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Quelles stratégies pour la défense française, face à la déferlante allemande à venir en 2030 ?

Alors que le sommet de l’OTAN de La Haye se rapproche, l’avenir de la Défense française demeure encore particulièrement flou. Ainsi, là où Berlin multiplie les annonces afin d’anticiper les transformations radicales à venir pour ses armées et son industrie de défense, en application de la hausse des dépenses de défense qui seront avalisées par ce sommet, Paris, de son côté, reste, à son habitude, très discret à ce sujet.

De fait, aujourd’hui, la posture française, à un mois de ce sommet historique pour l’avenir de la sécurité en Europe, demeure officiellement identique à ce qu’elle était il y a un an, tout au moins dans l’attente de la publication de la Révision 2025 de la Revue stratégique 2022, et des conséquences budgétaires et programmatiques qu’elle engendrera.

Dès lors, il est possible de se montrer inquiet et anxieux face au mutisme des autorités françaises, lorsque Berlin multiplie les annonces visant à faire de la Bundeswehr la première armée conventionnelle en Europe, de l’industrie de défense allemande un substitut potentiel à l’industrie américaine, y compris en se dotant d’un mécanisme proche du FMS, et de l’Allemagne, comme pivot stratégique de cette défense européenne.

Pourtant, nonobstant les décisions et arbitrages qui seront pris par l’exécutif français dans les semaines à venir à ce sujet, la France, ses armées et son industrie de défense disposent, elles aussi, d’atouts exclusifs pour contenir cette déferlante allemande qui se dessine en Europe, et pour garantir la pérennité et la sécurité de son outil de défense, au-delà de la recomposition globale qui se profile.

Le budget des armées françaises devrait atteindre 100 Md€ en 2030, si la France respecte l’objectif d’effort de défense de 3,5% PIB

Le postulat qui détermine l’évolution des armées, de l’industrie de défense et des ambitions allemandes de prendre le leadership en Europe sur les questions de défense et de sécurité collective repose sur la quasi-certitude, à présent, que les membres de l’OTAN entérineront un accord visant à augmenter, pour chacun d’eux, leur effort de défense jusqu’à un plancher de 3,5 % du PIB, en 2030, conformément aux exigences de Donald Trump pour maintenir la protection stratégique américaine sur l’Europe.

SNA Tourville et FDI lors essais à la mer naval Group

Avec un PIB de 4 300 Md€ aujourd’hui, l’Allemagne consacrera donc 160 Md€/an à la Bundeswehr en 2030, en devenant le troisième pays au classement mondial des investissements de défense.

Ce faisant, le budget de la Bundeswehr sera presque multiplié par 2,5 par rapport aux 63 Md€ de 2025, lui offrant d’immenses capacités d’investissement et de recrutement pour, effectivement, viser la position de leader en Europe dans le domaine des forces conventionnelles dédiées au théâtre européen.

En outre, cette hausse budgétaire permettra d’accroître, là encore de façon considérable, les investissements fédéraux dans l’industrie de défense allemande, pour la propulser, elle aussi, en position de leadership sur le Vieux Continent.

Les récentes déclarations de Boris Pistorius, le ministre de la Défense, et de Friedrich Merz, le nouveau chancelier allemand, indiquent que l’Allemagne se prépare, à présent, à remplacer en grande partie les armées américaines (qui devraient fortement diminuer en nombre) dans le schéma de défense européen, et que son industrie de défense s’apprête, elle aussi, à profiter de cette réorganisation globale.

Considérant les moyens budgétaires et industriels du pays, ainsi que sa position centrale sur le continent, on peut donc raisonnablement craindre que la dynamique lancée outre-Rhin vienne en grande partie effacer le rôle de la France, de ses armées et de son industrie de défense en Europe, ce qui pourrait même, à terme, représenter une menace pour la pérennité de cette industrie, aujourd’hui sur la seconde marche du podium mondial des exportateurs d’armement.

Ce serait cependant ignorer les atouts, eux aussi exclusifs, dont dispose la France, ses armées et son industrie de défense dans ces domaines, ainsi que l’obligation qui sera également faite à la France, lors du sommet de La Haye, de porter son effort de défense à 3,5 % de son PIB, soit autour de 100 Md€, en 2030. Or, comme nous le verrons, 100 Md€/an pour les armées françaises ne sont guère éloignés, en termes d’effets militaires et industriels, des 160 Md€/an de la Bundeswehr…

La question de la soutenabilité budgétaire de l’augmentation de l’effort de défense, souvent mal posée en France

Avant toute chose, il est indispensable, une nouvelle fois, d’aborder la question de la soutenabilité, pour les finances publiques françaises, d’une hausse aussi importante, représentant 45 à 50 Md€ supplémentaires par an d’ici à 2030, soit 1,5 % du PIB.

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En effet, alors que la France semble dans l’incapacité de réduire son déficit public sous la barre des 5 % du PIB aujourd’hui, on imagine mal comment il serait possible de dépenser 1,5 % de PIB en plus, dans cinq ans, pour ses armées, accords ou pas, à La Haye.

Pour autant, posée de cette manière, la question est extrêmement délétère, car les investissements de défense ne font pas que coûter aux finances publiques, ils génèrent également de très importantes recettes, sociales et fiscales, qui, précisément, en accroissent la soutenabilité.

Comme nous l’avions démontré, il y a de cela quelques semaines, dans l’article Effort de Défense 2030 : à trop regarder les dépenses, la France en oublie les recettes, l’investissement de défense, en France, est un des investissements publics les plus efficaces, tant en matière de création d’emplois que de recettes budgétaires et sociales.

Les raisons de cette efficacité hors norme, en France vis-à-vis des autres investissements publics, comme en Europe vis-à-vis des autres investissements de défense nationaux, reposent sur plusieurs paramètres : des niveaux de prélèvements sociaux et fiscaux très élevés, une industrie de défense française très peu exposée aux importations, des armées françaises qui se tournent très majoritairement vers des équipements nationaux, et les succès à l’exportation de cette industrie.

Ainsi, en mettant bout à bout l’ensemble de ces paramètres, en articulant efficacement les investissements industriels et RH des armées, et en privilégiant les programmes industriels ayant le plus fort potentiel à l’export, il est possible de diminuer considérablement le coût effectif, sur les finances publiques, d’une hausse du budget des armées, de sorte que, pour 1,5 % de PIB supplémentaires investis, le coût résiduel pour les finances publiques françaises pourrait n’être que de 0,3 % ou 0,4 % du PIB, voire moins.

Rafale grèce
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Dans le même temps, les indicateurs macroéconomiques et industriels français seraient sensiblement améliorés, notamment avec la création de plus de 300 000 emplois industriels, et la baisse, là aussi sensible, des déficits sociaux, envoyant des signaux positifs aux marchés, avec, à terme, une amélioration des taux d’emprunt, et donc du poids de la dette sur les finances publiques.

Dès lors, pour peu que le sujet soit effectivement considéré dans sa globalité, sans biais, et de manière objective, il apparaît que la hausse de 1,5 % du PIB du budget des armées françaises, d’ici à 2030, s’avère, au pire, soutenable par les finances publiques, et, au mieux, très largement souhaitable, pour sortir les marqueurs macroéconomiques du pays de l’ornière dans laquelle ils se trouvent.

Les atouts de la défense française, face à la déferlante allemande qui se prépare pour le sommet de l’OTAN de La Haye

Cela posé, nous admettrons, dans la suite de l’article, que la France portera effectivement son effort de défense à hauteur de 100 Md€ et 3,5 % du PIB en 2030, pour rechercher, comme l’Allemagne, un point d’équilibre budgétaire vers 2033/2035 dans ce domaine, en s’appuyant notamment sur les mécanismes annoncés par Bruxelles pour faciliter les transitions en Europe.

Dans ces conditions, la France, les armées françaises et l’industrie de défense nationale pourront-elles absorber et contenir la stratégie allemande, qui vise à s’emparer du leadership militaire et industriel de défense en Europe d’ici à 2030, en dépit des nombreux atouts dont dispose la défense allemande ? Il se trouve que la défense française, elle aussi, ne manque pas d’atouts à faire valoir…

Des armées beaucoup plus aguerries et des équipements combat proven

Le premier de ces atouts incontournables, des armées et des équipements de défense français, n’est autre que leur aguerrissement. En effet, contrairement aux armées allemandes, jusqu’il y a peu, extrêmement contraintes par le Bundestag, la Chancellerie et l’opinion publique allemande concernant les options d’engagement, les armées françaises, elles, n’ont presque jamais cessé d’être présentes en zone d’engagement, depuis 30 ans, étant intervenues en ex-Yougoslavie, en Afrique équatoriale, sud-saharienne et du Nord, au Proche et Moyen-Orient, ainsi qu’en Afghanistan.

défense française caesar MALI
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De fait, les armées françaises, qu’il s’agisse des forces terrestres, navales ou aériennes, disposent de forces ayant une grande expérience du combat, même si elles n’ont plus participé à des engagements symétriques de haute intensité depuis la division Daguet en 1991.

De même, les équipements de l’industrie de défense française ont, eux aussi, connu l’épreuve du feu, et ont été améliorés et fiabilisés, précisément par ces expériences. À l’inverse, l’industrie allemande de défense a découvert qu’une grande majorité de ses équipements militaires, y compris ceux qui disposaient d’une réputation sans faille, comme le canon automoteur PzH 2000, souffraient de nombreuses faiblesses en Ukraine.

Cet aguerrissement des forces et l’expérience du combat des équipements français étaient, jusqu’ici, gommés en Europe par l’omniprésence américaine, les armées et l’industrie de défense US n’ayant rien à envier à la France dans ces deux domaines.

Toutefois, dans l’hypothèse d’un basculement radical, avec le retrait d’une partie importante des forces américaines présentes en Europe, ces deux aspects pèseront certainement dans les décisions des Européens lorsqu’il s’agira de se tourner vers Berlin ou Paris.

C’est précisément sur la base de ces considérations que Bruxelles s’est tourné vers une interopérabilité optimale de sa composante Terre avec l’Armée de terre française, au travers du programme CaMo, et que la Grèce a choisi des FDI au même standard, ou presque, que celui de la Marine nationale, pour la Marine hellénique.

VBMR Griffon
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De même, le succès du canon Caesar, sur la scène européenne ces derniers mois, est indissociable de l’efficacité reconnue de ce système en Ukraine, celui-ci se montrant à la fois performant, mortel et résilient, tout en étant beaucoup plus fiable que les autres canons automoteurs occidentaux de même génération.

Des contraintes RH moins sensibles, surtout concernant la Réserve Opérationnelle

Un autre atout critique de la France, face à l’Allemagne, dans cette compétition pour le leadership défense européen, n’est autre que la population. De prime abord, en effet, on pourrait penser qu’avec 83 millions d’habitants en Allemagne, contre 67 millions en France, Berlin et la Bundeswehr auraient un avantage numérique notable en matière de masse.

Cependant, ces chiffres, en valeur absolue, masquent des différences sensibles lorsqu’il est question des effectifs potentiellement mobilisables par pays. Ainsi, l’âge médian, en Allemagne, dépasse les 46 ans, soit quatre ans de plus que les 42 ans en France.

De même, lorsque l’on observe les tranches d’âge de chaque pays, il apparaît que l’écart des forces mobilisables entre les deux pays tendra à s’aligner dans les années à venir. Si, aujourd’hui, l’Allemagne conserve un net avantage sur la tranche d’âge 25-54 ans, avec 32 millions d’habitants contre 25,5 millions pour la France, cet avantage est gommé pour la tranche d’âge 15-24 ans, avec 8 millions d’Allemands et autant de jeunes Français, et s’inverse même sur la tranche d’âge 0-14 ans, avec 10,3 millions en Allemagne contre 12,5 millions en France.

24eme regiment d'infanterie garde nationale
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À cela s’ajoute un volontarisme plus sensible au sein de la population française pour rejoindre les armées qu’outre-Rhin. Ainsi, la Bundeswehr, et ses 200 000 hommes et femmes, reconnaît un déficit de recrutement annuel de 10 % depuis plusieurs années. Dans le même temps, les armées françaises parviennent à maintenir leurs objectifs de recrutement, avec difficultés certes, mais sans creuser de déficits aussi flagrants qu’en Allemagne.

Surtout, il semblerait que la jeunesse française a massivement répondu à l’appel du Président Macron, en début d’année, pour rejoindre la Réserve Opérationnelle : plus de 15 000 candidatures ayant été enregistrées en trois mois seulement, pour un nombre de postes ouverts sensiblement inférieur sur l’année 2025.

De fait, du point de vue des effectifs, et donc de la masse, rien n’indique que Berlin puisse se prévaloir d’un quelconque avantage sur la France, sur la base des données démographiques et des comportements constatés.

Les investissements dans les industries de défense française et allemande, pourraient être beaucoup plus proches qu’anticipé

Un autre sujet d’inquiétude, en France, concerne le niveau relatif des investissements dont disposeront la Bundeswehr et les armées françaises, vers leurs industries de défense respectives. Du point de vue général, dans les armées occidentales, 40 % des crédits annuels sont employés pour l’achat et la modernisation des équipements des armées.

Dès lors, avec 160 Md€, la Bundeswehr sera en mesure, en application de ces taux, d’investir autour de 60 Md€ chaque année pour ses équipements, soit 50 % — 20 Md€ — de plus que les 40 Md€ en France.

FDI marine hellenique
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Cependant, contrairement à l’industrie de défense française, globale et capable de produire plus de 90 % des équipements de défense des armées, la Bundeswehr, elle, ne dépense aujourd’hui que 50 % de ses dépenses d’équipements dans sa propre industrie nationale.

Ainsi, ces dernières années, la Bundeswehr s’est massivement tournée vers les États-Unis (Patriot, CH-47, F-35A, P-8A, Stinger, ESSM, RAM…) et vers Israël (Spike, Arrow, Puls…) pour ses armées, y compris dans le cadre de l’enveloppe de 100 Md€ du Zeitenwende d’Olaf Scholz.

Même en admettant une hausse du taux d’investissement national allemand à 65 % des dépenses, le solde, pour l’industrie de défense outre-Rhin, serait ramené à 42 Md€, contre 36 Md€ pour la France, ce qui ne représente plus qu’un écart de 16,5 %. Sachant que Berlin sera fortement incité à employer la commande militaire afin de réduire le déséquilibre de la balance commerciale avec les États-Unis, on peut même douter qu’il atteigne ce taux, ce qui réduira, naturellement, l’écart d’investissement avec l’industrie de défense française.

Le retour budgétaire de l’industrie de défense française est supérieur à celui de l’Allemagne

Un autre paramètre pourrait jouer en faveur de la France dans ce bras de fer qui se dessine entre Paris et Berlin pour le leadership européen de la défense. Il s’agit, précisément, de la soutenabilité budgétaire de l’augmentation de l’effort de défense entre les deux pays.

En effet, l’efficacité sociale et fiscale de l’investissement allemand de défense est sensiblement inférieure à celle de la France, détaillée précédemment, avec des taux de prélèvements obligatoires et un taux d’investissement industriel national inférieurs outre-Rhin à ceux que l’on peut observer en France.

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En outre, les exportations de l’industrie de défense allemande ont souvent été inférieures à celles de la France, de sorte que le coefficient multiplicateur de soutenabilité, lié aux exportations de défense vis-à-vis des investissements nationaux, est aussi inférieur en Allemagne.

Enfin, les corrections macroéconomiques sur les indicateurs allemands, d’une hausse des investissements dans l’industrie de défense, seront moins sensibles qu’elles ne pourront l’être en France.

Tout ceci mis bout à bout fait que le reste à payer, sur la hausse du budget de la Bundeswehr, pour les finances publiques allemandes, pourrait être sensiblement plus élevé, en valeur absolue, mais aussi en valeur relative rapporté au PIB, qu’en France, entraînant une soutenabilité inférieure, dans la durée, de cet effort, en dépit d’une situation budgétaire largement plus favorable.

Si l’Allemagne est le pivot terrestre européen, la France en est le pivot maritime du continent européen

Enfin, si la géographie spécifique de l’Allemagne en fait le pivot naturel, en Europe, pour piloter un effort de défense contre une menace venue de l’Est, la géographie française, elle aussi, représente un atout de taille pour le pays.

D’abord, parce que la France dispose de deux façades maritimes majeures, l’une sur l’Atlantique et la Manche, l’autre sur la Méditerranée, avec, sur les deux, au moins un grand port militaire et un grand port commercial.

port de toulon
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Ce faisant, la France représente indiscutablement le pivot stratégique de l’Europe continentale pour maintenir les approvisionnements européens en matière d’hydrocarbures, de minéraux et de produits manufacturés, alors qu’elle représente également le débouché ultime, en cas de conflit, pour les exportations européennes, qu’elles soient agricoles, industrielles ou manufacturières.

En d’autres termes, si l’Allemagne est la tellurocratie de référence en Europe continentale, la France en est la thalassocratie stratégique, bien davantage que ne peut l’être, par exemple, l’Espagne ou l’Italie.

En outre, par son éloignement plus important des zones d’engagement potentielles en cas de conflit en Europe de l’Est, du Nord, ou dans les Pays baltes, la France représente une position de repli sécurisée de référence, pour les industries, voire pour les populations civiles, ce d’autant que le pays dispose d’importantes ressources agricoles, d’un potentiel énergétique élevé lié à ses centrales nucléaires et hydroélectriques, et de ses infrastructures de transport.

Quelle stratégie pour contenir et résister à l’offensive allemande pour le leadership défense européen

Ainsi, la France ne manque pas d’arguments et d’atouts, exclusifs ou relatifs, pour préserver le rang de ses armées et celui de son industrie de défense, en dépit de l’offensive que s’apprête à mener Berlin sur la défense européenne.

Pour parvenir à contenir celle-ci, encore faut-il que Paris engage, comme Berlin, une stratégie de dominance s’articulant sur ses atouts et ses spécificités, pour gommer les effets de ses faiblesses les plus flagrantes, spécialement en Europe, comme son défaut d’image vis-à-vis de l’Allemagne.

La dissuasion comme atout décisif de la France, si Donald Trump annonce un retrait partiel d’Europe des armées US.

Le plus performant de ces atouts, à court terme, est évidemment la dissuasion française, et ses deux composantes stratégiques, sous-marine et aéroportée. Déjà aujourd’hui, on observe un regain net d’intérêt de la part de nombreux Européens pour la dissuasion française, après qu’elle fut considérée comme une anomalie géopolitique en Europe pendant près de soixante ans.

dissuasion française Rafale B ASMPA
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Toutefois, le véritable basculement, en Europe, dans ce domaine, pourrait bien intervenir lorsque Donald Trump annoncera, comme c’est anticipé, un redéploiement des troupes américaines en Europe, avec, à la clé, une diminution sensible du dispositif américain sur le Vieux Continent.

Nul doute que certains dirigeants européens estimeront alors nécessaire d’anticiper un éventuel retrait global des États-Unis du théâtre européen, ainsi que du parapluie stratégique déployé par Washington au-dessus de ses alliés européens depuis 1949.

Dans ce cadre, il pourrait être pertinent pour la France de s’engager dans une stratégie destinée à durcir et à rendre plus visible la protection accordée par la France à ses voisins européens, y compris en dérogeant à certains dogmes dans ce domaine, comme le refus de déployer des moyens de dissuasion hors de France, ou d’envisager une forme de coopération stratégique aéroportée, inspirée de celle mise en œuvre par les États-Unis en Europe.

Jouer carte de la contre-programmation et des paradigmes alternatifs en Europe

Le second volet de la stratégie que pourrait appliquer la France viserait à préserver, voire à étendre, les parts de marché et le poids relatif de la France, de ses armées et de son industrie de défense dans la défense collective européenne.

Pour y parvenir, se confronter frontalement aux équipements allemands les plus représentatifs, comme le Leopard 2A8 puis le Leopard 3, aux systèmes d’artillerie sous casemate ou aux VCI chenillés comme le Puma ou le Lynx, serait probablement peine (et crédits) perdue.

Leopard 2A8 au salon eurosatory 2024
Leopard 2A8 au salon eurosatory 2024 – Photo by Artur Widak / NurPhoto / NurPhoto via AFP

En effet, par sa position proche des États-Unis au sein de l’OTAN durant plusieurs décennies, l’Allemagne s’est fermement implantée en Europe dans ces domaines, comme le montre le succès du 2A8, deux ans seulement après sa présentation publique.

Dès lors, sans céder à la spécialisation excessive, synonyme d’abandon de certaines capacités (même si une réflexion devrait être menée à ce sujet), la France et son industrie de défense auraient tout intérêt à retrouver leur capacité à produire de nouveaux équipements inspirés de paradigmes innovants ou alternatifs, ceux-là mêmes qui firent le succès des exportations françaises de défense dans les années 70, 80 et 90.

Ainsi, plutôt que de chercher à concevoir un char de combat de 55 tonnes, comme le Leclerc Evo ou l’EMBT, sur des paradigmes très proches de ceux du Leopard 3, du M1E3 ou du K3, il pourrait être plus pertinent, pour la France, de concevoir un chasseur de chars / canon d’assaut de la gamme 40 tonnes, disposant d’une grande puissance de feu canon/missiles, d’une mobilité sans comparaison, et qui ferait reposer sa survivabilité sur une triple alliance de furtivité, de mobilité et d’un système de protection actif/passif.

De même, en lieu et place d’un LHD porte-drones potentiel, successeur des Mistral — à présent produits aussi bien par Fincantieri que Navantia, Hanwha Ocean et même Damen — Naval Group pourrait avoir beaucoup plus d’intérêt à imaginer, pour la mission de projection amphibie, un nouveau type de bâtiment alliant la puissance de feu offensive et défensive d’un croiseur, et les capacités de projection amphibie et aéroportée du LHD/LPD.

Enfin, toute l’expérience acquise par Dassault Aviation autour de la création de chasseurs monomoteurs à haute performance pourrait à nouveau permettre de développer un nouvel appareil, furtif cette fois, mais bien moins onéreux que ne le sera le NGF, précisément à destination des forces aériennes ayant un important besoin de défense aérienne, d’engagement BVR et de missions CAS/SEAD, tout en ne disposant ni de la profondeur stratégique, ni des capacités de renseignement nécessaires à l’exploitation d’un chasseur moyen ou lourd.

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Il ne s’agit évidemment que de quelques exemples d’illustration, pour matérialiser un positionnement plus spécifique et assumé des armées françaises autour de la mobilité, la projection de puissance et la légèreté, tout en permettant de privilégier la masse, comme c’est aujourd’hui le cas du Caesar, plutôt que de s’aligner sur des paradigmes consensuels mais beaucoup moins discriminants, comme c’est le cas du Leopard 2A8/3/KF51, du Puma/Lynx, du U212 CD, ou encore du P-8A Poseidon.

Renforcer la coopération industrielle et technologique avec les partenaires clés de l’industrie de défense française, hors d’Europe

Enfin, la défense française devrait, pour résister à la déferlante allemande en Europe, précisément s’appuyer sur ses forces hors d’Europe. En effet, la France dispose d’une image plus attractive auprès de nombreuses puissances émergentes, comme l’Égypte, les Émirats arabes unis, l’Inde, l’Indonésie ou le Brésil, que l’Allemagne, dont les atermoiements en matière d’exportations d’armement sont parfois perçus comme une menace.

Or, aujourd’hui encore, la France semble n’envisager, dans l’immense majorité des cas, ses partenariats industriels de défense qu’avec un nombre réduit de partenaires potentiels, ayant tous le même profil : démocratie, puissance économique et industrielle avérée, et surtout, européens.

Pourtant, certains de ces partenaires représentent un très important potentiel en matière de développement de programmes industriels de défense communs, comme évoqué avec les Émirats arabes unis et l’Égypte concernant un char de combat, dans un précédent article, mais aussi avec des pays européens n’ayant pas le profil traditionnel des partenaires de la France dans ce domaine, comme la Grèce, là encore analysée dans un précédent article.

Rafale egypte
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Ce faisant, la France, ses armées et son industrie de défense disposeraient non seulement d’une stratégie bâtie sur ses forces et ses atouts, en Europe et au-delà, mais aussi d’une perception approfondie du rôle que le pays peut prendre dans la défense stratégique en Europe, afin de préserver, voire d’étendre, son rang et son influence, en dépit de l’offensive allemande.

Conclusion

On le voit, si la stratégie que l’Allemagne se prépare à appliquer pour prendre le leadership sur la défense européenne s’appuie sur des forces et des atouts réels, la France est très loin d’être démunie pour y faire face, et pourrait même sortir grandie et plus influente de ce bras de fer entre alliés qui se prépare.

Ainsi, en dépit de sa situation budgétaire détériorée, d’un PIB et d’une démographie sensiblement inférieurs à ceux de l’Allemagne, il apparaît qu’une fois ces données analysées qualitativement, les armées allemandes n’auront pas accès à davantage de recrues que la France pour gagner en masse, et que l’industrie de défense allemande n’aura très probablement pas accès à davantage de crédits d’investissement que son homologue française, en 2030 et après.

En outre, la France peut s’appuyer sur une meilleure soutenabilité de l’effort de défense, alors que sa position géographique, sur le théâtre européen, en fait le pendant maritime du pivot terrestre que représente l’Allemagne.

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Reste que, pour résister à la déferlante industrielle et opérationnelle que prépare Berlin, la France devra, elle aussi, disposer d’une stratégie pour articuler ses moyens et ses atouts, tant pour préserver ses armées et son industrie de défense que pour contenir un éventuel déclassement du pays sur la scène européenne et mondiale.

Toute la question, à présent, est de savoir si l’exécutif français saura prendre la mesure des enjeux du bouleversement stratégique et historique qui va se jouer du 24 au 26 juin à La Haye, lors du sommet de l’OTAN — et surtout si le pays saura se mobiliser, dans sa majorité si ce n’est dans son ensemble, pour absorber ce choc, qui pourrait s’avérer plus que destructeur pour la défense et le rang de la France dans les années à venir.

