dimanche, novembre 30, 2025
Accueil Blog Page 22

Paris et Londres, derniers remparts contre la prolifération nucléaire et ses dangers

Dans un récent article, le Financial Times met en garde contre les risques de prolifération nucléaire, en particulier en occident, alors que les craintes, quant au bouclier américain nucléaire, ont atteint le plus haut niveau depuis plusieurs décennies.

En effet, que ce soit en Allemagne, au Japon, en Corée du Sud ou en Pologne, des voix très audibles se sont élevées, pour appeler à la création d’une dissuasion nucléaire nationale, avec le risque de créer en emballement mondial faisant passer le nombre de nations dotées de 9 aujourd’hui, à 25 d’ici à quelques années, alors que les risques de conflits nucléaires suivraient une courbe géométrique, voire exponentielle, sur la base de cette augmentation.

Dans cet article, nous étudierons les risques liés à cette prolifération nucléaire, y compris pour les premiers concernés, probablement peu conscients des menaces qu’une telle initiative ferait peser sur eux-mêmes.

Au-delà, nous étudierons la manière dont la France et la Grande-Bretagne, pourraient, et même devraient, contenir ce phénomène, en créant une offre de dissuasion étendue bicéphale conçue pour garantir la sécurité de la sphère occidentale, et ainsi, contenir les risques de prolifération nucléaires, et ses dangers mortels.

Face à l’anxiété provoquée par Donald Trump, un vent de panique se lève dans les capitales occidentales, concernant le bouclier nucléaire américain.

Depuis son arrivée à la Maison-Blanche, Donald Trump, et son entourage qui s’apparente de plus en plus à une secte, et de moins en moins, à un gouvernement, ont créé une anxiété sans commune mesure depuis la Seconde Guerre mondiale, en Europe, mais aussi auprès de l’ensemble des alliés des États-Unis.

B2 spirit dissuasion US
Le bombardier stratégique B-2 Spirit de l’US Air Force.

En effet, depuis 1945, l’ensemble de ces pays ont organisé leur architecture de défense, autour de l’assurance, donnée par Washington, de la présence d’un bouclier nucléaire américain, les protégeant en cas de menace nucléaire adverse.

En outre, durant la guerre froide, les États-Unis n’ont jamais prêté le flanc à la remise en question de leur implication dans ce domaine, comme l’a montré le déploiement des missiles Pershing 2 en Europe, dans les années 80, face aux SS-20 soviétiques, provoquant la crise des Euromissiles.

De fait, à l’exception notable de la France qui, à la sortie de la crise de Suez, choisit de suivre une trajectoire singulière vers l’autonomie stratégique, et la création d’une dissuasion propre, tous les pays européens, et plus largement, tous les pays du bloc occidental, ont accepté de céder une part de leur propre souveraineté à Washington, contre la garantie de ce bouclier nucléaire américain, véritable ciment de l’OTAN, et des alliances dans le Pacifique avec le Japon ou la Corée du Sud.

On comprend, alors, aisément que les incertitudes portées par Donald Trump et son équipe, depuis leur arrivée à la Maison-Blanche, dans ce domaine aussi fondateur pour le bloc occidental, puisse engendrer une immense anxiété, en Europe face à la Russie, comme auprès des alliés Pacifique de Washington, faisant face à la Corée du Nord et à la Chine, toutes trois, des nations disposant de capacités de frappes nucléaires.

Trump réduction des dépenses de défense poutine
Les positions exprimées par Donald Trump depuis son retour à la Maison-Blanche ont engendré une anxiété dans equivalent dans tout l’occident, donnant naissance à des veléhités de prolifération nucléaire.

Et on comprend également ce qui pousse certaines personnalités politiques, ou acteurs économiques, à soutenir l’idée qu’il puisse être pertinent, pour ces pays dépourvus de dissuasion propre, de rapidement combler le fossé, d’autant que plusieurs d’entre eux disposent sans le moindre doute des compétences et des moyens nécessaires, pour y parvenir.

Toutefois, en dépit de ces compétences, l’hypothèse de voir Berlin, Varsovie, Tokyo ou Séoul, se doter d’une dissuasion propre, est aujourd’hui à la fois très peu probable, mais aussi très risquée, par les conséquences qu’une telle démarche entrainerait dans le monde.

La Russie et la Chine ne laisseront ni l’Allemagne, ni la Pologne, ni le Japon s’équiper d’armes nucléaires.

D’abord, parce que jamais la Russie ou la Chine, ne laisseraient ces pays se doter de l’arme nucléaire. Ils représenteraient, en effet, une menace directe pour leur propre doctrine de puissance, mais aussi pour leur perception des équilibres nécessaires pour maintenir un statuquo géopolitique régional.

Ainsi, à l’instar du raid israélien contre la centrale nucléaire irakienne d’Osirak, le 7 juin 1981, il est très probable que les forces armées russes ou chinoises, mèneraient des frappes ciblées contre les installations nucléaires à potentiel militaire dans ces pays, si l’information venait à fuiter, ce qu’elle ne manquerait pas de faire, face à des services de renseignement de pus en plus efficaces.

Tornado OTAN partage nucléaire
Tornado de la Luftwaffe participant à la mission nucléaire de l’OTAN.

En d’autres termes, dès lors que Moscou aurait connaissance d’un programme de ce type en Allemagne, en Pologne ou en Suède, il ne fait aucun doute que ces installations seraient rapidement attaquées et détruites par des frappes conventionnelles, à l’aide de missiles balistiques ou de croisière, laissant à Berlin, Varsovie ou Stockholm, le soin de traiter les éventuelles retombées radioactives.

En outre, dans une telle hypothèse, il est très peu probable que Paris, Londres ou Washington, mobilisent leurs forces nucléaires en riposte, sachant qu’aucun de ces pays ne souhaite voir de prolifération nucléaire, en connaissant parfaitement les risques.

Enfin, l’extension de dissuasion, sous la forme de partage d’une dissuasion existante entre pays alliés, comme parfois évoquée, bien maladroitement, par certains responsables, n’a pas davantage de chances de voir le jour, pour exactement les mêmes raisons. D’ailleurs, en dépit de la dissuasion « partagée » de l’OTAN, jamais les États-Unis ou la Grande-Bretagne, n’ont partagé quoi que ce soit, Washington seul disposant, par exemple, de la possibilité d’armer les bombes nucléaires OTAN B-61 embarqués par les Tornado et F-16 européens.

L’élan donné en occident contaminerait de nombreux pays dans le Monde, augmentant très sensiblement les risques de conflits nucléaires

La réponse russe ou chinoise serait d’autant plus massive et immédiate, que l’hypothèse de voir émerger un nouvel acteur nucléaire, en ces temps de grandes tensions, risquerait de provoquer une contamination mondiale hors de contrôle, pouvant amener le nombre de nations dotées, officiellement ou non, de 9 à 25.

Dès lors, comme les États-Unis, et peut-être même la France et la Grande-Bretagne, interviendraient pour prévenir un allié proche de la Russie ou de la Chine, de se doter de l’arme nucléaire, il ne fait aucun doute que Moscou et Pékin feraient de même, et probablement avec plus de détermination et de fermeté, face à un allié occidental dans la même situation.

President Erdogan e1671546513885 Politique de Dissuasion | Allemagne | Alliances militaires
R.T Erdogan a, à plusieurs reprises, emis l’hypothèse de doter la Turquie d’une dissuasion propre.

On remarque, ainsi, que si l’Iran est à présent proche de pouvoir de doter de cette arme, Téhéran se garde bien de franchir le Rubicon, sachant que dans une telle hypothèse, la riposte d’Israël, et des nations dotées occidentales, serait certainement massive et très destructrice.

Le risque, en effet, est de voir des nouvelles nations dotées émerger, avec une compréhension des enjeux bien plus limitée que ne peuvent l’avoir les cinq membres permanents du Conseil de Sécurité, qui pratiquent ces exercices depuis plusieurs décennies, et qui durent traverser plusieurs crises majeures pour en comprendre toutes les subtilités, les risques et les enjeux, par le passé.

Rappelons ainsi qu’à plusieurs reprises, pendant la guerre froide, le monde est passé à un cheveu de la guerre nucléaire totale, et qu’il n’est pas dit qu’il y ait toujours un Vassily Arkhipov, ou un Stanislav Petrov, pour éviter le déclenchement d’un conflit nucléaire.

En d’autres termes, en augmentant le nombre de pays dotés, on augmente géométriquement les risques qu’un tel conflit débute sur la planète, avec les conséquences que l’on connait, ce d’autant que si les dirigeants et les régimes changent, les armes nucléaires de chaque pays, elles, demeurent.

La France et la Grande-Bretagne, doivent gagner en crédibilité pour contenir le risque de la prolifération nucléaire

Pour autant, tout ce qui précède peut apparaitre comme rien d’autre qu’une diatribe visant à justifier le statuquo existant, afin de priver certains pays de leur légitime droit à se défendre, face à une menace de plus en plus évidente et pressante, que les dirigeants russes et sud-coréens ont pris l’habitude d’agiter la menace nucléaire tel un hochet, à la moindre contrariété.

Macron Starmer
Depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, toute l’attention s’est tournée, en Europe, sur la France et la Grande-Bretagne, et leurs dirigeants, qui se sont régulièrement rencontrés depuis.

De fait, s’il faut, évidemment, faire tout ce qui est nécessaire, pour couper court aux risques de prolifération nucléaire, semblant fondée sur une hiérarchie mondiale héritée d’un passé qui n’a plus lieu d’être, d’un certain point de vue, il est aussi nécessaire de donner à ces pays, des assurances de sécurité, suffisamment dissuasives, crédibles et fiables, pour qu’ils ne s’engagent pas dans cette voie.

Cette assurance ne peut pas, aujourd’hui, être formulée que par Londres et Paris. Non pas, d’ailleurs, que ces pays aient bénéficié d’un statut privilégié, pendant la guerre froide, pour se doter d’armes nucléaires, mais parce que l’un comme l’autre ont investi des sommes considérables, venant souvent flirter avec un montant de 1% de leur PIB, depuis le milieu des années 50, pour se doter de ces armes, et des compétences pour les mettre en œuvre.

A contrario, plusieurs de ces pays qui, aujourd’hui, réclament le droit à l’autodéfense nucléaire, ont traversé la guerre froide sous le bouclier nucléaire américaine ou soviétique, sans jamais se poser la question de la nécessité de la dissuasion, avant le 20 janvier 2025.

Quoi qu’il en soit, et cela posé, il n’en demeure pas moins indispensable, pour la France et la Grande-Bretagne, de s’engager dans un processus de réassurance nucléaire crédible vis-à-vis de leurs alliés européens, évidemment, mais également vis-à-vis du Canada, ainsi, il faut y penser, du Japon, de la Corée du Sud, voire de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande, le cas échant.

Il s’agirait, en effet, de la seule alternative possible pour efficacement contenir la prolifération nucléaire au sein des nations occidentales, et pour éliminer les risques de contamination mondiale, qu’une telle prolifération nucléaire entrainerait.

Donner du poids à l’assurance donnée par Paris et Londres de bouclier nucléaire

Le fait que le débat sur l’arme nucléaire ait lieu dans plusieurs pays occidentaux, montre bien que, pour l’heure, cette réassurance franco-britannique n’est ni suffisamment visible, ni suffisamment crédible, pour permettre de revenir à une posture apaisée, autour de ce sujet, comme c’était le cas, il n’y a de cela, que quelques mois encore, avec la dissuasion américaine.

SSBN Vanguard Royal navy
SNLE de la classe Vanguard de la Royal Navy. Ces quatre navires portent à eux seuls, la dissuasion britannique.

Il faut dire que jusqu’à présent, les dissuasions françaises et britanniques n’avaient pour seule mission que de protéger les intérêts respectifs des deux pays, sans jamais être intégrées à un débat plus élargi. De fait, elles sont dimensionnées pour cette mission, et ont des protocoles adaptés à celle-ci, les deux ne correspondant pas, nécessairement, à une dissuasion étendue à plusieurs nations, potentiellement sur plusieurs continents.

À ce titre, on pourrait remettre en question la pertinence, pour Paris ou Londres, de se voir impliqués dans la protection de pays aussi distants que le Japon, la Corée du Sud ou l’Australie. Il convient, toutefois, de considérer, ici, le risque d’une prolifération nucléaire dans son ensemble, alors que la mèche peut être allumée à n’importe quel endroit sur la planète.

En d’autres termes, si protéger Tokyo ou Séoul par un bouclier nucléaire franco-britannique, ne sert pas, de manière évidente, les intérêts stratégiques immédiats des deux pays européens, ne pas le faire pourrait activer une prolifération nucléaire mondiale qui, elle, viendrait rapidement menacer ces intérêts.

Étendre les moyens dont disposent les deux pays en matière de dissuasion

La première étape, pour crédibiliser cette dissuasion franco-britannique, est purement capacitaire. En effet, si celle-ci est efficace pour contenir la menace russe stratégique, elle n’a pas été conçue ni pour contenir la menace nucléaire sous ce seuil stratégique, ni pour s’étendre au-delà de l’adversaire russe.

Il est donc indispensable, pour ces deux pays, d’accroitre leur outil de dissuasion, en nombre, avec, par exemple, davantage de sous-marins nucléaires d’engins à la mer, emportant de fait davantage de capacités de frappes dispersées, ainsi que d’en étendre le spectre, en se dotant d’armes nucléaires sub-stratégiques, tels des missiles balistiques à courte et moyenne portée, équipés de charges nucléaires de faible puissance.

Rafale B missile ASMPA
Rafale B armé du missile ASMPA, de la composante aérienne de la dissausion française.

Il ne s’agirait pas, à proprement parler, d’envisager l’usage de ces armes d’un point de vue doctrinal, comme c’est le cas, par exemple, de la Russie, qui prévoit, dans certains de ces plans de batailles, d’utiliser des armes nucléaires sub-stratégiques à des fins strictement tactiques (détruire un pivot défensif adverse), ou comme outil de déconfliction (utiliser une explosion nucléaire pour mettre fin à un conflit).

Toutefois, ne pas disposer de ces systèmes, en miroir de la Russie, de la Chine ou de la Corée du Nord, pour s’en tenir exclusivement aux capacités de frappes stratégiques, pourrait provoquer certaines opportunités pour l’adversaire, qui pourraient alors être employées contre le couple franco-britannique, et contre ses alliés.

Déployer des moyens de dissuasion dans les pays les plus exposés

La seconde étape, pour convaincre ces pays de la matérialité du bouclier franco-britannique, serait de déployer des moyens de dissuasion, directement sur le sol des pays les plus exposés, pour rendre cette dissuasion plus compréhensible et plus visible, de la part de l’adversaire potentiel, et surtout, de la part des opinions publiques de ces pays.

