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[Débriefing] Opération Rising Lion : les armées israéliennes défient la profondeur stratégique iranienne

Dans la nuit du 13 au 14 juin 2025, les armées israéliennes lançaient une offensive aérienne d’ampleur contre des infrastructures militaires stratégiques iraniennes. Cette attaque, sans précédent dans sa portée et sa coordination, visait explicitement à frapper des objectifs liés aux programmes balistique et nucléaire de Téhéran.

Comme le confirment plusieurs sources, dont The War Zone et Ynet News, les premières frappes auraient visé simultanément plusieurs complexes sensibles, notamment à Natanz, Ispahan, Shiraz et dans les environs de Téhéran.

En retour, l’Iran a riposté dès le lendemain par une campagne de saturation, mobilisant des missiles balistiques de différentes portées ainsi qu’une vaste salve de drones Shahed et Arash, marquant une nouvelle phase dans l’escalade régionale. Cette réplique s’est accompagnée de déclarations fermes des Gardiens de la Révolution, dénonçant une atteinte directe à la souveraineté nationale.

Mais derrière cette démonstration de puissance, l’offensive israélienne reposait sur une préparation méticuleuse, étalée sur plusieurs années, mêlant renseignement humain, cyberattaque, opérations clandestines et ciblage de haute précision.

L’approche, difficilement transposable à d’autres armées, révèle la singularité du modèle tactique israélien, façonné par des décennies de doctrine de guerre préventive, et une profonde intégration entre les services de renseignement et les forces conventionnelles.

les armées israéliennes ciblent les points névralgiques du programme nucléaire et balistique iranien

Les objectifs stratégiques israéliens, bien que non officiellement détaillés par le gouvernement de Benjamin Netanyahou, apparaissent clairs : ralentir les progrès du programme nucléaire iranien — sans nécessairement le démanteler — et dégrader significativement la capacité de frappe balistique de la République islamique. Ces intentions ont été largement analysées par The Guardian et The Washington Post, qui pointent un objectif avant tout politique, autant que militaire.

Nentanyaou Iran
L’opération Rising Lion a été declenchée en réponse aux seuils d’enrichissement d’uranium atteints pas l’Iran, au-delàde 60%, soit très au-delà des 3,5 à 5% requis pour le nucléaire civil, et en rapprochement des 90% necessaires pour concevoir une arme nucléaire.

Ces ambitions se heurtent à une réalité tactique redoutable. Les infrastructures iraniennes sont à la fois vastes, redondantes, souvent enterrées et dispersées à travers le territoire. Leur protection repose sur un dense réseau de défenses sol-air multicouches, appuyées par des radars VHF, et renforcées par une doctrine de résilience assumée.

Pour contourner ces obstacles, Tsahal a mis en œuvre une campagne en cinq phases, alliant actions cinétiques, cyber et clandestines, selon une séquence aussi précise que complexe.

Décapitation ciblée de l’appareil sécuritaire iranien dès l’entame de l’opération Rising Lion

En amont de l’offensive, plusieurs responsables militaires et sécuritaires iraniens ont été visés dans une série d’actions clandestines attribuées au Mossad. Ces opérations, relayées par Al Jazeera, visaient à désorganiser le système de commandement dès les premières heures.

Israël, fort de son infiltration ancienne et profonde au sein des institutions sécuritaires iraniennes, a pu obtenir une cartographie précise des centres de gravité de l’appareil défensif. Cette présence prolongée a permis d’anticiper les réactions adverses, et de cibler en priorité les acteurs les plus stratégiques.

Opération cyber contre le réseau de défense sol-air de l’Iran

En parallèle, plusieurs sources — notamment The War Zone — ont fait état d’une offensive cyber ayant perturbé les flux de communication entre les centres de commandement, les radars et les batteries sol-air. Ces attaques, appuyées par des malwares implantés depuis plusieurs mois, auraient été déclenchées à distance au moment de l’offensive.

L’effet recherché était double : créer une fenêtre d’aveuglement temporaire, et désynchroniser les capteurs (radars) de leurs effecteurs (missiles et canons), isolant ainsi les unités et réduisant leur réactivité.

Drones kamikazes pour ouvrir les axes de pénétration

Frappe drones israélien
Destrouction d’un système radar antiaérien par une munition rodeuse israélienne. La portée limitée de ces systèmes rendait necessaire leur déploiement directement à partir du sol iranien.

Dans les premières heures de l’opération, une vague de drones kamikazes — Harop, Harpy, et FPV — a été déployée pour frapper les positions de défense les plus avancées. Certaines attaques auraient même été lancées depuis le territoire iranien lui-même, grâce à des cellules prépositionnées, selon The War Zone.

L’objectif était de sécuriser les couloirs d’entrée pour les F-35I et les F-15I israéliens, en éliminant les batteries suspectées d’être opérationnelles sur les itinéraires les plus courts.

Frappe contre les radars de veille longue portée

La neutralisation des radars VHF, capables de détecter les signatures furtives, constituait un enjeu critique pour garantir la liberté d’action des chasseurs israéliens, en particulier les F-35I Adir. Ces radars, principalement installés autour de Natanz, Téhéran et Shiraz, faisaient partie des capteurs longue portée les plus performants du dispositif iranien.

Comme l’a documenté The War Zone, une combinaison de missiles de croisière Delilah et de drones Harop a été employée pour les frapper de manière simultanée. L’objectif était de retarder l’identification des axes d’approche, de forcer les unités adverses à réagir dans le brouillard tactique, et de désorganiser les schémas de coordination préprogrammés.

Ces frappes ont également visé certains radars secondaires en bande S et L, utilisés pour le guidage de missiles sol-air à moyenne portée, rendant plus vulnérables les batteries SA-10 (S-300) et SA-17 (9K37 Buk M1) encore en service en Iran.

Neutralisation préventive des bases aériennes

Enfin, plusieurs bases aériennes iraniennes — notamment celles de Tabriz, Hamedan, Dezfoul et Ispahan — ont été visées dès les premières heures. Selon les données croisées par The War Zone, l’opération aurait mobilisé plusieurs dizaines de drones kamikazes et de frappes de précision, destinés à endommager les infrastructures critiques : pistes, hangars, réservoirs de carburant, systèmes logistiques.

Certaines vidéos authentifiées sur les réseaux sociaux montrent des F-14 Tomcat iraniens touchés au sol, probablement par des drones FPV ou des charges creuses dirigées sur les aires de stationnement. Bien que cette composante de la force aérienne iranienne soit largement obsolète, elle reste capable d’intercepter ou de perturber une mission à haute valeur ajoutée.

F-14 iranien detruit au sol
Destruction d’un F-14 Tomcat irainien sur une base aérienne proche de Téhéran.

Israël a donc choisi de traiter cette menace de manière préventive, en intégrant la neutralisation des bases dans la planification initiale de la campagne.

Une doctrine SEAD israélienne atypique et asymétrique

La campagne Rising Lion constitue une rupture doctrinale majeure dans la manière de conduire une opération SEAD (Suppression of Enemy Air Defenses). Là où les forces aériennes occidentales privilégient des frappes de saturation à base de missiles anti-radar (comme l’AGM-88 HARM) et des mesures de guerre électronique étendues, Israël a préféré une approche indirecte, fractionnée et adaptative.

Plutôt que de neutraliser systématiquement tous les radars, Tsahal a isolé les batteries sol-air de leurs capteurs longue portée, en perturbant les chaînes de commandement, puis en ciblant uniquement les systèmes les plus menaçants. Cette doctrine suppose une connaissance très fine du réseau adverse, tant sur le plan technologique qu’organisationnel, et une capacité à frapper simultanément plusieurs couches du dispositif.

Cette stratégie a été documentée par plusieurs analyses, notamment dans The War Zone, qui décrit l’ampleur de la désorganisation causée au sein du réseau de commandement iranien à Téhéran même. Selon leurs sources, les frappes auraient ciblé non seulement les sites de veille radar, mais aussi les centres de contrôle, les nœuds de transmission et les réseaux de fibre optique interne, afin de créer un effet de paralysie temporaire.

Bavar 373
L’Iran avait réalisé d’importants progrès, ces dernières années, en matière de défense antiaérienne, avec par exemple le sysytème Bavar 373 donné pour atteindre une portée supérieure à 200 km, avec un missile soté d’un autodirecteur radar actif.

Le recours massif aux drones FPV, en plus des systèmes Harop et Harpy, a permis de désigner ou de neutraliser les systèmes SA-5, Bavar-373 ou Sayyad-4 situés sur les axes de pénétration. Ces frappes précises ont évité à Israël de s’engager dans une campagne coûteuse de destruction à grande échelle, tout en ouvrant des corridors pour les missions à haute intensité.

Ce modèle de SEAD repose sur un triptyque : infiltration humaine (agents du Mossad ou commandos Sayeret Matkal), perturbation cybernétique, et frappe par essaims de drones. Il se distingue donc radicalement des doctrines conventionnelles, en donnant la priorité à la désynchronisation plutôt qu’à l’anéantissement.

Mais comme le souligne The Guardian dans un article publié le 13 juin, cette approche reste difficilement exportable. Elle suppose un niveau d’accès aux structures adverses rarement égalé, et une intégration exceptionnelle entre renseignement humain, technique et aérien.

Un succès tactique sous contrainte : logistique, disponibilité et endurance

Si l’offensive Rising Lion a démontré une efficacité tactique remarquable, elle n’en révèle pas moins les limites structurelles d’une opération de longue durée menée à cette échelle. L’armée de l’air israélienne dispose d’environ 320 avions de combat opérationnels, dont les F-35IF-15I Ra’amF-16I Sufa et quelques F-15 Baz modernisés. Or, lors de la première journée de l’offensive, près de 200 appareils auraient été mobilisés selon plusieurs estimations relayées par The War Zone, répartis sur cinq vagues successives.

Dès le lendemain, le rythme de sortie tombait à 60 appareils, pour se stabiliser autour de 50 missions quotidiennes. Cette contraction s’explique autant par la pression sur les équipages que par les contraintes mécaniques liées à l’usure accélérée des cellules. Les distances à parcourir — entre 1 000 et 1 400 km à l’aller selon les cibles — impliquent un usage intensif du ravitaillement en vol, assuré principalement par les Boeing 707 Re’em et les KC-130H, dans l’attente de la livraison des nouveaux KC-46A Pegasus.

Chaque sortie impose des contraintes lourdes en matière de maintenance, de rotation des mécaniciens comme des équipages, et d’approvisionnement en pièces. Selon le Washington Post (23 juin 2025), les équipes de soutien israéliennes auraient atteint un statut de surexploitation, avec un taux de disponibilité des appareils qui commenceait à baisser, au bout d’une semaine de campagne.

Missile Rampage F-16 israel
Les forces aériennes israéliennes ont fait largement usage de munitions standoff de précision pour mener leurs frappes en iran, comme ici, un F-16i largant un missile balistique aéroporté Rampage d’une portée de 150 km annoncés.

À cela s’ajoutait la question critique des stocks de munitions. Israël avait déjà largement entamé ses réserves avec les opérations successives à Gaza, au sud-Liban et en Syrie. Les frappes en Iran nécessitaient des armements de précision : missiles RampageDelilahSPICE 1000, bombes guidées JDAM, voire munitions à pénétration renforcée pour les installations semi-enterrées. Or, selon plusieurs sources militaires relayées par The War Zone, certains types de munitions critiques étaient en rupture de stock partielle ou en recomplètement d’urgence via des vols logistiques américains.

Enfin, se pose la question de la faisabilité même de l’objectif stratégique annoncé : désorganiser les programmes nucléaire et balistique iraniens. L’exemple russe en Ukraine est éclairant : malgré des milliers de frappes, Moscou n’a pas réussi à désactiver durablement l’appareil militaro-industriel ukrainien. En Iran, la difficulté est démultipliée par l’enfouissement profond des installations.

Comme le rappelle The War Zone, seules des munitions comme les GBU-57 Massive Ordnance Penetrator (13,6 tonnes) pouvaient menacer efficacement des bunkers comme ceux de Fordow ou Natanz. Or, leur nombre était très limité — moins de 30 exemplaires produits — et leur emploi dépendait exclusivement de l’US Air Force, qui en a utilisé une partie lors des frappes du 21 juin.

Dès lors, malgré la supériorité technique et la précision des raids, Israël ne pouvait, seul, venir à bout de la totalité du système nucléaire iranien. Ce qui semble confirmé par le fait que Rising Lion visait davantage à ralentir qu’à détruire — en d’autres termes, une campagne d’attrition stratégique plutôt qu’un coup décisif.

Conclusion

Avec l’opération Rising Lion, Benjamin Netanyahou a fait le choix assumé d’une riposte d’envergure, visant à frapper le cœur du dispositif nucléaire et balistique iranien. Préparée de longue date, articulée autour d’une séquence opérationnelle de haute précision, et appuyée sur un écosystème de renseignement profondément implanté en Iran, l’offensive israélienne a permis d’obtenir des résultats tactiques incontestables.

B2 GBU-57
Les Etats-Unis auraient employé la moitié de leurs stocks de bombe antibunker BGU-57 lors des frappes du 22 juin. Reproduire de telles frappes n’est donc pas realisable de manière soutenue.

Parmi les succès enregistrés : la désorganisation temporaire des chaînes de commandement adverses, la neutralisation de plusieurs radars longue portée, la dégradation visible des défenses sol-air, et une démonstration nette de la capacité de Tsahal à projeter la force sur plus de 1 000 kilomètres, dans un environnement complexe. Cette approche, détaillée par plusieurs sources comme The War Zone et Al Jazeera, repose sur une combinaison inédite de cyberattaques, d’infiltrations humaines, de drones kamikazes, et d’actions coordonnées de précision.

Pour autant, la portée stratégique de cette réussite reste à démontrer. Comme l’a rappelé The Washington Post, les frappes israéliennes ont visé des objectifs connus, mais n’ont pu toucher qu’une fraction des installations critiques — en partie parce qu’une grande partie du programme iranien repose sur des structures profondément enfouies, difficilement atteignables sans recours systématique aux bombes GBU-57, dont les États-Unis n’ont livré que quelques exemplaires lors des frappes du 21 juin (TWZ).

L’autre limite, plus insidieuse, concerne la soutenabilité de l’effort militaire. Israël, déjà engagé sur plusieurs fronts — Gaza, Liban Sud, Cisjordanie, Syrie, Yémen, Irak — voit ses ressources humaines, matérielles et industrielles mises à rude épreuve. Le Guardian soulignait dès le 13 juin qu’une telle campagne d’usure, même justifiée par la nécessité de désamorcer un danger stratégique, pourrait finir par épuiser les capacités de l’État hébreu plus sûrement qu’un échec militaire ponctuel (source).

Dès lors, l’entrée en scène de l’armée américaine à partir de la nuit du 21 au 22 juin, avec des frappes ciblées sur trois complexes nucléaires, n’apparaît pas seulement comme un renfort, mais bien comme une nécessité stratégique. Il est désormais probable que Rising Lion ait aussi été conçu comme un pari politique, visant à provoquer cette implication directe des États-Unis — une hypothèse que plusieurs observateurs évoquent dans TWZ et dans les colonnes d’Al Jazeera.

Reste à savoir si ce pari portera ses fruits. Si Téhéran parvient à absorber les dommages, à reconstituer ses stocks de missiles balistiques — dont un tiers auraient été détruits selon Tsahal (source) — et à maintenir la pression asymétrique sur Israël ou ses alliés, alors Rising Lion, aussi audacieuse soit-elle, n’aura été qu’un round dans une guerre de dissuasion prolongée.

Les révélations sur le programme F-35 suisse mettent en cause la sincérité de la compétition de 2021

Le 30 juin 2025, la Commission de gestion du Conseil national suisse a annoncé officiellement l’ouverture d’une enquête sur les conditions financières entourant l’acquisition de 36 chasseurs F-35A par la Confédération, dans le cadre du programme Air2030. Cette décision, relayée par la chaîne publique RTS, fait suite à une série de révélations sur le dépassement budgétaire de plus de 1,3 milliard de francs suisses, les lacunes capacitaires identifiées dans les lots livrés, et les engagements industriels américains considérablement revus à la baisse.

Ce retournement parlementaire remet brutalement en lumière un dossier que beaucoup pensaient clos depuis juin 2021, date à laquelle le Département fédéral de la défense, piloté par Viola Amherd, avait annoncé la sélection du F-35A de Lockheed Martin, à l’issue d’une compétition organisée par l’agence Armasuisse. Présenté alors comme l’appareil le plus performant, mais aussi le plus économique sur l’ensemble de son cycle de vie, le F-35A s’était imposé face à ses concurrents européens, le Rafale français, l’Eurofighter Typhoon et le F/A-18 Super Hornet américain.

Pourtant, dès l’annonce du résultat, de nombreuses voix s’étaient élevées pour contester les conditions d’évaluation de cette compétition, pointant des hypothèses budgétaires peu réalistes, des engagements industriels fragiles, et une communication gouvernementale volontairement opaque.

Si ces critiques ont longtemps été marginalisées ou assimilées à des postures partisanes, les éléments rassemblés depuis, en particulier par les autorités norvégiennes et la presse helvétique, tendent à valider une suspicion plus profonde : la procédure ayant conduit à la sélection du F-35A par Berne en 2021 a-t-elle été sincère, transparente et rigoureuse — ou a-t-elle été, au contraire, artificiellement orientée pour imposer un résultat déjà décidé en amont ?

Une compétition Air2030 à l’équité contestée dès les conclusions d’Armasuisse rendues en 2021

Les Forces aériennes suisses exploitent aujourd’hui une flotte vieillissante d’une quarantaine de chasseurs, composée de F-5E Tiger II, acquis dans les années 1970, et de 25 des 34 F/A-18 C/D entrés en service dans les années 1990. Les deux appareils approchent désormais de leur limite opérationnelle, notamment en raison de la fatigue structurelle de leurs cellules.

F-18 forces aériennes hélvétiques
bien que plus récents que les F-5 Tiger IIE, les F/A-18 Hornet helvétiques arrivent, eux aussi, en bout de course, et doivent être remplacés dans les années à venir.

Pour répondre à cette situation critique, la Confédération helvétique lança en 2010 une première procédure de renouvellement partiel, destinée à remplacer les F-5E. Au terme de cette compétition rapide, le JAS 39 C/D Gripen du suédois Saab fut sélectionné face au Rafale français et à l’Eurofighter Typhoon, avec la signature d’une commande de 24 appareils pour un montant de 3,1 milliards de francs suisses, confirmée en 2012 par les parlements suisse et suédois. Toutefois, en mai 2014, cette acquisition fut rejetée par référendum populaire, annulant de facto la commande.

Face à ce revers, les autorités suisses lancèrent le programme Air2030, doté d’un périmètre élargi : il s’agissait désormais de remplacer l’ensemble de la flotte de chasse par environ quarante chasseurs modernes, et d’acquérir en parallèle une capacité de défense aérienne à longue portée. Dès le départ, Saab fut écarté de la compétition, son Gripen ayant été désavoué par la votation populaire précédente. Ce retrait, fondé sur des arguments techniques et d’image plus que sur une évaluation rigoureuse, ne fut pas contesté par l’industriel suédois.

Restaient alors en compétition quatre chasseurs : le F/A-18 E/F Super Hornet de Boeing, le Rafale de Dassault Aviation, l’Eurofighter Typhoon du consortium Airbus/Leonardo/BAE Systems, et le F-35A Lightning II de Lockheed Martin. Côté défense aérienne, deux systèmes étaient en lice : le SAMP/T Mamba franco-italien et le MIM-104 Patriot américain.

La compétition fut confiée à Armasuisse, l’agence fédérale des acquisitions de défense, sous la supervision directe de la ministre de la Défense Viola Amherd. Après plus d’un an d’évaluations techniques, financières et industrielles, les résultats furent rendus publics le 30 juin 2021. Contre toute attente, c’est le F-35A qui fut déclaré vainqueur — un choix qui, bien que stratégiquement justifiable, suscita immédiatement des critiques nourries sur le fondement et l’équité du processus.

Rafale F-35 et Typhoon Royal Air Force et Armée de l'air
Trois des quatres appareils en lice lors de la compétition AIR2030 : au premier plan, le Dassault Rafale, puis le F-35A de Lockheed Martin, et l’Eurofighter Typhoon.

Comme le souligne notre article de l’époque, « La Suisse choisit le F-35 et le Patriot américain », le F-35A fut déclaré « vainqueur dans tous les critères techniques », tout en s’avérant, selon Armasuisse, « nettement moins cher » que ses concurrents sur la durée du programme. Cette combinaison de supériorité technologique, de discrétion, de connectivité et d’avantage économique — difficilement vérifiable — fut présentée comme irréfutable.

Pourtant, les conditions du choix laissaient rapidement entrevoir des zones d’ombre, et un sentiment d’opacité entacha durablement la décision. Comme le nota la presse romande dès l’annonce des résultats, plusieurs membres du gouvernement fédéral laissaient encore entendre, la veille de la décision, que le Rafale tenait la corde — ce qui accentua encore le sentiment de surprise, voire de malaise, autour du verdict d’Armasuisse.

Une compétition qui place le F‑35A en tête de tous les critères évalués

La désignation du F‑35A comme vainqueur de la compétition Air2030, le 30 juin 2021, fut d’autant plus surprenante que l’industriel Dassault Aviation, selon plusieurs sources concordantes, pensait avoir remporté l’appel d’offres. Plusieurs membres du gouvernement helvétique avaient, en effet, laissé entendre, dans les semaines précédant l’annonce, que le Rafale avait recueilli les meilleures évaluations, tant sur le plan technique qu’opérationnel.

Cette confiance fut pourtant brutalement démentie lors de la conférence de presse organisée par la ministre Viola Amherd. Le F‑35A Lightning II de Lockheed Martin était, affirma-t-elle, arrivé en tête de tous les critères évalués, qu’il s’agisse de l’efficacité militaire, de la cybersécurité, de l’interopérabilité, de la capacité d’évolution technologique, mais aussi du coût global du programme sur trente ans. Un « grand chelem » qui laissait peu de place à la contestation, du moins en apparence.

Sur le plan politique, ce choix semblait cohérent avec les orientations sécuritaires traditionnelles de la Suisse. Les Forces aériennes helvétiques exploitaient depuis plus de vingt ans une flotte exclusivement américaine, sans difficulté opérationnelle notable. À l’inverse, l’achat de Mirage III français dans les années 1960 avait suscité l’un des plus grands scandales politico-financiers de l’histoire récente du pays. Ce précédent — souvent qualifié de « Miragegate » — a durablement refroidi l’establishment helvétique vis-à-vis de l’industrie française de défense.

Mirage III suisse
Le contrat des Mirage III helvétiques, signé en 1964, engendra un des plus importants scandales d’état de l’histoire recente du pays.

En outre, à l’été 2021, le F‑35A connaissait un indéniable succès commercial en Europe : après les Pays-Bas, la Norvège, la Belgique et l’Italie, de nouveaux pays comme la Finlande, la Pologne, la Roumanie ou encore la République tchèque s’apprêtaient à rejoindre le programme. Le chasseur furtif américain devenait peu à peu le standard de facto du continent, un argument de poids pour une Suisse soucieuse d’interopérabilité régionale.

Dans un contexte d’incertitude stratégique croissante, le choix du F‑35A pouvait donc se justifier sur une base pragmatique. Toutefois, Armasuisse et la ministre Amherd n’en restèrent pas là. Consciente des tensions suscitées par ce programme auprès de l’opinion publique — qui, rappelons-le, avait validé sa poursuite en septembre 2020 à seulement 50,1 % lors d’un référendum très disputé — la ministre chercha à blinder la décision sur le plan budgétaire.

C’est ainsi que fut introduit un argument décisif dans la communication du gouvernement : non seulement le F‑35A avait surclassé ses concurrents sur les critères techniques, mais il offrait aussi, selon les calculs d’Armasuisse, un avantage économique net de 2 milliards de francs suisses sur la durée de vie du programme par rapport au Rafale, pourtant classé deuxième.

Ce dernier point allait rapidement devenir l’un des nœuds du contentieux à venir. Car en avançant un écart budgétaire aussi spectaculaire, sans en détailler publiquement les composantes, les autorités helvétiques soulevèrent autant d’interrogations que de certitudes. Et ce d’autant plus que la méthodologie d’évaluation, les périmètres budgétaires et les taux de change utilisés ne furent jamais explicités en détail.

La tentation, déjà perceptible dans les premières analyses, était grande, pour certains parlementaires comme pour la presse romande, d’y voir une présentation biaisée, voire une opération de communication destinée à neutraliser toute contestation politique ou populaire ultérieure.

Les parlementaires et la presse helvétiques perplexes face aux arguments d’Armasuisse

Plutôt que de sécuriser le choix du F‑35A, l’argumentaire financier présenté par Armasuisse à l’été 2021 a rapidement éveillé la méfiance d’une partie des élus et des médias suisses, en particulier en Suisse romande. L’annonce selon laquelle l’offre de Lockheed Martin permettrait une économie de 2 milliards de francs suisses par rapport au Rafale, pourtant arrivé en deuxième position, a suscité une incompréhension immédiate, notamment parmi les membres de la Commission de la politique de sécurité du Conseil national.

Rafale B
Les affirmations d’Armasuisse selon lesquelles le F-35A américains était « beaucoup moins cher » que le Rafale français, jeta le doute sur la sincèrité de la compétition : jamais avant, ni depuis, l’avion américain s’est avéré moins cher que le Rafale, lors d’une compétition internationale.

En effet, aucun des éléments concrets présentés ne permettait de justifier un tel écart budgétaire. Le montant de l’offre américaine, évaluée à 4,6 milliards de francs suisses pour 36 appareils, incluait selon Armasuisse les simulateurs de vol, les pièces détachées, la formation initiale et une logistique de soutien sur plusieurs années. Or, à cette date, la plupart des observateurs savaient déjà que les F‑35A, s’ils pouvaient concurrencer les autres appareils sur le prix d’achat initial, affichaient des coûts de possession notoirement élevés, notamment en matière de maintenance et de disponibilité.

Pour tenter de justifier cette différence, la ministre de la Défense Viola Amherd avança deux arguments. D’abord, selon elle, les États-Unis auraient garanti contractuellement les prix proposés à la Suisse jusqu’en 2031, rendant l’offre « insensible à l’inflation ». Ensuite, elle affirma que le F‑35A nécessiterait moins d’heures de vol pour la formation des pilotes, grâce à des simulateurs plus performants, permettant ainsi de réduire les coûts d’exploitation sur 30 ans.

Mais ces deux affirmations furent immédiatement contestées. Comme le rappela la presse suisse alémanique et romande, les simulateurs faisaient également partie des offres de Boeing, Dassault Aviation et Airbus pour l’Eurofighter Typhoon. Quant à la promesse d’un prix ferme sur une décennie, elle parut hautement improbable, dans un contexte de forte inflation post-Covid, en particulier sur le marché américain de la défense.

Dès novembre 2021, la crédibilité de l’offre américaine commença à vaciller, lorsque le gouvernement helvétique annonça que l’enveloppe budgétaire initiale pour les 36 F‑35A devait être relevée à 6,1 milliards de francs suisses, soit une hausse de près de 33 % en quelques mois seulement. Officiellement, cette révision devait « anticiper l’impact de l’inflation américaine » et « ajuster le périmètre logistique à la réalité des besoins », mais sans remettre en cause la validité du choix initial ni sa supériorité économique supposée.

Plusieurs médias, dont 20 Minuten et Meta-Défense, soulignèrent le caractère contradictoire de cette explication : comment un prix pouvait-il être à la fois contractuellement garanti et indexé sur des aléas futurs ? De leur côté, certains parlementaires demandèrent à revoir les conditions exactes du contrat FMS (Foreign Military Sales) négocié avec le Département de la Défense américain.

Assemblage F-35 Lockheed-Martin
Ligne d’assemblage du F-35 de Lockheed Martin.

La question des compensations industrielles fut également soulevée. Initialement présentée comme un engagement à hauteur de 60 % de la valeur du contrat, la clause d’offset fut, elle aussi, révisée à la baisse, pour descendre à 2,9 milliards de francs suisses, soit à peine 36 % de la nouvelle enveloppe contractuelle. Cette révision, passée relativement inaperçue dans le débat public, n’échappa pas aux analystes spécialisés, qui y virent un nouveau signe d’un processus d’évaluation biaisé.

De fait, loin de renforcer l’adhésion politique au programme Air2030, la communication d’Armasuisse et du Département fédéral de la défense ajouta une couche d’opacité à une décision déjà contestée par une large frange de la population. Comme l’écrivait 20 Minuten à l’époque, « la justification économique du F‑35A semble reposer davantage sur un pari politique que sur une évaluation rigoureuse ».

Le rapport édifiant du Service national des audits norvégiens sur les chiffres avancés par Armasuisse

En parallèle aux premières contestations politiques et médiatiques en Suisse, les interrogations autour de la validité économique de l’offre F‑35A suisse ont commencé à trouver un écho bien au-delà de la Confédération. À partir de 2022, plusieurs observateurs européens ont exprimé leur étonnement face au prix particulièrement attractif consenti à Berne pour 36 chasseurs furtifs de cinquième génération.

Mais c’est en Norvège, pays membre de l’OTAN et client historique du F‑35A, que les premières critiques chiffrées et officielles ont été formulées de manière rigoureuse. En décembre 2023, le Service national des audits norvégiens (Riksrevisjonen) a publié un rapport accablant concernant le programme F‑35 dans ce pays nordique. Le document pointait des coûts très largement sous-estimés, des retards dans les livraisons et une disponibilité opérationnelle inférieure aux engagements initiaux. Or, dans ses développements annexes, il comparait directement l’enveloppe consentie par Oslo — plus de 10 milliards d’euros pour 52 avions — à celle annoncée par la Suisse.

Le constat fut sans appel : à périmètre équivalent, le coût d’un F‑35A pour la Norvège semblait quasiment deux fois supérieur à celui négocié par Berne. Pire, la Norvège continuait à enregistrer des hausses de coûts opérationnels et logistiques année après année, tandis que la Suisse affirmait toujours pouvoir s’en tenir à son budget révisé de 6,1 milliards de francs suisses.

F-35 Norvégien
Selon le service des audits gouvernementaux norvégiens, les prix annoncés par bernes, autour du programme F-35, sont necessairement insincères, puisque deux fois moins élevés que ceux des F-35A norvégiens.

À ce moment-là, l’enveloppe suisse n’avait d’ailleurs pas encore été officiellement augmentée, mais elle posait déjà problème à l’administration norvégienne. Le rapport insistait sur le caractère irréaliste de certaines hypothèses de coût avancées par Armasuisse, notamment concernant le soutien logistique à long terme, la disponibilité des pièces détachées et le coût du soutien numérique du chasseur.

De fait, l’écart de prix relevé dans le rapport ne s’expliquait ni par un meilleur positionnement suisse en matière d’industrie de défense, ni par un calendrier de livraison plus favorable. Il traduisait, selon les auditeurs norvégiens, une surestimation volontairement optimiste des gains potentiels liés au simulateur de vol et à l’interopérabilité OTAN, qui ne pouvait justifier un tel différentiel budgétaire.

En parallèle, la presse suisse commença elle aussi à s’interroger plus vigoureusement. En novembre 2021, les autorités fédérales avaient discrètement réévalué l’enveloppe budgétaire du programme F‑35A, passant de 4,6 à 6,1 milliards de francs suisses. À cette occasion, Viola Amherd évoqua notamment « les effets de l’inflation et l’élargissement des prestations logistiques ». Toutefois, cette explication ne tenait pas face aux engagements de prix « fermes et définitifs » jusqu’en 2031, martelés en juin 2021 pour justifier l’avantage compétitif du F‑35.

En clair, la hausse de 1,5 milliard de francs suisses en six mois contredisait l’un des principaux arguments de sélection du chasseur américain, et confortait les conclusions du rapport norvégien, selon lesquelles les prévisions budgétaires suisses n’étaient pas sincères — ou à tout le moins très optimistes.

Ce rapport, pourtant accessible au public et aux parlementaires suisses, n’eut pas à l’époque l’effet de détonation escompté. Les relais politiques favorables au programme Air2030, soutenus par le Département fédéral de la défense, balayèrent les critiques venues de l’étranger comme autant de réactions jalouses ou disproportionnées.

Il fallut attendre début 2025, et l’aggravation des écarts budgétaires, pour que ces doutes ressurgissent. Mais déjà, à ce stade, la promesse d’un choix rationnel et transparent se trouvait largement écornée. Car si le coût d’un programme est susceptible d’évoluer, la nature des engagements budgétaires contractuels ne peut pas être redéfinie sans remettre en question la sincérité même de l’appel d’offres.

La Commission de gestion nationale helvétique s’empare du dossier du programme des F‑35A suisses

Longtemps cantonné aux cercles spécialisés de la défense, le contrat des 36 F‑35A destinés aux forces aériennes suisses est revenu au cœur du débat national à partir de février 2025. C’est à cette date que Priska Seiler Graf, présidente de la Commission de la politique de sécurité du Conseil national, a publiquement exprimé ses inquiétudes sur l’évolution budgétaire du programme. Selon ses déclarations, l’enveloppe de 6,1 milliards de francs suisses prévue pour l’acquisition des appareils américains risquait fortement d’être dépassée d’ici à 2030, date de livraison des premiers avions.

RAfale F-35A
Scèance photo entre les F-35B britanniques et les Rafale français.

Cette alerte, largement relayée par la presse suisse, comme la RTS, pointait directement la clause de « garantie budgétaire » annoncée en 2021 par la ministre de la Défense Viola Amherd pour justifier le choix du F‑35. Cette clause affirmait que le prix des chasseurs serait maintenu ferme jusqu’en 2031, rendant l’offre américaine prétendument insensible aux effets de l’inflation et aux fluctuations du marché. Or, comme le soulignait alors Seiler Graf, cette garantie repose en réalité sur des fondations particulièrement fragiles, d’autant plus dans un contexte géopolitique mouvant marqué par le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche.

Au-delà des considérations politiques, les limites juridiques du cadre contractuel du programme sont apparues de plus en plus clairement. En effet, comme le rappelle Meta-Défense dans son article du 26 février 2025, les F‑35 suisses ont été acquis dans le cadre du programme Foreign Military Sales (FMS) du Département américain de la Défense. Ce programme impose que les matériels militaires soient vendus aux partenaires étrangers au même tarif que celui appliqué aux forces américaines elles-mêmes.

Or, depuis 2021, le prix unitaire du F‑35A acquis par l’US Air Force a sensiblement augmenté, atteignant désormais environ 87 millions de dollars par appareil. Le prix annoncé à la Suisse en 2021 — 79 millions de dollars l’unité — semble donc difficilement tenable, sauf à supposer que le Pentagone accepte de subventionner une partie de cette vente, ce qui est juridiquement exclu par les textes encadrant le FMS.

Surtout, les projections évoquées en 2025 par plusieurs sources parlementaires et reprises dans la presse indiquent que le prix du F‑35 pourrait atteindre jusqu’à 94 millions de dollars l’unité d’ici à 2030. À cette hausse prévisible du prix d’acquisition s’ajoutent les coûts induits par l’augmentation générale des tarifs concernant les simulateurs, les bancs de maintenance, les pièces détachées et les prestations de formation, tous inclus dans le périmètre du contrat.