L’Allemagne se prépare à faire main basse sur le marché européen de l’armement en 2030.

« Quand on parle d’industrie de défense, un Allemand parle d’industrie, un Français parle de défense ». Cette phrase, vous l’avez évidemment déjà lue ou entendue, en tant que lecteur de ce site. Elle explique, en effet, nombre des difficultés et tensions qui ont opposé Paris et Berlin, ces dernières années, en particulier autour des programmes SCAF et MGCS.

Mais alors que l’Allemagne s’apprête à une révolution profonde en matière d’effort de défense, tant pour répondre à l’évolution des tensions et des menaces que pour satisfaire Donald Trump tout en anticipant un possible retrait américain du vieux continent, jamais cette phrase n’aura mieux décrit la manière dont Berlin s’apprête à prendre le leadership en Europe en matière de défense, en s’appuyant sur sa plus grande force : un PIB de 4 300 Md€, plaçant le pays sur la troisième marche mondiale, au coude-à-coude avec le Japon, et loin devant les autres pays européens, comme le Royaume-Uni (2 800 Md€, 6ᵉ), la France (2 600 Md€, 7ᵉ) et l’Italie (2 000 Md€, 10ᵉ).

En effet, le ministre de la Défense allemand, Boris Pistorius, vient d’annoncer la création d’une offre cadre destinée aux alliés européens, visant à leur permettre d’acquérir certains grands équipements de défense produits par l’industrie de défense allemande, comme le char Leopard 2A8 ou le sous-marin U212 CD, aux mêmes conditions que la Bundeswehr.

En d’autres termes, en reproduisant un mécanisme comparable au fameux Foreign Military Sales américain, Berlin se prépare à faire main basse sur le marché des équipements de défense en Europe, en s’appuyant sur ses atouts : une industrie réactive et d’immenses capacités de financement.

Avec 160 Md€/an, l’Allemagne devrait disposer du troisième budget mondial de défense de la planète en 2030

Depuis le début du réarmement de la République fédérale d’Allemagne, avec les accords de Bonn de 1952, marquant la fin du régime d’occupation de la RFA et la renaissance des armées allemandes, Paris et Bonn, puis Berlin à partir du 3 octobre 1990, suite à la réunification, ont toujours veillé à maintenir des dépenses de défense équilibrées entre les deux pays, de sorte qu’aucun ne puisse effectivement représenter une menace dissymétrique excessive vis-à-vis de l’autre.

armées allemandes Bundeswehr
La Bundeswehr auta le troiisème budget miltiaire de la planete en 2030, en appliquant l’exigence de 3,5% PIB de Donald Trump.

Ce protocole non formalisé, mais fermement respecté, demeurait encore fermement actif jusqu’à peu. Ainsi, lorsqu’en 2018, un officier général allemand présenta le modèle “Socle Défense” au ministère allemand des Finances (dirigé alors par un certain Olaf Scholz), ce dernier rejeta fermement le principe proposé, en expliquant que cela viendrait nécessairement rompre cet accord tacite franco-allemand, qu’il soit appliqué par Paris, par Berlin, ou par les deux.

Ces dernières années, cependant, celui-ci est, pour ainsi dire, passé aux oubliettes, en particulier du côté allemand, en deux phases successives. La première eut lieu en février 2022, peu après le début de l’offensive russe contre l’Ukraine, lors de l’annonce du Zeitenwende par ce même Olaf Scholz, qui prévoyait l’augmentation du budget des armées allemandes à 2 % du PIB dès 2023, et l’attribution d’une enveloppe de reconstruction de 100 Md€, à dépenser sur les trois à quatre années à venir.

Alors que la France atteignait à peine un effort de défense de 2 % en 2023, en application de la LMP 2018-2025, et que la trajectoire suivante ne dépassait pas les 2,2 % en 2030, il était évident qu’un puissant décrochage allait intervenir entre les efforts de défense français et allemands, dès 2024 ou 2025. Et de fait, en 2025, le budget allemand de la défense, atteignant 2 % du PIB du pays, est de 63 Md€, soit 25 % plus élevé que les 50,5 Md€ français.

Le second événement qui finit d’enterrer cet accord tacite franco-allemand a été le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, avec des exigences fermes en matière d’élévation de l’effort de défense plancher en Europe.

En effet, si plusieurs chiffres ont été évoqués jusqu’ici par le locataire du Bureau ovale, un consensus semble se dessiner autour d’un effort de défense à 3,5 % du PIB en 2030, complété par un effort sécuritaire de 1,5 % pour 2032 à 2035, ces engagements devant être adoptés par les membres de l’OTAN, à l’occasion du sommet de La Haye, du 24 au 26 juin 2025.

Donald Trump national Guard Association 2024
Tout porte à croire que les européens cederont aux exigences de Donald Trump, en portant leur effort de défense à 3,5% PIB d’ici à 2035.

De fait, la Bundeswehr devrait voir son budget croître pour atteindre 160 Md€/an, soit 3,5 % de son PIB, dans les quelques années à venir, sachant que Friedrich Merz et Boris Pistorius ont déjà annoncé la création d’un fonds spécial d’investissement de 500 Md€, destiné aux investissements de “sécurité” allemands, sorte de prolongement du Zeitenwende de 100 Md€ de Scholz en 2022.

Sachant que Berlin n’a aucune intention de focaliser l’attention de Donald Trump sur l’Allemagne dans ce dossier, ni de lui donner matière à retirer le bouclier stratégique américain d’Europe, il est hors de question de réduire ses dépenses pour respecter l’équilibre franco-allemand, d’autant que les finances publiques allemandes le permettent, et que la hausse globale des budgets européens engendrera une formidable hausse de la demande en équipements de défense, que Berlin entend bien capter en majorité.

Dans le même temps, pour la France, atteindre les 3,5 % du PIB / 100 Md€ requis par Trump, et très certainement avalisés par le sommet de La Haye, constitue déjà un objectif très difficile à atteindre, sachant que le pays ne parvient déjà pas à réduire de 2,5 % du PIB ses dépenses publiques, pour revenir sous la barre des 3 % de déficits exigée par les traités européens.

En outre, l’endettement français dépassant les 110 % du PIB, il lui est impossible de se reposer, même temporairement, sur l’augmentation de la dette publique, comme va le faire l’Allemagne, pour atteindre l’effort de défense de 4,3 % qui serait nécessaire, simplement pour rester au contact des 3,5 % du PIB allemands.

Les trois produits phares de l’industrie de défense allemande en Europe

De fait, les autorités allemandes s’apprêtent à entrer dans une toute nouvelle ère, dans laquelle l’Allemagne aura un leadership incontestable en Europe, en matière d’investissements de défense, le pays s’apprêtant à s’installer durablement sur la 3ᵉ marche du podium mondial dans ce domaine, sauf si la Russie augmentait encore ses dépenses militaires, déjà très élevées (6 % du PIB).

Luftwaffe eurofighter Typhoon
La luftwaffe aligne aujourd’hui 160 avions de combat Typhoon et Tornado. Il est très probable que ce nombre augmentera sensiblement dans les années à venir, sans que l’on sache si Berlin se tournera vers davantage d’Eurofighter, ou vers le F-35A américain, qui permettrait de reduire l’excedant commercial allemand vis-à-vis des Etats-Unis, dans la ligne de mire de Donlad Trump.

Et c’est bien là que la maxime citée en introduction prend tout son intérêt. En effet, dès que l’Allemagne parle d’augmentation de son effort de défense, la stratégie industrielle n’est jamais très éloignée.

En effet, sans égaler la France ou la Grande-Bretagne en matière de chiffre d’affaires et d’exportations, l’industrie de défense allemande est en pleine résurrection, en s’appuyant notamment sur trois domaines dans lesquels elle dispose d’offres très attractives, ayant déjà convaincu plusieurs pays en Europe.

Le char de combat Leopard 2A8, la réponse de KNDS aux K2 Black Panther et M1A2 Abrams

Sans surprise, le char de combat Leopard 2A8 est en tête de ce classement. En effet, s’appuyant sur l’immense succès du Leopard 2, en particulier après que la Bundeswehr a proposé près de 2 000 exemplaires d’occasion, après l’effondrement du bloc soviétique, l’industrie des blindés lourds allemande, caractérisée par les deux groupes Krauss-Maffei Wegmann (devenu KNDS Deutschland après le rapprochement avec le français Nexter en 2015) et Rheinmetall, est devenue incontournable et en situation de quasi-monopole en Europe.

Leopard 2A8 au salon eurosatory 2024
Leopard 2A8 au salon eurosatory 2024 – Photo by Artur Widak / NurPhoto / NurPhoto via AFP

Ainsi, deux ans seulement après sa présentation publique, le nouveau Leopard 2A8, conçu spécialement pour intégrer les retours d’expérience venus d’Ukraine, a déjà été commandé par six forces armées européennes (Allemagne, République tchèque, Norvège, Lituanie, Suède et Pays-Bas), alors que plusieurs autres sont en discussion avec KNDS (Croatie, Finlande…).

Toutefois, la décision de la Pologne, en faveur du K2 Black Panther sud-coréen et du M1A2 américain, de la Roumanie pour le M1A2, et de l’Italie pour une production nationale du KF-51 Panther et du KF41 Lynx de Rheinmetall, après l’échec des négociations autour du Leopard 2A8 et du Puma de KNDS, mis en œuvre par la Bundeswehr, ont retenti comme autant de signaux d’alarme pour Berlin dans ce domaine.

Le sous-marin Type 212 CD face aux Scorpene et Barracuda de Naval Group

Le second équipement phare proposé par l’industrie de défense allemande est le sous-marin U212 CD, déjà retenu par la Norvège, et proposé activement par Berlin à la Pologne, à la Grèce et au Canada.

batteries lithium-ion sur Type 212A
La Deutsche Marine met en oeuvre 6 sous-marins AIP Type 212A aujourd’hui, Elle en aura le double, d’ici à 2035.

Après les très importants succès du Type 209, vendu à plus de 60 exemplaires auprès de 13 marines dans le monde, dont deux au sein de l’OTAN (Grèce et Turquie), puis de son successeur, le Type 214 (21 exemplaires commandés par 4 marines, dont 3 OTAN : Grèce, Portugal et Turquie), tKMS était incontournable, dans les années 2000, sur le marché mondial des sous-marins conventionnels.

Le modèle phare, aujourd’hui, pour l’industriel allemand, est le Type 212 CD, désigné U212 CD par la Deutsche Marine, commandé à 6 exemplaires en 2019 par la Norvège (4 ex.) et la marine allemande (2 ex.). Celui-ci est à présent commandé à 12 exemplaires (6 Norvège et 6 Deutsche Marine), alors que Berlin pourrait en commander 3 à 6 exemplaires supplémentaires, pour remplacer les 6 U212A précédents, à partir de 2025.

Cependant, le français Naval Group, avec le Scorpene (16 commandés pour 4 marines, aucune au sein de l’OTAN), puis avec la famille Barracuda, après l’épisode australien de funeste mémoire pour les deux pays, mais commandé depuis par les Pays-Bas précisément face au U212 CD, ainsi que l’arrivée du S-80+ espagnol, menacent les ambitions allemandes dans ce domaine.

Skyranger 30/35 et IRIS-T SLX/SLM/SLS : l’offre antiaérienne intégrée allemande aux européens

Enfin, le troisième pilier d’excellence, aujourd’hui, de l’industrie de défense allemande concerne le domaine antiaérien. D’abord, avec le succès mérité de la tourelle Skyranger 30 de Rheinmetall, sur la scène européenne.

Déjà commandé par 4 forces armées européennes (Allemagne : 18 ex., Autriche : 36 ex., Danemark : 20 ex., Pays-Bas : 22 ex.), le système intéresse aussi plusieurs autres forces de l’OTAN, dont la Hongrie, l’Italie et même les États-Unis. Ne souffrant presque pas de concurrence, en dehors du système sud-coréen K30 Biho, plus limité, le Skyranger 30, également décliné en version 35 mm, est en situation de quasi-monopole en Europe.

Skyranger 30 Rheinmetall
La tourelle Skyranger 30 de Rheinmetall est inconstablement le système SHORAD occidental le plus abouti du moment.

L’autre pilier des exportations allemandes en matière de défense antiaérienne est le système antiaérien IRIS-T SL, décliné pour l’heure en deux versions. L’IRIS-T SLS à courte portée (12 km) est en service en Allemagne et en Suède, au sein de l’OTAN, et a été commandé par deux autres pays européens (Autriche et Norvège).

L’IRIS-T SLM à moyenne portée (40 km), plus récent, est activement employé en Ukraine, et a été commandé par l’Allemagne et sept autres armées européennes (Bulgarie, Estonie, Lettonie, Pays-Bas, Slovénie et Suisse). La Lituanie, la Roumanie et d’autres sont également en discussion avec Hensoldt et Diehl pour ces systèmes.

Dans un avenir proche, une version à plus longue portée, avec des capacités anti-balistiques contre des menaces SRBM, entrera en service. Baptisé IRIS-T SLX, ce système aura une portée de 80 km pour un plafond de 30 km, et sera nativement compatible et intégré avec les IRIS-T SLM et SLX, ainsi qu’avec les Skyranger 30/35 de Rheinmetall, qui s’appuient, eux aussi, sur les systèmes de détection et d’engagement de Hensoldt et de Diehl.

gamme iris-t
La Gamme IRIS-T telle que présentée par Deihl Defense.

La complémentarité évidente des systèmes Skyranger 30/35 et des IRIS-T SLS à SLX est accentuée par le fait que ces systèmes sont les seuls à être intégrés par Berlin à l’initiative ESSI, qui s’appuie, au-delà de la couverture 0–80 km, sur le Patriot américain pour la défense antiaérienne et antimissile à longue portée, et la défense antibalistique face aux SRBM, et sur l’Arrow 3, et certainement l’Arrow 4 israéliens, pour la défense antibalistique face aux menaces MRBM haut de spectre et IRBM.

Pour rappel, l’European Sky Shield Initiative, ou ESSI, lancée en août 2023 par Olaf Scholz, a été rejointe par 24 pays à ce jour, et exclut les autres acteurs européens de la défense antiaérienne, dont la France (SAMP/T NG, VL MICA NG, Mistral 3), l’Italie (SAMP/T NG), la Grande-Bretagne (CAMM, Starstreak) et la Norvège (NASAMS). Elle n’a cependant pas empêché certains adhérents de se tourner vers d’autres systèmes israéliens (Spyder en Finlande, Barak-MX en Slovaquie).

Boris Pistorius annonce la création d’un mécanisme de type FMS allemand, pour inonder l’Europe des armements allemands

De toute évidence, Berlin entend éviter que des épisodes comme les K2 polonais, les Blacksword Barracuda néerlandais ou les Spyder finlandais ne se reproduisent à l’avenir, spécialement en Europe.

Pour cela, l’Allemagne va se doter d’un outil particulièrement performant, construit pour exploiter, précisément, ses deux plus grandes forces : des finances publiques saines, et une position de leadership incontestable en Europe, en matière de budget des armées.

L’Allemagne va créer un mécanisme de type FMS pour soutenir ses exportations industrielles de défense, en Europe

Pour cela, Boris Pistorius, le très apprécié ministre allemand de la Défense, vient d’annoncer la création d’un mécanisme de contrats-cadres permettant aux Européens d’acquérir le Leopard 2A8, le sous-marin U212 CD ou les systèmes antiaériens Skyranger et IRIS-T SL, aux mêmes conditions que la Bundeswehr.

F-35A norvège
Tous les F-35 acquis en Europe l’ont été au travers du FMS américain. Si les clients doivent payer les mises à jours de leurs appareils au prix fort, ils ne doivent pas, en revanche, financer les couts de conception de ces modernisations.

Présenté ainsi, on peut se demander pourquoi une telle annonce fait l’objet d’un article aussi long ? C’est qu’elle porte, avec elle, une formidable puissance de négociation, pour convaincre les Européens de se tourner vers ces trois systèmes.

Sans le dire, le mécanisme présenté par le ministre allemand n’est autre qu’une reprise du système du Foreign Military Sales, ou FMS, mis en œuvre depuis les années 1990 par le Pentagone et l’industrie de défense américaine sur la scène internationale.

Cette solution n’offre pas nécessairement des conditions tarifaires particulièrement attractives sur le prix des équipements. En revanche, elle simplifie considérablement la passation de contrats. Surtout, en faisant l’acquisition des mêmes systèmes que les armées américaines, à un standard très proche, les clients n’ont pas à participer au financement des développements à venir dans le cadre de leur modernisation, tout en pouvant participer à l’élaboration des futurs besoins, dans le cadre de « clubs d’utilisateurs« , un outil redoutablement efficace inventé par Krauss-Maffei Wegmann autour du Leopard 2 avec le club LeoBen.

Par ailleurs, ces coûts d’évolution peuvent représenter des sommes très importantes. Ce n’est pas pour rien, par exemple, que la Grèce a tenu à avoir des FDI et des Rafale, au plus près des standards de l’Armée de l’air et de l’espace, et de la Marine nationale. À l’inverse, l’évolution des Mirage 2000-9 émiratis a été financée exclusivement par Abu Dhabi.

De fait, en créant trois offres-cadres pour ces trois piliers des exportations allemandes en matière de défense, Berlin crée une solution d’une grande attractivité, en particulier pour passer outre les solutions israéliennes et sud-coréennes, potentiellement plus compétitives, tout en faisant jeu égal, dans ce domaine, avec les offres américaines, souvent plus onéreuses.

Un positionnement qui vise spécialement à réduire les parts de marché potentielles de la France en Europe

Au-delà des offres israéliennes et sud-coréennes, les autres victimes potentielles de ce mécanisme allemand seront les offres européennes, en premier lieu desquelles les offres françaises.

Blacksword barracuda Naval Group et Walrus néeraldnais.
Le Blacksword Barracuda remplacera le Walrus des forces navales néerlandaises, au grand damn de l’allemand tKMS qui pensait avoir compétition gagnée dans ce dossier, en proposant à La haye d’integrer l’accord germano-norvégien déjà à l’oeuvre.

En effet, Naval Group est incontestablement le principal compétiteur international de tKMS dans le domaine des sous-marins à propulsion conventionnelle, la société française ayant pris, ces vingt dernières années, plusieurs marchés captifs stratégiques de Berlin dans ce domaine, comme l’Inde, le Chili ou le Brésil, et s’étant imposée face au U212 CD avec le Blacksword Barracuda aux Pays-Bas, grâce à une offre financière très compétitive.

Avec cette offre-cadre, Berlin met en évidence la plus grande faiblesse de la France et de Naval Group concernant ses sous-marins conventionnels : le fait qu’ils ne sont pas mis en œuvre par la Marine nationale, qui est dotée exclusivement de sous-marins nucléaires.

Or, cette différence peut représenter, à terme, des écarts de coûts très importants en matière de modernisation, sachant, par exemple, que la Deutsche Marine finance déjà la transformation des U212A vers des batteries lithium-ion, permettant aux Type 212 italiens d’en profiter sans coûts de R&D.

Il en va exactement de même quant aux offres potentielles de Leclerc Evo ou d’EMBT, que pourrait faire KNDS France en Europe, face au Leopard 2A8, sachant que la France n’a pas prévu d’acquérir ces chars, et donc, bien évidemment, de les moderniser.

L’argument n’est pas valable, en revanche, concernant les systèmes antiaériens SAMP/T NG franco-italiens, VL MICA NG et Mistral 3, tous trois commandés par les armées françaises. Cependant, dans ce domaine, Berlin peut s’appuyer sur le caractère normatif de l’ESSI, tout en insistant, face aux Barak-MX et Spyder israéliens, sur le fait que ces systèmes ne sont pas, eux non plus, en service au sein de Tsahal.

Mais un positionnement qui évite soigneusement la plupart des interférences avec les États-Unis

Sur les trois piliers retenus pour former les accords-cadres allemands initiaux (nul doute que d’autres viendront dans les mois et années à venir), seul le Leopard 2A8 vient en compétition avec des systèmes américains, en l’occurrence le M1A2 SEPv3 actuel, et surtout le futur M1E3, qui s’opposera certainement au Leopard 3 à partir de 2030.

batterie Patriot Pologne
Pour l’heure, la stratégie allemande evite soigneusement de se frotter aux parts de marché américains en Europe. Cela ne signifie pas que ce ne sera pas le cas à l’avenir.

En dehors de celui-ci, qui fait partie d’un domaine de compétition reconnu par Washington concernant l’industrie allemande de défense, les deux autres piliers retenus par B. Pistorius évitent soigneusement toute interférence avec les exportations américaines en Europe.

Ainsi, le sous-marin U212 CD, à propulsion conventionnelle, ne représente en aucun cas une menace pour l’industrie navale américaine, qui ne produit que des sous-marins à propulsion nucléaire. En revanche, les frégates et destroyers de la famille MEKO, grands succès à l’exportation de tKMS ces dernières décennies, et en particulier la future frégate antiaérienne lourde F127, basée sur la MEKO 400, ne sont pas intégrés, pour l’instant en tout cas, dans ce domaine, alors que les États-Unis envisagent de revenir sur le marché mondial de la frégate avec la classe Constellation (si celle-ci aboutit effectivement).

Surtout, dans le domaine antiaérien, l’offre allemande s’arrête exactement là où commence le domaine de prédilection du Patriot américain, alors que les armées US s’appuient sur quelques NASAMS norvégiens pour couvrir le périmètre courte à moyenne portée de l’IRIS-T.

En outre, la tourelle Skyranger 30, qui peut éventuellement être considérée comme concurrente de celle qui équipe le SHORAD-M de l’US Army (et qui est développée par l’Italien Leonardo), permet de mettre en œuvre le missile MANPADS FIM-92 Stinger américain, mais aussi le Mistral 3 français.

De fait, tout indique que l’annonce de ce nouveau “FMS allemand” a été soigneusement pesée pour ne pas engendrer de riposte de la part de Washington, tout en conférant aux plus importants systèmes allemands de défense, sur la scène européenne, des atouts indiscutables.

Une stratégie allemande excessivement difficile à contrer pour la France, l’Italie ou l’Espagne

Cette nouvelle stratégie allemande représente donc un bouleversement profond des rapports de force industriels en Europe, concernant l’industrie de défense, avec une ambition parfaitement assumée par Berlin de faire de l’Allemagne le leader et le pivot de cette industrie de défense en Europe.

SAMP/T NG depart missile aster
La stratégie ESSI lancée par Olaf Scholz en aout 2023, visait très spécifiquement à reduire l’attrait du système SAMP/T NG franco-italien en Europe, au profit du Patriot et de l’IRIS-T SLM/SLX.

Bien évidemment, le marché étant ce qu’il est, ce que gagne Berlin se fera nécessairement au détriment des autres industriels européens, en particulier de Paris, leader aujourd’hui en Europe des exportations de défense, mais aussi des autres acteurs comme Rome, Londres, Madrid, Stockholm ou Oslo, et des émergents comme Varsovie.

Elle est d’autant plus une menace pour ses concurrents qu’elle peut s’appuyer sur un certain nombre d’atouts qui lui seront exclusifs dans les années à venir.

Les importantes commandes de la Bundeswehr vont dimensionner l’outil industriel allemand

En premier lieu, l’industrie de défense allemande va pouvoir compter sur les immenses commandes qui se préparent pour la Bundeswehr, lorsque son budget annuel va augmenter de 150 %, en passant de 60 à 160 Md€ d’ici à 2030-2032, en euros courants, tenant compte de l’inflation et de la croissance allemande.

En effet, attendu que Berlin augmentera nécessairement son effort de défense à 3,5 % de son PIB, pour éviter les foudres de la Maison-Blanche, et que la démographie allemande et les difficultés de recrutement de la Bundeswehr étant ce qu’elles sont, il est très probable que les seules alternatives, pour Berlin, pour « dépenser » cet argent efficacement, seront de passer d’immenses commandes industrielles vers sa propre industrie, quitte à faire des stocks destinés à l’exportation d’occasion, une fois Trump en fin de mandat.

Boris pistorius en suède mai 2024
Boris Pistorius s’était enredu en Suède et en norvège en mai 2024, pour observer le fonctionnement de la conscritpion choisie appliquée par les deux pays scandinaves. Il est revenu avec la conviction que ce système était pertinent pour l’Allemagne.

En d’autres termes, même en admettant un retour à une forme de conscription choisie en Allemagne, modèle plébiscité par B. Pistorius et seule alternative applicable pour augmenter la masse RH de la Bundeswehr, les commandes annuelles aux industries allemandes vont être multipliées par trois ou quatre, peut-être davantage, dans les années à venir.

Ce faisant, l’industrie allemande de défense va pouvoir se dimensionner pour répondre aux besoins européens dans leur ensemble, d’autant que Berlin n’aura certainement aucune hésitation à faire passer en priorité des commandes européennes vis-à-vis de ses propres attentes.

Cela va créer, nécessairement, un excès d’offres en Europe, d’autant que plusieurs pays, voyant eux aussi leurs besoins d’investissements augmenter, pour les mêmes raisons que l’Allemagne (Italie, Espagne…), entreront en compétition accrue en matière de prix, domaine dans lequel la bonne santé de l’économie allemande donnera un avantage très significatif à ses industries.

Ce faisant, l’offre allemande va non seulement contribuer à donner à l’industrie de défense germanique une position de leadership, elle pourrait bien également être destinée à éliminer un certain nombre d’acteurs en Europe, au bout de quelques années.

La position stratégique de l’Allemagne, comme meneur de jeu / demi d’ouverture / quarterback de la stratégie de défense européenne

Le second argument puissant de Berlin et de son industrie de défense ne sera autre que le poids relatif de la Bundeswehr en Europe, spécialement dans le domaine des forces conventionnelles.

Puma KMW KNDS Allemagne Bundeswehr
La position geographique allemande en fait le parfait meneur de jeu pour la défense européenne, aussi bien du point de vue opérationnel qu’industriel.

