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Chars, Avions de combat : l’industrie de défense française sait-elle encore faire ? Et saura-t-elle faire demain ?

Si l’évolution des tensions internationales, et les risques de guerre, génèrent une anxiété sensible au sein de la population, l’industrie de Défense française, elle, y voit la fin de 30 années de budgets faméliques et d’engagements non-tenus par l’état, ayant menacé jusqu’à sa pérennité, il y a encore quelques années.

De fait, après 1992, la principale préoccupation des Dassault, Nexter, DCNS et autres Thomson, a été de maintenir leurs compétences de conception et leur outil industriel, sans avoir les budgets d’états pour y parvenir, alors que même le marché export, lui aussi, reculait sévèrement.

Conséquence directe de cette PLS des industries de défense française, celles-ci ont beaucoup moins innové, de 1990 à aujourd’hui, en comparaison des 30 années précédentes. Ainsi, alors que Dassault avait développé 5 avions de combat tactiques (Mirage V, Mirage F1, Jaguar, Mirage 2000 et Super-Étendard) de 1960 à 1990, et trois grands programmes de démonstrateurs (Gerfaut, Mirage G et Rafale), l’entreprise n’aura conçu que le Rafale et le démonstrateur Neuron, sur les trente années qui suivirent, de 1990 à 2020.

De fait, aujourd’hui, les grands succès de l’industrie de défense française, repose encore, et avant tout, sur des équipements conçus, le plus souvent, à la fin des années 80 et durant les années 90, comme l’avion Rafale, le canon Caesar ou le sous-marin Scorpene. La question se pose, alors : l’industrie de défense française est-elle encore capable d’innover et de produire de nouveaux équipements majeurs, comme le char de bataille ou l’avion de combat, après 30 années de stase industrielle ? Et sera-t-elle capable de le faire, à l’issu des programmes SCAF et MGCS ?

Polyvalence et évolutivité : les armées et l’industrie de défense françaises sont engagées dans un développement à pas générationnel à la fin de la guerre froide

Depuis le milieu des années 60, les industries de défense françaises produisaient de nouveaux équipements sur un rythme plus ou moins décennal. Ainsi, tous les dix ans, parfois moins, un nouvel avion de combat, une nouvelle frégate, un nouvel hélicoptère et un nouveau sous-marin, entraient en service dans les armées françaises.

Armée de l'air et de l'Espace Rafale Mirage 2000D
Moins de 8 ans ont séparé le premier vol du Mirage 2000, en 1978, de celui du démonstrateur Rafale, en 1986. 12 ans plus tôt, volait pour la première fois le Mirage F1, en 1966, et encore dix ans avant cela, en 1956, celui du Mirage III. Dans les trente ans qui suivirent le premier vol du Rafale, Dassault n’a fait volé aucun nouvel avion de combat.

L’arrivée des technologies numériques, d’une part, et la recherche constante de performances accrues, de l’autre, entrainant une hausse rapide et considérable des couts de développement et de possession de ces équipements, deux notions apparurent dans les années 80.

D’abord, la polyvalence, rendue possible par l’arrivée du numérique, permettant de rompre avec la spécialisation des équipements comme les avions de combat ou les frégates, de sorte à maintenir une capacité constante, avec un format plus réduit. Ainsi, pour remplacer les quelque 600 Mirage IIIE, Mirage V, Mirage F1, Jaguar, Mirage 2000, Super-Étendard et Crusader, en service au sein des forces aériennes et aéronavales françaises, en 1990, celui-ci ne prévoyait que d’acquérir que 286 avions Rafale, précisément du fait de sa grande polyvalence.

L’évolutivité, ensuite, devait permettre d’accroitre la durée de vie opérationnelle efficace de ces équipements, là encore, grâce à la souplesse apportée par l’électronique numérique, bien plus évolutive, du point de vue logiciel, que la précédente génération, à base d’électronique analogique.

Ainsi, là où les Mirage III, V ou F1 de 3ᵉ génération (analogique), eurent une durée de vie opérationnelle de l’ordre de 20 à 25 ans, plus tard étendue pour des raisons budgétaires, en dehors des considérations opérationnelles, le Rafale, lui, devait rester en service plus de 30 années, tout en conservant son ascendant technologique, au travers des standard Fx.

Les attraits du développement à pas générationnel des équipements de défense

De fait, là où plusieurs équipements spécialisés étaient développés par les industriels, sur un unique pas générationnel, c’est-à-dire la période de temps représentant un changement de génération (30 ans entre la 3ᵉ et la 4ᵉ génération des avions de combat), un unique équipement était conçu et fabriqué, sur l’ensemble du pas générationnel suivant.

Industrie de défense française Dassault Aviation Merignac Rafale
Le Rafale remplace à lui seul, 7 avions de combat en service au sein des forces aériennes et aéronavales françaises, du Mirage 2000 C de supériorité aérienne, au Super-étendanrd d’attaque et de lutte antinavire embarqué, en passant par le F1CR de reconaissance et le Mirage 2000N, de frappe nucléaire.

Bien évidemment, cette approche présente de nombreux attraits, par ailleurs largement exposés par les industriels, pour promouvoir leurs équipements, ainsi que par les Armées et le ministère de la Défense, pour justifier de leurs arbitrages.

En premier lieu, ce développement à pas générationnel, permet de sensiblement réduire les couts de développement engagés. En effet, même si le nouvel équipement est bien plus évolué, et complexe à concevoir, que les modèles qui le précèdent, pour justifier du pas générationnel, ses couts de conception s’avèrent inférieurs, ou sont sensés l’être, au cumul des couts de conceptions des appareils spécialisés, durant une génération.

En outre, cette approche permet de diminuer les couts de conception par unité livrée, en particulier pour les petites séries, comme les avions de combat dédiés à la mission stratégique (Mirage IV, Mirage 2000N) ou à équiper les porte-avions de la Marine nationale.

Cette polyvalence permet, aussi, de réduire les couts d’adaptation des équipements rattachés, comme les munitions et les pods, en se concentrant sur un unique modèle, devoir être répartis sur plusieurs équipements différents, tout en offrant une bien plus grande offre opérationnelle, à chaque équipement.

Cette approche simplifie, également, l’équation industrielle dans son ensemble, puisqu’il est possible de concentrer l’activité sur une unique mission, ce qui réduit sensiblement les contraintes sur les infrastructures et la formation du personnel des industriels.

Rafale M à l'appontage sur le Charles de Gaulle
Le programme Rafale a permi à la Marine nationale de se doter d’un chasseur embarqué polyvalent faisant jeu égal avec les meilleurs avions de combat terrestres du moment.

Enfin, elle permet de concevoir une chaine de sous-traitance optimisée, car organisée dans la durée sur une mission parfaitement cadrée, ce qui simplifie et allège considérablement, les négociations entre entreprises dans ce domaine. Cette perspective réduit, par ailleurs, les risques pour les industriels, ce qui ouvre davantage d’opportunités en matière d’investissements, et donc de performances, y compris budgétaires.

Il en va de même des Armées, pour qui cette approche limite les besoins d’investissements en matière d’infrastructures, simplifie la gestion des stocks de pièces détachées, et allège considérablement les contraintes de formation du personnel.

Tous ces atouts trouvèrent encore d’avantage d’attraits auprès des industriels, militaires et gouvernants, dans un contexte de baisse sensible des crédits et des effectifs des armées, avec la fin de la guerre froide et l’arrivée des Bénéfices de la Paix.

Les dangers du développement à pas générationnel pour l’industrie et les armées françaises

Comme souvent, quand la mariée est trop belle, cette nouvelle doctrine n’était pas exempte de certaines faiblesses. Pire encore, elle portait, avec elle, certains dangers sur la pérennité des compétences des industries de défense françaises, et avec elle, sur l’autonomie stratégique nationale.

L’anticipation de la polyvalence et de l’évolutivité gomme une part importante des atouts du pas générationnel

Tout d’abord, les investissements, pour répondre aux exigences de polyvalence et d’évolutivité, sont lourds, et même très lourds. En effet, il est ardu, pour un industriel comme pour les militaires qui participent aux programmes, de concevoir un système qui va devoir réaliser plusieurs missions très exigeantes, qui plus est, sur les quarante années à venir.

Cela suppose de doter l’appareil de toutes les qualités, littéralement, pour être en mesure de mener, efficacement, l’ensemble des missions requises, et de respecter toutes les contraintes y étant liées.

avions de combat Mirage F1C
Le Mirage F1 demeure, à ce jour, le chasseur opérationnel le plus rapide jamais mis en oeuvre par les forces aériennes françaises. Capable d’atteindre Mach 2.2, cet intercepteur d’exception était presque 25% plus rapide que le Rafale aujourd’hui.

L’évolutivité, qui doit permettre de garder l’équipement au sommet de la hiérarchie opérationnelle, pendant plus de 30 à 35 ans, s’avère également un exercice très complexe, nécessitant une anticipation technologique considérable.

Mis bout à bout, ces deux exigences constitutives du développement à pas générationnel, engendrent de très importants surcouts de conception, et des délais de conception qui s’étendent, souvent, sur plus d’une décennie.

Ainsi, selon le Docteur Will Roper, qui dirigeait l’acquisition de l’US Air Force, de 2019 à 2021, les surcouts engendrés par ces deux contraintes, sur le développement des avions de combat, sont si importants, qu’ils équivalent aux couts de développement de plusieurs modèles d’appareils spécialisés et à durée de vie plus courte, de l’ordre de 15 à 20 ans, pour couvrir les mêmes besoins, sur la même fenêtre de temps (35 à 40 ans).

Le fait est, la conception du Mirage 2000 a été 2 fois plus rapide, et 3 fois moins onéreuse, que celle du Rafale, en euros constants. Même en tenant compte du développement des deux versions spécialisées, le Mirage 2000N et le Mirage 2000D, ses couts de développement demeuraient 30% inférieurs à ceux du Rafale, uniquement pour les versions F1 et F2, alors que chaque Mirage 2000 a couté, aux finances publiques françaises, moins du quart du prix d’un unique Rafale, une fois rapporté à la progression du PIB.

Un pas trop large pour garantir le maintient les compétences dans les entreprises de défense françaises

Dans le même temps, le développement à pas générationnel représente un défi sans précédent, pour le maintien des compétences industrielles. En effet, il ne reste, aujourd’hui, presque plus aucun des cadres industriels ayant participé à la conception initiale du Rafale, à des postes d’encadrement techniques, pour l’étude du SCAF, trente années séparant les deux programmes.

Usine Nexter KNDS France Bourges
KNDS France (ex-Nexter), n’a plus produit de char de combat depuis plus de quine ans, et la livraison des derniers Leclerc de l’Armée de terre en 2007..

Si la question se pose pour Dassault Aviation, elle se pose aussi pour les grands partenaires du programme Rafale, comme le motoriste SAFRAN, qui n’a plus conçu de turboréacteur militaire depuis le M88, de 1987 à 1995.

De même, KNDS France, et de ses grands partenaires, n’ont plus conçu de chars de combat depuis le Leclerc, à la fin des années 80, alors qu’ils n’ont plus construit de chars neufs, depuis la fin des années 2000. Dans cet intervalle, des compétences clés et des outils industriels spécialisés, ont été perdus, notamment dans le domaine de la motorisation.

De manière évidente, le développement à pas générationnel, pose une menace très sensible, concernant le maintien des compétences industrielles, même en s’appuyant sur les évolutions de standard, qui permettent, lorsqu’elles sont effectivement mises en œuvre, de contenir certains des effets délétères de cet étalement des grands programmes.

Un dimensionnement insuffisant de l’Industrie de défense

Autre conséquence néfaste, cette doctrine tend à considérablement réduire les besoins, en format, des armées, ce qui représente un risque majeur, sur le dimensionnement de l’industrie de défense.

Comment, en effet, justifier du maintien d’une ligne d’assemblage de chars de combat, d’avions de combat, ou de frégates, quand le besoin total, pour les armées françaises, ne représentent que 8 avions, 8 chars et 1/2 frégate par an, sur 30 à 40 ans, soit un niveau sous le seuil indsutriel minimal d’efficacité.

Ainsi, Dassault estime que sous la barre de 11 Rafale livrés par an, il lui est impossible de maintenir la chaine de production de Mérignac. Si le problème ne se pose plus aujourd’hui, avec un carnet de commande de 200 appareils restants à livrer, il était très vivace de 2007 à 2015, lorsque l’État a dû accélérer la commande de chasseurs pour maintenir cette compétence industrielle (après avoir réduit de 35% le format total de Rafale visé et étalé les commandes sur le double de la durée prévue, il est vrai…).

En outre, même si tel était le cas, cela engendrerait d’importants surcouts de production, et des contraintes aussi importantes pour les armées, qui devraient attendre plusieurs années, simplement pour basculer un escadron, ou un régiment, d’un modèle à un autre de leur équipement principal.

Frégate FDI Amiral Ronarc'h de la Marine nationale lors de ses premiers essais à la mer
Avec une flotte de quinze frégates et une durée de vie de 30 ans, l’indsutrie navale française ne peut s’appuyer, pour justififer de son existence, que sur la livraison d’une demi-frégate par an, et d’un sous-marin tous les trois ans. Les succès à l’exportation sont indispensables pour garantir la perenité de cette activité participant, notamment, à la mission de dissuasion.

De fait, les armées tendent à commander leurs équipements par lots, avec des volumes de livraison suffisant pour répondre à leurs impératifs opérationnels, sur des délais suffisamment courts pour les intégrer efficacement dans leurs unités. Ceci engendre des phénomènes de stop-&-go importants, que les industriels tentent de compenser par l’exportation.

Au final, cette planification inégale dans le temps, amène les industriels à niveler, par le bas, leur outil industriel, ce qui représente un sérieux handicap, en temps de crise, ne pouvant pas livrer, rapidement, à hauteur des attentes, tout en ne s’engageant dans l’augmentation des capacités industrielles qu’avec grandes précautions, pour ne pas se retrouver, d’ici à quelques années, à devoir assumer les couts d’une restructuration, faute d’activité.

Une activité trop faible pour garantir la pérennité de la Supply Chain

Si cette faible activité globale lissée, et les contraintes liées à la dépendance aux exportations, sont déjà difficiles à assumer, pour les grands groupes industriels de la BITD française, elles ont des effets bien plus délétères, pour les ETI et PME-PMI du réseau de sous-traitance, qui participe à ces grands programmes de défense.

En effet, le besoin est trop faible, du point de vue national, pour justifier d’une activité constante dans la durée, et trop erratique, en prenant compte de l’exportation, pour permettre à ces petites entreprises, de s’adapter à des changements rapides, sans mettre en danger, parfois, leur propre existence.

Rafale M88
Safran n’a plus conçu de réacteur militaire pour avion de combat, depuis le M88 du Rafale, conçu de 1987 à 1995.

On a vu, il y a peu, toute la difficulté que représente l’harmonisation de cette Supply Chain, concernant le programme Rafale, Dassault Aviation ayant dû dégrader sa production mensuelle pendant près de 18 mois, simplement pour passer de 2 à 3 avions livrés chaque mois.

Le risque de décrochage technologique pour les armées et l’export

Dernier risque, pour les armées comme pour les industriels, lié à cette doctrine industrielle à pas générationnel, celui du décrochage technologique et opérationnel. On le voit, en particulier, pour ce qui concerne l’arrivée de la furtivité, avec le F-35, ainsi que les KF-21 Boramae et Kaan sud-coréens et turcs, qui commencent déjà à attirer l’intérêt de plusieurs forces aériennes, en dépit de leur manque d’antériorité.

En effet, en application de cette doctrine, les évolutions qui peuvent être intégrées, au fil des années, sont contraintes par les choix originaux faits à la genèse de l’évolution de l’appareil. Ainsi, pour passer le F/A-18 Hornet au Super-Hornet, du JAS-39 Gripen A-D au Gripen E/F, et même du Rafale F3 au Rafale F5, il a été nécessaire de consentir à des ruptures d’évolution nécessitant de nouvelles cellules, tant l’évolutivité a ses limites et ses contraintes.

Dès lors, lorsqu’une évolution majeure apparait, en milieu de cycle, comme dans le cas du F-35 et de sa furtivité, il est impossible de s’y rattacher, avant la fin de celui-ci, ce qui représente une faiblesse importante pour l’efficacité des armées, ainsi qu’une menace pour la compétitivité, sur la scène export, alors même que celle-ci est indispensable à la survie même de la compétence et de l’outil industriel, comme évoqué précédemment.

F-35A US Air Force
L’arrivée du F-35, et sa furtivité, à engendrer un basculement radical des besoins préférentiels du marché, disqualifiant le Rafale, et l’ensmeble des appareils non furtifs, de toutes les compétitions dans lequel le chasseur de Lockheed Martin a été engagé.

Ainsi, la très probable dérégulation à venir, concernant l’autorisation d’exportation du F-35A, et la levée des sanctions CAATSA contre la Russie, concernant le Su-35s et le Su-57E, vont très sévèrement affecter les chances, pour la France, d’exporter le Rafale dans les années à venir, ce d’autant que le Kaan intéresse déjà l’Indonésie, et le Boramae intéresse le Pérou, deux clients de l’industrie aéronautique défense française, dans le viseur du Rafale, dans les années à venir.

L’appétence européenne des autorités françaises, une conséquence de l’application de la doctrine à pas générationnel ?

Il est intéressant de remarquer que les deux domaines principalement évoqués, dans cet article, les avions de combat, et les chars de bataille, font l’objet, aujourd’hui, d’un programme européen majeur, avec les programmes SCAF et MGCS.

Or, ces deux programmes reposent, eux aussi, sur les mêmes paradigmes de pas générationnel, de polyvalence et d’évolutivité, avec des avions de combat et des véhicules blindés lourds dont la durée de vie opérationnelle, prévue, dépassera les quarante années.

Comme pour la doctrine à pas générationnel, les justifications avancées, pour ces deux programmes, concernent avant tout le partage et l’étalement des couts de développement, d’autant plus importants qu’il est précisément indispensable de concevoir une toute nouvelle génération d’équipements.

Cependant, on remarque que les mêmes faiblesses et les mêmes risques, qui s’appliquent aujourd’hui au niveau national, sur la programmation à pas générationnel, se retrouvent dans ces programmes, à une échelle encore plus étendue, alors que plusieurs pays doivent se partager la charge industrielle.

programme MGCS
Le programme MGCS ambitionne de franchir un pas généraitonnel majeur dans le domaine des véhicules de combat terrestres lourds. Cependant, celui-ci n’arrivera pas avant 2040, et sera donc opéraitonnel, de manière significative, au-delà de 2045. Les 200 Leclerc de l’Armée de terre ne peuvent pas demeurer au sommet de l’engagement terrestre jusqu’à cette échéance, alors que beaucoup de spécialistes, y compris français, l’estime déjà trop exposé aujourd’hui.

Il est possible de percevoir ces dangers dans le cadre du programme Eurofighter Typhoon, qui doit faire vivre quatre lignes d’assemblage, avec une activité globale à peine égale à celle du Rafale, et de sa seule ligne de Mérignac.

Pire encore, à l’instar de la génération des Eurocanard, les européens développent concomitamment deux programmes similaires, sur les mêmes bases technologiques, ce qui élimine toute réactivité industrielle et technologique, concernant les technologies qui ne manqueront pas d’entrer en service en 2050 ou 2060, soit à mi-vie de ces deux appareils.

Double dotation et génération intermédiaire : un nouveau paradigme indispensable pour pérenniser l’autonomie stratégique française

Dès lors, on pourrait craindre que l’industrie de défense française, et en particulier les industriels concernés par la conception des avions et chars de combat des armées nationales, aient d’ores-et-déjà perdu certaines compétences clés, qui pourraient faire défaut, pour concevoir le successeur du Rafale et du Leclerc.

Surtout, la question se pose quant à l’état prévisible de compétences dont disposeront ces mêmes industriels, à l’issue des programmes SCAF et MGCS, alors qu’ils auront dû céder des pans entiers de compétences, à leurs partenaires européens, sans qu’ils aient la possibilité, par ailleurs, de les acquérir et les developper, au travers d’autres programmes.

En outre, on peut raisonnablement craindre qu’à l’issue de ces deux programmes, le paysage de sous-traitance formant aujourd’hui la richesse et l’efficacité de l’industrie de défense française, soit très sévèrement affaibli, d’ici à 2050, sans qu’il soit, alors, possible, de revenir en arrière, si la France devait, à nouveau, s’appuyer sur une autonomie stratégique exclusivement nationale.

Pour palier ce risque, on ne peut plus stratégique pour le pays et sa sécurité, une évolution des paradigmes industriels semble s’imposer le plus rapidement possible. Pour cela, le développement d’un équipement à génération intermédiaire, potentiellement plus spécialisé que l’équipement standard, peut représenter une solution pertinente pour les industriels, ainsi que pour les armées, et même sur la scène internationale.

Rafale B
Concevoir un appareil de génération intermédiaire, destiné à s’inserer entre le Rafale et le SCAF, permettrait de répondre à de nombreux effets délétères du developpement à pas générationnel, ainsi qu’aux risques liés à la coopération européenne, sur l’autonomie stratégique française.

On peut penser, à ce sujet, et à court terme, au développement d’un chasseur monomoteur furtif à hautes performances pour succéder au Mirage 2000-5 et Mirage 2000D, y compris en coopération avec la Suède, ou à celui d’un Super-Rafale de 5ᵉ génération, exclusivement national, et portant, par exemple, la mission aéronavale embarquée, permettant aux industriels de garantir leurs compétences contre le risque du partage industriel, tout en limitant les effets négatifs liés à une trop grande polyvalence au sein du programme SCAF.

Dans le domaine des chars de combat, le développement d’un char de génération intermédiaire, sur la base des acquis technologiques développés avec le Leclerc Évolution et l’EMBT, modérerait également l’ensemble de ces risques, tout en élargissant le catalogue export, pour davantage d’attractivité des industriels français.

Surtout, dans les deux cas, les armées françaises disposeraient d’équipements de génération intermédiaire, offrant de nouvelles capacités que ni le Rafale, ni le Leclerc ne peuvent proposer aujourd’hui, au plus fort des tensions internationales prévisibles, y compris en Europe.

Enfin, sur la base d’une double dotation des armées, avec, par exemple, 200 Leclerc et 200 EMBT, ainsi que 150 Rafale et 150 5G, le pas générationnel, et l’ensemble de ses effets délétères, seraient considérablement réduits, avec un nouveau programme tous les vingt ans, soit un écart de temps suffisamment court, pour s’assurer du maintien des compétences et des expériences industrielles et technologiques, dans les entreprises, ainsi qu’un cycle technologique raccourci, permettant de contenir les risques de décrochage capacitaire relatif.

Conclusion

On le voit, alors que beaucoup se posent la question de savoir si la France doit, ou pas, persévérer dans la coopération industrielle européenne, pour préserver les compétences industrielles de la BITD nationale, et par transitivité, pour garantir l’autonomie stratégique du pays, bien peu s’interrogent sur la pertinence de la doctrine à l’origine même de ce besoin de coopération européenne, le développement à pas générationnel.

Le Leopard 2A-RC 3.0 de KNDS sera la vedette du salon Eurosatory 2024
Le Leopard 2A-RC 3.0 de KNDS a été la vedette du salon Eurosatory 2024. Il préfigure le Leopard 3, le char de génération intermédiaire de KNDS Deutschland, choisit par la Bundeswehr pour completer le parc de Leopard 2A7/2A8.

En effet, à y regarder de plus près, il apparait que cette doctrine, qui s’appuie sur la polyvalence et l’évolutivité des équipements, lorsqu’elle est poussée à ses limites, engendre des effets délétères qui représentent, d’ores-et-déjà, une menace directe sur ces compétences, au point que l’on peut raisonnablement s’interroger sur les compétences de ces industriels, aujourd’hui, au sujet de la conception, ab initio, d’un nouvel équipement majeur, comme un avion de combat ou un char de nouvelle génération.

En outre, si Dassault, KNDS France et autres Safran, sont parvenus effectivement à conserver leurs compétences dans ces domaines, 30 années après les avoir mises en œuvre pour la dernière fois, on peut très raisonnablement craindre que cela soit la dernière fois qu’ils pourront réaliser un tel exploit, si 40 années devaient encore séparer les programmes actuels, du développement de leur successeur, que ce soit dans le cadre d’une coopération européenne, ou pas.

De fait, il semble indispensable, aujourd’hui, pour la France, de poser clairement, et objectivement, le problème du maintien de l’autonomie stratégique, dans les décennies à venir, sujet qui ne peut se satisfaire des cycles et volumes actuellement à l’œuvre, et dont la dimension européenne pourrait, encore davantage, accroitre les conséquences néfastes et mortifères.

La solution la plus évidente, pour contenir ces risques, serait d’intégrer, structurellement, le développement d’un équipement majeur de génération intermédiaire, au cycle à pas générationnel, comme celui d’un Super-Rafale de 5ᵉ génération (ou d’un Super-Mirage/Gripen), entre le Rafale de 4ᵉ et le SCAF de 6ᵉ génération, ainsi que d’un char de combat de génération intermédiaire, à l’instar du Leopard 3 allemand, entre le Leclerc et le MGCS.

NGF programme SCAF
Le SCAF n’entrera pas en service avant 2040. Si, comme on peut s’y attendre, Donald Trump ouvre les vannes de l’exportation du F-35, et qu’il maintient le moratoire sur la législation CAATSA, concernant la Russie, on peut raisonnablement douter que le Rafale, le Typhoon ou le Gripen pourront encore s’imposer sur la scène extra-européenne, dans les années à venir.

Bien évidemment, de tels développements nécessiteraient des crédits, et impliqueraient des contraintes supplémentaires, par rapport au discours bien huilé, mais souvent trompeur, du pas générationnel. Toutefois, les effets bénéfiques, sur le nivellement technologique, la spécialisation partielle des équipements, ainsi que les options d’exportation étendues, tendent certainement à en contenir les couts et contraintes.

En outre, paradoxalement, ces générations intermédiaires permettraient de faciliter la coopération européenne, en ventilant astucieusement les renoncements technologiques liés au partage industriel, entre les deux programmes successifs, de sorte à conserver, en permanence, l’ensemble des compétences technologiques et industrielles, y compris au sein de la Supply Chain, pour garantir la pérennité de cette autonomie stratégique.

Reste à voir, à présent, si les autorités françaises, politiques comme militaires et industrielles, accepteront d’envisager une remise en question d’un paradigme qui a structuré l’ensemble de l’organisation de la défense et de l’industrie de défense, ces trente dernières années, l’introspection et l’autocritique n’étant pas les qualités les plus évidentes des acteurs décisionnaires, dans ce domaine…

Comment le Drone de combat du Rafale F5 permettra-t-il à Dassault Aviation de sauter la 5ᵉ génération ?

En matière d’avions de combat modernes, on peut penser qu’il n’y a pas, aujourd’hui, deux appareils conçus sur des paradigmes aussi opposés, entre le F-35 de l’américain Lockheed Martin, et le Rafale de Dassault Aviation.

