samedi, novembre 29, 2025
Accueil Blog Page 21

La construction d’un sous-marin nucléaire lanceur d’engins nord-coréen se confirme

Les révélations concernant la possible construction d’un sous-marin nucléaire lanceur d’engins nord-coréen, ont fait, depuis 2016, plusieurs fois les gros titres de la presse spécialisée défense. Toutefois, jusqu’à présent, rien ne permettait de confirmer que Pyongyang s’était effectivement engagé dans un programme aussi couteux et titanesque, susceptible d’engloutir, à lui seul, la moitié du PIB annuel du pays.

Des photos publiées, récemment, par la presse d’État nord-coréenne, ne laissent à présent plus guère de doutes, à ce sujet. En effet, le sous-marin que l’on voit en construction, sur celles-ci, et qui est inspecté par Kim Jong Un, a toutes les caractéristiques d’un SNLE, le navire qui, aujourd’hui, représente le pivot des dissuasions américaines, britanniques, chinoises, françaises et russes.

Dans le même temps, Pyongyang a réalisé d’immenses progrès dans la technologie des missiles balistiques à changement de milieux, avec la famille des SLBM Pukguksong, déjà capable d’atteindre des cibles à plus de 3000 km avec le SLBM Pukguksong-4, et qui sera, d’ici à quelques mois ou années, en capacité d’atteindre l’Europe ou la côte ouest des États-Unis, avec le Pukguksong-6.

Que montrent les photos diffusées par Pyongyang ? Sont-elles crédibles ? Comment l’arrivée probable d’un futur SNLE nord-coréen, va-t-elle transformer les équilibres stratégiques sur la péninsule coréenne, et orienter les décisions de Séoul dans ce domaine ? Et pourquoi, ce bouleversement stratégique concerne-t-il, aussi, la France et les Européens ?

L’aboutissement de plusieurs programmes plus ou moins réussis pour construire le premier SNLE nord-coréen

Les progrès technologiques réalisés ces dernières années par la Corée du Nord, en matière d’armes et de vecteurs nucléaires, sont indubitables. Ainsi, Pyongyang ne disposait, en 2015, que d’une poignée de missiles balistiques à moyenne portée MRBM Hwasong-7 d’une portée maximale de 1500 km, et de missiles à courte portée SRBM Hwasong-5, dérivés du Scud-B soviétique.

hwasong-11D
Missile balistique SRBM Hwasong-11D au lancement. En quelques années, la Corée du Nord a developpé des compétences élevées en matière de missiles balsitiques tactiques, ainsi qu’en matière de missiles balistiques à capacité nucléaire.

Dix ans plus tard, seulement, la Corée du Nord dispose d’une vaste panoplie de vecteurs allant du SRBM Hwasong-11B, comparable à l’ATACMS américain, au missile balistique intercontinental ICBM Hwasong-15 d’une portée de 13,000 km, en passant par le missile balistique à changement de milieux Pukguksong-5 (5000 km), et le Hwasong-11A, équipé d’un véhicule de rentrée manœuvrant MARV potentiellement comparable à un planeur hypersonique.

Dans le même temps, d’importants progrès ont été annoncés (mais non confirmés), au sujet de la miniaturisation des têtes nucléaires nord-coréennes, ceci permettant de les embarquer sur des vecteurs plus légers et compacts, comme les SRBM, ou d’amorcer la conception de véhicules de rentrée à trajectoire indépendante MIRV.

Toutefois, l’essentiel de ces systèmes repose sur des Transporteurs-Érecteurs-Lanceurs terrestres, ou TEL, des véhicules plus ou moins imposants et effectivement mobiles, selon la taille du missile concerné, allant du Hwasong-11B de 7 mètres de long, et 1,1 m de diamètre pour une masse de 500 kg, au Hwasong-15 de 22,5 et 2,5 m de diamètre, ayant une masse au décollage estimée de 72 tonnes.

Or, ces systèmes peuvent être surveillés et traqués par des systèmes satellitaires, ainsi que les drones et le renseignement humain, et peuvent donc, potentiellement, faire l’objet d’une frappe préventive, pour éliminer une majorité des menaces, avant qu’elles ne puissent être lancées, comme le prévoit le premier volet de la doctrine 3 axes sud-coréenne. Ce d’autant qu’en matière d’aviation de bombardement aérien, la Corée du Nord demeure particulièrement mal dotée, avec une flotte composée d’appareils soviétiques et chinois datant des années 70 ou 80, parfois même plus anciens.

Sous-marin romeo nord-coréen
Lancement du sous-marin nord-coréen Hero Kim Kun Ok – si le navire a bien été lancé en 2023, il n’ea jamais été observé en train de naviguer depuis, ce qui fait naitre des doutes quant à son caractère effectivvement opérationnel.

C’est précisément pour contenir cette faiblesse stratégique que Pyongyang a produit, depuis une dizaine d’années, d’importants efforts pour tenter de se doter, elle aussi, d’une composante sous-marine nucléaire. D’abord, avec la construction du mini-sous-marin Gorae, en 2016, emportant un unique missile SLBM intégré à son kiosque. Puis, avec la construction d’un sous-marin à propulsion conventionnelle, mais armé de missiles balistiques et de croisière à changement de milieux, qui sont, eux, potentiellement armés d’une charge nucléaire.

Le sous-marin en question, baptisé Héro Kim Kun Ok, a été lancé en septembre 2023, et était présenté, à ce moment-là, comme la première pierre d’une nouvelle capacité de frappes stratégiques sous-marines nord-coréennes. Notons, cependant, qu’à ce jour, rien n’indique que le sous-marin, dérivé de la classe Romeo soviétique, ait effectivement entamé ses essais à la mer, n’ayant jamais été observé par les nombreux satellites, aéronefs et navires américains et sud-coréens, surveillant la zone, et plus spécialement, les ports militaires de Corée du Nord.

Des photos publiées par Pyongyang attestent de la construction d’un sous-marin nucléaire lanceur d’engins nord-coréen

Qu’il soit destiné, ou pas, à naviguer, il semble, à présent, que le sous-marin Héro Kim Kun Ok, n’aura été qu’une étape pour atteindre l’objectif visé par Kim Jong Un. En effet, quelques clichés diffusés par la presse d’État nord-coréenne, ont montré la construction d’un sous-marin présenté comme le premier sous-marin à propulsion nucléaire du pays. Ces photos ont été prises à l’occasion de la visite du Kim Jong Un, sur un site de construction naval maintenu secret.

Pour le spécialiste des sous-marins H.I Sutton, le navire observé aurait un diamètre de 12 mètres, comparable à ceux des autres classes de SNLE actuels : Triomphant 12,5 m (fr), Vanguard 12,8 m (UK), Ohio 13 m (US) et Borei-A 13,5 m (Ru).

sous-marin nucléaire lanceur d'engins nord-coréen Kim jong un
un des clichés montrant l’inspection de Kim Jong Un sur le chantier navale de construction du nouveau SNLE nord-coréen. Les dimensions observées indiquent une navire aux dimensions comparables à celle des SNLE européens, américains ou chinois.

Cela laisse supposer un navire d’une longueur sensiblement supérieure à 100 m, pouvant même atteindre les 150 m, et un tonnage de 12,000 à 18,000 tonnes en plongée. Il constituerait, alors, et de loin, le plus imposant navire militaire jamais construit par la Corée du Nord, presque deux fois plus long, et certainement, trois à quatre fois plus lourd, que le Héro Kim Kun Ok.

Un tel navire ne pouvant être propulsé efficacement par des moteurs diesels et des batteries, il ne fait aucun doute que celui-ci sera équipé d’une propulsion nucléaire, ce qui, là encore, constituerait une avancée considérable pour Pyongyang.

Rappelons que le premier SNLE chinois, le Type 092 de la classe Xia, n’est entré en service qu’en 1983, alors que l’Inde, dont le PIB représente plus de 60 fois celui de la Corée du Nord, n’aura admis au service son premier SNLE, l’INS Arihant, qu’en 2016.

Il est souvent évoqué que Pyongyang aurait reçu, de la part de Moscou, une assistance technologique significative dans ce domaine, en compensation de son soutien à la campagne militaire russe en Ukraine, la Corée du Nord ayant livré aux armées russes, depuis 2022, plusieurs millions d’obus et de roquettes d’artillerie, quelques centaines de missiles balistiques à courte portée SRBM, et même un contingent de 15,000 hommes, prélevé sur les forces spéciales du pays.

Par ailleurs, les photos diffusées par Pyongyang, montrent un navire dont la construction apparait déjà bien avancée, ce qui laisse anticiper un possible lancement dans les 6 à 18 mois à venir, sachant, par ailleurs, que Kim Jong Un n’aurait aucun intérêt à communiquer sur une capacité stratégique au-delà de cette échéance, aujourd’hui.

La neutralisation de la doctrine 3 axes sud-coréenne va-t-elle pousser Séoul à franchir le pas nucléaire ?

En effet, le lancement du premier SNLE nord-coréen va considérablement ébranler la doctrine militaire sud-coréenne, conçue pour contenir la menace nucléaire de son voisin, uniquement par des moyens conventionnels.

F-35A Corée du Sud
La doctrine 3 axes sud-coréenne prévoit l’éminiation des vecteurs nucléaires nord-coréens avant qu’ils ne soient lancés par des frappes de missiles et d’aviation.

Baptisée « Doctrine 3 axes« , celle-ci repose sur 3 étapes successives, pour éliminer la menace nucléaire nord-coréenne, d’abord, par des frappes préventives destinées à éliminer un maximum de vecteurs, avant qu’ils ne puissent être employés, puis par un bouclier antiaérien et antimissile, pour détecter et détruire les quelques vecteurs ayant échappé à ces frappes préventives. Enfin, des frappes de précision massive seront menées contre les centres de commandement, de communication et les dépôts logistiques des armées et du système politique nord-coréen, pour en neutraliser la chaine de commandement et logistique.

Bien qu’il soit très probable que le nouveau SNLE nord-coréen sera bien moins discret que ses homologues occidentaux, quasi indétectables une fois en patrouille, et que les senseurs et le système de combat du navire, seront loin d’atteindre l’efficacité de ces mêmes navires, le nouveau sous-marin nord-coréen, par sa capacité à rester immergé plusieurs mois, n’en demeurera particulièrement difficile à détecter, et à traquer, en particulier par la Marine sud-coréenne, qui ne dispose pas de sous-marins nucléaires d’attaque, ou SSN, taillés pour cette mission.

Dès lors, l’arrivée de ce nouveau SNLE nord-coréen, qu’il soit, ou non, doté de technologies russes, va très certainement frapper d’obsolescence la doctrine sud-coréenne, articulée autour de l’efficacité de ses frappes préventives, afin de réduire le nombre de vecteurs adverses sous un seuil permettant à sa défense antiaérienne et antimissile, de garantir un bouclier efficace.

Dans un premier temps, il est probable que Séoul sera amené, par cette révélation, à annoncer, en urgence, le lancement d’un programme de sous-marin nucléaire d’attaque (SNA), ou SSN pour l’acronyme anglophone, pour se doter de navires conçus pour chercher, traquer et détruire, les SNLE nord-coréens.

En fonction des délais d’un tel programme, et des performances relatives des navires Nord et Sud coréens, il serait, en effet, possible, pour Séoul, de recoller à la doctrine 3 axes, en déployant une flotte de SNA/SSN en nombre suffisant pour garder sous contrôle, en permanence, la flotte de SNLE nord-coréenne.

KSS III Dosan Anh Changho
Les sous-marins convetionnels KSS-III de la classe Dosan-Anh-Changho ne sont pas pas conçus pour donner la chasse à un SNLE, étant largement surpassés en vitesse comme en autonomie par ce type de navires.

Cependant, en fonction du degré d’implication de l’industrie russe dans ce programme, ou dans ceux qui suivront, les SNLE nord-coréens pourraient atteindre un niveau de furtivité plus élevé, rendant cette solution suffisamment improbable, pour ne plus s’intégrer à la doctrine 3 axes.

Dans une telle hypothèse, la seule alternative, pour les autorités sud-coréennes, reposera sur une capacité de frappe stratégique suffisante et crédible, pour dissuader Pyongyang d’utiliser ses armes nucléaires, soit au travers d’un bouclier nucléaire allié, soit en se dotant d’une dissuasion nucléaire nationale.

Or, aujourd’hui, les États-Unis, qui assuraient jusque-là le bouclier nucléaire sud-coréen, mais aussi Japonais et européen, ont considérablement dégradé l’efficacité de leur posture dissuasive, par les positions prises par Donald Trump, J.D Vance et Pete Hegseth, ces dernières semaines.

De fait, en dehors d’une improbable initiative franco-britannique, pour étendre la dissuasion européenne aux alliés occidentaux de la sphère Pacifique, l’annonce de la construction du SNLE nord-coréen, va représenter une incitation supplémentaire, pour Séoul, afin de franchir le Rubicon, et d’ouvrir la porte à une prolifération nucléaire incontrôlée mondiale.

Avec le SLBM Pukguksong-6, le nouveau SNLE nord-coréen menacera aussi le Japon, l’Australie, Hawaï et la côte ouest des Etats-Unis

Mais la Corée du Sud n’est pas le seul pays susceptible d’être menacé par l’arrivée d’un SNLE nord-coréen, pouvant mener des patrouilles discrètes en Mer de Corée. En effet, armé de missiles balistiques à changement de milieux SLBM Pukguksong-4 ou -5, le nouveau navire sera en mesure de faire peser une menace dans un rayon de 3,500 à 5,000 km, selon le type et le nombre de têtes emportées, autour de lui.

missile SLBM Pukguksong-4
Tir d’essais d’un missile SLBM Pukguksong-4. Ce missile est donné pour atteindre une portée de 5000 km et petre potentiellement équipé d’un vehicule de rentré manoeuvrant MARV.

Ceci mettrait l’ensemble de la région Pacifique occidental, à portée des frappes nord-coréennes, dont, évidemment, le Japon, Singapour, Taïwan, mais aussi la base américaine de Guam.

Toutefois, le SNLE nord-coréen semble taillé pour accueillir, également, le nouveau SLBM Pukguksong-6, long de 13 mètres et d’un diamètre estimé à 2,2 m, soit des dimensions comparables à celles du Trident II américain (13,4 m x 2,1 m). Or, à dimensions comparables, les missiles nord-coréens modernes affichent, le plus souvent, des performances similaires à celles des modèles russes, chinois ou occidentaux.

Dès lors, il est probable que le Pukguksong-6 atteigne, voire dépasse, une portée de 9,000 km, ce qui lui permettrait d’atteindre l’Australie (7,000 km), Hawaï (7,500 km) et même les grandes villes de la côte ouest des États-Unis (9,000 km), à partir de la mer de Corée. Une capacité dont la République Populaire de Chine ne s’est dotée qu’en 2015, avec l’arrivée des SNLE Type 09IV et du missile SLBM JL-2.

Notons que si les Pukguksong-6 nord-coréens sont capables d’atteindre San-Francisco, San-Diego ou Los Angeles, ils peuvent aussi atteindre Berlin (8100 km), Paris (8,900 km) et Londres (8,900 km), ce qui implique les européens, et notamment les deux puissances dotées du vieux continent, dans le bouleversement stratégique que représente l’arrivée probable et prochaine, du premier SNLE nord-coréen.

Conclusion

On le voit, l’annonce illustrée de la construction d’un premier sous-marin nucléaire lanceur d’engins, par la Corée du Nord, porte, avec elle, un bouleversement profond de la géopolitique mondiale stratégique.

Kim JOng UN Sinpo sous-marin
la flotte sous-marine nord-coréenne est aujourd’hui composée essentiellement de copies d’anciens modèles soviétiques, plus ou moins modernisés.

À l’échelle de la péninsule coréenne, ce navire a le potentiel de rendre caduque et inefficace, la doctrine sud-coréenne, conçue, avant tout, pour éliminer les vecteurs nucléaires terrestres et aériens du nord, avant qu’ils ne soient lancés. Par sa nature furtive, et la durée des patrouilles, Pyongyang sera, alors, en mesure de porter une frappe de riposte nucléaire dévastatrice, contre la Corée du Sud, si celle-ci venait à utiliser ses capacités conventionnelles technologiquement supérieures, pour décapiter les moyens nucléaires de Pyongyang.

Face à cela, il est à présent indispensable, pour Séoul, de se doter, sur les délais les plus courts possibles, d’une flotte de sous-marins nucléaires d’attaque, conçue pour traquer et, le cas échéant, détruire les SNLE du Nord, avant qu’ils ne puissent employer leurs missiles, en application de la doctrine 3 axes actuelle.

Face à l’urgence, il semble probable que les autorités sud-coréennes tenteront de nouer un partenariat technologique avec la France ou la Grande-Bretagne, afin de produire, le plus vite possible, des Astute ou Suffren pour la Marine sud-coréenne, à l’instar de ce qu’ils firent avec les Type 209 et Type 214 allemands, par le passé.

Au-delà de cette réponse immédiate et indispensable, l’arrivée du futur SNLE nord-coréen, va très certainement inciter Séoul à considérer, avec encore davantage d’attention, la possibilité de se doter de ses propres armes nucléaires, en particulier dans le présent contexte initié par Washington.

classe Suffren
La Corée du Sud pourrait rapidement devoir se tourner vers l’acqusition d’un modèle de SNA occidental, comme le Suffren français ou l’Astute britannique. Pas certain, cependant, que Paris ou Londres soient près à autant de concessions technologiques que tKMS en matière de transfert de technologies vers la Corée du Sud, spécialement dans ce domaine hautement stratégique.

Comme évoqué dans un précédent article, en dehors d’une solution venue du couple franco-britannique, la nucléarisation de la Corée du Sud, face à la menace du nord, déclenchera, très certainement, un emballement de la prolifération nucléaire mondiale, ce qui constituerait une augmentation considérable des risques de conflits nucléaires sur la planète.

Cette menace, si elle parait distante, vue d’Europe, s’avèrera, très bientôt, tout à fait d’actualité pour les européens, lorsque le futur SNLE nord-coréen, et ses missiles SLBM capables d’atteindre Londres, Paris ou Berlin, entreront en service.

Reste à voir si, dans le chaos ambiant alimenté par les décisions successives de la Maison-Blanche, les européens auront suffisamment de détermination, de clairvoyance et de temps, pour tenter de contenir ce scénario catastrophique, qui risque bien d’apparaitre, d’ailleurs, à plusieurs autres endroits de la planète, dans les prochains mois.

Note aux abonnés :

Étant victime d’un petit souci médical, la production d’articles sera limitée à un article par jour, jusqu’au 7 avril. Navré du désagrément.

[En Bref] : l’APS hard kill Arena-M russe face aux menaces plongeantes, un super contrat canadien d’hélicoptères tactiques de 12 Md€, et l’US Space Force qui lorgne sur Space X…

Un retour sur les faits les plus marquants de l’actualité défense, ces derniers jours, dans le Monde, avec la démonstration faite, en vidéo, de l’interception d’une menace plongeante par le système APS hard kill russe Arena-M, et l’US Space Force qui serait tentée de sacrifier l’un de ces programmes majeurs de transport de données, pour en confier les clés à la société Space X d’un certain Elon Musk.

Dans le même temps, le Canada vient de confirmer le prochain lancement, courant 2025, d’un super contrat pour remplacer les hélicoptères tactiques CH-146 Griffon de ses forces armées, avec une enveloppe de 12 Md€, et la signature de la première commande de 111 véhicules de combat d’infanterie Borsuk pour les armées polonaises, afin de donner corps aux ambitions de Varsovie de disposer de 6 divisions mécanisées, d’ici à 2035.

Le système de protection hard kill Arena-M observé en Ukraine, serait capable d’intercepter des menaces plongeantes

En matière de système de protection hard kill, le marché, aujourd’hui, est presque exclusivement détenu par les deux solutions israéliennes, le Trophy de Rafael, et l’Iron Fist d’IMI. Ces systèmes ont d’ailleurs été retenus par l’US Army et plusieurs armées européennes, pour protéger leurs chars de combat, voire certains de leurs véhicules de combat d’infanterie.

Arena-M
Gros plan sur une tourelle équipée du système APS hard kill Arena-M. Contrairement au Trophy ou à l’iron Fist, l’Arena-M russe ne repose pas sur un lance-projectile mobile, pour intercepter les menaces.

Dans ce domaine, la Russie semble en retard, face aux occidentaux, mais aussi face à la Chine, dont le GL-6 équipe déjà les chars Type 99 de l’Armée populaire de libération. Pourtant, c’est bien l’Armée rouge qui, la première, entreprit de développer un système APS Hard-kill, en l’occurrence, le système Drozd, qui fut conçu dans les années 70, pour protéger les chars soviétiques des nouveaux missiles antichars équipés de charge creuse.

Employé sur certains T-55 de l’infanterie navale soviétique, le Drozd montra une réelle efficacité, notamment en Afghanistan, ou il permettait d’augmenter de 80% la survivabilité de ces chars au combat. Cependant, les chars de bataille, comme les T-80, n’en furent pas équipés. Ils reçurent, en revanche, un système de brouillage optique baptisé Schtora-1, conçu pour aveugler les systèmes de visés des missiles antichars comme le Dragon ou le Milan.

La première guerre de Tchétchénie, et les terribles pertes subies par la nouvelle armée russe, dans Grozny, convainquirent l’état-major de la nécessité de se doter rapidement d’un système de protection actif Hard-kill plus évolué et efficace que le Drozd, pour protéger ses chars T-72 et T-80, ainsi que ses VCI BMP-2, des missiles et roquettes antichars.

C’est dans ce contexte que fut entamé le développement du système Arena, confié à la société KBM. Celui-ci se composait d’un radar millimétrique doppler, pour détecter et classer les menaces, avant de confier à un des 26 pots lance-munitions, répartis autour de la tourelle, la mission d’intercepter et détruire cette menace.

En ce sens, le système Arena se rapproche davantage du système Diamant français, ou Strikeshield allemand, plutôt que du Trophy israélien, ou le GL-6 chinois, n’utilisant pas de tourelles lance-munitions mobile, pour mettre en œuvre les effecteurs.

Type 99 GL-6
U, hcar chinois Type 99 équipé du système APS hard kill GL-6, dont on observe aisément les deux systèmes mobiles lance-projectiles, de part et d’autre de la tourelle.

Associé au système soft kill Shtora, le système Arena devait permettre de multiplier par deux la survivabilité au combat des blindés russes, un résultat toutefois jugé insuffisant, par l’état-major alors en manque de crédits, pour justifier des investissements nécessaires pour transformer la flotte de blindés lourds russes, pour y ajouter ce système de 1,1 tonne.

Au milieu des années 2010, sur la base des retours d’expériences en Syrie, ainsi que des observations réalisées autour de l’efficacité des Trophy et Iron Fist à bord des blindés israéliens, la Russie entama le développement d’une version évoluée du système Arena, baptisée Arena-M.