En effet, l’Allemagne aura simultanément le plus important budget de défense, l’industrie la plus puissante, ne serait-ce que par la demande intérieure, et la population la plus importante.

Ce faisant, même en dépit du vieillissement de la population allemande, pas très éloigné de celui des autres pays, et des difficultés de recrutement de la Bundeswehr, là encore sans grande différence avec les autres armées européennes professionnalisées, l’Allemagne dispose du plus important potentiel de croissance pour se doter effectivement de la plus puissante armée conventionnelle en Europe.

De fait, si l’exécutif allemand met effectivement en place un modèle de conscription choisi, tel que préconisé par B. Pistorius, seule alternative RH viable pour atteindre ces objectifs, les armées allemandes atteindront une puissance et une importance relative, en Europe, leur conférant de fait un caractère normatif.

À cela s’ajoute la position géographique spécifique du pays, au centre de l’Europe, qui partage ses frontières aussi bien avec l’Europe de l’Est qu’avec l’Ouest, en faisant le pivot / meneur de jeu / demi d’ouverture / quarterback (choisissez votre sport) naturel de toute initiative européenne de défense.

ESSI suede danemark
Signature du protocole ESSI avec la Suède et le Danemark, par Boris Pistorius.

Dès lors, le même mécanisme d’interopérabilité qui a amené nombre de pays européens à se tourner, depuis plusieurs décennies, vers les armements américains, pourrait à l’avenir s’appliquer aux armements allemands, sachant que ce sera la Bundeswehr qui représentera la force de renforcement de référence, une fois l’inévitable retrait américain engagé.

Ni la France, trop à l’ouest, ni l’Italie, trop au sud, ni la Grande-Bretagne, par son caractère insulaire, ne peuvent se substituer à l’Allemagne dans ce domaine, d’autant que les moyens potentiels, budgétaires et RH, de ces pays seront nécessairement plus réduits.

Les moyens financiers de l’Allemagne, pour proposer des conditions de financement attractives

Bien évidemment, toute cette stratégie n’est possible qu’en s’appuyant sur la bonne santé des finances publiques allemandes, avec un taux d’endettement presque deux fois plus faible que la France ou l’Italie, un déficit public maintenu sous la barre des 3 % (2,8 %), libérant des marges de manœuvre efficaces pour y parvenir, surtout en appliquant les mesures temporaires annoncées par Bruxelles.

Surtout, l’Allemagne connaît parfaitement les notions de retour social et fiscal de son industrie de défense, et sait, dès lors, que l’essentiel de la hausse des crédits de la Bundeswehr pourra être compensé par l’augmentation des recettes fiscales, nationales et régionales, ainsi que des recettes sociales, liées à l’augmentation de l’activité industrielle pour les marchés nationaux et exports.

Friedrich merz boriz Pistoruis
Malgré la defaite du SPD lors des elections legislatives de mars, Boris Pistorius a concervé son poste de ministre de la défense allemand, la CDU-CSU et le SPD ayant signé un accord de gouvernement pour former le gouvernement allemand mené par Frierich Merz.

On comprend, à ce titre, les raisons qui amènent, à présent, Berlin à mettre en œuvre des mesures d’accompagnement spécifiques destinées à soutenir les exportations en Europe de sa propre industrie de défense, précisément pour équilibrer ses propres comptes publics le plus rapidement possible.

De fait, jusqu’à présent, Berlin n’a annoncé aucune hausse des taux de prélèvement pour financer l’augmentation de l’effort de défense. Même si Friedrich Merz a obtenu du Bundestag que l’augmentation de l’effort de défense ne soit plus freinée par le cadre législatif sur les déficits fédéraux, cela indique que le déséquilibre du budget engendré par ces hausses brutales des dépenses ne devrait être que temporaire, les recettes venant rapidement compenser les dépenses à ce sujet.

D’autre part, cette bonne santé budgétaire permettra également à Berlin de proposer des offres d’accompagnement pour ses propositions d’exportation particulièrement attractives, avec des conditions tarifaires très agressives et des conditions de paiement des plus souples.

Là encore, des pays aux déficits chroniques élevés, comme la France, l’Italie et même la Grande-Bretagne, seront dans l’incapacité de s’aligner sur l’offre allemande à venir, ceci venant, sans le moindre doute, menacer la pérennité de leurs industries de défense, au moins pour les plus vulnérables d’entre elles.

L’expérience de l’industrie allemande dans les programmes de coopération industrielle de défense

Enfin, Berlin pourra s’appuyer sur la grande expérience de son industrie de défense en matière de coopération en Europe, celles-ci ayant autant l’habitude de mener le projet technologique (Leopard 2, Type 214, MEKO 200…) que d’intégrer des technologies exogènes (EuroSpike, EuroTrophy, Patriot, F-35A…).

Cette expérience de longue date permet aux industriels allemands d’aborder les problématiques de coopération avec une grande souplesse, comme le montre, depuis plusieurs années, Rheinmetall, particulièrement actif et volontaire dans ce domaine.

Conclusion

L’annonce faite par Boris Pistorius, au sujet de la création d’accords-cadres pour soutenir les exportations en Europe de certains des équipements phares de l’industrie de défense allemande, passera probablement inaperçue dans l’espace médiatique défense, ne traitant ni d’un nouvel équipement, ni d’un nouveau contrat.

KNDS Deutschland Krauss-Maffei Wegmann
Chaine de production de Krauss-Maffei-Wegmann pour le Leopard 2

Pourtant, cette annonce, on le voit, a une portée d’ampleur stratégique et dimensionnante, aussi bien pour l’industrie de défense allemande qu’européenne, ainsi que pour la position de leadership que vise Berlin dans la grande mutation qui s’amorce concernant la défense européenne.

De toute évidence, il s’agit d’une stratégie d’autant plus efficace qu’elle s’appuie sur des atouts souvent exclusifs à l’Allemagne. Elle vise avant tout à éviter que des épisodes comme les Black Panther polonais ou les Spyder finlandais ne se reproduisent, mais aussi à reprendre la main face aux offres françaises et européennes en matière de sous-marins, de chars de combat et de défense antiaérienne en Europe.

Elle montre, enfin, que Berlin applique une stratégie parfaitement pensée et équilibrée, précisément pour s’imposer comme le leader technologique et industriel de défense en Europe, au moins concernant les équipements conventionnels, tout en évitant soigneusement de trop empiéter sur les marchés américains.

Toute la question, à présent, est d’imaginer, pour un pays comme la France, une stratégie permettant de continuer d’exister en Europe face à ce tapis de bombes que prépare Berlin contre l’industrie européenne de défense, en partant des positions budgétaires détériorées de plusieurs de ces pays.

Pump-jet SNA TOurville Naval Group
Le SSN Tourville lors de sa construction. Le Pumpjet est baché, pour des questions de confidentialité.

Des solutions existent, c’est incontestable. Encore faudra-t-il que la réalité de la menace que va rapidement faire peser la nouvelle stratégie allemande sur l’industrie de défense européenne soit effectivement identifiée, et qu’une stratégie pour protéger la BITD soit effectivement mise en œuvre, dans un contexte plus concurrentiel que jamais, au moins pour les dix à quinze années à venir.

La pire des réponses, dans ce domaine, étant certainement de s’offusquer que l’Allemagne utilise pleinement ses atouts pour faire prévaloir ses propres intérêts, comme on l’a souvent fait, au fil des décennies, au sujet des États-Unis — sans grand succès, d’ailleurs…

La Marine allemande s’engage dans un très ambitieux plan de transformation pour 2035

Comme la Luftwaffe et Das Heer, l’Armée de terre, la Deutsche Marine, la Marine allemande a été lourdement affaiblie par 25 années de sous-investissements critiques de la part de Berlin, après la réunification et la fin de la guerre froide, ainsi que par des exigences parfois très excessives du Bundestag, le Parlement allemand, concernant l’emploi et la modernisation des forces armées allemandes, au fil de ces années.

Celle-ci a ainsi vu ses effectifs et moyens fortement décroître, après la réunification, en particulier après la fusion de la Volksmarine d’Allemagne de l’Est dans la Bundesmarine de la République fédérale d’Allemagne, pour donner naissance à la Deutsche Marine en 1990. Mais ses navires ont, eux aussi, été conçus politiquement, donnant naissance, par exemple, à la classe de quatre frégates F125 Bade-Wurtemberg, des navires imposants de 150 m et 7 200 tonnes entrés en service de 2019 à 2022, ne disposant d’aucune capacité anti-sous-marine et d’une capacité antiaérienne réduite à l’autodéfense, loin des performances des 8 frégates polyvalentes F122 classe Bremen qu’elles remplacent.

La situation de la Deutsche Marine était à ce point dégradée, en 2022, que même le Zeitenwende d’Olaf Scholz, et son enveloppe de 100 Md€, ne suffirent pas à la ramener à son plein potentiel opérationnel. Mais les choses vont bientôt radicalement changer, à ce sujet !

En effet, s’appuyant sur la hausse massive de l’effort de défense allemand qui se dessine, afin d’atteindre les 3,5 % du PIB qui seront exigés, selon toute vraisemblance, par Donald Trump pour 2030, à l’occasion du sommet de l’OTAN de La Haye à la fin du mois de juin, et sur le volontarisme affiché par le nouveau chancelier Friedrich Merz, en matière de défense, la Marine allemande a présenté le plan Zielbild Marine 2035+, qui amplifie les ambitions déjà exposées en 2023, et vise rien de moins que de la ramener au premier plan, en Europe.

9 à 12 nouveaux sous-marins U212 CD et plus de 12 grands sous-marins sans équipage

En matière de flotte sous-marine, le plan Zielbild Marine 2035+ ne change pas la trajectoire déjà connue, pour ce qui concerne l’extension de la flotte de sous-marins de type U212 CD.

TKMS Type 212CD Marine allemande norvégienne
Vue d’artiste du Type 212 CD commandé à 6 exemplaires par la Marine norvégienne ainsi que par la Deutsche Marine

Aujourd’hui, la Marine allemande aligne 6 sous-marins océaniques U212A, entrés en service de 2005 à 2016. Ces navires de 56 m et 1 800 tonnes en plongée disposent notamment d’un système AIP à pile à combustible jugé très performant, et devraient prochainement voir leurs batteries plomb-acide être remplacées par de nouvelles batteries lithium-ion (dont les cellules proviennent de France), pour en accroître l’autonomie.

À cela s’ajouteront 6 nouveaux sous-marins U212 CD, déjà commandés en 2021 et 2024, qui seront livrés à partir de 2031, alors que le plan Zielbild Marine 2035+ fait état de la possible commande de 3 à 6 navires supplémentaires, au-delà de 2035, qui pourraient alors remplacer les 6 U212A aujourd’hui en service.

Beaucoup plus longs (73 m) et lourds (2 800 tonnes) que les U212A, ces navires ont été conçus conjointement avec la Marine royale norvégienne, Berlin s’étant engagé, en 2019, à commander deux navires et à assumer une grande partie des coûts de développement, pour s’adjuger la commande d’Oslo face au Scorpène de Naval Group.

Le plan Zielbild Marine 2035+ précise, dans ce domaine, que la Marine allemande recevra, d’ici à 2035, 12 ou plus grands drones sous-marins, la désignation LUUV (Large Underwater Unmanned Vehicle) étant employée, soit le double du nombre de systèmes spécialisés dans la collecte de renseignement qui était envisagé en 2023.

La flotte d’escorteurs allemands se modernise et s’étend pour atteindre 16 frégates en 2035, épaulées par 3 navires robotisés porte-missiles

La flotte d’escorteurs de la Deutsche Marine devrait sensiblement s’étendre, selon le plan Zielbild Marine 2035+, d’ici à 2035. En effet, outre les 6 frégates F126 Niedersachsen commandées en 2020, et dont la conception a été confiée au néerlandais Damen associé aux chantiers navals Blohm + Voss, afin de remplacer les quatre F123 de la classe Brandebourg de lutte anti-sous-marine, celle-ci prévoit de commander six frégates lourdes F127 de type MEKO400, pour remplacer les trois frégates antiaériennes F124 Sachsen.

F127 Marine allemande
Les frégates antiaériennes F127 seront les pendants allemandes des Type 83 britanniques et DDx italiens.

Longues de 180 m pour un déplacement évalué à plus de 10 000 tonnes, ces frégates valent des destroyers lourds, avec un tonnage et des dimensions équivalents aux destroyers Arleigh Burke de l’US Navy. Elles seront très probablement équipées du système antiaérien et antimissile AEGIS américain, et des mêmes missiles que ceux qui arment destroyers et croiseurs de la marine de l’allié américain.

Ce faisant, avec 6 destroyers antiaériens F127 lourdement armés, 6 frégates ASM F126 lourdes et les frégates F125, qui pourraient voir leur nombre ramené à 3 navires, en fonction des contraintes sur les équipages et des coûts de modernisation pour les doter des capacités requises, la flotte d’escorteurs de la Marine allemande passera de 11 frégates et 69 000 tonnes aujourd’hui, à 15 frégates et destroyers pour 144 000 tonnes en 2035, soit une croissance de 117 %, dont 6 destroyers antiaériens lourds.

À titre de comparaison, avec 2 Horizon, 6 Aquitaine, 2 Alsace et 8 Amiral Ronarc’h — en admettant la commande de 3 FDI supplémentaires — la Marine nationale disposera, en 2035, de 18 frégates, dont seulement 4 frégates antiaériennes, pour un tonnage d’un peu moins de 100 000 tonnes.

Outre la flotte d’escorteurs, le plan Zielbild Marine 2035+ prévoit également de doter la Deutsche Marine de trois grands navires d’accompagnement porte-missiles, Large Remote Missile Vessels ou LRMV, dont on ignore encore les caractéristiques, mais qui lui permettront, indubitablement, d’accroître sa puissance de feu et d’accumuler de l’expérience dans le domaine des « Naval Wingmen ».

On notera, de manière intéressante, que l’acronyme LRMV était déjà employé par le passé par la planification de la Deutsche Marine, mais qu’il était alors présenté comme « Large Remote Multi-Purpose Vessel ». Le passage de « Multi-purpose » à « Missiles », bien que discret, est révélateur des changements de paradigme à l’œuvre au sein de la Marine allemande.

18 navires sans équipage de protection littorale FCSS pour renforcer les corvettes K130 Braunschweig

Traditionnellement, la Deutsche Marine met en œuvre une flottille de corvettes et de vedettes lance-missiles destinée à assurer la défense littorale du territoire. Pour cela, aujourd’hui, celle-ci aligne 5 corvettes K130 de classe Braunschweig, des navires de 90 mètres et 1 800 tonnes, armés d’un canon de 76 mm, de 4 missiles antinavires RBS-15 et de deux systèmes antiaériens et antimissiles d’autoprotection RAM emportant 21 missiles chacun.

K130 corvette
Les corvettes K130 disposent d’une armement tournés vers la lutte anti-surface et le minage, et disposent d’une importante capacité d’autoprotection contre les drones et missiles. Elles n’ont, en revanche, aucune capacité de lutte anti-sous-marine.

Au-delà des 5 corvettes K130 déjà entrées en service, de 2008 et de 2013, 5 nouvelles corvettes ont été commandées en 2018, dont la livraison devrait intervenir de 2025 à 2027. Étonnamment, le plan Zielbild Marine 2035+ ne prévoit de disposer, en 2035, que de neuf de ces navires, ce qui laisse supposer que l’un d’eux sera retiré du service ou vendu d’occasion d’ici là, peut-être, une nouvelle fois, pour avoir l’assurance des équipages nécessaires afin d’augmenter la flotte d’escorteurs et de sous-marins.

Cependant, la flottille de protection littorale de la Marine allemande sera renforcée, à ce moment-là, de 18 Future Combat Surface Systems, ou FCSS, des systèmes navals de surface sans équipage, qui seront spécialisés dans la lutte anti-surface, et dont les premiers appels à propositions n’ont été publiés qu’à la fin du mois de mars 2025.

Selon les informations disponibles à ce jour, les FCSS ne seront pas constitués d’un unique modèle, mais d’une famille de systèmes ayant des capacités complémentaires, en fonction des objectifs à atteindre.

La modernisation de la flotte de guerre des mines avec l’arrivée de 12 chasseurs de mines MJ334 et 18 systèmes de drones MCM

Au début des années 2000, la Marine allemande disposait de la plus importante capacité en matière de guerre des mines en Europe, avec 5 dragueurs de mines de classe Ensdorf, entrés en service de 1999 à 2001, et 12 chasseurs de mines classe Frankenthal, livrés de 1992 à 1998, et plus ou moins semblables, en taille comme en performances, aux chasseurs de mines tripartites des marines française, belge et néerlandaise.

MJ332 Frankenthanl class
Les 8 chasseurs de mines de la classe Frankenthal encore en service seront remplacés par 12+ bâtiments de guerre des mines MJ334.

Avec la réduction des budgets et des effectifs, et la perception de la baisse de la menace dans ce domaine, cette flotte n’est plus, aujourd’hui, que de 2 Ensdorf et 8 MJ332 Frankenthal, soit 10 navires. Le plan Zielbild Marine 2035+ prévoit cependant de reconstruire les capacités de la Deutsche Marine dans ce domaine.

Celle-ci doit, en effet, recevoir au moins 12 nouveaux navires de guerre des mines MJ334, à partir de 2029 et jusqu’en 2035, sans que l’on ait, à ce jour, plus d’informations sur les ambitions de la classe.

Il est cependant probable, étant donné l’intérêt que suscite la classe City de Naval Group dans ce domaine en Europe, et l’arrivée de 12 systèmes robotisés de guerre des mines conjointement aux MJ334, tel que détaillé par le Zielbild Marine 2035+, que le navire allemand sera proche, en taille et caractéristiques, du navire tripartite européen.

À cette capacité navale de guerre des mines s’ajouteront six systèmes robotisés de localisation et de neutralisation des mines navales, pilotés cette fois depuis la terre, certainement pour assurer la protection des grands ports, arsenaux et embouchures fluviales du pays.

Transformation et extension de la flotte logistique et de soutien de la Deutsche Marine

La flotte logistique et de soutien de la Marine allemande sera, elle aussi, modernisée et étendue dans le cadre du plan Zielbild Marine 2035+. Ainsi, aux deux pétroliers ravitailleurs Type 707 de 20 000 tonnes qui doivent être livrés cette année par les chantiers navals allemands Meyer et Neptun, afin de remplacer les deux ravitailleurs Type 704 classe Rhön entrés en service en 1977, s’ajoutera un troisième navire de même type, qui devrait entrer en service autour de 2030.

Type 707 Tanker
Vue d’artiste du pétroilier ravitalleurs Type 707

Quant aux six navires de ravitaillement A404 classe Elbe, entrés en service en 1993, ils seront remplacés par autant de navires logistiques A405 de 14 000 tonnes dans le cadre du programme Unterstützungplattform. Au total, le tonnage de la flotte logistique allemande va donc passer de 110 000 tonnes à 185 000 tonnes dans les dix années à venir.

Enfin, les trois navires de renseignement électronique Type 423 de la classe Oste seront remplacés par trois bâtiments bien plus imposants (132 m contre 85 m de long), les Type 424, qui entreront en service de 2029 à 2032.

De 8 à 12 P-8A Poseidon et autant de systèmes de drones de patrouille maritime et lutte anti-sous-marine

Enfin, l’aéronavale allemande va, elle aussi, croître en capacités. D’abord, dans le domaine de la patrouille maritime, alors que le plan Zielbild Marine 2035+ prévoit de convertir intégralement la flotte allemande vers le Boeing P-8A Poseidon américain, dont le format pourrait être porté à 12 appareils, ce qui réduit à néant les espoirs français de voir Berlin rejoindre le programme de patrouille maritime autour de l’A321 annoncé il y a quelques mois.

Dans le même temps, la Marineflieger se dotera de 8 à 12 systèmes de drones de patrouille maritime, destinés à assurer les missions de surveillance, de lutte anti-surface et anti-sous-marine, aux côtés du P-8A, sans que l’on sache encore si celle-ci se tournera vers l’Eurodrone, dont la configuration bimoteur apparaît très adaptée à ce type de mission, ou vers le MQ-9B SeaGuardian, spécialement conçu par General Dynamics pour ce type de mission, mais dont les essais par la Marine allemande ont été annulés en 2024, sans raison concluante.

P-8A Poseidon Marineflieger
La MarineFlieger pourrait acquerir jusqu’à 12 P-8A Poseidon auprès de l’américain Boeing.

Quant à la flotte d’hélicoptères embarqués, son format demeure inchangé dans le plan Zielbild Marine 2035+, avec 31 NH90 NRFH Sea Tiger de lutte anti-sous-marine, et 17 NH90 NTH Sea Lion pour les missions de transport et de sauvetage. La flotte de drones embarqués de type hélicoptère, elle, vise un format de 22 unités ou plus à cette échéance.

Conclusion

On le voit, si la Deutsche Marine avait lourdement souffert des arbitrages budgétaires et politiques de la fin de la guerre froide et de la réunification, jusqu’au lancement du Zeitenwende, quelques jours après le début de la guerre en Ukraine, le nouveau plan Zielbild Marine 2035+ prévoit de la ramener aux premières loges des puissances navales européennes, dans les dix années à venir.

Fondamentalement, celui-ci ne représente pas une évolution radicale, en dehors du renforcement sensible du rôle des drones et systèmes robotisés, des ambitions présentées par l’amirauté allemande en 2023, en plein travaux sur le renouvellement du potentiel naval militaire du pays, en s’appuyant sur une partie des 100 Md€ qu’Olaf Scholz avait mis sur la table pour reconstruire la Bundeswehr.

Cependant, beaucoup des ambitions avancées alors paraissaient excessives, et leur financement plus qu’incertain, alors que très vite, le gouvernement de Berlin et le Bundestag commencèrent à raboter les ambitions initialement annoncées, ici en y intégrant des dépenses non planifiées, là en en étendant le calendrier et le périmètre.

À présent que les ambitions budgétaires et politiques, à Berlin, sont alignées avec celles de la Deutsche Marine, le plan Zielbild Marine 2035+ apparaît plus que crédible, et ses ambitions, qui représentent parfois le doublement des moyens disponibles à ce jour, accessibles, tout du moins du point de vue industriel.

Plan 2035 Deutsche marine
Flotte navale et aéronavale de la Marine allemande en 2035, selon le plan Zielbild Marine 2035+

Reste à voir, à présent, si les effectifs suivront, tant pour permettre à la Marine allemande d’armer les nouveaux sous-marins, frégates et corvettes prévus, que pour mettre en œuvre des systèmes hautement technologiques robotisés, nécessitant des compétences rares et recherchées sur le marché.

Car, comme on peut s’en douter, ce ne seront pas les ressources budgétaires et industrielles qui pourront limiter les ambitions de défense allemande, mais bien la très difficile question des ressources humaines qui, pour l’heure, n’a toujours pas trouvé sa solution..

Les armées françaises doivent-elles se spécialiser pour mieux répondre aux enjeux sécuritaires à venir

La France s’enorgueillit, depuis les années 60, de disposer d’un format d’Armées globales, lui conférant un vaste potentiel d’action sur la scène internationale. Et en effet, les armées françaises disposent d’une panoplie de capacités qui, aujourd’hui, ne sont détenues que par les superpuissances mondiales chinoise et américaine, avec son porte-avions et ses sous-marins nucléaires, ses forces de projection de puissance, et surtout sa dissuasion à deux composantes.

Toutefois, alors que les budgets ont été lourdement contraints depuis la fin des années 90, et le début des bénéfices de la Paix, les Armées françaises, comme l’industrie de défense nationale, ont dû se spécialiser dans certains domaines, sans jamais, cependant, renoncer à ce format global, dont le paradigme demeure très ancré dans la classe politique nationale aujourd’hui.

Alors qu’une séquence historique s’ouvre à présent, en France et en Europe, pour l’avenir des armées et de l’industrie de défense, avec la publication de la Révision 2025 de la Revue Stratégique 2022, et le sommet de l’OTAN de La Haye, tous deux devant aboutir à l’annonce d’une hausse sans précédent de l’effort de défense français et européen, il semble nécessaire de s’interroger, objectivement, sur le bien-fondé de ce dogme, au regard de l’évolution de l’équation stratégique européenne et mondiale.

Le format d’Armées globales représente-t-il toujours un intérêt stratégique pour la sécurité de la France, et pour que le pays puisse préserver son rang sur la scène internationale ? Quels sont les domaines d’excellence des Armées françaises, si celles-ci devaient se spécialiser ? Et quelles seraient les conséquences d’une telle spécialisation sur la sécurité et l’autonomie stratégique française et européenne, et sur l’industrie de défense nationale ?

Le format global des Armées françaises, hérité du Gaullisme

Depuis la crise de Suez, en 1956, la France s’est engagée dans une trajectoire propre, en matière de défense, réduisant bien plus que ses alliés européens de l’OTAN sa dépendance à la protection des États-Unis.

armées françaises Forces aériennes strattégiques De gaulle
En structurant la dissuasion française, et en perenisant la logique des arsenaux militaires, le Général de Gaulle a posé les fondations du format d’Armées globales français.

Cette trajectoire a été encore accentuée, et bordée, avec l’arrivée du Général de Gaulle à la tête de l’État, en 1958, ce dernier accentuant les investissements et le volontarisme national pour se doter d’une capacité militaire globale, disposant notamment de sa propre dissuasion, et d’une industrie nationale capable de soutenir cette indépendance, afin de pouvoir “Choisir nos guerres, et les gagner”, selon ses propres mots.

Ainsi, lorsque Paris annonça son retrait du commandement intégré de l’OTAN, sans quitter l’alliance politique, en 1966, les armées et l’industrie de défense françaises étaient prêtes à donner au pays, à ceux qui le dirigeaient, une capacité de défense globale, capable d’intervenir aussi bien en Europe, face au Pacte de Varsovie, qu’en Afrique, pour protéger le Tchad des attaques libyennes, ou dans le Pacifique, l’océan Indien et Atlantique nord et sud.