En effet, là où le premier a tout sacrifié, ou presque, aux attributs de la 5ᵉ génération, avec une excellente furtivité sectorielle, et un grand nombre de capteurs fusionnés par le système d’information et les immenses capacités de traitement numériques du chasseur américain, le second représente l’évolution ultime d’un avion de combat polyvalent équilibré, conçu pour apporter un haut niveau d’efficacité, dans tous les domaines et scénarios d’engagement.

Pour autant, force est de constater, aujourd’hui, qu’en dehors des pays n’ayant pas (encore) été autorisés à acquérir le F-35, ou ceux qui souhaitent se tenir à distance de la mainmise de Washington qui accompagne immanquablement l’achat de l’appareil, tous les autres se sont tournés, sans exception à ce jour, vers le chasseur furtif, souvent au détriment du Rafale.

Alors que Donald Trump ne fait aucun mystère de son intention d’élargir sensiblement le marché de son avion de combat phare, on pourrait penser qu’un vent de panique se s’est levé pour l’avionneur français, alors-même que rien n’indique que le Rafale sera doté, dans les années à venir, des attributs de la 5ᵉ génération qui apparaissent si séduisants, sur la scène internationale.

Pourtant, il n’en est rien. Bien au contraire, celui-ci est plus confiant que jamais, dans le potentiel commercial de son chasseur dans les années à venir, déjà mieux exporté que le Mirage 2000, avec plus de 300 exemplaires commandés. En effet, face au F-35, et des autres avions de combat plus ou moins de 5ᵉ génération, en préparation, Dassault prépare sa riposte, pour 2030, en associant le Rafale F5 à un nouveau drone de combat lourd, dans un nouveau paradigme opérationnel qui pourrait bien prendre l’avantage, dans ce bras de fer.

Furtivité et fusion des données multi-senseurs, les deux plus-values décisives du F-35 américain

On le sait, le F-35, s’il est un système d’armes remarquable, il n’est pas, à proprement parler, un bon avion. En effet, celui-ci ayant tout sacrifié pour une furtivité sectorielle la plus efficace possible, et pour ses capacités de détection, de traitement et de communication, il affiche un comportement en vol, très inférieur à celui des autres appareils contemporains, même sensiblement plus lourds.

F-35 us air force
Avec plus de 20 forces aériennes ayant commandé le F-35, l’avion de Lockheed Martin est incontestablement le plus grand succès aéronautique international ces 30 dernières années.

Ainsi, le F-35 peine-t-il à maintenir un vol supersonique au-delà de Mach 1,2, en vol rectiligne horizontal, et uniquement à relativement haute altitude, lorsque la densité de l’air est la plus faible. Il monte mal, également, et n’est pas particulièrement manœuvrant. En outre, sa configuration monomoteur, représente un handicap dans certains régimes de vol, notamment à basse altitude.

Pourtant, celui-ci a été retenu, à ce jour, par une vingtaine de forces aériennes occidentales, en faisant l’avion de combat standard au sein de l’OTAN. Il ne cesse, par ailleurs, d’être réclamé par d’autres pays, comme l’Arabie Saoudite, le Qatar, la Turquie ou, encore, la Thaïlande et l’Indonésie.

Si les pressions diplomatiques et le puissant rôle normatif que les États-Unis et leurs armées peuvent imposer à leurs partenaires, peuvent expliquer, en partie, ce succès, force est de constater que, la plupart du temps, l’appareil était véritablement plébiscité par ceux qui l’ont acquis.

Et pour cause ! En dépit de ses limites aéronautiques, de ses couts très élevés et de sa faible disponibilité, le chasseur de Lockheed Martin affiche des plus-values opérationnelles, lui permettant d’effectuer des missions hors de portée des appareils traditionnels dits de 4ᵉ génération, que ce soit dans le domaine de la supériorité aérienne, de l’appui feu ou des frappes profondes et stratégiques, en défiant les défenses aériennes et les radars adverses, tout en disposant d’une perception de leur environnement, sans équivalent à ce jour.

De fait, que ce soit lors des exercices organisés par l’OTAN et aux États-Unis, ou au sujet des utilisations au combat faites de l’appareil, notamment par les forces aériennes israéliennes, le constat est unanime : le F-35 est, aujourd’hui, l’avion de combat occidental le plus efficace du marché, loin devant ses concurrents, comme les F-15EX, F-16V ou F/A-18 E/F américains, ou les Gripen, Typhoon et Rafale, européens.

Rafale armée de l'air Typhoon Royal Air Force
Dassault Rafale et Eurofighter Typhoon ont systèmétiquement été écartés face au F-35 américain, lors des récentes compétitions et évaluations.

Il est possible de contester les conditions et scénarios employés, lors des exercices simulés, d’en discuter les conclusions ou de dénigrer l’efficacité des moyens de défense Syriens et Iraniens, face aux appareils israéliens. Cependant, on peut difficilement nier le succès commercial du chasseur, depuis son entrée en service.

La cellule, le plus gros handicap pour l’avion de combat de 5ᵉ génération

Pour autant, cette efficacité opérationnelle et commerciale, ne semble pas inquiéter Eric Trappier, le bouillant PDG de Dassault Aviation, alors même que tout indique, aujourd’hui, que l’administration Trump s’apprêterait à sensiblement élargir le marché adressable du chasseur de Lockheed Martin, en levant de nombreuses restrictions d’exportation le concernant, notamment au Moyen-Orient et en Asie.

Car le F-35 souffre d’une grande faiblesse, bien que très peu documentée à ce jour : sa propre cellule. En effet, comme évoqué précédemment, le chasseur de 5ᵉ génération, a tout sacrifié à sa furtivité sectorielle, à ses senseurs et ses systèmes de communication.

Or, cette furtivité, qui constitue le pivot même de son efficacité, aujourd’hui, va rapidement perdre de sa plus-value, dans les années à venir, avec l’arrivée de nouveaux senseurs, fonctionnant à des fréquences différentes de celles pour laquelle la furtivité du F-35 a été optimisée, ainsi qu’en intégrant d’autres types de censeurs, qu’ils soient infrarouge ou en spectre visible, et emportés par des systèmes au sol/surface, aériens, voire spatiaux.

De fait, la cellule du F-35 a été entièrement dessinée autour d’un avantage limité dans le temps, sans que l’appareil ait des marges de manœuvre pour évoluer efficacement vers d’autres régimes de vol, lorsque cette furtivité aura perdu de sa superbe.

Par ailleurs, on voit d’ores et déjà les limites de cette cellule, en Asie/pacifique, alors que le F-35 n’a pas l’allonge et l’autonomie suffisante, pour opérer efficacement, autour de l’ile, à partir des bases japonaises.

F-35 beast mode
F-35 italiens en Beast Mod. Cette configuration annule la furtivité sectorielle de l’appareil américain, le rendant particulièrement vulnérable, en raison des ses performances.

Non seulement celui-ci devra-t-il, dans un tel scénario, fréquemment revenir aux avions ravitailleurs, eux-mêmes vulnérables et non furtifs, ne pouvant embarquer de réservoirs extérieurs sans dégrader sa furtivité, mais il n’emporte que très peu de munitions, en soute, alors que l’emport sous les ailes, dans le fameux Beast Mode, annule l’ensemble de la furtivité de l’appareil.

De fait, le F-35 n’a que très peu d’alternatives pour être employé, en dehors d’un profil de mission spécifique, en raison de sa cellule et de sa conception, alors que sa furtivité, qui représente son plus grand atout, mais aussi la condition nécessaire pour évoluer dans ce profil de missions pour lequel il a été conçu, ne tardera pas à voir son efficacité s’étioler, sans que l’appareil puisse évoluer, pour s’y adapter.

Comment le drone de combat lourd peut-il se substituer efficacement aux atouts des chasseurs de 5ᵉ génération ?

C’est précisément ce potentiel d’évolution défaillant du F-35, au-delà des profils de mission initialement imaginés, qui permet à Eric Trappier de se montrer confiant. En effet, Dassault Aviation a entamé le développement d’un atout de taille, pour le futur standard F5 du Rafale, qui pourrait bien, au moins égaler, peut-être dépasser, les plus-values du F-35, sans en avoir les faiblesses, ou, tout du moins, sans que ces faiblesses aient les mêmes conséquences.

Un Drone de combat lourd et furtif pour porter les atouts de la 5ᵉ génération

Cet atout n’est autre qu’un drone de combat furtif lourd, conçu sur la base des acquis technologiques issus du programme de démonstrateur Neuron, et qui devrait entrer en service « peu de temps après le Rafale F5« , selon le ministère des Armées, c’est-à-dire entre 2032 et 2035.

Pour l’heure, on sait encore bien peu de choses, au sujet de ce drone. Au mieux, sait-on qu’il s’agira d’un appareil beaucoup plus lourd que le Neuron (5 tonnes), selon Eric Trappier, pour être en mesure d’accompagner efficacement le Rafale F5, dans l’ensemble de ses profils de mission, y compris les missions Poker de frappe nucléaire dans la profondeur, ce qui suppose un drone doté à la fois d’une grande autonomie, d’une vitesse élevée et d’une capacité de ravitaillement en vol.

Drone de combat Neuron Rafale Dassault Aviation
Rafale et drone Neuron, lors des essais avec la Marine nationale.

En outre, étant dérivé du Neuron, on peut anticiper que ce drone de combat lourd (probablement 12 à 15 tonnes, peut-être un peu plus) sera doté d’une furtivité multisport, et non sectorielle, comme pour le F-35, et optimisée pour une bande de fréquences radar plus étendue, notamment en limitant les phénomènes de résonance face aux radars UHF et VHF.

Ce drone sera doté, comme le F-35, d’une soute à munition, et d’un ensemble de senseurs, embarqués de manière fixe ou optionnelle, selon la mission, dont les informations seront, elles aussi, fusionnées par le système numérique embarqué du drone, avant d’être transmise au chasseur Rafale F5 qui le contrôle.

En d’autres termes, ce drone sera doté des mêmes attributs, ou presque, que ceux qui font la plus-value du F-35 aujourd’hui, et qui définissent, aujourd’hui, la fameuse 5ᵉ génération des avions de combat. En toute logique, il devrait donc souffrir des mêmes faiblesses. Ce n’est pourtant pas le cas.

Un Drone de combat moins onéreux à l’achat et à la mise en œuvre que les avions de 5ᵉ génération

En effet, le drone de combat français sera conçu pour opérer en tandem avec un chasseur Rafale au standard F5, évoluant en retrait et à distance de sécurité, de sorte à ne pas s’exposer, en dépit de sa furtivité réduite. Ensemble, ce couple disposera d’une autonomie de combat, bien plus étendue, notamment en raison des munitions embarquées à bord du chasseur piloté, pouvant être employées contre des cibles désignées par le drone.

Mieux encore, un dispositif composé d’un Rafale F5, et de deux drones de combat, permettra de maintenir une posture avec présence permanente pendant plusieurs heures, les drones se relayant pour aller se ravitailler en carburant, tout en disposant d’un potentiel de frappe supérieur à celui d’un duo de F-35.

Super-Rafale et Neuron
Le drone de combat du Rafale F5 sera sensiblement plus imposant que le Neuron, pour être en mesure d’accompagner le chasseur dans tous ses profils de mission

Surtout, deux drones de combat et un Rafale F5, ne couteront certainement pas plus cher que deux F-35A, à l’achat, et couteront, sans aucun doute, beaucoup moins cher, en prix de possession, que ce même duo de F-35.

En intégrant à cela, les possibilités offertes par la simulation numérique, en réalité augmentée, pour la mise en œuvre de drones, vis-à-vis de la nécessaire utilisation de deux avions de combat à l’entrainement, il est probable que cette configuration offrira une disponibilité très supérieure (puisque les drones seront moins sollicités), à celle de l’appareil américain, pour un coup de possession très inférieur.

Certes, le F-35 peut, lui aussi, s’appuyer sur ses propres drones de combat, également furtifs et dotés des mêmes attributs, que le drone de combat du Rafale. Toutefois, dans ce cas, les plus-values du F-35, à savoir sa furtivité sectorielle et sa fusion de données en provenance de ses propres senseurs, seront considérablement amoindries, puisque celles-ci sont conçues pour permettre à l’appareil d’opérer au plus près de la zone d’engagement.

Ainsi, si la furtivité du F-35 est efficace, vers l’avant, lorsque l’appareil se dirige vers sa cible, elle n’est que très partiellement efficace si celui-ci effectue des patterns en hippodromes, pour rester en arrière de son dispositif de drones, lui-même évoluant au-dessus de la zone d’engagement, grâce à une furtivité multisecteurs.

De même, si le F-35 pourra embarquer des munitions et des réservoirs externes (après modifications), pour étendre son autonomie de combat en soutien de ses drones, aucune de ses plus-values effectives actuelles, ne lui sera utile, dans ce type de mission, alors que sa configuration spécifique, le contraindra dans ses options opérationnelles, vis-à-vis d’un appareil plus polyvalent, comme le Rafale.

Enfin, il semble évident qu’il sera plus facile, et bien moins onéreux, de concevoir un nouveau drone, pour répondre à une évolution des besoins, plutôt que de redessiner la cellule du F-35 (ou du Rafale), pour leur permettre de s’y conformer. De fait, au-delà de la plus-value opérationnelle immédiate, ce sera toute la logique d’évolutivité et d’adaptabilité aux besoins et innovations adverses, qui sera transposée, dans ce nouveau modèle, vers le drone, l’avion de combat ayant une pression moindre, puisque évoluant en retrait.

Le couple Rafale F5 / Drones de combat anticipe la logique de systèmes distribués du SCAF

En d’autres termes, l’arrivée des drones de combat, dans les années à venir, va profondément redéfinir la notion même de plus-values, pour les avions de combat. Ainsi, les avantages clés, aujourd’hui, comme la furtivité et la fusion de données multisenseurs, pourraient bien voir leur utilité se réduire sensiblement, dans un avenir très proche. Et cette redéfinition pourrait bien profiter au Rafale, un appareil bien plus équilibré, que ne peut l’être le F-35, en dépit de ses succès commerciaux impossibles à ignorer aujourd’hui.

Remote carrier SCAF
Drones de combat Remote Carrier dévellopés par Airbus et MBDA, dans le cadre du programme SCAF.

On comprend, dès lors, la confiance affichée par Eric Trappier, ces dernières semaines, d’autant que les indiscrétions se multiplient, venues d’Inde, mais aussi des Émirats arabes unis, au sujet de nouvelles commandes potentiellement massives, pour le Rafale F5, et peut-être, pour son drone de combat.

Ainsi, alors que la commande de 26 appareils pour la Marine indienne semble à présent imminente, la presse indienne multiplie les indiscrétions au sujet d’une nouvelle commande de l’Indian Air Force, pour le chasseur français.

Certaines de ces indiscrétions font états de la construction de 114 appareils sur place, dans le cadre du contrat MRFA (Multi Role Fighter Aircraft), successeur de la compétition MMRCA (Medium Multi-Role Combat Aircraft), remportée en 2012 par Dassault Aviation et le Rafale, mais annulé en 2015, pour commander 36 Rafale F3 directement entre gouvernements.

D’autres, apparues récemment, évoquent la commande prochaine de 40 Rafale pour les forces aériennes indiennes, là encore de gré à gré, afin de répondre à l’urgence, face à l’arrivée des J-10CE au Pakistan, et à la montée en puissance des forces aériennes chinoises, qui aligne à présent plus de 200 chasseurs de 5ᵉ génération J-20, 700 J-10 ainsi que plus de 300 J-16, et que le J-35A, lui aussi de 5ᵉ génération, pourrait entrer en service prochainement.

Rappelons que dans un précédent article, nous estimions à 400, le nombre de chasseurs manquants, pour l’Indian Air Force, afin d’être en mesure de dissuader simultanément Pékin et Islamabad.

J-10CE Pakistan
L’Inde veut davantage de Rafale pour faire face aux J-10CE livrés par Pékin à Islamabad.

Dans le même temps, d’autres échos, plus confidentiels, évoquent l’avancée des discussions entre Paris et Abu Dhabi, au sujet de la participation émirienne au programme Rafale F5, ainsi que la commande, à cette occasion, d’au moins un escadron supplémentaire à ce standard (20 avions).

Or, l’Inde, comme les EAU, se sont vus proposés le F-35A américains par Donald Trump. De fait, si ces rumeurs se concrétisent, elles constitueraient les premières commandes de Rafale, au standard F5, et probablement de son drone de combat, au détriment du chasseur américain.

Elles permettraient, ainsi, de considérablement sécuriser le programme de Dassault, mais aussi d’en étendre la portée technologique et l’efficacité opérationnelle, tant pour doter ces forces aériennes, comme celles de la France, des attributs de la 5ᵉ génération, que pour les faire évoluer, dès le début des années 2030, vers la 6ᵉ génération, et son engagement distribué au sein d’un système de systèmes étendu qui sera au cœur du SCAF (s’il voit le jour).

Conclusion

On le voit, en dépit des menaces que l’on peut percevoir par l’extension du marché adressable du F-35, entamée par Donald Trump, la confiance non feinte d’Eric Trappier, au sujet de l’avenir opérationnel et commercial de son Dassault Rafale, invite à s’interroger sur les évolutions qui interviendront, dans les quelques années à venir, avec l’arrivée du Rafale F5, et surtout celle de son drone de combat furtif.

En effet, en posant objectivement les données du sujet, il apparait que le potentiel opérationnel qui sera offert par le couple Rafale F5/Drone de combat, sera sensiblement supérieur à celui du F-35 aujourd’hui, et plus ou moins équivalent à celui d’un couple F-35/Drone de combat, qui affichera, cependant, des couts d’acquisition et de possession bien supérieurs au système de Dassault.

Neuron Rafale
Le drone de combat n’évoluera pas « à coté » du Rafale F5, comme sur cette photo, mais en avant de celui-ci, de sorte à bénéficier des atouts du premier, en matière de furtivité multiaspect et de senseurs, tout en conservant le second hors de portée des systèmes antaiériens adverses.

Plus globalement, l’arrivée de ces drones de combat, pourrait bien faire perdre au chasseur furtif américain, une majeure partie de ses plus-values actuelles, qui ne peuvent être niées. Mieux encore, à ce moment-là, la conception très équilibrée du Rafale, pourrait bien se révéler un atout concurrentiel sensible sur la conception très (trop) ciblée du F-35, afin de lui conférer l’indispensable furtivité qui, aujourd’hui, représente son meilleur atout, et qui, quoi qu’il en soit, aura une efficacité décroissante, dans les années à venir.

La confiance d’Eric Trappier, est peut-être exacerbée par les discussions avancées que l’avionneur français aurait, actuellement, avec l’Inde et les Émirats arabes unis, peut-être avec d’autres aussi, autour du Rafale F5 et de son drone de combat, sur des marchés qui pourraient constituer les premiers succès concurrentiels du chasseur français, face au F-35, marquant l’amorce d’un basculement de la perception des besoins, dans ce domaine, au sein des forces aériennes mondiales.

Reste à voir, à présent, comment tout ceci évoluera, en particulier autour du Rafale F5, et surtout de son drone de combat, dont on connait encore bien peu de choses, ne serait-ce que ses caractéristiques de bases, et ses profils de mission.

Néanmoins, on comprend bien, dorénavant, à quel point l’arrivée prochaine de ces drones de combat, qu’ils soient Loyal Wingmen, Remote Carrier ou autres, va radicalement transformer le combat aérien moderne, et les effets qu’ils entraineront, sur les caractéristiques attendues des avions de combat, qui les contrôleront, au point de changer, potentiellement de manière radicale, les attentes des forces aériennes, dans ce domaine, et de rendre pratiquement obsolètes, les attributs de la 5ᵉ génération, aujourd’hui plébiscités, le plus souvent au prix forts, par la plupart des forces aériennes.

La plupart des armements allemands est inadapté à la guerre en Ukraine…

Une majorité des armements allemands livrés à l’Ukraine, dans sa guerre contre les armées russes, est inadaptée aux opérations de guerre, telles qu’elles se déroulent dans ce conflit !

Cette affirmation, on peut ne pas être étonné de la lire sur un site d’information spécialisé Défense français, alors que, traditionnellement, les deux alliés et piliers de l’industrie de défense européenne continentale, sont également en compétition permanente.

Pourtant, cette phrase ne vient pas de France, ni d’ailleurs en Europe ou dans le Monde. Elle a été prononcée par l’attaché de défense adjoint allemand posté à Kyiv, à l’occasion d’une conférence donnée à l’école de sous-officiers de l’armée à Delitzsch, en Saxe, qui forme les sous-officiers de Das Heer, l’Armée de terre allemand.

Pzh-2000, Iris-T SLM, Leopard 2A6… le Retex sans concession de l’attaché de défense allemand à Kyiv sur les armements allemands au combat

En règle générale, le discours public des autorités nationales, et des armées, au sujet des performances opérationnelles de leurs armements au combat, ne se compose que d’une succession de superlatifs et d’autosatisfaction. En effet, le statut « Combat Proven » d’un équipement militaire, est un atout de taille, pour son succès commercial international.

Armements allemands Leopard 2A6 ukraine
Le baptème du feu du Leopard 2A6 en Ukraine a été très difficile. Mais il s’agisait, alors, davantage d’une erreur tactique ukrainienne, que d’une faiblesse du char allemand. Au contraire, celui-ci s’est montré plutot efficace et resistant, une fois employé de manière cohérente. En revanche, il est très difficile à maintenir et à réparer, sans retour en atelier.

De fait, très majoritairement, les propos publics de cette catégorie, ressemblent davantage à un argumentaire commercial, qu’à une analyse objective des performances et faiblesses observées, au combat, de ces équipements.

C’est pourtant bien à cette analyse sincère et honnête, que certains estiment même, bien peu diplomatique, que s’est livré l’attaché de Défense adjoint allemand, en Ukraine, à l’occasion d’un discours de l’école de sous-officiers de l’armée à Delitzsch, au nord de Leipzig. Si le discours était naturellement confidentiel, et réservé à un auditoire de militaires allemands, sa transcription a cependant été obtenue par plusieurs quotidiens allemands, raison pour laquelle son contenu est, à présent, public.

Étant donné les informations données, dans ce discours, on imagine aisément que les grands industriels de défense allemands, qu’il s’agisse de KNDS, de Rheinmetall, de Hensoldt ou de DIEHL Defence, comme les autorités politiques, auraient largement préféré qu’il soit resté confidentiel. En effet, le tableau présenté, concernant les armements envoyés par Berlin aux armées ukrainiennes, est loin d’être flamboyant.

Et tout y passe ! Le Leopard 2A6, qui était, il y a encore quelques années, le char le plus performant et évolué de la Bundeswehr, est jugé à ce point compliqué, que toute opération de maintenance nécessite un retour vers l’arrière, dégradant très sensiblement sa disponibilité.

Le système antiaérien IRIS-T SLM, s’il est très performant, il utilise surtout des missiles bien trop chers, pour les cibles interceptées (essentiellement des drones Geran), et les difficultés de réassort en munitions en détériore l’efficacité globale (il n’est pas le seul, cela dit).

Iris-t slm en ukraine
L’IRIS-T a montré qu’il était un système antiaérien très efficace en Ukraine. Toutefois, les tensions sur la livraison des missiles, et le prix des munitions, constituent de sérieuses faiblesses, pour son utilisation efficace au combat.Reconaissons qu’il n’est pas le seul, dans ce cas.

Les Patriot, envoyés par Berlin, s’ils demeurent efficaces pour intercepter les missiles balistiques et de croisière, souffrent quant à eux de châssis à ce point anciens, qu’ils ne sont plus maintenus par les industriels, ce qui en détériore la mobilité (et ceci explique peut-être la baisse de performances observées autour de Kyiv, il y a peu).

Quant à l’équipement le plus critiqué, dans ce discours, il n’est autre que le pourtant très onéreux canon automoteur Pzh2000. En effet, le système d’artillerie allemand a démontré un manque important de fiabilité, et une grande fragilité de ses systèmes mécaniques et électroniques embarqués, faisant dire à l’attaché de défense qu’il est « inapte à la guerre ».

Ce dernier point ne devrait, toutefois, pas surprendre le lecteur assidu de Meta-defense. En effet, en octobre 2024, nous nous étions fait l’écho de ces fragilités constatées concernant le système allemand (mais aussi l’Archer suédois), en particulier pour ce qui concerne son système de chargement automatique, les deux systèmes n’affichant qu’une disponibilité de 25 à 30 %, contre plus du double, pour le Caesar français.

Trop compliqués, trop chers et trop difficilement maintenables au combat, une majorité d’équipements allemands transmis à l’Ukraine ne donnent pas les résultats attendus.

Le constat de l’attaché militaire allemand, est sans appel. «  »Aucun grand appareil allemand n’est adapté à la guerre sans restriction. » explique-t-il, et d’ajouter « L’équipement compliqué reste inutilisé (…) La valeur d’utilisation d’un gros équipement ultramoderne et complexe est faible, si la troupe ne peut pas effectuer de réparation sur place« .

Paradoxalement, les équipements les plus anciens, datant de la guerre froide, transférés par Berlin aux armées ukrainiennes, apparaissent plus appréciés des armées ukrainiennes. Si le Leopard 1A5 souffre d’un blindage trop faible, le limitant au rôle de canon d’assaut (comme l’AMX-10RC français), il est estimé fiable.

Leopard 1A5
Bien que fiable, le Leopard 1A5 a un blindage trop faible, pour pouvoir être employé comme char de combat en Ukraine, face aux T-72B3M ou T-90M russes. Il est employé par les ukrainiens comme un canon d’assaut, comme c’est aussi le cas de l’AMX-10RC.

Le véhicule de combat d’infanterie Marder est, quant à lui, très apprécié des armées ukrainiennes, l’officier allemand le décrivant comme étant « un véhicule de combat très populaire sans restriction« , des militaires ukrainiens.

Mais le système d’arme allemand rencontrant le plus de succès, en Ukraine, sur le terrain, n’est autre que le système antiaérien automoteur Gepard. Fiable, très efficace contre les drones et les missiles de croisière, il est facile à maintenir, lui conférant une excellente disponibilité dans sa mission, pour peu qu’il dispose des munitions de 30 mm requises.

Toutefois, en dehors de ces équipements datés, reposant sur des paradigmes technologiques de la guerre froide, les équipements transmis par l’Allemagne à l’Ukraine, sont, bel et bien, jugés « inaptes à la guerre« , par les ukrainiens, et l’attaché de défense allemand, qui les jugent trop peu fiables, trop chers et beaucoup trop difficiles à réparer, pour remplir efficacement leur mission, dans la durée.

Trouver le juste équilibre entre rusticité, efficacité et plus-values technologiques : l’exemple du Caesar de KNDS

Le constat, concernant la fragilité, la faible disponibilité et les couts des équipements militaire, au combat, en Ukraine, ne concerne cependant pas que les équipements d’origine allemande. Ainsi, les armées ukrainiennes ont, depuis longtemps, renoncé à employer les chars Challenger 2 transmis par la Grande-Bretagne, jugés trop lourds et bien trop difficiles à maintenir, pour être employé efficacement au combat, malgré leur extraordinaire blindage.

