Comment les 5 menaces stratégiques faiblement létales vont-elles bouleverser les équilibres militaires mondiaux ?

Le concept de frappe stratégique a émergé lors de la seconde guerre mondiale, d’abord au travers du Blitz allemand contre les villes britanniques qui s’est étalée entre la fin de la bataille d’Angleterre proprement dite, en septembre 1940, et mai 1941 lorsque la Luftwaffe fut réorientée vers l’Est en prévision du plan barbarossa. Il s’agissait, pour les stratèges allemands et notamment pour Herman Goehring commandant la Luftwaffe, de détruire la volonté de résistance des britanniques eux-mêmes, en frappant non seulement des cibles militaires comme les bases et les usines, mais également les grandes villes du pays, comme Londres, mais également Coventry, Plymouth, Birmingham et Liverpool. Cette campagne, qui fit 43.000 tués et 90.000 blessés graves dans la population civile, fut un échec, la Luftwaffe ayant perdu presque 900 avions dont une bonne partie de sa flotte de bombardement, sans atteindre les objectifs visés. Cet échec ne dissuada cependant pas les britanniques et les américains de faire de même, en menant de très nombreux raids stratégiques de jour (US Army Air Force) et de nuit (Royal Air Force) contre les sites industriels mais également les villes allemandes, ainsi que certaines villes en zone occupée, faisant plus de 500.000 morts en Allemagne, autant au Japon, ainsi que 100.000 morts en Italie et 67.000 tués en France.

Les bénéfices de cette campagne aérienne stratégique alliée restent encore en débat, même s’ils ont objectivement et significativement érodé les capacités industrielles et les réserves de carburant de l’Axe. Toutefois, l’explosion des deux bombes d’Hiroshima et de Nagasaki en aout 1945, changea la donne, en créant pour la première foi par la frappe de cibles civiles, un effet stratégique majeur avec la reddition de l’Empire japonais, il est vrai déjà en très mauvaise posture après avoir perdu l’immense majorité de sa flotte, et l’arrivée des divisions russes engagées en Europe pour mener l’offensive contre les forces nippones en Mandchourie. Pour autant, c’est bien l’arme nucléaire qui conditionna le rapport de force mondial depuis cette date, en créant le concept d’arme de destruction massive, capable de détruire simultanément les infrastructures et les populations civiles d’une grande ville, pour atteindre les objectifs politiques visés, plutôt qu’en visant la destruction de l’outil militaire adverse comme durant les 50 siècles d’histoire humaine avant cela.

Les armes nucléaires ont constitué le pilier de la communication stratégique entre super puissance depuis la fin de la seconde guerre mondiale

Si la bombe A, puis la bombe à Hydrogène, constituèrent le coeur des capacités stratégiques des plus puissantes nations de la planète, celles-ci développèrent, au fil des années, d’autres capacités dérivées, comme les armes chimiques ou bactériologiques, ou les armes à rayonnement, destinées plus particulièrement à détruire les populations sans détruire les infrastructures. Ces armes, rassemblées dans l’acronyme NRBC pour Nucléaire, Radiologique, Biologique et Chimique, constituèrent le pivot du rapport de force stratégique durant toute la guerre froide, et même au delà. Cependant, depuis plusieurs années, voire quelques décennies, une autre catégorie d’armes stratégiques a peu à peu fait son apparition. Contrairement aux précédentes, celles-ci visent non pas à détruire les populations, mais a détruire les infrastructures et les capacités économiques et sociales d’un pays, pour obtenir l’objectif stratégique visé, sans franchir le seuil nucléaire ou assimilé en entrainant la mort de millions de civils. Dans cet article, nous étudierons les 5 capacités stratégiques répondant à cette classification, qui pourraient bien changer non seulement le rapport de force dans les années à venir, mais également la logique même de seuil stratégique et de riposte.