Il peut s’agir de moyens nucléaires propres aux forces armées françaises et britanniques, sous la forme d’escadrilles de frappe nucléaire déportées, ou de batteries de missiles balistiques déployées, à l’instar de ce que firent les États-Unis, en Europe, pendant toute la guerre froide, ce qui contribua grandement à créer la confiance en cette réassurance.

Dissuasion française Rafale ASMPA
Le déploiement de Rafale nucléaires dans certains pays les plus à risque de basculer vers la creation d’armes nucléaires, permettrait de donner une réassurance suffisante pour les éloigner de cette trajectoire.

Il peut s’agir, par ailleurs, de moyens de dissuasion bâtis sur le modèle de la dissuasion partagée de l’OTAN, c’est-à-dire avec des vecteurs nucléaires français ou britanniques, toujours sous le contrôle de Paris et de Londres, mais servis par des capacités militaires des pays concernés.

Ces moyens déployés permettent d’impliquer les pays les plus à risque, dans l’exercice de la dissuasion, et de fait, d’obtenir leur adhésion pleine et entière au processus de dissuasion global, associant des moyens conventionnels et nucléaires, tout en neutralisant, le risque de prolifération, et les dangers qui l’accompagnent.

Une dissuasion bicéphale, pour contenir le risque démocratique en France ou en Grande-Bretagne

Pour l’heure, ni Paris, ni Londres, ne dispose, en Europe comme en Asie, d’un capital confiance comparable à celui sur lequel les États-Unis avaient basé la construction du bloc occidental, avec Washington en son centre.

En effet, ces pays se sont beaucoup moins impliqués dans la défense de beaucoup de ces pays, que les États-Unis, durant la guerre froide, qui reste la période de référence, et n’ont, pour ainsi dire, plus de forces majeures convetionelles déployées de manière permanente, dans les missions de defense collective, depuis la fin de celle-ci.

En outre, même si les armées britanniques et françaises venaient à gagner en masse, dans les années à venir, jamais, elles n’atteindront, même ensemble, le potentiel de déploiement des armées américaines, pour participer à la défense collective conventionnelle, et partager, dans les faits, le destin de ces pays.

SNLE le triomphant
Le SNLE Triomphant doit rester indétectable pour assurer sa mission de dissuasion

Toutefois, Paris et Londres peuvent s’appuyer, s’ils agissent effectivement de concert, sur un atout extrêmement efficace et persuasif, pour éloigner les dernières réticences, quant à la solidité de l’engagement de dissuasion que les deux pays pourraient, ensemble, apporter. En effet, la structure bicéphale de cette architecture, neutralise, en très grande partie, les risques liés aux alternances démocratiques, comme celles qui ramenèrent Donald Trump à la Maison-Blanche il y a quelques semaines.

En d’autres termes, il serait extrêmement peu probable que Paris et Londres viennent à changer de posture à la suite d’une alternance démocratique, de manière simultanée. Dans le présent contexte, et face au traumatisme engendré par le revirement des États-Unis, à la suite de l’arrivée de Donald Trump, on peut penser que cette architecture bicéphale, et bi capacitaire, offrirait des garanties de sécurités bénéficiant d’une plus-value suffisante, pour compenser la faiblesse des forces conventionnelles des deux pays.

Conclusion

On le voit, l’anxiété engendrée, dans l’ensemble de la sphère des pays occidentaux, par les positions prises par Donald Trump, touche, à présent, jusqu’à la question du développement de capacités nucléaires défensives propres, au sein de ces pays.

Ces considérations, toutes attractives qu’elles peuvent apparaitre, de prime abord, portent avec elle un nombre considérable de risques, y compris celui de provoquer des frappes directes et massives, de la part de pays comme la Russie ou la Chine, pour détruire les installations en charge de developper ces armes, bien avant qu’elles n’y parviennent.

Surtout, voire des pays occidentaux se doter d’armes nucléaires, inciterait de nombreux autres, bien plus difficiles à contrôler, à faire de même, dans un phénomène de contagion autoentretenu, au fur et à mesure que ces armes nucléaires apparaitront sur des théâtres différents, avec une élévation géométrique des risques de conflit nucléaire, à chaque apparition d’une nouvelle nation dotée.

missile M51
Missile M51 intercontinetal qui arme les SNLE français de la classe Le Triomphant.

Pour contenir ce phénomène, la France et la Grande-Bretagne, les deux seules autres nations occidentales dotées d’armes nucléaires et membres permanents du Conseil de Sécurité des Nations Unis, peuvent agir de concert, pour construire une offre de dissuasion étendue, au-delà du seul théâtre européen et otanien, de sorte à contenir ce phénomène de prolifération.

Cela suppose, évidemment, une révision du format et des moyens de dissuasion alignés par ces deux puissances, ainsi que des doctrines, pour permettre d’y intégrer des pays alliés, parfois distants, y compris leurs forces armées, afin de construire un lien de confiance puissant entre les différentes armées, et entre leurs gouvernements.

Surtout, Paris et Londres, engagés dans une architecture bicéphale de dissuasion collective étendue, pourraient s’appuyer spécifiquement sur cette architecture unique, basée sur une relation de confiance datant de la seconde moitié du 19ᵉ siècle, et entachée, uniquement, par l’épiphénomène Boris Johnson, tout au long de ces années, pour contenir le risque d’alternance démocratique, celui-là même qui a provoqué la panique actuelle, avec l’arrivée de Donald Trump, à la Maison-Blanche.

Bien évidemment, la mise en œuvre d’une telle offre alternative de dissuasion franco-britannique, pour la sphère occidentale, nécessiterait de sérieux investissements supplémentaires, ainsi qu’un effort historique d’harmonisation et de coopération stratégique entre Paris et Londres.

Toutefois, au-delà de ces obstacles, qu’il conviendra de surmonter, il s’agit, très certainement, de la seule alternative, pour contenir le risque de prolifération nucléaire, qui se dessine à présent, et pour restructurer l’architecture de défense collective occidentale, jusqu’à ce que les États-Unis reprennent leurs esprits, et au-delà.

Super-Gripen ou drone de combat, quelle solution pour la masse des forces aériennes européennes avant 2033 ?

Avec les prises de positions, parfois stupéfiantes, de Donald Trump, au sujet de l’OTAN, de la Russie, du Groenland ou du Canada, plusieurs alliés historiques des États-Unis remettent en question leurs intentions d’acquérir de nouveaux équipements américains de défense, y compris concernant le F-35.

Le JAS 39 Gripen suédois, un chasseur monomoteur alliant performances et prix agressifs, est souvent, depuis quelques jours, présenté comme une alternative de choix, sans toutefois l’être vraiment, du fait de sa dépendance technologique intrinsèque aux États-Unis, notamment. en raison de son turboréacteur F414 de General Electric.

Dès lors, les alternatives, dans ce domaine, pour se doter des capacités de 5ᵉ génération comme la furtivité, reposent soit sur les drones de combat qui viendront accompagner le Rafale, et peut-être, le Typhoon, d’ici à quelques années, ou sur le développement d’un programme de chasseur monomoteur de 5ᵉ génération, par les avionneurs européens.

Et qui, mieux que le Suédois Saab, avec son Gripen, et le Français Dassault aviation, avec la famille des Mirage, pour concevoir, ensemble, un Super-Gripen franco-suédois, dépourvu de technologies US, pour répondre aux attentes de nombreuses forces aériennes européennes et alliées, sur un calendrier raccourci ?

Le JAS 39 Gripen, une alternative qui n’en est plus une, pour les forces aériennes européennes et occidentale

Alors que les nouvelles positions des États-Unis et de la Maison-Blanche ont déjà amené plusieurs pays européens et de l’OTAN à reconsidérer leur dépendance technologique et sécuritaire aux États-Unis, notamment au travers des équipements de défense américains employés au sein de leurs armées, le chasseur monomoteur suédois JAS 39 Gripen, est très régulièrement présenté comme une possible alternative aux F-16V et F-35A américains, en matière de flotte de chasse.

Gripen E/F Saab Suède
En dépit de performances enférieures à celles du Rafale ou du Typhoon, le Gripen E/F suédois répond aux besoins de nombreuses forces aériennes en Europe. Son turboreacteur F414 constitue, cenpendant, une faiblesse majeure pour les forces aériennes qui cherche à reduire leur dépendance technologique vis-à-vis des Etats-Unis.

Il faut dire que l’appareil suédois a de quoi séduire. Dans sa version E/F, la plus évoluée, il affiche des performances de combat plus que satisfaisantes, avec une vitesse maximale de Mach 2 et un plafond de 15,000 m. Et, si l’allonge de l’appareil, 800 km, et ses capacités d’emport de cinq tonnes, sont inférieures à celles des Rafale et Typhoon, elles s’avèrent suffisantes dans une grande majorité des usages en posture défensive, en particulier en Europe.

Surtout, l’avion suédois a un avantage marqué sur ses concurrents, y compris le F-16V, en termes de prix, avec un prix d’achat et un prix de possession 30% inférieur à ceux des autres Eurocanard, et encore davantage, face au F-35, avec, en particulier, un prix à l’heure de vol quatre fois inférieur à celui du chasseur américain.

Enfin, en matière d’équipements, le Gripen est très bien doté, avec un radar AESA, un IRST et une suite de défense électronique performante, ainsi qu’une très vaste panoplie d’armements européens et américains qualifiés pour être employés à son bord.

Cependant, ces qualités ne permettront très probablement pas à Saab de faire du JAS 39 Gripen E/F, un succès commercial, et encore moins, une alternative crédible pour répondre aux présents besoins des forces aériennes européennes et occidentales. En effet, l’appareil a été conçu autour du turboréacteur F414 de l’Américain General Electric, ce qui constitue une faiblesse considérable par la dépendance qu’elle entraine vis-à-vis des États-Unis, comme l’a montré le récent épisode en Colombie.

Difficile, dans ces conditions, de considérer l’appareil suédois, qui par ailleurs intègre d’autres composants clés importés des États-Unis, comme une solution pour renforcer l’autonomie stratégique en Europe, et réduire la dépendance de ses forces armées, aux décisions prises depuis le Bureau Ovale.

Le drone de combat Loyal Wingmen, comme alternative au manque de masse et de furtivité pour les forces aériennes européennes

Aujourd’hui, la conception d’une alternative au F-35A et à ses capacités spécifiques, en termes de furtivité et de senseurs, en Europe, prend la forme d’un drone de combat de type Loyal Wingmen.

Neuron Rafale
le couple Rafale F5/Drone de combat ouffrira, peu après 2030, des performances opéraitonelles au moins équivalentes à celles des avions de combat de 5ème génération comme le F-35A.

C’est en tout cas la trajectoire prise par Dassault Aviation, et la France, avec la conception d’un drone de combat furtif destiné à accompagner le futur Rafale F5, aux capacités de traitement numérique largement renforcées.

En bien des aspects, ce drone de combat répond précisément aux besoins urgents de nombreuses forces aériennes européennes, en dotant le chasseur français d’un allié furtif spécifiquement dessiné pour être en mesure de l’accompagner sur l’ensemble de ses missions, pour en étendre les capacités de détection et d’engagement, et pour, en particulier, neutraliser l’atout potentiel de certains chasseurs furtifs, comme le Su-57, le J-20, le J-35 ou encore le F-35.

En d’autres termes, une fois épaulé de son drone de combat furtif d’accompagnement, prévu pour entrer en service peu après le Rafale F5, à partir de 2030, le chasseur français n’aura rien à envier à ces appareils, que ce soit lors des missions Air-air, air-sol et air-surface, et en particulier, lors des missions de frappe nucléaire.

En outre, ce binôme pourra s’appuyer sur la complémentarité des capacités, avec un chasseur Rafale F5 doté d’une grande autonomie, d’une grande capacité d’emport et d’une disponibilité exemplaire pour un appareil aussi évolué, probablement la meilleure de tous les chasseurs de 4ᵉ génération + et de 5ᵉ génération, avec le Gripen suédois.

Rafale B
Conçu pour pouvoir mener des frappes dans la profondeur, le Rafale est un chasseur bimoteur sensiblement plus lourd, et oénreux, que le Gripen, alors que ces performances ne sont pas necessairement jugées indispensables, par certaines forces aériennes en position exclusivement defensives.

Pour autant, cette configuration suppose de disposer à la fois d’un Rafale F5 et d’au moins un drone de combat, par mission, ce qui ne représente pas, à proprement parler, une solution pour la problématique de massification des forces aériennes. En outre, cette solution, bien que très performante, est trop onéreuse pour beaucoup de forces aériennes ayant des contraintes budgétaires sévères, ou des contraintes de masse les obligeant à se tourner vers une solution aux couts globaux unitaires moins élevés, précisément celle pour lesquelles le Gripen apparaissait comme une solution de prédilection.

Le besoin pour un Super-Gripen franco-suédois, s’impose à présent en Europe et au-delà

L’alternative, pour répondre à ces besoins, pourrait être de concevoir un nouvel appareil de combat monomoteur à hautes performances, cette fois entièrement européen, et doté des attributs de la 5ᵉ génération, à savoir une furtivité sectorielle, ainsi que des senseurs et une fusion de données répondant aux besoins opérationnels de ces forces aériennes, le plus souvent, pour des missions strictement défensives ou contre-offensives.

Un chasseur monomoteur de 5ᵉ génération à hautes performances franco-suédois, sans aucun composant américain

Aujourd’hui, en Europe, deux pays disposent de l’expérience pour réaliser un tel appareil. La Suède, d’abord, avec l’expérience acquise sur les Gripen, et avant eux sur les Viggen et Drakken, des chasseurs monomoteurs de conception suédoise, dont les qualités opérationnelles étaient universellement reconnues.

Toutefois, Stockholm et Saab viennent tout juste de financer, à grands frais, la conception du Gripen E/F, avec de grandes ambitions sur la scène internationale pour amortir ces dépenses, ambitions qui seront, de toute évidence, déçues. En outre, la Suède manque de certaines technologies clés, comme dans les moteurs et de certains composants, raisons pour lesquelles le Gripen n’est, dans les faits, que 50% suédois.

L’autre pays européen ayant cette expérience est la France, avec la famille des Mirage III, V, F1 et 2000, tous ayant connu un important succès opérationnel et commercial, depuis le début des années 60. Par ailleurs, la France est l’un des très rares pays à disposer de toutes les compétences technologiques pour concevoir et fabriquer un tel appareil, sans devoir se tourner vers des composants exogènes, en particulier américains, à l’exception du siège éjectable Martin-Baker britannique.

Mirage 2000D A2SM hammer
Dassault aviation a bati sa réputation d’avionneur militaire hors pairs sur la gamme des Mirage, des chasseurs monomoteurs à hautes performances très appréciés pour leur efficacité au combat.

Toutefois, Paris est déjà engagé dans le financement des programmes SCAF de 6ᵉ génération, du Rafale F5 et de son drone de combat, ce qui rend impossible le développement d’un nouvel appareil, fut-il promis à un grand avenir commercial, en tout cas, seule.

