Alors que le sommet de l’OTAN de La Haye se rapproche, l’avenir de la Défense française demeure encore particulièrement flou. Ainsi, là où Berlin multiplie les annonces afin d’anticiper les transformations radicales à venir pour ses armées et son industrie de défense, en application de la hausse des dépenses de défense qui seront avalisées par ce sommet, Paris, de son côté, reste, à son habitude, très discret à ce sujet.
De fait, aujourd’hui, la posture française, à un mois de ce sommet historique pour l’avenir de la sécurité en Europe, demeure officiellement identique à ce qu’elle était il y a un an, tout au moins dans l’attente de la publication de la Révision 2025 de la Revue stratégique 2022, et des conséquences budgétaires et programmatiques qu’elle engendrera.
Dès lors, il est possible de se montrer inquiet et anxieux face au mutisme des autorités françaises, lorsque Berlin multiplie les annonces visant à faire de la Bundeswehr la première armée conventionnelle en Europe, de l’industrie de défense allemande un substitut potentiel à l’industrie américaine, y compris en se dotant d’un mécanisme proche du FMS, et de l’Allemagne, comme pivot stratégique de cette défense européenne.
Pourtant, nonobstant les décisions et arbitrages qui seront pris par l’exécutif français dans les semaines à venir à ce sujet, la France, ses armées et son industrie de défense disposent, elles aussi, d’atouts exclusifs pour contenir cette déferlante allemande qui se dessine en Europe, et pour garantir la pérennité et la sécurité de son outil de défense, au-delà de la recomposition globale qui se profile.
Sommaire
Le budget des armées françaises devrait atteindre 100 Md€ en 2030, si la France respecte l’objectif d’effort de défense de 3,5% PIB
Le postulat qui détermine l’évolution des armées, de l’industrie de défense et des ambitions allemandes de prendre le leadership en Europe sur les questions de défense et de sécurité collective repose sur la quasi-certitude, à présent, que les membres de l’OTAN entérineront un accord visant à augmenter, pour chacun d’eux, leur effort de défense jusqu’à un plancher de 3,5 % du PIB, en 2030, conformément aux exigences de Donald Trump pour maintenir la protection stratégique américaine sur l’Europe.
Avec un PIB de 4 300 Md€ aujourd’hui, l’Allemagne consacrera donc 160 Md€/an à la Bundeswehr en 2030, en devenant le troisième pays au classement mondial des investissements de défense.
Ce faisant, le budget de la Bundeswehr sera presque multiplié par 2,5 par rapport aux 63 Md€ de 2025, lui offrant d’immenses capacités d’investissement et de recrutement pour, effectivement, viser la position de leader en Europe dans le domaine des forces conventionnelles dédiées au théâtre européen.
En outre, cette hausse budgétaire permettra d’accroître, là encore de façon considérable, les investissements fédéraux dans l’industrie de défense allemande, pour la propulser, elle aussi, en position de leadership sur le Vieux Continent.
Les récentes déclarations de Boris Pistorius, le ministre de la Défense, et de Friedrich Merz, le nouveau chancelier allemand, indiquent que l’Allemagne se prépare, à présent, à remplacer en grande partie les armées américaines (qui devraient fortement diminuer en nombre) dans le schéma de défense européen, et que son industrie de défense s’apprête, elle aussi, à profiter de cette réorganisation globale.
Considérant les moyens budgétaires et industriels du pays, ainsi que sa position centrale sur le continent, on peut donc raisonnablement craindre que la dynamique lancée outre-Rhin vienne en grande partie effacer le rôle de la France, de ses armées et de son industrie de défense en Europe, ce qui pourrait même, à terme, représenter une menace pour la pérennité de cette industrie, aujourd’hui sur la seconde marche du podium mondial des exportateurs d’armement.
Ce serait cependant ignorer les atouts, eux aussi exclusifs, dont dispose la France, ses armées et son industrie de défense dans ces domaines, ainsi que l’obligation qui sera également faite à la France, lors du sommet de La Haye, de porter son effort de défense à 3,5 % de son PIB, soit autour de 100 Md€, en 2030. Or, comme nous le verrons, 100 Md€/an pour les armées françaises ne sont guère éloignés, en termes d’effets militaires et industriels, des 160 Md€/an de la Bundeswehr…
La question de la soutenabilité budgétaire de l’augmentation de l’effort de défense, souvent mal posée en France
Avant toute chose, il est indispensable, une nouvelle fois, d’aborder la question de la soutenabilité, pour les finances publiques françaises, d’une hausse aussi importante, représentant 45 à 50 Md€ supplémentaires par an d’ici à 2030, soit 1,5 % du PIB.