Si le système a été annoncé, depuis 2019, comme devant équiper les chars russes, et notamment le nouveau T-90M, il n’a été observé, pour la première fois, à bord d’un char russe en Ukraine, qu’en mars de cette année. Il y a quelques semaines, un représentant de la société Uralvagonzavod, avait laissé entendre, à l’occasion du salon IDEX 2025, que les T-90M et T-72B3M étaient, à présent, équipés du nouveau système APS hard kill, censé augmenter leur survivabilité au combat, avec des chiffres comparables à ceux avancés par Rafael et IAI, autour du Trophy et de l’Iron Fist.

Une des spécificités de l’Arena-M, avancée par les industriels russes, mais jamais avérée jusqu’ici, vient d’être démontrée, par l’intermédiaire d’une courte vidéo montrant l’interception d’un missile suivant une trajectoire à forte incidence, de l’ordre de 60°, vers le char, et intercepté par l’APS russe.

Vidéo diffusée par Rosoboronexport, montrant l’interception d’un projectile plongeant et d’un projectile en trajectoire horizontale, par le système Arena-M.

Il faut, bien évidemment, se montrer prudent avec les déclarations d’équipement de série de l’Arena-M à bord des nouveaux chars russes. En effet, de telles déclarations ont été faites, par le passé, de façon récurrente, sans jamais être suivie des faits. Pour autant, si les nouveaux chars russes venaient, effectivement, à être équipés d’un APS hard kill performant, capable d’intercepter des missiles plongeants et des drones, cela aurait le potentiel de profondément bouleverser le rapport de forces entre russes et ukrainiens, et en particulier, de redonner un potentiel d’attaque significatif aux forces blindées russes, pour percer les lignes adverses.

Les ukrainiens n’ayant pas ce type de technologies, et les européens s’étant tourné vers des solutions israéliennes, alors que Jérusalem interdit l’exportation de ses technologies de défense vers Kyiv, on comprend que ces annonces soient prises très au sérieux par l’état-major ukrainien, déjà en position défavorable depuis plusieurs mois face aux offensives russes.

L’US Space Force va-t-elle se tourner vers Space X et Elon Musk pour porter sa couche data-com spatiale ?

Crée en 2019 par Donald Trump, l’US Space Force a pour mission de piloter l’ensemble des programmes et moyens spatiaux des armées et services de renseignement des États-Unis, tout en gérant des effectifs et des compétences humaines, au profit de l’US Space Command, en charge de la planification opérationnelle et de la conduite des missions dans le domaine spatial.

La création de cette 6ᵉ composante des forces armées américaines, a été concomitante à l’augmentation massive des besoins en matière de communication et de transport de données des armées américaines, liées à l’arrivée de nouveaux systèmes de commandement et de communication C2, ainsi que des immenses besoins de communication liés à la multiplication des drones et systèmes autonomes, mis en œuvre tout autour du globe par les forces US.

Proliferated Warfighter Space Architecture
le Proliferated Warfighter Space Architecture ou PWSA, doit permettre à la SDA de deployer une capacité de communication et de transport de datas redondante et massive, sur l’ensemble de la planete, à destination des forces armées américaines.

Toutefois, cette architecture de communication et de transport de données spatial, baptisée Proliferated Warfighter Space Architecture ou PWSA, fut confiée à la Space Developpement Agency, ou SDA, également lancée en 2019, et directement rattachée au Département de la Défense.

Cette organisation complexe, aux périmètres flous, pourrait vivre ces derniers moments. En effet, l’US Space Force serait, selon certains échos venus de Washington, sur le point de mettre fin au PWSA, et à la SDA par la même occasion, pour transférer l’ensemble de cette capacité absolument indispensable aux forces armées américaines, à la société SPACE X d’Elon Musk.

Par les compétences acquises et démontrées par Space X depuis plusieurs années, dans le domaine du déploiement d’une couche de satellites de communication transportant une très importante quantité de données cryptées, il semble évident que la société d’Elon Musk puisse être consultée, dans le cas d’un tel basculement.

Pour autant, les liens entre l’industriel et Donald Trump, ainsi qu’avec Troy Meink, le secrétaire à la Space Force nommé par le nouveau président américain, font naturellement surgir de sérieuses inquiétudes, outre-atlantique, mais aussi en Europe, sachant que beaucoup de systèmes d’armes acquis à grands frais par les armées européennes et alliées, seront, eux aussi, connectés à cette capacité de communication pilotée par ce qui s’apparente de plus en plus à une organisation clanique.

Reste à voir, à présent, si, et comment, cette trajectoire sera empruntée par le Pentagone, et surtout, le cas échéant, la nature des moyens qui seront, ou pas, employés par les armées américaines de manière exclusive et autonome, ou si, comme dans le cas du contrat F-35 avec Lockheed Martin, les armées américaines fourniront à l’industriel les clés des menottes avec lesquels elles se sont elles-mêmes attachées…

Le Canada va lancer un super-contrat de 12 Md€ pour le remplacement de sa flotte d’hélicoptères tactique

Alors que les lignes bougent sans cesse, en Europe comme auprès des alliés occidentaux, pour savoir qui va faire quoi, face aux positions instables soutenues par le nouveau gouvernement américain, Ottawa vient de confirmer le lancement prochain d’une compétition qui pourrait bien servir de thermomètre, pour évaluer la réalité des discours politiques tenus ces dernières semaines, dans le pays, au sujet de la dépendance stratégique aux États-Unis.

Ch-146 Griddon canada
Les forces armées canadiennes mettent en oeuvre, aujourd’hui, 88 hélcoptères tactiques CH-146 Griffon, construits par l’américain Bell. Toute la question est à présent de savoir si Ottawa aura bien la détermination suffisante pour envisager de s’équiper auprès d’un partenaire européen, pour ce contrat de 12 md€, ou si les pressions américaines qui ne manqueront d’arriver, permettront aux hélicopteristes américains de conserver les armées canadiennes dans leur giron.

En effet, les armées canadiennes s’apprêteraient à lancer, probablement au cours de l’été 2025, un immense appel d’offres, pour remplacer sa flotte d’hélicoptères tactiques, actuellement composée de 82 hélicoptères CH-146 Griffon, un appareil dérivé du Bell 412EP américain.

Les attentes exactes des armées canadiennes n’ont, pour l’heure, par été clairement définies, notamment pour ce qui concerne la catégorie des appareils recherchés, et notamment s’il s’agit de rester dans la catégorie du Griffon (masse max 5,4 tonnes), comme le H160M Guépard (6 tonnes), ou si des appareils plus lourds, comme le H225M Caracal ou le NH90 européen (11 tonnes), pourraient également concourir.

Ce que l’on sait, en revanche, c’est qu’Ottawa prévoit d’attribuer une enveloppe de 18,4 Md$ canadiens, soit 12 Md€, pour ce contrat majeur, ceci incluant, évidemment, des clauses de fabrication et de maintenance locales.

Il ne fait, cependant, aucun doute que la concurrence sera féroce, entre les hélicoptéristes américains, habitués à coopérer avec les armées canadiennes, et les industriels européens, et peut-être asiatiques, si la catégorie recherchée par les armées canadiennes le permet.

H160M Guepard
Le H160 Guépard, d’Airbus hélcipteres, semble un candidat parfaitement désigné pour remplacer les Ch-146 canadien, si Ottawa decide de rester dans la même gamme d’appareils, de 5 à 7 tonnes.

En effet, dans la catégorie des appareils de 5 à 7 tonnes, se trouvent le H160M et le H175M d’Airbus Hélicoptères, les Agusta-Westland AW169 et AW159 Wildcat italo-britanniques, ainsi que le LAH sud-coréen, ou encore le T625 Gökbey turc, face aux Bell UH-1Y Venom ou au Sikorsky S-76 américains.

La Pologne signe une commande de 1,6 Md€ pour ses 11S premiers véhicules de combat d’Infanterie Borsuk

On le sait, la Pologne a de très grandes ambitions pour ses armées, et en particulier pour ses forces terrestres. En effet, Varsovie s’est engagée dans une trajectoire visant à amener son armée de terre à disposer d’une force composée de 6 divisions mécanisées et 200,000 hommes, à horizon 2035.

Pour y parvenir, les autorités polonaises ont multiplié les grands contrats d’acquisition d’équipements, avec 250 chars lourds M1A2 SepV3 Abrams, 506 Himars et 96 AH64 Apache américains, ainsi que 1000 chars K2 Black Panther, 606 canons automoteurs K9PL et 290 LRM K239 Chunmoo sud-coréens.

Pour le segment des blindés intermédiaires, en revanche, Varsovie s’est tournée vers sa propre industrie, avec le développement de deux modèles clés, le KTO Rosomak 8×8, dérivé du Patria AMV, et commandé à 570 exemplaires en version VCI, et 120 exemplaires en version transport de troupe.

vci Borsuk
Bien que chenillé, les Borsuk est un vehicule de combat d’infanterie relativement léger, avec une masse au combat de 30 tonnes, inférieure à celle du VBCI français (32 tonnes) ou du Boxer allemand (37 tonnes en version VCI A2). Il ne transporte, en outre, que 6 soldats armés, contre huit fantassins pour le VBCI français, qu’il surpasse cependant un puissance de feu, avec son canon de 30 mm vs 25mm, et ses deux missiles antichars Spike-LR.

Le VCI chenillé destiné à accompagner les chars de combat polonais, sera, quant à lui, le BWP Borsuk (Blaireau), un véhicule de combat d’infanterie de 30 tonnes propulsé par un moteur turbo diesel MTU de 720 cv, lui conférant un très confortable rapport puissance poids de 2′ cv par tonne, et armé d’un canon de 30 mm, de deux missiles antichars SPIKE-LR et d’une mitrailleuse de 7,62 mm coaxiale.

Le développement de ce blindé conçu pour transporter 6 soldats d’infanterie, en plus de ses trois membres d’équipage, a débuté en 2014, et les campagnes de qualification se sont achevées à la fin de l’année 2020, permettant aux prototypes d’être confiés au centre d’essais et d’entrainement des armées polonaises de Orzys.

En février 2023, le ministère des Armées polonais signa un protocole d’accord pour la construction de 1000 Borsuk en version combat d’infanterie, ainsi que de 400 blindés supplémentaires, en configuration de soutien. Il aura fallu cependant attendre mars 2025, pour que la première commande soit officiellement signée.

En effet, le groupe industriel polonais PGZ vient de se voir signifier une première commande pour 111 Borsuk, en configuration VCI, pour un montant total de 6,57 Md de Zlotys, soit 1,57 Md€, le 27 mars, marquant la première étape vers l’exécution du protocole d’accord pour la livraison des 1400 Borsuk prévus. Les blindés seront livrés de 2025 à 2029, alors que les commandes complémentaires seront étalées dans les années à venir, selon la planification prévue.

Pour rappel, si les Borsuk sont appelés à accompagner les K2 et K2PL polonais, les chars lourds M1A2 doivent, quant à eux, être accompagnés par un véhicule de combat d’infanterie plus lourd, mieux armés et protégés que les Borsuk. Baptisé CBWP, ce blindé, qui doit être produit à 700 exemplaires et transporter huit soldats en arme, selon les déclarations du ministère de la Défense, demeure toutefois dans un statut incertain, sa conception ayant, semble-t-il, rencontré certaines difficultés.

La planification militaire européenne est frappée d’obsolescence depuis 2022 et le conflit Ukrainien

Ces dernières semaines, sous l’influence des prises de position américaines, les européens ont multiplié les annonces pour faire valoir leur détermination à se doter d’un outil de défense collectif significatif et performant, quitte à devoir, dans le discours, assumer par eux-mêmes, la menace russe.

Pourtant, au-delà des déclarations politiques à Bruxelles, la planification militaire européenne semble, aujourd’hui encore, incapable d’assimiler certains retours d’expérience venus du conflit Ukrainien, qui pourraient pourtant frapper d’obsolescence, certains des paradigmes sur lesquelles l’ensemble de la programmation militaire est construite.

Quels sont ces enseignements venus d’Ukraine, qui remettent en cause les certitudes sur lesquelles les programmes de défense européens sont construits ? Quelles sont les raisons de ce déni de réalité de la part des Européens ? Et pourquoi les ignorer, viendrait sensiblement renforcer la position de force de la Russie, en Europe ?

L’industrie de défense et la planification militaire européenne, face aux retours d’expérience venus d’Ukraine

Depuis son déclenchement, le 20 février 2022, la guerre en Ukraine a bouleversé de nombreuses certitudes, au sein des états-majors et des planificateurs militaires occidentaux. Cette guerre, qu’une immense majorité d’analystes estimait alors devoir durer quelques semaines, et se conclure par une victoire éclatante et sans appel, de forces armées russes, mieux préparées et équipées que leurs opposants ukrainiens, dure maintenant depuis plus de trois ans.

T90A detruit en Ukraine
L’offensive contre Kyiv, lancée le 20 février 2022, a marqué le début d’une campagne de mouvement russe en Ukraine, qui prendra fin quelques mois plus tard, sur la ligne Surovikine, pour se transformer en guerre d’attrition et d’usure.

Pire, encore, là où tous voyaient une guerre de mouvement et de manœuvres, s’appuyant sur la supériorité aérienne et de puissance de feu des armées russes, cette guerre s’est transformée, après l’échec des offensives sur Kyiv, Kharkiv et Kherson, en une guerre de position et d’attrition, se rapprochant bien davantage des tranchées de la 1ʳᵉ guerre mondiale, que des batailles de chars de la Grande Guerre patriotique.

Surtout, en dépit de pertes considérables, en hommes comme en matériels, que beaucoup estimaient politiquement insupportables pour Moscou comme pour Kyiv, les deux pays n’ont jamais cédé, ou renoncé, jusqu’à présent, transformant ce conflit en guerre d’attrition et d’usure des forces armées adverses, le vainqueur étant le dernier debout, sur le champ de bataille.

Dès lors, la victoire, comme la défaite, ne dépend plus, depuis longtemps maintenant, de la qualité des soldats, et de leurs équipements, mais d’une délicate équation entre les pertes subies, et les capacités de chaque camp à les compenser dans la durée, ceci venant déjà sévèrement bouleverser la perception de planification des occidentaux, soutiens de l’Ukraine.

Des chars occidentaux très onéreux, à la survivabilité relative faible face aux modèles russes et ukrainiens

En effet, alors que les armées américaines et européennes, avaient la certitude de dispose des meilleurs équipements disponibles, en particulier face à ceux en service en Russie, voire en Ukraine, les retours d’expériences, venus du front, au sujet de ces équipements, ont dressé un tableau pour le moins différent, de ce qui était anticipé.

planification militaire européenne Leopard 2A6 Ukraine
Trop sûrs des perfromances des blindés occidentaux, les premières missions confiées aux Leopard 2, AMX-10RC et aure Marder et Bradley, occidentaux, par les armées ukrainiennes, tournèrent rapidement au désastre. Force était de constater que les blindés occidentaux n’avaient pas une survivabilité considerablement supérieure à celle de leurs homologues russes et ukrainiens.

Ce fut notamment le cas dans le domaine très symbolique des chars de combat. En effet, depuis la guerre du Golfe, les occidentaux avaient la certitude de disposer des meilleurs chars, et de loin, face aux modèles soviétiques ou russes.

Dès lors, les espoirs étaient grands, des deux cotés de l’Atlantique, lorsque les premiers Leopard 2, M1 Abrams et autres Challenger 2, furent livrés aux forces ukrainiennes. En effet, d’un point de vue macro, ces chars ont montré une plus grande efficacité tactique, et une meilleure survivabilité au combat, que les modèles ukrainiens, comme le T-64M, et russes, comme le T-72B3 ou le T-90A, au début du conflit.

Toutefois, cette plus-value s’est révélée bien moins significative, qu’escomptée initialement. Pire encore, la confiance affichée par les occidentaux, dans la supériorité de leurs équipements, amenèrent les Ukrainiens à les utiliser parfois de manière inconsidérée, entrainant des pertes sévères, qui n’auraient peut-être pas eu lieu, si la même opération avait été planifiée avec des T-64M.

De fait, au fil des mois, il s’est avéré que les très onéreux Leopard 2A6, Stig122, M1A1 Abrams et autres Challenger 2, étaient loin de justifier, au combat, leurs surcouts de conception, fabrication et de maintenance, amenant les Ukrainiens à plébisciter davantage des modèles plus anciens, comme le Leopard 1, et encore davantage le transfert des derniers stocks mobilisables de T-72, plutôt que d’insister pour recevoir de nouveaux chars modernes.

Le canon Caesar bouleverse la hiérarchie des systèmes d’artillerie mobiles

Un constat comparable a été fait, au sujet des systèmes d’artillerie mobile, transférés par les occidentaux aux armées ukrainiennes. Et là encore, les retours, venus du champ de bataille ukrainien, ont été très différents, des attentes des planificateurs occidentaux.

Canon caesar ukraine
Prenant à contre-pieds l’ensemble des paradigmes qui avaient cours, le canon Caesar français s’est avéré être l’un des systèmes d’artillerie les plus efficaces, et les plus survivables, en Ukraine, en dépit d’un prix d’achat souvent trois fois moins onéreux, que les autres modèles auccidentaux.

En effet, il est apparu que les systèmes sous casemate blindée, comme le M109 américain, l’AS91 britannique ou le Krab polonais, n’affichaient pas de plus-value de survivabilité, au combat, vis-à-vis du Caesar français, monté sur un camion 6×6, et dépourvu, ou presque, de blindage.

Par ailleurs, il s’est avéré que les systèmes très automatisés, comme le Pzh2000 allemand, ou l’Archer suédois, étaient beaucoup plus fragiles, à l’usage, que les systèmes plus rustiques, comme le Caesar, ce dernier affichant un taux de disponibilité 50% supérieur à ces modèles européens, pour un prix d’acquisition plus de 50% inférieur, et des performances, en matière de frappe d’artillerie, similaires.

Ces constats expliquent, en grande partie, les récents succès sur la scène européenne, concernant le Caesar de KNDS, ce d’autant que le système français présente un autre atout, il est produit en grande quantité par KNDS, ce qui permet à l’industriel de livrer ses commandes dans une fenêtre de temps très réduites, en dépit d’un carnet de commande bien rempli.

La capacité de production de missiles fait la réelle plus-value des systèmes antiaériens et antimissiles

Cette capacité de production, et de livraison, représente même la plus-value la plus déterminante, concernant l’efficacité des systèmes antiaériens, antimissiles et antibalistiques, livrés par l’occident à l’Ukraine.

Construction missiles sol-air Aster MBDA
En matière de défense antiaérienne et antimissile, la capacité de production des indsutriels s’avère une composante encore plus déterminante que le prix ou l’efficacité du système.

En effet, les deux systèmes jugés les plus efficaces, dans ce domaine, par les Ukrainiens, le Patriot américain et l’Iris-T SLM allemands, sont avant tout les systèmes profitants du meilleur réassort de missiles, par leurs industriels.

Dans ce domaine, le pourtant très efficace SAMP/T Mamba franco-italiens, souffre avant tout de la lenteur du processus de livraison de missiles Aster 30B1 à l’Ukraine, en raison d’un parc utilisateur beaucoup plus réduit que son concurrent américain.

Pourtant, l’Aster 30B1 est, en bien des domaines, supérieur aux Patriot PAC-2 ou PAC-3, notamment grâce à une précision et une manœuvrabilité accrue lui permettant d’appliquer une doctrine basée sur le tir d’un unique missile par cible, et non de deux, comme c’est le cas du système américain. Par ailleurs, le système SAMP/T Mamba est plus de 30 % moins onéreux, à l’achat, que le Patriot, et c’est également le cas du missile Aster 30B1, face au missile Patriot.

Dans ce domaine, pour le conflit ukrainien, la seule plus-value qui vaille, est évidemment la possibilité de remplacer rapidement les missiles tirés pour intercepter les missiles balistiques, missiles de croisière, voire les aéronefs russes, la différence d’efficacité étant marginale entre les deux systèmes et le prix d’achat n’étant pas, à proprement parler, un paramètre pour Kyiv.

Le retour vers des avions de combat plus légers, moins onéreux et plus rapides à construire ?

Même le domaine des avions de combat, pinacles de la technologie militaire, semble devoir, aujourd’hui, être touché par les retours d’expérience venus d’Ukraine, et par leurs enseignements éloignés des paradigmes antérieurs à ce conflit.

Mig-35
Le MIG-35, jusq’ici boudé par les VKS comme à l’export, pourrait bien être ressucité en Russie, pour remplacer les pertes et les obsolescences des forces aériennes russes, à moindre cout.

En effet, à la veille de son départ pour prendre des fonctions de gouverneur d’Oblast, le PDG du consortium United Aircraft-Building Corporation (OAK) , Yuri Slyusar, a annoncé que l’entreprise allait très prochainement lancer la production en grande série, du MIG-35, afin de permettre aux forces aériennes russes, les VKS, de compenser rapidement leurs pertes dans ce conflit.

Il faut, bien évidemment, prendre ces déclarations avec les précautions de rigueur, d’autant qu’aucune confirmation, au sujet d’une nouvelle commande de MIG-35 pour les forces aériennes russes, a été donnée par le ministère de la Défense.

Cependant, une telle décision aurait du sens, au regard des enseignements venus d’Ukraine, ayant montré que les avions beaucoup plus puissants et onéreux, comme le Su-35s, étaient, eux aussi, vulnérables, en vol comme au sol, aux attaques ukrainiennes, sans apporter de plus-value notable en matière de capacités opérationnelles, face au MIG-35, en se basant sur ses données publiques.

En effet, le successeur du MIG-29, se veut un avion de combat évolué, les russes le classant dans une génération 4.5+++, assez grotesque, disposant d’une avionique et de senseurs modernes, et d’une vaste panoplie d’armement, n’ayant presque rien à envier au Su-35s.

Su-35s
très efficace, le Su-35s est aussi deux fois plus cher à construire que le MIG-35, pour une survivabilité proche, et une efficacité opérationelle comparable.

La plus grande faiblesse du MIG, face au Sukhoï, est son autonomie de combat, deux fois moins importante. En revanche, il est en mesure d’être mis en œuvre à partir de pistes courtes ou sommaires, ce qui lui confère un potentiel de dispersion compensant cette faible autonomie.

Surtout, le MIG-35 sortirait à un prix unitaire presque deux fois moins élevé que le Su-35s, et pourrait être produit sur des lignes d’approvisionnement ne venant pas phagocyter la production des autres avions de combat russes, dont l’indispensable Su-57. On comprend, dans ces conditions, que l’hypothèse puisse être attrayante, pour les VKS, qui doivent surtout remplacer, à présent, des appareils comme le Su-25 et le MIG-29, trop vulnérables face aux défenses antiaériennes ukrainiennes.

Les délais de production, la disponibilité opérationnelle et l’espérance de vie au combat, comme marqueurs clés de la planification défense à venir

Ces différents constats font apparaitre qu’une nouvelle grille d’analyse, au sujet des matériels militaires, émerge progressivement, sur la base des retours d’expérience venus d’Ukraine.

En effet, une fois intégrée le risque de conflit de longue durée, et ses besoins spécifiques, les paradigmes actuellement appliqués, dans le choix des équipements de défense, pour équiper les armées, évoluent radicalement.