Ce format d’armées globales est devenu, depuis, un marqueur clé des objectifs politiques en matière de défense, ainsi que des investissements nationaux dans ce domaine, créant au passage une spécificité française sur la scène internationale, qui faisait jeu égal, en termes d’autonomie, avec l’Union soviétique et les États-Unis, dans un grand nombre de domaines.

De l’armée globale à «l’armée d’échantillons»

Pour parvenir à cet objectif, avec des moyens représentant l’équivalent de 10 à 12 % des budgets soviétiques et américains en matière de défense, Paris, ses Armées et ses industriels durent faire preuve d’une très grande ingéniosité.

C’est ainsi que la France s’est spécialisée, dans les faits, dans la conception d’armements performants, mais sensiblement plus légers et économiques que leurs homologues américains, avec un AMX-30 40 % plus léger et moitié moins cher que le M-60, un Mirage III deux fois plus léger et trois fois moins onéreux que le F-4 Phantom, ou un sous-marin nucléaire d’attaque Rubis, 65 % plus compact et léger, et quatre fois moins cher que les Los Angeles américains.

SNA Rubis lors des essais de plongée en 1982
SNA Rubis lors des essais de plongée en 1982

Ces arbitrages permirent aux industriels français de la défense de s’implanter dans de nombreux pays, avec de grands succès à l’exportation comme l’AMX-13, la famille des Mirage monomoteurs (III, V, F1, 2000), les sous-marins Daphnée et Agosta, ou les missiles MILAN, HOT, Exocet et Mistral, longtemps en tête des exportations dans leurs catégories respectives, dans la sphère occidentale.

En contrepartie de ces arbitrages, les armées françaises étaient, le plus souvent, bien plus légèrement équipées que les forces alliées de l’OTAN, même si les états-majors français compensaient cette faiblesse apparente par une plus grande mobilité et réactivité de leurs forces, ceci étant devenu, au fil des années, un puissant marqueur de l’efficacité des armées françaises.

Avec la fin de la guerre froide, cependant, et la baisse relative de l’effort de défense français, sur fond de bénéfices de la paix, cette équation stratégique française devint rapidement très difficile à maintenir. Ainsi, alors que les coûts de développement et d’acquisition des nouveaux équipements ne cessaient d’augmenter, et que le poids de la dissuasion demeurait constant, l’équilibre permettant de se doter d’une véritable “Armée globale” fut de plus en plus difficile à atteindre.

Pour y parvenir, les Armées françaises, comme les industriels, durent réviser leurs formats, afin d’entrer dans ce nouveau cadre budgétaire, les premières en réduisant leurs effectifs et leurs moyens, pour donner naissance à ce qui est communément appelé une “armée d’échantillons”, les seconds en transformant l’outil industriel d’une logique de production à une logique de conception.

Dès lors, aujourd’hui, si les Armées françaises demeurent, objectivement, globales, puisque disposant de la presque totalité des moyens militaires modernes pouvant être requis à une intervention armée, dans les faits, les volumes disponibles sont à ce point contraints que la réalité de l’effet recherché n’est souvent que partielle.

NH90 Tigre cougar ALAT
Caiman, Cougar et Tigre, au Mali. l’Arocombat est une des grandes spécialités de l’Armée de terre française

Ainsi, si la Marine nationale dispose bien d’un porte-avions à propulsion nucléaire, une capacité que seule l’US Navy, à part elle, possède également, dans les faits, celui-ci n’est disponible que 40 à 50 % du temps, le reste représentant les indispensables périodes de maintenance, de modernisation et d’entraînement du navire et de son équipage.

De même, la Force Opérationnelle Terrestre dispose de l’ensemble des moyens d’intervention moderne terrestre, avec deux brigades lourdes, une brigade d’infanterie, une brigade d’infanterie de Marine, une brigade de montagne et une brigade parachutiste, soutenues par une brigade aéromobile et une brigade d’artillerie.

Cependant, aucune de ces capacités n’a été dimensionnée pour soutenir, dans la durée, un engagement symétrique, ni pour absorber des pertes humaines et matérielles, et encore moins pour assurer une permanence opérationnelle.

L’équation stratégique française pour la décennie 2030 et au-delà

À quelques jours de la publication de la Révision 2025 de la Revue Stratégique 2022, il est donc indispensable de confronter ce format d’armées globales, spécificité française en Europe, à la réalité des menaces, mais aussi des alliances, en Europe et dans le monde, afin de comprendre si ce paradigme, hérité du gaullisme, demeure pertinent, ou si, au contraire, il représente à présent un handicap pour la sécurité de la France et de ses intérêts.

Pour cela, il est nécessaire d’observer la transformation de l’équation stratégique européenne et mondiale, ces dernières années, et son évolution probable dans les années à venir, en focalisant notre attention sur une échéance suffisamment proche pour que les spéculations demeurent fondées, soit la décennie 2030 à venir.

La dissuasion française plus que jamais le socle de la puissance militaire nationale sur la scène internationale

Le premier des grands bouleversements, observé ces dernières années avec la guerre en Ukraine, et amplifié ces derniers mois avec le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, est évidemment le poids considérable qu’a pris la dissuasion française sur le théâtre européen.

SNLE classe triomphant
SNLE classe le Triomphant de la Marine nationale. Chaque SNLE emporte 16 SLBM M51.3 soit de 80 à 120 têtes nucléaires à trajectoire indépendante TNO de 110 kt.

En effet, si, aujourd’hui, la France est la cible désignée, en Europe, du Kremlin, de ses propagandistes et de ses bataillons de cyber-combattants, ce n’est pas tant du fait des prises de position de l’exécutif français, au demeurant bien moins virulentes que celles d’autres pays européens, ni en raison de la menace que représenteraient, pour Moscou, les forces armées conventionnelles françaises.

Cette véhémence russe est, avant tout, la conséquence de cette dissuasion reposant sur deux piliers : une Force Océanique Stratégique, formée de 4 sous-marins nucléaires lanceurs d’engins classe Le Triomphant, armés de 16 missiles balistiques intercontinentaux SLBM M51.3, transportant chacun plusieurs systèmes de rentrée atmosphérique à trajectoire indépendante TNO et leur charge de 110 kt, sept fois la bombe de Hiroshima.

À cette capacité qui, avec un ou deux SNLE à la mer en permanence, constitue une puissance de riposte française pouvant rayer de la carte les 100 plus grandes villes russes, ainsi que 75 % de la population du pays, s’ajoutent des capacités de dissuasion aéroportées, avec les Forces Aériennes Stratégiques, fortes de deux escadrons de Rafale armés de missiles de croisière supersoniques ASMPA emportant une tête de 100 à 300 kt, et la Force Aéronavale Nucléaire, qui fait de même avec certains Rafale M de la flottille 12F.

Contrairement à la FOST, qui tire son efficacité de sa discrétion, les FAS et la FANu sont efficaces parce qu’elles sont visibles, et peuvent être déployées en réponse à une dégradation sécuritaire, pour signifier la détermination de la France, y compris face à un adversaire doté.

Dès lors, alors que la Russie, mais aussi la Corée du Nord, multiplient les rhétoriques agressives concernant l’utilisation de leur arsenal nucléaire stratégique et tactique, la France, seule en Europe à disposer d’une dissuasion pleinement autonome, indépendante des États-Unis, et seule dissuasion en Europe à deux composantes complémentaires, est appelée à jouer un rôle central dans l’équation stratégique du vieux continent, maintenant que la protection “offerte” par les États-Unis dans ce domaine est devenue incertaine.

La défense européenne, vers un leadership polonais et allemand dans les domaines de l’engagement conventionel de haute intensité

À l’autre bout du spectre de cette équation stratégique européenne se trouve la puissance militaire conventionnelle, et en particulier, celle des forces terrestres mécanisées. Contrairement à la dissuasion, le poids de la France dans ce domaine est appelé à rapidement s’effacer, face à la montée en puissance des forces terrestres de deux pays européens ayant, tous deux, fait de l’ambition de devenir la plus puissante force armée conventionnelle de ce théâtre un objectif stratégique.

Leopard 2 Bundeswehr
Avec un budget qui pourrait atteindre 160 Md€ en 2030, la Bundeswehr pourrait bientot prendre un leadership incontestable en Europe, en matière d’engagement conventionnel symétrique de haute intensité.

Varsovie n’avait pas attendu le début de la guerre en Ukraine pour s’engager dans cette voie. Dès 2016, la Pologne entreprit de moderniser et d’étendre ses armées et leurs moyens, avec plusieurs points d’inflexion perceptibles en 2017, 2019 et 2022.

Aujourd’hui, les autorités polonaises sont engagées dans un effort sans précédent, mobilisant plus de 5 % de PIB chaque année, pour former et équiper, d’ici à 2032, 6 divisions mécanisées alignant un total de 1 250 chars modernes, plus de 2 000 véhicules de combat d’infanterie, 800 canons automoteurs de 155 mm et 700 lance-roquettes multiples, pour 200 000 hommes.

L’autre acteur, dans cette compétition, est arrivé beaucoup plus tardivement à la même conclusion. Il s’agit de l’Allemagne, alors que Friedrich Merz a annoncé, devant le Bundestag, qu’il entendait à présent que le pays prenne ses responsabilités historiques dans la sécurité de l’Europe, et pour cela, qu’il se dotera de la première armée conventionnelle du continent.

Si les objectifs allemands, en matière de formats de la Bundeswehr, n’ont pas encore clairement été établis, il apparaît que Berlin est à présent prêt à faire croître ses investissements de défense à hauteur de 3,5 % du PIB, ce qui propulserait le pays à la troisième place mondiale dans ce domaine, avec 160 Md€ par an, en 2030.

Ni la Pologne, qui consacre déjà 5 % de son PIB à ses armées pour 41 Md€, ni la France, qui atteindrait 100 Md€ à 3,5 % du PIB consacrés à l’effort de défense, et pas davantage la Grande-Bretagne, avec 120 Md€ à 3,5 % du PIB, ne sont en mesure de contester cette ambition à Berlin, dans ce domaine, sauf à accroître leur effort de défense, certainement au-delà du raisonnable, surtout pour une question d’égo national.

Quoi qu’il en soit, les deux formidables forces terrestres mécanisées qui se construisent en Allemagne et en Pologne, et qui seront épaulées par les moyens croissants des pays d’Europe de l’Est et du Centre, représenteront un glacis défensif qu’il sera très difficile de franchir pour un adversaire venu de l’est..

La projection de puissance et les besoins outremers

En revanche, les besoins en matière de projection de puissance, de la France, et de manière élargie, de l’Europe, demeureront très élevés, au-delà de la seule confrontation potentielle avec la Russie et ses éventuels alliés.

FREMM Mistral
La Marine nationale dispose de la plus importante capacité de projection de puissance navale en Europe, avec un porte-avions nucléaire CATOBAR et trois LHD classe Mistral.

Par ses territoires ultramarins, sa dépendance aux importations de minéraux, hydrocarbures et produits manufacturés, et ses besoins d’exportations de ses productions agricoles et technologiques, la sécurité de la France et de l’Europe repose plus que jamais sur l’assurance de disposer de voies navigables commerciales, praticables et sécurisées, ainsi que sur la préservation de leur souveraineté sur leurs territoires ultramarins.

Dans ce domaine, ce sont les forces armées britanniques et françaises, disposant toutes deux de porte-avions, de flottes d’escorteurs et de sous-marins nucléaires d’attaque, qui peuvent représenter le pivot de cette assurance sécuritaire européenne, épaulées en cela par deux autres pays méditerranéens, l’Italie et l’Espagne, qui consacrent une part importante de leurs investissements de défense pour se renforcer dans ce domaine.

Toutefois, la France est loin de disposer de capacités optimales autour de ces questions de projection de puissance, ne disposant, par exemple, comme évoqué précédemment, que d’un unique porte-avions, alors que la capacité britannique ou italienne, dans ce domaine, repose exclusivement sur le F-35B américain.

De fait, qu’on le veuille ou non, la France, et les Européens, seraient bien incapables, aujourd’hui, de mener une opération de projection de puissance pour défendre les intérêts stratégiques de l’Europe sans avoir, préalablement, reçu l’aval de Washington. En d’autres termes, bien que reposant sur des moyens différents, la faiblesse stratégique qui obligea Français, Britanniques et Israéliens à se retirer du canal de Suez, à l’issue de l’opération Musketeer, en 1956, demeure aujourd’hui.

Une dissémination des investissements industriels, obligeant la France à s’appuyer sur la coopération européenne

Enfin, la répartition des tâches et des leaderships qui se dessine en Europe, autour des questions de défense, aura nécessairement un pendant sensible dans le domaine de l’industrie de défense.

programme MGCS
Participer au programme mGCS est-il encore de l’interet de la France, alors que celle-ci s’appuie, avant tout, sur l’efficacité et la mobilité de ses forces légères, pour faire valoir sa plus value en Europe et dans le monde ?

À ce sujet, la France continue, aujourd’hui, de soutenir le paradigme de BITD globale, indissociable de celui d’Armées globales. Or, eu égard à ses moyens budgétaires limités, et à l’augmentation des coûts de conception et de fabrication d’équipements militaires de plus en plus évolués et technologiques, Paris est à présent dans l’obligation de multiplier les programmes de développement en partenariat européen, au-delà des aspirations de l’exécutif à ce sujet.

Ce faisant, la France demeure actrice de la conception de l’essentiel de ses équipements de défense, tout en cédant, pour y parvenir, des pans entiers de compétences à ses partenaires européens, sur l’autel de la coopération stratégique, et surtout des contraintes budgétaires.

Spécialiser les Armées françaises, pour préserver le rang de la France en Europe et dans le monde

On comprend, de ce qui précède, que les paradigmes au cœur de l’organisation des armées françaises, et de la BITD nationale, pour leur donner leur dimension globale, peuvent représenter, selon la perspective retenue, davantage un handicap qu’un atout, à présent, dans la nouvelle équation stratégique qui se dessine.

Dès lors, se pose la question de quels pourraient être l’organisation et le format des armées françaises, et de l’industrie de défense nationale, dans l’hypothèse où, plutôt que de rechercher l’exhaustivité au prix de la résilience, celles-ci chercheraient la spécialisation, en acceptant de s’en remettre à d’autres dans certains domaines ?

Un modèle de spécialisation, pas très éloigné du modèle actuel des armées françaises

Dans cette hypothèse, la France concentrerait ses investissements budgétaires, technologiques et humains dans ses domaines de compétence exclusifs ou les plus marqués, au profit d’une stratégie de défense collective, en Europe et au-delà.

Bien évidemment, pour parvenir à ce modèle, une grande confiance réciproque entre les acteurs européens est indispensable. Et l’on peut, raisonnablement, douter que les Européens, eux-mêmes, soient prêts à de telles concessions, s’il était effectivement question d’une gestion globale et collective de l’ensemble des problématiques de défense et de sécurité.

Armée de terre Niger
Avec 4 brigades de combat sur 6, taillées pour la projection de puissance, l’Armée de terre a fait de cette compétence rare et discrimnante, spécialement en Europe, une spécialité à forte valeur ajoutée.

Cependant, à bien y regarder, dans le cas de la France, les hypothèses avérées des menaces correspondent précisément aux atouts développés par ses armées et ses industriels, précisément parce que, au-delà du paradigme global lui-même, les armées ont dû rechercher l’efficacité face aux besoins.

Ainsi, et de manière paradoxale, la structure sécuritaire française repose déjà en grande partie sur une notion de spécialisation de l’outil militaire et industriel, avec un pilier sécuritaire stratégique reposant presque exclusivement sur la dissuasion, en l’absence de forces conventionnelles lourdes en nombre significatif, une force tactique presque exclusivement tournée vers la projection de puissance, et une industrie de défense qui a évolué pour répondre à ces besoins.

Une dissuasion étendue, au cœur du rôle discriminant de la France, dans l’équation stratégique européenne et mondiale

Ainsi, comme aujourd’hui, ce serait la dissuasion française qui porterait l’essentiel du poids politique et sécuritaire français, en Europe et dans le monde, à la différence que la notion de dissuasion pourrait alors être étendue, au-delà du nucléaire, pour former une dissuasion stratégique globale, y compris contre les menaces conventionnelles stratégiques, comme les forces de frappe constituées de missiles balistiques, de missiles de croisière et de drones d’attaque à longue portée, produits en grande quantité, et employés de manière simultanée, ne manqueront pas d’émerger dans les années à venir.

Rafale B missile ASMPA
La composante aérienne de la Dissuasion française, représente in interet decisif pour tenir en respect les pays dotés.

Ainsi, dans ce modèle, la France aurait la mission de développer et de déployer la dissuasion stratégique à l’échelle européenne, tout en acceptant de confier à d’autres pays, comme l’Allemagne et la Pologne, la responsabilité de la dissuasion conventionnelle tactique.

En outre, en matière de sécurité strictement nationale, Paris conserverait une dissuasion stratégique à deux composantes, peut-être complétée par une composante terrestre, voire par une composante spatiale, pour garantir l’inviolabilité de ses frontières, tout en garantissant à ses alliés européens la neutralisation de la menace nucléaire, stratégique comme tactique, de l’adversaire.

La projection de puissance et la réactivité, comme le marqueur de la puissance militaire conventionnelle française

Les forces tactiques françaises, quant à elles, se spécialiseraient, comme c’est déjà en partie le cas, dans la projection de puissance, en Europe et dans le monde, sur terre, mer et dans les airs.

Ce faisant, l’Armée de terre renoncerait à ses brigades lourdes et son infanterie mécanisée, pour se doter exclusivement d’une force de réaction rapide susceptible d’être projetée en Europe ou ailleurs dans le monde.

Là encore, le paradigme n’est guère éloigné de la réalité actuelle, puisque sur ses six brigades de combat, seules la 2ᵉ brigade blindée et la 7ᵉ brigade blindée n’entrent pas dans cette spécialisation. En revanche, la 9ᵉ brigade d’infanterie de Marine, la 27ᵉ brigade d’infanterie de montagne, la 11ᵉ brigade parachutiste et la 6ᵉ brigade légère blindée entrent déjà dans cette classification, tout comme la 4ᵉ brigade d’aérocombat et la 19ᵉ brigade d’artillerie, qui appartenait, précédemment, à la Force d’Action Rapide.

Caesar 6x6 A400M
Longtemps perçu comme un système d’artillerie léger exclusivement conçu pour l’afrique et l’arotransportabilité, le CAESAR 6×6 a montré qu’il pouvait être d’une très grande efficacité, dans le cadre d’un engagement de haute intensité symétrique en Ukraine, lorsqu’il s’appuie sur ses atouts propres, à sa voir sa grande mobilité et souplesse d’utilisation.

Dans cette hypothèse, l’effort à venir reposerait davantage sur la pérennité et la résilience des moyens existants, par exemple en doublant les structures par une structure de réserve, plutôt qu’en étendant des moyens déjà largement disponibles ailleurs en Europe, comme les chars lourds, l’artillerie chenillée ou les VCI lourds.

Bien évidemment, dans ce modèle, la Marine nationale et l’Armée de l’air et de l’Espace, en pointe pour ce qui concerne les moyens de projection, verraient leurs formats croître, là encore, pour atteindre un seuil de permanence et de pérennité des capacités visées, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.

Renseignement, spatial, guerre électronique et cyber : les quatre piliers de la plus-value américaine en Europe

Enfin, dans cette hypothèse, la France aurait tout intérêt, tant pour consolider son rang spécifique en Europe que pour peser dans l’équation stratégique mondiale, à mettre l’accent sur les investissements concernant les moyens de renseignement — humains, aériens comme spatiaux — ainsi que sur les systèmes de communications et de protection spatiaux.

En effet, cette guerre a montré que ces compétences, aujourd’hui détenues avant tout par les États-Unis au sein de l’OTAN, jouent un rôle décisif pour contenir la puissance numérique et la puissance de feu de l’adversaire, valant un extraordinaire multiplicateur de forces dans la confrontation.

KNDS Leclerc Evolution Eurosatory 2024
Leclerc Évolution de KNDS présenté au salon Eurosatory (Photo F. Dosreis)

De fait, la France a tout intérêt, dans l’optique évoquée, à prendre une position dominante dans ce domaine, attendu que disposer des satellites de surveillance et de communication nécessaires aura certainement beaucoup plus d’intérêt, pour la défense de la Pologne ou des Pays baltes, que 200 ou 300 chars français supplémentaires.

Par ailleurs, la guerre en Ukraine, et sur les autres théâtres modernes, a montré sans ambiguïté le potentiel décisif des systèmes de guerre électronique et des compétences cyber, tant dans leur dimension tactique que stratégique. Là encore, au sein de l’OTAN, ces compétences sont avant tout détenues par les États-Unis, et font lourdement défaut aux armées européennes.

En admettant que la France décide de spécialiser ses compétences de défense, au mieux de ses intérêts et de ceux de la défense collective européenne, il apparaît qu’elle aura, certainement, tout intérêt à se substituer aux compétences aujourd’hui détenues par les États-Unis, dans ces domaines spécifiques, pour renforcer le potentiel dissuasif global face à l’ensemble des menaces, tout en protégeant au mieux son poids et son rang sur la scène européenne, donc sur la scène internationale.

Des compétences exclusives au cœur de l’effort industriel et technologique français

Conséquences inévitables d’une éventuelle spécialisation des armées françaises, il est probable que l’industrie de défense française sera, elle aussi, contrainte de se spécialiser, par manque de besoins nationaux dans certains domaines, compensés par l’accroissement des investissements dans d’autres, jugés plus performants.

Dassault Aviation Merignac Rafale
6 pays de l’UE disposent de capacités et de compéntences pour la protection de blindés chenillés lourds, mais la France est la seulle à pouvoir concevoir et produire intégralement un avion de combat moderne.

Cela n’ira pas sans certains renoncements, par exemple dans le domaine de la conception de véhicules blindés chenillés. Cependant, en concentrant ses investissements dans les domaines les plus performants, notamment à l’exportation, ou les plus décisifs, comme en matière de dissuasion, la France pourrait consolider la position de sa BITD en Europe, face aux bouleversements qui se dessinent avec l’augmentation massive des budgets défense qui arrive, sans qu’il lui soit strictement nécessaire de se tourner vers des équipements européens, puisque armées et BITD évolueront sur la même trajectoire.

Conclusion

On le voit, en dépit du paradigme d’Armées globales, hérité du Général de Gaulle et de l’Affaire de Suez, et dogmatisé depuis la Vᵉ République, la question de la spécialisation des armées françaises se pose aujourd’hui, si tant est qu’un débat puisse s’ouvrir face à la puissance historique de cet héritage.

En effet, alors que le paysage militaire et industriel stratégique est en pleine mutation, et que des réalités économiques entraveront nécessairement les efforts de la France si celle-ci tentait de maintenir cet objectif global, il apparaît que les Armées françaises ont déjà, en partie, entamé leur métamorphose, pour précisément répondre aux besoins spécifiques de la France, par ailleurs non couverts par nos alliés européens.

Pour autant, l’objectif d’armées globales demeure encore vivace, notamment du point de vue politique, ceci ayant engendré, dans de nombreux domaines, des capacités largement sous-dimensionnées, sous le seuil d’efficacité opérationnelle, ce qui, loin de maintenir le rôle et le rang du pays, participe au contraire à la baisse de crédibilité de ses armées, sur la scène européenne et internationale.

11eme brigade parachutiste
Entrainement de largage de la 11eme Brigade Parachutiste.

Or, il apparaît, lors d’une analyse objective, que la sécurité absolue de la France, en Europe et dans le monde, ne serait pas amoindrie par cette spécialisation des armées, pour se concentrer sur leurs domaines de compétences les plus aboutis et exclusifs, comme la dissuasion, la projection de puissance et la sphère C4I, alors que, dans le même temps, la dissémination des investissements d’État, pour respecter ces armées globales et souveraines, nuit à l’efficacité des domaines d’excellence de l’industrie de défense française, comme l’aviation de combat, l’aéronavale, l’aérocombat et les blindés légers, ainsi que, bien évidemment, l’ensemble du domaine spatial et balistique lié à la dissuasion.

D’autre part, le poids relatif de la France, en Europe, et son rang sur la scène internationale, pourraient bien, de manière probablement contre-intuitive, cesser de se dégrader, et même se renforcer, en passant d’un format d’Armées globales tendant vers une armée d’échantillons, avec ses 200 chars, 120 tubes et son unique porte-avions, à une force armée puissante dans ses spécialités : la dissuasion, la projection de puissance, le renseignement, le spatial, la guerre électronique et le cyber, par ailleurs des compétences qui, aujourd’hui, feraient lourdement défaut à la défense collective européenne si les États-Unis devaient se désengager.

Dans tous les cas, une telle question, potentiellement structurante pour les armées, l’industrie de défense et le rang international de la France, mériterait certainement un véritable débat, si pas public, en tout cas parlementaire, précisément pour sortir d’un dogmatisme exacerbé bâti sur des postulats qui n’existent plus, et reconstruire une défense efficace et dimensionnante pour la France, bien au-delà des seules questions sécuritaires.

Les bâtiments de guerre des mines classe City, prochain succès export de Naval Group

Avec 8 milliards d’euros de prises de commandes, et 4,3 Md€ de chiffre d’affaires, 2024 a été une année historique pour le spécialiste français des systèmes navals de combat, Naval Group, qui dispose, à présent, d’un confortable carnet de commandes de 18 Md€, à produire dans les années à venir, tant pour la Marine nationale, avec les SNA classe Suffren, les frégates classe Amiral Ronarc’h et la conception du PANG et des SNLE3G, qu’à l’internationale, avec les commandes de sous-marins indonésiens et néerlandais, et la fabrication des FDI classe Kimon grecques.

