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L’OTAN en route vers un effort de défense à 5% PIB lors du sommet de La Haye

C’est un Mark Rutte, le secrétaire général de l’OTAN, tout sourire, qui s’est exprimé devant la presse après la réunion des ministres de la Défense de l’Alliance, le 5 juin, à Bruxelles. En effet, il a obtenu de ces ministres un accord unanime concernant la feuille de route capacitaire de l’Alliance pour les années à venir, et la remontée en puissance des armées européennes qu’elle suppose, afin de faire face à l’évolution du potentiel militaire russe.

Cet accord pave, en effet, la voie pour que le sommet de La Haye, du 24 au 26 juin, devienne le sommet de la refondation et du renouveau, avec le très ambitieux objectif d’atteindre un effort de défense plancher, pour l’ensemble des membres, de 5 % du PIB, dont 3,5 % pour les seules armées, dans les quelques années à venir.

Cependant, au-delà de la confiance du secrétaire général de l’OTAN, il apparaît que l’accord demeure encore loin d’être concrétisé, même s’il semble inéluctable maintenant que les ministres ont validé cette montée en puissance capacitaire, alors que les tensions transparaissent déjà dans le discours, ou l’absence de discours, de certains de ses membres.

Sur quels aspects les ministres de la Défense de l’Alliance Atlantique se sont-ils entendus, ce 5 juin ? À quoi correspond cet objectif d’effort de défense de 5 % du PIB, d’abord réclamé par Donald Trump, puis repris par Mark Rutte ? Quelles sont les conséquences pouvant être anticipées sur la sécurité collective, une fois qu’il sera atteint ? Et comment des pays très exposés politiquement ou budgétairement, comme la Belgique, l’Italie, l’Espagne et la France, pourront-ils y parvenir ?

Les ministres de la Défense de l’OTAN se sont entendus sur la feuille de route capacitaire de l’alliance dans les années à venir pour contenir la menace Russe

Ces dernières semaines, de nombreuses déclarations, plus ou moins officielles, avaient tracé les contours des décisions qui seront prises à l’occasion du sommet de l’OTAN de La Haye, du 24 au 26 juin, aux Pays-Bas.

Mark Rutte OTAN 5 juin 5% PIB
Mark Rutte tout sourire lors de la conférence de presse qui suivit la réunion des ministres de la Défense de l’OTAN, le 5 juin à Bruxelles.

On en sait à présent beaucoup plus à ce sujet, à l’issue de la réunion ayant rassemblé, le 5 juin, les ministres de la Défense de l’Alliance atlantique, à Bruxelles. Lors de la conférence de presse donnée à l’issue de cette rencontre, le secrétaire général de l’OTAN, le Néerlandais Mark Rutte, a effectivement annoncé que l’ensemble des ministres avait avalisé le plan de reconstruction capacitaire resserré qui sera appliqué lors des quelques années à venir, et spécialement conçu pour contenir l’évolution de la menace russe.

Au sommet de La Haye, Mark Rutte proposera d’amener l’effort de défense exigé par l’OTAN à 5% PIB, dont 3,5 % pour les armées.

Cet accord ouvre la voie à un second accord, qui devrait être entériné à l’occasion du sommet de La Haye, lequel promet d’être un sommet historique. En effet, à cette occasion, les chefs d’État devraient s’entendre pour s’engager à augmenter leurs dépenses de défense, sur un calendrier resserré, à hauteur de 5 % de leur produit intérieur brut, dont 3,5 % pour la mission défense (“core defense” dans le texte), et 1,5 % pour les investissements de soutien, comme les pensions, les infrastructures et l’évolution de l’industrie de défense.

Selon Mark Rutte, les contours exacts de cet accord, notamment son calendrier et les périmètres de chacune des tranches, font encore l’objet de négociations, certains pays souhaitant notamment intégrer les actions en faveur du climat dans cette enveloppe, ou viser une échéance à 2035, et non 2032.

Pour autant, selon le secrétaire général, la trajectoire capacitaire étant d’ores et déjà fixée et validée, il ne doute pas qu’un accord final soit acquis lors du sommet. Il précise, par ailleurs, que les erreurs faites lors du sommet de 2014, ayant donné toute latitude aux États membres quant au calendrier des hausses budgétaires pour atteindre le seuil des 2 % du PIB à échéance 2025, ne seront pas reproduites, et que chaque pays devra respecter une trajectoire établie avec des échéances annuelles, pour contenir toute dérive.

Les négociations demeurent tendues pour définir les périmètres et le calendrier de ces objectifs qui bénéficient du très puissant soutien américain

Cependant, si beaucoup de ministres, à la sortie de cette réunion, affichaient une mine satisfaite lors de la traditionnelle photo de famille, certains d’entre eux affichaient davantage un visage fermé.

Pete Hegseth OTAN
Pete Hegseth, beaucoup moins souriant, lors de cette réunion…

C’était particulièrement le cas de Pete Hegseth, le secrétaire à la Défense américain, qui indiqua, à cette occasion, que certains pays, dont il ne citerait pas les noms, se montraient encore rétifs quant à ces objectifs, tout en précisant que la présence de Donald Trump, lors du futur sommet, devrait garantir qu’un accord soit effectivement entériné à cette occasion.

En d’autres termes, si certains continuent de faire de la résistance, par exemple sur le calendrier ou les périmètres concernés, le président américain n’hésitera pas à leur tordre le bras, diplomatiquement parlant, pour les amener à adopter l’accord.

On ignore cependant si ce qu’a laissé entendre M. Hegseth reflète effectivement des désaccords persistants et potentiellement bloquants entre les membres, ou s’il ne s’agit que de valoriser les talents de coercition et de négociation du président américain, dans un narratif qu’il affectionne particulièrement.

Quelle est la logique derrière cet effort de défense de 5% PIB au sein de l’OTAN

Le flou quant aux ambitions qui sous-tendent la communication présidentielle américaine, dans ce domaine, s’étend également au sujet de l’objectif lui-même d’un effort de défense plancher à 5 % du PIB, dont aucune communication officielle n’est venue, jusqu’à présent, justifier la valeur.

Or, si les explications données aux journalistes accrédités, que ce soit par Mark Rutte, Pete Hegseth ou Donald Trump, sont parfois confuses, et souvent bien peu convaincantes, on peut toutefois trouver une réelle logique derrière ces deux valeurs.

Un seuil fixé par Donald Trump en campagne, mais repris par les instances de l’OTAN

Mais ce seuil de 5 %, d’où vient-il, précisément ? La première fois qu’une telle valeur a été évoquée publiquement, ce fut par Donald Trump, peu de temps avant son retour dans le Bureau ovale. Pour le, alors, candidat élu et futur 47ᵉ président des États-Unis, il était nécessaire que les Européens « paient leur dû » en matière d’investissement de défense aux États-Unis, et ne profitent plus, indûment, des investissements américains pour bénéficier d’une protection militaire à bas prix.

victoire électorale donald trump
L’augmentation de l’effort de défense des européens a été un argument électoral avancé par Donald Trump lors de la campagne présidentielle de 2024.

L’origine de cette valeur, dans les mots de Donald Trump, demeure un mystère. Pendant toute la campagne électorale, celui-ci avait promis de forcer les Européens à augmenter leur effort de défense à 3 % du PIB, contre les 2 % visés en 2025 par le sommet de Glasgow. Le calcul avancé était alors très simple : les États-Unis dépensant plus de 3 % dans leurs armées, il était nécessaire que les Européens fassent de même, s’ils entendaient profiter de la protection américaine.

Pour le candidat et favori des sondages, face à un camp démocrate en manque de leadership, il s’agissait alors surtout de faire valoir ses atouts de négociateur, comme c’était le cas lorsqu’il affirmait qu’une fois élu, il lui faudrait 24 heures pour mettre fin au conflit en Ukraine…

Dans le cas de l’effort de défense européen aussi, les choses ne se sont pas déroulées comme prévu pour Donald Trump. En effet, à peine était-il élu, que les Européens s’entendaient effectivement pour, collectivement, dépenser plus pour leur défense, au-delà de 3 % du PIB. Au temps pour les talents de négociateur : la menace russe avait fini de convaincre les Européens avant que Trump puisse tordre le bras à qui que ce soit — et en particulier à l’Allemagne, dans son viseur pour obtenir des mesures compensatoires destinées à rééquilibrer le déficit commercial américain.

Face à ce revers, Trump changea donc son fusil d’épaule début janvier, à quelques jours de l’investiture présidentielle, en exigeant à présent un effort de défense de 5 % des Européens, pour qu’ils continuent à bénéficier de la protection de Washington au travers de l’article 5 de l’OTAN.

Sans explicitement justifier ce chiffre, on pouvait comprendre, dans ses explications, qu’il entendait à présent que les Européens dépensent autant que les États-Unis en matière de défense, en valeur absolue, ce qui représente effectivement un effort de défense de 4,7 % du PIB pour les membres européens de l’Alliance, Norvège et Royaume-Uni compris, afin d’atteindre les 1 000 Md$ du budget 2026 du Pentagone.

Pour Mark Rutte, ces seuils sont nécessaires pour répondre à l’évolution de la menace russe et chinoise, et pour aligner l’effort de défense des membres de l’OTAN sur les États-Unis

Autre salle, autre ambiance, mais même sujet pour le secrétaire général de l’OTAN. Bien que l’influence trumpienne soit incontestable pour amener ce dernier à défendre un accord visant les 5 % du PIB, Mark Rutte justifie ce montant, et son découpage à 3,5 % pour les armées elles-mêmes, et 1,5 % pour le soutien, d’ici à 2032 (ou 2035), par une tout autre explication.

Deplacement abrams europe
A partir de 2018 et le retour des grands exercices de l’OTAN en Europe, l’alliance s’est rendu compte que l’immense majorité des infrastructures de transport en Europe de l’Est, n’était pas adaptée pour transporter les chars lourds occidentaux, comme l’Abrams, le Leopard 2 ou le Challenger 2.

Selon le discours tenu ces dernières semaines, et répété en amont et en conclusion de la rencontre des ministres de la Défense du 5 juin, celui-ci explique, en effet, que ces seuils sont nécessaires pour atteindre une réponse capacitaire suffisante, au niveau de l’Alliance, dans les délais requis, face à l’évolution de la menace russe.

En d’autres termes, pour être en mesure de dissuader Moscou d’une opération militaire contre l’Alliance, avec ou sans le soutien de Pékin, et en prenant pour hypothèse une possible confrontation sino-américaine dans le Pacifique, il était nécessaire, pour les Européens et les Canadiens, de s’engager sur cet objectif capacitaire, et donc sur cet objectif budgétaire.

De fait, les ministres de la Défense de l’Alliance ayant d’ores et déjà validé le volet capacitaire, le 5 juin, Mark Rutte se montre parfaitement confiant quant à l’obtention d’un accord à ce sujet lors du sommet de La Haye.

Sans que ce soit directement évoqué, on comprend, dans les propos du secrétaire général, qu’il s’agit là d’un effort de rattrapage, qui sera très certainement appelé à diminuer une fois le rattrapage effectif atteint, pour garantir le potentiel dissuasif de l’Alliance. Il précise, à ce titre, que cet objectif concernera tous les membres, y compris les États-Unis, ce qui tend à s’éloigner de l’objectif de Donald Trump d’un effort de défense équilibré entre États-Unis et Européens en valeur absolue, formulé en janvier, pour revenir à un effort équilibré en valeur relative, d’avant l’élection.

Pour autant, Mark Rutte n’a pas détaillé la phase de stabilisation ni les seuils qui seront alors visés, une fois atteinte. Il est probable que le sujet soit très prématuré aujourd’hui, sachant qu’on ignore, alors, quelle sera la position des États-Unis et de son exécutif ? Ou encore, quelle sera la position de Moscou, une fois Poutine, qui aura alors plus de 80 ans, écarté du pouvoir pour une raison ou une autre ?

Les européens doivent être en mesure de contenir, seuls, la menace Russe, alors que les USA se concentreront sur la Chine.

Reste que l’objectif tracé par Mark Rutte en dit plus que ne le déclare le secrétaire général de l’OTAN. En effet, avec un effort de défense à 5 % du PIB, les Européens dépenseront, peu ou prou, 900 Md$ chaque année pour leurs armées, hors inflation/croissance, soit presque autant que les États-Unis, et exactement six fois plus que ne dépense aujourd’hui la Russie.

industrie russe de defense Uralvagonzavod
Depuis l’été 2022, et les revers miltiaires ayant entrainé le repli sur la ligne surovikine, l’industrie de défense russe s’est profondément retructuré pour augmenter massivement ses productions.

Or, nous savons que le coefficient compensateur de la parité de pouvoir d’achat de la Russie s’établit autour de 3,5 aujourd’hui, avec un PIB équivalent russe de 7 300 Md$, contre 2 000 Md$ en nominal. En d’autres termes, l’effort de défense actuel russe de 155 Md$ doit être considéré, en Occident, comme un effort équivalent de 542 Md$ 2025, soit 2,6 % du PIB européen.

À cela, il convient d’ajouter un coefficient de correction concernant l’OTAN, qui se compose d’un agrégat d’armées nationales, et non d’une force armée unifiée, ce qui multiplie les dépenses répétées. Surtout, en dehors des pays strictement limitrophes de la Russie et de la Biélorussie, on peut admettre qu’aucun de ces pays n’engagera jamais plus de la moitié de ses effectifs combattants dans la défense collective de l’Alliance.

Bien que cela mérite une étude approfondie dépassant de loin l’objet de cet article, nous admettrons, au doigt mouillé, que ce coefficient de correction équivaut à 40 % d’investissements non comptabilisables dans l’Alliance, ou, par simplification, nous augmenterons le budget russe de défense équivalent d’un facteur 1,67, ce qui amène le budget russe équivalent, aujourd’hui, à 903 Md$, pour les pays européens de l’Alliance. Ce qui, reconnaissons-le, s’avère bien représenter l’équivalent d’un effort de défense Europe de 5 % du PIB.

Cette convergence de valeurs laisse donc supposer, sans être médium, que l’idée directrice poursuivie par l’OTAN et Mark Rutte, et probablement exigée par Donald Trump, est bien de s’assurer que les Européens, sous commandement américain, seront en mesure de contenir, à eux seuls, la Russie en Europe, sans devoir s’appuyer sur les forces conventionnelles américaines.

Vostok 2018
Tous les quatre ans, les armées russes organisent l’exercice Vostok (est), dans l’est du pays, avec la participation de plusieurs armées « amies », comme l’APL et les armées de Mongolie, ici, lors de l’édition 2018(AP Photo/Sergei Grits)

Si l’intérêt pour les Européens semble évident, celui pour les États-Unis va bien au-delà de libérer l’ensemble, ou presque, des forces conventionnelles américaines pour faire face à la Chine dans le Pacifique. En effet, avec une telle force militaire européenne, à 1 000 km de Moscou, il sera alors impossible à la Russie de prêter main-forte à Pékin, sur le théâtre Pacifique, sans dégarnir au-delà de l’acceptable le flanc ouest du pays.

En d’autres termes, ce faisant, Trump s’assurera de faire payer les Européens pour neutraliser un allié décisif de Pékin dans une possible confrontation dans le Pacifique. On ne saura probablement jamais s’il s’agit d’une heureuse conséquence d’une posture essentiellement destinée à des objectifs de politique intérieure, avec des arrière-pensées économiques de Trump, ou si le schéma qui se dessine à présent était bel et bien l’objectif visé dès le début.

Quoi qu’il en soit, force est de constater qu’à l’issue de cette séquence, si elle est effectivement appliquée telle qu’envisagée aujourd’hui, les États-Unis, et plus globalement le bloc occidental, seront en bien meilleure position stratégique, en 2032 ou 2035, qu’ils ne le sont aujourd’hui sur ces deux théâtres décisifs. Et ce, tout en conservant une posture faiblement antagoniste vis-à-vis de Moscou, puisque, dans les faits, les États-Unis se retireront progressivement d’Europe.

7 ans pour mettre les armées européennes sur un pied d’égalité capacitaire avec la Russie

Reste que, pour que l’Europe parvienne à faire jeu égal avec l’outil militaire et industriel de défense russe actuel, dans les années à venir — ce qui est la justification avancée par Mark Rutte pour expliquer ces seuils —, il est nécessaire de s’appuyer sur plusieurs postulats.

Rheinmetall KF41 Lynx
L’augmentation des budgets européens de la défense, permettront d’augmenter les cadences de production d’armement en Europe, au meme niveau que la Russie.

Le premier est que la Russie a atteint le plafond de ses dépenses de défense, exprimées en fonction de son PIB, aujourd’hui, et qu’elle ne sera pas en capacité, dans les années à venir, d’augmenter encore les 7,5 % du PIB consacrés aux armées actuellement. En effet, si, demain, Moscou portait son effort de défense à 9 ou 10 % de son PIB, sans altérer sa trajectoire de croissance, il serait certainement nécessaire de revoir les seuils de l’OTAN.

Cela dit, le postulat apparaît solide, si l’on en juge par l’évolution des données macroéconomiques et budgétaires russes ces trois dernières années. Ainsi, pour soutenir son effort de guerre en Ukraine, le Kremlin a été contraint de consommer une majeure partie de ses réserves budgétaires, que ce soit en devises ou en valeurs mobilières.

Dès lors, l’hypothèse la plus probable, en cas de fin de conflit en Ukraine, est que l’effort de défense russe se contractera de 1 ou 2 points, pour revenir à une situation d’équilibre, sans altérer la production industrielle ni le format des armées, en s’appuyant notamment sur la fin des primes d’engagement et les soldes très élevées proposées aux combattants volontaires aujourd’hui.

Dans le même temps, tant que le conflit en Ukraine persiste, l’attrition et les dépenses supplémentaires qu’il engendre permettront à la trajectoire budgétaire européenne de rattraper effectivement l’avance prise par la Russie, de sorte qu’en 2032, le potentiel militaire des deux camps sera probablement équivalent, quelle que soit l’hypothèse retenue concernant la poursuite du conflit en Ukraine, pour peu que la reconstruction économique russe ne soit pas fulgurante.

Toutefois, dans l’hypothèse d’une fin de conflit « anticipée » en Ukraine, c’est-à-dire en 2025 ou 2026, on peut anticiper que les trajectoires de reconstruction militaro-industrielle russe et européennes viendront créer un décalage qui pourrait s’avérer critique d’ici trois à quatre ans, avec un avantage marqué pour les armées russes.

US army en Europe
Les Armées américaines devront joueur le rôle de tampon sécuritaire, jusqu’en 2032, pour absorber les effets de bord de la reconstruction européenne militaire.

De fait, le second postulat, pour rendre cette ambition efficace, est que l’Europe demeurera encore pendant plusieurs années sous la protection conventionnelle des armées américaines, précisément pour absorber cet effet de carène, lié à l’imprévisibilité de l’attrition causée par le conflit en Ukraine, et au caractère non évolutif, car déjà très contraignant, des trajectoires européennes.

La France, mais aussi l’Italie, la Belgique et l’Espagne, face à un enjeu budgétaire colossal à franchir

Reste que, si cette trajectoire, à l’échelle européenne et même mondiale, apparaît cohérente, au profit de la sécurité du Vieux Continent et du rapport de forces dans le Pacifique, sa mise en œuvre promet d’être un casse-tête pour plusieurs pays européens, avec, à la clé, de possibles troubles politiques importants.

C’est notamment le cas de la Belgique qui, avec un effort de défense de 1,3 % du PIB aujourd’hui, un déficit public de plus de 5 %, et une dette souveraine de 105 %, devrait effectuer une hausse de 3,7 % en sept ans pour atteindre cet objectif — ce qui semble inaccessible en l’état. D’ailleurs, à la sortie de la réunion OTAN du 5 juin, Théo Francken, le ministre de la Défense belge, a annoncé que le pays était prêt à atteindre l’objectif de 5 % du PIB, mais qu’il nécessiterait plus de temps pour cela.

La situation n’est guère différente concernant l’Espagne, qui, elle aussi, dépense à peine 1,3 % de son PIB pour ses armées, avec une dette souveraine de 102 % du PIB, et un déficit public qui est enfin passé sous la barre des 3 % exigés par Bruxelles (2,8 % du PIB en 2025). Pour l’heure, ni Pedro Sánchez, le Premier ministre espagnol, ni Margarita Robles, la ministre de la Défense, ne se sont exprimés à la sortie de la réunion du 5 juin.

Pourtant, il ne fait guère de doute que Madrid fait partie des capitales visées par les remarques de Pete Hegseth, le gouvernement espagnol étant de longue date vent debout contre une augmentation dépassant les 2,5 % du PIB pour le pays, créant un évident malaise au sein de l’Alliance. À noter que l’Espagne fait également partie des pays ayant demandé un élargissement des périmètres considérés concernant les seuils de 3,5 % et 1,5 % du PIB.

Pedro Sanchez
Pedro Sanchez aura fort à faire, dans les jours à venir, pour trouver un point d’équilibre entre les exigences de l’OTAN (et de Donald Trump) et les réticences politiques espagnoles à augmenter l’effort de défense au delà de 2%.

Il en va de même de l’Italie, avec un effort de défense de 1,6 % du PIB, pour un déficit public de 3,3 % en trajectoire descendante, mais un endettement souverain de plus de 135 % du PIB. Comme Pedro Sánchez, Giorgia Meloni, la présidente du Conseil des ministres italien, ne s’est pas exprimée après les annonces de Mark Rutte, mais elle avait fait savoir, depuis plusieurs semaines déjà, que l’Italie n’était pas prête à suivre une trajectoire pour atteindre 5 % en sept ans.

Contrairement à l’Italie et à l’Espagne, la volonté d’augmenter l’effort de défense, au niveau politique comme dans l’opinion publique, ne fait pas défaut en France. En revanche, avec un déficit public de 5,5 %, une dette souveraine de 113 % du PIB, un effort de défense à 2,06 %, et surtout, un chaos politique indescriptible, trouver les marges de manœuvre politiques et budgétaires pour respecter l’engagement pris le 5 juin sera certainement très difficile pour Sébastien Lecornu, le ministre de la Défense.

D’ailleurs, à l’instar de leurs homologues italiens et espagnols, ni le ministre français, ni le Premier ministre François Bayrou, ni le président Emmanuel Macron ne se sont exprimés publiquement à ce sujet après la réunion du 5 juin, comme c’est le cas, à présent, depuis bientôt trois mois.

Nul doute qu’à présent, pour ces quatre pays, et certains autres, comme le Portugal et la Turquie, l’équation budgétaire induite par cet engagement visé par l’OTAN représentera un sujet de confrontation politique et publique, au niveau intérieur, avec le risque que l’instabilité qui pourrait en résulter s’avère, au final, plus que contre-productive pour la posture défensive globale de l’OTAN.

De fait, pour Mark Rutte, mais aussi pour Pete Hegseth, et même pour Donald Trump, l’objectif, à présent, ne devrait plus être d’obtenir l’accord à tout prix de l’ensemble des membres de l’Alliance, mais de trouver la manière dont les pays en position difficile — comme la France, l’Italie, l’Espagne et la Belgique — pourront résoudre l’équation budgétaire, politique et sociale que cet engagement implique, sans entraîner d’effets de bord bien plus dommageables à l’objectif recherché.

Conclusion

On le voit, tout indique à présent que l’OTAN est bel et bien engagée sur une trajectoire pour faire du sommet de La Haye l’événement refondateur de l’Alliance que beaucoup attendaient. Non seulement les membres sont-ils parvenus, le 5 juin, à s’entendre sur un agenda capacitaire, mais surtout, l’Alliance, dans son ensemble, retrouve une menace identifiée et structurante : la Russie. Elle sait donc précisément quelles mesures prendre pour la contenir.

exercice OTAN Saber Junction 2018
En 2032, la branche européenne de l’OTAN sera en mesure de fixer les armées russes sur le flanc ouest du pays, privant Moscou de toute possibilité d’engagement, aux cotés de la Chine, dans le Pacifique.

Au-delà de cet accord capacitaire, Mark Rutte est à présent confiant quant à l’obtention, lors du sommet à venir, d’un consensus visant à amener les membres à consacrer 5 % de leur PIB à la défense nationale et collective, ainsi qu’à la résilience de la nation, selon un calendrier qu’il promet bien plus suivi que ne l’avait été l’objectif des 2 % du PIB, entré en vigueur après le sommet de Glasgow, en 2014.

On comprend également que ce seuil de 5 % correspond à une logique capacitaire effective, même si sa genèse a été chaotique. Non seulement, une fois atteint, il conférera aux Européens les moyens militaires pour contenir, seuls, la menace militaire conventionnelle, et une partie de la menace nucléaire russe, sans les États-Unis ; mais, ce faisant, ce bloc capacitaire fixera l’immense majorité des moyens russes en Europe, interdisant à Moscou toute intervention dans le Pacifique, même en soutien de son allié de fait chinois, face aux États-Unis.

Pour autant, cet objectif ne sera pas simple à atteindre, en particulier pour les pays d’Europe de l’Ouest souffrant de paramètres budgétaires très défavorables, comme la Belgique, l’Espagne, l’Italie, et surtout la France, la seconde économie et la première puissance industrielle militaire du continent.

Toute la question, à présent, sera de savoir comment Mark Rutte, Donald Trump, mais également Ursula von der Leyen, sauront assimiler les contraintes nationales, politiques comme économiques, de ces pays, pour rendre la trajectoire et l’ambition soutenables, sans engendrer une instabilité qui pourrait bien davantage affaiblir la posture dissuasive européenne qu’elle ne l’est aujourd’hui — bien loin de l’objectif visé par l’OTAN dans ce dossier.

Le futur destroyer Type 83 de la Royal Navy, première concrétisation de la nouvelle doctrine britannique ?

Le futur destroyer Type 83 de la Royal Navy n’existe encore que sur plans. Ni sa silhouette, ni sa propulsion, ni même son nom définitif ne sont figés. Pourtant, il cristallise déjà une attention rare. Car ce navire n’est pas seulement appelé à remplacer les actuels Type 45 : il est conçu pour incarner, dans sa forme même, un changement de cap majeur dans la manière dont le Royaume-Uni pense et organise sa puissance militaire.

Annoncé dans le cadre du programme Future Air Dominance at Sea (FADS), le Type 83 est le premier grand programme naval à intégrer pleinement la nouvelle doctrine stratégique britannique publiée il y a quelques jours. Une doctrine qui se distingue par une formule aussi percutante qu’ambitieuse : la masse par la technologie. Une formule qui ne se contente pas d’opposer technologie et effectifs humains, mais qui vise à multiplier les plateformes, les capteurs et les effecteurs, sans augmenter les formats ni les charges budgétaires.

Cette approche, radicale par rapport aux logiques occidentales des cinquante dernières années, semble pourtant découler d’un constat lucide : les armées ne pourront plus reconstituer de la masse par les moyens traditionnels. Le choix britannique ne consiste donc pas à contourner cette difficulté, mais à l’embrasser. Et le Type 83, en tant que bâtiment automatisé, numériquement piloté, et doté de systèmes IA pour la gestion autonome du feu, doit en être la démonstration.

Mais une telle ambition soulève de nombreuses questions. Les échecs récents dans d’autres marines, les limites observées en matière de réduction d’équipage, et les contraintes humaines, techniques et doctrinales liées à la délégation de décision au numérique, rappellent que ce pari reste risqué. Et qu’il touche à un seuil critique : celui de la délégation de la force létale, jusque-là considérée comme un attribut strictement humain.

Dès lors, une question s’impose : le programme Type 83 est-il une ambition démesurée, voire démagogique, portée par une croyance excessive dans la promesse technologique ? Ou représente-t-il au contraire la première concrétisation réaliste et nécessaire d’un modèle de défense repensé à l’échelle d’un monde confronté à des défis inédits ?

La nouvelle doctrine Défense britannique vise la masse par la technologie

Avec la publication de sa nouvelle Revue stratégique de défense, le Royaume-Uni a engagé une refonte profonde de sa doctrine militaire. Celle-ci marque une rupture nette avec les orientations suivies depuis la fin de la guerre froide. L’OTAN redevient la priorité centrale de la stratégie de Londres, mais cette bascule va bien au-delà d’un simple réalignement diplomatique ou capacitaire. Pour la première fois, l’intégration complète de la base industrielle et technologique de défense (BITD) britannique est présentée comme un pilier opérationnel à part entière, indissociable de l’action des armées.

Keir Starmer, lors de la presentation Revue stratégique de défense britannique 2 juin 2025
Keir Starmer, lors de la presentation Revue stratégique de défense britannique 2 juin 2025

Autre changement de paradigme : les forces armées britanniques ont acté qu’il leur serait impossible de reconstituer une armée de masse appuyée sur des effectifs humains comparables à ceux du passé. Le contexte démographique, budgétaire, mais aussi technologique, rend ce retour hors de portée.

C’est précisément de cette impossibilité qu’émerge la plus grande originalité de la doctrine britannique : son pari de la masse par la technologie. Contrairement aux doctrines occidentales post-guerre froide, qui ont toutes tenté de faire de la technologie une alternative à la masse — en réduisant les formats tout en misant sur la supériorité technique —, la stratégie britannique fait un pas de plus. Elle cherche non pas à compenser la masse, mais à la recréer, autrement.

Cet objectif se traduit concrètement par la doctrine dite « 20-40-40 » de la British Army pour l’horizon 2035. Celle-ci prévoit que seulement 20 % des systèmes seront pilotés par des équipages humains, contre 80 % autonomes ou téléopérés, tout en assurant 100 % des capacités opérationnelles prévues. Autrement dit, un triplement potentiel de la masse, sans augmentation des effectifs.

