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En Bref : 7000 missiles de croisière pour les armées britanniques, le J-35A chinois à l’offensive, l’Indonésie retourne vers le KF-21 Boramae…

Comme souvent, l’actualité Défense a été particulièrement dense ces derniers jours. Si tous les sujets ne justifient pas une analyse approfondie, certains méritent néanmoins un éclairage plus appuyé tant ils illustrent des dynamiques stratégiques en cours, ou à venir.

Ainsi, à Londres, le chef d’état-major britannique a jeté un pavé dans la mare en évoquant l’ambition de doter le Royaume-Uni de 7 000 missiles de croisière, bouleversant les équilibres capacitaires conventionnels dans une logique de dissuasion renforcée. Au Salon du Bourget, Pékin a choisi de frapper les esprits en exposant le J-35A, chasseur de 5ᵉ génération destiné à l’export, alors même que l’appareil n’est pas encore officiellement intégré dans les forces aériennes chinoises.

Pendant ce temps, l’Indonésie continue d’alimenter l’incertitude stratégique en multipliant les engagements non contraignants autour de plusieurs programmes d’avions de chasse — Rafale, F-15EX, Kaan, KF-21 — dans une logique aussi bien politique qu’industrielle. Outre-Atlantique, la frégate américaine Constellation continue d’accumuler les retards et les surcharges, au point de poser la question de la capacité de l’US Navy à concevoir des navires de combat en dehors du gabarit des destroyers lourds.

Enfin, au Bourget toujours, ArianeGroup a dévoilé pour la première fois son concept de missile balistique MRBM “Deep Strike”, jetant les bases d’une capacité européenne de frappe conventionnelle de précision à très longue portée, en dehors du cadre nucléaire.

Le Royaume-Uni veut 7 000 missiles de croisière pour renforcer sa dissuasion conventionnelle

Lors d’une audition devant la commission de la Défense de la Chambre des Communes, le chef d’état-major des armées britanniques, l’Amiral Sir Tony Radakin, a déclaré que la constitution d’un stock de 7 000 missiles de croisière représentait « l’un des changements les plus importants » introduits par la récente Revue stratégique de défense britannique. Selon lui, cet arsenal conventionnel massif vise à offrir au Royaume-Uni une capacité de riposte graduée bien plus crédible face aux menaces de haute intensité, en particulier celles posées par la Russie.

typhoon missiles de croisière StormShadow
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« Nous ne sommes pas aussi létaux que nous le souhaiterions », a-t-il affirmé, avant de préciser : « si vous montez l’échelle des moyens, vous avez Storm Shadow, puis Tomahawk, et ensuite il y a un grand saut vers l’arme nucléaire. » Pour l’Amiral Radakin, l’enjeu est donc de multiplier les “rangs sur l’échelle” pour disposer de réponses efficaces avant d’atteindre le seuil nucléaire. Le chiffre de 7 000 missiles vise justement à doter les forces britanniques d’une masse critique de frappe conventionnelle, susceptible de soutenir une posture de dissuasion crédible face à un conflit majeur.

Le haut-gradé a également présenté cette décision comme une « cristallisation » des réformes qu’il juge « urgentes » à mettre en œuvre dans le cadre de la transformation de l’outil militaire britannique. Interrogé par les députés sur les mesures les plus concrètes de la revue stratégique, Radakin a clairement désigné ce programme de missiles de croisière comme la priorité numéro un des forces armées.

Selon UK Defence Journal, ces 7 000 munitions devraient combiner un stock élargi de missiles existants — comme les Storm Shadow et les Tomahawk — à de nouveaux systèmes de frappe longue portée qui pourraient être produits au Royaume-Uni dans les années à venir. Des annonces complémentaires sur les modalités d’intégration de ces armements aux plateformes de la Royal Navy et de la Royal Air Force sont attendues d’ici la fin de l’année.

Toutefois, cette ambition soulève plusieurs interrogations. Quel équilibre sera trouvé entre les différentes catégories de missiles ? Le Tomahawk, d’une portée de 2 500 km, coûte environ 4 millions de dollars pièce. Le Storm Shadow, plus abordable (environ 1,2 M€), plafonne à 500 km de portée. Quant aux drones d’attaque longue portée de type one-way, leur coût très bas (50 000 à 250 000 $) est contrebalancé par une grande vulnérabilité aux défenses adverses.

La question de l’architecture logistique est également cruciale : où et comment seront stockés ces armements ? Quels seront les volumes disponibles en état opérationnel ? Quelles plateformes les mettront en œuvre ? Autant de points clés qui conditionneront la crédibilité réelle — et non seulement symbolique — de cette montée en puissance capacitaire.

Le J-35A chinois entre en scène à l’export — mais encore sous forme de maquette

Lors du Salon du Bourget 2025, la Chine a surpris en mettant en avant non pas son chasseur léger J-10CE, récemment médiatisé suite aux tensions indo-pakistanaises, mais une maquette grandeur nature de son nouveau chasseur de 5ᵉ génération : le J-35A. Cette version terrestre du chasseur embarqué J-35, développé par Shenyang Aircraft Corporation, a été présentée comme un système de combat multi-rôle furtif destiné à concurrencer directement les F-35 américains et les avions européens de nouvelle génération.

J-35A Zhuhai air Show
J-35A au salon aéronautique de Zhuhai

Selon le South China Morning Post, cette première présentation hors d’Asie marque une étape décisive dans la stratégie d’exportation chinoise. Pékin entend ainsi positionner le J-35A comme une alternative crédible aux avions occidentaux dans les pays non-alignés ou traditionnellement clients du matériel chinois, comme le Pakistan, l’Algérie ou le Nigeria. Le modèle exposé était accompagné d’un stand explicite de l’AVIC (Aviation Industry Corporation of China), indiquant clairement son ambition d’en faire un produit d’exportation stratégique.

Cette démarche est également soutenue par des annonces concrètes : le Pakistan aurait passé commande pour 36 J-35A, selon des responsables militaires chinois cités par le Global Times. Si elle se confirme, cette commande représenterait une première pour l’aviation chinoise, qui exporterait ainsi un chasseur de 5ᵉ génération avant même son entrée en service opérationnel dans les forces aériennes chinoises — une rupture par rapport à la doctrine habituelle de Pékin, qui réservait ses dernières générations d’équipements à un usage national prioritaire.

Le positionnement du J-35A au Bourget s’inscrit dans une stratégie offensive d’AVIC pour renforcer sa visibilité sur les marchés africains, moyen-orientaux et sud-asiatiques. La maquette affichait des lignes furtives nettes, un armement embarqué en soute, une signature radar supposée réduite, et une motorisation à double réacteur offrant des performances a priori comparables au F-35A, même si aucun détail technique vérifiable n’a été présenté sur les capteurs, les liaisons de données ou les modules de guerre électronique.

Il reste toutefois de nombreuses zones d’ombre autour du programme. Aucune confirmation officielle n’a été donnée quant à une adoption prochaine du J-35A par les forces aériennes chinoises. Le J-35 embarqué, quant à lui, est en phase d’intégration à bord du porte-avions chinois Type 003, mais son calendrier d’entrée en service demeure flou. En parallèle, le J-20 de Chengdu continue de constituer le cœur de la flotte de chasse de 5ᵉ génération chinoise.

La mise en avant du J-35A à l’export, avant même qu’il ne soit intégré à la doctrine opérationnelle chinoise, semble donc davantage relever d’un pari politique et commercial : imposer une image de modernité technologique, afficher la parité symbolique avec les puissances occidentales, et prendre pied dans les négociations d’équipements stratégiques auprès d’alliés de circonstance. Reste à savoir si cette approche sera suffisante pour convaincre des armées de l’air qui, à ce niveau technologique, recherchent avant tout une garantie de maturité, de logistique, et d’interopérabilité.

Rafale, F-15EX, TAI Kaan, KF-21 Boramae : Jakarta multiplie les engagements non contraignants dans sa quête d’autonomie aérienne

Dans sa quête de modernisation de sa flotte de chasse, l’Indonésie semble avoir fait le choix d’une stratégie tous azimuts, où les engagements, lettres d’intention et accords bilatéraux se multiplient sans que des arbitrages fermes soient réellement tranchés. Si Jakarta a déjà commandé 42 Rafale à la France en deux tranches (2022 et 2023), les récentes annonces viennent brouiller davantage les pistes.

prototype kf-21 Boramae
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Le président turc Recep Tayyip Erdoğan a affirmé, à l’issue d’une rencontre bilatérale en mai 2025, que l’Indonésie avait signé un contrat pour 48 chasseurs turcs de 5ᵉ génération Kaan. Ce contrat, dont aucun détail n’a été confirmé par Jakarta, marquerait une percée majeure pour l’industrie de défense turque — si toutefois il venait à se concrétiser. Car côté indonésien, les autorités ne cessent de moduler leurs déclarations selon les interlocuteurs.

Quelques jours plus tôt, la ministre française des Armées Sébastien Lecornu avait évoqué la signature d’une lettre d’intention pour 18 Rafale supplémentaires, portant potentiellement la commande totale à 60 appareils. Dans la foulée, le ministère indonésien de la Défense a confirmé la réception de nouveaux matériels français, renforçant un partenariat stratégique de plus en plus visible entre les deux pays.

Mais la France et la Turquie ne sont pas seules à entretenir l’espoir de figurer au catalogue indonésien. La Corée du Sud a récemment réactivé, avec un accord révisé signé en juin 2025, la coopération autour du KF-21 Boramae, dont Jakarta est partenaire depuis l’origine mais dont elle n’avait jamais honoré les paiements. Selon Breaking Defense, ce nouvel accord ouvre la voie à un partage industriel plus équilibré et à une relance du programme, dont l’Indonésie pourrait bénéficier à moyen terme en matière de transferts de technologie.

Enfin, les États-Unis continuent de défendre leur offre de F-15EX. Un protocole d’accord avait été signé dès 2023 pour 36 appareils, mais aucun contrat n’a suivi. Pour tenter de convaincre Jakarta, Boeing a récemment promis que si l’Indonésie concrétisait l’achat, 85 % des composants seraient produits localement, dans une tentative claire de se repositionner face aux ambitions turques, coréennes et françaises.

F-15EX US Air Force
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Dans ce contexte, l’Indonésie apparaît comme un acteur particulièrement habile, jouant des rivalités industrielles et diplomatiques pour maximiser ses retours politiques, économiques et technologiques.

Il est donc possible que Jakarta n’ait pas pour objectif de choisir un seul modèle, mais plutôt d’assembler un éventail de chasseurs multi-origines pour couvrir ses besoins opérationnels tout en diversifiant ses sources d’approvisionnement. Ce choix pourrait lui permettre de renforcer ses partenariats internationaux, d’acquérir de l’expérience sur plusieurs technologies, et d’ancrer sa stratégie d’autonomie industrielle à moyen terme.

Frégates Constellation : surcharge, retards et doutes sur la capacité de l’US Navy à concevoir des navires intermédiaires

Présenté en 2020 comme le programme de frégates de nouvelle génération de l’US Navy, destiné à tirer un trait sur l’échec du programme Littoral Combat Ship (LCS), le projet Constellation devait permettre à la marine américaine de se rééquiper rapidement en bâtiments de combat de moyenne tonnage, capables de renforcer la présence navale dans l’Atlantique et l’Indo-Pacifique. Quatre ans plus tard, le projet inquiète de plus en plus les stratèges américains.

La première frégate de la classe, la USS Constellation (FFG-62), devait initialement entrer en service dès 2026. Or, selon une analyse récente du Royal Institution of Naval Architects, le chantier connaît des retards majeurs. En cause : une accumulation de modifications imposées par l’US Navy au design original — basé sur la frégate européenne FREMM — qui ont entraîné une surcharge de 13 %, soit environ 759 tonnes. Ce surpoids affecte directement les performances du navire (vitesse, manœuvrabilité, consommation), mais surtout son potentiel d’évolutivité future, notamment en matière de systèmes de combat et de capteurs avancés.

frégates constellation US Navy
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Selon The War Zone, cette surcharge ne serait que la partie émergée de l’iceberg. Car la structure même du programme semble révéler une incapacité croissante de la marine américaine à concevoir et piloter efficacement des programmes de navires intermédiaires, en dehors du standard des destroyers lourds de classe Arleigh Burke. Ce point est d’autant plus préoccupant que la frégate Constellation est censée constituer l’épine dorsale des forces de surface américaines à l’horizon 2040, avec un objectif de 20 unités, après les 6 déjà commandées.

Ce blocage doctrinal et industriel pourrait refléter une tendance plus profonde. Comme le souligne un rapport de l’IISS publié en mars 2025, les différences entre l’US Navy et les marines européennes ne tiennent pas tant à la qualité des plateformes qu’à leur format et leur densité capacitaire. Là où la marine américaine s’appuie sur des croiseurs (Ticonderoga) et des destroyers lourds (Arleigh Burke) comme standard, les marines européennes privilégient des destroyers plus légers ou des frégates polyvalentes, avec des compromis en termes d’endurance, d’autonomie, ou de densité radar.

Ce décalage doctrinal rend difficile l’adoption d’un design européen comme la FREMM dans le cadre strict des exigences américaines. Ce qui aurait dû être un programme d’adaptation industrielle s’est transformé en tentative de surconception, grevée par des retards structurels, une inflation des coûts et des interrogations sur la viabilité globale du projet.

Dès lors, une question se pose : l’US Navy sait-elle encore concevoir et opérer des navires de combat en dessous du gabarit des destroyers ? Le virage pris avec le programme Constellation semble indiquer que la réponse pourrait être négative, du moins dans les conditions actuelles de spécification et de gouvernance des grands programmes navals américains.

DDX Italie
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Ironie du sort, cette crise intervient alors que plusieurs marines européennes — à commencer par la Royal Navy avec son projet Type 83 ou l’Italie avec son programme DDX — envisagent de passer, elles, à des navires de surface beaucoup plus gros, flirtant avec les standards américains. Un rééquilibrage est-il en train de s’opérer ? Et si oui, ces nouveaux destroyers européens seront-ils à la hauteur des Arleigh Burke, qui restent encore aujourd’hui la référence mondiale en matière de destroyers multirôles à longue endurance ?

Deep Strike : ArianeGroup dévoile un MRBM européen au Salon du Bourget

À l’occasion du Salon du Bourget 2025, ArianeGroup a présenté pour la première fois un concept de missile balistique de portée intermédiaire (MRBM), baptisé “Deep Strike”, destiné à offrir à la France et, potentiellement, à l’Europe, une capacité de frappe de précision à longue portée intégralement souveraine. Le projet, resté discret jusqu’ici, a été révélé dans le contexte d’un regain d’intérêt stratégique pour les capacités conventionnelles de frappe en profondeur, dans un environnement où la dissuasion nucléaire ne suffit plus à couvrir tous les scénarios opérationnels.

Selon le site Hartpunkt, le missile Deep Strike s’inscrit dans une logique de complément aux forces stratégiques existantes. Avec une portée annoncée de l’ordre de 1 000 à 2 000 km, ce MRBM permettrait à la France — et à terme à ses partenaires européens — de disposer d’un outil de frappe conventionnelle capable de cibler des infrastructures critiques adverses à très longue distance, dans un laps de temps très court, et avec une faible vulnérabilité à la défense adverse.

D’après Le Monde, ce projet a été activement soutenu par la Direction générale de l’armement (DGA), avec pour objectif de constituer une filière industrielle française de missile balistique conventionnel. Le missile Deep Strike viendrait ainsi compléter les travaux menés en parallèle par l’ONERA sur les planeurs hypersoniques dans le cadre du programme V-MAX, testé pour la première fois en 2023, en apportant une solution plus simple, plus rapide à industrialiser, et surtout compatible avec une doctrine d’emploi non stratégique.

MRBM ArianeGroup
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Ce positionnement ne doit rien au hasard. Depuis la guerre en Ukraine, l’usage massif de missiles balistiques par la Russie — combiné aux difficultés rencontrées par les systèmes de défense antiaériens et antibalistiques pour intercepter ces frappes — a remis au centre du jeu la nécessité de disposer de moyens de frappe à très longue portée. Le système Deep Strike répond à cette évolution en incarnant une logique de “Prompt Conventional Strike” à l’européenne, analogue au programme américain CPS (Conventional Prompt Strike) de l’US Army.

En filigrane, ce projet traduit également une montée en puissance d’ArianeGroup sur le segment des armes stratégiques conventionnelles, historiquement occupé par MBDA. Il capitalise sur l’expertise du groupe en propulsion, en balistique et en architecture orbitale, acquise au travers des programmes Ariane 5, Ariane 6 et M51. Le missile serait lancé verticalement, probablement à partir d’un TEL (Transporteur Érecteur Lanceurs) mobile, disposant potentiellement d’un véhicule de rentrée manœuvrable (MARV) et d’un guidage inertiel de très haute précision. Son emploi pourrait se faire à partir de plateformes terrestres, voire navales, bien que cette flexibilité reste à confirmer.

Rien n’indique encore que le projet Deep Strike évoluera rapidement vers une production en série. Mais son dévoilement public, au moment où la France tente de relancer le débat sur une “autonomie stratégique conventionnelle”, envoie un signal clair. Il atteste d’une volonté industrielle de contourner l’inertie des grands programmes multinationaux, et de proposer une réponse rapide, technologique et souveraine à la fragmentation du paysage stratégique européen.

La stratégie industrielle de Rheinmetall est-elle un exemple ou un danger pour l’Europe ?

À l’occasion du Salon du Bourget 2025, le groupe allemand Rheinmetall, plus habitué du salon Eurosatory, a annoncé la signature d’un partenariat stratégique avec l’entreprise américaine Anduril, portant sur la production et la commercialisation en Europe des missiles de croisière Barracuda et des drones de combat Fury. Cette annonce a rapidement attiré l’attention, tant elle illustre une nouvelle étape dans la dynamique de diversification et d’expansion du groupe allemand.

Après la signature surprise en 2023 d’un contrat stratégique avec Lockheed Martin, portant sur la production en Allemagne de fuselages centraux pour les F-35A acquis par la Luftwaffe, il s’agit d’un nouveau signal fort. Non seulement Rheinmetall renforce ses capacités industrielles transatlantiques, mais il démontre aussi sa volonté d’accélérer encore sa transformation, dans une industrie européenne de défense en pleine recomposition.

Rheinmetall, dont les performances boursières, industrielles et commerciales dépassent aujourd’hui celles de la plupart de ses concurrents européens, entend bien s’imposer comme le nouveau leader continental de l’industrie de défense d’ici à 2030, avec un objectif de 40 Md€ de chiffre d’affaires. Cette ambition est portée par une croissance exceptionnelle depuis 2018, une stratégie d’investissement audacieuse, et une vision industrielle en rupture avec les modèles traditionnels encore largement en vigueur en France, au Royaume-Uni ou en Italie.

Souvent honni dans l’Hexagone pour son rôle d’obstruction dans le programme franco-allemand MGCS, et critiqué pour sa stratégie d’éviction progressive de KMW dans les grands projets blindés, Rheinmetall n’en incarne pas moins un modèle inédit de développement, mêlant agressivité industrielle, captation des flux transatlantiques et capacité à anticiper les mutations structurelles du marché mondial de la défense.

Mais cette stratégie, si elle s’avère objectivement efficace pour les investisseurs et le groupe industriel lui-même, sert-elle réellement les intérêts de l’Allemagne ? Et plus largement, est-elle compatible avec les enjeux d’autonomie stratégique européenne que Berlin prétend vouloir défendre ? En d’autres termes, Rheinmetall est-il le levier d’une Europe de la défense en renouveau, ou bien le cheval de Troie d’une dépendance stratégique renforcée vis-à-vis des technologies extra-européennes ?

Rheinmetall en route pour devenir le premier groupe industriel de défense européen d’ici à 2030

En septembre 2024, lors de la présentation des résultats semestriels, le CEO de Rheinmetall, Armin Papperger, affichait un large sourire. Le groupe allemand enregistrait alors la plus forte croissance de toute la base industrielle et technologique de défense (BITD) européenne depuis 2018, avec un chiffre d’affaires passé de 3,4 Md€ à 6,1 Md€ entre 2018 et 2023 — une progression de près de 80 %, à comparer avec une moyenne de 20 % pour l’ensemble du secteur en Europe, et 40 % pour le second du classement, l’italien Leonardo.

Armin Pappeger Panther Lynx
Depuis son arrivé à la tete de l’entreprise, Armin Papperger a fait progresser le Ca de Rheinmetall de plus de 120 % (2012->2025)

Cette croissance insolente autorisait le dirigeant à annoncer des prévisions particulièrement ambitieuses : 10 Md€ de chiffre d’affaires en 2024, et un objectif de 40 Md€ à l’horizon 2030, ce qui ferait de Rheinmetall, de très loin, le premier groupe industriel de défense européen, surpassant les géants établis que sont BAE Systems, Leonardo, Thales ou même Airbus Defence and Space.

Les résultats consolidés de l’exercice 2024, publiés au printemps 2025, ont confirmé ces ambitions. Le groupe a annoncé un chiffre d’affaires consolidé de 9,751 Md€, en progression de 36 % par rapport à 2023, et même de +50 % dans le seul domaine de la défense. La marge opérationnelle a connu une hausse remarquable, passant de 15 % à 19 %, tandis que le résultat brut bondissait de 918 M€ à 1,478 Md€, soit +60 % sur un an.

Les dividendes ont suivi la même trajectoire, progressant de 5,10 € à 8,70 € par action, entraînant mécaniquement une flambée du cours de l’action, passé de 750 € en février 2025 à 1 720 € début juin — une hausse de 129 % en seulement quatre mois. Une performance boursière sans équivalent parmi les grands industriels européens de défense : Leonardo (+67 %), BAE Systems (+64 %), Dassault Aviation (+51 %), Thales (+50 %) ou Airbus (en léger recul de 3 % sur la même période).

Cette progression impressionnante trouve son origine dans les performances internes du groupe et dans son positionnement stratégique. Elle reflète la dynamique de commandes en Allemagne (F-35A, munitions, reconstitution capacitaire), ainsi que les percées commerciales majeures à l’export (notamment en Italie et en Hongrie) et le repositionnement politique de l’Allemagne après la victoire de Friedrich Merz aux législatives de septembre 2024, qui a permis d’ancrer une doctrine de réarmement plus affirmée à Berlin.

Lors de la présentation des résultats 2024, Armin Papperger n’a pas réitéré publiquement l’objectif de 40 Md€ à l’horizon 2030. En revanche, il a souligné que le carnet de commandes atteignait désormais 55 Md€, en hausse de 44 % sur un an, et que le groupe anticipait pour 2025 une croissance du chiffre d’affaires comprise entre 25 % et 30 %, avec un résultat opérationnel stabilisé autour de 15,5 %, ce qui reste proche de la trajectoire de croissance moyenne de 32%/an pour atteindre un CA de 40 Md€ en 2030.

Une stratégie basée sur l’investissement industriel et les partenariats plus que sur la R&D

Les performances exceptionnelles de Rheinmetall ne sont pas uniquement le fruit d’un contexte géopolitique favorable ou d’un effet d’aubaine lié à l’augmentation des budgets de défense en Europe depuis 2022. Elles découlent d’une stratégie industrielle longuement murie, engagée dès 2012 par Armin Papperger, à son arrivée à la tête du groupe, et reposant sur une combinaison audacieuse d’anticipation capacitaire, d’investissement autonome et de diversification commerciale.

Rheinmetall KF41 Lynx
Assemblage de KF41 Lynx

Dès 2013, le groupe a lancé en fonds propres le développement du véhicule de combat d’infanterie KF41 Lynx, puis du char de combat KF51 Panther, sans soutien direct de la Bundeswehr ni commande nationale. Cette prise de risque, rare dans l’industrie européenne de défense, s’est révélée payante : en 2018, la Hongrie signait un contrat majeur pour l’acquisition de KF41, suivie en 2023 par l’Italie, avec un contrat record intégrant à la fois le KF41 et le Panther, estimé à 35 Md€, le plus important jamais signé en Europe dans le domaine des blindés lourds.

Ce succès ne constitua ni une exception, ni le résultat d’un contexte hors du commun. On retrouve en effet la même logique dans le développement, dès la fin des années 2010, de la tourelle antiaérienne Skyranger 30 et 35 mm, lancée à une époque où peu d’armées européennes considéraient encore la menace aérienne de courte portée comme une priorité. L’expérience opérationnelle du Gepard en Ukraine a changé la donne : six pays européens (Allemagne, Autriche, Danemark, Hongrie, Italie et Pays-Bas) ont désormais opté pour la Skyranger comme solution SHORAD, confirmant l’avantage technologique et opérationnel de Rheinmetall dans ce domaine.

Mais au-delà des plateformes elles-mêmes, c’est le modèle économique de l’industriel qui se démarque : là où de nombreux acteurs européens s’appuient encore massivement sur des financements publics pour leur R&D, Rheinmetall a misé sur une inversion de paradigme. Il a compris que dans le contexte actuel, la valeur stratégique à présent réside moins dans la recherche que dans la capacité à produire rapidement, à grande échelle, et en local, des équipements éprouvés et exportables.

Cette doctrine a permis au groupe de répondre efficacement à la crise des munitions déclenchée par la guerre en Ukraine. Rheinmetall a été le seul industriel européen en mesure de livrer rapidement des obus de 155 mm aux forces ukrainiennes dès les premières livraisons de systèmes occidentaux comme le Caesar, le Krab, ou le PzH-2000. Depuis, les commandes affluent. À ce sujet, le groupe a annoncé, le 3 juin 2025, avoir reçu plusieurs contrats internationaux majeurs portant sur des dizaines de milliers de munitions d’artillerie.

En parallèle, Rheinmetall a su convaincre ses clients de sa souplesse industrielle, de sa capacité à transférer des technologies et à localiser la production, là où ses concurrents européens comme KNDS (ex-KMW/Nexter) restent souvent enfermés dans une approche plus rigide, marquée par les contraintes étatiques. En Italie, c’est précisément cette force d’adaptation — sur la production locale, la sous-traitance nationale, les délais de livraison — qui a fait pencher la balance en faveur du KF41 et du Panther, face au Leopard 2A8 et au Puma pourtant officiellement soutenus par Berlin.

À travers cette stratégie, Rheinmetall ne s’est pas contenté de développer de bons produits. Il a redéfini la manière dont un industriel de défense peut croître en Europe, en se positionnant non comme un centre de R&D subventionné, mais comme un acteur autonome, agile, et résolument tourné vers le temps court de la production, sans pour autant sacrifier l’innovation produit.

Diversification, croissance externe, investissements industriels et R&D : Armin Papperger exploite au mieux les marges de manœuvre financières du groupe Rheinmetall dans une stratégie de type Startup

Les succès récents de Rheinmetall dans les domaines des blindés lourds (KF41, KF51), de l’artillerie (obusiers, munitions), ou encore de la défense antiaérienne courte portée (Skyranger), ne doivent rien au hasard. Ils sont le fruit d’une stratégie hybride — inspirée de l’univers des startups et des grandes plateformes technologiques — appliquée à l’un des secteurs les plus conservateurs qui soient : l’industrie de défense. C’est cette approche, mêlant audace, vitesse d’exécution, réinvestissement massif des résultats et acquisition ciblée d’actifs industriels ou technologiques, qui permet aujourd’hui à Rheinmetall de prétendre à une domination continentale.

Challenger 3
Le Char britannique Challenger 3 sera en grande partie équipé de composants allemands, dont le canon de 120 mm du Loepard 2A8.

L’idée-force, ici, n’est pas seulement d’innover ou de produire : c’est de croître, en réorganisant l’écosystème industriel autour de soi, par effet d’attraction, de fusion ou d’absorption. Papperger, en cela, fonctionne comme le CEO d’une licorne de la tech en phase de scalabilité. Il mise sur trois leviers : la croissance externe, la diversification technologique, et l’absorption d’entreprises hautement spécialisées dans des créneaux en tension ou en recomposition.

Dès 2019, le groupe a ainsi racheté la division blindés de BAE Systems Land UK — un mouvement passé relativement inaperçu à l’époque, mais qui permet aujourd’hui à Rheinmetall d’être l’un des rares groupes européens à maîtriser simultanément l’architecture de plateformes, l’assemblage, la motorisation et la protection active. Depuis 2020, Rheinmetall a également racheté ou investi dans plusieurs sites de production de munitions, de composants électroniques et de châssis dans toute l’Europe, consolidant un maillage industriel dense sur le Vieux Continent.

Mais le coup majeur à venir — et que Papperger n’a jamais dissimulé — serait le rachat de KMW (Krauss-Maffei Wegmann), rebaptisé KNDS Deutschland au sein de la coentreprise franco-allemande KNDS, afin de créer un mastodonte allemand unique du blindé lourd. Ce scénario, que Paris redoute publiquement depuis deux ans, semble de plus en plus probable à mesure que le rapport de forces entre Rheinmetall et KNDS France (ex-Nexter) se creuse. Alors que le groupe industriel français plafonne autour de 1 Md€ de chiffre d’affaires, une fusion Rheinmetall-KMW porterait le périmètre blindé allemand à plus de 5 Md€, instaurant un déséquilibre profond au sein de KNDS et mettant en péril l’équilibre politique du programme MGCS.

Au-delà de cette dynamique industrielle, Rheinmetall applique une stratégie de conquête par la diversification, notamment dans le numérique, la connectivité et les systèmes de commandement. En 2024, sa filiale Rheinmetall Electronics GmbH a remporté une partie du programme allemand TaWAN LBO, équivalent du programme français Scorpion. Le groupe a, à cette occasion, signé l’acquisition majoritaire (51 %) du développeur de logiciels Blackned GmbH, un acteur-clé dans la numérisation des forces terrestres, déjà impliqué dans le programme D-LBO de 1,2 Md€ de la Bundeswehr.

programme MGCS
La fusion entre Rheinmetall et KMW/KNDS Deutschland, boulverserait l’équilibre des forces au sein du KNDS et du programme MGCS

Les prises de position de Rheinmetall s’étendent aussi à l’aéronautique. L’industriel a été sélectionné pour produire une partie des cellules de F-35A commandés par la Luftwaffe dans le cadre du partenariat avec Lockheed Martin, et il a remporté la conception du futur simulateur des C-390 d’Embraer pour l’aviation néerlandaise. Le groupe a également signé un partenariat technologique avec la société suisse Auterion pour développer de nouveaux systèmes embarqués pour drones, dans une logique de convergence civile+militaire.

Enfin, Rheinmetall a officialisé en mai 2025 la création du Rheinmetall Space Cluster, une entité dédiée aux technologies spatiales de défense et de résilience. Si le périmètre reste flou, cette annonce vient confirmer que le groupe entend ne se fermer aucun secteur à forte croissance stratégique.

Des capacités à produire, mais des technologies souvent américaines ou israéliennes

Dès lors, on comprend que les ambitions évoquées par Armin Papperger, d’atteindre un chiffre d’affaires de 40 Md€ en 2030 — soit une progression x10 en seulement huit ans — résultent de l’application stricte des mêmes stratégies de croissance que celles appliquées ces dernières années par les grands groupes de la Tech mondiale. Or, ce positionnement est singulier à double titre : d’une part, pour une grande entreprise de défense ; d’autre part, pour un groupe centenaire, fondé en 1889.

Pour autant, cette stratégie n’est pas sans risques, ni pour l’entreprise elle-même, ni — surtout — pour l’autonomie stratégique allemande et européenne. En effet, pour soutenir et donner corps à ces objectifs, Rheinmetall ne peut pas s’appuyer sur un marché entièrement vierge ou sur une demande émergente comme ce fut le cas pour la Tech. Même si les besoins en matière d’équipements de défense vont sensiblement croître en Europe et dans le monde dans les années à venir, sous l’effet de l’augmentation des budgets militaires nationaux, les marchés sur lesquels Rheinmetall se positionne sont déjà occupés par des acteurs disposant d’une avance technologique, industrielle et commerciale significative.