En outre, l’industriel est engagé dans plusieurs négociations qui seraient proches d’aboutir, dont 3 sous-marins Scorpene classe Kilvari en Inde, et une quatrième frégate FDI en Grèce, alors que d’autres dossiers paraissent évoluer favorablement, en Argentine (Scorpene Evo), au Brésil ou en Norvège.

Toutefois, si les frégates, les corvettes et, naturellement, les sous-marins français, se taillent la part du lion, dans ces exportations, il se pourrait bien que la grande vedette, dans les années à venir, pour les exportations navales militaires françaises, n’appartiennent pas à ces catégories de navires, mais à celle des bâtiments de guerre des mines…

FDI, Gowind, Scorpene Evo, Barracuda : le catalogue du français Naval Group est prêt pour la hausse des budgets défense européens

Sur la scène internationale, le catalogue des navires militaires du français Naval Group, a tout pour séduire. En effet, l’industriel dispose d’une gamme parfaitement hiérarchisée de navires offrant, chacun, un excellent rapport performances-prix, et un positionnement attractif et concurrentiel, vis-à-vis de l’offre concurrente.

Frégate FDI Amiral Ronarc'h de la Marine nationale lors de ses premiers essais à la mer
Frégate FDI Amiral Ronarc’h de la Marine nationale lors de ses premiers essais à la mer

Ainsi, la FDI, qui va entrer en service dès cette année avec la livraison de la frégate Amiral Ronarc’h de la classe éponyme, à la Marine nationale, et de la frégate Kimon à la Marine hellénique, propose un concentré de capacités, en matière de lutte antiaérienne, lutte anti-sous-marine et antinavire, ainsi que de guerre cyber et électronique, que l’on ne retrouve, traditionnellement, que sur des navires plus lourds de 1000 à 2000 tonnes, et plus chers de 100 à 150 m€, voire davantage.

Cette alliance de compacité et de performances, est d’ailleurs au cœur de l’argumentaire commercial de Naval Group en Norvège, pour le remplacement des frégates classe Nansen, eu égard à la géographie très spécifique autour de laquelle la Sjøforsvaret, la marine royale norvégienne, doit évoluer. À ce titre, Naval Group et le norvégien Kongsberg, ont signé, la semaine dernière, un accord de coopération industriel de grande importance, pour renforcer l’attractivité de l’offre française dans cette compétition.

Outre les frégates, les sous-marins à propulsion conventionnelle représentent, aujourd’hui, le second cheval de bataille de Naval Group, avec une offre dite « océanique », articulée autour des nouveaux Scorpene Évolution, équipés de batteries lithium-ion, et la gamme « grand océanique », composée des sous-marins de la gamme Barracuda, plus imposants et équipés de ces mêmes batteries.

Blacksword barracuda Naval Group
Vue d’artiste de la classe Orca de la Marine néerlandaise, basée sur le modèle Blacksword Barracuda de Naval Group

Dans ce domaine, l’industriel français est engagé dans plus d’une dizaine de négociations simultanément, certaines très avancées, comme la commande de trois Scorpene supplémentaires pour l’Indian Navy, dans une évolution de la classe Kalvari qui emporterait le nouveau système AIP développé par le DRDO, et d’autres plus éloignées, comme les discussions engagées avec l’Arabie Saoudite et le Maroc, pour fournir à leur marine respective, une première capacité sous-marine.

En tout état de cause, tout porte à croire que si 2024 fut une année exceptionnelle, en matière de prises de commande comme de chiffre d’affaires, les années qui vont suivre verront, elles aussi, une intensification de l’activité de l’industriel français.

Les bâtiments de guerre des mines de la classe City, le joker inattendu du Naval Group sur la scène européenne

En effet, au-delà des négociations en cours, autour de ses frégates et sous-marins, celui-ci dispose d’un atout, et il est de taille, pour soutenir sa croissance et son attractivité, dans les mois et années à venir, dans un domaine en plein renouveau, la guerre des mines.

Jusqu’il y a peu, la guerre des mines navales était un sujet qui ne suscitait guère d’enthousiasme, y compris auprès des amirautés, tant la menace semblait diffuse et de faible ampleur. Toutefois, la guerre russo-ukrainienne et l’utilisation intense des mines sous-marines, tant par la Marine russe, pour bloquer l’accès aux ports ukrainiens, que par l’Ukraine, pour protéger ses plages d’une manœuvre amphibie adverse, ont montré que cette composante très spécialisée de la puissance navale, demeurait parfaitement d’actualité.

batiments de guerre des mines programme RMCM Naval group
Le batiment de guerre des mines M940 Oostende de la maine belge, lors de son transfert pour entamer la phase de finition.

Or, un grand nombre de Marines militaires, spécialement en occident, a négligé cette capacité, ces trente dernières années, précisément par un manque d’anticipation de la menace. C’est notamment le cas de l’US Navy, qui dispose, aujourd’hui, en tout et pour tout, de moins d’une dizaine de chasseurs de mines de la classe Avenger, entrés en service à la fin des années 80, qui sont à présent remplacés par le rétrofit spécialisé des Littoral Combat Ship équipés pour la guerre des mines.

Dans ce domaine, la France et le Royaume-Uni firent cause commune, à l’occasion des accords de Lancaster House, pour developper une solution robotisée conjointe baptisée SLAM-F, dont le développement fut confié à Thales. De son côté, en 2019, Naval Group et le belge ECA, devenu Exail depuis, furent retenus par les marines belges et néerlandaises, pour concevoir et construire les douze nouveaux bâtiments de guerre des mines, six par pays, destinés à remplacer les chasseurs de mines Tripartite, conçus dans les années 70 pour les deux marines ainsi que de la France.

Longs de 82 m pour un tonnage en charge de 2,800 tonnes, ces navires sont beaucoup plus imposants que les Tripartites de 51 m et moins de 600 tonnes qu’ils remplaceront dès cette année, et sont surtout beaucoup plus modernes, emportant une suite robotisée composée de drones porteurs de surface et de drones sous-marins de localisation et de désamorçage/destruction, faisant entrer la guerre des mines dans une toute nouvelle dimension.

La solution proposée par Naval Group a d’ailleurs fini par convaincre la France, la commande de 6 BGDM (Bâtiment de Guerre Des Mines) devant être officialisée courant 2025, sur la base du design belgo-néerlandais, mais en intégrant la solution robotisée SLAM-F de Thales.

Finlande et pays baltes, en discussion avec Naval Group, pour leur flotte de guerre des mines

Comme la Marine nationale, d’autres navires européennes font, elles aussi, face au besoin de moderniser, voire d’étendre, leurs capacités de guerre des mines. Et dans ce domaine, les Bâtiments de Guerre des Mines de Naval Group, s’avèrent des plus attractifs, d’autant que leur prix unitaire, moins de 200 m€, demeure abordable pour beaucoup d’entre elles, eu égard aux performances de ces navires.

BGDM classe City Naval Group
Maquette de la classe City, de Naval group, qui equipera les marines belges et néerlandaises, et dont sera dérivé le BGDM de la Marine nationale.

Ainsi, selon le site spécialisé Naval News, des discussions et négociations auraient été entamées avec plusieurs pays bordant la mer Baltique, à présent parfaitement conscient de la menace que représentent les mines russes, pour leurs cotes et le trafic maritime.

Ainsi, selon les sources du site, la Finlande, ainsi que les trois pays baltes, ont tous les quatre, entrepris de discuter avec Naval Group, autour de cette classe de navires, et de la solution robotique de déminage qu’ils transportent, qui s’avèrerait non seulement beaucoup plus sûre, mais surtout, considérablement plus rapide que les moyens de déminage navals employés jusqu’ici, un rapport de 1 à 10, ayant été évoqué à ce sujet.

Rappelons, également, qu’en juin 2024, Naval Group Belgium a été retenu par la commission européenne, pour diriger le consortium européen visant à atteindre une autonomie stratégique européenne complète, dans le domaine de la guerre des mines navales.

Norvège, Grèce, Danemark, Bulgarie, Roumanie…: un formidable marché européen pour les BGDM

Car les besoins, en Europe, vont bien au-delà des marines françaises, belges et néerlandaises, et même de ceux des marines finlandaises et baltes. En effet, de nombreuses marines doivent, à présent, moderniser leurs flottes de guerre des mines, maintenant que la menace est à nouveau présente, sensible et en évolution rapide, alors que le bâtiment de guerre des mines proposé par Naval Group et ses partenaires, a toutes les qualités pour convaincre dans ce domaine.

C’est notamment le cas de la Marine Royale Norvégienne qui, outre le remplacement des frégates de la classe Nansen, prévoit d’acquérir deux navires de guerre des mines robotisés, dès 2025, dans le cadre de la planification d’acquisition norvégienne 2023-2030, dans le cadre du remplacement des chasseurs de mines de la classe Oksøy et des dragueurs de mines classe Alta.

Oksoy class Marine norvégienne
Le M343 Hinnøy, dernière unité des quatre chasseurs de mines de la classe Olsøy de la Marine norvégienne. Longs de 55 m, ces catamarans n’ont qu’un deplacement en charge de 375 tonnes.

La Marine danoise, elle aussi, devra certainement revoir ses capacités, dans ce domaine, ne disposant que de dragueurs de mines légers des classes Holm et MSF, alors que le pays contrôle une voie de passage stratégique entre la mer du Nord et la mer Baltique, à proximité de l’enclave russe de Kaliningrad.

Outre la Baltique, la mer Noire représente, elle aussi, en enjeux de taille, en matière de guerre des mines, alors que la Bulgarie aligne encore neuf dragueurs de mines soviétiques des classes Olya et Sonya, ainsi que trois chasseurs de mines Tripartite, acquis d’occasion auprès de la Belgique et des Pays-Bas.

La Roumanie, pour sa part, dispose d’un chasseur de mines de classe Sandown britannique, équivalent aux Tripartite, et trois dragueurs de mines hérités, eux aussi, de l’époque soviétique, alors qu’elle fait face aux mêmes risques de minage, que l’Ukraine.

En mer Égée, enfin, la Marine hellénique n’aligne que deux chasseurs de mines de classe Osprey américains, et un chasseur de mines britannique de la classe Hunt, pour protéger l’ensemble de ses ports et accès navals, de la menace des mines turques, alors que la marine d’Ankara produit d’importants efforts, dans le domaine des mines navales, et des moyens de les déployer.

Au total, ce sont de 12 à 15 navires de guerre des mines robotisés, qui devraient être commandés par les Marines européennes ne disposant pas d’une solution strictement nationale, et qui représentent, dès lors, un marché potentiel stratégique pour Naval Group et son consortium européen.

Conclusion

On le voit, la demande européenne, en matière de bâtiments de guerre des mines, va très probablement s’accroitre plus que sensiblement, dans les années à venir. Dans ce domaine, Naval Group et son consortium franco-belge, dispose certainement d’une longueur d’avance sur ses concurrents traditionnels européens, pour se tailler la part du lion sur ce marché en pleine résurrection.

MCM Thales
le Système SLAM-F de lutte robotisé contre les mines sous-marines, developpé par Thales pour la France et le Royaume-Uni, se compose d’une unité de surface autonome, et d’un système sous-marin robotisé pour identifier et neutraliser les mines.

Une fois encore, l’audace dont a fait preuve l’industriel, en s’éloignant des approches classiques des chasseurs de mines, pour se tourner vers des navires bien plus imposants et taillés pour la guerre des mines robotisée, pourrait s’avérer payante, tant le résultat semble convaincant, en Belgique comme aux Pays-Bas, au point de rassembler à nouveau les trois pays à l’origine de la très réussie classe Tripartite, de la fin de la guerre froide.

Reste que si la lutte contre les mines navales, demeure un domaine d’excellence pour les industriels français, Naval Group comme Thales, on ne peut qu’être surpris de constater qu’aucun effort n’est fait, en France, dans le domaine de la conception des mines navales, les SNA de la classe Suffren devant, aujourd’hui encore, s’appuyer sur les mines FG29 d’une tonne, datant des années 60, pour ce type de besoins.

Une initiative avait bien été lancée, au début des années 2010, pour concevoir un successeur à cette munition, mais tout indique que le programme a fait les frais des coupes et des arbitrages budgétaires qui suivirent, de sorte que les navires et sous-marins français, ne disposent plus de la capacité pour mouiller un champ de mines performant, face aux moyens militaires modernes, aujourd’hui.

Revue Stratégique, Sommet de l’OTAN… : la France entre dans un moment décisif pour sa défense

Entre la publication de la révision de la Revue stratégique 2022, dans un contexte international plus intense que jamais depuis presque quarante ans, un sommet de l’OTAN qui a toutes les chances de devenir historique, et les annonces industrielles qui se multiplient, en Europe, autour des investissements de défense, une séquence sans équivalent débute, à présent, pour la France, ses Armées et son industrie de défense.

En effet, les décisions qui seront prises par les autorités françaises, dans les semaines à venir, pourraient bien tracer une trajectoire qui déterminera l’évolution du rôle, de la crédibilité et du poids de la France sur la scène internationale et européenne, dans un contexte d’une complexité rare.

Alors que les Armées et l’industrie de défense françaises peinent toujours à se relever de 20 années de sous-investissements, en dépit des hausses récentes de crédits, que doit-on attendre de la révision 2025 de la Revue Stratégique 2022 et du sommet de l’OTAN de La Haye, à la fin du mois de juin ?

Quelles sont les conséquences et les menaces, sur l’industrie de défense française, des hausses de l’effort de défense européen qui se dessinent ? Et comment la France peut-elle espérer rivaliser, et préserver son rang international, dans le contexte budgétaire qui est le sien ?

Les Armées françaises sous fortes contraintes en dépit des budgets en hausse

Depuis 2018, le budget des Armées françaises a connu une hausse sans précédent ces 30 dernières années. Celui-ci est, en effet, passé de 32,3 Md€ en 2017, à 50,5 Md€ hors pensions, en 2025, soit une hausse de 56% en huit ans, pour une inflation de 21% sur la même période.

revue stratégique 2022 revision gazelle alat
Les Gazelle de l’ALAT ne cessent de devoir joueur les prolongations, notamment en raison de la reduction du nombre de Tigre devant être commandés par la France, passé de plus de 200 exemplaires, initialement planifié, à 77.

Rappelons que sur les 17 années ayant précédé cette hausse, le budget des armées était passé de 36,4 Md€ en 2009 à 32,3 Md€ en 2017, soit une baisse de -11,2%, alors que, dans le même temps, l’activité opérationnelle avait été d’une grande intensité, avec les engagements en Libye, en Afghanistan, en RdC, au Mali puis dans la bande sud-saharienne et en Irak.

Sans surprise, donc, en 2017, les armées françaises étaient épuisées, lourdement démoralisées, et souffraient d’une érosion capacitaire très élevée, alors que de très nombreux programmes, destinés à moderniser les forces, avaient été annulés, reportés ou rabotés.

On aurait pu penser qu’avec la hausse de plus de 50% de leur budget, les armées françaises auraient retrouvé le sourire. C’est en partie vrai, mais en partie, seulement. En effet, la situation était à ce point détériorée, en 2017, que les efforts consentis jusqu’en 2021, par ailleurs relativement limitées (+21% / +6,9 Md€/an), permirent avant tout de stopper l’hémorragie capacitaire, et de rééquilibrer l’équation des Ressources Humaines, sans véritablement améliorer les choses, de manière sensible, sur le plan capacitaire.

Par ailleurs, la crise covid, et le pic inflationniste de 2021 et 2022, ont raboté une part importante des hausses budgétaires consenties jusque-là. En d’autres termes, la véritable reconstruction capacitaire des Armées françaises, a débuté en 2023, et non en 2017, ceci expliquant que ses effets tardent à se faire ressentir sur le terrain.

infanterie
Si les armées peinent toujours à recruter dans certaines spécialités, la démoralisation globale qui existait en 2017, semble s’être atténuée à présent.

D’autre part, sur la période concernée, d’autres érosions capacitaires sont venues s’ajouter à une liste d’obsolescences et de sous-capacités déjà très préoccupante, accentuées tant par l’aide militaire française à l’Ukraine que par l’évolution des menaces et la nouvelle course aux armements qui a débuté.

Nulle surprise, donc, qu’en dépit de ces hausses budgétaires spectaculaires, le statut des Armées, tant en matière de formats que de capacités, demeure dégradé, et que des alertes ne cessent d’émerger, qu’il s’agisse d’un reste à payer et des reports de charges plus élevés que jamais, de contrats qui tardent à venir mettant en difficulté de nombreuses ETI-PME/PMI de l’Industrie de Défense nationale, ou de tensions sur les effectifs.

La révision de la revue stratégique dévoilée à la fin du mois de mai

Cette situation, déjà très préoccupante en elle-même, s’inscrit dans un contexte national et international engendrant contraintes et élévation des risques, qu’il s’agisse de la sécurité nationale comme autour des aspects politiques et industriels.

Ainsi, les finances publiques et les tensions sociales et politiques, interdisent le recours à la dette ou à la hausse des prélèvements, pour renforcer les moyens. L’évolution des menaces a engendré une impulsion industrielle sans précédent, en Europe et dans le Monde, qui menace, à moyen terme, la position française, alors que la position des États-Unis est plus imprédictible que jamais.

Enfin, la nouvelle course aux armements, lancée par la Chine, oblige les acteurs internationaux, dont la France, en tant que second exportateur d’armes mondial, à augmenter les investissements de recherche et développement, et d’équipements, pour rester au contact.

J-36 Avion de combat de 6ᵉ génération CAC chine
C’est la Chine qui, aujourd’hui, donne le tempo technologique de la course aux armements mondiale. En laissant observer deux, peut-être trois avions de combat de nouvelle géénration, en vol, elle a signifié aux américains, russes et européens, que la 6ème génération des avions de combat n’attendra pas 2040.

Ces évolutions sont à ce point important et brutales, qu’elles ont convaincu le Président Macron, d’ordonner, en janvier 2025, une révision de la Revue Stratégique 2022, celle-là même qui servit de référence à la rédaction de la Loi de Programmation Militaire 2023-2030, actuellement appliquée.

Comme c’est de tradition, aucune information n’a filtré, au sujet des orientations préconisées par cette révision, qui doit être rendue publique à la fin du mois de mai 2025. Surtout, on ignore tous des postulats qui ont été imposés à ses rédacteurs par l’exécutif, notamment en matière budgétaire, et si celle-ci préconisera une révision de la LPM 2024-2030, voire une abrogation pure et simple, pour lancer une LPM 2026-2033 ?

En outre, quelles que soient les orientations prises, et les conclusions préconisées par cette révision, rien ne garantit, dans le présent contexte politique en France, que l’application de ces évolutions puissent être votée par le Parlement, d’autant que l’échéance constitutionnelle d’un an, après une dissolution, arrive également à grands pas.

Un sommet de l’OTAN sous forte tension du 24 au 26 juin à La Haye

Le calendrier de la révision 2025 de la Revue Stratégique 2022, et l’échéance de présentation de la fin du mois de mai, ont très certainement été dictés par la préparation du sommet de l’OTAN, qui se tiendra du 24 au 26 juin 2025, à La Haye, et qui promet d’être un sommet historique, à plus d’un titre.

Secrétaire général de l'OTAN Mark Rutte
Le néerlandais Mark Rutte, le secretaire général de l’OTAN, a passé les six derniers mois à préparer le sommet de La Haye, et en particulier, à préparer un accord sur la hausse du budget des armées des pays européens membres de l’Alliance, pour respecter les exigences de D.Trump, et ainsi, conserver la protection stratégique américaine.

Rappelons, en effet, que l’annonce de cette révision est intervenue concomitamment à l’arrivée de Donald Trump, à la Maison-Blanche, le 20 janvier, alors que le 47ᵉ président des États-Unis avait annoncé, lors de sa campagne électorale et de la période de transition, des changements majeurs à venir, au sujet de l’implication américaine au sein de l’OTAN, et de l’exigence d’effort de défense pour les Européens.

Il est très probable que le principal objectif de cette révision, soit donc d’anticiper les changements qui seront annoncés par Donald Trump, à l’occasion du sommet de l’OTAN de La Haye, à ces sujets.

Les États-Unis devraient annoncer un redéploiement des troupes US en Europe

La première des annonces qui seront faites par la présidence US, lors de ce sommet, et qui sont attendues par les Européens, concernera un très probable redéploiement des quelque 90,000 militaires américains, en Europe.

S’il est toujours délicat, pour ne pas dire hasardeux, d’anticiper les positions qui seront prises par Donald Trump, avant qu’elles aient eu lieu (et même, parfois, après…), un certain consensus semble émerger au sujet des annonces qui seront faites là ce sujet.

En premier lieu, celles-ci porteront sur le retrait d’une partie de ces effectifs et moyens américains en Europe, pour être redéployée aux États-Unis ou sur le théâtre Indo-Pacifique, jugé prioritaire par Washington.

US army en Europe
Un rédeploiement des 90,000 militaires américains présents en Europe, sera annoncé lors du sommet de La Haye, sans que l’on sache encore précisement, combien d’entre eux seront simplement déplacés en Europe, probablement pour se rapprocher des frontières russes et bielorusses, et combien seront retirés pour renforcer la posture US en Indo-Pacifique.

Ensuite, une partie des forces américaines demeurée sur le vieux continent, pourrait être redéployée vers les pays d’Europe de l’Est, pour se rapprocher de la menace russe, plutôt que de demeurer dans leurs quartiers hérités de la guerre froide, essentiellement en Allemagne, en Italie, en Espagne, au Royaume-Uni et en Belgique.

Si la France n’est pas directement concernée par le redéploiement potentiel de forces américaines, n’ayant pas de troupes étrangères sur son sol, le retrait de certaines capacités clés, détenues par les armées US, pourrait nécessiter de réévaluer les moyens nécessaires à l’exécution des missions, par la France et en Europe, par exemple, dans le domaine du transport aérien et héliporté lourd, du ravitaillement en vol et du renseignement.

Les négociations toujours intenses pour atteindre un effort de défense à 5% PIB en Europe

Surtout, le Sommet de La Haye promet d’aboutir à une réorientation majeure des objectifs d’effort de défense, pour les membres de l’Alliance Atlantique, spécialement pour les Européens.

Rappelons que pendant la campagne électorale, Donald Trump avait annoncé qu’il exigerait des européens un effort de défense supérieur à 3%, pour continuer de bénéficier de la protection américaine, y compris dans le domaine stratégique.

Plus tard, et probablement face au consensus qui semblait se dessiner, en Europe, pour effectivement atteindre l’effort de défense de 3%, sans en passer par un bras de fer avec Washington, cette même exigence était revue à la hausse, pour atteindre 5%.

Donald Trump national Guard Association 2024
Initialement, D.Trump exigeait que l’effort de défense en Europe soit amené à 3% PIB. Le passage à 5% semble résulter de la docilité des européens, dans ce domaine, risquant de minimiser la victoire que pourrait annoncer le nouveau président US, face aux Européens, dans ce domaine.

Pour l’heure, il apparait que ce planché de 5% du PIB, dédié à l’effort de défense, demeure la base de négociations, entre européens et américains, en préparation du sommet de juin. Toutefois, cet effort serait divisé en deux blocs.

D’abord, un bloc de 3,5% PIB, effectivement consacrés à la mission défense, et qui devra être atteint d’ici à 2030 ou 2032. Ensuite, un second bloc de 1,5%, qui contiendrait les investissements contribuant à la défense et à la sécurité, dans lequel on retrouvera les pensions des militaires, les investissements de coopération et consacrés à l’amélioration des conditions d’engagement au sein de l’OTAN, les investissements de soutien à l’international, ainsi que certaines missions de sécurité, comme les Gardes Côtes. La date de 2035 est évoquée comme échéance, pour ce second bloc.

Cette approche permet de limiter l’effort de défense strict des européens, à un niveau raisonnable et soutenable, en particulier pour ce qui concerne la dimension RH très contraignante, tout en engageant une hausse moyenne de 75% des crédits de défense en euros constants, d’ici à 2032, pour atteindre un effort de défense global compensé en Europe équivalent à 600 Md€, suffisant face à la Russie et aux autres menaces, sans devoir s’en remettre aux États-Unis.

La seconde enveloppe, quant à elle, permettra à Donald Trump de proclamer un succès, sur les Européens, tout en limitant les contraintes, et en sanctuarisant le budget des Armées, de tout prélèvement indu.

Donald Trump veut que l’Europe prenne le relais des États-Unis pour soutenir l’Ukraine

Enfin, et concomitamment à la révision des seuils pour l’effort de défense des Européens, Donald Trump devrait, selon de nombreux spécialistes, annoncé un désengagement du soutien militaire américain à l’Ukraine, transférant aux Européens cette responsabilité, notamment pour ce qui concerne le financement des munitions et pièces détachées nécessaires aux systèmes Patriot, HIMARS, M-777, F-16 et autres M1 Abrams et M2 Bradley, livrés jusqu’ici par Washington, aux armées ukrainiennes.

Trump vance zelensky
Tout porte à croire que le sommet de La Haye servira de cadre l’annonce d’un désengagement des Etats-Unis d’Ukraine, Washington voulant transferer à l’Europe l’intégralité de la charge budgétaire, dans ce dossier.

Si le désengagement budgétaire des États-Unis pour l’Ukraine, semble ne pas pouvoir être évité, tout porte à croire que les négociations, à La Haye, porteront sur le maintien du soutien américain en matière de renseignement, à Kyiv, que l’on sait être indispensable et non substituable par les moyens européens, aujourd’hui.

On comprend, dès lors, que le sommet de l’OTAN de La Haye, du 24 au 26 juin, marquera une inflexion historique de la position des États-Unis, en Europe, ainsi que des relations transatlantiques, héritées du traité de 1949 et de la Guerre froide, matérialisant le pivot stratégique de Washington vers le Pacifique et face à la Chine, annoncé dès 2014 par Barack Obama, mais jusqu’ici non anticipé par les Européens.