Par ailleurs, la marque « Mirage » est dorénavant beaucoup moins présente, sur la scène internationale, avec le démantèlement de la ligne d’assemblage du Mirage 2000 en 2011, face au manque de commandes, pour être remplacée par la marque Rafale.

On comprend, en revanche, que ces deux pays disposeraient, ensemble, de toutes les briques technologiques, ainsi que de toutes les compétences, pour concevoir, ensemble un chasseur monomoteur de 5ᵉ génération strictement européen, tout en cumulant un accès privilégié au marché international, pour en faire un important succès. Ce d’autant qu’un tel appareil serait, sans le moindre doute, acquis en priorité par les forces aériennes des deux pays, précisément pour densifier leurs moyens, et répondre à l’évolution des menaces.

Un chasseur furtif et défensif, complémentaire aux NGF et au Tempest de 6ᵉ génération

Cet appareil, que nous nommerons Super-Gripen puisque la marque Gripen a, aujourd’hui, une puissance d’attrait supérieure à celle de la marque Mirage, serait conçu selon un cahier des charges répondant précisément aux besoins les plus pressants des forces aériennes européennes, aujourd’hui.

Comme évoqué précédemment, cela suppose un appareil monomoteur à furtivité sectorielle, et doté d’une panoplie de senseurs adossée à une fusion de donnée dimensionnée en conséquence. L’appareil, en outre, serait avant tout à visée défensive, ce qui élimine les besoins de capacités d’emport élevées, et de rayon d’action de combat supérieur à 750-800 km.

NGF programme SCAF
Le NGF du programme SCAF sera un chasseur bimoteur plus imposant, et donc plus lourd, que le Rafale. il sera aussi, sans le moindre doute, sensiblement plus cher, étant donné les performances attendues et les systèmes embarqués, le mettant hors de portée de plusieurs forces aériennes européennes.

En outre, le moteur du chasseur ne pouvant être que le T-REX de Safran, l’évolution du M88 du Rafale, portée à 9 tonnes de poussée, ou une variation de celui-ci, dépourvue des contraintes de dimensions et de masse du Rafale, celui-ci ne devrait pas avoir une masse au max au décollage supérieure à 16 ou 17 tonnes, comme le Mirage 2000, tout en disposant de performances élevées en matière de vitesse (>Mach 2) et de plafond (>15 km), pour les missions d’interception.

Une soute à armement est, évidemment, indispensable pour conserver la furtivité sectorielle, mais celle-ci peut se limiter à une contenance réduite, avec, par exemple, deux bombes planantes de 500 kg et deux missiles MICA NG d’autodéfense, ou deux missiles Meteor et quatre Mica, en mission air-air, pour une capacité d’emport totale n’excédant pas 4 à 5 tonnes.

Le carburant interne sera nécessairement réduit, autour de trois tonnes, ce qui nécessitera la conception de réservoirs externes à profil sectoriel furtif, pour en accroitre l’autonomie au combat. Bien sûr, l’appareil pourra toujours emporter des charges externes au besoin, alors qu’un canon de bord s’impose également.

Enfin, il doit être conçu pour ne pas phagocyter le marché potentiel des futurs avions de combat moyens/lourds de 6ᵉ génération en cours de conception en Europe, avec les programmes SCAF et GCAP.

programme GCAP
Le tempest du programme GCAP promet d’être encore plus lourd et oénreux que le SCAF.

La création de passerelles technologiques standardisées, avec ces deux programmes, comme évoquée dans un précédent article, semble d’ailleurs devoir profiter aux trois programmes, pour en garantir l’efficacité et la pérennité, commerciale comme opérationnelle, comme pour éviter de multiplier l’émergence de doublons technologiques européens, alors qu’un effort de standardisation s’impose à présent.

Ce serait notamment le cas concernant la possibilité qu’aurait ce Super-Gripen, à collaborer avec le drone de combat du programme Rafale F5, comme avec les drones Remote Carrier des programmes SCAF et GCAP, de sorte à faire émerger une véritable gamme européenne, à l’instar de la gamme d’avions de combat américains (F-15, F-16 et F-18) des années 80, et des gammes américaines (F-35, F/A-XX et F-47) et chinoises ( J-35, J-20 et J-36/50) qui se dessinent.

Un prix cible d’acquisition et de possession, bâti pour répondre aux exigences du marché

Pour faire de cet appareil franco-suédois, un succès opérationnel et commercial, l’un des principaux enjeux portera sur son prix de vente, ainsi que sur son prix de possession. Le rapport performances-prix, avec des performances répondant aux besoins défensifs des forces aériennes, constitue en effet, le plus grand atout du Gripen aujourd’hui, comme c’était celui des avions de la famille Mirage, depuis la fin des années 50, face à des appareils américains souvent plus performants, mais aussi plus lourds, et considérablement plus onéreux, à l’achat, comme à la mise en œuvre.

En d’autres termes, le Super Gripen devrait viser un prix d’acquisition n’excédant pas celui du Rafale, soit de 80 à 90 m€, tout en affichant un prix de possession sensiblement inférieur, ne devant pas excéder les 10,000 € par heure de vol, en s’appuyant notamment sur sa configuration monomoteur, et sur une maintenance prédictive très efficace.

F-35 néerlandais au sol
Si le prix d’acaht du F-35A demeure raisonnable, autour de 100 m$, son prix de possession est beaucoup plus élevé que les Rafale ou Typhoon, entre 25,000 et 35,000 $ l’heure de vol, selon les différentes publications.

Il devrait, aussi, être en mesure de garantir une disponibilité de mission élevée, de 80% ou plus, et un environnement d’entrainement et de simulation, permettant de baisser les couts de possession, sous la barre de ceux du Rafale, et très en dessous de ceux du F-35A américain.

Un prix agressif, associé à des capacités recherchées, à une disponibilité exemplaire et à l’image cumulée de Dassault et de Saab, des Mirage et du Gripen, en Europe et dans le monde, devraient garantir le succès commercial d’un tel appareil, tout en répondant à un besoin de plus en plus évident, pour les forces aériennes européennes, en recherche d’alternative efficaces et pérennes, à leur flotte de F-35A.

Le calendrier du programme comme pivot du succès d’un éventuel programme Super-Gripen

Enfin, le dernier paramètre essentiel, d’un éventuel programme Super-Gripen franco-suédois, serait évidemment le calendrier. En effet, le besoin de masse et de solutions alternatives, pour les forces aériennes européennes et mondiales, est presque immédiat, avec une fenêtre commerciale prévisible s’étalant de 2030 à 2045 et l’arrivée des chasseurs de 6ᵉ génération.

De fait, contrairement aux programmes SCAF et GCAP, planifiés pour s’étaler sur 15 à 20 années de R&D, avant de produire le premier appareil de série, le programme Super-Gripen devrait être mené sur une fenêtre de temps très réduite, avec 5 à 7 ans, maximum, entre son lancement officiel, et le début des livraisons.

gripen E
Adapter le Gripen au moteur T-Rex français necessiterait de nouveaux investissements élevés, ne se justifiant pas avec l’arrivée des chasseurs de 6ème génération à partir de 2030.

Fort heureusement, celui-ci ne fait face à aucun obstacle technologique. En effet, toutes les briques technologiques nécessaires pour lui donner naissance, existent déjà, qu’il s’agisse des systèmes embarqués ou des technologies de furtivité, alors que le turboréacteur T-REX, devra être livré à partir de 2030, concomitamment au Rafale F5.

Il s’agirait donc, avant tout, d’une synthèse immédiate des technologies avancées et fiables, d’ores-et-déjà disponibles, et non d’un programme comme SCAF, qui prévoit de nombreux sauts technologiques pour atteindre les objectifs visés, et ce, dans tous les domaines.

Ainsi, si un calendrier de 5 ans pour concevoir l’appareil peut apparaitre très ambitieux, il demeure réaliste, même si des efforts importants seront nécessaires, de la part des avionneurs comme des équipementiers, pour y parvenir.

Financer le programme Super-Gripen, face à un marché potentiel de 500 à 1000 appareils en Europe et dans le Monde

Reste, évidemment, la question la plus difficile, à savoir, comment financer un tel programme, sachant que, comme évoqué précédemment, la France, comme la Suède, sont déjà engagées dans des dépenses planifiées très importantes, par ailleurs ?

Étant dépourvu de bond technologique, et pouvant d’intégrer dans une planification maitrisée et courte, on peut estimer qu’un tel programme nécessiterait de 5 à 10 Md€, pour atteindre le statut industriel de livraison. Difficile, cependant, dans les circonstances actuelles, d’imaginer que Paris et Stockholm puissent consacrer, chaque année, 1 Md€ chacun dans ce programme, venant s’ajouter aux programmes existants.

Rafale M88
Le programme Rafale F5 devrait étre rapidement étendu pour intégrer le developpement du reacteur T-REX de SAfran, une évolution du M88 poussant jusqu’à 9 tonnes, contre 7,5 tonnes pour le moteur actuel.

Pour autant, des solutions existent, pour effectuer le tour de table de financement nécessaire et suffisant pour ce programme. En effet, au-delà de ces deux pays, d’autres pays européens ou alliés, disposant à la fois d’un besoin militaire pour ce type d’appareils, et d’une industrie aéronautique de défense en recherche d’activité, peuvent immédiatement être identifiés comme de possibles partenaires, comme le Portugal, le Canada, mais également la Grèce, et la Belgique.

En outre, au-delà des 100 à 150 appareils que l’on imagine la France et la Suède acquérir pour moderniser et massifier leurs forces aériennes, dans les 15 ans suivant le début des livraisons, à partir de 2030, le besoin pour ce type d’appareils en Europe/OTAN, s’élève autour de 350 appareils, comptes tenus des effets de la hausse des budgets défense de nombreux pays, et des besoins de renforcement des flottes de chasse face à l’évolution de la menace.

À cela, s’ajoutent de nombreux pays qui pourraient rapidement se montrer intéressés par ce type d’appareils, comme l’Égypte, l’Indonésie ou le Brésil, ainsi que plusieurs forces aériennes du Proche et Moyen-Orient. Au total, donc, il n’est pas excessif d’envisager un marché potentiel de 500 à 1000 appareils, sur les 15 à 20 ans de durée de vie commerciale du chasseur européen, surtout si le rapport performances-prix respecte les objectifs énoncés précédemment.

Dès lors, non seulement serait-il possible d’intégrer d’autres partenaires européens et alliés, dans le programme, et dans son financement, mais les industriels, eux-mêmes, pourraient y voir un intérêt d’investissements, notamment si les pays promoteurs s’engagent fermement à un certain niveau de commande.

Mirage 2000-5F
Pour de nombreuses forces aériennes, les besoins en matière de flotte de chasse cocnerne avant tout un appareil rapide et performant, pour les missions d’interception et de supériorité aérienne, et une allonge relativement reduite, pour les missions d’appuie des forces au contact. Les besoins de frappe dans la profondeur sont, quant à eux, couvert par des missiles de croisière ou munitions stand-off.

Enfin, maintenant que le sujet est dégagé, y compris au niveau européen, rien n’empêche de s’appuyer sur un appel à l’épargne d’investissement, dans ce programme, pour boucler le tour de table, avec une empreinte budgétaire parfaitement soutenable pour Paris comme pour Stockholm, au vu des bénéfices militaires, industriels et commerciaux, attendus.

Conclusion

On le voit, alors que les drones de combat apporteront une réponse incomplète aux besoins européens, l’hypothèse d’un programme Super-Gripen, ou quel que soit son nom, franco-suédois, répondrait à de très nombreuses attentes, y compris en Europe, face aux besoins de massification des forces aériennes, ou pour permettre de prendre une certaine autonomie, vis-à-vis de la mainmise technologique dont dispose Washington sur la défense européenne.

La réalisation d’un tel programme, sur un calendrier raccourci, serait bien sûr à la portée des industriels français et suédois réunis pour l’occasion, chacun disposant de certains atouts propres, pour compenser les faiblesses de l’autre, ce d’autant qu’ils disposent, ensemble, de l’ensemble des briques technologiques nécessaires pour y parvenir d’ici à 5 à 7 ans, seulement.

En outre, le principal frein vis-à-vis d’un tel programme, la dimension budgétaire, peut se contourner en associant les deux pays promoteurs, mais aussi leurs industriels, certains de leurs partenaires européens et/ou otaniens, et même, si besoin, en faisant appel à l’investissement industriel, auprès des opinions publiques, maintenant que l’hypothèse est ouvertement débattue à l’échelle européenne.

JAS 39 Gripen C Hongrie
Super-Gripen ou drone de combat, quelle solution pour la masse des forces aériennes européennes avant 2033 ? 22

En d’autres termes, le bon sens semble clairement militer pour que Paris et Stockholm collaborent enfin sur un programme d’avions de combat, plutôt que de s’affronter lors de compétitions internationales, au plus grand bénéfice des deux acteurs aéronautiques, ainsi que de la posture opérationnelle défensive européenne.

Maintenant que les positions de la Maison-Blanche ont engendré une prise de conscience, au niveau européen, du danger que représente cette dépendance excessive aux technologies de défense contrôlées du Bureau Ovale, la fenêtre d’opportunités pour developper ce type de programme commun, qui n’existeraient pas sans cela, doit être exploitée au plus vite, d’autant que personne ne sait comment elle évoluera, ni si, ou quand, celle-ci se refermera.

L’industrie aéronautique européenne est la cible d’un assaut tous-azimut de Washington

Depuis plus de quinze ans, Dassault Aviation répétait que le F-35 américain, avait été conçu pour détruire l’industrie aéronautique européenne. Les faits lui donnèrent en partie raison, alors que plus des deux tiers des aviations de chasse en Europe, ont fait le choix du chasseur de Lockheed Martin, à ce jour, privant les trois avions de combat européens, d’un marché déterminant pour le maintien des capacités industrielles et technologiques.

Toutefois, si les Rafale, Gripen et Eurofighter Typhoon ne parvinrent pas à se positionner face au F-35 au sein des forces aériennes européennes, n’étant acquis que par leurs pays d’origine ou par des forces aériennes n’ayant pas capacités à acquérir l’avion américain, ces appareils parvinrent à convaincre sur la scène internationale, avec la vente, de 2015 à 2025, de plus de 450 avions de combat européens, dans le monde, soit dix fois plus que la Russie, sur la même période.

C’est ainsi que l’industrie aéronautique militaire européenne, et en particulier sa composante avions de chasse, a survécu à la déferlante F-35 en Europe, lui permettant, notamment, de s’engager dans le développement de deux avions de combat de 6ᵉ génération, le Tempest du programme GCAP, et le NGF du programme SCAF.

Ce marché international extra-européen est, à présent, dans le collimateur de la Maison-Blanche, avec le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, alors que son administration a multiplié les annonces, discrètes, mais ô combien dangereuses, pour la pérennité de cette industrie européenne, l’un des derniers bastions de souveraineté aux mains des européens.