C’est cette approche doctrinale radicalement nouvelle que le programme Type 83 de la Royal Navy semble vouloir incarner pour la première fois, dans le domaine naval.

Les Retex récents mettent en doute la viabilité de l’approche numérique retenue par Londres et ses Armées

L’ambition britannique de retrouver de la masse par la technologie pourrait sembler, à première vue, trop ambitieuse — voire irréaliste — si l’on se fie aux Retex récents dans ce domaine. En effet, plusieurs expériences récentes ont souligné les limites concrètes de la numérisation, lorsqu’elle vise à réduire la charge humaine ou à accroître la polyvalence des systèmes via l’automatisation.

LCS classe Independance
Le progremme LCS (ici la classe Independance de Fincantieri/Marinette Shipbuilding) a été un retentissant exemple des conséquences d’un programme aux ambitions technologiques mal maitrisées.

C’est particulièrement vrai dans le domaine naval. De nombreuses marines militaires ont fait machine arrière ces dernières années sur leurs projets de réduction drastique des équipages grâce à l’automatisation. La réalité de la vie à bord, la nature des missions et les responsabilités critiques des opérateurs ont montré qu’il existait un seuil incompressible au-delà duquel la réduction d’effectifs se heurte à des impératifs de sécurité (identification et autorisation de tir), de résilience (entretien en mer, réparations moteurs et électroniques) et de gestion de la fatigue cognitive. En clair, au-delà d’un certain point, la baisse des effectifs entraîne un épuisement rapide des équipages, et avec lui, une chute significative de l’efficacité opérationnelle.

C’est pour cette raison que la Marine nationale est revenue à un équipage de 120 marins sur ses frégates FREMM, alors qu’elles avaient été conçues pour fonctionner avec 96 personnes. Cette évolution est intervenue après les premiers déploiements, où les limites du format initial sont apparues. L’expérience récente des bâtiments déployés en mer Rouge face à la menace Houthis n’a fait que renforcer cette leçon : il est impossible de maintenir un navire en posture opérationnelle sur la durée sans un équipage suffisant.

Un autre exemple éclairant est celui du programme Littoral Combat Ship (LCS) de l’US Navy. Présenté initialement comme un navire révolutionnaire par sa polyvalence et ses performances, grâce à une architecture modulaire permettant d’adapter dynamiquement les capteurs et armements selon la mission (lutte anti-sous-marine, guerre des mines, guerre électronique…), le programme a rapidement montré ses limites.

Dès 2015, l’US Navy a constaté que la technologie disponible ne permettait pas une intégration efficace et fluide des modules de mission. Mais au-delà des blocages techniques, c’est une contradiction bien plus profonde qui est apparue : celle entre la logique modulaire du navire et celle de l’équipage. En effet, l’efficacité d’un bâtiment de combat repose largement sur la cohésion, l’homogénéité et l’entraînement collectif de son équipage. Former un groupe capable de fonctionner efficacement en opération prend du temps, et nécessite de la stabilité humaine à bord.

Fremm aquitaine
La Marine nationale a amené l’equipage de ses FREMM classe Aquitaine de 96 à 120, et pourrait meme l’accroitre pour repondre à la pression opérationelle. Rappelons que plusieurs Aquitaine disposent également d’un double equipage, pour en augmenter la disponibilité opérationelle.

Or, dans le cas des LCS, l’équipage avait été réduit à un noyau tournant, censé être complété et adapté en fonction des modules embarqués. Cette approche a fortement fragilisé la dynamique collective, réduisant la polyvalence promise à une succession d’expérimentations inachevées. Le navire changeait de mission, mais le lien humain, lui, ne suivait pas. Résultat : une perte d’efficacité globale, et une remise en cause du concept même.

Au vu de ces constats, nombreux sont ceux qui ont accueilli la nouvelle Revue stratégique de défense britannique avec scepticisme, en particulier dans sa volonté de faire reposer le retour à la masse sur l’automatisation avancée. Mais cette posture critique, bien que nourrie d’exemples solides, n’épuise pas le sujet. Elle ouvre au contraire la voie à une question centrale : si Londres persiste dans cette direction malgré les échecs passés, c’est peut-être qu’une rupture technologique ou doctrinale plus profonde est à l’œuvre.

Le futur destroyer Type 83 de la Royal Navy délèguera la gestion et le contrôle de la puissance de feu à un système entièrement numérique FTEWA

Si l’on ne peut ignorer les échecs passés, il serait tout aussi imprudent de supposer que les états-majors britanniques avancent à l’aveugle. Au contraire, tout laisse penser qu’ils ont parfaitement identifié les limites rencontrées par d’autres marines, et qu’ils en tirent des enseignements.

Dès lors, pourquoi persister dans une voie aussi ambitieuse, sinon risquée ? La réponse tient peut-être dans le programme Type 83, présenté récemment par le Commodore Michael Wood, Senior Responsible Owner du projet au sein de la Royal Navy, lors de la conférence Navy Leaders CNE 2025.

Ce programme ne constitue pas un simple projet de renouvellement de destroyer, mais bien une rupture de génération, notamment par le système de combat embarqué.

La révolution annoncée du FTEWA à bord des destroyers Type 83

Les caractéristiques générales du Type 83 restent encore floues : une longueur comprise entre 145 et 165 mètres, un tonnage allant de 6 600 à 10 000 tonnes, une propulsion électrique intégrée, ainsi qu’une capacité de 72 à 128 silos verticaux, deux modules de mission, des missiles hypersoniques, des armes à énergie dirigée, et une suite de senseurs étendue intégrée à un mât unique.

Destroyer Type 83 detailed
Détails du destroyer Type 83. A ne pas prendre au pied de la lettre, le navire n’est pas encore dessiné.

Mais la véritable rupture ne se situe pas là. Elle réside dans l’architecture même du système de combat, articulé autour de capacités FTEWA — Force Threat Evaluation and Weapon Assignment. Ce système numérique de nouvelle génération serait capable de piloter, de manière autonome, l’ensemble des capteurs, des moyens offensifs et défensifs du bord, selon une séquence complète de détection, d’analyse, de priorisation et de tir, entièrement opérée par l’IA et renforcée par des capacités de machine learning.

Autrement dit, le système FTEWA a pour ambition de se substituer au Central Opérations (CO) du navire — ce centre névralgique où, aujourd’hui, tous les capteurs et systèmes d’armes convergent et sont mis en œuvre par une équipe coordonnée d’opérateurs spécialisés.

Dans cette logique, la Royal Navy estime pouvoir accroître significativement son format naval à effectifs constants : passer de 15 à 25 voire 30 frégates et destroyers, tout en augmentant également le nombre de sous-marins nucléaires d’attaque. Cela s’explique par une réduction massive de la “tranche tactique” de chaque équipage, celle qui aujourd’hui concentre le plus de personnels qualifiés pour l’emploi des systèmes de combat. Une telle réduction permet mécaniquement de diminuer aussi les personnels de soutien, de formation et de rotation.

Ainsi, la Royal Navy envisage de faire fonctionner les Type 83 avec environ la moitié des effectifs nécessaires à bord des actuels Type 45, soit une centaine de marins. Ce chiffre n’apparaît plus comme irréaliste dès lors que l’on confie la gestion de la puissance de feu à un système autonome, et que les équipages humains se concentrent sur la maintenance, la navigation, et la sécurité du bâtiment.

La technologie et les avancées dans le domaine de l’Intelligence Artificielle et du Machine Learning seront-elles là en 2035 pour le Destroyer Type 83 ?

Car si les réticences sont nombreuses — civiles, militaires, voire politiques — les faits technologiques, eux, sont bien là. L’IA est aujourd’hui l’un des domaines de recherche les plus dynamiques du monde technologique, dopé par une demande massive, un intérêt stratégique global, et des investissements colossaux. Des dizaines de milliards de dollars sont injectés chaque année, avec pour objectif de rattraper les leaders du secteur, voire de les dépasser.

Centre opération destroyer Type 45
Le Co des destroyers Type Type 45 de la Royal Navy doit être armé H24. Il consomme, à lui seul, plus de 30% de l’équipage total.

Et les résultats suivent. Il y a cinq ans à peine, le test de Turing semblait hors de portée. En 2024, les chercheurs de Stanford ont estimé que ChatGPT 4.5 l’avait franchi avec succès. D’autres modèles comme Grok ou LLaMA ont suivi la même voie. D’après IDC, les investissements publics et privés en IA dépasseront 600 milliards de dollars d’ici 2028, tandis que selon PwC, près de 11 % du PIB mondial dépendra de l’intelligence artificielle en 2030.

Dans ce contexte, il ne fait guère de doute que les progrès à venir dans le domaine seront encore plus rapides que ceux déjà observés entre 2020 et 2025. Ce n’est pas un pari hasardeux que de penser que, d’ici 2035, des systèmes experts capables de gérer la complexité du combat naval automatisé seront opérationnels.

D’autant que, comme l’a rappelé le Commodore Michael Wood, le Type 83 ne devra pas simplement réagir à une menace isolée, mais faire face à des attaques saturantes, multi-azimuts, menées par des missiles ou drones aux profils très variés. Une tâche que même les meilleurs centres opérations humains d’aujourd’hui auraient du mal à gérer en temps réel. L’enjeu ne relève donc pas seulement de la technologie ou du modèle de force, mais d’une réalité tactique nouvelle, face à laquelle seule une puissance de traitement numérique peut offrir une réponse efficace.

Dans cette perspective, la délégation numérique de la puissance de feu n’est plus un choix, mais une nécessité. Un impératif opérationnel qui pousse la Royal Navy à franchir un seuil stratégique que beaucoup d’autres armées redoutent encore d’atteindre : sortir de la logique du “man-in-the-loop”.

L’inévitable seuil de la délégation numérique du tir létal se rapproche à grands pas dans les armées

Ce que le Type 83 dessine, en creux, c’est une mutation profonde et inévitable de la guerre moderne. L’automatisation du feu, la robotisation des plateformes, l’optimisation par l’IA ne relèvent plus de la spéculation, mais d’un processus historique déjà amorcé. Si l’on suit cette logique, le système FTEWA pourrait bien incarner le basculement vers un cinquième âge technologique militaire.

identification par algorithme numérique
Algorithme de reconaissance de cibles à l’oeuvre.

Le premier âge fut celui de la métallurgie, du bronze puis du fer. Le deuxième, celui de la poudre noire et des armes à feu. Le troisième, celui de la mécanisation, jusqu’en 1945. Le quatrième, celui de la dissuasion nucléaire. Le cinquième âge, aujourd’hui en gestation, s’annonce comme celui de la délégation numérique : l’entrée de l’intelligence artificielle dans la chaîne décisionnelle militaire, non plus seulement comme outil d’aide, mais comme acteur autonome du combat.

Comme à chaque transition majeure, les résistances sont nombreuses. Les armées, comme les opinions publiques, expriment des réticences profondes, souvent alimentées par l’imaginaire collectif. De Dune à Terminator, en passant par Ghost in the Shell ou I, Robot, la science-fiction a largement exploré les dérives possibles de la guerre automatisée. Et ces représentations influencent concrètement les perceptions.

Ce malaise se traduit dans les chiffres. Un sondage réalisé aux États-Unis a montré que 75 % des répondants étaient opposés aux véhicules autonomes sur les routes, alors même que les projections estiment une baisse de 34 % des accidents si ces technologies étaient généralisées. Ce n’est pas le risque objectif qui domine, mais la perte de contrôle perçue.

On retrouve cette logique dans le discours politique et militaire, avec l’attachement persistant au principe du “man-in-the-loop”. Ce verrou humain est pensé comme une garantie éthique, mais il constitue aussi une friction structurelle, en ralentissant les chaînes de décision et en réduisant la réactivité face à des menaces modernes — rapides, multiples, souvent simultanées.

Et pourtant, malgré ces réticences, l’évolution paraît inéluctable. Les bénéfices attendus — en matière de volume, de rapidité, de cohérence tactique, et de résilience — sont trop importants pour être ignorés. Surtout à mesure que les contraintes humaines et budgétaires se durcissent.

Le Type 83 n’est peut-être que le premier jalon visible de cette transformation. Mais il ne sera certainement pas le dernier.

Conclusion

Avec le programme Type 83, la Royal Navy ne cherche pas simplement à remplacer ses destroyers Type 45. Elle entend incarner, dès la conception, un saut générationnel à la hauteur de la nouvelle doctrine stratégique britannique : faire émerger une masse opérationnelle non pas en dépit des contraintes humaines et budgétaires, mais à partir d’elles, en s’appuyant sur la délégation numérique.

vue d'artiste Type 83
Vue d’artiste du destroyer Type 83

À bien des égards, ce programme pourrait devenir une référence. D’abord, parce qu’il structure déjà un nouveau modèle d’organisation navale, dans lequel la répartition des tâches entre humains et systèmes autonomes est repensée en profondeur. Ensuite, parce qu’il assume clairement une rupture avec le modèle hérité de la guerre froide, centré sur la rareté qualitative et le maintien coûteux de flottes réduites. Enfin, parce qu’il semble s’appuyer sur une lecture réaliste de l’évolution des menaces, notamment en matière de saturation des défenses, de frappe multiple et de vitesse de réaction.

Ce projet n’est pas sans risque. Les précédents américains, qu’il s’agisse des LCS ou des DDG-1000, ont démontré les effets d’une ambition technologique mal synchronisée avec la réalité des usages ou des contraintes d’exploitation. Il faudra donc observer, dans les mois et les années à venir, la capacité de la Royal Navy à maintenir cette ambition sans en perdre le contrôle — ni sur le plan technique, ni sur le plan budgétaire.

Mais ce qui frappe surtout, dans ce programme, c’est le changement d’état d’esprit qu’il révèle. Le Type 83 n’est pas simplement un navire : c’est une plateforme doctrine. Il synthétise la volonté d’un pays de franchir un seuil stratégique que beaucoup redoutent encore, mais que tous devront probablement affronter. Car la délégation numérique, aussi contestée soit-elle, deviendra vite une nécessité face à l’accroissement des menaces, à la rareté des ressources humaines et à la vitesse des engagements futurs.

Désormais, tous les regards se tournent vers ce futur super-destroyer. Il ne s’agira pas seulement de savoir s’il est technologiquement viable ou tactiquement pertinent. L’enjeu est plus large : vérifier si l’ambition exprimée par la Royal Navy pour le Type 83 — et au-delà, par Londres dans sa Revue stratégique — peut effectivement se transposer en systèmes opérationnels et en véritables capacités militaires accrues, à effectifs constants, pour enfin gagner de la masse par la technologie.

[En Bref] : Spiderweb réveille l’US Air Force, le Canada et le Groenland face à l’hégémonie US, les succès du Gripen et de l’industrie défense israélienne.

Comme toujours, l’actualité Défense a été riche, ces derniers jours, et si l’ensemble des sujets ne justifient pas une analyse complète, certains sujets méritent un regard plus appuyé. C’est le cas notamment des conséquences de l’opération Spiderweb ukrainienne, contre les bases de bombardiers stratégiques russes, provoquant un électrochoc au sein de l’US Air force.

L’industrie européenne de défense a signé un nouveau succès, avec la décision officielle de la Royal Thaï Air Force de se tourner vers le JAS 39 Gripen E/F, au détriment du F-16V poussé avec insistance par Washington, alors que, dans le même temps, l’industrie de défense israélienne a annoncé une nouvelle année record, en termes de prises de commande à l’export, et ce, en majeure partie vers l’Europe.

Enfin, alors que le Canada multiplie les initiatives pour se rapprocher des Européens, notamment en matière de défense, face aux déclarations de Donald Trump, le Danemark, lui, reste dans voix, alors que le Pentagone va annoncer que le Groenland passera sous commandement américain, et non plus européen.

Introduction

Depuis quelques semaines, une série de signaux faibles — ou parfois très forts — a mis en lumière des évolutions stratégiques significatives au sein des principales puissances militaires occidentales. En effet, qu’il s’agisse des conséquences doctrinales de l’opération Spiderweb menée par les forces spéciales ukrainiennes, des ambitions industrielles israéliennes portées par l’Europe, ou encore des réorientations du Canada et des États-Unis en matière de commandement, chacun de ces événements semble indiquer que la recomposition géostratégique en cours s’accélère.

opération spiderweb
Une des captures d’ecran venant des videos diffusées par le SBU au sujet de l’opération Spiderweb. La question, à présent, et de savoir ce vers quoi se tournera Vladimir Poutine, pour répondre à une attaque directe contre un des éléments clés de sa dissuasion, même si, en l’occurence, la Russie employait depuis trois ans ses Tu-95MS, ses Tu-22M et ses A-50 pour mener des attaques conventionelles contre l’Ukraine, à l’aide de missiles de croiisère aéroportés.

Ainsi, l’attention croissante portée à la vulnérabilité des infrastructures nucléaires russes après l’attaque de drones sur leurs bases aériennes pousse désormais l’US Air Force à reconsidérer en profondeur sa propre posture défensive. Parallèlement, le Canada, dans une logique de repositionnement, cherche à s’émanciper partiellement de l’hégémonie sécuritaire américaine en s’arrimant à l’effort européen de défense, tandis qu’en Asie du Sud-Est, les succès du Gripen suédois face au F-16V américain révèlent une bascule progressive dans les rapports de force industriels et diplomatiques.

Pour autant, l’élément le plus frappant n’est peut-être pas dans ce que disent ces décisions, mais dans ce qu’elles traduisent : une montée en puissance de logiques bilatérales, asymétriques, voire unilatérales, aux dépens des grands cadres multilatéraux naguère dominants.

En effet, que les États-Unis décident d’intégrer le Groenland sans en référer à Copenhague, que l’Europe continue de nourrir, volontairement ou non, la croissance exponentielle du complexe militaro-industriel israélien sans contrepartie politique, ou que les pays asiatiques rejettent désormais les offres américaines au profit d’alternatives régionales ou européennes, tous ces éléments convergent. Ils dessinent un système international où la logique d’alliances cède progressivement le pas à celle de rapports d’intérêt tactiques, flexibles, résolument contingents.

Par conséquent, ce nouveau format « En Bref » propose une lecture croisée de cinq actualités récentes, reliées par ce fil rouge : la fragmentation accélérée du modèle stratégique occidental tel qu’il s’est construit depuis la fin de la guerre froide, et la montée en puissance d’initiatives, d’acteurs ou de doctrines qui redéfinissent — parfois sans coordination, souvent sans retour — les équilibres militaires d’aujourd’hui et de demain.

L’opération Spiderweb : un électrochoc stratégique pour l’US Air Force

L’opération Spiderweb, menée fin mai par les forces spéciales ukrainiennes contre plusieurs bases aériennes stratégiques russes, continue de produire ses effets bien au-delà du champ de bataille.

En effet, si l’ampleur exacte des pertes infligées à l’aviation stratégique russe reste difficile à établir avec certitude, les estimations avancées par Kyiv évoquent la destruction ou l’endommagement d’environ 10 à 30 % de la flotte de bombardement à long rayon d’action de Moscou, soit un coup direct porté à l’un des trois piliers de la dissuasion nucléaire russe. Mais plus encore que l’effet tactique, c’est la portée symbolique et doctrinale de l’opération qui interpelle les états-majors occidentaux.

B-52 Guam
Une Elephant walk de B-52 de l’US Air Force, sur la base de Guam. Les bombardiers stratégiques américains ne disposent d’aucune hangar suffisament grand pour pouvoir les accueillir et les protéger contre le type d’attaque observé en Russie.

Ainsi, pour le général G. Daniel Caine, le nouveau Chef d’état-major des Armées américaines (Chairman of the Joint Chiefs of Staff), et surtout pour le général David Allvin, chef d’état-major de l’US Air Force — qui commande à elle seule deux des trois composantes de la dissuasion américaine, les bombardiers stratégiques et les ICBM en silo — cette attaque est à considérer comme un véritable « wake-up call ».

Autrement dit, une démonstration à la fois brutale et éclairante de la vulnérabilité croissante des infrastructures critiques, même supposées durcies, face à des attaques coordonnées par essaims de drones bon marché, opérés à longue distance, parfois depuis le territoire même de l’adversaire.

Par conséquent, cette opération, dont la configuration semblait encore récemment appartenir davantage à la littérature militaire spéculative ou à l’anticipation cinématographique qu’à l’état de l’art, impose désormais une révision profonde des principes de protection et de redondance appliqués aux infrastructures stratégiques américaines.

Pour Allvin, il ne s’agit plus seulement de renforcer les moyens de détection et d’interception, mais de repenser globalement la résilience, la dispersion et la capacité de réaction de la dissuasion dans un environnement où le brouillage, la saturation et l’attaque par vecteurs asynchrones deviennent la norme.

En somme, alors que les États-Unis s’étaient jusqu’ici concentrés sur la modernisation capacitaire de leur triade nucléaire, cette opération ukrainienne vient rappeler avec force que le premier facteur de vulnérabilité stratégique pourrait demain ne pas résider dans les arsenaux ennemis… mais dans une nouvelle grammaire de la guerre asymétrique, à faible coût et à haute létalité.

Le Canada cherche à s’aligner sur l’effort européen de défense pour sortir de l’ombre stratégique des États-Unis

Depuis sa victoire électorale aux législatives d’avril dernier, le Premier ministre canadien Mark Carney a multiplié les déclarations visant à redéfinir la posture stratégique d’Ottawa, en particulier vis-à-vis de son allié et voisin américain.

Mark Carney Emmanuel Macron
Depuis son entrée en fonction, Marc Carney a multiplié les déplacements et les initatives pour rapprocher le Canada de l’Europe, y compris dans le domaine de la Défense.

En effet, selon lui, le pays doit réduire sa dépendance structurelle à l’égard des États-Unis, notamment dans le domaine de la défense. Cette dépendance est aujourd’hui considérable : près de 65 % des dépenses canadiennes de défense sont directement orientées vers des fournisseurs ou des partenariats américains.

Ainsi, Mark Carney entend repositionner le Canada comme un acteur autonome et crédible sur la scène occidentale. Il souhaite notamment inscrire le pays dans la dynamique européenne de réarmement, en rejoignant l’initiative lancée par la Commission européenne, qui prévoit 800 Md€ d’efforts cumulés sur quatre ans.

Pour autant, seuls 150 Md€ correspondent à des investissements directs nouveaux. Les 650 Md€ restants relèvent pour l’essentiel d’un mécanisme comptable autorisant les États membres à dépasser temporairement leurs seuils de dette, sans être sanctionnés.

Cependant, pour Ottawa, cette participation ne se limite pas à une question de financement ou d’opportunité industrielle. Elle s’inscrit aussi en réponse aux pressions répétées venues de Washington. En effet, depuis le retour de Donald Trump à la présidence, plusieurs déclarations publiques, parfois provocatrices, ont remis en question la souveraineté canadienne.

Trump a notamment suggéré d’intégrer économiquement, politiquement — voire territorialement — le Canada aux États-Unis. Si ces propos n’ont donné lieu à aucune initiative formelle, ils ont rencontré une vive hostilité dans la population canadienne, comme en témoignent les derniers sondages diffusés par la CBC.

Par conséquent, le rapprochement avec l’Europe s’analyse autant comme un choix rationnel que comme un réflexe de préservation stratégique. Il permettrait à Ottawa de diversifier ses dépendances, d’accéder à de nouveaux partenariats industriels, et de se réinscrire dans une logique d’équilibre transatlantique. Surtout, il enverrait un signal clair à Washington : celui d’un Canada qui, sans rompre ses liens historiques, entend désormais exercer un droit de regard plus ferme sur ses orientations stratégiques.

Le choix du Gripen E/F par la Thaïlande : un revers de plus pour le F-16V américain en Asie du Sud-Est

La confirmation par les forces aériennes royales thaïlandaises de leur décision d’acquérir le chasseur suédois JAS 39 Gripen E/F constitue une nouvelle victoire pour l’industrie européenne de défense, et un revers significatif pour les ambitions américaines dans la région. En effet, bien que la rumeur de cette sélection circulait depuis plusieurs mois, l’annonce officielle, intervenue début juin, vient confirmer l’échec des efforts de Washington pour promouvoir le F-16V de Lockheed Martin auprès de Bangkok.

Forces aériennes thailandaises JAS 39 Gripen C/D elephant walk
11 des 13 JAS 39 Gripen C/D des forces aériennes royales thaïlandaises, dans un exercice de type Elephant Walf très en vogue à la fin des années 2010 et au debut des années 2020.

Pourtant, les États-Unis avaient mis tout leur poids dans la balance. Ils avaient même proposé un dispositif de leasing, à l’attractivité discutable, pour faciliter l’acquisition du F-16V par la Thaïlande. Mais la décision de Bangkok traduit une forme de désenchantement persistant vis-à-vis de l’attitude américaine.

En effet, en 2023, Washington avait opposé un refus catégorique à la demande thaïlandaise de se doter de F-35, arguant de critères de sécurité et de compatibilité stratégique. Ce camouflet, vécu comme une humiliation par les élites militaires thaïlandaises, semble avoir durablement altéré la confiance du royaume envers son partenaire historique.

Il faut également rappeler que la Thaïlande exploite déjà 13 Gripen C/D, acquis en 2011, et constituant aujourd’hui le fer de lance de sa force aérienne. Un exemplaire a été perdu dans un crash en 2017, mais la flotte reste active. Ces appareils ont progressivement supplanté les avions américains plus anciens, notamment la cinquantaine de F-16A/B et la trentaine de F-5 Tiger encore en service. Les nouveaux Gripen E/F viendront précisément remplacer une partie de ces plateformes vieillissantes.

De surcroît, cette annonce intervient alors que les Philippines ont officialisé une commande supplémentaire de 12 chasseurs sud-coréens KAI FA-50, déjà en service dans leurs forces, tandis que l’Indonésie a signé une lettre d’intention pour l’acquisition de nouveaux Rafale français, après une première commande de 42 appareils en 2022. Pour les États-Unis, le signal est clair : leur domination historique sur le marché des avions de chasse en Asie du Sud-Est s’effrite.

Enfin, ce choix a aussi une portée diplomatique. Dans un contexte de rapprochement stratégique entre Bangkok et Pékin, acté lors de plusieurs sommets en 2023 et 2024, le choix du Gripen peut être lu comme une posture d’équilibre. Refuser à la fois les chasseurs chinois et les chasseurs américains, et préférer une solution européenne, c’est affirmer une volonté d’autonomie stratégique, dans une région désormais au cœur de toutes les convoitises.

L’Europe, premier soutien paradoxal de l’industrie de défense israélienne

Pour la quatrième année consécutive, l’industrie de défense israélienne a battu un nouveau record d’exportations, atteignant en 2024 plus de 14 Md$ de commandes à l’international. Cette dynamique s’est enclenchée dès 2022, dans le sillage de la guerre en Ukraine et du réarmement accéléré des pays européens. Pourtant, Israël a toujours refusé de livrer directement des armes à Kyiv, ou même d’autoriser ses clients européens à réexporter des équipements israéliens vers l’Ukraine.

Barak-ER
La Slovaquie s’est prononcée en faveur du système antiaérien Barak-MX indo-isralien, alors que d’autres pays, en Europe, comme la Grèce, apparaissent également très proches de se tourner vers l’industrie de défense israléienne, spécialement dans ce domaine.

Pour autant, cela n’a pas freiné l’attrait des capitales européennes. Aujourd’hui, plus de la moitié du carnet de commandes israélien est issu du marché européen. Plusieurs facteurs expliquent cet engouement : prix compétitifs, délais courts, flexibilité industrielle, transfert technologique généreux, et image d’efficacité associée à l’expérience opérationnelle de Tsahal.

Ainsi, des systèmes comme le Barak-MX ont été préférés à des concurrents européens pourtant bien établis, comme l’IRIS-T ou le MICA VL, notamment en Slovaquie. Ce phénomène, bien qu’étonnant à première vue, reflète une réalité politique plus complexe : pour de nombreux États européens, la garantie d’obtenir rapidement un système performant prime sur la logique de solidarité industrielle continentale.

Cependant, cette dynamique soulève des interrogations profondes. En cas de conflit de haute intensité en Europe, et notamment face à la Russie, peut-on raisonnablement compter sur la capacité — ou même la volonté — de Jérusalem à soutenir durablement les armées européennes ?

La question n’est pas théorique. Près de 13 % de la population israélienne actuelle est issue de la diaspora russe post-soviétique, un facteur sociopolitique qui pourrait peser, de manière implicite ou explicite, sur les décisions stratégiques israéliennes dans un contexte de guerre ouverte avec Moscou — comme elle pèse probablement déjà sur l’interdiction faite aux clients européens de réexporter vers l’Ukraine les systèmes d’armement israéliens.

Dès lors, si les armées européennes trouvent aujourd’hui un intérêt manifeste à court terme dans la coopération avec les industriels israéliens, rien ne garantit que cette dépendance nouvelle s’accompagnera, demain, d’une solidité politique équivalente à celle attendue d’un partenaire stratégique.

Le Pentagone intègre unilatéralement le Groenland au commandement nord-américain : un signal stratégique et politique

Le 2 juin, plusieurs sources américaines et danoises ont confirmé la décision du Pentagone d’intégrer le Groenland au sein du NORTHCOM — le U.S. Northern Command —, qui supervise la défense du territoire continental des États-Unis ainsi que les systèmes de dissuasion et d’alerte antimissile.