On comprend, également, la nécessité, pour l’exécutif et le président français, de disposer d’une revue stratégique actualisée, prête à l’emploi, face à ces bouleversements, tant pour peser sur les négociations, que pour ne pas subir les exigences américaines, sur la scène publique.

Réagir face aux grandes manœuvres industrielles de défense en Europe

Pour autant, la déferlante Trump ne sera pas la seule à laquelle va devoir faire face, dans les semaines à venir. En effet, la hausse imposée des crédits de défense, en Europe, aiguise de nombreux appétits industriels, dans les chancelleries du vieux continent, et les annonces de grands programmes industriels de défense, en autonomie ou en partenariat, se multiplient depuis deux mois.

De fait, le paysage industriel défense européen a entamé une mutation, aussi profonde que rapide, susceptible de bouleverser la hiérarchie dans ce domaine, que ce soit en Europe comme dans le Monde.

Rheinmetal Lynx HUngary Factory 01 Planification et plans militaires | Alliances militaires | Analyses Défense
Certains indsutriels européens, comme l’allemand Rheinmetall, multiplient les accords et les investissements en Europe, comme cette usine d’assemblage hongroise du KF-41 Lynx, pour anticiper la hausse brutale des budgets des armées à venir.

Or, ce bouleversement entamé ne semble pas devoir profiter à la France jusqu’à présent, celle-ci étant toujours soumise à ses contraintes budgétaires et politiques, mais également par une approche plus doctrinale que de nombreux autres pays européens, en matière de coopération extra-européenne.

On peut s’attendre, dès lors, dans ce contexte, que d’importantes annonces aient lieu, entre la fin du mois de mai, et la publication de la Revue stratégique 2022 révisée 2025, la conclusion du sommet de l’OTAN, à la fin du mois de juin, et la très probable révision ou abrogation de la LPM 2024-2030, à l’automne 2025.

Existe-t-il une voie budgétaire et politique, pour la France, ses Armées et son industrie de défense ?

Toute la question, maintenant, est de savoir comment la France pourra-t-elle faire face à de tels engagements internationaux, comme le passage du budget des armées de 2% aujourd’hui, à 3,5% PIB d’ici à 2030/2032, soit une hausse de 40 Md€ et 1,5 % PIB, en ou 7 ans, alors même que le pays ne parvient pas à ramener son déficit budgétaire sous la barre des 5% PIB, et encore moins des 3% exigés par les accords européens ?

Plusieurs éléments permettront d’absorber, temporairement, les effets de cette hausse, si pas sur la dette, en tout cas sur son décompte, en Europe. Toutefois, en admettant que l’objectif serait d’atteindre conjointement 3% PIB de déficit public et un effort de défense de 3,5% PIB, pour 2030, cela revient à générer une nouvelle bulle budgétaire de 4% PIB, 100 Md€, composée de nouvelles recettes et d’économies budgétaires, soit 20 Md€ par an.

Afin de fixer les esprits, une telle variation, si elle devait être financée par une hausse de TVA, représenterait une hausse de 8 points, soit une TVA qui passerait de 20 à 28%, et une diminution du pouvoir d’achat des ménages de l’ordre de 6%, équivalente à la crise Covid, à son pic économique, mais de manière permanente.

Dassault Aviation Merignac Rafale
L’investissement de défense ne génère pas que des couts. Les recettes et economies budgétaires qu’il engendre, peuvent compenser presque la totalité des couts, selon la manière dont ces investissements sont ventilés.

Présentée ainsi, l’équation semble insoluble, alors que si la France ne respectait pas ses engagements, son déclassement international, sur la scène politique, économique et militaire, serait sans équivalent depuis la défaite de 1940.

Pour autant, cette perception, parfois relayée, n’est pas exacte. D’abord, parce que, comme évoqué dans cet article, l’augmentation de l’effort de défense français, entrainera également de nouvelles recettes, celles-ci pouvant représenter jusqu’à 80% à 90% des investissements consentis.

En outre, la France dispose, encore, de nombreux atouts sur la scène internationale extra-européenne, pour négocier certains partenariats lui permettant de démultiplier l’efficacité économique et technologique de ses investissements, comme dans le cas du développement d’un char de combat de génération intermédiaire avec les Émirats arabes unis et l’Égypte, évoqué dans cet article ou le développement d’un Rafale de guerre électronique avec la Grèce, traité dans cet article.

Enfin, la France dispose d’une dissuasion sans équivalent, en Europe, lui conférant un atout réel, lors des négociations à l’échelon européen, notamment pour, éventuellement, obtenir certaines compensations sous la forme de commandes d’équipements militaires, par les pays protégés, ce qui augmenterait, encore davantage, les recettes fiscales et sociales.

En d’autres termes, pour peu que le sujet soit abordé de manière objective, en dehors de tout biais en limitant l’efficacité, l’effort de défense budgétaire qui se dessine, pour la France, est non seulement soutenable, mais il pourrait bien, s’il est articulé avec agilité et perspicacité, permettre au pays de consolider sa position, en Europe et dans le Monde, en matière de capacités militaires comme d’industrie de défense.

Conclusion

On le voit, la séquence qui va débuter, dans les jours qui viennent, va être déterminante pour l’avenir de la France, de ses armées et de son industrie de défense, sur la scène nationale, européenne et mondiale.

Macron Sorbonne
L’executif français, et avec lui, l’ensemble de la classe politique, portent aujourd’hui une lourde responsabilité, dans les arbitrages qui seront faits dans les jours et semaines à venir, quant à l’avenir ed la France sur la scène internationale.
Photo LP / Fred Dugit

Jamais, en effet, dans l’histoire post-seconde guerre mondiale, une telle conjonction de facteurs extérieurs et intérieurs, a-t-elle à ce point conditionné l’évolution de l’ensemble de l’outil défense national, dans un contexte plus intense que jamais.

Dès lors, les arbitrages qui seront menés par l’exécutif français, dans les semaines à venir, auront des conséquences majeures, pour de nombreuses années, et pourraient bien déterminer la réalité de ce que sera la France, en Europe et dans le Monde, d’ici à quelques années.

Reste à voir, à présent, si les dirigeants politiques français, au gouvernement comme dans l’opposition, sauront être à la hauteur de cet épisode historique qui s’ouvre, et s’ils parviendront à s’éloigner de certains de leurs dogmes, alors que la transgression est probablement de rigueur ? Il faut le souhaiter…

Rafale vs J-10 : Au Bourget, une tout autre version de l’engagement du 7 mai fait surface

Au Salon du Bourget 2025, alors que les regards se tournaient vers les avancées technologiques du Rafale F5 et les tensions industrielles autour du programme SCAF, un tout autre dossier est venu s’inviter dans les discussions : celui de l’engagement aérien du 7 mai entre l’Indian Air Force et la Pakistan Air Force. Contre toute attente, des sources militaires et industrielles françaises ont profité de l’événement pour livrer une version radicalement différente de celle qui, depuis trois semaines, avait largement dominé la scène médiatique internationale.

Car depuis le 7 mai, c’est le récit sino-pakistanais qui s’était imposé : une victoire nette de la PAF, obtenue grâce au J-10CE chinois et à ses missiles PL-15, face à des Rafale indiens surclassés. Une victoire tactique, technologique et symbolique, reprise sans grande nuance dans de nombreux médias, et exploitée à plein par les industriels chinois pour promouvoir leurs appareils auprès de clients traditionnels de Dassault Aviation.

Mais que s’est-il réellement passé ce jour-là ? Que vaut le contre-récit français présenté à huis clos lors du Bourget ? Et, plus largement, que nous dit cette bataille des narratifs sur les rapports de force contemporains — qu’ils soient tactiques, industriels ou cognitifs ?

Cet article ne vise pas à trancher entre deux vérités. Il cherche à comprendre comment un affrontement aérien peut devenir, en quelques heures, un champ de bataille informationnel à part entière, et comment s’y forge — ou s’y déconstruit — la réputation opérationnelle d’un système d’armes. Car derrière l’opposition entre Rafale et J-10, c’est toute la question de la maîtrise du récit stratégique qui se pose.

Le Pakistan annonce une grande victoire aérienne après l’engagement du 7 mai 2025 contre l’Indian Air Force

Le 7 mai 2025 pourrait bien s’inscrire comme l’un des jalons majeurs de l’histoire contemporaine de l’aviation de combat. Aux premières heures du jour, l’Indian Air Force (IAF) a lancé une offensive aérienne de grande ampleur contre plusieurs objectifs militaires et paramilitaires situés au Pakistan, en représailles à l’attentat perpétré le 22 avril à Pahalgam, dans le Cachemire indien, qui avait fait 26 morts et plus de 20 blessés, en majorité des pèlerins hindous.

Rafale indian air force
Le Rafale est l’appareil le plus moderne de l’Indian Air Force.

Cette opération, d’abord désignée sous le nom de code Sindoor, a rapidement dégénéré en une série d’engagements air-air d’une rare intensité, impliquant plus d’une centaine d’appareils : environ soixante avions de chasse indiens ont affronté une cinquantaine de chasseurs pakistanais, dans ce que plusieurs analystes considèrent désormais comme le plus important affrontement aérien de type BVR (Beyond Visual Range – combat hors de portée visuelle) jamais enregistré, et le plus intense combat air-air depuis l’opération Bolo menée par l’US Air Force au-dessus du Nord-Vietnam, le 2 janvier 1967 — bien que cette dernière n’ait pas eu lieu au-delà de la portée visuelle.

Dès la fin des combats, deux stratégies de communication radicalement opposées ont émergé. Fidèle à sa tradition de discrétion sur les opérations en cours, New Delhi a opté pour le silence, se limitant à indiquer que l’ensemble des équipages engagés étaient rentrés sains et saufs. Aucune évaluation, aucun bilan, et surtout, aucun contre-récit officiel n’est venu éclairer ou contester les premières interprétations de l’engagement.

À l’inverse, Islamabad a adopté une stratégie proactive, voire offensive, en multipliant les déclarations publiques, les détails tactiques et les assertions chiffrées. Dès le 8 mai, la Pakistan Air Force (PAF) a revendiqué une victoire nette et historique. Selon ses porte-parole, les forces pakistanaises auraient abattu sept appareils indiens, dont trois des nouveaux Rafale de l’IAF, acquis par New Delhi en 2016, et représentant l’appareil de combat le plus moderne actuellement en service au sein des forces aériennes indiennes. Ces succès auraient été rendus possibles par le déploiement du nouveau duo technologique de la PAF : le chasseur multi-rôle J-10CE et son missile air-air longue portée PL-15, tous deux d’origine chinoise.

Ce discours, structuré, détaillé, et renforcé par la diffusion de documents opérationnels (cartes, animations, extraits de vidéo), a rapidement trouvé un écho dans la presse régionale et au sein de nombreux relais d’analyse pro-pakistanais ou pro-chinois. En l’absence de toute forme de contre-discours de la part de l’Inde, il s’est imposé dans les médias internationaux comme le récit dominant — d’autant plus convaincant qu’il semblait reposer sur des faits tangibles.

J-10CE Pakistan
J-10CE des forces aériennes pakistanaises.

Cette perception a été renforcée par une campagne d’influence menée sur les réseaux sociaux et relayée par certains organes de presse pro-pakistanais ou pro-chinois. Celle-ci a alimenté des rumeurs selon lesquelles plusieurs pays, notamment l’Indonésie ou les Émirats arabes unis, auraient suspendu ou reconsidéré leurs projets d’acquisition du Rafale. Bien que non fondées, car totalement fantaisistes, ces allégations ont contribué à renforcer l’image d’un basculement stratégique potentiel en faveur de l’industrie aéronautique chinoise.

Dans ce contexte, le constructeur Chengdu Aircraft Corporation, à l’origine du J-10CE, a lancé une offensive commerciale soutenue. Des offres ont été adressées à plusieurs clients historiques de Dassault Aviation, comme l’Indonésie et l’Égypte, avec une communication orientée sur les performances supposément démontrées du J-10CE en conditions réelles de combat.

Face à cette avalanche de communication et à l’absence de réaction officielle de New Delhi ou de Dassault Aviation, le rapport de force médiatique s’est vite figé : aux yeux d’une partie de la presse internationale et de nombreux analystes, le J-10CE est sorti grand vainqueur de l’engagement du 7 mai — et le Rafale, grand perdant.

Deux erreurs méthodologiques dans l’analyse de Meta-Défense du 13 mai 2025

À la lumière des événements et des éléments d’information postérieurs à l’engagement du 7 mai, il convient de revenir sur l’article publié par Meta-Défense le 13 mai 2025, qui proposait une première analyse tactique de l’opération Sindoor et en tirait des enseignements pour l’évolution du programme Rafale F5.

Cet article, intitulé « Engagement aérien du 7 mai : vers un Super-Rafale ? » (lien : Meta-Défense, 13/05/2025), partait d’un constat simple : à défaut de disposer de sources directes ou indépendantes suffisamment détaillées, il s’appuyait essentiellement sur les éléments communiqués par la Pakistan Air Force à la suite de sa conférence de presse du 11 mai.

Drone de combat Neuron Rafale Dassault Aviation
Rafale évoluant de concert avec le Neuron

Le premier problème est d’ordre méthodologique. Comme l’article lui-même le reconnaissait, les informations disponibles à ce moment-là étaient lacunaires, et rien ne permettait d’authentifier les affirmations pakistanaises. En s’appuyant presque exclusivement sur le récit fourni par une partie directement impliquée — en l’occurrence, la PAF — l’article exposait mécaniquement son raisonnement à un biais de cadrage, et à des conclusions prématurées.

La seconde erreur est plus insidieuse, mais tout aussi significative : l’article souffrait d’un biais de confirmation évident. Il tendait à faire entrer l’engagement du 7 mai dans un cadre analytique déjà esquissé dans des publications antérieures sur le site, et visant à démontrer la nécessité de transformer le Rafale F5 en un “Super-Rafale”. Cette version, défendue depuis plusieurs mois sur Meta-Défense, repose sur l’idée que la cellule actuelle du Rafale — non furtive — doit être profondément modifiée pour intégrer une furtivité sectorielle, sans quoi l’appareil ne pourrait plus rivaliser, à moyen terme, face à des chasseurs adverses dotés de munitions de longue portée et de capacités de détection avancées.

Or, dans cette lecture, les affirmations de la PAF sur l’efficacité du couple J-10CE / PL-15 apparaissaient comme une validation spectaculaire du raisonnement déjà développé : elles offraient, en quelque sorte, la confirmation attendue de l’inéluctabilité du Super-Rafale.

Mais c’est précisément là que réside le danger d’un biais de confirmation : en recherchant inconsciemment dans les événements ce qui vient conforter une hypothèse préalable, on risque de perdre la neutralité d’analyse indispensable dans un contexte aussi flou. Ce glissement méthodologique est d’autant plus problématique que l’article, plutôt que de poser des hypothèses, énonçait des conclusions fortes — qui, avec le recul, apparaissent comme fondées sur des bases empiriques trop fragiles.

Ainsi, loin de démontrer la supériorité tactique du J-10CE ou la vulnérabilité structurelle du Rafale, l’article du 13 mai constitue, aujourd’hui, un exemple très parlant des limites de toute analyse fondée sur des données unilatérales et non confirmées, surtout lorsque celles-ci résonnent trop fortement avec un cadre analytique préexistant.

Il fallait que cela soit reconnu, et expliqué. Voilà qui est fait.

Le narratif sino-pakistanais confronté aux constats objectifs dans le temps

Durant les premières 48 heures ayant suivi l’engagement du 7 mai, le narratif sino-pakistanais s’est imposé dans l’espace médiatique. Structuré, détaillé, et soutenu par des relais internationaux, il bénéficiait d’un terrain vierge : le silence maintenu par New Delhi, et plus encore par Paris, laissait le champ libre à l’interprétation unilatérale des faits. Pourtant, à mesure que les jours passaient, des éléments tangibles ont commencé à émerger — et à contredire, peu à peu, la version d’Islamabad.

Modi adamput IAF
Discours de Narendra sur la base aérienne d’Adampur, deux jours après les frappes annoncées par Islamabad.

D’abord, les premières preuves de l’efficacité des frappes air-sol indiennes se sont accumulées. Les opérations menées entre le 7 et le 10 mai — d’abord contre les infrastructures terroristes identifiées comme responsables de l’attaque du 22 avril, puis contre des sites militaires pakistanais — ont visiblement atteint leurs objectifs.

Des images de frappes publiées par l’Indian Air Force ont été confirmées par plusieurs sources indépendantes de la sphère OSINT, notamment à partir d’observations satellites. Celles-ci ont révélé d’importants dégâts sur plusieurs sites pakistanais, notamment des bases aériennes, des postes de commandement et des installations de défense antiaérienne.

Le Times of India a ainsi publié des images avant/après démontrant l’impact de l’opération Sindoor, tandis que le Washington Post et Business Today confirmaient l’ampleur des destructions dans certaines installations sensibles, notamment à Murid et Bahawalpur.

Ces éléments remettaient en question la solidité du récit de victoire tactique avancé par Islamabad. D’autant que les frappes de riposte menées par la Pakistan Air Force — principalement à l’aide de drones kamikazes et de missiles de croisière — ont montré une efficacité opérationnelle extrêmement limitée.

L’épisode le plus révélateur fut sans doute la conférence de presse donnée par le Premier ministre Narendra Modi le 13 mai sur la base aérienne d’Adampur, dans le Pendjab. Présenté comme l’un des sites les plus durement frappés par les tirs pakistanais, Adampur ne montrait, en réalité, aucun dégât visible. Les journalistes présents sur place, indiens comme internationaux, n’ont observé aucun impact majeur, et aucune tentative d’occultation ou de mise en scène ne leur a été reprochée. La séquence a donc contribué à saper la crédibilité des affirmations de la PAF sur l’efficacité de sa propre riposte.

Enfin, le comportement même de la PAF dans les jours ayant suivi le 7 mai soulève des interrogations. Du 8 au 10 mai, alors que l’IAF poursuivait ses frappes contre des objectifs stratégiques pakistanais, aucun nouvel engagement aérien significatif n’a été revendiqué par Islamabad. Aucune nouvelle victoire, aucun Rafale abattu, aucun chasseur intercepté. Pourtant, la densité des raids indiens était telle que, si le couple J-10/PL-15 avait effectivement montré une supériorité tactique durable, il aurait logiquement pu être réengagé avec succès.

PAF Bholari air base india strike
Frappes indiennes sur la base aérienne pakistanaise de Bholari

Cette absence de reproductibilité laisse entrevoir une autre hypothèse : celle d’un effet de surprise tactique — voire d’un artifice doctrinal. Un article paru brièvement sur un site spécialisé chinois, rapidement retiré, avançait que les succès du 7 mai auraient été obtenus grâce à une tactique coordonnée impliquant un AWACS pour le guidage initial, une correction de trajectoire mid-course par une batterie sol-air HQ-9B, et un tir terminal par un J-10CE, afin de “masquer” l’origine du missile jusqu’à son activation finale.

Si cette version n’est étayée par aucune preuve, elle pourrait expliquer pourquoi les pilotes indiens n’auraient pas perçu de menace air-air directe avant l’impact — et pourquoi, une fois la tactique identifiée, elle aurait perdu son efficacité.

Dans tous les cas, l’incapacité de la PAF à reproduire une supériorité aérienne revendiquée au soir du 7 mai, combinée à l’efficacité confirmée des frappes indiennes dans les jours suivants, contribue à affaiblir considérablement le récit d’une victoire technologique ou tactique majeure du Pakistan. Et par ricochet, à relativiser l’image de suprématie associée au J-10CE et à son missile PL-15.

Au salon du Bourget, une tout autre lecture de l’engagement du 7 mai fait son apparition

C’est dans ce contexte que le Rafale est réapparu au cœur de l’actualité au Salon du Bourget 2025, à la croisée de plusieurs enjeux stratégiques et industriels. D’un côté, Dassault Aviation et l’armée de l’Air et de l’Espace cherchaient à défendre la crédibilité opérationnelle du Rafale dans la perspective du standard F5, alors que les négociations autour du partage industriel du programme SCAF entraient dans une nouvelle phase de crispation avec Airbus DS. De l’autre, l’offensive sino-pakistanaise sur le terrain de la communication stratégique obligeait la France, traditionnellement réservée sur les affaires indo-pakistanaises, à sortir de sa neutralité de façade.

Dans un article publié par RFI, les journalistes Olivier Fourt et Franck Alexandre révélaient les grandes lignes d’un contre-récit français, fondé sur des sources militaires et industrielles anonymes, mais “directement impliquées dans le suivi de l’opération Sindoor”. Selon ces sources, l’attaque du 7 mai aurait été menée en pleine connaissance du risque d’escalade, avec une communication volontairement transmise à Islamabad en amont pour limiter la probabilité d’un emballement bilatéral incontrôlé. Cette révélation, si elle est avérée, est d’une importance capitale : elle viendrait non seulement expliquer la mobilisation rapide des moyens aériens pakistanais — J-10CE et JF-17 notamment — mais aussi la densité du dispositif de veille radar et de défense sol-air activé par la PAF.

Rafale SCALP-EG
Rafale en version attaque standoff avec deux missiles de croisière SCALP-EG

Toujours selon RFI, les autorités indiennes s’attendaient à une opposition aérienne intense, et assumaient les risques associés à cette opération planifiée. Ce choix tactique — prévenir l’adversaire pour éviter l’escalade, tout en acceptant une confrontation aérienne sous contrainte — constitue un cas d’école en matière de doctrine de désescalade contrôlée. Il s’inscrit dans une approche beaucoup plus fine que celle généralement décrite dans les cercles médiatiques occidentaux, et tend à démontrer un niveau de maturité stratégique rarement commenté du côté indien.

Plus encore, les sources françaises affirment que les Rafale indiens engagés, armés de missiles air-air MICA, de missiles de croisière SCALP-EG et de bombes guidées Hammer, auraient infligé de lourdes pertes à la Pakistan Air Force. Les chiffres avancés — une dizaine d’appareils pakistanais abattus pour quatre ou cinq pertes côté indien — ne sont pas sourcés et doivent être pris avec précaution. Néanmoins, si ces données étaient confirmées, elles renverseraient intégralement le récit construit par Islamabad.

Le récit français précise également que les objectifs de l’IAF lors du raid du 7 mai allaient bien au-delà des seules cibles terroristes initialement évoquées. Au total, neuf sites auraient été frappés, incluant non seulement des camps liés aux réseaux islamistes actifs au Cachemire, mais aussi des postes de commandement, des systèmes de défense sol-air et au moins deux installations sensibles des forces aériennes pakistanaises. Ces frappes auraient été exécutées en trois vagues successives, et les résultats opérationnels auraient dépassé les attentes initiales, les défenses pakistanaises étant visiblement prises de court, malgré l’alerte préalable.

Cette version des faits, présentée pour la première fois en marge du salon du Bourget, marque une rupture nette avec la posture de silence habituellement adoptée par les autorités françaises sur les théâtres extra-européens sensibles. Si elle a été relayée de manière mesurée — aucun communiqué officiel, aucune déclaration publique d’un représentant de l’État — elle constitue néanmoins un contre-feu évident face à la campagne d’influence orchestrée autour du J-10CE. L’objectif est clair : protéger l’image du Rafale à l’international, sécuriser les contrats export en cours (notamment en Indonésie, Égypte et aux Émirats), et éviter que l’affaire du 7 mai ne devienne un angle d’attaque structurel contre l’appareil dans les compétitions commerciales à venir.

En creux, ce positionnement s’inscrit aussi dans la perspective du standard F5. Car si la démonstration faite est que le Rafale “tel quel” est déjà capable de survivre à une densité de menace élevée (missiles PL-15, réseaux radar interconnectés, défense HQ-9B), alors la montée en gamme vers le F5 — avec guerre électronique, commandement collaboratif, armement de nouvelle génération et capacité drone — devient une consolidation d’un succès tactique existant, et non une réponse défensive à une infériorité opérationnelle. Une nuance qui change tout, dans le récit industriel comme dans la posture doctrinale.

Une version française difficilement vérifiable, et la commande du J-35A comme indice ambigu

À bien des égards, la version présentée en marge du Salon du Bourget par les sources françaises — et relayée par RFI — constitue un contre-récit séduisant pour les soutiens du Rafale, et plus largement pour ceux qui défendent une supériorité tactique des forces indiennes. En renversant complètement la narration sino-pakistanaise dominante, elle redonne un avantage net à l’Indian Air Force, tant sur le plan technologique qu’opérationnel. Mais précisément parce qu’elle semble trop parfaite, cette version doit être examinée avec prudence.

J-35A Zhuhai air Show
J-35A au salon aéronautique de Zhuhai

En dehors de la mention explicite du général Bruno Mignot, ancien officier de l’armée de l’Air aujourd’hui directeur de publication à l’Institut Thémis, aucun nom, aucun document, ni même aucune preuve visuelle ou auditive ne vient étayer les affirmations avancées. Le chiffre d’une dizaine d’avions pakistanais abattus — qui renverserait littéralement la perception stratégique de l’engagement du 7 mai — n’est appuyé par aucun élément technique ou indépendant. Même les images satellites montrant des frappes réussies ne peuvent pas, en l’état, être directement reliées aux combats air-air allégués.

Cela ne signifie pas que la version française soit fausse. Mais comme le récit pakistanais du 7 mai, elle s’inscrit dans une logique de communication offensive, au service d’intérêts stratégiques précis : préserver l’image du Rafale, renforcer la légitimité du programme F5, et rassurer les partenaires export de la France. Dans ces conditions, elle ne saurait être acceptée sans la même rigueur critique que celle appliquée au récit initial d’Islamabad.

Or, si cette prudence est essentielle, certains signaux extérieurs viennent cependant accréditer, au moins en partie, le sentiment d’une fragilité tactique du côté pakistanais. Le plus frappant d’entre eux est sans doute l’annonce, à peine deux semaines après l’engagement du 7 mai, de la commande par Islamabad d’une quarantaine de chasseurs J-35A, la version terrestre du chasseur furtif de cinquième génération développé par Shenyang Aircraft Corporation pour la Marine chinoise.

