Madrid prolonge ses F/A-18 et Harrier jusqu’aux années 2030 pour préserver ses options futures

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Alors que nombreux étaient ceux qui anticipaient une commande de Madrid de F-35A et B pour remplacer les F/A-18 et AV-8B espagnols, le gouvernement de Pedro Sanchez vient au contraire d’annoncer que ces deux appareils seront amenés à jouer les prolongations au-delà de 2032.

Mais si on peut aisément étiqueter ces décisions comme une conséquence des relations très dégradées entre Madrid et la Maison-Blanche, sur fonds d’effort de défense OTAN et d’utilisation des bases du pays dans la guerre contre l’Iran, il apparait que la position espagnol s’avère beaucoup plus équilibrée qu’il n’y parait, en préservant ouvertes de nombreuses options dans un paysage industriel et politique qui, lui, s’avère très incertain.

Madrid maintient l’option du chasseur F-35 sous contrainte budgétaire et politique

En 2017, Madrid avait émis une demande d’information non contraignante sur le F‑35, maintenant ouverte la possibilité d’un achat sans engagement. A cette fin, en 2023, le budget espagnol incluait 6,25 milliards d’euros afin de remplacer les flottes de chasse de la marine (AV-8B Harrier II) et de l’armée de l’air (F/A-18 Hornet), ce qui encadrait la trajectoire financière et le rythme des décisions. L’option F‑35 restait donc ouverte, mais sans trajectoire actée ni décision annoncée. L’ensemble posait un cadre d’arbitrages d’abord capacitaires et budgétaires.

La marine visait le retrait des AV‑8B Harrier autour de 2030 et s’intéressait au F‑35B, un appareil moderne à décollage court et atterrissage vertical adaptée à son porte-aéronefs, le Juan Carlos I. Le F‑35B était présenté, à juste titre, comme le seul remplaçant possible à court terme des Harrier. « Nous n’avons évidemment pas d’autre solution pour un avion de cinquième génération doté d’une technologie furtive vraiment avancée », déclarait l’amiral Teodoro Esteban López Calderón en juillet 2025. La Flotilla de Aeronaves FLOAN envisageait toutefois de prolonger les EAV‑8B au moins jusqu’en 2032 en s’appuyant sur des stocks italiens et ceux du Corps des Marines des États‑Unis US Marine Corps, dans l’attente de l’exécution d’une commande attendue pour 2026 ou 2027.

AV-8B Harrier II des forces aéronavales espagnoles appontant sur le porte aéronefs Principe de Asturias.
AV-8B Harrier II des forces aéronavales espagnoles appontant sur le porte aéronefs Principe de Asturias.

Dans le même temps, Madrid avait rejoint, en 2019, le programme SCAF franco-allemand, en tant que partenaire de plein droit et à participation égale de Paris et Berlin. L’objectif alors était de conjointement developper l’industrie aéronautique militaire espagnole, tout en préparant le remplacement des Typhoon actuellement en service, à partir de 2040. Le programme Halcyon, portant sur le remplacement des 20 Eurofighter les plus anciens, et l’achat de 25 appareils supplémentaires, devait permettre de faire la jonction avec SCAF.

Deux evenements ont toutefois mis à mal la planification espagnole depuis un an maintenant. D’abord, les tensions entre le français Dassault Aviation et l’Allemand Airbus DS,  atteignirent un point de non retour en decembre 2024, figeant le programme depuis. Une tentative de médiation « de la dernière chance » a été annoncée par le Président Macron il y a quelques jours, avec une écheance a la mi-avril, sans que personne n’y croit plus vraiment.

Par ailleurs, le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, entraina une hausse des tensions entre les Etats-Unis et l’Europe, sur fonds de taxes douanières et de revendications sur le Groenland, mais aussi, plus spécifiquement à l’Espagne, autour de l’investissement de défense exigé par le président américain, pour les membres de l’OTAN. Plus récemment, Madrid a interdit aux armées américaines d’utiliser les bases espagnoles pour mener ses opérations au Moyen-orient, dans le cadre de l’offensive israélo-américaine contre l’Iran, provoquant l’Ire de Donald Trump.