En effet, alors que la France semble dans l’incapacité de réduire son déficit public sous la barre des 5 % du PIB aujourd’hui, on imagine mal comment il serait possible de dépenser 1,5 % de PIB en plus, dans cinq ans, pour ses armées, accords ou pas, à La Haye.
Pour autant, posée de cette manière, la question est extrêmement délétère, car les investissements de défense ne font pas que coûter aux finances publiques, ils génèrent également de très importantes recettes, sociales et fiscales, qui, précisément, en accroissent la soutenabilité.
Comme nous l’avions démontré, il y a de cela quelques semaines, dans l’article Effort de Défense 2030 : à trop regarder les dépenses, la France en oublie les recettes, l’investissement de défense, en France, est un des investissements publics les plus efficaces, tant en matière de création d’emplois que de recettes budgétaires et sociales.
Les raisons de cette efficacité hors norme, en France vis-à-vis des autres investissements publics, comme en Europe vis-à-vis des autres investissements de défense nationaux, reposent sur plusieurs paramètres : des niveaux de prélèvements sociaux et fiscaux très élevés, une industrie de défense française très peu exposée aux importations, des armées françaises qui se tournent très majoritairement vers des équipements nationaux, et les succès à l’exportation de cette industrie.
Ainsi, en mettant bout à bout l’ensemble de ces paramètres, en articulant efficacement les investissements industriels et RH des armées, et en privilégiant les programmes industriels ayant le plus fort potentiel à l’export, il est possible de diminuer considérablement le coût effectif, sur les finances publiques, d’une hausse du budget des armées, de sorte que, pour 1,5 % de PIB supplémentaires investis, le coût résiduel pour les finances publiques françaises pourrait n’être que de 0,3 % ou 0,4 % du PIB, voire moins.
Dans le même temps, les indicateurs macroéconomiques et industriels français seraient sensiblement améliorés, notamment avec la création de plus de 300 000 emplois industriels, et la baisse, là aussi sensible, des déficits sociaux, envoyant des signaux positifs aux marchés, avec, à terme, une amélioration des taux d’emprunt, et donc du poids de la dette sur les finances publiques.
Dès lors, pour peu que le sujet soit effectivement considéré dans sa globalité, sans biais, et de manière objective, il apparaît que la hausse de 1,5 % du PIB du budget des armées françaises, d’ici à 2030, s’avère, au pire, soutenable par les finances publiques, et, au mieux, très largement souhaitable, pour sortir les marqueurs macroéconomiques du pays de l’ornière dans laquelle ils se trouvent.
Les atouts de la défense française, face à la déferlante allemande qui se prépare pour le sommet de l’OTAN de La Haye
Cela posé, nous admettrons, dans la suite de l’article, que la France portera effectivement son effort de défense à hauteur de 100 Md€ et 3,5 % du PIB en 2030, pour rechercher, comme l’Allemagne, un point d’équilibre budgétaire vers 2033/2035 dans ce domaine, en s’appuyant notamment sur les mécanismes annoncés par Bruxelles pour faciliter les transitions en Europe.
Dans ces conditions, la France, les armées françaises et l’industrie de défense nationale pourront-elles absorber et contenir la stratégie allemande, qui vise à s’emparer du leadership militaire et industriel de défense en Europe d’ici à 2030, en dépit des nombreux atouts dont dispose la défense allemande ? Il se trouve que la défense française, elle aussi, ne manque pas d’atouts à faire valoir…
Des armées beaucoup plus aguerries et des équipements combat proven
Le premier de ces atouts incontournables, des armées et des équipements de défense français, n’est autre que leur aguerrissement. En effet, contrairement aux armées allemandes, jusqu’il y a peu, extrêmement contraintes par le Bundestag, la Chancellerie et l’opinion publique allemande concernant les options d’engagement, les armées françaises, elles, n’ont presque jamais cessé d’être présentes en zone d’engagement, depuis 30 ans, étant intervenues en ex-Yougoslavie, en Afrique équatoriale, sud-saharienne et du Nord, au Proche et Moyen-Orient, ainsi qu’en Afghanistan.