Il ne s’agit pas, cependant, d’un simple refus des armées ukrainiennes, d’utiliser les équipements technologiques occidentaux. Certains équipements, très avancés technologiquement parlant, ont, en effet, les faveurs des armées ukrainiennes, comme les systèmes antiaériens Patriot, SAMP/T, NASAMS ou IRIS-T SLM (au-delà des problèmes d’approvisionnement et de prix de missiles), les missiles de croisière SCALP-EG/Storm Shadow, les systèmes lance-roquettes HIMARS ou bombes planantes A2SM Hammer.

HIMARS Ukraine
Le système HIMARS américain est un des equipements les plus efficaces en Ukraine. Son efficacité et ses performances sont autant appréciés que sa fiabilité au combat, des militaires ukrainiens.

Un système d’arme européen, évolué et apportant une importante valeur ajoutée technologique au combat, caractérise ce besoin d’équilibre entre disponibilité, maintenabilité et efficacité. Il s’agit du canon CAESAR français, qui démontre depuis trois ans, maintenant, des qualités exceptionnelles, aux mains des artilleurs ukrainiens, en faisant l’un des systèmes d’arme les plus redoutés par les militaires russes.

Déjà livré à près de 90 exemplaires aux armées ukrainiennes, celui-ci apporte, en effet, une plus-value majeure en matière d’artillerie, grâce à son tube de 52 calibres lui permettant d’atteindre des cibles à 42 km, et à son système de navigation inertiel et son calculateur balistique, lui conférant une précision exceptionnelle, même en environnement de guerre électronique.

En outre, comme évoqué dans de précédents articles, le CAESAR demeure très apprécié de ses équipages, notamment grâce à sa mobilité, mais aussi, et surtout, par sa simplicité de maintenance, sa fiabilité et la durée de vie de son tube, qui pourrait dépasser les 6000 tirs sans être changé, et qui supporte des cadences de tir élevées, dans la durée. Des qualités qui contrastent avec les faiblesses constatées du Pzh2000, pourtant trois fois plus cher, et très longtemps, considéré comme la référence européenne, en matière de système d’artillerie européen.

D’ailleurs, les ukrainiens se sont, de toute évidence, inspirés du Caesar, et non du Pzh2000, pour concevoir leur propre canon d’artillerie porté, le 2S22 Bodana, à présent fabriqué en grande série par les usines d’armement du pays.

En effet, le Caesar a été conçu sur des paradigmes très éloignés de ceux appliqués par la plupart des industriels occidentaux, recherchant davantage un équilibre entre rusticité et plus-value technologique, que la débauche de nouvelles capacités.

caesar 6x6 ukraine
Conçu en tenant compte d’un critère de rusticité, le CAESAR s’avère l’un des systèmes, si ce n’est le système d’artillerie le plus efficace du conflit en Ukraine.

Ainsi, le système français ne dispose pas d’un système de chargement automatique, mais d’un système semi-automatique, qui s’est avéré beaucoup plus résistants, au combat, que les systèmes automatiques des Pzh2000 et Archer européens, tout en étant beaucoup plus efficace que le chargement automatique du M109 ou de l’AS91.

En outre, le Caesar a été conçu pour employer une très vaste panoplie de munitions, le faisant qualifier, par les ukrainiens, de « système d’artillerie omnivore« , ce qui s’est révélé être un atout décisif à la fin de 2023, et jusqu’à l’été 2024, lorsque les stocks d’obus de 155 mm ukrainiens étaient au plus bas.

Enfin, il se maintient très bien, au combat, notamment grâce à sa configuration sur camion, permettant aux équipages de procéder aux réparations requises, sans devoir en repasser par les ateliers qui immobilisent le système d’armes pour plusieurs jours, voire plusieurs semaines, lorsque les pièces de rechange ne sont pas disponibles.

En effet, le CAESAR avait été conçu, notamment, pour équiper le corps expéditionnaire français, qui devait pouvoir en assurer le bon fonctionnement, y compris à plusieurs milliers de kilomètres des ateliers de la métropole.

Caesar Mali
Longtemps, la légereté et la rusticité du CAESAR, lui avaient donné une image de système d’artillerie de corps expéditionnaire, et de théatre de moindre intensité. La guerre en Ukraine a montré qu’il était aussi très efficace en combat de très haute intensité, en Ukraine.

De fait, celui qui fut, longtemps, considéré, sur la scène internationale et européenne, comme un système d’artillerie léger, conçu exclusivement pour les forces expéditionnaires, met à présent à profit ces mêmes paradigmes de conception, en Ukraine, dans la guerre de la plus haute intensité en Europe, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Cette démonstration d’efficacité a, d’ailleurs, convaincu sept forces armées européennes de choisir ce système (neuf avec la France et l’Ukraine), souvent pour durcir et compléter leur artillerie composée de canons automoteurs chenillés lourds, comme le Pzh2000 allemand ou le K9 sud-coréen.

Un constat qui doit faire écho bien au-delà des seules frontières allemandes et ukrainiennes

Les constats faits par l’attaché de défense adjoint allemand, en Ukraine, est d’une étonnante lucidité. Pour autant, il serait très imprudent d’imaginer que les équipements allemands, sont les seuls à souffrir des mêmes problèmes.

En effet, de nombreux équipements américains ou européens, présentent les mêmes faiblesses que celles relevées par l’officier allemand. Ainsi, le SAMP/T Mamba, envoyé par l’Italie et la France, a, lui aussi, souffert, au début de son déploiement, de problèmes de disponibilités logiciels, et présente les mêmes problèmes que l’IRIS-T SLM, de disponibilité et de prix des munitions.

Certains systèmes très avancés américains, comme la Small Diameter Bomb de Boeing, se sont montrés très inefficaces en Ukraine, au point que leur déploiement avait dû être interrompue, le temps de résoudre les difficultés rencontrées face à la guerre électronique russe.

Marder
Le véhicule de combat d’infanterie Marder, qui date des années 70, est un des systèmes allemands les plus appréciés des armées ukrainiennes.

De même, le pourtant jugé très performant véhicule de combat d’infanterie CV90, n’est pas autant apprécié, par les militaires ukrainiens, que le M2 Bradley américain, ou le Marder allemand, datant de la guerre froide, alors que le vénérable VAB, par sa fiabilité et sa polyvalence, est un APC (véhicule de transport de troupes blindé), plébiscité par les soldats et équipages ukrainiens.

De fait, tous les industriels ayant envoyé, directement ou par leurs états, des équipements de défense, en Ukraine, font face aux mêmes retours d’expérience que KNDS, Rheinmetall, Hensoldt et DIEHL Defence, quant aux faiblesses et vulnérabilité constatées, souvent assez loin des performances anticipées, et longtemps « confirmées » par les campagnes d’essais et exercices, ne se déroulant que dans un contexte limité et encadré, bien loin des réalités du combat rencontrées en Ukraine.

Un changement de paradigmes que la Bundeswehr et l’industrie de défense allemande auront du mal à admettre

Pourtant, en dépit du caractère disruptif des révélations faites à Delitzsch, il est probable que ce RETEX aura beaucoup de mal à faire son chemin, jusque dans la planification industrielle et technologique de la Bundeswehr, et des industriels allemands.

En effet, les équipements allemands ont, pour la plupart, été conçus pour présenter un attrait technologique et capacitaire très marqué, promettant des performances inégalées au combat.

On pense, notamment, au nouveau canon autopropulsé RCH-155 de KNDS, qui intègre la plupart des éléments du PZH2000, dont le système de chargement automatique, dans une tourelle automatisée montée sur un véhicule blindé 8×8 Boxer. L’un des principaux arguments, du système, repose précisément dans cette automatisation, permettant au RCH-155 de mener des tirs de soutien, en mouvement.

RCH-155 KNDS
Le RCH-155 de KNDS Deutschland est encore plus automatisé que le Pzh-2000. Souffria-t-il des mêmes problèmes de disponibilité et de maintenance en Ukraine ?

Or, tout laisse penser que le RCH-155 souffrira, une fois entré en service, des mêmes faiblesses que son prédécesseur, avec, en conséquence, une disponibilité d’autant plus faible, que l’automatisation et la robotisation du blindé, auront été accrues.

Pourtant, et en dépit des enseignements venus de l’utilisation comparée du Caesar et du Pzh-2000 en Ukraine, la Bundeswehr a commandé 80 systèmes, et prévoit d’amener son parc à 164 unités. La Suisse et le Royaume-Uni ont, par ailleurs, également commandé le système allemand.

De même, le Leopard 2A8 ne semble pas plus rustique que le 2A6, bien au contraire, alors que le Leopard 3 à venir en 2030, pourrait précisément disposer d’un système de chargement automatique, et d’une robotisation très largement accrue, ce qui va, très certainement, nécessiter une maintenance encore plus lourde et complexe, pour le mettre en œuvre.

En outre, ces systèmes sont, ou promettent d’être très chers, 13 Md€ pour le RCH-155, plus de 20 Md€ pour le Leopard 3, ce qui va, évidemment, à l’encontre des RETEX venus d’Ukraine.

Certes, la Bundeswehr, qui est une armée professionnelle, n’est pas l’Armée ukrainienne, qui se compose très majoritairement de réservistes mobilisés et de conscrits. Pour autant, il est, cependant, peu probable qu’un militaire professionnel puisse davantage changer un canon qui chauffe et s’use trop vite, réparer un système de chargement automatique, ou se battre sans munitions, qui seraient trop chères, qu’un réserviste ukrainien, polit par trois ans de guerre.

planification militaire européenne Leopard 2A8
A plus de 20 m€, le Leoaprd 2A8 est un char très onéreux, coutant le prix de 4 T-90M russes.

Pour autant, les faiblesses constatées concernant ces systèmes, semblent bien ignorées des paradigmes industriels et technologiques appliqués par la Bundeswehr et par les industriels allemands, jusqu’à présent. Et l’on peut douter que ce constat, pourtant extraordinairement lucide, entraine, dans les mois et années à venir, une variation de la trajectoire allemande, et plus largement, occidentale, dans ces domaines, tant les enjeux industriels, comme politiques, sont importants, et l’inertie des armées prédominante.

Conclusion

On le voit, loin des discours convenus, venus d’Ukraine, de supériorité massive des équipements européens au combat, les armements envoyés par les alliés de l’Ukraine, à ses armées, pour résister à l’agression russe, montrent une efficacité très inégale.

En effet, le Retex honnête offert, probablement malgré lui, par l’attaché de défense adjoint allemand en Ukraine, montre une réalité très différente, faite d’une fragilité excessive et d’une faible disponibilité des équipements les plus modernes, et jusqu’ici considérés comme les plus performants, comme le Pzh2000 ou le Leopard 2A6.

À l’inverse, les équipements plus datés, conçus pendant la guerre froide, comme le Marder et le Gepard, affichent une efficacité et une fiabilité beaucoup plus satisfaisantes, en faisant des systèmes d’arme très appréciés des militaires ukrainiens.

Ce que montre ce RETEX, est précisément que l’excès de technologies, et d’automatisation, se paie, très souvent, au prix de la disponibilité des équipements, parfois au-delà d’un seuil requis pour en faire un équipement de guerre performant.

Blindé chenillé KF41 Lynx Rheinmetall Eurosatory 2024
Les performances et la disponibilité des nouveaux véhicules de combat d’infanterie KF-41 Lynx de Rheinemtall seront très observées en Ukraine, lorsqu’il rejoindra le combat cette année.

À ce titre, l’arrivée prochaine de deux équipements allemands de dernière génération, le véhicule de combat d’infanterie KF-41 Lynx de Rheinmetall, et le canon automoteur RCH-155 de KNDS, sera certainement scrutée avec attention, par la Bundeswehr, comme par les autres armées européennes, qui observeront non seulement leur efficacité et survivabiltié au combat, mais aussi, leur disponibilité.

Trouver la position d’équilibre idéale, entre l’indispensable rusticité pour disposer d’un équipement fiable au combat, et la plus-value technologique, pour prendre l’avantage sur l’adversaire, est évidemment un exercice d’autant plus difficile, que les références en matière d’engagement de haute intensité et de longue durée, étaient inexistantes jusqu’à présent, depuis plus de 30 ans.

Pourtant, l’exercice est possible, comme le montre le CAESAR français, aussi apprécié de ses équipages, en Ukraine, qu’il est craint des militaires russes. Pour autant, ce système d’arme, qui eut même du mal à convaincre l’Armée de terre française, représente plus l’exception, que la règle, en matière d’armement terrestre occidental.

Reste à voir, à présent, si ce Retex allemand, venu d’Ukraine, saura infléchir les paradigmes du pilotage industriel défense, à Berlin, ou si, face aux enjeux industriels, d’une part, et à l’inertie des états-majors de la Bundeswehr, de l’autre, il sera délicatement poussé sous le tapis, en espérant qu’il soit vite oublié, et que les nouveaux systèmes qui arrivent en Ukraine cette année, comme le RCH-155 et le KF-41, inverseront ses conclusions. À moins que les autorités allemandes se focalisent sur les mesures de sécurité, pour éviter qu’un tel rapport n’atteigne encore la sphère publique, ce qui n’est pas exclu…

Le futur Lance Roquette Multiple français entamera ses essais dès 2026 !

Avec seulement 7 Lance roquette multiples en service, paradoxalement baptisés Lance roquette unitaires, ou LRU, l’artillerie à longue portée française est identifiée, depuis plusieurs années, comme une des plus importantes faiblesses capacitaires de l’Armée de terre.

Non seulement ces LRU sont-ils bien trop peu nombreux, mais ils reposent sur des technologies datées, avec une portée n’atteignant que 70 km pour la roquette M31, très loin des performances offertes par les LRM modernes comme le HIMARS américain, le PULS israélien, et surtout, le 9A52-4 Tornado-S, qui remplace le BM-30 Smerch dans les armées russes.

Pour palier cette faiblesse, la LPM 2024-2030 a prévu une enveloppe de 600 m€, dans le cadre du programme Frappe Longue Portée – Terrestre, ou FLP-T, pour acquérir 12 systèmes d’ici à 2030, afin de remplacer les LRU hors d’âge de l’Armée de terre, avec l’objectif de disposer de 26 systèmes, à horizon 2035.

Toutefois, jusqu’à présent, le flou régnait au sujet de l’origine de ce nouveau LRM, et plusieurs options ont été avancées, comme l’acquisition du HIMARS américain, et même du Pinaka indien, alors que New Delhi semble avoir fait de l’acquisition de ce système par les armées françaises, en enjeu des négociations en cours, concernant l’achat des Rafale M et des sous-marins Scorpène supplémentaires, par la Marine indienne.

Finalement, la DGA, l’agence de l’armement du ministère des Armées, a opté pour une stratégie volontaire et souveraine, en arbitrant en faveur du développement d’un système entièrement français. Mieux encore, celui-ci entamera sa campagne de tirs et d’essais, dès le milieu de l’année 2026, et sera donc bien prêt pour remplacer les LRU de l’Armée de terre, avant 2030 !

La DGA a opté pour le développement d’un lance roquette multiple d’une portée de 150 km par la BITD française

Conçu principalement pour des engagements de haute intensité, les LRU français ont été longtemps négligés, dans les arbitrages budgétaires du ministère des Armées. Et pour cause, sur les trente dernières années, alors que les armées françaises sont intervenues sur plus d’une dizaine de théâtres de conflit, de l’Ex-Yougoslavie à l’Irak, en passant par l’Afghanistan, la Libye, la Syrie ou l’Afrique sud-saharienne, le LRU n’a été employé qu’une fois, au Mali.

Lance roquette multiple LRU au Mali armée de terre
LRU au Mali. Les deux dystèmes déployés ont obtenu de très bons résultats, avec 16 coups au but pour 16 tirs.

La guerre en Ukraine, et le retour du risque de conflit de haute à très haute intensité, notamment en Europe, a profondément inversé la perception du besoin, dans ce domaine, pour l’état-major français. En effet, les HIMARS américains, comme les Smerch et les Tornado-S russes, jouent, depuis 2022, un rôle clé dans le rapport de force entre les armées ukrainiennes et russes.

La France n’est d’ailleurs pas la seule à avoir identifié ce besoin. Ainsi, en Europe, une douzaine de forces terrestres, a entrepris de se doter de LRM, ou de remplacer leurs systèmes existants.

Toutefois, jusqu’à présent, tous se sont tournés vers des systèmes importés, comme le HIMARS américains, le PULS israélien ou le K239 Chunmoo sud-coréen. Et pour cause : il n’existe, à ce jour, aucune offre alternative, purement européenne, pour cette catégorie de systèmes d’arme, pourtant essentiels dans un contexte d’engagement de haute intensité, même si plusieurs pays, comme la Pologne ou l’Allemagne, ont entrepris de négocier des partenariats industriels, pour localiser une partie de la production des systèmes acquis, ou de leurs munitions.

En novembre 2024, la DGA avait confié une mission d’étude préalable, au sujet d’une solution souveraine dans ce domaine, à deux consortiums nationaux, l’un formé par Thales et Ariane Group, l’autre par Safran et MBDA. Pour autant, à ce moment-là, la stratégie française demeurait très incertaine, entre l’achat d’un système sur étagère, comme l’HIMARS américain, ou le développement d’un système souverain.

Mi-février, une indiscrétion laissait même entendre que Paris pourrait se tourner vers le LRM Pinaka indien, sous la pression de New Delhi, sans que l’on sache s’il s’agissait d’une solution intérimaire, voire complémentaires du développement ou de l’acquisition d’un système labellisé OTAN.

Pinaka LRM
Le LRM PInaka indien a une portée de 70 km.

On en sait, à présent, beaucoup plus à ce sujet. En effet, en réponse à des questions du site américain Defensenews.com, la DGA a indiqué que les essais du système développé par l’un des deux consortiums consultés, ou les deux, débuteraient dès le milieu de l’année 2026, ce qui suppose un programme conçu pour répondre aux besoins de remplacement des LRU, à partir de la fin d’année 2027.

Notons que cette annonce n’exclue pas la possibilité, pour Paris, de se porter acquéreur d’un certain nombre de systèmes Pinaka indiens, qui serviraient de systèmes complémentaires au système souverain développé par ailleurs, ce dernier visant une portée initiale de 150 km, soit deux fois la portée du système indien.

L’arbitrage, dans ce domaine, reposera sur les négociations entre Paris et New Delhi, concomitamment aux programmes Rafale M et Scorpene, pour la Marine indienne, comme ce fut le cas, par le passé, pour les avions EMB 121 Xingu et EMB 312 Tucano acquis par la France au Brésil, dans les années 80 et 90, à la suite de l’achat de Mirage III et de Cougar par Brasília.

Une fois encore, la France donne une leçon de souveraineté à ses partenaires européens

La décision de la France, de développer un système LRM souverain, contraste profondément avec la position des autres pays européens. En effet, face aux besoins urgents dans ce domaine, concomitants au début de l’Opération militaire spéciale russe contre l’Ukraine, un grand nombre de forces armées européennes se sont, en urgence, tournées vers des systèmes importés sur étagère.

Ainsi, la Pologne et la Roumanie ont commandé l’HIMARS américain, alors que huit autres pays européens, ont entamé des négociations avec Lockheed Martin, à ce sujet. Dans le même temps, le PULS de l’israélien ELBIT systems, a été retenu par le Danemark, les Pays-Bas, l’Allemagne et l’Espagne, alors que la Pologne a également commandé, aux côtés de ses HIMARS, 290 systèmes sud-coréens K239 Chunmoo.

Paradoxalement, alors que la guerre en Ukraine a, aussi, démontré l’extrême dépendance de ces systèmes, aux livraisons de munitions venues, pour les systèmes HIMARS et les LRM/LRU M270, des États-Unis, aucun pays européen n’avait, jusqu’à présent, entrepris de concevoir un LRM souverain et strictement européen.

PULS Elbit
Le lance roquettes multiple PULS israélien a déjà été choisie par le Danemark, les Pays-Bas et l’Espagne, en Europe.

Une fois encore, c’est la France qui s’est engagée dans ce domaine, alors même que son Armée de terre n’est pas la plus importante, en hommes comme en équipements, en Europe, et que ses forces sont souvent bien plus légères, que les autres armées européennes.

La décision française est d’autant plus significative, que le marché européen, concernant les LRM, est en grande partie saturé, précisément par les HIMARS, PULS et Chunmoo retenus par la plupart des grandes armées du vieux continent. Il ne reste, aujourd’hui, que certains pays, comme le partenaire Belge, la Suède, le Portugal, la Norvège ou encore la Grèce, pour éventuellement s’intéresser au système français, et son origine strictement européenne.

Pour autant, au-delà des campagnes d’acquisition en cours, s’étant tournées vers des systèmes sur étagère extra-européens, pour traiter l’urgence, on ne peut exclure qu’à partir de 2030, certains de ces pays se tourneront, alors, vers la seule alternative européenne dans ce domaine, alors que beaucoup seront tentés d’accroitre la densité de ces systèmes décisifs, au sein de leurs armées.

Notons aussi que si, aujourd’hui, l’urgence française porte sur le développement d’une munition d’une portée de 150 km, rien n’exclut, à l’avenir, et même dans un avenir Proche, que Paris s’ouvre à des partenariats européens, pour étoffer la gamme de munitions, notamment pour proposer une alternative au missile M39A1 ATACMS (300 km) et au PrSM (500 km+), tant pour enrichir l’efficacité opérationnelle du système, que pour intégrer à son développement, donc à son utilisation, d’autres acteurs européens (on pense notamment à la Suède et à la Grèce).

Ces dix équipements souverains de la BITD française uniques en Europe

De toute évidence, donc, la France a arbitré pour la voie difficile, et chère, mais souveraine, pour se doter d’une solution de frappe à longue portée ne souffrant d’aucune interférence étrangère, et spécialement non européenne, pour une capacité que l’on sait déterminante, dans le rapport de force de haute intensité, notamment contre la Russie.

Tornado-S LRM
Système LRM Tornado-S de 300 mm des forces armées russes.

Surtout, elle est la seule, une fois encore, en Europe, à avoir arbitré en ce sens, plutôt que de s’en remettre à une capacité importée, venant d’un partenaire extraeuropéen, dont on sait les risques sur la résilience dans la durée des armées, et donc sur leur potentiel dissuasif conventionnel.

En effet, Paris a développé de nombreux équipements militaires, de manière souveraine ou en partenariat strictement européen, selon une doctrine très atypique, pour un pays européen.

Bien évidemment, la dissuasion nucléaire française contribue beaucoup à cette singularité française. En effet, contrairement à la Grande-Bretagne, le second pays européen doté d’une dissuasion nationale, la France a fait le choix de ne s’appuyer que sur des systèmes et des technologies nationales, pour mettre en œuvre cette dissuasion.

C’est en particulier le cas des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, ou SNLE/SSBN, de la classe le Triomphant, dont quatre navires portent la composante sous-marine de la dissuasion française. Ainsi, ces navires ne reposent que sur des technologies strictement souveraines, et ne s’appuient sur aucun composant importé, de manière à garantir leur indépendance de toute interférence étrangère.

Le développement de la classe qui succèdera aux Triomphant, baptisée SNLE 3G, a été entamé en 2024, pour une entrée en service qui s’étalera de 2035 à 2050, à raison d’un navire tous les cinq ans. Là encore, les navires seront exclusivement souverains, sans aucune technologie importée.

SNLE classe triomphant
SNLE de la clsse Le Triomphant.

La France est également la seule, en Europe, à mettre en œuvre une flotte de sous-marins nucléaires d’attaque, ou SNA/SSN, dépourvus de technologies importées. Cette flotte se compose, aujourd’hui, de trois SNA classe Rubis en version Améthyste, et de trois SNA classe Suffren, qui leur succèdent, avec l’objectif de disposer, en 2031, d’une flotte de six SNA de nouvelle génération Suffren.

Là encore, l’ensemble des technologies à bord de ces navires est nationale, y compris les munitions comme la torpille lourde F21, le missile antinavire SM39 qui évoluera vers le SM40 Exocet, ou le missile de croisière MdCN, contrairement aux SNA britanniques de la classe Astute, qui embarquent des technologies, ainsi que des savoir-faire industriels, d’origine américaine.

Ariane Group : Le missile balistique intercontinental à changement de milieux M51.3

Outre les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins et d’attaque, qui participent tous deux à la mission de dissuasion, les SNLE français embarquent des missiles balistiques intercontinentaux de conception exclusivement nationale.

Baptisé M51.3, ce missile intercontinental, conçu par Ariane Group, peut être lancé en plongée par un SNLE classe Le Triomphant, on parle de SLBM selon l’acronyme anglophone, chaque navire emportant 16 missiles dans ses silos verticaux. Il a une portée supérieure à 10,000 km, et emporte jusqu’à 10 véhicules de rentrée à trajectoire indépendante TN0, armés d’une tête nucléaire de 110 kt.

Dissuasion française M51.3
Tir d’un missile SLBM M51.3.

La Grande-Bretagne est le seul pays européen disposant également d’une composante sous-marine de dissuasion. Toutefois, les SNLE britanniques de la classe Vanguard, sont armés de missiles SLBM Trident II D5, conçus, fabriqués et entretenus par l’américain Lockheed Martin.

Comme évoqué dans un précédent article, ceci créé une dépendance stratégique majeure de la dissuasion britannique vis-à-vis de Washington. De fait, même si les notions de double-clés ou de kill-switch américain dans la décision de tir de Londres, ont été, à de nombreuses reprises, écartées par les autorités britanniques, les États-Unis disposent de moyens de pression très significatifs sur la dissuasion du pays, en refusant, potentiellement, d’entretenir cette flotte de SLBM Trident II D5, qui seront par ailleurs employés pour armer les futurs SSBN de la classe Dreadnought, qui entreront en service à partir de 2030.

MBDA : Le missile de croisière supersonique nucléaire ASMPA-R

Pour en terminer avec la dissuasion, la France est également le seul pays européen à disposer d’une composante aérienne dans ce domaine. Mieux encore, elle est le seul pays occidental à disposer d’un missile de croisière supersonique nucléaire, avec le missile ASMPA-R.

Rafale B missile ASMPA
Rafale B de l’Armée de l’Air et de l’Espace, armé d’un missile ASMPA.

En effet, la Grande-Bretagne ne dispose d’aucune composante aérienne, pour sa dissuasion qui ne repose que sur ses quatre SNLE classe Vanguard, alors que les États-Unis, s’ils disposent d’une composante aérienne reposant sur des bombardiers stratégiques B-2 et B-52, ils ne disposent plus de munitions stand-off de type missile de croisière, même si le statut exact du missile de croisière subsonique AGM-86 demeure incertain, jusqu’à l’entrée en service du missile AGM-181 LRSO, qui n’a pas de calendrier public. De fait, pour l’heure, la composante aérienne US ne repose, de manière certaine, que sur les bombes gravitationnelles B-61 et B-83.

L’ASMPA-R restera en service jusqu’en 2035, date à laquelle il sera remplacé par le missile Air Sol Nucléaire de 4ᵉ Génération, ou ASN4G, actuellement en développement, et qui équipera le Rafale F5 à cette date, avant d’être transféré par le futur NGF du programme SCAF.