Anduril Fury programme CCA US Air Force
Présentation du drone de combat Fury d’Anduril Technologies pour le programme CCA de l’USAF

Autrement dit, personne n’attend spécifiquement le KF51 Panther sur le marché des chars de bataille, et pas davantage les nouveaux produits et équipements que le groupe entend introduire dans les mois et années à venir. En outre, même si Rheinmetall dispose d’importantes capacités d’investissement, les délais de développement technologique nécessaires pour atteindre les standards des leaders existants seraient tels qu’ils risqueraient de compromettre la stratégie de croissance ambitieuse du groupe.

C’est pourquoi Rheinmetall a fait le choix, pour pénétrer ces marchés hautement compétitifs, de s’appuyer sur des partenariats existants avec des acteurs technologiquement matures, voire dominants dans leur domaine. Parfois, ces partenariats prennent la forme de prises de participation, comme ce fut le cas avec Blackned GmbH. Mais dans la majorité des cas, il s’agit de coentreprises ou de licences croisées, où Rheinmetall devient le relais industriel local d’une technologie conçue ailleurs.

Ce modèle a trouvé sa matrice avec la coentreprise EuroSpike GmbH, qui rassemble Rheinmetall (40 %), Diehl Defence (40 %) et l’Israélien Rafael (20 %), pour produire et commercialiser les missiles antichars Spike en Europe. EuroSpike a connu un succès massif : plus de la moitié des forces terrestres européennes ont opté pour le Spike ces quinze dernières années, faisant du missile un standard de facto dans plusieurs pays de l’OTAN. Mais lorsque la Russie a lancé son offensive contre l’Ukraine, en février 2022, les armées européennes détentrices du Spike se sont trouvées dans l’incapacité de transférer leurs stocks aux forces ukrainiennes — l’État israélien, propriétaire de la technologie, s’y opposant formellement.

C’est ici que se cristallise la faiblesse de ce modèle. En dépit de la localisation industrielle, du transfert de savoir-faire et du packaging européen, la propriété intellectuelle des équipements produits n’appartient pas à Rheinmetall, ni au Bundestag, et pas davantage à leurs clients européens. Elle reste dans les mains de ses partenaires étrangers — souvent américains ou israéliens — et de leurs gouvernements respectifs, qui conservent le pouvoir de restreindre ou d’interdire certaines applications, exportations ou intégrations opérationnelles.

Eurospike estonie
Lancement d’un missile antichar Eurospike en Estonie.

Cette architecture de croissance, si elle est performante à court terme, comporte donc une fragilité stratégique majeure. Elle donne l’illusion d’un leadership industriel européen, mais fait l’impasse sur la maîtrise de certaines briques technologiques critiques. Pire : elle place les chaînes de valeur industrielles européennes à la merci d’arbitrages politiques extérieurs, notamment en provenance de Washington ou de Jérusalem, dont les priorités stratégiques coïncident de moins en moins avec celles des Européens.

Et pourtant, cette logique de coentreprise constitue aujourd’hui l’un des piliers du développement de Rheinmetall. Outre EuroSpike, le groupe a multiplié les accords du même type, comme celui récemment signé avec Anduril Industries autour des missiles Barracuda et des drones Fury, ou encore avec Lockheed Martin dans le cadre de la production de fuselages de F-35A pour la Luftwaffe, et d’une plateforme LRM basée en grande partie sur la technologie HIMARS, qui n’aurait d’allemande que le nom. À chaque fois, Rheinmetall joue le rôle d’intégrateur, d’industriel assembleur de facilitateur de production locale et d’agent commercial en Europe — mais pas celui d’architecte ou de concepteur initial.

Une telle dépendance est d’autant plus problématique qu’elle se développe dans un contexte géopolitique marqué par une volatilité croissante des alliances. Les États-Unis, sous Donald Trump, ont déjà démontré leur volonté de conditionner leur soutien militaire et technologique à des engagements politiques. Quant à Israël, son opposition à la fourniture de Spike à l’Ukraine montre que les alliances technologiques ne peuvent pas se substituer à une autonomie de décision politique.

Dans ce contexte, on peut légitimement s’interroger : en apparaissant comme le futur champion industriel de la défense européenne, Rheinmetall ne risque-t-il pas de verrouiller davantage encore la dépendance stratégique du vieux continent vis-à-vis de technologies extra-européennes ?

Conclusion

On le voit, en bien des aspects, la stratégie industrielle et commerciale appliquée par le groupe allemand Rheinmetall pour atteindre une position dominante au sein de la BITD européenne dans les cinq années à venir est singulière — et en certains points, remarquable. En moins d’une décennie, le groupe de Düsseldorf est passé du statut d’équipementier ou de partenaire secondaire de KMW à celui de prétendant crédible au leadership européen en matière de défense terrestre.

Ce virage, amorcé sous l’impulsion de son CEO Armin Papperger, repose sur une combinaison efficace : capacité d’anticipation, prise de risque sur fonds propres, croissance externe ciblée, réactivité aux crises (comme celle des munitions), et alignement stratégique avec les dynamiques d’accroissement des budgets de défense.

Là où de nombreux industriels européens sont restés dans une logique de dépendance à la commande publique, Rheinmetall a prouvé que l’audace entrepreneuriale pouvait encore porter dans un secteur aussi normé que celui de l’armement, et que la production restait une composante clé de l’activité et de la marge, dans un secteur obnubilé par la R&D depuis plusieurs décennies..

usine rheinmetall weeze F-35
L’unise Rheinmetall de Weeze, en Allamgne, produira la partie centrale du fuselage du F-35

En cela, Papperger a importé dans l’industrie de défense des codes venus du monde de la Tech : agilité, cycles courts, obsession de la croissance, et stratégie d’absorption des acteurs complémentaires. Il a su positionner Rheinmetall comme acteur-pivot de la reconstruction des capacités européennes, de l’artillerie au numérique embarqué, jusqu’à l’aéronautique militaire et désormais le spatial.

Mais ce succès a un revers. Car cette trajectoire repose aussi sur une dépendance croissante à des technologies étrangères — essentiellement américaines et israéliennes — intégrées via des joint-ventures, des accords de licence, ou des coentreprises asymétriques. Ce modèle, redoutablement efficace pour conquérir des marchés et s’imposer industriellement, pourrait s’avérer dangereux pour l’autonomie stratégique de l’Europe, si aucune stratégie de réappropriation technologique n’est menée en parallèle.

Plus grave encore : cette dépendance technologique est rendue invisible par la puissance industrielle et la croissance éblouissante de Rheinmetall. Elle se cache derrière des chiffres de production flatteurs, des hausses boursières spectaculaires et des carnets de commandes impressionnants. Mais elle fragilise, dans les faits, la capacité européenne à décider seule — et à agir seule — dans un contexte stratégique où les alliances deviennent de plus en plus conditionnelles.

Rheinmetall peut-il évoluer vers un modèle plus souverain, à l’image de ce qu’ont réussi des industriels sud-coréens ou turcs ces dernières années, en internalisant progressivement des technologies initialement sous licence ? Ou bien restera-t-il dans une logique de développement industriel dépendant de partenaires extérieurs, renforçant ainsi un modèle européen de défense technologiquement sous-traité ?

C’est là toute la question. Une chose est certaine : le succès de Rheinmetall interroge. Non seulement sur la manière dont on peut réindustrialiser rapidement un acteur de défense en Europe, mais aussi sur les choix de fond à effectuer pour préserver la cohérence et la souveraineté de cette renaissance industrielle. L’Europe peut-elle se permettre de confier son avenir stratégique à un groupe dont la force de frappe productive est réelle, mais dont la liberté d’action technologique reste, pour une part non négligeable, sous tutelle ?

Que restera-t-il des armées américaines après Trump face la Chine ?

Depuis la fin de la guerre froide, les armées américaines ont largement dominé la scène militaire mondiale, tant par leur budget que par leur technologie et leur capacité à intervenir rapidement sur l’ensemble du globe. Pourtant, derrière cette façade de puissance, une fragilité structurelle est venue s’installer au sein du Pentagone, à mesure que les échecs programmatiques, les dérives budgétaires, les réorientations doctrinales et les ruptures stratégiques se sont multipliés au fil des années.

Cette fragilité, qui puise ses racines bien avant le mandat de Donald Trump, a fini par produire une forme d’instabilité de fond dans la planification militaire américaine, comme en témoigne l’impressionnante liste de programmes arrêtés, annulés ou profondément remaniés : hélicoptères FARA et Comanche, destroyers Zumwalt, programme OMFV, modernisation du M1A2 SEPv4, ou encore le programme de drone armé MQ-25 partiellement redimensionné.

Ces échecs ne sont pas seulement des erreurs d’ingénierie : ils témoignent d’une difficulté croissante à construire une vision stratégique cohérente et stable dans la durée, condition pourtant indispensable pour maintenir la supériorité militaire sur les plans technologique, capacitaire et opérationnel.

Cette instabilité s’est d’ailleurs manifestée jusque dans les programmes pourtant menés à leur terme, mais à des conditions particulièrement problématiques. Le F-35, programme de chasseurs multirôle considéré comme le plus ambitieux de l’histoire militaire américaine, en est un exemple frappant : initialement prévu pour remplacer une large gamme d’appareils dans les forces aériennes américaines et alliées, il a vu ses coûts exploser, ses performances contestées, et ses délais démultipliés.

Il en va de même pour le programme Sentinel (remplaçant les ICBM Minuteman III), la frégate Constellation ou encore les nouveaux sous-marins de classe Columbia : tous partagent le même symptôme d’un écart croissant entre les ambitions affichées et les capacités réelles à les mettre en œuvre, tant du point de vue industriel que budgétaire.

C’est dans ce contexte déjà fortement fragilisé que le retour de Donald Trump à la présidence américaine, en janvier 2025, vient injecter un nouveau facteur d’incertitude. La construction du budget 2026 des armées américaines, pilotée par la Maison-Blanche et transmise au Pentagone, en offre une illustration spectaculaire : derrière les annonces de hausse budgétaire impressionnante (+15 % sur le volet défense, soit 960 Md$), on observe des arbitrages d’une radicalité inédite, des renoncements massifs, des contradictions internes, et surtout, une opacité de méthode qui déroute jusqu’aux représentants républicains du Congrès.

Le contraste avec la Chine ne saurait être plus brutal. Alors que Pékin déroule, année après année, une planification militaire cohérente, progressive et résolue, les États-Unis semblent, eux, s’enfoncer dans une spirale d’improvisation stratégique. Comme le soulignait Meta-Défense dans un article d’août 2024 intitulé “Le Pentagone, machine à perdre face à la Chine”, « l’accumulation des revers programmatiques et le brouillard doctrinal dans lequel baignent les armées américaines accentuent leur vulnérabilité face à une puissance chinoise qui n’a, elle, jamais perdu de vue son objectif stratégique principal : supplanter les États-Unis dans le rôle de puissance militaire dominante du XXIe siècle ».

Loin de représenter une simple inflexion de la trajectoire militaire américaine, le projet de budget 2026 présenté par l’administration Trump pourrait bien constituer une rupture profonde, voire une déstructuration silencieuse du modèle militaire américain lui-même. De l’US Air Force à l’US Navy, en passant par l’US Army et les alliances structurantes dans le Pacifique, c’est l’ensemble de l’architecture stratégique américaine qui se retrouve mise sous tension, dans un contexte international marqué par une instabilité croissante, des conflits interétatiques majeurs impliquant plusieurs puissances nucléaires, et la montée en puissance progressive — mais méthodique — de la Chine.

C’est à l’analyse de cette rupture que le présent article se consacre, en retraçant la logique du budget 2026, ses arbitrages les plus significatifs, ses effets politiques et industriels, et la recomposition stratégique qu’il pourrait bien précipiter… au profit d’un adversaire patient, mais implacable.

Un budget 2026 de rupture des armées américaines : plus massif… mais plus chaotique que jamais

Annoncé en avril 2025 par la Maison-Blanche, le projet de budget de défense des États-Unis pour l’année fiscale 2026 (qui débute en octobre) a immédiatement provoqué un vif débat au sein de la communauté stratégique américaine. En façade, ce budget constitue un effort sans précédent depuis la guerre froide : à hauteur de 960 milliards de dollars pour le seul Département de la Défense — soit une hausse de plus de 15 % par rapport à 2025 —, il marque un retour en force de la logique de puissance par l’investissement militaire.

Trump F-47
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Le président Trump, dans un discours prononcé depuis la base navale de Norfolk le 12 avril 2025, a présenté ce budget comme « l’outil de reconstruction le plus ambitieux jamais alloué à l’outil militaire américain depuis l’effondrement de l’Union soviétique ». Une enveloppe supplémentaire de 150 milliards est en effet prévue pour financer une nouvelle génération de programmes, parmi lesquels figurent le chasseur de 6ᵉ génération F-47, le bouclier antimissile Golden Dome, les systèmes hypersoniques ou les capacités de guerre électronique et spatiale avancées.

À première vue, ce budget semble donc répondre à une double logique : d’une part, relancer l’industrie de défense américaine pour stimuler l’emploi, les investissements et l’innovation ; d’autre part, adresser les menaces croissantes perçues autour du globe, notamment face à la Chine, à l’Iran ou à la Russie. Mais dès la transmission du projet au Congrès, les premières failles ont émergé. Comme l’a souligné l’International Institute for Strategic Studies dans une analyse publiée le 16 mai 2025, « la structure du budget FY2026 révèle une profonde contradiction entre ses objectifs affichés et les moyens réellement déployés pour y parvenir ».

En effet, les arbitrages transmis par l’exécutif et consolidés par le Pentagone ont mis en lumière une série d’impasses surprenantes, qui interrogent sur la cohérence réelle de la trajectoire capacitaire.

Plusieurs programmes jugés structurants par les forces armées américaines sont tout simplement absents du budget 2026 : aucun destroyer Arleigh Burke, pourtant pilier de la défense aérienne de zone et de la projection maritime ; aucune frégate Constellation, censée renouveler les capacités de présence océanique dans les zones contestées ; aucun sous-marin nucléaire d’attaque de classe Virginia, pourtant clef de voûte de la posture dissuasive sous-marine américaine dans l’Atlantique et le Pacifique. Cette absence a été dénoncée par plusieurs sénateurs lors des auditions parlementaires, comme le souligne Defense News.

La même logique de désarticulation se retrouve dans l’US Air Force. Alors que celle-ci voyait sa priorité confirmée sur les programmes de nouvelle génération comme le F-47, le B-21 Raider ou le programme CCA (Collaborative Combat Aircraft), le projet de budget propose de réduire de moitié le nombre de F-35A commandés par rapport à 2025 : seulement 24 unités sont prévues en FY2026, contre 48 l’année précédente, comme le rapporte Defense News. Cette réduction n’est pas anodine : elle compromet la soutenabilité industrielle du programme, alourdit le coût unitaire des appareils, et met en péril les objectifs d’équipement de l’USAF sur la prochaine décennie.

chantiers navals Arliegh burke
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Autre décision particulièrement contestée : l’annulation du programme E-7 Wedgetail, au profit des E-2D Hawkeye. Ce choix, révélé par The War Zone, implique un recul net des capacités de commandement aéroporté de l’USAF.

Enfin, dans l’US Army, le programme M10 Booker — un blindé léger d’appui à l’infanterie — a été annulé quelques semaines avant sa mise en production, comme confirmé par l’U.S. Army et Defense News.

À ce stade, il convient de rappeler que l’ensemble de ces décisions ne sont pas définitives : elles correspondent à la version du budget transmise par l’exécutif au Congrès, validée par le Pentagone, mais qui doit encore faire l’objet d’une phase de réconciliation entre les deux chambres. Le Congrès détient, en dernier ressort, le pouvoir de réinscrire certains programmes, de réallouer les crédits ou d’amender les arbitrages initiaux. Néanmoins, la violence du déséquilibre initial, la désynchronisation manifeste entre intentions affichées et réalités budgétaires, ainsi que l’absence de ligne directrice lisible, traduisent une rupture de gouvernance profonde, dont les conséquences iront bien au-delà du seul exercice 2026.

Dans un moment où la cohérence stratégique et industrielle des grandes puissances devient un facteur clef de résilience face aux conflits de haute intensité, ce type de désarticulation risque de produire des effets cumulatifs déstabilisants. En cela, le budget 2026 pourrait bien marquer un tournant, non dans la relance des armées américaines, mais dans leur entrée dans une ère d’incertitude structurelle aggravée.

Coup de frein ou virage brutal ? Une remise en question des piliers capacitaires

Si le budget 2026 présenté par l’exécutif américain traduit une volonté affichée de relance stratégique, ses déclinaisons concrètes dessinent une trajectoire très différente lorsqu’on l’analyse à l’échelle des trois grandes forces armées. Derrière les effets d’annonce, la cartographie capacitaire qui en découle suggère un rééquilibrage brutal, souvent à contre-courant des dynamiques engagées au cours des dernières années.

En réalité, c’est tout un socle de programmes majeurs, parfois qualifiés de “piliers de transformation”, qui se retrouve frappé de remise en question ou d’éviction partielle. L’effet cumulé de ces décisions, qu’elles soient assumées ou implicites, produit une désarticulation profonde du modèle capacitaire américain, au moment même où les adversaires stratégiques — Chine en tête — s’inscrivent, eux, dans des trajectoires de consolidation technologique continue.

US Air Force : une visibilité réduite et des choix structurellement fragilisants

Le cas de l’US Air Force illustre, peut-être mieux que tout autre, l’ambiguïté stratégique du budget 2026. En surface, tout laisse penser à une force priorisée : les grands programmes d’innovation — F-47, CCA (Collaborative Combat Aircraft), B-21 Raider — sont réaffirmés, bénéficiant d’un financement soutenu, avec des perspectives d’industrialisation accélérée. Pourtant, derrière cette façade futuriste, plusieurs reculs majeurs viennent remettre en cause l’équilibre capacitaire de court et moyen terme.

F-35A US Air Force
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La division par deux du nombre de F-35A commandés pour l’année 2026 en est l’exemple le plus frappant. D’après l’analyse de Defense News publiée le 12 juin 2025, seuls 24 exemplaires de la version Air Force du F-35 seraient commandés cette année, contre 48 en 2025, soit un retour à des cadences de commande jamais vues depuis la phase initiale du programme. Cette décision aura des effets multiples.

Sur le plan industriel d’abord : Lockheed Martin, maître d’œuvre du programme, devra adapter à la baisse ses cadences de production sur la ligne de Fort Worth, ce qui signifie un allongement du cycle unitaire et donc une hausse mécanique du coût par appareil. Sur le plan capacitaire ensuite : le ralentissement du renouvellement de la flotte de chasseurs multirôle va accroître la pression sur les cellules anciennes (F-15C/D, F-16 Block 40), dont la disponibilité baisse structurellement. Enfin, sur le plan partenarial : la baisse de la part américaine dans les commandes pourrait fragiliser la confiance des partenaires étrangers qui, aujourd’hui, comptent sur l’ancrage industriel et stratégique américain pour sécuriser leur propre engagement dans le programme.

À cette fragilisation quantitative s’ajoute une inflexion technologique encore plus problématique : l’éventuelle annulation du programme E-7 Wedgetail, au profit d’un recours intérimaire au E-2D Hawkeye. La décision, rapportée par The War Zone le 12 juin 2025, a été reçue avec incompréhension par nombre d’analystes, tant elle s’éloigne des standards contemporains en matière de commandement et de contrôle aéroporté. Initialement destiné à remplacer les antiques E-3 Sentry, le Boeing E-7 Wedgetail offrait un compromis pertinent entre technologie, endurance et coût, basé sur une cellule éprouvée (le 737 NG) et un radar AESA puissant.

Son abandon potentiel au profit du Hawkeye — un appareil plus léger, moins autonome, doté de capacités radar et de traitement très inférieures — marque un recul net dans les standards de surveillance aérienne avancée, à rebours des dynamiques chinoises avec les KJ-500, ou même russes avec l’A-100. Pire, ce choix réduit fortement l’interopérabilité et la robustesse du réseau de commandement multi-domaines, l’un des piliers annoncés de la stratégie de modernisation américaine.

À travers ces deux décisions — contraction des livraisons F-35A et recul capacitaire en matière d’AWACS —, l’US Air Force voit sa posture opérationnelle immédiate affaiblie, alors même qu’elle devait constituer l’épine dorsale de la projection stratégique américaine dans l’Indo-Pacifique. Il ne s’agit pas ici d’un simple réajustement budgétaire : c’est un véritable virage doctrinal implicite qui se dessine, sans débat public, sans cadrage stratégique formel, et sans ligne de continuité perceptible avec les orientations précédentes.

US Navy : des ambitions navales sans leviers concrets

La situation de l’US Navy relève, quant à elle, de la schizophrénie stratégique. D’un côté, le président Trump multiplie les déclarations martiales sur la nécessité de “reconstruire une marine de combat à la hauteur des défis du XXIe siècle”, avec l’objectif déclaré de porter la flotte à 355 bâtiments de combat d’ici 2035. De l’autre, le budget 2026 ne contient la commande d’aucun des trois piliers industriels nécessaires à la réalisation de cet objectif : ni destroyers de classe Arleigh Burke Flight III, ni frégates Constellation, ni sous-marins nucléaires d’attaque de classe Virginia.

SSn Virginia construction
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Cette absence a été dénoncée avec virulence par plusieurs sénateurs lors des auditions budgétaires. Le sénateur républicain Dan Sullivan, membre influent du Senate Armed Services Committee, a ainsi déclaré le 16 juin dans Defense News : « Comment prétendre reconstruire la Navy tout en ne commandant aucun bâtiment en 2026 ? Ce n’est plus de l’incohérence, c’est de l’abandon masqué ».

Au-delà du signal stratégique désastreux envoyé aux alliés comme aux compétiteurs, cette absence de commandes soulève une question urgente de pérennité industrielle. Le secteur naval militaire américain repose sur un nombre limité de chantiers spécialisés — notamment Huntington Ingalls pour les destroyers et sous-marins, Fincantieri Marinette Marine pour les frégates.

Ces structures industrielles ne peuvent survivre à une année blanche sans revoir à la baisse leurs effectifs, voire ralentir leurs chaînes. Dans un environnement tendu sur l’emploi technique et la compétence qualifiée, ces à-coups budgétaires risquent d’endommager durablement la résilience de la supply chain, déjà fragilisée par les cycles erratiques des années précédentes.

Par ailleurs, cette discontinuité capacitaire vient ruiner les efforts déployés depuis 2020 pour reconstruire une architecture cohérente de présence et de supériorité navale dans les zones contestées. En particulier, la frégate Constellation, censée incarner une réponse intermédiaire aux stratégies A2/AD chinoises, voit son horizon de livraison repoussé d’autant. Or, pendant ce temps, la Chine continue de livrer à cadence soutenue ses destroyers Type 055 et Type 052D, ses frégates Type 054A/D et ses sous-marins de nouvelle génération, dans un effort concerté de domination navale régionale.

US Army : le maintien apparent d’un cap… entamé de l’intérieur

Par contraste, l’US Army semble relativement épargnée par les coupes et les discontinuités visibles dans l’USAF ou la Navy. Les trois programmes structurants lancés depuis la publication du rapport “Army Modernization Strategy” de 2019 — à savoir le FLRAA, l’OMFV et le char de combat M1E3 — voient leur financement maintenu, selon les documents préparatoires consultés par Defense News. Il serait toutefois hâtif d’y voir la traduction d’une stabilité stratégique. En réalité, le budget 2026 envoie un signal ambigu aux forces terrestres : on maintient les projets lourds, mais on sabre sans préavis dans les capacités intermédiaires, comme l’a illustré l’abandon du M10 Booker.

M10 Booker
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Le M10 Booker, aussi appelé Mobile Protected Firepower (MPF), était conçu pour offrir un appui-feu direct à l’infanterie légère dans des environnements dégradés ou urbains. Sa production industrielle devait démarrer courant juillet 2025, après une série d’essais validés avec succès sur le plan technique. L’annonce officielle de son annulation, intervenue le 11 juin sur Army.mil, a pris de court les industriels comme les unités concernées. Aucun successeur n’est pour l’instant annoncé.

Pour de nombreux observateurs, cette décision constitue moins un arbitrage technologique qu’un indicateur de la volatilité doctrinale actuelle. En renonçant à une capacité conçue comme réponse à l’expérience syrienne et urbaine en général, l’US Army semble adopter un prisme binaire : soit la haute intensité inter-étatique mécanisée, soit l’ultra-mobilité aérotransportée — sans solution intermédiaire.

Or, cette polarisation doctrinale, combinée à la volatilité des choix d’équipement, pose une double menace : d’un côté, l’équipement des unités opérationnelles devient imprévisible, et donc peu optimisable ; de l’autre, l’écosystème industriel perd en confiance et en visibilité. L’industrie terrestre américaine, dominée par General Dynamics et BAE Systems, peut difficilement supporter des cycles de validation/dévalidation aussi courts, sans conséquences sur l’emploi et la R&D.

Une stratégie de pression budgétaire sur le Congrès ?

Au fil des auditions parlementaires consacrées à l’examen du budget 2026 de la défense, un soupçon récurrent s’est imposé parmi les membres des commissions armées du Sénat et de la Chambre des représentants : celui d’une manœuvre délibérée de l’administration Trump visant à transférer au Congrès l’arbitrage final — et le coût politique — des déséquilibres budgétaires constatés. Ce soupçon ne repose pas sur des insinuations diffuses, mais sur une mécanique institutionnelle bien connue à Washington, que l’équipe du président semble avoir portée à son degré le plus cynique.

Le mécanisme repose sur une distinction fondamentale : alors que l’administration fédérale, lorsqu’elle soumet un projet de budget, est tenue par les plafonds fixés par les accords budgétaires précédents — notamment ceux issus du Budget Control Act et de ses adaptations —, le Congrès, lui, une fois sa session engagée, dispose d’une plus grande latitude pour réévaluer certaines enveloppes, introduire des crédits complémentaires ou réaffecter des ressources.

Congrès américain Comité des forces armées du sénat
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En clair, le président et ses conseillers peuvent proposer un budget volontairement sous-calibré ou partiellement tronqué, en espérant que les parlementaires, soucieux de protéger leurs intérêts stratégiques ou industriels, viendront eux-mêmes réinjecter les crédits manquants au cours de la reconciliation phase, sans que la Maison-Blanche n’ait à en porter la responsabilité formelle.

C’est précisément cette logique que dénoncent de nombreux élus — y compris au sein du camp républicain, pourtant majoritaire dans les deux chambres. Car la structure du budget transmis est truffée d’impasses manifestes : absence de commandes navales, réduction drastique du F-35A, retrait du M10 Booker, vide capacitaire en matière d’AWACS.

Ces manques sont si massifs et si nombreux qu’il paraît peu plausible qu’ils résultent uniquement d’arbitrages techniques ou budgétaires. Comme le rapportait Breaking Defense le 10 juin 2025, plusieurs parlementaires voient dans ce déséquilibre programmé « une stratégie de provocation budgétaire destinée à forcer les chambres à se substituer à l’exécutif dans la reconstitution des équilibres capacitaires ».

Une telle stratégie présente plusieurs avantages pour l’exécutif. D’abord, elle permet de préserver une posture politique de rigueur ou de priorité affichée — en maintenant un cadrage budgétaire conforme aux plafonds fixés, tout en affichant un soutien visible à certains programmes phares. Ensuite, elle reporte sur les parlementaires le poids des décisions politiquement sensibles : rétablir un programme supprimé, en supporter le coût, et assumer les critiques. Enfin, elle crée un effet de décalage dans le temps : les arbitrages les plus structurants ne seront véritablement finalisés qu’au terme des négociations inter-chambres, bien après la phase d’exposition médiatique initiale.

Mais cette tactique n’est pas sans risques. Car à force de jouer la provocation, l’exécutif a provoqué une levée de boucliers inédite — y compris chez des sénateurs et représentants issus des bastions trumpistes. Dans les États où l’économie locale est fortement liée à l’industrie navale, aéronautique ou terrestre, les élus républicains se retrouvent dans une impasse : comment soutenir un président dont les arbitrages menacent directement l’emploi, les commandes et l’outil industriel de leur territoire, sans apparaître en contradiction avec leurs engagements de terrain ?

Lancement LCS N°7 USS Detroit Marinette Shipyard
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Comme l’a souligné le sénateur républicain Thom Tillis lors d’une audition houleuse le 11 juin, « si on laisse ce budget passer en l’état, on peut dire adieu aux capacités industrielles de Newport News, de Marinette et de Bath… et donc à la souveraineté navale américaine pour la décennie à venir ».

Cette situation génère des fractures de plus en plus visibles entre le sommet de l’exécutif et les échelons intermédiaires du pouvoir républicain. Car si Donald Trump conserve une emprise forte sur sa base militante, nombre d’élus, eux, sont rattrapés par la complexité des arbitrages concrets. Ils doivent répondre à des syndicats d’ouvriers de l’armement, à des sous-traitants régionaux, à des maires et gouverneurs préoccupés par les pertes d’activité — tous impactés par les décisions de coupe sèche, en contradiction avec le discours global de “renaissance stratégique”.

Plus encore, ce décalage suscite une inquiétude plus profonde : celle d’une instrumentalisation du budget de défense comme outil de positionnement politique à court terme, sans cohérence stratégique réelle. En transférant la charge des arbitrages les plus impopulaires au Congrès, tout en surfinançant les programmes emblématiques portés par la présidence — Golden Dome, F-47, infrastructures d’essai hypersoniques —, l’exécutif semble poursuivre une logique de “budgétisation symbolique”, où l’impact médiatique immédiat prime sur la solidité capacitaire et industrielle du long terme.

Dans un système aussi interdépendant que celui du complexe militaro-industriel américain, cette volatilité calculée est potentiellement destructrice. Elle brouille les signaux envoyés aux partenaires industriels, incite à la prudence, freine les investissements, retarde les recrutements, et désorganise la planification opérationnelle des armées. Elle alimente aussi une forme de méfiance croissante au sein même du Pentagone, où plusieurs officiers auditionnés ont, à demi-mot, exprimé leur malaise face à la brutalité et l’opacité des arbitrages. Defense News en a notamment relayé plusieurs extraits au lendemain d’une session jugée “très tendue”.

Ainsi, loin d’être une simple bataille technique entre branches du pouvoir, le processus budgétaire de 2026 s’est transformé en bras de fer idéologique, où la gouvernance de la puissance militaire américaine devient un objet de tension et de clivage interne. Et pendant que les États-Unis s’embourbent dans ces luttes de pouvoir, leurs adversaires, eux, poursuivent imperturbablement leurs trajectoires.

Une dérive politique : les “programmes Trump” surfinancés au détriment des autres

À mesure que l’on décortique les lignes budgétaires du projet de loi de finances 2026 présenté par l’administration Trump, une constante s’impose : les arbitrages semblent systématiquement privilégier les programmes emblématiques relancés ou réinterprétés par le président, aux dépens de ceux hérités de ses prédécesseurs ou portés par les états-majors.

Trump Golden dome
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Cette préférence structurelle ne relève pas de la coïncidence, tant elle apparaît dans tous les domaines : aérien, antimissile, spatial, naval. À tel point que plusieurs analystes américains parlent désormais d’une “présidentialisation symbolique” de la planification militaire, dans laquelle les grands programmes sont moins choisis pour leur pertinence stratégique que pour leur valeur de communication et leur potentiel d’identification politique.