Thule Air Base aerial view En Bref | Alliances militaires | Bombardiers Stratégiques
La base aérienne et spatiale Pitufik de Thule est al principale emprise militaire de l’ile, et est aux seules mains des Etats-Unis, qui en assurent seuls, jusqu’à présent, la protection et la défense. Difficile, dans ces conditions, de s’opposer aux arbitrages unilateraux de Washington pour Copenhague, sauf à consommer une rupture ferme et définitive avec les Etats-Unis.

Ce territoire arctique, autonome mais juridiquement rattaché au Danemark, quitte donc de facto le théâtre de responsabilité européen de l’OTAN pour être placé sous une chaîne de commandement strictement américaine. Cette décision n’a donné lieu à aucune concertation formelle avec Copenhague.

Par conséquent, ce changement marque bien plus qu’un simple réajustement administratif. Il s’agit d’un déplacement stratégique explicite, dont l’objectif affiché est de renforcer le contrôle américain sur les infrastructures radar, notamment la base de Thulé, dans un contexte de tensions croissantes avec la Russie — et de présence économique croissante de la Chine dans l’Arctique.

Cependant, cette décision reflète également une logique politique assumée. Elle montre que le Pentagone agit désormais en alignement total avec les ambitions stratégiques de l’exécutif américain — et en particulier de Donald Trump — sans chercher à intégrer ses alliés dans ses processus décisionnels. Le Congrès n’a pas été consulté, et aucun mécanisme de coordination OTAN n’a été sollicité. C’est une décision purement unilatérale, dans sa forme comme dans son esprit.

Enfin, cette séquence n’est pas sans rappeler une autre : déjà, en 2019, Trump avait publiquement proposé d’acheter le Groenland, provoquant un tollé à Copenhague, et le nouveau locataire du Bureau Ovale a multiplié les déclarations en ce sens, depuis son succès électoral de 2024.

À défaut d’acquisition formelle, l’intégration militaire unilatérale à NORTHCOM en reprend l’essentiel : imposer une souveraineté stratégique américaine sur un territoire européen, sans consentement explicite. Et ce, dans un moment où les Européens peinent toujours à défendre politiquement leurs espaces d’intérêt.

Commandes industrielles, RRS 2022…: le ministère des Armées aux abonnés absents depuis deux mois

Le 28 mai 2025, Cédric Perrin, vice-président de la commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées au Sénat, interpellait publiquement le ministère des Armées sur un point devenu impossible à éluder : l’absence totale de commandes militaires depuis le début de l’année. Malgré les annonces, malgré l’urgence, malgré les engagements affichés, rien n’a été concrétisé. « On ne peut plus attendre », alertait-il, pointant le décalage croissant entre les discours politiques et la réalité industrielle.

Depuis deux mois, en effet, le ministère ne parle plus. Ni annonces, ni livraisons, ni précisions sur les arbitrages capacitaires à venir. Un silence d’autant plus assourdissant qu’il succède à une séquence d’alignement politique et industriel sans précédent : entre janvier et mars 2025, Emmanuel Macron, Sébastien Lecornu et Emmanuel Chiva avaient dessiné, à mots clairs, les contours d’un nouveau cap stratégique pour la défense française. Revue stratégique révisée, montée en puissance des commandes, budget à 90 milliards évoqué sans détour — tout semblait indiquer que la France s’apprêtait enfin à assumer une trajectoire ambitieuse et souveraine.

Et puis, plus rien. Ni le ministère des Armées, ni la DGA, ni même la présidence n’ont depuis repris la parole. Aucun calendrier, aucune mise en œuvre, aucun signal concret n’est venu confirmer les engagements esquissés. Pendant ce temps, l’Allemagne, le Royaume-Uni ou la Pologne, chacun à leur manière, accélèrent, investissent, et intègrent pleinement leur industrie à leur stratégie de défense.

Ce décalage, désormais impossible à masquer, soulève une question centrale : peut-on encore piloter une politique de défense en France sans trancher, enfin, la question de son financement ? Et surtout, tant que l’on considérera l’investissement militaire comme une dépense pure, la France pourra-t-elle éviter le déclassement stratégique auquel l’actuelle inertie semble nous condamner ?

Les grandes ambitions affichées par l’exécutif français pour le ministère des Armées en début d’année 2025

L’année 2025 avait commencé sous le signe de l’ambition stratégique pour la France. À l’occasion des vœux aux armées, prononcés le 8 janvier, le ministre des Armées Sébastien Lecornu livrait un premier signal : l’année à venir serait celle d’une consolidation industrielle et capacitaire, appuyée par une politique d’investissement résolue.

Macron voeux aux armées 2025
Lors des voeux aux Armées 2025, Emmanuel Macron a annoncé la révision de la Revue Stratégique 2025, qui devait être rendue à la fin du mois de mai. Début juin, aucune information n’accrédite la prochaine publciation de cette RSS 2022, et les agenda publiés du ministre des Armées comme du président de la République, ne montrent aucune indication en ce sens à court terme.

Dans un discours mesuré mais dense, il insistait sur la nécessité de tenir le cap fixé par la Loi de programmation militaire 2024-2030 (LPM), tout en appelant à un effort renforcé dans les domaines de l’innovation, de la production de munitions, et de la transformation RH au sein des armées. La ligne tracée était claire : il fallait faire plus, plus vite, et mieux.

Moins de deux semaines plus tard, lors des vœux présidentiels aux armées, le 20 janvier, Emmanuel Macron enfonçait le clou avec des mots autrement plus explicites. Non seulement le président annonçait officiellement le lancement d’une révision de la Revue stratégique 2022, mais il soulignait la nécessité d’ajuster la posture française aux réalités d’un monde « réarmé, brutal et accéléré ».

Dans la droite ligne du discours de Toulon fin 2022, mais avec un ton plus pressant, il évoquait une « mobilisation générale de la nation pour la défense », qui devait désormais s’ancrer autant dans les territoires que dans les chaînes de production. C’est également à ce moment que l’idée d’un basculement doctrinal progressif — appuyé par une montée en puissance industrielle — commençait à s’esquisser.

L’annonce présidentielle du 20 janvier a eu un effet immédiat : elle a libéré la parole. Dans les semaines qui ont suivi, les prises de position se sont multipliées, tranchant avec la prudence habituelle de la communication gouvernementale sur les questions de défense.

Le ministre des Armées Sébastien Lecornu, désormais conforté par l’initiative présidentielle, s’est montré de plus en plus offensif. Il a évoqué publiquement la nécessité d’augmenter le nombre de frégates à l’horizon 2035, d’accélérer les livraisons de Rafale pour éviter les ruptures capacitaires, et même — point particulièrement notable — de porter le budget des armées à 90 milliards d’euros, soit près de 50 % d’augmentation par rapport à l’enveloppe prévue dans la LPM votée à peine un an plus tôt.

Ministère des Armées Lecornu 90 Md€
Au micro de France Inter, le 6 mars 2025, Sébastien Lecornu était en pleine confiance, en affirmant son ambition de budget des Armées à 90 Md€ pour répondre aux enjeux.

Dans le même temps, Emmanuel Chiva, Délégué général pour l’armement, a multiplié les interventions dans les médias spécialisés, les salons industriels et les forums institutionnels. En sa qualité de chef d’orchestre de la BITD française, il a défendu une ligne ambitieuse mais réaliste : celle d’un réarmement rapide, fondé sur la réactivation des chaînes de production nationales, la structuration des filières critiques, et l’accélération des programmes en cours. Il a également insisté sur le rôle central de la DGA dans le pilotage de la remontée en cadence — et sur la nécessité de passer rapidement les commandes attendues pour atteindre les objectifs fixés.

Entre fin janvier et début mars, un véritable front cohérent semblait s’être formé entre le politique, le chef de l’État, et la direction industrielle de la Défense. Le message était clair : il fallait agir vite, massivement, et durablement pour adapter les armées françaises à l’environnement stratégique du moment. Et tout indiquait alors que cette dynamique allait se traduire, sans délai, par une série de décisions concrètes.

De la dynamique politico-industrielle Défense à l’invisibilité ministérielle

Pourtant, à partir de la mi-mars, la dynamique construite pendant plus de deux mois s’est soudainement interrompue. Alors que tout semblait réuni pour une phase de concrétisation — annonces de commandes, contractualisations, confirmations budgétaires —, le discours institutionnel s’est tu, les prises de parole se sont raréfiées, et l’agenda du ministère des Armées s’est vidé de toute communication structurante sur les sujets industriels et capacitaires.

Aucune commande d’ampleur n’a été annoncée au printemps. Aucun engagement nouveau, ni en matière de frégates, ni en matière de Rafale, ni même sur les munitions ou les équipements de nouvelle génération. Le site du ministère, les canaux de communication de la DGA, comme ceux de la présidence, sont restés muets sur les suites concrètes des ambitions martelées en janvier et février. Pire encore, plusieurs rendez-vous industriels majeurs ont été reportés ou annulés sans explication officielle, alimentant le flou chez les industriels de la défense et les observateurs du secteur.

Frégate FDI Amiral Ronarc'h de la Marine nationale lors de ses premiers essais à la mer
Sebastien Lecornu avait indiqué que la France allait commander 3 nouvelles frégates pour porter le nombre d’escorteurs de 1er rang de la Marine nationale à 18. A ce jour, rien n’indique que cela ait été fait, ni même que ce soit planifié à court terme.

Au-delà du simple silence médiatique, c’est une forme d’invisibilité institutionnelle plus profonde qui semble s’être installée. Ni les armées, ni la DGA, ni le cabinet du ministre n’ont repris le flambeau laissé en suspens après les discours de janvier-février. Les industriels, eux, attendent toujours des actes. Les arbitrages annoncés, les commandes pressenties, les priorités identifiées restent en suspens. Il n’y a eu ni feuille de route, ni circulaire d’engagement, ni trajectoire détaillée transmise aux partenaires industriels — pas même une indication claire sur les délais de contractualisation.

Cette absence de relais, d’ailleurs, ne se limite pas à la haute sphère. Elle commence à se faire sentir très concrètement sur le terrain. Plusieurs PME de la filière défense, engagées dans des ramp-ups ou des plans de recrutement liés aux perspectives de janvier, se retrouvent aujourd’hui en position d’attente critique, contraintes de geler des investissements ou de réviser leurs plannings. Les grands donneurs d’ordre eux-mêmes peinent à sécuriser leurs feuilles de charge. Tout semble suspendu dans une sorte de flottement opérationnel qui, jour après jour, transforme l’ambition en inertie.

Ce phénomène, s’il devait se prolonger, ne serait pas sans conséquence. En effet, une dynamique industrielle ne se relance pas à volonté comme une séquence de communication. Il y a un tempo industriel, un écosystème de confiance, une coordination d’agendas — entre ingénierie, financement, commandes et logistique — qui ne souffrent ni les à-coups, ni les retournements de cap. Et à mesure que le silence ministériel dure, ce sont tous les gains potentiels de la mobilisation initiale qui risquent de s’évaporer.

Une dynamique européenne Défense qui contraste crûment avec le repli français depuis 2 mois

Ce décrochage de la séquence française est d’autant plus frappant qu’il intervient au moment où plusieurs pays européens, eux, affichent une dynamique inverse : offensive, cohérente et lisible. En Allemagne, le chancelier Friedrich Merz a fait de la défense une priorité nationale. Dès sa prise de fonction, il a obtenu du Bundestag la décorrélation du budget de la défense des règles budgétaires classiques, permettant un effort massif, piloté hors des contraintes du cadre financier pluriannuel. Il l’a dit sans détour : la Bundeswehr doit devenir la première armée conventionnelle d’Europe.

Friedrich merz boriz Pistoruis
Le couple formé par le chancellier CDU Freidrich Merz et son ministre de la Défense, le SPD Boris Pistorius, montre comment la classe politique allemande sait mettre de coté ses ambitions politiques lorsqu »il s’agit de l’interet de l’Etat. Cela n’évite pas les confrontations ni les divergences d’opinion, mais cela rend l’action publique bien plus fluide et robuste.

Merz s’appuie sur Boris Pistorius, ministre de la Défense maintenu en poste, dont le rôle a été décisif dès l’ère Scholz. C’est lui qui, en amont, avait déjà engagé la remontée en puissance doctrinale et industrielle de l’armée allemande, en accélérant le réarmement et en renforçant les liens avec l’industrie. Cette continuité stratégique commence désormais à produire des effets. Le groupe Rheinmetall, vitrine du renouveau capacitaire allemand, vise un chiffre d’affaires de 30 milliards d’euros en 2030 — de quoi s’imposer comme le premier acteur européen de la défense.

Au Royaume-Uni, la dynamique est tout aussi lisible. La publication, début juin, d’une Revue de Défense Stratégique ambitieuse confirme une inflexion stratégique majeure. Londres y inscrit sa base industrielle au cœur de sa posture militaire, intègre la robotisation et la numérisation comme leviers structurants, et place la Royal Navy comme pivot de la projection de puissance britannique. Ce n’est pas un simple document doctrinal : c’est un cadre opérationnel complet, où les moyens, les doctrines et l’industrie sont alignés.

La Pologne, quant à elle, consolide mois après mois sa place d’acteur stratégique incontournable en Europe centrale. Ses investissements massifs, ses partenariats industriels et sa capacité à assumer une mobilisation nationale — y compris sur le plan humain — la positionnent déjà comme une puissance régionale structurée, et bientôt comme un pôle opérationnel majeur au sein de l’OTAN.

Dans ce contexte, la France donne l’image d’un pays figé. Les discours sont là, les intentions aussi. Mais les actes ne suivent pas. Tandis que les autres avancent, elle tergiverse. Et les partenaires européens, eux, observent — parfois avec compréhension, souvent avec scepticisme — ce décalage croissant entre le rang que la France revendique, et les moyens qu’elle se donne pour le tenir.

Défense ou déclin : la bascule conceptuelle que la France n’assume toujours pas

La France se trouve aujourd’hui face à un verrou budgétaire qu’elle ne sait ni contourner, ni briser. Pour ramener son déficit public sous les 3 % de PIB d’ici 2030, elle devra économiser environ 2,5 points de richesse nationale. Dans le même temps, pour atteindre les objectifs qui seront fixés au sommet de l’OTAN de La Haye, du 24 au 26 juin — porter son effort de défense à 3,5 % du PIB —, elle devra ajouter 1,5 point de dépense. Soit une bascule de 4 points de PIB à absorber en moins de cinq ans. Et cela alors même qu’elle n’est pas parvenue à réduire de 0,5 point son déficit annuel depuis plus de deux ans.

Pete Hegseth Donlad Trump
Donald Trump et Pete Hegseth seront présents lors du Sommet de l’OTAN de La Haye, ce qui laisse présager d’un accord des Européens pour augmenter le plancher de dépense de défense à 3,5% PIB dans les quelques années à venir.

Autrement dit : à cadre constant, l’effort est impossible. La trajectoire budgétaire est irréaliste, les marges de manœuvre sont nulles, et la soutenabilité de l’effort militaire est déjà compromise. Ce n’est pas une menace théorique, c’est un mécanisme arithmétique. Et pourtant, malgré cette évidence, rien ne bouge. Parce que le cœur du problème n’est pas budgétaire : il est intellectuel.

Tant que l’on considère la dépense de défense comme une charge sèche, soumise aux mêmes arbitrages que les autres postes de dépense publique, elle sera naturellement sacrifiée. Mais cette lecture est fausse. Chaque million d’euros investi dans l’industrie de défense française génère en moyenne 50 % de retour fiscal immédiat pour l’État : TVA, charges sociales, impôts sur les sociétés. Et si l’on y ajoute les retombées liées aux exportations, ce taux grimpe à 70 voire 75 %. À cela s’ajoute un effet multiplicateur local sur l’emploi, l’effet de grappes technologiques et des technologies duales, les territoires.

Ce rendement, mesurable et documenté, fait de l’investissement de défense l’un des rares leviers publics à effet budgétaire positif à court terme. Et pourtant, il continue d’être traité comme une dépense de fonctionnement. On attend qu’il rentre dans une logique de rigueur, alors qu’il pourrait — et devrait — être un moteur de réindustrialisation, d’innovation et de souveraineté.

La France ne manque ni de compétences, ni de doctrine, ni d’objectifs. Elle manque d’un basculement politique. Il ne s’agit pas de réécrire une stratégie, mais de faire un choix : assumer que la défense est une politique industrielle à part entière, ou rester dans une gestion comptable qui condamne tout effort à l’échec — puis à l’effacement.

Conclusion

Le plus inquiétant, dans la séquence de ce premier semestre 2025, ce n’est pas l’absence de commandes. Ce n’est pas même le silence du ministère des Armées. C’est le sentiment d’un renoncement progressif, feutré, presque résigné, à assumer ce que la France proclamait encore haut et fort en janvier : une ambition stratégique à la hauteur des menaces, des moyens, et des responsabilités qu’elle continue de revendiquer.

Ateliers Rafale Mérignac
Commandes industrielles, RRS 2022...: le ministère des Armées aux abonnés absents depuis deux mois 30

En quelques semaines, une fenêtre s’était ouverte. Le président de la République, son ministre des Armées et le DGA avaient parlé d’une même voix. Le cap avait été tracé. Les objectifs étaient clairs. Les industriels, les militaires, les partenaires européens avaient commencé à s’ajuster. Et puis, plus rien. Comme si la décision politique s’était évaporée. Comme si, une fois passée la phase de déclaration, le réel avait repris le dessus — avec son cortège d’arbitrages, de blocages, et de retours au statu quo.

Pendant ce temps, l’Allemagne transforme ses annonces en livraisons. Le Royaume-Uni refonde sa stratégie autour de son industrie. La Pologne consolide son rôle de puissance régionale. Et la France, elle, reste à quai, faute d’avoir décidé comment financer sa propre souveraineté.

Il n’y a pourtant plus d’alternative : ou bien la France traite la défense pour ce qu’elle est — un levier stratégique, industriel, économique et fiscal — ou bien elle devra assumer le déclassement progressif de sa posture. Loin des slogans, loin des promesses, loin des communiqués. Dans les faits. Et dans les yeux de ceux qui, ailleurs en Europe, ont déjà compris que la puissance, aujourd’hui, commence par la cohérence.

La Revue de Défense Stratégique britannique face au triptyque ressources humaines, robotisation et industrie en 2035

Le 2 juin 2025, le ministère britannique de la Défense publiait un document aussi inattendu que structurant : une Revue de Défense Stratégique (RDS), première du genre au Royaume-Uni. Contrairement aux exercices précédents, souvent cantonnés à la planification capacitaire ou à la stratégie diplomatique, cette revue propose une vision d’ensemble de la posture militaire britannique à l’horizon 2035, intégrant les dimensions humaines, technologiques, industrielles et doctrinales dans une approche unifiée et cohérente.

Dès les premières pages, une ligne de force émerge : la ressource humaine n’est plus considérée comme une variable à ajuster, en fonction des ambitions, mais comme un facteur structurant — voire limitant — de la stratégie de défense britannique. Faute de pouvoir reconstituer des armées de masse, le document acte un changement profond de modèle.

La réponse n’est pas de contourner la contrainte RH, mais de la dépasser par la technologie, l’automatisation et la mise en réseau systémique des moyens. Ce déplacement d’axe transforme mécaniquement le rôle de la machine, ou plus spécifiquement, du système autonome, dans la guerre moderne. Mais il entraîne aussi, par ricochet, une redéfinition complète du rôle de l’humain — combattant, opérateur, décideur — et de l’industrie, désormais placée au cœur même de la notion même de puissance.

Dès lors, une question se pose : dans un contexte stratégique où l’humain devient rare, où la technologie s’impose comme solution, et où l’industrie devient moteur : comment articuler efficacement ces trois composantes pour préserver la cohérence et la crédibilité du modèle de défense ?

Les difficultés de recrutement et de fidélisation qui handicapent lourdement les armées britanniques

Au premier abord, la situation des armées britanniques pourrait sembler relativement stable. En effet, leurs effectifs théoriques sont passés de 185,000 militaires en 2012, à 155,000 aujourd’hui, soit une réduction maîtrisée, intégrée dans une stratégie globale de transformation.

Royal Navy equipage
La Revue de Défense Stratégique britannique face au triptyque ressources humaines, robotisation et industrie en 2035 46

Pourtant, derrière cette baisse programmée, se cache une réalité bien plus préoccupante : les armées du Royaume-Uni peinent structurellement à recruter, et plus encore à fidéliser leurs personnels. Autrement dit, elles n’atteignent même plus les effectifs qu’elles s’étaient elles-mêmes fixés.

Chaque année, environ cinq mille militaires quittent les forces armées sans être remplacés. Cette hémorragie, d’abord insidieuse, est devenue un phénomène structurel, au point de remettre en cause la capacité même de la British Army, de la Royal Navy et de la Royal Air Force à assurer leurs missions dans la durée.

Pire encore, les mesures prises, ces dernières années, pour renforcer l’attractivité de la fonction militaire au Royaume-Uni — qu’il s’agisse de revalorisations salariales, d’améliorations des conditions de logement ou d’un effort renouvelé de communication — n’ont pas suffi à enrayer cette dynamique mortifère.

Les causes sont multiples. D’une part, la concurrence du secteur privé, notamment dans les métiers techniques et numériques, capte une partie du vivier de recrutement des Armées. D’autre part, les contraintes opérationnelles, le rythme des déploiements et la perception d’un avenir incertain, au sein des armées, contribuent à un désengagement progressif des nouvelles générations.

Enfin, les erreurs d’anticipation commises dans les années 2010 — période durant laquelle les effectifs avaient été drastiquement réduits pour libérer des marges budgétaires — ont laissé des cicatrices profondes, dont les armées britanniques peinent encore à se relever.

Ce constat, désormais partagé par la plupart des acteurs politiques et militaires du Royaume-Uni, a conduit à une prise de conscience stratégique que l’on retrouve dans les derniers documents officiels de planification, et qui est devenue centrale, dans la nouvelle Revue de Défense Stratégique. Mais cette prise de conscience ne suffit pas. Car derrière les chiffres, c’est la soutenabilité du modèle militaire britannique qui est aujourd’hui en jeu.

La Revue de Défense Stratégique britannique étend le concept de personnel de Défense

Le 2 juin dernier, le gouvernement britannique a publié un document inédit dans l’histoire récente du pays : une véritable Revue de Défense Stratégique, transversale et intégrée, destinée à cadrer les priorités et les moyens de la politique de défense du pays pour les années à venir.

Keir Starmer, lors de la presentation Revue stratégique de défense britannique 2 juin 2025
Keir Starmer, lors de la presentation Revue stratégique de défense britannique 2 juin 2025

Contrairement aux exercices précédents, souvent fragmentés entre doctrines propres à chaque armée ou politiques générales de sécurité et de diplomatie, cette revue opère un changement de nature. Elle ambitionne, en effet, d’unifier, sous un même cadre doctrinal, l’ensemble des dimensions — militaires, industrielles, technologiques et humaines — qui fondent désormais la posture de défense britannique.

Parmi tous les axes explorés, un thème émerge avec une force inattendue : celui des ressources humaines. Loin d’être traitée comme un simple enjeu de soutien, la question RH apparaît, ici, comme un paramètre dimensionnant, structurant, voire contraignant, dans la définition même des ambitions stratégiques du Royaume-Uni.

En clair, ce ne sont plus uniquement les objectifs militaires qui déterminent les besoins humains, mais bien les limites structurelles de la ressource humaine disponible qui dictent, en partie, le niveau d’ambition et la nature des capacités militaires et de Défense, que la Grande-Bretagne pourra effectivement déployer à l’horizon 2035.

Toutefois, la Revue Stratégique ne se contente pas de constater ces limites ; elle en tire les conséquences à tous les niveaux de planification. Ainsi, plutôt que de chercher à contourner l’obstacle en relançant une dynamique de recrutement de masse — dont chacun sait qu’elle est devenue structurellement inatteignable — elle recompose en profondeur le périmètre même de ce qui constitue la “sphère Défense”.

En élargissant cette dernière au-delà du cadre strictement militaire, le Royaume-Uni fait le pari d’un modèle global, dans lequel la résilience et la puissance ne dépendent plus uniquement du nombre de soldats disponibles, mais d’un agencement cohérent de ressources humaines, industrielles et technologiques, mobilisées autour d’une même mission : garantir la sécurité nationale, celle de ses alliés, et protéger les intérêts vitaux du pays.

L’industrie de défense devient un acteur à part entière de la sphère Défense britannique

Cette redéfinition de la sphère Défense, telle que formulée dans la Revue Stratégique britannique de 2025, ne s’arrête pas à une simple extension administrative ou conceptuelle, destinée à rassurer l’opinion. Au contraire, elle consacre, bien plus profondément, une évolution de fond : l’intégration pleine et entière de l’industrie de défense dans l’architecture stratégique du pays.

Chaine d'assemblage Typhoon BAE
Chaine d’assemblage BAE de l’Eurofighter Typhoon

Ce qui, jusqu’à récemment, relevait encore d’une logique partenariale — où l’industrie travaillait avec ou pour les armées — s’apparente désormais à une véritable fusion fonctionnelle. L’industrie ne se situe plus en périphérie du système défense ; elle en constitue désormais l’un des piliers opérationnels.

Cette évolution transparaît d’ailleurs de manière explicite dans le vocabulaire même du document stratégique. À de nombreuses reprises, la revue mentionne non seulement les capacités industrielles nécessaires à la conduite des opérations, mais aussi, et de manière très concrète, le nombre d’emplois — parfois avec une précision de l’ordre de quelques centaines de postes — mobilisables ou requis pour satisfaire un besoin opérationnel.

Autrement dit, la “workforce” industrielle est désormais comptabilisée, chiffrée, planifiée, au même titre que les effectifs militaires ou civils. Il ne s’agit donc plus simplement de considérer l’industrie comme une ressource logistique, mais bien comme une composante stratégique à part entière.

Cette intégration se traduit également dans l’émergence d’une nouvelle organisation institutionnelle. Le document acte, en effet, la création prochaine d’une agence de l’armement — dont les contours rappellent directement ceux de la DGA française — chargée de piloter les grands programmes, d’harmoniser les besoins capacitaires avec les offres industrielles, et de coordonner l’effort national en matière d’innovation et de souveraineté technologique.

Cette agence, associée à un bureau spécifique pour la coopération et l’exportation (calqué, cette fois, sur le modèle du FMS américains), vient formaliser l’entrée de la base industrielle et technologique de défense (BITD) dans le cœur dur de la planification stratégique britannique.

La Revue stratégique acte l’impossibilité de revenir à des armées de masse

L’un des constats les plus frappants de la Revue de Défense Stratégique britannique, et sans doute l’un des plus silencieusement décisifs, réside dans l’absence totale de projection vers une remontée en puissance des effectifs militaires.

british army
La Revue de Défense Stratégique britannique face au triptyque ressources humaines, robotisation et industrie en 2035 47

Nulle part dans ce document de référence, pourtant richement argumenté et largement prospectif, n’apparaît la moindre ambition de reconstruire des armées de masse, ni même d’envisager une inflexion dans ce sens. Au contraire, tout concourt à valider un modèle stabilisé — voire contraint — dans ses dimensions humaines.

La seule évolution évoquée concerne la British Army, pour laquelle il est envisagé une augmentation de 20 % des effectifs de réserve. Mais cette augmentation reste conditionnée à une réduction symétrique de 10 % des personnels civils du ministère de la Défense, afin de rester dans les mêmes plafonds budgétaires.

Autrement dit, ce n’est pas un élargissement de la force qui est recherché, mais un redéploiement interne, guidé par la nécessité de contenir les coûts plutôt que par une volonté de transformation capacitaire profonde.

De manière encore plus significative, la Revue ne formule à aucun moment une stratégie de relance massive de recrutement, et ne fait nullement mention de dispositifs similaires à ceux observés en Europe continentale, même si elle acte de nouveaux efforts pour améliorer l’attractivité de la fonction et la qualité de vie des militaires, pour tenter d’accroitre la fidélité des effectifs.

Alors que la Pologne a d’ores et déjà engagé la montée en puissance de ses forces terrestres, avec un objectif de 250,000 militaires d’active et un million de réservistes, et que l’Allemagne envisage le rétablissement d’une forme de conscription, le Royaume-Uni s’en tient à une ligne radicalement différente. Ni service militaire, ni obligation citoyenne, ni même appel symbolique à l’engagement national ne viennent nourrir le discours stratégique britannique.

F-35B RAF
La Revue de Défense Stratégique britannique face au triptyque ressources humaines, robotisation et industrie en 2035 48

Le seul dispositif réellement expansif concerne la création d’un vaste réseau de “cadets” — visant à impliquer jusqu’à 250,000 jeunes dans les activités liées à la sphère Défense. Mais ici encore, l’objectif n’est pas de former un vivier militaire mobilisable, mais de sensibiliser la jeunesse aux enjeux de sécurité, de résilience nationale et de souveraineté technologique.

Il s’agit, en somme, d’un levier d’adhésion civique et industrielle, bien plus que d’un réservoir de recrutement. La posture est claire : la Grande-Bretagne acte qu’elle ne reviendra pas à des armées de masse, et cherche, dès lors, des solutions alternatives pour maintenir son influence stratégique.