Selon Breaking Defense, cette commande serait assortie de livraisons accélérées, prévues avant la fin de l’année 2025 — soit en parallèle des premières livraisons à l’aéronavale chinoise elle-même, ce qui constitue une rupture manifeste avec la doctrine d’exportation chinoise des trente dernières années, où les systèmes les plus avancés étaient toujours réservés à l’usage national avant toute vente extérieure.

j10 e1624284163103 Planification et plans militaires | Alliances militaires | Analyses Défense
J-10C des forces aériennes de l’Armée Populaire de Libération

Un tel empressement soulève plusieurs questions. Pourquoi Islamabad, qui revendiquait pourtant une victoire tactique nette le 7 mai grâce à la combinaison J-10CE/PL-15, s’est-il précipité sur un nouvel appareil dont la maturité technique reste à démontrer ? Pourquoi la Chine a-t-elle accepté de dériver une partie de sa production nationale au profit d’un client extérieur, en dépit de son approche historiquement prudente sur ces questions ?

Il est tentant d’y voir une forme d’aveu indirect : un aveu de la part du Pakistan, que le J-10CE — bien que performant — n’a pas offert le degré de supériorité attendu en environnement contesté ; et un aveu de la part de Pékin, que l’impact médiatique de l’engagement du 7 mai offre une fenêtre commerciale inédite pour imposer le J-35 comme alternative crédible au F-35A, avant même que le marché ne se referme sous les contraintes diplomatiques occidentales.

Cela dit, il existe aussi une lecture inverse. Si le J-10CE a effectivement performé comme annoncé, l’onde de choc médiatique provoquée par cette victoire a pu convaincre Islamabad d’accélérer sa bascule vers une flotte plus furtive, en anticipant l’entrée en service du J-35. Dans cette logique, la commande n’est pas un désaveu du J-10, mais au contraire une validation stratégique d’un choix d’alignement technologique avec Pékin.

En l’absence de données précises, les deux interprétations restent valides. Mais elles témoignent toutes deux d’un basculement : la campagne sino-pakistanaise autour du 7 mai a déjà produit des effets industriels, commerciaux et géopolitiques concrets, indépendamment de la véracité des pertes avancées.

Conclusion

L’engagement aérien du 7 mai 2025 entre l’Indian Air Force et la Pakistan Air Force restera, à n’en pas douter, un épisode marquant de l’histoire militaire contemporaine. Par son intensité, par le volume d’appareils engagés, et par l’asymétrie des postures de communication qu’il a révélées, il constitue un cas d’étude majeur pour les analystes, les industriels et les états-majors.

Dans les jours qui ont suivi, le narratif sino-pakistanais a largement dominé la scène médiatique. Il a imposé, par la force du silence indien et la rigueur apparente de son argumentation, l’image d’une victoire technologique, tactique et stratégique des appareils chinois — en particulier du J-10CE — face au Rafale français. Ce récit, savamment relayé, a servi d’appui à une campagne d’influence à grande échelle, ciblant à la fois les opinions publiques, les analystes et les marchés à l’export.

Rafale bourget UCAV
Le Rafale F5 et son drone de combat est l’une des stars du salon du Bourget 2025.

Mais à mesure que les éléments objectifs ont émergé — images satellites, confirmations OSINT, analyses indépendantes — ce récit a commencé à se fissurer. L’efficacité réelle des frappes indiennes, la faiblesse de la riposte pakistanaise, l’absence de succès reproductibles du 8 au 10 mai, et la rapidité avec laquelle Islamabad a commandé un nouveau chasseur furtif laissent entrevoir un tableau bien moins univoque.

En parallèle, l’initiative française de présenter un contre-récit, en marge du Salon du Bourget, a marqué un tournant. Elle a permis de réintroduire une autre lecture possible de l’événement, plus favorable au Rafale et à l’IAF. Mais cette lecture, aussi séduisante soit-elle, n’est pas plus étayée que celle d’Islamabad. Elle repose, elle aussi, sur des témoignages indirects, des sources anonymes, et une narration construite pour servir un objectif stratégique et industriel.

Au final, une double prudence s’impose. Prudence vis-à-vis de tout récit unique, fût-il cohérent. Prudence également vis-à-vis de notre propre tendance à préférer le récit qui conforte nos intuitions ou nos préférences. Les biais de confirmation sont redoutables, même — et surtout — chez ceux qui prétendent les éviter.

Ce que l’on peut affirmer avec certitude, en revanche, c’est que le 7 mai 2025 aura été bien plus qu’un simple accrochage frontalier. Il aura été un terrain d’affrontement entre doctrines de combat, entre philosophies industrielles, et entre stratégies d’influence. Et si la bataille de l’air fut spectaculaire, celle des perceptions et des récits — elle — est encore loin d’être terminée.

Il reste désormais à savoir si cette perception biaisée, imposée par le duo sino-pakistanais dans l’urgence médiatique, aura des effets durables sur l’image de l’IAF et du Rafale. Ou si, au contraire, la lente construction d’un récit alternatif, mieux documenté et plus crédible, permettra de rééquilibrer les jugements à venir. Dans ce domaine comme ailleurs, seul le temps — et la mémoire stratégique des États — tranchera.

L’engagement du 7 mai met la pression sur le programme F/A-XX de l’US Navy

Si la presse française demeure discrète et très prudente, quant au bilan de l’engagement du 7 mai entre les avions de combat indiens et pakistanais, pour le reste de la presse internationale, il ne fait aucun doute que des chasseurs chinois sont parvenus à abattre un ou plusieurs chasseurs Rafales indiens, pourtant un appareil aux qualités et performances reconnues, venant mettre sous pression, aux États-Unis, le programme F/A-XX de l’US Navy déjà sous tension.

Peu importe, à ce titre, que les engagements ayant suivi, les 8 et 9 mai, aient été à l’avantage de la chasse indienne, et que le Rafale, comme le missile de croisière Brahmos, soient en passe de devenir un symbole national, dans le pays. Les grands vainqueurs de cet engagement, sur la scène internationale, restent les chasseurs et les missiles chinois, qui se sont faits, en une heure de temps, une place dans l’élite des avions de combat modernes.

Ce changement de statut n’a pas été ignoré des forces aériennes américaines. De façon fort à propos, l’US Air Force a présenté, il y a deux jours, son ambition de mettre en service le F-47, super-furtif et doté un rayon d’action de 1850 km, et ses drones de combat, eux aussi furtifs, d’ici à 2029, précisément pour relever le défi posé par le reclassement chinois, désormais incontournable.

Pour l’US Navy, en revanche, la situation est beaucoup plus difficile. En effet, son programme de chasseur de 6ᵉ génération F/A-XX, risquerait de se voir reporté de trois ans, selon les dernières révélations de Reuters, afin de libérer ses crédits pour d’autres investissements, jugés prioritaires par le Secrétaire à la Défense, Pete Hegseth.

Ce faisant, les porte-avions américains ne disposeraient que d’un escadron de F-35C à leur bord, pour faire face aux chasseurs chinois de 4ᵉ et 5ᵉ génération, armés des missiles à longue portée PL-15, 16 et 17, qui auraient abattu des Rafale, et qui, par transitivité, se montreraient tout aussi efficace contre ses F/A-18 E/F Super Hornet, qui représentent encore l’essentiel de sa chasse embarquée, et que le programme F/A-XX devait justement permettre de remplacer, au cours de la prochaine décennie...

Communication ou pas, les avions de combat et les missiles chinois sont pris beaucoup plus au sérieux depuis l’engagement indo-pakistanais du 7 mai

Force est de constater, au sujet de l’engagement indo-pakistanais du 7 mai, qu’en dehors d’un débat franco-français, quant à savoir si oui, ou non, un ou plusieurs avions Rafale ont bien été abattus par la chasse pakistanaise, à l’aide de missiles et d’avions de conception chinoise, très rares sont ceux, dans la presse internationale, à douter de cette affirmation des forces aériennes pakistanaises.

J-10
J-10 des forces aériennes chinoises.

Or, comme évoqué dans un précédent article, si un appareil aussi performant que le Dassault Rafale, dont les qualités sont bien connues des acteurs internationaux, montre des signes de vulnérabilité dans un tel contexte, on peut aisément anticiper que les avions de combat occidentaux comparables, comme l’Eurofighter Typhoon, le JAS-39 Gripen, le F-15EX ou le F/A-18 E/F Super Hornet, sont tout autant exposés, face aux chasseurs et aux missiles chinois.

En effet, au-delà du contexte qui peut expliquer en partie les succès pakistanais, la perception globale, à présent, est que les systèmes chinois sont bel et bien performants, y compris les systèmes les plus évolués, comme le missile air-air à très longue portée PL-15, ou les avions de génération intermédiaire équipés d’une électronique embarquée chinoise évoluée, comme le J-10C, le J-11B ou les J-15 et J-16, pour ne parler que de la 4ᵉ génération.

Ainsi, si le cours de bourse de Dassault Aviation a perdu presque 10 % dans les 4 jours ayant suivi le début des affrontements, celui du chinois CAC, qui fabrique le J-10, ainsi que le J-20 et le supposé J-36, a progressé de presque 60% sur la même période, avant de revenir à une hausse plus modérée 12%, sur sept jours. À l’inverse, sur 7 jours, Dassault a largement réduit ses pertes, d’un peu moins de 5%.

Outre ce constat, qui ne vaut que quant à l’efficacité de la communication Pakistanaise, il ne fait aucun doute que cet engagement aura profondément modifié la perception de la qualité et de la qualité des équipements chinois.

Ainsi, Le très influent représentant de Californie, Ken Calvert, chef du tout aussi influent, sous-comité budgétaire de défense de la Chambre, a déclaré, à l’occasion d’une audience avec le secrétaire de la Marine, le chef des opérations navales par intérim et le commandant du Corps des Marines : « Je crains que toute hésitation de notre part à procéder à l’approvisionnement prévu des chasseurs de sixième génération pour la Marine ne nous laisse dangereusement surpassés dans un combat en Chine« .

Si l’Indian Air Force ne nie pas la perte d’avions de combat, le Rafale est en passe de devenir un symbole de puissance en Inde.

Au sujet de cet engagement, une petite digression s’impose, pour éclaircir certains points, quant aux évolutions constatées lors des engagements, au-delà du 7 mai et jusqu’à la trêve décrétée par New Delhi et Islamabad, le 10 mai.

Rafale Indian air force
Rafale C des forces aériennes indiennes. (Photo by Manjunath Kiran / AFP)

En effet, au-delà de l’engagement du 7 mai, tant médiatisé, et la possible perte d’un (ou plusieurs) Rafale par l’IAF, les opérations aériennes indiennes se sont poursuivies, avec un succès qu’il est difficile d’ignorer, pendant 48 heures.

Ainsi, plusieurs bases aériennes pakistanaises ont durement été frappées, les 8 et 9 mai, par les Rafale et Su-30MKI indiens, à l’aide de leurs missiles SCALP-ER, Brahmos et des bombes guidées Hammer. Dans le même temps, la défense aérienne indienn, semble avoir beaucoup mieux résisté que son homologue, aux frappes de drones et de missiles pakistanais, à l’aide de ses systèmes S-400 russes et Akash indiens.

En outre, rien n’indique que les forces aériennes pakistanaises aient été en mesure de détruire d’autres appareils indiens, comme elles l’ont revendiqué le 7 mai. En revanche, interrogé sur la perte de chasseurs indiens par la presse nationale, le chef d’état-major de l’IAF, s’est contenté de déclarer que « tous les équipages sont rentrés sains et saufs », ce qui constitue, implicitement, une reconnaissance à minima de pertes effectives.

Tout ceci semble, à présent, faire peser sur des règles d’engagement trop restrictives, pour les avions indiens, le déroulement de l’engagement du 7 mai, et peut-être une stratégie défaillante, l’IAF et New Delhi n’anticipant probablement pas, à ce moment-là, de riposte pakistanaise, face à des frappes ciblées sur des infrastructures terroristes.

Quoi qu’il en soit, loin d’être vilipendé ou désigné comme responsable, le Dassault Rafale est en train de devenir, dans l’opinion indienne, un symbole fort de la puissance militaire du pays, spécialement face au Pakistan. En témoigne les declarations de Ravi Shankar Prasad, ancien ministre et personnalité centrale du parti Bharatiya Janata Party, ou BJP, de Narendra Modi.

Su-30MKI Brahmos
Su-30MKI de l’Indian Air Force, transportant un missile de croisière supersonique Brahmos-A.

« Nous sommes protégés et nos villes sont absolument en sécurité. Nous avons vu notre pouvoir au Pendjab, au Rajasthan, au Gujarat, au Jammu-et-Cachemire. Pourraient-ils (le Pakistan) faire quelque chose ? Il y a des preuves imposantes de notre courage. Les efforts extraordinaires du Premier ministre Modi dans la production indigène d’armes et le renforcement des besoins des forces armées ont montré ces résultats. Akash, BrahMos et Rafale sont les symboles résurgents de nos forces armées maintenant« , a-t-il ainsi déclaré à la presse indienne.

Ce faisant, Ravi Shankar Prasad met au même niveau symbolique le Rafale, dans le narratif de la construction de l’État-puissance indien, et deux des fleurons technologiques de l’industrie de défense du pays, le missile de croisière supersonique Brahmos, conçu avec l’aide de la Russie sur la base du P800 Onix, et le missile antiaérien Akash.

Ainsi, si on pouvait craindre quant à l’avenir commercial du Rafale en Inde, il semble, au contraire, que cet engagement en aura considérablement renforcé l’aura auprès de l’opinion publique et de la classe politique. À ce titre, il est intéressant de constater que plusieurs grands sites d’information indiens, ont fait état de la remonter des cours de bourse de Dassault aviation, depuis deux jours, là où le sujet a été presque totalement ignoré ailleurs, y compris en France.

Cela n’obère pas, cependant, l’indispensable réflexion que doit avoir la France, au sujet du Rafale F5 et de son drone de combat, à partir de 2030, face à des capacités sol-air et air-air, ainsi que des kill chains, qui s’étendront très rapidement à ce moment-là, et qui pourraient devenir une menace insupportable pour les appareils dénués de furtivité, comme le Rafale.

Pour l’US Navy, la nécessité du F/A-XX s’impose pour faire face aux forces aériennes chinoises à partir de 2030.

À ce titre, de l’autre côté de l’océan Pacifique, le fait que des avions de combat chinois aient pu mettre en difficulté, peut-être abattre, un ou plusieurs Rafale indiens, qui plus est, lors d’un engagement BVR (Beyond Visual Range) à très longue portée, a, visiblement, fait sonner de nombreuses alertes.

F/A-18 E Super Hornet
Un F/A-18 E Super Hornet de l’US Navy à l’appontage

On imagine, évidemment, comment cet épisode, même encore flou et incomplet, est, et sera, mis en avant par Lockheed Martin pour convaincre ceux qui hésitent encore à acquérir le F-35A, de passer rapidement un bon de commande dûment signé.

Quant aux autres, ceux qui ont déjà franchi le Rubicon, nul doute qu’il existe un petit sentiment de revanche, en particulier en Europe, face aux declarations répétées de la France, au sujet de ces états, et ils sont nombreux, qui ont préféré le F-35 aux chasseurs français ou européens, mais dénués de furtivité. Une simple visite sur les pages dédiées des réseaux sociaux en Pologne, aux Pays-Bas, en Grande-Bretagne, Belgique, Suisse ou Allemagne, suffira à s’en convaincre.

Il n’est probablement pas anodin, non plus, que le 13 mai, le chef d’état-major de l’US Air Force, le général David Allvin, ait publié une infographie affirmant que le futur F-47 de 6ᵉ génération, et ses drones de combat YF-42A et YF-44A, seront opérationnels « entre 2025 et 2029« , même si ce point a fait sourciller de nombreux spécialistes du sujet, qu’il sera doté d’un rayon d’action de plus de 1800 km, adapté au théâtre Pacifique, et que sa furtivité sera sensiblement plus évoluée que celle du F-22.

Le message sous-tendu par cette infographie est limpide : PL-15 ou pas, J-20 et J-35 ou pas, l’US Air Force sera en mesure de prendre la supériorité aérienne dans le Pacifique, y compris au-dessus de Taïwan, dans un avenir très proche, face aux chasseurs et missiles chinois.

Pour l’US Navy, et sa force aéronavale, les choses apparaissent, cependant, beaucoup plus difficiles. Non pas que les amiraux américains doutent du développement du futur F/A-XX, le chasseur embarqué appelé à remplacer les F/A-18 E/F Super Hornet et les EA-18G Growler, qui forment aujourd’hui, l’essentiel de la flotte de chasse de ses porte-avions.

J-35A Zhuhai air Show
J-35A chinois au salon aéronautique de Zhuhai

Bien au contraire, pour l’amiral Jim Kilby, Chef des opérations navales par intérim de l’US Navy, après l’éviction par Donald Trump de la première femme CNO, l’amiral Lisa Franchetti : « Le porte-avions est aujourd’hui l’aérodrome le plus viable que nous ayons. Point barre. Le chasseur de sixième génération est la pierre angulaire de notre puissance aérienne du futur« .

En d’autres termes, pour l’US Navy, un chasseur furtif de 6ᵉ génération, accompagné de ses indispensables drones de combat et de soutien, comme le MQ-25, eux-mêmes furtifs, représente le minimum requis pour être en mesure de relever le défi que pose à présent la Chine, avec ses avions de combat et ses missiles modernes.

Si ce discours n’est pas très différent de celui qui était tenu il y a encore quelques mois, une évolution majeure est intervenue, dans les positions de l’US Navy, au sujet du F/A-XX. En effet, jusqu’à présent, celui-ci était anticipé pour enter en service à partir de 2040, ou peu après, essentiellement pour faciliter la réattribution de certains budgets vers des programmes jugés prioritaires, comme la modernisation de la flotte sous-marine ou de la flotte de surface.

À présent, l’échéance la plus communément avancée, y compris dans le document de programmation de référence de l’US Navy, est « au cours de la décennie 2030« . Ainsi, peu de temps après l’annonce de l’attribution du programme NGAD à Boeing et son F-47, Reuters avait déclaré que l’attribution du programme NGAD, qui se joue en Boeing et Northrop Grumman, suivrait de peu.

Une nécessité qui n’entre pas dans les priorités de Pete Hegseth, le Secrétaire à la Défense de Donald Trump, selon Reuters.

Depuis, cependant, aucune déclaration à ce sujet n’a été faite, ni par la Maison-Blanche ou le Secrétariat à la Défense, ni par le Pentagone ou l’US Navy, et pas davantage par Boeing ou Northrop Grumman.

Pete Hegseth Donlad Trump
Pete Hegseth, le secretaire à la défense américain, dans le Bureau ovale avec Donald Trump.

Au contraire, il y a quelques jours, Reuters, encore elle, a publié une autre information, qui expliquerait ce statuquo. Selon l’agence de presse, le programme F/A-XX ferait l’objet d’un intense bras de fer entre l’US Navy, le Pentagone et certains membres du Congrès, d’un côté ; et le Secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, appuyé par la Maison-Blanche, de l’autre.

En effet, pour ces derniers, l’urgence n’est pas aussi sensible, pour l’US Navy, de disposer du chasseur de 6ᵉ génération, maintenant qu’un important effort a été consenti pour l’US Air Force et son F-47. Dans le même temps, l’US Navy a besoin de ces crédits, pour financer les priorités désignées par la feuille de route ministérielle, notamment pour transformer l’industrie navale et augmenter la production de destroyers, de frégates et de sous-marins nucléaires d’attaque.

En outre, il convient de rappeler que Donald Trump a profondément réorganisé les priorités du Pentagone, en particulier en imposant la conception et le déploiement d’un bouclier antiaérien et antimissile national baptisé Golden Dome, qui va consommer d’importantes ressources budgétaires.

Quoi qu’il en soit, selon Reuters, Pete Hegseth aurait d’ores-et-déjà pris les dispositions pour que l’enveloppe de 454 m$, qui devait permettre de poursuivre le développement du programme sur l’année fiscale 2026, soit réorientée vers des programmes « plus urgents », alors qu’il enjoint le Congrès à ne pas abonder l’enveloppe de 500 m$ à cet effet, en discussion.

Le Congrès américain à la rescousse de l’US Navy pour préserver les budgets du programme F/A-XX

Pour l’US Navy, qui espérait entrer dans les pas du F-47 de l’US Air Force, avec le F/A XX, le coup est rude. D’autant plus rude que cette réorganisation du calendrier, pourrait décaler le programme de trois ans, ce qui rendrait caduques les offres des deux industriels sélectionnés, Boeing et Northrop Grumman, et obligerait, alors, le Pentagone à mener uns nouvelle compétition. Aucune chance, dans ces conditions, que le F/A-XX vienne armer les porte-avions américains avant 2040, et même 2045.

northrop grumman palmdale
Usine Northrop Grumman de Palmdale, en Californie.

Cependant, la nouvelle position de Pete Hegseth, n’a pas engendré que de l’inquiétude au Pentagone. Elle a, également, engendré une levée de boucliers, au Congrès, et pas, uniquement, de la part des sénateurs et représentants démocrates.

Ainsi, le très influent représentant Ken Calvert, cité en début d’article, est un représentant républicain de Californie, et non démocrate ou indépendant. « Nous avons besoin de combattants de sixième génération. La Marine américaine a besoin de chasseurs de sixième génération« , a-t-il ainsi déclaré, lors de l’audience évoquée.

Et d’ajouter : « Nous ne pouvons pas nous attendre à développer la base industrielle de la défense en la sapant. Les programmes d’aviation qui reposent sur des chaînes d’approvisionnement hautement spécialisées et de la main-d’œuvre qualifiée ne peuvent pas être allumés et éteints comme un interrupteur.« , comme le rapporte le site breaking-defense.com.

Évidemment, la position exprimée par Calvert peut être taxée d’électoraliste. Si l’assemblage Boeing, pour un éventuel F/A-XX, aurait lieu sur le site mcDonnel Douglas de Saint-Louis, dans le Missouri, qui assemblera aussi les F-47, il est possible que Northrop Grumman ait prévu de le faire dans son usine de Palmdale, en Californie, là où sont déjà assemblés les B-21 Raiders de l’US Air Force.

Pour autant, d’autres voix au Congrès Américain, démocrates comme républicaines, se sont élevées contre le report possible du programme F/A-XX, et contre un arbitrage qui semblerait aller contre toute logique, de la part de Pete Hegseth, dans ce domaine.

Conclusion

On le voit, que les forces aériennes pakistanaises soient, ou non, parvenues à abattre un, deux, trois, ou aucun Rafale indien, lors de l’engagement du 7 mai, celui-ci a officialisé le fait qu’à présent, la Chine, ses avions de combat et ses missiles, sont reconnus comme de véritables menaces, comme pouvaient l’être les chasseurs russes, jusqu’ici, par le camp occidental.

Programme F/A-XX 6ᵉ génération de l'US navy
Programme F/A-XX de 6ᵉ génération de l’US Navy

Pour autant, si le chef d’état-major de l’Indian Air Force n’a pas nié, ni reconnue, la matérialité des affirmations pakistanaises dans ce domaine, tout indique que les pertes du 7 mai étaient davantage liées à un contexte particulier, qu’à une vulnérabilité excessive de l’appareil français. D’ailleurs, le Rafale est en passe de devenir, dans le pays, un symbole de la puissance militaire indienne, au même titre que le Brahmos, alors que ce n’est pas le cas, par exemple, du Su-30MKI, pourtant neuf plus fois plus nombreux, au sein de l’IAF.

Du côté des États-Unis, non plus, les enseignements du 7 mai n’ont pas été sans conséquences. Mais si l’US Air Force a pu en profiter pour présenter un calendrier extraordinairement ambitieux, pour le F-47, l’US Navy, elle, a, au contraire, dû tirer le signal d’alarme, alors que le Secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, entend reporter de plusieurs années le programme F/A-XX, pour libérer des crédits nécessaires à d’autres programmes, plus en lien avec la décision présidentielle.

Quoi qu’il en soit, le programme F/A-XX engendre, à présent, un bras de fer féroce entre l’US Navy, épaulée par certains membres influents du Congrès, y compris des Républicains, et le Secrétaire à la Défense, soutenue par la Maison-Blanche.

Toute la question, dorénavant, est de savoir qui sera celui qui saura se montrer le plus convaincant, face à Donald Trump, voire qui sera celui qui parviendra à lui parler en dernier, à ce sujet ? Une chose est certaine, cependant, faute de F/A-XX dans les années 2030, il est peu probable que les porte-avions de l’US Navy puissent jouer un rôle de premier plan dans la confrontation avec la Chine, alors que ni les destroyers, ni les sous-marins, ne peuvent se substituer au déluge de puissance que transporte cette capacité unique, aux mains des États-Unis.

[INVITÉ] L’acquisition grecque des frégates FREMM italiennes : une opportunité stratégique, non une menace pour les intérêts français

Alors que la Grèce poursuit sa course à la modernisation navale face à l’expansion rapide du complexe militaro-industriel turc, des informations récentes faisant état de négociations entre Athènes et Rome pour l’acquisition de deux frégates FREMM italiennes de seconde main, pour la Marine hellénique, ont suscité quelques inquiétudes dans les milieux français de la défense.

De prime abord, cette acquisition pourrait sembler compromettre la relation stratégique patiemment construite entre Paris et Athènes, notamment en ce qui concerne la commande d’une quatrième frégate FDI et la perspective de chantiers navals additionnels.

Pourtant, une analyse approfondie montre qu’il s’agit là non pas d’un revers, mais d’une opportunité de renforcer les synergies de défense intra-européennes, d’approfondir la coopération trilatérale, et, au final, de consolider l’ancrage stratégique de la France en Méditerranée orientale.

