en 2014

Le format actuel de l’Armée de l’Air et de l’Espace fut défini dans le cadre du Livre Blanc rédigé de 2014 suite à l’élection de François Hollande à la magistrature suprême. Marqué dés sa conception par une sous-evaluation critique des menaces, y compris immédiates, ce document cadre prévoyait de doter l’Armée de l’air d’une flotte de 185 avions de chasse, de 50 avions de transport lourds ainsi que de 12 avions ravitailleurs, pour ne citer que les flottes les plus significatives. Rédigé en 2013, le Livre Blanc était obsolète avant même qu’il ne fut présenté publiquement en avril 2014, alors que les Armées françaises intervenaient au Mali dans le cadre de l’opération Serval dés le mois de janvier 2014, à peine un mois après le début de l’opération Sangaris en République Centre-Africaine. Un mois plus tard, les armées russes s’emparaient militairement de la Crimée ukrainienne, marquant le début d’une crise qui aujourd’hui conditionne les efforts de défense de toute l’Europe. Pourtant, les autorités françaises n’amendèrent pas ce Livre Blanc ni sa trajectoire budgétaire et capacitaire de toute évidence insuffisante après sa publication en dépit des évolutions sensibles du contexte sécuritaire international. Il fallut même l’intervention forte et déterminée du Ministre de La Défense, Jean-Yves le Drian, ainsi que des 4 chefs d’état-major de l’époque, pour empêcher le gouvernement socialiste d’aller encore plus loin dans les réductions de format et d’effectifs.

Afin de maintenir en activité la ligne de production Rafale, l’Armée de l’Air a commandé 11 appareils par an jusqu’en 2015, et la signature des premiers contrats à l’exportation

Reste que le format alors défini pour l’Armée de l’Air, comme pour les deux autres armées, demeure la référence en matière de planification, celle-ci ayant notamment été posée comme base de travail inamovible lors de la rédaction de la Revue Stratégique de 2017, comme lors de sa révision de 2021, et ce, même s’il était évident que ce format n’était pas même suffisant pour soutenir la pression opérationnelle des opérations exterieures françaises ces dernières années. En outre, si les livraisons d’A400M et d’A330 MRTT continuèrent au delà de 2015, celles de Rafale furent suspendues avec la signature des premiers contrats à l’exportation, permettant notamment de libérer des crédits pour financer d’autres programmes critiques comme Scorpion pour l’Armée de terre, ou le remplacement des SNA, frégates et pétroliers ravitailleurs de la Marine nationale. Non seulement l’Armée de l’Air ne perçut plus de Rafale entre 2016 et 2022, mais elle dut, dans le même temps, retirer du service ses Mirage 2000N, puis ses Mirage 2000C, alors que 24 de ses Rafale lui furent soustraits pour être exportés d’occasion vers la Grèce et la Croatie. De fait, aujourd’hui, la flotte de chasse française se compose de 96 Rafale B et C, dont une vingtaine sont dédiés à la mission de dissuasion et 3 à la formation, de 28 Mirage 2000-5, ainsi que de 66 Mirage 2000D, soit moins de 200 appareils, là ou elle en alignait 380 au début des années 2000.

La flotte de transport tactique n’est guère mieux lotie, avec 19 A400M Atlas évoluant aux cotés de 18 C-130 Hercule et de 27 avions de transport tactique légers CN-235, là ou elle alignait plus de 80 C160 Transall auparavant. Au final, seule sa flotte d’avions ravitailleurs a vu son format maintenu, les 15 KC-135 stratotanker acquis dans les années 60 auprés des Etats-Unis devant être remplacés par 15 A330 MRTT Phoenix, un appareil par ailleurs beaucoup plus performant. En revanche, la flotte de satellites militaires français, désormais sous le controle de l’Armée de l’Air devenue Armée de l’Air et de l’espace, s’est considérablement accrue, avec l’arrivée des satellites de reconnaissance optique NCO (2 satellites), Pléiades (2 unités) et Pléiades Neo (4 satellites), ainsi que les satellites de renseignement électromagnétiques Elisa et CERES (7 satellites), et de satellites de communication avec les 3 satellites du système Syracuse IV et 2 satellites franco-italiens. Enfin, l’Armée de l’Air s’est dotée de 12 drones Male MQ-9A Reaper auxquels viendront s’ajouter les 6 systèmes Euromale en cours de conception, et s’est vue attribuée le controle de la dDéfense anti-aérienne à longue portée jusqu’ici du ressort de l’Armée de Terre, et met en oeuvre 6 batteries SAMP/T Mamba, soit 2% du nombre de batteries S300-400 en Russie.

l’arrivée des MQ9A Reaper joua un rôle important dans le soutien aérien apporté par l’Armée de l’Air aux forces françaises engagées au Mali dans le cadre de l’opération Barkhanne

Pour autant, et bien qu’en de nombreux aspects, l’Armée de l’Air dispose encore d’un format supérieur à celui visé par le Livre Blanc de 2014, l’expérience a montré sans le moindre doute qu’elle était gravement sous-capacitaire, alors même qu’il ne s’agissait, alors, que de soutenir des actions militaires au dessus de théâtres de basse ou de moyenne intensité, comme en Afrique sud-saharienne et au Levant. En effet, l’effet cumulé d’une utilisation intense des moyens aériens en opération extérieure entrainent une consommation très rapide du potentiel des aéronefs, de l’attrition liée aux programmes de modernisation, et d’une flotte sous-dimensionnée, entrainèrent un effondrement des taux de disponibilité de l’ensemble des flottes, accentué il est vrais par une mauvaise organisation de la maintenance liée en partie à la gestion des pièces en flux tendue incompatible avec la réalité opérationnelle. Or, si 200 avions de combat ne suffisent pas à soutenir une activité opérationnelle en soutien de quelques opérations exterieures de faible intensité, il est clair que ce format ne sera pas suffisant pour soutenir une action de haute intensité dans la durée au profit des armées françaises ou alliées.

Des impasses capacitaires critiques


Le reste de cet article est réservé aux abonnés

Les articles en accès intégral sont accessibles dans la rubrique « Articles Gratuits« . Les abonnés ont accès aux articles Analyses, OSINT et Synthèse en intégralité. Les articles en Archives (plus de 2 ans) sont réservés aux abonnés Premium.

A partir de 6,50 € par mois – Sans engagement de durée.


Related posts

Meta-Défense

GRATUIT
VOIR