M1A1 Abrams détruit en ukraine
M1 Abrams américain détruit en Ukraine

Ainsi, jusqu’à présent, les critères généralement employés étaient le cout de possession, c’est-à-dire le cumul du prix d’acquisition et des couts de maintenance et d’évolution, sur la durée de vie de l’équipement, ainsi que les plus-values technologiques apportées par le système, de manière absolue, le plus souvent, et parfois de manière relative.

Des critères comme les délais de production, en acquisition, mais aussi en réassort, rapportés à la durée de vie prévisible de l’équipement, non pas absolue, mais au combat, jusqu’ici ignorés, deviennent à présent centraux dans l’analyse.

Une prise de conscience marquée du côté russe, privilégiant le T-90M face au T-14 Armata

C’est en particulier ce qui amena l’état-major russe, dès le début de l’année 2023, à privilégier la construction du char de combat T-90M, un blindé efficace, rapide à produire et dont les couts de production ne dépassent pas les 400 millions de roubles (4 m$), là où le très prometteur T-14 Armata, longtemps présenté par Moscou, comme la future référence en matière de chars de combat, sortait autour d’un milliard de roubles, 2,5 fois plus cher.

Surtout, l’expérience au combat des très onéreux Leopard 2A6, la crème du char de bataille occidental jusque-là, a montré une espérance de vie au combat à peine plus longue que celle du T-90M, malgré un prix d’achat de l’ordre de 20 m$.

T-14 Armata
Présentation du T-14 Armata lors de la parade du 9 Mai 2015 pour le 70eme anniversaire de la victoire contre l’Allemagne nazie. Au final, l’état-major russe a préféré se tourner vers le T-90M pour remplacer ses pertes en Ukraine, et moderniser sa composante blindée.

Enfin, le T-90M est aujourd’hui produit de manière soutenue par l’usine Uralvagonzavod, et cette production n’a cessé d’augmenter depuis le début d’année 2023, permettant de compenser, en partie, les pertes subies au combat, bien au-delà de ce que les Ukrainiens, et leurs alliés occidentaux, ne parviennent pas à compenser leurs pertes, ou très peu.

Le même arbitrage a été fait au sujet du véhicule de combat d’infanterie BMP-3M, une modernisation du BMP-3 entré en service à la fin des années 80, plutôt que le Kurganet-25, plus moderne, mais aussi bien plus cher et difficile à produire.

Des paradigmes qui peinent à convaincre politiques et états-majors européens

En Europe et aux États-Unis, en revanche, ces nouveaux paradigmes sont encore loin d’être majoritaires, alors que beaucoup de pays continuent de s’équiper de modèles de chars très onéreux et longs à produire, comme le Leopard 2A8 ou le M1A2 Abrams, et de véhicules de combat d’infanterie comme le CV90, le Puma ou le Lynx, dont la production annuelle correspond, aujourd’hui, à peine aux pertes mensuelles prévisibles, en cas de conflit.

Dans ce domaine, les systèmes comme le CAESAR français, qui ne coute que 6 m€ pour la version NG, et qui est déjà produit à plus de 100 exemplaires par an, soit plus de la moitié des pertes annuelles pouvant être anticipée, dans ce domaine, forment l’exception notable, et non la règle.

KNDS Deutschland Krauss-Maffei Wegmann
Chaine de production de Krauss-Maffei-Wegmann pour le Leopard 2

Pire, encore, bien souvent, la notion même de réassort de combat, et de compensation des pertes et de l’usure des équipements, n’est tout simplement pas estimée, en particulier en Europe.

C’est ainsi que de très nombreux pays, dont certains sont d’ailleurs destinés à former la colonne vertébrale des forces armées européennes, comme la Pologne ou l’Allemagne, se sont massivement tournés vers des équipements américains, sud-coréens ou israéliens, pour des équipements déterminants comme les avions de combat, les chars, les missiles antiaériens, les missiles antichars ou l’artillerie à longue portée.

Ce faisant, ils ont créé une très grande incertitude, pour ces armées, comme pour le dispositif défensif européen, pour être en mesure de poursuivre le combat au bout de quelques semaines ou quelques mois d’engagements, sauf un soutien des pays fournisseurs, dont on se doit de douter, à présent.

La notion de guerre longue, toujours pas sérieusement intégrée à la planification militaire européenne

La réalité, qu’il est indispensable, dorénavant, de regarder sans sourciller, est qu’aucune armée, en Europe, a été conçue pour soutenir un conflit de plus de quelques semaines, qu’il s’agisse du format des forces, et surtout, de la planification industrielle et humaine de réassort, le cas échéant.

Le dogme de la guerre courte, est la conséquence de la certitude, forgée au fil des décennies, de la supériorité militaire absolue des États-Unis, et de l’engagement de Washington, pour la sécurité des pays européens, membres de l’OTAN.

Bien évidemment, ces dernières semaines, ce dernier point a été remis en cause, en Europe, mais seulement de manière partielle. En effet, les européens continuent de s’engager à acquérir davantage de F-35 ou de missiles Patriot, en dépit des réserves très sérieuses émises par la Maison-Blanche, au sujet d’une éventuelle intervention militaire américaine, pour protéger ses alliés.

Ligne defensive russe en Ukraine
La guerre en Ukraine s’est transformée en guerre de position et d’attrition à partir de l’automne 2022.. (Finbarr O’Reilly/The New York Times)

Par ailleurs, la certitude de la surpuissance militaire américaine, susceptible d’apporter une décision rapide, en cas de conflit, s’appuie presque exclusivement sur les conclusions de la guerre du Golfe, tout en ignorant les autres campagnes des armées américaines, beaucoup plus longues, et loin d’être aussi glorieuses qu’en 1991 (Afghanistan, Irak, Serbie, Vietnam…).

Même les armées les plus volontaires, en Europe, souffrent de certaines faiblesses critiques, dans ce domaine. Ainsi, si la Pologne se structure pour disposer d’une force armée terrestre imposante, et disposant des réserves humaines nécessaires pour soutenir le combat dans la durée, aucun de ses équipements majeurs, en dehors des VCI et des APC, n’est de conception européenne.

La France, de son côté, aligne une immense majorité d’équipements de conception et de fabrication française ou européenne, ne s’étant tournée vers les États-Unis que pour certaines capacités utilisées en trop petit nombre, en Europe, pour justifier d’un programme national, comme les catapultes de son porte-avions, ou les avions radars embarqués E-2C Hawkeye.

En outre, certains équipements, notamment dans le domaine terrestre, ont été conçus spécifiquement pour pouvoir être produits rapidement et en masse, ce qui permettrait, potentiellement, de compenser dynamiquement les pertes au combat, avec l’outil industriel disponible.

Toutefois, les armées françaises souffrent, dans le même temps, d’une masse réduite, et de stocks de munitions et de pièces détachées faméliques, faisant affirmer, parfois, à certains spécialistes du sujet, qu’elles ne seraient capables de se battre que quelques jours, dans un conflit de haute intensité.

industrie russe de defense Uralvagonzavod
L’outil industriel russe est déjà dimensionné pour compenser les pertes d’un conflit de haute intensité, comme en Ukraine. Ici, l’usine de chars et de véhicules blindés Uralvagonzavod.

Dans tous les cas, il apparait qu’aujourd’hui, encore, aucune armée en Europe, en dehors des armées russes et, dans une moindre mesure, ukrainiennes, n’est conçue pour soutenir un conflit de haute intensité dépassant quelques semaines.

À en juger par les contrats annoncés ou confirmés encore très récemment, par Londres, Berlin, Varsovie et Copenhague, cette hypothèse, pourtant avérée aux portes de l’Europe, depuis trois ans maintenant, demeure toujours écartée, de la planification militaire européenne, tous pariant, de manière très démonstrative, sur une intervention de Washington, en cas de conflit, pour rétablir l’équilibre, au-delà des premiers jours de guerre.

Conclusion

On le voit, les paradigmes appliqués par l’industrie de défense en Europe, et surtout par les planificateurs militaires du vieux continent, s’avèrent, pour la plupart, particulièrement obsolètes, une fois comparés aux enseignements venus d’Ukraine.

En effet, qu’il s’agisse des arbitrages concernant les plus-values recherchées en matière d’équipements, et qui se paient, souvent, au prix fort, et avec des délais de production incompatibles avec l’attrition de combat, de la localisation et du dimensionnement des appareils productifs, ou des stocks et réserves de matériels et équipements, il apparait que les armées européennes n’ont en rien assimilé les enseignements venus d’Ukraine.

Assemblage F-35 Lockheed-Martin
Au-delà des discours, l’Allemagne, la Grande-bretagne, la Belgique, la République Tchèque, la Finlande et même le Danemark, on réitéré leur intention de maintenir leurs commandes de F-35 ces dernieres semaines, voire, pour certains, de les augmenter.

Pire encore, tout indique, à ce jour, qu’aucune armée en Europe, ne se prépare pour devoir faire face à une guerre longue d’attrition, comme c’est le cas en Ukraine aujourd’hui, et pour laquelle les armées et l’ensemble de l’industrie de défense russes, au contraire, se sont transformées.

Dès lors, il apparait que les armées russes s’organisent et se structurent, depuis la fin de l’année 2022,pour venir à bout de la résistance ukrainienne, mais aussi, ce faisant, pour prendre l’avantage, dans la durée, sur les armées européennes, incapables qu’elles sont de se transformer pour se préparer à ce type de conflit, et surtout d’envisager de devoir se défendre, seules, sans l’appui massif des États-Unis.

Une chose est certaine : tant que les européens, dans leur ensemble, n’auront pas fait le deuil de la protection américaine, alors qu’ils restent, aujourd’hui, bloqués entre les phases de déni et de négociation, les armées européennes seront dans l’incapacité d’envisager efficacement leurs besoins pour effectivement maitriser, et donc dissuader, la menace venue de Moscou. Il faut donc espérer que cela arrive rapidement, car, dans le même temps, côté russe, la stratégie est en marche, et tout indique qu’elle sera très efficace.

La dissuasion française va-t-elle s’étendre à la Pologne dès 2025 ?

Il y a tout juste cinq ans, le ministre des Affaires étrangères polonais, Jacek Czaputowicz, avait très sèchement rejeté la proposition faite alors par le président Emmanuel Macron, au sujet d’une extension de la dissuasion française à d’autres alliés européens.

Le ministre polonais, s’alignant sur les positions précédemment exprimées par le ministre de la Défense et le président polonais, avait même jugé que cette proposition française était « dangereuse », en particulier lorsque le président français avait avancé que les Européens se trouvaient à égale distance de Moscou que de Washington, alors que peu de temps avant, Mariusz Błaszczak, le ministre de la Défense, avait très clairement annoncé que la défense polonaise passerait par le rapprochement avec les États-Unis, dans les dix années à venir.

Cinq ans plus tard, le ton a radicalement changé, à Varsovie. Alors que les autorités polonaises avaient tenté, en 2022, de séduire Donald Trump en flattant son égo, en proposant de nommer la base américaine en Pologne « Fort Trump », voilà qu’elles sont en négociations soutenues avec Paris, pour être en mesure de signer un nouvel accord de Défense bilatéral entre les deux pays, après celui signé en 1991.

Et cette fois, selon la presse polonaise, le sujet au cœur des négociations, pourrait porter sur l’extension de la dissuasion française, à son allié polonais, qui pourrait devenir, en juin prochain, le premier pays européen à formaliser cette protection, face à l’imprévisibilité de Donald Trump et au désengagement américain du théâtre européen, dans les années à venir.

Le bouclier nucléaire américain a perdu son caractère dissuasif en Europe face à la Russie

Ce revirement peut s’expliquer par plusieurs facteurs concomitants, suceptible de créer le contexte favorable, pour lui donner corps. En premier lieu, le retour de Donald Tusk au poste de premier ministre, après sa victoire électorale lors des élections législatives d’octobre 2023, joue certainement un rôle déterminant à ce sujet, sachant que le président Duda, affilié au PiS, avait encore, il y a peu, fait acte de fidélité, envers Washington.

donald Tusk
La dissuasion française va-t-elle s'étendre à la Pologne dès 2025 ? 36

Ancien président du Conseil de l’Europe, l’homme politique polonais parvint à rassembler une majorité de coalition, rassemblant la plupart des partis d’opposition au PiS, allant de la Gauche (Lewica) à la Plateforme civique (PO) de centre-droit, pour être nommé premier ministre et former son gouvernement.

Ce faisant, l’exécutif polonais a, depuis novembre 2023, des positions beaucoup plus ouvertes vis-à-vis de l’émergence d’une défense Européenne, que précédemment, le PiS et Andrzej Duda, ayant tenu une ligne beaucoup plus atlantiste et pro-américaine, à ce sujet, jusqu’ici.

Dans le même temps, Varsovie, comme l’ensemble des pays Européens partageant une frontière terrestre avec la Russie ou la Biélorussie, s’estime à présent directement menacé d’une possible intervention militaire russe, d’ici à quelques années, en particulier une fois que la guerre en Ukraine aura pris fin.

Surtout, les positions prises par Donald Trump, depuis son retour à la Maison-Blanche, au sujet de l’OTAN, de l’Europe, de l’Ukraine, mais également de la Russie, ont d’ores-et-déjà remis en question la crédibilité d’une intervention militaire américaine, en soutien de ses alliés européens, en cas d’attaque de la Russie. Et si l’intervention conventionnelle américaine perd de sa crédibilité, on peut évidemment douter de la détermination de Washington à faire usage de ses armées nucléaires, face à la Russie, pour protéger ses alliés européens.

Trump Ukraine
La dissuasion française va-t-elle s'étendre à la Pologne dès 2025 ? 37

De fait, le potentiel dissuasif du bouclier nucléaire américain, qui avait assuré la sécurité du bloc occidental en Europe, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, a été considérablement réduite, depuis deux mois, par les prises de position de Donald Trump.

Ainsi, la Pologne, comme l’ensemble des pays européens, est à présent exposée à une forme de chantage nucléaire russe, contre lequel seuls deux pays en Europe, la Grande-Bretagne et la France, sont en mesure de résister à ce jour.

Paris et Varsovie devraient signer un accord de défense bilatéral étendu en juin 2025

On comprend, dès lors, l’intérêt, mais aussi l’urgence, pour Varsovie, de formaliser un accord avec la France, et peut-être avec la Grande-Bretagne, dans les plus brefs délais, pour palier la faiblesse stratégique que l’étiolement de la crédibilité du bouclier nucléaire américain, a engendré depuis deux mois.

C’est dans ce contexte que Paris aurait décidé d’intégrer la notion d’extension du parapluie nucléaire français à la Pologne, dans le cadre des négociations en cours entre Paris et Varsovie, pour la signature d’un nouveau traité de sécurité bilatéral entre les deux pays.

En dehors du cadre otanien et européens, ceux-ci avaient signé un précédent accord de sécurité et de coopération, quelques mois à peine après la dissolution du Pacte de Varsovie, en février 1991. Pour autant, à ce moment-là, le sujet de la protection nucléaire française n’avait, bien évidemment, pas été évoqué.

tusk macron
La dissuasion française va-t-elle s'étendre à la Pologne dès 2025 ? 38

Initialement, la signature de ce traité de sécurité franco-polonais, devait intervenir en avril 2025, et devait porter, principalement, sur certaines mesures de coopération renforcées entre les deux pays. Les bouleversements géostratégiques en cours, ont peut-être convaincu les dirigeants français et polonais, de faire de ce traité bilatéral, le document fondateur d’une coopération de défense entièrement renouvelée entre Paris et Varsovie, et surtout, intégrant cette fois, cette notion de parapluie nucléaire française.

Les détails de ces engagements bilatéraux ne sont, bien évidemment, pas encore rendus publics. Toutefois, en dépit de ces changements majeurs de positions et de contexte, le nouveau traité de sécurité franco-polonais devrait être signé dès le mois de juin, à Nancy, ce qui en dit long sur l’urgence de la situation, spécialement pour les autorités polonaises.

La dissuasion française bientôt étendue à la Pologne

La signature de ce traité constituerait, à elle seule, un séisme stratégique en Europe. En effet, la plus grande puissance stratégique en Europe, la France, et la plus puissante force terrestre du vieux continent en devenir, la Pologne, signeraient en accord-cadre de sécurité et d’assistance militaire mutuelle, de manière bilatérale, intégrant un volet nucléaire, et ce, en dehors des accords européens et otaniens.

Pour Varsovie, dont toute la politique de défense a été strictement orientée autour des États-Unis et du bouclier stratégique américain, ces dix dernières années, il s’agirait, évidemment, d’un bouleversement radical, qui pourrait entrainer d’autres évolutions, notamment concernant la part des équipements de facture européenne, au sein de ses armées.

FA-50 Pologne
La dissuasion française va-t-elle s'étendre à la Pologne dès 2025 ? 39

En effet, si, ces dernières années, Varsovie a produit d’immenses efforts pour moderniser ses armées, avec un effort de défense qui dépasse les 5% PIB en 2025, l’immense majorité de ses programmes d’équipements, a été attribuée à des pays non européens, spécialement les États-Unis (F-16, F-35A, Patriot, Himars, M1A2 Abrams, AH64 Apache…) et la Corée du Sud (K2 Black Panther, K9, K239, F-50…), alors que les quelques équipements de facture européenne commandés ces dernières années, étaient majoritairement britanniques (missiles CAMM, frégates Arrowhead…).

Surtout, l’extension de la dissuasion française au territoire polonais, pourrait engendrer, on peut le penser, un accroissement des opérations et entrainements bilatéraux franco-polonais, par exemple, concernant l’exécution de certaines missions d’entrainement et de démonstration de forces des forces aériennes stratégiques françaises.

Pour la France, il s’agirait de l’aboutissement d’une politique entamée dès le milieu des années 60 par le Général de Gaulle, lorsque celui-ci intégra, dans le discours de la dissuasion française, la notion d’intérêts stratégiques, ce qui pouvait concerner, selon ses propres termes, certains de ses alliés, comme le Benelux (dans le contexte de la guerre froide).

En effet, alors que Paris n’a eu de cesse d’ouvrir des portes de négociations, à ce sujet, depuis près de soixante ans, jamais aucun pays européen n’avait ne serait-ce qu’envisager d’en saisir l’opportunité, pour entamer des négociations ce sujet. Bien au contraire, les différentes ouvertures françaises furent, le plus souvent, fermement rejetées par les chancelleries européennes, comme par Washington, on peut s’en douter.

Macron Sorbonne
Politique Paris VIIIe, le 25 avril 2024 Sept ans après le discours de la Sorbonne, le Président de la République Emmanuel Macron s’exprime à nouveau dans l’amphithéâtre de l’université à l’occasion d’un discours sur l’Europe. Photo LP / Fred Dugit

En effet, les fondements de cette démarche française, comme de l’effort pour se doter d’une dissuasion parfaitement autonome, se trouvent dans le refus américain d’apporter un soutien aérien aux forces françaises en Indochine, notamment lors de la bataille de Dien Bien Phu, en 1954, ainsi que dans le refus de Washington de contenir la menace de frappe nucléaire soviétique contre la France et la Grande-Bretagne, à la suite de l’intervention militaire sur le Cana de Suez, en 1956, amenant Paris à assumer le fait que le soutien stratégique américain était conditionné aux seuls intérêts de Washington.

Le premier pas polonais pourrait entrainer un mouvement de fond en Europe vers la dissuasion franco-britannique

Pour la France, la signature de ce traité de sécurité bilatéral, avec la Pologne, marquerait un changement profond, à l’échelle du continent européen, vers un rapprochement marqué et convergent, entre les positions d’un des pays perçu comme étant les plus atlantistes, la Pologne, et les positions françaises, souvent pointées du doigt en Europe, jusqu’ici, à ce sujet.

De fait, cet accord pourrait bien servir de cadre pour la signature d’autres accords bilatéraux, entre la France et d’autres pays européens, tout aussi menacés que peut l’être la Pologne, aujourd’hui. On pense, en premier lieu, aux pays baltes, que l’on sait dans le viseur du Kremlin depuis de nombreuses années, ainsi que les pays de la péninsule scandinaves, la Finlande partageant la plus longue frontière terrestre avec la Russie en Europe.

Il pourrait, également, être employé comme modèle, tout au moins dans le domaine stratégique, pour permettre à ces pays de signer, rapidement, des traités comparables avec la Grande-Bretagne, sachant qu’une dissuasion bicéphale est indispensable pour neutraliser efficacement les risques démocratiques en Europe.

reunion Paris europen 17 fevrier 2025
La dissuasion française va-t-elle s'étendre à la Pologne dès 2025 ? 40

Une fois l’urgence traitée sous la forme d’accords bilatéraux, en particulier pour les pays les plus exposés, il serait alors temps, pour les européens, d’envisager la négociation d’un cadre multilatéral global, permettant de piloter cette extension de dissuasion franco-britannique d’une manière cohérente et uniforme à l’échelle du continent, voire au-delà, tout en définissant les modalités globales d’applications et de financement.

La France va-t-elle devoir renforcer sa dissuasion pour répondre aux attentes de ses alliés européens ?

Avec 4 sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, dont trois sont potentiellement déployables et armés simultanément, avec 16 missiles balistiques SLBM chacun, et deux escadrons de frappes stratégiques transportant le missile de croisière ASMPA-R, la France dispose d’une puissance de feu stratégique suffisante pour tenir en respect la menace Russe, quel que soit le périmètre à défendre.

En effet, contrairement aux forces conventionnelles, l’efficacité de la dissuasion nucléaire ne repose pas sur une notion de proportion de forces, mais de seuils. Avec deux SNLE à la mer et deux escadrons de frappe stratégique, la France est en mesure, en temps de crise, d’éliminer les cents plus grandes villes de l’adversaire, quel qu’il soit. Dans le cas de la Russie, de telles frappes représenteraient plus de 80 à 90 millions de morts, soit les 2/3 ou les 3/4 de la population, ainsi que l’ensemble des centres industriels et économiques du pays.

En d’autres termes, les pertes potentielles, pour l’État russe, face à une frappe nucléaire française, seraient telles que le pays serait en grande partie détruit, et dans l’impossibilité de se relever.

De fait, la Russie n’a aucun intérêt à défier la dissuasion française, même en disposant d’un potentiel de destruction considérablement plus élevé, tant les destructions sur son sol, seraient inacceptables, et ce, quels que soient les bénéfices attendus d’une neutralisation complète de l’Europe.

SNLE classe triomphant
La dissuasion française va-t-elle s'étendre à la Pologne dès 2025 ? 41

Il s’agit, alors, bien d’un effet de seuil, puisque, même dans son format actuel, la dissuasion française a un format suffisant pour être parfaitement efficace dans sa fonction de dissuasion, à savoir d’empêcher l’adversaire de recourir à l’arme nucléaire, pour atteindre ses objectifs militaires ou stratégiques, ce, quel que soit le périmètre défendu.

Pour autant, les moyens de la dissuasion française devront, très certainement, devoir être revus à la hausse, dans les mois et années à venir, si l’extension vers les pays européens venaient à s’étendre.