La France est également le seul pays européen qui dispose d’un porte-avions à propulsion nucléaire, le Charles de Gaulle, et à avoir developper un chasseur embarqué de 4ᵉ génération, le Rafale M.

La Grande-Bretagne avait, par le passé, développé ses propres chasseurs embarqués, le dernier représentant britannique, dans cette catégorie très exclusive, était le Sea Harrier, conçu dans les années 70. Elle s’est cependant tournée, depuis, vers le F-35B américain, pour embarquer sur ses deux porte-avions classe Queen Elizabeth.

Toutefois, pour mettre en œuvre ses Rafale M, le Charles de Gaulle est équipé de catapultes à vapeur, et d’un système de brins d’arrêt de conception américaine. Pour autant, Le Charles de Gaulle est aujourd’hui le seul porte-avions à propulsion nucléaire non américain, et il est probable que son successeur, le PANG, qui doit entrer en service en 2038, demeurera une compétence très élitiste au niveau mondial, même si, à cette date, il est très possible que la Chine aura rejoint le club.

Rafale M porte-avions charles de Gaulle
Appontage d’un Rafale M sur le pont du PAN Charles de Gaulle.

Le PANG sera, cependant, lui aussi équipé de catapultes et d’un système de brins d’arrêt de conception américaine, en l’occurrence, le système électromagnétique EMALS conçu pour les porte-avions de la classe Ford.

En effet, le développement d’un tel système, pour armer un porte-avions français, deux dans le meilleur des cas, couterait excessivement cher au budget des armées, raison pour laquelle l’option américaine a été retenue depuis les porte-avions de la classe Clemenceau, premiers porte-avions de conception française entrés en service en 1961 (R98 Clemenceau) et 1963 (R99 Foch).

MBDA : Le missile de croisière naval MdCN

Parmi les industriels contribuant le plus activement à la singularité française, en matière d’armements souverains, le missilier MBDA a une place privilégiée, ayant développé 4 des 10 équipements souverains exclusifs à la France, en Europe.

Outre le missile de croisière ASMPA-R, déjà abordé, celui-ci est, en effet, aussi le concepteur et le fabricant du Missile de Croisière Naval, ou MdCN, un système qu’aucun industriel n’a développé à ce jour, sur le vieux continent.

Dérivé du missile de croisière furtif franco-britannique SCALP-ER/Storm Shadow, ce missile naval a une portée supérieure à 1000 km, selon les données publiques, un profil de vol furtif subsonique à très basse altitude s’appuyant sur une navigation inertielle recalée par satellite et par suivi topographique, et disposant d’un autodirecteur final radar et infrarouge, pour une précision métrique, même en environnement de guerre électronique.

Mdcn
Tir d’un missile de croiisère MdCN d’une frégate FREMM de la calsse Aquitaine.

Il s’agit de l’unique missile de croisière non aéroporté européen, les (2) autres marines disposant de cette capacité s’appuyant sur le Tomahawk américain. Le missile dispose, en outre, d’un système de lancement à changement de milieux, pour être lancé par un sous-marin en plongée, à partir de ses tubes lance-torpilles. Notons, au passage, que cette compétence de changement de milieux, acquise avec le missile antinavire SM39 Exocet, est également exclusive, en Europe, à la France.

Safran : Le kit de bombe planante propulsée AASM Hammer

Les kits de bombe planante, permettant de transformer un corps de bombe classique, en un système stand-off de précision, pouvant être largué par un avion de combat, à distance de sécurité, n’est pas une invention, ni une exclusivité française, même en Europe.

Pour autant, le kit de bombe planante Armement Air Sol Modulaire, ou ASSM/A2SM, baptisé Hammer sur la scène internationale, représente une approche originale et, longtemps, unique, imaginée par les ingénieurs français de Safran Electronics & Defense.

Ceux-ci ont, en effet, eu l’idée d’ajouter un propulseur au kit de bombe planante de précision. Ce faisant, la portée atteinte par les Hammer, dépassait de beaucoup les bombes planantes du moment, en 2007. Surtout, ce kit permettait à un appareil de larguer sa munition à distance de sécurité, même en évoluant à basse, voire très basse altitude, le propulseur ayant pour fonction de faire grimper la bombe guidée planante, pour en étendre la portée.

Rafale AASM
Rafale F3 armé de deux bombes Hammer de 1000 kg.

Le principe de Safran a, depuis, été repris par d’autres industriels, comme l’Américain Boeing, mais aussi par la Russie, qui a développé, en urgence, une évolution du kit UMPK, très inspiré de la Hammer, et baptisé UMBP D-30SN. En revanche, aucun industriel européen ne s’est engagé dans un tel développement à ce jour, raison pour laquelle le Kit A2SM représente toujours un atout de taille, pour les exportations du Rafale français (et pourquoi Dassault Aviation s’est toujours fermement opposée à ce que la Hammer soit adaptée à d’autres appareils).

MBDA : Le missile antiaérien et antibalistique Aster 30 B1NT

Traditionnellement, certaines compétences industrielles, employées par les armées européennes, étaient d’origine américaine, même pour la France. C’était notamment le cas des missiles sol-air à moyenne et longue portée. En effet, dans ce domaine, la France, comme une majorité de membres de l’OTAN, s’était tournée, dans les années 60, vers le MiM-23 Hawk terrestre, et le SM-1 naval (au-delà de l’épisode MASURCA), pour équiper ses unités terrestres et navales de défense aérienne à moyenne portée.

Le seul pays européen à avoir développé des compétences propres, dans ce domaine, était la Grande-Bretagne, celle-ci s’appuyant sur des systèmes exclusivement nationaux dans ce domaine, jusqu’à la fin de la guerre froide.

Londres a été, d’ailleurs, partenaire du développement du missile antiaérien à moyenne portée Aster 15, initialement (comme l’Allemagne, du reste), avant de s’en retirer (comme l’Allemagne, ô surprise), confiant le projet au couple franco-italien, d’abord pour protéger le porte-avions Charles de Gaulle français, puis le Cavour italien, puis pour équiper les frégates de défense aériennes Horizon.

Aster 30 B1NT p^premier tir d'essais 8 octobre 2024
Premier tir d’essai du missile Aster B1NT le 8 octobre 2024 à Biscarrosse/

C’est, à ce moment-là, que le développement de l’Aster 30, concurrent direct du SM-2 américain, fut entrepris, dans le cadre du programme PAAMS. Concomitamment, Paris et Rome, et leurs industriels MBDA, Thales et Leonardo, s’engagèrent dans le développement du système antiaérien Sol-Air Moyenne Portée / Terre, ou SAMP/T, et du missile Aster 30 B1.

Il s’agissait, alors, de concevoir un système antiaérien et antibalistique européen, de défense de zone, offrant des performances d’interception comparables à celles du Patriot américain, y compris contre les missiles balistiques d’une portée inférieure à 600 km.

De fait, aujourd’hui encore, le missile Aster 30 B1 est le seul missile antiaérien à capacité antibalistique de conception strictement européenne. C’est aussi le seul à être employé indépendamment sur une plateforme navale ou terrestre, alors que la guerre en Ukraine a montré toute la fragilité, dans la durée, d’une défense antiaérienne et antibalistique reposant sur des munitions importées.

DF21D
Le missile antinavire chinois DF-21D est équipé d’un vehicule de maneovure MARV.

Le 8 octobre 2024, eut lieu le premier tir d’essai du missile Aster 30 B1NT, une évolution du B1 disposant de performances accrues et d’un nouvel autodirecteur, lui permettant d’intercepter des missiles balistiques MRBM d’une portée de 1500 km, y compris ceux disposant d’un module de manœuvre MARV comme le DF-21D chinois, ainsi que des missiles hypersoniques, comme le Kinzhal et le Tzirkon.

Ce missile, de conception française, est un concurrent direct du Patriot PAC-3 MSE et du SM-6 américains, et n’a aucun équivalent en Europe, que ce soit en portée, plafond ou capacités antibalistiques et anti-hypersoniques.

Dassault Aviation : L’avion de patrouille maritime océanique Atlantique 2

La patrouille maritime océanique n’est pas, à proprement parler, un sport de masse. En effet, en Europe, seuls cinq pays, en dehors de la France, disposent d’une capacité de ce type : la Grande-Bretagne et la Norvège, sur Boeing P-8A Poseidon ; et l’Allemagne, la Grèce et le Portugal, sur le vénérable P-3C Orion. D’autres pays disposent de moyens aériens de patrouille maritime, comme l’Espagne (C-295) et l’Italie (ATR), sans que ces appareils puissent revendiquer le statut de patrouille maritime océanique.

Si, dans les années 60 et 70, la Grande-Bretagne développa le Nimrod, et la France, les Pays-Bas, l’Italie et la République Fédérale d’Allemagne, le Breguet Atlantic, seule la France développa un appareil en Europe, dans ce domaine, dans les années 80, pour prendre le relais de ses Atlantic.

Atlantique 2 patrouille maritime Marine nationale
Avion de patrouille maritime océanique Atlantique 2 de la Marine nationale.

C’est Dassault qui conçut l’Atlantique. Entré en service en 1991, il est, jusqu’à aujourd’hui, le seul appareil de conception et fabrication européenne, à assurer cette mission pourtant décisive, tant pour protéger les espaces navales que pour suivre, parfois poursuivre, les sous-marins adverses.

Si Paris s’était engagé, en 2017, à concevoir le successeur de l’Atlantique, avec l’Allemagne, dans le cadre du programme MAWS (Maritime Air Warfare System), la décision de Berlin d’acquérir le P-8A Poseidon américain, pour remplacer ses P-3C obsolètes, a condamné ce programme. En 2024, la France a annoncé confier cette mission à Airbus, sur la base de l’A321 MPA.

Le nouvel appareil ne sera pas, strictement parlant, entièrement souverain, du point de vue français. Il sera, en revanche, européen, puisque que construit dans les usines européennes d’Airbus. Seuls ses réacteurs LEAP, codéveloppés et construits par Safran et l’Américain General Electric, feront exceptions à cette règle.

Notons cependant que le P-8A américain est exposé, lui aussi, à ce sujet, puisque équipé du réacteur CFM-56, qui n’est autre que le prédécesseur du LEAP, conçu, là encore, par Safran et General Electric.

MBDA : Le missile air-air à moyenne portée MICA NG

Le missile MICA est, en bien des aspects, pour MBDA, le pendant air-air du missile antiaérien Aster. Il s’agit, en effet, d’un missile unique en Europe, conçu, dans sa version à guidage radar actif, EM, pour offrir une alternative à l’AIM-120 AMRAAM, américain, qui équipe les F-16, F-18, Gripen, F-35 et Typhoon, de toutes les forces aériennes européennes équipées de ces appareils.

Mirage 2000-5F
Mirage 2000-5 armé de 4 MICA EM et de deux MICA IR.

Mais le MICA a été bien plus qu’un simple concurrent français à l’AMRAAM, ou au R-77 russe. C’est, en effet, le premier missile air-air, disposant d’un autodirecteur interchangeable, permettant d’en faire un missile de combat tournoyant à guidage infrarouge, comme le Sidewinder ou l’ASRAAM, ou un missile de combat BVR (au-delà de la portée visuelle), avec son autodirecteur électromagnétique.

Le MICA est aussi le missile affichant la No-Escape zone la plus grande, c’est à distance la distance à partir de laquelle il est impossible d’éviter le missile par la manœuvre, à 60 km pour la version EM. Il a été l’un des arguments de vente, sur la scène internationale, du Mirage 2000-5/-9, puis du Rafale, par ses performances, sa fiabilité et son indépendance technologique aux États-Unis.

Dans le cadre du programme Rafale F4, qui a entamé sa carrière opérationnelle au sein des forces aériennes françaises en 2025, une nouvelle version du MICA a été développée. Baptisée MICA NG, il offre une portée accrue et des autodirecteurs plus évolués, notamment pour résister aux leurres et moyens de brouillage adverse.

Le MICA NG demeure un missile unique en Europe, par ses performances comme par sa polyvalence, et un système souverain critique, pour l’Europe, aux côtés du très performant, et également européen, missile Meteor à longue portée, aux performances uniques en occident jusqu’à présent.

ONERA / Ariane Group : Le planeur hypersonique V-MAX

Le dernier système français, à apparaitre dans cette liste purement arbitraire, et loin d’être exhaustive, est aussi le plus récent. À vrai dire, le planeur hypersonique V-MAX, conçu par l’ONERA et Ariane Group, est tellement récent, qu’il n’a pas encore donné lieu, à une application militaire opérationnelle.

V-MAX
Planeur hypersonique V-MAX.

Celle-ci interviendra lors de la prochaine décennie, dans le cadre du missile de croisière hypersonique nucléaire ASN4G, qui remplacera le missile ASMPA-R, à partir de 2035, à bord du Rafale F5.

Concrètement, le programme V-MAX est un programme de démonstrateur technologique, pour préparer la conception du planeur hypersonique de ce missile stratégique aéroporté, conçu pour manœuvrer à des vitesses supérieures à Mach 5, en phase de planée et de descente, pour rester hors de portée des systèmes antiaériens qui existeront en 2035, et dans les années qui suivront.

À l’instar des autres systèmes évoqués, ici, cette technologie est strictement nationale et souveraine, ce d’autant qu’elle concerne l’efficacité de la dissuasion française. Toutefois, les acquis technologiques qui seront réalisés lors de ce programme, verront leurs applications dépasser le seul cadre de la dissuasion, et pourront, à l’avenir, être embarqués pour developper des missiles balistiques ou de croisière, armés d’une charge militaire conventionnelle.

trajectoire VMAX biscarosse juin 2023
manoeuvre du V-MAX dans le ciel de Biscarosse en juin 2023.

À ce jour, seuls quatre autres pays ont entrepris de developper ce type de technologies, dans le monde, outre la France : les États-Unis, la Russie, la Chine et l’Inde. Certains échos, non confirmés, avancent que la Corée du Nord, elle aussi, développeraient une technologie similaire, peut-être avec l’appui de la Russie. En revanche, et en dépit de son potentiel opérationnel décisif dans les années à venir, aucun autre pays européen ne s’est engagé dans cette voie.

Conclusion

On le voit, la décision de la DGA, de développer, de façon souveraine, le successeur du LRU de l’Armée de terre, s’inscrit dans une démarche assumée de longue date par la France, qui refuse, lorsque cela est possible, de faire reposer une capacité décisive, pour ses armées, sur des technologies importées, et surtout, importées hors d’Europe.

Bien souvent, cette décision ne repose pas sur des arbitrages commerciaux. On remarquera, à ce titre, que la plupart des équipements évoqués, ici, n’a pas eu de carrière internationale spécialement marquante, en particulier, bien évidemment, pour ce qui concerne les technologies liées à la dissuasion.

C’est, le plus souvent, une perception alliant les besoins des armées, et les risques liés à une intervention extérieure, pour leur mise en œuvre, qui a amené Paris à entreprendre le développement de ces technologies souveraines, sans que les européens aient pris de décision comparable.

planification militaire européenne Leopard 2A8
Le futur Lance Roquette Multiple français entamera ses essais dès 2026 ! 48

Bien évidemment, la France n’est pas la seule à disposer d’équipements exclusifs en Europe : la Grande-Bretagne a développé le seul missile antiradar en Europe, le SPEAR EW, (dans l’attente de l’arrivée du RJ10 français de MBDA, vers 2033), la suède le seul Pod de guerre électronique EAJP, alors que l’Allemagne a le seul char de combat en production industrielle (Leopard 2A8), et la seule tourelle antiaérienne canon-missiles en Europe (Rheinmetall Skyranger 30).

Pour autant, aucun de ces pays n’a appliqué une grille d’analyse comparable à celle des autorités françaises dans ce domaine, et ce, depuis plusieurs décennies, indépendamment des gouvernants, ou presque.

C’est cette singularité qui fait, aujourd’hui, de la France, non seulement le seul pays européen susceptible d’assurer sa propre sécurité, y compris contre des grandes puissances, sans le soutien des États-Unis, mais aussi un acteur singulier et unique, dans la possible architecture de défense européenne, qui pourrait, peut-être, émerger dans les mois à venir, sous les coups de boutoir répétés de Donald Trump.

Reste à voir, à présent, si les européens, ou, tout du moins, certains d’entre eux, seront prêts à faire leurs, cette doctrine sécuritaire originale de la France, la seule, en Europe, susceptible d’assurer la sécurité du pays, et éventuellement, du continent, ou si, une fois la crise passée ou assimilée, les chancelleries européennes, retourneront se blottir contre Washington.

Plus que les dépenses de défense, et les discours enflammés, c’est probablement là que se joue, et se jouera dans les mois à venir, la réalité de la sécurité européenne, ou l’échec de l’unique chance qu’auront les européens, de tenir les rênes de leurs destins, et surtout, de leur sécurité. La décision de la DGA, concernant le futur LRM français, montre toutefois que la France ne dévie pas, dans ce domaine. Et c’est ant mieux !

Pourquoi le SAMP/T franco-italien peine-t-il autant sur la scène internationale et européenne depuis 2013 ?

Lorsque le Système Antiaérien à Moyenne Portée / Terre, ou SAMP/T, est entré en service dans les armées françaises et italiennes, au début des années 2010, le consortium Eurosam, qui pilote le programme, ainsi que les industriels MBDA, Thales et Leonardo, avaient de grandes ambitions, pour leur nouveau système, au-delà des 14 batteries commandées par la France et l’Italie.

Quatorze ans plus tard, la déception est à la mesure de ces ambitions déçues. En effet, un seul pays, Singapour, s’est tourné vers le système européen, en dépit de ses qualités opérationnelles démontrées, et d’un missile sol-air, l’Aster 30 B1, qui est probablement le meilleur de sa catégorie, dans les arsenaux militaires aujourd’hui.

En effet, les occidentaux sont, pour la plupart, restés fidèles au Patriot américain, alors que ceux qui y résistèrent, se sont tournés vers des systèmes israéliens, voire chinois ou turcs, plutôt que vers la très performante solution européenne.

Comment peut-on expliquer l’échec commercial du SAMP/T Mamba, sur la scène internationale et européenne ? Quels sont les atouts du nouveau SAMP/T NG, pour réussir là où le Mamba a échoué ? Et quelles sont les chances et les enjeux des compétitions européennes dans lequel le SAMP/T NG est engagé, aujourd’hui ?

Le très efficace SAMP/T Mamba aligne les échecs sur la scène internationale

Depuis son entrée en service, en 2011, le système sol-air moyenne portée/terrestre, ou SAMP/T, baptisé Mamba par l’Armée de l’Air française, a multiplié les démonstrations d’efficacité, lors de ses différents tirs d’essais.

SAMP/T Mamba
Le Patriot demeure la référence en Europe, en matière de systèmes antiaériens à longue portée. C’est aussi l’unique système dans la catégorie longue portée / antibalsitique, dans le cadre de l’intiative European Sky Shield allemande, alors qu’il existe une solution purement européenne, le SAMP/T Mamba.

Il faut dire que le cahier des charges, imposé par Paris et Rome, était, on ne peut plus ambitieux, avec un taux d’interception garanti « supérieur à 80% » selon MBDA, et probablement encore davantage, contre les cibles aériennes manoeuvrantes et balistiques, permettant une utilisation de type Shoot-See-Shoot, avec le tir d’un unique missile par cible.

En dépit de ces performances plus que remarquables, permettant de poser une bulle de protection antiaérienne de 80 à 100 km de rayon, contre la plupart des menaces existantes, allant de l’avion de combat au missile de croisière supersonique, en passant par les missiles balistiques d’une portée inférieure ou égale à 600 km, comme l’Iskander-M russe ou le Fateh-110 iranien, le SAMP/T a rencontré d’immenses difficultés pour convaincre sur la scène internationale.

Ainsi, en Europe, les armées désireuses de s’équiper d’un système à moyenne et longue portée, ont privilégié le Patriot américain, sensiblement plus onéreux, mais jugé plus efficace, et surtout plus interopérable avec les forces armées américaines.

Au-delà des frontières européennes, le SAMP/T s’est toujours incliné face au Patriot américain, au S-400 russe, au FD-2000 chinois et, depuis peu, au David Sling ou au Barak-MX israéliens, ne parvenant à convaincre que Singapour, en 2013.

HQ-9 Chine déni d'accès
Plusieurs pays, comme le Maroc, ont préféré se tourner vers le FD-2000 chinois, version export du HQ-9, lui-même dérivé du S-300 soviétique.

Aujourd’hui, c’est au tour de l’Arabie Saoudite de se détourner du Mamba franco-italien, pour protéger son projet de mega-ville intégrée NEOM. Ryad aurait, semble-t-il, décidé de se tourner vers l’offre du Turc Aselsan, pour cette mission, ce qui marquerait un nouvel échec pour le seul système antiaérien et antibalistique à longue portée européen.

Les faiblesses de l’offre commerciale autour du SAMP/T et de l’Aster 30 B1

La question est donc de déterminer les raisons de ce manque d’attractivité du SAMP/T Mamba, tout au long des années 2010, et jusqu’à présent, en dépit de ses qualités opérationnelles incontestables, et d’un prix plus attractif, par exemple, que le Patriot américain, notamment plébiscite en Europe.

À ce sujet, il est possible, sur la base des informations disponibles sur la place publique, s’identifier certaines faiblesses ayant, à plusieurs reprises, joué en défaveur du SAMP/T et de l’offre franco-italienne, lors des compétitions passées.

Une efficacité opérationnelle mal valorisée par les industriels et les ministères français et italiens

En premier lieu, et de manière évidente, le SAMP/T souffre d’un défaut d’image sur la scène internationale. Ainsi, pour une majeure partie de l’opinion publique européenne, le seul système antiaérien et antibalistique conçu et produit sur le vieux continent, n’offre pas des performances d’interception et de protection, comparables au Patriot américain, ou au David Sling israélien.

Patriot en Ukraine
Le Patriot prodite d’une excellente visbilité opéraitonelle en Ukraine, alors que les deux batteries SAMP/T Mamba, sont beaucoup plus discretes dans ce conflit.

Le fait est, contrairement à ces deux systèmes, le SAMP/T ne peut pas s’appuyer sur les nombreux exemples dont ils disposent, au sujet de leur utilisation opérationnelle. En réalité, la seule expérience de combat effective du système européen, concerne le déploiement des deux batteries SAMP/T livrées à l’Ukraine par l’Italie et la France, à partir de 2023.

En outre, le premier SAMP/T ukrainien a rencontré quelques problèmes logiciels, lors des premières semaines de mise en œuvre, en lien avec la manière dont la batterie avait été assemblée par l’Italie, alors que, rapidement, la faiblesse des flux de livraison de missiles Aster 30 B1, par Paris et Rome, est venue handicaper l’utilisation opérationnelle du système.

De fait, loin de représenter la mise en valeur attendue des performances du SAMP/T en Ukraine, cet épisode a surtout été interprété, par beaucoup de journalistes, comme un constat de faiblesse du système européen.

Pourtant, les deux batteries SAMP/T, à présent en service pour protéger le ciel ukrainien, ont montré d’excellentes qualités opérationnelles, comme lorsqu’un Aster 30 B1 a détruit un Sukhoï russe, bien au-delà de sa portée, il n’y a de cela que quelques semaines, sans que l’exploit n’ait fait la une des sites et magazines spécialisés, ni en Europe, ni même en France.

Or, de ces succès, les industriels et ministères concernés, n’en ont pas fait état, ou presque pas, contrairement aux succès du Patriot en Ukraine, ou du David Sling en Israël, beaucoup plus valorisés du point de vue médiatique. Ce qui influence, nécessairement, la décision politique, surtout dans les pays démocratiques dans lesquels le débat public est central, y compris pour ces sujets sensibles.

Une offre industrielle légère qui peut inquiéter à l’internationale

L’offre européenne souffre, également, d’une emprise industrielle beaucoup plus légère que celle qui soutient, par exemple, le Patriot américain. En effet, le système de défense antiaérienne et antibalistique US, peut s’appuyer sur plus de 120 batteries en service dans le monde, justifiant d’une production annuelle soutenue de missiles et de systèmes.

Industrie de défense française MBDA
Le missile ASter 30 B1NT est certainement le missile sol-air à longue portée et à capacité antibalistique le plus performant du moment.

De même, Israël, exposé à de nombreuses attaques venues d’Iran, du Yémen et de leurs proxys, a une consommation très soutenue de missiles sol-air, justifiant d’une production industrielle beaucoup plus intense, qu’en France ou en Italie.

À l’inverse, le nombre de batteries SAMP/T Mamba, dans le monde, atteignait juste le nombre de 15 systèmes, soit dix fois moins que le Patriot américain. Même si les missiles Aster 30 B1 équipent également les destroyers et frégates de plusieurs marines, la production de ce type de missile, a été, au final, beaucoup plus faible, ces quinze dernières années, que pour le Patriot américain.

Corollaire de ce constat, les délais de livraison, proposés par Eurosam et MBDA, se sont souvent avérés bien plus long que ceux proposés par les États-Unis, ou par l’industrie israélienne. Ce fut notamment l’un des arguments avancés par Helsinki, pour justifier de son arbitrage en faveur du David Sling, aux dépens du Mamba.

Un positionnement prix difficile à vendre

On le sait, le SAMP/T est sensiblement moins cher à l’achat initial, comme en matière de coût de ses missiles, que le Patriot américain. Selon les données publiques diffusées, le système européen a été proposé, le plus souvent, à un prix de 20 à 30% moins élevé, que son homologue américain. Pour autant, il est aussi plus cher que les systèmes comparables israéliens, turcs ou chinois, avec un écart de prix de 15 à 25 %.

La difficulté, pour le SAMP/T, est précisément de se positionner, seul, sur ce segment intermédiaire, créant une perception de qualité moindre, vis-à-vis du Patriot, phénomène souvent amplifié par le défaut d’image précédemment évoqué, tout en étant plus cher, pour des performances perçues comme similaires, vis-à-vis des systèmes israéliens, turcs ou chinois.

David Sling
La Finlande a préféré se tourner vers le David Sling israélien, qui proposait des conditions tarifaires et de délais sensiblement plus aattractives que les offres européennes (SAMP/T) ou américaines (Patriot)

Associé au déficit d’image et à une carrière opérationnelle moins valorisée, que ses concurrents, ce positionnement tarifaire devient, au final, un handicap pour le SAMP/T, d’autant plus face aux États-Unis, qui disposent d’un argument normatif très puissant au sein des pays de l’OTAN.

Une stratégie de coopération internationale trop contrainte

Enfin, dans le cas de l’échec récent en Arabie Saoudite, il semble que la stratégie de coopération, appliquée par Eurosam et MBDA, ait été très insuffisante, aux yeux des décideurs saoudiens, face aux propositions turques, beaucoup plus souples et ouvertes, en matière de coopération industrielle et de transfert de technologies.

Il apparait que l’architecture industrielle autour du SAMP/T Mamba, a représenté, à plusieurs reprises, un handicap dans les négociations internationales, les industriels français (MBDA et Thales) et Italiens (Leonardo et MBDA), et les agendas des ministères de la Défense des deux pays, ayant eu des agendas divergeant, à ce sujet.