De fait, les armées françaises, qu’il s’agisse des forces terrestres, navales ou aériennes, disposent de forces ayant une grande expérience du combat, même si elles n’ont plus participé à des engagements symétriques de haute intensité depuis la division Daguet en 1991.
De même, les équipements de l’industrie de défense française ont, eux aussi, connu l’épreuve du feu, et ont été améliorés et fiabilisés, précisément par ces expériences. À l’inverse, l’industrie allemande de défense a découvert qu’une grande majorité de ses équipements militaires, y compris ceux qui disposaient d’une réputation sans faille, comme le canon automoteur PzH 2000, souffraient de nombreuses faiblesses en Ukraine.
Cet aguerrissement des forces et l’expérience du combat des équipements français étaient, jusqu’ici, gommés en Europe par l’omniprésence américaine, les armées et l’industrie de défense US n’ayant rien à envier à la France dans ces deux domaines.
Toutefois, dans l’hypothèse d’un basculement radical, avec le retrait d’une partie importante des forces américaines présentes en Europe, ces deux aspects pèseront certainement dans les décisions des Européens lorsqu’il s’agira de se tourner vers Berlin ou Paris.
C’est précisément sur la base de ces considérations que Bruxelles s’est tourné vers une interopérabilité optimale de sa composante Terre avec l’Armée de terre française, au travers du programme CaMo, et que la Grèce a choisi des FDI au même standard, ou presque, que celui de la Marine nationale, pour la Marine hellénique.
De même, le succès du canon Caesar, sur la scène européenne ces derniers mois, est indissociable de l’efficacité reconnue de ce système en Ukraine, celui-ci se montrant à la fois performant, mortel et résilient, tout en étant beaucoup plus fiable que les autres canons automoteurs occidentaux de même génération.
Des contraintes RH moins sensibles, surtout concernant la Réserve Opérationnelle
Un autre atout critique de la France, face à l’Allemagne, dans cette compétition pour le leadership défense européen, n’est autre que la population. De prime abord, en effet, on pourrait penser qu’avec 83 millions d’habitants en Allemagne, contre 67 millions en France, Berlin et la Bundeswehr auraient un avantage numérique notable en matière de masse.
Cependant, ces chiffres, en valeur absolue, masquent des différences sensibles lorsqu’il est question des effectifs potentiellement mobilisables par pays. Ainsi, l’âge médian, en Allemagne, dépasse les 46 ans, soit quatre ans de plus que les 42 ans en France.
De même, lorsque l’on observe les tranches d’âge de chaque pays, il apparaît que l’écart des forces mobilisables entre les deux pays tendra à s’aligner dans les années à venir. Si, aujourd’hui, l’Allemagne conserve un net avantage sur la tranche d’âge 25-54 ans, avec 32 millions d’habitants contre 25,5 millions pour la France, cet avantage est gommé pour la tranche d’âge 15-24 ans, avec 8 millions d’Allemands et autant de jeunes Français, et s’inverse même sur la tranche d’âge 0-14 ans, avec 10,3 millions en Allemagne contre 12,5 millions en France.
À cela s’ajoute un volontarisme plus sensible au sein de la population française pour rejoindre les armées qu’outre-Rhin. Ainsi, la Bundeswehr, et ses 200 000 hommes et femmes, reconnaît un déficit de recrutement annuel de 10 % depuis plusieurs années. Dans le même temps, les armées françaises parviennent à maintenir leurs objectifs de recrutement, avec difficultés certes, mais sans creuser de déficits aussi flagrants qu’en Allemagne.
Surtout, il semblerait que la jeunesse française a massivement répondu à l’appel du Président Macron, en début d’année, pour rejoindre la Réserve Opérationnelle : plus de 15 000 candidatures ayant été enregistrées en trois mois seulement, pour un nombre de postes ouverts sensiblement inférieur sur l’année 2025.
De fait, du point de vue des effectifs, et donc de la masse, rien n’indique que Berlin puisse se prévaloir d’un quelconque avantage sur la France, sur la base des données démographiques et des comportements constatés.
Les investissements dans les industries de défense française et allemande, pourraient être beaucoup plus proches qu’anticipé
Un autre sujet d’inquiétude, en France, concerne le niveau relatif des investissements dont disposeront la Bundeswehr et les armées françaises, vers leurs industries de défense respectives. Du point de vue général, dans les armées occidentales, 40 % des crédits annuels sont employés pour l’achat et la modernisation des équipements des armées.