En effet, l’efficacité de cette dissuasion reposera également sur la manière dont la France et ses alliés, seront en mesure de répondre aux provocations que la Russie ne manquera pas d’effectuer, ainsi que la perception de sécurité, donc la confiance, qui sera affichée par ses partenaires.

Cela supposerait, en particulier, une densification de certains moyens, comme des forces aériennes stratégiques qui sont les plus rapidement extensibles, pour neutraliser en partie la menace des missiles SRBM et MRBM russes, dans l’attente de l’arrivée de nouveaux moyens, plus longs à mettre en œuvre, comme éventuellement un missile balistique à portée intermédiaire, voire d’un cinquième SNLE, pour avoir l’assurance de disposer de 2 SNLE à la mer en temps normal, et de 3, en temps de crise.

Une perspective majeure pour l’industrie de défense française

L’évolution entamée par la prochaine signature du traité de sécurité bilatéral franco-polonais, et de son volet d’extension de la dissuasion française, pour protéger la Pologne, entrainerait, enfin, un changement de statut de la France, dans le paysage sécuritaire européen, celle-ci passant du statut de nation rebelle face à la protection américaine, à celui de nation protectrice.

De fait, on pourrait s’attendre à ce que certains équipements de défense français, notamment ceux ayant un potentiel d’interaction avec l’exécution de la mission stratégique, voient leur attractivité s’étendre sensiblement, en Europe, dans les mois et années à venir.

Rafale B
La dissuasion française va-t-elle s'étendre à la Pologne dès 2025 ? 42

On peut penser, ainsi, que l’offre du Rafale français, pour le programme d’extension de la flotte de chasse polonaise portant sur 36 appareils, pourrait avoir, à présent, des atours plus que séduisants pour Varsovie.

L’avion de combat français serait, en effet, en mesure de participer, aux besoins, aux missions de frappes stratégiques en accompagnement des Forces aériennes stratégiques, ou à former le pilier d’une solution de type OTAN de « partage nucléaire », permettant aux avions polonais de transporter des missiles nucléaires français (et dont l’armement demeurerait de la seule prérogative du président français).

La prise de conscience qui accompagne ce basculement potentiel des européens vers une dissuasion reposant sur celles de pays européens, pourrait également, à l’avenir, en engendrer d’autres, comme au sujet de la faiblesse stratégique que représente la dépendance à des pays non européens, en matière de défense antiaérienne et anti-balistique, ou, plus largement, pour la plupart des équipements de défense potentiellement consommables ou à attrition importante, comme les missiles antichars, les blindés, les roquettes d’artillerie, etc.

Dans tous les cas, il ne fait guère de doutes, si la dynamique que l’on observe entre Paris et Varsovie venait à s’étendre, que les équipements de défense de conception française, jouiraient alors d’une image et d’un intérêt entièrement renouvelé en Europe, et d’autant plus puissant que le discours de Donald Trump, au sujet d’un potentiel troisième mandat, sera audible…

Conclusion

On le voit, la signature, en juin prochain, d’un nouveau traité de sécurité bilatéral entre Paris et Varsovie, pourrait bien constituer une véritable révolution copernicienne, au sujet de la dynamique de défense collective en Europe.

Dissuasion française Rafale ASMPA
La dissuasion française va-t-elle s'étendre à la Pologne dès 2025 ? 43

En effet, il s’agirait d’un premier pilier pour l’émergence d’une Europe qui ferait reposer sa sécurité sur ses propres moyens, et non sur la protection des États-Unis, y compris, et surtout, dans le domaine de la dissuasion nucléaire.

Le chemin, pour y parvenir, est encore long et semé d’embuches. Ainsi, il ne fait aucun doute qu’une fois l’annonce rendue publique, au sujet d’un rapprochement franco-polonais, en particulier dans le domaine stratégique, que les prises de positions politiques hostiles, et les articles de presse plus ou moins assassins, se multiplieront, tant sous l’influence de Washington, qui y verrait une menace sur son surpuissant bras de levier politique en Europe, que du côté russe, pour qui l’européanisation de la défense européenne, ruinerait toutes les ambitions ayant entouré l’élection de Donald Trump.

Reste à voir, donc, si les indiscrétions de la presse polonaises, au sujet de la portée stratégique du traité de sécurité bilatéral franco-polonais, se confirmeront dans les faits, ou si, comme ce fut maintes fois le cas, par le passé, la dynamique sera coupée net dans son élan, par des interventions extérieures et leurs (nombreux) relais intérieurs. Cela dit, si c’était facile, cela ferait bien longtemps que ce serait fait, n’est-il pas ? À suivre, donc…

La dissuasion britannique est dans un état catastrophique en 2025

Plusieurs pays européens, dont l’Allemagne, ont émis l’hypothèse de se tourner, potentiellement, vers la dissuasion britannique et française, avec le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, pour remplacer un bouclier nucléaire américain d’ores-et-déjà décrédibilisé par les positions de l’exécutif américain depuis le 20 janvier 2025.

En effet, avec huit sous-marins nucléaires lanceurs d’engins et deux escadrons de frappes stratégiques, Paris et Londres disposent, ensemble, d’un potentiel théorique de frappes stratégiques parfaitement suffisant, pour tenir en respect le Kremlin ou tout autre agresseur, y compris pour protéger l’ensemble du périmètre européen, voire au-delà.

Cependant, depuis plusieurs années, les informations en provenance de Londres, au sujet de l’efficacité de la dissuasion britannique, font douter de son potentiel opérationnel réel, et donc, de son potentiel dissuasif.

Pourquoi la dissuasion britannique est-elle indispensable à l’émergence d’une architecture sécuritaire européenne, dans les années à venir ? Quels sont les symptômes qui entament, aujourd’hui, la crédibilité de Londres dans ce domaine ? Et comment les autorités britanniques pourraient répondre à ces inquiétudes, dans les délais nécessaires ?

Le rôle clé de la dissuasion britannique dans l’architecture sécuritaire européenne qui se dessine

La dissuasion britannique, qui forme avec celle de la France, les seules forces de dissuasion en Europe, s’appuie aujourd’hui sur une flotte de quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins de la classe Vanguard.

SSBN Vanguard Royal navy
SNLe classe Vanguard de la Royal Navy

Ce sous-marin de 150 m de long et de presque 16,000 tonnes en plongée, figure parmi les sous-marins les plus performants et les plus discrets de la planète, le rendant pratiquement indétectable, sauf accident, une fois en patrouille.

Le navire est armé de 16 missiles Trident II D5 conçus et construits par l’américain Lockheed Martin, armés chacun de 6 à 12 véhicules à trajectoire indépendante MIRV, transportant une tête nucléaire britannique Mk-4A RV/Holbrook de 100 kt, soit six fois la bombe d’Hiroshima.

Ainsi, un unique SSBN (acronyme anglophone du SNLE) britannique, transporte une puissance de feu suffisante pour frapper une centaine de cibles d’une charge nucléaire, soit un potentiel de destruction suffisant, à lui seul, pour dissuader la Russie de toute atteinte aux intérêts stratégiques britanniques.

De fait, ainsi présentée, la dissuasion britannique est parfaitement crédible et suffisante pour tenir en respect un adversaire stratégique, comme la Russie, comme l’est, dans le même temps, la France.

Dans le contexte actuel, marqué par le traumatisme des conséquences du revirement stratégique américain, à la suite d’une alternance démocratique, le basculement des européens vers une architecture de défense exclusivement européenne, se trouverait grandement facilité, si celle-ci reposait, en matière de dissuasion, sur une structure bicéphale équipotentielle, ou presque, entre la France et la Grande-Bretagne.

Missile trident
Lancement d’un missile Trident II D5

En effet, cette structure neutraliserait en grande partie les risques liés à une alternance démocratique, dans l’un ou l’autre de ces deux pays, sachant que les risques qu’un événement démocratique menaçant la dissuasion étendue à l’Europe, émerge simultanément à Paris et à Londres, sont très faibles.

En outre, cette architecture neutralise la tentation qui pourrait émerger, de chaque côté de la Manche, d’instrumentaliser cette dissuasion étendue, pour monnayer certains avantages excessifs, auprès des pays protégés.

Dès lors, l’émergence d’un modèle européen de défense se trouverait fortement crédibilisé, par un engagement simultané et équipotentiel de Paris et de Londres, raison pour laquelle, par exemple, le futur chancelier allemand met systématiquement les deux pays européens dotés, sur un pied d’égalité, dans les discussions concernant l’extension de leur dissuasion à l’Allemagne.

La dissuasion britannique malade de ses arbitrages passés

Cependant, pour que cette architecture soit efficace et équilibrée, il est nécessaire que les dissuasions britanniques et françaises soient également crédibles, et fiables. Or, si la dissuasion française, et ses deux composantes sous-marines et aériennes, démontrent régulièrement cette fiabilité, au travers de nombreux exercices, la dissuasion britannique, quant à elle, souffre de plusieurs faiblesses apparues ces dernières années, et d’autres, plus structurelles, mais renforcées par le contexte actuel.

Les deux échecs successifs du tir d’un missile nucléaire balistique Trident II D5 par un sous-marin nucléaire lanceur d’engins britannique

En premier lieu, les deux échecs successifs d’un tir de validation du missile américain Trident II D5, à partir d’un SNLE britannique, font peser un doute sévère sur la crédibilité de la dissuasion britannique.

En effet, le 30 janvier 2024, le SNLE HMS Vanguard mena un tir d’essai d’un missile SLBM Trident II D5, en présence du Premier Lord de l’Amirauté, l’Amiral Sir Ben Key, et du Secrétaire à la défense britannique, Grant Shapps. L’essai fut toutefois marqué par un dramatique échec, le missile étant parti en vrille incontrôlée dès sa transition de milieu, manquant de peu de retomber sur le sous-marin britannique, et les personnalités transportées.

Echec trident II D5 HMS Vanguard
Départ en vrille du missile SLBM Trident II D5 lors du tir d’essai de 30 janvier 2024.

Fait aggravant, cet échec intervint huit ans après le précédent tir d’essai de même type, entreprit par la Royal Navy, qui s’était, lui aussi, terminé par un échec, lorsqu’en 2016, le tir d’essai de missile Trident II D5, lancé par le HMS Vengeance, amena également à la destruction anticipée du missile.

Dans les deux cas, l’enquête de la Royal Navy conclut à une erreur humaine, avec une erreur de programmation des coordonnées de la cible, en 2016, et une modification apportée au missile d’essai, en 2024.

Cependant, l’enchainement de deux échecs simultanés, porta un coup sévère à la crédibilité de la dissuasion britannique, Londres devant multiplier les communications sur les 10 essais précédents couronnés de succès, depuis 1994, par la Royal Navy, et les 191 succès américains et britanniques, depuis l’entrée en service du missile en 1989, pour neuf échecs seulement.

Force est de constater, cependant, qu’il fallut huit ans entre l’échec de 2016 et l’essai suivant, en 2024, alors qu’un nouvel essai n’est toujours pas planifié, à ce jour. Pour rappel, après l’unique échec du tir d’un missile SLBM M51 français, le 5 mai 2013, l’essai suivant intervint moins de 30 mois plus tard, le 30 septembre 2015, qui fut lui-même suivi par un nouvel succès, 9 mois plus tard, le 1ᵉʳ juillet 2016.

De fait, tant que la Royal Navy n’aura pas effectué un nouveau tir d’essai réussi du missile trident II D5, à partir d’un de ses SNLE, la dissuasion britannique souffrira d’un défaut de crédibilité qu’il est difficile d’ignorer.

Une dissuasion britannique à une seule composante, depuis 1998

Or, l’atteinte à la crédibilité des missiles SLBM britanniques, porte atteinte à la crédibilité de la dissuasion britannique dans son ensemble. En effet, celle-ci ne repose plus que sur son unique composante sous-marine, depuis 1998 et le retrait de la bombe nucléaire aéroportée WE-177.

Bombe nucléaire WE.177 Sea Harrier
La bombe nucléaire gravitationelle WE-177 britannique armait différents appareils, dont le Sea harrier de la Royal Navy.

À ce moment-là, Londres prit le parti de ne s’en remettre, en effet, qu’à ses SNLE, pour porter sa dissuasion, sachant que les États-Unis maintenaient également déployés, sur son sol, des capacités aériennes nucléaires, ainsi que des missiles nucléaires Tomahawk, pour contenir la menace résiduelle.

En effet, depuis 1954, l’US Air Force maintenait une composante aérienne de frappe nucléaire stratégique et tactique, à partir de la base aérienne britannique de Lakenheath, à 150 km au nord-est de Londres. Celle-ci fut retirée en 2008, sur fond de baisse de la menace en Europe, avant d’être réintroduites, en 2023, pour faire face aux tensions avec la Russie.

Contrairement à la France, qui remplaça ses Mirage IV et ses Mirage 2000N de la guerre froide, par le nouveau Rafale et son missile ASMPA, Londres ne revint pas à une dissuasion à deux composantes, même après le retrait des bombes et des missiles nucléaires américains de Lakenheath.

Outre la fragilité que représente cette dissuasion monovecteur, notamment en cas d’essais ratés, cette architecture réduit considérablement la grammaire britannique dans le dialogue entre nations dotées, Londres n’ayant, par exemple, aucun moyen de signifier à l’adversaire, de manière visible, une élévation de son niveau d’alerte, comme peut le faire la France, en déployant ses Rafale nucléaires.

De même, la Grande-Bretagne est dans l’incapacité de marquer son soutien stratégique à un allié, par le déploiement de moyens stratégiques sur son sol, ou dans les airs, ce qui, évidemment, limite sensiblement la gradation possible de l’échange stratégique, face à une nation dotée d’une grande panoplie en la matière, comme c’est le cas de la Russie.

La dépendance technologique de la dissuasion britannique vis-à-vis des États-Unis

La dissuasion britannique a été structurellement bâtie avec l’aide des États-Unis, ceux-ci ayant fourni, dans les années 50, une aide technologique significative, ainsi que le combustible nucléaire à Londres, pour concevoir ses premières armées nucléaires.

SSBN HMS Resolution Royal Navy
Sous marin HMS Resolution, le premier SNLE de la Royal navy, était armé du missile SLBM amércain Polaris . Copyright: © IWM. Original Source: http://www.iwm.org.uk/collections/item/object/205016472

De fait, lorsqu’en 1967, le premier SNLE britannique, le HMS Resolution, fut armé de missiles SLBM américain Polaris, personne, en Grande-Bretagne, ne trouva rien à redire à cette dépendance stratégique, vis-à-vis de l’allié de référence, leader des 5 Eyes et protecteur de l’OTAN.

De même, il fut décidé d’armer les nouveaux SNLE britanniques de la classe Vangard, du nouveau missile Trident II, toujours de facture américaine, à partir de 1994, et personne, dans la classe politique londonienne, ne s’en offusqua particulièrement, d’autant que la guerre froide venait de prendre fin, et que les bénéfices de la Paix, commençaient à pointer.

Depuis que le retour de Donald Trump redevint une hypothèse crédible, pendant la campagne présidentielle américaine de 2024, cette dépendance commença, cependant, à susciter certaines interrogations, alors que le candidat multipliait les déclarations à l’emporte-pièce, au sujet d’un éventuel retrait de la protection américaine aux alliés de l’OTAN, phénomène accentué par le second échec successif du tir d’un Trident, en janvier 2024, évoqué précédemment.

Soudain, pour certains, cette dépendance stratégique devenait source d’inquiétudes, d’autant que commençaient à émerger certaines théories au sujet d’un possible contrôle exercé directement par Washington, sur l’utilisation des missiles nucléaires américains, à bord des sous-marins britanniques.

Vanguard à quai
SNLE classe Vanguard à quai.

Une fois encore, Londres a multiplié les déclarations pour démentir l’existence d’un tel contrôle à priori venant de Washington, tout en reconnaissance que la maintenance et la modernisation de ses missiles Trident II D5, dépendait exclusivement du bon vouloir de l’exécutif américain.

En d’autres termes, même si les États-Unis ne disposaient pas d’un moyen pour interdire l’utilisation des missiles à bord des sous-marins britanniques, ou pour en contrôler la trajectoire ou l’exécution de la mission, une fois lancés, il est en revanche parfaitement admis que le parc de missiles SLBM Trident II de la Royal Navy, seuls vecteurs susceptibles de porter la dissuasion britannique, se retrouverait très rapidement contraint, si Washington cessait unilatéralement d’en assurer la maintenance.

Les effets de la crise des ressources humaines de la Royal Navy et de la disponibilité des SNLE pour la mission stratégique britannique

Comme si ces trois handicaps, déjà très sévères, ne suffisaient pas, la dissuasion britannique souffre, depuis quelques années, d’une autre maladie, tout aussi mortelle, dans le domaine des ressources humaines.

Ainsi, il y a quelques jours, la Royal Navy annonçait le retour d’un SNLE britannique de la classe d’une patrouille ayant durée 204 jours, deux fois plus longtemps que la durée normale d’une mission de ce type. En outre, ce « record », qui est loin d’être glorieux, n’est que le symptôme d’un phénomène observé depuis plusieurs années, au sujet des patrouilles de SNLE britanniques, puisque les huit précédentes patrouilles stratégiques des SNLE britanniques, ont toutes durées plus de cinq mois.

Les raisons de cette extension massive et incontrôlée, de la durée des patrouilles, se trouvent dans les immenses difficultés que rencontrent les armées britanniques, pour renouveler leurs effectifs, avec un seul départ sur trois effectivement remplacé par un recrutement, au sein de la Royal Navy, et dans les non moins immenses difficultés rencontrées par la maintenance navale du pays.

Dissuasion britannique Vanguard retour patrouille
Retour d’un SNLE classe Vanguard après 204 jours de patrouille. On remarque les dépots sur la coque, qui doivent alterer l’efficacité des systèmes du navire.

Ainsi, il n’y a de cela que quelques mois, l’ensemble de la flotte de sous-marins nucléaires d’attaque de la Royal Navy, était contraint de rester à quai, faute d’une disponibilité suffisante des infrastructures de maintenance.

Or, l’extension des durées de patrouille, engendre des phénomènes délétères, aggravant les raisons mêmes de cette extension, en décourageant une partie du personnel embarqué de persévérer dans une mission aussi contraignante, d’une part, et en obligeant à des procédures de maintenance beaucoup plus longues, à l’issue d’une mission de cinq à six mois en mer.

Notons, enfin, qu’un sous-marin qui n’a subi aucune maintenance extérieure pendant autant de temps, risque fort de voir ses performances se détériorer, notamment par l’accumulation de divers organismes sur la coque venant amoindrir, par exemple, l’efficacité des systèmes de détection acoustiques du navire.

Quelles alternatives pour recrédibiliser la dissuasion britannique ?

Toute la question, à présent, est de déterminer s’il existe des alternatives, pour redonner à la dissuasion britannique, le niveau de crédibilité requis, pour jouer pleinement le rôle que l’on peut attendre d’elle, dans l’émergence d’une architecture sécuritaire pleinement européenne.

La première d’entre elles, la plus simple, et la plus évidente, serait évidemment de parvenir à procéder à un tir d’essai parfaitement réussi d’un missile Trident II D5, à partir d’un SNLE britannique. Pour autant, cette solution est à double tranchant.

En effet, en cas de nouvel échec, cela pourrait engendrer une remise en question encore plus grave, quant aux performances et à l’effectivité supposée de la dissuasion britannique, ce qui, au final, pourrait non seulement compromettre le projet européen, mais aussi, menacer directement la Grande-Bretagne.

Écosystème défense français Missile SLBM M51 France
Départ d’un missile SLBM M51.3 français

En outre, l’organisation d’un tel essai, dépend assurément du bon vouloir des États-Unis, et du soutien apporté par Lockheed Martin, sachant que la bonne volonté n’est guère évidente, en ce moment, du côté de la Maison-Blanche, vis-à-vis des pays européens.

Le remplacement des missiles Trident II D5 par des missiles M51.3 français, parfois évoqué, est également beaucoup plus difficile à faire, qu’à dire. En effet, le missile français n’a pas du tout les mêmes dimensions, ni la même masse, que les Trident américains, ce qui obligerait les britanniques à profondément modifier les SNLE de la classe Vanguard, pour pouvoir les accueillir, alors que le remplacement de ces navires débutera au début des années 2030.

Une telle hypothèse, si tant est qu’elle puisse entre prise en considération par les autorités britanniques, et qu’elle puisse être proposée par la France, ne pourrait donc s’envisager que dans l’hypothèse d’un réarmement des futurs SNLE de la classe Dreadnought, ce qui, là encore, supposerait d’en redessiner certains aspects, et donc, d’en allonger le calendrier.

De fait, la seule alternative, crédible et suffisamment rapide, pour Londres, afin de garantir la crédibilité de sa dissuasion, sur un calendrier relativement court, serait de retrouver une composante aérienne. Trois options se présenteraient, dans un tel cas, à Londres. La première, et la moins évidente, serait de se tourner vers la France, qui dispose d’un binôme Rafale F4/ASMPA-R très efficace.

Toutefois, cela supposerait pour Londres d’acquérir un ou deux escadrons de Rafale, sachant que Paris ne dérogera jamais à l’exclusivité du Rafale, pour mettre en œuvre son armement nucléaire, si tant est que les autorités françaises et britanniques soient ouvertes à une telle hypothèse, ce qui est loin, très loin, d’être évident, pour de très nombreuses raisons.

Rafale B missile ASMPA
Rafale B de l’Armée de l’Air et de l’Espace, armé d’un missile de croiisère supesonique nucléaire ASMPA-R

La seconde possibilité, pour y parvenir, serait pour Londres de se doter d’un appareil capable de transporter la bombe nucléaire gravitationnelle américaine B61, dans le cadre de l’OTAN, ou de l’accord stratégique de 1958. Bien plus crédible, cette hypothèse impliquerait cependant que l’autonomie stratégique britannique se réduirait encore davantage, au profit des États-Unis, sachant que Washington conserve la main sur l’utilisation de toutes ses têtes nucléaires.

Enfin, il serait éventuellement possible, pour la dissuasion britannique, de developper en urgence un programme de munition nucléaire aéroportée. Tout dépendrait, dans cette hypothèse, des capacités de l’ingénierie et de l’industrie britannique à pouvoir, effectivement, recréer une tête nucléaire suffisamment compacte pour être déployé à partir d’un missile air-sol ou d’une bombe, et de disposer des deux vecteurs, l’avion et la munition, pour transporter cette tête nucléaire, avec des chances d’impact suffisantes.

Sachant que developper un missile de croisière supersonique ou furtif 100% britannique (impossible d’employer le missile FMC franco-britannique, pour cela), prendrait de nombreuses années, et que seul le Tempest pourrait effectivement être en mesure de transporter une bombe traditionnelle suffisamment près d’une cible, pour représenter un intérêt dissuasif, cela reporterait cependant l’entrée en service d’un tel trio, au-delà de 2035, voire, plus probablement, de 2040, soit bien loin des échéances stratégiques perçues aujourd’hui.