Ainsi, Paris s’est opposé à une coopération entre Rome et Ankara, il y a un an, pour developper le système antiaérien à longue portée de la gamme HISAR de Aselsan, sur la base des technologies du SAMP/T et du missile Aster, afin de ne pas faire défaut à son allié grec.

Les atouts du SAMP/T NG pour convaincre à présent

Pour répondre aux besoins ayant émergé ces dernières années, et à la demande, en matière de systèmes de défense antiaériens et antibalistiques, plus forte que jamais, en raison des tensions internationales, Paris et Rome ont développé une nouvelle version du SAMP/T.

Baptisé SAMP/T NG, le nouveau système dispose de nombreux atouts, pour s’imposer sur la scène européenne et internationale, dans les années à venir. La France a déjà commandé 8 systèmes de ce type, pour remplacer ses Mamba, avec l’ambition d’atteindre 12 batteries, d’ici à 2035, alors que l’Italie s’est engagée pour neuf batteries pour ses forces aériennes et terrestres.

Le radar Ground Fire 300, optimisé pour la défense antibalistique

L’une des plus importantes avancées, pour le SAMP/T NG, concerne son radar. En effet, l’Arabel à antenne PESA, qui équipe de Mamba, est remplacé par le Ground Fire 300 de Thales, pour les systèmes français, ou le Leonardo Kronos, pour les batteries italiennes.

Radar ground Fire 300 de Thales
Le radar Thales Ground Fire 300 offre des performances largement accrues en comparaison du radar Arabel du SAMP/T Mamba.

Chacun de ces radars à antenne AESA, offre des capacités de détection, de poursuite et d’engagement largement accrues, vis-à-vis de l’Arabel, que ce soit contre les cibles aérodynamiques, comme les avions ou les missiles de croisière, comme contre les missiles balistiques de type SRBM ou MRBM, à courte ou moyenne portée.

La portée de détection de ces deux radars a été sensiblement étendue, passant de 120 à 150 km, pour l’Arabel, à 350 km, sur les 360° entourant le radar GF 300, face à des avions non furtifs de type ravitailleurs ou avions de ligne, et de 80 à 150 km, pour les avions de combat modernes non furtifs.

Surtout, ces nouveaux radars disposent de performances très largement accrues, en matière de suivie des menaces balistiques, en étant en mesure de détecter et de suivre des missiles balistiques à moyenne portée, ayant un apogée bien plus élevé que les SRBM suivis par le SAMP/T.

Le missile Aster 30 B1NT et ses capacités antiaériennes et antibalistiques étendues

Au-delà de ses capacités de détection, le SAMP/T NG pourra s’appuyer sur un nouveau missile intercepteur à longue portée, l’Aster 30 B1NT. Évolution de l’Aster 30 B1, celui-ci présente des performances accrues, ainsi qu’un nouvel autodirecteur permettant d’intercepter des cibles manoeuvrantes et très rapides, comme les MARV (véhicule de rentrée manœuvrant) des missiles balistiques MRBM comme le DF-21 chinois.

Ces performances accrues permettent à l’Aster 30 B1NT d’offrir une empreinte sol protégée plus que doublée, vis-à-vis du B1, permettant, par exemple, à une unique batterie SAMP/T NG de protéger une agglomération comme Paris, des menaces balistiques SRBM et MRBM.

Aster 30 B1NT p^premier tir d'essais 8 octobre 2024
Premier tir d’essai du missile Aster B1NT le 8 octobre 2024 à Biscarrosse/

MBDA estime, par ailleurs, que son nouveau missile constitue une réponse très efficace contre les nouveaux missiles hypersoniques, comme le Kinzhal russe ou le DF-17 chinois, avec un taux d’impact et une vitesse du missile suffisamment élevés, pour appliquer la même doctrine Shoot-See-Shoot que l’Aster 30 B1, face aux missiles SRBM.

De fait, l’Aster 30 B1NT représente, aujourd’hui, le missile occidental le plus efficace de sa catégorie, surpassant les modèles israéliens, et même le Patriot PAC-3 MSE américain, alors que ce dernier ne peut être employé que contre des cibles balistiques, contrairement au missile français, aussi efficace contre les menaces balistiques que contre les cibles aérodynamiques.

L’intégration native du VL MICA pour une défense antiaérienne multicouche intégrée

Une autre évolution, très pertinente, du SAMP/T NG, concerne l’intégration, à présent possible, de batteries externes à courte et moyenne portée, comme le VL MICA ou le CAMM, de manière native, afin de disposer d’un système antiaérien multicouche, centralisé et beaucoup plus efficace, face aux différentes menaces.

Concrètement, le SAMP/T NG sera en mesure d’intégrer une batterie VL MICA, ses six transporteurs-érecteurs-lanceurs et son radar, pour assurer la défense antiaérienne à courte et moyenne portée, notamment contre les cibles évoluant à basse altitude, comme les missiles de croisière.

Si cette conception modulaire est rare en occident, elle est en revanche appliquée depuis de nombreuses années en Russie, et en Chine, précisément pour créer une défense antiaérienne et antimissile multicouche reposant sur des moyens complémentaires, susceptibles de répondre, le plus efficacement possible, aux différentes menaces.

VL MICA Armée de l'air et de l'Espace
Les nouveaux VL MICA de l’AAE ont été déployés pour assurer la défense aérienne de certains sites des jeux olympiques, comme à Marseille.

En revanche, le Patriot américain, s’il est capable de communiquer avec le NASAMS, n’intègre nativement aucun système complémentaire, alors que, pour le David Sling israélien, la couche à courte portée concerne le système Iron Dome, très spécialisé dans la lutte contre les roquettes et les drones.

Face à des attaques aériennes visant la saturation des défenses, par le nombre et la géométrie des attaques, cette architecture spécifique au SAMP/T NG, constitue dès lors un atout de taille, pour qui entend apporter la meilleure défense face à une menace polymorphe, de ses forces ou de ses infrastructures, en occident.

La carte de la production et du réassort européen à présent beaucoup plus valorisable en Europe

Ces dernières semaines, un argument efficace est venu s’ajouter aux atours du SAMP/T NG, sans que cela résulte d’une démarche spécifique d’Eurosam ou de MBDA. En effet, l’origine européenne du système antiaérien franco-italien, et les technologies strictement européennes embarquées à bord des missiles, radars et stations de contrôle, qui le compose, sont devenues des arguments efficaces, notamment en Europe.

En effet, la notion d’autonomie stratégique européenne, semble avoir émergé, à nouveau, dans les priorités de plusieurs chancelleries du vieux continent, face aux incertitudes qui peuvent toucher le soutien des États-Unis, en cas de conflit face à la Russie.

En outre, la multiplication des zones de tensions, dans le monde, et en particulier entre les États-Unis et la Chine, dans le Pacifique, et entre Israël et l’Iran, au Proche et Moyen-Orient, font peser la menace de conflits qui nécessiterait le plein soutien de leurs industries de défense nationales, ce qui pourrait, potentiellement, priver les alliés européens des missiles en réassort, en cas de conflit face à la Russie.

Construction missiles sol-air Aster MBDA
La production des missiles Aster sur le sol européen, représente un avantage aujourd’hui, pour l’équipement des armées européennes.

Le risque d’un embargo sur les équipements militaires, lui aussi, est devenu une hypothèse ne pouvant plus être écartée par certaines capitales européennes. Tout ceci tend à rendre les systèmes conçus et fabriqués par des pays européens qui, par nature, partagent le même agenda politique, sensiblement plus « sûrs » que les équipements extra-européens.

Les marchés clés à ne pas rater pour le SAMP/T NG

Eurosam, Thales, Leonardo et MBDA, n’auront guère à patienter, pour évaluer l’efficacité des nouveaux attributs du SAMP/T NG, afin de séduire sur la scène internationale, et plus spécifiquement, sur la scène européenne.

En effet, le nouveau système européen est engagé dans trois compétitions très actives, en Europe, ayant le potentiel de mettre fin à la série d’échecs commerciaux, auquel le Mamba a été exposé depuis 2013.

Le Danemark, face au Patriot américain, sur fond de tensions entre Copenhague et Washington

La compétition la plus prometteuse, et celle dont la décision apparait la plus imminente, concerne le Danemark. Copenhague avait, en effet, lancé en 2024, un appel à proposition, pour constituer la nouvelle défense antiaérienne multicouche du pays et de ses forces armées.

À la mi-mars 2025, la liste des finalistes, parmi les 12 offres reçues par les autorités danoises, fut dévoilée. Ainsi, dans la catégorie de la défense à courte et moyenne portée, le NASAMS norvégien, l’IRIS-T SLM allemand, l’IFPC américain et le VL MICA français, restaient en lice, alors que le SAMP/T NG sera confronté au Patriot américain, pour ce qui concerne la défense antiaérienne et antibalistique à moyenne et longue portée.

Si, en temps normal, le Patriot aurait fait office de favori, les tensions qui opposent Copenhague et Washington, au sujet du Groenland, pourraient largement rebattre les cartes, en faveur du SAMP/T NG franco-italien, ce d’autant que le Président Trump multiplie les provocations vis-à-vis des autorités danoises, à ce sujet, depuis quelques semaines.

IRIS-T SLM
Si le VL MICA représente le système à courte et moyenne portée complémentaire du SAMP/T NG, l’IRIS-T SLM coopére nativement avec les systèmes à très courte portée Skyranger 30, déjà commandés par les armées danoises.

Pour autant, cela n’a pas empêché le ministère de la Défense danois d’annoncer, il y a quelques jours, son intention de commander de nouveaux F-35A américains, ce qui fait peser beaucoup d’incertitudes sur l’agenda politique du pays, et de son gouvernement, sur la manière dont il entend négocier les menaces américaines.

À noter que si le SAMP/T NG venait à s’imposer, dans le domaine de la défense antiaérienne et antibalistique à longue portée, le VL MICA pourrait, lui aussi, avoir un certain avantage dans la catégorie de la défense à moyenne et courte portée, par son intégration native, évoquée précédemment.

De toute évidence, les armées danoises vont arbitrer en fonction des performances des systèmes proposés, ainsi que des garanties industrielles et de sécurité, qui pourront être proposées par les industriels et leurs pays de tutelles. L’image du SAMP/T NG, y compris vis-à-vis de l’opinion publique danoise, sera donc déterminante, autant que les garanties de livraison et de soutien que la France et l’Italie pourront faire valoir, dans tous les scénarios, y compris improbables.

L’Estonie, face au Patriot et au David Sling israélien, à la recherche de l’offre la plus équilibrée entre performances et retour industriel

Il y a quelques jours, Tallinn a annoncé son intention de se doter de systèmes antiaériens et antibalistiques, en complément des batteries IRIS-T SLM commandées conjointement à la Lettonie, en 2023. Il s’agit, notamment, de protéger ses bases militaires estoniennes, des missiles Iskander-M positionnés par les armées russes dans l’enclave de Kaliningrad.

De fait, à la fin du mois mars, les autorités du pays ont annoncé s’être rapprochées des industriels concernant trois systèmes antiaériens et antibalistiques : le Patriot américain, le David Sling israélien et le SAMP/T NG franco-italien.

Batterie patriot
Le Patriot a l’avantage, aujourd’hui, d’être le système reconnu par l’initative ESSI allemande, aux cotés de l’IRIS-T SLM et du Stinger. Les systèmes français, britanniques, suédois ou nrovégiens, ont été exclu par Belrin, de cette initiative de défense aérienne à l’echelle européenne.

Le nombre de batteries, le calendrier et le montant du programme, n’ont pas été évoqués à ce jour. Toutefois, le ministre de la Défense estonien, Hanno Pevkur, a précisé que des investissements de cette ampleur, devaient être envisagés sous la forme d’un accord de défense stratégique entre gouvernement, notamment pour ce qui concerne l’implication de l’industrie estonienne, et les garanties de sécurité proposées.

En outre, le ministre a précisé que si les fonds utilisés pour ce programme étaient d’origine européenne, ce qui est très possible, les systèmes choisis devront être européens. Toutefois, en tant que membre de l’European Sky Shield Initiative, lancée par Olaf Scholz en aout 2022, Tallinn pourrait également être tentée par le Patriot américain, imposé par Berlin comme le système à longue portée, pour ce système de partage de la défense aérienne pan-européen, qui exclut toujours le SAMP/T et le VL MICA français, ou le CAMM britannique.

La Grèce, face à l’Iron Dome et au Barak-MX israéliens, qui cherche à multiplier ses alliés face à la Turquie.

En 2021, la Grèce signait avec la France un accord de défense qui se voulait fondateur du renouvellement des relations franco-grecques dans ce domaine, en particulier pour contenir les aspirations turques.

Pour cela, la France accepta d’offrir une partie des 12 Rafale d’occasion commandés par Athènes, plus six avions neufs, afin de permettre aux forces aériennes helléniques de se doter, rapidement, de moyens capables de neutraliser la supériorité numérique des forces aériennes d’Ankara.

Toutefois, la dynamique franco-grecque semble d’être rapidement étoilée, au fil des trois années qui suivirent, Athènes se tournant davantage vers les États-Unis, et vers Israël, pour ses équipements de défense.

Rafale Forces aériennes helléniques
La France a offert 6 Dassault Rafale à la Grèce, pour sceller l’accord de défense de 2021.

En effet, pour les autorités grecques, Jérusalem apparait comme un partenaire de choix, pour contenir la menace turque, ne serait-ce que par la fermeté dont les autorités israéliennes ont fait preuve, vis-à-vis d’Ankara, ces dernières années, notamment au sujet de la Syrie, et des déclarations du président Erdogan, concernant les interventions de Tsahal dans les territoires occupés, ainsi qu’au Liban.

En outre, Athènes semble avoir été positivement impressionnée par l’efficacité de la défense antiaérienne et antimissile israélienne, lors des frappes iraniennes et du Hamas. De fait, tout porte à croire que la Grèce se tournera vers des systèmes israéliens, pour moderniser sa défense antiaérienne qui protège ses emprises militaires, ainsi que les grandes villes, dont Athènes, contre les missiles balistiques et de croisière turcs, dans le cadre de son programme « Achille Shield ».

Les autorités grecques ont annoncé une enveloppe de 2,8 Md€ pour financer ce programme, dans le cadre du super-programme de 25 Md€ présenté, il y a peu, pour moderniser ses armées, destinés, notamment, à financer l’acquisition d’un escadron de F-35A américains.

Pour autant, le SAMP/T NG a des cartes à faire valoir, en Grèce. D’abord, parce que les trois frégates FDI de la Marine Helléniques, emploient, elles aussi, le missile Aster 30 B1, et à l’avenir, le B1NT, pour assurer un premier rideau défensif naval. Disposer d’un unique standard, pour les systèmes navals et terrestres, permet de fluidifier et d’améliorer la gestion des stocks, et l’interopérabilité des systèmes.

Surtout, comme évoqué dans un précédent article, La France a ouvert des négociations concernant la possible extension de sa dissuasion, à certains de ses voisins européens. Or, pour la Grèce, une telle alternative constituerait une opportunité unique, pour garantir sa sécurité et son intégrité territoriale, face à la montée en puissance turque.

FDI marine hellenique
Les frégates FDI de la classe Kimon, seront équipées de missiles Aster 30 B1, et de B1 NT à l’avenir.

Enfin, comme l’Estonie, la Grèce pourrait vouloir employer les fonds européens, pour financer sa défense antiaérienne, ce qui, comme précédemment, exclurait les systèmes américains ou israéliens, des options envisageables.

Notons enfin qu’un arbitrage en défaveur du SAMP/T NG, après la décision de commander des F-35A plutôt que des Rafale supplémentaires, et la possibilité de se tourner vers des frégates Bergamini, plutôt que des FDI supplémentaires, alors que Naval group a proposé la construction locale de 3 frégates dans les chantiers navals grecs, risquerait de sensiblement détériorer les acquis de l’accord de 2021, privant Athènes de son seul allié, susceptible d’intervenir face à la Turquie, le cas échéant.

Conclusion

On le voit, si le SAMP/T Mamba n’a pas rencontré, depuis 2013, le succès qu’il aurait mérité d’avoir, sur la scène internationale, ce n’est pas faute de performances, de qualités technologiques, ou d’un positionnement défectueux, face à la concurrence. Au contraire, le système a toujours montré d’excellentes performances, que ce soit lors des essais, ainsi qu’au combat, depuis son arrivée en Ukraine, en 2023.

Toutefois, le système franco-italien a souffert de plusieurs faiblesses, qu’il s’agisse d’un défaut d’image et de communication, un mal bien connu des systèmes français, d’un positionnement prix délicat, ou d’une offre industrielle trop légère, pour offrir des délais et des conditions comparables aux systèmes américains ou israéliens.

L’arrivée du SAMP/T NG, cette année, peut permettre à Eurosam, MBDA, Thales et Leonardo, de relancer la carrière internationale du système européen. En effet, celui-ci se voit doté de performances largement accrues, qu’il s’agisse de son radar ou de son missile Aster 30 B1NT, notamment dans le domaine antibalistique, devenu essentiel depuis trois ans.

SAMP/T NG CGI
Le SAMP/T NG corrige certaines des faiblesses du SAMP/T Mamba, en faisant, sans contestation possible, le système antiaérien et antibalistique le plus efficace de la sphère occidental.

En outre, son origine exclusivement européenne représente, à présent, un atout potentiel significatif, dans le contexte international actuel, face aux offres américaines, israéliennes ou turques, spécialement pour les pays européens, mais aussi au-delà, face à l’imprévisibilité des Etats-Unis.

L’attractivité du SAMP/T NG, sur la scène européenne, ne tardera pas à être mise à l’épreuve, que ce soit au Danemark, face au Patriot américain ; en Estonie, face au Patriot et au David Sling, et en Grèce, face à une offre israélienne largement favorite de la compétition.

Reste à voir, à présent, comment les industriels et les ministères français et italiens, sauront soutenir leurs offres, dans ces compétitions, et corriger certaines des faiblesses qui handicapèrent le Mamba, par le passé, sachant qu’un arbitrage en faveur du SAMP/T NG, par un ou plusieurs pays européens, ouvrirait certainement une brèche, sur le vieux continent, en particulier face à l’omniprésent Patriot américain ?

Comment les drones militaires transforment-ils le tempo technologique de tous les équipements de defense ?

25 années ! C’est le temps qu’il faudra, à peu de chose près, pour concevoir le prochain avion de combat franco-allemand NGF, issu du programme SCAF, entre le lancement du programme, en 2017, et son entrée en service probable, peu après 2040. Et ce, uniquement si tout se passe comme prévu, et qu’aucun délai politique, industriel, technologique ou budgétaire, vienne entraver ou ralentir le programme.

25 années, ce n’est pas si long, pour un avion de combat, si on les compare aux 25 dernières années qui nous séparent d’aujourd’hui, c’est-à-dire en l’an 2000. 2000 fut l’année de l’entrée en service du Rafale M au sein de la flottille 12F, en remplacement de ses F-8 Crusader, qui avaient eux-mêmes servi 35 ans à bord des porte-avions français.

C’est aussi deux ans après le premier vol du F-35 de Lockheed Martin, et du début de la production de masse de l’Eurofighter Typhoon. C’est en 2000, enfin, que déubtait la campagne d’essais intensive du Chengdu J-10 chinois, et que le Su-30MKI russo-indien, effectuait son premier vol.

En d’autres termes, les avions de combat qui sont aujourd’hui au cœur des puissances aériennes mondiales, et qui représentent le pinacle de la technologie aéronautique militaire, ont tous été conçus, ou sont entrés en service, il y a 25 ans.

On comprend, alors, que s’appuyer sur des calendriers comme ceux-ci, s’étalant sur deux décennies, pour developper un avion de combat de nouvelle génération, pouvait apparaitre raisonnable, jusqu’à présent, afin de lisser leurs immenses couts de développement, et de se donner le temps de franchir les pas technologiques nécessaires pour qu’ils demeurent efficaces pour les 30 ou 40 années qui suivront leur entrée en service.

Mais est-ce encore le cas, aujourd’hui, alors qu’en à peine plus de trois ans, la guerre en Ukraine a transformé des pans entiers des doctrines et technologies de défense, des armées russes et ukrainiennes, évidemment, mais aussi des armées du monde entier, face à l’évidente accélération du tempo technologique défense ces dernières années ?

La dérive des délais de conception et du tempo technologique des équipements de défense ces 30 dernières années

En effet, les 30 années qui suivirent l’effondrement du bloc soviétique et la fin de la Guerre froide, jusqu’en 2020, firent apparaitre un corollaire inquiétant à la désormais célèbre Loi d’Augustine, du nom d’un ancien président de Lockheed Martin qui prédisait, dans les années 70, que le prix des avions de combat allait à ce point croitre dans les années à venir, aux États-Unis, que les trois corps disposant d’une aviation de chasse, l’US Air Force, l’US Navy et l’US Marines Corps, n’auront d’autre choix que de se partager un unique appareil, selon les jours de la semaine, à partir de 2050.

US Air Force tempo technologique
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Le fait est, le développement du F-22 américain, presque 70 Md$ autour de 1995, a effectivement couté 9 fois plus cher que celui du F-15 Eagle autour de 1970, alors que l’inflation, aux États-Unis, très élevée il est vrai, n’explique qu’une augmentation de 200%. En d’autres termes, le développement du F-22 a couté à l’US Air Force, 3 fois plus cher que celui du déjà estimé très onéreux F-15, 25 ans plus tôt, en $ constants.

Ce coefficient multiplicateur se retrouve entre le F-16 et le F-35, passés de 7,7 Md$ en 1976 pour le Fighting Falcon, à 80 Md$ pour le F-35 en 2010, pour une inflation de x3. La règle s’applique aussi en Europe, alors que le développement du Tornado avait couté 8 Md£ en 1980, et celui du Typhoon 23 Md€ en 2005.

Les couts de développement (et les couts d’acquisitions) n’ont cependant pas été les seuls à croitre considérablement, sur cette période. Ainsi, il n’avait fallu que 11 ans entre les premières études concernant le développement du F-15, en 1965, et son entrée en service, en 1976, alors qu’il en aura fallu 16 pour le F-22, et 22 pour le F-35. De même, le développement du Tornado n’avait pris que 11 ans, contre 19 ans pour l’Eurofighter Typhoon.

Et les choses ne vont pas aller en s’améliorant, dans les années à venir. En effet, le futur avion de combat de l’US Air Force, le F-47, est en développement depuis plus de 17 ans, et n’entrera pas en service avant 2030, soit après 21 ans de développement. De même, le programme SCAF franco-allemand, lancé en 2017, n’entrera en service qu’en 2040, dans le meilleur des cas, après 23 ans de développement.

Armée de l'air Rafale en patrouille serrée
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Le problème ne se limite pas aux seuls avions de combat, et se retrouve, aujourd’hui, dans l’ensemble des programmes majeurs des armées européennes, avec des dérives parfois spectaculaires, comme les frégates Constellation de l’US Navy, qui ont réussi l’exploit de prendre 5 ans de retard en 5 ans seulement, ou le programme OMFV de l’US Army, qui doit permettre de remplacer les M2 Bradley de l’US Army à partir de la fin de la décennie, après 25 ans d’errements et de programmes successifs.

Pour autant, ce problème n’avait, jusqu’à présent, pas inquiété les états-majors militaires outre-mesures, et pas davantage leurs autorités civiles de tutelle. En effet, alors que les menaces se limitaient à des conflits distants et d’intensité faible à moyenne, sans véritable enjeux technologiques, les équipements qui avaient été hérités de la guerre froide, ou conçus sur la fin de celle-ci, semblaient largement suffisants, pour s’assurer d’une plus-value militaire et technologique.

Et si certains pays, comme la Russie et la Chine, ont développé leurs infrastructures industrielles de défense et leurs acquis technologiques, tout au long de cette période, ils ne semblaient pas, non plus, représenter une menace pour la suprématie technologique des armées occidentales, ce d’autant que, bien souvent, eux-mêmes s’appuyaient, pour leurs nouveaux équipements, de technologies héritées de la guerre froide, ou comparables à celles-ci.

En d’autres termes, industriels et militaires occidentaux étaient entrés, au début des années 90, dans une situation de gestion de rente technologique, adossée à un tempo technologique remarquablement lent, qui ne semblaient pas devoir prendre fin, jusqu’il y a peu.

Un tempo technologique défense à deux vitesses, entre les drones militaires et le reste

Comme souvent, il fallut un choc pour commencer à faire sortir les occidentaux de cette très confortable situation. Et si le développement des Su-57 russes et J-20 chinois ne suffirent pas, ce fut la guerre en Ukraine qui provoqua ce réveil brutal.

Drones magura
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Ce n’est, à ce titre, pas tant l’agression russe contre son voisin, qui éveilla les esprits dans ce domaine, que l’arrivée de nouvelles technologies qui ont montré un potentiel opérationnel très élevé, susceptible d’influencer le rapport de force militaire, et surtout un cycle d’évolution très réduit : les drones.

Ce ne sont, évidemment, pas les Ukrainiens qui inventèrent les drones d’attaque légers, les munitions rôdeuses ou les drones navals. Comme ce ne sont pas davantage, ni les russes, ni leurs alliés iraniens, qui inventèrent les drones d’attaque à longue portée. Ces équipements étaient, en effet, en service dans les armées américaines, soviétiques ou encore israéliennes, depuis la fin des années 70, et même, parfois, avant cela.

Toutefois, russes et ukrainiens démontrèrent le plein potentiel de ces équipements, bien au-delà de ce qu’imaginaient les états-majors occidentaux jusque-là, pour en faire des armes susceptibles de jouer un rôle majeur et décisif, dans le rapport de force sur terre comme sur la mer.

Surtout, Kyiv comme Moscou ce sont, tous deux, lancés dans une course, non seulement pour produire une vaste panoplie de drones, en grande quantité, mais surtout pour transformer en permanence les capacités et systèmes de ces équipements, afin de surprendre l’adversaire.

Et les résultats n’ont pas tardé à se faire ressentir. Si ukrainiens et russes rivalisent pour se doter de nouveaux drones, eux-mêmes dotés de nouvelles capacités, le reste des équipements des armées, qu’il s’agisse de blindés ou de navires de surface, ne parvient pas à suivre le rythme de ces évolutions, pour être en mesure de se protéger, ni d’assurer leur fonction. C’est ainsi que les drones navals ukrainiens, de petites unités navales de quelques dizaines de milliers de $, se sont rendues maitre de la mer Noire, face à la flotte russe et ses puissants navires, les obligeants à se retirer en mer d’Azov ou sur la côte orientale russe.

De même, il y a quelques jours, une vaste offensive mécanisée russe contre les positions ukrainiennes, a été entièrement décimée par les drones adverses, en dépit de la présence de brouilleurs et de systèmes antidrone, sur l’ensemble des blindés qui y participait.

FPV drone ukrainien vs T-72 russe
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En effet, le temps nécessaire pour developper, produire et intégrer aux blindés russes, les systèmes pour s’en protéger, était plus de deux fois supérieur à pas générationnel de la production des drones FPV ukrainiens. En d’autres termes, les brouilleurs et protections actives, dont étaient équipés les véhicules d’assaut, n’étaient d’aucune utilité contre les nouveaux drones ukrainiens, arrivés il y a quelques mois seulement.