Le cas le plus spectaculaire est sans doute celui du système Golden Dome. Présenté comme une réponse à la multiplication des menaces balistiques et hypersoniques, ce programme de bouclier national — qui emprunte son nom de manière assumée à la terminologie israélienne (Iron Dome, David’s Sling) — concentre à lui seul toutes les caractéristiques d’une opération politique.

Lancé officiellement début 2025, à peine deux mois après l’entrée en fonction du président Trump, le programme était encore, début mars, au stade des études de concept. Aucun démonstrateur fonctionnel, aucune chaîne industrielle dédiée, aucun consortium structuré, aucun cadrage doctrinal consolidé.

Et pourtant, selon les documents budgétaires transmis au Congrès et analysés par le département de la Défense dans un communiqué du 15 mai, ce projet reçoit une allocation de 25 milliards de dollars dès l’exercice 2026 — soit l’équivalent du budget militaire total de l’Espagne, ou encore 14 fois le financement fédéral alloué au programme Columbia (nouveaux SNLE) à son lancement.

Cette somme est d’autant plus déconcertante qu’elle représente près de 15 % de l’enveloppe supplémentaire de 150 milliards allouée aux nouveaux programmes — un poids écrasant pour un projet dont les bases technologiques, industrielles et stratégiques sont encore incertaines. Pire encore : selon l’analyse de l’IISS du 16 mai 2025, « cette affectation budgétaire, disproportionnée au regard de la maturité du projet, risque d’alimenter des dépenses précipitées, mal structurées et inefficaces, faute d’un écosystème prêt à absorber une telle injection de capital ». De nombreux observateurs s’inquiètent à ce titre d’un “effet Solyndra militaire” : une consommation massive de ressources, sans résultats concrets, sur fond de favoritisme politique.

Autre cas emblématique : la relance à marche forcée du programme NGAD (Next Generation Air Dominance), désormais centré autour du F-47, désignation attribuée à l’appareil développé par Boeing et officiellement sélectionné comme vainqueur du programme. Ce projet de chasseur de 6ᵉ génération avait été conjointement développé par Boeing et Lockheed Martin au cours de la décennie 2010-2020, avant que le prototype de Boeing ne soit préféré à celui de son concurrent.

F-47 et YFQ-42A / YFQ-44A vs F-22, F-35A, F-16 et F-15A USAF
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Toutefois, du fait de son coût unitaire estimé à plus de 200 millions de dollars — soit près du double d’un F-35A —, l’US Air Force, sous l’autorité du Secrétaire Frank Kendall, avait décidé en juillet 2024 de suspendre temporairement le programme, en attendant les arbitrages issus du scrutin présidentiel de novembre. L’ambition initiale, qui visait une mise en service vers 2030, restait incertaine.

L’élection de Donald Trump a tranché la question : non seulement le programme est relancé, mais son calendrier est resserré, avec un objectif désormais fixé à 2028, soit la fin du mandat présidentiel actuel. Cet ajustement de calendrier, aussi spectaculaire qu’improbable au vu des étapes industrielles encore à franchir, symbolise la volonté de faire du F-47 un marqueur politique fort du second mandat Trump — quitte à forcer les paramètres de faisabilité.

Cette réaccélération précipitée n’est pas sans conséquences. Sur le plan industriel, elle impose aux bureaux d’étude, aux fournisseurs et aux sites d’essai un rythme qui rompt avec les cycles normaux de développement de chasseurs de nouvelle génération.

Sur le plan stratégique, elle détourne des ressources majeures de la transition technologique au profit d’un objectif symbolique : celui de faire voler, et peut-être livrer, les premiers F-47 avant janvier 2029. En sacrifiant la robustesse méthodologique à la logique de calendrier électoral, cette priorisation expose le programme NGAD à un risque de dérive comparable à celui du F-35 dans ses premières années : promesses précoces, industrialisation hâtive, reconfigurations multiples, et in fine, explosion des coûts.

Ce déséquilibre dans les affectations ne se limite pas aux programmes émergents. Il se prolonge aussi dans les arbitrages internes entre composants d’un même domaine. Ainsi, la part consacrée aux infrastructures d’essai et de validation pour les armes hypersoniques, également très visibles dans les discours présidentiels, augmente de plus de 280 % par rapport à 2025.

usaf F-16
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En revanche, les lignes budgétaires destinées à l’amélioration des chaînes logistiques interarmées, à la maintenance de l’existant ou à la modernisation de systèmes hérités — pourtant cruciaux dans un contexte d’usure capacitaire — restent gelées, voire en baisse. C’est notamment le cas des crédits alloués à la rénovation des F-16, à l’entretien lourd des destroyers Arleigh Burke ou au soutien des satellites GPS legacy.

De fait, la structure du budget 2026 dessine une hiérarchie implicite des priorités : ce qui est nouveau, associé au président, spectaculaire, est financé abondamment, sans justification formelle ; ce qui est hérité, consensuel, structurant, est comprimé, différé, voire sabré. Ce déséquilibre crée une distorsion systémique au sein de la planification militaire. Car les forces armées, pour fonctionner et évoluer, ont besoin de continuité, de profondeur industrielle, de cycles de vie maîtrisés, et non de chocs permanents issus d’arbitrages politisés.

Ce basculement vers une logique de visibilité politique immédiate au détriment d’une stratégie capacitaire rationnelle inquiète profondément au sein du Pentagone. Plusieurs responsables de programme, auditionnés sous anonymat par Defense News et Breaking Defense, décrivent un climat d’opacité, de précipitation, et d’incertitude quant aux véritables critères d’allocation.

L’un d’eux confiait : « On ne sait plus s’il faut convaincre par des données ou par des slogans ». Cette instabilité commence déjà à affecter les relations avec les sous-traitants, notamment dans l’aéronautique et la guerre électronique, qui hésitent à investir dans des chaînes ou des technologies si la priorité accordée à tel ou tel programme peut basculer en quelques semaines sur simple impulsion politique.

Il ne s’agit plus ici seulement d’une question d’efficacité budgétaire, mais d’une dérive structurelle du processus de décision stratégique. Lorsque le moteur de l’innovation militaire devient la fidélité politique et non la performance projetée, lorsque l’image médiatique supplante l’analyse capacitaire, c’est l’ensemble de la dynamique industrielle et opérationnelle qui se trouve biaisée. Et à long terme, c’est la supériorité technologique elle-même — pierre angulaire du modèle militaire américain depuis 1945 — qui risque d’en sortir affaiblie.

Une gouvernance radicale qui fragilise l’outil militaire… sans jamais le paralyser

Loin d’être une anomalie ponctuelle, les arbitrages opérés dans le cadre du budget 2026 s’inscrivent dans une logique politique plus vaste, que l’on pourrait qualifier de “gouvernance par rupture”. Fidèle à son style de décision directe, parfois brutal, souvent imprévisible, Donald Trump a importé dans le champ de la planification militaire la même méthode que celle appliquée en matière de relations internationales, de commerce extérieur ou de régulation budgétaire : une recherche constante de retournement des équilibres établis, associée à une volonté assumée de centraliser l’arbitrage au sein de la Maison-Blanche.

Pentagon armées américaines
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Le résultat, au sein du Département de la Défense, est un appareil de décision instable, où les lignes directrices changent au gré des impulsions présidentielles, et où les perspectives de moyen terme deviennent presque inopérantes.

Pour autant, les armées américaines ne sont pas — à ce stade — paralysées. Les structures opérationnelles demeurent fonctionnelles, les plans de déploiement sont maintenus, les chaînes de commandement restent actives. Mais derrière cette façade de continuité, un trouble profond gagne les états-majors. Car la planification militaire repose moins sur l’exécution immédiate que sur l’anticipation, la stabilité des cycles d’équipement, la cohérence des doctrines et la confiance dans l’environnement institutionnel. Or, c’est précisément ce socle que la méthode Trump vient miner.

Le premier effet de cette gouvernance chaotique est une mise sous tension permanente de la planification à long terme. Les décisions budgétaires successives — réduction du F-35A, annulation du M10 Booker, suspension des commandes navales, surfinancement de programmes immatures — rendent caduques nombre de trajectoires capacitaires tracées depuis plusieurs années. En conséquence, les armées peinent à articuler les besoins opérationnels avec la programmation industrielle.

L’US Air Force, par exemple, doit simultanément intégrer la contraction de ses acquisitions à court terme (24 F-35A seulement en 2026), la relance précipitée du F-47 (NGAD) sur un calendrier irréaliste, et l’abandon possible de sa solution AWACS (E-7) au profit d’un appareil inadapté (E-2D). Cette instabilité empêche tout arbitrage cohérent sur le format de la flotte, la gestion des stocks logistiques, le ciblage des formations, ou la répartition des unités entre commandements régionaux.

Cette imprévisibilité stratégique affecte aussi directement la relation entre les forces armées et leur écosystème industriel. Les grandes entreprises du secteur — Lockheed Martin, Northrop Grumman, General Dynamics, Boeing — sont contraintes de revoir à la baisse leurs plans d’investissement ou de R&D lorsque les cycles deviennent trop erratiques. Certaines cherchent même à sécuriser leurs perspectives hors du marché américain.

Ainsi, selon des informations concordantes diffusées en juin par Defense News et Air & Space Forces Magazine, Lockheed Martin aurait intensifié ses contacts avec plusieurs clients européens et asiatiques pour consolider l’avenir du F-35, en réponse à la réduction spectaculaire des commandes de l’USAF. L’ironie est cruelle : l’appareil censé incarner la supériorité aérienne américaine du XXIᵉ siècle pourrait, à terme, être davantage soutenu par ses partenaires étrangers que par le Pentagone lui-même.

F-35 Italie
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Les effets de cette dérive dépassent d’ailleurs le seul plan industriel. Ils affaiblissent la capacité des armées à s’inscrire dans des coalitions cohérentes, à partager des standards communs, ou à anticiper des engagements de haute intensité. Car pour les partenaires des États-Unis — en Europe, en Asie, au Moyen-Orient —, l’imprévisibilité américaine devient un facteur de risque stratégique en soi. Comment s’aligner doctrinalement sur une puissance dont les priorités changent d’un budget à l’autre, dont les programmes sont suspendus sans préavis, et dont la vision capacitaire semble dépendre d’un agenda personnel, et non d’un consensus stratégique ?

La méthode Trump agit ici comme une force d’érosion silencieuse. Elle ne démantèle pas l’appareil militaire en bloc — il demeure puissant, technologiquement avancé, réactif —, mais elle ronge, pièce par pièce, les fondements de sa cohérence. Le dialogue entre les états-majors et les industriels se délite, la prévisibilité des cycles d’équipement s’effondre, la confiance dans la continuité stratégique disparaît.

Au sein même du Pentagone, plusieurs officiers généraux, auditionnés à huis clos en mai et juin, ont exprimé leur inquiétude face à la montée de “l’arbitraire budgétaire” et à la perte de cohésion doctrinale. Comme le confiait un ancien directeur de programme FMS cité anonymement dans Politico : « On peut survivre à un manque de moyens. On ne peut pas construire sans ligne directrice. »

Pendant ce temps, la Chine, elle, poursuit sa marche. Année après année, elle déroule une planification industrielle méthodique, synchronisée avec une doctrine claire, des objectifs réalistes, et des moyens alloués avec régularité. L’APL ne promet pas, elle délivre : navires mis à l’eau selon calendrier, escadrons activés dans les temps, missiles testés puis produits en série, plateformes modernisées sans rupture. Dans ce face-à-face stratégique, chaque imprévisibilité américaine devient un avantage compétitif pour Pékin.

Vers une recomposition stratégique mondiale… à l’avantage de Pékin ?

À première vue, les effets du budget 2026 sur la puissance américaine peuvent sembler techniques, voire transitoires : une année difficile, quelques priorités contestées, des ajustements à venir. Mais replacés dans le contexte international actuel, ces signaux prennent une toute autre dimension. Car jamais, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’environnement stratégique global n’a été aussi instable — ni aussi propice à une redistribution des cartes.

Rafale Indian air force
(Photo by Manjunath Kiran / AFP)

Depuis le début de l’année 2025, quatre puissances nucléaires sur neuf sont engagées dans des conflits militaires interétatiques : la Russie en Ukraine, Israël face à l’Iran, le Pakistan et l’Inde, lors des engagements du 7 au 10 mai 2025. À cela s’ajoutent les tensions croissantes en mer de Chine méridionale, les escarmouches navales en mer Rouge, la prolifération balistique au Moyen-Orient, et l’effondrement du dialogue stratégique dans plusieurs zones critiques.

Les États-Unis, dans cet environnement, devraient être la puissance de stabilisation, d’encadrement et de dissuasion — mais apparaissent aujourd’hui de plus en plus comme un facteur d’imprévisibilité. Et cette imprévisibilité n’épargne pas leurs propres alliances.

Le programme AUKUS en est une illustration brutale. Conçu comme un pilier structurant de la stratégie américaine dans le Pacifique, l’accord trilatéral entre les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie visait à renforcer la posture alliée face à la Chine, notamment par la fourniture de sous-marins nucléaires d’attaque (SSN) à la Royal Australian Navy.

Or, en mai 2025, la presse spécialisée révélait que le Pentagone envisageait de réexaminer l’ensemble du programme, invoquant des inquiétudes budgétaires et industrielles. Selon Mer et Marine, des officiels du DoD auraient même évoqué en interne la possibilité de “ralentir, réduire ou rediriger” les livraisons de sous-marins au profit des besoins propres de l’US Navy, confrontée à une stagnation capacitaire.

L’annonce a fait l’effet d’une bombe à Canberra et à Londres. L’Australie, qui a d’ores et déjà lancé son retrait du programme français Attack, misé politiquement sur AUKUS, et investi plusieurs milliards dans les infrastructures nécessaires à l’accueil des futurs SSN, s’est retrouvée face à l’éventualité d’un vide stratégique et capacitaire de plusieurs décennies. La réaction fut immédiate : diplomatie d’urgence, pressions croisées entre les capitales alliées, et surtout, mobilisation publique au sommet du G7 tenu à Galgary, au Canada, en juin 2025.

C’est là que Donald Trump est intervenu, fidèle à son style : à la suite d’un entretien bilatéral avec le Premier ministre britannique Keir Starmer et le Premier ministre australien Anthony Albanese, il a affirmé publiquement son “engagement personnel” à préserver AUKUS, qualifiant le programme de “pilier irremplaçable de la sécurité indo-pacifique”, comme l’a rapporté Politico. Dans les heures qui ont suivi, les porte-paroles du Département de la Défense ont rectifié leur position, évoquant une “clarification des priorités industrielles”, sans remettre en cause l’objectif final.

trump starmer G7 italie 2025
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Mais loin de rassurer, cet épisode a renforcé un sentiment d’instabilité systémique dans les capitales alliées. Car le message implicite était clair : le sort d’un programme aussi stratégique que la dissuasion sous-marine australienne ne dépend pas d’un engagement structuré, mais de la dernière déclaration présidentielle — fût-elle improvisée ou démentie quelques jours plus tard.

Comme souvent avec Trump, c’est “le dernier qui parle” qui semble fixer la ligne, du moins jusqu’à la prochaine volte-face. Ce mode de gouvernance à l’instinct, où la diplomatie stratégique se joue dans la spontanéité médiatique plus que dans les institutions, déstabilise les alliés autant qu’il désoriente les adversaires.

Et pendant ce temps, la Chine avance, silencieusement. Elle ne forme pas d’alliances spectaculaires — elle construit des interdépendances. Elle ne fait pas de grands discours de coalition — elle offre des financements, des garanties, des infrastructures. Elle ne proclame pas son leadership — elle l’installe, par la constance, la lisibilité, et l’absence de conflits directs avec d’autres puissances nucléaires.

Depuis janvier 2025, Pékin n’est impliquée dans aucune confrontation armée, directe ou par procuration. Elle soutient Moscou de manière discrète, elle protège Islamabad diplomatiquement, elle couvre Téhéran en Conseil de sécurité — mais sans jamais franchir la ligne rouge de l’engagement militaire. Elle joue le temps long.

Il n’est donc pas absurde de penser que la Chine voit dans le chaos américain une opportunité historique. En laissant les États-Unis se disperser, se contredire, s’affaiblir de l’intérieur, elle évite toute confrontation directe, tout en grignotant, année après année, les marges d’influence américaine sur chaque théâtre. Dans cette optique, les tensions autour du budget 2026 ne sont pas qu’un sujet intérieur américain : elles sont un symptôme d’une perte de cohérence stratégique globale, que Pékin observe, exploite, et transforme en avantage comparatif.

Conclusion

l faudra bien entendu attendre que la phase de réconciliation budgétaire entre les deux chambres du Congrès et la Maison-Blanche soit achevée pour mesurer pleinement les effets du budget 2026 sur les forces armées et l’industrie de défense américaine. Rien n’interdit d’imaginer que certains arbitrages soient amendés, certaines coupes corrigées, ou certaines priorités requalifiées.

Mais la brutalité de la structure initiale, la méthode présidentielle employée pour l’élaborer, et les logiques d’arbitrage qu’elle révèle, laissent peu de doute : même corrigé en surface, ce budget a d’ores et déjà produit une inflexion profonde dans la trajectoire stratégique américaine.

Pete Hegseth Donlad Trump
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Ce n’est pas tant le niveau des dépenses qui interpelle — 960 milliards de dollars, un record absolu — que leur orientation désarticulée, leur instrumentalisation politique, et leur déconnexion croissante des besoins opérationnels réels. À force de privilégier la visibilité immédiate sur la cohérence structurelle, la gouvernance Trump expose l’appareil militaire américain à une forme d’instabilité chronique. Les armées peinent à planifier, les industriels à investir, les alliés à s’aligner, les adversaires à dissuader.

Car au moment précis où les équilibres géopolitiques mondiaux se recomposent à une vitesse inédite — conflits interétatiques impliquant des puissances nucléaires, effondrement du multilatéralisme structuré, percées technologiques accélérées —, l’outil militaire américain apparaît en perte de lisibilité. Et cette perte de lisibilité est, pour une puissance globale, une vulnérabilité stratégique majeure.

La méthode Trump ne désarme pas les États-Unis. Elle ne les affaiblit pas mécaniquement en volume. Mais elle fragmente leur cohérence, désorganise leur écosystème de puissance, et brouille les signaux qu’ils émettent au reste du monde. Le chaos de façade, l’instabilité des priorités, la mise en concurrence interne des programmes, la logique de dernier mot présidentiel — tout cela alimente une forme d’érosion silencieuse, dont les effets ne seront pleinement visibles que dans quelques années… mais qui commence déjà à produire ses premières fissures.

Face à cela, la Chine n’accélère pas. Elle avance. À son rythme, avec méthode, avec constance. Elle ne brille pas par le spectaculaire, mais par la cohérence. Et dans un système international en recomposition, c’est peut-être cette qualité-là — la cohérence — qui décidera, à terme, de la hiérarchie réelle des puissances au XXIᵉ siècle.

[Debriefing] Spiderweb : Tempête de drones sur l’aviation stratégique russe

Le 1ᵉʳ juin 2025, dans le cadre de l’opération Spiderweb, quatre bases aériennes russes ont été la cible d’une attaque coordonnée impliquant plusieurs dizaines de petits drones FPV (First Person View), lancés depuis des camions stationnés à proximité des aérodromes. Selon certaines sources, une cinquième base aurait également été visée dans l’Extrême-Orient russe, où un camion transportant des drones fut intercepté. Un autre véhicule similaire a par ailleurs été arrêté, ce qui laisse penser que le nombre de cibles initiales était probablement plus élevé.

Cette opération, d’une ampleur sans précédent, aurait nécessité plus d’un an et demi de préparation, selon les autorités ukrainiennes elles-mêmes. L’objectif semblait clair : infliger un coup sévère à l’aviation stratégique russe.

Que savons-nous réellement de cette attaque ? Et surtout, quelles leçons peut-on en tirer ?

Les faits : que savons nous de l’opération Spiderweb

Le dimanche 1ᵉʳ juin 2025, plusieurs semi-remorques transportant chacun deux petits mobile-homes se sont discrètement déployés à proximité de bases aériennes russes. Ces mobile-homes avaient été modifiés pour dissimuler, dans un faux plafond, des drones FPV équipés de charges militaires. Les toits, escamotables automatiquement, étaient recouverts de panneaux solaires, probablement destinés à maintenir les batteries des drones en charge jusqu’au moment du lancement.

Selon les premiers éléments de l’enquête, ces installations auraient été modifiées sur le territoire russe, dans un hangar, avant d’être embarquées à bord des camions. Il est également tout à fait plausible que les drones aient été assemblés directement sur place, afin de limiter les risques de détection. De même, rien n’exclut que les charges militaires aient été confectionnées en Russie.

Les chauffeurs russes de ces camions ne semblaient pas informés de la véritable nature de leur cargaison. Leur seule consigne : se rendre à un emplacement précis à une heure donnée.

À l’heure convenue, les toits des mobile-homes se sont ouverts automatiquement, libérant les drones FPV. Quatre bases aériennes russes, dont certaines situées à plus de 4 000 kilomètres du territoire ukrainien, ont ainsi été attaquées quasi simultanément.

À l’issue de l’opération, les mobile-homes se sont auto-détruits, probablement pour effacer toute trace du matériel utilisé et compliquer les investigations.

Spiderweb preparation
[Debriefing] Spiderweb : Tempête de drones sur l'aviation stratégique russe 58

Mobiles-homes servant de cache aux drones

Spiderweb preparation
[Debriefing] Spiderweb : Tempête de drones sur l'aviation stratégique russe 59

Le Bilan des attaques et conséquences opérationnelles sur l’aviation stratégique russe

L’analyse croisée des images diffusées par les autorités ukrainiennes et des images satellites disponibles permet de dresser un premier bilan des pertes infligées à la flotte aérienne stratégique russe :

  • Base aérienne de Dyagilevo : aucune destruction visible sur les images satellites postérieures à l’attaque, malgré la diffusion par les Ukrainiens de séquences montrant l’approche de drones vers quatre bombardiers Tu-22M. Il semble que les frappes aient manqué leur cible.
  • Base aérienne de Belaya : trois bombardiers stratégiques Tu-95 ont été détruits, un autre a été endommagé. Quatre Tu-22M ont également été détruits.
  • Base aérienne d’Olenya : quatre Tu-95 ont été détruits ainsi qu’un avion de transport An-12.
Spiderweb Olenya
Image satellite de la base d’Olenya
  • Base aérienne d’Ivanovo : tentative d’attaque contre deux appareils de détection aérienne An-50, mais sans succès, en raison d’un dysfonctionnement des charges militaires.

Bilan confirmé de l’opération Spiderweb

  • 7 Tu-95 détruits
  • 1 Tu-95 endommagé
  • 4 Tu-22M détruits
  • 1 An-12 détruit

Ce bilan, bien qu’impressionnant, reste en deçà des revendications ukrainiennes initiales. Treize appareils détruits ou endommagés représentent toutefois un succès tactique indéniable, tant sur le plan opérationnel que symbolique. Pour autant, il serait excessif d’y voir un tournant stratégique.

En effet, cette attaque, bien que spectaculaire, ne modifiera pas significativement le cours du conflit. La perte d’environ 10 % des bombardiers stratégiques russes reste insuffisante pour réduire la capacité de Moscou à frapper l’Ukraine en profondeur comme l’a démontré la Russie dès le 6 juin suivant. D’autant plus que les bombardiers ne sont plus le vecteur privilégié des frappes russes.

Les missiles de croisière, qu’ils soient tirés depuis les airs, la mer ou la terre, sont aujourd’hui moins utilisés, car la défense antiaérienne ukrainienne parvient à en intercepter la majorité. La Russie privilégie désormais d’autres moyens : les drones kamikazes GERAN-2, les missiles balistiques hypersoniques Iskander-M et Kinzhal, beaucoup plus difficiles à intercepter et capables d’opérer des frappes précises.

En matière de dissuasion nucléaire, les pertes subies ne constituent pas un revers majeur. Si les Tu-95MS font partie de la composante aéroportée de la triade nucléaire russe, celle-ci repose désormais en grande partie sur les Tu-160M, dont le nombre est en augmentation.

Si l’impact immédiat sur le front est limité, si ce n’est nul, la Russie ne peut se permettre de voir de telles opérations se répéter. Cette attaque met en lumière une vulnérabilité préoccupante dans la protection de ses actifs stratégiques, et affaiblit, à terme, la crédibilité de sa dissuasion conventionnelle.

Que nous apprennent les vidéos diffusées par les Ukrainiens ?

Les autorités ukrainiennes ont diffusé une vidéo de plus de quatre minutes, compilant les séquences filmées par plus d’une trentaine de drones ayant attaqué les aéronefs russes. Ces images sont très instructives à plus d’un titre, car elles nous en disent un peu plus sur le mode opératoire utilisé et ses limites.

Tout d’abord, les vidéos montrent des images nettes, sans interférences, qui s’interrompent brutalement juste avant l’impact, lorsque la charge militaire fonctionne. Ces caractéristiques indiquent l’utilisation d’une liaison numérique fonctionnant très près du sol. Cela signifie que, même sous l’aile d’un appareil, le drone reste en intervisibilité avec l’antenne de réception et d’émission.

spiderweb tu-95
Drone en vol sous l’aile d’un TU-95 armé de missiles KH-101

Ensuite, on peut constater sur les vidéos que de nombreux drones manquent leur cible. En effet, plusieurs séquences sont opportunément interrompues au montage, alors que le drone approche à haute vitesse sur une trajectoire visiblement incompatible avec une collision. Les images montrent également plusieurs petits incendies autour des aéronefs visés, ce qui semble indiquer que d’autres drones se sont écrasés à proximité, sans atteindre leur objectif.

Les approches à haute vitesse paraissent mal maîtrisées, avec des difficultés pour le pilote à corriger la trajectoire à temps. À l’inverse, les approches lentes et prudentes semblent avoir donné de bien meilleurs résultats. Cela pourrait être la conséquence de la latence dans la transmission des données, où l’image renvoyée à l’opérateur arrive avec un léger retard par rapport à la position réelle du drone.

Ces deux éléments renforcent l’hypothèse d’un pilotage via le réseau GSM, avec une latence moyenne en 4G comprise entre 40 et 100 ms, à laquelle s’ajoutent 3,33 µs par kilomètre de distance entre l’émetteur et le récepteur. Il faut également prendre en compte les délais liés à la compression/décompression des images et au buffering, qui peuvent allonger considérablement le temps de réaction. Au total, la latence effective peut largement dépasser la seconde.

Le choix du GSM pour piloter les drones est à la fois cohérent et pertinent. C’est une solution légère, peu coûteuse, et capable d’assurer une liaison de bonne qualité sur de très longues distances, y compris depuis l’Ukraine. Elle présente aussi l’avantage d’être extrêmement difficile à détecter par les systèmes de guerre électronique, car totalement noyée dans le trafic téléphonique ordinaire. Ce mode de transmission est donc à la fois fiable et discret. En revanche, il implique un temps de latence qui peut s’avérer difficile à maîtriser pour le pilotage en temps réel.

Les vidéos montrent également que certaines charges militaires n’ont pas explosé à l’impact. On peut voir des drones se poser et glisser sur les aéronefs sans provoquer d’explosion, la séquence étant alors interrompue par le montage vidéo. Ce scénario est notamment observable sur le radôme de deux avions radar A-50.

Il semble, par ailleurs, que ces deux appareils n’étaient pas opérationnels, compte tenu de l’état visiblement dégradé de leurs radômes et surtout de l’absence de moteurs. De plus, cette partie n’est pas la plus pertinente à cibler sur ce type d’avion radar, surtout s’agissant de systèmes d’ancienne technologie. En effet, il abrite uniquement l’antenne à balayage électronique qui est entièrement mécanique, tandis que les composants critiques — génération du signal, traitement des données, électronique — se trouvent dans la cellule de l’appareil.

Ce type d’antenne est relativement simple à réparer et relativement peu coûteux à remplacer si nécessaire. L’impact opérationnel d’une telle attaque sur ces appareils, dans cet état, reste donc très limité.

Spider posé aile tu-95
Drone n explosé posé sur l’aile d’un TU-95
Spiderweb dome radar A-50
Drone non explosé posé sur le radar d’un A-50

On peut également observer que les revêtements en pneus disposés sur les avions jouent un rôle de protection non négligeable contre les explosions de petites charges militaires, comme celles utilisées par ces drones. Dans un cas précis, les images montrent un Tu-22M déjà recouvert de pneus ayant été visé une première fois, sans subir de dommages significatifs. Il est ensuite ré-attaqué par un autre drone, preuve que la première tentative n’avait pas atteint l’effet escompté.

Bien que la disposition de pneus sur les aéronefs ait d’abord été pensée pour perturber l’analyse automatique des images satellites par les IA, les observations tendent à montrer qu’une telle protection, si elle repose sur plusieurs couches de pneus densément répartis, peut également suffire à absorber une grande partie de l’onde de choc et à limiter les dégâts structurels face à des munitions de faible puissance.

Spiderweb tu22M3 pneus
TU-22M protégé par des pneus

Si certains appareils attaqués, comme les A-50, n’étaient visiblement pas opérationnels, d’autres l’étaient bel et bien. Plusieurs Tu-95 visés et détruits étaient en effet armés de missiles KH-101 sous voilure.

Une autre vidéo publiée montre le trajet complet d’un drone, de son lancement depuis un camion jusqu’à l’attaque d’un bombardier TU-22M. Elle se révèle particulièrement instructive, notamment sur la distance relativement importante entre le point de lancement et la base elle-même. Cette distance est parcourue à une vitesse soutenue, 20 m/s (soit 72 km/h) si on en croit l’indication sur l’écran.

On y observe également que le drone n’est pas le premier à atteindre la cible : plusieurs appareils sont déjà en feu, ce qui indique que les drones ont été lancés successivement, et non simultanément. Cela suggère qu’un nombre réduit de pilotes pilotaient l’ensemble, les drones étant pris en main les uns après les autres. On remarque enfin que, dès son arrivée au-dessus de la base, le pilote réduit fortement la vitesse et prend de l’altitude afin de repérer une cible. Il met quelques secondes à la localiser, probablement gêné par les épaisses fumées émanant des aéronefs déjà en feu.

Spiderweb drone vitesse
Drone a pleine vitesse se dirigeant vers les fumées dégagées par les appareils déjà en feu

Ces images permettent également d’écarter certaines hypothèses publiées ici ou là. Les drones étaient tout simplement pilotés en direct par des opérateurs bien humains : l’intelligence artificielle n’a joué aucun rôle dans cette mission. Le nombre de cibles touchées aurait pu être bien plus important si les pilotes avaient mieux maîtrisé la latence induite par une liaison GSM, peut-être en raison d’un manque d’entraînement préalable. De même, la faible fiabilité des systèmes de mise à feu a contribué à limiter les dégâts.

D’une certaine manière, on peut considérer que les Russes ont eu de la chance. Les conséquences limitées de cette attaque tiennent davantage aux aléas techniques et aux dysfonctionnements rencontrés qu’à l’efficacité des mesures de protection. Cela dit, l’utilisation de pneus comme protection peut s’avérer utile, à condition d’en déployer en quantité suffisante. De plus, la dispersion des aéronefs opérationnels, parmi des appareils hors service, permet de semer le doute chez l’attaquant et de diluer les effets d’une frappe.

Des zones d’ombre subsistent toutefois. Sur les quatre bases attaquées, seules deux ont réellement subi des dommages. Les deux autres ont bien été visées, mais sans grand succès. Ce sont justement les deux bases les plus éloignées du front qui ont été les plus touchées. Cela soulève une question : ces bases éloignées étaient-elles considérées comme suffisamment sûres pour justifier une protection moindre ? À l’inverse, les bases plus proches de l’Ukraine auraient-elles été mieux défendues, réussissant ainsi à repousser les attaques ? 

