Avec la constellation Rassvet, la Russie déploie son propre réseau satellite de communication après l’arrêt de Starlink

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Le 23 mars à 20 h 24, le Bureau 1440 a lancé 16 satellites de la constellation Rassvet en orbite basse, avec séparation nominale et prise en charge. Le Bureau a présenté cette étape comme le passage de l’expérimentation à un début de service de communication satellitaire. En 2024, des terminaux Starlink de contrebande, parfois intégrés à des drones Molniya-2, et Telegram, ralenti le 10 février par le Service fédéral de supervision des communications, des technologies de l’information et des médias de masse (Roskomnadzor), ont structuré les communications tactiques.

Le 1er février, SpaceX a éteint les terminaux en Ukraine hors liste blanche approuvée par Kyiv, désactivé les non enregistrés et limité les usages au-delà de 90 kilomètres par heure. Depuis, les forces armées ukrainiennes sont parvenues à reprendre l’initiative et, parfois, à reprendre du terrain face aux unités russes, dépourvues de systèmes de communication efficace, et d’une partie de leurs drones.

En 2024, des rapports ont établi que des terminaux Starlink avaient été importés via des pays tiers, enregistrés sous prête-noms, puis employés par des troupes russes en Ukraine occupée pour fournir un accès Internet sur le front et relayer des images de drones. Moscou a compté sur des milliers de terminaux de contrebande introduits le long d’itinéraires passant souvent par l’Asie centrale pour maintenir ses unités connectées. Le groupe de bénévoles InformNapalm a affirmé avoir identifié 2 425 terminaux de la péninsule de Crimée (Ukraine) jusqu’à la ville de Gomel, en Biélorussie orientale. Cette diffusion traduisait l’entrée massive de solutions commerciales étrangères au cœur des communications de première ligne.

Plusieurs constats ont montré un passage du bricolage à l’intégration en série de terminaux commerciaux sur les drones d’attaque Molniya-2. Des unités ukrainiennes ont documenté la récupération d’un exemplaire équipé d’un terminal actif lors d’une mission de frappe. L’ajout d’un lien satellitaire a porté la conduite au-delà de la vue directe, bien au-delà des trente kilomètres typiques d’une radio ou d’une liaison filaire. Les moyens de guerre électronique terrestres, centrés sur le brouillage en visibilité directe, sont devenus moins efficaces, ce qui impose de cibler les nœuds d’accès satellitaires utilisés par ces vecteurs.

drone molniya-2 starlink russe
Drone Molniya-2 russe.

Les unités russes utilisaient Telegram pour envoyer des coordonnées, partager des images de drones et coordonner leurs actions tactiques. Roskomnadzor a ralenti l’application le 10 février, ce qui a affecté un outil devenu central sur le front. Le Kremlin a ensuite restreint l’accès militaire aux médias sociaux populaires, y compris Telegram, utilisés par de nombreux soldats pour échanger des informations clés. Cet ensemble de mesures a rigidifié des circuits reposant sur des applications civiles et en a exposé les limites en environnement contesté.

Faute d’un système tactique national pleinement opérationnel, des soldats russes se sont tournés vers des applications civiles et des solutions étrangères pour combler les déficiences des réseaux nationaux. Cette dépendance a touché des capacités de communication et de partage de renseignement en temps réel qui n’étaient pas assurées de manière souveraine. La situation a créé une vulnérabilité structurelle dès lors que l’accès à ces services commerciaux pouvait être restreint ou contesté. Le besoin d’une alternative sous contrôle national s’est imposé comme une priorité.

La constellation Rassvet entre en début de service après un tir réussi

Face à cette dépendance documentée, un jalon a été posé le 23 mars à 20 h 24 avec le lancement de la fusée emportant les 16 premiers engins de la constellation en orbite basse Rassvet. Après l’insertion, les 16 satellites se sont séparés normalement et ont commencé leurs manœuvres vers leurs orbites cibles. Ils sont en état de fonctionnement et sous contrôle du Centre de gestion des vols du Bureau 1440. Cette prise en main a validé une mise en service initiale au lendemain du tir.

Le Bureau 1440 a présenté ce tir comme le passage des expérimentations à la création d’un service de communication. Cette étape ouvre des essais en conditions réelles, avec procédures d’emploi et chaînes de soutien testées par des utilisateurs pilotes. Elle installe un premier socle de services appelé à s’étoffer à mesure des déploiements.

La constellation visée doit assurer un accès Internet à large bande, jusqu’à un gigabit par seconde, en tout point du globe, comme un équivalent russe de Starlink. Avec seulement 16 appareils, la densité orbitale reste faible et n’autorise qu’un service partiel. Pour une couverture robuste, il faudra des centaines de satellites et des dizaines de lancements, ce qui conditionnera une montée en puissance par paliers, selon le rythme industriel et les pas de tir disponibles.

À très court terme, cette grappe permet des tests d’intégration et des cas d’usage prioritaires. Dans ce contexte, des unités privées d’un accès fiable à Starlink sur le théâtre ukrainien disposent d’options de contournement basées sur une infrastructure nationale, même partielle. L’objectif est de répondre à des besoins immédiats tout en préparant un élargissement progressif des services.