La numérisation, la robotisation et la puissance de feu projetée comme alternative à la masse

Si la Revue stratégique britannique acte l’impossibilité de reconstituer des armées de masse, elle ne s’en remet pas, pour autant, à une forme de renoncement capacitaire. Au contraire, elle assume une réponse technologique à cette contrainte humaine. Et c’est, sans doute, dans cette articulation entre raréfaction des ressources humaines et montée en puissance des systèmes automatisés que réside la clé du modèle britannique pour les années à venir.

Ce choix est pleinement assumé par les trois armées. Ainsi, au-delà de l’arrivée des drones de combat au sein de la Royal Air Force, annoncée de longue date, la British Army a formalisé une doctrine inédite — dite 20-40-40 — qui définit la répartition cible de sa puissance de feu à l’horizon 2035.

Seuls 20 % des moyens de combat relèveront encore de systèmes pilotés directement par l’homme, qu’il s’agisse de véhicules blindés habités, de systèmes d’artillerie traditionnels ou d’hélicoptères tactiques. À l’inverse, 80 % de la puissance de feu projetée proviendront de systèmes robotisés : 40 % de drones réutilisables, tactiques ou opératifs, et 40 % de munitions rôdeuses, de drones FPV ou de dispositifs à usage unique. Une bascule aussi franche qu’ambitieuse.

Challenger 3
La Revue de Défense Stratégique britannique face au triptyque ressources humaines, robotisation et industrie en 2035 49

La Royal Navy incarne également cette mutation profonde, à travers plusieurs chantiers complémentaires centrés sur l’intégration massive de systèmes robotisés dans ses forces navales. L’un des plus emblématiques est sans conteste la constitution du Hybrid Carrier Group, un concept de groupe aéronaval qui mêlera à terme porte-avions, escorteurs classiques, sous-marins et un large éventail de systèmes autonomes — aériens, navals et sous-marins.

Ce format innovant vise à renforcer la puissance de feu, la résilience et la capacité de saturation de la Royal Navy, en combinant avions de combat pilotés, drones de combat, drones de surveillance, et moyens de frappe de précision, y compris contre des cibles terrestres. Il ne s’agit plus seulement d’un outil de contrôle maritime, mais d’une véritable plateforme de projection de puissance multidomaine.

Parallèlement, le segment de lutte anti-sous-marine connaitra, lui aussi, une transformation en profondeur. Là où les capacités britanniques reposaient traditionnellement sur les avions de patrouille maritime P-8 Poseidon et les frégates spécialisées, le futur dispositif intègrera des drones aériens, navals et sous-marins. Ces capteurs et effecteurs automatisés viendront renforcer la couverture de détection et la capacité d’intervention, tout en allégeant la charge opérationnelle des bâtiments et des équipages.

P-8 Poseidon Royal Air Force
La Revue de Défense Stratégique britannique face au triptyque ressources humaines, robotisation et industrie en 2035 50

Le domaine de la guerre des mines illustre quant à lui une convergence franco-britannique particulièrement aboutie. Dans le cadre d’un programme commun, les deux pays ont opté pour une architecture entièrement robotisée, articulée autour de systèmes autonomes capables de détecter, identifier puis neutraliser les menaces, sans exposer les plongeurs-démineurs tout en réduisant la mobilisation des bâtiments majeurs.

Enfin, les frégates et destroyers de dernière génération incarnent pleinement cette logique d’automatisation progressive. Les Type 45, conçus avant cette révolution, mais encore en service pour de nombreuses années, devraient voir leur équipage réduit grâce à une automatisation renforcée des systèmes à bord. Les Type 26, quant à elles, sont pensées dès l’origine pour intégrer des mission modules, embarquant des capacités numériques et robotiques variables, selon les scénarios d’engagement. Ces modules confèrent à la flotte une souplesse tactique nouvelle, adaptée aux conflits distribués, aux menaces hybrides, et à la saturation technologique croissante du champ naval.

Cette profusion d’initiatives, à la fois concrètes et structurantes, n’est pas un hasard. Elle reflète un choix stratégique assumé, et désormais revendiqué dans les textes de planification : la Royal Navy redevient le pivot de la puissance militaire britannique. Dans la Revue de Défense Stratégique, le terme “Royal Navy” est mentionné à 26 reprises — bien davantage que la Royal Air Force, citée à peine 15 fois, ou la British Army, évoquée à une dizaine d’occasions seulement. Ce déséquilibre sémantique dit l’essentiel : dans le schéma stratégique de Londres, la maîtrise des espaces maritimes et la capacité de projection navale constituent le cœur de la posture militaire du Royaume.

Les enseignements ambivalents venus d’Ukraine sur le rôle de la masse

Lorsqu’éclate la guerre en Ukraine, en février 2022, une large partie des observateurs considère que la Russie détient un avantage stratégique immédiat : celui de la masse. Avec environ 250 000 hommes engagés dans la première phase de l’invasion, Moscou oppose à une armée ukrainienne alors estimée à 170 000 soldats une force plus nombreuse, mieux équipée, et théoriquement plus cohérente sur le plan doctrinal.

Pourtant, ce déséquilibre initial est rapidement absorbé. En l’espace de quelques semaines, l’Ukraine parvient à mobiliser plusieurs centaines de milliers de combattants supplémentaires, faisant grimper ses effectifs à près de 700 000 hommes dès juin 2022. Cette montée en puissance éclair, rendue possible par une mobilisation populaire massive, un effort logistique intense, mais aussi — point souvent négligé — par l’existence d’un vivier d’environ 500 000 vétérans issus du conflit larvé du Donbass, a permis à Kyiv de stabiliser le front et de contenir les assauts russes.

drones FPV tempo technologique
La Revue de Défense Stratégique britannique face au triptyque ressources humaines, robotisation et industrie en 2035 51

De son côté, la Russie a, elle aussi, reconstitué sa masse opérationnelle, atteignant puis dépassant le million d’hommes mobilisés à divers degrés. Pendant près d’un an et demi, le rapport de force entre les deux camps a été dominé, structuré, et contenu par ce retour brutal à une logique de volume. Il n’est donc pas surprenant que nombre d’analystes, militaires ou civils, y compris ce site, aient vu, dans le conflit ukrainien, la démonstration éclatante de la persistance — voire de la résurgence — de la masse comme facteur central de la supériorité militaire.

Mais cette logique de masse, si décisive dans les premiers mois du conflit, commence à s’éroder dès le courant de l’année 2023. D’abord en raison de l’usure humaine, psychologique et matérielle qu’elle engendre. Ensuite parce qu’elle se heurte à une limite désormais universellement reconnue : celle des ressources. L’Ukraine, comme la Russie, entre alors dans une phase où le nombre seul ne suffit plus. Les pénuries de munitions, les difficultés de relève, l’attrition lente mais continue des équipements lourds, tout cela force les belligérants à adapter leur stratégie.

Et cette adaptation prend un visage très clair : celui du drone. D’abord employés pour la reconnaissance, l’ajustement de tir et la surveillance, les drones deviennent progressivement des vecteurs offensifs à part entière. Drones FPV, drones navals à longue portée, munitions rôdeuses, drones d’attaque à longue portée — tous ces systèmes envahissent le champ de bataille et redistribuent la hiérarchie des priorités tactiques, et s’immiscent même dans le champ stratégique. Plus petits, plus discrets, plus nombreux, moins coûteux et immédiatement remplaçables, ils offrent une réponse asymétrique à la logique de masse, tout en rendant la concentration des forces humaines à nouveau vulnérable.

À partir de 2024, cette tendance s’accélère. Les assauts mécanisés, coûteux en hommes et en blindés, laissent place à des frappes ciblées, des attaques décentralisées et des stratégies d’épuisement reposant sur des systèmes semi-autonomes. L’affrontement devient non plus seulement une question de volume, mais de flux : flux de drones, de données, de vidéos en temps réel, de munitions guidées. L’efficacité tactique s’appuie désormais sur la combinaison entre la permanence des capteurs et la rapidité des boucles décisionnelles. En d’autres termes, la masse perd peu à peu sa centralité stratégique.

Cette bascule devient d’autant plus visible lorsqu’on observe les cas où l’adaptation technologique a été absente. Ainsi, l’arrivée au printemps 2024 d’une brigade nord-coréenne dans la région de Koursk, censée soutenir l’effort russe, a tourné au désastre.

Armée nord-coréenne
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Forte d’environ 10 à 12 000 hommes, cette unité, structurée selon une doctrine très largement héritée de la guerre froide, n’était ni équipée, ni entraînée pour faire face à un champ de bataille saturé de drones, de frappes semi-autonomes et d’opérateurs légers très mobiles. En moins de trois mois, la brigade aurait subi plus de 50 % de pertes, essentiellement du fait d’unités ukrainiennes plus réduites, mais infiniment mieux adaptées aux nouvelles conditions du combat.

Ce contraste brutal montre bien que ce qui permet à la masse de rester pertinente en Ukraine, ce n’est plus le volume seul, mais la capacité des deux adversaires — Russes comme Ukrainiens — à l’avoir progressivement hybridée, protégée et articulée autour de nouveaux outils.

Là où cette adaptation fait défaut, comme ce fut le cas pour les Nord-Coréens, la masse redevient une cible, et cesse d’être un levier de puissance. C’est sans doute là, l’un des enseignements les plus implacables du conflit ukrainien : le nombre ne protège plus, si l’on ne sait pas le faire fonctionner dans un écosystème technologique cohérent.

Comment optimiser les Ressources Humaines pour la mission Défense ?

La Revue de Défense Stratégique britannique construit sa vision de la Défense à l’horizon 2035 à partir de deux constats majeurs. D’une part, l’impasse structurelle dans laquelle se trouvent désormais les armées britanniques en matière de ressources humaines, incapables de recruter et de fidéliser à hauteur des besoins.

D’autre part, l’émergence de solutions technologiques prometteuses — drones, robotisation, systèmes autonomes, numérisation du champ de bataille — qui offrent une voie possible pour compenser cette fragilité. Le pari britannique est clair : substituer la masse humaine par la masse systémique.

Mais cette stratégie, si elle est logique dans son articulation, soulève une série de questions de fond. Est-elle tenable sur le long terme ? Suffit-elle à répondre aux impératifs d’adaptation, de résilience et de réversibilité que toute armée moderne doit conserver ? En d’autres termes, cette approche ne risque-t-elle pas de sacrifier des marges de manœuvre fondamentales au nom d’une efficacité immédiate, mais rigide ?

Royal Navy
La Revue de Défense Stratégique britannique face au triptyque ressources humaines, robotisation et industrie en 2035 53

Quoi qu’il en soit, la ligne britannique est assumée. Et elle invite à une relecture en profondeur du rôle de l’humain dans le dispositif militaire. Il ne s’agit plus de considérer les soldats comme des exécutants généralistes que l’on pourrait, au gré des évolutions, remplacer par des drones plus nombreux ou plus précis.

Car les systèmes humains et les systèmes robotiques ne remplissent pas les mêmes fonctions, n’ont pas les mêmes propriétés, et ne répondent pas aux mêmes contraintes. Il devient donc nécessaire de penser l’articulation entre ces deux ressources comme un processus structuré : il faut hiérarchiser les rôles, distribuer les responsabilités et exploiter au mieux les complémentarités pour maximiser la performance du tout.

La masse continue de représenter un avantage, mais elle n’est plus la seule alternative

Si la stratégie britannique repose sur une substitution assumée entre ressource humaine et puissance technologique, d’autres nations, au sein même de l’OTAN, font un choix radicalement différent. La Pologne, par exemple, a engagé une montée en puissance spectaculaire de ses forces terrestres, visant 250 000 militaires d’active et un million de réservistes à moyen terme.

L’Allemagne, de son côté, envisage un retour à une forme de conscription, rompant ainsi avec des décennies de modèle professionnel, pour devenir la première armée conventionnelle en Europe. Quant à la France, elle s’est fixée pour objectif d’augmenter son réservoir de réservistes à hauteur de 50 000 hommes supplémentaires, d’ici à 2030.

Cette tendance n’est d’ailleurs pas propre à l’Europe. Les armées perçues comme les plus puissantes, à l’échelle mondiale, conservent toutes, sans exception, une assise humaine massive. Les forces armées américaines comptent près de deux millions de militaires, actifs et réservistes confondus. L’Armée populaire de libération chinoise en aligne plus de 2,5 millions. Et la Russie, malgré les pertes enregistrées depuis le début du conflit ukrainien, maintient une structure de force dépassant les 1,4 million d’hommes.

parade miltiaire pologne
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Autrement dit, la masse demeure un facteur de crédibilité stratégique. Elle confère aux États qui la possèdent une capacité de présence, de déploiement et de résilience que la technologie, seule, ne permet pas toujours de reproduire. Pour autant, il serait tout aussi illusoire de croire que la masse, à elle seule, garantit la supériorité.

L’exemple nord-coréen l’a cruellement rappelé : une armée de plus d’un million d’hommes, si elle reste figée dans une doctrine dépassée, devient une vulnérabilité plus qu’un atout. La puissance ne réside donc pas dans le nombre brut, mais dans la capacité à intégrer ce nombre, dans un écosystème tactique et technologique cohérent.

C’est là toute la différence entre une masse héritée et une masse transformée. Là où la première peut s’effondrer au contact d’un adversaire numérisé et agile, la seconde, lorsqu’elle est connectée, appuyée par des capteurs, synchronisée par des réseaux et enrichie par des systèmes semi-autonomes, peut, au contraire, devenir un multiplicateur d’efficacité. L’enjeu n’est donc pas de choisir entre la masse et la technologie, mais de comprendre comment les articuler de manière fonctionnelle et évolutive.

Le rôle déterminant de la BITD dans l’expression de la masse au combat

Dans le modèle stratégique britannique, la masse ne disparaît pas : elle change de forme. Faute de ressources humaines mobilisables en quantité suffisante, c’est à la base industrielle et technologique de défense (BITD) que revient désormais la mission de produire, de maintenir et de renouveler cette masse, sous forme de systèmes, d’effets et de flux.

La logique est claire : si l’on ne peut plus aligner cent mille hommes supplémentaires, il faut être en mesure de générer et de soutenir cent mille effets supplémentaires — qu’il s’agisse de frappes, de capteurs, de drones ou de munitions guidées.

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Cette approche repose sur un postulat simple mais structurant : la supériorité opérationnelle peut être atteinte non plus en disposant simultanément de toutes les ressources nécessaires, mais en assurant la continuité et la disponibilité des systèmes spécialisés, à un rythme compatible avec l’intensité du conflit.

Autrement dit, la BITD n’est plus seulement un fournisseur d’armement : elle devient un organe de régénération permanente de la force. Sa capacité à produire vite, à adapter les chaînes, à distribuer efficacement les systèmes, et à évoluer, devient aussi stratégique que celle de former des soldats ou de planifier des opérations.

Ce déplacement du centre de gravité impose évidemment une transformation en profondeur du lien entre industrie et commandement. Les industriels doivent désormais anticiper les besoins, adapter leurs architectures et s’inscrire dans une logique de réponse fluide et dynamique. C’est d’ailleurs pour cela que la Revue stratégique britannique insiste sur le besoin de créer un environnement favorable à l’innovation duale, à l’agilité contractuelle, et à la montée en puissance des capacités de production en temps de crise.

En ce sens, la masse n’est plus une photographie statique des effectifs ou des stocks : elle devient une dynamique, un flux soutenu, piloté industriellement, et orchestré selon les besoins du théâtre. C’est cette reconception de la masse, en tant qu’effet soutenu plutôt qu’en tant que volume disponible, qui redéfinit aujourd’hui les bases mêmes de la stratégie militaire britannique.

Comment la robotique redéfinit la notion d’effecteur unitaire ?

L’approche britannique, en misant sur une substitution industrielle et robotique à la ressource humaine, modifie en profondeur la structure même de l’action militaire. Ce que l’on appelait autrefois un “combattant” — entité autonome, mobile, dotée d’une capacité d’adaptation immédiate à l’environnement, capable de défendre, d’évaluer, de décider et d’agir — se voit désormais fragmenté en une série de fonctions spécialisées, chacune confiée à un système particulier.

Drone houthis

En d’autres termes, la robotique impose une nouvelle atomicité du champ de bataille. Là où le soldat concentrait en lui-même un faisceau de compétences et de réactivités, chaque robot, chaque drone, chaque système automatisé ne remplit qu’un rôle étroitement défini. Certains détectent, d’autres frappent, d’autres transportent ou observent, mais aucun ne couvre seul l’éventail fonctionnel d’un opérateur humain. La logique d’ensemble devient alors une question d’orchestration : comment assembler, articuler, synchroniser ces capacités spécialisées pour reconstruire un effet tactique global, efficace et cohérent ?

Cette évolution implique non seulement une recomposition doctrinale, mais aussi une exigence nouvelle : celle de disposer en permanence, sur le terrain comme dans les flux logistiques, d’un volume suffisant de systèmes disponibles. Car si l’efficacité de chaque robot est conditionnée par sa spécialisation, leur succès dépend collectivement de leur densité, de leur complémentarité, et de leur résilience. Il ne suffit donc pas d’aligner quelques drones ou véhicules automatisés : il faut garantir la continuité des flux, la capacité de remplacement, et la flexibilité du système dans son ensemble.

En somme, la disparition du soldat unitaire ne libère pas la chaîne de commandement d’une charge, elle lui en impose une nouvelle : celle de piloter un agencement fluide et dynamique d’effecteurs partiels, sans jamais rompre la cohérence de l’action militaire. Le champ de bataille devient un assemblage modulaire en perpétuel mouvement, dont la performance dépend autant de la technologie que de la logique d’emploi.

Exploiter au mieux la complémentarité entre ressources humaines et ressources robotiques

Dans ce nouveau paradigme, la place de l’humain ne disparaît pas. Elle évolue. Puisque l’opérateur humain n’est plus systématiquement engagé au contact, ni même présent sur le terrain, sa valeur ajoutée se déplace : d’une capacité d’action physique à une capacité d’interprétation, de hiérarchisation, et de décision. Ce n’est plus la force, ni la résilience, ni même le courage du soldat qui constituent le socle de sa contribution, mais bien ses facultés cognitives, sa souplesse mentale, sa compréhension du champ de bataille et sa capacité à orchestrer des moyens dispersés et spécialisés.

Ce basculement se vérifie déjà dans les unités de drone tactique, qu’elles soient ukrainiennes ou russes. Les opérateurs FPV qui pilotent des munitions rôdeuses à partir d’un retour vidéo ne sont pas choisis pour leur robustesse physique, mais pour leur aptitude à analyser rapidement des images, à identifier les cibles prioritaires, et à déclencher l’attaque au moment le plus opportun. Leur efficacité repose sur une combinaison rare de réactivité, d’intuition et de précision, dans un environnement saturé d’informations, où chaque seconde compte.

Opérateur drones FPV ukraine
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Plus largement, ce que révèle cette évolution, c’est que les capacités robotiques ne remplacent pas les combattants : elles les reconfigurent. Elles changent les compétences attendues, les profils recherchés, et les formats de commandement. L’homme devient chef d’orchestre d’un réseau d’effecteurs, capable d’en exploiter les complémentarités sans en subir les limites. Il intervient là où l’autonomie des systèmes atteint ses bornes : dans la gestion des situations inédites, dans le doute tactique, dans l’arbitrage entre efficacité et proportionnalité.

Ce modèle repose donc sur une synergie active, et non sur une substitution. Il exige que l’on forme des opérateurs capables de comprendre les systèmes qu’ils emploient, d’anticiper leurs comportements, et d’agir en cohérence avec leurs logiques propres. L’intégration de l’homme et de la machine ne se décrète pas : elle se construit, méthodiquement, à travers des doctrines, des entraînements, et une culture opérationnelle partagée. C’est là que réside le véritable défi stratégique des années à venir.

Conclusion

La Revue de Défense Stratégique britannique marque un tournant. En actant l’impossibilité de reconstituer des armées de masse et en assumant une réponse technologique à cette contrainte, Londres formalise une rupture conceptuelle profonde. Face à des ressources humaines en déclin, le Royaume-Uni ne cherche pas à revenir en arrière. Il redéfinit les contours mêmes de sa puissance, en s’appuyant sur une industrialisation poussée de l’effort de guerre, une robotisation accrue des capacités, et une intégration complète de la BITD à la sphère Défense.

Pour autant, cette stratégie ne se résume pas à une fuite en avant technologique. Elle s’inscrit dans un contexte plus large où la masse, loin d’avoir disparu, se transforme. Elle devient un flux, un écosystème, un agencement dynamique de ressources humaines, robotiques et industrielles, qui ne peut fonctionner que par la complémentarité et la synchronisation de ses composantes. L’Ukraine, la Pologne, la Chine ou les États-Unis en témoignent : la masse reste un atout, mais elle n’est efficace que si elle s’inscrit dans une logique d’adaptation permanente.

British Army
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C’est là que se pose la question fondamentale du rôle de l’humain dans le champ de bataille du XXIe siècle. Loin de disparaître, ce rôle s’élève. Il quitte le terrain physique pour se concentrer sur l’analyse, la coordination, le pilotage de systèmes. Cela implique une mutation radicale des critères de recrutement, des profils recherchés, et des méthodes de commandement. Car on ne sélectionne pas, on ne forme pas, et on n’encadre pas un opérateur de drone comme un fantassin de contact. Les armées devront donc, elles aussi, repenser en profondeur leurs grilles de lecture, leurs schémas de formation, et leur culture de l’engagement.

Mais toute la question est de savoir si ces ambitions pourront réellement être atteintes. Car en déplaçant la contrainte du nombre vers celle de la qualité, le modèle britannique ne fait peut-être que substituer une difficulté à une autre. Recruter des profils techniques, formés, adaptables, capables d’évoluer dans un environnement saturé de données et de systèmes complexes pourrait s’avérer, à terme, encore plus difficile que de mobiliser des volumes d’hommes. Si la réponse technologique échoue à compenser la raréfaction humaine, c’est l’ensemble de l’édifice doctrinal britannique qui pourrait vaciller.

[En Bref] : 12 SSN-AUKUS, 80% de drones et des F-35A armés de bombes nucléaires américaines pour la nouvelle Revue Stratégique de Défense britannique, et les États-Unis qui menace le programme GCAP avec le F-47 au Japon…

L’actualité internationale de ces derniers jours a été marquée par une série de signaux convergents qui, chacun à leur manière, traduisent les mutations en cours dans le champ de la défense.

Qu’il s’agisse de la spectaculaire opération menée par les forces spéciales ukrainiennes à l’aide de drones FPV sur des bases stratégiques russes, de l’évolution doctrinale de la British Army, ou encore des initiatives diplomatiques et industrielles lancées par les États-Unis et le Royaume-Uni, tous ces événements révèlent une même dynamique : celle d’une accélération brutale des transformations technologiques, stratégiques et industrielles dans le domaine militaire.

Certains de ces signaux relèvent d’annonces officielles ou de revues stratégiques détaillées, d’autres, comme la proposition présumée du F-47 au Japon ou la rumeur d’un retour de la dissuasion nucléaire aéroportée britannique, restent plus incertains, mais n’en sont pas moins significatifs dans la manière dont ils traduisent les logiques d’influence, de rapport de force et de projection, que cherchent à imposer certains États.

À travers cette sélection de sujets, il ne s’agit pas ici d’en livrer une analyse exhaustive, mais de restituer, en quelques traits, les lignes de tension, d’évolution ou de rupture qui traversent aujourd’hui les doctrines militaires, les politiques industrielles de défense, ou les équilibres régionaux. Une photographie instantanée, en somme, de ces “signaux faibles” et parfois moins faibles qui annoncent les recompositions à venir.

Royaume-Uni : la Royal Navy vise une flotte de 12 sous-marins nucléaires d’attaque SSN-AUKUS

Dans une déclaration qui marque un tournant capacitaire pour la Royal Navy, le gouvernement britannique a annoncé son intention d’augmenter sa flotte de sous-marins nucléaires d’attaque (SSN) à douze unités, contre six actuellement en service, et sept prévus à terme.

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Lancement du SSN Agamemnon de la classe Astute pour la Royal Navy.

L’annonce, qui s’inscrit dans le cadre du programme trilatéral AUKUS, concerne exclusivement la future classe SSN-AUKUS, dont les premières unités ne devraient entrer en service qu’à partir de 2038. Si cette ambition témoigne d’un volontarisme stratégique certain, elle s’inscrit aussi, cependant, dans une logique classique de la politique de défense britannique : celle de fixer des objectifs d’autant plus ambitieux que leur financement sera laissé à la charge des gouvernements futurs.

Pour la France, seule autre puissance européenne à disposer de sous-marins nucléaires d’attaque, cette annonce n’est pas neutre. Elle rebat les cartes de l’équilibre naval régional, au moment même où Paris renouvelle sa propre flotte autour de la classe Suffren, tout en restant, à ce stade, sur un format de six unités.

Dans un contexte marqué par le retrait progressif des capacités américaines d’Europe au profit du théâtre indo-pacifique, et face à la montée en puissance continue de la flotte russe — notamment avec les SSGN Yasen-M —, la question d’une montée en puissance parallèle des capacités françaises ne manquera pas de se poser.

Enfin, on notera que le chiffre avancé de douze unités correspond très exactement à un ajout de cinq sous-marins par rapport au plan initial — soit le même nombre que celui que l’Australie était supposée commander auprès du Royaume-Uni dans le cadre d’AUKUS. À l’heure où des interrogations émergent sur l’avenir du volet australien de ce programme, et sur un possible recentrage sur les Virginia américains, cette concordance numérique pourrait ne pas relever du seul hasard.

Indo-Pacifique : les États-Unis accentuent la pression budgétaire sur leurs alliés asiatiques

Jusqu’à présent relativement mesurés dans leurs exigences vis-à-vis de leurs partenaires de l’Indo-Pacifique, les États-Unis ont amorcé un changement de ton notable à l’occasion du Shangri-La Dialogue qui s’est tenu à Singapour le 30 mai.

Pete Hegseth et Anthony Albanese
Pete Hegseth, le Secretaire à la Défense américain, et Anthony Albanese, le premier ministre australien.

Intervenant en séance plénière, le secrétaire américain à la Défense, Pete Hegseth, a désigné la Chine comme une menace militaire “imminente” et exhorté les alliés régionaux — au premier rang desquels l’Australie — à augmenter significativement leurs dépenses de défense. Il a notamment cité un objectif de 3,5 % du PIB, soit un niveau inédit dans la zone, mais aligné avec celui que Washington tente d’imposer aux pays européens membres de l’OTAN.

Ce parallèle n’est pas anodin. Depuis plusieurs mois, l’administration Trump, appuyée par Hegseth et le Vice-Président J. D Vance, mène une campagne très offensive auprès des alliés européens pour faire passer leurs budgets de défense à 5 % du PIB — un objectif que certains États, notamment baltes ou polonais, ont d’ores et déjà intégré comme une condition implicite du maintien du parapluie militaire américain.

Néanmoins, dans le cas de l’Europe, cette exigence s’inscrit dans un processus de désengagement progressif : les États-Unis entendent rapatrier une partie de leurs moyens conventionnels, tout en conservant le commandement stratégique de l’OTAN. En d’autres termes, ils veulent se désengager opérationnellement du théâtre militaire conventionnel européen, sans relâcher leur emprise politique sur les pays eux-mêmes.

En Indo-Pacifique, le mouvement est inverse : Washington ne cherche pas à se retirer, mais au contraire, à embarquer ses alliés dans une logique de confrontation directe avec Pékin. Et c’est précisément ce qui rend la réponse du Premier ministre australien Anthony Albanese spécialement intéressante.

Ce dernier, tout en reconnaissant la nécessité d’un effort accru, a fermement rappelé que les décisions budgétaires de Canberra seraient prises “sur la base des intérêts de l’Australie”, et non sous injonction extérieure. Un discours de souveraineté assumée, rare dans le contexte des relations asymétriques avec les États-Unis.

Reste que, malgré cette posture affichée, l’issue ne fait guère de doute. En effet, avec un effort de Défense plafonné à 2 % du PIB, le programme SSN-AUKUS australien absorberait, à lui seul, la quasi-totalité des crédits d’équipement du ministère de la Défense australien, condamnant à l’asphyxie les autres composantes des forces armées. L’augmentation à 3,5 % semble donc inévitable — mais l’Australie tient à ce qu’elle ait l’air choisie.

Trump propose le F-47 au Japon : une manœuvre pour fragiliser le programme GCAP ?

Le président américain Donald Trump aurait récemment proposé à Tokyo l’acquisition du F-47, le nouveau chasseur de sixième génération développé pour l’US Air Force, dans une version export moins performante. Cette annonce, qui s’inscrit dans une logique déjà affichée dès la présentation de l’appareil le 22 mars dernier, ne constitue pas une surprise en soi.

Trump F-47
Présentation du Boeing F-47 par Donald Trump, le 22 mars 2025, à la Maison-Blanche.

Elle correspond, en effet, à la stratégie traditionnelle du locataire du Bureau ovale depuis quelques mois : transformer les ventes d’armement en instruments de rééquilibrage, pour la balance commerciale des États-Unis, et d’affichage politique, pour soigner son image vis-à-vis de son électorat.

Le Japon, dont les excédents commerciaux avec les États-Unis restent massifs, avait déjà cédé à cette logique en 2017–2018 en commandant plus d’une centaine de F-35, contribuant temporairement à lisser cette balance bilatérale. Rien n’indique que la mécanique ne se reproduira pas, ici, dans des conditions analogues.