Madrid privilégie le chasseur Eurofighter pour la modernisation

C’est dans ce contexte que le gouvernement a annoncé sa décision d’écarter l’achat de F-35 et de suspendre indéfiniment les contacts préliminaires. Le ministère de la Défense a, par ailleurs, confirmé la ligne officielle qui privilégie l’Eurofighter aujourd’hui et le SCAF à l’avenir. La décision écarte l’entrée rapide dans la cinquième génération importée et recentre la modernisation sur des fournisseurs européens.

L’Armée de l’air et de l’espace espagnole, l’Ejército del Aire y del Espacio, prolongera la durée de vie d’environ 60 F/A‑18 Hornet jusqu’en 2040, alors qu’un retrait vers 2030 avait été envisagé. Ce soutien sera plus coûteux et plus complexe qu’initialement envisagé, avec une pression budgétaire et logistique notable. La modernisation vers la cinquième génération demeure donc conditionnée, tandis que le renforcement de l’Eurofighter prépare la transition vers l’horizon SCAF.

Les EAV‑8B Harrier II, quant à eux, seront prolongés au moins jusqu’en 2032, la Marine Espagnole comptant sur les stocks de pièces italiens et ceux de l’US Marine Corps pour y parvenir. La disponibilité de ces sources externes est ainsi devenu un facteur de risque, avec certaines possibilité de rupture si les stocks diminuent. L’option F‑35B n’est pas envisagée à court terme malgré son statut de successeur désigné du Harrier. « L’achat de F‑35 n’est pas une priorité pour la marine à l’heure actuelle », indiquait la ministre de la Défense Margarita Robles en août 2025.

Quarante‑cinq Eurofighter EF‑2000 T4 ont été commandés dans le cadre du programme Halcon, comme évoqué précédemment, consolidant la ligne nationale de quatrième génération. La pause F‑35 conforte ce cap Eurofighter maintenant et SCAF demain, en repoussant l’accès à une éventuelle cinquième génération importée.

Le soutien prolongé des chasseurs F/A-18 Hornet pèse sur les finances et la logistique

L’enveloppe budgétaire votée en 2023 devrait permettre de lisser l’effort supplémentaire lié aux prolongation des deux appareils américains, tout du moins un certain temps, et de séquencer les priorités là où l’effet capacitaire est le plus immédiat. Ainsi, en depit des inquiétudes exprimées, la suspension des discussions F‑35 achète du temps et maintient une trajectoire maîtrisée.

« Nous avons toujours eu deux flottes d’avions car si une défaillance structurelle est détectée sur l’une d’entre elles, la première mesure est généralement de la clouer au sol », rappelait le général Francisco Braco. Prolonger simultanément les F/A-18 et les EAV-8B maintient ainsi une certaine redondance opérationnelle utile, au delà des Eurofighter qui demeurent la colonne vertébrale des forces aériennes espagnoles pendant la transition et sécurise la continuité d’effort vers un Eurofighter modernisé et l’horizon SCAF.

Des alternatives aux avions a décollage et atterrissage vertical ou court sont également à l’étude, avec l’utilisation de drones et d’avions de combat légers tués à bord du porte-aéronefs espagnol, alors que l’Anadolu et le futur Trachia, les deux porte-aéronefs de la marine turque toujours privée de F-35B, seront équipés de drones TB3, Akincy et d’avions d’entrainement et d’attaque Hürjet, tous de conception nationale, pour palier ce manque.

Dès lors, le report de decision autour du F-35A et B, ne représente pas un handicap immédiat pour les forces armées espagnole, tout en limitant les mesures de coercitions visibles pouvant être prises par la Maison-Blanche autour des desaccords avec l’Espagne.. Le cap Eurofighter maintenant et SCAF demain ménage, quant à lui, une autonomie européenne relative tout en préservant d’éventuelles options transatlantiques ultérieures.