Le scepticisme ne se limite pas aux seuls parlementaires. Ainsi, Michel Huissoud, ancien chef du Contrôle fédéral des finances, a déclaré dans une interview à la RTS que les risques de dépassement budgétaire avaient été identifiés dès l’origine du programme, mais que ces signaux d’alerte avaient été ignorés, voire écartés, tant par la Délégation des finances que par la Commission de gestion du Conseil national. Selon lui, « les garanties de prix ne sont pas juridiquement opposables », et relèvent davantage de l’affichage politique que d’un engagement contractuel solide.

Face à l’accumulation de signaux d’alarme, la Commission de gestion du Conseil national a fini par réagir. Elle a annoncé l’ouverture d’une inspection sur le programme F‑35, afin d’en évaluer les failles légales, les éventuels manquements de procédure et, surtout, de déterminer les responsabilités dans ce processus jugé opaque et potentiellement biaisé. Cette décision intervient dans un climat où les comparaisons avec le scandale du Mirage 1964 se font de plus en plus fréquentes, y compris dans les colonnes de la presse helvétique.

Car si le choix du F‑35 avait été initialement validé par une courte majorité populaire, et justifié par des arguments budgétaires martelés comme incontestables par le département de la Défense, il devient de plus en plus évident que ces arguments sont en train de se déliter un à un. Et qu’au-delà du choix d’un appareil, c’est bien l’intégrité du processus d’évaluation qui se trouve aujourd’hui remise en cause.

Les 3 points obscurs qui demeurent sous les radars de ce contrat hors norme

Et les choses pourraient bien être encore pires qu’envisagé jusqu’ici par les Suisses. En effet, plusieurs éléments clés, tout aussi édifiants que l’évolution du prix des appareils en lien avec une clause de garantie ne garantissant rien, restent à émerger dans ce dossier.

Des appareils livrés aux forces aériennes helvétiques sans munitions

Ainsi, les investigations récentes de la presse helvétique montrent que les 36 F-35A seront livrés avec un stock de munitions famélique, ne permettant pas leur mise en œuvre dans un véritable contexte opérationnel défensif. Il semblerait que l’enveloppe de 6,1 Md CHF, qui demeure l’enveloppe de travail à Berne, porte uniquement sur l’acquisition d’une quarantaine de missiles air-air à courte portée AIM-9X Sidewinder, soit un missile par cellule.

F-35A USAF Amraam
Peu manoeuvrant et souvent plus lent que les autres avions de combat modernes, le F-35A doit s’appuyer sur sa furtivité, sa fusion de données et sa capacité d’interception BVR pour prendre l’ascendant sur ses eventuels adversaires. Or, le programme suisse n’inclut pas de missiles air-air à moyenne portée AIM-120 AMRAAM, et à peine un missile air-air à coutre portée Sidewinder par celulle.

En outre, alors que la plus-value du F-35A porte avant tout sur le combat BVR (au-delà de la portée visuelle), Berne n’aurait acquis aucun missile AIM-120 AMRAAM à moyenne portée, indispensable pour cela. Aucune information n’est donnée concernant les munitions air-sol comme les bombes planantes JDAM ou antiradar comme le AGM-88 HARM. On peut raisonnablement admettre, sachant que l’utilisation helvétique porte avant tout sur les missions de défense aérienne, que ces stocks sont soit inexistants, soit encore plus réduits que ceux dans le domaine air-air.

Il sera donc indispensable, pour Berne, de commander dans les mois à venir ces indispensables munitions, sachant que les missiles des Hornet et Tiger helvétiques ne sont plus aux normes du F-35A. Ce besoin fera probablement croître la note de plusieurs centaines de millions de CHF. En outre, si les stocks de munitions sont minimums, se pose également la question des stocks de pièces détachées.

Berne a affirmé, il y a quelques mois, concernant la polémique autour d’un éventuel kill-switch à bord du F-35, qu’elle disposerait de stocks de pièces et de munitions suffisants pour ne pas dépendre d’arbitrage américain pour assurer sa défense. À la vue des révélations de la presse helvétique concernant les stocks de munitions, on peut raisonnablement s’interroger sur la matérialité de ces affirmations, y compris concernant les pièces de rechange, sachant que sans munitions et sans pièces, les F-35A ne sont que des pièces de musée.

Ces révélations remettent aussi clairement en question la sincérité de la compétition de 2021. En effet, depuis, la République tchèque a acquis, pour 6,5 Md$, 24 F-35A avec les lots de pièces et les stocks de munitions nécessaires pour une opération de guerre, alors même que Prague est membre de l’OTAN et peut s’appuyer sur des relais industriels inaccessibles à Berne.

Dans le même temps, Jakarta a commandé une flotte de 42 Rafale, pleinement équipés de munitions air-air (MICA, Meteor), air-sol (SCALP-EG, Hammer) et air-surface (AM39 Exocet), pour 8,1 Md$, soit 7,3 Md CHF. Comment expliquer, en Suisse, que le F-35A ait été présenté comme étant 2 Md CHF moins cher que le Rafale ? Ce, alors même que les contrats depuis ont montré un coût sensiblement moindre pour l’avion français, si tant est que le périmètre considéré soit le même, ou tout au moins, relativement proche.

Les effets de l’inflation affichée par deux fois pour expliquer la hausse des prix du F-35A, mais qui ne touchent pas les Patriot

La hausse de prix anticipée aujourd’hui concernant le F-35A concernerait précisément les effets de l’inflation de 2021 à 2030, spécialement aux États-Unis. Or, la hausse de l’enveloppe de novembre 2021, passant de 4,6 Md CHF initialement avancés par les États-Unis pour remporter la compétition à 6,1 Md CHF, était notamment justifiée par l’anticipation de l’inflation.

batterie Patriot Pologne
Si l’augmentation de l’enveloppe budgétaire de 2021 était liée à une protection contre les effets de l’inflation, elle aurait du être appliquée de la meme manière au second volet du programme AIR2030, les batteries de missiles sol-air à moyenne portée Patriot, pour 1,9 Md CHF. Cela n’a pas été le cas.

À ce moment-là, déjà, cet argument semblait fallacieux. En effet, il n’était appliqué, dans le cadre du programme AIR2030, qu’à la seule composante aérienne (les F-35), et pas aux systèmes antiaériens MIM-104 Patriot. En toute logique, s’il s’agissait de compenser l’inflation, la protection budgétaire aurait dû s’appliquer aux deux composantes de manière équivalente.

En outre, dans sa grande sagesse, Berne aurait provisionné, à ce moment-là, 6,1 Md CHF en USD, pour se prémunir contre la variation de change. Or, depuis, le dollar américain s’est déprécié de 15 % face au franc suisse, ce qui entraînerait une perte sèche de plus de 800 m CHF dans les caisses fédérales helvétiques, tout au moins si ces réserves de change n’ont pas été vendues préalablement.

Notons d’ailleurs que cette progression du cours du CHF par rapport à l’USD aurait dû jouer largement en faveur du prix des appareils américains, avec une baisse mécanique de 800 m CHF sur l’enveloppe globale. Ce qui tendrait à signifier que l’enveloppe globale, exprimée en USD, aurait doublé entre l’offre américaine à Berne dans le cadre de la compétition de 2021, et ce que devront effectivement payer les Suisses à la fin de la décennie.

L’offset industriel contractuel de 60 % ramené à 31 % seulement

Scandale dans le scandale, les engagements de compensations industrielles américaines ont fondu comme neige au soleil entre les engagements contractuels de la compétition initiale et 2030. Rappelons que dans le cadre de la compétition de 2021, les industriels devaient garantir un engagement de compensation industrielle représentant 60 % de l’enveloppe du contrat. Pour cela, Washington s’était engagé à réinvestir 3,6 Md CHF dans l’industrie suisse, dont 1,1 Md CHF en Suisse romande, pour une enveloppe globale de 6 Md CHF (F-35A + Patriot).

Factory F35 Aviation de chasse | Analyses Défense | Construction aéronautique militaire
Les engagements d’offeset américains autour du programme AIR2030 est passé de 60%, lors de la compétition, à 35% à présent, et probablement moins de 30%, à terme.

Dès novembre 2021, cet engagement était ramené à 2,9 Md CHF, pour une enveloppe globale de 8 Md CHF (6,1 Md CHF pour les F-35A + 1,9 Md CHF pour les Patriot), soit un taux de 36,25 %. Si l’enveloppe F-35A devait encore croître de 1,3 Md CHF comme évoqué par les parlementaires helvétiques, cet engagement d’offset, dont rien n’indique qu’il soit revu à la hausse en valeur absolue, ne représenterait plus que 31 %, la moitié des engagements initiaux.

Là encore, ces chiffres font peser un doute accusateur sur la sincérité de la compétition helvétique de 2021. En effet, en admettant un retour budgétaire moyen de 35 % pour les finances publiques helvétiques, l’offre française portant sur une enveloppe de 8 Md CHF (Rafale + SAMP/T), avec un offset de 60 %, aurait concerné 4,8 Md CHF, soit un retour budgétaire de 1,68 Md CHF, à comparer aux 1,01 Md CHF des 2,9 Md CHF américains.

Conclusion

Trois ans après l’annonce de la sélection du F-35A par la Confédération helvétique dans le cadre du programme Air2030, le constat est désormais difficile à ignorer : cette décision, initialement présentée comme fondée sur des critères objectifs, transparents et rigoureusement comparés, semble de plus en plus contestable à la lumière des révélations récentes.

Armasuisse
Locaux principaux de Armasuisse.

Le dépassement budgétaire désormais estimé à plus de 1,3 Md CHF, les lacunes capacitaires (munitions, pièces détachées), l’effondrement des compensations industrielles initialement promises, et surtout, la remise en cause de la sincérité même de la procédure d’évaluation menée par Armasuisse, composent un tableau inquiétant — non seulement pour les finances publiques suisses, mais aussi pour la crédibilité de l’État fédéral dans ses choix stratégiques de défense.

Si les faits aujourd’hui connus s’étaient produits dans un autre pays, ils auraient probablement déjà déclenché une enquête parlementaire à grande échelle, sinon un scandale national. Pourtant, et malgré les alertes précoces venues du Service national des audits norvégiens, puis les mises en garde publiques de personnalités de premier plan, comme Priska Seiler Graf ou Michel Huissoud, les institutions helvétiques ont tardé à réagir. Il aura fallu attendre l’année 2025 pour qu’une enquête parlementaire officielle soit ouverte, alors que les indices d’une procédure biaisée étaient identifiés depuis 2021.

Une première question, donc, s’impose : la Suisse aura-t-elle les ressources démocratiques nécessaires pour mener cette enquête jusqu’au bout, y compris si cela implique de reconnaître qu’une décision stratégique majeure a été prise sur la base d’informations partiellement erronées, voire dissimulées ? La réponse à cette question n’est pas triviale. Car si les mécanismes de contrôle démocratique existent bel et bien dans la Confédération, l’histoire du pays montre aussi une forte résistance institutionnelle à remettre en cause des décisions exécutives déjà engagées, surtout lorsqu’elles concernent la sécurité nationale.

Une seconde interrogation, plus grave encore, dépasse la seule question budgétaire : qu’est-ce qui a conduit les autorités fédérales et Armasuisse à présenter des chiffres aussi artificiellement favorables au F-35A, au point de rendre le débat public et politique presque impossible à l’époque de la décision ? Était-ce une volonté d’alignement stratégique avec Washington ? Des pressions extérieures auraient-elles amené les autorités fédérales helvétiques à altérer le cour normal de la compétition ? Ou simplement une volonté politique de clore rapidement un débat perçu comme clivant, après l’échec du Gripen en 2014 ? À ce stade, aucune réponse n’est apportée, mais l’ampleur des écarts budgétaires et des renoncements capacitaires rend la question incontournable.

Enfin, au-delà du constat, se pose une question stratégique cruciale pour la défense helvétique : la Suisse a-t-elle aujourd’hui d’autres alternatives crédibles que de continuer dans la voie du F-35A, aux conditions américaines, alors même que sa flotte de F/A-18C/D et de F-5E Tiger II touche à sa fin, et que les industriels concurrents, échaudés par deux compétitions en deux décennies, seront probablement peu enclins à s’engager dans une troisième procédure lourde et politisée ? Dans ce contexte, les marges de manœuvre helvétiques apparaissent particulièrement réduites.

Le programme F-35A suisse devait marquer une nouvelle ère de modernisation des forces aériennes de la Confédération. Il pourrait bien, à terme, rester dans les annales comme le plus important scandale d’armement que le pays ait connu depuis l’affaire des Mirage, non pas à cause du coût absolu des appareils, mais en raison du mode opératoire qui a présidé à leur sélection.

[En Bref] : 1500 blindés CaMo en Belgique, le Gripen s’impose au Pérou et la Bundeswehr prépare sa transformation blindée.

Les derniers jours ont été marqués par une intensification notable des annonces et décisions dans le domaine de la défense, en Europe comme dans son environnement stratégique élargi, en marge des premières conséquences relatives aux annonces du Sommet de l’OTAN de La Haye.

En Grande-Bretagne, la publication de la revue stratégique trouve déjà une première déclinaison concrète, avec l’annonce de l’acquisition de F-35A pour la dissuasion nucléaire partagée de l’OTAN. En Suède, le JAS 39 Gripen enchaîne les succès sur la scène export, avec un troisième client en Amérique latine, le Pérou. Aux États-Unis, l’US Air Force surprend en annulant brutalement le programme E-7A Wedgetail, deux ans à peine après en avoir fait une priorité absolue pour le Pacifique.

En Allemagne, la Bundeswehr structure la montée en puissance de ses blindés, en rééquilibrant et étendant son parc de véhicules de combat d’infanterie avec les gammes Puma et Boxer, dans une logique de standardisation.

En Belgique, enfin, les effets de l’accélération budgétaire sont déjà visibles : la Composante marine recevra une troisième frégate ASM et son premier grand bâtiment logistique. Mais c’est surtout du côté de la Composante terre que le bouleversement est le plus spectaculaire, avec un plan de montée en puissance qui pourrait tripler le programme CaMo, et faire naître une seconde brigade mécanisée.

La Grande-Bretagne confirme l’acquisition de F-35A pour reformer une composante aéroportée de dissuasion dans le cadre de l’OTAN

Le 17 juin, moins d’un mois après la publication de la Revue stratégique britannique de défense, Londres a confirmé l’acquisition d’une douzaine de F‑35A, la version basée à terre du chasseur furtif américain. L’objectif affiché : recréer une capacité de frappe nucléaire aéroportée au sein de la Royal Air Force, en rejoignant la mission nucléaire partagée de l’OTAN, aujourd’hui assurée par l’Allemagne, l’Italie, la Belgique et les Pays-Bas.

F-35A B-61-Mod12
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Cette décision ne constitue pas une extension souveraine de la dissuasion britannique — toujours fondée sur les sous-marins Vanguard à missiles Trident —, mais une intégration dans le cadre strictement multilatéral du nuclear sharing piloté par Washington. Les appareils britanniques emporteront, comme les autres, les bombes thermonucléaires B61‑Mod12, dont l’emploi resterait sous contrôle américain.

Cette annonce marque néanmoins un changement stratégique important. Depuis le retrait de la dernière bombe aérienne en 1998, la RAF ne disposait plus d’aucune capacité nucléaire embarquée. Le retour d’une telle composante, bien qu’encadré par l’OTAN, vise à renforcer la crédibilité collective du dispositif de dissuasion face aux menaces russes croissantes et à l’incertitude politique transatlantique.

Mais le choix du F‑35A, a soulevé plusieurs questions pratiques. Comme l’ont rappelé certains parlementaires britanniques, les avions ravitailleurs Voyager en service au Royaume-Uni — des Airbus A330 MRTT — ne sont pas équipés des perches rigides télescopiques nécessaires pour ravitailler le F‑35A, qui utilise le système américain flying boom. La RAF a répondu que ces appareils seront avant tout destinés à l’entraînement et à la planification stratégique de l’OTAN, et que leur ravitaillement serait alors assuré par les moyens aériens alliés déployés en Europe, eux compatibles avec cette configuration .

Cette rationalisation n’a pas convaincu tout le monde. Plusieurs voix s’interrogent sur la logique de cette adhésion britannique à une mission nucléaire partagée qui, par définition, n’offre aucune autonomie nationale d’emploi, ni réelle valeur ajoutée à l’arsenal européen, déjà bien pourvu en moyens de frappe aérienne. La dissuasion à la britannique se dilue-t-elle dans un engagement symbolique ? Ou Londres cherche-t-elle, par ce geste, à renforcer sa visibilité au sein de l’Alliance, sans modifier son architecture de dissuasion nationale ? La question reste ouverte.

Après la Thaïlande et la Colombie, le JAS 39 Gripen de Saab se prépare à atterrir au Pérou

L’année 2025 pourrait bien devenir celle du JAS 39 Gripen E/F de Saab sur la scène export. Après la Thaïlande, qui a confirmé en mai dernier l’acquisition de douze chasseurs suédois en remplacement de ses F-5 Tiger II, la Colombie a officialisé, début juin, une commande de seize appareils pour moderniser sa flotte de Kfir C10/C12, battant le Rafale de Dassault Aviation et l’Eurofighter Typhoon proposé par Madrid, pourtant présentés comme les favoris de la compétition jusqu’aux derniers mois.

Saab JAS 39 Gripen E/F
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C’est maintenant au tour du Pérou de se rapprocher du chasseur suédois. Selon les informations obtenues par la rédaction d’Ekot, le journal radiophonique de la Sveriges Radio, le gouvernement péruvien aurait donné son feu vert à l’acquisition de vingt-quatre Gripen E/F, pour un montant total de 3,4 milliards de dollars, réparti en deux tranches successives (source). Il s’agirait là de l’un des plus importants contrats d’exportation d’armement jamais remportés par la Suède en Amérique latine.

Ce contrat représente aussi un nouveau revers pour le Rafale, qui bénéficiait, selon plusieurs sources péruviennes, d’une image particulièrement favorable au sein des forces aériennes péruviennes, historiquement satisfaites du service rendu par leurs Mirage 2000P, entrés en service dans les années 1980.

Surtout, la question d’un éventuel veto américain sur l’exportation du turboréacteur F414-GE-39E, conçu par General Electric et motorisant le Gripen E/F, semble aujourd’hui écartée. Si des inquiétudes avaient émergé lors des négociations en Colombie et en Thaïlande, aucune objection officielle n’a été exprimée dans le cas péruvien, et Saab n’a fait état d’aucune difficulté à cet égard.

Ce triplé potentiel — Thaïlande, Colombie, Pérou — marque une dynamique inédite pour le chasseur suédois, souvent considéré comme une alternative crédible au F-16V américain pour les pays non-alignés stratégiquement. Malgré les efforts de Washington pour promouvoir le Viper dans ces trois compétitions, avec des offres industrielles et financières agressives, le choix s’est, à chaque fois, porté sur le Gripen. Un désaveu clair pour le camp américain, alors que Saab confirme sa montée en puissance dans les marchés émergents.

Le programme E-7A Wedgetail de l’US Air Force sera bel et bien annulé

Il y a deux ans à peine, l’US Air Force plaidait vigoureusement pour une montée en puissance du programme E-7A Wedgetail, un avion de veille radar aéroportée dérivé du Boeing 737-700 NG, déjà éprouvé par l’Australie, la Corée du Sud et plus récemment le Royaume-Uni. Les retours d’expérience de l’exercice Red Flag de 2023 semblaient sans appel : dans un conflit de haute intensité dans le Pacifique, les flottes de ravitailleurs et d’avions de veille radar seraient décisives pour maintenir la supériorité informationnelle et compenser l’allonge tactique limitée des chasseurs.

E-7A Wedgetail
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Pourtant, deux ans plus tard, c’est un revirement complet que vient d’officialiser l’USAF. Selon les informations révélées par le site spécialisé Breaking Defense (source), tous les financements liés au programme E-7A Wedgetail ont été supprimés des projets budgétaires pour l’année fiscale 2026 — aussi bien dans la demande principale adressée par la Maison-Blanche que dans les budgets alternatifs proposés au Congrès. Ce retrait acté marque, de facto, l’annulation du programme.

L’argument principal avancé repose sur la vulnérabilité croissante des plateformes de grande taille dans un environnement contesté, notamment face aux missiles longue portée sol-air et air-air chinois. Le général David Allvin, chef d’état-major de l’USAF, a justifié cette décision par « des préoccupations croissantes sur la survivabilité du Wedgetail dans les scénarios de haute intensité, en particulier face à des adversaires dotés d’une panoplie complète de systèmes anti-aériens de nouvelle génération ».

À cela s’ajoute une explosion des coûts : estimé à 588 millions de dollars pièce lors de la présentation initiale, le Wedgetail atteignait désormais 724 millions l’unité. À ce tarif, plusieurs sources internes ont estimé qu’il était préférable de réévaluer le concept de veille avancée aéroportée, en attendant l’arrivée de capteurs déportés ou orbitaux. En attendant, des alternatives plus abordables comme l’E-2D Hawkeye de l’US Navy (environ 250 millions de dollars) sont envisagées pour couvrir provisoirement le besoin — bien que celles-ci ne disposent pas de la même autonomie, ni de la même capacité de coordination multi-domaine.

Ce retournement stratégique interroge : comment expliquer qu’un système jugé indispensable en 2023 devienne, deux ans plus tard, un programme à abandonner ? Cette oscillation brutale révèle peut-être les tensions croissantes entre planification capacitaire, contraintes budgétaires, et inflexions politiques. Elle affaiblit surtout l’architecture de commandement et de contrôle (C2) américaine dans le théâtre Indo-Pacifique, au moment même où la Chine déploie des capacités de surveillance aéroportée et orbitale de plus en plus robustes.

Puma, Boxer : la Bundeswehr enclenche la modernisation accélérée de ses véhicules de combat d’infanterie

Le Heer, l’armée de terre allemande, dispose déjà d’un parc blindé conséquent, alignant environ 320 chars Leopard 2, quelque 340 véhicules de combat d’infanterie (VCI) lourds chenillés Puma, 200 anciens Marder, ainsi qu’une flotte de transport de troupes polyvalente composée de plus de 400 Boxer 8×8 et près de 800 Fuchs à roues.

Boxer RCT30 KNDS
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Mais avec le passage de son budget de défense de 44 à 64 milliards d’euros entre 2021 et 2024 — et l’objectif déclaré du chancelier Friedrich Merz d’atteindre 3,5 % du PIB d’ici 2032 (soit environ 140 Md€ annuels) — Berlin s’apprête à franchir un nouveau palier capacitaire. Les discussions actuellement en cours autour du budget 2026 font en effet émerger une série d’annonces majeures, tournées vers la régénération rapide et cohérente des véhicules de combat d’infanterie.

Selon le site spécialisé Hartpunkt, la Bundeswehr va ainsi investir plus de 4,1 milliards d’euros d’ici la fin de la décennie pour acquérir une nouvelle version du véhicule Boxer en configuration VCI, équipée de la même tourelle téléopérée RCT30 que le Puma (source). Cette unification capacitaire entre les plateformes à roues et chenillées facilitera significativement la maintenance, la logistique et la formation, tout en renforçant la modularité de déploiement.

Parallèlement, 1,7 milliard d’euros seront engagés dès 2026–2027 pour commander un nouveau lot de Puma, probablement autour de 50 unités. Un second lot, prévu pour 2028, permettra de faire passer le format à plus de 560 véhicules, en remplacement accéléré des derniers Marder, entrés en service dans les années 1970 (source).

Ces annonces, qui contrastent fortement avec la prudence budgétaire allemande traditionnelle, demeurent néanmoins mesurées en volume : elles s’inscrivent dans les formats actuels, mais sur un calendrier fortement resserré. Toutefois, si l’ambition du chancelier Merz d’augmenter les effectifs de la Bundeswehr de 60 000 hommes (+30 %) venait à se concrétiser, il est probable que de nouvelles vagues d’acquisition encore plus ambitieuses seront annoncées dans les mois à venir.

Berlin semble en tout cas bien décidée à mettre les moyens nécessaires pour concrétiser l’objectif affiché du chancelier : faire de la Bundeswehr la « première armée conventionnelle d’Europe ».

La Belgique va commander une troisième frégate anti-sous-marine pour la Composante Marine

Encore récemment, la Belgique faisait partie des mauvais élèves de l’OTAN en matière de dépenses militaires. Avec un effort de défense plafonnant à 1,3 % du PIB, Bruxelles annonçait même, à la veille du sommet de Vilnius en 2023, qu’elle ne prévoyait pas d’atteindre les 2 % avant… 2035. Une posture d’autant plus isolée que cet objectif avait été acté dès 2014 par l’ensemble des membres de l’Alliance, avec une échéance fixée à 2025.

Future frégate belgo-néerlandaise de Damen
Future frégate belgo-néerlandaise de Damen

Mais depuis l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis, le 5 novembre 2024, le ton a radicalement changé à Bruxelles. Face à la pression directe exercée par Washington et à la crainte d’un désengagement américain de l’OTAN, les autorités belges ont annoncé un basculement rapide de leur politique de défense.

Dès 2025, la Belgique portera son effort à 2 % du PIB, respectant ainsi pour la première fois les engagements du sommet de Cardiff. Mieux encore, le Premier ministre Bart De Wever et le ministre de la Défense Théo Francken ont confirmé, à la veille du sommet de La Haye, que le pays visait désormais 3,5 % du PIB en dépenses militaires et 1,5 % supplémentaires pour les dépenses de sécurité, à l’horizon 2035.

Cette trajectoire budgétaire spectaculaire — une augmentation de plus de 5 % du PIB en dix ans — place désormais les forces armées belges dans une situation inédite : elles doivent absorber rapidement un afflux massif de crédits, après plus de deux décennies de sous-investissement chronique. L’enjeu est d’autant plus complexe que les armées belges ont vu fondre leurs formats humains, leur logistique, et leurs structures d’armement au fil des années.

Dans ce contexte, les annonces d’acquisitions se multiplient. Côté aérien, une augmentation de la flotte de F-35A a été confirmée, les 37 appareils initialement commandés étant jugés insuffisants pour assurer les missions de la Composante Air. Côté naval, c’est la Composante Marine (Marinecomponent) qui bénéficie désormais d’un effort significatif.

Selon les informations révélées par Marineschepen.nl, Bruxelles prévoit de commander une troisième frégate de lutte anti-sous-marine, en complément des deux navires déjà en cours de développement avec les Pays-Bas, destinés à remplacer les Leopold I et Louise-Marie de la classe Karel Doorman actuellement en service (source). Ces frégates, conçues en coopération avec Damen Naval, sont spécifiquement pensées pour les environnements contestés en Atlantique Nord et en mer du Nord.

Frégate louise-Marie Compsante marine
Frégate Louise-Marie de la Composante marine

Plus encore, un nouveau navire logistique a été annoncé. Il s’agirait, selon les sources néerlandaises, d’un bâtiment de soutien capable d’opérer à longue distance, notamment pour accompagner des groupes navals multinationaux. Ce serait une première pour la marine belge contemporaine, qui s’appuie traditionnellement sur ses alliés pour le soutien à la mer.

Ces acquisitions sont rendues possibles par l’enveloppe d’investissement de 34 milliards d’euros annoncée dans le cadre de la nouvelle loi de programmation militaire belge. Elles marquent un tournant historique pour la Composante Marine, qui pourrait, pour la première fois depuis la fin de la guerre froide, disposer d’une capacité d’action autonome à haute intensité — même si son format global restera nécessairement modeste par rapport à ses partenaires néerlandais, français ou britanniques.

… et la Composante terre s’apprête à tripler sa commande de blindés CaMo pour former une seconde brigade mécanisée

Si les annonces relatives aux F‑35A, aux frégates anti-sous-marines et à un futur bâtiment logistique marquent un tournant stratégique pour les armées belges, c’est bien dans le domaine terrestre que la rupture est la plus spectaculaire. Portée par le ministre de la Défense Théo Francken, la Composante Terre (Landcomponent) s’apprête, en effet, à franchir un seuil historique, en triplant ses acquisitions de véhicules blindés et en visant la constitution d’une seconde brigade mécanisée, entièrement équipée de véhicules de dernière génération.

EBRC Jaguar SCORPION
EBRC Jaguar

Au cœur de cette transformation, le programme CaMo (Capacité Motorisée), signé en 2018 entre Bruxelles, Paris et KNDS France (ex-Nexter), prévoyait initialement la livraison de 382 véhicules de transport de troupes VBMR Griffon et 60 véhicules de reconnaissance EBRC Jaguar, sur la base du standard SCORPION. Ce partenariat, salué à l’époque comme un modèle d’intégration capacitaire et doctrinale, devait permettre à la Belgique de moderniser sa brigade médiane et de renforcer son interopérabilité avec l’armée de Terre française.

Mais selon les informations publiées récemment par Het Laatste Nieuws, le gouvernement belge entend désormais porter ce format à 1 500 blindés au total, en intégrant un nombre massif de véhicules 4×4 Serval, également produits par KNDS, pour compléter les Jaguar et Griffon en milieu ouvert et semi-urbain (source).

Sur la base de l’objectif annoncé de porter le parc total à 1 500 véhicules de type Jaguar, Griffon et Serval, et de la volonté politique affirmée de constituer une seconde brigade mécanisée complète, on peut raisonnablement déduire que le nouveau format s’articulera autour des projections suivantes :

  • Un doublement des commandes de Griffon, soit environ 750 unités, pour équiper les deux GTIA à effectif complet ;
  • L’intégration d’environ 750 à 800 véhicules 4×4 Serval, en appui logistique et appui-feu mobile, selon une répartition fonctionnelle adaptée aux besoins des unités de manœuvre et de soutien ;
  • Un second lot d’au moins 60 EBRC Jaguar, permettant de doter la future brigade d’un segment de reconnaissance et de combat équivalent à celui déjà en cours de livraison ;
  • L’acquisition complémentaire d’une batterie de 28 canons automoteurs CAESAR, venant doubler la commande initiale pour assurer une capacité d’appui-feu symétrique entre les deux brigades ;

Enfin, il convient de rappeler que la Belgique et la France collabore déjà activement dans le cadre du programme VBAE (Véhicule Blindé d’Aide à l’Engagement), sous l’egide de l’OCCAR, appelé à remplacer les plateformes légères de reconnaissance et d’appui.

Ce vaste effort capacitaire, qui porterait la Composante Terre belge à un format structurel comparable à celui d’armées comme celles du Danemark ou de la Norvège, répond à une volonté politique claire : disposer, à moyen terme, de deux brigades mécanisées opérationnelles, chacune pouvant être projetée en coalition OTAN ou UE, de manière autonome.

Armées belges et françaises coopération
[En Bref] : 1500 blindés CaMo en Belgique, le Gripen s'impose au Pérou et la Bundeswehr prépare sa transformation blindée. 30

Toutefois, comme le rappelle La Libre Belgique, cette ambition militaire se heurte à une réalité beaucoup plus terre-à-terre : la crise des ressources humaines. Les armées belges peinent, en effet, à remplir leurs effectifs actuels, souffrant d’un déficit de recrutement chronique et d’un taux de départ supérieur aux prévisions. En novembre 2023, RTL Info évoquait déjà une « spirale négative » menaçant la cohérence des forces armées, avec une base RH trop étroite pour absorber les montées en puissance programmées (source).

Face à cette impasse, le ministère a annoncé en mai 2025 un assouplissement significatif des critères d’entrée, avec une révision complète des conditions médicales, des prérequis académiques, et une accélération des procédures de formation (source).

Reste que former, armer et déployer deux brigades modernes ne se résume pas à remplir des bons de commande. Il faudra non seulement surmonter l’enjeu du recrutement, mais aussi reconstruire une culture tactique mécanisée, entièrement perdue au cours des vingt dernières années. C’est à cette condition que le programme CaMo, dans sa nouvelle dimension, pourra effectivement faire de la Belgique un acteur crédible de la manœuvre terrestre en Europe du Nord-Ouest.

[Débriefing] : la riposte iranienne du 14 juin, entre saturation et épuisement

La riposte iranienne du 13 juin 2025 marqua la première attaque balistique directe contre Israël, en réaction au raid ayant visé le site nucléaire de Natanz une semaine plus tôt. En quelques heures à peine, plus de 400 vecteurs — missiles balistiques, missiles de croisière et drones d’attaque — furent tirés depuis l’Iran, l’Irak, le Liban, la Syrie et le Yémen, dans une manœuvre de saturation sans précédent.

Face à cette attaque, l’architecture antimissile israélienne démontra une résilience impressionnante. Mais au fil des jours, les salves iraniennes se poursuivirent, et les premières limites de la défense, tant opérationnelles qu’industrielles, commencèrent à poindre. Le taux d’interception recula alors que les ogives se sophistiquaient, et que les stocks d’intercepteurs, aussi bien en Israël qu’aux États-Unis, révélaient leur vulnérabilité à une guerre d’usure.

Derrière l’effet de sidération initial, une question centrale émergea : cette guerre balistique, largement démonstrative, visait-elle une victoire tactique ou cherchait-elle simplement à tester la profondeur des défenses adverses, jusqu’à l’usure ? Autrement dit, dans ce conflit asymétrique où l’Iran tirait sans vraiment toucher, et où Israël interceptait sans pouvoir tenir indéfiniment, quelle était la véritable finalité stratégique ?

Cette question, plus que toute autre, résume les enjeux des conflits à venir. Car à l’ère des missiles semi-balistiques, des drones low-cost, et des intercepteurs à plusieurs millions de dollars, la guerre ne se gagnera pas nécessairement par celui qui frappe le plus fort, mais peut-être par celui qui tient le plus longtemps.

13 juin 2025 : déclenchement sa riposte iranienne contre Israël

Dans la nuit du 13 au 14 juin 2025, l’Iran lança une attaque d’envergure contre le territoire israélien, en réponse directe à la destruction partielle de ses installations nucléaires par un raid israélien mené une semaine plus tôt contre le site de Natanz. Ce tir de représailles, annoncé par les Gardiens de la Révolution comme « une réponse proportionnée et défensive » dans un communiqué repris par Fars News Agency, mobilisa l’essentiel de l’arsenal à longue portée dont disposait Téhéran.

riposte iranienne 13 juin
Riposte iranienne sur les villes israéliennes

Au cours de cette première nuit, plus de 400 vecteurs furent lancés vers le territoire israélien, selon les chiffres croisés des porte-parole de l’IDF et de plusieurs agences occidentales (Reuters, 14 juin). Ce volume comprenait :

  • environ 150 missiles balistiques,
  • plusieurs dizaines de missiles de croisière,
  • et un nombre considérable de drones Shahed-136, Shahed-238 et Arash-2, parfois employés en tandem avec les tirs de missiles pour tenter de saturer les défenses israéliennes.