Or, si le cycle générationnel très rapide des drones en Ukraine, était imposé par la guerre avec la Russie, la nature même des drones semble, à présent, avoir enfin convaincu l’ensemble des états-majors de leur très grande pertinence.

On constate, ainsi, que le programme Collaborative Combat Aircraft, ou CCA, de l’US Air Force, qui doit permettre de concevoir et fabriquer une famille de drones Loyal Wingmen conçus pour évoluer et soutenir les avions de combat américains, a été structuré autour de cycles très courts, de l’ordre de 12 à 18 mois, afin de permettre, précisément, de suivre l’évolution très rapide de la technologie des drones, ainsi que des doctrines qui ne cessent d’émerger.

L’exemple du M10 Booker, un char léger devenu trop lourd et inutile, le temps d’être conçu

Dans le même temps, cependant, les programmes plus classiques, comme ceux concernant les véhicules blindés, les avions ou hélicoptères de combat, les navires et les missiles, demeurent figés dans un tempo technologique encore très empreint des dérives de la période post guerre froide, alors même que, sous les tempos technologiques et doctrinaux ont, eux, immanquablement accéléré, sous l’effet des drones, mais aussi de l’évolution des menaces.

Un exemple, particulièrement pertinent, du problème posé par cette nouvelle course technologique à deux vitesses, concerne le nouveau « char léger » de l’US Army, le M10 Booker, conçu de 2015 à 2023, et entré en service à partir de la fin de l’année 2024.

M10 Booker
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Imaginé initialement pour accompagner les unités d’infanterie mécanisée américaines, et leur fournir un surcroit de puissance de feu avec son canon de 105 mm, le M10 a été conçu pour être aérotransporté par un C-130, et pour évoluer sur un théâtre de faible à moyenne intensité, comme c’était le cas en Afghanistan, en Irak ou en Syrie.

Toutefois, le retour des risques symétriques potentiels, en Europe ou dans le Pacifique, amenèrent l’US Army à accroitre la protection du char léger, qui atteint à présent 42 tonnes, ce qui est déjà au-dessus de la masse maximale de la plupart des ponts mobiles de franchissement américains.

Surtout, le Booker n’a plus la possibilité d’accueillir un système APS hard Kill, comme le Trophy ou l’Iron Shield israéliens, déjà acquis par l’US Army pour protéger une partie de ses M1A3 et M2, respectivement.

Et c’est bien là le problème, aujourd’hui. En effet, face aux drones FPV et autres munitions rôdeuses, le M10 Booker est dorénavant excessivement exposé, probablement trop pour pouvoir être déployé en première ligne, comme il est censé le faire, au point qu’Alex Miller, directeur de la technologie de l’US Army, estime à présent qu’il pourrait être pertinent de mettre fin au programme, alors même que la production débute en 2025.

MGCS, SCAF… des programmes structurellement trop lents pour être efficaces en temps voulu ?

Les mésaventures du Booker ont, semble-t-il, inspiré l’US Army et le Pentagone, puisque le processus qui, aujourd’hui, pilote le développement du M1E3, le successeur de la famille Abrams, qui doit entrer en service avant la fin de la décennie, est conçu sur des cycles de conception et de décision beaucoup plus courts, et plus bordés.

Y arriveront-ils ? Cela reste à voir, car l’US Army, et plus largement, le Pentagone, ont montré, ces deux dernières décennies, un immense potentiel pour transformer les ambitions initiales d’un programme visant à concevoir un smartphone simple, en un supercalculateur quantique, tout en étant persuadé que les délais et les budgets seront inchangés.

NGF programme SCAF
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Pour autant, le M10 Booker et le M1E3 sont loin d’être les seuls programmes occidentaux à être exposés potentiellement à ce même risque. Aux États-Unis, évidemment, mais aussi en Europe. C’est ainsi que plusieurs programmes clés, ou présentés comme tels aujourd’hui, pour les performances des Armées françaises et des industriels de la BITD hexagonale, sont, eux aussi, exposés par un calendrier particulièrement long.

C’est notamment le cas du programme SCAF qui rassemble la France, l’Allemagne, l’Espagne et la Belgique, et qui vise à developper le successeur du Rafale et de l’Eurofighter Typhoon. Lancé en 2017, celui-ci est aujourd’hui prévu d’entrer en service, au mieux, en 2040, soit un délai de conception de 23 ans.

Or, depuis 2017, la Russie a multiplié par deux son budget de la défense et a attaqué l’Ukraine, la Chine a entamé la production du chasseur de 5ᵉ génération J-35 et les essais en vol d’au moins 2 appareils de 6ᵉ génération, alors que le F-47 américain est prévu d’entrer en service pour 2030, et le GCAP britannique, pour 2035. Surtout, les programmes CCA et leurs équivalents chinois, qui n’existaient pas en 2017, promettent de profondément transformer la guerre aérienne dans les années à venir.

Même la France a annoncé le développement, pour 2030, du Rafale F5 et de son drone de combat lourd, épaulés de différents drones Remote Carrier, soit des ambitions très supérieures à celles imaginées jusqu’il y a peu, dans une perception qui s’apparente beaucoup à celle qui perdurait en 2017 pour le SCAF pour 2035 ou 2040.

Dès lors, les situations de 2017 et de 2025, soit huit ans seulement, n’ont presque plus rien de comparables. Dans ce contexte, comment imaginer que la perception qui, aujourd’hui, préside aux phases d’étude et de conception du SCAF, seront encore valables en 2040, lorsque l’appareil entrera en service, après 14 années de transformation de la guerre aérienne et de ses doctrines, liées aux drones ?

Leopard 2A-RC 3.0 par KNDS Deutschland
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De même, le programme MGCS, qui doit permettre de concevoir les blindés lourds français et allemands, toujours pour 2040, semble exposé, de la même manière, à ces incertitudes technologiques, ce d’autant que les drones terrestres, encore employés à la marge par les armées, ont fait l’objet d’intenses recherches ces dernières années, avec d’immenses progrès à la clé.

On remarque, à ce titre, que si les armées et les instances civiles semblent encore attachées à ces programmes à très (trop) longue échéance, certains industriels, eux, ont raccourci leur propre tempo opérationnel. C’est ainsi que Rheinmetall a développé le KF51 Panther, et son partenaire national et néanmoins concurrent, KNDS Deutschland, le Leopard 2A8, des chars de génération intermédiaire, avec en ligne de mire le Leopard 3, pour 2030, qui rassemblera probablement les deux industriels.

Même le français KNDS France, ex-Nexter, a entrepris la conception de deux modèles, le Leclerc Evo, aligné sur le Leopard 2A8, le Panther et les évolutions du K2 Black Panther, et l’EMBT, aligné sur le Leopard 3 et le futur M1E3 américain. Dassault aviation, pour sa part, met l’accent sur le Rafale F5 et son drone de combat, à échéance 2030, tant pour répondre aux besoins du marché, à ce moment-là, que pour limiter les risques liés au développement du SCAF.

Comment accélérer le tempo technologique des grands équipements, sans renoncement et sans exploser les budgets ?

Le fait est, ce nouveau tempo technologique qui s’impose, à présent, sous la pression de l’emballement provoqué par les drones et leurs dérivés, devrait entrainer une profonde évolution de la manière dont les grands programmes industriels de défense, ceux qui, aujourd’hui, prennent plus d’une décennie à être conçus, sont structurés et encadrés.

Il est, en effet, nécessaire de ramener la conception de ces équipements à des délais compatibles avec l’évolution du tempo technologique, et surtout des seuils qui, aujourd’hui, encadrent la perception raisonnée des besoins à venir, au-delà du simple imaginaire.

DARPA X-PLANE
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Surtout, il est indispensable que cette nouvelle architecture n’entrave pas, et au contraire stimule et accélère, la progression technologique globale, tout en permettant une intégration rapide, pour répondre aux besoins opérationnels des armées.

Pour y parvenir, la solution pourrait être une structure bien connue des avionneurs américains, avec les fameux programmes X de la DARPA, et des programmes d’intégration à plus courte échéance, ainsi qu’à plus petite échelle, comme le préconisaient déjà Eric Trappier et le GIFAS, en 2016, en marge de la campagne électorale pour la présidentielle 2017 en France.

Des programmes de démonstrateurs pour porter les développements technologiques

En premier lieu, donc, cette architecture reposerait sur un vaste programme de démonstrateurs, dont la fonction est de porter et de fiabiliser les développements technologiques en cours.

Ainsi, contrairement à ce que la DGA fit avec Rafale, Tigre, Leclerc et même avec SCORPION, les briques technologiques élémentaires majeures, celles-là mêmes qui portent la plus-value technologique des équipements à venir, seraient développées dans le cadre de programmes de démonstrateurs, étendus au-delà du seul domaine des drones et des avions de combat.

Drone de combat Neuron Rafale Dassault Aviation
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Ces programmes de démonstrateurs auraient pour objet de produire des technologies avancées, prêtes à l’emploi, pour les programmes à venir, même si le besoin n’est pas encore clairement établi.

Cela suppose, évidemment, un effort particulier en matière d’investissements, puisque celui-ci porterait sur le développement de technologies, et non pas d’armements. Toutefois, le temps et l’efficacité gagnés lors de la phase suivante, compenseraient très certainement les surcouts liés aux développements technologiques non cadrés par les besoins.

Des programmes d’équipements en série plus réduite et à échéances courtes

La conception d’un équipement, elle, n’intègrerait aucun développement technologique propre. Les assembleurs, comme Dassault Aviation, Naval Group, Airbus ou KNDS, devraient, en effet, se tourner vers les technologies existantes, à l’instant de l’entame des travaux de conception, pour donner naissance au programme.

Si une technologie critique n’est pas encore disponible et fiable, le programme ne serait tout simplement pas lancé, ou serait dérivé de sorte à pouvoir s’en passer, alors qu’un programme ultérieur sera lancé, une fois celle-ci effectivement disponible.

Cette approche permettrait de réduire considérablement les délais de conception, et donc le temps qui spare la conception de l’équipement, et son entrée en service, ce qui élimine presque totalement les risques d’obsolescence rapide, comme ceux rencontrés par le M10 Broker aujourd’hui.

Dassault Aviation Merignac Rafale
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Si cette approche n’est pas nécessairement incompatible avec les doctrines d’évolutivité et de polyvalence, au cœur de la conception des aéronefs militaires aujourd’hui, elle permet de réduire à ce point les couts de conception, par nouvel équipement, que celles-ci ne sont plus indispensables pour absorber les couts de conception pharaoniques des programmes modernes.

Au contraire, en s’écartant de la polyvalence, les équipements produits gagneraient en pertinence et en efficacité opérationnelles, même si le champ sera plus étroit, et donc verraient les besoins spécifiques d’évolution, et le rythme de ces évolutions, se réduire.

Au final, il est très vraisemblable qu’un tel modèle ne couterait pas plus cher, ni en conception, ni en exploitation, que les programmes modernes actuels, tout en réduisant considérablement les délais d’entrée en service, ce qui éliminerait une grande partie des risques, aussi bien technologiques que militaires.

Conclusion

L’évolution du tempo technologique est un sujet qui avait déjà été traité dans plusieurs articles, sur ce site. Toutefois, jamais les exemples n’avaient été aussi révélateurs, dans ce domaine, tant pour ce qui concerne les causes de cette accélération, que son ampleur, et ses conséquences sur les programmes en cours.

Les causes, évidemment, sont multiples. Toutefois, il apparait que le mouvement de fond, qui donne à ce phénomène sa dynamique et son tempo, se trouve dans l’arrivée massive des drones dans le conflit russo-ukrainien, et surtout l’écart qui se creuse entre l’évolution technologique de cette composante drone, au sens large, et le reste des grands équipements, qui demeure encore lourdement ancrée dans un rythme comparable à celui qui s’était imposé depuis la fin de la guerre froide.

South Korea's military drones fly in formation during a South Korea-US joint military drill at Seungjin Fire Training Field in Pocheon on May 25, 2023. (
(Photo by Yelim LEE / AFP)

C’est ainsi que le char léger M10 Booker de l’US Army, qui avait pourtant été développé sur un calendrier relativement court, est aujourd’hui menacé d’abandon, alors même qu’il entame, à peine, sa production industrielle.

Or, si des programmes développés en 8 ans, souffrent de telles faiblesses, que peut-on en conclure sur des programmes développés sur deux décennies, comme SCAF ou MGCS, qui sont pourtant au cœur de la planification industrielle française et européenne de défense ?

Face à ce constat, et à l’impératif besoin de réduire la durée séparant le début du développement et l’arrivée, en unités opérationnelles, de ces programmes majeurs militaires, un changement de paradigmes semble s’imposer. La solution pourrait-être de se tourner vers la séparation du développement technologique, confié à des programmes de démonstrateurs, et la conception des équipements, eux-mêmes, qui ne reposerait que sur des briques technologiques disponibles.

Ce faisant, la conception d’un équipement pourrait être divisée par 3 ou plus, de sorte à donner naissance à un nouvel avion de combat ou un nouveau char, tous les 15 ans, en respectant la doctrine de polyvalence, et même tous les 7 ans, s’il était admis de s’en éloigner, à budget comparable. Les risques d’obsolescence rapides seraient, alors, fortement réduits, tout en conférant aux armées, un tempo technologique général bien plus soutenu, sans être excessif ni handicapant.

Les missiles balistiques Iskander-M russes mettent en défaut le Patriot américain au-dessus de Kyiv

Depuis son entrée en service en Ukraine, pour protéger les grandes villes du pays des attaques de missiles russes, le système antiaérien et antibalistique Patriot a été plébiscité, pour son efficacité, par les armées de Kyiv.

Les batteries Patriot livrées par les alliés européens, ont, en effet, obtenu de très bons résultats pour intercepter les missiles de croisière, ainsi que les missiles balistiques Iskander-M, lancés par la Russie contre des infrastructures civiles et militaires ukrainiennes. Même le missile Kinzhal, soi-disant trop rapide pour être intercepté, ne semblait pas devoir résister au Patriot américain.

Pourtant, la semaine dernière, les Patriot qui défendaient Kyiv, ont été pris en défaut. En effet, un seul des six missiles balistiques Iskander-M, qui visaient la capitale ukrainienne, a pu être intercepté par les batteries antimissiles américaines. Pire encore, les autres missiles fréquemment employés par la Russie, contre l’Ukraine, comme le Kalibr, le Kh-101 ou le Kinzhal, semblent, eux aussi, afficher des taux d’impact en progression sensible, ces dernières semaines, vis-à-vis des mois précédents.

Comment expliquer cette baisse sensible de l’efficacité des Patriot américains, face aux Iskander-M russes ? Pourquoi les frappes russes se sont-elles intensifiées, depuis plusieurs mois, contre l’Ukraine ? Et en quoi, ce constat devrait-il influencer les arbitrages d’équipement des armées européennes, en particulier dans le domaine antiaérien et antibalistique ?

La Russie lance plusieurs dizaines de missiles balistiques Iskander-M à courte portée sur l’Ukraine chaque mois

Il n’y a de cela que quelques mois encore, la question des stocks restants de missiles balistiques et de missiles de croisière, dans l’arsenal russe, semblait indiquer, selon les informations alors distillées par les services de renseignement ukrainiens et occidentaux, une probable pénurie dans ce domaine, dans les mois à venir.

Iskander-M russe
La Russie produit, aujourd’hui, une cinquantaine de missiles balistiques Iskander-M par mois, pour un total de 150 missiles convetionnels à vocation stratégique, destinés à être employés contre les infrastructures ukrainiennes.

Aujourd’hui, pourtant, c’est exactement le phénomène inverse qui se produit. En effet, chaque mois, la Russie lance plusieurs dizaines de missiles balistiques Iskander-M à courte portée, mais également de missiles de croisière navals Kalibr, et de missiles de croisière aéroportés Kh-101, contre les infrastructures ukrainiennes, aux côtés de presque 1800 drones d’attaque Geran et drones leurres, pour le seul mois de mars 2025.

Entre temps, la production industrielle russe pour ce type de munition conventionnelle à visées stratégiques, s’est considérablement accrue. Ainsi, le think tank britannique RUSI estime, à présent, que la production mensuelle de missiles balistiques Iskander-M, par la Russie, attendrait la cinquantaine d’unités par mois, celle de Kalibr et de KH-101, la quarantaine d’exemplaires chacune, auxquels il convient d’ajouter entre dix et vingt missiles balistiques aéroportés Kinzhal.

La production de drones d’attaque Geran, semble bien avoir dépassé les 500 à 600 exemplaires initialement envisagés. De fait, chaque mois, la Russie a la possibilité de lancer, sur l’Ukraine, de 130 à 150 missiles balistiques et de croisière, et certainement un millier de drones d’attaque, accompagnés d’autant de drones leurres, contre les infrastructures ukrainiennes, sans consommer son propre stock de munitions.

Corollaire de ce constat, si les combats devaient cesser en Ukraine, les armées russes seraient en capacité de constituer, très rapidement, un arsenal offensif stratégique conventionnel, qui s’étendrait de 600 Iskander-M, 500 Kalibr, 500 Kh-101, 200 Kinzhal et autour de 10,000 Geran, par an, leur conférant une puissance de première frappe formidable, notamment contre l’Europe, le cas échéant.

L’efficacité des systèmes Patriot ukrainiens s’est détériorée face aux Iskander-M et Kinzhal russes

Pour se prémunir de ces frappes, Kyiv ne peut, aujourd’hui, que s’appuyer sur les systèmes antiaériens fournis par ses alliés occidentaux. Dans ce domaine, le système Patriot américain s’avère particulièrement apprécié des militaires ukrainiens.

batterie Patriot Pologne
Les systèmes Patriot employés pour protéger Kyiv s’étaient montrés, jusqu’à présent, très efficaces face aux missiles Iskander-M et Kinzhal russes. La semaine dernière, cependant, seul un missile iskander, sur les 6 lancés par la Russie contre Kyiv, a pu être intercepté par les systèmes américains.

Celui-ci peut, en effet, s’appuyer sur des livraisons soutenues de munitions venant des alliés européens et américains de l’Ukraine, et d’une efficacité constatée, lors de l’arrivée de ces systèmes dans le pays, pour intercepter les missiles balistiques Iskander-M et Kinzhal russes.

Les derniers systèmes antibalistiques ukrainiens S-300PMU étant à court de munition, les deux seuls systèmes capables d’assurer cette fonction, dans le pays, sont le Patriot américain, et le SAMP/T franco-italien. Ce dernier souffre, cependant, d’une assise industrielle bien plus réduite que son homologue américain, limitant de fait son efficacité par manque de munitions.

Quoi qu’il en soit, pendant près d’une année, les batteries de Patriot qui protégeaient les grandes agglomérations ukrainiennes, comme Kyiv, remplirent leur fonction, en interceptant une majorité des missiles Iskander-M et Kinzhal envoyés par la Russie contre elles.

Mais ce n’est plus le cas. En effet, lors de la dernière attaque menée par 6 Iskander-M contre Kyiv, il y a quelques jours, les batteries Patriot protégeant la ville, ne sont parvenues à intercepter qu’un unique missile. Dans le même temps, il n’est plus fait état d’interception réussie de Kinzhal par le Patriot, depuis plusieurs mois, alors que le missile est toujours employé contre l’Ukraine.

Selon les autorités ukrainiennes, cette baisse très sensible de l’efficacité des Patriot, s’explique par des évolutions apportées aux deux missiles balistiques russes, ainsi qu’aux doctrines employées pour les mettre en œuvre. De toute évidence, ingénieurs et militaires russes ont appris de leurs échecs passés, et ont su trouver la parade pour prendre en défaut le système américain.

Les missiles de croisière Kh-101 aussi, sont plus difficiles à intercepter par les systèmes antiaériens occidentaux en Ukraine

Les missiles balistiques Iskander-M et Kinzhal ne sont pas les seuls à voir leur efficacité s’accroitre, face aux défenses antiaériennes ukrainiennes, ces dernières semaines. En effet, les missiles de croisière Kh-101 et Kalibr, semblent, eux aussi, afficher un taux d’impact supérieur, depuis quelques temps, lors des nombreuses attaques menées contre l’Ukraine.

Kh-101
Le missile de croiisère Kh-101, ici embarqué sous un bombardier stratégique Tu-95MS, est un missile aéroporté subsonique furtif d’une portée de 3500 km. Un unique bombardier Tu-95 peut lancer 6 missiles sur l’Ukraine, sans devoir quitter l’Oblast de Saratov, ou se trouve la base aérienne stratégique de Engels, sur la Volga.

Comme pour les missiles balistiques, il semblerait que ce regain d’efficacité soit autant le fruit de certaines évolutions technologiques apportées aux missiles eux-mêmes, que des tactiques employées par les russes, notamment dans la trajectoire suivie par ces missiles.

Même les drones d’attaque Geran, pourtant vulnérables, affichent à un présent un taux d’impact de l’ordre de 30 à 35 %, contre 10 à 15% il y a quelques mois, et ce, en dépit des progrès réalisés, côté ukrainien, pour brouiller les signaux de navigation satellites GLONASS utilisés par ces drones, pour leur navigation.

Ces attaques sont menées autant pour frapper les infrastructures ukrainiennes, que pour épuiser les défenses antiaériennes du pays. Ainsi, sur le seul mois de mars 2025, pas moins de 16 attaques massives de drones russes, employant de 117 à 194 drones, ont été lancées par les forces russes, avec une moyenne de 163 drones (et leurres), mis en œuvre par attaque.

Rappelons que les missiles de croisière Kh-101 et Kalibr, peuvent emporter des systèmes d’autoprotection, et spécialement des leurres thermiques, pour augmenter leur efficacité face aux défenses antiaériennes, et en particulier, face aux missiles à guidage thermique.

Les frappes stratégiques conventionnelles ont pris une place essentielle dans la doctrine russe à partir de 2023.

Si les armées russes, et soviétiques avant elles, ont toujours disposé d’un important stock de missiles balistiques à courte portée, et de missiles de croisière, l’état-major n’avait jamais, jusque-là, intégré la notion de frappe stratégique conventionnelle, contre les infrastructures civiles de l’adversaire.

Frappes russes ukraine
La doctrine russe intégre, à présent, les frappes stratégiques convetionelles contre les infrastructures civiles, comme les centales énergetiques, les neuds de communication et les infrastructures de transport, pour atteindre ses objectifs politiques et stratégiques.

Ainsi, si certaines infrastructures de communication et de transport ont été frappées par des missiles russes, au début de l’offensive contre Kyiv, en février 2022, celles-ci ne concernaient, dans leur très grande majorité, que des cibles d’intérêt militaire, pour limiter les moyens de communication et de déplacement des armées ukrainiennes.

À l’inverse, ce type d’attaque, sur les infrastructures civiles, ont fait partie, de longue date, de la doctrine américaine, comme elle fut notamment employée contre Bagdad en 1991 et 2003, ainsi que contre Belgrade, en 1999.

Toutefois, au cours de l’année 2023, l’état-major russe, qui faisait face à une très âpre résistance des militaires ukrainiens sur l’ensemble de la ligne d’engagement, entamèrent des campagnes de frappes contre ces mêmes infrastructures civiles ukrainiennes, spécifiquement énergétiques, en amont de l’arrivée de l’hiver.

Cette dynamique s’est accrue en 2024, pour devenir, en 2025, une composante majeure du rapport de forces entre Moscou et Kyiv, ce dernier s’étant, lui aussi, progressivement, doté de capacités similaires, pour attaquer les infrastructures énergétiques russes.

Les niveaux de production des missiles balistiques, missiles de croisière et drones d’attaque, en Russie, et surtout les très importants moyens qui sont attribués à cette seule fonction, aujourd’hui, démontre le basculement doctrinal profond de la part de l’état-major russe, pour s’appuyer sur ces moyens de frappe conventionnelle à vocation stratégique, c’es-à-dire pour atteindre des objectifs politiques, plutôt que militaires, en privant la société civile de ses moyens de subsistance (énergie, communication, transport…).

De toute évidence, Moscou estime, à présent, que cette compétence est au moins aussi essentielle que les forces mécanisées, l’artillerie ou les forces aériennes, en y consacrant, chaque année, une enveloppe sensiblement comparable qu’à ces autres domaines représentatifs, historiquement, de la puissance militaire du pays.

L’évolution permanente des systèmes d’arme, une nécessité qui plaide pour des armements européens pour les armées européennes

L’exemple de la baisse de l’efficacité des systèmes antiaériens occidentaux, face aux missiles russes, en Ukraine, montre, s’il était besoin, que dans un contexte de conflit armé s’étalant dans la durée, ou de course aux armements, l’évolution permanente des systèmes d’armes s’impose sur des cycles courts et permanents, pour s’adapter aux évolutions de l’adversaire.

SAMP/T NG depart missile aster
Disposer d’un partenaire indsutriel qui partage l’implication opérationelle des armées, est un élément indispensable pour répondre aux évolutions permamentes des equipements de l’adversaire, et pour tenter de prendre l’avantage sur ce dernier. En se tournant vers le Patriot américain ou le Divid Sling israélien, les etats européens ayant fait ce choix, affaiblissent très sensiblement la résilience à moyen terme de leurs armées, et de l’ensemble du bloc militaire européen.

Il ne fait guère de doutes, ainsi, que les Patriot américains évolueront, eux aussi, dans les prochaines semaines, pour répondre aux adaptations technologiques et doctrinales mises en œuvre, côté russe, pour les prendre en défaut, aujourd’hui.

Cela suppose donc, pour les armées, d’avoir l’assurance de disposer d’un lien privilégié et permanent avec les industriels qui produisent leurs équipements, pour être en mesure de répondre, dans les délais les plus brefs, à ces évolutions, ou pour se doter, un temps, d’un avantage opérationnel propre.

Ce cycle court de retour d’expériences, ou RETEX, a fait l’objet d’un soin tout particulier, de la part de l’état-major russe, à partir de 2015, et des interventions russes en Syrie et en Libye. Ceci permit, par exemple, aux défenses antiaériennes et antidrones qui protégeaient les emprises russes en Syrie, de rapidement s’adapter, suite aux premières utilisations de drones FPV, ou de tester certains équipements, encore en phase de développement, dans un contexte opérationnel.

Si certaines armées européennes, comme les armées françaises, travaillent, elles aussi, sur un modèle comparable, en s’appuyant sur leurs industriels de défense nationaux, une majorité d’entre elles ne peuvent s’appuyer que sur les évolutions réalisées par les industriels étrangers qui fabriquent leurs équipements.

De fait, au-delà des risques que font peser les arbitrages menés par de nombreuses chancelleries européens, en faveur d’équipements extraeuropéens pour leurs armées, au sujet des flux de pièces détachées et de réassort de munitions, en cas de conflit, l’exemple des Patriot en Ukraine montre, également, tous les risques que représente un équipement dont l’évolution repose sur un partenaire distant qui ne serait pas, lui aussi, impliqué dans le même conflit, avec le risque de ne disposer des réponses technologiques nécessaires, face aux évolutions adverses, que sur des longs délais, si tant est, que de telles évolution soient effectivement développées par l’industriel.