Conclusion

On le voit, la dissuasion britannique, toute flamboyante qu’elle puisse paraitre, d’un point de vue théorique, souffre, aujourd’hui, de très graves lacunes et faiblesses, qui trouvent leurs racines aussi bien dans des arbitrages passés l’ayant liée aux États-Unis, que dans les difficultés que rencontrent les armées outre-manche, depuis plusieurs années.

Ainsi, si, effectivement, l’émergence d’une architecture de défense européanisée, doit s’appuyer sur des capacités de dissuasions françaises et britanniques, pour en assurer la pérennité face au risque démocratique, on constate que la dissuasion britannique est très loin, aujourd’hui, d’atteindre l’efficacité et l’exhaustivité de celle de la France, et ce, dans tous les domaines.

Qu’il s’agisse des conséquences de ses deux échecs successifs, en 2016 et en 2024, pour faire la démonstration de l’efficacité du missile Trident II D5, de la dépendance technologique de ces missiles vis-à-vis des États-Unis, ou de l’absence de composante aérienne, tout indique, aujourd’hui, que la dissuasion britannique manque sévèrement de fiabilité, dans sa mise en œuvre.

Programme GCAP Tempest Royal Air Force Farnborough 2024
Le futur tempest britannique, parfaitement furtif, pourrait aisément former une composante aérienne pour la dissuasion britannique, en emportant, par exemple, dès 2035, le missile ASN4G français.

En outre, elle souffre des mêmes maux que ceux qui touchent la Royal Navy, tant en matière de ressources humaines que de saturation des moyens de maintenance, entrainant des effets délétères qui aggravent encore ces deux phénomènes. Toutefois, le plus inquiétant, à ces sujets, est peut-être la réaction des autorités britanniques, face à ces sujets des plus critiques, bien plus teintée de déni que porteuse de solutions, et de moyens pour sortir de cette spirale néfaste.

Si la Grande-Bretagne a, certainement, les capacités industrielles et technologiques, pour relever ces défis, à moyen ou long terme, les alternatives à plus court termes, sont beaucoup moins évidentes, et reposent, en grande partie, soit sur un partage de technologies qui viendrait de France, Paris ne s’étant pas exposé, comme Londres, aux biais confortables de la dépendance aux États-Unis, et disposant, de fait, de deux composantes pleinement opérationnelles, crédibles et parfaitement autonomes, soit, et c’est plus probable, de s’en remettre, une nouvelle fois, à Washington, pour mettre en œuvre les mêmes bombes B-61Mod12 que celles mises en œuvre par l’OTAN.

Reste à voir, à présent, si les autorités britanniques prendront effectivement la mesure du défi qui se dresse devant eux, ou si, comme les gouvernements précédents, elles se contenteront de minimiser et de retarder les échéances ou prises de décision, jusqu’à un moment où, peut-être, il sera trop tard pour agir…

La production de missiles sol-air en Europe doit être multipliée par 10, face à la menace russe

Ces derniers mois, il ne se passe plus une semaine sans que l’Ukraine subisse au moins une frappe massive russe, composée de plusieurs dizaines de missiles de croisière et balistiques, et une centaine, ou plus, de drones d’attaque.

Alors qu’il y a encore un an, certains pariaient sur l’épuisement des stocks de Moscou, dans ce domaine, il apparait, au contraire, qu’à présent, l’industrie russe est en mesure de produire de 130 à 150 missiles de croisière et balistiques, et autour de 500 drones d’attaque, chaque mois, lui permettant de maintenir une pression constante sur l’ensemble des infrastructures critiques ukrainiennes, tout en usant les réserves de missiles sol-air de Kyiv.

Si le sujet est déjà très difficile pour les européens, en soutien à l’Ukraine, il deviendra très rapidement critique, si le conflit devait prendre fin. En effet, Moscou se doterait alors très rapidement d’une capacité de frappes préventives, ainsi que de feu continu à visée stratégique, dépassant d’un facteur 10, les capacités de production actuelles de l’industrie européenne, en matière de missiles antiaériens et antibalistiques.

Quelle est, aujourd’hui, la capacité de production de l’industrie de défense russe, en matière de missiles balistiques tactiques, de missiles de croisière et de drones d’attaque ? Quels sont les moyens industriels européens actuels, et les moyens nécessaires pour relever ce défi ? Et, comment ce constat représente-t-il une faiblesse stratégique européenne, pouvant convaincre le Kremlin, dentamer une campagne militaire contre certains pays européens ?

Le changement de doctrine des armées russes en matière de frappes préventives

Lors du lancement de l’agression russe contre l’Ukraine, en février 2022, les armées russes ont appliqué une doctrine encore très fortement empreinte des acquis de l’armée rouge soviétique, avec des préparations d’artillerie visant à briser la résistance de la ligne de front, des forces aéroportées pour sauter les défenses adverses, et un puissant corps de manœuvre blindé, pour exploiter le chaos ainsi généré.

Offensive russe Kyiv 25 février 2022
Les forces russes ont mené des attaques préventives contre les infrastructures critiques ukrainiennes, au-debut du conflit en février 2022, mais de manière limitée.

Cette doctrine, typiquement soviétique, reposait, marginalement, sur des frappes de précision dans la profondeur ukrainienne, en dehors des principaux sites militaires régionaux, comme les bases aériennes.

Aidés par le renseignement américain et britannique, les Ukrainiens parvinrent à bloquer deux des trois grands axes offensifs russes, dont l’assaut sur Kyiv, notamment en empêchant la capture de l’aéroport d’Hostomel, au nord de la ville, par les forces aéroportées russes, tout en exploitant au mieux le terrain, afin de ralentir considérablement la progression des colonnes mécanisées russes.

Après la débâcle de l’offensive sur Kyiv, et l’échec de celle du Kharkiv, les russes se replièrent sur la ligne Surovikine, dans ce qui sera, sans le moindre doute, l’une des manœuvres les plus réussies des armées russes de cette guerre. L’état-major entreprit alors de modifier sa stratégie, écartant les ambitions de manœuvre, pour s’engager dans une guerre d’usure s’appuyant sur la mobilisation des russes et de l’industrie de défense du pays, que le Kremlin savait supérieure, mathématiquement, à celle de Kyiv, même soutenue par les occidentaux.

Ce retour à une guerre de position et d’attrition, contrainte et forcée par l’âpreté de la résistance ukrainienne, ne constitua qu’un des volets du profond changement de doctrine engagé par les armées russes, à partir de l’automne 2022. En effet, les stratèges russes comprirent le potentiel des frappes conventionnelles à visée stratégiques, contre les installations critiques, civiles et militaires, de l’adversaire, à l’aide de systèmes d’armes de moyenne et longue portée, dotés d’une grande précision.

lancement d'un Iskander-M russe
L’indsutrie russe produit, aujourd’hui, de 40 à 50 missiles balistiques Iskander-M chaque mois, soit autour de 500 nouveaux missiles chaque année.

Cette doctrine, typique des armées occidentales, et en particulier américaines, ne faisait pas partie de la panoplie stratégique à disposition des états-majors russes, qui, s’il disposait effectivement de missiles de croisière Kh-69 et Kh-101 aéroportés, de missiles de croisière navals Kalibr, et de missiles balistiques à courte portée SRBM Iskander-M, ne les employa jamais de manière massive et coordonnée, pour éliminer les infrastructures critiques ukrainiennes sur une fenêtre de temps réduite.

Surtout, les cadences de production de ces missiles étaient très réduites au début de la guerre, avec, au mieux, 20 à 30 missiles livrés chaque mois aux armées russes. De fait, rapidement, les stocks de missiles d’attaque se tarir, sans jamais atteindre un seuil d’efficacité suffisant, pour produire des effets militaires ou politiques sensibles.

La Russie produit aujourd’hui 140 missiles balistiques tactiques et missiles de croisière, et 500 drones d’attaque à longue portée par mois.

L’état-major russe compris rapidement son erreur, et entreprit de transformer ses moyens dans ce domaine, à partir de l’automne 2022. Alors que tous les regards étaient tournés, en occident, sur la mobilisation d’urgence décrétée par le Kremlin, et sur les difficultés rencontrées par les forces russes, qui enregistraient de lourdes pertes sur la ligne d’engagement fortifiée, l’effort, en Russie, se portait sur la transformation de l’outil industriel, pour soutenir cette guerre dans la durée.

Dès le mois de janvier 2023, il était devenu évident que cet effort commençait à porter ses fruits, en compensant dynamiquement une grande partie des pertes de blindés sur le front. Pour autant, côté ukrainien et occidental, l’attention ne déviait pas de la future contre-offensive ukrainienne de printemps, que tous pensaient devoir être un succès stratégique, face à des forces russes qui ne devaient pas pouvoir se relever de ses échecs de 2022.

Usine drones d'attaque Geranium-2
La production en grande série des drones Geranium par la Russie sur le site d’Alabuga, atteint aujourd’hui 500 drones d’attaque par mois.

Dans le même temps, Moscou commença à modifier sa doctrine de frappes contre les installations critiques ukrainiennes. D’abord, en utilisant les quelques milliers de drones d’attaque Shahed-136 fournis par l’Iran, et les stocks restants de missiles de croisière et balistiques, sortant des stocks, pour l’occasion, les SRBM Toshka des années 60. Les armées russes allèrent jusqu’à utiliser les vénérables S-300 antiaériens, pour des frappes balistiques manquant singulièrement de précision, mais usant méthodiquement les stocks de missiles sol-air ukrainiens.

À partir de l’été 2023, les transformations de l’outil industriel russe, dans ce domaine, commencèrent à porter leurs fruits, notamment avec le début de la production des drones d’attaque Geran-2, version russe du Shahed-136, sur le site d’Alabuga construit pour l’occasion, et en accélérant la production des missiles balistiques Iskander-M et Kinzhal, ainsi que des missiles de croisière Kh-101 et Kalibr.

Progressivement, à partir de cette date, la densité et l’intensité des attaques russes, contre les infrastructures ukrainiennes, augmentèrent sensiblement, pour atteindre, un an plus tard, un volume moyen de 120 à 140 missiles de croisière et balistiques, et de 400 à 500 drones d’attaque Geran, lancés chaque mois contre l’Ukraine, saturant le plus souvent les capacités de défense de Kyiv, mais également les capacités de réassort de ses alliés occidentaux, concernant les moyens pour s’en protéger.

Aujourd’hui, selon le renseignement Ukrainien, les industries russes seraient en mesure de produire 40 à 50 missiles balistiques Iskander-M, autant de missiles de croisière Kalibr, cinquante missiles de croisière aéroportés Kh-101, ainsi que 10 à 12 missiles balistiques aéroportés Kinzhal et 500 drones d’attaque Geran, chaque mois.

À cela, il convient d’ajouter les 8 à 10 missiles antinavires hypersoniques 3M22 Tzirkon, pouvant être employés pour des frappes vers la terre, ainsi que les deux missiles MRBM Oreshnik, censés être produits conjointement par Moscou et Minsk, là encore, mensuellement.

La production de missiles sol-air européenne est dix fois trop faible pour relever le défi russe

Ce niveau de production est, naturellement, plus que préoccupant, pour les Ukrainiens, alors qu’ils ne reçoivent que quelques dizaines de missiles sol-air pour s’en défendre, de la part de ses alliés européens et occidentaux.

Industrie de défense française MBDA
La production de missiles sol-air sur le sol européen, est dix fois trop faible, pour contenir la production russe en continue de missiles ballistiques tactiques, de missiles de croisière et de drones d’attaque à longue portée.

Il l’est aussi, et surtout, pour les Européens, alors que les tensions ne cessent de croitre avec la Russie, sur fond de très probable désengagement des États-Unis du théâtre européen.

En effet, aujourd’hui, la planification européenne prévoit de disposer, d’ici à quelques années, en 2030, d’une soixantaine de batteries antiaériennes à moyenne et longue portée SAMP/T NG, Patriot PAC et David Sling, et d’une centaine de batteries à moyenne portée VL MICA, NASAMS, IRIS-T SLM, Barak-M ou CAMM.

Au total, ces batteries, réparties sur l’ensemble du territoire européen, aligneront autour de 2,000 à 2,500 missiles sol-air à longue portée, et 3,000 à 4,000 missiles à moyenne portée en 2030. Cela peut sembler considérable, face aux 1200 avions de combat russes.

Toutefois, dans le même temps, la Russie aura produit 2,000 à 2,500 SRBM Iskander-M, autant de missiles de croisière Kalibr, 2,500 à 3,000 Kh-101 et 600 missiles Kinzhal aéroportés, soit 8,000 à 9,000 missiles de frappe préventive, épaulés par 25,000 à 30,000 drones d’attaque, auxquels il conviendrait d’ajouter une centaine de missiles Oreshnik, contre lesquels aucune parade n’existera à ce moment-là.

Pire encore, la production mensuelle de ces vecteurs d’attaque à potentiel stratégique, c’est-à-dire conçus pour frapper des infrastructures civiles en vue d’obtenir des bénéfices politiques, si elle n’augmente pas, une fois la fin de la guerre en Ukraine actée, atteindra 60 vecteurs balistiques Iskander-M et Kinzhal, une centaine de missiles de croisière Kalibr et Kh-101, ainsi que 500 drones d’attaque.

IRIS-T SLM faisant feu
L’Iris-t SLM allemand est l’un des trois systèmes antiaériens exclusivement européen, avec le CAMM britannique et le VL MICA français.

Pour y faire face, la production annuelle de missiles sol-air, en Europe, ne dépasse pas, aujourd’hui, la centaine de missiles Aster 30B1/NT, les 250 missiles à moyenne portée IRIS-T SLM, CAMM et VL MICA, auxquels il est possible d’ajouter quelques centaines de missiles Manpads Mistral 3, StarSteak ou RBS 70.

En d’autres termes, face à la réalité de la production de capacités de frappes à visée stratégique russes, la production de capacités défensives, en Europe, est aujourd’hui dix fois inférieure aux besoins, sur la base, très optimiste, de 1,5 missile sol-air par vecteur d’agression.

Une faiblesse qui peut servir de déclencheur pour les ambitions du Kremlin en Europe de l’Est et du nord.

En d’autres termes, tant que la production européenne sera limitée à ses niveaux actuels, la Russie va creuser très rapidement l’écart entre ses moyens de frappes préventives, et les moyens disponibles, en Europe, pour s’en prémunir.

Pire, encore, au-delà de cette frappe préventive, Moscou disposerait d’un potentiel d’agression et de destruction permanent et renouvelable, représentant une centaine de missiles de croisière et balistique, et plusieurs centaines de drones d’attaque, assurés d’atteindre leurs cibles civiles, en Europe, chaque mois.

Cette faiblesse est, évidemment, des plus inquiétantes, concernant la résilience potentielle des Européens, dans un conflit potentiel face à la Russie. En effet, Moscou a l’assurance, par ce rapport de force sectoriel, de pouvoir neutraliser une grande partie des flux logistiques pour alimenter en hommes, matériels et munitions, la résistance militaire européenne, en neutralisant, dynamiquement, les infrastructures énergétiques, de communication et de transport, donc industrielles, sur une grande partie du sol européen.

réduction des dépenses de défense vladimir Poutine
La faiblesse européenne pour contenir la menace constante que réprésente la production de vecteurs d’attaque à potentiel stratégique russe, pourrait convaincre le Kremlin et Vladimir Poutine, de l’interet de mener une campagne militaire contre certains pays européens, comma la Pologne, la Finlande ou les Pays baltes.

En outre, en frappant le second rideau défensif européen, des pays comme l’Allemagne, la France, l’Italie, les Pays-Bas ou la Grande-Bretagne, Moscou a le potentiel de considérablement déstructurer l’activité commerciale et sociale de ces pays, créant rapidement, on peut le craindre, un retournement des opinions publiques, pour se retirer d’un conflit qui ne concernerait que les Pays Baltes,et/ou la Pologne, tel que la propagande russe et ses relais en Europe, ne manqueront pas de le présenter.

De fait, cette faiblesse tactique, évidente, peut rapidement se transformer en faiblesse stratégique, entrainant la dislocation de la cohérence européenne, face à la Russie, et le retrait de nombreux pays d’un conflit potentiel, afin de préserver leurs populations et leurs infrastructures, pour un temps au moins.

Or, une telle faiblesse, constitue précisément un déclencheur potentiel pour convaincre la Russie de s’engager dans une opération militaire contre certains pays européens, tout en sachant que les chances seraient grandes, face à la puissance de feu continue russe, en matière de vecteurs conventionnels à potentiel stratégique, que le ciment européen se désagrège rapidement, lorsque les frappes atteindront Berlin, Amsterdam, Bruxelles, Londres, Milan ou Paris.

Ce d’autant que, dans le même temps, la production européenne de moyens de riposte européens, susceptibles d’équilibrer la menace sur les grandes villes russes, se limite à quelques dizaines, une centaine au mieux, de missiles de croisière MdCN, Taurus et SCALP-EG, chaque année, des vecteurs qui seraient bien en peine d’atteindre des cibles au-delà d’une ligne Moscou-Volgograd.

Conclusion

On le voit, face à la réalité de la production des missiles balistiques tactiques, missiles de croisière et drones d’attaque, la production de systèmes et de missiles antiaériens et antibalistiques en Europe, représente aujourd’hui une faiblesse stratégique pouvant servir de déclencheur, pour convaincre le Kremlin de la pertinence d’une action militaire contre certains pays européens.

SAMP/T Mamba
Le SAMP/T Mamba est aujourd’hui le seul système antiaérien et antibalistique de conception et de fabrication exclusivement européenne. Il est donc le seul dont le réassort de missiles est garanti, en cas de conflit avec la Russie, Il n’est employé, à ce jour, en Europe, que par les armées italiennes et françaises, ce qui représente une menace stratégique majeure pour la dissuasion convetionelle européenne.

Notons, au passage, que le soutien des États-Unis, ici, ne changerait pas la réalité de ce rapport de forces très défavorable, si ce n’est que Washington dispose d’importants moyens de riposte en miroir, au travers de ses missiles de croisière aéroportés et navals. En revanche, la production américaine de missiles sol-air à longue et moyenne portée, de l’ordre de 500 Patriot par an, sans véritables missiles terrestres à courte et moyenne portée à ce jour, ne pourrait pas inverser le constat.

On comprend, dès lors, pourquoi la défense antiaérienne et antimissile est, aujourd’hui, l’un des plus importants sujets de préoccupation au niveau européen, et la raison pour laquelle l’enveloppe de 150 Md€, annoncée par Bruxelles, pour le renforcement des capacités industrielles européennes de Défense, identifie précisément ce domaine, comme le premier des domaines d’investissement évoqués.

Reste qu’au-delà des tensions industrielles en Europe, dans ce domaine, ce constat pointe aussi l’imbécilité (excusez-moi, il n’y a pas d’autres termes), de nombreuses capitales européennes, ayant privilégié des systèmes sol-air non européens, comme le Patriot américain, le David Sling et le Barak-M israéliens, pour former leur propre défense aérienne.

Il est, en effet, totalement illusoire de penser, en cas de conflit avec Moscou, que Jérusalem, Washington ou Séoul alimenteront ces batteries européennes, avec les missiles nécessaires pour contenir la menace, si tant est, qu’effectivement, des livraisons puissent être envisagées.

En d’autres termes, tous ces pays européens ayant fait le choix de systèmes non-européens, en matière de défense antiaérienne et antibalistique, contribuent, aujourd’hui, à affaiblir le potentiel dissuasif du bloc européen, dans son ensemble, au point d’inciter la Russie à déclencher, dans quelques années seulement, une opération militaire en Europe, avec de très sérieuses chances de victoire.

Garde Nationale ou Réserve Opérationnelle : quel modèle pour la réserve française en 2030 ?

La montée en puissance de la Réserve opérationnelle des armées françaises a été l’une des mesures phares de la nouvelle Loi de Programmation Militaire 2024-2030. Sur cette période de 7 ans, l’objectif, très ambitieux, affiché par cette LPM, est de passer des 40,000 réservistes opérationnels en 2023, à 80,000 hommes et femmes, en 2030.

Depuis quelques mois, avec l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche, et l’intensification des tensions entre l’Europe et la Russie, cette réserve opérationnelle voit affluer les volontaires, plus de 12,000 sur les seuls premiers mois de l’année 2025, autant que sur toute l’année 2024.

Cet afflux de volontaires trace, à présent, un potentiel jusqu’ici inexploité par la planification française, à savoir la création et la mise en œuvre d’une véritable Garde Nationale, selon un modèle, et une doctrine d’emploi, beaucoup plus performants pour la puissance militaire et dissuasive des armées françaises, mais aussi très éloignés de la trajectoire actuelle visée par la Réserve Opérationnelle dans le cadre de la LPM 2024-2030.

Quels sont les objectifs visés par la Réserve Opérationnelle aujourd’hui ? Pourquoi l’afflux de volontaires plaide-t-il pour un basculement de modèle vers la Garde Nationale ? Et quels sont les atouts et plus-values, ainsi que les difficultés et défis à relever, pour passer d’une Réserve Opérationnelle, à une véritable Garde Nationale ?

La réserve opérationnelle française aujourd’hui, un puissant réservoir humain et de compétences pour les unités d’active

La réserve opérationnelle française se compose, aujourd’hui, de deux catégories de personnels. Il s’agit, d’abord, des militaires d’active ayant terminé leur contrat, et qui demeurent rattachés à la réserve opérationnelle pour une durée de 10 ans, de manière contractuelle.

Réserve opérationnelle armée de terre ordre serre
La Réserve opérationelle 1 rassemble 45,000 hommes et femmes sous contrat dans les armées françaises aujourd’hui. La LPM 2024-2040 prévoit d’amener ce nombre à 80,000 en 2030.

Cette Réserve Opérationnelle, forte de 55,000 à 60,000 anciens militaires d’active, ne réclame aucune participation annuelle à des périodes d’entrainement ou de rappel, et n’est activé qu’à la demande des états-majors, pour répondre à certaines urgences capacitaires.

La seconde Réserve opérationnelle est, elle, composée de volontaires issus du civil, qui souscrivent un contrat de militaire réserviste, pour une durée allant de 1 à 6 ans. À l’instar des militaires d’active, ces réservistes sont considérés comme des militaires professionnels sous contrat, et peuvent donc être employés par les armées, soit lors des périodes de réserve allant de 10 à 60 jours par an, soit, à la demande des unités de rattachement, pour une période de rappel pouvant atteindre 120 jours par an.

Cette Réserve se compose, aujourd’hui, de 45,000 hommes et femmes, dans leur immense majorité, rattachés directement à des unités d’active, soit pour apporter des compétences propres, comme dans le cas des unités médicales, logistiques ou cyber, soit pour renforcer les effectifs des unités d’active. Ainsi, de nombreux régiments combattants français, dispose d’une compagnie de combat composée exclusivement de réservistes.

Il n’existe, en revanche, qu’une seule unité organique, en France, composée exclusivement de réservistes, en l’occurrence le 24ᵉ régiment d’infanterie, basé à Versailles. En revanche, s’il dispose d’effectifs proches de ceux d’un régiment d’infanterie d’active, avec autour de 800 hommes et femmes, il ne dispose d’aucun équipement lourd, comme les véhicules de combat d’infanterie VBCI, ou les transports de troupe blindés VAB, Griffon ou Serval.