Mais la portée de cette offre va bien au-delà du strict cadre économique. Elle intervient, aussi, à un moment critique pour le programme GCAP (Global Combat Air Programme), que le Japon développe en partenariat avec le Royaume-Uni et l’Italie.

En proposant un avion de sixième génération à Tokyo, Washington sème ainsi le doute sur la pérennité de l’engagement japonais, au sein du programme, alors même que le GCAP repose largement sur les capacités industrielles et financières nippones. Il ne s’agit donc pas seulement d’une offre commerciale, mais d’une initiative potentiellement déstabilisante pour l’architecture du programme lui-même.

D’autant que cette pression ne se limite pas à l’Asie : la semaine précédente, Trump aurait proposé le F-35 à l’Arabie saoudite, un autre partenaire courtisé par les Britanniques dans le cadre d’une éventuelle extension du GCAP ou d’un programme parallèle de type F-35 Mark II.

En ciblant successivement Tokyo et Riyad, les deux seuls partenaires capables de soutenir financièrement une industrie aéronautique de pointe hors du cadre américain, Washington semble mener une offensive directe contre les ambitions européennes dans le domaine des chasseurs de nouvelle génération, et contre Londres, en particulier.

Et face à cette pression, Tokyo, dont la sécurité reste indissociablement liée au parapluie américain, aura-t-elle réellement le choix ? L’histoire récente montre que Trump sait jouer de la menace du retrait pour obtenir ce qu’il souhaite. Dans un contexte où les Européens eux-mêmes s’alignent sur ses exigences, ne serait-ce que pour limiter le retrait américain, il est peu probable que le Japon puisse résister longtemps à la dynamique qu’il cherche à imposer.

L’étrange rumeur au sujet du renouveau de la composante aérienne de la dissuasion britannique

Selon une information révélée par le Sunday Times, le secrétaire britannique à la Défense aurait évoqué l’éventualité de réintroduire une composante nucléaire aéroportée dans l’arsenal stratégique du Royaume-Uni, via l’acquisition de chasseurs F-35A capables d’emporter des bombes nucléaires américaines B61. Si elle se confirmait, une telle décision représenterait une rupture profonde avec les principes fondamentaux de la dissuasion britannique.

F-35A B-61-Mod12
Qualification de largage de la bombe nucléaire B-61-Mod12 par un F-35A.

Contrairement à ce que l’expression “partage nucléaire” peut parfois laisser croire, il n’existe pas de système de “double clé” pour l’emploi de ces bombes : la seule clé d’armement des armes nucléaires américaines, reste celle des États-Unis. Le SACEUR, commandant suprême de l’OTAN, qui decide des cibles pouvant éventuellement être attaquées par des armes nucléaires dans le cadre de l’alliance, est un général américain, et seul le président des États-Unis détient l’autorité pour armer les bombes nucléaires B61.

Intégrer cette chaîne, c’est donc accepter de placer tout ou partie de partie de sa posture de dissuasion, sous contrôle politique et opérationnel des États-Unis. Or, la dissuasion britannique s’est toujours définie par son autonomie absolue, y compris dans le cadre de sa coopération avec Washington sur les missiles Trident.

Plus troublant encore, cette hypothèse d’un achat de F-35A interviendrait alors même que le Royaume-Uni développe, dans le cadre du programme GCAP, un chasseur de sixième génération — le Tempest — censé entrer en service autour de 2035.

Le Tempest est conçu pour surpasser le F-35A sur tous les aspects critiques d’une mission nucléaire : rayon d’action doublé, emport plus important, furtivité multisecteur, controle de drones… Pourquoi Londres choisirait-il, alors, à la même échéance, un appareil de génération précédente, alors même qu’il investit des milliards dans une solution nationale plus performante ?

Enfin, le choix de revenir à une arme gravitationnelle, en l’occurrence la bombe B61, semble en contradiction totale avec l’évolution technologique du champ de bataille. En effet, d’ici à 2035, les systèmes de détection et d’interception — radars passifs, basses fréquences, réseaux électro-optiques, capteurs spatiaux, voire radars quantiques — auront considérablement réduit les chances de survie d’un avion tentant d’approcher une cible stratégique d’un adversaire symétrique.

C’est pour cette raison que la France, de son côté, mise sur des missiles de pénétration supersoniques ou hypersoniques, comme l’ASMPA-R ou le future missile ASN4G. En comparaison, l’utilisation d’une bombe gravitationnelle apparaîtrait comme un retour en arrière de deux à trois decennies. Dans ces conditions, cette rumeur semble à tout le moins incohérente — politiquement, doctrinalement, et technologiquement.

La nouvelle Revue stratégique de défense britannique : première consécration du nouveau rôle donné aux drones dans les actions militaires futures

L’opération baptisée « Spiderweb », conduite par des forces spéciales ukrainiennes en territoire russe, a été présentée par Kyiv comme l’une des attaques en profondeur les plus massives jamais menées par drones. Selon la communication ukrainienne, plus de cent appareils auraient été employés simultanément, causant plus de sept milliards de dollars de dommages et détruisant ou endommageant une quarantaine d’aéronefs, dont plusieurs Bombardiers stratégiques Tu-95MS et bombardiers à longue portée Tu-22M3, employés notamment pour lancer leurs missiles de croisière contre l’Ukraine.

Spiderweb attaque drones bases aériennes russes
Attaque Ukrainienne des bases stratégiques russes à l’aide de drones FPV, opération Spiderweb, le 2 juin 2025

Toutefois, si ces chiffres restent invérifiables à ce stade, plusieurs vidéos authentifiées montrent clairement des frappes sur les bases aériennes de Belaïa et Olenya, accréditant la thèse selon laquelle plusieurs bombardiers stratégiques russes ont bel et bien été atteints. Ces images marquent, sans équivoque, l’entrée des drones en essaim, dans la dimension stratégique du conflit.

Si la guerre en Ukraine est la première à avoir placé les drones au centre de l’attention médiatique et stratégique, leur usage militaire est en réalité bien plus ancien. On en retrouve les premières traces dès la guerre du Vietnam, puis en Afghanistan, avec des modèles soviétiques, et de manière plus marquée encore lors de l’opération israélienne contre les défenses aériennes syriennes dans la plaine de la Bekaa en 1982.

Plus récemment, c’est lors du conflit du Haut-Karabakh entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan — en 2020 — que les munitions rôdeuses, notamment les munitions rôdeuses Harop israéliennes des forces de Baku, ont été employées de manière massive et médiatisée, inaugurant une nouvelle génération de drones tactiques offensifs.

Mais c’est véritablement en Ukraine que le drone est passé du statut d’outil d’appui à celui d’acteur central et décisif. Sur le terrain comme dans la profondeur, dans les airs, en mer ou au sol, les drones sont partout. Drones FPV, drones de reconnaissance, systèmes navals autonomes, petits appareils improvisés ou plateformes industrielles sophistiquées : tous les formats sont représentés, souvent en très grand nombre.

Et c’est cette omniprésence, combinée à une efficacité opérationnelle éprouvée, qui a conduit l’état-major ukrainien à estimer que 80 % des pertes humaines et matérielles sur le front seraient aujourd’hui imputables à des systèmes de drones.

Drone FPV
Selon l’état-major ukrainien, 80% des pertes sur le front, en Ukraine, serait attribuée à des drones.

C’est dans ce contexte que la British Army a dévoilé une nouvelle doctrine de feu d’une radicalité sans précédent. Baptisée « 20-40-40 », elle prévoit que 40 % de la puissance de feu soit désormais portée par des munitions téléopérées à usage unique — en particulier munitions rôdeuses —, 40 % par des systèmes téléopérés plus lourds et pouvant être réutilisables, comme les drones MALE ou d’attaque à longue portée, et seulement 20 % par les systèmes lourds classiques, disposant d’un équipage, tels que les chars Challenger 3 ou les hélicoptères Apache.

Cette répartition marque une rupture conceptuelle majeure : dans cette vision, la masse et la manœuvre terrestre classique cèdent la place à une architecture de combat robotisée, modulaire, et largement dispersée. Ce choix reflète l’impact doctrinal direct des enseignements du front ukrainien, mais aussi la volonté britannique de se projeter dans un mode d’engagement résolument asymétrique et saturant.

Cette évolution intervient quatre ans après une précédente revue doctrinale de la British Army, qui, déjà, proposait une rupture. À l’époque, il s’agissait de renoncer à une armée « globale » pour privilégier une posture d’appui, centrée sur ce que le Royaume-Uni faisait le mieux, afin de produire des multiplicateurs de force au bénéfice d’armées alliées, notamment dans le cadre de l’OTAN. Une proposition astucieuse, typiquement britannique, mais qui, faute de cohérence et de suivi, n’a jamais été vraiment mise en œuvre dans les faits.

Cette nouvelle doctrine de la British Army s’inscrit, en effet, dans une tradition britannique bien connue : celle des revues stratégiques audacieuses, innovantes, mais rarement pérennes. Si la rupture conceptuelle portée par le modèle 20-40-40 est indéniable, elle pourrait bien, comme tant d’autres avant elle, se heurter aux trois obstacles qui minent depuis des années la cohérence de l’évolution doctrinale britannique.

British Army
Exercice de la British Army en dans les pays Baltes.

Le premier, souvent sous-estimé, tient à la dynamique interne des états-majors de sa Majesté : chaque changement de chef, chaque alternance de direction, s’accompagne d’une remise en cause quasi systématique des orientations précédentes. Cette instabilité doctrinale endogène empêche toute continuité dans l’effort.

Le second est budgétaire : avec des finances contraintes, et des arbitrages parfois brutaux, même les doctrines les mieux conçues finissent par se heurter à la réalité comptable. Enfin, le troisième facteur est politique : les alternances, parfois brutales, au sommet de l’État — on pense à l’ère Boris Johnson ou à d’autres — modifient les priorités stratégiques affichées par le 10, Downing Street, à un rythme qui dépasse, bien souvent, celui de l’indispensable temps long des armées.

Pris ensemble, ces trois éléments créent un environnement où les réformes n’ont pas le temps de mûrir. Elles avancent par petits pas, parfois utiles, mais sans jamais produire cette cohérence d’ensemble qui fait la force d’une transformation stratégique aboutie. La doctrine 20-40-40, et plus largement l’ensemble des avancées mises en avant dans cette nouvelle Revue stratégique de défense britannique, pourraient, elles aussi, n’être qu’un épisode de plus dans cette instabilité devenue presque chronique, si ce triptyque de contraintes, n’est pas maitrisé dans la durée.

Lockheed Martin veut s’appuyer sur l’Arabie Saoudite, les EAU et le Qatar pour developper son F-35 survitaminé

Il y a de cela quelques semaines, Jim Taiclet, le CEO de Lockheed Martin, avait surpris son auditoire avec l’évocation d’un F-35 Nascar, comme réponse potentielle au cinglant échec qu’avait représenté, le 22 mars 2025, l’attribution du programme NGAD de l’US Air Force à Boeing et son F-47.

Volontairement flou sur ce que sera ce F-35 survitaminé, son calendrier et ses technologies, le CEO américain se contenta alors d’indiquer qu’il s’agirait d’intégrer à l’appareil certaines technologies développées par l’avionneur dans la phase finale du programme NGAD, pour lui permettre d’atteindre 80 % des performances et capacités de la 6ᵉ génération, pour seulement 50 % des coûts. Restait, cependant, à ce moment-là, qu’au-delà d’un nom de barre chocolatée et d’un slogan de lessive, ce programme F-35 MKII était bien trop opaque pour s’avérer convaincant.

La nouvelle intervention de Jim Taiclet, cette semaine, à l’occasion de la Bernstein Strategic Decisions Conference, ne prête plus à sourire, ni aux petites formules journalistiques qui savent attirer l’œil.

En effet, au-delà des quelques précisions sur les capacités dont sera doté l’appareil, qui étaient, pour l’essentiel, attendues, c’est surtout la stratégie commerciale et industrielle que le plus puissant industriel de défense de la planète entend mettre en œuvre autour de ce programme, qui, si elle force incontestablement le respect, représente également une menace extrêmement tangible pour l’industrie européenne dans ce domaine, et en particulier, pour les programmes GCAP et SCAF.

Privé de 6ᵉ génération américaine, Lockheed Martin veut étendre le parc et l’attractivité du F-35 sur la scène internationale

Avec le F-117, puis le F-22, et enfin le F-35, Lockheed Martin avait raflé, dans les années 80 et 90, tous les contrats de développement concernant les avions de combat tactiques américains de 5ᵉ génération, mettant l’entreprise au sommet de la hiérarchie Défense mondiale pour de nombreuses années.

Lockheed Martin F-22 F-35A drone CCA XQ-58
F-22 et F-35A de l’US Air Force, volant aux cotés d’un drone de combat XQ-58A de Kratos

De fait, l’avionneur américain, fort de plus de 2000 commandes fermes de F-35, aborda le basculement vers la 6ᵉ génération, à partir du milieu des années 2010, avec un capital confiance au plus haut, des acquis technologiques exceptionnels, et des réserves d’investissements sans équivalent.

Fut-ce en raison d’un excès de confiance, d’une volonté de l’exécutif de rééquilibrer l’offre industrielle américaine dans ce domaine, ou en réaction aux conditions contractuelles bien trop favorables à l’avionneur concernant le F-35 ? Quoi qu’il en soit, Lockheed Martin a été descendu de son piédestal que l’US Air Force avait bâti pour lui pendant trente ans, et ce, en moins de dix ans.

B-21 Raider, F/A-XX et F-47 : une déchéance en trois actes de la plus puissante entreprise de défense de la planète

Cette déchéance, en trois actes, débuta en octobre 2015, lorsque le contrat de 21 Md$ pour la conception du futur bombardier stratégique B-21 Raider de l’US Air Force fut attribué à Northrop Grumman. Cependant, l’expérience acquise par cet avionneur dans ce domaine spécifique, avec la conception du B-2 Spirit, fut alors acceptée comme une explication plausible pour expliquer la défaite de la superstar de l’aviation militaire US depuis la présentation publique du F-117 en 1989.

Si le segment du bombardement stratégique était attribué à Northrop Grumman, personne n’imaginait, cependant, que le segment des avions de combat tactique puisse alors échapper à LM, après le très réussi F-22 Raptor, et l’immense succès commercial du F-35, et l’avionneur était universellement reconnu, jusqu’il y a peu, comme le grand favori des deux programmes de 6ᵉ génération américains dans cette catégorie : le NGAD de l’US Air Force, et le NGAD (oui, même acronyme, mais différent programme) de l’US Navy, que nous désignerons ici sous son autre appellation, le programme F/A-XX.

Il faut dire que tout semblait alors désigner LM pour ces deux contrats. D’abord, parce que Northrop Grumman n’avait plus construit d’avions de combat tactiques pour les forces aériennes américaines depuis le F-14 Tomcat. Ensuite, parce que le troisième avionneur américain, Boeing, s’était empêtré dans d’immenses difficultés industrielles et financières, caractérisées par les difficultés et retards de mise au point du ravitailleur KC-46A et de l’avion d’entraînement T-7A, nécessitant le remplacement d’une grande partie de ses cadres exécutifs.

B-21 Raider Northrop Grumman US Air Force
Northrop grummand B-21 lors de son col d’essai

La surprise fut donc de taille lorsque, au début du mois de mars 2025, l’US Navy annonça l’élimination de Lockheed Martin du programme F/A-XX, ne conservant que Boeing et Northrop Grumman comme finalistes. En effet, avec les F-35B et F-35C, l’avionneur est celui qui peut revendiquer l’expérience la plus à jour pour ce qui concerne la conception d’un chasseur embarqué, là où celle du F/A-18 E/F Super Hornet de Boeing remontait aux années 90, et celle du F-14 Tomcat de Grumman à la fin des années 60.

Toutefois, si certains sourcils se sont alors levés, la plupart des analystes pensèrent que l’objectif recherché par le Pentagone et l’exécutif, par ces arbitrages, était de ventiler les trois programmes clés de 6ᵉ génération aux trois avionneurs américains : avec le B-21 à Northrop Grumman, qui avait conçu le B-2, le F/A-XX à Boeing, qui avait conçu le Super Hornet, et fort logiquement, le NGAD de l’US Air Force à Lockheed Martin, qui avait conçu le F-22.

Dans ce contexte, dire que l’annonce du 22 mars 2025, par le président Trump accompagné du général Allvin, le chef d’état-major de l’US Air Force, constitua un séisme dans le paysage de l’industrie aéronautique militaire américaine, tiendrait certainement de la litote. En effet, la conception du F-47, le chasseur de 6ᵉ génération destiné à remplacer le F-22 Raptor au sein de l’USAF, fut confiée à Boeing, privant, de fait, le géant industriel américain Lockheed Martin, première entreprise de défense de la planète avec un chiffre d’affaires défense de 65 Md$ en 2023, équivalent au PIB d’un pays comme la Slovénie ou la Biélorussie, de la très stratégique 6ᵉ génération des avions de combat…

La réaction de Lockheed Martin et l’annonce d’une nouvelle version du F-35 en préparation, qualifié de “F-35 NASCAR”

Ces vingt dernières années, il était devenu traditionnel pour les industriels américains de contester devant les tribunaux une décision qui ne leur aurait pas été favorable. Pourtant, Lockheed Martin n’engagea aucune procédure, ni contre son éviction du programme F/A-XX de l’US Navy, ni après le choc du Boeing F-47.

Fut-ce par crainte de voir l’exécutif réduire les commandes de F-35A, B et C par l’US Air Force, l’US Marine Corps et l’US Navy, alors que plus d’un millier d’appareils restent encore à livrer à ces trois armées ? Nous ne le saurons probablement jamais, même si l’on peut aisément supposer que Donald Trump n’aurait certainement pas apprécié de voir une décision dans laquelle il s’est impliqué personnellement contestée par un industriel qui dépend encore beaucoup de son bon vouloir…

Assemblage F-35 Lockheed-Martin
Les usines de Lockheed Martin livrent 120 à 160 F-35 chaque année.

Toutefois, force est de constater que lors de l’attribution de la conception du B-21 à Northrop Grumman, ni Boeing, ni Lockheed Martin n’avaient contesté la décision en justice, alors que ce même Donald Trump n’était pas encore président, pas même favori des sondages.

Toutefois, si Lockheed Martin n’a pas souhaité défier l’arbitrage en faveur de Boeing pour le programme NGAD, il n’est pas non plus resté prostré, à maugréer contre ceux qui n’ont pas arbitré en son sens. Au contraire, l’entreprise a très rapidement rebondi, en s’appuyant sur sa plus grande force : le marché ouvert par le F-35, aux États-Unis comme dans toute la sphère occidentale.

Il ne fallut, en effet, qu’un tout petit mois pour que Jim Taiclet, le CEO de l’avionneur, présente un plan d’action pour préserver et étendre son statut de leader mondial dans le domaine des avions de combat.

Pour cela, LM annonça qu’il développerait une nouvelle version survitaminée du F-35, qualifiée de “F-35 Nascar” et de “F-35 Ferrari”, par le dirigeant industriel, afin que le message passe aussi clairement des deux côtés de l’Atlantique (et du Pacifique), pour faire de l’appareil un avion transgénérationnel, en empruntant de nombreuses technologies de 6ᵉ génération développées par Lockheed Martin en tant que finaliste du programme NGAD.

Sans entrer alors dans les détails de ce que seraient, effectivement, ces améliorations, ni sur un calendrier pour l’arrivée de ce F-35 Mk II, Jim Taiclet a toutefois posé une caractéristique aussi efficace, dans le discours, que floue dans les faits, pour son “nouvel appareil à venir”. Celui-ci offrira, selon lui, 80 % des performances de la 6ᵉ génération (comprendre : le F-47 et le F/A-XX), pour 50 % du prix, ce ratio étant visiblement destiné à devenir l’argument commercial fort de Lockheed Martin pour les années à venir.

Quelques détails supplémentaires sur le F-35 survitaminé qu’ambitionne de developper Lockheed Martin

Il fallut encore un mois pour que, cette semaine, on en apprenne un peu plus sur ces technologies et appréciations technologiques qui seront apportées à ce nouveau F-35. À l’occasion d’une intervention de Jim Taiclet, toujours lui, dans le cadre de la Bernstein Strategic Decisions Conference, à New York, ce 28 mai, le CEO de Lockheed Martin a, en effet, donné certaines précisions à ce sujet.

NGAD CCA Loyal Wingmen
Faire evoluer des drones de combat aux cotés du F-35A était un des objectifs du programme NGAD.

Comme on pouvait s’y attendre, la capacité clé de ce F-35 MkII sera de mettre en œuvre des drones de combat, y compris ceux développés dans le cadre du programme CCA de l’US Air Force. Selon Jim Taiclet, le F-35 lui-même aura la possibilité d’être “dronisé”, ou, plus précisément, d’évoluer sans pilote à son bord, même si le cockpit et l’ensemble des éléments destinés à accueillir le pilote restent en place.

On peut, cependant, s’interroger sur l’intérêt d’une telle mesure, sachant que l’un des principaux atouts, lorsqu’il s’agit de dronisation, est précisément de libérer de la masse et de l’espace interne, par exemple, pour emporter davantage de carburant. Si vous vous demandez pourquoi il n’y a pas de Rafale BM biplaces sur le porte-avions français, c’est précisément parce que la Marine a privilégié les 400 kg de carburant interne que la version monoplace emporte, sachant que la navalisation de l’appareil ajoute déjà 350 kg supplémentaires pour le renforcement du train et de la structure.

Au-delà de l’aspect purement drones et combat collaboratif, le F-35 MKII sera également doté, selon Jim Taiclet, d’une furtivité accrue. Il semblerait, ainsi, qu’un nouveau revêtement furtif, développé dans le cadre du programme NGAD, plus efficace et moins contraignant que celui qui recouvre les F-35 actuels, pourrait être employé.

En outre, des efforts particuliers seront faits pour étendre la furtivité multisecteur de l’appareil, tant dans le spectre radar qu’infrarouge, et, en particulier, dans le secteur arrière, le grand point faible de la furtivité du F-35. Selon Jim Taiclet, il n’est pas exclu que certaines parties de l’appareil puissent être redessinées, comme les entrées d’air, précisément afin d’améliorer cette furtivité multisecteur, alors que, de son propre aveu, les défenses anti-aériennes sont appelées à réaliser d’importants progrès dans les années à venir, y compris face aux avions furtifs.

F-35 F-135 engine
Si la furtivité du F-35 est efficacie en secteur frontal, elle n’est pas multiaspect.

Enfin, le F-35 MkII pourra emporter de nouvelles munitions, précisément celles qui ont été et seront développées dans le cadre du programme NGAD. Le CEO de Lockheed Martin s’est toutefois montré très évasif sur cette dernière question, ne donnant aucun détail quant aux nouvelles capacités que ces munitions apporteront.

Ce faisant, l’avionneur entend effectivement doter son F-35 de capacités opérationnelles traditionnellement associées à la 6ᵉ génération, comme le combat collaboratif, tout en renforçant la survivabilité de son appareil, et ce, sans en augmenter le prix, sachant que le F-35A coûte, aujourd’hui, un peu moins de 100 m$, et que le F-47 devrait coûter, selon les déclarations officielles, plus du double.

On remarquera, cependant, que les principaux reproches qui sont aujourd’hui faits au F-35 — son allonge trop réduite, sa capacité d’emport en soute trop limitée, ainsi que sa maintenance trop onéreuse et sa disponibilité trop faible — n’ont pas fait l’objet d’annonces de la part de Jim Taiclet à cette occasion.

Comme Boeing avec le F-15, Lockheed Martin est prêt à parier sur l’Arabie Saoudite, le Qatar et/ou les Émirats arabes unis pour développer son F-35 MkII

En d’autres termes, Lockheed Martin entend à présent mettre à profit l’extraordinaire pouvoir de négociation que lui procure le succès international du F-35, pour absorber son éviction de la 6ᵉ génération, tout en conservant son titre de première entreprise de défense mondiale, et peut-être, pour redorer son blason auprès de l’USAF et du Pentagone, après plusieurs années de tensions en lien avec les clauses contractuelles bien trop déséquilibrées, négociées autour du programme F-35, mais sans avoir à revenir sur celles-ci, ou uniquement de façon limitée.

Encore faut-il développer ce nouvel appareil, et donc en financer la conception. Or, en dehors de sa furtivité, le programme F-35 a surtout démontré son extraordinaire capacité à engouffrer des crédits de R&D démesurés, au fil des années, et ce, même s’agissant du développement de la prochaine version Block IV, dont le calendrier demeure incertain aujourd’hui, estimé pour 2028 ou 2029, alors qu’elle devait initialement être rendue disponible dès 2024 ou 2025.

f-15EX US Air force
Le F-15EX Eagle II de l’US Air Force a été développé sur la base de technologies financées par l’Arabie Saoudite et l’ Qatar pour les F-15SA et F-15QA.

Si LM a certainement une confortable trésorerie, en livrant 120 à 160 F-35 chaque année, il est cependant assez peu probable que le Pentagone soit enclin à financer un tel développement, en tout cas dès à présent, alors qu’il doit déjà financer le développement du F-47, du B-21 et du F/A-XX.

C’est certainement là qu’il faut reconnaître le véritable coup de génie de la stratégie évoquée à mots courts par Jim Taiclet, lors de son intervention cette semaine. Celui-ci a, en effet, indiqué qu’il envisageait de s’associer à l’Arabie Saoudite, mais aussi, potentiellement, au Qatar et aux Émirats arabes unis, justement pour financer la conception de ce F-35 MkII, comme le firent, il y a quelques années, Riyad et Doha avec le développement du F-15SA et F-15QA, qui aboutirent à l’adoption du F-15EX Eagle II par l’US Air Force, avec des coûts de développement très réduits.

Un contexte historiquement favorable avec un exécutif américain obnubilé par la signature de grands contrats de Défense

En effet, en procédant ainsi, Jim Taiclet use probablement du plus efficace des leviers pour amener l’exécutif américain, donc le Pentagone, à changer de paradigme au sujet du F-35, de son exportation, le tout en sécurisant l’exécution pleine et entière du programme par les forces aériennes américaines.

En effet, jamais l’administration américaine, et la Maison-Blanche en particulier, n’a été aussi portée sur la signature d’importants contrats de défense avec ses partenaires internationaux. Or, pour l’heure, la presque totalité des forces aériennes de l’OTAN et des alliés de rang 1 et 2 des États-Unis, du théâtre Pacifique, a déjà opté pour le F-35, seules l’Espagne, la Hongrie et la Croatie résistant encore parmi les clients potentiels de l’appareil autorisés à l’acquérir, de sorte que les opportunités commerciales à venir apparaissent limitées.

Ainsi, en agitant la possibilité de faire financer le F-35 MkII par trois alliés éminemment riches des États-Unis au Moyen-Orient, Lockheed Martin tend un appât que Donald Trump voudra très probablement attraper, et pour lequel il devra nécessairement élargir l’assiette d’exportation du F-35 aux alliés des États-Unis de même type, ce qui concerne également l’Inde, l’Indonésie, le Koweït, le Maroc et peut-être l’Égypte et certains pays d’Amérique du Sud.

Trump MBS contracts
La singature de grands contracts commerciaux, surtout de défense, est devenu un objectif majeur de Donald Trump, lors de ses deplacements internationaux.

En outre, au-delà de cette inévitable extension de marché par contagion, l’arrivée du F-35 MkII, plus performant, sur un calendrier raccourci, et sans qu’il eût été nécessaire d’investir des crédits considérables pour cela, incitera très probablement l’US Air Force et l’US Navy à se tourner à leur tour vers cet appareil, ne serait-ce que dans le cadre de l’exécution contractuelle des appareils restants à livrer à ce moment-là, ce d’autant que, ce faisant, le F-35 MkII sera alors disponible via le mécanisme FMS, que l’on sait efficace, et qu’il pourrait même alors convaincre certains clients déjà équipés d’étendre leur flotte.

Enfin, la réserve qui s’imposait jusqu’à présent concernant la sensibilité extrême des technologies embarquées à bord du F-35 tendra à s’atténuer rapidement dès 2030, avec l’arrivée du F-47, de génération suivante.

En embarquant Ryad, Doha et Abu Dhabi dans le programme F-35 MkII, Lockheed Martin menacerait directement les programmes européens GCAP et SCAF

On comprend, dès lors, toute l’efficacité et la finesse de la stratégie qui se dessinent pour Lockheed Martin, afin de rebondir sur son évident échec concernant la 6ᵉ génération des avions de combat américains. Celle-ci est d’autant plus remarquable qu’elle a été présentée, partiellement, seulement cinq semaines après la décision d’attribuer le programme NGAD à Boeing, et détaillée, là encore partiellement, à peine plus de 60 jours plus tard, dans sa dimension technique et, surtout, commerciale.

Toutefois, cette stratégie ne doit pas uniquement être qualifiée de “remarquable”. En effet, dès lors que l’on est européen, et plus particulièrement pour les pays impliqués dans les programmes aéronautiques militaires que sont l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie, la France, le Royaume-Uni et la Suède, cette stratégie doit être, avant tout, considérée comme extrêmement dangereuse pour l’avenir de cette industrie européenne stratégique.