Cette attaque marqua une première absolue : jamais auparavant, dans l’histoire de l’arsenal balistique iranien, un tir aussi massif n’avait été enregistré en une seule nuit. Des frappes similaires, bien que plus limitées, avaient déjà eu lieu en octobre 2024, contre le Kurdistan irakien, et en avril 2024, dans une tentative de représailles limitée contre Israël. Mais l’ampleur des tirs du 13 juin dépassa tout précédent connu.

Sur le plan militaire, cette salve poursuivait deux objectifs clairement identifiables :

  • Tester la capacité de saturation des défenses antimissiles israéliennes, en attaquant simultanément depuis plusieurs fronts (Iran, Irak, Liban, Yémen, Syrie) — même si l’axe central restait constitué de tirs directs depuis l’ouest iranien ;
  • Donner une réponse politique forte, en montrant que l’Iran conservait, malgré les frappes israéliennes précédentes, un pouvoir de nuisance balistique significatif.

Les premières cibles désignées comprenaient des bases aériennes (Nevatim, Hatzerim), des dépôts de munitions, des centres de commandement, mais aussi des sites civils symboliques, comme le port d’Ashdod ou les abords de Tel-Aviv. Selon l’IDF, aucune ogive ne serait parvenue à frapper ces zones critiques, toutes ayant été interceptées par les différentes couches du système de défense aérien israélien.

Mais le chiffre brut des tirs, lui, posa immédiatement la question de l’arsenal iranien. Jusqu’ici, les estimations variaient considérablement : entre 400 et 2 000 missiles balistiques en réserve, selon les sources. Or, si plus de 400 de ces vecteurs avaient été utilisés dès les premiers jours, cette fourchette basse semblait désormais invalidée — soit l’Iran disposait d’un stock plus important qu’estimé, soit elle avait engagé une part disproportionnée de ses ressources dans une opération à but avant tout démonstratif.

Des frappes iraniennes massives, mais aux effets limités : saturation défensive, non stratégique

Dès les premières heures de l’opération iranienne, les vecteurs utilisés témoignaient d’un choix stratégique clair : mobiliser la quantité plus que la précision. Si les Shahed-136 et Arash-2 furent nombreux, tout comme les missiles de croisière subsoniques du type Soumar et Paveh, c’était surtout le volume inédit de missiles balistiques qui marqua les esprits.

Arsenal missile iran
Certains des missiles balistiques en service au sein de la République Islamique d’Iran

Plus de 150 missiles balistiques furent tirés dans la seule nuit du 13 au 14 juin, en plusieurs vagues successives, avec des salves de 40 à 50 missiles quasi simultanées. Ce format correspondait aux évaluations précédentes de la capacité de tir coordonnée de l’Iran, observée lors des épisodes d’octobre 2024 et d’avril 2025. Malgré les frappes israéliennes régulières visant les complexes industriels iraniens, notamment autour de Kermanshah, Hamedan et Shahroud, il apparut que la capacité de lancement simultané de l’Iran n’avait pas été sensiblement dégradée.

La stratégie iranienne semble avoir reposé sur une doctrine de saturation initiale, visant moins à atteindre des objectifs précis qu’à laminer les couches successives du bouclier antimissile israélien. Ce choix s’explique par la nature des engins employés dans les premiers jours : Shahab-3, Ghadr-110 et Emad, trois missiles relativement anciens, peu précis, mais nombreux. Leurs portées (1 700 à 2 000 km) et leurs erreurs circulaires probables (de 100 à 1 500 m) les rendent plus adaptés à la saturation qu’à la frappe chirurgicale.

Par ailleurs, les drones et missiles de croisière utilisés — bien que déployés en grand nombre, près de 1 000 selon les déclarations conjointes de l’IDF et du CentCom — n’atteignirent aucune cible significative. Tous furent interceptés ou déviés, souvent par les systèmes saoudiens, jordaniens ou irakiens, avant même d’atteindre l’espace aérien israélien.

C’était donc un paradoxe stratégique qui se dessinait : la plus vaste salve de vecteurs balistiques et aériens jamais lancée par l’Iran ne provoqua aucun effet stratégique immédiat. Le système de défense israélien, dans sa configuration initiale, fonctionna selon les standards attendus. Aucun site militaire majeur ne fut touché, et les pertes humaines et matérielles restèrent très limitées.

Cependant, cette absence d’effet direct ne devait pas occulter l’objectif réel de Téhéran. À défaut de dominer l’espace aérien israélien, l’Iran démontra :

  • qu’elle était capable de coordonner un volume de feu important,
  • qu’elle pouvait menacer l’ensemble du territoire israélien simultanément,
  • et surtout, qu’elle pouvait engager un duel balistique sur plusieurs jours, à haute cadence.

Frappes iraniennes : volume de feu inédit et diversité balistique

Dans les premières heures du 13 juin 2025, l’Iran engagea une offensive balistique de grande ampleur contre Israël, marquant un tournant inédit dans l’histoire militaire régionale. En une seule nuit, plus de 150 missiles balistiques furent tirés en plusieurs vagues successives de 40 à 50 engins. Cette capacité de tir simultané, déjà observée lors des épisodes d’avril et octobre 2024, semble avoir été préservée malgré les frappes israéliennes répétées visant les infrastructures du programme balistique iranien.

Shahed 238
Les drones à longue portée comme le Shahed-238 ont surtout été employés par Téhéran pour accroitre la pression et épuiser les défenses antiaériennes israéliennes

Ce premier jour de riposte fut accompagné par une vague de saturation aérienne incluant près d’un millier de drones et missiles de croisière. Ceux-ci ne provoquèrent toutefois aucun dommage, tous ayant été interceptés en vol par la défense israélienne, ou abattus par les systèmes anti-aériens jordaniens, saoudiens ou irakiens avant même d’atteindre leur objectif.

Dans les jours qui suivirent, le rythme de tir balistique se réduisit graduellement :

  • 150 à 200 missiles tirés le premier jour,
  • environ 75 le deuxième,
  • puis un rythme stabilisé entre 10 et 50 tirs par jour, selon les estimations de l’IDF et du CentCom.

L’analyse des missiles employés révéla une diversité technologique significative, allant des modèles les plus anciens aux plus récents, comme le Fattah-1. Voici les principaux vecteurs recensés :


Typologie des missiles balistiques iraniens utilisés

MissilePortée estiméeErreur circulaire probable (CEP)Particularités
Shahab-3~2 000 km~1 500 m (version ER)Missile ancien, peu précis
Ghadr-110~2 000 km~110 mAmélioration du Shahab-3
Emad~1 700 km~50 mDoté d’une ogive manoeuvrantes
Khaybar~2 000 km10 à 30 mPrécision élevée, charges conventionnelles
Qasim Baser-1~1 200 – 3 000 km (estimée)Non communiqué (ogive guidée à imagerie)Ogive manoeuvrantes, autodirecteur optique
Sejil~2 000 km~50 mMissiles à carburant solide, meilleure réactivité
Fattah-1~1 400 km10 à 25 mMissile semi-balistique, trajectoire déviée, comparable à Iskander-M ou KN-23

Les premiers jours de frappes mobilisèrent majoritairement les Shahab-3 et les Ghadr-110, les modèles les plus anciens et probablement les plus nombreux dans l’arsenal iranien. Le choix de ces vecteurs semble délibérément orienté vers une logique de saturation, plutôt qu’une volonté de frapper des cibles précises. La précision de ces missiles étant très relative, leur usage visait davantage à épuiser les ressources de la défense israélienne qu’à infliger des dommages directs significatifs.

À partir du quatrième jour, le recours croissant aux missiles de nouvelle génération — KhaybarEmadSejil et surtout Fattah-1 — marqua une montée en gamme dans la confrontation technologique. Ces vecteurs disposent de capacités de manœuvre terminale, d’une meilleure furtivité trajectorielle, et d’une précision suffisante pour cibler des infrastructures militaires de taille moyenne.

Pour autant, l’efficacité globale restait difficile à mesurer. Plusieurs images montrèrent des interceptions multiples, parfois ratées, parfois partiellement réussies. Mais le taux de réussite réel des frappes demeura modeste, et l’impact stratégique direct encore limité.

Quant au potentiel de frappe restant de l’Iran, il demeurait difficile à évaluer. Les estimations initiales sur le stock de missiles balistiques variaient entre 400 et 2 000 unités, selon les agences et think tanks. Après plus de 400 missiles tirés, une chose était certaine : la fourchette basse était désormais dépassée, et les frappes israéliennes n’avaient pas permis de neutraliser entièrement les capacités de lancement. Restait à savoir si la cadence pouvait être tenue sur plusieurs semaines. Le cessez-le-feu accepté par Téhéran et Jérusalem, après les frappes américaines du 22 juin, mis cette réponse en suspens.

Israël sous pression : vers la saturation de la défense anti-missile antibalistique

Durant les premiers jours de l’offensive iranienne, les performances des défenses antimissiles israéliennes furent spectaculaires. Entre le 13 et le 16 juin, le taux d’interception des missiles balistiques dépassa les 85 %, voire les 90 %, selon les déclarations officielles de Tsahal et les sources ouvertes corroborées par les alliés américains. Les vecteurs de première génération iraniens — Shahab-3Ghadr-110 —, dotés d’ogives simples et de trajectoires balistiques classiques, furent interceptés avec une efficacité difficile à égaler.

Départ Arrow 3
Départ d’un missile antibalistique exoatmosphérique Arrow 3

Néanmoins, à partir de la nuit du 16 au 17 juin, un changement net fut observé : le taux d’interception chuta à environ 75 %, avec un nombre croissant d’images et de séquences vidéos qui montraient des échecs d’interception, des ogives atteignant leurs cibles, ou des fragments retombant dans des zones peu protégées. Plusieurs explications plausibles émergèrent, qui pouvaient se combiner.

Hypothèse 1 : une pénurie de missiles intercepteurs antibalistiques

Selon le Wall Street Journal, Israël aurait atteint un seuil critique dans ses stocks de missiles Arrow-2 et Arrow-3, pourtant essentiels pour l’interception exo-atmosphérique de missiles à moyenne et longue portée MRBM (source). En effet, ces systèmes sont complexes, chers (environ 3 à 4 millions de dollars par missile), et leur production reste limitée à quelques dizaines d’unités par an.

Or, un missile balistique stratégique peut parfois nécessiter deux voire trois intercepteurs pour être neutralisé de manière certaine — une multiplication des coûts et une pression immédiate sur les réserves disponibles.

Hypothèse 2 : une évolution qualitative des missiles iraniens employés

À partir du 17 juin, plusieurs vecteurs balistiques iraniens plus avancés furent identifiés : EmadKhaybarSejil, mais surtout le Fattah-1, un missile hypersonique semi-balistique doté d’une ogive à capacité de manœuvre. Conçus pour échapper aux défenses optimisées contre des trajectoires prévisibles, ces engins compliquèrent considérablement l’engagement automatique des batteries Arrow et THAAD.

Les systèmes israéliens, calibrés pour intercepter des missiles classiques à ogive unique, se retrouvèrent confrontés à des projectiles :

  • capables de changer de trajectoire en phase terminale,
  • disposant de leurres,
  • ou volant selon une trajectoire semi-balistique surbaissée et beaucoup plus imprévisible.

Dans ce contexte, le système de défense anti-missile fut contraint de mobiliser ses couches intermédiaires, moins performantes, mais plus disponibles.

Mobilisation de la défense en profondeur israélienne

À mesure que les salves se poursuivaient, Israël dut recourir à l’ensemble de son architecture défensive, structurée en plusieurs couches :

SystèmePortéeNombre estimé de batteriesMission principale
Iron Dome4 – 70 km10 à 15Défense contre roquettes, mortiers, drones
David’s Sling70 – 300 km2 à 4Interception de missiles de croisière, SRBM
ARROW 2 / ARROW 3500 – 2 000+ km3 à 5Interception exo-atmosphérique de MRBM et IRBM
Patriot (PAC-2/3)Variable (70 – 160 km)1 à 3 (résiduel)Couche polyvalente, capacité balistique partielle

Il est probable que les batteries David’s Sling et les derniers Patriot PAC-3 aient été mobilisés en phase terminale, avec un taux de succès visiblement inférieur à celui des couches supérieures. Il est également envisageable que le Dôme de Fer ait été utilisé ponctuellement en dernier recours, notamment contre certaines ogives retombantes, mais avec une efficacité limitée face à ce type de menace.

Le basculement était donc double : quantitatif (risque d’épuisement des stocks de missiles intercepteurs) et qualitatif (complexification des menaces). Israël demeurait techniquement capable de défendre son territoire, mais la pression constante sur ses ressources, combinée à la sophistication croissante des missiles iraniens employés, engageait une dynamique d’usure qui pouvait s’avérer défavorable, si elle devait s’étendre dans la durée.

Des frappes iraniennes moins interceptées… mais toujours peu destructrices

À partir du 16 juin, alors que les premières défaillances apparaissaient dans la défense anti-missile israélienne, les effets directs des frappes iraniennes restèrent étonnamment modestes au regard de l’intensité des tirs. Plusieurs vidéos diffusées sur les réseaux israéliens montrèrent des explosions secondaires, des retombées de débris, et dans certains cas, des impacts directs d’ogives ayant échappé aux intercepteurs. Mais aucun objectif militaire de premier plan — base aérienne, site nucléaire, centre de commandement — ne fut détruit ou durablement neutralisé.

frappes iraniennes iran
Frappes iraniennes sur les villes israéliennes

Ce paradoxe s’explique par une réalité technique souvent sous-estimée : intercepter un missile n’est pas toujours suffisant pour en annuler les effets. Dans de nombreux cas, la charge militaire n’est pas entièrement détruite lors de l’interception. Elle est simplement déviée ou désintégrée de manière partielle, ce qui peut entraîner la chute de fragments conservant une énergie cinétique élevée sur des zones urbaines ou des infrastructures civiles.

Ainsi, plus la défense était efficace à intercepter les ogives, plus elle multipliait le nombre de débris retombant au sol. Et plus la densité urbaine était élevée — comme à Tel-Aviv ou à Haïfa —, plus ce phénomène devenait problématique. Ce fut notamment le cas lors de la vague du 17 juin, où plusieurs retombées de charge provoquèrent des incendies, des coupures d’électricité et des destructions localisées, sans qu’aucune ogive n’ait techniquement « franchi » la défense.

Par ailleurs, une part croissante des missiles utilisés par l’Iran était désormais équipée d’ogives manoeuvrantes ou à trajectoire imprévisible, dont le point de chute réel est difficile à anticiper, nécessitant davantage de missiles intercepteurs par menace. L’efficacité apparente des défenses était donc contrebalancée par un effet tactique résiduel plus important que ne le laissaient supposer les taux d’interception.

En d’autres termes, la victoire défensive n’était plus totale, même si l’ogive n’atteignait sa cible que de manière exceptionnelle. Ce glissement tactique fragilisa la perception publique de l’efficacité des systèmes comme ArrowPatriot ou David’s Sling, pourtant technologiquement performants, mais conçus pour une guerre balistique des années 1990, et non pour les menaces hybrides, semi-hypersoniques ou manoeuvrantes de 2025.

À cela s’ajoutait une contrainte politique majeure : la tolérance au risque des sociétés démocratiques reste limitée. Même un impact isolé peut provoquer des réactions médiatiques et politiques disproportionnées. Cette asymétrie exploitable par l’adversaire constitua à elle seule une forme de victoire indirecte pour Téhéran, capable de générer une tension constante sans atteindre de cibles stratégiques majeures.

Une guerre de stocks et de cadence : l’Iran comme Israël menacés d’épuisement

Au-delà des performances tactiques, le conflit balistique entre l’Iran et Israël révéla progressivement une guerre d’attrition logistique, fondée non pas sur la supériorité technologique et sur les succès militaires, mais sur la capacité à maintenir la cadence dans la durée. Et sur ce plan, les deux camps montrèrent rapidement leurs limites, ce qui pourrait expliquer l’apparente docilité de Jérusalem comme de Téhéran, face aux injonctions américaines pour mettre en œuvre un cessez-le-feu, après les frappes du 22 juin.

Reserve MRBM iran
Capture d’écran d’une video diffusée par les gardiens de la révolution, montrant les stocks de missiles balistiques iraniens.

Côté iranien, le nombre total de missiles balistiques disponibles restait incertain. Comme évoqué précédemment, avant le 13 juin, les estimations variaient entre 400 et 2 000 unités, selon les services de renseignement occidentaux. En une semaine, plus de 400 missiles balistiques furent tirés, auxquels s’ajoutaient près de 1 000 drones et missiles de croisière. Même en supposant des stocks initiaux dans la fourchette haute des estimations, cette cadence n’était pas soutenable au-delà de quelques semaines sans un effort industriel massif, ce sans compter l’attrition provoquée par les frappes de l’aviation et les drones israéliens en Iran.

Or, les capacités de production de l’Iran sont connues pour être fragmentées, vulnérables, et peu standardisées. Les installations clés — à Khojir, Parchin, ou Shahroud — avaient déjà été ciblées à plusieurs reprises par Israël, via des frappes ou des opérations clandestines. La production annuelle de missiles balistiques iraniens était estimée, avant le conflit, entre 100 et 150 unités (selon l’IISS et le Center for Strategic and International Studies), en incluant les ShahabEmadSejil et leurs dérivés. Autrement dit, le rythme des tirs de plusieurs dizaines de missiles par jour, dépassait largement le rythme de régénération, qui ne dépassait pas un missile tous les deux jours, avant-guerre.

À cela s’ajoutait la complexité croissante des modèles utilisés. Des missiles comme le Fattah-1 ou le Qasim Baser-1, dotés d’ogives manoeuvrantes ou de guidage terminal, exigent des composants électroniques sophistiqués, souvent importés ou obtenus par le contournement des sanctions. La production en série de ces vecteurs aux performances sensiblement accrue, capable de prendre en défaut la défense antibalistique israélienne, reste donc limitée.

Côté israélien, la situation n’était guère plus confortable. Si les plateformes de défense multicouches fonctionnaient dans leur logique, elles consommaient énormément de missiles intercepteurs, tous coûteux et produits en quantités limitées.

Selon plusieurs sources (dont Defense News et Times of Israel), la production annuelle d’Arrow ne dépasse pas 40 unités, tandis que celle du David’s Sling reste inférieure à 150. Même avec le soutien de Raytheon et Boeing, les cadences industrielles ne suffisaient pas à couvrir un conflit de haute intensité qui se serait prolongé sur plusieurs semaines.

Thaad antibalistique US Army
Système antibalistique endo-atmosphérique haut THAAD de l’US Army

Israël disposait cependant d’un avantage décisif : le soutien américain. Deux batteries THAAD, déployées depuis avril 2025 sur le théâtre israélien, pouvaient épauler les systèmes Arrow, pour intercepter les cibles exo-atmosphériques, alors que plusieurs croiseurs AEGIS américains équipés de missiles SM-3 étaient positionnés en Méditerranée orientale et en mer Rouge. L’arrivée de renforts logistiques, de munitions, et de pièces détachées américaines permirent donc à Tsahal d’absorber en partie le choc initial.

Cependant, même ce soutien avait ses limites. Les missiles SM-3THAAD et PAC-3 coûtent entre 2 et 15 millions de dollars l’unité, et leur production relève du segment stratégique. Les utiliser massivement pour défendre une zone d’intérêt ponctuel représente donc un coût politique, militaire et budgétaire considérable pour Washington, notamment si le conflit devait durer ou s’étendre.

La défense anti-missile à l’épreuve des limites modernes

Le conflit entre l’Iran et Israël constitue un cas d’école plus que pertinent sur les performances et les limites des systèmes de défense anti-missile de nouvelle génération. En théorie, l’architecture israélienne — sans doute la plus dense et la mieux calibrée du monde occidental — couvrait l’ensemble du spectre des menaces : roquettes, missiles de croisièredronesmissiles balistiques de courte à longue portée. En pratique, elle démontra que même le système parfait sur le papier n’était pas étanche dans la durée.

Trois facteurs vinrent progressivement affaiblir l’efficacité défensive :

  1. Le coût asymétrique des systèmes d’interception

À chaque tir iranien, Israël devait mobiliser une ou plusieurs unités interceptrices :

  • missile Arrow 3 : 3 à 4 M$ pièce,
  • missile David’s Sling : 700 000 à 1 M$,
  • missile Tamir du Dôme de Fer : 50 000 $.

Face à cela, le coût unitaire des missiles iraniens, notamment ceux produits localement à partir de modèles dérivés de technologie nord-coréenne ou soviétique, était bien inférieur :

  • Shahab-3 : estimé entre 150 000 et 300 000 $,
  • Shahed-136 : moins de 30 000 $,
  • Missiles de croisière Soumar ou Arash : entre 50 000 et 150 000 $, selon les composants.

Chaque interception était donc une victoire tactique… mais une défaite économique, même compensée des écarts économiques entre les deux pays (PIB de l’Iran de 404 Md$ contre 513 Md$ en Israel en 2023). À long terme, ce déséquilibre rendait l’épuisement des stocks presque inévitable.

  1. La sophistication croissante des menaces

Les systèmes actuels, qu’ils soient israéliens, saoudiens ou coréens, ont été conçus pour intercepter des trajectoires balistiques prévisibles : une ogive, une trajectoire, un point d’impact. Mais les missiles les plus récents — comme le Fattah-1, le Sejil amélioré, ou certains dérivés du Khaybar — introduisent :

  • des ogives manoeuvrantes,
  • des trajectoires semi-balistiques,
  • des vitesses supérieures à Mach 5,
  • l’emploi de leurres ou de têtes multiples (MaRVdecoys).

Les algorithmes d’interception atteignent alors leurs limites, car ces vecteurs ne suivent plus une courbe balistique simple, et réduisent le temps de réaction à quelques secondes en phase terminale. L’interception devient alors aussi aléatoire que coûteuse, et nécessité, le plus souvent, l’emploi simultané et successif de plusieurs intercepteurs, pour détruire la menace.

  1. La saturation et la fatigue du système défensif

Même sans brèche immédiate, l’accumulation de salves provoquait des effets collatéraux :

  • désorganisation des réseaux de commandement,
  • épuisement des stocks,
  • usure des batteries et des radars,
  • mobilisation constante des équipages,
  • confusion informationnelle entre leurres et véritables menaces.

Ce phénomène de saturation progressive fragilisait la résilience du système. À mesure que les batteries étaient sollicitées, le risque d’erreur, de tir multiple ou de défaillance mécanique, électronique ou numérique, augmentait, même sans action offensive ciblée sur les radars ou les postes de commandement.

Ce triptyque — coût asymétrique, sophistication croissante, fatigue systémique — conduit à une question fondamentale : jusqu’où peut-on défendre efficacement face à des menaces pensées pour contourner la défense elle-même ? À l’heure actuelle, aucune défense anti-missile au monde n’est en mesure de tenir durablement face à un adversaire doté d’un stock élevé de missiles manoeuvrants ou semi-hypersoniques.

Cela ne rend pas ces systèmes obsolètes, mais leur efficacité doit être réévaluée à l’aune des nouvelles doctrines d’emploi. La défense ne peut plus être conçue comme un bouclier, mais comme un filtre à épuisement contrôlé : elle protège ce qu’elle peut, autant qu’elle le peut, pendant que d’autres instruments — dissuasion, contre-frappes, brouillage — prennent le relais.

Conclusion : une guerre technologique de l’instant, mais une bataille stratégique de la durée

La confrontation balistique engagée entre l’Iran et Israël à partir du 13 juin 2025 a constitué l’un des premiers exemples contemporains de guerre à saturation à haute intensité, dans un cadre régional non nucléaire. Elle a révélé la fois les progrès notables des arsenaux iraniens, capables de coordonner plusieurs centaines de tirs sur plusieurs jours, et les performances remarquables — mais vulnérables — de la défense anti-missile israélienne, conçue pour résister à ce type d’agression.

Défense aérienne israélienne David Sling
Défense aérienne israélienne David Sling

Mais cette guerre fut aussi, et peut-être surtout, une bataille de stocks, de cadence et de résilience industrielle. Car ni l’Iran, ni Israël, ne disposaient des capacités de production permettant de soutenir, dans le temps, un tel niveau d’intensité. Chaque missile tiré, chaque intercepteur lancé, chaque salve absorbée, réduisait mécaniquement les marges de manœuvre à moyen terme de chacun des belligérants.

D’un point de vue tactique, les effets restèrent limités. La quasi-totalité des missiles de croisière et des drones iraniens fut interceptée. Les frappes balistiques, bien que plus nombreuses, produisirent peu de dégâts majeurs, au prix d’un volume de tir considérable. La logique de saturation iranienne ne déboucha pas sur une rupture stratégique, et la défense israélienne, bien que fragilisée, tint bon.

Mais cette confrontation mit en lumière les limites structurelles des systèmes anti-missile modernes : vulnérabilité au volume, coût asymétrique, efficacité décroissante face aux ogives manoeuvrantes. Elle interroge aussi la pertinence des doctrines actuelles fondées exclusivement sur la protection. Dès lors, une dissuasion durable ne peut plus reposer sur la seule défense passive.

Pour chaque camp, la question centrale devient désormais : faut-il consacrer ses ressources à défendre, à frapper, ou à produire ? Aucun des deux ne pouvait faire les trois durablement. Cette tension stratégique, profondément asymétrique, illustra une mutation du rapport à la guerre technologique : ce ne furent plus les armes les plus précises qui décidèrent, mais celles que l’on pouvait tenir dans le temps.

En ce sens, la guerre de 12 jours entre Israël et l’Iran, fut moins une guerre de destruction qu’un affrontement de résilience sur une durée restreinte. Et si les technologies du XXIᵉ siècle promettent des effets immédiats, c’est la capacité à durer dans l’incertitude qui dessine les véritables lignes de force stratégiques des années à venir.

Une opportunité unique pour un second porte-avions français se dessine à présent

Depuis bientôt 25 ans, la question d’un second porte-avions pour la Marine nationale revient régulièrement dans le débat stratégique français, sans jamais être véritablement tranchée. Le besoin, lui, ne fait pourtant guère débat : un seul bâtiment, fût-il à propulsion nucléaire, ne peut garantir ni la permanence à la mer, ni la réactivité stratégique d’un groupe aéronaval. Depuis le retrait du Foch, en 2000, les marins français connaissent trop bien les contraintes opérationnelles d’un format monobloc.

Et pourtant, de LPM en LPM, le dossier a été repoussé, relégué, puis laissé en jachère. Aujourd’hui encore, alors que le programme PANG est lancé, rien n’indique qu’un second bâtiment — plus léger, complémentaire — soit envisagé. Tout se passe comme si le débat était clos par défaut, sous prétexte d’une impossibilité budgétaire ou industrielle.

Mais un alignement inédit de circonstances pourrait bien rouvrir le jeu. À quelques jours d’intervalle, l’Italie puis l’Espagne ont annoncé leur intention de concevoir, à moyen terme, un véritable porte-avions. Si aucune coopération n’a encore été évoquée, cette convergence capacitaire ouvre une fenêtre stratégique inespérée.

Car au-delà du partage des coûts, des compétences ou de l’infrastructure industrielle, elle offre à la France une voie de sortie concrète pour relancer la dynamique du second porte-avions, dans un cadre européen, pragmatique, structurant et surtout abordable.

Le second porte-avions français, une nécessité repoussée pendant 25 ans

La construction d’un second porte-avions nucléaire de la classe Charles de Gaulle était prévue dès le lancement de la conception du navire, au début des années 1980. À ce moment-là, il fut même envisagé, un temps, d’en construire non pas deux, mais trois, dans le cadre du programme PH75.

second porte-avions Foch et Clemenceau Marine nationale
La marine nationale n’a plus de second porte-avions depuis le retrait du Foch, en 2000.

Cependant, alors que la construction du premier porte-avions nucléaire français débutait en 1987 à Brest, le programme fut rapidement rattrapé par l’effondrement du bloc soviétique, deux ans plus tard, et l’avènement d’un monde désormais considéré comme “post-menace”, à partir de 1991. Pour autant, ni le président François Mitterrand, jusqu’en 1995, ni Jacques Chirac après lui, ne lancèrent la construction du second navire — alors même que l’outil industriel de Brest se retrouvait déjà menacé par l’absence de nouvelles commandes majeures.

Avec le retrait du service du porte-avions Clemenceau en 1997, puis celui du Foch deux ans plus tard — vendu au Brésil où il deviendra le São Paulo — le besoin d’un second porte-avions devint un sujet récurrent dans le débat stratégique français. En effet, un porte-avions, fut-il à propulsion nucléaire, ne peut, dans le meilleur des cas, assurer une posture opérationnelle que 40 à 50 % du temps, en raison des besoins de maintenance, des indisponibilités programmées pour entretien et réparations (IPER), ainsi que des cycles d’entraînement et de qualification.

Pourtant, sur fond de “bénéfices de la paix”, Jacques Chirac repoussa la décision concernant un éventuel sistership du Charles de Gaulle à son successeur, à partir de 2007. La gestion chaotique de la planification militaire sous Nicolas Sarkozy, puis l’absence d’élan stratégique sous François Hollande, ne permirent pas davantage de relancer le programme. Tous deux restèrent convaincus que le Charles de Gaulle suffisait aux besoins de projection de puissance de la France, dans un monde alors considéré comme relativement stable.

Au-delà de 2015, alors que le Charles de Gaulle avait déjà quinze ans de service actif, la question d’un second porte-avions ne se posait même plus. L’outil industriel brestois, en particulier, avait été largement redimensionné, voire amputé, faute de charge publique suffisante.

porte-avions nouvelle génération
Le programme PANG n’est pas destiné à concevoir un second porte-avions français, mais à remplacer le Charles de gaulle.

Ce n’est qu’avec la Loi de programmation militaire (LPM) 2018–2025 que le président Emmanuel Macron relança le sujet — non pas en actant un sistership, mais en lançant les études préliminaires pour un tout nouveau porte-avions, destiné à remplacer le Charles de Gaulle à horizon 2038. La LPM 2024–2030, quant à elle, a confirmé la conception du programme PANG (Porte-Avions Nouvelle Génération), dont la construction doit débuter à Saint-Nazaire à partir de 2031, pour une mise en service prévue en 2038.

En revanche, rien ne laisse aujourd’hui entendre qu’un second PANG est envisagé. Aucun crédit n’a été fléché dans ce sens. Bien au contraire : un rapport parlementaire récent recommandait le report du programme, afin de libérer des marges financières pour d’autres priorités jugées plus urgentes — un signal inquiétant, alors même que l’extension de dix ans du Charles de Gaulle ne pourra être confirmée qu’à l’issue de son IPER, prévue en 2028.

Les engagements des Européens au sommet de La Haye vont entraîner une explosion des ambitions des armées européennes

C’est dans ce contexte que s’est tenu le sommet de l’OTAN de La Haye, du 24 au 26 juin 2025. Sous la double pression de l’évolution rapide de la menace russe, et des injonctions du président américain Donald Trump, les alliés européens des États-Unis ont accepté de porter leur effort de défense à 3,5 % du PIB d’ici à 2035. Cela représente, en moyenne, une hausse de 75 % des budgets militaires en euros constants sur dix ans — un basculement budgétaire sans précédent depuis la fin de la guerre froide.

Bien sûr, l’application rigoureuse de cet objectif reste incertaine. Plusieurs pays semblent davantage chercher à gagner du temps, en évitant de heurter frontalement la Maison-Blanche, tout en différant certaines décisions aux échéances post-2028, à la fin du mandat Trump.

Pour autant, la dynamique est engagée. La plupart des capitales européennes ont communiqué sur une trajectoire haussière de leurs dépenses militaires, souvent inscrite dans leurs documents budgétaires ou de planification pluriannuelle. Et comme les ressources humaines ne peuvent, structurellement, pas absorber cette croissance à court terme, l’essentiel de ces hausses budgétaires sera orienté vers l’investissement capacitaire, via les programmes industriels, l’équipement et la modernisation des infrastructures.

Ministère des Armées Lecornu 90 Md€
Si le France entend respecter son engagement d’effort de défense de 3,5% PIB, elle devra effectivement amener le budget des armées à 90 Md€ (en euros 2025), d’ici à 2035, comme ‘lavait évoqué le ministre des armées le 6 mars 2025, au micro de France Inter.

Dès lors, on assiste à une élévation rapide, presque brutale, des ambitions militaires européennes. Une dynamique qui se traduit d’ores et déjà par une multiplication des annonces, des consultations, et des études de faisabilité dans l’ensemble des grands pays européens. Et ce mouvement ne fait que commencer.

Si le facteur Trump est conjoncturel, l’évolution du paysage stratégique mondial, elle, est structurelle. La menace russe ne cesse de monter en intensité, à la fois sur le plan militaire, informationnel, spatial et industriel. Mais Moscou n’est plus seule. À cette pression directe s’ajoute un faisceau d’acteurs aux ambitions offensives convergentes : la Chine dans le Pacifique et au Sahel ; l’Iran au Levant et en Méditerranée orientale ; la Corée du Nord en Asie du Nord-Est ; et leurs réseaux de proxys, des Houthis aux Wagner.

Ce basculement n’est plus marginal. Il redéfinit la grammaire de la puissance militaire pour les Européens. Désormais, il ne s’agit plus seulement de défendre le territoire, mais de sécuriser les flux, protéger les espaces contestés, soutenir les alliés périphériques, dissuader les incursions hybrides… bref, de redevenir une puissance complète.

Et à ce titre, l’explosion programmée des budgets de défense en Europe va mécaniquement se traduire par une accélération massive des ambitions et des projets industriels militaires, dès le second semestre 2025, et plus encore en 2026. Le besoin d’effet stratégique va créer un appel d’air capacitaire inédit, auquel les industriels vont devoir répondre dans des délais compressés.

La Marine italienne et la Marine espagnole veulent se doter d’un véritable porte-avions

Cette montée en puissance capacitaire, désormais actée dans les feuilles de route des principales nations européennes, n’a pas échappé aux marines italienne et espagnole. À quelques semaines d’intervalle, Rome comme Madrid ont annoncé leur intention de lancer, dans les années à venir, la conception d’un véritable porte-avions, bien plus ambitieux que les plateformes actuellement en service.

porte-aéronefs cavour
Porte-aéronefs Cavour de la marina Militare, lors de ses essais.

Côté italien, la Marina Militare souhaite remplacer le Cavour — un porte-aéronefs de 30 000 tonnes entré en service en 2008, conçu pour mettre en œuvre une vingtaine d’hélicoptères et d’avions ADAC/V (Harrier II puis F-35B). Le futur navire devra évoluer aux côtés du Trieste, un LHD (Landing Helicopter Dock) à pont droit de 38 000 tonnes, capable d’embarquer une douzaine de F-35B et divers hélicoptères (NH90, AW101, etc.).

Or, la Marina Militare a récemment déclaré que le successeur du Cavour ne serait pas simplement un porte-aéronefs — mais un véritable porte-avions, évoquant même la possibilité d’une propulsion nucléaire, ce qui impliquerait un tonnage supérieur à 50 000 tonnes, un engagement financier considérable, et un changement profond de doctrine opérationnelle.