Conclusion

Depuis deux ans, maintenant, les armées russes ont entamé un glissement pour se rapprocher des doctrines employées, jusqu’à présent, par les États-Unis, avec l’utilisation de plus en plus récurrente, et massive, de moyens de frappes à longue portée, pour attaquer et détruire les infrastructures civiles de l’adversaire.

Iskander
Mobile, précis et redoutablement destructeur, le système balisitique à courte portée Iskander-M russe a initialement été conçu pour éliminer les postes de commandement, dépots de munitions et concentration de forces de l’adversaire. Il s’avère, aussi, très efficace pour détruire les infrasctures civiles.

Pour y parvenir, Moscou a considérablement développé ses moyens de production de missiles balistiques, missiles de croisière et drones d’attaque, au point qu’elles dépassent, à présent, de beaucoup, la production de missiles antimissiles sur l’ensemble du continent européen.

Jusqu’à présent, les systèmes antimissiles occidentaux semblaient afficher des performances remarquables, face aux missiles et drones russes, avec des taux d’interception excédant souvent les 80% à 90%, même face aux missiles balistiques Iskander-M et Kinzhal, les plus difficiles à détruire.

Pourtant, ces dernières semaines, il semblerait que ce taux d’interception soit en chute libre. Ainsi, seul un des six missiles Iskander-M, lancés par la Russie contre Kyiv, la semaine dernière, a pu être intercepté par les systèmes Patriot déployés par les armées ukrainiennes autour de leur capitale.

Selon les ukrainiens, cette contre-performance s’expliquerait par des évolutions apportées aux missiles russes, ainsi qu’aux tactiques employées pour les mettre en œuvre, pour prendre en défaut les Patriot américains. Ce qui laisse supposer que d’éventuelles, mais très probables, futures frappes russes contre la ville, obtiendront, elles aussi, une très grande efficacité.

Reste à voir, à présent, comment, et surtout quand, les ingénieurs américains de RTX et LM pourront répondre aux évolutions des missiles et doctrines russes, pour redonner aux systèmes Patriot défendant Kyiv, l’efficacité requise.

Cet épisode montre, une fois de plus, à quel point le lien entre les armées et les industriels, fabricants leurs équipements, est essentiel à la conduite d’opérations militaires dans la durée. Un paramètre décisif qui, pourtant, n’est, aujourd’hui encore, que marginalement pris en compte, par les armées et décideurs politiques européens, lorsqu’ils privilégient l’achat de systèmes d’arme extra-européens, pour équiper leurs troupes.

Pourquoi la Grèce passe-t-elle à côté d’une opportunité unique pour garantir sa sécurité face à la Turquie ?

En 2021, la Grèce et la France signaient un partenariat de défense très ambitieux, visant à accroitre l’interopérabilité et l’efficacité collective des forces armées des deux pays. Il s’agissait, pour Athènes et Paris, de contenir les appétits croissants de la Turquie de R.T Erdogan, en particulier en mer Égée, à la suite de déclarations et de démonstrations de forces répétées et hostiles, des armées et des autorités turques.

Les deux pays s’étaient alors entendus autour d’une coopération étendue, spécialement, dans le domaine industriel, après qu’Athènes faisait l’acquisition de 18 Rafale et de trois frégates FDI. Cependant, depuis la signature de ces deux contrats, la dynamique entre la France et la Grèce semble s’être essoufflée, pour ne pas dire, s’être arrêtée, les armées grecques s’étant, majoritairement, tournées vers des solutions d’équipements américaines, pour se moderniser, ces trois dernières années.

Alors qu’Athènes vient d’annoncer la prochaine libération d’une enveloppe d’investissements de 27 Md$ pour moderniser ses armées, il semble que l’accord historique de défense liant les deux pays, soit à présent de l’histoire ancienne. En effet, depuis quelques mois, une affaire concernant la livraison de missiles Meteor à la Turquie, dans le cadre de la vente de 40 Eurofighter Typhoon, est venue dégrader les relations franco-grecques.

Pourtant, à bien y regarder, jamais la situation sécuritaire de la Grèce n’a été aussi détériorée qu’aujourd’hui, et jamais le pays a eu plus besoin d’un allié puissant, militairement, et fiable politiquement, pour participer à sa sécurité.

En persévérant dans cette voie, Athènes pourrait bien passer à côté d’une opportunité unique, dans son histoire, afin de garantir sa propre sécurité, ainsi que l’intégrité de son territoire, face à une Turquie dont la puissance militaire et économique ne fera que creuser l’écart avec elle, dans les années à venir…

La Grèce face à la menace turque aujourd’hui

Si, en Europe, tous les regards se portent, depuis plusieurs mois, sur la Russie, et sur le désengagement potentiel des États-Unis du théâtre européen, la Grèce, elle, n’a d’yeux que pour le développement des moyens militaires turcs. En effet, si les deux pays sont, fondamentalement, alliés au sein de l’OTAN, ils nourrissent des ressentiments forts l’un pour l’autre, qui trouvent leur origine sur les partitions de la Thrace orientale et de la mer Égée, suite à la défaite de la Turquie, lors de la Première Guerre mondiale.

Mirage 2000-5 forces aériennes hellénqiues
Les forces aériennes grecques sont équipées d’avions de combat français et américains depuis la fin des années 1970.

Le fait est, l’essentiel de ces deux espaces maritimes et terrestres, ont été rattachés à la Grèce, limitant considérablement la zone économique exclusive turque le long de ses côtes. Dès lors, les deux pays sont en situation de pré-guerre permanente, depuis plusieurs décennies.

Jusqu’à présent, le point culminant de cette confrontation larvée, fut la conquête d’une partie de l’ile de Chypre par les armées turques, en juillet 1974. Toutefois, depuis 2000 et l’arrivée de R.T Erdogan au pouvoir, à Ankara, la Turquie s’est engagée dans un très important effort pour moderniser ses armées, ainsi que pour se doter d’une industrie de défense visant l’autonomie stratégique.

De fait, les armées turques, qui avaient déjà un très important avantage numérique sur les forces helléniques, se retrouvent, à présent, à parité technologique avec leurs homologues grecques, alors que les options de coercition économiques et technologiques des pays occidentaux, pour entraver le bon fonctionnement de ses équipements militaires, se sont très sensiblement affaiblis, au fil des années, et des progrès de l’industrie de défense turque.

Ce d’autant que l’écart de PIB, entre les deux pays, s’est considérablement creusé ces 50 dernières années. Alors que la Grèce affichait un PIB de 56 Md$ en 1980, contre 68 Md$ pour la Turquie, celui-ci n’atteint aujourd’hui que 220 Md$ pour la Grèce en 2023, contre 1,120 Md$, pour la Turquie, et que la population turque de 85 millions d’habitants, est huit fois plus supérieure que celle de la Grèce, de 10,5 millions d’habitants.

La coopération entre Paris et Athènes en matière de défense ces dernières années

Face à de tels déséquilibres, la seule alternative, pour Athènes, serait de se rapprocher de certains de ses alliés proches, pour dissuader Ankara de pousser son avantage économique et surtout militaire, afin de reprendre possession de la mer Égée et de la Thrace orientale, les deux sujets ayant été clairement identifiés comme des objectifs stratégiques par le président R.T Erdogan, et ce, dès son arrivée au pouvoir, en 2000.

Orus Reis frégate
Ankara a déployé à plusieurs reprises le navire d’exploration minière Orus Reis dans la ZEE grecque, en 2020 et 2021, la Turquie estimant que la partage des eaux de la Mer Egée, post première guerre mondiale, lui était beaucoup trop defavorable.

Depuis les années 70, Athènes s’était tournée vers deux partenaires privilégiés, dans de domaine, auxquels elle achetait l’essentiel de ses équipements militaires. Les États-Unis, d’une part, et la France, de l’autre, les deux pays disposant d’une importante diaspora grecque, et pouvant, le cas échéant, intervenir pour convaincre Ankara de faire marche arrière, dans ses ambitions militaires.

Toutefois, lorsqu’en 2020, les frégates turques escortant le navire de prospection océanique Orus Reis, dans les eaux grecques et chypriotes, seule la France déploya des navires militaires, ainsi que des avions de combat et de patrouille maritime, pour faire pression sur Ankara.

Quelques mois avant cela, Paris et Athènes avaient, en effet, signé un protocole d’accord de défense bilatéral étendu, comprenant, également, la vente de 18 avions de combat Rafale, dont six neufs, six achetés d’occasion, ainsi que six exemplaires d’occasion, offerts par la France. Le contrat, lui-même, fut signé en janvier 2021, tout comme l’accord de défense, marquant une étape décisive dans la modernisation des forces aériennes helléniques.

Un an plus tard, la Grèce signait la commande de trois frégates FDI auprès du français Naval group, et de 6 Rafale supplémentaires, dans un partenariat de défense présenté alors comme historique, alors que d’autres coopérations étaient envisagées, notamment au sujet de la construction locale de corvettes Gowind 2500 et de véhicules de combat d’infanterie VBCI Thémistocle. 12 mois seulement après la signature du premier contrat, les premiers Rafale grecs étaient opérationnels.

La coopération franco-grecque polluée par la vente potentielle de missiles Meteor à la Turquie

Le rapprochement entre Paris et Athènes, sur le plan militaire et stratégique, semblait aller de soi. En effet, la France et la Turquie ont des relations tendues depuis plusieurs années, que ce soit en raison des opérations des armées d’Ankara contre les Kurdes de Syrie, alliés des français contre Daech, ou dans la guerre civile Libyenne.

Eurofighter typhoon meteor
La Turuqie négocie avec le Royaume-Uni et l’italie la vente de 40 avions de combat Eurofighter Typhoon, en lieu et place de 40 des 80 F-16V initialement prévus. Ankara veut que ses appareils soient livrés avec le missile Meteor européen.

Néanmoins, au fil des mois, cette dynamique prometteuse entre les deux pays, s’est rapidement ralentie, peut-être sous l’action des États-Unis, bien peu enclins à voir Athènes se tourner pleinement vers Paris, à son détriment.

De fait, alors que 2021 fut marquée de plusieurs commandes d’équipements militaires produits en France, à destination des armées grecques, depuis 2022, ce sont les États-Unis, voire certains de leurs alliés industriels proches, comme Israël, qui signent contrats sur contrats, avec les armées helléniques.

Ces derniers mois, un autre sujet de tensions entre Paris et Athènes est survenu. En effet, Ankara négocie, avec la Grande-Bretagne et l’Italie, l’achat de 40 avions Eurofighter Typhoon, plutôt que de 40 des 80 F-16V initialement prévus, pour moderniser ses forces aériennes.

Or, les chasseurs conçus et fabriqués par le consortium Eurofighter, qui rassemble l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie et le Royaume-Uni, seront livrés avec les mêmes missiles air-air à longue portée Meteor européens, que ceux qui équipent les Rafale grecs, leur faisant perdre, potentiellement, l’avantage de l’allonge, face aux traditionnels AIM-120 AMRAAM américains de leurs F-16.

Or, la France participe à la fabrication du Meteor, fournissant notamment l’autodirecteur du missile. De ce fait, Athènes estime que Paris devrait s’opposer à la vente de Meteor à la Turquie, en refusant de livrer les éléments industriels produits en France. Longtemps restées évasives à ce sujet, les autorités françaises ont finalement confirmé qu’elles ne s’opposeraient pas à la vente des Meteor à la Turquie, provoquant l’ire d’Athènes.

L’étrange position à géométrie variable d’Athènes, selon son interlocuteur

Il faut dire que, dans ce domaine, la France n’a guère le choix. En effet, s’opposer à la vente des Meteor turcs, viendrait probablement menacer la commande de 40 Typhoon par Ankara, commande dont dépend, en grande partie, la survie industrielle de plusieurs sites, notamment en Grande-Bretagne.

Rafale croatie
Le refus de Paris de livrer les missiles Meteor à la Turquie, entrainerait certainement l’echec de la vente de Typhoon, et de très fortes tensions entre les 5 plus grandes économiqes européennes, au pire moment qui soit.

Une telle décision française provoquerait nécessairement une riposte des membres du consortium Eurofighter, comme le refus d’exporter le Meteor aux clients export du Rafale, ainsi qu’en remettant en cause certains programmes paneuropéens, comme les programmes SCAF et MGCS.

Surtout, la colère d’Athènes semble bien peu proportionnée, vis-à-vis de l’affront supposé. D’abord, parce que les Rafale grecs, seront très bien protégés contre ces missiles, le système d’autodéfense SPECTRA étant très bien renseigné, sur les performances et caractéristiques du missile. En outre, les Meteor grecs souffriront du même problème, face aux systèmes SPARTAN de protection des Eurofighter. En d’autres termes, que le Meteor soit ou non livré à la Turquie, le missile ne sera plus une plus-value opérationnelle pour les armées grecques, face aux Eurofighter turcs. Heureusement, il y a les MICA NG.

En outre, il est étrange qu’Athènes s’offusque à ce point du refus de Paris de s’appuyer sur ses 15% du programme Meteor, pour bloquer la vente de ce missile à Ankara, alors que, dans le même temps, la Grèce vient d’annoncer la commande F-35A américains, par le même constructeur, Lockheed Martin, qui vient de vendre 40 F-16V et 40 Kits d’évolution vers ce standard, à l’industriel turc TAI, et que l’administration américaine évalue très sérieusement la vente de F-35B à ce pays.

Rappelons aussi que les programmes turcs en cours, comme le drone Kizilelma, et l’avion de combat Kaan, ne peuvent exister qu’avec le soutien technologique des États-Unis et de la Grande-Bretagne, elle-même première bénéficiaire d’une éventuelle commande de Typhoon pour les forces aériennes turques.

F-16V
La Turuqie a acheté 40 F-16V à LOckheed Martin, ce qui ne semble pas poser de problèmes à Athènes, qui prévoit d’acquerir deux escadrons de F-35A.

Dans le même domaine, Athènes se montre intéressée par l’achat de frégates FREMM classe Bergamini italienne, en lieu et place de nouvelles FDI françaises, alors que l’Italie produit 25% des Eurofighter Typhoon, et que Rome vient de signer plusieurs accords avec Ankara, dans le domaine des missiles et des drones. Elle négocie, de même, l’achat de chars Leopard 2 et VCI Puma allemands, alors que Berlin participe au programme Eurofighter et au programme Meteor…

De fait, les tensions qui opposent Athènes et Paris, autour du missile Meteor européen pour la Turquie, semblent bien peu crédibles, en comparaison des relations et discussions qu’entretient, dans le même temps, le pays avec d’autres acteurs, bien plus impliqués dans le développement du potentiel militaire et industriel turc.

La Grèce en passe de rater une chance historique d’assurer sa sécurité face à la Turquie.

La position grecque est d’autant plus stupéfiante, qu’elle intervient, certainement, au pire moment qui soit, pour sa sécurité. En effet, depuis son arrivée à la Maison-Blanche, Donald Trump ne fait pas mystère de son refus de se mêler des conflits ne touchant pas, directement, les États-Unis.

En d’autres termes, si un conflit devait émerger entre la Grèce et la Turquie, il est à présent très improbable que les États-Unis interviennent, ne serait-ce que pour calmer les esprits. Et s’il prenait à Trump l’envie de le faire, Ankara n’aura qu’à sortir un gros carnet de chèques, pour s’assurer que Washington détourne le regard.

En outre, les autres partenaires de la Grèce, comme l’Italie, l’Allemagne ou Israël, n’interviendraient jamais dans un tel conflit. Au mieux, Berlin mettrait Ankara sous quelques sanctions, alors que Rome s’effacerait, comme à l’accoutumée. Quant à Jérusalem, le pays a bien d’autres chats à fouetter, pour ne pas s’impliquer dans un nouveau conflit avec une autre nation musulmane.

FDi Greece
La première frégate FDI grecque, el Kimon, devrait être livrée à la Marine hellenique au cours de l’année 2025.

Le sujet est d’autant plus critique qu’Athènes, ne disposant que de capacités industrielles réduites en matière de défense, reposera en grande partie sur la fiabilité de ses partenaires, pour assurer la livraison des pièces de rechange et des munitions de ses systèmes, pour être en mesure de soutenir le combat dans la durée face aux puissantes armées turques, ce qui ne viendra ni es États-Unis, ni d’aucun pays préalablement cités.

En d’autres termes, dans une situation sécuritaire qui s’affaiblit rapidement depuis plusieurs mois, le seul partenaire crédible, fiable et ayant le potentiel d’intervenir, face à la Turquie, en soutien de la Grèce, n’est autre que la France.

La position d’Athènes, vis-à-vis de la France, est d’autant plus surprenante, que le contexte, justement, ouvre une opportunité unique, pour permettre à la Grèce de se mettre en sécurité, face à la Turquie, quelle que soit l’évolution de ses forces armées.

En effet, le président Macron a, à plusieurs reprises, appelé les européens à venir négocier l’extension du bouclier stratégique français, face au potentiel retrait, ou affaiblissement, du bouclier américain en Europe. Évidemment, cette posture concerne, avant tout, la menace russe.

Mais il est très improbable que la France propose une telle offre à la Turquie, tant les relations, entre les deux pays, sont mauvaises. En revanche, pour la Grèce, il s’agit d’une opportunité unique pour mettre le pays et son intégrité territoriale, sous protection d’un bouclier nucléaire ne concernant pas, également, la Turquie.

Rafale B missile ASMPA
La France a indiqué qu’elle était prete à discuter avec ses partenaires européens, d’une extension du bouclier nucléaire français. Il est très ettonant que les autorités grecques ne se soient pas saisies de cette offre, pour négocier le seul accord de défense susceptible de garantir le sécurité et l’intégraité du pays, face à l’inévitable montée en puissance des armées turques.

Mieux encore, dans le présent contexte, il est possible d’intégrer ces discussions dans le cadre d’un partenariat de sécurité global, face à la Russie, qui ne stigmatiserait pas Ankara nommément, même si, dans le cas d’Athènes, il est évident qu’il s’agirait de l’objectif principal.

Cette négociation serait d’autant plus aisée, aujourd’hui, que la France est certainement à la recherche d’un premier partenaire prêt à s’engager dans ce modèle, dans l’espoir de déclencher un mouvement plus large, en Europe, afin d’engager un basculement vers une certaine autonomie stratégique, qui semble s’éroder aussi vite qu’elle avait émergé, ces dernières semaines.

Conclusion

On le voit, la situation qui semble, aujourd’hui, polluer les relations et le partenariat stratégique liant Paris et Athènes, est loin d’être claire. En effet, ces tensions paraissent, de toute évidence, totalement disproportionnées vis-à-vis de leur origine désignée, à savoir le refus de Paris de s’opposer à la vente de missiles Meteor à la Turquie, alors que, dans le cas contraire, cela créerait des tensions encore plus dommageables entre Paris, Londres, Berlin, Rome et Madrid, dans un contexte dans lequel l’unité européenne est décisive.

Surtout, Athènes apparait beaucoup plus sensible à cette décision française, qu’à la vente de F-16V et de leurs missiles aux forces aériennes turques, par les États-Unis, ce qui n’empêche nullement la Grèce d’annoncer l’achat de F-35 américains.

Toutefois, le plus surprenant, à ce sujet, est certainement que la position actuelle d’Athènes, semble devoir exclure le pays d’une chance historique et unique de garantir sa sécurité, face à l’inévitable progression de l’outil militaire turc, alors que le PIB du pays est déjà cinq fois plus élevé que le sein, et que l’écart ira croissant dans les années et décennies à venir.

TAI Kaan premier vol 20 fevrier 2024
Le TAI KAAN, l’avion de combat de 5ème génération développé par l’indsutrie aéronautique turque, illustre bien l’évolution des armées et de l’autonomie stratégique turques, contre lesquelles la Grèce, seule, ne peut pas esperer rivaliser.

Ainsi, il n’existe aucun scénario dans lequel les armées grecques pourraient être en mesure de s’opposer aux armées turques, que ce soit en mer Égée, à Chypre ou en Thrace, dans les années à venir, pas sans l’intervention d’un allié disposant d’une puissance militaire suffisante, pour arrêter Ankara.

Or, de ces alliés, dans la sphère diplomatique grecque, il n’y en a que deux. Les États-Unis, d’une part, dont on sait qu’ils n’interviendront pas dans les quatre ans à venir, dans l’hypothèse d’un conflit entre deux pays alliés, et qui, au-delà, prendra toujours garde à ne pas pousser la Turquie dans le camp de la Russie ou de la Chine. Et la France, qui dispose de la puissance navale et aérienne pour tenir en respect Ankara, et qui, surtout, dispose d’une dissuasion très efficace, pour contrôler ce type d’adversaire.

Or, précisément, la France a ouvert des discussions, avec certains de ses voisins européens, en vue d’étendre la protection de sa propre dissuasion, à ces pays. On aurait pu penser que face à une telle opportunité, Athènes se serait précipitée à Paris, pour négocier, en priorité, un tel accord de protection avec la France, face à la menace russe, évidemment, mais aussi, et avant tout, face à la menace turque.

C’est pourtant tout l’inverse qui se passe. Pire encore, Athènes semble instrumentaliser un sujet mineur, pour justifier de tensions qui n’existent pas, ou tout du moins, qui ne sont pas fondées, entre les deux pays. La question qui se pose, à présent, est de savoir pourquoi les autorités grecques réagissent-elles ainsi ? Et pourquoi, surtout, ne se saisissent-elles pas de cette opportunité unique, pour garantir la sécurité et l’intégrité territoriale du pays ?

Le Mur de drones sera-t-il la parade ultime aux drones d’attaque et bombes planantes russes ?

Quoi de mieux qu’un mur de drones légers et peu onéreux, pour lutter contre la menace croissante que représentent les drones d’attaque à longue portée Geran-2 et les bombes planantes UMPK employées massivement par les armées russes contre l’Ukraine, et qui peuvent, potentiellement, représenter une menace critique pour les armées et infrastructures européennes, dans un futur proche ?

C’est partant de ce constat que la startup française Atreyd, a développé une solution qui a attiré tous les regards, lors du 15ᵉ Challenge de l’innovation organisé par l’OTAN, avec un Mur de drones apportant une réponse, on ne peut plus pertinente, face à ces menaces, tant du point de vue opérationnel qu’économique, sur terre comme au-dessus des océans.

Pourquoi la menace des drones d’attaque et des bombes planantes est-elle si critique et dimensionnante pour les armées européennes ? Quels avantages apporte le Mur de Drones d’Atreyd ? Quelles ont été les autres solutions proposées lors de ce challenge ? Et, comment la France peut-elle articuler les compétences de ses startups, pour relever l’un des plus grands défis sécuritaires du moment ?

La lutte contre les drones d’attaque à longue portée et les bombes planantes, un défi pour les armées et les marines européennes

Depuis leur première utilisation opérationnelle en Ukraine, à l’été 2022, les drones d’attaque à longue portée, d’abord le Shahed-136 iranien, puis la famille Geran russe, ont sensiblement modifié la notion même de guerre aérienne.

Usine drones d'attaque Geranium-2
L’usine russe d’Albaluga produit aujourd’hui 500 drones d’attaque Geranium chaque mois, dix fois plus que de missiles antiaériens SHORAD produits sur la meme periode en Europe. Chaque drone coute autour de 30,000 $, soit 5% du prix des missiles SHORAD comme le Stinger ou le Mistral.

Très rapides à produire, l’usine d’Alabuga livrant 500 chaque mois aux armées russes, et considérablement moins onéreux que les missiles de croisière, de l’ordre de 30,000 $ l’unité, contre 0,8 à 2 m$ par missile de croisière, ces drones ont le potentiel de saturer les défenses antiaériennes ukrainiennes, mais aussi européennes.

Pire, encore, cette capacité de production dépasse d’un facteur 10, celle de la livraison de missiles sol-air capables de les intercepter, en faisant une arme de frappe stratégique conventionnelle, représentant une menace directe et majeure, sur l’ensemble des infrastructures civiles et militaires se trouvant à moins de 1500 km des frontières russes.

Dans le même temps, la Russie a, également, démultiplié la production de ses kits de bombes planantes UMPK, pour atteindre, selon le think tank britannique RUSI, 75,000 unités en 2025, alors que plus de 10,000 de ces bombes ont été larguées par l’aviation russe, sur les trois premiers mois de 2025.

Ces kits, pouvant être adaptés à différents corps de bombes de 250 à 3,000 kg, permettent aux avions de combat de larguer leurs munitions à une distance de la cible pouvant atteindre 60 km, tout en conservant une grande précision d’impact, pour un prix de revient évalué à 2 millions de roubles (23,500 €). Une nouvelle version de cette munition, baptisée UMBP D-30SN, dotée d’un propulseur, permettrait d’atteindre une portée de 90 km, en fonction de l’altitude de largage.

UMPK bombe planante Su-34
Selon le RUSI, la Russie aura produit 75,000 kits de bombes planantes UMPK, d’une portée de 60 km, sur la seule année 2025. Une telle production est suffisante pour lancer 200 bombes de précision par jour, sur toute l’année.

Si les Geran représentent une menace stratégique pour les infrastructures civiles et militaires, les bombes planantes, elles, permettent aux forces aériennes russes de retrouver leur plein potentiel opérationnel en Ukraine, pour soutenir leurs unités au combat, tout en restant hors de portée des défenses antiaériennes de l’adversaire.

Ensemble, la menace stratégique des drones d’attaque, à laquelle il convient d’ajouter les missiles de croisière et balistiques également produits en grand nombre en Russie, et la menace tactique des bombes planantes, sont susceptibles de surpasser l’ensemble des défenses ukrainiennes, mais aussi des défenses européennes.

Ce d’autant qu’aucune solution n’a été apportée, à ce jour, pour répondre à ce défi offensif, par des moyens défensifs actuellement employés, pour y répondre, ne respectent pas les paramètres de couts unitaires et de vitesse de production des drones d’attaque et bombes planantes russes.

La startup française Atreyd présente un Mur de Drones lors du 15ᵉ challenge de l’innovation de l’OTAN

Ce défi a été au cœur du 15ᵉ challenge de l’innovation de l’OTAN, lancé à l’automne dernier, avec l’objectif de faire émerger des solutions innovantes et efficaces, face à ces deux défis concomitants.

Une quarantaine de solutions, venant d’une dizaine de pays, ont été présentées lors de cette compétition, dans quatre grandes catégories : la détection des menaces, les intercepteurs cinétiques, la guerre électronique et la destruction non cinétique, et l’Intelligence Artificielle et ses applications dans ce domaine.

Mur de drones
Le Mur de Drones s’appuie sur un essaim de drones légers et economiques à produire, formant un maillage destiné à intercepter les drones et bombes planantes voulant le traverser. Chaque drone emporte une charge explosive, pour détruire la cible visée. En revanche, ces drones sont sensiblement moins chers à produire, que les drones d’attaque russes.

Le podium de ce challenge a été annoncé il y a quelques jours, et c’est une entreprise française, Alta Ares, qui est montée sur la plus haute marche, avec une application d’intelligence artificielle capable de détecter, identifier, poursuivre et même anticiper, les trajectoires de ces bombes planantes et de ces drones.