Il serait intéressant de connaître le dispositif de protection russe ayant permis, le cas échéant, de repousser efficacement ces frappes. D’autant plus que chaque base semble avoir été attaquée selon un schéma identique : des drones lancés depuis deux petits mobile-homes, soit un nombre similaire de vecteurs — environ 32 drones à chaque fois.

Ou bien est-ce justement le lancement étalé dans le temps qui a permis à des passants d’intervenir et d’empêcher le décollage d’autres drones, en plaçant des pierres dessus, comme cela a été filmé ? Ce scénario pourrait expliquer pourquoi certaines bases ont été moins touchées : tout simplement parce qu’un nombre réduit de drones a pu effectivement décoller.

Conclusion

Cette opération ukrainienne restera comme un modèle d’action asymétrique en profondeur sur le territoire adverse. Non pas que ce type d’attaque par petits drones soit une nouveauté — Daech en avait déjà ouvert la voie depuis longtemps — mais une opération de cette ampleur, synchronisée et décentralisée à ce point, constitue une première par sa complexité.

Cette attaque montre à quel point les bases aériennes, mais aussi d’autres sites stratégiques, peuvent être vulnérables à des frappes de ce type, qui ne nécessitent ni moyens technologiques lourds ni infrastructures sophistiquées. Elle ouvre la voie à des opérations encore plus simples, où l’action pourrait être totalement externalisée.

Un commanditaire pourrait rémunérer des exécutants dans un pays tiers, leur confier la fabrication locale de drones similaires, puis la conduite d’attaques sur des cibles prédéterminées, sans intervention directe. Cela permettrait d’agir de manière totalement anonyme, ajoutant une forte ambiguïté sur l’identité réelle de l’assaillant et limitant considérablement les possibilités de riposte.

Cette attaque soulève également des questions quant à l’utilisation du réseau de téléphonie mobile pour le guidage de drones d’attaque. Le réseau GSM doit-il désormais être considéré comme une technologie duale, avec toutes les contraintes que cela implique ? Faut-il envisager de restreindre ou de brouiller la couverture GSM autour des bases militaires et des sites sensibles ? Autant de questions auxquelles il faudra répondre, en analysant précisément le rapport bénéfice/risque, les conséquences économiques, ainsi que l’acceptabilité d’une éventuelle privation de service.

Cette attaque représente un sérieux camouflet pour la Russie, même si ses conséquences sont surtout symboliques, touchant à son image et à son prestige. C’est un grand succès de communication pour l’Ukraine, bien que son impact militaire concret reste limité. Néanmoins, cet événement constitue un avertissement qui ne s’adresse pas uniquement à Moscou : la question n’est plus de savoir si ce type d’attaque peut se reproduire ailleurs, mais quand.

D’ailleurs, les Israéliens ont adopté une tactique assez similaire lors de leur opération « Rising Lion », dans la nuit du 13 juin 2025 contre l’Iran. Des unités spéciales infiltrées en territoire iranien ont utilisé des drones FPV pour neutraliser des systèmes de défense sol-air, ouvrant ainsi la voie aux frappes de l’aviation et des missiles israéliens. Ils ont également visé plusieurs lanceurs de missiles sol-sol.

Cette menace devient désormais incontournable. Plus personne ne pourra prétendre ne pas avoir été averti. Ces opérations ont nécessité une préparation minutieuse — et l’on peut légitimement se demander combien d’autres sont déjà planifiées. Qu’il y en ait d’autres en cours ou non, il ne fait aucun doute que ces modes d’action inspireront de nombreux acteurs à l’avenir.


Cet article est un Article Invité, en accès gratuit. Il ne reflète pas nécessairement la position de Meta-Defense sur les questions traitées, mais apporte une analyse complémentaire pertinente sur certaines questions liées à l’actualité Défense.

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MBDA présente un drone d’attaque à longue portée conçu pour être produit à 1000 ex. par mois !

Parmi les nombreuses innovations dévoilées à l’occasion de l’édition 2025 du salon du Bourget, le nouveau drone d’attaque à longue portée OWE (One-Way Effector), développé par le missilier européen MBDA, se distingue tout particulièrement depuis l’ouverture du salon par l’intérêt médiatique considérable qu’il suscite, tant en Europe qu’à l’international.

Ce drone, développé en fonds propres par l’industriel, vise à répondre à un double défi stratégique majeur pour les armées européennes : d’une part, le durcissement des dispositifs de déni d’accès (A2/AD) mis en place par plusieurs puissances adverses, et d’autre part, la prolifération des drones longue portée à bas coût produits en masse, comme les Geran-2 russes (dérivés des Shahed-136 iraniens), qui ont démontré leur efficacité contre les infrastructures ukrainiennes.

Bien que MBDA soit resté relativement discret sur les performances techniques détaillées de son drone, il a néanmoins mis en avant une caractéristique tout à fait remarquable et inédite : la possibilité d’en produire jusqu’à 1 000 exemplaires par mois, en cas de besoin, grâce à une architecture industrielle spécifiquement conçue pour une montée en cadence rapide.

Le drone d’attaque à longue portée OWE de MBDA, présenté au salon du Bourget 2025

C’est incontestablement l’une des grandes surprises de cette édition 2025 du salon du Bourget. MBDA, le missilier européen déjà connu pour des systèmes d’armement avancés comme les missiles de croisière SCALP-EG/Storm Shadow, le MdCN (Missile de Croisière Naval), ou encore le futur missile franco-britannique FMC en développement, a dévoilé un nouveau drone d’attaque à longue portée. Ce drone, qualifié de “one-way” ou à usage unique, s’inscrit dans la lignée des armes d’attrition visant à saturer les défenses ennemies par le nombre.

Drone One-Way Effector MBDA
Comme le montre cette illustration diffusée par MBDA, le drone OWE a été imaginé à des fins tactiques, notamment pour neutraliser les systèmes de déni d’accès de l’adversaire, afin de libérer des espaces de manoeuvre pour l’aviation de combat.

Désigné sous l’acronyme OWE, pour One-Way Effector, l’engin est propulsé par un petit turboréacteur. Développé depuis décembre 2024 sur fonds propres, il est conçu pour emporter à une vitesse de croisière d’environ 450 km/h une charge militaire de 40 kg, destinée à neutraliser ou détruire son objectif par impact direct.

Pour l’heure, MBDA est resté très économe en informations concernant les détails technologiques embarqués. On ignore encore tout du système de navigation du drone, notamment s’il repose sur des signaux satellitaires classiques (GPS/Galileo/GLONASS), ou s’il est capable de navigation inertielle ou de vol à très basse altitude avec suivi de terrain, comme le font les missiles de croisière développés par le même industriel.

De la même manière, aucun renseignement n’a été communiqué sur les options de guidage terminal, qu’il s’agisse d’un autodirecteur optique, radar ou infrarouge, ni sur la possibilité d’intégrer une liaison de données permettant à un opérateur humain de conserver le contrôle décisionnel jusqu’à l’impact, un principe essentiel à la doctrine française actuelle en matière d’emploi des drones d’armement.

Un système conçu pour être produit à 1 000 exemplaires par mois lors d’un conflit actif

Malgré le peu de détails techniques divulgués, la présentation du OWE a immédiatement attiré l’attention des observateurs spécialisés comme du grand public, y compris outre-Atlantique. La raison est simple : la véritable rupture apportée par ce drone ne réside pas tant dans ses performances pures, encore floues à ce stade, que dans son positionnement industriel. MBDA a en effet conçu ce système avec une ambition particulièrement marquée : celle de pouvoir en assurer une production de masse, jusqu’à 1 000 unités par mois, si les circonstances opérationnelles l’exigent.

Usine drones d'attaque Geranium-2
L’indsutrie russe produirait plus de 2000 drones d’attaque à longue portée Geran par mois, sur le site d’Alabuga.

Cette annonce n’est pas une figure de style marketing. Elle repose sur une philosophie de conception où la cadence de production n’est pas une variable d’ajustement tardive, mais un objectif structurant intégré dès les premières étapes du développement. Comme l’a expliqué Éric Béranger, PDG de MBDA, dans une déclaration relayée par Breaking Defense : « Le monde d’aujourd’hui exige des solutions capables d’être produites rapidement, en masse et avec des effets décisifs sur le terrain. Le OWE répond précisément à cette exigence opérationnelle nouvelle. »

Atteindre un tel rythme mensuel implique une préparation rigoureuse. MBDA a dû penser en amont toute la chaîne logistique : sécurisation des approvisionnements critiques, disponibilité des matériaux, modularité des composants, ainsi qu’une architecture favorisant une production simplifiée et reproductible avec un minimum de main-d’œuvre qualifiée. Le système a été pensé pour pouvoir s’appuyer sur des sites multiples, y compris hors des chaînes d’assemblage traditionnelles, afin de multiplier les points de production en cas de conflit prolongé.

Ce choix industriel a une portée stratégique majeure. À l’heure actuelle, aucun système de défense antiaérienne — qu’il soit occidental, russe, chinois ou autre — n’est capable de produire 1 000 intercepteurs par mois. Le OWE s’inscrit ainsi dans une logique assumée de saturation. Il ne s’agit pas de rivaliser avec les défenses adverses par des systèmes plus sophistiqués ou plus chers, mais de les submerger quantitativement pour les désorganiser, épuiser leurs stocks, et créer des brèches exploitables ensuite par des armements plus lourds, comme les missiles de croisière ou les bombes guidées de type AASM/Hammer.

L’expérience de MBDA en matière de furtivité et de navigation employée pour la conception du OWE ?

Il convient néanmoins de relativiser la portée de cette capacité de production annoncée, dans un contexte où d’autres acteurs ont déjà engagé une production massive de drones longue portée. À titre d’exemple, selon les renseignements fournis par le GUR, le service de renseignement militaire ukrainien, la Russie produit actuellement entre 1 500 et 2 000 drones Geran-2 et Geran-3 par mois dans l’usine d’Alabuga. Cette estimation est partiellement corroborée par le rythme d’emploi intensif de ces drones contre les infrastructures ukrainiennes depuis plus d’un an.

SCALP-EG Stomshadow MBDA
MBDA a acquis une grande experience dans la conception de munitions de precision furtives et capables d’évoluer en environnements de brouillage intense, comme avec le SCALP-EG / Stormshadow franco-britannique.

En termes de performances brutes, les Geran-2 disposent d’une charge militaire de 50 à 90 kg — donc supérieure à celle du OWE — ainsi que d’une portée annoncée de 1 700 km, bien plus étendue que les 500 km déclarés par MBDA. De prime abord, le drone européen pourrait donc sembler n’offrir qu’une réponse incomplète à la menace posée par la flotte de drones russes, en particulier dans un contexte de frappes en profondeur contre les arrières logistiques ou les centres urbains.

Cependant, cette comparaison brute doit être nuancée à la lumière de plusieurs éléments. Tout d’abord, les visuels diffusés par MBDA, ainsi que la signature technologique de ses précédents systèmes, laissent à penser que le OWE pourrait bénéficier d’une conception furtive, tant dans le domaine radar qu’infrarouge. Son aérodynamisme, son revêtement, et la gestion thermique de son turboréacteur pourraient contribuer à réduire sa détection, augmentant ainsi ses chances de pénétrer des défenses sophistiquées.

Ensuite, MBDA dispose d’une expertise reconnue en matière de navigation autonome, de suivi de terrain et de résistance au brouillage, développée pour ses missiles de croisière comme le SCALP-EG et le MdCN. Il n’est donc pas improbable que des briques technologiques similaires soient intégrées au OWE, lui conférant une capacité à évoluer à basse altitude, en évitant les radars, même dans des environnements fortement dégradés sur le plan électromagnétique.

Enfin, le OWE bénéficie d’un avantage cinétique majeur : avec une vitesse annoncée de 450 km/h, il est plus de deux fois plus rapide qu’un drone Geran-2, dont la vitesse de croisière tourne autour de 180 km/h. Cela réduit fortement les délais de réaction des systèmes antiaériens, accroît les chances de percer les défenses, et augmente mécaniquement le taux d’impact à cible.

Ainsi, même si le coût unitaire du OWE est vraisemblablement supérieur à celui des drones russes — MBDA ne communique pas sur ce point, mais il est peu probable qu’il descende au niveau des 20 000 à 30 000 dollars du Geran-2 — sa probabilité de succès sur des cibles protégées devrait être plus élevée. Cette plus grande efficacité pourrait rétablir, voire inverser, le rapport coût/bénéfice en faveur du camp occidental, malgré des volumes moindres.

Un système tactique à capacités stratégiques

Malgré ses caractéristiques techniques prometteuses et son architecture industrielle ambitieuse, le OWE de MBDA demeure, dans sa version actuelle, un système d’arme à vocation prioritairement tactique. Sa portée de 500 km limite de fait son emploi à des objectifs situés en profondeur intermédiaire du dispositif adverse : concentrations de troupes, centres logistiques avancés, aérodromes, postes de commandement ou dépôts de munitions, situés à une distance relativement proche de la ligne de front.

Uralvagonzavod
Une grande partie de l’insutrie de défense russe est déployée hors de portée des systèmes non-stratégiques occidentaux. C’est notamment le cas de l’usine Uralvagonzavod, qui produit les chars T-72B3M et T-90M, à Nijni Taguil, dans l’Oblast de Sverdlovsk, à plus de 2800 des frontières de l’OTAN.

Concrètement, même s’il était déployé depuis les zones frontalières de l’OTAN limitrophes de la Russie, le OWE ne serait pas en mesure d’atteindre des objectifs stratégiques situés dans la profondeur du territoire russe, comme Moscou, distante de plus de 800 km des frontières alliées. En revanche, il pourrait viser des cibles majeures comme Saint-Pétersbourg, située à environ 500 km de la frontière estonienne, Minsk en Biélorussie, ou Rostov-sur-le-Don au sud de la Russie.

À l’inverse, les drones Geran-2 russes, avec leur portée de 1 700 km, sont capables de frapper une large partie du territoire européen. Depuis Kaliningrad, ils peuvent atteindre Paris, Londres, Berlin, Stockholm ou Amsterdam. Ils permettent donc à Moscou de disposer d’une capacité de frappe conventionnelle à visée stratégique, susceptible de cibler des centres urbains ou des infrastructures critiques, pour créer un effet psychologique ou politique, indépendamment de l’efficacité militaire de chaque frappe.

De ce point de vue, les Geran relèvent davantage d’une doctrine de pression stratégique asymétrique, fondée sur l’usure et la terreur, que d’un usage strictement militaire. Leur guidage repose principalement sur des systèmes GPS peu sophistiqués, ce qui les rend peu adaptés à des cibles mobiles ou tactiquement significatives, mais suffisants pour frapper des bâtiments fixes dans des zones urbaines étendues.

En comparaison, le OWE apparaît bien plus sélectif et précis dans sa conception. Il est destiné à frapper des cibles militaires identifiées, sur la base de renseignements multisources : imagerie satellite, signaux électroniques, renseignement humain ou numérique. Il s’inscrit donc dans une logique de frappe ciblée, respectueuse du droit international humanitaire, et adaptée à une doctrine occidentale de supériorité technologique et de proportionnalité dans l’usage de la force.

Cela dit, dans certains scénarios, ce drone pourrait également jouer un rôle dissuasif. Par exemple, en cas d’agression conventionnelle de grande ampleur, la capacité à frapper certaines villes majeures proches des frontières russes, comme Saint-Pétersbourg, pourrait permettre de faire peser une menace de riposte crédible, sans pour autant transgresser les seuils d’escalade nucléaire.

Bien que la doctrine française exclue aujourd’hui les frappes conventionnelles contre les infrastructures civiles, l’existence même d’un système comme le OWE — rapide, précis et difficile à intercepter — constitue un signal adressé aux adversaires potentiels : une attaque massive par drones pourrait entraîner une riposte symétrique, ciblée, mais politiquement coûteuse.

Une première étape en matière de drones d’attaque à longue portée, pour construire une compétence industrielle et opérationnelle avancée en France

Dans cette perspective, l’introduction prochaine du OWE dans l’arsenal français, mais aussi potentiellement européen, représenterait une avancée majeure, tant sur le plan militaire qu’industriel. Selon MBDA, le drone pourrait être livré aux forces armées dès 2027, offrant un délai de maturation technologique et de mise en production extrêmement court pour un système d’arme de cette nature, surtout s’il est piloté sur fonds propres par un industriel.

OWE MBDA
Le drone d’attaque OWE de MBDA est un programme clé en main très attracitf, pour ne pas dire indispensable pour les armées françaises et européennes, à court terme. Cependant, il ne peut s’agir que d’une transition, la technologie robotique militaire évoluant à un tempo très soutenu.

Cette initiative, bien qu’encore indépendante d’une expression officielle de besoin émanant des forces armées françaises, s’inscrit dans une logique d’anticipation que l’on retrouve encore trop rarement dans l’industrie de défense européenne. En effet, elle répond à un impératif stratégique croissant : celui de préparer les armées à un champ de bataille désormais irrémédiablement transformé par la prolifération des drones, à tous les niveaux de la conflictualité.

Le programme OWE permet ainsi d’accumuler une expérience précieuse, non seulement en matière de conception et de production de drones longue portée, mais aussi dans la mise en place d’un écosystème de soutien logistique, de doctrine d’emploi, d’interopérabilité, et d’analyse des performances en situation réelle. C’est, en quelque sorte, une rampe de lancement vers une véritable filière européenne du drone d’attaque, capable de répondre à la montée en puissance technologique des adversaires potentiels.

Il faut rappeler que la robotisation du champ de bataille constitue l’une des transformations les plus structurantes de la guerre moderne, comparable à l’apparition de la poudre noire, de la mécanisation, ou encore de l’arme nucléaire au siècle dernier. Les drones de tous types, armés ou non, redessinent les doctrines, les formats, les priorités capacitaires et les hiérarchies géopolitiques.

Dans ce contexte, un programme comme OWE ne saurait être une fin en soi. Il représente une première marche, indispensable, mais insuffisante, vers une montée en gamme progressive. Il servira de socle industriel et doctrinal pour concevoir, ensuite, des systèmes plus évolués : drones en essaim, plateformes dotées de vitesse supersonique ou de portée étendues, charges utiles modulables, communications sécurisées, capacités d’intelligence artificielle embarquée, et bien d’autres briques encore à venir.

Face à des adversaires comme la Russie ou l’Iran, qui ont su mettre à profit la simplicité et le faible coût de certains drones pour produire des effets militaires et politiques significatifs, la France et ses partenaires ne peuvent se contenter de suivre. Ils doivent anticiper, innover et accélérer. À cette fin, le OWE représente une étape pivot, à la fois pour construire une souveraineté technologique indispensable et pour projeter les armées françaises vers la prochaine génération de systèmes d’armes.

Conclusion

On comprend dès lors pourquoi le programme OWE de MBDA a suscité une attention aussi marquée lors de sa présentation surprise au salon du Bourget 2025. Non pas tant pour ses performances techniques pures, encore largement confidentielles, que pour sa philosophie industrielle et son ambition opérationnelle, en rupture avec les standards occidentaux en matière de production de systèmes d’armes complexes.

Naval Group XLUUV
Le ministère des Armées ne doit pas répéter la latence qui fut celle du lancement du programme de grand drone sous-marin XL-USV de Naval Group, dont le démonstrateur conçu en fonds propres avait entamé ses essais dès 2021, mais dont le programme DGA n’a été lancé qu’en 2024. 3 ans c’est une éternité dans le tempo technologique robotique actuel.

À ce stade, le drone n’offre, en apparence, rien d’extraordinaire dans ses caractéristiques affichées. Une portée de 500 km, une vitesse subsonique, une charge de 40 kg… autant d’éléments qui, pris isolément, ne rivalisent pas avec certaines capacités stratégiques des Geran-2 russes ou des Shahed-136 iraniens. Mais cette lecture serait incomplète. Le potentiel du OWE réside précisément dans sa capacité à conjuguer fiabilité, précision, discrétion et volume, là où ses concurrents misent avant tout sur le nombre et le coût unitaire minimal.

Sa réelle innovation réside dans l’architecture industrielle pensée pour garantir un rythme de production inédit en occident : 1 000 exemplaires par mois. À l’heure où les conflits de haute intensité refont surface en Europe et dans d’autres régions du monde, cette capacité à produire vite, bien, et en grand nombre, constitue sans doute l’une des clefs les plus critiques pour garantir la supériorité tactique. Le OWE répond à un besoin jusqu’ici non couvert : celui de disposer d’un outil de saturation offensive, capable d’épuiser les défenses antiaériennes modernes, trop coûteuses et lentes à produire pour rivaliser sur ce terrain.

En cela, le programme OWE a été pensé non comme une réponse tactique à la menace, mais comme un multiplicateur de manœuvre, ouvrant la voie à des frappes plus complexes, à des effets de surprise et de débordement, et à un rééquilibrage du rapport de force dans la profondeur du champ de bataille.

À l’inverse, le OWE n’a pas été conçu, à ce stade, comme une arme de dissuasion ou de frappe stratégique. Sa portée ne lui permet pas de viser directement les capitales adverses depuis le territoire national, et sa doctrine d’emploi reste alignée sur des frappes contre des objectifs militaires. Il peut, en cas de besoin, jouer un rôle de riposte ciblée contre des villes proches de la ligne de front, comme Saint-Pétersbourg, mais toujours dans une logique d’usage proportionné. C’est en cela qu’il se distingue fondamentalement des Geran et Shahed, davantage conçus pour semer la terreur que pour produire des effets militaires décisifs.

Pour le ministère des Armées français et pour la DGA, le programme OWE représente donc une opportunité rare : celle d’acquérir, clé en main, une capacité de première génération à haute valeur ajoutée, permettant à la France de ne pas manquer le virage stratégique de la robotisation militaire. Il pourrait également séduire d’autres capitales européennes, désireuses de s’équiper rapidement face aux menaces émergentes.

Mais cette opportunité ne doit pas être une fin en soi. Il ne s’agit que d’un premier pas, d’une phase transitoire vers des capacités plus avancées, intégrant l’intelligence collective, l’autonomie, les essaims collaboratifs, les changements de mission en vol, et l’intégration multi-domaine. La supériorité technologique ne s’hérite pas : elle se construit dans le temps, par l’audace, l’investissement et la réactivité.

Or, c’est justement sur ce point que pèse une incertitude stratégique. Le manque de réactivité des autorités françaises face à d’autres programmes innovants, comme le drone sous-marin autonome de Naval Group — présenté dès 2021 mais dont le lancement officiel n’est intervenu qu’en 2024 — n’invite guère à l’optimisme.

C’est donc désormais à l’Hôtel de Brienne et à la DGA qu’il revient de faire la démonstration qu’un changement de tempo et d’ambition est réellement engagé. La réponse qu’ils apporteront à l’offre de MBDA ne conditionnera pas seulement l’avenir du OWE, mais plus largement la capacité de la France à rester un acteur majeur de la défense en Europe et dans le monde, dans un siècle où la technologie militaire évolue à une vitesse inédite.

Rafale F5, SCAF : le Bourget lance une séquence décisive pour l’aviation de combat française

Le salon du Bourget n’a pas encore débuté que Dassault Aviation focalise déjà une grande partie de l’attention médiatique. Pour représenter le Rafale F5, le futur standard de son avion de combat attendu pour 2030, l’avionneur français y a envoyé un Rafale B de l’Armée de l’Air et de l’Espace., la version biplace du chasseur qui comporte trois versions : C monoplace, B biplace, et M Marine, embarqué à bord du porte-avions Charles de Gaulle..

Mais le B envoyé à Paris n’est pas tout à fait le même que les appareils en service en France, en Grèce, en Égypte ou en Inde. Celui-ci arbore, en effet, deux réservoirs conformes, préfigurant l’une des capacités évoquées il y a deux ans pour le Rafale F5. Pour enfoncer le clou, Dassault a envoyé, pour accompagner son Rafale New Look, ce qui ressemble beaucoup au Neuron, 12 ans après la première apparition du démonstrateur de drone de combat furtif lors du salon du Bourget 2013 — là encore, pour présenter une vision de ce que sera le futur standard F5.

Bien évidemment, la présentation de ces appareils par Dassault Aviation invite à toutes les spéculations autour du Rafale F5, dont les contours exacts sont toujours inconnus, en particulier sur certains aspects cruciaux comme la furtivité de l’appareil et le turboréacteur T-REX, deux des points déjà évoqués publiquement par les industriels français de la Team Rafale.

Mais cette offensive de l’avionneur français n’a pas pour seul but de générer un intérêt médiatique. Elle s’inscrit surtout dans un contexte de recomposition très rapide du marché mondial des avions de combat, d’accélération du tempo technologique mondial de défense, et d’un ministre des Armées qui, pour la première fois, semble plus critique que protecteur vis-à-vis du programme SCAF, face aux difficultés qui se dessinent à nouveau avec la fin de la phase 1B.

Le Rafale B01 présenté avec des réservoirs conformes au Salon du Bourget 2025

Le salon Paris Air Show (le salon n’ayant pas résisté à l’anglicisation de son nom), qui se déroule du 16 au 22 juin au Bourget, est le plus important salon international aéronautique, avec le salon britannique de Farnborough. Ils sont d’ailleurs apparus presque simultanément à l’après-guerre, 1948 vs 1952 (même si le salon aéronautique de Paris remonte à 1909). Les deux salons rythment, depuis, l’histoire aéronautique mondiale, se partageant, une année sur deux, l’attention de l’ensemble de la sphère aéronautique mondiale, qu’elle soit civile ou militaire.

vue aérienne bourget 1973
Vue aérienne du salon du Bourget de 1973 : vous avez 1à secondes pour trouvers l’étendard IV, la Gazelle, le Falcon 10 et le Viggen. Top, c’est parti …1,2…

Pour les avionneurs et grandes entreprises européennes, et plus particulièrement françaises, ce salon est l’occasion de présenter les nouveaux modèles et nouvelles avancées technologiques, autant pour créer un intérêt médiatique que pour susciter l’intérêt des éventuels futurs clients mondiaux.

L’édition 2025 du PAS ne manquera pas de nouveautés et d’annonces, dans le domaine civil, avec des annonces de commandes de transporteurs Airbus, Boeing, Embraer et Bombardier, attendues des compagnies indiennes, saoudiennes ou encore marocaines. Mais, indubitablement, l’édition 2025 verra surtout le retour de la Défense comme pilier majeur du salon.

Dans ce domaine, l’avionneur Dassault Aviation, fleuron de la BITD française, et ses partenaires de la Team Rafale ont mis les petits plats dans les grands, provoquant l’émoi médiatique avant même que le salon ne débute, avec l’arrivée du Rafale B01 équipé de réservoirs conformes.

Pour rappel, un réservoir conforme est un réservoir de carburant additionnel ajouté directement sur la cellule de l’appareil, et non de manière pendulaire, comme c’est le cas des bidons que l’on observe à présent presque systématiquement sur les avions de combat modernes, comme le Rafale, le Typhoon, le Gripen ou le Super Hornet.

Or, ces bidons ont deux inconvénients majeurs. Ils augmentent sensiblement la traînée (la résistance à l’air) et entravent donc les performances de l’appareil en termes de plafond, de vitesse et d’accélération. En outre, ils augmentent la section radar, modifient le centrage du chasseur, et créent des contraintes parfois importantes sur la cellule, ce qui limite les capacités d’évolution du chasseur, tout en le rendant plus facilement détectable.

En outre, et contrairement à ce qui est parfois avancé, ces bidons supplémentaires ne sont pas toujours largables, comme c’était le cas des bidons équipant les chasseurs d’escorte de la Seconde Guerre mondiale comme le P-51, le P-47 ou le P-38, qui permettaient aux pilotes alliés de larguer les bidons pour retrouver toute l’agilité et les performances de leur chasseur avant d’engager un combat.

Rafale reservoirs conformes 2001
Le reservoir conforme n’est pas une nouveauté sur Rafale. Il était déjà présenté par Dassault Aviation sur le B01 dès 2001. Toutefois, la présentations de cette option, 24 ans plus tard, préfigure sans doute possible, l’arrivée du Rafale F5.

Or, pour des chasseurs moyens, comme le F-16, le Mirage 2000, le Rafale ou le Super Hornet, le carburant interne est bien souvent insuffisant pour mener des opérations de combat à moyenne distance. Ainsi, le rayon d’action du F-16, sans bidon pendulaire, ne dépasse pas les 500 à 600 km, avec les 7 000 livres (3 175 kg) de carburant interne. Mais avec deux bidons supplémentaires, le carburant total atteint 12 000 livres, et le rayon de combat monte à 900 km, bien plus confortable.

En bien des aspects, les réservoirs conformes apportent une réponse optimale aux besoins d’emport de carburant pour une cellule donnée. Ces réservoirs de carburant sont en effet installés directement sur la cellule de l’appareil, le plus souvent sur l’extrados, à l’emplanture de l’aile, là où les tourbillons de portance sont les plus faibles, et au plus près du centre de gravité de l’appareil.

En outre, ils s’intègrent nativement à la cellule, ce qui contribue à sensiblement moins détériorer la traînée engendrée, ainsi que la section radar, vis-à-vis des réservoirs pendulaires. De fait, l’appareil équipé de réservoirs conformes bénéficie d’une autonomie accrue, avec des contraintes moindres, tout en libérant, éventuellement, deux pylônes lourds pour emporter de l’armement ou des moyens supplémentaires.

Pour l’heure, aucune information sur les capacités des réservoirs conformes observés sur le Rafale B01 n’a été divulguée. Il convient de noter que cette option n’est pas nouvelle sur Rafale, puisqu’elle avait été présentée dès 2001 par Dassault Aviation, et que, selon l’avionneur, tous les Rafale ont été construits pour accueillir ce type de réservoirs.

F-16 Block 60 EAU
De nombreux F-16 sont équipés, eux aussi, de réservoirs conformes. Ici, un F-16C BLock 60 des Emirats arabes unis.

Pour autant, il convient de noter que l’ajout de réservoirs conformes avait également été évoqué en 2023 concernant le Rafale F5, parallèlement à des améliorations visant à accroître la furtivité de l’appareil. Le fait que le Rafale B envoyé au Bourget soit présenté à présent avec des réservoirs tend donc à confirmer que le Rafale F5 sera une évolution beaucoup plus riche du chasseur français, avec de nouvelles capacités structurelles pour des performances accrues.

Le drone Neuron fait son retour sur la scène publique

L’édition 2025 du Salon du Bourget marquera également le grand retour du démonstrateur de drone de combat Neuron sur la scène publique, après sa première présentation lors de l’édition 2013.

Ce retour s’inscrit, là encore, dans le programme Rafale F5, puisque le chasseur français, qui doit entrer en service à partir de 2030, sera conçu pour contrôler et mettre en œuvre un nouveau drone de combat lourd furtif, dérivé précisément du Neuron et conçu pour accompagner l’appareil sur l’ensemble de ses missions, y compris pour la chasse embarquée.

Rien n’indique que le Neuron qui sera présent lors du PAS 2025 soit très différent de l’appareil qui vole depuis 2012, les dimensions que l’on devine sous la bâche qui protège l’appareil qui sera présenté au public (ou une maquette de celui-ci) n’étant apparemment pas très différentes des 9 m de long et 12 m d’envergure du démonstrateur.

Rappelons que le drone de combat qui accompagnera le Rafale F5 sera, lui, sensiblement plus imposant, précisément pour lui conférer l’autonomie de vol (2 heures) et la capacité d’emport de charges utiles pour épauler l’avion de combat, spécialement en environnement non permissif.