Du côté espagnol, la marine exploite actuellement un unique LHD, le Juan Carlos I, navire d’assaut de 26 000 tonnes, mis en service en 2010. Il joue le rôle de navire amiral, de plateforme aéronavale pour les Harrier II, et de base expéditionnaire pour hélicoptères (NH90, SH60). Initialement, l’Espagne envisageait de construire trois unités de cette classe, mais les contraintes budgétaires successives avaient repoussé indéfiniment ce projet.

Les circonstances ont changé. Sous l’effet du nouvel objectif de 2 % du PIB pour 2025, le ministère espagnol de la Défense bénéficie désormais d’un afflux inédit de crédits. Et comme l’industrie navale espagnole — principalement Navantia — est la seule capable de les absorber rapidement, le projet de sisterships du Juan Carlos I est remonté en tête des priorités à Madrid.

Mais surtout, l’état-major espagnol évoque désormais la volonté de concevoir un “véritable porte-avions”, et non un simple LHD amélioré.

LHD Juan Carlos 1
Le L-61 Juan Carlos 1 de la Marine Espagnole.

Les contours de ce projet restent flous. Deux hypothèses dominent :

  1. Un LHA de type Juan Carlos modifié, sans radier, optimisé pour les opérations aériennes — à l’image de la classe America de l’US Navy.
  2. Un porte-avions CATOBAR, avec catapultes et brins d’arrêt, permettant d’embarquer des chasseurs conventionnels, comme le Rafale M ou le F/A-18E/F Super Hornet (dont la production cessera après 2026). Cette piste est évoquée notamment par Infodefensa.

Dans tous les cas, Rome comme Madrid semblent désormais disposées à confier à leurs industriels — Fincantieri pour l’Italie, Navantia pour l’Espagne — la conception puis la construction d’un bâtiment bien plus imposant, probablement compris entre les 42 500 tonnes du Charles de Gaulle français et les 65 000 tonnes de la classe Queen Elizabeth britannique.

Un (ou deux) porte-avions moyens pour épauler le PANG, et le préserver pour les missions à très haute valeur ajoutée de la Marine nationale

Les annonces espagnoles et italiennes ouvrent naturellement la voie à une coopération européenne élargie — entre Rome et Madrid bien sûr, mais aussi avec Paris. Car si le programme PANG n’est pas remis en question — et ne doit pas l’être, tant il est central dans la posture stratégique française de projection et de dissuasion —, la réalité opérationnelle impose une vérité incontestable : disposer d’un seul porte-avions reste un handicap majeur.

La Marine nationale en a fait l’amère expérience depuis 2001. L’indisponibilité du Charles de Gaulle — qu’elle soit planifiée ou subie — empêche toute permanence aéronavale, en rupture totale avec les standards des autres puissances disposant de capacités navales majeures.

Dans cette perspective, un programme européen commun visant à développer un ou deux porte-avions moyens représenterait une opportunité exceptionnelle. Il s’agirait non pas de concurrencer le PANG, mais de l’épauler, en prenant en charge une série de missions complémentaires : entraînement, qualification, présence en Méditerranée, opérations de moindre intensité, missions humanitaires, soutien logistique ou escorte navale.

Porte-avions de nouvelle génération Sébastien Lecornu
Rien n’indique à ce jour que le programme PANG soit destiné à donner naissance à un sistership.

Mieux encore, un tel programme permettrait à la France de disposer d’un remplaçant pour le Charles de Gaulle, plus léger, moins coûteux, mais parfaitement adapté aux besoins courants d’une marine à vocation globale. Ce second bâtiment viendrait ainsi alléger la pression sur le PANG, lui permettant de se concentrer sur les missions à très haute valeur ajoutée — dissuasion, opérations de rupture, gestion de crise de haute intensité.

Contrairement aux idées reçues, l’acquisition d’un second porte-avions n’impliquerait pas nécessairement un doublement symétrique des escadrilles embarquées ou des escorteurs de haute mer. Lorsqu’elle alignait les Clemenceau et Foch, la Marine nationale opérait avec une flotte cohérente mais contenue, très proche de celle actuellement mise en œuvre et visée par la LPM en cours : 15 escorteurs de premier rang, 6 SNA et une soixantaine d’aéronefs embarqués (Super Étendard, Étendard IV, Crusader).

À budget constant ou maîtrisé, la mise en œuvre d’un second porte-avions n’implique pas une extension homothétique, mais une organisation optimisée des moyens existants. Surtout, elle permettrait de renforcer considérablement la permanence opérationnelle. Avec deux porte-avions, l’alerte aéronavale peut être maintenue à 15 jours ; avec trois navires, comme le HMS Hermes et les Invincible dans la Royal Navy des années 1980, la Marine pourrait garantir une alerte à 48 heures avec plus de 80 % de disponibilité à la mer.

Dans ce contexte, en fonction du coût de conception et de construction d’un porte-avions moyen issu d’un programme européen coopératif, il pourrait devenir pertinent pour la France de viser une flotte à trois navires : un PANG lourd, et deux unités plus légères, mais pleinement interopérables.

Et dans une Europe qui, avec la France, l’Italie, l’Espagne et le Royaume-Uni, aligne potentiellement sept porte-avions opérationnels, c’est toute la puissance navale du continent qui basculerait dans une nouvelle dimension stratégique.

Pourquoi une conception européenne serait une chance unique pour doter la France d’un second porte-avions ?

La coopération industrielle européenne dans le domaine de la défense ne jouit pas d’une image favorable — en particulier en France. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire les commentaires publiés sous les articles traitant de ce sujet, y compris sur ce site, pour mesurer le niveau de méfiance, voire de rejet, qu’inspire ce type de démarche à une partie de l’opinion stratégique nationale.

Fincanteiri Bergamini fremm
L’italien Fincantieri dispose d’une capacité de production industrielle très supérieure à celle de Naval Group.

Cette hostilité ne sort pas de nulle part. Elle repose sur une expérience collective marquée par des tensions récurrentes, des désillusions techniques et des impasses politiques. Deux exemples récents illustrent parfaitement cette dynamique : d’un côté, les différends avec l’espagnol Navantia, notamment après l’épisode du Scorpène ; de l’autre, les crispations avec l’italien Fincantieri, après l’échec partiel de Naviris et le rapprochement stratégique entre Fincantieri et tKMS, perçu à Paris comme une manœuvre destinée à contrer Naval Group.

Dans ce contexte, relancer un programme industriel commun, qui plus est dans un domaine aussi stratégique que celui des porte-avions, pourrait sembler, à première vue, un pari hasardeux, voire un risque inutile. L’ombre du porte-avions franco-britannique avorté, au début des années 2000 — qui coûta plusieurs centaines de millions d’euros à la Marine nationale et à la DGA sans jamais aboutir — reste dans tous les esprits.

Et pourtant, cette coopération pourrait, cette fois, se révéler décisive. Car plusieurs éléments fondamentaux ont changé.

La division des coûts de conception face à un marché export limité

Le premier levier — et sans doute le plus rationnel — en faveur d’une coopération européenne sur un futur porte-avions réside dans la répartition des coûts de conception. En effet, dans un programme naval de cette envergure, la phase de design et d’ingénierie peut représenter jusqu’à 30 à 50 % du coût total du programme, notamment lorsque le nombre de coques prévues est limité à une ou deux unités.

Or, c’est précisément le cas pour les porte-avions en Europe. Contrairement aux destroyers ou aux frégates, dont les séries peuvent s’étendre sur 5 à 10 navires, les porte-avions sont des plateformes à production quasi-unique, ce qui rend chaque euro investi en conception particulièrement sensible.

À cela s’ajoute une contrainte structurelle : le marché export pour ce type de navire est extrêmement réduit. Très peu d’États dans le monde disposent à la fois des moyens financiers, des ambitions stratégiques et de la base industrielle nécessaires pour acquérir un porte-avions de 50 000 tonnes ou plus. Les rares exceptions, comme le Brésil ou l’Inde, privilégient aujourd’hui la conception nationale ou la construction locale sous transfert de technologie.

TCG Anadolu
Le TCG Anadolu de la Marine turque, a été conçu sur la base du Jian Carlos 1.

Même lorsqu’il existe un besoin capacitaire réel, les marines concernées préfèrent souvent se tourner vers des porte-aéronefs polyvalents de type LHD ou LHA, capables de mettre en œuvre des avions à décollage vertical (F-35B, Harrier) ou des hélicoptères d’assaut. Ces plateformes, à l’image du Juan Carlos I espagnol ou de la classe Mistral, sont moins coûteuses, plus simples à opérer, et mieux adaptées aux capacités budgétaires et humaines des clients potentiels.

Ce modèle a d’ailleurs largement prouvé son efficacité : le Juan Carlos I a été exporté en Australie (classe Canberra) et en Turquie (classe Anadolu), tandis que les LHD italiens San Giorgio ont trouvé preneur en Algérie et au Qatar.

Dès lors, pour un programme de porte-avions de 50 000 tonnes, le retour sur investissement commercial est objectivement très faible. La coopération permet donc de mutualiser l’investissement initial, de le rendre soutenable pour chacun des partenaires, et de dégager des marges de manœuvre pour intégrer des technologies plus ambitieuses — sans compromettre la viabilité financière de l’ensemble.

Des compétences techniques et opérationnelles complémentaires pour accroître l’efficacité du porte-avions

Le second argument en faveur d’un programme coopératif réside dans la complémentarité avérée des compétences industrielles et opérationnelles entre les trois nations concernées : la France, l’Italie et l’Espagne.

La France, d’une part, dispose d’un savoir-faire unique en Europe en matière de conception et de mise en œuvre de porte-avions CATOBAR (catapultes et brins d’arrêt), acquis au fil de décennies d’expérience avec les classes Clemenceau et Charles de Gaulle. Elle est également la seule à maîtriser, de façon souveraine, la propulsion nucléaire navale — un atout technologique et stratégique sans équivalent sur le continent.

L’Italie et l’Espagne, de leur côté, ont acquis une expertise incontestable dans l’exploitation de porte-aéronefs dotés de tremplins (ski-jump), conçus pour la mise en œuvre d’avions à décollage court et atterrissage vertical (jump jets) comme le Harrier II et le F-35B. Elles ont également démontré une remarquable agilité commerciale à l’export, bien supérieure à celle de la France dans ce domaine.

F-35B
F-35B américain à l’appontage sur le pont du porte-aéronef Izumo des forces navales d’autodéfense japonaises.

Le succès des LHD Juan Carlos I (Turquie, Australie) ou des San Giorgio (Algérie, Qatar), de même que l’export du Chakri Naruebet thaïlandais dérivé du Principe de Asturias espagnol, témoigne de cette capacité à saisir les opportunités de marché sur un segment particulièrement compétitif.

En revanche, la France, avec sa doctrine exclusive du porte-avions CATOBAR, n’a exporté que deux LHD de la classe Mistral, initialement destinés à la Russie, et finalement réorientés vers l’Égypte dans un contexte géopolitique particulier. Autrement dit, l’expérience commerciale française dans ce domaine reste marginale — alors même que les produits, en eux-mêmes, ne sont pas dénués d’intérêt.

Cette complémentarité des savoir-faire ne se limite pas à l’efficacité du navire en lui-même. Elle ouvre également la voie à une meilleure position collective à l’export, en s’appuyant sur les réussites industrielles espagnoles et italiennes, plus agiles commercialement que la France dans ce domaine. En cas d’opportunité sur le segment des porte-aéronefs de 30 000 à 50 000 tonnes, une offre commune portée par trois acteurs européens pourrait ainsi peser face à la concurrence chinoise, notamment celle du Type 075, dont l’attractivité-prix devient un argument décisif sur certains marchés.

Une opportunité pour développer une compétence CATOBAR européenne

Au-delà de la seule plateforme, une coopération européenne autour d’un nouveau porte-avions pourrait constituer un levier stratégique pour le développement d’une capacité CATOBAR strictement européenne, indépendante des technologies américaines.

Aujourd’hui, seule la France opère des porte-avions de ce type sur le continent, avec le Charles de Gaulle. Mais même elle reste dépendante de l’Américain General Atomics pour ses catapultes électromagnétiques (EMALS) et ses systèmes de brins d’arrêt. À titre d’exemple, pour le programme PANG, l’achat de deux catapultes EMALS et du système électromagnétique d’arrêt a été estimé à près d’un milliard d’euros, soit 15 à 20 % du coût total du programme.

FA18 EMALS
Seuls deux pays maitrisent la technologie des catapultes EMALS : Les Etats-Unis et la Chine.

Un tel surcoût serait difficilement envisageable pour l’Italie ou l’Espagne, dont les navires amiraux actuels — Trieste et Juan Carlos I — ont coûté à peine plus d’un milliard d’euros à construire, conception comprise. Ce différentiel de coût est en soi un obstacle majeur à toute conversion des marines méditerranéennes vers un système CATOBAR fondé sur une architecture américaine.

Pourtant, le besoin opérationnel est bien réel. Si les F-35B permettent des opérations aériennes à partir de tremplins, la mise en œuvre d’avions de guet aéroporté (type E-2D Hawkeye) ou de drones de surveillance ou de combat longue endurance exige une catapulte, et donc un système CATOBAR. La logique est donc simple : sans alternative européenne, les pays intéressés devront se résoudre à importer une solution américaine — ou à s’en passer.

Dans ce contexte, le développement d’un système de catapulte électromagnétique européen représenterait une avancée majeure en matière de souveraineté technologique, mais aussi un investissement parfaitement logique si plusieurs unités de porte-avions sont concernées. Avec trois à quatre navires construits en commun, l’effet de série devient suffisant pour amortir le coût de développement d’une solution EMALS européenne, conçue spécifiquement pour les besoins européens, à des conditions budgétaires acceptables.

Par ailleurs, ce développement ouvrirait la voie à une architecture hybride STOBAR / CATOBAR, adaptée à des configurations modulaires, selon les besoins opérationnels. Cela permettrait à la Marine nationale d’exploiter pleinement ses Rafale M, ses futurs drones embarqués et ses avions de guet, tout en offrant aux marines partenaires des options évolutives — y compris dans le cadre de déploiements conjoints.

Des disponibilités industrielles introuvables en France à court ou moyen terme

Un autre paramètre, souvent négligé dans le débat public mais absolument décisif pour la faisabilité du projet, réside dans la capacité industrielle réelle à produire un second porte-avions en France dans les dix prochaines années.

chantiers navals de l'Atlantique
Contruction d’un des Mistral Russe aux Chantiers Navals STX de Saint-Nazaire.

En l’état actuel, seule une infrastructure française est capable de construire un bâtiment militaire de 50 000 tonnes ou plus : les Chantiers de l’Atlantique, à Saint-Nazaire. Or, cette infrastructure est déjà fortement mobilisée par une planification civile soutenue, les projets d’envergure de la marine marchande, les commandes de paquebots, ainsi que par la future construction du PANG, prévue à partir de 2031.

D’ailleurs, le choix de confier à Fincantieri la construction des pétroliers ravitailleurs de la classe Jacques Chevallier, au lieu de les produire à Saint-Nazaire, illustre parfaitement la tension sur l’outil industriel français. Paris a préféré externaliser plutôt que de compromettre un calendrier déjà saturé — un signal clair sur l’absence de marge à court ou moyen terme pour accueillir un second programme lourd.

Dans ces conditions, la construction d’un deuxième porte-avions français, même plus léger, exigerait des investissements massifs pour réétendre les capacités industrielles nationales. Or, ces investissements devraient être engagés immédiatement, alors que l’outil de production serait pleinement mobilisé pendant une décennie… avant de se retrouver, très probablement, en sous-activité voire inutilisé, une fois la bulle de défense post-2035 refermée.

À l’inverse, Navantia comme Fincantieri disposent d’outils industriels disponibles et dimensionnés, capables de construire ce type de navire sans perturber leur planification. Mieux encore : tous deux ont exprimé leur intérêt à accueillir, dans leurs chantiers, la construction de bâtiments de ce type — un levier de négociation économique précieux pour la France, qui conserverait le pilotage stratégique et l’intégration finale, tout en déléguant la construction lourde.

Autrement dit, dans l’équation budgétaire, industrielle et capacitaire, la coopération européenne devient ici une solution pragmatique et soutenable, là où un projet strictement national impliquerait un coût d’opportunité démesuré et probablement irréaliste.

Une conception orientée vers l’interopérabilité de l’aviation embarquée européenne

Au-delà des seuls enjeux industriels, un programme européen de porte-avions représenterait une opportunité sans précédent pour renforcer l’interopérabilité aéronavale entre les principales marines européennes. En concevant dès l’origine une plateforme modulaire, capable d’accueillir différents types d’aéronefs, il deviendrait possible de créer une véritable infrastructure de convergence stratégique, plutôt qu’un simple projet capacitaire mutualisé.

Rafale M
Les Rafale M français ne peuvent être mis en oeuvre qu’à partir du Charles de gaulle et des porte-avions américains.

Concrètement, un tel navire pourrait être configuré avec une combinaison flexible de catapultes, de brins d’arrêt, voire d’un tremplin (ski-jump), de manière à accueillir des appareils à décollage vertical (F-35B), conventionnels (Rafale M), ou mixtes. Cela permettrait d’intégrer les flottes aéronavales française, italienne et espagnole dans une logique opérationnelle convergente.

Cependant, l’interopérabilité ne se limite pas à la capacité à apponter ou catapulter un appareil. Encore faut-il pouvoir l’entretenir, le réparer, le ravitailler et le reconfigurer, selon les standards du constructeur. C’est ici que le défi logistique devient critique. La coexistence dynamique, sur une même plateforme et selon les missions, de Rafale M, de F-35B, de drones de combat, d’avions de guet comme l’E-2D, et de divers hélicoptères, suppose une organisation fine et souple des chaînes de maintenance.

Pour y répondre, une solution envisageable pourrait reposer sur l’intégration de modules de mission logistiques spécialisés, adaptés à chaque type d’appareil. Ces modules, standardisés et conteneurisés, pourraient être déployés à bord selon la configuration du groupe aérien embarqué, puis reconfigurés rapidement dans une logique de soutien modulaire. Leur compatibilité avec des infrastructures navales européennes existantes permettrait, en outre, une rotation rapide entre les bases françaises, italiennes ou espagnoles, en fonction des missions ou des relèves.

Une telle architecture élargirait considérablement le spectre opérationnel des marines partenaires, en transformant ce qui n’est aujourd’hui qu’un empilement hétérogène de plateformes nationales, en un ensemble cohérent, fluide et adaptable. À terme, elle pourrait même séduire d’autres marines européennes intéressées par la projection aéronavale — comme les Pays-Bas, qui disposent encore d’une forte expertise navale, ou la Grèce, qui cherche à diversifier ses outils de dissuasion face à la Turquie.

Dans un environnement où la supériorité aéronavale conditionne la liberté d’action en Méditerranée, dans l’Atlantique ou sur les zones littorales étendues, une aviation embarquée européenne interopérable pourrait devenir un facteur différenciateur majeur. Plus qu’un simple outil tactique, ce serait un levier stratégique de souveraineté collective.

Une chance pour le Rafale M F5, son UCAV embarqué et le NGF naval

Enfin, un programme européen de porte-avions ne se résumerait pas à une plateforme navale. Il constituerait également une opportunité déterminante pour renforcer la place du Rafale M F5, de son UCAV embarqué, et, à plus long terme, du NGF naval dans l’architecture aéronavale européenne.

NGF programme SCAF
La version navale du NGF, dans le cadre du programme SCAF, demeure un sujet de friction entre Paris et Berlin.

Le point commun entre ces trois appareils — Rafale M, UCAV de Dassault, et future version navale du NGF — est qu’ils nécessitent une configuration CATOBAR pour être exploités à leur plein potentiel. Or, à ce jour, trois des quatre marines européennes dotées d’un porte-aéronefs (Espagne, Italie, Royaume-Uni) ont opté pour une configuration dépourvue de catapultes et de brins d’arrêt, fondée sur l’emploi d’aéronefs à décollage vertical (Harrier, F-35B).

Dans ce contexte, permettre à des pays partenaires — en premier lieu l’Espagne et l’Italie — de se doter à moyen terme d’un porte-avions CATOBAR à coût raisonnable, conçu en coopération avec la France, ouvrirait considérablement le marché adressable pour ces trois appareils.

L’Espagne, en particulier, a montré ces derniers mois une volonté manifeste de résister aux pressions américaines en faveur du F-35B, pour concentrer ses investissements sur des plateformes européennes. Un accord équilibré entre Paris et Madrid, articulé autour de la construction locale d’un porte-avions et de l’acquisition de Rafale M F5 construits en France, constituerait une formule politiquement et industriellement viable, bien plus qu’une répartition floue de la charge industrielle ou un alignement doctrinal forcé.

Mieux encore, la capacité démontrée de Navantia à exporter ses coques pourrait offrir au Rafale M une nouvelle dynamique à l’international. Si ce porte-avions commun venait à séduire une autre marine, il deviendrait naturel d’y associer un appareil optimisé pour la configuration CATOBAR, en l’occurrence le Rafale M ou son successeur furtif.

AV-8B Harrier II espagnols
L’Espagne semble envisager diverses options pour le remplacement de ses Harrier II, y compris le Rafale M français.

À plus long terme, cela ouvrirait la voie à une version navale du NGF, non plus pensée exclusivement pour la France, mais également pour l’Espagne, voire pour d’autres partenaires. Ce développement aurait une conséquence immédiate : intégrer naturellement la dimension embarquée dans la conception même du SCAF, réduisant les frictions doctrinales et industrielles qui freinent encore le programme aujourd’hui.

En d’autres termes, un tel programme ne permettrait pas seulement de construire un porte-avions, mais bien de construire une aviation embarquée européenne autour d’une base industrielle franco-espagnole — et de faire du Rafale, puis du NGF, les vecteurs centraux de cette architecture.

Conclusion

Longtemps, la logique budgétaire a servi d’argument commode pour justifier le report, puis l’abandon, du programme PA2 en France — et ce malgré le handicap stratégique lourd qu’impose la possession d’un seul porte-avions, en matière de projection de puissance navale. À chaque LPM, le constat était le même : le besoin opérationnel était reconnu, mais la contrainte budgétaire l’emportait.

Aujourd’hui, alors que les budgets militaires français sont orientés à la hausse, on pourrait croire que cet obstacle s’estompe naturellement. Pourtant, rien ne l’indique. Les coûts élevés du programme PANG, les tensions sur l’outil industriel, et l’absence de volonté politique claire semblent dessiner un scénario déjà connu : repousser la décision à la prochaine mandature, jusqu’à ce qu’il soit trop tard — ou que l’on renonce, par lassitude ou résignation.

PAN CHarles de Gaulle Marine nationale
Le porte-avions demeure un système de projection de puissance navale sans acun équivalent, pour porter le feu chez l’adversaire de manière soutenue.

Mais cette fois, le contexte a changé. La hausse des budgets militaires ne concerne pas uniquement la France : elle s’applique à toute l’Europe. Et dans ce cadre, deux marines, l’Espagne et l’Italie, ont annoncé leur intention de se doter elles aussi d’un véritable porte-avions dans les années à venir. Même si aucune coopération n’a encore été formalisée, cette convergence capacitaire crée une opportunité unique, pour sortir de l’impasse stratégique française en matière de second porte-avions.

En concevant ensemble une nouvelle classe de porte-avions européens, Paris, Madrid et Rome pourraient franchir un cap stratégique et industriel majeur. Les bénéfices seraient multiples : baisse des coûts de conception, partage des compétences, développement d’un système EMALS souverain, interopérabilité renforcée.

Mais plus encore, ce sont les disponibilités industrielles en Italie et en Espagne qui changent la donne. Elles permettraient à la Marine nationale de se doter d’un, voire deux porte-avions de taille intermédiaire, construits en coopération, à un horizon raisonnable — ce qui serait strictement impossible en France, seule, dans la décennie à venir.

Toute la question, désormais, est de savoir si les trois pays sauront sortir des logiques exclusivement nationales, pour privilégier une approche concertée, pragmatique et stratégiquement rentable. À l’heure où l’Europe cherche à traduire sa puissance économique en influence géopolitique, ce programme pourrait bien devenir l’un des symboles les plus concrets de la transformation de l’Europe économique en Europe puissance.

L’Europe peut-elle devenir une véritable puissance militaire d’ici à 2035 ?

Rarement un sommet de l’OTAN aura été aussi lourd de tension politique, et aussi vide de véritable souveraineté. À La Haye, fin juin 2025, les chefs d’État et de gouvernement européens ont validé, sans réellement négocier, toutes les exigences du président Trump : hausse des budgets, réinterprétation permissive de l’article 5, retrait progressif des troupes américaines… L’objectif ? Éviter le pire. Ne pas provoquer l’irrémédiable. Ne pas offrir au président américain un prétexte pour retirer les États-Unis de l’Alliance, unilatéralement, brutalement, comme il en brandit la menace depuis des mois.

Est-ce un succès ? À court terme, peut-être. Car l’Europe, en s’engageant à consacrer 3,5 % de son PIB à la défense, se dote d’un budget militaire quasi équivalent à celui des États-Unis, et très largement supérieur à celui de la Chine ou de la Russie. Certains y voient même le point de départ d’une transformation historique : celle d’une Europe qui, contrainte par Trump, retrouverait sa puissance stratégique. Selon cette lecture, le président américain serait devenu, malgré lui, le catalyseur de l’autonomie militaire européenne.

Mais cette perspective est-elle crédible ? Rien n’est moins sûr. Car l’obstacle n’est pas — ou plus — financier. L’obstacle est mental, doctrinal, politique. Ce n’est pas tant l’augmentation des moyens militaires européens qui conditionnera leur émancipation, que leur capacité à changer radicalement de paradigme stratégique, en rompant avec soixante-quinze ans de dépendance, de méfiance mutuelle et d’ambiguïté doctrinale.

L’Europe, un projet bâti structurellement sur la dépendance stratégique aux États-Unis

L’Europe post-Seconde Guerre mondiale s’est construite sur une dépendance stratégique vis-à-vis des États-Unis et de l’Union soviétique. De chaque côté du rideau de fer, les États européens ont, volontairement ou non, fait acte de soumission pour bénéficier de l’indispensable protection de la superpuissance tutélaire, dans un modèle relativement similaire, bien que prenant des formes plus ou moins autoritaires selon que l’ordre vienne de Washington ou de Moscou.

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Signature du traité pour la création de l’OTAN en 1949, dans le Bureau Ovale, par Harry S. Truman et les représentants européens.

À mesure que l’Europe se reconstruisait après les dévastations nazies, elle redevint un agrégat disparate de puissances économiques et technologiques qui, a priori, n’étaient pas destinées à s’unir. C’est pourtant ce qui s’est produit, sur fond de réconciliation franco-allemande, donnant naissance à la Communauté économique européenne — une zone de coprospérité si efficace qu’elle devint rapidement la deuxième puissance économique mondiale.

L’effondrement socio-économique du bloc soviétique à la fin des années 1980 constitua un basculement majeur. L’Europe devenait une véritable puissance économique continentale, disposant de ses propres relais de croissance internes — notamment grâce à l’intégration des pays d’Europe de l’Est — et d’une solidité économique et industrielle telle que sa nouvelle monnaie, l’euro, devint rapidement une référence internationale, et une alternative crédible au surpuissant dollar américain.

Pourtant, jamais, jusqu’ici, l’Europe ne s’est pensée en puissance militaire. Au contraire : même après la fin de la guerre froide, les Européens ont multiplié les actes de soumission stratégique aux États-Unis — comme l’a illustré l’engagement de nombreux pays européens aux côtés des forces américaines lors de la guerre d’Irak de 2003.

Avec le retour des tensions géopolitiques mondiales, et surtout depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, le réflexe européen a été, dans sa grande majorité, de se tourner vers les États-Unis — ravis de voir se reconstituer cette dépendance stratégique post-1945. Cueillis à froid, faute d’avoir voulu anticiper la montée en puissance de la menace, les Européens ont collectivement pris conscience de leurs faiblesses militaires structurelles, face à une Russie pourtant démographiquement et économiquement inférieure.

Plus révélateur encore, deux piliers historiques de la posture non alignée de la guerre froide — la Finlande et la Suède — se sont précipités pour rejoindre l’OTAN et s’abriter sous le bouclier américain dès le début de l’offensive russe. Tous, à l’exception notable de la France, attendent aujourd’hui des États-Unis une protection stratégique et conventionnelle, destinée à contenir les ambitions du Kremlin — d’autant plus intensément que la frontière russe ou biélorusse se situe à proximité directe.

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a première ministre suédoise Magdalena Andersson (premier plan) et son homologue finlandaise Sanna Marin lors de la conférence de presse commune ce matin pour annoncer la décision de rejoindre l’OTAN des deux pays scandinaves

Face à cette menace, une prise de conscience — tardive mais réelle — s’est produite en Europe. L’effort de défense moyen des membres européens de l’OTAN est ainsi passé de 1,7 % du PIB en 2022 à 2,1 % en 2025. Pourtant, fondamentalement, personne en Europe ne remet sérieusement en cause le rôle central de la protection américaine pour dissuader Moscou.

Au contraire, pour nombre de capitales, l’achat d’équipements de défense américains (F-35, HIMARS, Patriot, hélicoptères…) est devenu le marqueur de cet attachement assumé — y compris lorsque des alternatives européennes existaient, au sein même de cette zone de coprospérité.

Un sommet de l’OTAN de La Haye sous forme de plébiscite de Donald Trump et de soumission européenne

Connaissez-vous Mario Kart ? Dans ce jeu multijoueurs désopilant de Nintendo, chaque joueur pilote un kart sur un circuit fantaisiste. Pour équilibrer les chances entre les débutants et les joueurs expérimentés, Nintendo a eu l’idée de génie d’introduire des facteurs de rebattement de cartes : ainsi, si un joueur prend trop d’avance, il est arbitrairement pénalisé, relançant la dynamique de course.

En bien des aspects, l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis, le 6 novembre 2024, fonctionne comme l’un de ces mécanismes de gameplay appliqués à l’Alliance Atlantique. Par ses exigences unilatérales, ses menaces répétées et son imprévisibilité élevée au rang de stratégie, le 47ᵉ président américain n’a pas seulement bousculé les équilibres transatlantiques : il a renversé l’héritage de 75 années de relations sécuritaires structurées entre les deux rives de l’Atlantique.

C’est dans ce contexte que s’est ouvert, le 24 juin 2025, le sommet de l’OTAN de La Haye. Dès les premières déclarations des dirigeants européens, et celles du nouveau secrétaire général de l’Alliance, le Néerlandais Mark Rutte, il fut évident que ce sommet serait celui du triomphe stratégique de Donald Trump. Sans opposition véritable, il allait obtenir la validation de toutes ses exigences : élévation de l’effort de défense à 3,5 % du PIB d’ici 2035 (voire 5 % en incluant les dépenses de sécurité intérieure), retrait progressif des forces conventionnelles américaines du continent, et interprétation « souple » de l’article 5.

Mark Rutte Donald Trump OTAN La Haye juin 2025
Le Secretaire de l’OTAN Mark Rutte s’est montré ditirembique, parfois obsequieux, face à Donald Trump, pour contenir ses excés et éviter toute decision radicale.

Loin de provoquer l’indignation des Européens, ces exigences furent accueillies dans une attitude de soumission résignée, parfois même servile. Les déclarations se succédèrent pour saluer « la constance stratégique du président américain », « sa vision historique de la dissuasion », ou encore « sa volonté de paix ». Certains allèrent jusqu’à lui attribuer une victoire militaire contre l’Iran ou des mérites diplomatiques dans les conflits en Ukraine et au Moyen-Orient — démontrant ainsi que l’objectif n’était pas la souveraineté, mais l’apaisement de l’imprévisible.

De toute évidence, les Européens redoutaient avant tout que Donald Trump n’utilise une position européenne jugée insuffisamment conforme comme prétexte pour rompre unilatéralement l’engagement de sécurité américain, face à une Russie à l’industrie de défense revitalisée et aux arsenaux nucléaires toujours aussi redoutés.

Il n’y eut donc, logiquement, aucune surprise. Comme annoncé, les Européens et les Canadiens avalisèrent l’objectif de 3,5 % du PIB pour 2035, avec une large marge d’interprétation sur les 1,5 % supplémentaires alloués à la sécurité intérieure, aux infrastructures critiques ou aux capacités cyber. L’ensemble fut validé sans amendement.

À la manière de ceux qui gèrent une personne instable, les Européens choisirent de céder sans rompre, dans l’espoir d’éviter un acte irréversible de la part de Washington. Cette stratégie d’évitement, parfois décrite comme une soumission « tactique », visait à gagner du temps jusqu’à la clause de revoyure inscrite à l’agenda de 2029 — soit au-delà du mandat Trump.

Même la France, pourtant dotée d’une dissuasion nucléaire autonome et d’une tradition stratégique indépendante, s’aligna sur cette ligne. Car si Paris peut théoriquement assurer sa propre sécurité, elle sait que l’Europe, elle, ne le peut pas. Face à une Russie qui a réorganisé son appareil militaire, politique et industriel depuis 2012, et qui l’a accéléré brutalement depuis 2022, l’Union européenne ne dispose ni de la cohérence doctrinale, ni de la masse critique stratégique pour garantir seule sa sécurité collective.

En visant un effort de défense plancher de 3,5 % du PIB, l’Europe disposera du 2ᵉ budget de défense dans le monde

Reste qu’en appliquant la trajectoire budgétaire validée à La Haye, visant un effort de défense de 3,5 % du PIB d’ici à 2035, l’Europe disposera d’un budget militaire agrégé quasiment équivalent à celui des États-Unis aujourd’hui, et bien supérieur à celui de la Chine, de la Russie, ou de toute autre puissance émergente.

US navy task force
Même avec un budget de 700 Md$, l’Europe pourra t elle disposer de 10 task Forces, de 50 SNA et 85 croiseurs et destroyers, comme les Etats-Unis ? On peut raisonnablement en douter…

En valeur absolue, cela représenterait un montant annuel cumulé dépassant 850 milliards d’euros — un chiffre qui ferait de l’Europe la deuxième puissance financière militaire mondiale, juste derrière Washington. À cela s’ajoute un effet de levier significatif : les armées européennes, en moyenne, supportent des coûts de structure et de personnel inférieurs à ceux de leurs homologues américaines. Par ailleurs, leurs équipements — lorsqu’ils sont produits localement — sont généralement 20 à 30 % moins chers, à performance équivalente.

Ainsi, en théorie, une Europe unie, dotée d’un budget structuré autour de ce seuil de 3,5 %, pourrait prétendre à une parité capacitaire relative avec les grandes puissances mondiales, à commencer par les États-Unis eux-mêmes. À condition, bien entendu, que ces ressources soient investies de manière cohérente, mutualisée, et stratégique.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si nombre d’analystes américains, européens et même chinois interprètent désormais les exigences budgétaires imposées par Donald Trump comme un service rendu aux Européens malgré eux. En les contraignant à sortir de leur zone de confort, il les pousse, sans le dire, à se doter des moyens de leur autonomie. Pour certains, cette stratégie de la contrainte est même perçue comme une dernière chance offerte à l’Europe pour se défaire de sa dépendance sécuritaire aux États-Unis.