L’interdiction de réexportation des moteurs aéronautiques américains pour neutraliser le JAS 39 Gripen et une partie de l’industrie aéronautique européenne

La stratégie américaine contre l’industrie aéronautique européenne de défense, a débuté, il y a quelques semaines, par une annonce restée, pour l’essentielle, inaperçue, quant à ses implications.

industrie aéronautique européenne Saab JAS 39 Gripen C Flygvapnet
Saab JAS 39 Gripen C des forces aériennes suédoises

En effet, au début du mois de mars 2025, Washington a rendu public son refus d’accorder une licence de réexportation concernant le turboréacteur F414, par la Suède, vers la Colombie. Après une compétition quelque peu rocambolesque, avec l’implication du président Gustavo Petro, il semblait que le Suédois Saab était parvenu à prendre l’ascendant sur Dassault et Airbus, dans ce pays, pour proposer son JAS 39 Gripen E/F afin de remplacer les IAI Kfir israéliens, en fin de vie, des forces aériennes colombiennes.

Les États-Unis, de leurs côtés, avaient joué des coudes à Bogota, pour tenter de garder active leur proposition concernant le F-16V de Lockheed Martin, composée de F-16C/D d’occasion prélevés sur la flotte de l’US Air Force, modernisés pour l’occasion vers le standard Block 70. Cette proposition américaine n’avait pas du tout les faveurs des armées colombiennes.

Comme ce fut le cas pour les exportations de Gripen vers la Hongrie, la République tchèque, l’Afrique du Sud et la Thaïlande, ainsi que vers le Brésil, plus récemment, Stockholm a fait une demande de réexportation des turboréacteurs américains, utilisé par l’avion suédois, vers leur client potentiel colombien, en vue de transmettre une offre ferme et définitive à ce sujet.

C’est précisément là que Washington a refusé à Saab cette autorisation, alors que, dans le même temps, les États-Unis ont envoyé une nouvelle contre-offre à Bogota, pour tenter d’imposer leur F-16V en Colombie.

F-16V
F-16V de Lockheed Martin

Ce n’est pas la première fois que Washington utilise une stratégie de ce type, pour faire dérailler les négociations d’un partenaire européen, afin de s’imposer en retour. Ainsi, en 2019, Donald Trump, encore lui, avait fait ajouter à la liste ITAR, un composant de navigation satellite employé par le missile SCALP-EG de MBDA, pour faire dérailler la vente de Rafale supplémentaires au Caire, ce qui entrainé trois ans de retard, pour ce contrat franco-égyptien de plusieurs milliards d’euros, pour quelques dizaines de composants ne valant pas plus de dix dollars l’unité.

Cette décision américaine fait supposer que, dans les années à venir, tous les avions de combat construits autour de turboréacteurs américains, comme le Gripen, mais aussi le Boramae et le T-50 sud-coréen, le M-346 italien ou encore le Kaan turc, verront leurs options d’exportations extrêmement réduites, pour ne pas dire, entièrement neutralisées. Si les forces aériennes de leur pays d’origine, pourront bien acquérir ces appareils, leur exportation, en revanche, semble très compromise.

Non seulement cela prive Saab de ses ambitions d’exportations en Colombie, mais il est probable qu’il en sera exactement de même en Thaïlande et aux Philippines, les deux contrats les plus actifs pour l’avionneur suédois, alors que le F-16V est là aussi proposé face au Gripen, tant à Bangkok qu’à Manille.

Il en ira certainement de même pour tous les équipements embarquant des moteurs américains, comme c’est le cas de nombreux hélicoptères et de drones, en Europe et en Asie, surtout si, dans le même temps, l’industrie de défense américaine propose des solutions alternatives.

Inde, EAU, Arabie Saoudite, Turquie : l’extension du marché du F-35 pour éreinter le marché export du Typhoon et du Rafale européens

Le second volet de cette stratégie tous-azimut, mise en œuvre par Donald Trump, contre l’industrie aéronautique militaire européenne, repose sur l’élargissement des autorisations d’exportations concernant le F-35 de Lockheed Martin.

Rafale Indian air force
Rafale C des forces aériennes indiennes.

Jusqu’ici, l’appareil américain était réservé aux alliés les plus proches des États-Unis, comme les membres des 5 Eyes (Australie, Canada, Grande-Bretagne et Nouvelle-Zélande), les membres de l’OTAN et alliés européens clés, ainsi que les trois pays alliés de premier rang des États-Unis, de la zone Pacifique, à savoir la Corée du Sud, le Japon et Singapour.

À peine était-il revenu dans le Bureau ovale, que Donald Trump entreprit d’élargir ce marché déjà arrivé à saturation. D’abord, aux Émirats arabes unis, alors que le président américain avait déjà accordé une licence d’exportation pour le F-35 à Abu Dhabi juste avant son départ de la Maison-Blanche en janvier 2021, licence qui fut suspendue par Joe Biden, quelques jours plus tard.

Mi-février, c’est en inde que le nouveau président proposa, une nouvelle fois, le F-35, une première pour un pays aussi proche de l’industrie de défense russe, et qui met en œuvre, notamment, une large flotte de Su-30, et 6 batteries S-400. Au temps pour la protection des informations radars critiques du précieux appareil de Lockheed Martin.

Aujourd’hui, c’est au tour de la Turquie de se voir ouvrir les portes du F-35, contre la neutralisation de la batterie S-400 russe qui avait provoqué l’exclusion d’Ankara du programme F-35 en 2019, par Donald Trump, mais très fortement contraint, à ce moment-là, par un Congrès à majorité Démocrate.

On peut estimer, sans que cela ait été annoncé sur la scène publique, que l’Arabie Saoudite s’est, elle aussi, vue proposer l’acquisition de F-35, que l’on sait être réclamé par Riyad depuis plusieurs années, sans succès jusqu’ici.

F-35
F-35A de l’US Air Force.

Cette ouverture laisse envisager que les autres pays ayant réclamé l’acquisition de F-35A, comme c’est le cas du Qatar, du Maroc, de la Thaïlande, voire de l’Indonésie, se verront, eux aussi, accorder cette licence d’exportation, pour l’appareil américain.

Or, ces pays portent, pour certains d’entre eux, les espoirs d’exportation des avionneurs européens Dassault Aviation et Eurofighter, lesquels basent leur pérennité, sur ces mêmes exportations, alors que la commande nationale, ou même européenne, était jusqu’ici insuffisante, pour en assurer le bon fonctionnement dans la durée.

Le calendrier et la stratégie export du F-47 pour couper le GCAP et le SCAF de leur marché extra-européen

Vendredi 22 mars 2025, Donald Trump a présenté, du Bureau-Ovale, le nouveau chasseur de supériorité américain, issu du programme NGAD, confié à Boeing et baptisé F-47. Au-delà des quelques superlatifs traditionnels du président américain, celui-ci donna deux informations clés, le concernant, ou plutôt, concernant sa carrière internationale.

En effet, là où le F-22 Raptor, son prédécesseur, n’avait pas été autorisé à être exporté, y compris vers certains alliés de premier rang, comme le Japon, afin de préserver la confidentialité autour des technologies employées pour cet appareil, le F-47 sera, lui, proposé sur la scène internationale, mais dans une version aux performances dégradées.

chasseur de 6ᵉ génération et drones-ngad-vue-artiste
Vue d’artiste du programme NGAD.

Ce faisant, Donald Trump reprend la stratégie appliquée de longue date par la Russie ou la Chine, tous deux proposant le plus souvent des matériels sur la scène internationale, dans une configuration et avec des performances moindres, comme c’est le cas du Su-35sE, du Su-47E, ou encore du J-10CE.

Le recours à une version dégradée export, constitue une rupture avec la doctrine américaine employée depuis les années 50, qui, au contraire, avait pour habitude de hiérarchiser les équipements disponibles en fonction des liens d’alliance avec le pays client, allant des pays les plus proches (5 Eyes, Israël), ayant accès à une très vaste panoplie de technologies, jusqu’à des pays alliés distants, autorisés à acquérir uniquement certains modèles, comme le F-5 puis le F-16.

Dans le même temps, la Maison-Blanche a confirmé que le premier F-47 volerait, dans sa configuration US Air Force, « avant la fin du mandat du président actuel« , soit d’ici à 2028. Ce faisant, il est probable que l’appareil entrera bien en service en 2030, ou juste après.

Dès lors, il pourrait disposer d’une avance confortable, même en version « bridée », sur le Tempest britannique, prévu pour 2035, et encore davantage sur le NGF du programme SCAF, pour 2040, de sorte à s’imposer sur plusieurs marchés majeurs, sur la scène internationale, comme en Arabie Saoudite, aujourd’hui en négociation pour rejoindre le programme GCAP.

Un moratoire sur les sanctions CAATSA appliquées contre la Russie depuis la victoire électorale de Donald Trump

Une autre menace, contre les industries aéronautiques de défense européenne, a émergé quelques jours seulement après la victoire électorale de Donald Trump, en novembre 2024. En effet, alors même que le nouveau président américain n’allait s’installer à la Maison-Blanche que le 20 janvier 2025, Alexander Mikheev, le CEO de Rosoboronexport, annonça, dés la mi-novembre, le premier contrat export du Su-57, le chasseur de 5ᵉ génération russe.

Su-57E
Su-57E russe. La version E est équipée de moteurs moins performants, et d’une électronique embarquée dégradée par rapport aux Su-57 des forces aériennes russes.

Cette annonce avait de quoi surprendre. En effet, depuis fin 2018, l’industrie de défense russe, et en particulier, son industrie aéronautique militaire, était visée par la législation CAATSA, pour Countering Adversaires of America Through Sanction Act, permettant aux États-Unis de frapper de sanctions sévères les Etats, les entreprises et les individus impliqués dans la vente internationale de matériels militaires des adversaires des États-Unis, comme la Corée du Nord, l’Iran, mais également, la Russie.

Depuis cette date, les exportations militaires russes avaient fortement diminué, les clients craignant d’être mis sous sanctions économiques et/ou technologiques par Washington. C’est ainsi que l’Egypte dû annuler une commande de Su-35se, et que l’Indonésie due renoncer à valider la sienne. En conséquence, les négociations d’exportations d’armements russes, furent menées très discrètement par Moscou, depuis cette date.

Pourtant, en novembre 2024, Rosoboronexport, qui supervise toutes les exportations militaires russes, revendiqua ouvertement la signature d’un contrat pour son Su-57e, sans toutefois aller jusqu’à préciser le nom de ce client, signe que quelque chose avait changé, dans la perception de la menace CAATSA, quelques jours seulement, après la victoire électorale de Trump.

La révélation de l’identité de celui-ci intervint début février 2025, soit, là encore, quelques jours seulement après l’arrivée de Donald Trump dans le Bureau Ovale. L’Algérie confirma, en effet, avoir commandé 14 Su-57e, devant être livrés de 2025 à 2027, alors que la formation des personnels algériens avait d’ores-et-déjà débuté en Russie. Depuis, aucune forme de pression, ou de menaces, n’a semble-t-il été formulée par Washington contre Alger, preuve que la législation CAATSA, concernant la Russie, est bien neutralisée.

Su-35s forces aériennes russes
Su-35s des forces aériennes russes.

De toute évidence, la menace CAATSA, sur les exportations militaires russes, n’est donc plus d’actualité pour Moscou, sur fond de négociations entre les deux pays autour de l’Ukraine, et d’autres sujets.

En levant cette législation, Washington créé, volontairement ou non, un formidable appel d’air pour l’industrie de défense russe, et en particulier, pour son industrie aéronautique militaire. Celle-ci s’est, depuis, empressée d’ouvrir des négociations avec plusieurs pays, en Afrique, au Moyen-Orient, dans le Caucase ou en Asie, pour tenter de retrouver les parts de marché perdues depuis sept ans.

Or, la législation CAATSA avait surtout profité aux Européens, et notamment au Rafale français, concernant la Russie. C’est ainsi que l’Indonésie et la Serbie se sont tournées vers le chasseur de Dassault Aviation plutôt que des modèles russes, initialement envisagés car moins onéreux, alors que l’annulation de la commande de Su-35se égyptiens, a probablement permis d’accroitre le volume de la seconde commande égyptienne de Rafale.

Ce faisant, donc, Washington créé, de façon indirecte, une nouvelle entrave aux exportations européens, sachant que la Russie, avec un rouble très faible, et un immense besoin de devises, n’hésitera pas à brader ses avions de combat sur la scène internationale, pendant plusieurs années, précisément sur un marché traditionnellement adressable, en priorité, par les européens.

L’épée de Damoclès de la liste ITAR sur l’ensemble des équipements de Défense européens

Enfin, une menace encore plus délétère pèse, à présent, sur une majorité des équipements militaires européens, et en particulier, dans le domaine aéronautique militaire. En effet, ces matériels, très numérisés, emploient souvent des composants informatiques fabriqués ou conçus aux États-Unis. S’ils ne sont pas, aujourd’hui, présents dans la liste ITAR, rien n’exclut qu’ils puissent y être ajoutés, au besoin, par l’administration américaine, comme ce fut le cas, au sujet du composant GPS du missile SCALP-EG précédemment évoqué.

Rafale SCALP-EG
Rafale français equipé de deux missiles SCALP-EG, de deux MICA IR, de deux MICA EM et de trois bidons de 2000 litres.

Dès lors, tous les composants informatiques intégrant des puces ou des composants d’origine américaine, peuvent faire l’objet d’une mesure de protection de la part des États-Unis, la liste ITAR actuelle, et la classification ITAR-Free, n’ayant, dans les faits, aucune valeur en dehors de l’instant à laquelle elle est consultée ou avancée.

On pense, notamment, au choix du turbopropulseur Catalyst de General Electric, pour l’Eurodrone, qui apparait aujourd’hui comme un choix bien peu judicieux, face à l’évidence, d’autant que le français Safran proposait un turbopropulseur exclusivement européen, comme alternative, tout en mettant en garde, précisément, contre ce risque. Désormais, espérer vendre l’Eurodrone sur la scène internationale, face au MS-9B Guardian de General Atomics, sera certainement très difficile à envisager.

Il est impossible, aujourd’hui, de lister les équipements potentiellement menacés en Europe, par un changement de classification américain, les avionneurs européens ne faisant naturellement par la promotion des composants américains présents dans leurs systèmes d’arme.

Toutefois, tant que les européens n’auront pas retrouvé une véritable autonomie de conception et de fabrication, spécialement dans le domaine des composants électroniques, on peut craindre que les dégâts potentiels de cette liste ITAR puissent être considérables.

Conclusion

On le voit, les différentes annonces faites, ces dernières semaines, par la Maison-Blanche, ainsi que les décisions passées prises par Donald Trump, dessinent ce qui s’apparente bel et bien à une attaque en règle, sur l’industrie aéronautique militaire européenne, en vue de la priver de son marché international, et ce faisant, de l’étouffer.