Cependant, la présence conjointe du Rafale B01 équipé de réservoirs conformes, et du démonstrateur Neuron — ou de sa maquette à taille réelle — ne laisse planer aucun doute : pour Dassault Aviation, l’édition 2025 du PAS sera pleinement placée sous le signe du Rafale F5 et de ses nouvelles capacités.

Drone de combat Neuron
Le drone de combat qui accompagnera le Rafale F5 sera inspiré du Neuron, mais ne sera pas un Neuron. En effet, l’appareil furtif sera bien plus imposant, pour être en mesure d’accompagner efficacement le chasseur sur tout son spectre de mission.

D’ailleurs, le NGF du programme SCAF ne sera présenté que sous la forme d’un modèle réduit, ce qui contraste avec les présentations de Tempest à l’échelle 1:1 lors du salon de Farnborough en 2024, ainsi qu’avec les éditions précédentes du PAS, notamment celle de 2019, qui avait donné lieu à une présentation très médiatisée rassemblant les chefs d’État et ministres de la Défense français, allemands et espagnols, pour la présentation de cette maquette à l’échelle 1:1 du NGF.

Furtivité, allonge, électronique embarquée et drones de combat : le Rafale F5 sera-t-il encore un chasseur de 4ᵉ génération ?

Selon les déclarations officielles du ministère des Armées, de la DGA et de Dassault Aviation, la conception initiale du Rafale F5 est toujours en cours. Il est donc impossible, aujourd’hui, de déterminer avec précision les évolutions qui seront apportées au chasseur français destiné à voler, selon Éric Trappier, jusqu’en 2060 ou 2070.

Ce que l’on sait de manière certaine, c’est que l’appareil recevra un nouveau réseau et bus numérique câblé en fibre optique, ce qui décuplera littéralement les transferts d’information entre les systèmes du chasseur. Cette caractéristique, assez peu attrayante de prime abord, est pourtant déterminante, puisqu’elle étend considérablement les capacités de la fusion de données de l’appareil, et autorise, dès lors, le contrôle et la mise en œuvre de drones de combat.

Elle est en outre à ce point dimensionnante qu’elle impose une divergence dans l’arborescence d’évolution du Rafale. Ainsi, les Rafale livrés initialement jusqu’au standard 4.1 ne pourront pas pleinement évoluer vers le standard F5, en tout cas pas sans une reconstruction complète, puisqu’elle suppose des transformations importantes au cœur même de l’avion.

Rafale F5 et Neuron
Si le drone de combat furtif conferera au Rafale F5 une plusvalue déterminante dans la pénétration des espaces non permissifs, doter le chasseur d’une furtivité sectoriel en accroitra à la fois les capacités de frappe et la survivabilité.

On sait également que le Rafale F5 disposera d’une nouvelle version du radar RBE2. Baptisé RBE2-XG, ce nouveau radar, conçu par Thales, reposera sur des modules en nitrure de gallium et de puissants algorithmes d’intelligence artificielle pour en améliorer sensiblement les performances, l’acuité de détection — notamment face aux cibles furtives ou de petite taille — la résistance au brouillage, et la précision des informations recueillies en mode SAR (radar à synthèse d’ouverture).

Le F5 recevra également de nouvelles munitions, spécialement le missile nucléaire hypersonique ASN4G, qui remplacera l’ASMPA-R à partir de 2035, ainsi que le Futur Missile de Croisière (FMC), remplaçant du SCALP-EG, le Futur Missile anti-Navire (FMaN), successeur de l’Exocet AM39, et un très attendu missile antiradar à longue portée, conçu par MBDA sur la base du RJ10.

Au-delà de ces aspects confirmés, c’est encore le flou qui prédomine. C’est notamment le cas pour le très attendu turboréacteur T-REX, successeur du M88 de Safran, et qui verrait sa poussée augmenter de 20 %, passant de 7,5 t à 9 tonnes avec postcombustion. Ce nouveau réacteur, proposé par Safran et soutenu par plusieurs députés de la commission Défense, offrirait un regain de poussée au chasseur, alors que la prise de masse, vis-à-vis des Rafale F3R actuels, semble inévitable avec la version F5.

Surtout, un moteur plus puissant permettrait également d’accroître la production électrique à bord de l’appareil, ce qui pourrait bien être indispensable pour satisfaire à l’augmentation des capacités de traitement numérique, elle-même consubstantielle des nouvelles capacités opérationnelles attendues, comme la mise en œuvre de drones de combat.

Pour autant, aucune décision officielle n’a été annoncée à propos du T-REX. Et pas davantage concernant l’amélioration de la furtivité du Rafale F5. Cette possibilité avait effectivement été évoquée par Guilhem Reboul en 2023, ce dernier dirigeant alors le programme Rafale au sein de la DGA, au même titre, justement, que l’ajout de réservoirs conformes.

Rafale M88
Le turboreacteur T-REX de safran offrira un supplément de puissance de l’ordre de 20 % au Rafale F5 en terme de poussée. Il augmentera aussi le potentiel de production électrique à bord du chasseur. Encore faut il qu’il soit effectivement developpé et intégré au standard.

Le fait est : si le Rafale F5 va effectivement au bout de son ambition, avec non seulement des capacités numériques démultipliées, un nouveau radar, de nouveaux armements stand-off de précision à haute survivabilité et des drones de combat, mais aussi avec un nouveau turboréacteur T-REX et une furtivité sensiblement accrue, notamment en secteur frontal, l’avion de Dassault aura alors réussi l’exploit de changer de génération par évolutions successives. Passant d’un Rafale F1/F2 pleinement ancré dans la 4ᵉ génération, aux standards F3 et F4 de génération intermédiaire 4.5, au Rafale F5 à furtivité sectorielle, fusion de données avancée et drones de combat, il se positionnera sans équivoque au cœur de la 5ᵉ génération.

Réagir face à l’arrivée des J-10C, J-35A, KF-21 et Kaan : un impératif urgent pour Dassault Aviation

Il faut dire que la France, Dassault Aviation et la BITD aéronautique nationale n’ont à présent plus véritablement le loisir de tergiverser quant à l’évolution du Rafale, si l’industrie française entend maintenir son rang de second exportateur mondial d’avions de combat, obtenu de haute lutte avec les Mirage, puis confirmé — sur le tard, certes, mais confirmé tout de même — avec le Rafale, depuis 2015.

En effet, l’offre internationale dans ce domaine, qui était encore jusqu’il y a peu limitée aux appareils américains, français, britanniques et russes, avec quelques acteurs secondaires comme la Suède et la Chine, est à présent en pleine recomposition, avec l’arrivée massive de nombreux nouveaux acteurs.

Le Kaan turc et le KF-21 Boramae sud-coréens suscitent un réel intérêt international

C’est en particulier le cas des deux avions de combat de génération intermédiaire développés par la Corée du Sud, le KAI KF-21 Boramae, et le plus imposant TAI Kaan turc. Conçus, eux aussi, pour franchir le pas de la 5ᵉ génération, ces appareils promettent d’offrir des alternatives attractives aux appareils existants. Ainsi, le Pérou semble de plus en plus s’intéresser au KF-21 Boramae, alors que le Rafale était considéré comme le favori dans le pays, en particulier du fait des accords industriels proposés par KAI.

Quant à l’Indonésie, qui a déjà commandé 42 Rafale et qui vient de signer une lettre d’intention pour 18 appareils supplémentaires, elle aurait validé la commande de 48 Kaan turcs, selon les annonces faites par R.T. Erdogan, non démenties (mais non confirmées non plus) par Jakarta. Au temps pour les annonces d’une possible commande de J-10CE pour les forces aériennes indonésiennes, ainsi que pour les efforts américains pour convertir la lettre d’intention pour 36 F-15EX, signée en 2022 et sans effet depuis.

Armée de l'air Rafale en patrouille serrée
L’indonésie a commandé 42 chasseurs Rafale à DAssault Aviation en 2022, et a signé une Lettre d’intention, en Mai 2025, concernant 18 chasseurs supplémentaires.

Notons toutefois que Jakarta est très imprévisible autour de ces questions de contrats de défense. Ainsi, officiellement, l’Indonésie ne s’est toujours pas retirée du programme Boramae sud-coréen, alors qu’elle retient les paiements de sa quote-part à Séoul depuis quatre ans maintenant. De même, les deux Scorpène annoncés en 2024 n’ont toujours pas été officiellement commandés à Naval Group, pas même à l’occasion de la visite d’Emmanuel Macron à Jakarta il y a quelques semaines.

Pour autant, en dépit de ces réserves, on ne peut ignorer l’intérêt marqué que suscitent les Kaan et Boramae, à présent qu’ils volent tous les deux, en particulier auprès des pays musulmans (Kaan) et des pays désireux de développer rapidement leur industrie de défense (Boramae). Or, dans les deux cas, il s’agit de pays formant précisément une grande partie du portefeuille client des avions de combat français sur la scène internationale extra-européenne.

La Chine change de doctrine commerciale en proposant le J-10CE et peut-être le J-35A, sur la scène internationale

L’autre sujet d’inquiétude, pour la Team Rafale, concerne l’arrivée des chasseurs modernes chinois sur la scène internationale. En effet, il n’y a de cela que quelques années, Pékin ne proposait, à l’international, que certains avions de combat compacts comme le FC-2000 ou le JF-17, loin de représenter une alternative aux appareils occidentaux ou russes.

Depuis la livraison de 36 J-10CE au Pakistan, en 2023, la posture chinoise, dans ce domaine, a sensiblement évolué : Pékin propose dorénavant ses chasseurs moyens les plus évolués aux clients internationaux, qu’il s’agisse du J-10CE (E = Export), l’équivalent chinois du F-16 Block 70, doté notamment d’un radar AESA et de missiles à longue portée PL-15, et même du J-35A, selon les affirmations des autorités pakistanaises.

J-35A Zhuhai air Show
Le J-35A a été présenté pour la première fois lors du salon aéronautique de Zhuha en octobre 2024. Il s’agit de la version basée à terre du J-35, conçu pour équiper les porte-avions chinois.

Or, le J-35A, basé à terre, pas davantage que le J-35 destiné aux porte-avions chinois, ne sont encore annoncés comme étant opérationnels au sein des forces aériennes et aéronavales de l’APL. Dès lors, si les affirmations d’Islamabad au sujet d’une livraison prochaine (avant la fin de l’année) des premiers J-35A(E ?) chinois à ses forces aériennes sont exactes, cela indiquerait un profond changement de posture commerciale de la part de Pékin dans ce domaine, préfigurant une possible déferlante de chasseurs chinois avancés en Asie et en Afrique.

La probable perte d’un Rafale indien le 7 mai ne représente pas le tremplin du J-10CE attendu

Notons, à ce titre, que la dynamique qui semblait émerger, suite à l’annonce de la destruction de trois Rafale indiens par les forces aériennes pakistanaises, le 7 juin, a depuis perdu beaucoup de son énergie. D’abord parce que les affirmations pakistanaises ont, depuis, été démenties aussi bien par New Delhi que par Dassault.

En outre, l’unique Rafale dont la destruction apparaît documentée aurait été détruit, selon la presse spécialisée chinoise (article rapidement retiré cependant), non par un J-10CE armé de missiles PL-15, mais par la mise en œuvre d’une stratégie astucieuse, mais complexe, des forces aériennes pakistanaises, reproduisant une stratégie chinoise visant à séparer strictement les missions dans une même interception : la détection et le suivi auraient été assurés par un avion radar ZDK-03, le tir du missile PL-15 aurait effectivement été effectué par un J-10CE, mais le guidage à mi-course du missile aurait été assuré par une batterie antiaérienne HHQ-9B.

De fait, le chasseur de conception française n’a jamais eu l’information qu’il avait été engagé, ou qu’un missile air-air avait été lancé contre lui, avant que le PL-15 passe en actif, ne laissant que quelques secondes pour réagir. L’appareil se savait suivi par un radar HHQ-9B, mais s’estimait hors de portée de la batterie antiaérienne pakistanaise.

HQ-9 Chine déni d'accès
Ce serait une batterie antiaérienne HHQ-9B de concetion chinoise qui aurait guidé le missile PL-15 qui aurait abattu le Rafale indien le 7 mai 2025. Cette tactique, si elle apparait avoir été partiellement efficace, n’a pu être employée qu’une fois. Dès le 9 mai, les Rafale indiens employés pour frapper les bases aériennes et les sites de défense antiaérienne Pakistanais, savaient à quoi s’attendre, et aucune perte supplémentaire é été enregistrée coté indien, en dépit de frappes très intenses sur les infrastructures militaires d’Islamabad.

Ceci explique également pourquoi aucun autre appareil indien n’a été abattu par les forces aériennes et la DCA pakistanaises lors des frappes indiennes des 8, 9 et 10 mai, visant pourtant les installations militaires, bases aériennes et batteries antiaériennes d’Islamabad : une fois le modèle pakistanais compris par l’Indian Air Force, il lui était possible de brouiller les radars de guidage HHQ-9B, voire celui du ZDK-03, ce qui neutralisait toute la stratégie.

Cela étant posé, l’efficacité des Rafale, y compris face aux appareils chinois lors de ces frappes suivantes, aura rebattu cette dynamique qui semblait, un temps, émerger autour du J-10CE, en dépit des nombreux efforts pakistanais et chinois pour tenter d’imposer leur propre narratif — sans venir, outre mesure, altérer l’image du chasseur français, bien au contraire.

Quoi qu’il en soit, les constats faits dans un précédent article sur ce site, au sujet des faiblesses du Rafale actuel mises en évidence par les événements du 7 mai, semblent bien toujours d’actualité. Au final, un Rafale F5 doté de réservoirs conformes, de munitions longue portée à forte probabilité d’impact, et d’une furtivité renforcée, pourrait sans problème justifier la désignation de Super-Rafale évoquée dans cet article.

L’ouverture du F-35A au marché international, le retour de la Russie et l’accélération du Tempest menacent également le Rafale et la position dominante française

Comme si cela ne suffisait pas, au-delà des Kaan, Boramae et des chasseurs chinois, le marché mondial des avions de combat va également devoir absorber trois événements majeurs dans les quelques années à venir.

Le premier, qui a déjà débuté, concerne le retour des avions de combat russes sur la scène internationale. Si les Su-30SM, Su-34 et Su-35S des VKS n’ont pas spécialement brillé en Ukraine, leurs nouvelles capacités, spécialement concernant la mise en œuvre des très économiques et très efficaces bombes planantes UMPK, coûtant un dixième du prix des modèles occidentaux, pourraient bien convaincre plusieurs forces aériennes — d’autant que les appareils russes sont bien meilleur marché que les avions européens.

Trump MBS contracts
Donlad Trump affectionne particulièrement être dans la position d’un VRP présidentiel de l’industrie de défense US. Mais ses succès sont davantages liés à une politiques bien moins restrictives en matière de technologies exportées que ces prédecesseurs.

En outre, l’exemple algérien montre que Moscou n’hésite plus, à présent, à exporter le Su-57E, même si la production aéronautique russe est encore très affaiblie par les sanctions occidentales, et le manque d’alternatives auprès de la Chine ou de l’industrie russe. Or, le Su-57E représente à présent le seul avion de combat de 5ᵉ génération à longue endurance proposé sur le marché international, ce qui, là encore, peut susciter de l’intérêt auprès de certains pays — ce d’autant que Washington semble bien avoir suspendu l’exécution des sanctions CAATSA au sujet des exportations militaires russes.

À cela s’ajoute l’extension du marché adressable par Lockheed Martin concernant l’exportation de son F-35A. Jusqu’à présent, ce précieux sésame était réservé aux pays membres de l’OTAN (+ la Suisse), et à certains alliés très proches des États-Unis sur le théâtre Pacifique, nommément l’Australie, la Corée du Sud, le Japon et Singapour.

Depuis son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump a rompu avec cette règle, et a déjà proposé, de manière certaine, le F-35A à l’Inde, aux Émirats arabes unis et à l’Arabie saoudite. Pour sa part, Lockheed Martin, privé de 6ᵉ génération, a récemment annoncé qu’il avait entrepris des négociations avec certains pays (Arabie saoudite, Émirats arabes unis et Qatar) pour développer la future version du F-35A aux performances accrues, comme le fit Boeing concernant les F-15SA et F-15QA, ce qui donna naissance au F-15EX de l’US Air Force, à moindres frais.

Eu égard au fulgurant succès du F-35A vis-à-vis de l’ensemble des forces aériennes auxquelles l’appareil a été proposé, on peut raisonnablement craindre, pour les exportations de Rafale, les conséquences de la nouvelle stratégie américaine.

Enfin, Paris et Dassault Aviation devront compter avec l’arrivée du Tempest, l’avion de combat de 6ᵉ génération développé par la Grande-Bretagne, l’Italie et le Japon, dont l’entrée en service est prévue pour 2035 — c’est-à-dire au même moment que la version complète du Rafale F5, en configuration frappe nucléaire, avec son drone de combat et le missile hypersonique ASN4G.

Toujours de nombreux obstacles pour le programme SCAF selon Éric Trappier, comme selon Sébastien Lecornu

De fait, alors que le Rafale avait de nombreuses marges de manœuvre jusqu’ici, face à un F-35A au marché contraint, au Typhoon européen plus cher et moins polyvalent, au Gripen et au F-16V plus légers, au F-15EX et au F/A-18 E/F à l’avenir incertain, et à des offres russes en perte de vitesse et de compétitivité, le marché qui se dessine, pour 2030-2040, pour le chasseur français, sera beaucoup plus compétitif.

Dans la planification officielle actuelle, en tenant compte des dernières commandes à confirmer et à livrer pour le Rafale jusqu’en 2035, et du début de la production du NGF du programme SCAF, qui devrait intervenir peu de temps après — probablement autour de 2036 ou 2037 — l’enchaînement semblait parfaitement calé pour la pérennité de l’industrie aéronautique de défense française, et pour sa présence compétitive sur la scène internationale.

Encore faut-il que le SCAF respecte son calendrier, et qu’il voie effectivement le jour peu après 2035, pour une entrée en service dès 2040. Or, si l’on en croit les dernières déclarations d’Éric Trappier, le PDG de Dassault Aviation, comme de Sébastien Lecornu, le ministre des Armées, les obstacles sont encore très nombreux autour de ce programme pour garantir la bonne exécution de ce calendrier.

Eric trappier Aviation de chasse | Allemagne | Analyses Défense
Dès 2019, Eric Trappier, le PDG de Dassault Aviation, avait alerté sur les difficultés que rencontrerait le programme SCAF, si la structure de decision n’était pas centralisée. Les évenements semblent lui donner raison.

Pour l’avionneur français, le problème qui entrave le bon déroulement du programme européen est toujours le même : alors qu’il est l’industriel ayant la plus grande expérience en matière de conception d’avions de combat (la seule, pourrait-on même dire), Airbus DS lui refuse le pilotage global du programme. Or, pour Éric Trappier, il est impossible d’avancer dans un programme aussi complexe sans un maître d’œuvre global, qui supervise notamment les interfaces entre les différents systèmes, eux-mêmes développés dans les différents piliers du SCAF.

En outre, face à l’urgence et aux attentes opérationnelles, il estime que la France, mais aussi l’Allemagne et l’Espagne, n’ont plus le loisir d’imposer un pilotage organisé pour satisfaire des ambitions politiques et industrielles, sur la base de la participation budgétaire des États, sans confier aux industriels les plus expérimentés les rênes de leurs piliers respectifs.

En d’autres termes, il s’agit de confier à Dassault, Safran, Thales et MBDA les piliers du SCAF, puisque ces quatre industriels ont déjà conçu plusieurs avions de combat et leurs systèmes depuis le milieu des années 1950, là où ni Airbus DS, ni Hensoldt, ni Diehl, et pas davantage Indra, ne peuvent se prévaloir d’un tel savoir-faire.

Néanmoins, pour Berlin comme pour Madrid, qui financent le programme au même niveau que Paris, il est (très) peu probable qu’une telle proposition soit bien accueillie, tant elle ferait la part belle à l’industrie française et limiterait la prise de compétences attendue autour du programme SCAF pour leurs propres industriels. Première impasse, donc !

La position n’est pas nouvelle pour Dassault Aviation. Éric Trappier portait sensiblement le même discours dès 2019, peu après le lancement du programme. Ce qui change, en revanche, c’est la position du ministère des Armées. Jusqu’à présent, en effet, le programme SCAF était tenu à bout de bras par l’exécutif français, épaulé par la DGA, quitte à tordre le poignet de Dassault pour l’amener à se conformer à la stratégie nationale.

Lecornu assemblée nationale
Le changement de posture du ministre des Armées, le 11 juin, face à la commission Défense de l’AN, est frappante : tout indique qu’il existe à présent une forme d’irritation et d’impatience, coté executif français, autour des difficultés que rencontre le programme SCAF.

Mais les choses pourraient bien être en train de changer à l’Hôtel de Brienne. En effet, les récentes déclarations de Sébastien Lecornu laissent poindre un certain changement de posture de la part du ministre à ce sujet. Ainsi, à l’occasion de l’audition du ministre par la Commission Défense de l’Assemblée nationale, le 11 juin, celui-ci a laissé poindre un certain agacement au sujet de la manière dont les choses évoluent autour de ce programme.

« On a des discussions sérieuses à avoir [avec l’Allemagne et l’Espagne] », a-t-il ainsi déclaré, précisant que la France a des exigences très claires, et inchangées, autour de ce programme, concernant la version navale embarquée et la mise en œuvre de la dissuasion française.

Au-delà du cahier des charges, l’enchaînement des différentes phases du programme, et spécialement les difficultés rencontrées à chaque nouvelle négociation, semblent à présent représenter un enjeu de taille pour le ministère des Armées — probablement pour les questions de chevauchement industriel évoquées précédemment, mais aussi pour que les forces aériennes soient effectivement dotées des appareils nécessaires à leurs missions, en temps voulu, dans un contexte technologique en évolution très rapide.

Enfin, la question des exportations, et d’un possible veto du Bundestag, s’est à nouveau invitée dans le débat. Pour le ministre, il est impensable que l’Allemagne puisse empêcher l’exécution d’un contrat d’exportation signé par la France, concernant le NGF et le SCAF en général. Or, le texte de référence dans ce domaine, l’accord d’Aix-la-Chapelle de 2019, ne garantit une totale liberté de la France en matière d’exportation d’armement que pour des équipements militaires comportant moins de 20 % de composants allemands. Le SCAF, lui, est à 33 % allemand (et 33 % espagnol).

La perspective d’une possible hausse du budget des armées françaises retrace-t-elle les lignes de force des programmes en coopération européenne pour Paris ?

On voit bien, dès lors, que tout ne va pas bien dans le petit monde du programme SCAF. Bien au contraire ! Il semble que les autorités françaises découvrent, à présent, les conséquences politiques, industrielles et opérationnelles des programmes en coopération. Lorsqu’il s’agissait d’équipements importants, certes, mais non décisifs pour les exportations françaises, comme le C-160 Transall ou l’Alpha Jet, cette coopération semblait aller de soi.

C160 transall
Comme l’Alpha-Jet, le C-160 Transall a été un programme franco-allemand très réussi. Cependant, la dynamique de coopération antre Paris et Bonn, du debut des années 60, qui donnera naissance à ces deux appareils, ainsi qu’aux missiles, tout aussi réussi, HOT, MILAN et plus tard, du Roland, semble s’etre grippée au debut des années 80 (… je me souviens des soirées, ou l’ambiance …. hop, je m’égare)

Mais s’agissant d’un sujet aussi crucial et dimensionnant qu’un avion de combat, pour l’ensemble de la présence de la BITD française dans les armées nationales comme sur la scène internationale, par ailleurs sans aucune alternative purement nationale, les conséquences sont bien différentes.

Or, en prenant un minimum de recul, et en tentant d’éliminer la part de chauvinisme français qui nous habite, on comprend vite que ce qu’attend la France n’est pas acceptable par Berlin, et pas davantage par Madrid. Cela reviendrait à faire payer l’Allemagne et l’Espagne pour un avion français, dont l’immense majorité des technologies critiques demeureraient en France, et sans que ni Madrid, ni Berlin, n’aient leur mot à dire concernant les exportations décidées par Paris…

Jusqu’à présent, ces aspects, qui ne sont pas nouveaux, étaient enfouis sous le tapis, sur l’autel des ambitions européennes de la France, en faveur de l’émergence d’une autonomie stratégique européenne. Pourquoi, alors, un tel changement de posture de la part du ministre ?

À ce niveau, trois hypothèses peuvent être avancées pour expliquer ce revirement. La première repose sur le calendrier industriel, conséquence de la recomposition très rapide du marché mondial des avions de combat, qui émerge dorénavant.

En effet, jusqu’il y a peu, si l’émergence des Kaan et des Boramae était connue, l’absence de référence opérationnelle des industriels turcs et sud-coréens, ainsi que leur dépendance marquée à certaines technologies exogènes — comme dans le domaine des réacteurs — semblaient devoir réserver le marché adressable par ces deux appareils à quelques forces aériennes ne représentant pas un enjeu pour les exportations françaises.

Or, avec le Kaan qui toque à la porte de l’Indonésie, et le Boramae au Pérou, ce sont précisément deux clients de l’industrie aéronautique française qui risquent de se tourner vers les industries turques et sud-coréennes.

KF-21 Boramae
La Corée du Sud a fait du transfert industriel et technologique un atout de poids, pour ses offres d’armement. Après avoir obtenus d’importants succès avec cette stratégie commerciale autour du canon automoteur K9 Thunder, elle l’applique à présent au KF-21 Boramae.

En outre, l’hypothèse de voir le F-35A proposé à l’Inde, au Qatar et aux Émirats arabes unis — trois des clients stratégiques de l’aviation de combat française — rend indispensable le fait de disposer, rapidement, d’un avion de combat capable de surclasser le chasseur de Lockheed Martin, face aux ambitions et espoirs politiques européens. D’autant que les chasseurs chinois semblent intéresser d’autres clients, spécialement l’Égypte.

En second lieu, on peut penser que, pour les forces aériennes françaises, il est indispensable que le NGF et le SCAF soient effectivement opérationnels à l’échéance prévue de 2040, face à l’évolution des menaces et des technologies de déni d’accès — surtout que l’appareil devra porter la composante aérienne de la dissuasion.

Dans ce contexte, les atermoiements autour des discussions de partage industriel et de pilotage des programmes et piliers pourraient alors représenter une menace intolérable pour la défense française, au-delà même des considérations industrielles. De même, ce besoin d’efficacité militaire, à la date promise, pourrait expliquer le retour de la thèse du Best Athlete, très prisée en France mais — on ne peut pas le nier — en contradiction directe avec la logique de coopération internationale.

Dernière hypothèse, plus incertaine, concernerait les moyens consacrés aux armées françaises. En effet, quoi qu’on en dise, si la France s’est tournée vers la coopération européenne pour développer SCAF et MGCS, c’était en grande partie pour préserver le budget des armées.

macron revue stratégique voeux aux armées 2025
Après une séquence très active en début d’année, l’executif français demeure muet depuis plusieurs mois, concernant l’évolution, ou la non évolution, de la trajectoire budgétaire des Armées tracée par la LPM 2024-2030.

Or, il règne un certain flou au sujet de l’évolution du budget des armées françaises dans les années à venir. Si le ministre des Armées semble avoir écarté l’alignement sur les 5 % revendiqués par l’OTAN et Donald Trump, il a reconnu, le 6 juin, qu’il faudra, pour la France, dépenser davantage pour ses armées — sans préciser s’il s’agissait de respecter la trajectoire actuelle de la LPM 2024-2030 (67 Md€ / 2,3 % du PIB en 2030), ou si des efforts supplémentaires seraient consentis, face à l’évolution de la menace et des besoins des armées.

Si tel était le cas, on peut se demander si les contraintes liées à la coopération européenne autour du SCAF ne seraient pas en train de s’effacer face aux besoins des armées et de l’industrie, sachant que développer le SCAF seule coûterait autour de 40 % moins cher globalement — ce qui représenterait une hausse, pour la France, de 75 % des coûts planifiés de développement.

En revanche, dans ces conditions, la France aurait toute latitude pour exporter et équiper l’appareil comme elle le souhaite, et n’aurait pas à partager la fabrication des appareils exportés avec ses partenaires. Au final, selon les scénarios, et en tenant compte des coefficients de retour budgétaires moyens, il apparaît que le coût global du programme, développement et fabrication inclus, coûterait de +10 % à –30 % de plus (ou de moins) qu’en coopération, comme évoqué dans cet article.

Ainsi, si, effectivement, le budget des armées françaises est destiné à croître plus rapidement qu’envisagé jusqu’ici, on ne peut écarter l’hypothèse que l’attrait de la coopération, à présent, s’efface face à ses contraintes, alors que les moyens nécessaires seraient disponibles.

Conclusion

L’aviation de combat française, et son industrie, sont-elles à la croisée des chemins, en 2025 ? On peut raisonnablement se poser la question, avec un Rafale F5 encore flou, mais susceptible de porter des ambitions le rapprochant bien plus d’un Super-Rafale, tel qu’évoqué par Éric Trappier dès 2019, comme alternative à un programme SCAF défaillant, et l’émergence de nouvelles réserves françaises, portées cette fois aussi bien par Dassault Aviation que par le ministère des Armées, face aux défis qui restent à relever autour du programme SCAF.

NGF programme SCAF
Difficile d’affirmer, aujourd’hui, que le SCAF, et son avion de combat NGF, verront bien le jour en 2040, comme promis en 2019.

Concernant le Rafale F5, ses réservoirs conformes, ses turboréacteurs T-REX et sa furtivité sectorielle renforcée, les arbitrages finaux n’ont pour l’heure pas été rendus publics. Il est probable que les considérations budgétaires, mais aussi industrielles et commerciales, ainsi que les besoins opérationnels, tailleront les ambitions finales de ce programme.

Cependant, face à la recomposition du marché international, à l’évolution des menaces et des technologies de déni d’accès, et aux risques bien réels de glissement du programme SCAF, il semblerait contestable de ne pas donner au programme l’ensemble des plus-values aujourd’hui sur la table, y compris le T-REX et la furtivité, quitte à s’appuyer sur certains partenaires pour en boucler le financement.

Dans le même temps, l’avenir du programme SCAF semble, lui aussi, si ce n’est compromis, en tout cas réévalué par la France. Pour Dassault Aviation, et son PDG Éric Trappier, le discours n’a pas dévié depuis les premières difficultés de négociation avec Airbus DS, en 2019. L’avionneur français revendique le pilotage du programme, sans interférence, et le choix des industriels les mieux capés pour piloter les piliers, pour garantir l’efficacité du système de combat à venir, et le respect du calendrier.

La différence vient de la posture du ministère des Armées. Agissant jusqu’ici comme bouclier entre les partenaires européens et la BITD française, celui-ci semble, à présent, s’agacer des difficultés que rencontre à nouveau le programme, et s’inquiéter de certaines perspectives concernant les attentes françaises, ou le respect du calendrier.

Est-ce sous la pression de l’accélération du tempo technologique militaire mondial, de celle de la recomposition très rapide du marché de l’offre internationale des avions de combat, ou est-ce la perspective d’une hausse des budgets militaires français, rendant la coopération européenne moins attrayante, qui engendre le changement de position sensible de Sébastien Lecornu ?

Il est impossible, aujourd’hui, de trancher. Comme souvent, il peut s’agir d’un subtil mélange de ces trois éléments, qui a conduit la France à réviser sa posture dans ce dossier. Seul l’avenir nous donnera le fin mot à ce sujet. Dans tous les cas, il semble bien que l’année 2025 sera une année décisive pour l’avenir de l’ensemble de l’aviation de combat française, et de son industrie nationale consacrée à cette capacité rare.

5% PIB exigés par l’OTAN : est-ce nécessaire ? Est-ce raisonnable ?