Il est vrai que dans une vision optimiste, Trump agit comme un catalyseur brutal : en brisant les tabous budgétaires et les inerties politiques, il accélère la mue de l’Europe, en l’arrachant à une forme d’assistanat stratégique devenu structurel. Mais encore faut-il que cette transformation aille au-delà des chiffres.

Car l’histoire militaire européenne récente démontre une constante préoccupante : l’élévation des budgets ne garantit ni la cohérence, ni la puissance effective, encore moins la souveraineté stratégique. Et si les Européens ne parviennent pas à construire une stratégie industrielle, capacitaire et politique collective, alors ces nouvelles ressources seront, au mieux, partiellement utiles — au pire, dilapidées.

Les faiblesses européennes pour sa métamorphose en véritable puissance militaire

Cette perception optimiste — celle d’une Europe contrainte par Trump à grandir militairement — bien qu’en partie fondée, reste loin d’être assurée. Car si les moyens budgétaires sont appelés à croître considérablement, encore faut-il qu’ils se traduisent en puissance effective. Et c’est précisément là que le bât blesse.

vladimir poutine
Malgrè un budget global ne représentant que 40% des dépenses de défense européennes, la Russie dispose d’un potentiel d’agression en devenir plus de deux fois supérieur aux moyens dont disposeront les européens, s’ils n’augmentaient pas leurs dépenses de défense.

Aujourd’hui déjà, le budget cumulé des membres européens de l’OTAN atteint près de 400 milliards d’euros. Il s’agit, de fait, du deuxième budget de défense au monde, devant la Chine et loin devant la Russie. Pourtant, dans leurs évaluations internes, la plupart des services de renseignement européens reconnaissent que le rapport de force militaire risque de pencher en faveur de Moscou dans les années à venir, si aucune rupture capacitaire majeure n’est engagée.

Cela peut sembler paradoxal, au vu de la différence de PIB (2 000 milliards pour la Russie, plus de 15 000 milliards pour l’Union européenne), de population (145 millions contre 450 millions) ou de base industrielle. Mais la réalité, une fois corrigée des effets de change et des différentiels de coût, est autrement plus cruelle.

Certes, les armées russes parviennent aujourd’hui à générer des effets militaires comparables à un coût trois à quatre fois inférieur à celui des armées européennes. Cela s’explique par un coût du travail plus bas, une chaîne logistique plus intégrée, et une culture stratégique tournée vers la massification, l’attrition et la résilience — là où les Européens privilégient les plateformes haut de gamme et les formats réduits.

Mais cet argument ne saurait tout justifier. Car même corrigée de ces biais, la défense européenne reste structurellement inefficace. Et ce, pour trois raisons fondamentales :

  1. sa structure multinationale éclatée,
  2. la divergence des perceptions de la menace,
  3. et une confiance réciproque insuffisante entre États membres, y compris parmi les plus proches partenaires.

C’est donc un paradoxe redoutable : l’Europe dispose déjà des moyens budgétaires d’une superpuissance, mais elle en reste très loin du point de vue de la puissance militaire projetée. Car là où les superpuissances consolident leurs forces autour d’un centre décisionnel unifié, d’une doctrine partagée et d’une industrie intégrée, l’Europe est encore un archipel stratégique, désuni sur l’essentiel, et incapable de tirer parti de sa masse.

Une structure européenne multinationale qui handicape lourdement la crédibilité militaire européenne

Les trois grandes puissances militaires capables d’imposer leur volonté dans leur sphère géopolitique — les États-Unis, la Chine et la Russie — reposent chacune sur une structure politique cohérente et centralisée. Les États-Unis et la Russie disposent d’une architecture fédérale fortement intégrée. La Chine, de son côté, repose sur un appareil hyper-centralisé, associant pouvoir civil et contrôle militaire total. À l’opposé, l’Europe n’est qu’un agrégat d’États-nations, disposant chacun de leurs propres structures décisionnelles, politiques, militaires et industrielles.

sommet européen
L’Europe n’est pas un état fédéral : chaque decision commune doit être validée par tous, ou donner lieu à une recomposition dynamique pour faire émerger une coalition suffisante.

Ce modèle multiniveau, s’il peut produire une richesse économique par sa diversité, se révèle profondément dysfonctionnel sur le plan militaire.

Chaque pays européen dispose de ses propres armées, avec des structures de commandement, de formation, de soutien et de logistique distinctes. Cette duplication massive de fonctions consomme une part disproportionnée des budgets de défense, au détriment de l’effet militaire produit. Là où les grandes puissances peuvent centraliser l’effort sur des structures unifiées et capitaliser sur les économies d’échelle, l’Europe dilapide ses ressources dans la redondance bureaucratique.

Ce cloisonnement se retrouve également dans l’équipement. Les armées européennes opèrent des flottes hétérogènes, souvent constituées de micro-séries. À titre d’exemple, l’OTAN aligne aujourd’hui plus de 17 modèles différents de véhicules blindés de combat d’infanterie, là où la Russie ou la Chine n’en exploitent que deux ou trois. Résultat : un cauchemar logistique, une interopérabilité faible, et des coûts d’entretien démultipliés.

La dispersion s’applique aussi à la recherche et au développement. Chaque pays européen ou presque maintient ses propres projets d’innovation militaire, ses propres budgets de R&D, et ses propres chaînes industrielles, souvent en concurrence plus qu’en coopération. L’absence d’un centre de gravité technologique commun empêche l’émergence de véritables champions européens intégrés, comparables à ce que peuvent produire les écosystèmes américains, chinois ou israéliens.

Enfin, et c’est sans doute le point le plus critique, la décision politique suprême en Europe reste foncièrement multicéphale. Aucun organe ne peut décider seul d’un engagement militaire commun. Chaque État conserve un droit de veto sur l’usage de ses forces, ce qui rend toute réponse stratégique cohérente structurellement improbable sans coordination extérieure — c’est-à-dire, aujourd’hui, sans les États-Unis.

Xi jinping
Si la Chine repose aussi sur une structure de decision répartie, au sein du PCC, Xi Jinping a rassmeblé l’essentiel des moyens decisionnaire en un point unique, à sa main.

Dans ce contexte, même une augmentation massive de l’effort de défense — à 3,5 % du PIB, par exemple — ne suffira pas à compenser cette désunion structurelle. Car une coalition d’États souverains sans commandement unifié, sans doctrine commune, et sans logique industrielle intégrée, ne peut pas incarner une superpuissance militaire crédible, ni apparaître comme telle aux yeux des adversaires.

Si l’OTAN conserve aujourd’hui un semblant de cohérence, c’est avant tout par l’effet structurant de la présence américaine, qui fournit à la fois l’ossature logistique, l’autorité doctrinale, et l’essentiel de la capacité de réaction rapide. Sans ce pilier, l’édifice s’effondre — non pas faute de moyens, mais faute d’unité

Une appréciation des risques liée à la géographie qui varie largement selon les pays européens

Les divisions internes de l’Europe ne se limitent pas à la structure politique ou militaire. Elles se manifestent également dans la manière dont chaque pays perçoit la menace, en fonction de sa géographie, de son histoire et de sa culture stratégique. Cette divergence d’appréciation constitue un frein supplémentaire à l’émergence d’une posture commune crédible.

En 2014, sous la pression des États-Unis après l’annexion de la Crimée, les membres de l’OTAN s’engageaient à porter leurs dépenses de défense à 2 % du PIB à horizon 2025. Pourtant, six ans plus tard, en 2020, seuls trois pays européens atteignaient réellement cet objectif. Parmi eux, la Grèce, engagée dans un face-à-face permanent avec la Turquie, et les États baltes, en alerte face à la Russie. À l’inverse, des puissances majeures comme l’Allemagne déclaraient alors vouloir repousser cet objectif au-delà de 2025, sans que cela ne soulève d’opposition structurée.

Même après le choc stratégique de l’invasion de l’Ukraine en février 2022, la dynamique de réarmement est restée profondément inégale. Si une majorité de pays ont effectivement corrigé leur trajectoire budgétaire, certains — et non des moindres — continuent de freiner. En 2025, l’Espagne et la Belgique n’atteignent toujours pas les 1,3 % du PIB ; l’Italie reste sous les 1,5 %, malgré sa position stratégique en Méditerranée.

Eurofighter Typhoon forces aériennes espagnoles
En dépit de forces armées de qualité, l’Espagne a subi les foudres de Donald Trump, lors du sommet de la Haye, étant le seul pays membre à resister au dictat des 5%.

Ce différentiel budgétaire traduit en réalité une hiérarchie mentale des menaces, directement corrélée à la distance géographique avec les frontières russes et biélorusses. En 2024, une analyse croisée des budgets de défense sur ce site montrait que :

  • les pays frontaliers de la Russie et de la Biélorussie consacraient en moyenne 2,9 % du PIB à leur défense ;
  • ceux situés à moins de 600 km de ces frontières atteignaient 2,16 % du PIB ;
  • et ceux plus éloignés n’investissaient en moyenne que 1,75 % du PIB.

Cette logique géopolitique du “plus c’est loin, moins c’est grave” se retrouve dans les discours des dirigeants. Pour la Pologne, les Pays baltes, la Finlande ou la Roumanie, la menace russe est claire, pressante, immédiate. Pour l’Espagne ou le Portugal, elle reste abstraite, distante et mêrme presque théorique. Il suffit d’écouter les responsables madrilènes affirmer que “les chars russes ne franchiront pas les Pyrénées” pour mesurer l’écart de perception stratégique.

Il aura fallu la radicalité des menaces de Donald Trump — plus encore que l’agression russe — pour provoquer un électrochoc collectif. Le sommet de La Haye, en juin 2025, a entériné une trajectoire budgétaire uniforme, non pas sous l’effet d’une prise de conscience homogène, mais par crainte d’un retrait unilatéral américain. Autrement dit, l’unité affichée est d’abord une réponse à l’incertitude américaine, non une conséquence directe de l’agression russe ou d’une vision partagée des menaces.

Ce constat est lourd de sens : ce n’est pas la cohérence stratégique qui a généré la convergence, mais la peur du vide. Et dès lors que cette peur se dissipe — ou que le facteur Trump disparaît —, rien ne garantit la pérennité de cette dynamique, ni sa sincérité.

Une confiance réciproque fragile entre Européens

Parmi les nombreux obstacles à l’émergence d’une véritable puissance militaire européenne, le plus insidieux et peut-être le plus paralysant reste l’absence de confiance réciproque entre les États membres. Car si les divergences de structures ou de perceptions stratégiques peuvent, en théorie, être corrigées par la doctrine ou l’architecture institutionnelle, la méfiance entre nations européennes, elle, désarme toute perspective d’autonomie stratégique réelle.

Écosystème défense français Missile SLBM M51 France
Les européens n’ont pas confiance, aujourd’hui, en la France et la Grande-bretagne, s’agissant de remplacer la Paris et Londres, le bouclier stratégique américain, fut-il aux mains de Trump.

La France et le Royaume-Uni disposent aujourd’hui des capacités techniques nécessaires pour assurer, ensemble, une dissuasion crédible à l’échelle continentale. Leurs forces nucléaires, même si elles sont plus limitées que celles des États-Unis ou de la Russie, peuvent constituer un socle stratégique suffisant pour dissuader toute agression majeure. Pourtant, personne en Europe n’est prêt à leur déléguer cette responsabilité.

Pire encore, ni Paris ni Londres n’ont, à ce jour, formellement élargi le périmètre de leur doctrine nucléaire pour y intégrer explicitement la défense des autres pays européens. Ce silence doctrinal alimente les doutes, en particulier chez les États les plus exposés. Craignent-ils d’être entraînés dans un conflit stratégique sur un sujet local ? Certainement. Mais les autres craignent tout autant de ne pas être protégés, en cas de crise majeure.

À cela s’ajoute un autre facteur déstabilisant : le volume modeste des forces conventionnelles françaises et britanniques déployées en Europe de l’Est. Ce positionnement minimaliste ne permet pas aux pays baltes ou à la Pologne de considérer la France ou le Royaume-Uni comme des garants actifs de leur sécurité — contrairement aux États-Unis, dont la présence est massive, visible et contractuelle.

Au-delà du nucléaire, la coopération industrielle et capacitaire souffre des mêmes blocages. Chaque pays, chaque industriel, chaque administration défend ses acquis avec une vigueur proportionnelle à sa crainte d’en être dépossédé. La logique du « tout sauf l’autre » domine trop souvent sur la recherche d’un avantage partagé. Même dans les coopérations structurées, comme le SCAF ou le MGCS, les lignes rouges nationales sont telles que l’intégration devient une négociation permanente, épuisante et instable.

NGF SCAF
les difficultés qui touchent le programme SCAF, sont en grande partie liée à la méfiance réciproque et aux reflexes nationalistes qui entravent les programmes communs européens.

Paradoxalement, cette prudence stratégique ne s’applique pas aux relations avec les États-Unis. Washington est encore perçu comme un partenaire fiable et constant, malgré les exemples récents qui montrent qu’il agit selon ses intérêts, parfois au détriment de ses alliés. Cette perception reste pourtant solidement ancrée, notamment parce que, à plusieurs reprises, les États-Unis ont accepté de prendre des risques majeurs pour la sécurité de l’Europe, là où les Européens eux-mêmes n’auraient peut-être pas osé.

L’exemple le plus emblématique reste celui de la crise des Euromissiles, au début des années 1980. Face au déploiement des missiles SS-20 soviétiques en Europe de l’Est, les États-Unis n’ont pas cherché à se retirer ou à désengager l’OTAN. Bien au contraire : ils ont assumé le risque d’un affrontement nucléaire en déployant les Pershing II en Allemagne fédérale — un acte d’engagement stratégique majeur, pour une crise qui ne concernait, à strictement parler, que le continent européen.

Ce souvenir entretient, chez de nombreux décideurs européens, l’idée que l’Amérique est une garante ultime, même quand ses intérêts directs sont peu engagés. Une idée que les États européens n’ont jamais réussi à incarner par eux-mêmes. Et tant qu’aucune alternative crédible ne sera construite sur le continent, les Européens préféreront la dépendance éprouvée à une autonomie qu’ils ne perçoivent pas encore comme assurée.

Peut-on faire de l’Europe une véritable puissance militaire capable de s’émanciper de la protection US et de ses conséquences ?

Alors, l’Europe est-elle condamnée à rester indéfiniment sous la tutelle stratégique des États-Unis ? Ou peut-elle, enfin, se métamorphoser en une véritable puissance militaire autonome, capable non seulement d’assurer sa propre défense, mais aussi de protéger ses intérêts géopolitiques dans un monde fragmenté et brutal ?

L’objectif n’est pas hors de portée. Mais y parvenir exigera de franchir trois ruptures majeures, aussi complexes que déterminantes, qui supposent un changement radical de paradigme au sein même des mentalités européennes.

Pas de puissance commune sans acceptation d’un destin commun, et sans interdépendance sécuritaire

La première condition est d’ordre culturel : accepter l’idée d’un destin sécuritaire commun. Tant que les Européens continueront à penser leur sécurité à l’échelle strictement nationale, aucune stratégie collective crédible ne pourra émerger. Une attaque contre Vilnius, Tallinn ou Cluj doit être perçue comme une attaque contre Strasbourg, Barcelone ou Milan — non pas par solidarité morale, mais par réflexe stratégique.

Caesar estonie
Exercice de canons Caesar des forces armées estoniennes. Auteur. Sõdurileht/Facebook

Les distances géographiques ne sauraient justifier une distance mentale. Aux États-Unis, une menace sur New York est également prise au sérieux à Dallas, Phoenix ou Boston. En Europe, l’idée même qu’une agression contre un petit pays balte justifierait une mobilisation immédiate des grandes puissances du continent reste loin d’être acquise dans les opinions publiques, comme dans certaines élites.

Pourtant, tant que cette acceptation ne sera pas pleine et entière, l’Europe restera une alliance de circonstances, et non un bloc stratégique. Cette bascule implique aussi d’admettre que l’efficacité collective dépend d’une répartition fonctionnelle des rôles — non d’une duplication systématique des capacités par État.

La spécialisation des armées européennes : un impératif stratégique

Le second levier, directement lié au précédent, repose sur la spécialisation capacitaire des armées nationales. Si l’Europe ne peut — ou ne veut — pas fusionner ses armées dans une entité fédérale, alors elle doit organiser rationnellement son effort de défense, en répartissant les responsabilités entre pays, selon leurs atouts historiques, géographiques et industriels.

Ce modèle est déjà théoriquement esquissé dans certains cercles stratégiques : la France pour la projection de forces et les opérations expéditionnaires ; le Royaume-Uni pour la puissance navale océanique ; l’Italie et l’Espagne pour le contrôle naval méditerranéen ; l’Allemagne et la Pologne pour la masse blindée et la logistique terrestre ; la Grèce pour l’interdiction maritime en Méditerranée orientale ; les États baltes et la Finlande pour la défense d’arrêt ; et, enfin, la dissuasion confiée à la France et au Royaume-Uni — avec un rôle particulier pour l’Allemagne dans la défense anti-balistique.

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La projection de puissance est inconsteblement une spécialité des forces armées françaises.

Une telle organisation permettrait d’éviter les doubles investissements, de renforcer la complémentarité capacitaire, et surtout, de rendre l’ensemble cohérent, lisible et crédible aux yeux d’un adversaire potentiel. Car un ennemi ne craint pas la somme désordonnée de 27 armées ; il redoute une chaîne intégrée, répartie mais solidaire, dont chaque maillon est essentiel à la dissuasion globale.

L’indispensable suppression de l’ambiguïté stratégique

Le troisième et dernier verrou à faire sauter est sans doute le plus délicat : la fin de l’ambiguïté stratégique. Pendant la guerre froide, la France et le Royaume-Uni ont volontairement cultivé le flou autour des conditions d’emploi de leurs armes nucléaires — à la fois pour préserver leur autonomie, et pour peser dans le jeu Est-Ouest.

Mais dans le monde d’aujourd’hui, cette ambiguïté n’est plus une force : elle entretient le doute, l’inaction et la méfiance. Les deux puissances nucléaires européennes doivent donc clarifier doctrinalement l’extension de leur dissuasion à l’ensemble du territoire européen. Il ne s’agit pas de mutualiser les arsenaux ou de fédérer les chaînes de commandement, mais d’annoncer, clairement, que toute agression nucléaire ou stratégique contre un pays européen serait considérée comme un casus belli.

De même, l’Allemagne devra, si elle accepte de jouer un rôle central dans la défense européenne, étendre sa couverture anti-balistique à ses voisins les plus exposés, notamment les pays frontaliers de la Russie. Non pas par charité stratégique, mais parce que le centre de gravité européen se joue désormais à Varsovie, Tallinn ou Helsinki bien plus qu’à Bruxelles ou Berlin.

Ce triptyque — dissuasion franco-britannique partagée, défense sol-air mutualisée allemande, et spécialisation capacitaire interétatique — pourrait, à lui seul, bâtir un noyau dur européen de défense crédible, stable, et résilient. Un noyau que les autres États pourraient rejoindre, selon leurs moyens et leur positionnement, dans une logique d’adhésion fonctionnelle et non d’alignement forcé.

Conclusion

À observer les débats stratégiques actuels en Europe, tout semble désormais ramené à une question de moyens : 2 %, 3 %, 3,5 % du PIB. Faut-il atteindre 500 ou 700 milliards d’euros ? Combien de chars, de frégates, de drones, d’heures de vol ? Qui achète des F-35, qui produit des Caesar, qui livre des Leopard ? L’attention médiatique, politique et institutionnelle est absorbée par les indicateurs financiers et capacitaires, comme si l’addition des ressources suffisait à fonder une puissance militaire crédible.

Production CV90
Si la puissance militaire se decide dans les usines, elle se construit dans les esprits. Les européens sont ils prets pour une telle mutation ?

Mais ce tropisme comptable est un leurre. Car la transformation de l’Europe en véritable puissance militaire — capable de peser face aux superpuissances mondiales, de défendre ses intérêts, et de dissuader un adversaire stratégique — ne passera pas d’abord par le budget. Elle passera par la transformation des Européens eux-mêmes.

Tant que l’Europe restera une mosaïque de nations attachées à leurs souverainetés défensives, défiantes les unes envers les autres, jalouses de leurs industries et prisonnières de leur doctrine, elle ne franchira jamais le seuil de la puissance stratégique réelle. Elle en aura les moyens, mais pas l’esprit.

Ce basculement exige d’abord une acceptation explicite de l’interdépendance stratégique. Il faudra cesser de considérer que la sécurité d’un pays s’arrête à ses frontières, et admettre que la vulnérabilité d’un voisin est aussi la sienne. De là découlera naturellement la spécialisation capacitaire, seul moyen de rendre l’architecture européenne soutenable, cohérente, et redoutée.

Mais cette transformation ne sera complète que si l’ambiguïté stratégique historique des grandes puissances européennes est levée. La dissuasion française et britannique doit devenir clairement continentale. L’architecture anti-missile allemande doit se déployer en premier là où le risque est maximal, pas là où le consensus est confortable.

Autrement dit, l’Europe ne deviendra jamais une puissance stratégique tant que ses membres ne penseront pas leur sécurité comme une communauté de destin, et leurs intérêts comme objectivement convergents. Ce n’est pas une affaire d’idéologie fédérale. C’est une affaire de survie, dans un monde qui ne fait plus de place aux puissances ambivalentes.

Le véritable saut n’est donc pas budgétaire. Il est cognitif. Et c’est ce saut-là, bien plus que les milliards ou les contrats, qui déterminera si l’Europe peut, un jour, s’émanciper de la protection américaine — et entrer dans l’histoire comme une puissance stratégique à part entière.

U212 NFS : l’alliance germano-italienne de Fincantieri et tKMS pour contrer le Scorpene Evo de Naval Group

Alors que le marché des sous-marins conventionnels semble devoir se cristalliser autour d’une confrontation entre le U212 NFS germano-italien et le Scorpene Evo français, la domination technologique, dans ce domaine, n’est plus suffisante pour s’imposer sur la scène internationale.

L’époque où un chantier national, fort de ses seules références, pouvait aligner ses plateformes sur le marché mondial est révolue. Désormais, la compétition se joue à plusieurs niveaux : performance des coques, modularité des systèmes, interopérabilité OTAN… mais aussi et surtout, agilité industrielle et stratégie de partenariat.

Dans ce contexte, l’offensive menée depuis quelques mois par le binôme tKMS–Fincantieri, autour du U212 NFS et CD, redistribue les équilibres. L’un fournit la technologie et l’héritage d’un savoir-faire reconnu dans le monde entier ; l’autre assure la présence commerciale, la capacité à adapter les offres aux marchés locaux, et l’excellence d’exécution, y compris sur des programmes complexes comme les FREMM américaines.

En face, Naval Group affiche une offre solide, structurée autour du Scorpène Evo et du Blacksword Barracuda, intégrant des briques technologiques issues de l’univers des SNA et des choix industriels audacieux comme le passage précoce aux batteries lithium-ion. Mais l’absence de partenaire européen stable, depuis l’échec du rapprochement avec Navantia en 2008, puis de Fincantieri, dix ans plus tard, pose aujourd’hui la question de la résilience commerciale à long terme du groupe français.

Car à mesure que les appels d’offres se complexifient, que les attentes des marines clientes se raffinent, et que les financements se concentrent sur les acteurs les plus intégrés, la capacité à fédérer, à partager et à projeter devient un levier décisif. Et si Naval Group ne construit pas cette alliance industrielle stratégique que le contexte impose, un autre le fera à sa place.

Le Type 209 de tKMS, et la renaissance de l’industrie sous-marine allemande

Durant la guerre froide, le marché mondial des sous-marins militaires ne comptait qu’un nombre limité d’acteurs. Outre l’Union soviétique, qui alimentait en priorité les marines communistes dotées d’une composante sous-marine, ce marché se répartissait entre les Britanniques, avec les classes PorpoiseOberon et Upholder ; la France, avec les Daphné et les Agosta ; les Néerlandais, avec les DolfijnZwaardvis et les deux versions du Walrus ; et enfin les Suédois, avec les classes côtières HajenDrakenSjöormenNäcken et Södermanland.

classe Daphné
sous-marin classe Daphné

Si les Britanniques et les Néerlandais obtinrent certains succès sporadiques à l’exportation, c’est la France, avec la classe Daphné — construite à 26 exemplaires dont 15 exportés vers quatre marines étrangères (Espagne, Portugal, Afrique du Sud et Pakistan) — qui parvint le mieux à s’imposer sur la scène internationale, en dépit de la domination exercée alors par les États-Unis avec leur programme Greater Underwater Propulsion Power Program (GUPPY).

Les sous-marins GUPPY, très imposants, mesuraient près de 95 mètres de long pour un déplacement en plongée de 2 400 tonnes. Ils donnèrent naissance aux classes Balao et Tench, produites de 1948 à 1960, et furent ensuite massivement reconditionnés et réexportés vers les marines alliées des États-Unis comme au sein de l’OTAN, alors que l’US Navy abandonnait progressivement les sous-marins conventionnels au profit exclusif de la propulsion nucléaire.

Comme de nombreux sous-marins conçus entre la fin des années 1940 et le milieu des années 1950, qu’ils soient occidentaux ou soviétiques, les GUPPY américains s’inspiraient fortement de la classe Type XXI allemande. Ce sous-marin révolutionnaire, conçu par la Kriegsmarine, mesurait 76 mètres pour 1 800 tonnes en plongée, et fut produit à 118 exemplaires entre 1943 et 1945. Le Type XXI était alors considéré, à juste titre, comme le sous-marin le plus avancé de la Seconde Guerre mondiale, notamment grâce à une vitesse en plongée exceptionnelle de 17 nœuds — bien supérieure à celle des modèles britanniques et américains contemporains.

À la fin de la guerre, les quatre principaux vainqueurs — les États-Unis, la France, le Royaume-Uni et l’Union soviétique — récupérèrent chacun un ou plusieurs exemplaires du Type XXI, ainsi que plusieurs ingénieurs allemands, qu’ils étudièrent de manière intensive. Ce transfert technologique indirect influencera fortement la génération de sous-marins développée dans les années 1950, tant en Occident que dans le bloc de l’Est.

La République fédérale d’Allemagne, quant à elle, ne fut autorisée à remettre en œuvre ses deux Type XXI restants qu’à partir de son réarmement en 1952, et de son intégration à l’OTAN en 1955. Toutefois, elle ne put véritablement redéployer une force sous-marine qu’à compter de 1960, sous des restrictions sévères en matière de tonnage et de rayon d’action.

Cela donna naissance au Type 201 (42 m / 400 t) en 1960, rapidement remplacé par le Type 205 (45 m / 400 t) en 1962, puis au Type 206 (48 m / 500 t) à partir de 1970. Ces sous-marins très compacts, conçus pour la défense côtière en mer Baltique, répondaient à la fois aux contraintes opérationnelles du théâtre local et aux restrictions imposées par les Alliés.

Type 205 BundesMarine
Type 205 de la BundesMarine.

Seul le Type 205 fut exporté, sous une sous-classe baptisée Kobben, destinée aux marines norvégienne et danoise.

À la fin des années 1960, Bonn autorisa enfin le chantier naval Howaldtswerke-Deutsche Werft (HDW), intégré depuis dans le groupe ThyssenKrupp Marine Systems (tKMS), à concevoir un sous-marin spécifiquement destiné à l’export. Ce programme devint le célèbre Type 209, qui allait s’imposer comme le sous-marin conventionnel occidental le plus exporté depuis 1945, ne cédant la première place qu’aux classes Kilo et Romeo soviétiques en nombre de coques produites.

Longs de 56 à 65 mètres pour un déplacement en plongée compris entre 1 100 et 1 500 tonnes selon les versions, les Type 209 furent acquis par 14 marines à travers le monde, en Europe, en Asie et en Amérique du Sud. Ce succès propulsa tKMS au sommet de la hiérarchie mondiale du sous-marin conventionnel, supplantant largement les anciens acteurs historiques britanniques, néerlandais ou suédois, et consolidant la position industrielle allemande après l’effondrement de l’Union soviétique..

Les succès du Scorpène et du Barracuda de Naval Group ont sévèrement amputé la position dominante de tKMS sur le marché mondial des sous-marins conventionnels

À la fin des années 1990, fort du succès historique du Type 209, tKMS présenta son nouveau modèle : le Type 214. Plus long (65 mètres), plus lourd (1 850 tonnes en plongée), doté d’une forme hydrodynamique retravaillée, et surtout, équipé d’un système de propulsion anaérobie (AIP) à piles à combustible — technologie jusque-là réservée à la recherche ou aux unités expérimentales —, le Type 214 s’annonçait comme l’héritier désigné de la domination allemande sur le marché des sous-marins conventionnels exportés.

À première vue, la voie semblait dégagée : les États-Unis, le Royaume-Uni et les Pays-Bas avaient officiellement abandonné la conception de sous-marins conventionnels ; la Russie peinait encore à stabiliser sa production navale après la chute de l’URSS ; et les rares concurrents européens encore actifs, comme le Suédois Kockums, affichaient des ambitions mesurées et des moyens industriels limités. Seule la France, par l’intermédiaire de la DCNS (aujourd’hui Naval Group), conservait une capacité crédible à proposer une alternative cohérente à l’export.

Or, contrairement au Royaume-Uni ou aux États-Unis, qui avaient fait le choix exclusif de la propulsion nucléaire dès les années 1950, la France, bien qu’ayant opté dans les années 1970 pour une flotte exclusivement composée de SNA et de SNLE, n’avait jamais complètement renoncé à l’exportation de sous-marins conventionnels. Le programme Agosta, prolongement logique de la classe Daphné et dernière classe de sous-marins conventionnels mise en œuvre par la Marine nationale, avait ainsi permis de préserver un savoir-faire et une capacité industrielle qui allaient se révéler déterminants.

Agosta Espagne
Agosta de la Marine espagnole.

C’est dans ce cadre que fut lancé, au début des années 1990, le programme Scorpène, développé conjointement avec l’Espagnol Navantia. Modulaire, et donc adaptable aux besoins des marines clientes, le Scorpène pouvait être décliné en versions de 60 à 76 mètres, pour un déplacement de 1 700 à 2 000 tonnes en plongée. Ce positionnement souple lui permit de rivaliser directement avec les Type 209 et Type 214 allemands.

Très vite, les premières commandes confirmèrent le potentiel de l’offre française : en 1997, le Chili choisit deux unités ; en 2002, la Malaisie fit de même. Puis vinrent l’Inde (2005), avec six unités, et surtout le Brésil (2008), avec quatre exemplaires assemblés localement et un cinquième dérivé, le Alvaro Alberto, à propulsion nucléaire.

En parallèle, la coopération avec Navantia s’envenima, jusqu’à se solder par un divorce en 2008, sur fond d’accusation de pillage technologique. Mais cela n’altéra en rien le dynamisme commercial du Scorpène, à présent piloté uniquement par l’industriel français. Au contraire, Naval Group parvint à consolider seul sa position, grâce à des transferts de technologie maîtrisés, un accompagnement industriel rigoureux, et une architecture technique évolutive.

Ce succès français se fit, fait notable, en grande partie auprès de marines qui avaient précédemment exploité des Type 209: le Chili, le Brésil, et surtout l’Inde, dont la modernisation sous-marine s’inscrivait historiquement dans une logique germano-russe. Dans le même temps, les ventes du Type 214 restaient modestes, en comparaison de la deferlante du Type 209, limitées à 15 exemplaires répartis entre la Grèce (4), le Portugal (2) et la Corée du Sud (9) — cette dernière étant la seule à en avoir tiré une réelle filière nationale avec le programme KSS-II.

Ainsi, au tournant des années 2020, le paysage mondial du sous-marin conventionnel avait basculé. Là où tKMS dominait sans partage, Naval Group avait réussi à revenir presque à égalité sur le terrain de l’exportation, en s’appuyant sur une double stratégie : la modularité du Scorpène, et l’ambition technologique du programme Barracuda, dont les dérivés à propulsion conventionnelle (ShortfinSwordfishBlacksword) visent désormais les marines disposant de vastes zones océaniques.

L’alliance entre Fincantieri et tKMS se partage la tâche pour s’imposer à l’exportation

Aujourd’hui, le marché mondial des sous-marins conventionnels, longtemps dominé par un nombre restreint d’acteurs européens, s’est significativement élargi. Outre les deux champions historiques que sont l’Allemand tKMS et le Français Naval Group, plusieurs nouveaux entrants ou anciens concurrents renforcés disputent désormais activement les appels d’offres internationaux : le Japon avec la classe Sōryū, l’Espagne avec le S-80 Plus, la Chine avec la série Type 039A Yuan, la Corée du Sud avec le KSS-III Dosan Ahn Changho, la Suède avec la classe A26 Blekinge, ou encore la Russie avec les projets 636.3 Improved Kilo et 677 Lada.

Navantia S-80 plus classe Isaak Peral
Navantia S-80+ classe Peral de la Marine espagnole

Dans ce paysage plus complexe, la compétition entre Naval Group et tKMS reste structurante, mais elle doit désormais composer avec des arbitrages budgétaires plus serrés, des critères politiques plus sensibles, et une exigence accrue en matière de transfert de technologie.

C’est précisément dans ce contexte que la déclaration de Pierroberto Folgiero, PDG de Fincantieri, en novembre 2024, a attiré l’attention. Alors que les négociations entre Thyssenkrupp et le fonds américain Carlyle pour la cession de tKMS venaient d’échouer, le patron du chantier naval italien laissait entendre qu’un rapprochement stratégique avec tKMS était à l’étude. L’hypothèse d’une prise de participation ou d’un partenariat industriel approfondi, bien que démentie par Fincantieri peu après, s’inscrivait dans une logique industrielle parfaitement rationnelle.

Car si Fincantieri ne conçoit pas de sous-marins en propre — du moins jusqu’à récemment —, le groupe a su s’imposer comme un acteur majeur dans le domaine des unités de surface, notamment grâce à la classe FREMM Bergamini, sélectionnée par l’US Navy pour donner naissance à la future classe Constellation, et plus récemment, avec les PPA de la classe Thaon di Revel, à mi-chemin entre OPV et frégates. Le succès de ce programme, aux États-Unis comme en Europe, a conféré à l’industriel italien une légitimité technologique et commerciale incontestable, y compris sur des marchés où tKMS peinait à percer — face à la France notamment.

Dans ce contexte, même si le rachat de tKMS par Fincantieri n’a pas eu lieu, la perspective d’une alliance ciblée pour certains programmes export a continué à progresser. C’est ainsi qu’à la mi-avril 2025, Fincantieri annonçait officiellement avoir conclu un accord avec tKMS pour proposer conjointement le modèle U212 NFS (Near Future Submarine) à la Marine philippine, dans le cadre de la compétition lancée face au Scorpène Evo de Naval Group et au KSS-III sud-coréen.

KSS-III Dosan ahn Changho
KSS-III Dosan Anh Changho de la Marine sud-coréenne.

À l’époque, la communication institutionnelle des deux groupes suggérait un partenariat limité à ce seul dossier. Mais comme le révélera quelques semaines plus tard un article détaillé de Luca Peruzzi dans Naval Newsles ambitions des deux industriels allaient bien au-delà de la seule compétition philippine.