L’application Telegram subit des restrictions qui perturbent la coordination tactique

Au même moment, Starlink a durci ses conditions d’accès en Ukraine. Le 1er février, tous les terminaux fonctionnant dans le pays ont été éteints à l’exception de ceux placés sur une liste blanche approuvée par le ministère de la Défense à Kyiv. Les utilisateurs privés ont dû se réenregistrer. Un accord de début février a aussi limité l’accès non autorisé des forces russes. Les terminaux non enregistrés ont été désactivés et ceux se déplaçant à plus de 90 kilomètres par heure sont coupés.

L’effet combiné de l’interruption des terminaux par satellite et des restrictions sur les médias sociaux a aveuglé et réduit au silence de nombreuses équipes de drones russes, des groupes d’assaut et des quartiers généraux de régiments. Les limitations imposées par le Kremlin aux plateformes populaires ont aggravé les pertes d’information au plus près du front. Le ralentissement de Telegram décidé le 10 février par Roskomnadzor a encore dégradé des canaux de coordination tactique très utilisés. Ces contraintes ont mis en lumière les faiblesses d’un modèle de communication adossé à des services civils.

troupes russes en Ukraine

La Russie avait acquis des milliers de terminaux Starlink pour compenser l’absence d’un système national pleinement opérationnel. Le système géré par Gazprom Space Systems n’était pas perçu comme une alternative viable et s’est montré bien moins fiable que Starlink. La perte d’accès contrôlé à ce dernier a créé une vulnérabilité opérationnelle majeure, réduisant la capacité de communication de plusieurs unités. Cette situation a imposé la recherche d’options souveraines afin de reconstituer des liaisons critiques de commandement et de partage d’information.

Le passage en début de service de Rassvet permet des tests ciblés au moment où Starlink renforce ses contrôles. Cette séquence offre une fenêtre d’apprentissage concrète pour les utilisateurs prioritaires, tandis que les voies commerciales se ferment. Même embryonnaire, le service crédibilise l’ambition d’une alternative russe à Starlink et s’inscrit dans un discours de résilience, tout en répondant à des besoins pressants dans un cadre maîtrisé par les autorités russes.

Des retombées opérationnelles limitées pour les forces russes en Ukraine

Si ce calendrier s’explique par la pression opérationnelle, l’effet concret reste borné par la taille de la grappe initiale. Avec seulement 16 satellites, la couverture géographique et la capacité resteront limitées tant que la constellation ne sera pas massifiée. Pour constituer un ensemble complet, il faudra des centaines d’unités et des dizaines de lancements, ce qui inscrit la montée en puissance dans le temps.

La transition vers un service embryonnaire autorise l’intégration des terminaux et la mise au point des procédures côté utilisateurs prioritaires. Ce démarrage, même partiel, commence à réduire la dépendance aux solutions étrangères sur certains segments critiques. L’intégration en série de liaisons commerciales sur des vecteurs comme les drones d’attaque Molniya-2 offre des profils d’emploi prêts pour des essais dédiés. L’apprentissage en situation servira à ajuster l’architecture sol, les débits utiles et la gestion de la mobilité dans des scénarios réels.

Rassvet s’ajoute aux autres réponses russes destinées à gérer l’empreinte des services commerciaux sur le champ de bataille. La Russie a réaffecté le système Tobol et déployé Kalinka, présentés comme capables de détecter et de perturber des liaisons vers des services commerciaux et leurs déclinaisons militarisées. L’allonge conférée par les terminaux satellitaires rend les brouillages en visibilité directe moins efficaces, ce qui impose un recentrage sur les nœuds d’accès. L’approche combine détection, restriction d’usage et substitution progressive par des moyens nationaux.

La persistance de circuits non officiels montre toutefois que des équipements continuent d’alimenter le champ de bataille, malgré les désactivations. La diffusion liée à la disponibilité commerciale et à des coûts d’entrée modestes rend insuffisante une réponse purement technique. Avec 16 satellites, la capacité actuelle n’effacera pas les pertes d’accès à Starlink subies par certaines unités russes. Elle n’en atténuera que certaines, dans des créneaux ciblés, en attendant des déploiements supplémentaires nécessaires pour atteindre une couverture et une résilience significatives.

Conclusion

Il ressort de ce qui précède que la dépendance russe aux services commerciaux, des terminaux Starlink de contrebande à Telegram ralenti, a créé une faiblesse opérationnelle exploitable. Le 1er février, l’extinction des terminaux hors liste blanche, la désactivation des non enregistrés et la coupure au-delà de 90 kilomètres par heure ont dégradé des capacités de communication et de coordination. Dans ce contexte, le lancement le 23 mars à 20 h 24 de 16 satellites Rassvet, avec séparation nominale et prise en charge par le Bureau 1440, formalise le passage à un début de service et à des essais en conditions réelles.

La portée immédiate demeure limitée, car 16 satellites n’offrent qu’une couverture et une capacité lacunaires tant que la constellation ne sera pas massifiée par des centaines d’unités et des dizaines de lancements. L’efficacité recherchée reposera sur la priorisation des usages, l’intégration des terminaux et la coordination avec Tobol, Kalinka et Borshchevik pour détecter, perturber et frapper des nœuds d’accès. La persistance de circuits non officiels impose d’aller au-delà de la seule technique, faute de quoi l’atténuation des pertes liées à Starlink resterait marginale à court terme.

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