1- Les armes à impulsion électromagnétique

De toutes les capacités stratégiques non létales, l’utilisation des armes à impulsion électromagnétique est la plus ancienne. En effet, dès les premières explosions nucléaires en 1945, les conséquences de la puissante impulsion électromagnétique alors générées ont été étudiées d’abord par les Etats-Unis, puis à partir de 1949, par l’Union Soviétique. En 1962, les deux superpuissances menèrent presque simultanément des expérimentations en ce sens, avec le projet américain Starfish Prime qui fit détonner une charge nucléaire de 1,44 mégatonnes à 400 kilomètres d’altitude au dessus du Pacifique, et le projet 184 soviétique qui fit de même avec des charges moins importantes de 300 kt au dessus du Kazakstan. Dans les deux cas, il s’agissait avant tout alors de neutraliser les capacités militaires de l’adversaire sur un large périmètre en détruisant l’ensemble des circuits électroniques qui faisaient alors leur apparition dans les véhicules, navires et aéronefs militaires. En revanche, à cette époque, l’utilisation comme alternative des bombes et missiles nucléaires dans la posture de dissuasion n’était pas même envisagée, la vulnérabilité des infrastructures civiles aux EMP étant jugées trop limitée.

Le réseau électrique représente l’une des cibles les plus évidentes d’une attaque par Impulsion Électromagnétique

La situation n’a guère évolué à ce sujet jusqu’au début des années 2000, et le début de la numérisation globale de l’économie mais également de l’ensemble de la vie sociale des pays. Dans le même temps, les connaissances autour du phénomène d’impulsion électromagnétique et de ses effets, avaient également largement progressé, de sorte qu’en 2001, le Congrès américain lança une étude de vulnérabilité des Etats-Unis à ce type de menace, avec la création de la United States EMP Commission. Les premiers retours de cette commission, en 2004 et surtout lors d’une audition au Sénat en 2005, montrèrent que ce type d’armes représentait désormais une menace stratégique pour le pays, non seulement du fait de leur efficacité sur les infrastructures stratégiques comme la grille électrique ou les télécommunications, mais également en détruisant la presque totalité des capacités de transport du pays. En outre, la commission identifia pas moins de 15 pays, en plus des Etats-Unis, qui menaient des expérimentations dans ce domaine, dont la Corée du Nord, l’Iran, la Russie, la Chine, Cuba, l’Inde, le Pakistan et Cuba.

Reste que le « ticket d’entrée » pour ce doter d’une telle capacité stratégique est hors de portée de l’immense majorité des pays. En effet, au delà des armes à impulsion électromagnétique non nucléaires qui ne disposent pas d’une puissance suffisante pour être qualifiées de stratégiques, il est simultanément nécessaire de disposer d’une capacité balistique avancée à longue portée, ainsi que de têtes nucléaires de forte puissance (au delà de 100 kt) et suffisamment miniaturisées pour prendre place à bord de ces missiles. En outre, même si les effets destructeurs majeurs de l’arme nucléaire employée dans une telle hypothèse, comme l’onde de choc et le mur de chaleur, sont largement atténués par l’explosion exo-atmosphérique, tout comme les retombées radioactives, les victimes d’une telle arme, comme les passagers des moyens de transport et les malades hospitalisés ou dépendant d’une technologie, pourraient convaincre le pays visé du caractère « nucléaire » et « destruction massive » de l’attaque, et donc entrainer une riposte nucléaire. Pour autant la menace est jugée suffisamment importante pour convaincre les autorités japonaises d’enterrer les capacités de commandement et de soutien de 5 de ses districts militaires majeurs, précisément pour résister à une frappe EMP.

2- Les essaims et attaques massives de drones

Si l’utilisation des drones armés d’une charge militaire n’est pas apparue lors de la guerre en Ukraine, c’est bien durant celle-ci que, pour la première fois, ceux-ci ont été employés de manière massive et coordonnée pour détruite, dans la durée, les infrastructures civiles de l’adversaire. Pour cela, les armées russes s’appuient sur le drone iranien Shahed-136, un appareil de conception relativement simple d’une centaine de kilo, capable de transporter sur 2500 km une charge militaire de 40 kg pour frapper avec une grande précision grâce à la navigation satellite, sa cible. Ces drones ont été employés par Moscou aux cotés de capacités plus traditionnelles comme les missiles de croisière, pour détruire les capacités énergétiques ukrainiennes, dans le but de déclencher un exode massif de la population civile vers l’occident, et d’amener les autorités ukrainiennes à négocier sur des termes défavorables. Pour l’heure, le volume des frappes russes n’ont pas permis d’atteindre de tels objectifs, et la résilience de l’opinion publique ukrainienne semble plus forte que jamais, comme ce fut le cas pour les britanniques pendant le Blitz.

Avec un prix unitaire de seulement 20.000 $, le drone iranien Shahed 136 met la capacité de frappe stratégique à la portée de (presque) toutes les bourses.

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