En réalité, les dirigeants de Fincantieri, lors de leurs échanges avec les investisseurs et durant la présentation des résultats trimestriels de mai 2025, ont confirmé que l’accord portait sur une délégation élargie : tKMS conserve la gestion du U212 CD sur ses marchés prioritaires (comme la Norvège, l’Allemagne ou le Canada), tandis que Fincantieri obtient carte blanche pour commercialiser le U212 NFS sur les zones non couvertes, notamment en Asie, au Moyen-Orient et en Méditerranée orientale.

Ce partage géographique et industriel, extrêmement lisible, permet aux deux partenaires de concentrer leurs forces sur leurs zones d’influence respectives, sans se faire concurrence directe. Et surtout, il permet d’offrir aux clients potentiels un choix cohérent et complet : entre le grand océanique (U212 CD) proposé par tKMS, et le sous-marin compact à hautes performances (U212 NFS) porté par Fincantieri.

Le U212 CD/NFS pour s’opposer au couple Scorpène Evo / Barracuda de Naval Group

La répartition des responsabilités commerciales entre tKMS et Fincantieri autour des modèles U212 CD et U212 NFS constitue une stratégie d’autant plus efficace qu’elle permet à chacun de se positionner avec précision sur les segments de marché où il est le plus compétitif. Ce faisant, le tandem germano-italien cherche non seulement à mieux couvrir l’ensemble du spectre des besoins exprimés par les marines clientes, mais aussi — et surtout — à contenir la montée en puissance constante de Naval Group à l’export.

Il faut dire que l’industriel français dispose aujourd’hui d’un avantage singulier dans le paysage mondial de la sous-marinade. Naval Group est en effet le seul acteur occidental capable de proposer à la fois un sous-marin conventionnel compact et éprouvé (Scorpène) ; un sous-marin très grand océanique à propulsion classique (Barracuda dérivé) et un sous-marin nucléaire d’attaque de dernière génération (Suffren), dont les technologies irriguent désormais les offres export.

TKMS Type 212CD Marine allemande norvégienne
Vue d’artiste du Type 212 CD commandé à 6 exemplaires par la Marine norvégienne ainsi que par la Bundesmarine

Le Scorpène s’est notamment imposé comme l’un des modèles les plus appréciés dans les marines clientes du Type 209, grâce à sa discrétion, sa robustesse, et la qualité des transferts de technologie proposés. De l’Inde au Brésil, en passant par la Malaisie et le Chili, les retours d’expérience sont unanimement positifs, en particulier sur le plan de la maintenance, des formations, et de l’intégration des chaînes logistiques locales.

Quant au Barracuda conventionnel, présenté sous plusieurs formes — ShortfinSwordfish, puis Blacksword —, il a démontré sa pertinence commerciale dans le segment très grand océanique. L’échec du programme Attack australien, en 2021, n’a pas entamé cette dynamique. Mieux : la victoire de Naval Group aux Pays-Bas en 2024, avec le Blacksword Barracuda, a acté le retour en force de l’industriel français dans les compétitions occidentales à très haute valeur ajoutée.

Surtout, ces sous-marins conventionnels intègrent désormais des technologies issues du nucléaire, comme le Pumpjet (hélice carénée à cavitation réduite), réservé jusque-là aux SNA. Naval Group a également pris une avance dans plusieurs domaines critiques , comme l’adoption anticipée des batteries lithium-ion et maîtrise des systèmes de drones sous-marins, etc.

À cela s’ajoute une doctrine d’export tournée vers l’innovation discrète : les annonces publiques sont rares, mais les programmes clients sont souvent parmi les plus technologiquement ambitieux. À titre d’exemple, l’USV démonstrateur de 2021 — révélé sans tambour — a ouvert la voie à un programme national français de drone sous-marin lourd, tandis que la gamme de drones navals autonomes de Naval Group est aujourd’hui l’une des plus avancées d’Europe.

Blacksword barracuda Naval Group et Walrus néeraldnais.
Le Blacksword Barracuda remplacera le Walrus des forces navales néerlandaises

Face à cela, le tandem U212 CD / NFS incarne une réponse structurée, mais aussi défensive. Le U212 CD, proposé par tKMS, reste un concurrent redoutable : long de 73 mètres pour un déplacement en plongée de 2 800 tonnes, il intègre lui aussi les batteries lithium-ion et des capteurs nouvelle génération. Il a d’ores et déjà été sélectionné par l’Allemagne (6 unités) et la Norvège (4 unités), avec des options supplémentaires validées à Berlin (3 unités) et à Oslo (2 unités).

Mais c’est le U212 NFS, version plus compacte (52 mètres, 1 850 tonnes), commercialisée par Fincantieri, qui représente la réelle alternative au Scorpène Evo. Développé pour la Marina Militare, dont les quatre exemplaires doivent être livrés entre 2028 et 2034, il reprend les technologies du U212A, tout en intégrant un plancher technologique adapté aux standards d’exportation (combat management system, sonar, intégration d’armements non OTAN, etc.).

Le U212 CD de la Deutsche Marine, le concurrent très grand océanique du Barracuda

Le U212 CD (Common Design), développé par tKMS pour la Deutsche Marine et la marine royale norvégienne, représente l’évolution la plus avancée des plateformes sous-marines allemandes à ce jour. Ce navire, long de 73 mètres pour un déplacement en plongée de 2 800 tonnes, intègre les dernières avancées allemandes en matière de furtivité acoustique, d’automatisation des systèmes embarqués et de réduction de signature magnétique. Il est également équipé de batteries lithium-ion de nouvelle génération, remplaçant progressivement les modules AIP à piles à combustible jusque-là emblématiques des Type 212 et 214.

Ce programme binational a été lancé en 2017 et confirmé en 2019, avec une coopération structurelle entre Berlin et Oslo autour de l’acquisition, de la maintenance et de la formation. Il constitue aujourd’hui le pilier de la modernisation des flottes conventionnelles des deux pays pour les trois prochaines décennies.

Bundesmarine Type 212A TKMS
Type 212A de la Deutsche Marine

Le U212 CD dispose déjà d’un carnet de commandes bien rempli. À ce jour, six unités ont été commandées par l’Allemagne, et quatre par la Norvège. Ces chiffres ne devraient pas en rester là : le Parlement norvégien a validé en avril 2025 la commande de deux unités supplémentaires, et la Deutsche Marine a officialisé son intention d’ajouter au moins trois exemplaires, portant le total à douze sous-marins pour la seule Allemagne — soit un doublement par rapport à la flotte actuelle de U212A.

Face à cela, le Blacksword Barracuda de Naval Group, retenu par les Pays-Bas pour remplacer les quatre Walrus vieillissants, représente la réponse française dans la catégorie des sous-marins très grand océanique à propulsion classique. Long de 82 mètres, pour un déplacement de 3 300 tonnes en plongée, ce sous-marin intègre également une propulsion électrique sur batteries lithium-ion, ainsi qu’un Pumpjet, technologie réservée jusqu’ici aux SNA de type Suffren.

Ce modèle, conçu dès l’origine comme un Barracuda à propulsion conventionnelle, capitalise sur des innovations développées pour le nucléaire, avec des niveaux d’endurance, de discrétion et de résilience jamais atteints dans cette classe. Il se distingue notamment par sa capacité à intégrer une panoplie complète de charges utiles (armes, drones, modules spécialisés), et par une architecture de coque conçue pour supporter des extensions futures.

Fait intéressant : selon les éléments du recours en référé déposé par tKMS auprès du Conseil d’État néerlandais, la proposition de Naval Group aurait été 25 % moins chère que celle de l’allemand, soit un écart de 1,5 milliard d’euros à iso-périmètre. Cette compétitivité tarifaire, conjuguée à une technologie perçue comme plus évolutive, aurait joué un rôle central dans l’arbitrage final des Pays-Bas.

Aujourd’hui, ces deux modèles — le U212 CD et le Blacksword Barracuda — s’opposent dans la compétition canadienne portant sur la fourniture de douze sous-marins à propulsion classique, avec construction locale, transfert de technologie, équipements OTAN et maintenance répartie sur trente ans. D’autres concurrents y participent également : l’Espagne avec le S-80 Plus, la Corée du Sud avec une version du KSS-III, la Suède avec une adaptation grand océanique de l’A26 Blekinge, et potentiellement le Japon avec une offre basée sur la classe Taigei ou Sōryū.

Pump-jet SNA TOurville Naval Group
Le SSN Tourville lors de sa construction. Le Pumpjet est baché, pour des questions de confidentialité.

La compétition canadienne, très structurée, met en lumière l’un des enjeux clés de la décennie à venir : qui saura proposer un sous-marin classique capable d’assurer des missions océaniques à très longue durée, avec un coût maîtrisé, une autonomie politique élevée, et une interopérabilité OTAN native.

Le U212 NFS de la Marina Militare, face au Scorpène Evo de Naval Group

Si la compétition canadienne concentre à juste titre l’attention, elle ne représente qu’un fragment d’un marché mondial sous-marin en pleine recomposition. D’ici à 2030, plus de vingt unités à propulsion conventionnelle océanique devront être commandées, à destination de marines aussi diverses que celles du Brésil, de l’Indonésie, des Philippines, du Chili, de la Pologne, de l’Arabie saoudite, du Maroc ou encore de l’Argentine.

Or, ni le U212 CD ni le Blacksword Barracuda ne sont entièrement adaptés à ces appels d’offres. Leur taille, leur coût et leur sophistication technologique en font des plateformes idéales pour les marines disposant de moyens financiers et industriels conséquents, mais peu pertinentes dans des contextes plus contraints. C’est sur ce segment que le U212 NFS— Near Future Submarine — s’impose comme la réponse de Fincantieri.

Évolution directe du U212A, le NFS est plus compact et plus économique que le CD. Long de 52 mètres pour un déplacement en plongée de 1 850 tonnes, il est conçu pour répondre aux besoins de la Marina Militare, qui en a commandé quatre exemplaires. Ces unités seront livrées entre 2028 et 2034 et viendront remplacer progressivement les Salvatore Todaro de première génération.

Le U212 NFS bénéficie d’un ensemble de modernisations significatives : adoption des batteries lithium-ion, conception modulaire pour faciliter l’entretien et l’évolutivité, intégration de systèmes de combat de dernière génération conçus en interne, et compatibilité avec une large gamme de capteurs et d’armements, y compris ceux d’origine américaine ou israélienne.

naval Group Scorpene evolved
Illustration du Scorpene Evo de Naval Group

Mais c’est surtout sur le plan commercial que le NFS change la donne. Grâce à l’accord de répartition avec tKMS, Fincantieri peut le proposer librement sur les marchés export, en particulier ceux où tKMS est peu implanté — Moyen-Orient, Asie du Sud-Est, Afrique du Nord. Le NFS constitue ainsi la plateforme de référence du groupe italien face au Scorpène Evo de Naval Group, sur le segment des sous-marins océaniques compacts à hautes performances.

C’est précisément sur ces marchés que se joue aujourd’hui la compétition. En Grèce, aux Philippines, en Indonésie, les deux modèles sont proposés. En 2024, l’Indonésie a commandé deux Scorpène Evo, démontrant une nouvelle fois la capacité de Naval Group à proposer un produit compétitif, modulaire, et technologiquement évolutif.

Mais dans plusieurs dossiers, le Scorpène reste pénalisé par ses incompatibilités avec certains armements OTAN, en particulier américains. Cela fut déterminant en Pologne, où Varsovie souhaite acquérir trois sous-marins pour sécuriser la Baltique et la mer du Nord. Dans cette compétition, les modèles allemand (Type 212), suédois (A26), et italien (NFS) sont les seuls à avoir reçu une évaluation technique complète par le ministère polonais de la Défense.

Selon les informations rapportées par Naval News en mai 2025, le Scorpène Evo aurait peu à peu été écarté de la compétition, Naval Group se recentrant sur les marchés jugés plus réactifs ou plus stratégiques, comme l’Inde (trois unités supplémentaires), le Brésil (projet de cinquième exemplaire), l’Indonésie (contrat en cours) ou encore le Chili et l’Argentine.

Dans ce contexte, le U212 NFS est positionné comme une alternative européenne crédible, bénéficiant à la fois du savoir-faire technologique allemand et de l’agressivité commerciale italienne. Il permet à Fincantieri de répondre à des besoins opérationnels précis, sans entrer directement en concurrence avec tKMS, et en occupant un segment sur lequel le Scorpene Evo de Naval Group semblait, jusqu’ici, avoir l’avantage face au Type 214 et au Type 209.

Une nouvelle alliance industrielle défense entre Berlin et Rome bâtie sur les difficultés françaises à nouer des partenariats structurants en Europe

Ce qui frappe dans l’alliance entre tKMS et Fincantieri, c’est sa discrétion. Là où nombre de coopérations industrielles européennes sont annoncées avec faste et commentaires géopolitiques grandiloquents, le partenariat germano-italien s’est construit sans tambour ni trompette, de façon pragmatique, par étapes, avec un ancrage technique solide et des objectifs commerciaux réalistes.

frégate défense aérienne Forbin classe Horizon
Frégate de défense aérienne Forbin classe Horizon de la Marine nationale

Ce contraste est d’autant plus frappant lorsqu’on le compare à la tentative de rapprochement entre Naval Group et Fincantieri à la fin des années 2010. Présentée à l’époque comme une initiative fondatrice d’un futur “Airbus naval européen”, cette ambition s’était heurtée à une réalité industrielle et commerciale bien plus rugueuse.

Le projet reposait pourtant sur une dynamique antérieure de coopération : les frégates antiaériennes Horizon, conçues en commun entre la France et l’Italie, puis les frégates multimissions FREMM, censées donner corps à une flotte européenne homogène. Mais rapidement, les limites de cette coopération sont apparues : malgré l’étiquette commune, les FREMM Aquitaine françaises et les FREMM Bergamini italiennes ne partageaient, in fine, que 15 % de composants communs.

Un rapport de la Cour des comptes française concluait même, en 2017, que le programme aurait coûté à la Marine nationale exactement le même montant s’il avait été mené de façon strictement nationale. À cela s’ajoutaient des désaccords profonds sur la répartition des périmètres industriels. Pour Fincantieri, une division par filière semblait logique : la France se spécialiserait dans les sous-marins, l’Italie dans les navires de surface.

Mais pour Naval Group, abandonner ses compétences et son outil industriel de Lorient, là où sont assemblées toutes les frégates françaises, était tout simplement inenvisageable. Le groupe français plaidait donc pour une répartition par zones d’influence commerciale, ce qui, de fait, conservait à la France ses clients historiques sans rien céder, tout en limitant les perspectives d’expansion pour l’italien.

Ce désaccord stratégique conduisit à l’échec progressif du rapprochement, masqué temporairement par la création de la co-entreprise Naviris — davantage outil de communication politique que véritable moteur industriel.

NGF SCAF
Vue d’artiste du NGF du programme SCAF

Or, on retrouve dans cet épisode les mêmes blocages que ceux ayant entravé les programmes SCAF et MGCS, les deux coopérations franco-allemandes les plus emblématiques de la décennie. Dans chaque cas, l’exhaustivité du savoir-faire français, combinée à une volonté de conserver le contrôle stratégique sur les chaînes critiques, a empêché l’émergence d’un compromis équilibré. Résultat : des projets gelés, politisés, surexposés — mais sans concrétisation opérationnelle à date.

À l’inverse, le tandem tKMS/Fincantieri a choisi une voie plus modeste, mais aussi plus fonctionnelle. Aucun “grand plan européen”, aucun “Airbus naval” annoncé à la tribune de la Commission. Simplement une division claire des rôles, fondée sur la complémentarité technologique et commerciale, sans ingérence politique et sans interférence doctrinale.

Le résultat ? En quelques mois, ce partenariat a permis à Fincantieri de se positionner sur des appels d’offres jusque-là inaccessibles, tout en déchargeant tKMS des marchés hors de sa sphère d’influence. Le tout, sans dépendre d’une architecture de gouvernance supranationale lourde, ni d’un financement européen conditionné.

On serait tenté de conclure que la réussite d’un partenariat de défense en Europe ne dépend ni de son niveau de visibilité politique, ni de son degré de médiatisation, mais bien de la clarté de ses objectifs, de la sobriété de sa mise en œuvre, et de la capacité des industriels à travailler ensemble sans chercher à s’annexer mutuellement.

Conclusion

En moins de trois ans, la compétition entre Naval Group et le duo tKMS/Fincantieri s’est transformée en une rivalité structurante pour l’avenir du marché des sous-marins conventionnels. Alors que l’industriel français, fort du Scorpène Evo et du Blacksword Barracuda, enchaîne les succès à l’export, ses concurrents allemands et italiens ont su, dans un silence stratégique remarquable, bâtir une alliance agile, efficace et parfaitement complémentaire.

batteries lithium-ion sur Type 212A
Type 212A.

Cette complémentarité — technologique, géographique, commerciale — repose sur une division rationnelle des rôles. tKMS conserve la haute technologie et les marchés institutionnels, Fincantieri apporte la réactivité, la couverture régionale et l’agressivité commerciale. Ensemble, ils parviennent à couvrir l’ensemble du spectre des besoins sous-marins, sans redondance ni friction.

À l’inverse, Naval Group reste seul. Non pas par isolement technologique — ses plateformes sont performantes et compétitives —, mais par l’incapacité persistante de la France à stabiliser un partenariat naval structurant en Europe. L’échec de 2008 avec Navantia, puis celui avec Fincantieri, en 2018, malgré le soutien politique affiché de part et d’autre, ont fermé une porte difficile à rouvrir. Dans ce jeu de recompositions industrielles, où les synergies se construisent sur la complémentarité des faiblesses, la France paie, peut-être, aujourd’hui son excès de souverainisme opérationnel, hérité de son passé récent.

Pourtant, une alternative européenne sérieuse demeure. Elle se situe au nord, et s’appelle Kockums.

Le chantier suédois, désormais intégré au groupe Saab, conserve un savoir-faire de premier ordre dans la conception de sous-marins de 1 000 à 2 000 tonnes — la classe A26 Blekinge en étant le dernier avatar. Mais la Suède ne dispose ni de la profondeur capacitaire, ni de la base industrielle suffisante pour se projeter à l’export sur les très grands modèles océaniques, là où Naval Group, inversement, excelle.

L’idée d’une alliance entre Cherbourg et Malmö, avec un découpage clair : moins de 2 000 tonnes pour Kockums, plus de 2 000 tonnes pour Naval Group, et un partage de la charge industrielle par transport maritime de segments, constituerait une réponse crédible aux défis du marché, tout en ouvrant des alternatives de production qui, aujourd’hui, peuvent handicaper l’industriel français dans ses offres internationales.

Une telle coopération permettrait à la France d’ancrer sa base navale dans une logique industrielle européenne, sans se déposséder de ses savoir-faire critiques, et à la Suède d’accéder à des projets export hors de portée aujourd’hui. Elle viendrait aussi répondre à l’appel explicite lancé par l’amiral Nicolas Vaujour, chef d’état-major de la Marine nationale, qui plaide depuis plusieurs mois pour une consolidation rapide et assumée de l’industrie navale européenne de défense, sous peine d’être balayée par les alliances technico-commerciales plus souples, plus efficaces, et moins politiques, adossées à des groupes plus solides.

Car si Naval Group ne saisit pas cette opportunité, un autre le fera. Fincantieri, déjà en embuscade. Navantia, qui cherche à capitaliser sur les investissements du programme S-80 Plus. Damen, qui reste à l’affût en Scandinavie. Ou même Babcock, qui, sous contrat avec l’Australie et la Grande-Bretagne, multiplie les signaux d’intérêt pour les coentreprises à l’européenne.

Dans un marché qui évolue vite, les alliances construites lentement ne sont plus des garanties : elles sont des occasions perdues. Et dans la guerre navale industrielle qui s’ouvre, mieux vaut sceller une entente choisie que subir un encerclement structuré.

Les 5% PIB de Trump ne sont-ils qu’une manœuvre pour justifier du retrait américain d’Europe ?

2 %, 3 %, puis 5 % du PIB ! L’objectif d’effort de défense, fixé unilatéralement par Donald Trump pour ses alliés européens, n’a cessé de croître au fil des mois, depuis l’été 2024, des meetings pour l’investiture républicaine au Bureau ovale. Pourtant, à chaque étape, les Européens se sont rapidement adaptés, pour ne pas procurer au 47ᵉ président des États-Unis une justification pour retirer la précieuse protection accordée à l’Europe par Washington depuis 1949.

Ce qui paraissait encore totalement irréaliste il y a à peine six mois — un effort de défense plancher de 5 % du PIB pour l’ensemble des membres de l’OTAN à horizon 2032 — semble aujourd’hui de plus en plus vraisemblable. Les déclarations d’intention se sont multipliées, à tel point que le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, a affiché sa confiance quant à l’obtention d’un accord formel lors du sommet de La Haye, prévu du 24 au 26 juin.

Plusieurs États membres ont d’ores et déjà officialisé leur ralliement à cette trajectoire ambitieuse. La Norvège a confirmé dès avril 2025 son intention de porter son effort de défense à 5 % du PIB à horizon 2032. La Finlande, dans un communiqué relayé par le Helsinki Times, s’est engagée sur un chemin similaire, justifiant cette hausse par les tensions croissantes avec la Russie. Le Danemark a validé le principe d’une montée à 3,5 %, avec une clause de révision pouvant porter l’effort au-delà, selon les besoins opérationnels définis par l’OTAN.

La République tchèque a indiqué soutenir pleinement l’objectif des 5 %, selon les déclarations de son ministère de la Défense. Aux Pays-Bas, le gouvernement sortant s’est prononcé en faveur d’un objectif à 3,5 %, en alignement avec les préconisations du siège de l’OTAN. Même en Allemagne, le ministre Boris Pistorius a évoqué publiquement l’idée d’un « objectif évolutif vers les 5 % », dans le cadre d’un plan décennal d’investissement stratégique. La Roumanie, enfin, a présenté un budget de défense en forte hausse dès le printemps 2025, s’inscrivant dans la dynamique générale de l’Alliance.

Seuls quelques pays, à ce stade, ont exprimé leurs réserves — notamment l’Espagne, qui considère ces objectifs comme disproportionnés par rapport à ses capacités économiques. Mais l’élan collectif est désormais clairement engagé. Le sommet de La Haye ne devrait donc pas débattre de la pertinence du seuil des 5 %, mais plutôt de ses modalités concrètes : échéance, ventilation des dépenses, intégration industrielle.

Pourtant, malgré cette mobilisation remarquable, Donald Trump n’est pas satisfait. Alors que le secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, multiplie les déclarations en faveur d’un retrait de la présence conventionnelle américaine en Europe, le président a indiqué que si la règle des 5 % devait s’appliquer à l’Europe sans exception, elle ne concernerait pas les États-Unis, ceux-ci ayant, selon lui, « déjà payé pour tous les autres pendant des décennies ».

L’Europe et l’OTAN, les Usual Suspects de Donald Trump depuis la campagne de 2016

La relation compliquée entre Donald Trump et ses alliés européens ne date pas de son second mandat. Dès sa campagne présidentielle de 2016, le futur 45ᵉ président des États-Unis avait multiplié les attaques à l’encontre de l’Union européenne et de l’OTAN, dans une rhétorique où ces deux piliers de l’ordre transatlantique post-guerre froide étaient régulièrement présentés comme des obstacles à la prospérité et à la puissance américaine.

Donald
Le président Donlad Trump lors de son premier mandat.

Dès le mois de mars 2016, Donald Trump déclarait dans une interview à The Washington Post que l’OTAN était « obsolète », critiquant une structure incapable, selon lui, de s’adapter aux nouvelles menaces sécuritaires, notamment le terrorisme. Il y ajoutait une critique sur les coûts supportés par les États-Unis : « Nous payons trop. Nos alliés ne paient pas leur part. »

L’Europe devient alors une cible régulière dans ses discours de campagne. À ses yeux, l’Union européenne est non seulement un concurrent commercial déloyal, mais également un passager clandestin dans le domaine militaire, abritée sous le parapluie nucléaire américain sans effort réel d’autonomie stratégique. Le déficit commercial transatlantique, notamment avec l’Allemagne, devient un cheval de bataille permanent, tout comme la dénonciation des accords de Paris sur le climat (2015) et du JCPOA sur le nucléaire iranien (2015), tous deux soutenus activement par les Européens.

Arrivé à la Maison-Blanche, Donald Trump tente de traduire ses menaces électorales en mesures concrètes. Il remet en cause le soutien automatique de l’article 5 de la charte de l’OTAN, conditionne l’assistance américaine à un « paiement équitable » de la part des alliés, et impose des droits de douane ciblés sur l’acier et l’aluminium européens. En parallèle, il retire les États-Unis de l’accord de Paris, puis du traité INF sur les missiles à portée intermédiaire, au grand dam des capitales européennes.

Face à cette pression politique, l’OTAN tente de s’adapter. Le sommet de Bruxelles de 2018 devient un moment charnière. Dans une atmosphère tendue, Trump menace à huis clos de retirer les États-Unis de l’Alliance si les Européens ne portent pas leur effort de défense à 4 % du PIB, au lieu des 2 % convenus en 2014 à Cardiff. La déclaration officielle du sommet maintient la ligne des 2 %, mais plusieurs alliés commencent à revoir leur trajectoire budgétaire, à l’image de la Pologne, de la Lituanie, ou du Royaume-Uni.

Cependant, durant ce premier mandat, les ambitions disruptives de Trump sont contenues par son entourage. Le secrétaire à la Défense James Mattis, les secrétaires d’État Rex Tillerson puis Mike Pompeo, ainsi que le conseiller à la sécurité nationale H. R. McMaster, jouent un rôle de garde-fou institutionnel. Ils rappellent l’importance du lien transatlantique et œuvrent pour minimiser l’impact des déclarations présidentielles les plus hostiles.

Mattis trump
Comme Secretaire à la Défense au debut du premier mandat de D. Trump, Jim Mattis deploya une grande énergie à la fois pour contenir les excés de son président, et pour rassurer les alliés de l’OTAN.

Le basculement s’opère à partir de 2019, lorsque Mattis démissionne, puis que les contre-pouvoirs internes s’affaiblissent. Toutefois, à l’issue des élections de mi-mandat de novembre 2018, les démocrates reprennent la main à la Chambre des représentants, limitant la portée des mesures unilatérales de Trump jusqu’à la fin de son mandat.

Lors de la campagne présidentielle de 2024, cette fois sans opposition structurée à l’intérieur du Parti républicain, Trump reprend les mêmes thématiques qu’en 2016, mais dans un contexte radicalement transformé. La guerre en Ukraine, la compétition États-Unis–Chine et la fragilité énergétique européenne donnent une résonance stratégique nouvelle à son discours. Surtout, il contrôle désormais l’ensemble de l’appareil politique du Parti républicain, ayant méthodiquement écarté les figures modérées ou critiques.

Avec une majorité dans les deux chambres du Congrès, et une administration constituée d’hommes et de femmes avant tout choisis pour leur loyauté, le président américain dispose désormais d’une marge d’action considérablement élargie. Son second mandat n’est plus bridé par les équilibres traditionnels entre exécutif, appareil diplomatique et militaires. L’Europe devient alors plus que jamais une variable d’ajustement dans la stratégie de puissance trumpienne, avec des alliés historiques comme la Corée du Sud ou le Japon également dans la ligne de mire.

L’exigence de l’effort de défense à 5 %, une opération de justification de Donald Trump qui tourne mal ?

Alors qu’il ne fait plus face, comme en 2016, à des contre-pouvoirs internes modérateurs au sein de son administration, Donald Trump a rapidement fait de l’augmentation de l’effort de défense européen un axe central de sa politique étrangère. Ce thème, initialement utilisé comme levier électoral, s’est imposé comme un outil politique structurant, destiné à remodeler en profondeur les relations transatlantiques.

Dès les premiers jours suivant sa victoire en novembre 2024, les messages transmis à ses partenaires européens par les membres de son équipe de transition étaient sans ambiguïté. Il ne s’agissait plus seulement d’une exigence symbolique, mais d’un nouveau seuil stratégique à atteindre pour rester dans le cadre protecteur de l’OTAN.

OTAN Sommet de Bruxelles 2019
Une photo prise lors du sommet de l’OTAN de Bruxelles, en 2018, qui illustrait parfaitement le ressenti des participants d’alors.

La nouveauté de ce second mandat, cependant, réside moins dans le fond du discours que dans son rythme et sa volatilité. Là où, en 2016–2020, les tensions OTAN–Washington étaient contenues dans une série de bras de fer autour de la règle des 2 %, actée lors du sommet de Cardiff en 2014, le nouveau mandat Trump introduit une rupture. Le président américain ne se contente plus de critiquer le manque d’effort. Il redéfinit unilatéralement les normes de l’Alliance, sans concertation préalable, ni même tentative de coordination diplomatique.

Or, ces nouvelles exigences ne sont pas le fruit d’une réévaluation stratégique de la menace — celle-ci n’a pas radicalement évolué depuis 2022. Elles ne correspondent pas non plus à une doctrine militaire nouvelle ou à une reconfiguration du commandement OTAN. Ce sont, en réalité, des objectifs politiquement mouvants, qui semblent directement corrélés au degré de coopération ou de soumission exprimé par les capitales européennes. Plus celles-ci s’alignent, plus la barre est relevée.

Ce comportement a été analysé par plusieurs observateurs américains comme un prolongement naturel de la méthode Trump : l’escalade par la surenchère, pour contraindre son interlocuteur à négocier en permanence à partir d’une position défensive. L’outil militaire devient ainsi un moyen de pression diplomatique directe, y compris vis-à-vis des alliés traditionnels des États-Unis.

Ce glissement s’est accéléré dès la période de transition. Alors que l’OTAN constatait que la plupart de ses membres atteignaient enfin la cible des 2 % du PIB, et qu’un nouvel objectif collectif à 3 % semblait envisageable, Trump annonça dès décembre 2024 son intention de porter cette exigence à 5 %. Le message, transmis via plusieurs chaînes conservatrices américaines et confirmé lors de meetings en Floride et en Ohio, fit l’effet d’un électrochoc dans les capitales européennes. D’autant que cette élévation du seuil n’était assortie d’aucune explication opérationnelle claire, ni d’étude d’impact.

Dès lors, l’évolution constante du périmètre des exigences américaines interroge. S’agit-il d’un calcul tactique visant à renforcer la posture présidentielle sur la scène intérieure ? Ou d’un moyen programmé pour justifier une désolidarisation progressive des États-Unis vis-à-vis de la défense du continent européen ? Ce sont ces deux hypothèses que les développements à suivre chercheront à explorer.

Acte 1 : Pendant la campagne présidentielle de 2024, Trump exige un effort de défense de 3 % des Européens pour maintenir la protection américaine

Lors de la campagne présidentielle de 2024, Donald Trump ne pouvait plus utiliser l’argument du non-respect de l’objectif des 2 % du PIB fixé pour 2025. En effet, à la suite de l’agression russe contre l’Ukraine à partir de 2022, et face aux menaces répétées de Vladimir Poutine contre les pays du Vieux Continent, l’immense majorité des pays européens avaient effectivement atteint cet objectif dès le 1ᵉʳ janvier 2025, comme ils s’y étaient engagés à Cardiff en 2014. Ce basculement s’est opéré notamment sous la pression de l’opinion publique, mais aussi du soutien budgétaire massif apporté à l’Ukraine, qui a contraint de nombreux États à renforcer leurs propres capacités logistiques, industrielles et opérationnelles.

OTAN sommet de cardiff
Photo de famille du sommet de l’OTAN de Cardiff, en 2014, qui acta l’objectif d’effort de défense de 2% PIB pour 2025.

Selon les chiffres publiés par l’OTAN en mars 2025, 21 des 32 membres de l’Alliance dépassaient désormais le seuil des 2 % du PIB, contre seulement 9 en 2022. Et la moyenne des membres européens de l’OTAN atteignait 2,45 %, un record historique. Seuls quelques pays — la Belgique, l’Espagne ou encore l’Italie — restaient en dessous de ce seuil, avec des niveaux compris entre 1,3 % et 1,6 %.

Dans ce contexte, Trump devait donc réhausser ses exigences pour marquer une rupture. Dès sa nomination officielle à l’investiture républicaine, à Milwaukee en juillet 2024, il déclara lors de son discours : « L’Amérique ne protégera plus ceux qui ne paient pas leur juste part. 2 %, ce n’est plus suffisant. C’est 3 %, sinon, nous partirons. » (discours intégral consultable sur CSPAN.org, 17 juillet 2024).

De fait, si en 2018 Trump avait déjà évoqué un objectif de 4 % du PIB pour les membres de l’OTAN, cette nouvelle exigence de 3 % était cette fois présentée non plus comme un cap souhaitable, mais comme une condition sine qua non pour maintenir la garantie de sécurité américaine. Contrairement à l’objectif de 2 %, issu d’un consensus OTAN, ce seuil ne faisait l’objet d’aucune discussion collective préalable. Il était imposé unilatéralement par Washington, comme une norme minimale de bonne volonté.

Dans ses interventions, Donald Trump insistait peu sur les bénéfices opérationnels qu’un tel effort pourrait générer — davantage de munitions, d’avions, de cyberdéfense ou de stocks industriels — et bien plus sur la sanction : sans engagement visible des Européens, « l’Amérique ne garantira plus votre sécurité », avait-il répété à plusieurs reprises, notamment lors du débat présidentiel du 29 septembre 2024 face à Kamala Harris.

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Jens Stoltenberg, secretaire général de l’OTAN de 2014 à 2024, avait déjà pratiqué Donlad Trump lors de son premier mandat.

Cette stratégie rhétorique a profondément influencé le ton adopté par le siège de l’OTAN lui-même. Le secrétaire général sortant, Jens Stoltenberg, puis son successeur, Mark Rutte, ont intégré cette référence à 3 % dans leur communication publique. Lors de son premier déplacement à Berlin, Rutte affirmait le 2 octobre 2024 : « Si nous voulons bâtir une défense crédible en Europe, 2 % ne suffisent plus. Le nouveau plan capacitaire de l’OTAN exige des moyens supérieurs. » (source)

Ainsi, sans même qu’un vote formel n’ait été tenu, l’exigence américaine s’est rapidement propagée dans les capitales européennes, largement motivées par la volonté de ne pas reproduire les erreurs de 2016–2020, et surtout de maintenir l’engagement américain dans la dissuasion nucléaire et le commandement intégré, face à une menace russe à présent très perceptible.

Acte 2 : Trump passe de 3 % à 5 % après sa victoire électorale, et redouble d’attaques contre l’Europe

En dépit du caractère arbitraire du seuil des 3 %, les Européens — et en particulier le secrétaire général de l’OTAN Jens Stoltenberg, puis son successeur Mark Rutte à partir du 1ᵉʳ octobre 2024 — s’en sont rapidement emparés pour tenter de rassurer Washington et maintenir l’unité de l’Alliance.