En effet, sachant que tant l’Arabie Saoudite que le Qatar et les Émirats arabes unis sont impliqués dans un large effort de transformation de leur économie, les trois visant à développer une industrie aéronautique et de défense pour prendre le relais de la manne des hydrocarbures et accroître leur autonomie stratégique, cette offre de codéveloppement, agitée par Lockheed Martin et potentiellement soutenue par la Maison-Blanche, pourrait bien séduire ces pays, et leurs dirigeants, bien au-delà de la simple commande de matériels militaires, comme par le passé.

premier Rafale Emirats Arabe Unis
Les emirats arabes unis ont été le plus important client du Mirage 2000, et sont aujourd’hui le plus important client du Rafale.

Or, si l’un d’eux, voire deux d’entre eux — sachant qu’un codéveloppement entre le Qatar et les Émirats arabes unis semble encore peu probable — embarquait à bord de ce programme américain, cela se ferait, sans le moindre doute, au détriment de l’industrie aéronautique européenne, pour ce qui concerne l’acquisition potentielle de Typhoon ou de Rafale supplémentaires, évidemment, mais surtout pour ce qui concerne l’acquisition potentielle, voire la participation au programme, du GCAP ou du SCAF.

Or, qu’il s’agisse de l’Arabie Saoudite pour la Grande-Bretagne, des Émirats arabes unis pour la France, et du Qatar pour les deux, ces pays représentent, depuis plusieurs décennies, des clients très privilégiés qui sont parties prenantes de la planification militaire française et britannique, et plus spécialement, de la soutenabilité du développement de nouveaux avions de combat.

En d’autres termes, si l’ouverture du marché F-35 à ces trois pays du Moyen-Orient représentait déjà une menace potentielle plus que significative pour l’industrie aéronautique militaire européenne, les intégrer au niveau du développement du F-35 MkII représenterait une menace encore plus considérable, avec le risque que les programmes GCAP et SCAF se voient priver d’un débouché export stratégique et indispensable à leur équilibrage budgétaire et industriel.

Une hypothèse qui, n’en doutons pas, ne manquera pas d’être soulignée par Lockheed Martin, lorsque l’industriel exposera sa stratégie au président américain, pour obtenir de lui qu’il l’autorise, en levant l’interdiction d’exportation du F-35 vers ces pays, quitte, pour cela, à livrer des F-47 à Israël, afin de garantir à l’État hébreu la supériorité technologique régionale qui, jusqu’ici, avait retenu l’exécutif américain à ce sujet.

Conclusion

On le voit, si les termes “F-35 NASCAR” ou “F-35 Ferrari”, employés par le CEO de Lockheed Martin à peine un mois après son retentissant échec au sujet du programme NGAD, pouvaient alors apparaître pittoresques, il apparaît que la stratégie qui transparait à présent dans les mots de Jim Taiclet est beaucoup plus élaborée qu’un simple slogan commercial.

RAfale F-35A
Scéance photo pour le Rafale et le F-35.

En effet, au-delà des quelques aspects technologiques, visant notamment à améliorer la furtivité multiaspect de l’appareil, à le doter de nouvelles munitions plus efficaces, et surtout, à lui donner le contrôle de drones de combat pour lui permettre de mettre un pied dans la 6ᵉ génération des avions de combat, c’est avant tout la stratégie industrielle et commerciale, et son adaptation aux contextes nationaux et internationaux actuels, qui force le respect aujourd’hui, et même une certaine admiration.

Loin de chercher des excuses, voire un bouc émissaire, le leader mondial de l’armement a ainsi élaboré une stratégie aussi efficace commercialement — en promettant 80 % des performances de la 6ᵉ génération pour 50 % du coût — que de façon industrielle, en allant chercher trois partenaires aussi riches que désireux d’investir pour développer leurs compétences industrielles dans ce domaine, et politique, en construisant une offre et un narratif répondant en tout point aux aspirations présidentielles américaines, le tout pour conserver sa position dominante aux États-Unis comme dans le monde, pour les deux ou trois décennies à venir.

Ce faisant, Lockheed Martin pourrait bien, non seulement, faire financer le développement de son F-35 MkII par Riyad, Doha et Abu Dhabi, mais aussi s’assurer de l’ouverture, par capillarité, d’une nouvelle tranche de clients potentiels pour son F-35, qu’il soit MkI ou MkII, disposer d’un produit attractif pour convaincre ses clients actuels d’étendre leur flotte, et même sécuriser l’exécution des contrats en cours jusqu’à leur terme avec le Pentagone, sans qu’il soit nécessaire de revenir sur les clauses contractuelles actuelles.

Reste que, toute remarquable qu’elle puisse être, cette stratégie surprise de Lockheed Martin représente aussi, et surtout, une menace encore plus grande pour l’industrie européenne aéronautique militaire que ne le représentait déjà l’extension potentielle du marché export du F-35, évoquée par Donald Trump depuis quelques mois.

En effet, si l’avionneur américain parvenait à sécuriser ne serait-ce que l’Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis dans un contrat de codéveloppement et de coproduction sur une ou deux décennies, il parviendrait, dans le même temps, à priver la Grande-Bretagne et la France de deux de leurs plus importants marchés exports potentiels pour les programmes GCAP et SCAF, au point de pouvoir mettre en danger la soutenabilité budgétaire de ces programmes à court ou moyen terme.

Il faudra donc se montrer on ne peut plus vigilant, et certainement proactif, à Paris comme à Londres, pour détecter les manœuvres de Lockheed Martin et de Washington à ce sujet, spécialement à Riyad et Abu Dhabi, pour être prêt à anticiper et contenir cette menace potentiellement existentielle sur l’industrie européenne de l’aviation de combat.

La Consolidation est-elle un rempart suffisant pour préserver l’industrie européenne de défense de l’arrivée de la bulle d’investissements d’ici à 2030 ?

Il y a quelques jours, l’Amiral Nicolas Vaujour, le chef d’état-major de la Marine nationale, lançait un nouvel appel à la consolidation industrielle européenne Défense, spécialement dans le domaine de la construction navale militaire.

Pour l’amiral français, en effet, la fragmentation actuelle de l’offre industrielle européenne représente à présent une menace, face à la recomposition rapide du marché international des armements navals, que seule une véritable stratégie de consolidation serait en mesure de contenir.

Le problème est d’autant plus pressant que, dans un avenir proche, la hausse sensible du budget des armées européennes, qui sera, selon toute probabilité, entérinée par le sommet de La Haye de juin prochain, pourrait convaincre de nombreux dirigeants politiques et industriels européens de profiter de cette manne budgétaire pour développer l’industrie militaire nationale, qu’elle soit ou non navale.

Dans ce contexte, face à la mutation brutale du marché international de l’armement, liée à l’arrivée de nouveaux acteurs venus de Corée du Sud, de Turquie ou de Chine, et au phénomène de paupérisation qui résulterait de l’explosion probable de la bulle d’investissement européenne qui se profile, quels seraient les avantages, mais aussi les faiblesses et les entraves, de la consolidation industrielle de défense ?

Pour le chef d’état-major de la Marine nationale, la consolidation devient indispensable pour l’industrie navale militaire en Europe

Ces dernières semaines, l’investissement industriel de défense a vu son statut se transformer radicalement. D’investissement paria, évité comme la peste par les investisseurs privés comme institutionnels, il y a encore quelques mois de cela, il est désormais présenté comme de moteur de la relance industrielle européenne, sur le modèle allemand qui en fait le pivot du plan de réinvestissement public de 500 Md€ voulu par le nouveau chancelier Friedrich Merz.

Sommet de Washington de l'OTAN en 2024
Sommet de l’Alliance Atlantique de Washington 2024

Exit, donc, les considérations qui handicapaient jusqu’aux transactions bancaires, les fonds de roulement et les crédits documentaires des entreprises évoluant plus ou moins près de la sphère industrielle de défense, au prétexte que la défense serait une activité « non durable », et soumise à des risques légaux.

Soudain, entre la menace russe croissante, la montée en puissance chinoise, et le retrait de plus en plus sensible de la protection américaine, il semble que la sphère politico-financière européenne soit passée de la conception « Les armes, c’est mal, ça tue des gens« , à celle « Les armes, ça tue des gens, mais quand ce sont les nôtres, elles tuent les autres, alors ça va !« 

Toutefois, il serait profondément naïf de penser que les milieux de la haute finance, à l’origine de toutes les difficultés rencontrées par les industriels de défense ces 15 dernières années, aurait été touchée par la grâce, et aurait soudainement compris le concept même de Défense.

En effet, au-delà de la prise de conscience indubitable de certains grands dirigeants politiques européens, comme Friedrich Merz en Allemagne, ou Keir Starmer au Royaume-Uni et Ursula von der Leyen à Bruxelles, ce sont, avant tout, les perspectives de profits à court et moyen termes, liées à la hausse des budgets européens de défense qui se profile avec le sommet de l’OTAN de La Haye, qui engendrent ce basculement.

Et pour cause ! Les dépenses de défense européennes devraient passer de 350 Md€ en 2025 à 500 Md€, voire 600 Md€ en 2030, dont une grande partie sera directement employée pour des investissements industriels, pour reconstruire les capacités et les stocks des armées européennes.

Faute de consolidation, l’industrie européenne de défense ne sera bientôt plus compétitive pour l’Amiral Nicolas Vaujour, chef d’état-major de la Marine nationale

Rien qu’au niveau de l’Union européenne, ce sont 150 Md€ sur quatre ans qui ont été mis sur la table par la Commission européenne, et qui seront injectés directement dans des projets visant à étendre et moderniser la production de munitions, de missiles et de systèmes de défense antiaériens en Europe, l’enveloppe ayant été validée par les ministres des Affaires étrangères cette semaine.

SNA Tourville et FDI lors essais à la mer naval Group
Frégate FDI Amiral Ronarc’h et SNA Tourville.

Est-ce en anticipant les conséquences de ces injections budgétaires, qui devraient intervenir dans l’industrie de défense sur la période 2025-2035, ou en réponse à un constat de longue date, fait notamment par la France ? Quoi qu’il en soit, l’amiral Pierre Vaujour, chef d’état-major de la Marine nationale, a lancé un vibrant appel à la consolidation industrielle européenne, dans le domaine naval militaire, lors d’une interview donnée au site américain DefenseNews.com.

Pour le surfacier français, ayant passé une grande partie de sa carrière à bord des navires de défense aérienne français, le constat est qu’il existe aujourd’hui 14 chantiers navals dans le domaine militaire en Europe, et que, la plupart du temps, ceux-ci se retrouvent en compétition les uns contre les autres, lors des compétitions internationales.

Il rappelle également l’échec de l’initiative Naviris entre Naval Group et l’italien Fincantieri dans les années 2010, reconnaissant que les objectifs de consolidation se heurtent bien souvent à des ambitions nationales, chaque industriel s’estimant en position de répondre à certains besoins, en exigeant que l’autre s’en retire. C’est ainsi que Fincantieri avait mis comme condition, pour le rapprochement avec Naval Group, que l’industriel français se spécialise uniquement dans le domaine des sous-marins, laissant à l’italien l’activité surface, ce qui, bien évidemment, n’était pas du tout du goût du Français.

Au final, Naviris a abouti à la création d’un plus petit dénominateur commun, une coentreprise spécialisée dans le pilotage des programmes franco-italiens navals, comme la modernisation des frégates classe Horizon, et la participation de ces deux pays au programme European Patrol Corvette, bien loin de l’Airbus Naval qui était annoncé.

En dépit de cet échec cinglant, et récent, la fragmentation de l’industrie navale militaire européenne continue de représenter une menace existentielle, pour l’efficacité des investissements européens dans ce domaine, et pour que l’industrie européenne soit en mesure de se battre à armes égales face aux offres internationales. Et la consolidation, dans ce domaine, s’impose donc, pour en préserver la pérennité et l’efficacité.

Corée du Sud, Israël, Turquie, Inde, Chine… : l’offre industrielle de défense explose déjà à l’échelle mondiale

En toute objectivité, il est très difficile aujourd’hui de ne pas abonder dans le sens de l’officier général français. En effet, jusqu’il y a peu, les grands industriels européens, dont Naval Group (France), Fincantieri (Italie), Babcock (Grande-Bretagne), tKMS (Allemagne), Navantia (Espagne), Damen (Pays-Bas) et Kockums (Suède), se taillaient la part du lion des programmes internationaux, alors que l’offre américaine s’était fortement dégradée depuis l’arrêt de la production des frégates O.H. Perry, et que l’industrie navale russe rencontrait d’immenses difficultés technologiques et industrielles, notamment depuis l’arrêt des livraisons des turbines ukrainiennes.

KSS III Dosan Anh Changho
KSS-III classe Dosan Anh Changho du sud-coréen Hanwha ocean

De fait, que ce soit en Europe, en Amérique du Sud, en Asie, en Afrique ou au Proche et Moyen-Orient, 80 % des compétitions internationales dans le domaine des grands navires militaires (corvettes, frégates, LPD/LHD et sous-marins) ont été attribuées à des industriels européens ces 25 dernières années, donnant, à chacun de ces industriels, des parts de marché suffisantes pour assurer leur bon fonctionnement.

On pourrait penser qu’avec la hausse des budgets défense au niveau mondial, le statu quo pourrait s’imposer sur ce modèle qui a su dépasser les difficiles moments des bénéfices de la paix, ayant fortement réduit les investissements européens dans ce domaine. Ce serait cependant une grave erreur.

En effet, dans le même temps, d’autres acteurs internationaux sont apparus, avec des modèles très agressifs, et des offres plus que compétitives, parfois sur la base de transferts de technologies obtenus auprès de ces mêmes industriels européens, soucieux de maximiser leurs profits immédiats.

C’est notamment le cas de la Corée du Sud, avec Hanwha Ocean, adossé au géant Hanwha qui, après la fusion en 2019 de Hyundai Heavy Industries et de Daewoo Shipbuilding & Marine Engineering, contrôle 20 % de toute la construction navale mondiale. Le nouveau groupe vise à réaliser 22 Md$ de chiffre d’affaires d’ici à 2040, sur le seul marché de l’exportation défense, et a mis sur la table 1,5 Md$ en 2023 pour moderniser et étendre ses capacités industrielles afin d’y parvenir.

C’est aussi le cas de la Turquie, qui a lourdement investi ces deux dernières décennies pour se doter d’une industrie navale militaire performante, avec des premiers succès à l’exportation concernant les corvettes classe Ada (Pakistan, Ukraine et Malaisie). Le pays entend à présent proposer ses nouvelles frégates classe Istif, ses destroyers TF-2000, ses LHD Anadolu et ses nouveaux sous-marins sur la scène internationale, s’appuyant sur sa spécificité de pays musulman pour créer des relations privilégiées avec certains partenaires (Pakistan, Malaisie, Indonésie…).

cervette ada
Corvette turque classe Ada

D’autres pays, comme Israël ou l’Inde, affichent également des ambitions dans ce domaine. C’est toutefois l’arrivée des navires chinois, alliant des prix très attractifs, des performances élevées et des délais de livraison courts, qui représente la plus grande menace, à présent, sur les parts de marché européennes dans le domaine naval militaire, ce d’autant que l’industrie navale russe semble, elle aussi, retrouver certaines couleurs, et que les États-Unis semblent avoir l’ambition de revenir sur le marché international, notamment avec les frégates classe Constellation, si tant est qu’elles parviennent à entrer en service…

Dans tous les cas, le marché international naval militaire, dans les années à venir, n’aura plus rien à voir avec la compétition intra-européenne qu’il fut sur les deux précédentes décennies. Et pour faire face aux Hanwha Ocean sud-coréens, aux CSSC chinois ou aux Rostec russes, il faudra une force de frappe bien plus convaincante que ne pourront l’être Damen, Kockums, Navantia et même les leaders européens que sont Fincantieri, Naval Group, tKMS et Babcock..

La bulle d’investissements va-t-elle créer une bulle industrielle Défense européenne dont l’explosion serait inévitable ?

Et le danger pourrait être encore plus pressant, dans les mois et années à venir, pour ces industriels européens. En effet, conséquence de la hausse majeure et rapide des crédits d’équipement des armées, tant sous la pression de la menace russe que de celle imposée par Donald Trump, beaucoup de pays font le même raisonnement que ceux ayant été faits, il y a maintenant vingt ou trente ans, par Séoul et Ankara : quitte à investir plusieurs centaines de millions ou quelques milliards d’euros chaque année dans mes équipements de défense navals, autant que cela profite à mes propres industriels.

Fondamentalement, on peut difficilement reprocher à Varsovie, Bucarest ou encore Athènes de faire ce calcul, qui fut aussi à l’origine de l’émergence de Navantia en Espagne. Pour autant, au-delà de la bulle d’investissements qui se profile, et qui se caractérise par des investissements très élevés sur une période de temps réduite, pour rattraper les besoins opérationnels perdus par trente années de sous-investissements dans ce domaine, que va-t-il advenir de ces capacités industrielles, une fois que les Espadons et Orka polonais auront été construits ?

Frégate Arrowhead 140 Babcock
Modèle Arrowhead 140 de Babcock retenue par la Pologne

La seule issue, sachant que ni Varsovie, ni Athènes, ni Bucarest n’ont des besoins, et des moyens, compatibles avec le lissage de commandes suffisant pour garantir la pérennité de ces acteurs émergents, sera donc de se tourner vers la scène internationale.

Ce qui viendra fragmenter encore davantage l’offre industrielle européenne, et surtout, réduira plus encore, les parts de marché des grands acteurs actuels, ceux-là mêmes qui transfèrent, aujourd’hui, leurs technologies sur un marché qui se sera considérablement réduit, avec l’arrivée des offres chinoises, sud-coréennes, indiennes, brésiliennes et même japonaises.

Dès lors, dans un marché mondial en recomposition rapide et profonde, avec l’émergence de nouveaux acteurs adossés à des groupes industriels surpuissants, seuls deux choix subsistent pour le paysage industriel naval militaire européen : la consolidation européenne, pour venir faire jeu égal avec ces grands acteurs, ou l’érosion industrielle et technologique, en attendant que le temps, les échecs commerciaux et le manque d’investissements signent l’acte de décès d’une grande partie d’entre eux.

Quels seraient les partenaires idéaux pour les grands groupes de l’industrie de défense française ?

C’est certainement ce même constat qui a conduit l’amiral Vaujour à tenter un nouvel appel pour la consolidation industrielle, en Europe, dans le domaine naval militaire. Cependant, au-delà de ce domaine, force est de constater que c’est l’ensemble de l’industrie de défense européenne qui, aujourd’hui, est exposée à cette double menace : celle de puissants acteurs émergents hors d’Europe, d’une part, et celle de la bulle d’investissements européenne et de ses conséquences, de l’autre.

En effet, ces mêmes acteurs sud-coréens, turcs ou chinois, qui menacent à présent la pérennité de Naval Group, de Damen ou de Kockums, menacent tout autant KNDS, Airbus Helicopters, Hensoldt et Dassault Aviation, avec l’arrivée de blindés comme le K2, le K9, l’Altay ou le VT4, d’hélicoptères comme le Z-20 ou le Gökbey, de radars AESA avancés et même d’avions de combat, avec le J-10CE, le KF-31, le Boramae et le Kaan.

K2 Black Panther Pologne
K2 Black Panther sud-coréens livrés aux armées polonaises

En réalité, ces acteurs émergents, mais dotés de grands moyens, sont d’ores et déjà en train de bouleverser le marché mondial de l’armement, bien souvent, au détriment des Européens, mais également des Russes, et dans une moindre mesure, pour l’instant, des Américains, c’est-à-dire les trois grands pôles industriels de défense hérités de la guerre froide.

Les expériences de consolidation industrielle européenne en matière de défense passées, et leurs résultats

Là encore, la consolidation pourrait représenter, de manière évidente, une solution pour renforcer la résilience financière, technologique et industrielle des acteurs européens dans la compétition qui s’annonce.

Certaines consolidations passées ont donné des résultats probants, comme Airbus Helicopters ou AgustaWestland, permettant de passer de quatre à deux acteurs en Europe dans le domaine des hélicoptères, et à l’industrie européenne de s’imposer sur plus de la moitié du marché international dans ce domaine, y compris face aux géants américains et russes.

D’autres initiatives, comme le missilier MBDA et le groupe KNDS franco-allemand, semblent, quant à elles, ne pas être parvenues à dépasser le cadre des contraintes nationales, avec un groupe unifié sur le papier à en-tête, mais, le plus souvent, des activités purement nationales du point de vue industriel.

Enfin, on ne peut pas ignorer les très nombreux échecs qui ont parsemé ce type de projets dans les décennies précédentes, comme la fusion tKMS/Kockums, qui faillit mener à ma disparition du spécialiste des sous-marins suédois ; le rapprochement entre Dassault Aviation et EADS, qui n’aboutit qu’à davantage de défiance entre les deux groupes ; ou l’expérience Naviris, lorsque la montagne accoucha d’une amibe.

Construction missiles sol-air Aster MBDA
Assemblage d’un missile Aster par MBDA.

Sur la base de ces retours d’expérience, quels seraient les partenaires idéaux pour une consolidation efficace, pour les grands groupes européens de défense ? Charité bien ordonnée commençant par soi-même, nous étudierons trois cas concrets, autour de trois grands groupes français, dans le domaine de l’industrie de défense : Dassault Aviation, Naval Group et KNDS France.

Dassault Aviation : le Suédois Saab et le Slovaque Aero pour retrouver un segment moins de 20 tonnes

Au même titre que Krauss-Maffei Wegmann en Allemagne, que Saab en Suède, ou que BAe en Grande-Bretagne, Dassault Aviation jouit d’un statut particulier dans le paysage industriel de défense français. C’est, en effet, le seul groupe capable de tenir tête à l’exécutif lorsque les décisions prises ne vont pas dans le sens des intérêts perçus de l’entreprise.

Pour cela, Dassault s’appuie sur deux atouts, et ils sont de taille. Le premier est sa trésorerie, à ce point confortable, avec plus de 4 000 avions de combat livrés depuis 1960, que le groupe se substitue bien souvent à la trésorerie défaillante du ministère des Armées. Difficile, pour l’Hôtel de Brienne comme pour Matignon ou Bercy, de tordre le bras à quelqu’un à qui vous devez encore plusieurs milliards d’euros…

D’autre part, Dassault Aviation sait qu’il dispose d’une compétence stratégique : celle de concevoir des avions de combat efficaces au combat, et adaptés au budget et aux besoins des forces aériennes françaises. Cerise sur le gâteau, Dassault sait parfaitement que son activité rapporte davantage qu’elle ne coûte au budget de l’État. Enfin, contrairement à d’autres acteurs français, comme KNDS ou Naval Group, Dassault est un groupe privé, l’État ne détenant que 6,35 % des droits de vote dans le groupe, au travers d’Airbus.

De fait, on ne peut rien imposer à Dassault Aviation, ni à Éric Trappier, son PDG. Et si concentration il doit y avoir, encore faut-il qu’elle soit conforme aux aspirations du groupe, et donc à son actionnariat, alors que Groupe Industriel Marcel Dassault détient presque 80 % des droits de vote de l’entreprise.

Dassault Aviation Merignac Rafale
Ligne d’assemblage Rafale de Dassault Aviation à Merignac

Dans ce contexte, comment proposer à Dassault une consolidation attractive ? La seule réponse, ici, est de lui présenter une mariée qui saura le séduire. Plusieurs entreprises en Europe pourraient répondre à ces critères. La première est le Suédois Saab, qui a conçu plusieurs des meilleurs monomoteurs de combat de la guerre froide, avec notamment le JAS-35 Draken, le JAS-37 Viggen et le JAS-39 Gripen.

Longtemps, DA était justement le spécialiste international de cette gamme d’appareils, avec la famille des Mirage. Cependant, avec le programme Rafale, Dassault a eu l’opportunité de monter en gamme, et de s’attaquer aux chasseurs moyens bimoteurs.

En outre, les menaces que faisaient peser, au début des années 2010, les arbitrages de l’exécutif sur la pérennité du Rafale, obligèrent Dassault à condamner la chaîne d’assemblage du Mirage 2000, pour ne pas prêter le flanc à un remplacement de l’appareil par un Mirage 2000 « rafalisé », comme évoqué par Hervé Morin, le bien peu clairvoyant ministre de la Défense de l’époque.

De fait, en se rapprochant de Saab, qui est resté sur ce segment monomoteur avec le Gripen E/F, Dassault pourrait mettre à profit ses compétences dans ce domaine, complémentaires à celles acquises avec le Rafale, sans chevauchement, et pour une efficacité étendue du point de vue commercial, alors que Paris et Stockholm auraient alors intérêt à s’équiper à la fois de chasseurs mono et bimoteurs à hautes performances, au profit de la masse et de la complémentarité des capacités.

En outre, face à l’arrivée des chasseurs chinois, le retour des chasseurs russes, la pression américaine et l’émergence des Kaan et Boramae, qui visent précisément le segment budgétaire du Gripen, Saab risque de voir ses parts de marché se réduire, alors que la Flygvapnet n’a plus la possibilité de faire vivre, à elle seule, une industrie aéronautique militaire.

TAI Kaan premier vol 20 fevrier 2024
avion de combat TAI Kaan turc.

Le même raisonnement s’applique au groupe slovaque Aero, qui a produit la majorité des appareils d’entraînement avancé des forces du Pacte de Varsovie pendant la guerre froide. Aujourd’hui au bord de l’agonie, cet industriel dispose cependant de compétences et d’un marché existant, sur la base des L-39 Albatros encore en service, qui pourraient servir de base au retour de Dassault, épaulé de Saab et Aero, sur ce segment concurrentiel où évoluent déjà les M-346 italiens, les T-50 sud-coréens, les HÜRKUŞ turcs, le JL-10 chinois ou encore le futur T-7A américain développé, d’ailleurs, avec Saab.

En d’autres termes, en se rapprochant de Saab et Aero, DA pourrait réinvestir l’ensemble du segment des avions de combat de moins de 20 tonnes, qu’il a dû quitter avec l’arrêt du Mirage 2000 et du très réussi Alpha Jet.

D’autres opportunités existent, sur le plan purement industriel, comme le Grec HAI, dont l’activité conditionne une grande part des décisions d’Athènes en matière d’équipements de défense, et qui pourrait fort bien servir de vase d’expansion aux besoins d’assemblage de Rafale et Gripen, en fonction de la demande.

Le cas de Naval Group est, pour ainsi dire, à l’opposé de celui de Dassault Aviation. D’abord, parce que l’industriel est majoritairement contrôlé par l’État français, même si l’entreprise a perdu depuis longtemps son statut d’entreprise publique. Le PDG de Naval Group est ainsi directement nommé à l’Hôtel de Brienne, voire à l’Élysée, et non par un conseil d’administration.

Ensuite, parce que si l’entreprise détient, elle aussi, des compétences uniques au sein de l’Union européenne, et du continent européen, en l’occurrence, la conception de sous-marins à propulsion nucléaire et de porte-avions CATOBAR, celles-ci ne sont pas valorisables, ou seulement de façon indirecte, sur la scène export.

Pump-jet SNA TOurville Naval Group
Le SSN Tourville lors de sa construction. Le Pumpjet est baché, pour des questions de confidentialité.

Enfin, parce que Naval Group est le garant de l’efficacité de la flotte de SNLE français, ces navires de seconde frappe qui portent la dissuasion nationale. En ce sens, quels que soient ses succès à l’export, la France devra en garantir la pérennité et l’évolution des compétences.

En dépit de ce statut privilégié, l’entreprise est devenue, au fil des années, un des piliers rémunérateurs des exportations françaises de défense, en particulier depuis le début des années 1990 avec les succès des frégates légères furtives, puis des corvettes Gowind et des FDI pour les navires de surface, et surtout des sous-marins Scorpène et Barracuda, alors même que la Marine nationale avait cessé de mettre en œuvre des sous-marins à propulsion conventionnelle.

Pour autant, et en dépit de son leadership en Europe, avec un chiffre d’affaires défense en 2024 de 4,6 Md€, bien loin devant Fincantieri (2 Md€), Navantia (1,1 Md€) et 2 Md€ pour tKMS, le groupe français ne se repose pas sur sa pérennité publique garantie, et continue d’investir, que ce soit pour se positionner sur des secteurs émergents, comme celui des drones navals et sous-marins, ou pour reprendre des parts de marché, comme avec les grands navires de guerre des mines de la classe City.

Reste que Naval Group devra, lui aussi, faire face à la fragmentation croissante des offres européennes, et à l’arrivée des acteurs émergents, spécialement la Turquie, la Corée du Sud et la Chine, comme évoqué précédemment. Même le Japon, très efficace dans ce domaine, ambitionne à présent d’investir le marché international avec ses sous-marins de classe Sōryū et ses frégates Mogami, deux navires offrant des rapports performances-prix remarquables.

En matière de consolidation, il semble exclu, après l’échec cinglant de Naviris, et de la conception commune des sous-marins Scorpène avec Navantia, de tenter de se rapprocher de ces acteurs, déjà trop importants pour envisager un éventuel rapprochement avec Naval Group. En outre, même si des communiqués ont affirmé le contraire, la coopération de tKMS et de Fincantieri, dans le dossier des sous-marins philippins, montre qu’une dynamique est à l’œuvre ici, précisément pour contrer les Scorpène de Naval Group.

Lancement INS Vagsheer MDL Naval Group
Lancement de l’INS Vagsheer, dernier sous-marin scorpene de la classe Kalvari construit par MDL à ce jour.

Or, eu égard à la ventilation des chiffres d’affaires, un rapprochement tKMS/Fincantieri aurait beaucoup plus de chances d’aboutir, sur la base d’une activité exclusivement sous-marine allemande, et de surface italienne, que ce n’était le cas avec le groupe français. Et l’émergence d’un tel groupe, qui dépasserait alors Naval Group en chiffre d’affaires sur la seule base des commandes nationales allemandes et italiennes, se ferait nécessairement au détriment des parts de marché françaises.