La seconde place a été attribuée à la startup allemande Tytan Technology, pour son drone intercepteur Tytan, déjà capable d’intercepter des drones, et désormais des bombes planantes. Le système, d’une vitesse de 250 km/h et d’une autonomie de 15 minutes, est déjà engagé en Ukraine, depuis décembre 2024, pour éliminer les drones de reconnaissance russes.

Si ces deux premières places ont porté sur des systèmes matures, et donc près, à très court termes, à être employés en Ukraine, c’est surtout la solution proposée par la société Atreyd, 3ᵉ de la compétition, qui a le plus attiré les regards.

En effet, la startup française a parié sur la création d’un Mur de drones constitué par 200 drones légers, pour protéger et imperméabiliser un espace aérien face aux bombes planantes et aux drones d’attaque de l’adversaire.

Le Mur de Drones, une solution performante et équilibrée face aux drones d’attaques et bombes planantes

Il faut dire que le principe du Mur de drones, a de quoi séduire. En effet, celui-ci se compose d’un grand nombre de drones légers évoluant en essaim, pour créer un maillage dans lequel une bombe planante ou un drone d’attaque sera nécessairement à portée d’interception d’un des drones, en y pénétrant.

IRIS-T SLM faisant feu
Un missile IRIS-T SLM coute le plrix de 25 drones Geran-2. L’utilisation de ces missiles à moyenne portée, pour protéger l’espace aérien européen ou ukrainien, face aux bombes planantes et aux drones d’attaque à longue portée produits en très grande série en Ukraine, n’est pas une alternative crédible.

En outre, ces drones légers sont rapides et très économiques à produire, de sorte que la destruction d’une bombe ou d’un drone d’attaque, reviendra moins cher au défenseur qu’à l’attaquant, alors que le maillage se recompose à chaque interception, pour en optimiser les chances d’interception face aux menaces à venir. Mieux, encore, ces drones sont, par nature, réutilisables presque à volonté, tout au moins jusqu’à leur destruction, signifiant une interception.

La détection et le ciblage reposent, quant à eux, sur un système utilisant des ondes ultrasoniques, permettant au système de traiter les menaces de manière autonome, et ce, quelles que soient les conditions météorologiques, tant que les drones employés peuvent effectivement prendre l’air.

La solution proposée par Atreyd ne représente, aujourd’hui, qu’une solution locale principalement destinée à protéger un espace des bombes planantes. Toutefois, l’approche employée présente un potentiel d’évolution considérable, pour renverser le défi russe, en particulier contre l’Europe.

En effet, il inverse la problématique que posent les drones d’attaque russes sur les infrastructures européennes, qu’elle soit immédiate ou dans la durée.

USAF F-15E drones interception
A 20,000 $ l’heure de vol, et plus de 1 million de $ le missile air-air AIM-9X ou AIM-120, l’utilisation de la chasse pour assurer l’interception des drones d’attaque n’est pas, elle non plus, une mesure soutenable, d’autant qu’elle consomme un précieux potentiel de vol pour ces appareils, qui pourrait être bien plus efficacement employé pour d’autres missions.

Ainsi, si un essaim de 200 drones est en mesure de couvrir, par ses déplacements latéraux, une zone de 10 km, il n’en faudrait « que » 250 systèmes, pour courir les 2500 km de frontières orientales de l’Europe. À 5,000 € le drone, cela représente un investissement global de 250 m€. Même en triplant les murs, pour davantage de résilience, le total demeure sous la barre du milliard d’euros, pour un potentiel d’interception de 5,000 à 10,000 drones, soit un cout de 150 à 300 m€.

Pour couvrir un même espace de missiles antiaériens à moyenne portée, il serait nécessaire de déployer 50 batteries antiaériennes à moyenne portée, comme l’IRIS-T SLM ou le VL MICA, pour un budget minimal de 5 à 7 Md€. L’interception de 5000 drones, elle, couterait 4 à 5 Md€, à raison d’un unique missile par drone, contre 75 m€, pour trois drones intercepteur par drone d’attaque.

Le français Alta Ares remporte la compétition avec un système de détection et d’anticipation des drones et bombes planantes

En d’autres termes, le Mur de Drones constitue une solution parfaitement adaptée à la menace des drones d’attaque, tant elle est efficace et soutenable dans la durée, et la solution proposée par Atreyd constitue, très certainement, un excellent point de départ, pour envisager un bouclier antidrone à l’échelle européenne.

Encore faut-il que les drones aient été déployés avec le préavis suffisant, sur les trajectoires suivies par ces drones d’attaque, pour être en mesure de réaliser les interceptions. C’est là qu’intervient, pitentiellement, la solution proposée par l’autre français et vainqueur du 15ᵉ challenge de l’Innovation de l’OTAN, Alta Ares.

Bombes su-34
Les bombes plnantes UMPK permettent aux Su-34 russes de larguer leurs munitions avant d’entrer dans l’espace d’interception des systèmes antiaériens ukrainiens, tout en apportant une puissance de feu précise et redoutable, sur la ligne d’engagement, au profit des forces terrestres.

Celle-ci repose, en effet, sur un ensemble de capteurs électro-optiques et acoustiques, et sur de puissants algorithmes d’Intelligence artificielle, pour détecter et poursuivre les menaces, qu’il s’agisse de bombes planantes ou de drones d’attaque.

En outre, le système est conçu pour anticiper les futures trajectoires qui seront suivies par les munitions adverses, de sorte à pouvoir déployer et activer les contre-mesures, notamment de guerre électronique, tout en donnant le temps au personnel de la zone ciblée de se mettre à l’abri.

Dépourvue de radars, la solution d’Alta Ares repose sur l’analyse de sources vidéos et sonores, donc parfaitement passives, pour réaliser cette mission, de sorte que le brouillage électromagnétique, susceptible d’être déployé par l’adversaire pour éblouir les radars de défense aérienne afin de faciliter la pénétration de ses munitions dans le système défensif, ne sont d’aucune utilité.

Deux solutions complémentaires et françaises, pour répondre au défi russe en Europe comme en Ukraine.

De fait, la complémentarité entre le système de détection et d’anticipation d’Alta Ares, et le Mur de Drones d’Atreyd, semble évidente. Le premier permet, en effet, au second de déployer ses drones de défense, sur la trajectoire des drones d’attaque et des bombes planantes de l’adversaire, afin d’en neutraliser l’essentiel des menaces, avec une efficacité inégalée.

Ensemble, ces deux systèmes pourraient permettre d’optimiser le rideau défensif périmétrique déployé autour de l’Europe, pour intercepter, et donc, neutraliser, la menace que représentent les drones d’attaque russes, laissant à la défense antiaérienne, la seule responsabilité d’intercepter les missiles balistiques et de croisière, dans un équilibre économique et industriel beaucoup plus facile à atteindre et à soutenir, pour les européens.

Geran drone
En seulement trois ans, après l’arret des combats en Ukraine, la Russie serait en mesure de disposer d’une force de 15,000 à 20,000 drones d’attaque Geran, une puissance de feu considerable pour frapper les infrastrctures civiles et miltiaires européennes, le cas échéant, en première intention.

Cette solution double pourrait, aussi, aller au-delà du théâtre terrestre, stratégique et tactique, en Europe. En effet, on imagine que celle-ci pourrait tout aussi bien être mise en œuvre par des frégates ou destroyers antiaériens, pour créer un filet de protection antidrone, autour des navires à escorter, de sorte, là encore, à préserver les onéreux missiles antiaériens SM-2 ou Aster, pour intercepter les missiles de croisière ou les missiles balistiques antinavires.

Enfin, une telle solution pourrait représenter un atout considérable, si elle était rapidement déployée en l’Ukraine, face à la Russie. En effet, en protégeant les infrastructures du pays des frappes de drones Geran, et la ligne de front, des bombes planantes UMPK qui ravagent les défenses ukrainiennes, Kyiv aurait le potentiel de ralentir, voire d’arrêter, la progression des armées russes, pour revenir au statut quo de 2023.

Dans le contexte des négociations en cours, pour lesquelles le rapport de force sur le terrain, est déterminant, un tel avantage, s’il pouvait rapidement entrer en service, pourrait avoir des conséquences importantes, quant à l’évolution du conflit.

Conclusion

Comme c’est le cas depuis l’Antiquité, l’apparition de nouvelles technologies militaires engendre, rapidement, l’apparition de technologies adaptées pour s’en protéger, ou pour en exploiter les faiblesses. Les drones d’attaque à longue portée, et les bombes planantes, employées aujourd’hui par les armées russes, pour prendre l’avantage sur les défenseurs ukrainiens, n’y font pas exception.

Ainsi, les solutions technologiques proposées lors du 15ᵉ Challenge de l’Innovation de l’OTAN, ont apporté des approches technologiques permettant de relever le défi que représentent ces deux armements produits à très grande échelle, par les armées russes, aujourd’hui.

Construction missiles sol-air Aster MBDA
Les industriels européens auront déjà fort à faire pour être en mesure de produire suffisament de missiles antiaériens à longue et moyenne portée, pour couvrir la menace posée par les missiles balsitiques et missiles de croiisère russes.

Deux solutions françaises ont été distinguées lors de cette compétition, le système de détection et d’anticipation passif proposé par Alta Ares, qui a remporté le challenge, ainsi que le mur de drones présenté par la startup Atreyd, qui a pris la 3ᵉ place du Podium, sur les quarante systèmes proposés.

Si chacune de ces solutions présente, d’ores-et-déjà, un potentiel d’efficacité significatif, pour contrer ces menaces, ensemble, elles pourraient bien apporter la réponse tant attendue en Europe, comme en Ukraine, pour neutraliser ces deux menaces, selon un modèle économique et industriel parfaitement soutenable et efficace, ce qui permettrait aux systèmes antiaériens de se concentrer sur les cibles à haut potentiel, comme les missiles de croisières et les missiles balistiques.

Reste à voir, à présent, si les autorités françaises, ou européennes, sauront saisir le potentiel stratégique et tactique que représentent ces deux solutions, assemblées dans un système cohérent, afin de neutraliser le défi que représentent les capacités de frappes à distance de sécurité, des armées russes, même si celles-ci sortent des schémas classiques de défense aérienne…

Autonomie stratégique : les européens vont-ils rater leur unique chance ?

Il y a quelques semaines, l’autonomie stratégique, et les moyens d’y parvenir, étaient sur les lèvres de chaque dirigeant européen, après les premières mesures hostiles prises par Donald Trump, depuis son retour à la Maison-Blanche.

À ce moment-là, une dynamique semblait émerger, entre européens, et même au-delà, pour prendre conscience des risques que représentait la dépendance très excessive vis-à-vis des États-Unis, alors que l’agenda de Washington se détournait depuis déjà plus d’une dizaine d’années, du théâtre européen.

Ces derniers jours, cependant, tous les dirigeants européens, ou presque, ont annoncé des décisions bien plus complaisantes pour les États-Unis, allant jusqu’à prendre des décisions allant à l’opposée des positions précédentes, comme l’acquisition de F-35 supplémentaires, même par les pays dans le viseur direct de la Maison-Blanche.

Aujourd’hui, alors même que jamais les États-Unis n’auront été aussi hostiles vis-à-vis de leurs alliés de l’OTAN, il semble bien que toute notion d’autonomie stratégique européenne, a été abandonnée par une majorité de chancelleries européennes, dans les actes si pas dans le discours, sans que ses derniers défenseurs, dont la France, puissent peser pour en inverser la trajectoire.

Les européens abandonnent leur ambition d’autonomie stratégique, et reviennent vers le F-35 et les États-Unis

Après les interventions du vice-président américain, J.D. Vance, et de Pete Hegseth, le Secrétaire américain à la Défense, lors de la conférence de Munich, à la mi-février 2025, les dirigeants européens multiplièrent les déclarations et les réunions, en faveur d’un retour vers une plus grande autonomie stratégique, et une réduction sensible de la dépendance de leurs armées, aux équipements militaires américains.

JD Vance Munich
Lors de la conférence de Munich de Février 2025, J.D. Vance a tenu un discours très offensif contre les européens, dépassant de très loin le cadre de la conférence, et de la teneur des discours publics entre alliés. Cela contribua a amener les européens à repenser leur dépendance stratégique aux Etats-Unis, pendant quelques semaines en tout cas…

Plusieurs annonces spectaculaires avaient été faites, alors, à ce sujet, comme le ministre de la Défense Portugais, qui déclarait vouloir trouver une alternative au F-35A américain pour remplacer ses F-16 en fin de vie, ou comme les déclarations venues d’Allemagne, laissant entendre une possible remise en question de l’acquisition de l’avion de combat de Lockheed Martin, et le remplacement du bouclier nucléaire américain, par celui de la France et de la Grande-Bretagne.

L’Union européenne, elle-même, s’empara du sujet, en présentant un montage permettant aux Etats européens de déduire les investissements de défense excédant 1,5% PIB, du décompte de leurs déficits publics de calcul, ainsi qu’une enveloppe d’investissements de 150 Md€, afin d’injecter, potentiellement, 800 Md€ supplémentaires dans les armées européennes d’ici à 2030.

À partir de la mi-mars, cependant, cette dynamique devint beaucoup plus discrète, tant au niveau européen que des Etats. Après quelques jours, seulement, les déclarations faites par les dirigeants européens, semblaient très différents de précédemment. Ainsi, de nombreux pays confirmèrent leur détermination à acquérir le chasseur furtif américain, comme la Pologne, la République tchèque, les Pays-Bas ou la Grèce.

Certains, comme la Grande-Bretagne, ou la Belgique, en profitèrent même pour annoncer la probable hausse des commandes à venir de F-35A. Même le Portugal fit marche arrière, en annonçant que la nouvelle évaluation, pour remplacer ses F-16, intégrerait à nouveau le F-35A américain.

F-35A
Ces deux dernières semaines, les chancelleries européennes ont fait montre d’un véritable enthousiasme pour confirmer leur attachement à acquérir le F-35 américain, parfois même, en plus grand nombre que prévu. Au temps pour l’autonomie stratégique européenne.

Quant au Danemark, pourtant directement menacé par les visées territoriales de la Maison-Blanche concernant le Groenland, il a, lui aussi, confirmé l’acquisition de ses F-35A, et laissé entendre que de nouveaux appareils de même modèle, pourraient même être commandés à l’avenir.

Au final, la situation, début avril 2025, dans ce dossier, s’avère, en de nombreux aspects, strictement identique à ce qu’elle était deux mois et demi plus tôt, avant l’investiture de Donald Trump, qu’il s’agisse du F-35, mais aussi du Patriot, de l’HIMARS et d’autres équipements clés vendus par l’industrie de défense US aux armées européens. À la différence que, du point de vue de Washington, les Européens ont montré, à présent, une faiblesse autorisant tous les excès, sans devoir craindre de riposte.

Le Commandant Suprême de l’OTAN prend parti pour les États-Unis aux dépens de l’Europe

Et de fait, sur le même intervalle de temps, les autorités américains ont multiplié les actes hostiles vis-à-vis de l’Europe, comme de l’ensemble de ses alliés proches, tant dans le domaine économique, comme les 20% de hausses de tarifs douaniers annoncés le 2 avril, mais aussi dans le domaine géostratégique, comme les attaques directes menées contre le Danemark, au sujet du Groenland.

À ce sujet, précisément, l’audition récente du général Christopher G. Cavoli, le Commandant Suprême Allié en Europe, ou SACEUR, qui commande les armées de l’OTAN, devant le Comité sénatorial des services armés du Congrès américain, démontre que l’objectif désigné par Donald Trump, pour intégrer le Groenland aux États-Unis, infuse à présent, au Pentagone.

saceur general cavoli otan
Le général Christopher Cavoli, SACEUR de l’OTAN, a confirmé le rôle « stratégique » du Groenland pour la défense des Etats-Unis devant les sénateurs américain, avec des arguments pourtant très contestable.

« L’accès à l’espace aérien et à l’espace aquatique trouvés au Groenland est absolument essentiel pour les États-Unis » a-t-il ainsi déclaré, face aux sénateurs américains, reprenant strictement la rhétorique de la Maison-Blanche, à ce sujet.

Pour justifier cette affirmation, le général américain a précisé que l’ile danoise contrôlait un des deux accès entre la mer de Norvège et l’Atlantique Nord, et constituait, de fait, un passage obligé pour les sous-marins russes de la flotte du Nord, pour rejoindre l’Atlantique et être en mesure de frapper la cote est des États-Unis de leurs missiles de croisière.

Carte Groenland Islande
La distance entre l’Islande et le Groenland n’est que de 350 km dans sa plus petite largeur. Alors que l’OTAn dispose d’une base aérienne à Keflavik, à l’ouest de Reykjavik, rien ne justifie de la nécessité d’implanter des bases américaines sur la cote groenlandaise, pour protéger cet espace maritime des sous-marins russes, contrairement à ce qu’a affirmé le SACEUR devant les sénateurs américains.

De fait, pour le général américain, qui commande l’ensemble des forces alliées de l’OTAN, les ambitions de la Maison-Blanche, pour faire du Groenland un bouclier stratégique afin de protéger les États-Unis, seraient donc justifiées, selon la présentation faite aux sénateurs américains.

Un tel discours est largement contestable, et ce, à plus d’un titre. D’abord, parce que l’OTAN peut s’appuyer, pour contrôler les 350 km séparant les côtes de l’Islande de celles du Groenland, sur les moyens déployés précisément en Islande, notamment sur la base aérienne de Keflavik, alors qu’un espace maritime si étroit, permet de maintenir des patrouilles particulièrement longues, pour les avions de patrouille maritime en charge de cette mission.

F-15C Keflavic
F-15C de l’US Air Force au décollage de la base aérienne de Keflavik en Islande.

En outre, verrouiller la passe entre le Groenland et l’Islande, amènerait simplement les sous-marins russes à tenter de rejoindre l’Atlantique nord à partir du bras d’océan de 1000 km séparant l’Islande de l’Irlande et la Grande-Bretagne, avec les iles Fereo en son centre.

En d’autres termes, la menace des sous-marins nucléaires lance-missiles russes, notamment ceux de la classe Yasen-M, effectivement performants et discrets, sur la côte Est des États-Unis, ne sera nullement davantage contenue par le déploiement de moyens militaires américains sur l’ile danoise, leur déploiement à Keflavik, comme pendant la Guerre Froide, ayant le même résultat.

Le plus inquiétant, à ce propos, n’est pas tant de voir un général américain aller dans le sens de la Maison-Blanche pour soutenir le discours du président américain, fut-il infondé. Que ce discours vienne du général américain commandant l’ensemble des forces armées européennes dans le cadre de l’OTAN, sur un discours ne tenant compte que de l’augmentation cosmétique de la protection de la côte Est des États-Unis, sans jamais faire état de la menace que représentent ces mêmes Yasen-M, pour les côtes occidentales européennes, est beaucoup plus préoccupant.

De toute évidence, en effet, la protection de l’Europe ne représente plus une priorité pour l’homme en charge de commander les armées européennes. De manière intéressante, lorsque interrogé sur la possibilité de céder le poste de SACEUR à un général ou amiral européen, ce même général Cavoli a rapidement rejeté l’idée.

B-61mod12 F-35A
Tant que la dissuasion OTAN emploiera des armes nucléaires américaines, le SACEUR sera nécessairement américain.

En effet, selon lui, « Cela nous mettrait dans une position où, dans une situation de l’article 5, nous pourrions avoir, pour la première fois depuis la Première Guerre mondiale, un grand nombre de troupes américaines sous commandement non américain« .

Le général Cavoli a précisé sa pensée, puisqu’il serait hors de question que les armes nucléaires américaines, déployées dans le cadre de l’OTAN, ne soient pas sous le contrôle direct d’un officier américain, ce qui, reconnaissons-le, a tout de même une certaine validité. On imagine mal, en effet, la France donner le contrôle d’une partie des Forces aériennes stratégiques, à un général allemand ou néerlandais, ce qui, au passage, pourrait être contraire aux accords internationaux sur la non-prolifération.

Les européens incapables de penser leur émancipation de leur dépendance aux États-Unis

Pour autant, en dépit de ces remises en question permanentes et croissantes, ces dernières semaines, des accords sécuritaires entre les États-Unis et l’Europe, et des menaces proférées par Washington, contre certains territoires souverains de membres de l’OTAN et de l’UE, il ne fallut que quelques semaines, à une immense majorité des européens, pour faire marche arrière, dans leurs postures visant à se tourner vers davantage d’autonomie stratégique.

Même le Danemark, directement dans le viseur de la Maison-Blanche, ne semble pas prêt à envisager de se détourner des équipements américains, qu’il s’agisse de ses F-35, ou de sa défense antiaérienne, alors que Copenhague n’a pas annoncé, à ce jour, et en dépit de ces tensions, l’exclusion du système Patriot américain, de l’appel d’offres visant à construire la défense antiaérienne et antibalistique du pays, face au SAMP/T NG franco-italien.

SAMP/T Mamba
Le Danemark et l’Estonie évaluent le SAMP/T face au Patriot américain, pour leur défense aérienne, en dépit des positions plus qu’imprécises des Etats-Unis en matière d’implication dans la défense européenne.

De toute évidence, les chancelleries européennes ne parviennent pas, tout simplement, à s’imaginer en dehors d’une forte dépendance technologique et militaire, vis-à-vis des États-Unis.

Pourtant, jamais le contexte n’a été autant favorable à une émancipation européenne dans ce domaine, alors que la protection militaire américaine est à présent, contestée par la Maison-Blanche, elle-même, et que les armées russes auront besoin de plusieurs années, après la fin du conflit ukrainien, pour retrouver un potentiel de manœuvre suffisant pour représenter une menace directe contre un des membres de l’OTAN.

Surtout, qu’il s’agisse des avions de combat, des systèmes antiaériens, des systèmes d’artillerie ou des hélicoptères, soit l’essentiel des moyens américains acquis par les armées européens auprès des États-Unis, des solutions alternatives existent le plus souvent en Europe, pas moins performantes, et souvent moins onéreuses, en particulier pour faire face aux équipements employés par les forces armées russes.

En dépit de sa dissuasion, la France demeure inaudible au sujet de l’autonomie stratégique européenne

En bien des aspects, la présente situation devrait permettre à la France de déployer avec forces ses arguments en faveur de l’autonomie stratégique européenne, sur le modèle appliqué par le pays pour sa propre autonomie stratégique. Par ailleurs, elle est le seul pays de l’UE doté d’une dissuasion nucléaire, et le seul, sur le continent européen, à disposer de cette dissuasion de manière totalement autonome, sans interférences potentielles des États-Unis.

Rafale M armé d'un missile ASMPA nucléaire au catapultage
La seule dissuasion ne permet pas à la France d’être audible pour soutenir l’autonomie stratégique européenne de manière suffisamment convaincante pour dépasser la soumission culturelle aux Etats-Unis.

Pourtant, la présente situation ne semble en rien permettre à la France, sa dissuasion et son industrie de défense, de prendre une position plus centrale en Europe. Bien au contraire, les prises de position des autorités françaises, dans le chaos du moment, paraissent parfaitement inaudibles en Europe.

En effet, la crédibilité de la France est lourdement handicapée, aujourd’hui, par l’instabilité politique dans laquelle se trouve le pays, incapable de former une coalition de gouvernement majoritaire au Parlement, pour lui permettre de prendre les mesures et les décisions nécessaires, pour se saisir des opportunités uniques qui s’offrent à elle.

En outre, incapable qu’elle est, de rétablir ses finances publiques, elle ne peut pas mobiliser les investissements nécessaires, pour atteindre rapidement le seuil de crédibilité requis, qui nécessiterait d’étendre ses forces armées, y compris sa dissuasion, ainsi que ses infrastructures industrielles de défense, pour devenir moteur en Europe, sur le sujet.

Pire, encore, la France souffre d’un excès de discours politiques, ne s’accompagnant pas de prises de positions budgétaires ou des décisions militaires requises pour les rendre crédibles et attractives, sur la scène européenne. Dès lors, ces discours français sont vidés de toute leur substance, comme c’était déjà le cas depuis plusieurs années, les rendant donc totalement inaudibles en dehors des frontières du pays.

Conclusion

On le voit, en dépit des espoirs générés, il y a quelques semaines, par les différentes prises de position, en faveur d’une véritable dynamique vers l’émergence d’une autonomie stratégique européenne, il semble bien que ce ne fut qu’un épiphénomène temporaire.

reunion Paris europen 17 fevrier 2025
Mois de quatre semaines sépare cette photos, lors de la réunion de Paris du 26 février 2025, et les nombreuses annonces en faveur du F-35 par les chancelleries européennes de ces derniers jours.

En effet, depuis quelques jours, toutes les chancelleries européens, ou presque, font marche arrière, notamment au sujet des équipements de défense américains, certaines profitant même du moment, pour annoncer l’acquisition de F-35 supplémentaires, dans un contre-pied dont seuls les européens ont le secret.

Que s’est-il passé entre la fin du mois de février, et le début du mois d’avril, pour expliquer un tel basculement des européens ? De toute évidence, une action a été menée, par Washington, pour remettre de l’ordre dans ce domaine, et surtout, pour remettre les européens dans sous le protectorat américain, qu’ils ont tant apprécié ces dernières décennies.

Même les pays les plus menacés par les États-Unis, comme l’Allemagne dont l’industrie automobile est directement menacée par les nouveaux droits de douanes américains, ou le Danemark, qui risque bien de se voir déposséder du Groenland, par le simple fait du prince américain, ne parviennent pas à sortir de cette torpeur, pas même par une réaction d’orgueil.

La France, qui a, depuis plusieurs décennies, alerté en Europe sur les risques d’une dépendance excessive à la protection et aux équipements militaires américains, aurait dû être la première à bénéficier de l’inflexion de la position des européens, qui était encore sensible, il y a quelques semaines.

macron bruxelles
Tant que la France ne prendra pas des décisions pour ses armées en accord avec ses positions internationales, celle-ci ne pourra pas engendrer de dynamique en faveur de l’autonomie stratégique européenne. (Photo by Sameer Al-Doumy / AFP)

Cependant, handicapée par sa situation politique et budgétaire, et aucune perspective pour effectivement, prendre un leadership pour convaincre les européens de persévérer vers l’autonomie stratégique, celle-ci est totalement inaudible en Europe, et incapable de prendre les décisions et initiatives qui pourraient, effectivement, crédibiliser son discours sur la scène européenne.

Dès lors, sauf nouveau revirement des dirigeants européens, et plus particulièrement de l’Allemagne, seule capable de réorienter la trajectoire européenne, face à la faiblesse française, il est probable que les européens auront raté, ces dernières semaines, une opportunité unique pour se doter d’une véritable autonomie stratégique, et d’un poids politique suffisant pour effectivement peser sur la scène internationale, au-delà de sa seule capacité à absorber les excédants industriels de ses partenaires commerciaux.

Pire encore, en montrant une telle soumission aux États-Unis, en dépit des prises de positions de plus en plus hostiles de Washington à leur encontre, les européens verront leur crédibilité internationale se détériorer encore davantage, face aux nations-puissances, capables, elles, de prendre de véritables décisions, pour protéger leurs intérêts stratégiques.