Dès lors, avec 160 Md€, la Bundeswehr sera en mesure, en application de ces taux, d’investir autour de 60 Md€ chaque année pour ses équipements, soit 50 % — 20 Md€ — de plus que les 40 Md€ en France.
Cependant, contrairement à l’industrie de défense française, globale et capable de produire plus de 90 % des équipements de défense des armées, la Bundeswehr, elle, ne dépense aujourd’hui que 50 % de ses dépenses d’équipements dans sa propre industrie nationale.
Ainsi, ces dernières années, la Bundeswehr s’est massivement tournée vers les États-Unis (Patriot, CH-47, F-35A, P-8A, Stinger, ESSM, RAM…) et vers Israël (Spike, Arrow, Puls…) pour ses armées, y compris dans le cadre de l’enveloppe de 100 Md€ du Zeitenwende d’Olaf Scholz.
Même en admettant une hausse du taux d’investissement national allemand à 65 % des dépenses, le solde, pour l’industrie de défense outre-Rhin, serait ramené à 42 Md€, contre 36 Md€ pour la France, ce qui ne représente plus qu’un écart de 16,5 %. Sachant que Berlin sera fortement incité à employer la commande militaire afin de réduire le déséquilibre de la balance commerciale avec les États-Unis, on peut même douter qu’il atteigne ce taux, ce qui réduira, naturellement, l’écart d’investissement avec l’industrie de défense française.
Le retour budgétaire de l’industrie de défense française est supérieur à celui de l’Allemagne
Un autre paramètre pourrait jouer en faveur de la France dans ce bras de fer qui se dessine entre Paris et Berlin pour le leadership européen de la défense. Il s’agit, précisément, de la soutenabilité budgétaire de l’augmentation de l’effort de défense entre les deux pays.
En effet, l’efficacité sociale et fiscale de l’investissement allemand de défense est sensiblement inférieure à celle de la France, détaillée précédemment, avec des taux de prélèvements obligatoires et un taux d’investissement industriel national inférieurs outre-Rhin à ceux que l’on peut observer en France.

En outre, les exportations de l’industrie de défense allemande ont souvent été inférieures à celles de la France, de sorte que le coefficient multiplicateur de soutenabilité, lié aux exportations de défense vis-à-vis des investissements nationaux, est aussi inférieur en Allemagne.
Enfin, les corrections macroéconomiques sur les indicateurs allemands, d’une hausse des investissements dans l’industrie de défense, seront moins sensibles qu’elles ne pourront l’être en France.
Tout ceci mis bout à bout fait que le reste à payer, sur la hausse du budget de la Bundeswehr, pour les finances publiques allemandes, pourrait être sensiblement plus élevé, en valeur absolue, mais aussi en valeur relative rapporté au PIB, qu’en France, entraînant une soutenabilité inférieure, dans la durée, de cet effort, en dépit d’une situation budgétaire largement plus favorable.
Si l’Allemagne est le pivot terrestre européen, la France en est le pivot maritime du continent européen
Enfin, si la géographie spécifique de l’Allemagne en fait le pivot naturel, en Europe, pour piloter un effort de défense contre une menace venue de l’Est, la géographie française, elle aussi, représente un atout de taille pour le pays.
D’abord, parce que la France dispose de deux façades maritimes majeures, l’une sur l’Atlantique et la Manche, l’autre sur la Méditerranée, avec, sur les deux, au moins un grand port militaire et un grand port commercial.
Ce faisant, la France représente indiscutablement le pivot stratégique de l’Europe continentale pour maintenir les approvisionnements européens en matière d’hydrocarbures, de minéraux et de produits manufacturés, alors qu’elle représente également le débouché ultime, en cas de conflit, pour les exportations européennes, qu’elles soient agricoles, industrielles ou manufacturières.
En d’autres termes, si l’Allemagne est la tellurocratie de référence en Europe continentale, la France en est la thalassocratie stratégique, bien davantage que ne peut l’être, par exemple, l’Espagne ou l’Italie.
En outre, par son éloignement plus important des zones d’engagement potentielles en cas de conflit en Europe de l’Est, du Nord, ou dans les Pays baltes, la France représente une position de repli sécurisée de référence, pour les industries, voire pour les populations civiles, ce d’autant que le pays dispose d’importantes ressources agricoles, d’un potentiel énergétique élevé lié à ses centrales nucléaires et hydroélectriques, et de ses infrastructures de transport.