L’acquisition de FREMM italiennes par la Grèce : complémentarité, non concurrence, avec les FDI françaises

L’offre portant sur les Carlo Bergamini et Virginio Fasan — deux premières FREMM de la classe italienne — répond à une urgence grecque : celle du temps. Confrontée à une modernisation accélérée de la Marine turque et à un environnement stratégique de plus en plus complexe, la Grèce a un besoin clair et immédiat de combler un fossé capacitaire croissant.

Frégate FREMM  italiennes Bergamini
[INVITÉ] L’acquisition grecque des frégates FREMM italiennes : une opportunité stratégique, non une menace pour les intérêts français 101

Si les frégates françaises FDI (dont trois sont déjà commandées) offrent une supériorité technologique manifeste, elles nécessitent plusieurs années de construction et de livraison. À l’inverse, les FREMM italiennes, bien que plus anciennes et moins avancées, sont disponibles immédiatement, à un coût abordable, et pleinement opérationnelles — une solution de court terme pragmatique qui permet à la Grèce de maintenir sa présence navale dès maintenant.

D’un point de vue plus large, ces unités ne concurrencent pas les FDI françaises, elles les complètent. Elles permettent de combler un vide opérationnel immédiat, tout en laissant le temps à la marine hellénique de recevoir ses unités plus avancées. Cette acquisition pourrait même renforcer l’intérêt d’Athènes pour une quatrième FDI, en stabilisant la situation à court terme et en assurant la continuité de son programme de transformation navale.

Renforcer les synergies européennes de défense

Plus stratégiquement, l’offre italienne démontre une réalité essentielle : les pays européens sont de plus en plus capables d’agir avec agilité et solidarité face à des défis sécuritaires communs. La capacité de l’Italie à libérer rapidement des frégates opérationnelles et l’avance technologique française en matière de construction navale ne s’excluent pas, elles s’additionnent, formant un socle cohérent pour une Europe de la défense plus réactive.

Marine turque Erdogan Reis
[INVITÉ] L’acquisition grecque des frégates FREMM italiennes : une opportunité stratégique, non une menace pour les intérêts français 102

Les défis posés par l’évolution stratégique de la Turquie — son autonomie croissante vis-à-vis de l’OTAN, ses ambitions régionales — ne sont pas seulement un problème grec. Ils concernent l’ensemble des partenaires méditerranéens et européens. Dès lors, la coopération entre la France, l’Italie et la Grèce ne doit pas être perçue comme une rivalité commerciale, mais comme une responsabilité partagée dans le maintien de la stabilité régionale.

C’est dans ce contexte que les accords de défense tripartites prennent tout leur sens. Des exercices conjoints, des programmes industriels codéveloppés, le partage du renseignement et une intégration logistique accrue permettraient une interopérabilité européenne plus fluide et plus crédible. Cela renforcerait la capacité de dissuasion régionale et affirmerait la maturité stratégique de l’Europe face à des acteurs extérieurs.

Une victoire stratégique pour la France

Les intérêts français dépassent largement la seule logique contractuelle. La France s’est toujours positionnée comme une puissance méditerranéenne majeure, dotée d’une capacité militaire et politique à intervenir dans des théâtres complexes — du Levant à la Libye. La Grèce, via le partenariat stratégique franco-hellénique, constitue un relais essentiel de cette présence et un partenaire fiable, qui partage les priorités géopolitiques françaises.

FDI Kimon Marine hellenique
[INVITÉ] L’acquisition grecque des frégates FREMM italiennes : une opportunité stratégique, non une menace pour les intérêts français 103

Tout renforcement des capacités navales grecques — qu’il vienne de France, d’Italie ou d’ailleurs en Europe — soutient la vision stratégique d’une autonomie européenne en matière de défense.

Il favorise une présence européenne crédible en Méditerranée orientale, améliore l’interopérabilité avec la Marine nationale et renforce la coopération industrielle sur le continent. À ce jour, la France demeure le seul partenaire capable d’offrir à Athènes des capacités de pointe en matière de défense navale et aérienne — des frégates FDI aux Rafale.

Conclusion : Voir plus grand

Plutôt que de percevoir l’accord sur les FREMM italiennes comme un revers, la France gagnerait à l’accueillir comme un signe positif. Il témoigne d’une Europe de la défense en maturation, capable de réagir de façon souple et concertée à des menaces communes. C’est un progrès stratégique, non une régression.

FDI marine hellenique
[INVITÉ] L’acquisition grecque des frégates FREMM italiennes : une opportunité stratégique, non une menace pour les intérêts français 104

Cet épisode souligne l’urgence pour la France d’accélérer ses propres délais d’exportation, d’innover dans son modèle industriel, et de renforcer sa coopération avec les autres puissances européennes dans une logique d’architecture de sécurité partagée. La défense de l’Europe ne repose plus sur des accords bilatéraux isolés, mais sur la cohésion multilatérale — dont le partenariat franco-grec demeure un pilier central.

En somme, soutenir les besoins urgents d’Athènes, quel que soit le fournisseur, va dans le sens des intérêts stratégiques français. Cela garantit que la Grèce demeure un partenaire crédible, compétent et confiant dans une région cruciale pour la sécurité européenne. Une marine grecque plus forte n’est pas une menace pour l’influence française : c’est un atout majeur.

Ioannis Sidiropoulos, LL.M (LSE, UvA) est avocat, ainsi que chercheur universitaire non-résident à l’Académie diplomatique de l’Université de Nicosie.

Cet article est un article « Invité », publié par Meta-Defense, publié pour étendre le débat autour des sujets de défense. Il ne reflète pas nécessairement les positions du site sur le sujet.

[Debriefing] Armes Hypersoniques : du Mythe à la Réalité

Les armes hypersoniques suscitent de nombreux débats et alimentent une multitude de légendes urbaines. Il est donc essentiel de recontextualiser le sujet afin de distinguer les fantasmes de la réalité.

On a tout entendu – et souvent son contraire – à leur sujet :

  • Elles seraient furtives en raison du plasma qui se forme autour d’elles.
  • Ce même plasma empêcherait l’usage d’un autodirecteur.
  • Elles seraient incapables de manœuvrer.
  • Elles seraient invincibles et impossibles à intercepter.
  • Et ainsi de suite…

Avant d’aller plus loin, il est important de revenir à quelques notions physiques fondamentales. Cela permet de mieux comprendre ce que sont réellement ces armes, les contraintes techniques qu’elles impliquent, et la réalité opérationnelle qui en découle.

Qu’est-ce qu’une arme hypersonique ?

Un engin hypersonique est défini comme un objet se déplaçant à une vitesse supérieure à Mach 5. C’est ce seul critère qui permet de le classer dans la catégorie des armes hypersoniques.

Iskander-M  armes hypersoniques russe
Le Pentagone anticipe un abaissement du seuil nucléaire et de l’utilisation des armes nucléaires non stratégiques

Pourquoi avoir fixé cette limite à Mach 5 — soit environ 6 125 km/h au niveau de la mer, mais « seulement » 5 300 km/h à plus de 15 000 mètres d’altitude ? Il s’agit d’une convention arbitraire, sans lien direct avec une limite physique précise.

En réalité, il n’existe pas de différence fondamentale entre un engin volant à Mach 4 et un autre atteignant Mach 5,5. Toutefois, à partir de ces vitesses, les effets thermiques liés au frottement de l’air deviennent significatifs et doivent être pris en compte dans la conception des véhicules.

Dans cette catégorie entrent donc de nombreux systèmes : les véhicules spatiaux, les missiles balistiques d’une portée supérieure à 300 km, les missiles semi-balistiques comme l’Iskander-M, certains missiles de croisière comme le 3M22 Zircon, mais aussi des missiles air-air comme le R-37M, surface-air comme le SM-3 Block IIA, ou sol-air comme le THAAD et les Arrow 2/3.

Les armes hypersoniques ne sont donc pas aussi rares qu’on pourrait le croire. Elles restent néanmoins l’exception plutôt que la norme dans les arsenaux actuels.

Qu’est-ce que le plasma ?

Un plasma est un gaz fortement ionisé. Dans le cas qui nous intéresse — l’air — cette ionisation se produit lorsque la température atteint environ 10 000 K, soit un peu moins de 10 000 °C. Cette ionisation rend le gaz conducteur ce qui a pour effet de bloquer les ondes électromagnétiques, un peu comme une cage de Faraday. Un plasma dégage également un rayonnement lumineux qui est produit par le changement de position des électrons. C’est donc une entrave à l’utilisation d’autodirecteurs aussi bien radars qu’optiques. 

DF21D
Entré en service à la fin des années 2000, le missile balistique DF-21D a été conçu pour attaquer les grandes unités navales à la mer, à une distance pouvant atteindre 1500 km. Longtemps, les affirmations chinoises au sujet des performances de ce missile avaient été considérées avec scepticisme par les états-majors navals occidentaux.

Lorsqu’un objet se déplace à très grande vitesse dans l’atmosphère, une surpression se forme à l’avant de l’engin. L’air n’ayant pas le temps de s’écouler latéralement, il est violemment comprimé. Ce phénomène de compression fait grimper la température de l’air bien davantage que le simple frottement de celui-ci sur la surface de l’objet. Il est donc important de distinguer la température de l’air devant l’objet, très élevée, de celle à la surface de l’objet, généralement plus basse. En effet, l’engin est partiellement protégé par un « coussin » d’air comprimé qui joue un rôle isolant.

Cependant, pour qu’un plasma se forme, la présence d’air est indispensable. Or, la densité de l’atmosphère diminue très rapidement avec l’altitude, ce qui réduit fortement la probabilité et l’intensité de ce phénomène en haute altitude.

En pratique, l’ionisation de l’air — et donc la formation d’un plasma — débute généralement à partir de Mach 10 au niveau de la mer. À cette vitesse, la température au niveau du nez de l’objet peut atteindre entre 2 500 et 3 000 °C, contre 1 200 à 1 600 °C pour un objet volant à Mach 5.

pression atmosphérique vs altitude
Evolution de la pression atmosphérique en fonction de l’altitude

Comme on peut le constater, au-delà de 20 km d’altitude, la pression atmosphérique devient très faible, et elle devient pratiquement négligeable à partir de 40 km. Concrètement, cela signifie que pour générer un plasma à haute altitude, il faut atteindre des vitesses bien supérieures à Mach 10. En pratique, cela implique que, pour la majorité des engins hypersoniques volant à haute altitude, le phénomène de plasma n’est tout simplement pas un facteur significatif.

Or, en dehors des ogives de missiles balistiques, la plupart des missiles hypersoniques ne dépassent pas Mach 10. Quelques exemples :

  • 9M720 Iskander-M / KN-23 / Hyunmoo-2 : environ Mach 6 pour un vol entre 50 et 80 km d’altitude.
  • Kh-47M2 Kinzhal : approximativement Mach 10 à une altitude de croisière similaire.
  • 3M22 Zircon : autour de Mach 9, avec un plafond de vol limité à 28 km en raison de l’utilisation d’un superstatoréacteur, qui nécessite de l’air pour fonctionner.

Dans tous ces cas, le plasma n’est pas un problème. Il n’y a donc ni furtivité particulière à en attendre, ni restriction majeure concernant l’usage d’autodirecteurs optiques (sauf dans certains spectres infrarouges) ou radar. La seule contrainte réside dans la capacité des radômes et des capteurs optiques à supporter les températures élevées lors de la phase de rentrée dans les basses couches de l’atmosphère, tout en laissant passer les ondes radars émises, ou la lumière.

Toutefois, cette phase est très brève : à une vitesse de 2 000 m/s, il ne faut qu’environ 10 secondes pour traverser les 20 km les plus denses de l’atmosphère. En résumé, rien ne s’oppose techniquement à ce que ces missiles soient guidés par satellite, ou qu’ils utilisent un ou plusieurs autodirecteurs en phase terminale.

La situation est, en revanche, différente pour les missiles balistiques, dont les ogives effectuent une phase exo-atmosphérique avant de rentrer à très haute vitesse dans l’atmosphère.

Frappes Oreshnik Dnipro
Cette image montrant la frappe d’un missile Oreshinik-1 lors de l’attaque du site Pivdenmash de Dnipro, le 21 novembre 2024, montre en fait les trainées laissées par le plasma formé en amont des MIRV.

Prenons l’exemple du missile Oreshnik-1[1], employé pour la première fois par la Russie contre Dnipro, en novembre 2024. Les images diffusées montrent clairement que les sous-munitions atteignent une vitesse bien supérieure à Mach 10, comme en témoignent les traînées lumineuses caractéristiques de la formation d’un plasma. En se basant sur la trajectoire balistique probable du missile, telle qu’elle peut être estimée à partir des données disponibles, on peut évaluer cette vitesse à environ 6 000 m/s lors de l’entrée dans l’atmosphère.

Cela dit, du point de vue physique, ce plasma ne se forme qu’à partir du moment où les ogives pénètrent les couches denses de l’atmosphère, c’est-à-dire en dessous de 40 km d’altitude. À une telle vitesse, cette distance au sol est parcourue en moins de 7 secondes.

Si les six ogives étaient guidées par GNSS, il est raisonnable de penser que le signal aurait été perdu quelque part en dessous de cette altitude. Elles auraient donc perdu leur capacité de guidage par satellite approximativement 5 à 6 secondes avant l’impact. Durant ce court laps de temps, une dérive est possible. Il semble donc logique que chaque ogive se soit fragmentée en sous-munitions destinées à couvrir l’erreur circulaire probable (ECP) générée par cette perte de guidage final.

En conclusion, il apparaît que les ogives de missiles balistiques peuvent bel et bien être guidées par GNSS (et potentiellement par autodirecteur) durant leur phase exo-atmosphérique et jusqu’à leur rentrée dans l’atmosphère dense. Cela permet de significativement améliorer leur précision, même si le guidage terminal actif devient plus complexe à mesure que la densité atmosphérique augmente.

Conséquences et réalités opérationnelles 

Maintenant que les bases physiques sont posées, il devient plus facile de faire le tri entre fantasmes et réalités, autour des armes hypersoniques et de leurs performances supposées.

Les missiles hypersoniques sont-ils manœuvrants ?

Dans le cas des missiles de croisière, comme le 3M22 Zirkon, et des missiles à trajectoire semi-balistique, comme l’Iskander-M, le Kinzhal ou le DF-21D, la capacité de manœuvre dépend fortement de l’altitude de vol. Plus un missile évolue haut, plus l’air y est raréfié, ce qui limite ses capacités de manœuvre aérodynamique. Un missile évoluant à plus de 50 km d’altitude pourra certes modifier légèrement sa trajectoire, de quelques degrés, mais ne pourra pas effectuer de brusques changements de direction.

missile 3M22 Zirkon lancement
Lancement d’un missile de croisière antinavire hypersonique 3M22 Zirkon par une frégate russe de la classe Admiral Gorshkov.

À l’inverse, un missile comme le Zircon, volant à 28 km d’altitude, bénéficiera d’une bien meilleure portance aérodynamique et sera donc potentiellement plus manœuvrant.

Pour les missiles balistiques, la question de la manœuvrabilité se pose uniquement lors de la rentrée atmosphérique des ogives. Or, cette phase s’accompagne d’une forte décélération. Plus l’ogive manœuvre, plus elle ralentit, ce qui en fait une ogive moins rapide, mais potentiellement plus précise et plus difficile à intercepter.

Les armes hypersoniques peuvent-ils être interceptés ?

Encore une fois, il faut distinguer les missiles balistiques des autres.

Interception des missiles balistiques :

Leur phase exo-atmosphérique les rend vulnérables, car leur trajectoire y est parfaitement prévisible. Cependant, comme ils évoluent à plusieurs centaines de kilomètres d’altitude, leur interception nécessite des missiles capables d’atteindre ces hauteurs — ce qui est rare, complexe et coûteux. Seuls quelques systèmes comme le THAAD, le SM-3 Block IIA ou le Arrow 3 sont conçus pour cela.

THAAD
Le système THAAD de l’US Army a été conçu pour intercepter les menaces de type MRBM et SRBM, à une altitude allant de 50 à 150 km.

Il faut noter que ces intercepteurs ont eux-mêmes des limites : tant que leur premier étage n’est pas largué, leur capacité de manœuvre est très réduite. Cela fixe leur enveloppe d’interception effective :

  • THAAD : entre 50–70 km et environ 150 km d’altitude,
  • SM-3 Block IIA : de 100 à environ 1 500 km,
  • Arrow 3 : de 120 à plus de 2 000 km.

Il reste théoriquement possible d’intercepter les ogives lors de leur rentrée atmosphérique avec des systèmes plus classiques, mais cette phase est courte, et les manœuvres terminales ainsi que les contre-mesures (leurres, séparation d’ogives) rendent cette interception extrêmement difficile — sauf contre des missiles balistiques anciens ou à ogive unique.

Interception des autres missiles hypersoniques :

Ils évoluent souvent trop haut pour être interceptés par des systèmes sol-air classiques. Par exemple :

  • PAC-3 MSE (Patriot) : plafond de 36 km,
  • Aster B1 NT : plafond de 25 km.

Il faut se tourner vers des systèmes comme l’Arrow 2, le S-400 ou le S-500, capables de couvrir des altitudes allant de 40 km jusqu’à la frontière de l’espace. Actuellement, tout objet évoluant entre 40 km et 100 km d’altitude bénéficie d’une forme de quasi-impunité, car il se trouve en dehors des plages d’interception des systèmes anti-aériens classiques et sous l’enveloppe des intercepteurs exo-atmosphériques.

S-400 Triumph
Le système S-400 russe dispose de missiles antibalsitiques pouvant atteindre une altitude de 40 km.

Néanmoins, il faut garder à l’esprit que les plafonds d’interception sont des données théoriques : en pratique, un missile intercepteur arrivant à son plafond opérationnel voit ses capacités de manœuvre fortement réduites. Il faut aussi considérer qu’un missile dispose au départ d’un potentiel d’énergie qu’il va consommer soit en allant loin, soit en allant haut. Cela signifie concrètement qu’à mesure que le plafond d’interception augmente, le rayon efficace de protection diminue, et qu’il faut donc plus de systèmes pour protéger une zone donnée.

L’interception doit donc se faire lors de la phase de descente, mais celle-ci est très courte, et même de faibles manœuvres suffisent à rendre les calculs de trajectoire caducs. C’est un exercice complexe et incertain.

À ce jour, seul un missile comme le Zircon, avec un plafond de vol à 28 km, reste dans l’enveloppe d’interception théorique de missiles comme le PAC-3 MSE ou le SM-6.

Les missiles hypersoniques peuvent-ils être équipés d’autodirecteurs ?

Comme évoqué précédemment, tant qu’un objet évolue dans les couches denses de l’atmosphère à une vitesse inférieure à Mach 10, l’usage d’un autodirecteur — radar ou optique — est tout à fait possible sur le plan physique. La principale contrainte est la résistance thermique des matériaux protégeant les capteurs.

DF-17 missile APL
En 2019, l’Armée populaire de libération a présenté pour la première fois en public, son missile DF-17, emportant un planeur hypersonique.

Des matériaux spécialisés existent pour ces usages dont voici deux exemples :

  • Feutre de Quartzel pour les radômes radar, supportant jusqu’à 1 600 °C,
  • Vycor (verre transparent résistant à 1 200 °C) pour protéger les capteurs optiques.

Ces températures correspondent à des vitesses d’environ Mach 5 à Mach 6 au niveau de la mer. Or, les missiles hypersoniques volent en général beaucoup plus haut, où l’air est moins dense et l’échauffement bien moindre. Il est donc tout à fait possible pour un autodirecteur de fonctionner même à des vitesses bien supérieures, tant que l’objet reste en altitude.

Et même si les capteurs étaient endommagés lors de la rentrée atmosphérique, cela n’interviendrait que quelques secondes avant l’impact. C’est également le cas pour les ogives de missiles balistiques : elles peuvent utiliser un guidage par GNSS ou autodirecteur dans les hautes couches de l’atmosphère avant que le plasma ne rende cela impossible.

Enfin, il est possible d’utiliser des ogives manœuvrantes ou des planeurs hypersoniques, encore plus difficiles à intercepter, capables de ralentir volontairement en phase terminale pour repasser sous Mach 10 et être ainsi en mesure utiliser un autodirecteur jusqu’à l’impact.

Autodirecteur iskander-M
Autodirecteur optique d’un missile Iskander-M

Il ne faut donc pas sous-estimer les déclarations iraniennes au sujet de leur nouveau missile balistique Qasem Basir-1, dont l’ogive serait à la fois manœuvrante et équipée d’un autodirecteur électro-optique. Ce type de système est tout à fait crédible sur le plan technique.

Peut-on viser un navire en mer avec un missile balistique ?

Cette question a commencé à se poser sérieusement avec l’apparition du DF-21D chinois, surnommé « tueur de porte-avions », puis du DF-26. Les premières réactions ont été largement sceptiques, certains considérant ces armes avant tout comme des outils de propagande. À l’époque, l’amiral Christophe Prazuck, chef d’état-major de la Marine française, déclarait ainsi :

« Guider un objet qui irait à très grande vitesse vers une cible mouvante comme un bateau me paraît plutôt compliqué et, pour tout dire, je n’y crois pas. »[2]

Pourtant, en tenant compte des contraintes physiques réelles et des technologies disponibles aujourd’hui, cette capacité apparaît tout à fait crédible.

Un porte-avions, en particulier lorsqu’il conduit des opérations aériennes, se déplace généralement en ligne droite à vitesse constante. Cela facilite grandement l’estimation de sa position future, y compris pour des systèmes de calcul embarqués.

DF-26 IRBM AShBM
Le missile IRBM DF-26 chinois est équipé d’un MARV, un vehicule de rentrée atmosphérique unique mais doté de capacité de manoeuvre.

Si une ogive de missile balistique est ensuite capable de recaler la position de la cible à l’aide d’un autodirecteur dans sa phase terminale — ce qui, comme démontré plus haut, est physiquement et technologiquement possible — alors la probabilité de coup au but devient élevée, d’autant plus si la cible est massive.

Certes, cette capacité n’a pas encore été démontrée de manière opérationnelle et reste entourée de flou. Mais sur le plan purement technique, rien ne l’interdit. Cela ne signifie pas que ce soit simple : il est extrêmement difficile pour un autodirecteur de discriminer et verrouiller une cible en descente verticale, à très haute vitesse et dans un environnement maritime complexe. Mais cela reste dans le champ du possible, notamment pour une puissance disposant de moyens avancés de détection, de ciblage et de guidage terminal comme la Chine

Conclusion

Les missiles hypersoniques suscitent de nombreux débats et, parfois, des fantasmes. Entre ceux qui surestiment leur potentiel et ceux qui les sous-estiment, la réalité se situe dans un entre-deux plus mesuré.

Il est indéniable que ces armes représentent une menace de très haut niveau. Leur vitesse extrême, leur altitude de vol élevée, et, dans certains cas, leur manœuvrabilité combinée à l’utilisation de leurres — comme le montre le missile Iskander-M ou certaines ogives balistiques — rendent leur interception particulièrement complexe.

Mig-31K russe armé d'un missile Kinzhal
Si le missile Kinzhal est bien hypersonique, ses capacités de manoeuvre sont limitées, étant dérivé du missile SRBM Iskander-M. Il n’en demeure pas moins très difficile à intercepter, comme l’Iskander-M, comme le montrent les recentes frappes russes sur Kyiv, ayant pris en défaut les systèmes Patriot sensés protéger la capitale ukrainienne.

La réponse à cette menace nécessite des missiles intercepteurs sophistiqués, à la fois complexes et très coûteux, et la probabilité d’interception reste faible, voire très faible en comparaison avec celle des cibles aériennes traditionnelles. En somme, la réponse technique à cette menace hypersonique n’est pas encore totalement mûre.

Cette menace hypersonique se divise en trois grandes catégories :

  • Les missiles balistiques, qui sont les plus rapides et, potentiellement, ceux qui portent le plus loin.
  • Les missiles semi-balistiques ou de croisière, propulsés par moteur fusée, qui évoluent à très haute altitude (plus de 40 km) pour minimiser le frottement de l’air et optimiser à la fois leur autonomie et leur vitesse, mais avec une manœuvrabilité réduite durant leur phase de croisière. Techniquement simples, ces missiles sont cependant lourds et encombrants en raison de leur propulsion fusée (nécessitant l’emport de carburant et de comburant).
  • Les missiles de croisière à superstatoréacteur, qui volent à des altitudes plus basses en raison de leur besoin d’oxygène, mais qui bénéficient d’une meilleure manœuvrabilité sur toutes leurs phases de vol. Plus compacts et légers que leurs équivalents à propulsion fusée, ces missiles présentent une complexité technique supérieure, ce qui se répercute sur leur coût.
V-MAX
Ecorché du planeur hypersonique V-MAX conçu par l’ONERA.

Tous ces missiles peuvent être équipés d’autodirecteurs radar ou optique pendant la majeure partie de leur trajectoire de vol.

Sans leur attribuer des caractéristiques exagérées, il est certain que les missiles hypersoniques sont encore en développement et n’ont pas encore atteint tout leur potentiel. Cependant, de plus en plus de pays se dotent de cette technologie, précisément parce qu’elle présente une probabilité de succès bien plus élevée que celle des missiles de croisière classiques, tout en ne posant pas de défi technique insurmontable.

Cela les rend particulièrement rentables face aux systèmes de défense actuels qui leur sont opposés. Ce type d’arme est donc privilégié pour attaquer des cibles stratégiques fortement défendues, malgré son coût supérieur.


[1]    https://meta-defense.fr/2025/01/06/missile-oreshnik-que-sait-on-2025/

[2]    https://www.opex360.com/2018/12/17/pour-lamiral-prazuck-pekin-raconte-des-carabistouilles-au-sujet-de-son-missile-balistique-antinavire-df-21d/