L’attente autour du programme SCAF maintient une modernisation européenne prudente

Toutefois, cette ligne pourrait rapidement se heurter aux tensions franco-allemandes. La phase 2 du SCAF reste gelée depuis décembre 2025, alors que les négociations qui devaient être menées alors pour lancer la Phase 2 de conception des démonstrateurs, n’ont pas eu lieu. La médiation en cours d’E.Macron doit prendre fin d’ici la mi‑avril 2026 ce qui plaide en faveur d’une temporisation concernant les décisions irréversibles immédiates, furent-elles sous pression américaines.

Mais les espoirs de sortir de programme SCAF de l’ornière dans laquelle il se trouve depuis plus d’un an, maintenant, sont minces. Le 18 février 2026, le chancelier allemand Friedrich Merz a déclaré le SCAF défunt, tandis que l’achat par Berlin de 35 F‑35A avait sécurisé la mission nucléaire au sein de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord. Comme cela avait été évoqué en 2021, lorsque Berlin officialisa sa decision en faveur du F-35A, celle-ci a atténué la pression pour un NGF commun à court terme et augmenté le risque de recomposition industrielle.

NGF programme SCAF
Madrid conserve une position d’attente autour du programme SCAF

Ainsi, alors que le NGF devait entrer en service « entre 2035 et 2040 » initialement, celui-ci a été repoussé de 2040 à 2045, créant une tension critique pour la France, alors que tout retard supplémentaire serait jugé critique pour la dissuasion aéroportée. Cette situation, ainsi que le refus d’arbitrer les sujets critiques pendant les 5 premières années du programme, a créé le contexte actuel, duquel il sera difficile de s’extraire.

Toutefois, en ne prenant pas part aux confrontations Paris-Berlin et Dassault-Airbus, l’Espagne conserve une position avantageuse, même si une recomposition devait intervenir, d’autant que le pays n’aura pas entamé son potentiel de renouvellement de flotte par des achats sur étagère venant des Etats-Unis, comme prévoit de le faire l’Allemagne. Ce faisant, Madrid préservera une attractivité certaine en tant que partenaire, avec un besoin d’une centaine d’avions de combat, hors aéronavale embarquée.

Mais la France, l’Allemagne, voire le programme GCAP, ne sont pas les seuls options cultivées par Madrid. Le pays et son industrie de defense se sont rapprochés de leurs homologues turcs, alors que Madrid a officialisé son choix en faveur du Hürjet pour la formation avancée de ses pilotes de chasse. Dans ce contexte, le TAI Kaan, un avion de combat ayant deja un pied dans la 5eme génération, représente une autre alternative pour les forces aériennes espagnoles, mais aussi pour son industrie, si les options européennes venaient à péricliter, ou simplement à perdre de leur attrait.

Prolonger F/A-18 et Harrier tout en consolidant l’Eurofighter laisse donc à Madrid la possibilité de saisir la meilleure option au moment opportun, sans se lier au F‑35. La suspension des contacts avec Lockheed Martin maintient une flexibilité maximale en attendant un éclaircissement du SCAF et l’issue des médiations en cours. La continuité opérationnelle nationale demeure assurée.

Conclusion

Madrid n’a pas renoncé à la modernisation de sa flotte de chasse. Elle l’a reconfigurée en différant l’accès immédiat à la cinquième génération. La suspension des contacts F‑35, la prolongation d’environ 60 F/A‑18 jusqu’en 2040 et des Harrier au moins jusqu’en 2032, ainsi que la commande de 45 Eurofighter T4, s’inscrivent dans un lissage budgétaire adossé aux 6,25 milliards d’euros votés en 2023. La doctrine des deux flottes assure la résilience opérationnelle pendant la transition, tandis que le cap Eurofighter maintenant et SCAF demain limite l’exposition conjoncturelle aux tensions avec Washington.

Cette trajectoire dépendra toutefois de certaines variables extérieures clairement identifiées, dont l’issue de la médiation attendue d’ici mi‑avril 2026 sur le Système de combat aérien du futur et le gel persistant de sa phase 2. L’achat allemand de 35 F‑35A et la dépendance aux stocks italiens et de l’US Marine Corps pour les Harrier reconfigurent les équilibres, tandis que la progression du programme turc KAAN étend la veille capacitaire espagnole. L’ensemble maintient une flexibilité élevée tout en cadrant les risques techniques, politiques et logistiques pout Madrid.

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