Dassault Aviation Merignac Rafale
Ligne d’assemblage de Mérignac du Dassault Rafale.

Il est probable que, dans certains domaines, cette stratégie permettra bien à Washington de s’imposer face aux avions de combat européens, et en particulier face au Gripen suédois, particulièrement vulnérable par son turboréacteur américain.

Pour autant, elle est aussi à double-tranchants, pour les États-Unis. En effet, la prise de conscience du basculement doctrinal de Washington s’étendant, l’attrait pour des équipements militaires américains, performants, mais à la fiabilité politique incertaine, pourrait bien rapidement s’étioler, face à des européens, voire des russes ou des chinois, beaucoup plus stables dans ce domaine.

Cette prise de conscience commence, d’ailleurs, à produire ses effets en Europe, avec le Portugal qui cherche une alternative au F-35, et même dans les 5 Eyes, avec le Canada qui remet en question l’achat du chasseur de Lockheed Martin, face aux menaces répétées de la Maison-Blanche sur al souveraineté de son voisin et allié historique, membre des 5 Eyes.

Si Donald Trump persiste dans ses positions actuelles, on peut penser que l’éloignement stratégique entre Washington et une partie significative du bloc occidental, toujours attachée à certaines valeurs héritées des décennies précédentes, continuera de progresser, ouvrant de nouvelles opportunités aux avionneurs européens vers ces pays, en recherche d’alternatives aux avions de combat américains.

Reste, dorénavant, aux Européens, et en particulier à la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne, à montrer leur propre fiabilité, et d’une certaine manière, leur prévisibilité, ainsi que leur force, sur la scène internationale, pour neutraliser une partie de cette stratégie américaine, tout en convainquant davantage d’européens, et d’autres partenaires, de s’en remettre à eux, plutôt qu’aux États-Unis, pour leur sécurité.

[En Bref] : le canon CAESAR pour la Bulgarie, le missile Oreshnik pour la Biélorussie, le retour des mines antipersonnelles en Europe et un dogfight spatial avec des satellites chinois

L’actualité défense est allée à toute vitesse, en Europe, avec la Bulgarie qui annonce son intention de s’équiper du canon Caesar; cinq pays européens bordant les frontières russes et biélorusses, qui se retirent de la convention d’Ottawa, sur les mines antipersonnelles ; le président Biélorusse qui déclare que son pays recevra des missiles IRBM Oreshnik russes ; et le Bundestag qui élimine les investissements de défense, des limites légales du déficit budgétaire de l’État fédéral allemand, pour permettre de reconstruire, rapidement, une puissante Bundeswehr.

Au-delà des frontières européennes, le nouveau premier ministre Canadien, Mark Carney, a pris les rênes de la riposte face aux menaces commerciales et de souveraineté de Donald Trump, en se rapprochant à brides abattues, des européens ; et l’US Space Force, qui confirme avoir observé cinq satellites chinois, engagés dans un entrainement de combat spatial.

La Bulgarie veut se tourner vers le canon Caesar français pour remplacer ses canons automoteurs 2S1 Godzika

Le canon Caesar porte, sans le moindre doute, le renouveau de l’industrie de défense française terrestre, sur la scène internationale, après deux décennies de vaches maigres. Ce canon de 155 mm de KNDS France, monté sur un camion 6×6 ou 8×8, et équipé de systèmes de navigation, de pointage et de chargement semi-automatique avancés, a, en effet, déjà été retenu par 12 forces armées étrangères, dont six sont européennes et appartiennent à l’OTAN (Belgique, Croatie, Estonie, Lituanie, Portugal et Rep. Tchèque).

2S1 Gvozdika
Canon automoteur 2S1 de 122 mm

Il est, par ailleurs, employé avec une grande efficacité par les forces armées ukrainiennes, face aux russes, tant dans sa version 6×6 que 8×8, et affiche un comportant à la fois efficace et très apprécié de ses équipages, au combat.

Le Caesar dispose, en effet, de performances de tir comparables à celles des meilleurs systèmes européens, comme l’Archer suédois ou le Pzh2000 allemand, grâce à son tube de 52 calibres, lui permettant d’atteindre des cibles à plus de 40 km avec des obus planants. En outre, la précision de son calculateur balistique, couplée à celle de sa centrale de navigation, lui donne une efficacité remarquable, dans ces tirs, même avec des obus classiques, alors que sa simplicité et sa rusticité, lui confèrent une disponibilité sensiblement supérieure à celle des autres systèmes européens.

Surtout, le Caesar a un atout de taille, sur le marché des canons d’artillerie autopropulsés : il est très économique ! Ainsi, un Caesar 6×6, comme ceux envoyés par la France à l’Ukraine, ne coute que 4 m€, alors que la version 8×8, plus lourde et beaucoup plus automatisée, ne dépasse pas les 7 à 8 m€. Quant au nouveau Caesar Mk2, qui arrivera dès 2026 dans les unités d’artillerie françaises, belges, lituaniennes et portugaises, il est proposé autour de 6 m€, soit très loin des prix d’un Pzh2000 (17 m€), d’un Archer (12 m€), ou du nouveau RCH-155 (12 m€).

Il n’est guère étonnant, dans ce contexte, que les annonces internationales, en faveur du canon porté français, se succèdent, ces derniers mois. La dernière en date vient de Sofia. En effet, le ministre de la Défense bulgare, Atanas Zapryanov, vient de confirmer que le Caesar français viendrait remplacer les 48 canons automoteurs 2S1 de 122 mm actuellement en service dans ses armées.

equipage caesar 6x6 andrei ukraine
Le Caesar est très apprécié des equipages ukrainiens.

Le nombre de systèmes, le calendrier et le budget, n’ont pas, pour l’heure, été rendus publiques, ni par le ministère de la Défense bulgare, ni par KNDS France. Cette décision renforce la présence du Caesar en Europe et sur la scène internationale, et permet à l’industrie de défense terrestre française, de redevenir l’acteur international qu’elle fut, il y a quelques années, avec les succès de l’AMX-13 (exporté à 3.300 ex. vers 35 pays) et du VAB (>1000 ex. vendus à 12 pays).

Jamais, cependant, un équipement militare terrestre français n’avait rencontré un tel succès en Europe, le très réussi AMX-13 n’ayant été acquis, en son temps, que par quatre armées européennes (Autriche, Belgique, Pays-Bas et Suisse), alors que le Caesar est en lice dans d’autres compétitions, sur le vieux continent, comme en Finlande ou en Lettonie.

La Pologne, la Finlande et les Pays Baltes se retirent des accords interdisant les mines antipersonnelles

Ouverte à la signature en décembre 1997, la convention d’Ottawa, qui interdit la fabrication, la détention et l’utilisation des mines antipersonnelles, a été ratifiée par 164 pays, dans le Monde. Elle s’inscrivait dans l’élan international post guerre froide, visant à éliminer les armes faisant d’importants dégâts collatéraux dans les populations civiles lors d’un conflit, au même titre, par exemple, de la Convention d’Oslo de 2008, sur l’interdiction des armes à sous-munitions.

Toutefois, si ces conventions ont été accueillies avec enthousiasme en Europe, les grandes puissances militaires du continent, comme la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne, s’étant empressées de les ratifier, ce ne fut jamais le cas des États-Unis, de la Chine, de l’Inde, ni de la Russie.

mine antipersonnelle
Les forces russes ont employés des mines antipersonnelles dès le début du conflit en Ukraine.

L’Ukraine a été le premier pays à se retirer de la convention d’Ottawa, ratifiée par Kyiv en 2005, et dénoncée en 2023, notamment lors de la bataille d’Izium. Pour les militaires ukrainiens, en position défensive, il n’était plus question de se priver de ces mines, renforçant considérablement le potentiel d’arret d’un champ de mines antichar, alors que les forces russes utilisaient les mines antipersonnelles depuis le début du conflit.

Elle n’est désormais plus la seule. En effet, cinq des pays européens, bordant les frontières russes et biélorusses, viennent d’annoncer leur retrait de cette convention. Il s’agit de la Pologne, qui la ratifia en 2012, des trois pays baltes, l’Estonie (2004), la Lettonie (2005) et la Lituanie (2003), ainsi que de la Finlande (2012).

Ces pays entendent être en mesure de déployer des champs de mines défensifs, spécialement le long de leurs frontières avec la Russie et la Biélorussie, pour bloquer, autant que possible, une éventuelle offensive lancée par Moscou. Ainsi, Varsovie a confirmé, dans le même temps, son intention de déployer un million de mines antichars et antipersonnelles, le long de ses frontières avec la Russie et la Biélorussie, dans les années à venir.

Ce retrait des cinq pays européens, va certainement mettre sous pression les autres capitales européennes, et spécialement Londres, Paris et Berlin, qui participent très activement à la sécurisation des frontières orientales du bloc européen, et qui restent, à ce jour, fortement contraintes par la convention d’Ottawa comme par la convention d’Oslo, face à un adversaire potentiel qui, lui, n’a aucun fil à la patte…

La Biélorussie annonce participer à la fabrication du missile Oreshnik russe

La Biélorussie, justement, a également fait parler d’elle, cette semaine. Comme à son habitude, le président Lukashenko, s’est rendu à Moscou pour son exercice biannuel de génuflexion mimée, afin d’assurer Vladimir Poutine de sa totale fidélité.

rencontre Putin lukashenko
Alexandre Loukashenko et Vladimir Poutine se sont rencontrés, en moyenne, deux fois par an, depuis le début du conflit en Ukraine.

Au-delà des déclarations de circonstance, conçues pour exacerber d’image d’une parfaite entente entre le président Biélorusse et Vladimir Poutine, cet épisode fut l’occasion, pour les deux hommes, d’envoyer un message aux Européens, message qui prend la forme d’un missile balistique de portée intermédiaire, ou IRBM, Oreshnik.

En effet, le président Lukashenko a annoncé que l’industrie biélorusse participait à la construction du nouveau missile d’une portée estimée de 2500 à 4000 km, et capable d’emporter jusqu’à 6 MIRV armés chacun d’une charge nucléaire ou conventionnelle. Et d’ajouter qu’une fois les missiles assemblés, ceux-ci reviendront en Biélorussie, pour y être déployés.

Il s’agit, ici, ni plus ni moins, que d’une redite de ce qui déclencha la crise des Euromissiles de 1979 à 1986, qui fut l’un des deux épisodes les plus intenses de la guerre froide, avec la crise des missiles de Cuba. Moscou avait, en effet, déployé des missiles balistiques à moyenne portée SS-20 en Allemagne de l’Est, permettant d’atteindre l’ensemble du théâtre européen, sans toutefois représenter une menace pour les États-Unis, avec une portée de 4700 km.

Les États-Unis répondirent en déployant des missiles MRBM Pershing 2 en Allemagne fédérale, dont la portée de 1800 km était suffisante pour attaquer Moscou, Kiev, Minsk ou Saint-Pétersbourg, soit les plus grandes villes de l’Union Soviétique. L’intensité de cette crise, convainquit le premier secrétaire Gorbatchev et le président américain Reagan, d’entamer des négociations qui aboutirent au traité INF, interdisant les armes nucléaires ou conventionnelles, basées à terre, d’une portée allant de 500 à 5500 km, dans les arsenaux soviétiques et américains.

Missile oreshnik
Départ d’un missile IRBM oreshnik russe.

Ce traité, signé en 1987, fut abandonné par Donald Trump en 2019, sur fond d’accusation de non-respect par la Russie de ces contraintes. Beaucoup estiment cependant qu’au-delà des évidentes entorses russes aux accords du traité, le retrait américain visait surtout à permettre à Washington de retrouver des capacités de ce type, face à Pékin, qui n’était pas concerné par le traité, et qui développait rapidement des moyens avancés de portée moyenne ou intermédiaire, comme le missile hypersonique DF-17, présenté, précisément, en octobre 2019, quelques mois après le retrait américain du traité INF.

L’annonce du déploiement prochain de missiles Oreshnik en Biélorussie, par Lukashenko, s’inscrit évidemment dans les négociations en cours, entre Washington et Moscou, autour du sort de l’Ukraine. En effet, parmi les signes de bonne volonté, avancés par les autorités russes, figure justement le retrait des Oreshnik de Biélorussie, ou ils ne sont pas encore, et dont le déploiement n’a été annoncé que trois jours après les propositions russes aux États-Unis, les concernant…

Il semble dès lors que cette annonce, de la part des dirigeants russes et Biélorusses, cette semaine, s’inscrit avant tout dans une manœuvre permettant de présenter un profil public plus pacifique, tout en renforçant la menace russe sur l’Europe.

En effet, en évoquant le possible retrait de l’Oreshnik de Biélorussie, Moscou entérine le déploiement de SRBM Iskander-M dans le pays, eux aussi, nucléaires, mais d’une portée limitée autour de 500 km. Dans le même temps, le repositionnement des Oreshnik en Russie, ne change pas la réalité de la menace sur l’Europe, la portée du missile étant suffisante, pour atteindre toute l’Europe, à partir du territoire russe. Chacun se fera son opinion…

Le Bundestag enterre les restrictions législatives sur la dette, pour soutenir son effort de défense

Face à ces menaces et au retrait, de plus en plus évident, du bouclier stratégique et conventionnel américain, les européens multiplient les initiatives, et les sommets, pour tenter de réorganiser leur outil défensif collectif, afin de contenir la menace, et d’augmenter les budgets de leurs armées respectives.

Bundestag
Le Bundestag, le parlement allemand, a validé l’arret du decompte des investissements défense et sécurité, des objectifs de deficits du budget fédéral du pays.

Face aux attentes de l’OTAN de porter l’effort de défense des européens au-delà de 3% PIB, d’ici à 2030, et des positions prises par Bruxelles, au niveau de l’Union européenne, pour accompagner cet effort, les réactions, au sein des chancelleries européennes, sont loin d’être uniformes.

Pour beaucoup de pays, comme la France, la Belgique, les Pays-Bas ou les pays scandinaves, l’objectif annoncé est raisonnable, et chacun d’eux cherche, à présent, les marges budgétaires pour y parvenir. Pour les pays d’Europe de l’Est, en particulier ceux qui bordent les frontières russes et biélorusses, ou qui en sont très proches, la question ne se pose pas, beaucoup ayant déjà engagé une rapide augmentation de leurs budgets militaires, avant même que l’OTAN, ou Donald Trump, ne l’exige.

D’autres pays, comme l’Italie, ou l’Espagne, sont beaucoup moins pressés d’augmenter leurs dépenses de défense. Giorgia Meloni a, ainsi, déclaré, lors de la réunion européenne du 20 mars, qu’elle n’augmenterait pas ses déficits pour augmenter le budget de ses armées, pourtant sévèrement sous-capacitaires, de l’avis même de leurs chefs d’état-major.