VBCI Déploiement armées françaises Mali
Contrairement aux régiments d’infanterie d’active, le 24ème RI ne dispose d’aucun vehicule de combat lourd, comme le traditionnel VBCI.

En effet, la réserve opérationnelle n’est employée, en France, que comme un réservoir de personnels formés et de compétences, afin d’appuyer les unités d’active dans leurs déploiements ou au combat, notamment pour faciliter une rotation des effectifs ou le traitement de l’attrition de personnel.

Ainsi, l’intégration directe de la RO aux unités d’active, permet aux réservistes d’atteindre, à leur contact direct, les standards très élevés des unités d’active, de sorte que les personnels réservistes peuvent se substituer aux personnels d’active, au besoin, sans qu’il soit nécessaire de transformer la doctrine d’emploi, ce qui représente un format parfaitement adapté à l’emploi des armées françaises ces vingts dernières années, en particulier lors des opérations extérieures en Afrique ou au Proche et Moyen-Orient.

Les jeunes français répondent en masse à l’appel des armées : 12,000 volontaires pour rejoindre la réserve en moins de 3 mois.

Passer de 40,000 à 80,000 réservistes opérationnels, de 2024 à 2030, doit permettre, précisément, de pleinement doter l’ensemble des régiments, et des unités d’active ouvertes à ce modèle, d’une composante de relève et de réserve de 30 à 40 %, sans devoir accroitre le format des armées, en matière de forces d’active, ni de modifier l’ordre de bataille.

Cette évolution permet également de faire émerger certaines nouvelles capacités, comme les flottilles de defense côtière de la Marine nationale, pour renforcer la résilience nationale et les capacités de défense globale. En revanche, il n’a jamais été question, sauf à la marge, d’étendre les moyens militaires mobilisables, en dépit de ce changement profond de format humain.

Pour y parvenir, la trajectoire vise à ouvrir, chaque année, 6000 à 7000 nouveaux postes de réservistes opérationnels, afin de permettre une montée en puissance progressive et maitrisée, notamment dans les unités d’active, incapables d’absorber une arrivée massive et concentrée de nouveaux réservistes, sans altérer leurs capacités de réponse opérationnelle instantanées.

SNU armées
Plus de 12,000 jeunes français se sont portés volontaires pour rejoindre la Réserve opérationnelle lors des trois premiers mois de 2025.

Ce que n’avait pas prévu le ministère des Armées, et pas davantage les états-majors, c’est l’afflux massif de volontaires, pour rejoindre cette réserve opérationnelle, particulièrement suite à l’évolution des tensions entre européens et russes, sur fond de dossier ukrainien, alors que, dans le même temps, les États-Unis ont engagé un retrait d’Europe, dont les modalités demeurent floues à ce jour.

En effet, depuis le début de l’année 2025, c’est-à-dire sur une période de moins de 3 mois, 12,000 jeunes français et françaises, se sont portés volontaires pour rejoindre la Réserve opérationnelle. Mieux encore, un récent sondage montre que plus d’un jeune français sur deux, se dit prêt à rejoindre les armées, en cas de conflit.

L’afflux de volontaires pour rejoindre la Réserve opérationnelle, est effectivement une très bonne nouvelle pour les armées. En effet, si les critères de recrutement ont été élargis, il demeure indispensable, pour les armées, de sélectionner leurs recrues, selon leurs besoins et les compétences recherchées. Naturellement, plus le panier de volontaires est large, plus la sélection est efficace.

En outre, certains de ces volontaires à la RO, peuvent être réorientés vers l’armée d’active, qui rencontre toujours certaines difficultés pour recruter l’ensemble des profils recherchés chaque année, de sorte à permettre aux armées de recoller à leur format théorique, tout en améliorant la qualité et l’efficacité des recrutements.

Une opportunité pour passer de la Réserve opérationnelle à un format de Garde Nationale pour les armées françaises

Pour autant, la dynamique qui se dessine, au sein de la jeunesse française, ouvre également une perspective qui, jusqu’ici, semblait inaccessible aux armées : la création d’une véritable Garde Nationale.

US National Guard
L’US National Guard est forte de 500,000 gardes nationaux, et se compose de nombreuses unités constituées, y compris en matière de forces aériennes et aéroportées, participant aux opérations militaires américaines sur théatres exterieurs.

Contrairement à la Réserve opérationnelle actuelle, qui s’appuie sur les unités d’active existantes, une Garde nationale se compose de ses propres unités organiques : Divisions, Brigades, Régiments, escadrons et flottilles. Ces unités, composées de réservistes, disposent de leurs propres équipements, ainsi que de doctrines propres, dans un ordre de bataille parallèle.

En d’autres termes, il s’agirait, ici, de créer des unités opérationnelles complètes, disposant de l’ensemble des moyens nécessaires à leur mise en œuvre opérationnelle, aux côtés des unités d’active, ou dans une force composée d’unités de réserve.

Ce faisant, la Garde nationale étendrait sensiblement les moyens militaires des armées, par exemple, en permettant de créer un corps de manœuvre mécanisé destiné à soutenir ou relever, les unités de déploiement rapide et de choix des forces d’active, selon un format qui s’apparenterait à l’articulation entre la Force d’action Rapide et la 1ʳᵉ Armée, dans les années 80, comme évoqué dans un précédent article.

C’est notamment le format employé par les armées américaines, dont la Garde Nationale rassemble plus de 500,000 réservistes, avec 380,000 pour les forces terrestres, et 105 pour les forces aériennes, et qui est employée sous la forme d’unités constituées, y compris sur les théâtres extérieures.

Or, la faiblesse des recrutements dans les armées, et dans la Réserve opérationnelle, ainsi que le manque de visibilité dans ce domaine, constituait précisément le principal frein à l’émergence d’une Garde nationale en France, sachant qu’une telle capacité n’a de sens qu’à partir d’un certain format de forces, avec un plancher que l’on peut estimer autour de 100,000 réservistes.

char Leclerc France
La Garde nationale permettrait à l’Armée de terre de reconstituer un corps mécanisé de manoeuvre puissant, et dissausif.

Dès lors, la dynamique en cours, en termes de volontaires pour la RO, ouvre de nouvelles perspectives pour transformer, ou plutôt, étendre la réserve française, puisque l’intérêt du format de la réserve opérationnelle, pour les unités d’active, ne doit pas être remis en question.

Un modèle qui doit encore convaincre les états-majors des armées françaises

L’un des plus importants obstacles, pour entamer la création d’une véritable Garde Nationale, en France, risque de se trouver au sein des états-majors. En effet, marqués par les expériences des unités mixtes formées en partie de conscrits, lors de la première guerre du Golfe, les officiers français ont, le plus souvent, d’importantes réserves au sujet des unités n’étant pas composées par des militaires d’active.

En outre, les armées françaises, et en particulier l’Armée de terre, principale concernée par la réserve, souffrent toujours de moyens insuffisants ou non modernisés pour ses unités d’active, ce, en dépit d’une utilisation intensive, particulièrement sur les théâtres extérieurs.

En d’autres termes, et non sans raison, les états-majors estiment que la priorité, aujourd’hui, serait d’accélérer la modernisation et le renforcement des unités d’active, plutôt que de s’engager dans la création d’une force militaire de type Garde Nationale, qui ne trouverait pas sa véritable efficacité avant une bonne dizaine d’années.

Armée de terre afrique
Les Etats-majors privilégient l’equipement et la modernisation des forces d’active©Tanguy Vabatte/MAXPPP – Gao 14/04/2022 Tanguy

Enfin, ces unités composées exclusivement de réservistes, doivent encore convaincre les officiers français, de leur efficacité opérationnelle au combat, ce d’autant que les doctrines employées aujourd’hui, devront certainement être modifiées et adaptées, pour pouvoir être efficacement employées par des forces de réserve, n’ayant ni l’aguerrissement, ni l’expérience des unités des forces d’active.,

Une soutenabilité budgétaire optimisée pour la Garde Nationale

En dépit de ces réserves légitimes, la création d’une Garde nationale, rendue possible par l’arrivée massive de volontaires, présenterait un intérêt de taille, pour les armées françaises, leurs capacités de combat, et leur potentiel dissuasif.

En effet, les couts globaux d’une unité de réserve, sont sensiblement moins élevés que ceux d’une unité d’active, par les couts inférieurs de la dimension RH, un réserviste coutant, chaque année, de 3 à 5 fois moins cher, en temps de paix, qu’un militaire d’active.

Surtout, la part relative liée aux investissements d’équipements, pour une unité de réserve, est très supérieure à celle d’une unité d’active. Or, et cela a été montré à de nombreuses reprises sur ce site, le retour budgétaire et social, pour l’État, c’est-à-dire les recettes fiscales et sociales générées par l’investissement d’état, est très supérieur, concernant des investissements industriels, vis-à-vis d’investissements RH, dans les armées.

Ainsi, si, dans les armées, le retour budgétaire dans le domaine RH évolue de 30 à 35 % des montants investis, il atteint et dépasse 60 %, pour ce qui concerne les investissements industriels, et même bien davantage, lorsque l’on considère l’évolution des exportations qu’un accroissement des commandes françaises devrait engendrer.

Usine Nexter KNDS France Bourges
Le retour budgétaire des investissements indsutriels de défense est deux fois plus élevé que celui de la dimension RH des armées.

Dès lors, si les couts linéarisés annuellement d’une unité d’active de l’Armée de terre se compose de 50 % de couts RH, et de 50 % d’investissements industriels, pour un retour budgétaire global de l’ordre de 45 %, il se ventilerait à 20%/80%, pour la même unité de la Garde nationale, pour un retour budgétaire global de 58 %, hors exportations, soit un cout résiduel pour les finances publiques presque 30 % moins élevé que l’unité d’active.

On comprend, dans un contexte budgétaire tendu, à quel point ce format de type garde national, représente un modèle de prédilection, pour la France et ses armées, afin de prendre en masse, de manière significative, nonobstant le fait que l’augmentation du format d’active ne semble toujours d’actualité, les nouveaux volontaires s’étant pressés pour rejoindre la Réserve, et non l’active.

Conclusion

On le voit, la dynamique qui se dessine, en France, autour de la Réserve opérationnelle, avec 12,000 volontaires enregistrés en moins de 3 mois, ouvre de nouvelles perspectives dans l’organisation de cette réserve opérationnelle, notamment pour trouver une réponse au déficit de masse des armées françaises, identifié depuis de nombreuses années, et devenu critique dans le contexte géopolitique actuel.

Ainsi, si amener la Réserve opérationnelle à 80,000 hommes et femmes, d’ici à 2030, représente un objectif cohérent pour renforcer les unités d’active, et leur conférer des capacités de rotation et de gestion de l’attrition humaine, cette mesure ne représente, en aucune manière, une réponse à ce manque de masse, ne traitant, précisément, que du domaine RH.

défilé du 14 juillet 2021
La Garde nationale représente la seule alernative crédible, pour permettre aux armées françaises de retrouver une masse critique suffisante pour assurer la sécurité du pays, et pour peser militairement sur la scène européenne, face à un pays comme la Russie.

À l’autre bout du spectre de la réserve, figure une organisation qui, elle, répondrait à ce déficit, la Garde nationale. Celle-ci se compose, en effet, d’unités organiques de réservistes disposant de leurs propres équipements, et capables d’intervenir en unités constituées.

Non seulement cette garde nationale étendrait la masse combattante des armées françaises, renforçant son caractère dissuasif, mais elle présente un profil de soutenabilité budgétaire sensiblement supérieur aux unités d’active, permettant de constituer de la masse à moindre coût pour les finances publiques.

Pour autant, la création d’une véritable garde nationale, selon un modèle proche de celui de l’US National Guard, hormis sa dimension fédérale, serait un exercice long, et qui ne devrait, en aucun cas, se faire au détriment de la modernisation des unités d’active, qui demeurent, de manière évidente, prioritaires aujourd’hui.

Ce n’est qu’à cette condition, que les contestations actuelles des états-majors français, vis-à-vis des unités de réserve constituées, pourront être, si pas levées, en tout cas amoindries, laissant à ces nouvelles unités de gardes nationaux, l’opportunité de montrer qu’elles représentent des capacités militaires fiables et efficaces, ce dont il ne faut pas douter.

Reste à voir, à présent, si les autorités françaises, politiques comme militaires, sauront se saisir du potentiel que représente la dynamique de volontariat pour la Réserve opérationnelle, auprès des jeunes, afin de construire une solution conservant son attractivité, répondant aux enjeux de masse des armées, tout en contournant les inquiétudes des militaires d’active.

Effort de défense : les pays scandinaves montrent l’exemple à plus de 3% en 2030

Si, il y a de cela encore quelques semaines, la question de l’augmentation de l’effort de défense des pays européens, semblait essentiellement porté par les exigences de Donald Trump formulées lors de la campagne présidentielle américaine, le sujet s’est radicalement transformé, depuis le 20 janvier 2025, et son retour dans le Bureau Ovale.

Face à un désengagement américain du théâtre European, désormais inévitable, et à l’évolution de la menace russe, une majorité de pays européens ont, en effet, entrepris d’annoncer l’augmentation de leur effort de défense, dans les quelques années à venir, non pour satisfaire la Maison-Blanche, mais pour renforcer, en urgence leurs capacités militaires défensives.

Cette prise de conscience se fait, toutefois, de manière très inégale, selon les pays, ou plutôt, selon les régions, avec des ambitions allant des plus de 5% PIB, visé par la Pologne dès 2025, à une trajectoire molle pour atteindre les 2% exigés depuis 2014 par l’OTAN d’ici à 2030, comme pour l’Italie ou l’Espagne.

Une région particulière attire, cependant, l’attention dans ce paysage bigarré, par l’harmonisation de ses trajectoires en la matière. En effet, les trois pays scandinaves, ainsi que la Finlande, ont tous les quatre annoncé, des dernières semaines, des objectifs de croissance de leur effort de défense, pour dépasser les 3 % PIB, dans les quelques années jusqu’à la fin de la décennie.

Les européens en ordre très dispersé pour augmenter leur effort de défense au-delà des 2% PIB

Si une majorité d’européens semble convaincue de la nécessité d’accroitre leur effort de défense, face à l’évolution de la menace russe, ainsi qu’à la trajectoire inquiétante et imprévisible des États-Unis, et en dépit des efforts pour présenter un front unanime sur le continent européen, à ce sujet, la réalité des ambitions affichées ou visées, par chacun des pays du vieux continent, révèle un paysage beaucoup moins homogène qu’il n’y parait.

En Europe de l’Est, un effort déjà assimilé face à la menace russe

L’augmentation de l’effort de défense, pour une majorité des pays d’Europe de l’Est, constitue une trajectoire déjà profondément assimilée, tant par les dirigeants politiques que par les opinions publiques.

effort de défense parade miltiaire pologne
Défilé des forces armées polonaises.

Ainsi, la Pologne avait déjà consacré 4,4 % de PIB à son effort de défense en 2024, avant même que la question de l’élévation massive de l’effort de défense en Europe, face aux évolutions du contexte, se posent. En 2025, cet effort de défense dépassera les 5 % PIB, pour se stabiliser à ce niveau, dans les années à venir, tout au moins le temps d’atteindre le format d’armée dessiné par sa planification.

En 2026, Varsovie sera rejoint par l’Estonie, celle-ci s’étend engagée à faire croitre son effort de défense au-delà de 5 % de son PIB, alors que par la Lettonie atteindra ce seuil d’ici à 2028-2029, et par la Lituanie fera de même en 2030.

Au-delà de ces quatre pays, partageant une frontière avec la Russie ou la Biélorussie, et qui forme un ilot d’homogénéité en Europe de l’Est dans ce domaine, certains autres pays de cette région sont également engagés dans une augmentation sensible, mais moins ambitieuse, de leur effort de défense dans les années à venir, avec la Roumanie qui veut atteindre 3 % dans les deux ans à venir, la République tchèque qui vise 3% en 2030, alors que la Bulgarie reste ferme sur sa trajectoire actuelle de 2,2% PIB.

Les deux pays proches de Moscou, politiquement, se tiennent à distance de cet effort, la Hongrie n’envisageant pas d’aller au-delà des 2% PIB actuels, alors que les autorités Slovaques ont rejeté l’hypothèse d’atteindre un effort de défense de 3 %, qualifiant l’objectif comme « inimaginable« .

En Europe occidentale, une prise de conscience tardive, mais réelle, pour renforcer les capacités militaires

En Europe de l’Ouest, si la volonté d’accroitre l’effort de défense est régulièrement affichée, la trajectoire, pour y parvenir, est encore, le plus souvent, incertaine. Ainsi, la Grande-Bretagne de Keir Starmer s’est d’ores-et-déjà engagée à atteindre un effort de défense de 2,5% PIB d’ici à 2027, sans toutefois tracer de trajectoire au-delà, pour atteindre ou dépasser les 3%.

Macron Starmer
le premier ministre britannique, Keir Starmer, reçu à l’2lysée par le président français Emmanuel Macron, au sujet de l’Ukraine.

Les Pays-Bas, qui ont déjà fait passer leur effort de défense de 1,2% à 2% PIB, de 2014 à 2024, n’ont pas non plus présenté de trajectoire ferme pour aller au-delà de ce seuil. Pour autant, le ministère de la Défense néerlandais a indiqué qu’il entendait doubler les effectifs de ses armées d’ici à 2030, pour passer de 100,000 à 200,000 militaires, réservistes et civils, ce qui ne pourra pas se faire, sans de nouvelles hausses budgétaires sensibles.

La Grèce conserve sa trajectoire budgétaire propre. Avec un effort de défense autour de 3,5% PIB. 2025, celle-ci verra une hausse très marquée, mais ponctuelle, le budget des armées grecques passant de 3,6 à 6,1 Md$ sur cette seule année, pour financer l’acquisition de certains équipements clés, en particulier la défense antiaérienne et antimissile qu’Athènes veut pouvoir déployer, face à la menace turque.

La Belgique demeure, aujourd’hui, dans une trajectoire de rattrapage, avec un effort de défense qui n’était que de 1,3% PIB en 2024, et l’engagement d’atteindre le premier seuil OTAN de 2% PIB, dès 2026. Dans les Balkans, la Croatie s’est engagée à atteindre un effort de défense de 2,5% PIB en 2027, et sur une trajectoire à terme dépassant les 3%, après 2030, là où la Slovénie, également en queue de peloton en Europe dans ce domaine, est engagée dans une trajectoire pour atteindre les 2% PIB en 2030. Tout comme le Portugal, qui estime que l’objectif de 2% demeure suffisant à ce jour.

Enfin, l’Italie et l’Espagne, les deux grandes nations méditerranéennes, ont toutes deux rejeté la dynamique européenne en cours, limitant leur trajectoire d’investissements pour atteindre 2% PIB en 2029 et 2030, essentiellement en soutien de leur industrie de défense, et non pour se doter d’une armée d’emploi, et encore moins, pour s’impliquer dans le processus de défense collective européenne. En effet, Madrid estime être en sécurité derrière les Pyrénées, alors que Rome n’a d’yeux que pour son industrie de défense, négligent totalement les besoins de ses armées en matière d’effectifs.

La France et l’Allemagne, beaucoup d’ambitions, mais peu d’annonces fermes à ce jour

Depuis la rupture enclenchée par Washington, Paris et Berlin ont multiplié les annonces, pour prendre une forme de leadership en Europe, afin de modeler l’offre de défense collective post-américaine sur le continent.

Friedrich merz boriz Pistoruis
Boris Pistorius (SPD, à gauche) et Friedrich Merz (CDU, à droite) sont les deux hommes forts de la prochaine coalition de gouvernement en Allemagne.

De nombreux chiffres ont été avancés, de part et d’autre du Rhin. Berlin a, ainsi, annoncé une enveloppe de 500 Md€ pour la modernisation de la Bundeswehr et la sécurité nationale, y compris climatique, et un objectif de défense à 3%, voire 3,5 %, dans les années à venir, dans qu’une trajectoire qui n’a, cependant, pas été tracée à ce jour, sur fond de négociations autour de la nouvelle coalition CDU-CSU / SPD dirigée par Friedrich Merz, le futur chancelier.

La France, elle aussi, a multiplié les annonces. Un budget de 90 à 100 Md€ par an, pour les armées françaises, a ainsi été évoqué par le ministre des Armées, Sébastien Lecornu, alors que le président Macron multiplie les initiatives et les déclarations, autour de la hausse des moyens des armées françaises. Toutefois, là encore, aucune trajectoire ferme n’a été tracée, à ce jour, peut-être dans l’attente de la publication de la révision de la revue stratégique 2022, prévue pour le mois d’avril 2025, avant de définir la nouvelle trajectoire budgétaire.

La Scandinavie, un cas particulier en Europe occidentale, avec une trajectoire au-dessus de 3% déjà engagée pour 2030

Dans ce paysage européen, dont l’unité n’est qu’apparente, une région se démarque par sa cohérence et son homogénéité, dans ses annonces, comme dans ses décisions. En effet, les quatre pays de la péninsule scandinave, Danemark, Finlande, Norvège et Suède, en dépit de situations et d’une antériorité parfois très différentes, ont tous fait des annonces similaires, et presques simultanées, à ce sujet, ces dernières semaines.

En effet, les quatre armées scandinaves (par excès de langage, la Finlande n’étant pas un pays scandinave, à proprement parler), auront un budget représentant 3 % du PIB de leur pays, en 2030.

Armée danoise
Pyrana V des forces armées Danoises. Le Danemak a annoncé son intention de transformer la 1ere brigade danoise pour s’aligner sur le standard OTAN, di’ci à 2 ou 3 ans.

Le plus volontaire, dans ce dossier, n’est autre que le Danemark. En effet, le gouvernement danois a présenté, le 22 février 2025, une mise à jour de la trajectoire budgétaire de ses armées, avec une hausse de 50 milliards de couronnes, sur les deux années 2025 et 2026.

Ce faisant, l’effort de défense danois dépassera, dès cette année, le seuil des 3 %, notamment pour financer les programmes en cours, dont l’acquisition de 12 batteries antiaériennes, six à longue portée et à capacité antibalistique, et six à courte et moyenne portée.

En outre, Copenhague entend transformer la 1ʳᵉ brigade danoise, pour atteindre pleinement le format des brigades mécanisées OTAN, comme évoqué dans un précédent article, alors que les tensions entourant les relations avec les États-Unis, pourraient amener les autorités danoises à réviser certains arbitrages en matière d’équipements militaires.

La Norvège, pour sa part, s’est engagée pour accroitre son effort de défense à hauteur de 3 % de son PIB en 2030, contre 2,16 % aujourd’hui. Oslo a entamé, ces dernières années, la modernisation de son armée de terre, avec notamment l’acquisition du nouveau Leopard 2A8 allemand, ainsi que celle de sa flotte sous-marine, avec l’acquisition de six sous-marins Type 212CD, allemands, eux aussi, allemands, alors que le pays dispose déjà de la flotte importante flotte de F-35A en Europe.