Quelle stratégie pour contenir et résister à l’offensive allemande pour le leadership défense européen
Ainsi, la France ne manque pas d’arguments et d’atouts, exclusifs ou relatifs, pour préserver le rang de ses armées et celui de son industrie de défense, en dépit de l’offensive que s’apprête à mener Berlin sur la défense européenne.
Pour parvenir à contenir celle-ci, encore faut-il que Paris engage, comme Berlin, une stratégie de dominance s’articulant sur ses atouts et ses spécificités, pour gommer les effets de ses faiblesses les plus flagrantes, spécialement en Europe, comme son défaut d’image vis-à-vis de l’Allemagne.
La dissuasion comme atout décisif de la France, si Donald Trump annonce un retrait partiel d’Europe des armées US.
Le plus performant de ces atouts, à court terme, est évidemment la dissuasion française, et ses deux composantes stratégiques, sous-marine et aéroportée. Déjà aujourd’hui, on observe un regain net d’intérêt de la part de nombreux Européens pour la dissuasion française, après qu’elle fut considérée comme une anomalie géopolitique en Europe pendant près de soixante ans.

Toutefois, le véritable basculement, en Europe, dans ce domaine, pourrait bien intervenir lorsque Donald Trump annoncera, comme c’est anticipé, un redéploiement des troupes américaines en Europe, avec, à la clé, une diminution sensible du dispositif américain sur le Vieux Continent.
Nul doute que certains dirigeants européens estimeront alors nécessaire d’anticiper un éventuel retrait global des États-Unis du théâtre européen, ainsi que du parapluie stratégique déployé par Washington au-dessus de ses alliés européens depuis 1949.
Dans ce cadre, il pourrait être pertinent pour la France de s’engager dans une stratégie destinée à durcir et à rendre plus visible la protection accordée par la France à ses voisins européens, y compris en dérogeant à certains dogmes dans ce domaine, comme le refus de déployer des moyens de dissuasion hors de France, ou d’envisager une forme de coopération stratégique aéroportée, inspirée de celle mise en œuvre par les États-Unis en Europe.
Jouer carte de la contre-programmation et des paradigmes alternatifs en Europe
Le second volet de la stratégie que pourrait appliquer la France viserait à préserver, voire à étendre, les parts de marché et le poids relatif de la France, de ses armées et de son industrie de défense dans la défense collective européenne.
Pour y parvenir, se confronter frontalement aux équipements allemands les plus représentatifs, comme le Leopard 2A8 puis le Leopard 3, aux systèmes d’artillerie sous casemate ou aux VCI chenillés comme le Puma ou le Lynx, serait probablement peine (et crédits) perdue.
En effet, par sa position proche des États-Unis au sein de l’OTAN durant plusieurs décennies, l’Allemagne s’est fermement implantée en Europe dans ces domaines, comme le montre le succès du 2A8, deux ans seulement après sa présentation publique.
Dès lors, sans céder à la spécialisation excessive, synonyme d’abandon de certaines capacités (même si une réflexion devrait être menée à ce sujet), la France et son industrie de défense auraient tout intérêt à retrouver leur capacité à produire de nouveaux équipements inspirés de paradigmes innovants ou alternatifs, ceux-là mêmes qui firent le succès des exportations françaises de défense dans les années 70, 80 et 90.
Ainsi, plutôt que de chercher à concevoir un char de combat de 55 tonnes, comme le Leclerc Evo ou l’EMBT, sur des paradigmes très proches de ceux du Leopard 3, du M1E3 ou du K3, il pourrait être plus pertinent, pour la France, de concevoir un chasseur de chars / canon d’assaut de la gamme 40 tonnes, disposant d’une grande puissance de feu canon/missiles, d’une mobilité sans comparaison, et qui ferait reposer sa survivabilité sur une triple alliance de furtivité, de mobilité et d’un système de protection actif/passif.
De même, en lieu et place d’un LHD porte-drones potentiel, successeur des Mistral — à présent produits aussi bien par Fincantieri que Navantia, Hanwha Ocean et même Damen — Naval Group pourrait avoir beaucoup plus d’intérêt à imaginer, pour la mission de projection amphibie, un nouveau type de bâtiment alliant la puissance de feu offensive et défensive d’un croiseur, et les capacités de projection amphibie et aéroportée du LHD/LPD.