L’Allemagne, pour sa part, a effectué un virage radical, dans ce domaine, avec la victoire de la CDU-CSU lors des dernières élections législatives, et l’arrivée prochaine de Friedrich Merz, à la chancellerie. Ce dernier a, en effet, promis de dégager une enveloppe de 500 Md€, d’ici à 2045, pour reconstruire et accroitre le format de la Bundeswehr et de l’industrie de défense, ainsi que pour restructurer l’outil productif allemand face au défi climatique.

armées allemandes Bundeswehr
La Bundeswehr est en deiicit chronique de 10% en matière d’effectifs.

Or, avec un déficit public de 2,5 % du PIB, qui flirte déjà avec le plafond de déficit public autorisé en Europe, et une limite de déficit de 1% du PIB, concernant le budget fédéral, imposée par la législation allemande, les marges de manœuvre, pour le futur chancelier, étaient insuffisantes.

C’est précisément pour éliminer cette limite, concernant les déficits fédéraux, pour les investissements de défense, que la nouvelle coalition de gouvernement, alliant la CDU-CSU et le SPD, vient de faire voter, par le Bundestag, l’élimination des surinvestissements de défense, du déficit de calcul dans le budget fédéral.

En d’autres termes, désormais, Berlin a les mains libres, du point de vue législatif, pour accroitre les investissements de défense, même si ceux-ci venaient excéder le plafond de déficit fédéral de 1% PIB. Ce faisant, Berlin pourra accroitre son effort de défense pour atteindre 3 % PIB, voire 3,5 % PIB, pour un budget qui pourrait atteindre, en 2030, 165 Md€.

Reste à voir si l’Allemagne aura les ressources humaines, pour exploiter efficacement un tel budget, tant du point de vue des armées, que des industries, alors que la Bundeswehr peine, déjà, à atteindre ses objectifs RH, avec un budget de 65 Md€ ?

Le Canada veut officiellement rejoindre l’alliance européenne qui se crée

Lorsque Donald Trump, à peine avait-il rejoint le Bureau Ovale le 20 janvier 2025, déclara qu’il entendait faire du Canada le 51ᵉ État américain, personne, à Ottawa, ne savait comment interpréter cette déclaration présidentielle américaine.

Donald trump bureau ovale
Donald trump à son retour dans le Bureau-Ovale.

Il devint cependant rapidement évident, dans les jours qui suivirent, qu’il s’agissait de bien plus qu’une simple déclaration à l’emporte-pièce, dont Donald Trump avait fait sa marque lors de la campagne électorale, d’autant que, dans le même temps, le nouveau président américain multipliait les décisions commerciales hostiles vis-à-vis d’Ottawa.

Sans surprise, dans un tel contexte, les relations bilatérales entre lles deux pays, se sont très rapidement, et très sévèrement dégradées. Un temps, toutefois, la réponse canadienne fut modéré par le processus de changement de gouvernement, et de premier ministre, Justin Trudeau devant céder sa place à Mark Carney, à partir du 14 mars 2025.

La réponse d’Ottawa tarda donc à venir, ce qui incita la Maison-Blanche à accroitre sa pression. Mais depuis une semaine, maintenant, le nouveau gouvernement, avec Mark Carney à sa tête, mène la riposte.

Ainsi, en quelques jours, seulement, les autorités canadiennes ont annoncé qu’elles allaient réévaluer la pertinence du programme portant sur l’acquisition de 88 F-35A auprès de Lockheed Martin, alors que le premier ministre déclara, lors d’une conférence de presse « Compte tenu de l’environnement géopolitique, compte tenu du fait qu’il existe des options, compte tenu du besoin d’un rapport qualité-prix, compte tenu de la possibilité d’avoir une production substantielle d’avions alternatifs au Canada – par opposition à l’envoi, comme nous l’avons fait, en moyenne, de 80 cents de chaque dollar aux États-Unis – il est prudent et dans l’intérêt du Canada d’examiner ces options« .

Mark Caney Emmanuel Macron
Pour sa première visite à l’étranger, Mark Carney, le nouveau premier ministre canadien, s’est rendu en France puis en Grande-bretagne, 4 jours seulement, après sa prise de fonctions.

Dans le même temps, pour son premier déplacement international, le nouveau premier ministre canadien ne s’est pas rendu à Washington, comme il est de coutume, mais à Paris, puis à Londres, faisant notamment l’article de la fiabilité des deux alliés européens, en matière d’engagements internationaux et de respect de la législation internationale, sachant que ces deux pays sont, aussi, les seules alternatives occidentales, aux États-Unis, disposant d’une dissuasion nucléaire.

D’ailleurs, le Canada participe activement, avec l’Australie, aux initiatives franco-britanniques pour soutenir l’Ukraine, auxquelles ne participent pas, en revanche, les États-Unis.

Si beaucoup s’inquiètent, à juste titre, de la recomposition géostratégique en cours, en Europe, et dans l’ensemble du bloc occidental, force est de constater que la plupart des pays alliés, sont restés fidèles à l’alliance, bien davantage qu’ils ne le sont, aux États-Unis, en dépit de la posture de rupture de Washington dans ce domaine.

Qui aurait pu penser, il n’y a de cela que trois mois, que face à un revers de ban de la part des États-Unis, le Canada se rapprocherait, à toute vitesse, des Européens, et en particulier du trouple France-Royaume-Uni-Allemagne, qui semble constituer le socle de stabilité, pour absorber la déferlante Trump ?

Les satellites chinois s’entrainent au dogfight spatial, pour menacer les satellites occidentaux

Pendant que les européens, et les occidentaux, tentent de s’organiser face aux bouleversements géostratégique en cours, les chinois, et leurs armées, s’entrainent, que ce soit sur terre, sur mer et dans les airs. Et depuis peu, la Chine s’entraine aussi… dans l’Espace !

satellite chinois
Satellite chinois de la famille SJ 6.

En effet, un haut responsable de l’US Space Force, a déclaré, cette semaine, que des satellites commerciaux américains avaient pu observer jusqu’à cinq satellites chinois en orbite basse, effectuant des manœuvres de vol relatif, qu’il a assimilé à un dogfight, le combat aérien rapproché.

De toute évidence, selon le Général Michael Guetlein, vice-chef des opérations spatiales de l’US Space Force, il s’agissait d’une forme d’entrainement, mobilisant plusieurs satellites chinois, afin de developper des tactiques d’interception de satellites adverses, qu’il s’agisse de les entraver dans l’exécution de leurs missions, ou de les détruire.

« C’est ce que nous appelons des dogfights spatiaux. Ils pratiquent des tactiques, des techniques et des procédures pour effectuer des opérations spatiales en orbite d’un satellite à un autre » a ainsi déclaré l’officier général américain, à l’occasion de la conférence sur les programmes de défense McAleese à Washington. 

Selon des détails apportés par ailleurs, la manœuvre a été observée en 2024, et mobilisa trois satellites expérimentaux Shiyan-24C, ainsi que deux SJ 6-05, ces derniers ayant des profils de renseignement électromagnétique.

Pour l’US Space Force, cette observation confirme que l’écart technologique séparant les États-Unis et la Chine, en matière de capacités opérationnelles spatiales, se réduit rapidement. Il s’agit donc, à présent, de developper des capacités permettant, le cas échéant, de protéger les satellites américains éventuellement engagés par des satellites chinois, ou russes, Moscou ayant déjà montré une capacité identique, en 2019.

satellites CERES france
Les satellites français, comme ici les 3 satellites Ceres français, sont tout autant menacé par les capacités spatiales russes et chinoises, que les satellites américains.

Le sujet dépasse, naturellement, les frontières américaines. En effet, alors que les Européens doivent, à présent, se doter d’une réelle autonomie stratégique, les moyens spatiaux, qu’ils soient de renseignement ou de communication, sont en tête des préoccupations urgentes de Paris, Londres et Berlin, pour retrouver, le plus rapidement possible, une capacité de décision et de communication qui reposait, jusqu’ici, beaucoup trop sur les moyens américains.

Or, si la Chine, ou la Russie, sont capables de menacer des satellites américains, ils sont, tout autant, capables d’engager des satellites européens, par ailleurs moins nombreux, et donc, beaucoup plus déterminants, en cas de tensions, et encore davantage, en cas de conflit.

En d’autres termes, à l’instar de l’US Space Force, les Européens, et leurs alliés, vont devoir très rapidement engager une réflexion, pour se doter sur des courts délais, de moyens permettant de protéger leurs satellites, qu’ils soient militaires ou commerciaux, voire de disposer de moyens offensifs, contre les satellites adverses, ainsi que des compétences pour les mettre en œuvre.

Un Rafale de guerre électronique, plus nécessaire que jamais d’ici à 2030

À mesure que Donald Trump multiplie les déclarations en faveur d’un retrait plus ou moins progressif des États-Unis de la défense européenne, les Européens, eux, prennent conscience des nombreuses impasses capacitaires dont souffrent leurs armées, comblées jusqu’à présent par les moyens américains.

Ainsi, de nombreux déficits capacitaires ont été évoqués ces derniers jours, par différents acteurs étatiques ou industriels européens, allant des moyens satellitaires aux moyens logistiques et de commandement, en passant par la frappe à longue portée ou les capacités de suppression des défenses aériennes adverses.

Une récente analyse publiée par le Think Tank britannique RUSI, met l’accent sur une défaillance capacitaire, évoquée depuis plusieurs années sur ce site, au travers d’articles appelants à la conception d’un Rafale de guerre électronique.

En effet, il n’existe pas, en Europe, d’alternative à l’escorte électronique assurée, aujourd’hui, par les E/A-18G Growler de l’US Navy. Pire encore, aucun programme européen n’envisage de pallier cette défaillance critique, ni à l’échelle nationale, ni à l’échelle européenne.

Les trois piliers de la guerre électronique aéroportée inégalement traitée par les forces aériennes européennes

La guerre électronique aéroportée recoupe plusieurs capacités complémentaires, qu’il convient, avant toute chose, d’identifier et de détailler, pour comprendre les enjeux en Europe dans ce domaine. Concrètement, ce terme recoupe essentiellement trois grandes capacités distinctes.

Falcon Archange Armée de l'Air et de l'Espace
L’Armée de l’Air et de l’Espace va recevoir 3 Falcon Archange pour les missions ELINT, de renseignement électronique.

La première est identifiée par l’acronyme ESM, pour Electronic Support Measures. Il s’agit de moyens passifs, consacrés à l’écoute, l’enregistrement, l’analyse et la classification des signaux électroniques adverses.

Cette mission est assurée par plusieurs types d’aéronefs, des avions d’alerte aérienne avancée aux avions de combat modernes, et surtout par les aéronefs dédiés spécifiquement à cette mission, comme les futurs Falcon Archange de l’Armée de l’Air et de l’espace. L’objectif principal de cette mission est d’enrichir et de mettre à jour les bibliothèques de signatures électroniques adverses et alliées, pour être en mesure de les identifier, mais également de les contrer, au besoin.

La seconde capacité est représentée par l’acronyme ECM, pour Electronic Counter Measures. Il s’agit de moyens actifs embarqués à bord des aéronefs, spécialement conçus pour les protéger des radars adverses, qu’il s’agisse de radars de tir ou des autodirecteurs radars des missiles. Il s’agit, par exemple, du système SPECTRA du Rafale, ou SPARTAN de l’Eurofighter Typhoon.

La troisième et dernière capacité, en matière de guerre électronique, concerne l’attaque électronique, avec l’acronyme anglophone EA. Celle-ci permet d’attaquer globalement un radar adverse, par exemple, en générant un bruit électronique intense, ou en envoyant des signaux de retour altérés, pour que les données affichées soient erronées.

NGJ-Mid band E/A-18G Growler
Pod de brouillage NGJ-Mid Band monté sur un E/A 18G Growler de l’US Navy

Contrairement à l’ECM, l’EA permet de protéger un espace aérien contre une menace spécifique, ce qui permet à des moyens aériens non équipés de systèmes ECM, d’y évoluer en sécurité.

Il s’agit également de la capacité la moins représentée en Europe, puisque le seul appareil conçu pour cette mission, est le E/A-18G Growler de l’US Navy, dont aucun exemplaire, ni aucun équivalent, n’est en service au sein des forces aériennes européennes. Ainsi, ni le Rafale, ni le Gripen, ni le Typhoon, et pas davantage le F-35, ont été conçus pour assurer la protection d’un autre appareil dans le spectre électromagnétique.

La défense antiaérienne russe, une menace directe pour la doctrine aérienne européenne

Si le sujet de la guerre électronique est global pour toutes les armées du monde, il revêt un caractère particulièrement sensible pour les forces aériennes européennes, et plus globalement, pour la crédibilité dissuasive des formes armées du vieux continent.

En effet, la principale menace, aujourd’hui, les concernant, n’est autre que la Russie, qui dispose d’un système de défense antiaérienne très évolué et efficace, bâti sur plusieurs systèmes complémentaires responsables chacun d’une partie de l’espace aérien. On parle alors de défense antiaérienne multicouche.

S-400 Triumph
Batterie S-400 russe.

Concrètement, cette défense s’appuie sur des systèmes à longue portée, spécialisés dans l’interception à moyenne et haute altitude, comme le fameux S-400, et son prédécesseur, le S-300. Leur objectif est d’interdire les couches supérieures de l’espace aérien à des aéronefs hostiles, dans un rayon allant de 100 à 400 km, que ce soit pour forcer les avions de combat à évoluer plus bas, ou pour repousser les avions de soutien, comme les ravitailleurs et les Awacs. Ils assurent également une protection contre les missiles balistiques à courte et moyenne portée.

La seconde couche est protégée par les systèmes à moyenne portée, comme le Buk ou le S-350. D’une portée allant de 50 à 200 km, ils sont chargés d’engager les appareils évoluant à moyenne et basse altitude, dans ce périmètre, ainsi que les missiles de croisière.

La troisième couche est composée de systèmes à courte portée, de 5 à 50 km de distance, et à basse altitude ou très basse altitude, comme le Pantsir ou le TOR, selon qu’il s’agit de protéger des infrastructures ou des forces mobiles.

Enfin, une dernière couche assure la défense à très courte portée, et très basse altitude, comme les systèmes Sosna, les batteries antiaériennes canons ZSU, ou encore, les missiles antiaériens d’infanterie Manpads, comme le missile Strela (flèche).

SOSNA SA-24
Système SOSNA (SA-24) destiné à assurer la protection à très courte portée des forces mobiles russes.

À l’exception de cette dernière couche, les systèmes antiaériens russes sont intégrés dans un réseau de défense numérique, leur permettant de partager les informations issues de leurs moyens de détection, et de hiérarchiser la réponse nécessaire.

Si aucune défense antiaérienne n’est impénétrable, notamment à l’aide de drones et de missiles de croisière furtifs, évoluant à très basse altitude, comme le SCALP-EG/StormShadow, les moyens dont dispose la Russie, dans ce domaine, sont à ce point nombreux, et suffisamment performants, qu’ils représentent une menace plus que réelle, pour les avions de combat des forces aériennes européennes.