Deux groupes européens pourraient, en revanche, trouver un réel intérêt dans un rapprochement stratégique avec Naval Group. Le premier est le Néerlandais Damen, qui participe déjà à la fabrication des chasseurs de mines classe City, et qui sera impliqué dans la fabrication des sous-marins Orca.

En effet, en dépit de l’efficacité de ses corvettes et frégates légères SIGMA, Damen aura, sans le moindre doute, beaucoup de mal à se positionner dans les années à venir sur le marché international, face à des géants comme Hanwha Ocean, CSSC et même tKMS/Fincantieri. Dans le même temps, les besoins de la Marine néerlandaise sont insuffisants pour maintenir cette activité. C’est donc la survie même de l’industriel qui est en jeu.

Il en va exactement de même pour le spécialiste des sous-marins, le Suédois Kockums. Celui-ci n’a plus enregistré de succès à l’export pour des modèles neufs depuis les Collins australiens, et a même failli disparaître après s’être rapproché de tKMS, ce dernier ayant alors,visiblement, l’intention d’éliminer un concurrent gênant.

Là encore, avec seulement quatre sous-marins en service au sein des forces navales suédoises, il est impossible que Kockums puisse survivre au-delà de la construction des deux S-26 Blekinge, sans activité extérieure, même si la flotte sous-marine suédoise augmentait de 50 ou 100%.

Kockums
sous-marin classe Gôtland du suédois Kockums.

Or, pour Naval Group, ces deux industriels présentent des profils plus « complémentaires » que « compétiteurs », Damen étant plus efficace sur le segment des corvettes et frégates de moins de 3 000 tonnes, alors que la famille des Gowind semble bien avoir atteint son plafond commercial, et Kockums étant efficace sur les sous-marins côtiers de 1 500 tonnes, comme les Götland, là où le Scorpène Evo de 1 800 à 2 000 tonnes est classé océanique, et le Blacksword Barracuda de 3 500 tonnes, grand océanique.

En outre, les emprises industrielles de ces trois acteurs européens, Lorient et Cherbourg pour Naval Group, Gorinchem pour Damen, et Malmö pour Kockums, sont relativement proches, partageant un accès à la zone mer du Nord / Manche, permettant des transferts de portions aisés.

Enfin, ces groupes contrôlent, chacun, des clients propres, outre leurs besoins nationaux, alors que l’un des plus importants problèmes aujourd’hui pour Naval Group est la saturation de son site de Cherbourg, dédié à la construction de sous-marins, avec la fin des livraisons de Suffren, la construction des quatre SNLE 3G et des quatre ORCA néerlandais, et que beaucoup de demandes actuelles ont d’importantes exigences de délais, et que toutes ne peuvent envisager de construction locale, comme l’Indonésie, l’Inde et le Brésil.

Notons, à toutes fins utiles, que la consolidation entre ces trois groupes pourrait permettre à la Suède et aux Pays-Bas de se doter d’une flotte de SNA classe Suffren, en complément de leurs flottes conventionnelles, sur des protocoles bien plus faciles à élaborer, s’agissant d’une unique entreprise…

KNDS France : John Cockerill / Arquus, Hägglunds et Patria pour résister à la fusion KNDS Deutschland/Rheinmetall

Le dernier cas d’étude de cet article est le français KNDS France, ex-Nexter. Comme Naval Group, celui-ci est un groupe industriel sous le contrôle de l’État français. Cependant, il présente une caractéristique, et elle est de taille : il appartient déjà à un groupe européen, dans le cadre d’une consolidation.

Caesar estonie
Canons Caesar des forces armées estoniennes.

En effet, en 2015, Paris et Berlin créèrent le groupe KNDS, une fusion équipotentielle entre l’allemand Krauss-Maffei Wegmann, qui produit notamment les chars Leopard 2 et les VCI Puma, et le français Nexter, avec le Leclerc, le VBCI et la famille des blindés SCORPION. Cette consolidation, éminemment politique, visait à faire émerger, comme c’est souvent le cas, un nouvel « Airbus xx », cette fois dans le domaine des armements terrestres, avec comme pivot le programme MGCS, devant remplacer, alors, les chars Leclerc et Leopard 2 à l’horizon 2035.

Force est de constater, dix ans après, que le succès est en demi-teinte pour cette initiative. En effet, si le groupe KNDS donne le change sur le plan de la communication pour valoriser cette coopération franco-allemande, dans les faits, les deux branches, KNDS France d’un côté, et KNDS Deutschland de l’autre, évoluent dans des tours d’ivoire industrielles et technologiques séparées et très peu poreuses, ne collaborant, dans les faits, qu’autour du programme MGCS.

Ainsi, alors que KNDS France a produit le Caesar, KNDS Deutschland a produit le système d’artillerie mobile sur roues RCH-155, sur des paradigmes différents, certes, mais ne reposant sur aucune technologie française.

De même, le Caesar MkII français n’intègre pas de technologie en provenance de l’autre côté du Rhin. Et il en va de même concernant la modernisation du Leclerc, le Leopard 2A8, le Puma, ou la famille Scorpion. En d’autres termes, si une carte de séjour était en jeu, le mariage KNDS aurait toutes les chances d’être retoqué comme mariage blanc, par un inspecteur de l’immigration.

Dans le même temps, un autre groupe industriel allemand, Rheinmetall, s’est radicalement transformé. Sous l’impulsion de son bouillant PDG, Armin Papperger, qui prit les rênes de l’entreprise en 2012, Rheinmetall est passé du statut de sous-traitant de KMW à celui de concurrent direct, en à peine plus de dix ans, signant de précieux contrats pour la production de KF-41 Lynx en Hongrie, et récupérant le très prometteur contrat de chars et de VCI italiens, au nez et à la barbe de KNDS Deutschland.

Rheinmetall KF41 Lynx
Assemblage du VCI KF41 Lynx en Hongrie.

Et les résultats sont là ! En 2024, Rheinmetall a annoncé un chiffre d’affaires défense de plus de 6 Md€, presque deux fois supérieur aux 3,5 Md€ de KNDS, malgré la consolidation. Et tout indique que l’ambition affichée par Papperger, d’atteindre 30 Md€ de chiffre d’affaires en 2030, pourrait bien être atteinte.

Or, pour Rheinmetall, l’acquisition de Krauss-Maffei Wegmann, alias KNDS Deutschland, est un objectif affiché de longue date. Jusqu’à présent, la famille Bode, qui contrôle le groupe bavarois, avait toujours refusé les propositions de son compatriote de Düsseldorf. Mais l’écart entre les deux groupes se creusant, l’offre faite par Rheinmetall pourrait bien ne plus pouvoir être ignorée, et beaucoup anticipent à présent une prise de contrôle totale et définitive par Rheinmetall.

Bien évidemment, une telle acquisition renverserait profondément les rapports de force et les équilibres au sein de KNDS, et mettrait, au mieux, le côté français en situation de grande faiblesse, et au pire, viendrait menacer la coentreprise. De fait, KNDS France a tout intérêt, à présent, à trouver ses propres partenaires européens, pour rééquilibrer ce rapport de force.

Trois acteurs européens peuvent présenter un intérêt pour l’entreprise française. Le premier n’est autre que son principal partenaire depuis des décennies : l’entreprise Arquus, qui a conçu notamment le célèbre VAB.

Arquus est, à présent, consolidée avec le Belge John Cockerill, réputé pour ses tourelles, et qui collabore activement avec KNDS France dans le cadre du programme CaMo. Le découpage des responsabilités et activités potentielles semble relativement évident, alors que les trois entreprises sont impliquées dans plusieurs programmes communs, visant à harmoniser les moyens des forces armées françaises et belges dans le domaine des blindés.

Production CV90
Assemblage CV90 à Hägglunds.

Le second est le Suédois Hägglunds, à présent BAe Hägglunds, qui produit spécialement le très réussi véhicule de combat d’infanterie chenillé CV90, certainement l’un des meilleurs VCI du moment. L’entreprise a notamment des compétences dans le domaine des blindés chenillés, que le Français n’a plus exercé depuis de nombreuses années.

Enfin, le troisième est le Finlandais Patria. Même si le blindé à roues Patria peut apparaître comme un concurrent direct de la gamme Scorpion, et surtout du VBCI, on ne peut ignorer que celui-ci s’exporte très bien, ce qui n’a jamais été le cas des VBCI français.

Dans un tel modèle, l’acteur français reprendrait un rôle chapeau, avec le développement de la gamme chars de combat / chasseurs de chars, et véhicules de combat de rupture, d’une part, et dans les gammes des véhicules blindés projetables/amphibies, spécialité française depuis de nombreuses décennies, de l’autre, tout en acceptant de laisser le segment intermédiaire à ses partenaires européens, ainsi que dans le domaine de l’artillerie autotractée, le tout, en confiant au partenaire belge la partie tourelle moyenne et légère.

Reste à voir, cependant, si Patria et Hägglunds seraient effectivement attentifs à une offre de consolidation française, sachant que l’un comme l’autre a, certainement, un marché très prometteur face à lui, en Europe, avec l’augmentation des budgets défense, alors qu’en dehors du Caesar, qui fait une carrière effectivement remarquable en Europe, et du programme CaMo, KNDS France peine sur ce marché.

Pour autant, ni Hägglunds, ni Patria, et pas davantage John Cockerill, n’ignorent la menace que représenterait la consolidation Rheinmetall-Krauss-Maffei sur le marché européen et occidental. C’est certainement là que se trouveront les marges de négociation and KNDS France, si tant est que l’initiative soit entreprise.

Consolidation de l’industrie de défense européenne : les indispensables mesures intra-européennes de partage de recettes budgétaires, à mettre en œuvre par Bruxelles

Reste que la consolidation évoquée précédemment ne permettrait de résoudre qu’une partie des menaces qui se dessinent sur l’industrie de défense européenne dans son ensemble. En effet, celle-ci n’apporte pas de réponse satisfaisante concernant la paupérisation industrielle qui résultera de la bulle d’investissements à venir et de la multiplication des acteurs industriels défense, qui en résultera.

Ursula von der leyen présidente de la commission européenne
Ursula von der Leyen

Il est donc indispensable de contrôler l’aspiration, bien naturelle, de l’ensemble des gouvernements, à rendre leurs investissements défense budgétairement et économiquement profitables, en créant une activité industrielle, fût-elle temporaire. En effet, les cycles démocratiques européens étant ce qu’ils sont, il y a peu de chances que ceux qui auront pris la décision d’implanter une emprise industrielle, sans véritable plan de pérennisation à moyen terme, soient encore en responsabilité lorsque l’heure des licenciements et des fermetures arrivera.

Ainsi, on peut se demander ce qu’il adviendra de l’usine flambant neuve construite en Hongrie par Rheinmetall pour produire les KF-41 Lynx, une fois le dernier blindé livré, sachant que, depuis, l’industriel allemand a déjà signé un partenariat stratégique avec l’Italie, pour un site en ayant trois fois la production.

Surtout, entre le moment où les commandes nationales viendront à manquer et le moment de la fermeture définitive, il y a fort à parier que ces industries se démèneront sur la scène internationale pour tenter de grappiller quelques années d’existence, ce qui se fera nécessairement au détriment des acteurs historiques.

De fait, la bulle d’investissement qui se profile en Europe représente non seulement une menace de court à moyen terme sur les activités industrielles européennes dans leur ensemble, en limitant l’activité des historiques, mais elle risque aussi de provoquer la perte de certains de ces industriels historiques, ceux-là mêmes qui, aujourd’hui, portent l’excellence technologique de la BITD européenne.

Compter sur la bonne volonté des dirigeants européens, aux bénéfices de l’autonomie stratégique du continent, serait purement illusoire. On a pu voir, ces quinze dernières années, ce que ce type d’appels et de mises en garde a pu donner comme absence de résultats, autour du F-35, du K2, du M1A2, du K9, du Patriot ou de l’HIMARS.

Rafale F-35 et Typhoon Royal Air Force et Armée de l'air
Rafale,, F-35 et Eurofighter Typhoon.

En revanche, en appeler au sens comptable des dirigeants pourrait bien donner des résultats bien plus probants. Pour cela, il serait nécessaire de créer un mécanisme d’équilibrage européen, inspiré de la TVA intra-européenne, mais qui porterait sur une partie des recettes fiscales et sociales générées par l’exécution d’un contrat industriel d’armement intra-européen.

Ainsi, si l’exécutif d’un pays sait qu’il pourra récupérer 20 % de ses investissements en commandant un équipement auprès d’un pays réalisant un retour budgétaire global de 40 %, il considérera, évidemment, la pertinence de ne pas implanter un site industriel nécessitant des investissements supplémentaires pour cela.

On peut même imaginer qu’une partie de ces transactions d’équilibrage, disons 5 %, soit captée par un organisme européen d’investissement, dont le rôle sera précisément d’accompagner et d’encadrer les implantations industrielles européennes de défense, sans déséquilibrer le paysage et la soutenabilité existants.

Ce type de mécanisme, déjà évoqué sur ce site, relève de prérogatives purement européennes, et devrait donc, en toute logique, être mis en œuvre à ce niveau, à l’initiative de la Commission européenne et/ou du Parlement européen.

Conclusion

Si vous êtes arrivé au bout de cet article fleuve de plus de 6 000 mots, vous méritez des félicitations. Toutefois, on comprend, au travers de cette analyse, que le sujet étudié ici est aussi stratégique qu’il est complexe, et qu’il ne peut donc pas être traité sans une compréhension poussée de l’ensemble des mécanismes et des menaces qui entourent à présent l’avenir de l’industrie de défense européenne.

Mirage 2000-5 Mirage 2000D Rafale B MRTT Armée de l'air
A330 MRTT de l’Armée de l’Air, accompagné d’un Rafale B, d’un Mirage 2000D et d’un Mirage 2000-5.

De toute évidence, c’est pourtant bien souvent sur une approche, si pas bâclée, en tout cas trop limitée, et sur des bases essentiellement politiques, que les programmes de consolidation industrielle européenne de défense ont été construits, ces dernières années.

Parfois, cette consolidation a produit d’excellents résultats, comme dans le cas d’Airbus Helicopters et d’AgustaWestland, pour réduire le nombre d’acteurs sans éliminer la saine concurrence européenne, et pour attaquer le marché international en position de force. On retrouve cette même efficacité dans Airbus DS, pour ce qui concerne les avions de transport, notamment l’A400M, et surtout pour le très réussi A330 MRTT, des appareils qui n’auraient probablement pas pu exister sans coopération européenne.

Parfois, cette consolidation produit des résultats incomplets, comme c’est le cas de MBDA ou de KNDS, des entreprises qui demeurent encore fortement marquées par leurs branches nationales respectives. Parfois, enfin, des entreprises ont entrepris, par elles-mêmes, cette consolidation européenne, comme c’est le cas de Thales — française, quand on est français, britannique lorsqu’on est britannique, et néerlandaise aux Pays-Bas — mais qui fusionne efficacement ses compétences et activités en son sein.

Le plus souvent, cependant, ces initiatives ont abouti à des échecs cinglants, comme ce fut le cas du rapprochement DCNS/Navantia autour du Scorpène, de tKMS et Kockums, ou de Naval Group et Fincantieri.

Il est donc nécessaire de parfaitement comprendre la complémentarité des attentes et des compétences des entreprises avant d’envisager une consolidation européenne. La seule aspiration politique n’offre pas, à elle seule, le cadre suffisant pour en faire un succès.

KNDS Leclerc Evolution Eurosatory 2024
Leclerc Évolution de KNDS présenté au salon Eurosatory (Photo F. Dosreis)

Pourtant, entre les effets prévisibles de la bulle d’investissements qui se profile pour l’industrie de défense européenne, d’un côté, et la transformation rapide et radicale du marché mondial de l’armement, avec l’arrivée d’émergents très puissants venus de Chine, de Corée du Sud et de Turquie, il sera certainement indispensable, pour les Européens, de s’atteler dès à présent à ce dossier de consolidation. Faute de quoi, c’est l’avenir même de la BITD européenne qui pourrait être remis en question, y compris pour les groupes les mieux implantés.

Cependant, si le rôle des politiques ne devrait être qu’incitatif et consultatif pour les questions de consolidation, ces derniers ne devraient certainement pas se cantonner à un rôle de spectateurs. En effet, sans la création d’un mécanisme d’équilibrage intra-européen des recettes sociales et fiscales des contrats industriels de défense entre deux pays européens — l’un client, l’autre producteur — il sera certainement très difficile de convaincre les dirigeants européens de ne pas privilégier leurs recettes budgétaires à court terme, quitte à menacer, à moyen terme, l’ensemble de l’autonomie stratégique du Vieux Continent.

Reste à voir, à présent, comment cet épineux dossier sera mis en œuvre par les autorités nationales et européennes, sachant que seule une action concertée entre industriels, exécutifs nationaux et instances européennes serait en mesure d’atténuer les conséquences des transformations qui se dessinent, et qui ne peuvent plus être évitées.

Rafale et J-10CE, les deux grands gagnants des arbitrages indonésiens ?

La commande, en février 2022, de 42 avions de combat Rafale français par l’Indonésie avait déjà représenté, à ce moment-là, un petit séisme dans les équilibres internationaux du microcosme des avions de combat. En effet, Jakarta privilégia l’offre française, au détriment de ses partenaires traditionnels : la Russie — il est vrai alors sous sanctions — et les États-Unis, qui produisaient déjà d’importants efforts pour imposer le F-16V ou le F-15EX.

Si l’information obtenue par le site Intelligenceonline.fr, selon laquelle les forces aériennes indonésiennes auraient avalisé la commande de 42 J-10CE, est avérée, il s’agirait d’un nouveau séisme, encore plus puissant cette fois.

Qu’il s’agisse d’une conséquence des succès annoncés du chasseur monomoteur de Chengdu lors de l’engagement du 7 mai, notamment en revendiquant une victoire aérienne contre un Rafale indien, ou de négociations antérieures (hypothèse la plus probable) aux combats ayant opposé les forces aériennes pakistanaises et indiennes du 7 au 10 mai 2025, une telle décision marquerait, en effet, un important basculement de la position indonésienne, face à l’évidente redistribution des cartes géostratégiques mondiales, particulièrement sensibles dans le Pacifique.

Dans le même temps, des indiscrétions obtenues par le site LaTribune.fr indiquent que Jakarta pourrait signer une commande complémentaire de Rafale, à l’occasion de la visite du président Macron dans le pays cette semaine, ou de celle du président Subianto en France, le 14 juillet 2025.

Pour quelles raisons l’Indonésie pourrait-elle arbitrer en faveur du J-10CE pour moderniser ses forces aériennes ? Pourquoi la Russie et les États-Unis sortiraient-ils affaiblis d’un tel arbitrage indonésien ? Et que sait-on des négociations entre Jakarta et Paris au sujet de Rafale supplémentaires ?

Comme anticipé, le J-10CE et les avions de combat chinois sont passés à l’offensive commerciale sur le marché aéronautique mondial

Qu’on le veuille ou non, l’avion de combat monomoteur J-10CE du constructeur chinois Chengdu, ainsi que le missile PL-15, ont vu leur statut se transformer radicalement à l’issue de l’engagement du 7 mai 2025, entre les forces aériennes pakistanaises et indiennes.

J-10CE Pakistan
J-10C E Pakistanais au decollage

Ainsi, tout indique à présent qu’au moins un Rafale de l’Indian Air Force aurait été perdu à l’occasion de cet engagement, alors que les forces aériennes pakistanaises ont présenté des éléments convaincants — mais loin d’être incontestables — pour attribuer cette perte au couple formé par le J-10CE chinois et son missile air-air à longue portée, le PL-15.

Et peu importe que, lors des engagements des jours suivants, les J-10CE, JF-17 Block III et F-16 C/D pakistanais aient été dans l’incapacité de repousser les frappes massives de l’IAF, en particulier celles menées par les Rafale armés de missiles SCALP-ER et de bombes propulsées Hammer, sans enregistrer la moindre victoire aérienne supplémentaire — ce qui donne une perception beaucoup plus équilibrée, voire à l’avantage de New Delhi, de ces trois jours de combats.

En effet, l’immense majorité des articles de presse dans le monde, s’est arrêtée à cet engagement initial du 7 mai, et à la victoire aérienne BVR (Beyond Visual Range) d’un J-10CE sur un Rafale indien, obtenue avec un missile PL-15.

Le phénomène, amplifié par de fausses rumeurs probablement instrumentalisées par Pékin ou Islamabad pour nourrir la narration pakistanaise, a abouti à créer une véritable dynamique commerciale autour du chasseur monomoteur chinois, proposé en quelques semaines à peine sur tous les fronts : de l’Amérique du Sud à l’Asie, en passant par l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Asie centrale.

L’Indonésie pourrait commander 42 J-10CE chinois, après les 42 Rafale français

La dernière information en date, à ce sujet, a été diffusée par le site Intelligenceonline.fr, souvent bien informé, mais qui a également été à l’origine d’informations qui se sont avérées soit très exagérées, soit totalement fausses. Il conviendra donc de prendre cette nouvelle révélation avec les précautions de rigueur, sans en faire un fait tant qu’elle n’aura pas été confirmée par des voies officielles.

J-10C APL
J-10C de l’Armée Populaire de Libération, amportant deux PL-10, deux PL-15 et trois bidons

Rappelons, en effet, que pour ce type de sujets, fondés sur des renseignements humains et non documentaires, ceux qui parlent et ceux qui savent sont rarement les mêmes personnes, même au sein d’un même service ou d’une même entreprise.

Cette précaution étant posée, nous admettrons, dans la suite de l’article, comme valide l’information révélée par le site OSINT français, selon laquelle les très influentes forces aériennes indonésiennes auraient donné leur accord pour acquérir 42 J-10CE chinois, dans le cadre de la modernisation de leur flotte de chasse.

Cela ouvrirait la voie pour le président Prabowo Subianto, l’ancien ministre de la Défense qui avait négocié l’acquisition de 42 Rafale français en 2021, afin de signer cette commande qui permettrait de remplacer les F-16 A/B les plus anciens actuellement en service, tout en poursuivant l’effort visant à se doter d’une flotte de chasse de 170 appareils dans la décennie à venir.

Il faut dire que, maintenant qu’il a connu l’épreuve du feu, le J-10C est effectivement un appareil offrant des arguments plutôt convaincants, notamment en matière de rapport performances/prix. Ainsi, celui-ci propose un appareil de combat monomoteur de la classe des 18 tonnes, comme le Mirage 2000-5 (17,5 tonnes) et le F-16 (19 tonnes), mais loin devant le Gripen (14 tonnes) ou le JF-17 (12 tonnes), propulsé par un turboréacteur WS-10B chinois, délivrant une poussée de 9 tonnes à sec et 14,5 tonnes avec postcombustion.

L’appareil est, par ailleurs, équipé d’un radar AESA capable, selon la documentation, de détecter des cibles à plus de 100 nautiques (180 km), d’un viseur de casque, d’un système d’autodéfense moderne et d’un IRST EORD-31 conçu pour la détection et la poursuite d’adversaires aériens à longue distance.

J-10C PL10 PL15
Un photo qui a beaucoup fait parler, avec un J-10C chinois armé de deux missiles PL-10 à courte portée, un PL-12 à moyenne portée et un PL-15 à longue portée

Il peut enfin emporter une vaste panoplie d’armements et de pods sur ses 11 points d’emport, y compris le missile air-air infrarouge à courte portée PL-10, le missile air-air à longue portée PL-15, le missile de croisière KD-88, ou le missile antiradar YJ-91, ainsi que différents modèles de bombes guidées et/ou planantes, à guidage laser, inertiel ou satellite.

En revanche, l’appareil souffre de ses qualités, et s’il est capable d’atteindre une vitesse maximale de Mach 1,8, son rayon d’action de combat n’est que de 300 nautiques, en raison de la consommation spécifique élevée de son turboréacteur, conçu sur la base d’une rétro-ingénierie du réacteur CFM-56 franco-américain, dont la conception remonte aux années 1970.

Pour autant, en dépit de ces limitations — qui ne sont pas sans rappeler celles du MiG-29 russe — le J-10 est un appareil attractif, car performant au combat et, surtout, bien moins onéreux que ses homologues occidentaux. Ainsi, le prix unitaire des J-10CE vendus par Chengdu aux forces aériennes pakistanaises s’établissait autour de 40 millions de dollars, très loin des 70 millions du Gripen E ou des 85 millions du F-16 Block 70, eux aussi équipés d’un radar AESA.

À l’inverse, le J-10 n’entre pas en concurrence avec des appareils plus lourds, comme le Rafale, le F-35, le Super Hornet ou le Su-35S, conçus pour projeter des moyens supérieurs à des distances deux à trois fois plus élevées.

Jakarta désigne les lignes de forces géostratégiques mondiales dans ses acquisitions militaires

Or, pour une majorité de pays disposant d’une flotte de chasse, la priorité est précisément de disposer de capacités de défense aérienne, et éventuellement d’appui et d’interdiction terrestres ou navales, la problématique des frappes à longue distance ne s’imposant qu’à un nombre relativement réduit d’entre eux.

Su-27SKM forces aériennes indonésiennes
Les forces aériennes indonésiennes alignent encore 5 Su-27

C’est notamment le cas de l’Indonésie, qui doit assurer la défense du ciel d’un pays de 1,9 million de km² (France : 551 000 km²), s’étendant sur 5 000 km d’est en ouest, et de 1 700 km du nord au sud, et qui doit donc impérativement disposer d’une flotte de chasse imposante en nombre, pour assurer cette mission.

Dans ces conditions, le choix du J-10CE semble effectivement un choix raisonnable pour Jakarta, nonobstant le fait que la menace la plus pressante, à l’échelle internationale, concernant l’Indonésie, concerne précisément le différend territorial avec la Chine au niveau de la mer de Chine méridionale, au niveau des îles Natuna, et surtout de la ZEE de 2 000 km² de mer qu’elles contrôlent.

De fait, si les autorités indonésiennes se tournent effectivement vers Pékin pour moderniser leur flotte de chasse, cela marquerait un changement majeur de la part de Jakarta, pour une posture beaucoup plus ancrée en Asie, et tournée vers la Chine, et non plus vers l’Occident, comme ces trois dernières décennies, ainsi que vers la Russie, partenaire historique des pays non alignés.

Cela marquerait également l’entrée par la grande porte du chasseur de Chengdu sur le marché mondial des avions de combat. En effet, l’acquisition par Islamabad des chasseurs chinois était jusqu’ici perçue comme un non-choix, le Pakistan étant en tension avec la Russie, qui soutient l’Inde, et avec l’Occident depuis la guerre d’Afghanistan et le soutien apporté par l’ISI (les services secrets pakistanais) aux mouvements talibans et islamistes radicaux.

Le déclassement des avions de combat russes transparaît-il par les négociations en cours, au profit de la Chine ?

L’Indonésie, elle, n’est soumise à aucune sanction de ce type, ni de la part des Américains, ni des Européens, ni des Russes, les trois autres acteurs de ce marché mondial. D’ailleurs, Jakarta a commandé les chasseurs de Dassault à la France, dont la livraison débutera en 2026, et demeure activement courtisée par Lockheed Martin (F-16V) et Boeing (F-15EX), côté américain.

Su-35s forces aériennes russes
En dépit du moratoire sur sanctions CAATSA concernant les armes russes, Jakarta semble ne pas se tourner à nouveau vers des appareils russes comme le Su-35s.

Le cas russe, en revanche, est plus complexe. En effet, en 2019, Jakarta avait annoncé son intention de commander 11 Su-35S auprès de Moscou, pour remplacer ses Su-27 et Su-30 encore en service. Depuis l’époque de Soekarno, le pays s’était systématiquement équipé, de manière partagée, en avions de combat occidentaux — britanniques puis américains — et en appareils soviétiques.

Cependant, à la fin de l’année 2018, Donald Trump obtint le vote de la loi CAATSA, qui prévoit de mettre sous sanctions les pays, entreprises et individus impliqués dans l’acquisition de certains armements auprès de pays désignés comme adversaires des États-Unis, dont faisait partie la Russie.

C’est ainsi que la commande de Su-35S égyptiens, qui devait être livrée au début de la présente décennie, a été annulée par Le Caire, sous pression de Washington et du levier CAATSA. De même, Jakarta enterra progressivement la commande de 11 Su-35S, pour ne pas provoquer l’ire de Washington, alors que les États-Unis faisaient pression pour vendre les F-16V, F/A-18 E/F et F-15EX, mais refusaient obstinément de vendre le F-35A en dehors de leurs alliés proches.

Cela dit, la commande potentielle de J-10CE chinois pour les forces indonésiennes interviendrait à présent que Donald Trump a mis sous moratoire l’application de la législation CAATSA envers la Russie, comme le montre très bien l’exemple des Su-35S et Su-57E algériens, qui n’ont déclenché aucune sanction américaine.

Il est vrai que, contrairement au J-10 chinois, les Su-35S et Su-57 russes n’ont pas spécialement brillé au combat, en l’occurrence en Ukraine, face aux défenses antiaériennes occidentales. En outre, alors qu’ils sont opposés à des avions de combat relativement anciens — Su-27 et MiG-29 soviétiques, ainsi que F-16 et Mirage 2000 — tous conçus dans les années 1970, ils ne sont pas parvenus à obtenir de victoires aériennes significatives, ce qui altère l’aura d’efficacité que ces appareils avaient jusqu’ici.