La Marine norvégienne devrait, par ailleurs, annoncer, dans les mois à venir, le vainqueur de la compétition lancée pour le remplacement de ses frégates espagnoles de la classe Fridtjof Nansen.

Saab JAS 39 Gripen C Flygvapnet
JAS 39 Gripen C de la Flygvapnet, la force aérienne suédoise.

La Suède, pour sa part, a présenté une nouvelle trajectoire pour ses armées, s’appuyant particulièrement sur une enveloppe de 300 Milliards de couronnes supplémentaires, pour amener son effort de défense à 3,5 % de son PIB, d’ici à 2030. Tout en précisant ne pas vouloir menacer les relations transatlantiques, le Premier ministre Ulf Kristersson a précisé que cette hausse répondait au caractère imprévisible du soutien américain, à présent.

Enfin, la Finlande, qui partage une frontière de 1340 km avec la Russie, est engagée dans une trajectoire visant à passer le budget de ses armées de 6,5 Md€ en 2025, à plus de 11 Md€ en 2032, soit un effort de défense, à ce moment-là, de 3,3 % PIB.

Helsinki va, en effet, devoir financer le renouvellement de sa flotte de chasse, composée aujourd’hui de F-18 Hornet, par 64 F-35A, commandés en 2023 pour un montant de 6,1 Md$, qui sera probablement revu à la hausse, dans les années à venir, tout en modernisant de nombreuses autres composantes de ses forces armées.

Peut-on homogénéiser l’effort de défense en Europe, comme en Scandinavie ?

L’ambition et l’homogénéité des trajectoires budgétaires et politiques, en Scandinavie, en matière d’effort de défense, qui n’est pas sans rappeler celle constatée entre les trois pays Baltes et la Pologne, contraste avec l’évidente hétérogénéité, dans ce domaine, du reste de l’Europe.

Les quatre pays scandinaves partagent, en effet, la même lecture de la menace, et des efforts à produire, au niveau national comme collectif, pour la contenir et la dissuader, ce d’autant qu’ils présentent des données macroéconomiques comparables, si pas proches.

Caesar Estonie Actualités Défense
Entrainement des conscrits estoniens avec les nouveaux canons Caesar livrés par la France.

De la même manière, les pays baltes et la Pologne, aux premières loges face à la Russie et à son allié Biélorussie, partagent, aux aussi, cette même crainte, et arrivent, dès lors, aux mêmes conclusions et décisions politiques, sur la base de contextes macroéconomiques également comparables.

On remarque, d’ailleurs, qu’une fois compensé de la moyenne des revenus par habitants entre le bloc Scandinave et le bloc polono-balte, l’effort de défense compensé entre les deux blocs se trouve relativement proche, autour de 1650 € compensés à parité de pouvoir d’achat, par actif.

Cette communion de positions, géographique comme politique et économique, qui fait la cohérence globale de ces deux blocs, semble en revanche se diluer, dès que les frontières russes s’éloignent, en Europe. Ainsi, en Italie, l’effort compensé n’est que de 650 €, et de 550 € par actif, en Espagne.

En France, Allemagne et Grande-Bretagne, cet effort par actif compensé s’établit autour de 950 € par actif et par an, aujourd’hui, et devrait atteindre, comme dans les pays scandinaves, 1500 € par actif, si l’effort de défense de ces trois pays est effectivement. porté à 3% PIB, d’ici à 2030.

griffon MEPAC
Essais du Griffon MEPAC, armée d’un mortier automatique de 120 mm, pour l’Armée de terre française et Belge.

Toute la question, à présent, est de savoir à quel point un tel alignement de positions et de trajectoires, s’il devait émerger entre Paris, Londres et Berlin, sera suffisant pour amener le reste des capitales européennes, et en particulier les plus rétives comme Rome, Madrid et Lisbonne, à engager les efforts nécessaires pour présenter un bloc homogène et cohérent, en Europe occidentale ?

Conclusion

On le voit, l’unité et la communion de positions, souvent mises en avant, lors des grands rassemblements européens, en particulier, ces dernières semaines, sont loin de se retrouver dans les efforts de défense consentis par les différents états formant ce bloc européen très hétérogène.

Au contraire, de très larges disparités, dans l’appréciation des menaces les concernant, ainsi que de la réponse militaire qu’il convient d’y apporter, minent la réalité de cette unité européenne, aujourd’hui.

Deux blocs régionaux, toutefois, montrent la voie dans ce domaine. D’abord, le bloc polono-balte, engagé dans un objectif planché d’effort de défense autour de 5% dans les quelques années à venir ; et le bloc scandinave, avec un plancher, dans ce domaine, au-dessus de 3%, d’ici à 2030. Chose remarquable, une fois compensé de la parité de pouvoir d’achat, l’effort de défense par actif, entre ces deux blocs aux contextes macro-économiques très éloignés, montre une certaine cohérence globale, autour de 1650 € par actif et par an.

Dans ce domaine, les trois plus grandes économies européennes, l’Allemagne, la Grande-Bretagne et la France, si elles multiplient les annonces, demeurent encore floues, quant aux trajectoires budgétaires de leur effort de défense respectif, dans les quelques années à venir.

Macron Starmer Zelensky
Volodymyr Zelansky, Keir Starmer et Emmanuel Macron, à l’Elysée.

Toutefois, si, comme évoqué à plusieurs reprises par différents représentants gouvernementaux, Paris, Londres et Berlin, s’engageaient conjointement, vers un effort de défense de 3 à 3,5 % PIB, d’ici à 2030, la puissance politique, économique et militaire de ce troisième bloc européen, combinée à celle des deux blocs scandinaves et polono-baltes, pourrait bien faire émerger une véritable trajectoire homogène en Europe, suffisante pour convaincre les plus réfractaires, de s’y engager, eux aussi.

C’est, en tout cas, probablement dans cette trajectoire cohérente et unifiée, que se trouve la clé pour, effectivement, donner naissance à un véritable bloc défensif européen, face à la menace russe, dans les années à venir. Reste à voir à quel point, les nombreuses déclarations et prises de parole, qui se sont multipliées ces dernières semaines des deux cotés de la Manche comme du Rhin, seront suivies des décisions attendues pour y parvenir ?

[En Bref] : les artilleurs estoniens s’entrainent sur leurs nouveaux Caesar, l’US Navy simule l’interception d’un missile hypersonique, et Airbus présente un drone intercepteur de drones !

0

Si toute l’attention se porte, aujourd’hui, sur les négociations autour de la guerre en Ukraine, et sur les frasques de l’administration US, l’actualité défense, en Europe et dans le Monde, a été, dans le même temps, très riche.

Une fois encore, le Caesar fait la une, avec l’entrainement des conscrits estoniens sur leurs canons Caesar flambant neufs, sept mois seulement après la signature de la commande ; l’US Navy qui teste sa chaine de détection anti-missiles hypersoniques, pour neutraliser la menace des missiles Zirkon, et la Royal Navy qui disposera de quatre navires équipés du laser à haute énergie DragonFire, dès 2027.

L’avionneur Airbus a également présenté, à l’occasion de la conférence DWT de Bonn, un nouveau drone intercepteur baptisé LOAD, conçu pour engager et détruire les drones d’attaque comme le Geran-2 russe, alors que le Danemark annonce qu’il investira un milliard d’euros, dans les années à venir, pour renforcer la flotte de ravitailleurs européens de l’OTAN, avec l’acquisition de 2 A330 MRTT supplémentaires.

Les artilleurs estoniens entament leur entrainement avec leurs nouveaux canons Caesar

Il n’aura fallu que 6 mois, après la signature du contrat pour l’acquisition de 12 canons Caesar à l’occasion du salon Eurosatory 2024, pour que les forces armées estoniennes reçoivent leurs six premiers systèmes d’artillerie mobiles, du français KNDS France.

Caesar estonie
Canon Caesar à l’entrainement en Estonie. Auteur. Sõdurileht/Facebook

C’est, en effet, le 30 janvier 2025, que les six premiers Caesar estoniens ont été livrés dans le pays. À peine plus d’un mois plus tard, ces six systèmes ont rejoint le centre de formation et d’entrainement de Cezary, pour permettre à leurs équipages, formés de conscrits, de s’entrainer à leur mise en œuvre, sur la base d’un plan dérivé de celui des K9 déjà en service, au sein des armées estoniennes.

Cette phase de formation devrait prendre fin d’ici à la fin du mois de mars, de sorte que la première batterie de six pièces d’artillerie, pourrait être opérationnelle moins d’un an, à partir de la signature du contrat, un délai remarquablement court, tant du point de vue industriel que de la formation, sur un tout nouvel équipement.

Cette formation raccourcie, liée à l’utilisation de technologies numériques avancées, ainsi que de systèmes beaucoup plus rustiques, et facile d’entretien, du Caesar, avaient été mises en avant par les retours d’expérience venus d’Ukraine du système français, les ukrainiens estimant qu’il leur suffisait de deux semaines pour former un équipage Caesar composé de conscrits n’ayant aucune expérience préalable.

Les Caesar estoniens auront pour mission de remplacer les obusiers D-30 ou FH70, dont une grande partie a été d’ores-et-déjà transmise aux forces armées ukrainiennes. Ils viendront épauler les 36 canons automoteurs sud-coréens K9 Thunder commandés en 2018, et les 6 systèmes HIMARS commandés en 2022.

L’actualité du CAESAR est riche, ces derniers jours, après que la Bulgarie a annoncé son intention de se tourner vers le système français, pour remplacer ses canons automoteurs 2S1 Godzika, et que la Croatie a confirmé vouloir signer l’acquisition pour 30 Caesar 6×6, d’ici à la fin de l’année 2025.

L’US Navy réalise une interception simulée d’un missile hypersonique en employant ses senseurs spatiaux HBTSS

Depuis l’annonce de l’arrivée du missile antinavire hypersonique russe 3M22 Zircon, en 2017, de très nombreuses voix se sont levées pour annoncer la fin de la flotte de surface militaire, et en particulier de ses navires les plus imposants, comme les porte-avions, devenus, aux dires de certains, des cibles de prédilection pour ses nouveaux missiles « trop rapides pour pouvoir être arrêtés« .

Frégate Admiral Gorshkov de la Marine Russe
Frégate Admiral Gorshkov lors des essais du missile hypersonique 3M22 Tzirkon

S’il est vrai que le missile Zircon, par sa vitesse de transit hypersonique pouvant atteindre Mach 9, et sa vitesse terminale supersonique élevée de l’ordre de Mach 4,5, représentait un enjeu pour les systèmes de protection des flottes alors, les industriels occidentaux, comme Raytheon, à présent RTX, aux États-Unis, et MBDA en France, s’attelèrent rapidement au problème, dans le but de produire des missiles capables d’intercepter ces menaces, comme celle des nouveaux missiles balistiques antinavires, avec le DF-21D chinois.

Il n’aura pas fallu huit ans, pour que les solutions émergent. En Europe, avec le missile Aster 30B1NT, conçu aussi bien pour éliminer les menaces balistiques de moyenne portée, y compris celles équipées d’un MARV (véhicule de rentrée atmosphérique manœuvrant), que les missiles hypersoniques comme de Zircon ou le Kinjal russes, et dont le premier tir d’essai en condition réelle, a été effectué avec succès il y a quelques mois.

Aux États-Unis, ce fut au missile RIM-174 Standard ERAM, également désigné SM-6 par l’US Navy, et développé par RTX, que cette mission fut confiée. Développé en urgence dès la fin des années 2000, face à l’rrivée des DF-21D chinois, celui-ci se compose d’un corps de missile et d’un booster de SM-2, dont l’autodirecteur semi-actif a été remplacé par l’autodirecteur actif du missile air-air AIM-120C AMRAAM, pour en accroitre l’efficacité et la précision, face à des cibles rapides et potentiellement manoeuvrantes.

Reste que si le SM-6, un missile par ailleurs très onéreux, à plus de 8 millions de $ l’unité, a déjà été engagé au combat, notamment contre des missiles balistiques et de croisière Houthis en mer Rouge, au même titre, et avec le même succès, que l’Aster 30 B1, jamais, il n’avait démontré ses capacités pour, effectivement, intercepter un missile hypersonique manœuvrant, comme le Zircon russe.

SM-6 lancé par un arleigh burke de l'US navy en mer rouge
Lancement d’un missile SM-6 par un destroyer classe Arleigh Burke de l’US Navy en mer Rouge.

C’est désormais chose faite, tout au moins contre un missile cible hypersonique américain, et de manière simulée. C’est ce que vient d’annoncer l’US Navy, au terme d’un exercice ayant opposé, toujours de manière simulée, le destroyer USS Pinckney (DDG 91), à un missile MRBM aéroporté, équipé d’un planeur hypersonique.

En réalité, cet essai visait, avant tout, à tester le système de détection précoce satellitaire Hypersonic and Ballistic Tracking Space Sensor, ou HBTSS, et son intégration au système de défense antiaérienne et antibalistique AEGIS du destroyer américain.

En effet, l’enjeu, face à ce type de menace, n’est pas tant de disposer du bon vecteur pour engager et détruire la ou les menaces, mais de les détecter, de les identifier et de les engager suffisamment tôt, pour pouvoir mettre en œuvre ces missiles, face à un missile ou un planeur hypersonique parcourant 2,5 à 3 km par seconde, ne laissant au destroyer que quelques secondes pour effectuer toutes ces manœuvres préalables au tir d’un missile SM-6, pour l’intercepter, sur la base de ses seuls radars.

Il s’agissait donc, pour l’US Navy, de vérifier que le système de détection précoce spatial contre les menaces balistiques et hypersoniques HBTSS, était bien capable d’effectuer ces actions, en coordination avec le destroyer AEGIS, pour donner, à ce dernier, le temps nécessaire pour mettre en œuvre ses missiles SM-6 efficacement, afin de neutraliser la menace.

Le succès de cet exercice démontre, à présent, que l’US Navy est parfaitement en mesure de protéger ses porte-avions, et autres grands navires amphibies, de cette menace hypersonique émergente, sans que cela remette en question l’efficacité attendue de ces grands navires de surface, aux capacités uniques en manière de projection de puissance.

La Royal Navy installera un système laser à haute énergie DragonFire sur quatre de ses navires en 2027

À l’autre bout du spectre des menaces contre les unités de surface, figurent les drones d’attaque à longue portée, désignés en anglais par le terme One-Way Attack drone, ou drone d’attaque à usage unique.

tir dragonFire
[En Bref] : les artilleurs estoniens s'entrainent sur leurs nouveaux Caesar, l'US Navy simule l'interception d'un missile hypersonique, et Airbus présente un drone intercepteur de drones ! 86

Si les missiles hypersoniques font reposer leur efficacité sur une vitesse très élevée, ce qui requiert des technologies très avancées pour concevoir le vecteur, à un cout nécessaire très élevé, les drones d’attaque, eux, prennent le postulat inverse, pour s’appuyer sur des vecteurs relativement lents, vulnérables, mais très peu onéreux et très rapides à construire, pour tenter de saturer les défenses antiaériennes et antimissiles des navires et de leurs escortes.

Là encore, ce fut en mer Rouge, face aux rebelles Houthis soutenus par Téhéran, que les marines américaines et européennes, purent se confronter à cette menace, les frégates et destroyers occidentaux devant parfois repousser, en quelques heures seulement, plusieurs vagues composées, elles-mêmes, de plusieurs drones, suivant des trajectoires différentes pour viser le même navire militaire ou commercial.

De fait, rapidement, les escorteurs américains et européens furent confrontés à la consommation excessive de leurs missiles, d’autant que les missiles SM-2, ESSM, ou Aster, employés pour ces interceptions, coutaient tous sensiblement plus chers que les cibles qu’ils interceptaient.

Face à ce constat, les marines occidentales prirent des mesures pour tenter de réduire leur consommation de missiles, en particulier face aux drones d’attaque. Il pouvait s’agir, par exemple, de s’en remettre davantage à son artillerie navale, capables d’intercepter et de détruire ces drones relativement lents, et peu manœuvrants, à une distance pouvant atteindre 5 km.

La Royal Navy, pour sa part, a accéléré son programme de laser à haute énergie DragonFire, développé par le Defence Science and Technology Laboratory, MBDA, Leonardo et QinetiQ, en vue d’en équiper un premier navire, et ce, dès 2027.

DragonFire
[En Bref] : les artilleurs estoniens s'entrainent sur leurs nouveaux Caesar, l'US Navy simule l'interception d'un missile hypersonique, et Airbus présente un drone intercepteur de drones ! 87

Le programme DragonFire fut présenté pour la première fois en 2017, à l’occasion du salon DSEI de Londres. Il s’agirait, selon certaines indiscrétions, d’un système d’une puissance de 50 kW, capable d’atteindre une pièce d’un 10 pens à un km de distance, et d’engager une cible à plusieurs km, bien que la portée exacte demeure d’autant plus confidentielle, qu’elle doit dépendre des conditions météos d’utilisation.

Il présente l’immense avantage d’avoir un cout d’utilisation particulièrement faible, de l’ordre de 10 £ par tir, contre plusieurs centaines de milliers de £, au minimum, pour un tir missile, et plusieurs milliers de £, pour un tir canon. En janvier 2024, le système démontra son efficacité après avoir enregistré un tir réussi contre un drone cible, à plusieurs kilomètres de distance.

Quoi qu’il en soit, le ministère britannique de la Défense, par la voix de la chancelière Rachel Reeves, vient d’annoncer une nouvelle enveloppe de 2,2 Md£, sur l’année 2026, destinée en partie à l’accélération, la maturation et la production du système DragonFire, en vue d’en équiper non pas un, mais quatre navires de la Royal Navy, d’ici à 2027.

La Royal Navy sera alors la première flotte militaire européenne à disposer de ce type de laser de défense à haute énergie, alors que même les États-Unis semblent, ces dernières années, marquer le pas dans leurs ambitions dans ce domaine, avec les programmes HELIOS et LaWS.

Airbus présente le drone intercepteur LOAD, pour répondre à la menace des drones à longue portée

Si les drones d’attaque à longue portée représentent une menace pour les flottes de surface, ils constituent, tout autant, une menace pour les forces terrestres, et surtout, pour les installations civiles, comme l’ont montré les nombreux échanges de drones d’attaque entre la Russie et l’Ukraine, ces derniers mois, que ce soit pour frapper des bases militaires, ou des infrastructures critiques.

Geran-2 menaces stratégiques
[En Bref] : les artilleurs estoniens s'entrainent sur leurs nouveaux Caesar, l'US Navy simule l'interception d'un missile hypersonique, et Airbus présente un drone intercepteur de drones ! 88

Que ce soit sur mer ou à terre, ces drones, pouvant être produits en très grandes séries de plusieurs centaines d’exemplaires chaque mois, avec des couts de production pouvant ne pas dépasser les 30,000 $ pour le Geran-2 russe, représentent à présent une menace susceptible d’atteindre un seuil stratégique, comme évoqué dans un précédent article.

Pour s’en prémunir, les options ne sont guère nombreuses, en particulier sur terre. En effet, sur mer, les points d’intérêt à défendre, sont relativement peu nombreux et peu dispersés, permettant de concentrer les moyens sur quelques navires d’escorte. Ce n’est pas le cas sur terre, en particulier, lorsqu’il s’agit de protéger plus de 10,000 infrastructures critiques, sur plus de 2,5 millions de km2, comme c’est le cas pour les européens, face à des Geran-2 d’une portée de 1500 km, lancés de Russie.

Pour y parvenir, cela supposera soit de déployer plusieurs milliers de batteries antiaériennes dans un réseau convenablement articulé, le long de toutes les frontières périmétriques de l’Europe, doit de déployer une batterie antiaérienne par site à protéger. Dans les deux cas, cela semble économiquement et humainement peu crédible, ce d’autant que ces dispositifs seraient, dans tous les cas, vulnérables en cas d’attaque massive de saturation.

À l’occasion de la conférence DWT « Systèmes non habités X », qui s’est tenue à Bonn cette semaine, le constructeur aéronautique Airbus a présenté une solution originale, pour répondre à ce dilemme, le drone de combat LOAD, pour Low-cOst Air Defense.

Concrètement, le drone LOAD n’est autre qu’un drone intercepteur conçu sur la base du drone cible Do-DT25, armé de missiles guidés, pour détecter, engager et détruire les drones d’attaque en vol, une fois qu’ils ont pénétré l’espace aérien allié protégé. À l’instar des F-16 et Mirage 2000-5 ukrainiens, aujourd’hui, ils devront se positionner pour détruire, à l’aide de leurs missiles, des drones de catégories II (moins de 600 kg), comme c’est le cas des Geran-2 russes.

Low cost Air Defense LOAD airbus drone intercepteur
[En Bref] : les artilleurs estoniens s'entrainent sur leurs nouveaux Caesar, l'US Navy simule l'interception d'un missile hypersonique, et Airbus présente un drone intercepteur de drones ! 89

Le Do-DT25 est un drone cible produit à plus de 2500 exemplaires par Airbus. Il atteint une vitesse de 550 km, et une altitude de 9000 km. Selon l’avionneur européen, le LOAD sera en mesure d’opérer dans un rayon de 100 km autour de la station de contrôle, et pourra tenir l’air pendant une heure. Il sera dirigé vers ces cibles sur la base des informations transmises par le réseau radar aérien ou aéroporté, avant d’engager ses cibles une fois à portée visuelle, de manière autonome, mais toujours sous contrôle humain.

Une fois sa mission effectuée, le LOAD retournerait vers sa base, et se poserait à l’aide d’un parachute, lui permettant d’être réutilisé, de sorte à présenter un cout d’utilisation récurrent très attractif, en complément des systèmes antiaériens traditionnels, notamment pour éliminer les menaces ne pouvant pas être traitées par le réseau de missiles et de canons.

Reste que si le LOAD représente une alternative intéressante, pour éviter d’utiliser des avions de combat, aux couts d’utilisation prohibitifs, pour intercepter des drones à 30,000 $, il ne représente pas une solution, pour contrer des attaques massives se voulant saturantes, à l’aide de drones d’attaque.

Rappelons, en effet, que la Russie produit, aujourd’hui, plus de 500 Geran-2 chaque mois. En à peine deux ans de production sans consommation, Moscou serait en mesure de lancer des vagues de plusieurs milliers de drones contre les infrastructures civiles et militaires européennes, contre lesquelles même une flotte très hypothétique de plusieurs centaines de LOAD, serait incapable de suffire, en particulier avec seulement trois missiles par appareil.

Airbus DoT-DT25
[En Bref] : les artilleurs estoniens s'entrainent sur leurs nouveaux Caesar, l'US Navy simule l'interception d'un missile hypersonique, et Airbus présente un drone intercepteur de drones ! 90

En revanche, cette approche peut s’avérer performante pour éliminer les rescapés d’une défense périmétrique et redondante, associant un grand nombre de canons antiaériens épaulés par des batteries de missiles à courte et moyenne portée, pour éliminer l’essentiel des vagues de drones, avant qu’elles ne pénètrent le territoire.