À la sortie de la réunion des ministres de la Défense de l’OTAN, le 5 juin à Bruxelles, son secrétaire général Mark Rutte affichait une confiance évidente. Selon lui, pour donner corps à l’accord capacitaire entériné par les 32 ministres présents, il n’y avait d’autre choix que d’accepter une élévation de l’effort de défense plancher de chacun des membres à 5 % du PIB d’ici à 2030 ou 2032, soit 3,5 % pour les armées elles-mêmes, et 1,5 % pour les infrastructures, le redéploiement et la transformation capacitaire de l’industrie de défense, et le durcissement de la résilience, au travers de la sensibilisation des opinions publiques.

Pourtant, depuis, si certains pays se sont pleinement engagés à respecter cette trajectoire, spécialement en Europe du Nord et de l’Est, avec l’Allemagne et la Pologne en chefs de file, pour beaucoup d’autres membres, l’objectif budgétaire fixé par Mark Rutte, mais aussi par Donald Trump, est loin de susciter l’enthousiasme.

Ainsi, en début de semaine, le Premier ministre espagnol, Pedro Sánchez, a laissé entendre qu’il n’hésiterait pas à prendre des « décisions courageuses », si les seuils des 3,5 % et 1,5 % visés par l’OTAN étaient imposés à ses membres, laissant supposer que Madrid pourrait, par exemple, sortir du commandement intégré, comme le fit la France en 1966.

D’autres pays, comme le Portugal, l’Italie et même la Grande-Bretagne, s’ils valident la nécessité d’augmenter leurs efforts de défense respectifs, demeurent en revanche beaucoup plus réservés quant aux seuils évoqués par l’OTAN et leur application.

Pour la France, empêtrée dans une crise budgétaire sans précédent, le sujet est d’autant plus complexe que Paris se voyait déjà, par sa dissuasion et ses armées d’emploi expérimentées et aguerries, comme le pivot capacitaire de cette alliance européenne en construction. Pour autant, les déclarations, ou plutôt les non-déclarations du ministre des Armées, lors de l’interview du 6 juin, laissent entendre que la France envisage bel et bien de se désolidariser de cette dynamique OTAN voulue par Mark Rutte, et surtout par Washington.

Si, comme l’exigent les codes politiques modernes, toutes les postures nationales semblent avant tout dictées par des considérations nationales et électorales, on constate toutefois un grand absent dans ce débat occidental : d’où viennent ces valeurs exigées par l’OTAN ? Sont-elles justifiées du point de vue des besoins de défense nationaux et collectifs ? Et sont-elles raisonnables, en particulier lorsqu’elles sont adossées à un calendrier aussi raccourci ?

Sommaire

Pourquoi faut-il augmenter l’effort de défense des membres de l’OTAN, spécialement en Europe ?

En premier lieu, il convient d’étudier, pour répondre à ces questions, la validité des postulats ayant amené les dirigeants de l’OTAN à s’engager dans cette voie controversée. Ces postulats sont au nombre de deux. Le premier est l’inexorabilité du retrait de la protection conventionnelle américaine de l’Europe, annoncée fermement par Donald Trump depuis son retour à la Maison-Blanche, et avant cela, lors de sa campagne électorale, mais engagé, dans les faits, depuis le pivot vers le Pacifique engagé par Barack Obama, à partir de 2014.

Le retrait des forces américaines conventionnelles d’Europe, une trajectoire inévitable ?

Pour de nombreuses capitales européennes, accepter de se conformer aux exigences de l’OTAN, c’est avant tout accepter de répondre favorablement aux exigences formulées par Donald Trump depuis janvier 2025. À ce moment, alors président élu des États-Unis, il avait annoncé que les États-Unis retireraient leur engagement de protection militaire aux pays membres de l’OTAN ne consacrant pas 5 % de leur PIB, ou plus, à leur effort de défense.

Deplacement abrams europe
Le retrait des forces américaines convetionelles américaines d’Europe, est à présent presque inévitable.

Et de fait, les pays les plus exposés face à la Russie en Europe — la Pologne, les Pays baltes et les pays de la péninsule scandinave — ont tous annoncé qu’ils se conformeraient aux exigences de l’OTAN, et par transitivité, à celles de la Maison-Blanche. Même si, depuis, il est apparu, dans le discours des officiels américains, et en particulier de Pete Hegseth, le secrétaire à la Défense, que la protection qui sera garantie par les États-Unis à l’OTAN tendra à se concentrer avant tout sur les moyens de dissuasion, et non sur les moyens conventionnels.

En dépit d’une certaine forme de déni décroissant, observée surtout dans les capitales des pays européens les plus exposés, au sujet de l’inexorable retrait progressif de la protection conventionnelle américaine, ce postulat est à présent de plus en plus assimilé et validé en Europe, de manière unilatérale.

L’évolution de la puissance militaire russe et la menace qu’elle représentera pour les pays européens à partir de 2028

Le second postulat concerne l’évolution de la menace conventionnelle russe, dans les années à venir, au point de représenter, dès 2028, une menace existentielle pour les membres de l’OTAN dans leur ensemble. Et celui-ci est beaucoup moins consensuel que le premier.

En effet, pour certaines capitales, en particulier pour Budapest et Bratislava, la réalité de la menace russe vis-à-vis de l’OTAN est ouvertement remise en cause. Interrogé sur une chaîne d’information continue, il y a quelques jours, Viktor Orbán, le Premier ministre hongrois, a ainsi déclaré que cette menace était fantasmée par l’OTAN, la Russie n’ayant tout simplement pas les moyens d’agresser militairement l’Europe, alors qu’elle ne parvient pas à prendre l’ascendant sur l’Ukraine.

À l’inverse, beaucoup de services de renseignement occidentaux, et non des moindres, comme le BND allemand, alertent sur l’évolution très rapide des capacités militaires russes, maintenant que la restructuration économique et industrielle du pays a été achevée, surtout une fois la guerre en Ukraine terminée.

Dans ce cas, qui croire ? Laissons la croyance à ceux qui ont la foi, pour nous concentrer sur ce que nous savons. Ainsi, en dépit des sanctions économiques et politiques sévères imposées par l’Europe, les États-Unis et leurs alliés proches, comme l’Australie ou le Japon, l’effondrement politique, budgétaire ou même capacitaire du régime russe, et de ses armées, semble bien plus éloigné que jamais. Il en va de même pour l’isolement et la mise à l’index de la Russie sur le plan international.

industrie de défense russe
Suite à la retraite des forces russes deployées en Ukraine sur la ligne Surovikine, à l’été 2022, l’industrie russe de défense a été entièrement restructurée pour supporter un engagement long basé sur l’attrition.

Ce que nous savons, également, c’est que les armées russes ne rencontrent pas de véritables difficultés pour remplacer leurs pertes matérielles et humaines, en dépit des rapports parlant ci de camerounais recrutés de force pour le front ukrainien, là de la dépendance de l’industrie de défense russe aux composants occidentaux.

Ainsi, aujourd’hui, les armées russes déploient plus de 600 000 à 800 000 hommes pour leurs opérations en Ukraine, tout en conservant 700 000 à 900 000 hommes en réserve et en appui. Pour rappel, le plus important format de réponse opérationnel visé aujourd’hui par l’OTAN concerne une force militaire de 300 000 hommes.

De même, tout indique que les usines d’armement russes tournent à plein régime à présent, en particulier pour ce qui concerne la production de capacités de frappe à moyenne et longue portée, des bombes planantes UMPK (certains rapports évoquant plus de 70 000 kits produits par an), aux drones d’attaque à longue portée Geran (une production de plus de 2 000 unités par mois a été avancée par le GUR, le renseignement ukrainien), en passant par les missiles balistiques tactiques Iskander-M (750/an), les missiles de croisière Kh-101 (650/an) et les missiles balistiques aéroportés Kinzhal (500/an).

Si, dans le domaine des avions de combat (autour de 25 Su-57, Su-35, Su-34 et Su-30 produits chaque année) et le domaine naval (deux sous-marins nucléaires, un sous-marin conventionnel, une frégate, deux corvettes et trois à quatre patrouilleurs lance-missiles par an), la production russe reste limitée, dans le domaine des armements terrestres, elle surclasse nettement la production de l’ensemble des capacités industrielles européennes dans la plupart des catégories.

Ce niveau de production permet, à présent, aux armées russes de compenser l’attrition en Ukraine, alors que, dans le même temps, Kyiv peine à faire de même dans de nombreux cas, comme celui des chars ou des LRM, en dépit de l’aide européenne et internationale. On comprend aisément qu’une fois cette attrition éliminée, la production industrielle russe sera telle qu’elle permettra au Kremlin de disposer, en quelques années seulement, d’une capacité de frappe et de manœuvre que les forces actuelles de l’OTAN, en Europe, ne suffiront pas à contenir.

vladimir poutine
5% PIB exigés par l'OTAN : est-ce nécessaire ? Est-ce raisonnable ? 96

Dans ce contexte, savoir si, aujourd’hui, Vladimir Poutine a l’intention, ou non, d’attaquer l’OTAN, ou certains de ses membres, n’est donc que secondaire, et même, pour ainsi dire, insignifiant dans le débat. En effet, à partir du moment où la Russie aura un potentiel d’agression lui permettant de prendre l’ascendant militaire sur l’OTAN, il sera indispensable de contenir cette menace, sachant que le Kremlin a montré, par le passé, qu’il n’hésitait ni à agresser ses voisins militairement (Géorgie, Transnistrie, Crimée, Donbass, puis l’Ukraine dans son ensemble, en 22 ans seulement de régime poutinien), ni à sacrifier des centaines de milliers de Russes et de frères slaves pour atteindre ses objectifs.

Dès lors, parier sur la bonne volonté du régime russe, pour garantir la paix en Europe, ainsi que la sécurité et l’intégrité territoriale des États européens, revient à parier sur le fait qu’il y a cinq chances sur six que la balle ne soit pas alignée dans le canon, en jouant à la roulette russe — avec les mêmes conséquences, à terme.

L’évolution de l’effort de défense en France depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale

S’il est donc nécessaire, sauf à accepter un risque létal bien réel, de contenir l’évolution de la menace militaire russe dans les années à venir, et en particulier une fois le conflit en Ukraine terminé ou en suspens, quels doivent être les moyens déployés par les Européens pour y parvenir, sachant que les États-Unis sortiront rapidement de l’équation sur le plan conventionnel ?

Si cette question doit trouver une réponse pour l’ensemble des pays membres de l’Alliance atlantique, le cas de la France, ici, est spécialement intéressant, car les contraintes qui s’y appliquent couvrent, en quelque sorte, l’immense majorité des cas auxquels sont exposées les capitales européennes à ce sujet.

En effet, quoi qu’en disent les autorités, les armées françaises, comme les armées européennes, ont lourdement souffert de la période des bénéfices de la paix, de 1995 à 2022, et doivent faire face à d’importants défis capacitaires en matière de format, de renouvellement des équipements et de stocks.

Qu’on le veuille ou non, en dehors de la dissuasion — fort heureusement sanctuarisée politiquement durant ces années “coquelicots et petits lapins” — les armées françaises, pas davantage que les autres armées européennes, ne sont capables, aujourd’hui, de soutenir un engagement massif de haute intensité dans la durée, comme les scénarios anticipant une confrontation face aux armées russes le prédisent.

Or, sur les vingt dernières années, de 2005 à 2025, l’effort de défense moyen, pour les armées françaises, s’est établi autour de 1,70 % du PIB, hors pensions, avec un point bas à 1,52 % en 2014. Durant la guerre froide, sur une période de tensions comparables, sans guerre directe, de 1964 à 1989, l’effort de défense français était passé de 4,5 % en 1964 à 2,9 % en 1989, avec une valeur moyenne de 3,2 % du PIB.

F-100 Super Sabre Mirage III
En 1970, les forces aériennes et aéronavales françaises alignaient plus de 900 avions de combat. Elles en ont, à présent, 225.

On comprend aisément, par comparaison éclairée, qu’il aura manqué, pendant plus de vingt ans, un peu plus de 1 % du PIB au budget des armées françaises pour qu’elles fussent en mesure de maintenir une posture opérationnelle comparable à celle qui était la sienne pendant la fin de la guerre froide, et notamment pendant la crise des euromissiles, de 1981 à 1987, l’un de ses points culminants de tensions avec l’Union soviétique.

Certes, la Russie, ses 140 millions d’habitants et son PIB nominal de 2 000 Md$, n’est pas l’Union soviétique, avec une population deux fois plus importante, d’autant qu’à ce moment-là, Moscou disposait encore de ses alliés du Pacte de Varsovie pour renforcer sa posture militaire. Cependant, à ce moment-là également, les États-Unis maintenaient une force militaire conventionnelle considérable représentant 40 % des effectifs militaires des pays de l’OTAN en Europe.

On comprend, dès lors, que rester à un effort de défense de 2 % du PIB n’est certainement pas soutenable, face à la réalité qui se dessine concernant le potentiel d’agression russe, qu’il soit ou non destiné à être employé contre l’Europe par le Kremlin aujourd’hui.

Quel est l’effort de défense nécessaire et suffisant pour la France ?

Pour autant, on ne peut pas simplement transposer les chiffres de 1980 à 2025. La situation géopolitique, mais aussi économique, démographique et sociale de l’ensemble des pays concernés est, en effet, radicalement différente.

Comment, dans ce contexte, déterminer l’effort de défense nécessaire et suffisant pour les membres européens de l’Alliance atlantique, afin d’être certains, sans doute possible, de disposer d’une capacité militaire suffisante pour dissuader la Russie de toute tentation agressive contre ses membres, et surtout, le cas échéant, avoir l’assurance de pouvoir repousser efficacement une agression russe ?

La soutenabilité de l’effort de défense russe actuel n’est plus soumise à débat

Beaucoup ont des certitudes à ce sujet, qu’elles soient exprimées en capacités militaires — combien de chars, combien d’avions, voire combien de drones — ou sur des capacités budgétaires, qu’elles soient ou non exprimées en valeur absolue (en milliards €/$) ou relative (en % du PIB).

Le fait est que l’explication détaillée des seuils visés d’abord par Donald Trump, puis par Mark Rutte, concernant un effort de défense global de 5 %, dont 3,5 % du PIB destinés aux armées, n’a jamais été clairement justifiée, ni par l’un, ni par l’autre, en fonction de la menace russe elle-même, qui est censée en constituer la justification, telle que présentée.

Au contraire, pour le président américain, il s’agit avant tout d’amener l’effort de défense collectif européen « au même niveau que celui des États-Unis ». Et en effet, avec un effort de défense à 5 % du PIB, les Européens, et leur PIB collectif de 20 500 Md$, viendraient dépenser autant que les 1 000 Md$ annoncés par Donald Trump pour le Pentagone en 2026 (mais avec un effort de défense de seulement 3,9 % du PIB).

Su-57 VKS Russie
Les VKS, les forces aériennes russes, ne paient que 35 m$ leurs nouveaux Su-57.

Bien évidemment, un tel raisonnement est difficilement acceptable en Europe, en particulier pour les pays comme la France et la Grande-Bretagne, qui disposent de leur propre dissuasion, et qui ne sont alors pas spécialement sensibles aux menaces américaines de retrait du bouclier nucléaire US face à la Russie. Il en va de même des pays d’Europe de l’Ouest, comme l’Espagne, l’Italie ou le Portugal, protégés par un rempart naturel (les Alpes, les Pyrénées ou la Manche), ou par la France, nation dotée, à leur frontière.

Reste que cela ne répond pas à la question posée : si le seuil avancé par Mark Rutte n’est pas strictement justifié, quel doit être le bon niveau d’investissement militaire en Europe pour contenir la menace russe en devenir ? Il est possible de répondre à cette question, si ce n’est de manière académique — cela nécessiterait un travail dépassant de loin le cadre de cet article — du moins de manière globale et convaincante, en partant d’une valeur sûre : les chiffres !

Aujourd’hui, la Russie dépense, pour ses armées, de façon officielle, autour de 150 Md$ en 2025, soit un effort de défense de 7,3 % de son PIB. Dans la mesure où l’ensemble de l’économie et du discours politique du Kremlin s’est construit, depuis trois ans, autour de cet effort de défense, avec un martèlement médiatique promettant une menace existentielle venue d’Europe, on peut admettre qu’une fois la guerre en Ukraine suspendue, Moscou maintiendra ce niveau d’investissements, tout au moins pour la partie renouvellement et acquisition des équipements, même si des libérations de crédits sont à prévoir sur la partie RH.

Le coefficient de correction des coûts d’acquisition capacitaire en Russie

Or, qu’il s’agisse des équipements comme des personnels, l’effort de défense russe s’avère 3 à 3,5 fois plus efficace qu’en Europe. Ainsi, un char T-90M neuf coûte aux armées russes autour de 3,5 M$, contre plus de 25 M€ pour un Leopard 2A8 ou un M1A2 SEP V3 Abrams, et 15 M€ pour un K2 Black Panther.

Un avion de combat Su-57 est acquis pour 35 M$, contre 94 M$ pour un F-35A, 100 M€ pour un Eurofighter Typhoon et 90 M€ pour un Rafale. Un sous-marin SSGN pr. 885M Yasen-M est acquis pour moins de 800 M€, et un pr. 636.3 pour moins de 300 M$, contre, respectivement, 1 500 M$ pour un SSN Suffren et 2,3 Md$ pour un SSN Astute, et 600 à 800 M$ pour un SSK Type 214 ou Scorpène, et 1 Md$ pour les modèles plus imposants, comme le Blacksword Barracuda, le Type 212CD ou le S-81+.

Allemagne Leopard 2A8 KNDS
Le Léopard 2A8 de KNDS Deutschland, a beau être perçu comme le plus performant des chars européens, il est aussi l’un des plus chers, Avec un prix unitaire de l’ordre de 25 m€, il équivaut à 7 T-90M russes, en terme de cout d’acquisition.

L’industrie russe a développé, par ailleurs, des compétences exceptionnelles pour produire certains armements de précision low cost, comme le drone d’attaque Geran (autour de 35 000 $ selon les estimations), les munitions rôdeuses Lancet (moins de 20 000 $) ou les kits de bombes planantes UMPK (moins de 25 000 $ à comparer avec les 250 000 $ de l’A2SM Hammer français).

Même du point de vue des coûts de personnel, l’écart est flagrant. Hors déploiement en zone de guerre, un militaire professionnel russe coûte aux armées de 500 à 1 000 $ par mois, soit quatre fois moins que la moyenne européenne. En d’autres termes, pour refléter les écarts de coûts pour l’ensemble des ressources opérationnelles acquises par les armées russes, face aux armées européennes, il est indispensable d’appliquer un coefficient de correction élevé, que l’on peut estimer de 3 à 5.

Même en tenant compte des effets délétères de la corruption dans les armées russes, on peut difficilement appliquer un coefficient de correction inférieur à 3,5. D’ailleurs, si l’on compare avec les armées européennes, on s’aperçoit rapidement qu’à investissements comparables, les armées russes admettent au service, chaque année, 4 à 5 fois plus de blindés, d’avions et de navires que leurs homologues de l’Ouest, aujourd’hui.

Dès lors, il serait nécessaire, en Europe, de dépenser au moins 3,5 × 150 Md$, soit 525 Md$ chaque année, pour faire jeu égal avec les armées russes à 150 Md$ — soit un effort de défense de 2,6 % du PIB.

Le coefficient de correction pour la nature multinationale de l’OTAN

Toutefois, là encore, ce serait supposer que les armées européennes sont exposées, dans leur réponse collective, aux mêmes contraintes que les Russes, ce qui n’est pas le cas, comme le montre l’exemple en Ukraine. En effet, Moscou a déployé, pour cette opération militaire spéciale, de 600 000 à 800 000 hommes, soit la moitié de ses 1,4 million d’hommes sous les drapeaux, toutes forces confondues.

Or, lorsque l’on regarde les taux d’engagement de forces promis par les pays européens à l’OTAN, ce chiffre ne représente jamais plus de 20 à 25 % des forces totales, souvent beaucoup moins. Ainsi, Paris s’est engagé à fournir au Commandement intégré deux brigades de combat, soit 15 000 à 20 000 hommes, sur les 77 000 militaires de la FOT, ainsi que 40 avions de combat, sur les 225 avions de chasse des forces aériennes et aéronavales, soit de 17 à 26 % des forces, sachant que, dans le cas de la FOT, celle-ci ne représente que 65 % des effectifs de l’Armée de terre.

exercice OTAN Steadfast
L’OTAN souffre, face à la Russie, d’une structure multinationale, ce qui conduit les pays membres à n’engager, face à une menace, qu’une fraction de leurs forces.

En d’autres termes, il est nécessaire, à nouveau, d’intégrer un nouveau coefficient de correction, pour refléter, cette fois, la nature multinationale de l’OTAN, et le fait que chaque État n’acceptera d’engager, au niveau de l’Alliance, qu’une partie de ses forces, pour être en mesure d’assurer la protection de sa propre nation, le cas échéant.

Sur la base des exemples connus, et en considérant que certains pays — ceux en première ligne — seront dans tous les cas contraints d’engager l’ensemble de leurs forces en cas d’agression, une correction de 2,5 ne semble pas exagérée, soit un taux moyen d’engagement de 40 % des forces, ce sans même tenir compte du fait que l’article 5 n’impose, dans les faits, nullement l’envoi de moyens militaires pour protéger un allié.

En d’autres termes, nos 525 Md$ équivalents, corrigés du coût des équipements russes, se transformeraient en 1 312,5 Md$, ce qui représenterait un effort de défense de 6,56 % du PIB pour, effectivement, être à parité. Là encore, les chiffres évoqués mériteraient une étude plus académique, mais ce n’est pas l’objet de cet article de le faire.

La correction technologique de l’OTAN

Pour autant, avec 6,56 %, les forces déployables par l’OTAN seraient strictement équivalentes, en nombre, à celles de la Russie. Or, les équipements européens sont, bien souvent, plus performants que ceux des armées russes, même si cet écart de performances est au moins autant dû à des arbitrages doctrinaux russes privilégiant la masse, qu’aux technologies occidentales embarquées.

Sur la base d’un rapport de 1 à 2 entre les équipements des deux camps — ce qui ne semble pas exagéré (mais qui, là encore, devrait être consolidé par une étude plus factuelle) — l’effort de défense équivalent nécessaire, en Europe, devrait atteindre alors 656 Md$ au total, pour neutraliser efficacement la menace russe par les moyens dont disposerait l’OTAN.

Au total, donc, et sur la base des approximations faites lors de cette démonstration, il apparaît que l’effort de défense moyen nécessaire, en Europe, pour contenir la menace militaire en devenir, serait de 656 Md$ en 2025, soit 3,25 % du PIB. On remarquera que ce taux correspond, à peu de chose près, aux 3,2 % du PIB moyen de l’effort de défense français de 1964 (fin de la guerre d’Algérie) à 1989 (fin de la guerre froide et du Pacte de Varsovie). Ce n’est pas très éloigné, non plus, des 3,5 % évoqués par Mark Rutte.

Et les 1,5 % du PIB d’investissements supplémentaires exigés par Trump, alors ?

De fait, si les 3,5 % du PIB sont un objectif raisonnable, qu’en est-il des 1,5 % du PIB supplémentaires ? Selon Mark Rutte, il s’agirait d’un effort complémentaire destiné à améliorer les infrastructures liées à la défense, comme les infrastructures de transport, mais aussi l’outil industriel et la résilience globale du pays et de son opinion publique, pour être prêt à faire face à la menace russe dès 2030.

Trump Ukraine
Le seuil des 5% évoqué par Marc Rutte, semble avant tout destiné à satisfaire Donald Trump, pour qu’il ne retire pas le bouclier nucléaire aux pays européens.

En d’autres termes, il s’agirait d’investissements supplémentaires destinés à éviter que l’enveloppe principale — les 3,5 % du PIB — ne soit préemptée par d’autres besoins identifiés nationalement comme nécessaires à la mission défense, afin de garantir l’exécution pleine et entière de la trajectoire de rattrapage budgétaire.

Même si ce n’est pas admis par le secrétaire général de l’OTAN, il est surtout probable que cette seconde enveloppe soit destinée à permettre à Donald Trump d’afficher une victoire politique sur l’Europe, en revenant de La Haye avec un accord à 5 %, comme promis, sans que cet objectif ne soit, dans les faits, vraiment contraignant pour les Européens. En d’autres termes, il s’agit d’un exercice de circonvolutions à mi-chemin entre la politique internationale et la communication, qui n’est destiné qu’à être partiellement appliqué par les Européens, d’ici à 2028 et à la fin du mandat présidentiel américain.

Dans la suite de l’article, nous nous concentrerons donc sur la partie « effort de défense » de 3,5 % visée par l’OTAN, la plus pertinente du point de vue opérationnel, et la moins sujette à une disparition précoce.

Le calendrier OTAN est-il pertinent pour atteindre l’effort de défense de 3,5 % du PIB ?

L’autre composante de la négociation entreprise par Mark Rutte, en préparation du sommet de l’OTAN de La Haye, concerne le calendrier d’exécution de ce nouvel objectif. Pour rappel, le secrétaire général de l’OTAN a annoncé que l’objectif des négociations sera d’atteindre cet objectif budgétaire d’ici à 2030 ou 2032, afin d’être prêt à faire face à la menace russe à partir de 2028.

En outre, il a précisé qu’un calendrier précis, avec suivi annuel, sera attaché à l’objectif global à terme, afin d’éviter les déséquilibres observés autour de l’objectif des 2 % validé en 2014 pour 2025. M. Rutte a déclaré qu’il entendait faire appliquer une progression stricte aux membres, pour empêcher les phénomènes de « hockey stick », qui surviennent lorsque les pays « oublient » d’augmenter linéairement leurs dépenses de défense, pour se retrouver, à un ou deux ans de l’échéance, avec un écart impossible à combler sur une période si courte.

Pour autant, atteindre un objectif d’effort de défense de 3,5 % du PIB en 2030, ou même en 2032, alors que l’effort moyen actuel n’est que de 2 % du PIB, ne sera pas simple, et pourrait engendrer de très graves déséquilibres, susceptibles de handicaper le bon fonctionnement des armées européennes — et ce, bien plus longtemps que jusqu’en 2032…

Déstabilisation des pyramides structurelles des armées

En effet, les armées reposent toutes sur une organisation pyramidale stricte, fondée sur les grades, l’âge et les compétences acquises. En outre, contrairement aux entreprises, qui peuvent se tourner vers le recrutement, voire vers la croissance externe pour passer d’un format à un autre, les armées, elles, n’ont pas le loisir de trouver les compétences recherchées en dehors d’elles-mêmes, sauf en situation de guerre très spécifique.

Armée de terre Niger
Pour fonctionner, les armées doivent être structurées autour d’une pyramide des grades et une pyramides des compétences, souvent proches de la pyramide des ages, ne souffrant pas de grandes variations.

En d’autres termes, les armées modernes reposent sur un subtil équilibre obtenu à partir de leurs pyramides des grades, des âges et des compétences, sachant que, dans les trois cas, c’est précisément l’antériorité dans les armées qui détermine la position de chaque militaire dans ces trois pyramides.

Il est donc aisé de réduire le format des armées : il suffit de supprimer, de manière équilibrée et proportionnelle, les effectifs sur l’ensemble des échelons concernés, du général au soldat, aviateur et matelot.

À l’inverse, reprendre de la masse est un exercice difficile, et nécessairement long, puisqu’il est nécessaire de reposer chaque échelon à la dimension nécessaire, avec le bon grade, la bonne antériorité et les bonnes compétences, pour obtenir une force militaire homogène.

De fait, augmenter les effectifs de 25 %, comme annoncé par l’Allemagne, sur une période de 6 à 10 ans, sera un exercice éminemment complexe, puisque cela supposera d’accélérer la montée en grade d’une partie des militaires pour assurer l’encadrement, sans que ceux-ci aient atteint les compétences et l’expérience requises à ce poste.

Certains officiers et sous-officiers, les plus brillants, y parviendront certainement. Cependant, dans l’ensemble, cette contrainte imposera un nivellement par le bas des capacités unitaires des forces, alors qu’il faudra de 12 à 18 ans, selon les grades, pour absorber une telle transformation, afin de revenir au niveau d’efficacité initial.

Déstabilisation et dimensionnement artificiel de la BITD

L’autre conséquence de ce calendrier très concentré, visé par l’OTAN, concerne la base industrielle de défense européenne. Aujourd’hui, il est très majoritairement admis que celle-ci est sous-capacitaire face aux besoins, si un conflit de haute intensité devait être engagé en Europe.

Rafale merignac
Augmenter la production pour répondre à l’urgence des besoins est à double-tranchant, surtout en Europe ou le droit du travail est très contraignant.

Pour autant, la stratégie de l’OTAN repose, en partie, sur une trajectoire de rattrapage capacitaire concentrée sur la période 2026-2032, précisément pour compenser le retard à l’allumage des Européens face à la reconstruction de l’industrie de défense russe, entamée à l’été 2022.

L’arrivée massive de crédits supplémentaires, ne pouvant pas être absorbée par une augmentation immédiate et massive du format RH des armées, poussera celles-ci à se tourner vers les industriels pour consommer leurs crédits, d’autant plus que Donald Trump veillera au grain pour savoir si les Européens « dépensent bien leurs dus ».

De fait — et on le voit déjà aujourd’hui — les programmes d’équipements vont rapidement se multiplier, créant très vite un goulet d’étranglement industriel en Europe. Là, deux options se présenteront : se tourner vers des capacités importées, venant des États-Unis, de Corée du Sud, de Turquie ou d’Israël, ce qui ne fera que renforcer la montée en puissance et les parts de marché de ces acteurs, au détriment des Européens ; ou déployer des capacités industrielles supplémentaires pour répondre à l’urgence, sans réelle stratégie de pérennisation à moyen et long terme.

Il va donc, très certainement, apparaître dans les années à venir une surcapacité industrielle européenne en matière de capacités de défense, d’autant plus sensible que la bulle d’équipements et de rattrapage aura été épuisée — en Europe comme dans le monde — pour revenir à un renouvellement linéaire des moyens.

À ce moment-là, entre les surcapacités européennes, le retour de la BITD russe, l’arrivée de la BITD chinoise, l’émergence des BITD sud-coréenne, turque ou israélienne, et l’omniprésence américaine, une guerre commerciale mortelle interviendra dans le monde, qui risque non seulement d’emporter les nouveaux acteurs européens, les moins solides, mais aussi — et surtout — d’affaiblir, voire de tuer, certaines des grandes entreprises de défense européennes, dépositaires de savoir-faire stratégiques.

« Slow is smooth, smooth is fast » : comme pour les forces spéciales, la reconstruction de l’outil militaire français ne doit pas brûler les étapes, mais ne doit pas être ignorée non plus !

Où tout cela nous mène-t-il, pour la France ? On le comprend, augmenter les dépenses de défense, pour la France, est en effet indispensable, simplement pour permettre au pays de maintenir une posture de défense comparable à celle qui fut la sienne pendant la guerre froide, dans un contexte certes fort différent, mais avec des valeurs de calcul, somme toute, sensiblement équivalentes.

Mais cette augmentation doit se faire dans un cadre d’objectifs, de durée et de ventilation des moyens conçu à la fois pour être suffisant pour les armées, mais aussi — et surtout — appliqué dans un cadre global ferme, pour en garantir la pérennité, dans un contexte politique, industriel et économique plus instable que jamais.

Se diriger vers l’effort de défense nécessaire de 3,5 % du PIB

Comme évoqué, si le seuil de 3,5 % évoqué par Mark Rutte pour l’effort de défense plancher au sein de l’OTAN a ses justifications, l’objectif à 5 %, avec 1,5 % du PIB pour une mission défense aux contours on ne peut plus flous, semble bien davantage destiné à flatter l’ego du président américain en exercice qu’à répondre à des besoins militaires et opérationnels.