Enfin, toute l’expérience acquise par Dassault Aviation autour de la création de chasseurs monomoteurs à haute performance pourrait à nouveau permettre de développer un nouvel appareil, furtif cette fois, mais bien moins onéreux que ne le sera le NGF, précisément à destination des forces aériennes ayant un important besoin de défense aérienne, d’engagement BVR et de missions CAS/SEAD, tout en ne disposant ni de la profondeur stratégique, ni des capacités de renseignement nécessaires à l’exploitation d’un chasseur moyen ou lourd.
Il ne s’agit évidemment que de quelques exemples d’illustration, pour matérialiser un positionnement plus spécifique et assumé des armées françaises autour de la mobilité, la projection de puissance et la légèreté, tout en permettant de privilégier la masse, comme c’est aujourd’hui le cas du Caesar, plutôt que de s’aligner sur des paradigmes consensuels mais beaucoup moins discriminants, comme c’est le cas du Leopard 2A8/3/KF51, du Puma/Lynx, du U212 CD, ou encore du P-8A Poseidon.
Renforcer la coopération industrielle et technologique avec les partenaires clés de l’industrie de défense française, hors d’Europe
Enfin, la défense française devrait, pour résister à la déferlante allemande en Europe, précisément s’appuyer sur ses forces hors d’Europe. En effet, la France dispose d’une image plus attractive auprès de nombreuses puissances émergentes, comme l’Égypte, les Émirats arabes unis, l’Inde, l’Indonésie ou le Brésil, que l’Allemagne, dont les atermoiements en matière d’exportations d’armement sont parfois perçus comme une menace.
Or, aujourd’hui encore, la France semble n’envisager, dans l’immense majorité des cas, ses partenariats industriels de défense qu’avec un nombre réduit de partenaires potentiels, ayant tous le même profil : démocratie, puissance économique et industrielle avérée, et surtout, européens.
Pourtant, certains de ces partenaires représentent un très important potentiel en matière de développement de programmes industriels de défense communs, comme évoqué avec les Émirats arabes unis et l’Égypte concernant un char de combat, dans un précédent article, mais aussi avec des pays européens n’ayant pas le profil traditionnel des partenaires de la France dans ce domaine, comme la Grèce, là encore analysée dans un précédent article.
Ce faisant, la France, ses armées et son industrie de défense disposeraient non seulement d’une stratégie bâtie sur ses forces et ses atouts, en Europe et au-delà, mais aussi d’une perception approfondie du rôle que le pays peut prendre dans la défense stratégique en Europe, afin de préserver, voire d’étendre, son rang et son influence, en dépit de l’offensive allemande.
Conclusion
On le voit, si la stratégie que l’Allemagne se prépare à appliquer pour prendre le leadership sur la défense européenne s’appuie sur des forces et des atouts réels, la France est très loin d’être démunie pour y faire face, et pourrait même sortir grandie et plus influente de ce bras de fer entre alliés qui se prépare.
Ainsi, en dépit de sa situation budgétaire détériorée, d’un PIB et d’une démographie sensiblement inférieurs à ceux de l’Allemagne, il apparaît qu’une fois ces données analysées qualitativement, les armées allemandes n’auront pas accès à davantage de recrues que la France pour gagner en masse, et que l’industrie de défense allemande n’aura très probablement pas accès à davantage de crédits d’investissement que son homologue française, en 2030 et après.
En outre, la France peut s’appuyer sur une meilleure soutenabilité de l’effort de défense, alors que sa position géographique, sur le théâtre européen, en fait le pendant maritime du pivot terrestre que représente l’Allemagne.

Reste que, pour résister à la déferlante industrielle et opérationnelle que prépare Berlin, la France devra, elle aussi, disposer d’une stratégie pour articuler ses moyens et ses atouts, tant pour préserver ses armées et son industrie de défense que pour contenir un éventuel déclassement du pays sur la scène européenne et mondiale.
Toute la question, à présent, est de savoir si l’exécutif français saura prendre la mesure des enjeux du bouleversement stratégique et historique qui va se jouer du 24 au 26 juin à La Haye, lors du sommet de l’OTAN — et surtout si le pays saura se mobiliser, dans sa majorité si ce n’est dans son ensemble, pour absorber ce choc, qui pourrait s’avérer plus que destructeur pour la défense et le rang de la France dans les années à venir.