Dans tous les cas, l’approche de drones intercepteurs de drones, envisagées par Airbus, mérite d’ouvrir la voie, notamment pour étudier la solution la plus efficace, en matière d’autonomie, de vitesse, et même de système d’arme embarqué (Canon ? Missiles ? Arme énergétique ?), pour répondre au défi que représentent, à présent, les drones d’attaque à longue portée.

Le Danemark investira 1 Md€ pour ajouter deux avions ravitailleurs A330 MRTT à la flotte OTAN

En matière d’autonomie, justement, le Danemark vient de faire une nouvelle annonce, pour marquer sa détermination pour accroitre son effort de défense. En effet, Copenhague vient de confirmer son intention de rejoindre l’initiative européenne pour la mise en œuvre d’une flotte commune d’avions ravitailleurs.

Le Danemark investira, ainsi, 7,4 milliards de couronnes, soit un peu plus de 1 Md€, sur la période 2025-2033, pour rejoindre cette flotte composée aujourd’hui de neufs A330 MRTT, mise en œuvre par l’OTAN et abondée par l’Allemagne, la Belgique, le Luxembourg, la Norvège, les Pays-Bas et la République tchèque.

A330 MRTT Pays bas
[En Bref] : les artilleurs estoniens s'entrainent sur leurs nouveaux Caesar, l'US Navy simule l'interception d'un missile hypersonique, et Airbus présente un drone intercepteur de drones ! 91

Initiatiquement, le Danemark financera une partie des couts d’utilisation de la flotte actuelle, avant de commander deux A330 MRTT supplémentaires, pour porter la flotte à 11 appareils. Il s’agit, notamment, par cette décision, de compenser le retrait des États-Unis d’Europe, en particulier dans le domaine du ravitaillement en vol, l’US Air Force opérant, à elle-seule, 75% de la flotte mondiale d’avions ravitailleurs.

Copenhague a annoncé, il y a quelques semaines, son intention d’augmenter son budget des armées à 3 % de son PIB, dès 2026, allouant 50 Md de couronnes supplémentaires pour y parvenir.

Parmi les grands chantiers urgents pour renforcer les moyens de défense Danois, figure la transformation de la 1ʳᵉ Brigade danoise, en une véritable brigade mécanisée au standard OTAN, d’ici à 3 à 5 ans, ainsi que l’acquisition de 12 batteries antiaériennes, 6 à longue portée et antibalistique, pour lesquels s’affrontent le Patriot American et le SAMP/T NG européen, et 6 à moyenne portée, opposant le VL MICA français, le NASAMS norvégien, l’IRIS-T SLM allemand, et le IFPC américain. La décision danoise devrait être annoncée dans les mois à venir.

Exclu de la 6ᵉ génération, Lockheed Martin paie-t-il sa stratégie commerciale sur le programme F-35 ?

Depuis la première présentation du chasseur furtif F-117 Nighthawk, en 1988, l’avionneur américain Lockheed Martin s’était imposé comme le pilier central, pour les forces aériennes américaines et occidentales, concernant les chasseurs de 5ᵉ génération, relayant les deux autres industriels US, Boeing et Northrop Grumman, au statut d’observateur dans ce domaine.

Toutefois, depuis l’attribution de la conception et la fabrication du bombardier stratégique B-21 Raider à Northrop Grumman, l’aura de toute puissance de Lockheed Martin n’a cessé de se détériorer. Ainsi, après avoir été exclu du programme de chasseur de 6ᵉ génération, embarqué F/A-XX de l’US Navy, il y a quelques semaines, c’est à présent Boeing, qui vient de se voir attribuer le contrat pour la conception et la fabrication du F-47, successeur désigné du F-22 Raptor.

De fait, à ce jour, Lockheed Martin se retrouve totalement exclu de cette 6ᵉ génération d’avions de combat américains, ne laissant qu’un hypothétique programme pour remplacer les F-35, à partir de 2060, comme seul espoir pour se raccrocher à cette génération qui se veut, technologiquement, encore plus déterminante et discriminante, que ne l’était la 5ᵉ génération.

Quelle a été la chronologie de cette exclusion de fait de l’avionneur phare américain, qui aujourd’hui pilote le plus grand programme aéronautique militaire de l’histoire, avec le F-35 ? Quelles sont les raisons de cette mise au ban de l’avionneur américain, star des années 2000 et 2010 ? Et quelles sont les conséquences possibles de l’arrivée prochaine des nouveaux chasseurs américains de 6ᵉ génération, sur les commandes des forces aériennes US concernant le F-35 ?

F-117, F-22, F-35 : La suprématie totale de Lockheed Martin sur les chasseurs de 5ᵉ génération américains

Après presque dix années de désinformation, sur l’existence d’un avion furtif américain baptisé F-19, censé atteindre cette furtivité avancée par l’utilisation de formes courbes, la présentation officielle du F-117 Nighthawk, à la fin des années 80, marqua deux tournants majeurs pour les forces aériennes et l’industrie aéronautique militaire américaines.

Lockheed Martin F-117 Nighthawk US Air Force
Le Lockheed Martin F-117 a été le premier chasseur de 5ème génération à entrer en service au sein de l’US Air Force.

Pour l’US Air Force, plus tard suivie par l’US Navy et l’US Marines Corps, il s’agissait du tournant vers la fameuse 5ᵉ génération des avions de combat, conçue pour exploiter la furtivité comme une plus-value opérationnelle majeure, et pour embarquer de nombreux senseurs, dont les données étaient directement fusionnées par l’appareil lui-même.

Les succès enregistrés par le F-117 en Irak puis en Serbie, en dépit d’un appareil abattu, marquèrent ainsi un profond bouleversement dans la conception des avions de combat. À présent, plus aucun programme en cours, en Occident, comme en Russie ou en Chine, exclut cette dimension furtive et numérique de la 5ᵉ génération.

Le F-117 marque aussi le retour de Lockheed Martin et de son laboratoire laboratoire Skunk Work, où furent conçus les U-2 et du SR-71, dans le domaine des avions de combat, après plusieurs décennies de présence très discrète dans ce domaine, avec l’échec opérationnel du F-104 Starfighter, retiré par l’US Air Force, en 1969, après seulement 11 ans de service.

En effet, après le F-117, Lockheed Martin s’imposa, en 1991, face à Northrop, avec le F-22 Raptor, dans le cadre du programme ATF, pour Advanced tactical fighter, destiné à remplacer les F-15 et F-16 de l’US Air Force. Rapidement, cependant, il devint évident que le prix du F-22, près de 150 m$ l’exemplaire, limiterait son acquisition, pour ne remplacer qu’une partie des F-15 américains en charge des missions de supériorité aérienne.

Très performant, le F-22 servit de mètre-étalon pour définir la nouvelle 5ᵉ génération des avions de combat, qui devait rassembler, pour y parvenir, toutes les spécificités de l’appareil, à savoir la furtivité omnidirectionnelle et la fusion de donnée du F-117, mais également la super-croisière, c’est-à-dire la possibilité de soutenir un vol à vitesse supersonique sans utiliser la post-combustion, et la super-manoeuvrabilité, c’est-à-dire le contrôle de l’appareil en dehors de son domaine de vol.

f-22 us air force
Le F-22 Raptor de Lockheed martin demeure, aujourd’hui, certainement l’avion de combat le plus performant, mais aussi le plus onéreux de la planete.. (U.S. Air Force photo/Senior Airman Christopher L. Ingersoll)

Face au prix du F-22, et aux besoins de l’US Marines corps et de l’US Navy de disposer, eux aussi, d’un avion de 5ᵉ génération embarqué, le Pentagone lança, en 1994, le programme Joint Advanced Strike Technology, qui devint, une année plus tard, le programme Joint Strike Fighter.

Celui-ci visait à remplacer les F-15 et les F-16 de l’US Air Force et des alliés de premier rang des États-Unis, les A-6 de l’US Navy et les Harrier du Marines Corps. Dans l’intervalle, Lockheed Martin avait repris pied dans la chasse américaine en 1993, avec le rachat de General Dynamics, qui avait conçu le F-16 et le F-111.

En octobre 2001, Le X-35 de Lockheed s’imposait dans cette compétition face au très peu convaincant X-32 de Boeing, pour concevoir et fabriquer le F-35, un programme unique destiné à être décliné en trois versions, le F-35A basé à terre, le F-35B à décollage et atterrissage vertical ou court, pour opérer à bord des porte-aéronefs équipés ou non, de Skyjump, et le F-35C, pour opérer à partir des porte-avions de l’US Navy.

Pour l’occasion, la définition de la 5ᵉ génération fut révisée, pour ne plus porter que sur la furtivité sectorielle et la fusion de donnée, le F-35 étant dépourvue d’une furtivité multiaspect, de super croisière ou encore de super manœuvrabilité, comme le F-22. En revanche, l’appareil devait être beaucoup plus accessible, avec des prix de vente et des couts de mise en œuvre qui devaient être comparables à ceux du F-16.

Si ce dernier objectif ne fut jamais respecté, avec un prix d’acquisition autour de 100 m$ pour le F-35A, contre 75 m$ pour le F-16V, et un cout de possession deux fois plus élevé que celui du F-16, l’appareil remporta un succès sans équivalent dans l’histoire, étant retenu par toutes les forces aériennes alliées ayant été autorisées à l’acquérir, au sein de l’OTAN, des alliés européens ou du Pacifique, en dehors des pays les plus attachés à leur autonomie stratégique, comme la France et la Suède.

B-21, F-47, F/A-XX : Lockheed Martin est totalement exclu de la 6ᵉ génération des avions de combat

De fait, au début des années 2010, Lockheed Martin apparaissait comme étant dans une position de suprématie absolue sur l’aviation de combat américaine et alliée, ayant privé ses deux concurrents américains de toute opportunité de rejoindre la 5ᵉ génération des avions de combat, et en ne laissant aux avionneurs européens, pour subsister, que des bribes de marchés exports, en particulier en Europe.

B-21 Raider US Air Force
Le B-21 Raider de Northrop grumman est le premier avion de combat de 6ème génération à avoir volé dans le monde.

Ceci fit d’ailleurs dire à Eric Trappier, le Pdg de Dassault Aviation, que le programme F-35 avait été conçu pour tuer l’industrie aéronautique militaire européenne, et à Florence Parly, alors ministre des Armées en France, que les européens ne devaient confondre l’Article 5 de l’OTAN, la clause de solidarité militaire entre états, comme étant un article F-35.

En dépit de ces déclarations françaises, rien ne semblait devoir ternir l’aura de toute puissance de Lockheed Martin sur l’aviation de combat occidentale, le F-35 ayant enregistré, début 2025, plus de 3500 commandes ou promesses de commandes, dont plus de 1000 appareils à l’export, en faisant le plus important programme de défense jamais créé dans le Monde.

Toutefois, cette aura commença à s’altérer dès le milieu des années 2010, alors que le programme F-35 était marqué par des hausses de prix très significatives, et des problèmes techniques sérieux que l’avionneur ne parvenait pas à résoudre. Les rapports venant d’organismes indépendants, comme le GAO, l’équivalent américain de la cour des Comptes française, ou des différents organes d’audit du Congrès, commencèrent à présenter l’appareil, et son programme, comme beaucoup plus problématiques, et couteux, qu’envisagé initialement.

Est-ce en lien avec ces premières alertes, ou fut-ce l’expérience acquise par Northrop Grumman dans la conception des bombardiers stratégiques B-1 et B-2 Spirit ? Quoi qu’il en soit, c’est bien celui-ci, et non Lockheed Martin, qui fut chargé, en octobre 2015, par l’US Air Force, de concevoir le nouveau bombardier stratégique B-21 Raider, qui n’est autre que le premier appareil de combat de 6ᵉ génération américain.

Si, à ce moment-là, la décision du Pentagone de se tourner vers Northrop Grumman, plutôt que Lockheed Martin, ne fit pas peser de doutes particuliers sur la toute puissance de ce dernier, dans le domaine des avions de combat US, l’annonce, au début du mois de mars 2025, de l’exclusion de son offre, du programme F/A-XX de l’US Navy, de 6ᵉ génération, devant remplacer les Super Hornet et les Growler, dans les années 2030, leva beaucoup plus d’interrogations sur l’évolution des relations avec le Pentagone.

Programme F/A-XX 6ᵉ génération de l'US navy
Programme F/A-XX de 6ᵉ génération de l’US navy

Rappelons qu’en juillet 2023, le Pentagone annonça l’arrêt des livraisons de F-35 aux forces aériennes américaines, sur fond de difficultés rencontrées par l’avionneur, pour implémenter le standard numérique TR-3, alors que le Block 4, premier standard pleinement opérationnel attendu initialement pour 2024, se voyait reporté en 2028 ou 2029.

Après un an d’interruption des livraisons, les stocks s’accumulant sur le tarmac de Lockheed, le Pentagone autorisé la reprise des livraisons, en nombre réduit, et toujours sans ce fameux standard TR-3.

Fut-ce ces difficultés sérieuses rencontrées par le F-35, ou les interrogations de plus en plus pressantes autour de la légitimité du contrat liant le Pentagone et Lockheed Martin, autour de celui-ci, conférant à l’industriel tous les droits et pouvoirs de décisions, au sujet de l’évolution de l’appareil, qui amenèrent l’US Navy à se détourner de l’avionneur star, pour privilégier Northrop Grumman et Boeing, pour le chasseur de 6ᵉ génération embarqué américain ? Cela n’a jamais été évoqué officiellement.

Toutefois, la décision, annoncée par Donald Trump, de confier la conception et la fabrication du chasseur de 6ᵉ génération de l’US Air Force NGAD, à Boeing, avec son F-47, et non à Lockheed Martin, il y a quelques jours, marque l’exclusion, sans appel, de Lockheed martin, des trois grands programmes actuels américains, portant sur cette nouvelle génération très discriminante technologiquement.

La stratégie F-35 de Lockheed Martin pointée du doigt par les responsables politiques américains

Cette décision, qui surprit beaucoup de spécialistes du sujet, tant le bilan industriel de Boeing, ces dernières années, autour du KC-46A et du T-7A, a été assez catastrophique, marque autant le retour de l’avionneur de Seattle dans les bonnes grâces de l’US Air Force, après l’épisode F-15EX, que l’exclusion de Lockheed Martin de cette nouvelle génération, pour de très nombreuses années.

Assemblage F-35 Lockheed-Martin
Lockheed Martin produit autour de 140 F-35, toutes versions confondues, chaque année, dont la moitié est destinée aux forces aériennes américaines.

Certes, celui-ci dispose d’un très confortable carnet de commande national et export, avec le F-35, ceci expliquant qu’en dépit de ce très sévère revers, le cours de bourse de l’avionneur n’a que frémit par cet échec surprise.

Pour autant, étant donné l’avance dont disposait, potentiellement, Lockheed Martin dans le domaine des avions de combat furtifs, avec le F-117, le F-22 et le F-35, il semble impossible que cette décision ne soit pas sous-tendue par des considérations plus profondes, liées à la conduite du programme F-35, et, dans une moindre mesure, du programme F-22.

Ces deux programmes ont, en effet, été marqués par l’explosion des couts de développement, et surtout des couts de possession des appareils, le prix de l’heure de vol du F-35 étant plus de deux fois plus élevée que celle d’un avion comme le Rafale français, et quatre fois plus onéreux que le Gripen Suédois.

En outre, contractuellement, Lockheed Martin est en position de toute puissance, dans l’organisation et l’évaluation des couts, et des priorités du programme, pour la MCO (maintient en Condition Opérationnelle) des appareils américains comme exportés, et des évolutions de standard.

Surtout, l’ensemble des technologies numériques du F-35 étant propriétaires, et confidentielles, seul Lockheed Martin est en mesure d’effectuer ces modifications, réparations et évolutions, au prix et selon les délais que lui seul peut évaluer, ne laissant comme alternatives aux forces aériennes américaines et alliées, que de sortir le carnet de chèques, et de patienter.

F-35A US Air Force
Le F-35 a été conçu comme une boite noire entièrement controlée par Lokcheed Martin. Cette stratégie, pourtant évidemment très contraignante, a été validée par les différentes adminsitrations américaines depuis 2001, et n’a jamais été remise en question par les clients exports de l’appareil.

L’explosion de ces couts de possession, comme les nombreux problèmes de disponibilité et de maintenance que rencontre l’appareil, firent l’objet de plusieurs rapports critiques de la part du GAO, d’autres organismes indépendants, et même de l’US Air Force, cette dernière ayant estimé, en 2020, que l’explosion des couts de possession de l’appareil, l’obligera, en 2030, à réduire sensiblement ses ambitions en termes de format de son aviation de chasse, et de programmes destinés à assurer la relève de celle-ci.

S’exprimant au sujet du programme NGAD, le successeur du F-22, le précédent Secrétaire à l’US Air Force, Franck Kendall, annonça ainsi qu’il devait être « à l’opposé de ce qui fut fait avec le programme F-35« , ce qui en dit long sur la perception des pratiques commerciales et technologiques de Lockheed Martin, par le Pentagone.

Vers une réduction du format de F-35 de l’US Air Force et de l’US Navy ?

Dès lors, l’exclusion de Lockheed Martin des trois programmes de 6ᵉ génération des forces aériennes américaines, peut difficilement être attribuée à une simple optimisation industrielle, permettant d’exploiter au mieux, l’outil de production américain dans ce domaine.

En effet, un malheur n’arrivant jamais seul, et alors qu’aucune date pour la livraison définitive du stand TR-3, ou du Block 4, a été confirmée à ce jour, il semble que plusieurs clients exports du F-35, pourraient revoir leurs intentions à ce sujet, sur fonds de tensions entre les membres de l’OTAN et la Maison-Blanche, et de craintes, par ces derniers, que la dépendance technologique excessive de l’appareil envers Lockheed Martin et ses serveurs informatiques, puissent les priver de leur droit d’utiliser pleinement, et sans entrave, de leur flotte de chasse.

LGM-35 Sentinel ICBM US Air Force
Le missile ICBM LGM-35 Sentinel, qui doit remplacer les Minuteman en silos américains, a vu son budget previsionnel croitre de 79 à 140 Md$, ces trois dernières années.

Surtout, l’arrivée du F-47 de Boeing, d’ici à 2030, nécessitera des crédits d’investissements et d’acquisition supplémentaires, pour l’US Air Force, dont les moyens sont déjà sévèrement rabotés par les surcouts liés aux programmes B-21 Raider et surtout LGM-35 Sentinel, ce dernier étant passé d’un budget prévisionnel de 79 à 140 Md$ en trois ans seulement. La seule marge de manœuvre budgétaire reposerait, alors, sur la réduction des ambitions du programme F-35A, qui vise toujours, aujourd’hui, les 1,763 appareils initialement prévus.

Dans le même temps, le vainqueur de la compétition autour du chasseur F/A-XX de l’US Navy, qui oppose Boeing et Northrop Grumman, devrait être très prochainement annoncé, avec un programme qui pourrait, lui aussi, être accéléré pour viser 2035, plutôt que 2040. Là encore, l’US Navy n’a guère d’alternatives budgétaires, pour financer ce programme, que de piocher dans ses ambitions d’acquisitions concernant le F-35C, sachant qu’elle est déjà très lourdement sollicitée pour la construction des SSBN Columbia, des PAN classe Ford, des SSN classe Virginia, des destroyers classe Arleigh Burke et des frégates classe Constellation.

Rappelons que pour l’US Air Force comme pour l’US Navy, le F-35 A/C, en configuration monomoteur et relativement légère, n’est pas l’appareil optimal pour le théâtre pacifique, face à la Chine, qui nécessite des appareils sensiblement plus lourds et dotés d’une autonomie de combat bien plus élevée, en particulier maintenant que l’arrivée des futurs chasseurs lourds chinois de 6ᵉ génération, est annoncée..

En d’autres termes, alors que les livraisons de F-35B pour l’US Marines Corps ont déjà couvert l’essentiel des besoins, les trois marchés clés de Lockheed Martin, l’US Air Force, l’US Navy et l’exportation, sont orientés à la baisse. On comprend, dans ces conditions, pourquoi Donald Trump ouvre les vannes de l’exportation de l’appareil, vers des pays qui étaient, jusqu’à présent, privés de ce droit, comme la Turquie, les Émirats arabes unis, l’Inde ou l’Arabie Saoudite.

J-36 Avion de combat de 6ᵉ génération CAC chine
Le premier vol du J-36 chinois met à présent les forces aériennes américaines dans l’obligation de se doter rapidement de chasseurs lourds à long rayon d’action, pour le théatre Pacifique, ce qui ne pourra se faire qu’en reduisant les formats prévus de F-35A/C.

Il va, en effet, falloir compenser la baisse probable des commandes américaines, et peut-être, européennes, par de nouvelles commandes, de sorte à ne pas être menacé de rupture de contrat, par Lockheed Martin.

Conclusion

On le voit, l’exclusion de fait de Lockheed Martin des trois programmes américains d’avions de combat de 6ᵉ génération, ne semble pas être un hasard, ou un simple fait d’optimisation industrielle. En effet, celui-ci semble devoir payer, par ces décisions, certains abus contractuels et une stratégie commerciale très défavorable au Pentagone, ces dernières années, en particulier autour du programme F-35.

À court et moyen termes, cependant, rien ne semble effectivement devoir menacer l’efficacité du programme F-35, même si l’US Air Force, l’US Navy et certains alliés européens, venaient à réduire leurs engagements de commande, pour des raisons différentes.

En effet, tout indique que les restrictions entourant les exportations de l’appareil américain, limitées jusqu’ici aux alliés de l’OTAN et aux partenaires sécuritaires de premier rang dans le Pacifique (Australie, Corée du Sud, Japon et Singapour), sont à présent levées, ce qui permettra à Donald Trump, en VRP de luxe pour Lockheed, de signer, sans aucun doute, de très juteux contrats exports, dans les mois et les années à venir.

programme NGAD vision Lockheed Martin
Lockheed Martin a participé aux trois coimpétitions de 6ème génération américaine (NGAD, F/AXX et B-XX), et a été écarté à chaque fois, par le Pentagone, au profit de Boeing et de Northrop Grumman.

Pour autant, la très probable révision des engagements de commande de F-35 des forces aériennes américaines, pour financer le développement et l’acquisition des F-47 et F/A-XX, rendus indispensables avec l’arrivée des futurs chasseurs de 6ᵉ génération chinois, sera certainement reportée le plus possible, dans son annonce en tout cas, pour ne pas provoquer d’inquiétudes de la part des futurs clients exports de l’appareil.

Reste à voir, à présent, qui de Boeing, déjà très présents avec le F-47, la KC-46A, le P-8A, le MQ-25 et le T-7A, ou de Northrop Grumman, engagé dans le programme B-21 Raider, sortira vainqueur du prochain programme F/A-XX de l’US Navy, avec le potentiel, pour l’un, comme pour l’autre, de prendre, à son tour, une position dominante, en lieu et place de Lockheed Martin, pour les trois décennies à venir, dans l’industrie aéronautique militaire américaine, et en particulier, pour la fameuse 6ᵉ génération des avions de combat.