Su-57E
Rien n’exclut que l’Indonésie puisse s’interesser au Su-57E, meme si l’hypothèse du J-35A/FC-31 apparait plus probable si la commande de 42 J-10 est confirmée

Notons que l’acquisition d’appareils russes par les forces aériennes indonésiennes demeure possible ; on pense notamment au Su-57E, dont les performances semblent adaptées au théâtre du pays.

Cependant, rien n’indique, à ce jour, que de telles négociations aient été engagées — peut-être en raison des difficultés rencontrées par l’industrie aéronautique russe ; peut-être également s’agit-il d’un basculement plus profond de l’Indonésie, qui reflète, à présent, l’effacement russe de l’équation militaire, technologique et économique mondiale, au profit de la Chine.

Les États-Unis, grands perdants de l’arbitrage indonésien ?

Si le statut de la Russie, dans la conception des rapports de force mondiaux par l’Indonésie, reste une question ouverte, l’arbitrage de Jakarta en faveur de chasseurs chinois constituerait, s’il était confirmé, un formidable camouflet pour les États-Unis.

En effet, Washington déploie d’importants efforts, depuis plusieurs années, pour obtenir des autorités du pays une commande d’avions de combat, le F-15EX de Boeing étant le modèle le plus souvent mis en avant sur la scène publique dans ce domaine.

Déjà, l’annonce de la commande de la dernière tranche des chasseurs français, en janvier 2024, au nez et à la barbe du F-15EX, pourtant pressenti pour être le premier nouvel avion de combat commandé par Jakarta, fut un premier message envoyé par l’Indonésie aux États-Unis, après que ceux-ci ont refusé de vendre le F-35 aux forces aériennes indonésiennes, tout en faisant d’immenses efforts pour placer le F-16V ou le F-15EX.

f-15EX US Air force
Washington n’a pas menagé ses efforts pour vendre le F-15EX à l’Indonésie. La commande de 42 J-10CE serait un camouflet puissant pour les Etats-Unis.

La sortie de l’Indonésie du programme KF-21 Boramae fut un second message envoyé par Jakarta, en 2024. On ignore les raisons ayant conduit les autorités indonésiennes à se détourner de Séoul, avec qui elles avaient pourtant conçu et fabriqué le T-50 et les sous-marins de la classe Nagapasa, mais on ne peut ignorer que le chasseur sud-coréen s’appuie sur des technologies américaines, en particulier sur le turboréacteur F414.

Dans ce contexte, la commande de chasseurs chinois représenterait un arbitrage public de l’Indonésie, tournant le dos aux États-Unis, et leur préférant la France pour les avions de combat occidentaux, et la Chine avec le J-10CE — sachant que le JF-31K / J-35A est certainement d’ores et déjà dans les canaux de discussion entre les deux pays.

12 nouveaux Rafale pour l’Indonésie : l’image du Rafale demeure intacte à Jakarta

Et le Rafale français, dans tout cela ? Il se pourrait bien qu’il soit « l’autre gagnant » des arbitrages indonésiens. Déjà, il convient de rejeter la rumeur concernant l’annulation des Rafale indonésiens au profit des J-10 chinois, relayée par certains sites en mal de clics. Il s’agissait, comme on pouvait s’y attendre, d’une fausse information, comme on en a déjà vu, par exemple en août 2024, lorsque ces mêmes sites annonçaient l’annulation du contrat Rafale aux Émirats arabes unis.

Non seulement le contrat portant sur la livraison des 42 avions de combat de Dassault n’est pas remis en cause par Jakarta, mais le pays devrait encore se rapprocher de la France en matière de coopération industrielle de défense, avec l’entrée en vigueur du contrat pour la construction locale de deux sous-marins Scorpène Evo, et une commande de canons Caesar MkII, à l’occasion de la visite du président Macron en Indonésie, cette semaine.

Surtout, selon les informations obtenues en exclusivité par le très crédible Michel Cabirol, du site LaTribune.fr, il semble que cette visite du président français à Jakarta donnerait également lieu à la signature d’une nouvelle commande d’une douzaine de Rafale supplémentaires, ce qui porterait la flotte indonésienne à 54 appareils, à égalité avec l’Égypte, et derrière l’Inde (62 exemplaires) et les Émirats arabes unis (80 exemplaires).

premier Rafale Emirats Arabe Unis
Présentation du premier Rafale F4 destiné aux Emirats Arabes Unis en janvier 2025, 7 mois après l’annonce de l’annulation du contrat par certains sites…

À ce moment-là, les forces aériennes indonésiennes disposeront de davantage de Rafale qu’elles ne comptent aujourd’hui d’avions de combat, avec 33 F-16, 11 Su-30 et 5 Su-27. Complétée par 42 J-10CE, cette flotte serait alors dimensionnée pour beaucoup mieux répondre aux missions qui pourront lui être confiées à l’avenir, sachant qu’on pourra alors anticiper des négociations avec la Chine (J-35A) ou la Russie (Su-57E), voire avec la France (NGF), pour un avion de combat furtif de 5ᵉ ou 6ᵉ génération, dans la prochaine décennie.

Dans tous les cas, et même si les négociations concernant cet avenant à la commande de février 2022 ont certainement été très antérieures à l’engagement du 7 mai, tout porte à croire, contrairement à ce que l’on pouvait redouter, que l’aura d’efficacité de l’avion de combat français n’a pas été atteinte par la perte d’un appareil au combat — même si, à l’inverse, cet engagement aura incontestablement profité à l’image du J-10.

Notons au passage que si cette commande est avalisée, tout indique que les inquiétudes formulées sur ce site, au sujet des conséquences commerciales possibles de cet engagement du 7 mai, sur les exportations du Rafale, étaient exagérées. De toute évidence, la confiance internationale n’a pas été entamée concernant le chasseur de Dassault.

Mieux encore, si la perte du Rafale indien n’a pas été ignorée des autorités indonésiennes, on peut alors penser que l’efficacité dont a fait preuve l’appareil sur l’ensemble de la campagne, et en particulier lors des frappes contre les bases aériennes et les sites antiaériens pakistanais, aura largement compensé cet épisode.

Il est vrai que, dans le même temps, des rumeurs venues d’Inde et de différents canaux semblent, elles aussi, indiquer que l’IAF pourrait à nouveau se tourner vers le chasseur de Dassault, soit dans le cadre du contrat MMRCA, pour la construction locale de 114 appareils, soit dans le cadre d’un nouveau contrat interétatique.

Conclusion

On le voit, si l’information publiée par Intelligenceonline.fr au sujet de la commande à venir de 42 J-10CE par Jakarta doit être prise avec d’importantes précautions, si elle était avérée, elle constituerait la concrétisation de nombreux facteurs dynamiques à l’œuvre dans le monde depuis plusieurs mois, voire plusieurs années.

J-10C
L’acquisition de 42 J-10CE par l’Indonésie représenterait l’entrée officielle des constructeturs chinois sur la marché mondial des avions de combat modernes.

Pour la Chine, il s’agirait de la consécration de ses efforts pour rattraper les Occidentaux sur le marché des avions de combat modernes, après la percée médiatique du J-10CE et du missile PL-15, à la suite de l’engagement du 7 mai 2025, alors que l’appareil n’avait été commandé, jusqu’ici, sur la scène internationale, que par un pays sous sanctions (le Pakistan), n’ayant guère d’autres options dans ce domaine.

Pour la Russie, ce serait un désaveu en suspens, sachant que Jakarta avait toujours aligné des avions de combat soviétiques puis russes depuis l’indépendance en 1945 — d’autant que tout indique à présent que la menace des sanctions américaines CAATSA sur les avions de combat russes est sous moratoire depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche.

Le camouflet serait en revanche évident pour les États-Unis, qui verraient, pour la seconde fois en deux ans, Jakarta préférer un avion de combat non américain, après les 42 Rafale commandés en février 2022, en dépit des efforts produits par Boeing pour placer son F-15EX. Peut-être l’Indonésie fait-elle payer à Washington son refus de lui vendre des F-35A, au prétexte que ses forces aériennes ne seraient pas prêtes pour un appareil de ce niveau…

Enfin, et pour ainsi dire, paradoxalement, il se pourrait bien que l’autre grand vainqueur des arbitrages indonésiens pour moderniser sa flotte de chasse soit le Rafale français, alors qu’il semblerait qu’une commande pour une douzaine (huit à seize selon les sources) de chasseurs français supplémentaires puisse être signée par le président Subianto à l’occasion de la visite du président français à Jakarta — à moins que celle-ci n’ait lieu lors de la visite en France du président indonésien, à l’occasion des célébrations du 14 juillet 2025.

Dans tous les cas, les arbitrages qui seront faits par Jakarta dans les jours, semaines et mois à venir, dans le cadre de la modernisation de ses forces aériennes, pourraient bien représenter l’évolution des lignes de force à l’œuvre à l’échelle mondiale, pour une puissance moyenne en pleine ascension, face à la montée en puissance chinoise, à la radicalisation américaine, à l’effacement progressif de l’influence russe, et à la résistance européenne.

SSN-AUKUS : L’Australie va-t-elle construire des Virginia pour sortir de l’impasse de 2034 ?

Il existe, en France, une certaine délectation lorsqu’il s’agit d’observer le programme SSN-AUKUS, qui doit permettre de doter la Royal Australian Navy de sous-marins nucléaires d’attaque américains et britanniques, s’enfoncer progressivement dans une ornière qui semble inexpugnable, eu égard à la manière dont Scott Morrison, le Premier ministre australien, avait mené ses négociations secrètes avec Boris Johnson et Joe Biden, sans jamais en informer Paris, avec qui l’Australie avait une relation contractuelle stratégique.

En effet, le vieillissement des sous-marins australiens de la classe Collins, plus avancé qu’envisagé, les difficultés rencontrées par l’industrie navale américaine pour augmenter ses cadences de production au niveau requis pour autoriser la vente de Virginia à l’Australie, et la hausse ininterrompue des coûts prévisionnels de ce programme, apparaissent, pour un regard français, comme autant de retours de karma pour la Marine australienne, nonobstant le fait que l’Australie et sa marine demeurent des partenaires stratégiques de la France, notamment pour la protection et la sécurité de la Nouvelle-Calédonie.

Jusqu’à présent, rien ne semblait pouvoir éviter la catastrophe qui se profile pour la Royal Australian Navy, lorsqu’elle devra retirer du service ses sous-marins classe Collins, et que l’US Navy ne sera pas en mesure de lui céder les SNA classe Virginia promis, en 2034, faute d’une production suffisante pour les remplacer, amenant plusieurs spécialistes du sujet à envisager différents scénarios plus ou moins applicables ou satisfaisants.

Est-ce par erreur, par accident ou à dessein ? Quoi qu’il en soit, l’hypothèse émise par un sénateur américain, Mark Kelly, de faire assembler directement des Virginia par l’industrie navale australienne, pourrait bien représenter la seule porte de sortie envisageable pour Canberra, dans ce domaine, même si les défis et contraintes, pour lui donner corps, seraient loin d’être négligeables…

L’impasse du programme SSN-AUKUS devient de plus en plus évidente aujourd’hui

Observer, aujourd’hui, l’évolution du programme SSN-AUKUS, qui rassemble l’Australie, les États-Unis et la Grande-Bretagne, pour équiper le premier d’une flotte de sous-marins nucléaires d’attaque, et pour accompagner le dernier dans la conception du successeur des SNA classe Astute, s’apparente de plus en plus, au fil du temps, au fait de regarder un accident inévitable arriver au ralenti.

SSN-AUKUS Johnson Morrison Biden
Boris Johnson, Scott Morrison et Joe Biden, les trois architectes du programme AUKUS

Lancé en 2021, après avoir annulé le programme de 12 sous-marins à propulsion conventionnelle Swordfish Barracuda du Français Naval Group, l’alliance tripartite AUKUS entre ces trois pays, a toujours été intimement liée au programme SSN-AUKUS. Dans l’esprit de Scott Morrison, le Premier ministre australien, ainsi que de Joe Biden, le président américain, et de Boris Johnson, le Premier ministre britannique, il s’agissait, en effet, autant de créer les fondements d’une nouvelle alliance dans le Pacifique, face à la Chine, que de permettre à la Royal Australian Navy de franchir le seuil technologique et capacitaire décisif des sous-marins nucléaires d’attaque.

Si, initialement, le programme était estimé, par Canberra, à 240 Md$ AU, sur l’ensemble de la durée de vie des 3 SSN classe Virginia devant être acquis d’occasion autour de 2035, auprès de l’US Navy, des 3 SSN-AUKUS, la nouvelle classe de sous-marins nucléaires d’attaque co-développée pour succéder aux Astute britanniques à partir de 2040, et de 2 SSN-AUKUS ou Virginia neufs, en fonction des contraintes industrielles et de calendrier, le programme a rapidement vu ses coûts prévisionnels croître, pour atteindre, à présent, 340 Md$.

Pour autant, ce n’est pas la hausse du budget devant être supporté par l’Australie, qui représente néanmoins l’équivalent de l’ensemble des coûts d’acquisitions militaires annuels actuels, par ses armées, sur une période de 20 ans, qui engendre le plus d’inquiétudes sur l’ile-continent.

En effet, dès 2022, les difficultés rencontrées par l’industrie navale américaine, qui peine à livrer plus d’un SNA par an, et l’évolution des besoins de l’US Navy pour remplacer et étendre sa flotte de SNA, qui doit passer de 42 à 60 navires d’ici à 2050, firent naître des préoccupations croissantes concernant la livraison, promise par Joe Biden à l’Australie, de Virginia d’occasion, prélevés sur l’inventaire de l’US Navy, en 2034, 2035 et 2036.

SSn Virginia construction
L’industrie navale américaine semble dans l’incapcité de retrouver les cadences de production des sous-marins nucléaires d’attaque classe Virginia d’avant-covid, ce qui représente une menace très sérieuse pour le programme SSN-AUKUS.

Pour l’US Navy et surtout, pour les sénateurs et représentants américains, cette livraison ne pourra être autorisée, en effet, que si la production annuelle de SNA atteint 2,33 navires par an, à ce moment-là, de sorte à absorber la perte des 3 navires en 3 ans, peut-être même davantage, si l’attente australienne passait à 5, plutôt que 3, navires américains. Ce d’autant que, dans le même temps, l’industrie américaine va devoir livrer les 12 SNLE de classe Columbia, à raison d’un par an, à partir de 2031, pour remplacer les SNLE classe Ohio actuellement en service, qui porte la composante sous-marine de la dissuasion américaine.

Côté australien, ce fut l’état des sous-marins classe Collins de la Royal Australian Navy qui engendra des inquiétudes croissantes à partir de ce moment, les six navires australiens de conception suédoise montrant des signes évidents de vieillissement prématuré, faisant peser un sérieux doute sur le maintien d’une flotte de sous-marins australiens suffisante jusqu’en 2034 et l’arrivée du premier Virginia.

Des alternatives très peu satisfaisantes pour la Marine Australienne

De fait, ces douze derniers mois, les messages d’alerte quant à l’applicabilité du programme SSN-AUKUS, spécialement pour l’Australie, n’ont cessé d’émerger, qu’il s’agisse d’analyses indépendantes, d’audits d’organes parlementaires américains ou britanniques, et même de prises de position d’anciens amiraux australiens.

Souvent divergentes dans leurs approches et leurs conclusions, ces différentes analyses partageaient cependant toutes un même constat : en l’état de la planification aux États-Unis, ainsi que des besoins de la Marine australienne, il sera très difficile, pour ne pas dire impossible, à l’US Navy de livrer les 3 Virginia promis par Washington de 2034 à 2036, et à l’Australie de prolonger ses Collins au-delà de cette échéance.

Sous-marins classe Collins Royal Australian Navy
Les 6 sous-marins classe Collins de la Marine australienne, auront déjà beaucoup de mal pour tenir jusqu’en 2036, date à laquelle le troisième SNA classe Virginia américain devrait être livré.

En d’autres termes, se dessine à présent le risque, pour l’Australie, de se voir privée de sa flotte sous-marine pour une période pouvant s’étaler sur 6 à 10 ans, le temps que les premiers SSN-AUKUS soient livrés et opérationnels au sein de la Royal Australian Navy. Cette rupture capacitaire interviendrait, par ailleurs, lors d’un pic de tensions dans le Pacifique, entre les États-Unis et des alliés régionaux, d’une part, et la Chine de l’autre.

Si le constat fait par ces analyses est le même, les recommandations qui en découlent, elles, sont souvent très différentes. Ainsi, pour le CBO, l’organisme d’audit budgétaire du Congrès américain, la solution la plus efficace, dans ce dossier, serait que l’Australie délègue à l’US Navy la responsabilité capacitaire sous-marine dans le Pacifique, et flèche les investissements prévus sur SSN-AUKUS vers des capacités complémentaires, comme des avions de combat supplémentaires, des missiles à longue portée et des bombardiers B-21 Raider.

Si cette solution est incontestablement avantageuse pour les États-Unis, qui, dans le même temps, conserveraient leurs SSN, vendraient plusieurs dizaines de Md$ US d’équipements militaires à Canberra, et mettraient l’Australie en situation de dépendance stratégique, il en irait, bien évidemment, à l’opposé pour cette dernière, qui serait alors pieds et poings liés face aux États-Unis, et particulièrement exposée face à la menace sous-marine chinoise.

À l’autre bout du spectre, sur la base du même constat, l’amiral australien Peter Briggs appelle, depuis plusieurs mois, à se tourner à nouveau vers la France, pour acquérir et construire des SNA classe Suffren, jugés bien plus adaptés aux besoins de la Royal Australian Navy, bien moins onéreux, et beaucoup moins risqués, industriellement parlant, que les Virginia américains.

Maintenance SSn classe Los Angeles
Plusieurs études affirment qu’en cas de conflit avec la Chine, les chantiers navals américains seraient très rapidement saturés, là ou la chine dispose d’un outil industriel global, dans ce domaine, 200 fois plus étendu.

Pour la Maison-Blanche, enfin, la solution vient de l’investissement dans l’industrie navale américaine. Ainsi, le budget 2026 du Pentagone, actuellement en préparation, prévoit une enveloppe de 33,7 Md$ pour moderniser, étendre et renforcer la construction navale américaine, avec, à la clé, des défis immenses à relever, comme le recrutement et la formation de près de 200 000 personnes supplémentaires.

On ignore cependant aujourd’hui si ces investissements apporteront les plus-values attendues par l’exécutif américain, alors que, dans le même temps, Donald Trump entend également accroître le format et les ambitions de l’US Navy, de sorte que le problème entourant SSN-AUKUS pourrait bien demeurer identique.

Construire des SNA classe Virginia en Australie, une solution évoquée par le sénateur Mark Kelly de l’Arizona

Pour de nombreux Australiens, notamment les plus impliqués dans SSN-AUKUS, il n’est évidemment pas question que cette alliance et ce programme, destinés précisément à faire franchir un pas technologique décisif à la Royal Australian Navy dans le domaine des capacités sous-marines, finissent par aboutir à l’élimination de la composante sous-marine de la Marine australienne.

De même, personne n’estime crédible l’hypothèse, pour Canberra, de revenir vers Paris et ses Suffren, après l’épisode de l’annulation du contrat SEA 1000, et surtout, après la campagne menée dans la presse et les réseaux sociaux du pays, de 2019 à 2021, précisément pour anéantir la réputation de Naval Group au sein de l’opinion australienne, et ainsi faciliter l’annulation brutale et unilatérale du contrat, en dépit des pénalités importantes engendrées.

Il n’y a rien de surprenant, alors, à ce que les réactions, en Australie, soient enthousiastes, lorsque deux sénateurs américains ont évoqué, en séance publique, la possibilité de construire des Virginia en Australie.

Suffren assemblage
Si l’idée d’acquerir des Suffren par la Marine australienne peut sembler séduisante vue de France, elle apparait certainement inapplicable en Australie, après l’intense campagne de dénigrement dont Naval Group a fait l’objet de 2019 à 2021.

Ces déclarations ont été faites par le sénateur démocrate de l’Arizona Mark Kelly, lors d’un échange avec le sénateur républicain de l’Indiana, Todd Young, à l’occasion d’une discussion publique organisée par l’Hudson Institute, le 30 avril, au sujet de la reconstruction de l’industrie navale américaine.

Le sénateur Kelly, par ailleurs ancien astronaute et pilote de l’aéronavale américaine, a, en effet, prononcé la phrase suivante : « En ce moment, nous avons des officiers de marine australiens sur des sous-marins de classe Virginia en patrouille, apprenant à faire fonctionner un sous-marin nucléaire. Ils sont passés par la Nu Power School, puis l’Australie sera prête, à un moment donné, dans le futur, à construire des sous-marins d’attaque de classe Virginia, ce qui est essentiel pour le combat dans le Pacifique occidental. »

Et d’ajouter, à ce sujet : « C’est un domaine où, je dirais, plus que toute autre chose, nous maintenons toujours un avantage significatif sur les Chinois, nous devons donc en profiter. Nous devons l’étendre. Mais c’est, je pense, un bon exemple de la marche avec un partenaire, mais cela peut également être vrai avec d’autres alliés. »

Aucune autre déclaration, que ce soit de la part du sénateur Mark Kelly, par ailleurs membre de la commission du Renseignement, et non de la commission Défense, ni par d’autres voix officielles américaines, n’est cependant allée en ce sens, depuis.

Pourtant, il n’en fallut pas davantage pour amener l’idée à se répandre, spécialement en Australie, comme au sein du AUKUS Forum, formé par l’ex-ministre de la Défense australien Joel Fitzgibbon (2007-2009) et l’ex-ministre de l’Innovation (2017) et ambassadeur australien aux États-Unis (2020-2023), Arthur Sinodinos AO.

Une approche attractive, mais encore très loin de pouvoir être mise en œuvre

Et ce n’est guère surprenant. En effet, cette approche permettrait à l’Australie de reprendre en main, en quelque sorte, son propre destin dans ce domaine, en particulier en commençant, sur des délais relativement courts, à assembler ses propres SNA classe Virginia, pour une entrée en service autour de 2035.

SSN Virginia Class
Pour mettre en oeuvre l’hypothèse émise par le sénateur Kelly, il faudrait que l’ensemble des aspects contractuels et indsutriels soit réglés avant la mi 2028, de sorte à pouvoir poser la quille du premier navire avant la fin de l’année, pour esperer avoir un premier Virginia australien opérationnel en 2034.

Au-delà des aspects purement budgétaires et économiques, avec des milliers d’emplois directs et plusieurs dizaines de milliers d’emplois indirects et induits à la clé, une telle solution assouplirait sensiblement l’ensemble de la problématique SSN-AUKUS, en permettant, par exemple, de « rendre à l’US Navy » les Virginia d’occasion transmis à la Royal Australian Navy en 2034, 2035 et 2036, ce qui résoudrait, par ailleurs, la problématique du décalage des remplacements, entre ses Virginia d’occasion, entrés en service de 2025 à 2030, d’un côté, et des SSN-AUKUS britanniques livrés de 2040 à 2045, de l’autre, lorsque viendra le temps de leur remplacement.

En outre, eu égard aux besoins de nouveaux navires de l’US Navy, et des besoins de maintenance de ses Virginia, une fois sa flotte de Los Angeles retirée du service, l’infrastructure industrielle déployée, ainsi que les compétences acquises, en Australie, pourraient représenter un intérêt stratégique pour maintenir une partie de la flotte de SNA du Pacifique, sans saturer les chantiers navals américains.

On peut, d’ailleurs, s’interroger sur la pertinence, pour l’Australie, dans une telle hypothèse, de continuer à investir dans la conception des SSN-AUKUS britanniques, et surtout, de mettre en œuvre une flotte composée de deux modèles de SNA, pour une marine et une industrie navale n’ayant jusque-là aucune expérience dans ce domaine, et une flotte compacte de huit navires seulement.

Si tant est qu’une telle hypothèse puisse être envisagée, elle ne serait pas très éloignée de la proposition de Peter Briggs, concernant les Suffren français construits en Australie, et ses nombreux avantages, sans toutefois devoir se tourner à nouveau vers la France et Naval Group, ce qui serait très difficilement justifiable auprès de l’opinion australienne, et des partenaires américains et britanniques.

Les coûts pourraient être astronomiques, aux dépens des autres armées australiennes

Cependant, pour donner corps à cette hypothèse, l’Australie devra, auparavant, relever deux défis, et non des moindres. D’abord, elle devra réagir vite, et même très vite, pour déployer des infrastructures industrielles avancées sur des délais très courts, sachant qu’aujourd’hui, il s’écoule 65 à 72 mois pour construire un Virginia par l’industrie américaine, qui en a déjà produit 24.

F-35A australie
Sauf à augmenter considerablement le budget des armées australiennes, le programme SSN-AUKUS va consommer, à lui seule, presque l’intégralité des crédits d’équipement des 3 armées du pays, de 2027 à 2044.

En d’autres termes, pour respecter l’échéance 2034, il faudrait que la quille du premier Virginia australien, construit en Australie, soit posée courant 2028, des délais extraordinairement courts, sachant la difficulté technologique, mais également les enjeux contractuels à dépasser avec les États-Unis et son industrie navale.

Ensuite, parce que les Virginia sont des navires onéreux, et même très onéreux. Ainsi, les prix actuellement planifiés par l’US Navy, pour l’acquisition des Virginia Block VI, dépassent les 4,5 Md$, contre 2,3 Md$ pour un Astute britannique, et 1,5 Md$ pour un Suffren français. À ces coûts de construction, il sera nécessaire d’ajouter les investissements industriels pour pouvoir assembler et entretenir ces navires, ce qui se chiffrera aisément en dizaines de milliards de dollars US.

Au total, si la planification australienne prévoit un coût de 340 Md$ AU pour le programme SSN-AUKUS actuel, avec des sous-marins britanniques traditionnellement deux fois moins onéreux que leurs homologues américains, on peut aisément anticiper qu’une solution « tout Virginia » dépasserait largement les 400 Md$ AU, et pourrait même se rapprocher des 500 Md$ AU.

Or, les coûts actuels de SSN-AUKUS sont déjà à ce point élevés qu’ils consommeront la presque totalité des crédits d’équipement des armées australiennes, sans augmentation massive des investissements de défense du pays.

Dès lors, pour absorber une telle solution, il serait certainement indispensable aux autorités australiennes d’augmenter leur effort de défense à 4 %, contre 3 % visé aujourd’hui, simplement pour ne pas priver les forces aériennes, les forces terrestres et le reste de la flotte australiennes des budgets nécessaires à leur modernisation.

Conclusion

On le voit, en dépit des réserves que l’on se doit de prendre au sujet de cette hypothèse, émise dans un cadre bien particulier, par un sénateur d’un État bien peu naval, l’Arizona, celle-ci pourrait effectivement permettre au programme SSN-AUKUS de sortir de l’ornière dans laquelle il se trouve aujourd’hui, faisant peser des risques de plus en plus pressants sur la pérennité de la flotte sous-marine australienne.

Construire des SNA classe Virginia en Australie aurait, en effet, de nombreux atouts à faire valoir, y compris pour les États-Unis et l’US Navy, alors que tout indique que la production de SNA chinois pourrait sensiblement augmenter dans les mois et années à venir, en quantité comme en qualité.

Type 09IIIb
l’indsutrie chinoise semble à rpésent prete à produire des sous-marins nucléaires d’attaque Type 09IIIb (ici en photo satellite) puis Type 09V, à un rythme beaucoup plus soutenu que jusqu’ici.

Cette solution permettrait également à l’US Navy de disposer d’un point d’appui industriel complet supplémentaire pour maintenir, voire réparer ou moderniser, ses propres Virginia, alors que plusieurs études pointent la saturation à venir des infrastructures navales américaines en cas de conflit avec la Chine.

Pour autant, au-delà du manque de matérialité entourant les déclarations du sénateur Kelly, mettre en œuvre une telle solution serait un très important défi, surtout s’il s’agit, pour Canberra, de construire les navires qui doivent remplacer les Collins à partir de 2034, avec des délais industriels non compressibles, ne laissant qu’une très faible marge de manœuvre pour passer toute la phase contractuelle, le déploiement des infrastructures et la formation des personnels.

Par ailleurs, si une telle approche autoriserait la rationalisation de la flotte à venir de SNA de la Royal Australian Navy, en permettant de s’équiper uniquement de classe Virginia (ndlr : et au passage, en rendant à la Grande-Bretagne, à l’origine de l’annulation du contrat SEA 1000, la monnaie de sa pièce…), elle s’accompagnerait aussi, très probablement, d’une nouvelle hausse sensible de l’enveloppe globale du programme, en raison des coûts très élevés des sous-marins américains, face aux navires britanniques (x2).

Pour soutenir un tel programme, l’Australie devrait alors accroître son effort de défense bien au-delà des 3 % du PIB actuellement visés, probablement jusqu’à 3,5 ou 4 % du PIB. Cependant, il ne fait guère de doute que la sécurité du pays, et ses capacités d’autodéfense, en seraient largement améliorées sur la période critique 2035-2045.

Reste à voir, maintenant, si l’hypothèse sera effectivement travaillée par les autorités australiennes et américaines, avec la célérité imposée par le calendrier sous contraintes, ou si Canberra, Washington et Londres continueront à subir plutôt qu’à agir, dans l’attente que le mur soit trop près pour être évité…