Or, la doctrine militaire occidentale, employée par les Européens, s’appuie considérablement sur la puissance de feu aérienne, tant pour les frappes à longue portée, que pour les appuis tactiques en soutien des forces au sol. Ne pas pouvoir exercer cette puissance aérienne, représenterait donc une menace sur l’ensemble du dispositif militaire européen, et de fait, sur son potentiel dissuasif.

Dès lors, l’absence d’appareils conçus spécifiquement pour effectuer des missions d’attaque électronique, et disposant de puissants moyens ESM et ECM, à l’instar du Growler américain, représente aujourd’hui une faiblesse critique pour les Européens, spécialement face à la Russie, mais pas uniquement, puisque de nombreux autres pays, comme la Chine, ou l’Iran, déploient, eux aussi, des défenses antiaériennes multicouches de plus en plus performantes.

Développer un Rafale de guerre électronique, un impératif urgent pour la France

Le besoin pour un appareil de ce type, que ce soit au niveau européen, comme au niveau français, n’est pas nouveau. Ainsi, en 2021, Meta-defense avait publié un article intitulé « C’est le bon moment pour développer un Rafale de Guerre électronique !« , traitant précisément de ce besoin.

Armée de l'air et de l'Espace Rafale Mirage 2000D
Si le Rafale dispose d’un système ECM performant, avec SPECTRA, le Mirage 2000D n’est pas protégée de la même manière, et serait vulnérable face à la défense antiaérienne intégrée russe.

Cet article avait retenu l’attention du député J.C. Lagarde, Président de l’UDI et vice-président de la Commission Défense de l’Assemblée nationale, à ce moment-là. Il interrogea directement le ministère des Armées, à ce sujet. Malheureusement, celui-ci balaya le sujet d’un simple revers de la main, estimant que les capacités d’autoprotection du Rafale, ainsi que ses munitions stand-off, comme le SCALP-EG et la bombe propulsée A2SM, suffisaient largement à traiter ce type de menaces.

Deux ans plus tard, presque jours pour jours, le nouveau ministre des Armées, Sébastien Lecornu, annonçait la conception d’un missile antiradar, dans le cadre du Rafale F5, pour traiter, justement, ce type de menaces. À noter que la conception d’un missile antiradar était l’un des trois points évoqués dans l’article de 2021.

Quoi qu’il en soit, la même problématique qui entraina la publication de cet article, il y a quatre ans, demeure d’actualité, aujourd’hui, avec, en plus, un caractère d’urgence, mis en évidence par l’analyse publiée par le RUSI.

Le besoin est d’autant plus critique pour les forces aériennes disposant encore d’avions de 4ᵉ génération comme le F-16 ou le Mirage 2000, et qui ne disposent pas d’un avion de combat furtif, conçu pour évoluer plus près des défenses aériennes adverses, comme c’est le cas de la France, tout au moins, jusqu’en 2035 (retrait des derniers 2000D).

Les européens disposent, ensemble, de toutes les briques technologiques pour rapidement combler ce déficit

Toutefois, là où, en 2021, les délais étaient suffisants pour envisager un programme purement national, l’urgence, en 2025, exige de se tourner vers les briques technologiques manquantes, en France, mais disponibles en Europe.

gripen pod EAJP
Gripen D de la Flygvapnet equipé du nouveau pod d’attaque électronique EAJP.

Fort heureusement, celles-ci sont nombreuses, et surtout complémentaires des acquis français, de sorte qu’il est possible d’envisager, sur des délais relativement courts, de concevoir un Rafale dédié à la mission de guerre électronique, pendant du Growler américain, voire de concevoir un kit de guerre électronique, qui pourrait également s’adapter à d’autres modèles européens, comme le Typhoon et le Gripen.

En effet, la France dispose d’une expertise avancée en matière ECM et ESM, au travers du système SPECTRA du Rafale, du pod ASTAC du Mirage 2000D, et du développement des Falcon Archange de l’Armée de l’Air et de l’Espace. Elle a également annoncé la conception d’un missile antiradar à longue portée RJ10, pour 2035, dans le cadre du programme Rafale F5.

La Grande-Bretagne, pour sa part, développe le missile antiradar SPEAR EW, confié à MBDA UK, précisément pour engager et éliminer, à moyenne portée, les radars adverses, alors que le Suédois Saab, concepteur du JAS 39 Gripen, a développé le pod d’attaque électronique EAJP (Electronic Attack Jammer Pod), à destination de son avion de combat monomoteur.

Quant à l’Allemagne et l’Italie, elles disposent de l’expérience acquise dans la mise en œuvre des Tornado ECR, en partie, mais partiellement seulement, transposée à bord du Typhoon EK, commandés par la Luftwaffe pour remplacer ces vénérables Tornado d’ici à 2028.

En d’autres termes, toutes les briques technologiques, pour passer d’un Rafale, à un Rafale de guerre électronique, existent d’ores-et-déjà en Europe, et son développement pourrait faire l’objet d’une procédure accélérée, concomitante à celui du Rafale F5, dont il pourrait profiter des moyens de communication et de traitement numériques accrus.

Tornado ECR
TOrnado ECR de la luftwaffe. Ces appareils sont conçus spécifiquement pour les missions SEAD, et non pour l’escorte électronique.

Il ne manquerait plus, alors, qu’à intégrer l’ensemble de ces capacités exogènes, au cœur d’un appareil spécialement modifié pour produire la puissance électrique suffisante à la mise en œuvre des Pods de brouillage, à adapter les consoles du NOSA, pour cette mission, et à protéger l’équipage contre la puissance des rayonnements électromagnétiques émis.

Comme évoqué précédemment, rien n’empêche de developper cette suite de guerre électronique, sous forme de kit, pouvant également être embarquée à bord de Typhoon et de Gripen spécialement modifiés, si le besoin se faisait sentir.

Un tel appareil pourrait être développé sur un calendrier relativement raccourci, de sorte à entrer en service concomitamment au Rafale F5, de sorte à étendre les moyens aériens européens, face à la défense antiaérienne russe, et à renforcer l’efficacité de la composante aérienne de la dissuasion française, donc son caractère dissuasif.

Conclusion

Comme le montre parfaitement l’analyse du RUSI, la guerre électronique représente, aujourd’hui, l’une des faiblesses les plus flagrantes, et les plus significatives, des forces aériennes européennes, une fois privées des moyens américains dans ce domaine, comme l’E/A-18G Growler.

Drone de combat Neuron Rafale Dassault Aviation
Le Rafale F5 constitue une plateforme parfaitement adapté pour concevoir une plateforme dédiée à la guerre électronique.

Cette situation était prévisible, et même anticipée, depuis plusieurs années. Toutefois, comme c’est souvent le cas, en matière de défense, il est nécessaire d’avoir le nez sur le mur, pour prendre conscience de sa présence, en Europe, y compris en France.

Dès lors, il est aujourd’hui urgent, et certainement indispensable, pour la France et ses forces aériennes, de developper une version du Rafale F5, spécialement dédiée à cette mission, précisément pour prendre le relais des Growler.

Si le sujet avait été pris à temps, la France aurait pu developper une capacité exclusive, utile à la fois à la défense nationale et européenne, et pour accroitre l’attractivité du Rafale sur la scène internationale, tant ce besoin concerne un grand nombre de forces aériennes.

À présent, il semble impossible d’envisager un tel développement, strictement national, sur le calendrier requis. En revanche, ce développement est envisageable, en s’appuyant sur l’ensemble des briques technologiques disponibles en Europe, quitte, pour cela, à developper cette capacité sous forme de kit, pouvant être employé sur les trois modèles d’avions de combat européens du moment.

Reste à voir, si la mise en garde du RUSI, entrainera une réaction politique plus positive que celle faite en 2021 par Meta-defense ? On ne peut que l’espérer, tant les besoins, en ce domaine, sont importants et critiques.

Comment un sous-marin Barracuda Électrique-Nucléaire peut répondre aux besoins Canadiens… et Australiens ?

En dépit de ses hésitations initiales, Naval Group a annoncé, il y a quelques semaines, sa participation à la compétition canadienne, pour la construction de 8 à 12 sous-marins conventionnels, afin de remplacer les quatre sous-marins de la classe Victoria.

Le constructeur naval français va, très certainement, proposer un modèle de sous-marin de la famille Barracuda, déjà acquis par les Pays-Bas, avec le type BlackSword de 3500 tonnes, et précédemment retenu par l’Australie, avec le Type Shortfin de 4500 tonnes, avant d’être annulé pour se tourner vers le SSN-AUKUS américano-britannique.

Il aura toutefois fort à faire, en dépit de ses performances et de ses nouvelles batteries lithium-ion, face à une concurrence très agressive, venant d’Allemagne avec le Type 212CD déjà commandé par la Norvège et la Bundesmarine, le S-80 plus espagnol, le modèle océanique du suédois Kockums, le KSS-III du sud-coréen Hanwha Ocean, et peut-être, même, le Taigei japonais, seul sous-marin équipé de batteries Lithium-ion, actuellement en service.

Toutefois, Naval group, et l’industrie navale française, pourraient prendre un avantage décisif sur l’ensemble de leurs concurrents, grâce à une innovation venue de Chine, et transposable sur le modèle Barracuda, pour une BITD qui produit déjà des sous-marins nucléaires : la conception d’un sous-marin Barracuda électrique-nucléaire !

La révolution des sous-marins électrique-nucléaire qui se dessine dans un avenir proche

Jusqu’à présent, la propulsion des sous-marins militaires, repose sur deux approches s’excluant l’une l’autre. La première repose sur l’utilisation de moteurs diesels et de batteries, le premier fournissant l’énergie de propulsion et de recharge en surface ou au Schnorchel, les secondes permettant au navire d’évoluer en plongée.

shortfin Barracuda electrique-nucléaire
représentation artitisique du pumpjet de la classe Shortfin Barracuda de Naval Group

Cette propulsion a de nombreux atouts, permettant notamment de propulser des navires compacts, et donc moins onéreux à construire et à armer. En outre, sur batteries, un sous-marin est excessivement discret.

En revanche, ces navires ont une autonomie de plongée limitée, de quelques heures à plusieurs jours, selon la vitesse du sous-marin et le type de batteries. Récemment, l’arrivée des systèmes AIP, pour Air Independant Propulsion, a offert une autonomie de plongée sensiblement plus étendue, pouvant atteindre trois semaines, sans toutefois permettre d’atteindre des vitesses élevées.

Ce faisant, les sous-marins conventionnels représentent de redoutables chasseurs à l’affut, tentant de se positionner sur la trajectoire de leur cible, pour l’y attendre et l’engager. En revanche, il leur est très difficile d’effectuer une chasse, ou une protection, dynamique, par exemple, pour protéger un groupe aéronaval, évoluant souvent à plus de 20 nœuds.

La seconde approche, apparue à la fin des années 50 et au début des années 60, s’appuie sur l’utilisation de réacteurs nucléaires, pour produire l’énergie électrique et propulsive des sous-marins. Beaucoup plus confidentielle, elle n’est employée, à ce jour, qu’à bord de navires appartenant aux cinq membres permanents du Conseil de Sécurité des Nations Unis, et par l’Inde.

Le plus grand avantage de ce mode de propulsion est de conférer aux sous-marins une autonomie de plongée illimitée, ne reposant plus que sur les réserves de vivres et l’équilibre psychologique de l’équipage, tout en autorisant des transits en plongée à grande vitesse, bien au-delà des 20 nœuds.

batteries lithium-ion sur Type 212A
Type 212 de la Marine allemande.

Les sous-marins à propulsion nucléaire sont donc parfaitement adaptés pour les missions d’escorte en haute mer, pour les missions de patrouille en plongée profonde (comme pour les SNLE/SSN), ou pour donner la chasse à une flotte. Ils représentent, en outre, le navire de combat le plus rapidement déployable à longue distance, le tout en restant très discret.

En revanche, ces sous-marins sont beaucoup plus complexes, longs et onéreux à construire, et nécessitent des équipages résilients et dotés de compétences rares, notamment pour la « tranche nucléaire », qui n’est autre qu’une petite centrale nucléaire embarquée à bord du navire.

Le nouveau sous-marin Type 041 classe Zhou de la Marine chinoise

Longtemps, ces sous-marins ont également été jugés moins discrets que les modèles conventionnels, en raison des bruits du réacteur et de son système de refroidissement. Toutefois, ce dernier point a disparu avec les sous-marins modernes, comme les SNLE/SSBN des classes Vanguard et Triomphant britanniques et français, et où les SNA.SSN classe Suffren (fr), Astute (Uk) et Virginia (Us).

Jusqu’il y a peu, ces deux types de sous-marins, étaient très polarisés. Il y a quelques mois, cependant, un nouveau modèle de sous-marin chinois a, semble-t-il, rebattu les cartes, dans ce domaine.

Le sous-marin en question est désigné par la classification Type 041, et par le nom de Classe Zhou, par la norme américaine. Il a été observé pour la première fois à la fin de l’été 2024, aux abords des chantiers navals de Wuhan, connus pour construire des sous-marins à propulsion conventionnelle pour la Marine chinoise, ainsi que pour certains de ses clients à l’exportation, comme le Pakistan, le navire a fait les gros titres, après qu’il a été identifié comme victime d’une avarie ayant entrainé la perte du navire, dans le fleuve Yangtsé.

Type 041 classe Zhou
Observation satelitte du soumarin Type 041 classe Zhou.

Que ce navire ait, ou n’ait pas, été effectivement victime de cette avarie, n’est pas le sujet, ici. Le point le plus intéressant, le concernant, n’est autre que son nouveau mode de propulsion, selon des informations transmises par le Pentagone au Wall Street Journal.

En effet, il emporterait, en lieu et place du système AIP traditionnel des nouveaux sous-marins conventionnels chinois, un micro-réacteur nucléaire, en faisant le premier sous-marin électrique-nucléaire de l’histoire.

Un micro-réacteur nucléaire pour remplacer le système AIP d’un sous-marin conventionnel

Concrètement, selon les informations obtenues par le WSJ, le sous-marin chinois embarquerait un micro-réacteur nucléaire dont la fonction serait d’alimenter le bord en puissance électrique. Ce faisant, l’autonomie de plongée des batteries, probablement lithium-ion, serait sensiblement accrue, sans devoir en passer par les contraintes de taille, d’équipage et de mise en œuvre, des sous-marins à propulsion nucléaire.

Il semble que le micro-reacteur nucléaire embarqué à bord du navire soit très compact, et peu puissant, de l’ordre de quelques centaines de kWh, et qu’il soit d’un fonctionnement très simplifié, avec une production électrique constante, ne permettant, pas exemple, d’en augmenter la puissance, pour recharger les batteries en plongée, afin d’en étendre l’autonomie de plongée.

micro-réacteur nucléaire
Mini-réacteur chinois.