Dès septembre 2024, alors que Donald Trump était donné favori pour la présidentielle, Jens Stoltenberg s’était rendu à Berlin et à Paris pour préparer les capitales européennes à un scénario où un effort de défense au-delà des 2 % deviendrait inévitable. À Bruxelles, l’équipe OTAN en charge de la planification capacitaire travailla dès l’automne à une mise à jour des objectifs collectifs, dans l’esprit d’un seuil à 3 %, que plusieurs États membres avaient déjà commencé à intégrer à leur planification à moyen terme.

Mais à peine la victoire de Trump fut-elle confirmée, en novembre, que ce cap fut repoussé. Le 17 décembre 2024, dans un discours tenu à Dayton (Ohio), Donald Trump annonça sans détour : « Trois pour cent, c’était un bon départ. Maintenant que tout le monde est d’accord, nous allons viser les 5 %. Ils doivent payer pour leur propre défense, sinon ce sera sans nous. » (discours relayé par Fox News et Newsmax).

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Meeting electoral de Donald Trump accompagné de son colistié JD Vance, après la désignation de la convention républicaine.

Ce relèvement brutal du seuil, sans transition, sans concertation, ni explication doctrinale, suscita une onde de choc dans les chancelleries européennes. Plusieurs responsables ministériels exprimèrent leur inquiétude en privé quant au « caractère volontairement instable » de la position américaine, évoquant une « stratégie de soumission par instabilité » (dixit un diplomate allemand, cité anonymement par Politico).

En parallèle, Mark Rutte, tout juste installé au siège de l’OTAN, dut faire face à un dilemme stratégique. D’un côté, il devait préserver la cohésion interne de l’Alliance ; de l’autre, éviter que le seuil de 5 % ne devienne un instrument de chantage systémique. Il choisit une ligne intermédiaire : dès janvier 2025, il déclara publiquement que l’OTAN préparait une stratégie de renforcement capacitaire « qui impliquera un effort supérieur à 3,5 % du PIB pour la défense, auquel s’ajouteront 1,5 % pour les infrastructures, l’industrie et la résilience civile ». (source).

Ce glissement sémantique fut interprété comme une manière diplomatique de s’aligner sur la demande américaine, tout en conservant une marge de manœuvre dans la formulation. Les premières réactions nationales furent contrastées. La Pologne, la Lituanie, l’Estonie ou encore la République tchèque affichèrent leur volonté de suivre cette voie, tout comme la Roumanie. La France resta prudente, l’Allemagne se montra plus ouverte qu’à l’accoutumée, et l’Italie demanda un étalement de l’échéance au-delà de 2032.

Malgré cette progression vers un consensus, le calendrier de l’élévation à 5 % restait incertain. Et surtout, l’argumentaire de Trump ne reposait sur aucune logique militaire ou capacitaire. Aucune nouvelle menace identifiée, aucun rapport stratégique de l’OTAN, ni aucune étude RAND ou CSIS ne justifiait ce bond brutal. De fait, une large partie des analystes reconnurent que l’objectif semblait avoir été fixé non pas pour améliorer la défense européenne, mais pour conserver un levier politique américain dans l’Alliance, en imposant un standard intenable.

Acte 3 : Face à la possibilité d’un consensus européen, Trump annonce que les États-Unis ne seront pas concernés par la règle des 5 %

Alors que le sommet de l’OTAN de La Haye approche, la dynamique politique semblait favorable à un accord inédit. Malgré les réticences de certains pays, comme l’Espagne ou la Belgique, un consensus politique émergeait sur la nécessité d’un double effort de défense : 3,5 % du PIB dédié aux capacités militaires, et 1,5 % pour les investissements dits de « résilience stratégique » — industrie, infrastructures, chaînes logistiques, cybersécurité. Cette architecture, présentée par Mark Rutte comme une « répartition fonctionnelle de l’effort global de sécurité », avait pour objectif d’adoucir symboliquement l’exigence des 5 % tout en respectant l’esprit de l’injonction américaine.

Le 5 juin 2025, lors de la réunion des ministres de la Défense de l’OTAN à Bruxelles, le consensus fut formellement acté dans une déclaration conjointe. Mark Rutte déclara alors devant la presse : « Si nous voulons atteindre nos objectifs de dissuasion, l’effort ne peut plus être à moitié. Tous les alliés, y compris les États-Unis, devront faire leur part. » (source)

ministres défense OTAN 5 juin Bruxelles
Photo de famille des ministres de la Défense de l’OTAN, le 5 juin 2025, à Bruxelles.

Cette dernière phrase, en apparence anodine, allait pourtant devenir le point de rupture. À peine trois jours plus tard, le 8 juin, Donald Trump fut interrogé à ce sujet lors d’un point presse impromptu en Floride. Sa réponse fut directe : « Je ne pense pas que cela doive concerner les États-Unis. Nous avons déjà dépensé bien plus que n’importe qui pendant des décennies. Ils ont des comptes à rendre, pas nous. »

Le contraste entre la solennité des engagements pris à Bruxelles et le ton désinvolte du président américain frappa l’ensemble des observateurs. D’autant que Pete Hegseth, secrétaire à la Défense, enfonça le clou dès le 10 juin lors d’une réunion du Heritage Foundation : « Il est temps que les Européens prennent en charge leur sécurité conventionnelle. L’Amérique continuera à soutenir la dissuasion, le renseignement, le haut du spectre, mais plus les blindés, plus les casernes, plus les dépenses du quotidien. »

Dans les jours qui suivirent, plusieurs responsables américains — dont la directrice du Budget, l’ambassadrice à l’OTAN, et plusieurs sénateurs républicains — confirmèrent que la trajectoire à 5 % ne serait pas inscrite dans la loi de finances américaine 2026. En parallèle, le Pentagone annonçait la révision à la baisse du dispositif de prépositionnement de forces en Europe de l’Ouest, ainsi qu’une étude sur la fermeture possible de deux bases secondaires en Allemagne.

La déclaration de Trump n’était donc pas une improvisation, mais le premier acte d’un désengagement organisé, camouflé sous l’apparence d’un alignement stratégique. La règle des 5 % devenait ainsi asymétrique par construction : contraignante pour les alliés européens, mais non contraignante pour l’instigateur américain.

Cette rupture de réciprocité porte évidemment un coup dur à la crédibilité du sommet de La Haye. Plusieurs dirigeants européens, dont Pedro Sánchez et Alexander De Croo, exprimèrent publiquement leur gêne. D’autres, comme Giorgia Meloni, préférèrent ne pas commenter, tout en cherchant à négocier en coulisses des ajustements de calendrier ou de périmètre.

Mais au-delà de l’effet d’annonce, c’est le signal politique qui domina : le parapluie américain n’est plus inconditionnel. Et dans ce nouveau cadre, la norme devient une pression bilatérale permanente, où chaque engagement est négocié comme une faveur, non comme une obligation collective

Face à la menace russe, les Européens, obsédés par la protection américaine, vont probablement accepter les exigences trumpiennes à nouveau

La dernière déclaration de Donald Trump — selon laquelle les États-Unis ne seraient pas concernés par l’objectif de 5 % du PIB — aurait pu, dans un autre contexte, provoquer une rupture majeure entre alliés. Pourtant, en dépit de l’humiliation politique qu’elle représente pour les dirigeants européens, la plupart d’entre eux semblent résolus à poursuivre la trajectoire définie à Bruxelles. Car derrière la logique budgétaire, c’est bien la crainte stratégique qui domine.

B-61mod12 F-35A
Le « partage nucléaire » de l’OTAN, n’a de partage que le nom. Si les avions sont européens, les objectifs ne peuvent être désignés que la par le SACEUR, un général américain, et l’armement des bombes nucléaires gravitationelles B61, revient au seul président américain.

Depuis 2022, l’agression russe contre l’Ukraine a profondément modifié la perception des menaces dans les capitales européennes. La guerre de haute intensité aux frontières orientales de l’OTAN, combinée à l’effondrement des arsenaux européens face à l’ampleur de l’aide militaire à Kyiv, a révélé la faiblesse structurelle des moyens disponibles. La chute de la disponibilité en artillerie, en munitions, en systèmes sol-air, en logistique et en capacités de mobilisation rapide a provoqué une onde de choc militaire, puis politique.

Dans ce contexte, le parapluie nucléaire américain est redevenu un pilier central de la sécurité européenne, en particulier pour les pays d’Europe centrale et orientale, situés en première ligne face à la Russie. Pour la Pologne, les États baltes, la Roumanie ou la Finlande, l’existence même de l’OTAN comme structure d’interopérabilité, mais surtout la garantie nucléaire américaine via la posture de dissuasion étendue (extended deterrence), sont perçues comme des filets de sécurité irremplaçables.

Cette dépendance est accentuée par la faiblesse de la composante nucléaire européenne. Seules la France (avec sa force de frappe aérienne et océanique) et le Royaume-Uni disposent de moyens de dissuasion autonomes, sans qu’aucun des deux pays dispose des moyens de Moscou. Surtout, aucun consensus européen n’a émergé pour articuler l’utilisation potentielle de ces armes européennes, n’offrant dès lors aucune garantie ferme de protection aux pays européens en étant dépourvus.

Résultat : même si, factuellement, la protection offerte par Paris et Londres, à leurs voisins européens, ne diffère pas fondamentalement de celle promise par Washington depuis le debut de la guerre froide, la dissuasion en Europe reste perçue comme américaine dans sa nature, son autorité et son seuil de déclenchement, par une majorité d’États membres de l’OTAN.

C’est pourquoi, même lorsque Trump retire unilatéralement son pays des engagements les plus contraignants, les Européens n’osent pas contester frontalement. Comme l’a résumé un officier de l’état-major belge cité par Le Soir : « Nous savons qu’il nous tord le bras, mais nous ne pouvons pas lâcher sa main. »

Rafale B missile ASMPA
Si les dissuasions françaises et birtanniques sont en mesure de contenir la menace russe, y compris pour l’ensemble de l’Europe, la confiance des européens dans Londres et surtout dans Paris, pour assurer leur sécurité, demeure insuffisante pour qu’ils puissent envisager de s’émanciper de la protection stratégique américaine, fut-elle sous condition.

Plusieurs responsables politiques le reconnaissent en privé. Le président lituanien Gitanas Nausėda, pourtant l’un des plus fervents partisans d’un réarmement européen, a déclaré le 14 juin : « Peu importe le style, nous avons besoin du bouclier américain. Nous n’avons pas le luxe de l’orgueil. »

Cette logique d’acceptation contrainte conduit à une situation paradoxale : les Européens poursuivent leur effort de défense selon des modalités dictées par un partenaire qui refuse de s’y appliquer lui-même. Le consensus autour de la règle des 5 %, pourtant revendiqué comme une victoire stratégique, devient ainsi l’expression même d’un déséquilibre structurel, à la fois politique, technologique et psychologique.

Et surtout, il renforce l’idée que l’autonomie stratégique européenne est repoussée indéfiniment, non par manque de moyens, mais par manque de volonté collective et de confiance réciproque.

Que cache cette évolution permanente des exigences de Donald Trump au sujet de la défense européenne ?

À mesure que les objectifs fixés par Donald Trump évoluent, se radicalisent, puis se dédoublent — en excluant les États-Unis des règles qu’ils imposent aux autres —, une question s’impose : quel est l’objectif stratégique réel de cette dynamique instable ?

À première vue, cette évolution peut être interprétée comme la continuité de la méthode Trump, fondée sur la pression maximale, la rhétorique de domination, et la recherche permanente de rapports de force asymétriques. C’est une technique éprouvée dans sa diplomatie commerciale vis-à-vis de la Chine ou du Mexique, même si les résultats atteints sont souvent bien éloignés de ceux initialement annoncés. Elle semble désormais transposée au cœur même du système transatlantique.

Mais dans le cas de l’OTAN, la méthode produit une tension bien plus structurelle. Car le président américain ne se contente pas d’exiger plus : il efface systématiquement les règles du jeu collectif, créant une forme de désordre contrôlé dans lequel les partenaires doivent sans cesse s’adapter à ses exigences mouvantes.

Trump Golden dome
De symbole du pouvoir américain, le Bureau-Ovale est devenu une salle de spectacle consacré à la téléréalité, dans laquelle Donlad Trump à le premier role.

Cette tactique a plusieurs effets. À court terme, elle permet à Trump de valoriser chaque recul des Européens comme une victoire personnelle, renforçant son image de leader intransigeant auprès d’un électorat captif qui se radicalise au fur et à mesure qu’il se reduit. Chaque annonce de hausse des budgets de défense, chaque ralliement au seuil des 5 %, devient un trophée politique, agité lors de ses meetings.

Mais à moyen terme, cette stratégie pourrait bien viser un tout autre objectif : préparer psychologiquement et politiquement un retrait partiel, voire total, des engagements américains vis-à-vis de l’Europe.

Car en rendant les règles intenables, en posant des standards sans précédent, puis en dénonçant la non-conformité des alliés, Trump crée les conditions d’un narratif cohérent pour justifier un désengagement. Le raisonnement est simple : « Nous avons tout fait pour les aider, mais ils ne veulent pas jouer le jeu. Ils ne paient toujours pas, donc nous partons. » Cette logique, déjà employée dans ses critiques contre l’ONU ou l’OMS, peut parfaitement s’appliquer à l’OTAN.

Plusieurs think tanks conservateurs américains, comme la Heritage Foundation ou le Center for Renewing America, ont d’ailleurs publié ces derniers mois des scénarios de « rééquilibrage stratégique global », dans lesquels l’Europe serait priée de prendre l’entière responsabilité de sa défense conventionnelle, tandis que les États-Unis se recentreraient sur l’Indo-Pacifique et le soutien aux alliés stratégiques (Israël, Taïwan, Japon). Cette approche est également portée au Congrès par JD Vance ou Marjorie Taylor Greene, qui appellent à sortir du « fardeau européen » pour « protéger l’Amérique d’abord ».

Dans ce cadre, même si les Européens acceptaient toutes les conditions imposées par Trump, la confiance dans la garantie américaine serait irrémédiablement altérée. Le doute serait semé dans les esprits, y compris du côté russe ou chinois, et cela suffirait à affaiblir la force de dissuasion de l’article 5 de l’OTAN, pourtant fondée sur une réponse automatique et crédible.

La menace ne viendrait alors plus d’un retrait déclaré des États-Unis, mais de l’ambiguïté introduite dans leur engagement, ce qui revient à saboter la mécanique dissuasive sans jamais l’annoncer officiellement.

Ainsi, derrière la succession de seuils budgétaires imposés, puis reniés, se profile une hypothèse redoutable : celle d’un désengagement programmé, conçu non comme une rupture brutale, mais comme un affaiblissement progressif, maîtrisé, et présenté comme une logique de rééquilibrage rationnel. Ce que Trump vend à son opinion comme un acte de souveraineté pourrait bien être, pour l’Europe, la fin d’un monde stratégique.

Conclusion

On le voit, quelle que soit l’issue du sommet de La Haye, la crédibilité géopolitique de la défense européenne — à la fois dans son ensemble et dans chacune de ses composantes nationales — en sortira profondément affaiblie. Qu’ils choisissent de plier face aux exigences de Donald Trump ou qu’ils se retrouvent brutalement privés de la protection américaine sans y être préparés, les dirigeants européens se seront laissés enfermer dans un piège narratif : celui d’un effort imposé, sans réciprocité, et sans garantie de sécurité en retour.

reunion Paris europen 17 fevrier 2025
Les européens ont tenté de se coordonner à la sortie de la conférence de Munich, le 17 février 2025, après les discours très incisifs de JD Vance et de Pete Hegseth, sans parvenir à établir les fondements necessaires pour commencer à s’émanciper de la protection américaine.

À l’inverse, Donald Trump pourra revendiquer une victoire politique éclatante. Soit pour avoir contraint les Européens à s’aligner sur des exigences budgétaires extrêmes, bien au-delà de ce qu’avaient obtenu ses prédécesseurs ; soit pour avoir réuni les conditions d’un désengagement américain justifiable. Dans les deux cas, il pourra affirmer devant sa base électorale qu’il a imposé sa volonté à des alliés perçus comme dépendants et passifs.

Ce narratif triomphaliste s’écrira à Washington. À Bruxelles, Berlin, Rome ou Paris, il faudra en revanche, expliquer à l’opinion publique pourquoi il sera désormais nécessaire de consacrer 5 % du PIB aux questions de défense — soit l’équivalent d’un effort de reconstruction —, sans garantie explicite que les États-Unis rempliront leur part du contrat.

Il faudra aussi expliquer pourquoi, après vingt ans de discours sur l’autonomie stratégique, l’Europe semble plus dépendante que jamais de la dissuasion américaine, non seulement sur le plan nucléaire, mais aussi sur le plan décisionnel. Car la réalité, c’est que l’effort de défense européen, aussi massif soit-il, est orienté, calibré et ajusté non en fonction des besoins du continent, mais en réaction aux exigences d’un seul homme, et d’une seule capitale.

Dès lors, peut-on encore parler de souveraineté stratégique ? Ou doit-on constater que l’Europe, au lieu de se préparer à l’éventualité d’un désengagement américain, s’enfonce dans une logique d’alignement asymétrique, où l’effort est consenti dans la crainte inspirée par un allié, non dans la stratégie  pour contenir un adversaire ?

Le sommet de La Haye, présenté par Mark Rutte comme le sommet de la reconstruction de l’OTAN, pourrait ainsi devenir celui de sa transformation silencieuse : d’une alliance de sécurité collective, fondée sur la confiance mutuelle, vers une architecture instable, unilatéralement redéfinie par Washington, et au final, irrémédiablement déclinante.

Et si, comme souvent, les gestes les plus spectaculaires étaient en réalité les plus fragiles — parce qu’ils furent obtenus sous pression, et non construits sur un projet commun ?

1100 Md€ d’ici 2032 : les industriels américains de Défense s’adaptent pour ne pas rater le marché européen en mutation !

Au sortir de la rencontre des ministres de la Défense de l’OTAN du 5 juin, une idée semble s’imposer comme une évidence dans le débat stratégique européen : face à l’évolution de la menace, à l’attrition capacitaire accélérée par l’aide à l’Ukraine, et à la prise de distance progressive des États-Unis vis-à-vis du théâtre européen, une augmentation massive des budgets de défense s’impose désormais comme un passage obligé.

Face à cette nécessité qui ne peut plus, à présent, être ignorée des dirigeants européens, et aux menaces explicites de Donald Trump de retrait du bouclier stratégique américain pour les pays qui ne paieraient pas “leur dû”, un consensus budgétaire émerge autour d’un objectif à 3,5 % du PIB, voire 5 % pour certains États.

De la Norvège à la Bulgarie, de la Finlande à l’Allemagne, en passant par les Pays-Bas ou l’Italie, les annonces se sont enchainées, ces derniers jours, dessinant une trajectoire de réarmement sans précédent depuis la guerre froide. Seule l’Espagne tente encore de faire entendre une voix divergente, mais son isolement croissant rend cette posture difficilement tenable à moyen terme.

Au-delà de la dimension militaire, c’est surtout le marché industriel ainsi ouvert qui attire les regards. Avec plus de 1 100 Md€ d’investissements industriels prévus pour ses armées entre 2026 et 2032, l’Europe devient l’un des premiers marchés mondiaux pour l’armement, à hauteur de 75 % du volume américain sur la même période. Pour les industriels du secteur, cette perspective constitue une opportunité historique — et, pour les puissances extérieures, un enjeu stratégique majeur.

Mais à mesure que les partenariats se multiplient, souvent sous forme de coentreprises entre industriels européens et groupes étrangers, une question centrale émerge : cette dynamique sert-elle réellement l’autonomie stratégique européenne ? Ou assiste-t-on à une recomposition industrielle qui, sous couvert de production locale, pourrait aggraver une dépendance technologique déjà bien ancrée ?

Vers un consensus autour de la hausse des budgets de défense pour les armées européennes

Depuis le sommet de l’OTAN de Bruxelles en juin 2025, un constat s’impose peu à peu comme une évidence stratégique sur le Vieux Continent : face aux menaces grandissantes, à l’épuisement des stocks, aux exigences de réassurance et aux impératifs de souveraineté, une augmentation massive et coordonnée des budgets de défense devient inéluctable. Cette dynamique, amorcée dès 2022 après l’agression russe contre l’Ukraine, s’est accélérée ces derniers mois, sous l’influence de Donald Trump et de ses menaces, jusqu’à constituer désormais le principal axe de convergence politique entre les capitales européennes.

F-35 Norvégien
les forces aériennes européennes s’appuient à plus de 65% sur des avions de combat américains, concernant sa flotte de chasse.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : à travers toute l’Europe, les annonces d’objectifs budgétaires ambitieux s’accumulent. La Norvège, la Finlande, le Danemark et la Bulgarie visent 5 % ou 3,5 % de leur PIB dédié à la défense d’ici 2032, une trajectoire encore récemment jugée irréaliste, y compris dans les cercles stratégiques les plus offensifs. La République tchèque, les Pays-Bas, l’Italie, la Roumanie, la Belgique et même le Royaume-Uni ont tous rejoint ce mouvement, avec des cibles comprises entre 3,5 % et 5 %, assorties de calendriers volontaristes.

L’Allemagne, historiquement prudente en la matière, a elle aussi laissé entendre par la voix de son ministre Boris Pistorius une possible adhésion à cette norme, marquant une rupture spectaculaire avec ses orientations passées. En France, le cap des 2 % est désormais dépassé, et l’objectif de 3,5 % est implicitement évoqué dans les scénarios de programmation à l’horizon 2032-35 à l’étude, en dépit des difficultés budgétaires.

Dans ce contexte, la seule dissonance notable provient de Madrid. Le gouvernement espagnol persiste à défendre une ligne plus modérée, refusant d’entériner l’objectif de 3,5 % du PIB, et mettant en avant la nécessité d’un équilibre budgétaire national. Pourtant, cette posture devient chaque jour plus difficile à tenir, à mesure que l’ensemble de ses voisins s’engagent sur la voie de la remilitarisation. En effet, que ce soit au nord avec la Norvège, à l’ouest avec le Portugal, ou au sud avec les membres de l’OTAN déployés en Méditerranée, l’alignement sur les nouveaux standards financiers devient la norme, et impose de facto une pression politique, économique et stratégique croissante sur Madrid.

À y regarder de plus près, la position espagnole pourrait rapidement devenir intenable. D’une part, l’Espagne est structurellement insérée dans les dynamiques industrielles et opérationnelles de l’OTAN, avec des participations dans plusieurs programmes européens ou transatlantiques, comme l’A400M ou les sous-marins S-80. Le pays accueille également une base navale américaine de premier plan en Méditerranée, Rota, que Washington n’hésitera pas à retirer si Madrid persistait, grevant considérablement l’économie de l’ensemble de la région.

La dissuasion, la projection maritime, le renseignement spatial, la cybersécurité ou encore les chaînes logistiques critiques sont, dans leur grande majorité, dépendants d’une intégration étroite aux standards et aux réseaux otaniens. Quitter cette matrice reviendrait à un désarmement stratégique unilatéral, dans un contexte de plus en plus dangereux.

Pedro Sanchez
Le PM espaagnol a rejeté l’objectif de 3,5% de l’OTAN pour 2032. Mais le chef d’état pourrait se retrouver très isolé, au sein de l’OTAN et de l’UE, par cette position.

Il faut, par ailleurs, souligner que la dynamique actuelle n’est pas seulement politique ou militaire : elle est également portée par l’opinion publique et par la société civile, dans un basculement culturel profond. Depuis 2022, les enquêtes d’opinion montrent une montée régulière du soutien populaire aux investissements militaires, y compris dans des pays historiquement pacifistes comme la Suède ou l’Allemagne. Ce soutien repose autant sur la perception d’un environnement sécuritaire dégradé que sur une réévaluation du rôle stratégique de l’Europe dans un monde fragmenté, où la garantie américaine n’est plus absolue, et où l’autonomie devient non plus un luxe, mais une nécessité existentielle.

De fait, la trajectoire budgétaire désormais envisagée en Europe, oscillant entre 3,5 % et 5 % du PIB (source de synthèse), dessine un changement d’échelle fondamental. Elle ne se limite pas à un simple ajustement capacitaire ; elle traduit un basculement de paradigme, dans lequel la défense redevient un pilier structurant des politiques publiques et des équilibres économiques continentaux. Ce réarmement massif, déjà amorcé, va profondément transformer les équilibres industriels, financiers et diplomatiques de l’Union et de ses membres.

Et surtout, il va créer une opportunité économique et stratégique absolument sans précédent dans l’histoire européenne contemporaine, à la mesure de l’effort attendu. Une opportunité qui aiguise déjà les appétits — bien au-delà des frontières de l’Union.

Une manne industrielle défense dépassant les 1000 Md€ d’ici 2032 en Europe

Si l’objectif budgétaire de 3,5 % à 5 % du PIB dédié à la défense devient la nouvelle norme en Europe, c’est bien parce qu’il répond à un double impératif : reconstituer des forces armées crédibles, et reconstruire un écosystème industriel de défense robuste, pérenne, et à terme souverain. Mais au-delà des considérations stratégiques, cette dynamique génère également une perspective financière colossale, dont les ordres de grandeur redéfinissent la hiérarchie mondiale de l’armement.

Aujourd’hui, les armées européennes membres de l’OTAN consacrent environ 430 Md€ par an à leur défense. En moyenne, un quart de ce montant, soit environ 110 Md€, est orienté vers la dépense industrielle de défense, comprenant la recherche et développement (R&D), l’acquisition de matériels, la modernisation capacitaire, ou encore la mise à niveau technologique des infrastructures et systèmes de commandement. C’est déjà un marché d’ampleur mondiale. Mais ce n’est là qu’un point de départ.

En appliquant mécaniquement une trajectoire de croissance vers 3,5 % du PIB d’ici 2032, même en intégrant une inflation modérée (1,5 %/an), les dépenses de défense annuelles cumulées atteindraient alors 848 Md€, dont près de 212 Md€ pour le seul segment industriel. Ce glissement d’échelle s’opérera progressivement à partir de 2026, et transformera en profondeur le marché européen de la défense.

Anduril Fury programme CCA US Air Force
Présentation du drone de combat Fury d’Anduril Technologies pour le programme CCA de l’USAF

En adoptant une projection linéaire – prudente, mais réaliste – des budgets industriels de défense entre 2026 et 2032, le cumul total atteindrait plus de 1 100 Md€ en sept ans sur le seul périmètre R&D + acquisitions. Autrement dit, le marché européen de l’armement atteindra alors près de 75 % du marché américain sur la même période, si l’on se réfère aux projections du Département de la Défense des États-Unis sur ses propres programmes d’équipement.

Ce chiffre n’est pas seulement spectaculaire : il est stratégique. Il place l’Europe, à court terme, non plus comme un simple marché secondaire ou une zone d’export complémentaire pour les grands groupes américains, israéliens ou sud-coréens, mais bien comme le premier marché unifié de défense au monde, en valeur d’investissement industriel. À ce titre, l’Europe devient un acteur structurant de l’industrie mondiale de l’armement, capable de façonner les standards, d’orienter les flux technologiques, et de financer les ruptures capacitaires futures.

On comprend mieux, dès lors, pourquoi cette trajectoire financière suscite autant d’attention, d’enthousiasme, et de convoitises. Les industriels européens eux-mêmes, qu’ils soient publics comme Leonardo ou KNDS, ou privés comme Rheinmetall, Saab, Thales ou MBDA, anticipent une période d’expansion sans précédent. Plusieurs d’entre eux ont d’ailleurs engagé des investissements massifs dans leurs chaînes de production, leurs infrastructures logistiques, et leur capital humain.

Mais ce ne sont pas les seuls. Les industriels américains, jusqu’alors en position dominante sur certains marchés (missiles, chasseurs, radars, systèmes C2), observent désormais avec une acuité croissante l’émergence de ce géant en devenir. Car s’ils ne prennent pas position aujourd’hui, ce ne sont pas seulement des contrats qu’ils perdront. Ce sont des segments de marché entiers qui pourraient leur échapper pour une génération.

Or, la nature même de cette croissance budgétaire européenne la rend d’autant plus attractive : elle est prévisible, pluriannuelle, politiquement sanctuarisée, et très largement financée par des fonds publics. À cela s’ajoute la volonté des États européens d’internaliser une part croissante de ces investissements, en exigeant des localisations industrielles et technologiques sur leur propre sol. Ce cadre impose de fait un changement de paradigme pour les partenaires étrangers : il ne s’agira plus de vendre à l’Europe, mais de produire avec l’Europe, voire en Europe, sous peine de se voir progressivement exclus de ce nouvel écosystème.

Ce nouveau paysage industriel ne se résume donc pas à une simple croissance quantitative. Il ouvre la voie à une mutation en profondeur des logiques d’acquisition, de coopération, et de souveraineté industrielle. Dans une logique classique, la croissance des budgets aurait mécaniquement profité aux fournisseurs historiques. Dans la logique actuelle, elle appelle à une refondation structurelle des partenariats industriels. Et à ce jeu, les règles ont changé.

Lockheed Martin, RTX, Anduril, General Atomic… Les industriels américains de Défense passent à l’offensive au cœur de l’Europe

Pendant des décennies, les industriels américains de défense ont entretenu avec leurs homologues européens une relation asymétrique, largement dictée par la domination technologique, financière et diplomatique des États-Unis au sein de l’OTAN.

Les ventes de matériels comme le F-16, le F-35, les hélicoptères Black Hawk ou les systèmes Patriot se faisaient dans une logique verticale : depuis les chaînes de production américaines vers les clients européens, avec des transferts technologiques limités et des retombées industrielles strictement encadrées. Ce modèle, que l’on pourrait qualifier de « vente à emporter », correspondait à une époque où la dépendance stratégique vis-à-vis de Washington était acceptée comme un fait structurel — voire souhaitée.

Mais cette époque touche à sa fin.

Assemblage F-35 Lockheed-Martin
Ligne de production Lockheed Martin du F-35

Avec la montée en puissance rapide des budgets de défense européens, l’émergence d’une volonté politique de souveraineté capacitaire, et la mise en place de critères d’éligibilité stricts pour les fonds européens (comme ceux de l’EDIRPA ou de l’EDIDP), la donne a changé. Désormais, les acquisitions non-européennes doivent démontrer une valeur ajoutée locale claire, sous peine d’être exclues du financement communautaire. De facto, cela revient à imposer aux industriels américains une implantation structurelle en Europe pour rester compétitifs.

Les évolutions stratégiques renforcent encore cette dynamique. Le retrait progressif des forces américaines d’Europe, amorcé depuis l’administration Obama, amplifié sous Trump, et stabilisé sous Biden, dessine une nouvelle architecture sécuritaire transatlantique, dans laquelle les standards technologiques et doctrinaux européens gagnent en autonomie, alors que les normes américaines deviennent progressivement minoritaires sur le théâtre européen. Cette évolution, encore partielle, suffit à modifier profondément les arbitrages d’investissement et les logiques de certification.

En conséquence, les grands groupes américains multiplient désormais les initiatives pour ancrer une présence industrielle directe au sein de l’Union européenne. Lockheed Martin, RTX (ex-Raytheon), General Atomics, Northrop Grumman ou encore Anduril adoptent désormais un discours radicalement nouveau, axé sur le codéveloppement, la coproduction et le transfert technologique, là où ils se contentaient auparavant d’offrir des offsets limités. Le revirement est spectaculaire, et s’inscrit dans une stratégie de conquête — ou de préservation — d’un marché désormais vital pour leur avenir à moyen terme.

Lockheed Martin, par exemple, a annoncé au salon du Bourget 2025 sa volonté de s’associer à des partenaires européens pour produire localement certaines munitions de précision, en réponse aux tensions sur les chaînes d’approvisionnement et à la saturation de ses lignes américaines. Le même groupe cherche également à construire en Europe le successeur des hélicoptères d’assaut, en partenariat avec des industriels du continent.

De son côté, RTX a mis en avant au Bourget ses liens étroits avec l’industrie européenne et sa volonté de les renforcer dans une logique de souveraineté partagée. Le groupe met en avant ses coopérations existantes, mais aussi sa disposition à investir dans de nouvelles unités de production pour répondre à la demande locale et se conformer aux règles européennes d’éligibilité.

La démarche est similaire chez General Atomics, qui multiplie les offres de coproduction de drones et coopère désormais directement avec Saab sur des programmes de surveillance aéroportée. Enfin, la start-up californienne Anduril, symbole de la nouvelle génération de l’industrie de défense US, a annoncé en grande pompe son partenariat avec Rheinmetall sur les systèmes autonomes et les drones de combat.

HIMARS
Système HIMARS américain

Cette nouvelle vague d’intégration industrielle est donc bien plus qu’une stratégie commerciale. Il s’agit, pour les géants américains, d’un changement de doctrine : ils ne peuvent plus se contenter de vendre aux Européens, ils doivent désormais produire avec eux, sur leur sol, et selon leurs règles. Faute de quoi, la part de marché américaine pourrait s’éroder au profit d’industriels européens renforcés par les programmes communautaires, et capables à terme de proposer des alternatives crédibles, notamment dans les domaines historiquement dominés par les États-Unis.

Mais ce mouvement ne se limite pas à une réponse défensive. Il constitue également une manœuvre préventive visant à empêcher l’émergence de champions industriels européens capables de contester la suprématie américaine à l’export. En s’intégrant en amont dans les chaînes de valeur, les industriels US cherchent à verrouiller l’accès aux technologies critiques, à orienter les choix capacitaires et à maintenir une dépendance stratégique implicite.

Turquie, Israël, Corée du Sud : la compétition mondiale s’invite dans l’équation européenne

Alors que les industriels américains se repositionnent activement pour capter une part significative de la future manne européenne de défense, ils ne sont pas les seuls à convoiter ce marché en pleine expansion. Plusieurs puissances industrielles non membres de l’Union européenne — mais partenaires stratégiques ou opportunistes — ont d’ores et déjà engagé des offensives discrètes, mais méthodiques, pour s’ancrer durablement dans l’écosystème de la Base industrielle et technologique de défense européenne (BITDE).

Parmi ces nouveaux prétendants, trois acteurs se distinguent tout particulièrement : la Turquie, Israël et la Corée du Sud. Or, ce qui rend leur positionnement particulièrement intéressant — et paradoxalement instructif pour l’Europe —, c’est que ces deux dernières puissances étaient, il y a encore une décennie, fortement dépendantes des technologies occidentales. En l’espace de quelques années, elles sont parvenues à se hisser au rang d’acteurs majeurs, précisément en exploitant une stratégie fondée sur les partenariats industriels avec transferts de technologie, à un moment où l’industrie de défense européenne connaissait une stagnation voire une perte de parts de marché à l’export.

La Turquie : une décennie d’apprentissage stratégique

La trajectoire turque est particulièrement révélatrice. À la fin des années 2000, l’industrie de défense d’Ankara reposait encore massivement sur des licences occidentales. Mais dès les années 2010, la Turquie adopte une stratégie offensive d’autonomisation, combinant production sous licence, transferts de technologie ciblés et assimilation industrielle rapide.

drone de combat Naykar Kizilelma
Drone de combat supersonic Kizilelma du turc Baykar

C’est ainsi qu’Ankara a pu développer l’hélicoptère de combat T-129 ATAK, à partir de la plateforme A-129 Mangusta de l’italien Agusta. De même, ses capacités navales se sont appuyées sur la classe Reis, dérivée du Type 214 allemand fourni par TKMS. En matière aéronautique, c’est Lockheed Martin qui a formé l’industrie turque à la production de chasseurs, via l’assemblage du F-16 dans le cadre d’un programme de coopération étroite. Pour les blindés, ce sont Rheinmetall et BAE Systems qui ont joué un rôle central dans la transmission des compétences, à travers des partenariats sur les chaînes d’assemblage et les systèmes intégrés.