Rafale M porte-avions charles de Gaulle
La France a un interet évident à conserver ses capacités exclusives, obtenues par des decennies d’investissements budgétaires et humains, et qui font gravement défaut aux autres pays européens.

Cet effort partagé de 3,5 % permettrait, en effet, aux armées européennes de déployer une force de réponse équivalente à la moitié des forces mobilisables russes, en hommes comme en matériel, en cas de tensions ou d’engagement, avec la soutenabilité suffisante pour durer, et sans altérer les capacités de défense strictement nationale, ce qui rendrait l’initiative agressive de Moscou vouée à l’échec de façon quasi certaine, en s’appuyant sur un avantage technologique capacitaire justifiant ce ratio de 1 pour 2.

Pour la France, amener l’effort de défense à 3,5 % permettrait de consacrer 2,0 % du PIB aux forces conventionnelles destinées à intervenir en soutien et aux côtés des forces européennes, et de ventiler le reste sur des capacités et besoins beaucoup plus exclusifs, comme la dissuasion nationale, les moyens spatiaux, et la protection des territoires ultramarins.

En s’appuyant sur les spécificités de sa BITD, la France pourrait ainsi disposer d’une force militaire conventionnelle équivalente à la moitié de celle mise en œuvre par l’Allemagne (qui ambitionne de disposer de la première force armée conventionnelle européenne), tout en s’appuyant sur des atouts nationaux stricts et exclusifs, permettant à Paris de justifier de son statut en Europe et sur la scène mondiale — qu’il s’agisse de dissuasion, de renseignement, de projection de puissance ou de présence permanente outre-mer.

Ce faisant, même en dépensant sensiblement moins, la France ferait tout de même au moins jeu égal, sur le théâtre européen, avec l’Allemagne à 5 % du PIB, sans qu’il lui soit nécessaire de dépenser plus de la moitié du budget défense allemand.

Lisser la progression de l’effort de défense français pour ne pas créer de phénomènes de résonance capacitaire

La France devra, par ailleurs, s’interdire de céder aux pressions venues de l’OTAN ou d’outre-Atlantique, au sujet du calendrier qui sera nécessaire pour lisser la progression des dépenses de défense des 2 % actuels aux 3,5 % requis.

En effet, avec la Grande-Bretagne, la France dispose aujourd’hui de l’une des deux seules armées d’emploi, expérimentée et aguerrie, en Europe, et les ambitions de croissance de format ne doivent pas déstabiliser l’efficacité opérationnelle de cette force, rapidement mobilisable et sachant combattre.

Armées françaises défilés Ecole de Maistrance
Il faudra une dizaine d’années à ces jeunes second-maitres de l’école de Maistrance, pour atteindre le grade de Premier Maitre et obtenir le Brevet Supérieur, indispensable pour encadrer efficacement les jeunes techniciens nouvellement formés de la Marine nationale.

De fait, s’il doit y avoir un changement de format — ce qui est probable en passant de 2 à 3,5 % — celui-ci doit être lissé pour pouvoir être absorbé par les forces actuelles, sans créer de déséquilibres qui, par leurs effets cumulés au fil des années, viendraient mettre en péril l’efficacité des forces elles-mêmes, et donc la confiance que l’état-major, et le politique, peuvent avoir en elles.

En d’autres termes, toutes les ambitions d’évolution de format dans les armées doivent être conçues pour contenir les phénomènes de résonance capacitaire qui pourraient résulter d’un déséquilibre trop brutal, auto-entretenu sur plusieurs années — quitte à devoir, pour cela, accepter de lisser davantage la montée en puissance visée.

Protéger la pérennité de la BITD face à l’explosion de la bulle industrielle défense de 2035

Enfin — et c’est absolument nécessaire — la progression du budget des armées et des commandes à la BITD doit se faire en anticipant la très probable explosion d’une bulle industrielle défense en cours de formation, en Europe et dans le monde, prenant sa source dans l’augmentation brutale des besoins d’équipements de nombreuses armées.

Tout indique, en effet, qu’à partir d’une échéance située autour de 2032-2035, la plupart de ces armées auront atteint leurs formats de référence et achevé leurs transformations capacitaires en matière d’équipements neufs, ce qui entraînera une baisse radicale, nécessaire et inévitable, des besoins d’équipements à l’échelle mondiale pour les dix à quinze années suivantes — alors même que les capacités de production, elles, seront à leur maximum.

L’explosion de cette bulle pourrait emporter avec elle un grand nombre d’acteurs industriels de la sphère défense, y compris parmi les plus anciens, surtout lorsqu’ils se seront structurés sur des flux mondiaux élevés, brutalement interrompus.

La transformation de l’effort de défense français doit donc être pensée dès à présent pour atteindre cette échéance de 2035 dans les meilleures conditions possibles, avec un besoin national suffisant pour maintenir l’efficacité des investissements réalisés pendant les 10 à 15 années suivantes, dans un marché international en proie à une guerre commerciale sans équivalent entre des acteurs en fin de cycle.

Frégate FDI Amiral Ronarc'h
La France doit s’assurer de disposer d’une BITD apte à résisiter aux conséquences de l’explosion de la bulle industrielle défense en formation en Europe et dans le Monde, et dont l’explosion devrait arriver autour de 2035.

Plusieurs scénarios peuvent être envisagés à ce sujet, le plus pertinent étant probablement d’atteindre 2030 ou 2032 pour entamer une transformation profonde des forces de réserve, en vue de faire émerger une véritable Garde nationale, avec de nouvelles unités qui seraient équipées des matériels des forces de ligne, âgés de 15 ans.

Ceci permettrait alors leur remplacement progressif par une industrie de défense revenue à son poids de forme, sans déstabiliser les capacités instantanées, mais en les étendant efficacement, tant dans le domaine terrestre qu’aérien et naval, tout en maintenant des capacités industrielles adaptées pour répondre au risque d’engagement comme aux éventuels besoins exports, qui ne manqueront pas de réapparaître une fois le phénomène de bulle passé.

Conclusion

Lorsqu’il s’agit de sujets aussi déterminants que peut l’être l’effort de défense, il est assez naturel de réagir avec une certaine émotion instantanée. Ainsi, lorsque deux députés proposent de reporter le programme PANG et d’acheter des chasseurs légers italiens ou sud-coréens pour « les environnements permissifs », beaucoup d’anciens pilotes militaires, qu’ils soient de l’aéronavale ou de l’AAE, peuvent voir rouge.

Et lorsque le ministre des Armées exécute un pasodoble pour éviter de donner des chiffres sur le futur effort de défense français, alors que la trajectoire nationale dans ce domaine stratégique demeure couverte d’un flou sans équivalent, il est également normal de s’impatienter.

Pour autant, cela ne doit pas empêcher de revenir aux fondamentaux, et de poser clairement les problèmes, leurs paramètres, et leurs conséquences potentielles. C’est en particulier le cas s’agissant des objectifs affichés par Mark Rutte à la sortie de la réunion des ministres de la Défense de l’OTAN, concernant le plancher d’effort de défense au sein de l’Alliance, à échéance 2030 ou 2032.

Secrétaire général de l'OTAN Mark Rutte
Mark Rutte, le Secretaire général de l’OTAN, n’a certes pas hérité d’un poste facile, entre un Vladimir Poutine en pleine confiance, à l’Est, et un Donald Trump à l’égo surdimensionné, à l’Ouest, et des européens souvent divisés, au milieux.

Ainsi, si les articles et réflexions plus ou moins construits ont pullulé en Europe quant à savoir qui respectera — et qui ne respectera pas — cet objectif visiblement fortement teinté de l’ego démesuré du président Trump, bien peu se sont penchés sur la justification des valeurs avancées, et sur les conséquences du calendrier proposé par le secrétaire général de l’Alliance.

En se prêtant à l’exercice, on s’aperçoit rapidement que le premier seuil, celui de 3,5 % du PIB pour le budget des armées, répond à une certaine logique capacitaire, puisqu’il s’agit, en effet, du niveau d’investissement requis pour contenir une menace russe reposant sur un effort de défense de 7,5 %, comme aujourd’hui. En revanche, la justification des 1,5 % supplémentaires est beaucoup plus obscure et difficile à établir, en dehors des exigences venues de la Maison-Blanche.

Le calendrier proposé par Mark Rutte pose, lui aussi, de sérieux problèmes, tant il repose visiblement sur une logique purement budgétaire, et non sur le temps nécessaire aux armées pour absorber effectivement les transformations visées par un tel changement de format budgétaire.

Enfin, on ne peut ignorer que cette très — peut-être trop — ambitieuse initiative avancée par M. Rutte, le 5 juin, contribuera à amplifier et accélérer un autre phénomène, déjà identifié sur ce site : l’explosion prévisible de la bulle industrielle de défense européenne et mondiale autour de 2035, sous l’action conjointe d’une offre très excessive et d’une demande minimale.

Si, pour une majorité d’Européens, le respect des exigences posées par l’OTAN s’impose, afin de conserver la protection du bouclier nucléaire américain, en dépit des risques que cette trajectoire excessive fera peser sur leurs armées et leur industrie de défense, la France, qui dispose de sa propre dissuasion, a la possibilité de tracer sa propre voie — plus sûre, plus soutenable, mais surtout pas moins ambitieuse pour y parvenir.

Toute la question, dorénavant, est de savoir si les dirigeants français, présents et à venir, feront preuve de davantage d’esprit stratégique et d’ambition nationale que leurs prédécesseurs récents, pour précisément engager le pays dans cette trajectoire intermédiaire — entre le statu quo préconisé par certains, et les excès des ambitions portées par l’OTAN.

Article du 12 juin en version intégrale jusqu’au 7 aout 2025

VL MICA, NASAMS ou IRIS-T SLM ? le Danemark prend les 3 !

Après avoir négligé l’investissement militaire pendant près de vingt ans, avec un effort de défense avoisinant à peine 1,1 % du PIB entre 2015 et 2017, le Danemark s’est aujourd’hui engagée dans une ambitieuse reconstruction de ses capacités militaires. Le Parlement a autorisé, en février dernier, une hausse spectaculaire de l’effort de défense au-delà de 3 % du PIB. Pour ce faire, 50 milliards de couronnes danoises supplémentaires, soit environ 7 milliards d’euros, seront alloués aux budgets des Armées 2025 et 2026.

Les chantiers sont nombreux pour ramener les armées danoises au niveau opérationnel requis. Parmi eux, la reconstruction des capacités antiaériennes fait l’objet d’une attention particulière. Le pays, situé à seulement 250 kilomètres de Kaliningrad et à 500 kilomètres des frontières russo-biélorusses, se trouve clairement dans la zone de portée des missiles de croisière, balistiques, et drones d’attaque russes.

Ce programme de reconstruction a été segmenté en trois phases. La première, consacrée à la très courte portée (SHORAD), s’est traduite par l’acquisition de 16 tourelles Skyranger 30 de Rheinmetall et de 250 missiles Mistral 3 français. C’est désormais la tranche intermédiaire qui vient d’être arbitrée, dans l’attente du volet à longue portée et antibalistique, opposant le SAMP/T NG au Patriot PAC-3 MSE.

Pas moins de dix industriels européens, turcs et israéliens avaient répondu à la demande d’information danoise pour cette composante intermédiaire. L’arbitrage, rendu public le 10 juin, surprend autant par sa portée européenne que par son audace. Le Danemark a en effet retenu non pas un, mais trois systèmes sol-air différents, tous européens.

Trois systèmes antiaériens à courte et moyenne portée pour le Danemark et ses armées, d’ici fin 2026

La décision danoise concernant le renforcement de sa défense antiaérienne à courte et moyenne portée a été dévoilée ce 10 juin. Elle se distingue par une approche inédite, reposant sur la sélection de trois systèmes distincts : l’IRIS-T SLM allemand, le VL MICA franco-européen, et le NASAMS norvégien. Ces systèmes seront livrés et mis en service d’ici à la fin de l’année 2026, dans le cadre d’un plan d’urgence destiné à protéger la population et les infrastructures critiques du pays.

En choisissant ces trois systèmes complémentaires, tous issus de l’industrie européenne de défense, Copenhague opte pour une réponse à la fois rapide et diversifiée à la menace aérienne, dans une conjoncture régionale particulièrement tendue. L’ensemble représente un investissement global de 6 milliards de couronnes danoises, soit environ 800 millions d’euros. Deux des systèmes (IRIS-T SLM et VL MICA) ont été achetés, tandis que le NASAMS a été loué.

Un système IRIS-T SLM de l’allemand Diehl Defence

Le premier système sélectionné par les armées danoises est l’IRIS-T SLM de l’industriel allemand Diehl Defence. Ce système a démontré toute son efficacité en Ukraine depuis deux ans, et a été adopté par plusieurs armées européennes, dont l’Allemagne, l’Autriche, la Bulgarie, la Slovénie, l’Estonie, la Lettonie ou encore la Suisse. Il s’appuie sur le missile IRIS-T, dérivé du missile air-air éponyme équipant notamment les Eurofighter de la Luftwaffe.

IRIS-T SLM choix danemark
Lancement d’un missile IRIS-T SLM

L’IRIS-T SLM atteint une portée de 40 kilomètres, avec un plafond d’interception de 20 kilomètres. Le missile, d’un poids de 110 kilogrammes, est accéléré par un booster additionnel, et guidé initialement par liaison de données, avant que son autodirecteur infrarouge ne prenne le relais pour la phase terminale. Il emporte une charge explosive de 11,4 kilogrammes, mise à feu par une fusée de proximité.

Le système repose sur un radar AESA TRML-4D de Hensoldt, en bande G, donné pour une portée de détection de 250 kilomètres, avec un plafond de suivi de 30 kilomètres. Chaque lanceur embarque 8 missiles prêts au tir, montés sur des camions tout-terrain 8×8.

L’IRIS-T SLM fait partie des trois piliers de l’Initiative européenne Sky Shield, aux côtés du Patriot américain et du système antibalistique Arrow 3 israélien. Il est par ailleurs interopérable avec le système SHORAD Skyranger 30, dont Copenhague a déjà commandé 16 exemplaires.

Un système VL MICA du franco-européen MBDA

Le second système retenu par les armées danoises est le VL MICA, développé par le missilier franco-européen MBDA. Comme l’IRIS-T SLM, il s’agit d’un système sol-air à courte et moyenne portée, conçu autour d’un missile air-air existant, en l’occurrence le MICA, utilisé notamment par les Rafale et Mirage 2000.

Contrairement à l’IRIS-T SLM, qui emploie un booster spécifique pour répondre aux exigences du tir sol-air, le VL MICA met en œuvre le missile tel qu’il équipe les avions de combat, dans des versions à autodirecteur infrarouge ou radar actif, selon les besoins exprimés. Cette configuration permet une grande modularité d’emploi, sans modification structurelle du missile.

VL MICA Naval
Gros plan dur l’autodirecteur d’un VL MICA en capsule navale de lancement verticual. Qu’il soit naval ou aérien, le système VL MICa a été conçu pour répondre aux attaques saturantes, en permettant le lancement de 6 missiles en 6 secondes, contre 6 cibles différentes.

Entré en service en 2010, le système est conçu pour fonctionner avec différents radars, héritage de son développement destiné à des plateformes terrestres comme navales. En France, l’Armée de l’Air a retenu le radar GroundMaster 200 de Thales, capable de détecter des cibles jusqu’à 400 kilomètres, pour assurer la détection et le suivi des menaces aériennes.

La portée du VL MICA est de 20 kilomètres, avec un plafond d’interception de 10 000 mètres. Toutefois, il est probable que la version commandée par Copenhague emploie le nouveau missile MICA NG, qui conférerait au système une portée étendue à 40 kilomètres, avec un plafond de 20 000 mètres, équivalente à celle de l’IRIS-T SLM.

Si le VL MICA n’est pas, pour l’heure, intégré à l’Initiative Sky Shield allemande, il présente l’intérêt de pouvoir s’intégrer, dans sa version NG, au système antiaérien et antibalistique SAMP/T NG franco-italien, actuellement en compétition avec le Patriot PAC-3 MSE.

À l’international, le système a rencontré un succès réel. Il équipe aujourd’hui des systèmes navals, comme ceux de Singapour, de l’Indonésie ou des Émirats Arabes Unis, et des systèmes terrestres, comme en Arabie saoudite, en Géorgie ou en Thaïlande.

Un système NASAMS du norvégien Kongsberg

Le troisième système retenu par Copenhague est le NASAMS, développé par le groupe norvégien Kongsberg, en partenariat avec Raytheon pour les missiles. Comme les IRIS-T SLM et VL MICA, le NASAMS repose sur la réutilisation de missiles air-air pour des fonctions de défense sol-air. Il est conçu pour tirer notamment les missiles AIM-120 AMRAAM-ER, à moyenne portée, ainsi que les AIM-9X Sidewinder, pour les interceptions à plus courte distance, dans sa dernière version NASAMS Block 3.

Le système se distingue par sa grande modularité. Il peut être intégré à une variété de capteurs radar, y compris le radar AESA GhostEye MR en bande S, dérivé du GhostEye du système Patriot, permettant une souplesse d’emploi et une interopérabilité poussée avec les autres systèmes de l’OTAN.

NASAMS Pays-Bas
Système de lancement d’un NASAMS des armées néerlandaises.

Avec l’AMRAAM-ER, le NASAMS peut intercepter des cibles à une distance de 60 kilomètres, et à une altitude maximale de 21 kilomètres, des performances comparables à celles des versions avancées des systèmes IRIS-T SLM ou VL MICA NG. Toutefois, le missile américain, bien que performant, est moins agile en manœuvre que les deux missiles européens, conçus spécifiquement pour l’engagement aérien rapproché.

Entré en service opérationnel en 2007, le NASAMS a connu un succès rapide sur la scène internationale. Douze pays l’ont adopté, en plus de la Norvège, y compris les États-Unis, qui l’ont déployé autour de Washington D.C. Au sein de l’OTAN, il est en service en Espagne, aux Pays-Bas, en Lituanie, en Finlande et en Hongrie.

Une décision danoise contre-intuitive, mais plus raisonnable qu’il n’y paraît

Les trois systèmes sol-air retenus par Copenhague — l’IRIS-T SLM de Diehl Defence, le VL MICA de MBDA, et le NASAMS de Kongsberg — seront mis en œuvre d’ici à la fin de l’année 2026. Deux d’entre eux, l’IRIS-T et le VL MICA, feront l’objet d’un achat ferme, tandis que le NASAMS sera loué. L’ensemble représente un investissement de 6 milliards de couronnes danoises, soit environ 800 millions d’euros.

À première vue, cette décision pourrait sembler paradoxale. Elle s’éloigne des doctrines dominantes au sein des armées occidentales, qui privilégient généralement la standardisation des équipements, afin de simplifier la maintenance, la gestion des stocks et la formation des personnels.

Il serait tentant d’y voir une forme d’indécision, ou un compromis diplomatique visant à ménager simultanément Berlin, Paris et Oslo. Après tout, chacun des trois systèmes sélectionnés émane d’un des grands partenaires européens du Danemark.

tourelle skyranger 30
Gros plan sur la tourelle antiaérienne SHORAD Skyranger 30 de Rheinmetall. Le pod lance-missile accueille différents types de missiles, dont le Mistral 3 (retenu par la Danemark) ou le Stinger américain (retenu par la Bundeswehr)

Mais cette interprétation, séduisante sur le plan politique, occulte les véritables contraintes à l’origine de l’arbitrage danois. Une fois replacée dans son contexte, cette décision révèle en réalité une logique d’ensemble cohérente et pragmatique, dictée avant tout par l’urgence opérationnelle.

Le ministère danois de la Défense a précisé que ces commandes avaient pour objectif de répondre à l’urgence : il s’agit de déployer, avant la fin de 2026, des moyens de défense antiaérienne capables de protéger la population et les infrastructures critiques du pays. Ce calendrier, extrêmement resserré, impose des contraintes industrielles majeures, alors même que la demande mondiale en systèmes sol-air connaît une croissance explosive, alimentée notamment par la guerre en Ukraine et la montée des tensions globales.

Or, les trois industriels concernés — Diehl Defence, MBDA et Kongsberg — font actuellement face à un accroissement significatif de leurs carnets de commandes. Aucun d’entre eux, pris isolément, n’aurait été en mesure de garantir la livraison de trois batteries complètes dans le délai requis. En répartissant la commande entre plusieurs fournisseurs, Copenhague maximise donc ses chances d’être livrée dans les temps, tout en mutualisant les risques logistiques et industriels.

En parallèle, le fait que les trois systèmes soient déjà en service dans les forces armées de leur pays d’origine offre une opportunité supplémentaire. Il devient en effet possible, pour le Danemark, de négocier des accords de formation et de maintenance conjointe, en s’appuyant sur les infrastructures et procédures existantes à Paris, Berlin et Oslo. Autrement dit, la dispersion apparente de la flotte peut être compensée par une mutualisation intelligente des ressources alliées.

SAMP/T NG vs Patriot PAC-3 MSE : le volet longue portée antibalistique toujours en suspens

Au-delà de l’objectif immédiat que représente la mise en service de capacités antiaériennes à courte et moyenne portée avant la fin de 2026, la décision danoise présente un autre intérêt : elle permet de conserver une totale flexibilité stratégique concernant le futur système de défense sol-air à longue portée, dont la sélection est attendue d’ici la fin de l’année.

Radar ground Fire 300 de Thales
Radar ground Fire 300 de Thales pour le système SAMP/T NG – Ce radar AESA offre des performances très accrues vis-à-vis de l’Arabel du SAMP/T Mamba actuel, en particulier pour la détection et la poursuite de cibles balistiques ou très rapides.

Deux systèmes s’affrontent dans cette dernière phase du programme : le SAMP/T NG franco-italien, et le Patriot PAC-3 MSE américain. Tous deux visent à assurer la protection de l’ensemble du territoire danois, de ses infrastructures critiques, ainsi que de ses forces armées, y compris celles déployées hors du pays.

Le choix de l’un ou l’autre de ces deux systèmes pourrait conditionner, à terme, l’évolution de l’architecture globale de la défense antiaérienne danoise. En effet, le Patriot, déjà intégré à l’Initiative européenne Sky Shield, est naturellement interopérable avec le système IRIS-T SLM, également membre de cette architecture, et avec le NASAMS, notamment lorsqu’il est couplé au radar GhostEye MR.

De son côté, le SAMP/T NG a été conçu pour fonctionner en synergie avec une batterie VL MICA NG, dans une logique de défense multicouche particulièrement adaptée à la diversité croissante des menaces aériennes et balistiques. La sélection du système de longue portée pourrait donc influencer, à moyen terme, le choix définitif du ou des systèmes à courte et moyenne portée appelés à rester en service durablement.

Dans cette perspective, la stratégie danoise présente un avantage décisif : en acquérant les trois systèmes à titre initial — deux par achat, un par location — Copenhague s’offre la possibilité de tester, dans des conditions réelles et sur son propre territoire, l’interopérabilité opérationnelle entre chacun de ces systèmes et le futur système de défense à longue portée retenu.

Patriot PAC-3
Départ d’un missile APAC-3 MSE de Lokcheed-Martin a partir d’un TEL MiM-104 Patriot.

Si l’une des premières batteries Patriot ou SAMP/T NG devait être livrée d’ici à 2027, Copenhague disposerait alors d’une opportunité précieuse : celle de tester directement l’efficacité conjointe des différents systèmes dans des scénarios réalistes, et d’observer en conditions réelles les complémentarités et éventuelles redondances entre les couches de défense.

Cette approche, inhabituelle, relève d’un pragmatisme assumé. Plutôt que de parier trop tôt sur un système unique sans en maîtriser l’ensemble des implications interopérables, Copenhague accepte un léger surcoût à court terme pour s’assurer d’un choix éclairé, fondé sur des critères opérationnels vérifiés.

Conclusion

La décision du Danemark d’acquérir trois systèmes sol-air à courte et moyenne portée — IRIS-T SLM, VL MICA et NASAMS — peut paraître contre-intuitive, tant elle s’écarte des principes de standardisation largement répandus au sein des armées occidentales. Pourtant, à y regarder de plus près, cet arbitrage révèle une logique claire, fondée sur des contraintes concrètes et une approche résolument pragmatique.

En fragmentant sa commande entre trois industriels européens, Copenhague maximise ses chances de disposer, d’ici fin 2026, de capacités antiaériennes pleinement opérationnelles. Elle contourne ainsi les goulets d’étranglement industriels actuels, tout en allégeant temporairement les exigences logistiques liées à la formation et à la maintenance, grâce à une possible mutualisation avec les pays fournisseurs.

Plus encore, ce choix ménage l’avenir. En laissant ouverte la question du système à longue portée — Patriot ou SAMP/T NG —, le Danemark s’offre la possibilité d’évaluer les différentes combinaisons d’interopérabilité, en conditions réelles, avant de définir l’architecture finale de sa défense sol-air. Une logique de “payer pour voir”, certes, mais assumée et maîtrisée.

SAMP/T NG illustration
Vue d’artiste du système SAMP/T NG – Le système a été conçu pour intégrer nativement une batterie VL MICA NG, afin de mettre en oeuvre un système antiaérien mutlicouche capable de repousser toutes les menaces, en dehors des drones les plus compacts.

Et dans le contexte budgétaire danois, où l’endettement reste inférieur à 60 % du PIB et où le déficit public n’a dépassé les 3 % qu’une seule fois depuis 2000, ce léger surcoût capacitaire semble bien moins préoccupant que l’éventualité d’un vide capacitaire face à une menace croissante.

Reste à savoir, désormais, vers qui se tournera Copenhague pour trancher la question cruciale de la défense longue portée. Le choix du 10 juin, en retenant trois systèmes européens tout en écartant les offres turques et israéliennes, laisse penser que les considérations de souveraineté européenne, longtemps marginalisées, ont désormais retrouvé une place centrale dans la grille d’analyse danoise en matière d’équipement de défense.

Effort de défense : la France se désolidarise du reste de l’Europe à horizon 2030

La fin de semaine dernière s’annonçait prometteuse en matière d’annonces liées à l’effort de défense en Europe. En effet, à l’issue de la réunion des ministres de la Défense de l’OTAN, le 5 juin à Bruxelles, le secrétaire général de l’Alliance, Mark Rutte, a confirmé son ambition d’obtenir, lors du sommet de La Haye du 24 au 26 juin, un accord portant le seuil minimal d’investissement des pays membres de 2 % à 3,5 % du PIB à l’horizon 2030-2032, assorti de 1,5 % supplémentaires pour les infrastructures, l’industrie et les missions liées à la défense.

Et de fait, les annonces n’ont pas tardé. À travers toute l’Europe, chefs de gouvernement et ministres concernés se sont empressés de présenter leurs engagements : l’Allemagne promet 60 000 militaires supplémentaires, l’Italie envisage un porte-avions à propulsion nucléaire, et la Grande-Bretagne s’engage sur une trajectoire audacieuse de masse par la technologie, potentiellement décisive.

On pouvait donc espérer que l’interview accordée par le ministre français des Armées, Sébastien Lecornu, le 6 juin en Normandie aux chaînes du groupe TF1, viendrait enfin éclairer la position française. Malheureusement, comme depuis maintenant plus de trois mois, aucun élément concret n’a été annoncé. Rien, sinon une impression de plus en plus nette : la France semble bel et bien vouloir se tenir à l’écart des ambitions européennes…

Pour le ministre des Armées, Sébastien Lecornu, la puissance militaire ne s’exprime pas en points de PIB

Interrogé sur LCI lors des commémorations du 6 juin, le ministre des Armées, Sébastien Lecornu, est revenu sur les déclarations faites par le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, à l’issue de la réunion des ministres de la Défense de l’Alliance, le 5 juin à Bruxelles.

Effort de défense Sebastien lecornu
Le ministre des armées n’a pas que la parole rare, s’agissant d’obtenir une interview. Il a aussi la parole floue, lors de ces interview…

Pour le secrétaire général de l’Alliance, l’accord capacitaire signé ce jour-là par l’ensemble des ministres constitue une étape essentielle. Mais selon lui, cet accord n’aura de réelle portée qu’à condition d’être complété, lors du sommet de La Haye prévu du 24 au 26 juin, par un second engagement, budgétaire cette fois, afin de porter l’effort de défense minimal à 3,5 % du PIB d’ici 2030 ou 2035, et même à 5 % si l’on inclut les 1,5 % d’investissements supplémentaires dédiés aux infrastructures, à l’industrie de défense et aux missions spécifiques.

C’est justement cette distinction que la France semble aujourd’hui vouloir tracer très nettement. Sur l’accord capacitaire, aucun problème — Paris y souscrit pleinement. Mais dès lors qu’il s’agit de transposer cet engagement capacitaire en trajectoire budgétaire contraignante, la position change du tout au tout. L’interprétation française devient alors limpide : l’OTAN ne dicte pas le budget de la France.

Interrogé à ce sujet, Sébastien Lecornu n’a donné aucun chiffre précis sur l’évolution de l’effort de défense national, ni sur sa potentielle adaptation aux ambitions annoncées par l’OTAN. Bien au contraire, dans un exercice de contorsion sémantique de plus en plus fréquent, il a reconnu que la France devra, probablement, dépenser davantage pour ses armées à l’avenir… tout en réintégrant immédiatement cette hausse dans la continuité de l’effort engagé depuis 2018, à travers la loi de programmation militaire 2019-2025, puis la LPM actuelle, couvrant la période 2024-2030.

Autrement dit, et entre les lignes, on comprend que la France n’a pas l’intention, en l’état actuel des choses, de sortir de la trajectoire budgétaire établie par la LPM 2024-2030, laquelle prévoit un budget de 67 milliards d’euros en 2030. Ce qui représente un effort de défense équivalent à environ 2,2 à 2,3 % du PIB — bien en-deçà du seuil de 3,5 % proposé par l’OTAN, et encore plus éloigné des 5 % si l’on tient compte des investissements annexes.

FREMM-aquitaiine
Pour le ministre des armées, la Marine nationale executerait 700 jours de mer par an, au profit de l’OTAN. Cependant, sans dénominateur ou élément de comparaison, ce nombre n’est guère parlant.

Pour tenter de justifier cette position, et sans doute pour éviter que la journaliste ne revienne sur le fond des engagements financiers, le ministre a choisi de détourner l’attention. Il a mentionné, entre autres, les 700 jours de mer assurés chaque année par la Marine nationale au profit de l’OTAN — un chiffre certes parlant, mais qui permettait surtout d’égratigner, sans les nommer, certains partenaires européens accusés de dépenser beaucoup… mais de contribuer peu aux efforts opérationnels concrets de l’Alliance.

Visiblement sur la défensive, Sébastien Lecornu a alors repris à son compte une formule aussi habile que problématique : « Ce ne sont pas des points de PIB qui dissuaderont la Russie, ce sont des forces. » Une déclaration qui, à première vue, semble pleine de bon sens, mais qui laisse en suspens une question centrale : comment disposer de ces fameuses forces… si les moyens ne suivent pas ? Et surtout, comment prétendre à un rôle moteur dans la défense européenne, tout en refusant d’aligner son effort budgétaire sur celui de ses principaux partenaires ?

Car si la pertinence d’une hausse brutale et généralisée de l’effort de défense peut légitimement être débattue — tant elle comporte des risques à moyen terme, notamment en matière de soutenabilité industrielle et d’autonomie stratégique — l’absence quasi totale de réponse chiffrée de la part du gouvernement français, elle, contraste de manière de plus en plus criante avec la clarté des engagements pris par nombre de nos voisins.