Enfin, la percée turque dans les drones — aujourd’hui devenue emblématique — n’est pas née ex nihilo : elle a bénéficié des savoir-faire transmis par des entreprises américaines et britanniques, combinés à une forte volonté politique d’investir dans la R&D locale. Résultat : une industrie désormais capable d’exporter massivement, comme en témoignent les succès commerciaux du TB2 Bayraktar, du T-155 Firtina, ou des missiles Roketsan.

La Corée du Sud : un modèle industriel ascendant

La Corée du Sud suit une trajectoire parallèle. Longtemps dépendante de l’armement américain, Séoul a progressivement développé une BITD nationale en capitalisant sur les transferts de technologie européens et allemands, en particulier dans les domaines navals et terrestres.

Le programme KSS-II a permis à la Marine sud-coréenne de s’approprier les savoir-faire du Type 214 allemand, qui ont servi de fondation au développement national du sous-marin KSS-III, désormais exportable. En matière de blindés, le développement du char K2 Black Panther et du canon automoteur K9 Thunder s’est appuyé sur les apports technologiques venus d’Allemagne, notamment via MTU pour la motorisation, RENK pour la transmission et Rheinmetall pour la balistique.

Aujourd’hui, la Corée du Sud est en mesure non seulement de produire ces équipements localement, mais aussi de les proposer sur le marché européen avec des offres de co-développement attractives. Le partenariat signé en 2025 entre Hanwha et le polonais WB Group pour le développement de missiles guidés tactiques en est une parfaite illustration.

Israël : l’intégration par la technologie

Israël, pour sa part, n’a jamais été un simple récepteur de technologies. Dès les années 1980, l’industrie israélienne s’est construite sur l’intégration de composants occidentaux dans des architectures locales, pour aboutir à des systèmes innovants, souvent éprouvés en conditions réelles. Cela explique le fort taux de coopérations croisées entre industriels israéliens et européens.

Leopard 2A7HU KNDS
Leopard 2A7HU équipé de l’APS Trophy israélien.

Un exemple significatif est la création en Allemagne de la coentreprise EuroTrophy GmbH, entre Rafael, KMW et GDELS, pour produire localement le système de protection active Trophy, aujourd’hui en passe d’être généralisé sur les blindés lourds européens (source). À cela s’ajoutent les systèmes d’artillerie PULS ou les radars tactiques, désormais proposés avec des volets de production européenne.

Leçons pour l’Europe

Ce qui rend ces trajectoires particulièrement éclairantes, c’est qu’elles montrent que le modèle de coentreprise avec transfert de technologie peut devenir un tremplin vers la souveraineté industrielle… mais aussi un piège pour ceux qui le subissent. La Turquie et la Corée du Sud ont bâti leur indépendance sur les savoir-faire transmis par des industriels européens à une époque où ceux-ci manquaient de débouchés commerciaux.

Aujourd’hui, l’Europe, dans un contexte inverse, pourrait — en généralisant ce type de modèle — alimenter la montée en puissance future de concurrents qui ne partagent ni sa culture stratégique, ni nécessairement ses intérêts géopolitiques.

Le mirage de l’autonomie stratégique — des chiffres en trompe-l’œil

À première vue, les dynamiques engagées dans la défense européenne semblent aller dans le sens d’une souveraineté retrouvée. Les budgets explosent, les capacités se modernisent, les partenariats industriels se multiplient, et la production locale devient un critère de plus en plus central dans l’attribution des programmes. L’Europe de la défense semble enfin se construire, au moins sur le plan capacitaire, autour d’une base industrielle renforcée et mieux protégée.

Mais derrière cette apparente montée en puissance se cache une réalité bien plus nuancée — et, dans certains cas, une dépendance stratégique renforcée, dissimulée sous des indicateurs flatteurs. En effet, la multiplication des coentreprises avec transfert partiel de production, loin de favoriser une véritable autonomie, aboutit souvent à une illusion de souveraineté, dans laquelle les briques critiques — à la fois technologiques, industrielles et doctrinales — restent contrôlées par des partenaires extérieurs à l’Union.

La souveraineté industrielle sans la souveraineté technologique

Prenons l’exemple du missile Spike, conçu par l’israélien Rafael. En Allemagne, celui-ci est produit localement dans le cadre d’un partenariat avec Diehl, ce qui permet à Berlin d’afficher un haut niveau de « local content ». Pourtant, la charge utile, les capteurs, la liaison de données et le logiciel de navigation sont tous développés, maîtrisés et mis à jour depuis Israël. Autrement dit, la production locale masque une dépendance technique structurelle, dans laquelle la chaîne de valeur stratégique reste hors d’atteinte.

Eurospike
Lancement d’un missile antichar Spike

Le même raisonnement s’applique aux hélicoptères d’attaque légers T-129 ATAK, produits en Turquie mais dérivés du A-129 italien, dont certaines pièces critiques restent dépendantes des autorisations d’exportation américaines. Autrement dit, même une production locale sur licence peut être interrompue à tout moment, en fonction des aléas politiques ou des tensions bilatérales.

Des exemples concrets de dépendance masquée

La guerre en Ukraine a mis en lumière plusieurs de ces dépendances critiques.

Premièrement, le cas des systèmes d’artillerie à longue portée est emblématique. Si la France a lancé un programme souverain de LRM (lance-roquettes multiples) et de roquettes, aucun autre pays européen n’a suivi cette voie. Tous ont préféré importer ou co-produire des systèmes américains (HIMARS de Lockheed Martin), sud-coréens (K239 Chunmoo de Hanwha) ou israéliens (PULS d’Elbit Systems). Ces plateformes, bien qu’en partie produites localement, restent dépendantes des chaînes logistiques, des logiciels et des composants électroniques étrangers — et donc soumises à des restrictions en cas de crise.

Deuxièmement, en matière de défense aérienne, seule l’Italie et la France ont développé un système européen de défense antiaérienne et antimissile balistique à moyenne portée : le SAMP/T NG. Tous les autres États européens dotés de capacités équivalentes utilisent le Patriot américain ou, parfois, le David’s Sling israélien. Là encore, l’intégration industrielle locale ne signifie pas contrôle technologique.

Troisièmement, sur le segment de la patrouille maritime océanique, essentiel à la surveillance des câbles sous-marins, des infrastructures critiques et à la lutte ASM, la France est aujourd’hui le seul pays européen à développer un avion souverain, basé sur l’A321Neo MPA. Les autres, du Royaume-Uni à la Norvège, en passant par l’Allemagne, ont opté pour le P-8A Poseidon américain, produit par Boeing, avec une intégration très limitée sur le plan industriel. En cas d’embargo ou de suspension de maintenance, ces appareils seraient rapidement cloués au sol, avec des conséquences opérationnelles majeures.

A321 MPA patmar
Maquette de l’A321Neo MPA de Airbus, qui deviendra le successeur de l’Atlantique 2 au sein de la Marine nationale.

Enfin, concernant la flotte de chasse européenne, la dépendance est manifeste. En dehors de la France, de la Suède et de la Hongrie, tous les autres pays européens disposent exclusivement ou partiellement de F-16 et/ou de F-35. Si les États-Unis venaient à décréter un embargo sur les pièces détachées ou la maintenance logicielle, près de 70 % de la flotte européenne serait paralysée. Là encore, la présence éventuelle d’une ligne d’assemblage ne change rien au fait que les composants critiques, les algorithmes de mission, les mises à jour radar et les clés d’activation restent sous contrôle américain.

Le dilemme européen : efficacité à court terme vs résilience à long terme

Il ne s’agit pas de nier l’intérêt industriel ou opérationnel des coentreprises. Produire localement des équipements éprouvés, dans un délai court, avec des marges générées localement, est souvent préférable à un développement souverain long, coûteux et risqué. Mais ce modèle est structurellement incapable de conduire à une vraie autonomie stratégique, car il repose sur des socles technologiques extérieurs.

Pire encore : en multipliant les intégrations partielles dans des chaînes de valeur non maîtrisées, l’Europe renforce mécaniquement les positions des pays fournisseurs, qu’il s’agisse des États-Unis, de la Corée du Sud, d’Israël ou, demain, d’autres puissances technologiques émergentes.

La tentation est grande, pour les gouvernements européens, de présenter ces avancées industrielles comme un succès souverain, surtout à l’approche d’élections ou dans un contexte de réassurance stratégique. Mais cette illusion de souveraineté peut s’avérer dangereuse, dans un environnement géopolitique où la dépendance peut être activée comme une arme.

En réalité, il ne suffit pas de produire en Europe. Il faut concevoir en Europe, maîtriser les composants critiques, contrôler les cycles de vie des logiciels, assurer la continuité logistique, et garantir l’exportabilité sans veto étranger. Sans ces conditions, l’autonomie reste un slogan — et non une réalité stratégique

Conclusion

Il serait absurde de nier les atouts du modèle de la coentreprise dans le contexte stratégique actuel. Pour les pays européens confrontés à une montée des menaces, à une désuétude capacitaire prolongée et à des exigences de calendrier de plus en plus contraignantes, ce modèle constitue une réponse rapide, budgétairement avantageuse, et politiquement acceptable. 

Délais raccourcis, coûts réduits, retours industriels localisés : à court terme, les arguments sont difficilement contestables. Et dans plusieurs domaines, où la Base industrielle et technologique de défense européenne (BITDE) ne dispose d’aucune solution crédible — comme dans le cas du système Trophy israélien ou de l’intercepteur Arrow 3 —, ces partenariats permettent de combler des lacunes urgentes.

SAMP/T NG depart missile aster
Le SAMP/T Mamba, et son sucsesseur, le SAMP/T NG, est le seul système sol-air antibalistique à longue portée européen. En dépit de performances n’ayant rien à envier au Patriot américain, il n’est employé que par la France et l’Italie, alors que le Patriot est employé par 7 membres de l’OTAN européens.

Mais le danger vient précisément de là : confondre un pis-aller ponctuel avec une solution de long terme, et céder aux sirènes de la facilité au détriment de la cohérence stratégique.

Car s’en tenir à ce modèle reviendrait, à terme, à détricoter toute velléité d’autonomie stratégique européenne. D’une part, il affaiblit structurellement l’attractivité des programmes développés en Europe, en plaçant ceux-ci en compétition directe avec des produits étrangers parfois coproduits, mais non conçus localement. D’autre part, il consolide la position commerciale d’acteurs extérieurs — États-Unis, Israël, Corée du Sud ou Turquie — qui, à moyen terme, seront en capacité de supplanter l’offre européenne, non seulement en Europe, mais également à l’export.

Ce déséquilibre est d’autant plus flagrant que de nombreux cas illustrent cette mise en concurrence interne déguisée. Le missile EuroSpike, issu d’un partenariat entre Diehl et Rafael, entre en compétition frontale avec les programmes européens Milan, HOT ou MMP, pourtant financés sur fonds publics européens.

Le système Patriot fait de même face à l’Aster 30 du SAMP/T, pourtant conçu spécifiquement pour une défense antimissile européenne. L’UCAV Kizilelma turc pourrait très bientôt s’opposer au futur drone de combat développé par Dassault. À chaque fois, des pays ou industriels européens appuient des offres extérieures au nom du court-termisme commercial, au mépris des efforts collectifs consentis pour bâtir une industrie européenne cohérente et pérenne.

En agissant ainsi, ces acteurs ne participent pas à la construction de l’autonomie stratégique : ils la minent, ils l’affaiblissent, et dans bien des cas, ils la sabotent volontairement, au bénéfice d’intérêts immédiats. Ce faisant, ils contribuent à maintenir l’Europe dans une posture de dépendance, dissimulée sous des discours de souveraineté qui, à force d’être contredits par les faits, perdent toute crédibilité.

Tant que la logique commerciale de court terme primera sur l’effort politique et industriel de long terme, toutes les déclarations faites à Bruxelles ou dans les chancelleries européennes sur la volonté de bâtir une véritable armée européenne resteront creuses. Vouloir ériger une puissance militaire continentale sur des fondations telles que le F-35, le Patriot, le HIMARS, le K239 Chunmoo, ou encore le PULS ou le K2, n’a aucune portée géopolitique réelle. Cela revient à construire une armée européenne sans Europe — une armée sans autonomie, sans levier diplomatique, et sans existence stratégique propre.

[En Bref Spécial Bourget] : T-REX pour Rafale F5, Airbus A400M et A330 MRTT, Saab GlobalEye, Boeing C-17 et Skydweller

Avec le salon du Bourget, l’actualité Défense a été marquée ces derniers jours par une série d’annonces industrielles, politiques et capacitaires, dont les implications méritent d’être examinées au-delà des communiqués. Si toutes ne justifient pas une analyse approfondie, plusieurs d’entre elles éclairent des dynamiques lourdes en matière d’autonomie, d’innovation ou de projection.

Ainsi, Safran a confirmé que son turboréacteur M88 T-REX équipera bien le Rafale F5, consolidant un jalon essentiel de l’évolution de l’appareil tout en assurant la préservation du savoir-faire national en propulsion. En parallèle, la France et l’Espagne ont trouvé un accord pour maintenir active la ligne d’assemblage de l’A400M à Séville jusqu’en 2029, et renforcer son potentiel capacitaire dans le segment stratégique, alors que, dans le même temps, Airbus anticipe la hausse des cadences de livraison de ravitailleurs A330 MRTT, pour répondre aux besoins émergents.

Toujours à Paris, le ministère des Armées a confirmé sa préférence pour l’avion-radar suédois GlobalEye, ouvrant la voie à une refonte de la posture française d’alerte avancée, et marquant une inflexion vers une filière de souveraineté européenne dans le segment AWACS.

Dans ce même contexte de compétitions capacitaires, Eurofighter a annoncé son intention de doubler la production annuelle du Typhoon, en réponse à une demande européenne et export encore incertaine — une annonce à lire aussi comme un contre-discours face à la montée en cadence de Dassault. Plus en amont, Thales a dévoilé une coopération avec Skydweller Aero autour d’un drone solaire haute altitude, capable d’assurer une surveillance maritime permanente sur des zones critiques, et potentiellement amené à renforcer les dispositifs SURMAR autour des câbles et routes sous-marines.

Enfin, Boeing a reconnu être en discussion pour relancer la production du C-17 Globemaster III, alors que les besoins en logistique lourde augmentent en dehors du soutien américain. Une possible renaissance industrielle qui pourrait rebattre les cartes dans le segment stratégique lourd à l’horizon 2030.

Le turboréacteur T-REX équipera bien le Rafale F5

Longtemps discret, parfois même considéré comme incertain, le programme de turboréacteur T-REX développé par Safran vient de franchir une étape décisive. À l’occasion du Salon du Bourget 2025, les représentants du motoriste français ont confirmé que ce dérivé survitaminé du M88 équipera bien le futur standard F5 du Rafale, actuellement en phase de développement avancé chez Dassault Aviation. Cette annonce confirme une évolution attendue, mais jusqu’ici non formellement actée, de la chaîne propulsive du chasseur français, et constitue un jalon majeur dans l’évolution du programme Rafale à l’horizon 2030.

programme T-REX Rafale
[En Bref Spécial Bourget] : T-REX pour Rafale F5, Airbus A400M et A330 MRTT, Saab GlobalEye, Boeing C-17 et Skydweller 108

L’existence du programme T-REX a été rendue publique pour la première fois à l’automne 2024, à l’occasion d’auditions parlementaires sur le suivi de la Loi de Programmation Militaire. Les responsables de Safran y avaient expliqué travailler sur une évolution profonde du M88, destinée à en améliorer significativement les performances — notamment avec un objectif d’augmentation de poussée de 20 %, à dimensions et masse constantes. Officiellement, le moteur reste dans l’enveloppe physique du M88-4E, mais intègre des matériaux plus résistants, une chambre de combustion optimisée, un nouveau système de régulation numérique à haut rendement — tout en augmentant la puissance électrique disponible à bord, pour alimenter les nouveaux systèmes et le traitement numérique largement accru de l’appareil.

D’un point de vue technique, cette évolution est capitale pour accompagner le Rafale vers son standard F5. L’intégration d’un moteur plus puissant est largement considérée comme indispensable pour compenser l’alourdissement prévisible du chasseur, lié à l’ajout de nouveaux capteurs (radar AESA à balayage étendu, système de guerre électronique, traitement collaboratif de données), d’une connectivité augmentée, et de la mise en œuvre future de drones de combat légers, prévus dans l’architecture Rafale. Une augmentation de poussée de 20 % permettrait ainsi de préserver, voire d’améliorer, le rapport poussée/masse du Rafale, garant de sa manœuvrabilité et de sa capacité de survie face à des adversaires de nouvelle génération.

Mais derrière cette justification opérationnelle se cache un autre enjeu, plus stratégique : la préservation du savoir-faire industriel national en matière de motorisation de chasse. Le programme SCAF, censé porter un nouveau moteur de génération 6 développé par Safran et MTU Aero Engines, a pris un retard considérable. Dans ce contexte, le T-REX apparaît comme un garde-fou : un moteur intermédiaire, directement utilisable sur le Rafale, et permettant à Safran de maintenir ses compétences critiques en propulsion militaire, en attendant un hypothétique déblocage du SCAF.

Le problème, cependant, est que le programme T-REX ne figure dans aucun des financements prévus par la Loi de Programmation Militaire 2024–2030. Sa prise en charge relève donc, à ce stade, probablement des investissements propres de Safran. Seule une réintégration du programme dans une trajectoire budgétaire étatique claire permettrait de garantir qu’il puisse accompagner l’entrée en service du Rafale F5 à l’horizon 2030.

La France et l’Espagne sauvent la ligne de production de l’A400M jusqu’en 2029

Menacée de fermeture depuis plusieurs mois en raison du désengagement progressif de plusieurs clients export — notamment l’Allemagne, qui a réduit ses volumes initiaux — la ligne d’assemblage final de l’A400M, implantée à Séville, en Espagne, vient de bénéficier d’un sursis décisif. À l’occasion du Salon du Bourget 2025, la France et l’Espagne ont signé une lettre d’intention visant à étaler leurs commandes d’A400M sur plusieurs années supplémentaires, afin de garantir l’activité de la chaîne de production jusqu’à fin 2028, voire 2029.

Seville Airbus A400M
[En Bref Spécial Bourget] : T-REX pour Rafale F5, Airbus A400M et A330 MRTT, Saab GlobalEye, Boeing C-17 et Skydweller 109

Selon le communiqué officiel publié par la Direction générale de l’armement (DGA), cette décision a pour objectif principal de « préserver les compétences industrielles et de garantir la pérennité de la chaîne d’assemblage » du programme européen de transport tactique et stratégique. Concrètement, les livraisons seront rééchelonnées sur quatre ans, avec un étalement volontaire des cadences, de manière à éviter un arrêt brutal de la production, qui aurait pu menacer l’ensemble de l’écosystème industriel et logistique du programme A400M. (Source : DGA, 17/06/2025)

Cette initiative vise également à sécuriser les perspectives de modernisation capacitaire de l’A400M. Airbus Defence & Space travaille à l’intégration de nouvelles capacités clés sur l’appareil, notamment une augmentation de l’emport maximal à 40 tonnes, ainsi que la capacité à mettre en œuvre des drones ou des remote carriers directement depuis la soute, dans une logique d’avion-mère.

Cette évolution répond à plusieurs besoins convergents : densification des flottes, allongement des projections, saturation des plateformes tactiques plus légères, et émergence de doctrines interconnectées multi-domaines. L’A400M, par sa taille, son autonomie et sa modularité, peut jouer un rôle central dans ces architectures de nouvelle génération.

Reste que cette prolongation n’est pas une réponse définitive aux incertitudes structurelles du programme. L’accord franco-espagnol donne du temps — mais pas nécessairement de nouvelles perspectives. Si les évolutions capacitaires de l’A400M n’aboutissent pas à de nouveaux contrats, notamment hors Europe, la question de la pérennité de la chaîne industrielle pourrait se reposer à l’horizon 2029.

Le Saab GlobalEye se rapproche pour remplacer les E-3 Sentry français

C’était attendu, c’est désormais confirmé : la France a officiellement annoncé son intention d’acquérir des avions de guet aérien Saab GlobalEye pour remplacer sa flotte de quatre E-3F Sentry de l’Armée de l’Air et de l’Espace. Une lettre d’intention, signée à l’occasion du Salon du Bourget 2025, porte sur une première tranche de deux appareils, mais l’objectif affiché à moyen terme reste bien de remplacer la totalité des E-3F par quatre GlobalEye, offrant une capacité équivalente, modernisée et rationalisée. (Source : Opex360, 18/06/2025)

Saab Globaleye
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Avec ce choix, Paris envoie un signal stratégique fort. Là où le Royaume-Uni s’est tourné vers le Boeing E-7 Wedgetail, et alors que l’US Air Force elle-même envisage d’exploiter des E-2D Hawkeye pour succéder temporairement à ses E-3, la France choisit une solution européenne, développée par Saab sur base de biréacteur Global 6000, déjà retenue par la Suède, les Émirats arabes unis, le Canada et la Finlande.

Le GlobalEye associe un radar AESA longue portée Erieye ER, un radar de surveillance sol/mer, et une suite de capteurs électro-optiques et électromagnétiques. Il offre une couverture de plus de 500 km et une autonomie opérationnelle dépassant les dix heures, le tout dans une cellule moderne, plus discrète, plus fiable et moins coûteuse à exploiter que les anciens E-3F de conception américaine.

Le choix français s’inscrit dans une logique de souveraineté européenne assumée. Dans un domaine aussi critique que la maîtrise de l’information aérienne, Paris privilégie un industriel européen plutôt que de recourir à une solution américaine, comme cela avait pu être envisagé un temps. Alors que la France a souvent critiqué le manque de souverainisme européen, dans l’équipement des forces armées du vieux continent, cette décision aligne les actes avec les paroles de Paris, ce qui est loin d’être le cas de beaucoup de capitales voisines.

Ce choix pourrait par ailleurs servir de catalyseur à une dynamique européenne autour du GlobalEye, en incitant d’autres partenaires à se doter d’une capacité compatible, interopérable, mais souveraine. Une telle convergence pourrait préfigurer une mutualisation partielle des missions de surveillance avancée, voire l’émergence d’une doctrine européenne plus cohérente sur les fonctions critiques de supériorité informationnelle.

Eurofighter veut doubler la production annuelle du Typhoon pour répondre à l’export

À l’occasion du Salon du Bourget 2025, Giancarlo Mezzanatto, PDG du consortium Eurofighter, a annoncé son intention de doubler la cadence de production du chasseur Typhoon d’ici à 2028, en réponse à la demande croissante des clients européens et à la relance espérée des contrats exports. L’objectif est ambitieux : passer de 14 appareils livrés par an aujourd’hui à 30 appareils, afin de soutenir à la fois les besoins de renouvellement exprimés par l’Allemagne, l’Espagne et l’Italie, et de préparer une nouvelle phase d’exportation. (Breaking Defense, 18/06/2025)

Chaine d'assemblage Typhoon BAE
Chaine d’assemblage BAE de l’Eurofighter Typhoon

L’annonce s’inscrit aussi dans un contexte de compétition industrielle intense, alors que Dassault Aviation a engagé l’augmentation de sa propre cadence de production du Rafale, visant trois appareils livrés par mois d’ici 2026. Fort d’un carnet de commandes de plus de 250 avions à livrer — dont des contrats majeurs en Inde, en Indonésie, en Serbie, aux Émirats et en France — Dassault bénéficie actuellement d’un effet d’entraînement que le Typhoon peine à reproduire. À ce jour, Eurofighter ne dispose que de 130 appareils en commande, en trés grande majorité au profit des forces aériennes de ses pays d’origine.

Dans un entretien à Defense News, Mezzanatto justifie cette relance industrielle par la nécessité de répondre aux besoins de “masse de combat” exprimés par les États européens, qui cherchent à densifier leurs flottes en attendant l’arrivée des avions de 6ᵉ génération (SCAF et Tempest). Le Typhoon, dit-il, reste la seule plateforme de supériorité aérienne pleinement interopérable au sein de l’OTAN, immédiatement disponible, et susceptible de combler le vide capacitaire de la décennie.

Pourtant, cet optimisme affiché contraste avec les résultats récents. En 2023 déjà, Mezzanatto avait annoncé que 200 avions Typhoon seraient commandés dans les deux années suivantes. Or, en dehors d’une commande complémentaire italienne portant sur 24 appareils, aucune autre commande n’a été enregistrée. L’Arabie saoudite, un client potentiel évoqué de longue date, n’a toujours rien signé. La Pologne, qui envisageait un achat stratégique, s’est pour l’instant tournée vers d’autres priorités. Dans le même temps, le Rafale a remporté de nouveaux contrats en Serbie, en Indonésie et à nouveau en Inde, tandis que le Gripen s’est imposé en Thaïlande.

Cette situation pose une double question : Eurofighter a-t-il encore les marges industrielles, financières et politiques pour transformer son ambition en réalité industrielle ? Et le Typhoon peut-il redevenir compétitif à l’export face à une offre française bien ancrée, un F-35 toujours dominant, et un Gripen de plus en plus agressif sur les marchés intermédiaires, alors que la nation-cadre du programme, la Grande-bretagne, se tourne exclusivement vers le F-35 et le Tempest ?

La montée en cadence annoncée pourrait marquer un redémarrage salutaire — à condition que les promesses commerciales se traduisent rapidement en commandes fermes. Faute de quoi, le discours de puissance industrielle pourrait rapidement apparaître comme une opération de communication davantage que comme une stratégie soutenable à moyen terme.

Un drone solaire pour emporter le radar AirMaster S de l’Atlantique 2

À l’occasion du Salon du Bourget 2025, Thales et Skydweller Aero ont annoncé un partenariat inédit visant à intégrer le radar AirMaster S à bord du drone solaire de haute altitude à très longue endurance développé par la société transatlantique, qui partage ses équipes et son ADN, entre les Etats-Unis et l’Espagne.

Cette combinaison technologique promet de doter les forces armées européennes — et françaises en particulier — d’une capacité de surveillance maritime permanente, particulièrement bien adaptée aux espaces vastes faiblement couverts comme les zones économiques exclusives, les points de transit océanique et les infrastructures critiques sous-marines. (Defense News, 18/06/2025)

skydweller
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Le Skydweller est un drone solaire de grande envergure, conçu pour évoluer à très haute altitude pendant plusieurs semaines sans interruption grâce à une propulsion intégralement photovoltaïque. Dans les régions situées entre le 40ᵉ parallèle nord (Méditerranée, Moyen-Orient) et le 40ᵉ parallèle sud (Pacifique sud), il peut même théoriquement rester en vol de manière continue, en mode pseudo-satellite atmosphérique. Sa charge utile embarquera le radar AirMaster S de Thales, un radar AESA compact déjà éprouvé à bord des Atlantique 2 modernisés de la Marine nationale.

Ce binôme pourrait offrir une couverture radar maritime discontinue sur plus de 60 000 km², avec une autonomie logistique sans précédent. Contrairement aux drones MALE ou aux plateformes habitées, le système Skydweller/AirMaster est conçu pour maintenir une posture de veille prolongée, en assurant une détection radar continue au-dessus de zones maritimes éloignées, sans mobiliser d’équipage ni de chaîne de soutien terrestre complexe, et sans rejeter de CO2.

Cette capacité est particulièrement précieuse pour les missions de surveillance maritime permanente (SURMAR), en complément des plateformes habitées comme l’Atlantique 2 ou le P-8A Poseidon. Elle offre une solution adaptée à la sécurisation des voies maritimes critiques, à la protection des câbles optiques sous-marins, et à la détection des menaces hybrides émergentes, telles que les navires masqués, les flottes fantômes, les brouillages électromagnétiques ou les capteurs posés sur les fonds marins.

En déployant une telle capacité, les armées européennes disposeraient d’un outil flexible, endurant et relativement économique pour assurer la permanence stratégique au-dessus des océans. Le concept pourrait également s’intégrer dans une architecture plus vaste de surveillance multi-niveaux, combinant drones, satellites, avions de patrouille et senseurs navals.

Reste à savoir si cette démonstration de faisabilité technologique sera suivie d’un programme structurant côté français ou européen. La valeur opérationnelle du concept est évidente — sa transformation en capacité interopérable, connectée et industrialisable dépendra désormais des priorités capacitaires définies dans les mois à venir.

Alors que l’A330neo MRTT se profile, Airbus anticipe la hausse des besoins en ravitailleurs

La recomposition des équilibres stratégiques mondiaux pousse désormais les puissances régionales à investir dans leurs propres capacités de projection. Dans ce contexte, Airbus Defence & Space a annoncé, à l’occasion du Salon du Bourget 2025, sa volonté d’augmenter la cadence de production de son avion-ravitailleur A330 MRTT, tout en préparant la mise en service d’une version modernisée basée sur l’A330neo. (Defense News, 18/06/2025)

A330MRTT Armée de l'air
[En Bref Spécial Bourget] : T-REX pour Rafale F5, Airbus A400M et A330 MRTT, Saab GlobalEye, Boeing C-17 et Skydweller 112

La cadence actuelle, de cinq appareils livrés par an, pourrait être portée à six ou huit unités dans les années à venir, pour répondre à la demande croissante de pays souhaitant renforcer leur autonomie stratégique face à un désengagement relatif des États-Unis dans certains théâtres. En Europe, au Moyen-Orient ou dans l’Indo-Pacifique, les forces aériennes doivent désormais compter sur leurs propres moyens pour soutenir les opérations longue portée. Et sans ravitailleur, pas de projection.

Les frappes aériennes israéliennes contre l’Iran, ces derniers jours, ont illustré ce tournant : sans ravitaillement en vol, il aurait impossible à l’IAF de frapper les cibles stratégiques iraniennes, et de prendre possession du ciel du pays. Dans ce cadre, le ravitailleur redevient un outil central de la supériorité aérienne moderne, non pas seulement comme soutien, mais comme multiplicateur de rayon d’action, de durée et de masse.

Avec plus de 70 exemplaires livrés dans 14 pays, l’A330 MRTT a trouvé sa place comme standard de facto du ravitaillement stratégique au sein de l’OTAN et chez plusieurs alliés clés, dont l’Australie, la Corée du Sud ou l’Arabie saoudite. Sa version dérivée, l’A330neo MRTT, offrira une consommation réduite, une fiabilité accrue, et un coût de possession abaissé — autant d’arguments pour les clients en quête de plateformes résilientes et à faible empreinte logistique.

Pour Airbus, l’enjeu est double. Il s’agit d’une part de sécuriser la pérennité industrielle de sa ligne MRTT à moyen terme, dans un contexte de cycles d’acquisition très longs et de budgets militaires encore volatils. Mais il s’agit aussi, à travers la version neo, d’installer l’A330 comme socle de projection de l’Europe post-atlantiste — une projection plus autonome, plus résiliente, et potentiellement mutualisée au sein d’un cadre OTAN ou UE.

Dans cette dynamique, la France a déjà montré l’exemple en commandant quinze A330 MRTT Phénix, dont treize sont aujourd’hui livrés. Plusieurs autres pays européens ont fait de même, soit de manière autonome, comme le Royaume-Uni et la France, soit de façon mutualisée, au sein de l’OTAN, comme l’Allemagne, les Pays-Bas et le Danemark.

Reste à voir si les européens sauront changer d’echelle, pour cette capacité structurante de la supériorité aérienne et projection puissance. En effet, si l’A330 MRTT représente bien 90 % des avions ravitalleurs exportés, depuis son entrée en service, il ne représente, en revanche, que 16% de la flotte mondiale, alors que les 450 KC-46A et KC-135 de l’US Air Force représentent, à eux seuls, 75% de la flotte mondiale.

Boeing envisage de relancer la production du C-17, dans un contexte de besoin stratégique renouvelé

Alors que la France et l’Espagne viennent de s’entendre pour préserver la ligne d’assemblage de l’A400M et en étendre les capacités, Boeing serait, de son côté, en discussion pour relancer la production du C-17 Globemaster III. Selon The War Zone, un client non identifié aurait approché le constructeur américain pour acquérir de nouveaux appareils, alors même que la chaîne de production avait été arrêtée en 2015 après la livraison du 279e exemplaire.

C-17A RAAF
C-17A de la Royal Australian Air Force- Base Amberley. Caption *** On 2 November 2015, the eighth C-17A Globemaster III transport aircraft for the Royal Australian Air Force touched down at its home of RAAF Base Amberley, completing its delivery flight from the United States. This aircraft, A41-212, is part of a two aircraft purchase that was announced by the Federal Government in 2015

Ce regain d’intérêt s’inscrit dans une dynamique plus large de reconstitution capacitaire. Le retrait partiel — ou anticipé — des forces américaines de certains théâtres, notamment en Europe et au Moyen-Orient, oblige les pays alliés à renforcer leur autonomie logistique. Or, en matière de projection stratégique, le C-17 reste sans équivalent sur le marché. Doté d’une capacité d’emport de plus de 77 tonnes, capable de déployer chars, véhicules lourds ou cargaisons critiques à intercontinentale, il demeure l’un des rares vecteurs capables de garantir une profondeur logistique sur de longues distances.

Au sein de l’OTAN, en dehors des 222 C-17 de l’US Air Force, seuls deux pays disposent de C-17 : le Royaume-Uni, avec une flotte de huit appareils, et le Canada, avec cinq unités. Pour des opérations de projection depuis l’Europe sans appui américain, cela représente une masse critique très limitée — d’autant plus que les autres moyens disponibles, comme l’A400M, n’offrent qu’une capacité d’emport de 37 tonnes en configuration standard, bien que plus souples d’emploi dans les phases tactiques.

Le C-17, pour sa part, est conçu pour la projection pure : atterrissage sur piste sommaire, chargement/déchargement rapide, compatibilité OTAN complète, rayon d’action stratégique. Il s’est imposé au fil des deux dernières décennies comme l’ossature logistique de toute opération de grande envergure menée par les États-Unis ou leurs partenaires proches.

Relancer sa production ne serait cependant pas une opération anodine. La chaîne industrielle a été démantelée, les sous-traitants réaffectés, et la configuration numérique du programme doit être entièrement revalidée pour répondre aux normes actuelles. Il faudrait également un soutien politique explicite — probablement via des commandes multiples, mutualisées ou institutionnelles (OTAN, coalition ad hoc) — pour garantir un redémarrage viable.

Il n’en reste pas moins que cette perspective en dit long sur l’évolution du paysage logistique mondial. Dans un monde où la souveraineté capacitaire devient une condition de la liberté d’action, la question n’est plus seulement de savoir quels avions de chasse seront alignés demain — mais comment, et par quoi, ils seront projetés au-delà de 5 000 km. La logistique n’est plus un arrière-plan ; elle est redevenue un facteur de puissance.