L’assourdissant silence sur l’augmentation de l’effort de défense français contraste avec les ambitions de ses voisins

Si les quelques pirouettes sémantiques du ministre ont suffi à lui permettre de conclure l’interview sans perdre la face — et surtout sans rien annoncer — le statu quo, déjà palpable la semaine précédente, en amont de la réunion de l’OTAN du 5 juin, devient désormais plus pesant que jamais. En France, il pèse comme une chape sur l’ensemble de la sphère défense, alimentant une forme de tension sourde et une inquiétude croissante sur la direction prise.

Et ce sentiment de stagnation devient d’autant plus inconfortable qu’il se heurte à une vague d’annonces spectaculaires venues d’ailleurs. Car tandis que Paris s’abstient de toute prise de position claire, ses voisins européens, eux, multiplient les signaux forts — tant sur le plan militaire que budgétaire ou industriel. Et pas des moindres : il s’agit ici de l’Allemagne, du Royaume-Uni, de l’Italie ou encore de la Pologne — autrement dit, les plus grandes puissances militaires du continent.

ministres défense OTAN 5 juin Bruxelles
Selon mark Rutte, l’immense majorité des dirigeants européens membres de l’OTAN, est d’accord pour élever le seuil des dépenses de défense à 3,5 % / 1,5 %, d’ici à 2030/32.

Chacun, à sa manière, affiche une ambition renouvelée, parfois audacieuse, mais toujours structurée. L’Allemagne veut bâtir la première armée conventionnelle d’Europe. Le Royaume-Uni mise sur la technologie pour compenser ses difficultés RH. L’Italie, malgré un budget plus faible, affiche une ambition navale assumée. Quant à la Pologne, elle poursuit méthodiquement sa montée en puissance à marche forcée, jusqu’à devenir l’un des piliers de la défense européenne.

Face à cette dynamique collective, l’attentisme français dénote. Et il devient de plus en plus difficile de prétendre à une quelconque exemplarité stratégique ou leadership régional… tout en restant enfermé dans une trajectoire budgétaire rigide, désormais marginale au sein de l’Alliance.

Allemagne : +60 000 hommes, 5 % PIB et la première armée conventionnelle d’Europe

Pour Berlin, depuis l’élection de Friedrich Merz (CDU) comme nouveau chancelier, et la confirmation de Boris Pistorius (SPD) au ministère de la Défense, l’ambition est clairement affichée : faire de la Bundeswehr la première armée conventionnelle d’Europe, et mettre l’Allemagne au centre de toutes les questions Défense sur le continent, qu’elles soient opérationnelles, politiques ou industrielles.

Afin d’y parvenir, l’Allemagne s’engagera dans la trajectoire exigée par l’OTAN, avec un effort de défense de 3,5 % destiné aux armées, et 1,5 % pour les infrastructures et l’industrie, entre autres choses. À ce titre, l’effort de défense allemand est intégré à un vaste plan disposant d’une enveloppe globale de 500 Md€, lancé par Merz à peine fut-il nommé, pour assurer la transformation de l’économie et de l’industrie allemandes, que ce soit face aux menaces militaires, climatiques ou géopolitiques.

En marge de la rencontre du 5 juin, Boris Pistorius a annoncé que les effectifs de la Bundeswehr augmenteraient de 60 000 militaires, soit une hausse de 33 %, alors que les évaluations au sujet d’un retour à une forme de conscription demeurent en cours, en Allemagne.

Friedrich merz boriz Pistoruis
Le dynamic duo allemand, Boris Pistorius à gauche, Friedrich Merz à droite.

Fin mai, la concrétisation de ces nouvelles ambitions s’était exprimée lors de la présentation du plan de transformation de la Deutsche Marine, Zielbild 2035+, qui prévoit notamment le doublement de la flotte de sous-marins, l’augmentation de 30 % en nombre et de 70 % en tonnage de la flotte d’escorteurs de surface, et l’arrivée massive de systèmes autonomes de surface, sous-marins et aériens, d’ici à 2035.

Cette dynamique donne des ailes aux industriels allemands, et en particulier au plus dynamique d’entre eux, Rheinmetall, qui a déjà plus que doublé son chiffre d’affaires annuel défense ces cinq dernières années, et prévoit d’atteindre 30 Md€, ainsi que la dominance absolue en Europe, en 2030.

Grande-Bretagne : une nouvelle doctrine de “masse par la technologie” pour contenir l’écueil RH

La situation de la Grande-Bretagne est sensiblement différente. Il n’est pas question, pour les armées britanniques, d’annoncer un renfort de 60 000 hommes, comme l’Allemagne vient de le faire : elles peinent déjà à stabiliser leurs effectifs actuels, et les difficultés de recrutement y sont chroniques.

Pour autant, Londres n’en manque pas pour autant d’ambitions. Il y a quelques semaines à peine, le Premier ministre Keir Starmer obtenait l’accord du Parlement pour porter l’effort de défense britannique à 2,7 % du PIB en 2027 — un objectif déjà significatif dans le contexte actuel.

Keir Starmer, lors de la presentation Revue stratégique de défense britannique 2 juin 2025
Keir Starmer, lors de la presentation Revue stratégique de défense britannique 2 juin 2025

Mais l’élément le plus marquant est sans doute à chercher du côté doctrinal. Une nouvelle revue stratégique de défense vient en effet d’être publiée. Très ambitieuse, elle repose sur un nouveau paradigme : celui de la masse par la technologie. Face à l’impasse RH, Londres choisit d’investir massivement dans les capacités technologiques pour générer, autrement, l’effet de volume. La doctrine intègre désormais l’industrie de défense comme un pilier à part entière de l’effort stratégique, et non plus comme un simple fournisseur de moyens.

Pour l’heure, le Royaume-Uni n’a pas encore confirmé sa position sur la trajectoire budgétaire évoquée par Mark Rutte — à savoir un effort porté à 3,5 %, voire 5 % du PIB avec les investissements complémentaires. Mais cette doctrine de masse technologique, couplée à des engagements clairs sur le court terme, montre une dynamique d’adaptation en profondeur, assumée, structurée et résolument tournée vers les enjeux du XXIᵉ siècle.

Italie : la plus puissante marine en Méditerranée

Avec un effort de défense plafonnant aujourd’hui à seulement 1,6 % du PIB, l’Italie figure encore parmi les derniers de la classe en Europe en matière d’investissement militaire. Et Giorgia Meloni l’a d’ailleurs rappelé : elle n’entend pas mener son pays dans une course aux armements incontrôlée, mais plutôt accroître progressivement le budget des armées à un niveau soutenable pour l’économie et les finances publiques.

Cela n’empêche pourtant ni les ambitions ni les initiatives. Depuis plusieurs mois, Rome affiche une volonté claire de montée en puissance. Côté terrestre, Leonardo et Rheinmetall ont récemment scellé un partenariat stratégique pour moderniser l’équipement de l’Armée de terre italienne. Ce programme porte sur près de 1 500 blindés chenillés, chars de combat et véhicules d’infanterie, pour un montant global évalué à 35 milliards d’euros.

Dans le domaine aérien, Leonardo est pleinement impliqué dans le programme GCAP de chasseur de sixième génération, aux côtés du Royaume-Uni et du Japon, tout en s’associant au constructeur turc Baykar pour produire une nouvelle génération de drones de combat.

PPA Thaon di Revel
La Marina Militare entedn encore sa flotte dans les années à venir, et remplacer les navires eventuellement vendus d’occasion à ses alliés.

Mais c’est surtout en matière navale que les ambitions italiennes prennent toute leur ampleur. La Marina Militare entend, d’ici la fin de la décennie, déployer une vingtaine de grands escorteurs de surface, une douzaine de sous-marins conventionnels, trois grands navires amphibies et deux porte-aéronefs, capables d’embarquer drones et avions, pour constituer la plus puissante marine militaire de Méditerranée.

Dans une récente interview au Corriere della Sera, l’amiral Enrico Credendino, chef d’état-major de la Marina Militare, a même évoqué la possibilité de se doter d’un porte-avions à propulsion nucléaire, et d’équiper les futurs sous-marins d’un mini-réacteur nucléaire — une approche hybride déjà évoquée sur ce site, et qui marquerait une rupture stratégique majeure pour la marine italienne.

Reste à voir, à présent, si ces ambitions pourront effectivement se concrétiser du côté des armées elles-mêmes. Car si Rome n’a jamais été difficile à convaincre lorsqu’il s’agit d’augmenter les investissements industriels de défense — le pays affichant d’ailleurs le plus fort taux d’acquisition d’équipements sur budget total au sein de l’OTAN — elle rechigne en revanche à financer l’entraînement des forces ou à élargir les effectifs.

Il n’y a d’ailleurs pas si longtemps, à peine un an, le prédécesseur de l’amiral Credendino reconnaissait que la Marina Militare accusait un manque de près de 10 000 marins pour pouvoir armer et exploiter à plein ses navires actuels. Avec les ambitions navales désormais affichées, ce déficit pourrait atteindre 15 000 à 20 000 marins supplémentaires, un chiffre impossible à absorber sur quelques années seulement, et qui pourrait bien conditionner, in fine, le succès ou l’échec de l’ensemble de cette stratégie.

Pologne : 6 divisions, 1 250 chars, 1 800 systèmes d’artillerie — la plus puissante force terrestre européenne

Depuis plusieurs années déjà, la Pologne fait figure d’exemple en matière d’effort de défense. À tel point que les nouvelles exigences formulées par l’OTAN en matière d’investissement n’ont eu qu’un impact marginal sur Varsovie : dès 2025, le pays consacre déjà plus de 5 % de son PIB à ses armées.

vci Borsuk
La Pologne disposera de deux vehicules de combat d’infanterie : Le Borzuk (blaireau) de 30 tonnes, qui accompangera les chars Black Panther, et le CBWP de 45 tonnes, pour les M1A2 Abrams.

En première ligne face à la Russie et à la Biélorussie, Varsovie applique depuis maintenant trois ans un plan de montée en puissance méthodique, structuré et assumé. Son objectif : constituer d’ici 2035 une force terrestre de 6 divisions mécanisées, totalisant environ 250 000 militaires, 1 250 chars de combat, 800 lance-roquettes multiples, 1 000 canons automoteurs de 155 mm et près de 2 000 véhicules de combat d’infanterie.

Un arsenal impressionnant, qui ferait de la Pologne la première puissance terrestre conventionnelle d’Europe, loin devant ses voisins occidentaux, et sans commune mesure avec ce qu’étaient encore ses forces il y a dix ans.

À cela s’ajoute une capacité aérienne en pleine expansion, avec 120 à 150 avions de combat modernes (dont des F-35, FA-50 et F-16), 96 hélicoptères d’attaque, une centaine d’hélicoptères de manœuvre, ainsi que des moyens de soutien stratégique (avions EAW, ravitailleurs…). Même la marine polonaise, bien que secondaire jusqu’ici, est engagée dans un processus de transformation accéléré, visant à aligner quatre frégates modernes et trois à quatre sous-marins à l’horizon 2035.

Contrairement à ses partenaires d’Europe occidentale, la Pologne ne mise ni sur une approche doctrinale technologique, ni sur une logique sectorielle. Elle joue la carte de la puissance brute, dans une vision classique, mais très lisible : être prête, massivement, face à la menace directe de l’Est. Une stratégie qui, déjà, a profondément modifié la place de Varsovie au sein de l’OTAN et de l’Union européenne, où le pays s’impose désormais comme un pilier stratégique incontournable, aux côtés des grandes puissances traditionnelles que sont le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne.

En France, la tentation de la martingale “faire mieux pour moins cher” des années 2010 refait-elle surface ?

Le contraste entre ces pays et la position française est désormais flagrant. Car si, comme évoqué dans un précédent article, Paris faisait figure de force motrice sur les questions de défense européenne à la fin de l’année 2024 et au début de 2025, depuis la mi-mars, le pays — et surtout ses plus hautes autorités — semblent avoir été frappés de mutisme et d’agraphie stratégiques.

Même lors de ses rares apparitions médiatiques, le ministre des Armées paraît contraint de déployer tout son savoir-faire pour ne pas répondre aux véritables questions d’intérêt. En particulier à celle, centrale, de la réévaluation de l’effort de défense, à l’aune des nouvelles ambitions européennes.

porte-avions nucléaire de nouvelle génération PANG
Dans un rapport qui sera rendu le 11 juin, deux députés français preconisent le report du programme PANG. Juste quand l’Italie évoque l’ambition de se doter, à son tour, d’un porte-avions à propulsion nucléaire…

Faute de parole présidentielle, et de ligne claire portée par le gouvernement, il devient tentant de se tourner vers le Parlement — notamment vers les députés issus de la majorité présidentielle, ou siégeant à la commission de la Défense de l’Assemblée nationale. C’est ainsi que Thomas Gassilloud (groupe Ensemble pour la République) et Damien Girard (Les Écologistes) vont remettre, le 11 juin, une liste de 30 recommandations, censées répondre aux besoins urgents des armées françaises. Mais ces propositions ont, pour la plupart, un goût amer.

Parmi elles, figure notamment le report du programme PA-NG — porte-avions de nouvelle génération — afin de libérer des crédits pour acquérir, à la place, des LRM pour l’Armée de terre ou des frégates pour la Marine nationale. Une telle mesure signerait, de facto, l’arrêt de mort de la chasse embarquée française, tant les rares programmes “gelés” dans l’histoire récente n’ont jamais réellement repris vie. Et ce, alors même que le PAN Charles de Gaulle, en service depuis 24 ans, demeure encore aujourd’hui le pivot de la puissance projetée française, sans équivalent en Europe.

Mais au-delà des arbitrages techniques ou budgétaires, on perçoit surtout, à travers ces recommandations, comme à travers les silences du gouvernement, le retour insidieux d’une promesse bien connue : celle de faire mieux — ou au moins aussi bien — en dépensant moins. Non pas en réduisant brutalement les budgets, comme ce fut le cas dans les années 2000 et 2010, mais en maintenant un écart croissant avec les efforts de nos voisins, tout en prétendant jouer dans la même catégorie stratégique.

Or, à ce jour, rien n’indique que la France se prépare à s’engager dans une trajectoire comparable à celle de l’Allemagne, du Royaume-Uni, de l’Italie ou même de la Suède. Et plus inquiétant encore : rien n’indique qu’une réflexion stratégique approfondie soit en cours pour, par exemple, admettre la nécessité de spécialiser les forces françaises ou d’adapter l’appareil industriel, face à l’impossibilité manifeste de tout faire à budget constant.

Une classe politique obnubilée par ses ambitions électorales, incapable de saisir l’enjeu historique et le déclassement de plus en plus inévitable du pays

Il serait tentant, dans ces circonstances, de blâmer uniquement l’exécutif pour ses arbitrages hasardeux, son manque d’ambition, ou même son absence de courage politique. Mais ce serait une erreur. Car ce désengagement progressif des enjeux de défense ne concerne pas uniquement la présidence ou le gouvernement : il touche l’ensemble de la classe politique française, tous partis confondus.

De LFI au Rassemblement National, aucune grande formation n’a, à ce jour, pris l’initiative de porter un projet structurant et rassembleur autour de l’investissement de défense. Personne n’a proposé un moratoire politique, une grande loi de programmation transpartisane, ou même un débat national à la hauteur des enjeux.

LPM 2024-2030Les investissements industriels de défense auront plus que doublé à l'issue de la LPM 2024-2030
Le triste spectable de la classe politique française, sa sa globalité si pas dans son ensemble, autour des questions de défense.

Pire encore : le sujet est presque systématiquement évité par les têtes d’affiche, y compris dans les grands rendez-vous électoraux ou médiatiques. Même les députés investis sur le sujet — et j’en croise régulièrement — se heurtent à un appareil politique rigide et calculateur, où tout ce qui n’apporte pas de dividende électoral immédiat est mécaniquement relégué au second plan. La défense ne rapporte pas de voix, donc elle ne pèse pas.

Dans cet univers dominé par la logique de communication, par les petites phrases et par la peur panique de froisser une opinion publique instable — souvent déformée par les réseaux sociaux — les enjeux de souveraineté, de puissance, et de projection internationale passent à la trappe. Ils sont perçus comme abstraits, lointains, coûteux, et donc indéfendables à court terme. La stratégie est sacrifiée sur l’autel de la réaction.

Et pourtant, dans ce paysage brumeux, quelques personnalités politiques, isolées, lucides, conscientes du risque historique de déclassement qui guette la France dans les années à venir, existent bel et bien. Mais elles sont trop seules, trop inaudibles, trop marginalisées, pour pouvoir porter des solutions à la hauteur de l’enjeu. Car ce sujet, aujourd’hui, est à mille lieues des préoccupations des états-majors politiques, et ne remonte jamais dans la liste des priorités.

Conclusion

Difficile, désormais, de faire preuve du moindre enthousiasme ou même d’un minimum de confiance sur les questions de défense en France. Loin des discours volontaristes d’il y a encore quelques mois, le pays semble aujourd’hui embourbé, incapable de suivre le rythme imposé par l’évolution des menaces, comme par les ambitions affichées de ses partenaires européens.

Les déclarations — ou plutôt l’absence de déclarations — lors de l’interview récente du ministre des Armées, le mutisme présidentiel, et les recommandations purement défensives de certains députés, pointent tous dans la même direction : celle d’une armée française en mode survie, pilotée à vue, sans vision stratégique cohérente, sans cap clairement assumé, sinon celui de préserver, coûte que coûte, la dissuasion nucléaire, dernier marqueur d’une puissance qui s’effrite.

Rafale M
La question de la spécialisation des armées françaises, pour s’appuyer sur la dissuasion, la projection de puissance et l’aéronavale, pourrait bien ne plus pouvoir être évité longtemps.

Et pourtant, des alternatives existent. Il serait possible, aujourd’hui encore, d’opter pour une stratégie lucide et ambitieuse. De spécialiser les armées françaises sur certains domaines d’excellence plutôt que de prétendre tout faire. De valoriser l’expérience opérationnelle des forces et l’avance technologique de la BITD, en nouant des partenariats stratégiques structurants, basés sur des programmes réellement mutualisés. D’assumer que l’effort de défense est un moteur industriel, et de le piloter comme tel, en intégrant non seulement les dépenses, mais aussi les retombées économiques, technologiques et stratégiques qu’il génère.

Il serait même envisageable — comme le font régulièrement l’Allemagne ou les États-Unis — de protéger cet effort à travers un consensus politique transpartisan, un moratoire qui le mette à l’abri des fluctuations électorales, pour en faire un socle commun de puissance nationale, plutôt qu’un objet de marchandage parlementaire.

Mais pour cela, encore faudrait-il que la classe politique française retrouve un souffle, un sursaut, un regain d’ambition nationale, suffisamment fort pour dépasser les clivages et les petits calculs de court terme. Un sursaut non pas pour un gouvernement, ni même pour une majorité, mais pour la Nation elle-même. Pour qu’elle puisse préserver ce qui demeure, encore aujourd’hui, son dernier outil de puissance international crédible : sa sphère de défense.

Dans le cas contraire, il faudra se préparer à rejoindre, très bientôt, le club discret mais très réel des nations qui furent, un temps, de grandes puissances : l’Espagne, le Portugal, les Pays-Bas… Et désormais, peut-être, la France.

Un pays has been.

Le Pentagone donne la priorité au F-47 de l’US Air Force face au F/A-XX de l’US Navy

Le 22 mars 2025, Donald Trump annonçait depuis le Bureau ovale la désignation du F-47 de Boeing comme futur chasseur de 6ᵉ génération de l’US Air Force, en présence du général Allvin, chef d’état-major de l’USAF. Ce choix stratégique, intervenu à l’issue du programme NGAD, marque une nouvelle victoire politique, capacitaire et industrielle pour l’US Air Force, aux dépens de l’US Navy. Depuis, les signes se sont multipliés : reports de crédits, silence radio côté naval, arbitrages budgétaires défavorables. Le F/A-XX, pourtant destiné à remplacer les Super Hornet dans les groupes aéronavals américains, est officiellement mis en pause.

Selon les déclarations croisées du Pentagone et de plusieurs sources parlementaires reprises par The War Zone, l’arbitrage ne se limite pas à un simple glissement de calendrier. Il pourrait aboutir à un recul de près d’une décennie, imposant à l’US Navy un redémarrage complet de la procédure, et laissant les porte-avions américains sans chasseur de nouvelle génération jusqu’aux années 2040. En parallèle, le F-47, devenu priorité présidentielle, pourrait entrer en service avant 2029 — à temps pour marquer le mandat du 47ᵉ président des États-Unis.

Derrière cette bascule, c’est toute la hiérarchie capacitaire américaine qui se redessine. Le choix du F-47 au détriment du F/A-XX ne dit pas seulement quelle armée domine. Il révèle aussi quelles zones géographiques, quels scénarios d’engagement et quelles postures stratégiques sont désormais privilégiés par le commandement militaire américain. Et, en filigrane, quelle place exacte Washington souhaite encore accorder à la défense de Taïwan face à l’Armée populaire de libération.

Rivalité historique entre l’US Navy et l’US Air Force

Depuis la Seconde Guerre mondiale, l’US Navy et l’US Air Force entretiennent une rivalité permanente pour les arbitrages industriels, doctrinaux et budgétaires autour du développement des avions de combat.

F-35C US Navy
La configuration monomoteur du F-35C n’etait pas du tout du gout de l’US Navy, mais elle lui a été imposée par le F-35A de l’US Air Force, successeur désigné du F-16, et le F-35B, successeur du Harrier 2 de l’US Marines Corps.

À plusieurs reprises, l’aviation embarquée a su imposer ses choix face à l’USAF, comme ce fut le cas dans les années 1960 avec la standardisation autour du F-4 Phantom II, puis du A-7 Corsair II, sur les ruines du programme Century Series, dont les appareils, malgré leur avance technologique, se révélèrent inadaptés aux besoins opérationnels réels. Mais depuis le début des années 2000, le rapport de force s’est progressivement inversé, au profit de l’aviation basée à terre.

Le programme F-35 est emblématique de cette dynamique. Conçu comme un chasseur multirôle commun aux trois forces (Air Force, Navy, Marines), il a, en réalité, été largement façonné selon les contraintes de la version F-35A de l’USAF, la plus simple et la plus rentable à produire. La version F-35C, embarquée, a dû composer avec des compromis de structure et de performance hérités des F-35A et B, au détriment de l’optimisation navale.

Ce déséquilibre initial a nourri un sentiment de frustration au sein de l’US Navy, qui voyait dans le programme F/A-XX une opportunité de reprendre l’initiative capacitaire sur le segment de la supériorité aérienne embarquée. Mais le choix de donner la priorité au F-47 confirme une fois de plus la domination institutionnelle de l’US Air Force au sein du Pentagone, y compris sur des enjeux stratégiques liés au domaine maritime.

F-47 vs F/A-XX : deux réponses à une même menace chinoise

Depuis 2020, la montée en puissance de l’industrie aéronautique militaire chinoise ne cesse d’inquiéter les planificateurs américains. Avec le J-20, le J-35 embarqué, et la perspective du J-35A basé à terre, Pékin est en passe de refermer l’écart technologique qui la séparait encore de Washington il y a dix ans. Les paires capacitaires se dessinent avec une inquiétante symétrie : J-20 contre F-22, J-16 contre F-15EX, J-10C contre F-16V, J-35A contre F-35A.

Du côté naval, la dynamique est similaire. Le J-15T vient défier le F/A-18E/F, le J-15D affronte le EA-18G Growler, et le J-35 vise clairement le segment occupé par le F-35C. Parallèlement, deux nouveaux appareils en développement — désignés médiatiquement comme J-36 et J-50 — sont régulièrement observés en vol depuis leur révélation publique savamment orchestrée par Pékin, les 26 et 27 décembre 2024. Leur entrée en service opérationnel dans les années à venir ne fait plus guère de doute.

J-36 Avion de combat de 6ᵉ génération CAC chine
un des tout premier cliché montrant le chasseur lourd de 6ème génération designé comme le Chendu J-36

Dans ce contexte, les États-Unis doivent impérativement engager une nouvelle génération de chasseurs, pour maintenir leur avantage technologique et stratégique. Mais l’impératif budgétaire impose un choix : privilégier le F-47, qui remplacera le F-22 dans la défense aérienne de théâtre et les frappes en profondeur, ou le F/A-XX, destiné à redonner au groupe aérien embarqué la capacité de pénétrer les bulles A2/AD adverses ?

En réalité, les deux programmes sont complémentaires. Le F-47, opéré depuis Guam ou les bases aériennes américaines au Japon ou aux Philippines, peut frapper loin et en profondeur avec une empreinte de soutien (ravitailleurs, AWACS…) beaucoup plus faible que les appareils actuels. Le F/A-XX, déployé depuis des porte-avions, garantirait une présence avancée et flexible en mer de Chine. L’arbitrage politique en faveur du F-47, dicté par la pression calendaire et l’empreinte symbolique présidentielle, ne répond pas forcément à une hiérarchisation des menaces, mais bien à une hiérarchisation des urgences politiques et industrielles.

Une victoire politique et symbolique de Donald Trump

La désignation du F-47 par Donald Trump, dans le cadre solennel du Bureau ovale et aux côtés du chef d’état-major de l’USAF, n’a rien d’un simple choix technique. Elle constitue un signal politique fort, dans la droite ligne du style présidentiel : spectaculaire, personnel, et marqué par le sens du symbole. Le fait que l’appareil retenu porte le numéro « 47 » a souvent été interprété comme un clin d’œil volontaire au mandat du 47ᵉ président des États-Unis — une supposition largement reprise dans les milieux politico-militaires, tant elle s’inscrit dans les codes de communication propres à Donald Trump.

Dans son entourage, plusieurs sources ont confirmé que Donald Trump avait exprimé sa volonté de voir le F-47 entrer en service actif avant la fin de son second mandat, c’est-à-dire avant janvier 2029. Ce calendrier est d’ailleurs explicitement repris dans les documents budgétaires du Pentagone, qui mettent en avant une accélération du développement du programme et une priorité donnée à ses financements dès l’année fiscale 2026.

Trump F-47
Première présentation du F-47 par Donald Trump dans le Bureau ovale.

En choisissant d’appuyer personnellement le F-47, Trump s’inscrit dans une logique de retour au leadership technologique américain, avec un appareil de 6ᵉ génération qui serait le premier à entrer en service dans le monde. Mais il s’agit aussi, pour lui, d’imposer une signature politique forte à un programme militaire emblématique, comme il l’avait fait en 2018 avec la Space Force. Le F-47 n’est donc pas qu’un avion : c’est aussi un instrument de communication présidentielle, et un jalon stratégique dans le récit de puissance que Trump veut réinstaller.

Le F/A-XX reporté : entre trois ans de pause et dix ans de recul ?

Officiellement, le programme F/A-XX n’est pas abandonné. Le Pentagone a annoncé un simple report de trois ans, justifié par la priorité donnée au développement accéléré du F-47 et la nécessité de rééquilibrer les investissements. Toutefois, derrière ce glissement de calendrier se cache une réalité bien plus lourde de conséquences.

En effet, selon plusieurs sources proches du dossier, les offres transmises par Boeing et Northrop Grumman dans le cadre de l’appel d’offres F/A-XX arriveront à expiration avant que le programme ne soit réactivé. Cela signifie que l’US Navy devra relancer une procédure complète de sélection, incluant une nouvelle phase de définition des besoins, de consultation, de réception des propositions et d’évaluation. À cela s’ajoute le fait que les industriels eux-mêmes pourraient devoir redévelopper des briques technologiques, devenues obsolètes ou non maintenues.

Ainsi, ce qui devait être un report de trois ans pourrait, en réalité, repousser de huit à dix ans l’entrée en service du chasseur embarqué de 6ᵉ génération. Une telle dérive placerait la mise en service du F/A-XX aux alentours de 2043 à 2045, soit près d’une décennie après la cible initiale de 2035.

Programme F/A-XX vision de boeing
Vision de Boeing du F/A-XX. L’appareil doit avoir une autonomie 25% supérieure à celle du Super Hornet, selon l’US Navy.

De surcroît, cette incertitude technique et budgétaire ne manquera pas d’affaiblir la capacité de l’US Navy à planifier la transition de ses groupes aéronavals. À terme, c’est la cohérence même du modèle d’emploi des porte-avions américains qui pourrait être remise en question, dans un contexte stratégique où la suprématie aérienne embarquée devient de plus en plus contestée dans le Pacifique.

Un arbitrage à courte vue pour la défense de Taïwan ?

Cette décision de retarder le F/A-XX soulève une interrogation stratégique majeure : l’arbitrage en faveur du F-47 affaiblit-il la capacité des États-Unis à défendre Taïwan à court terme ?

À première vue, le F-47, opéré depuis Guam ou potentiellement depuis les Philippines ou le Japon, semble capable d’agir en profondeur autour de l’île. Son rayon d’action, supérieur à celui des F-22 ou F-35 actuels, lui permettrait de frapper à 2 500 ou 3 000 kilomètres, avec une dépendance logistique réduite. Toutefois, pour constituer une force crédible, l’US Air Force devra disposer d’au moins 100 à 150 exemplaires opérationnels, ce qui ne sera pas le cas avant la fin des années 2030.

Or, si la Chine décide d’intervenir contre Taïwan avant cette échéance, la seule capacité de réponse rapide des États-Unis reposera alors sur les groupes aéronavals de l’US Navy. Et dans cette configuration, l’absence d’un chasseur embarqué de 6ᵉ génération pourrait s’avérer critique.

En effet, les Super Hornet actuels peinent déjà à rivaliser avec les nouveaux chasseurs chinois de 5ᵉ génération. Et si le J-36 ou le J-50 devait entrer en service avant 2032, les porte-avions américains risqueraient de ne plus pouvoir projeter de supériorité aérienne suffisante pour défendre efficacement l’espace taïwanais.

j-35 fujian CG
Une image CGI montrant à quoi pourrait ressembler le J-35 à bord du Fujian. L’echelle est cependant probablement contestable.

Dès lors, en donnant la priorité au F-47, le Pentagone envoie un signal clair : la priorité n’est plus d’assurer une capacité d’intervention immédiate autour de Taïwan, mais de protéger les positions avancées et les bases aériennes américaines dans le Pacifique — à Guam, Okinawa, Honshu ou aux Philippines. Cette stratégie repose sur un modèle de dissuasion à distance, mais elle pourrait aussi être interprétée, à Pékin comme à Taipei, comme une forme de désengagement opérationnel.

Conclusion

Est-ce un choix budgétaire rationnel, une stratégie de leadership technologique, ou une décision avant tout politique, voire personnelle ? L’arbitrage en faveur du F-47, au détriment du F/A-XX, s’inscrit probablement dans un subtil mélange de ces trois logiques. Il permet à l’US Air Force de disposer rapidement d’un appareil de 6ᵉ génération, au moment même où la Chine accélère son propre programme. Il incarne aussi une vitrine technologique et industrielle à forte valeur symbolique, dans un contexte électoral où l’image de puissance compte autant que les réalités opérationnelles.

Mais cette décision n’est pas sans coût. En reportant le F/A-XX, les États-Unis affaiblissent temporairement la crédibilité de leur aviation embarquée dans le Pacifique, précisément au moment où l’Armée populaire de libération semble franchir un nouveau cap capacitaire. Et sur le plan tactique, ce choix pourrait réduire les options disponibles pour défendre Taïwan, en cas de crise majeure avant 2035.

En somme, en optant pour une approche séquentielle — d’abord l’USAF, ensuite l’US Navy — le Pentagone fait un pari. Celui que le temps gagné sur le F-47 ne se paiera pas au prix d’un recul stratégique dans le détroit de Taïwan. Un pari audacieux, et peut-être risqué, à l’heure où le calendrier technologique chinois semble plus resserré que jamais.