Toutefois, la plus-value de ce type de configuration semble évidente, d’autant qu’elle permet de mettre en œuvre des sous-marins conventionnels relativement importants, suffisant pour emporter un nombre significatif de VLS (silos de lancement verticaux), pour en faire des sous-marins lance-missiles guidés, susceptibles de mener des frappes massives, contre une cible navale ou terrestre.

Un sous-marin alliant les atouts des sous-marins conventionnels AIP, et certains atouts de la propulsion nucléaire

Toutefois, le concept, tel que présenté par le WSJ, concernant la classe Zhou, semble n’être allé qu’à mi-chemin de son plein potentiel. En effet, un micro-réacteur nucléaire, a une puissance nominale allant de plusieurs centaines de kWh, jusqu’à 2,5 MWh. C’est évidemment très peu, face aux 150 MWh, du réacteur K15 qui équipe les SNA de la classe Suffren, pourtant les SNA modernes les plus compacts existants.

Toutefois, un système AIP traditionnel, n’a une puissance en crête que de 75 à 250 kW, et une énergie emmagasinée dépassant rarement les 500,000 kWh. En d’autres termes, un micro-réacteur nucléaire a le potentiel d’efficacement remplacer un système AIP dans sa fonction de propulsion, à basse vitesse, et ce, de manière presque illimitée, tout au moins, au regard des besoins réels à bord des sous-marins.

Rappelons, en outre, que les micro-réacteurs sont conçus pour permettre un rechargement rapide et sécurisé de leur cœur, et qu’ils utilisent, le plus souvent, du combustible nucléaire civil, faiblement enrichi, ce qui en réduit les contraintes techniques et légales, et allège les procédures de mise en œuvre, et d’entretien.

tkms type 214
Les Type 212 de la Bundeswarine seront équipés de batteries Lithium-ion

Dernier point, et il est de taille, un micro-réacteur nucléaire est un équipement au prix relativement abordable, de l’ordre de quelques dizaines de millions d’euros, soit un surcout autour de 5 %, intégration comprise, par rapport à un sous-marin AIP classique, intégration incluse.

Avec la famille Barracuda, Naval Group et sa Supply Chain, ont toutes les compétences requises pour concevoir un Barracuda Électrique-Nucléaire

Pour le français Naval Group, ce nouveau modèle pourrait constituer un tournant historique, pour prendre d’importantes parts de marché, sur la scène internationale. En effet, celui-ci dispose des compétences nécessaires à la conception de sous-marins à propulsion nucléaire, avec les SNLE classe Redoutable, Triomphant et les SNLE3G, à venir, ainsi que les SNA des classes Rubis, Améthyste et Suffren.

Dans le même temps, il propose et construit des sous-marins à propulsion conventionnelle pour la scène internationale, avec les classes Scorpene, Scorpene Evo et la famille Barracuda, qui dérive des acquis technologiques de la classe Suffren.

En outre, la France est l’un des pays les plus dynamiques en matière de recherche nucléaire civile, notamment dans le domaine des mini et micro-réacteurs, avec plusieurs programmes en cours dans ces domaines.

Naval Group Blacksword barracuda Marine néerlandaise
Communication autour du Blacksword Barracuda de la Marine néerlandaise.

De fait, la France dispose, dès à présent, l’ensemble des briques technologiques pour proposer certains de ses sous-marins à propulsion conventionnelle, équipés de batteries lithium-ion, ainsi que d’un micro-réacteur nucléaire, faisant office de système AIP, offrant des performances et un potentiel opérationnel sans équivalent, pour un sous-marin à propulsion conventionnelle.

Un navire qui répondrait parfaitement aux besoins de la Marine royale canadienne…

Or, un tel modèle répondrait parfaitement, et en tout point, aux besoins exprimés par la Marine royale canadienne, pour former sa nouvelle flotte sous-marine. En effet, le Canada n’a nul besoin de se doter de sous-marins à propulsion exclusivement nucléaire, ayant avant tout à protéger ses côtes et son plateau continental, notamment arctique, des ingérences russes, et peut-être chinoises.

En outre, Ottawa n’a que très peu de chance de devoir recourir à des frappes massives coordonnées, nécessitant une capacité de type VLS. En revanche, disposer d’une autonomie de patrouille, à vitesse réduite, presque illimité en plongée, représenterait un atout considérable pour répondre aux engagements opérationnels de la Marine Royale Canadienne, ainsi qu’à ses engagements vis-à-vis de l’OTAN.

Par ailleurs, la Marine canadienne n’a pas vocation à escorter des groupes aéronavals ou amphibies, n’ayant ni porte-avions, ni vaste flotte amphibie, et sa plus grande préoccupation, la Marine russe, est essentiellement sous-marine, limitant les besoins d’interception de flotte de surface.

SNa classe Suffren
Lancement du SNA Suffren, première unité de la Marine nationale formant la classe eponyme.

En d’autres termes, un modèle de sous-marin Barracuda électrique-nucléaire, équipé d’un micro-réacteur de 1,5 à 3 MWh, en lieu et place d’un système AIP classique, étendrait considérablement le potentiel opérationnel et défensif de la Marine royale canadienne, sans engendrer les contraintes d’une flotte de sous-marins nucléaires d’attaque, et pour des couts proches de ceux d’une flotte de sous-marins conventionnels AIP.

… Et qui répondrait tout aussi parfaitement, aux besoins urgents de la Marine royale australienne !

Il est un autre pays, très proche du Canada, politiquement, qui pourrait voir dans la configuration évoquée ici, une solution salutaire, face aux bien mauvaises décisions prises par son exécutif, il y a quelques années. En effet, l’Australie s’est détournée, en 2021, du contrat SEA 1000 qui la liait au français Naval group, qui devait construire 12 sous-marins de la classe Attack pour sa Marine, afin de s’engager dans un programme de sous-marins nucléaires d’attaque avec les États-Unis et la Grande-Bretagne.

Initialement, Canberra devait acquérir 3 sous-marins nucléaires d’attaque classe Virginia, de 2034 à 2036, pour remplacer les sous-marins classe Collins en fin de vie, puis construire cinq SSN-AUKUS, une nouvelle classe de sous-marins nucléaires d’attaque conçue par Londres, avec le soutien des États-Unis, pour remplacer les SNA de la classe Astute à partir de 2040.

Au-delà des couts faramineux qu’engendre un tel programme pour le ministère de la Défense australien, estimé à plus de 350 Md$ australiens (200 Md€) sur l’ensemble de la durée de vie des 8 navires, il est désormais menacé par les cadences de livraison des SNA classe Virginia pour l’US Navy, insuffisante pour permettre la vente de 3 unités en 2034, alors qu’il n’y a aucune chance que les Collins, déjà très usés, puissent aller plus loin.

Or, dans les faits, les besoins de la Marine royale australienne, sont très proches de ceux de leurs alliés canadiens des 5 Eyes, avec un immense plateau continental à protéger, et certains détroits clés à verrouiller pour assurer leur sécurité. Si les SNA représentent un outil adapté pour ces missions, ils peuvent, en de nombreux aspects, apparaitre sur-dimensionnés pour cela, en raison de leurs couts.

SSn Virginia construction
Construuction d’un SNA classe Suffren à Chaerbourg par Naval Group.

En outre, il n’est pas envisageable, en l’état de la planification des chantiers navals américains, mais aussi britanniques et français, de pouvoir proposer une offre de SNA alternative aux Virginia américains, dans les délais requis pour le remplacement des Collins australiens, BAe étant engagé dans la construction des SNLE de la classe Dreadnought, et Naval Group dans celle des SNLE3G, à ce moment-là, sans qu’une élévation des cadences soit envisageable aisément.

C’est précisément là que peut intervenir le Canada. En effet, Ottawa va déployer une infrastructure pour construire ses sous-marins, qui sera dimensionnée pour répondre à ses propres besoins.

Toutefois, si en lieu et place d’une commande de 8 à 12 navires, pour la Marine royale canadienne, elle devait construire quatre navires de plus, pour son allié historique australien, afin de prendre le relais des Virginia ne devant pas être livrés par Washington, le dimensionnement industriel, comme la planficaition, pourraient être adaptés en conséquence.

Ce d’autant que l’urgence, pour la Marine canadienne, est relative, sachant qu’elle devra, dans le même temps, sensiblement accroitre ses effectifs, ce qui n’est pas simple. En d’autres termes, alors qu’un Barracuda électrique-nucléaire constituerait, incontestablement, un navire efficace pour faire la jonction avec les SSN-AUKUS australiens, le contrat canadien représenterait, le cas échéant, la parfaite support industriel pour renouer avec Canberra, pour Naval Group, et pour disposer d’une offre pouvant s’articuler plus aisément, du point de vue industriel.

Un modèle qui pourrait permettre à la Marine nationale de renforcer sa flotte sous-marine tactique

Reste qu’un Barracuda électrique-nucléaire ne représenterait pas uniquement une opportunité, pour soutenir les exportations de Naval Group. Ce type de navire pourrait, aussi, permettre à la Marine nationale de sensiblement accroitre sa flotte sous-marine, en contournant un des principaux freins auquel elle fait face aujourd’hui.

SNa tourville classe Suffren Marine nationale
SNA Tourville, seconde unité de la classe Suffren

La Marine française vise à disposer de 10 sous-marins, tous à propulsion nucléaire, soit 4 SNLE classe Triomphant, remplacés par autant de SNLE de la classe SNLE3G à partir de 2035, ainsi que 6 SNA classe Suffren, le dernier navire devant être livré en 2032, pour remplacer le dernier SNA de la classe Améthyste, la Perle.

Chaque navire dispose d’un double équipage, soit vingt équipages sous-marins, et donc, vingt tranches nucléaires, les équipes qui pilotent le réacteur nucléaire. S’y ajoutent l’équipage du Charles de Gaulle, le porte-avions nucléaire français, remplacé en 2038 par le PANG.

Or, la Marine nationale estime que, dans le meilleur des cas, elle pourra disposer, au mieux, de 25 à 26 équipages nucléaires, ce qui limite sensiblement ses options de croissance, ce d’autant que la flotte de SNLE pourrait devoir augmenter dans les années à venir, et que l’hypothèse d’un second porte-avions devient bien plus précise, maintenant que le budget des armées françaises est augmenté à la hausse pour atteindre, selon les dires du ministre Sébastien Lecornu, 90 à 100 Md€, d’ici à 2030.

Dès lors, si ces capacités budgétaires permettraient d’accroitre la flotte de SNA français de plusieurs unités, les contraintes humaines semblent s’y opposer, au-delà d’un unique navire. C’est dans ce contexte qu’un Barracuda électrique-nucléaire pourrait apporter une solution évidente, pour la Marine française.

Cherbourg naval group
Site d’assemblage de la classe Suffren à Cherbourg.

En effet, un tel navire serait en mesure d’assurer de nombreuses missions aujourd’hui confiées aux SNA français, comme la protection de la dilution des SNLE, des missions de surveillance de détroits et des espaces maritimes français, ou encore, des missions de renseignement. Ce qui, dans le même temps, libèrerait les SNA pour des missions pour lesquels ils sont dimensionnés, comme la chasse aux SNLE adverses, ou la protection des groupes aéronavals et amphibies.

En outre, dans une telle hypothèse, la France pourrait proposer à un éventuel partenaire, comme le Canada, le codéveloppement d’une classe de sous-marins commune aux deux marines, pour en accroitre l’interopérabilité, en faciliter la maintenance, et en diminuer les couts, à l’image de ce qui fut proposé par tKMS à la Marine royale norvégienne, autour du Type 212CD.

Ce type de navire pourrait, par ailleurs, trouver une oreille attentive auprès de certains clients exposés à des besoins semblables aux marines canadiennes et australiennes, comme le Chili, le Brésil, l’Inde ou l’Indonésie, tous ayant de très vastes espaces maritimes à protéger.

Conclusion

On le voit, le concept employé par les ingénieurs chinois, à bord de la classe Zhou, représente une formidable opportunité pour le constructeur naval français Naval Group. Celui-ci est, en effet, le seul industriel occidental à avoir simultanément les compétences pour concevoir et construire des sous-marins à propulsion conventionnelle, et à propulsion nucléaire.

Or, ce type de configuration, reposant sur l’utilisation d’un micro-réacteur nucléaire, en lieu et place d’un système AIP, offre un potentiel encore inédit, pour des sous-marins conventionnels, en matière d’autonomie de plongée, sans les contraintes liées aux sous-marins nucléaires d’attaque.

Évidemment, un Barracuda électrique-nucléaire, n’aura jamais les performances d’un SNA de la classe Suffren. Cependant, pour des forces navales comme la Marine Royale canadienne, faisant face à des besoins très étendues de patrouille, une telle configuration répondrait très exactement aux besoins, pour un cout très proche de celui des sous-marins conventionnels AIP traditionnels.

oreilles d'or suffren
Comment un sous-marin Barracuda Électrique-Nucléaire peut répondre aux besoins Canadiens... et Australiens ? 62

Au-delà du Canada, un tel modèle pourrait représenter, en lien avec le Canada, une porte de sortie salvatrice pour la Marine royale Australienne, face au risque, de plus en plus évident, du refus de livrer les 3 SNA classe Virginia promis par les États-Unis dans le cadre du programme SSN-AUKUS.

Enfin, pour la France et la Marine nationale, un Barracuda électrique-nucléaire, permettrait d’étendre la flotte de sous-marins tactiques, sans devoir mettre en balance la possibilité d’accroitre la flotte de SNLE, ou la construction d’un second porte-avions nucléaire.

Reste, à présent, à envisager sérieusement le sujet, pour Naval group, et, éventuellement, à en discuter avec Ottawa, Paris, voire avec Canberra, ne serait-ce que pour en évaluer l’accueil. Le feront-ils ?

Effort de Defense 2030 : à trop regarder les dépenses, la France en oublie les recettes

Où trouver les 40 Md€ que demande le ministère des Armées français, pour passer d’un budget annuel de 50 Md€ et d’un effort de défense de 2 % PIB, aujourd’hui, à 90 à 100 Md€, et 3,5 % PIB, en 2030 ?

Cette question semble être, aujourd’hui, sur de nombreuses lèvres, surtout lorsqu’un micro évolue à proximité. Pourtant, en dehors de postures politiciennes plus ou moins raisonnées, bien peu de solutions, pour y parvenir, dans le contexte budgétaire actuel français, ont été évoquées jusqu’à présent.

Et si, dans cet article qui se lit en moins d’un quart d’heure, nous tentions l’invraisemblable exercice, pour trouver une solution raisonnable, et efficace, à cette équation sans solution ?

L’équation insoluble de la hausse de l’effort de défense français, face aux déficits publics et à la dette souveraine

Sauf à vivre éloigné de tous médias, ces deux derniers mois, il est impossible d’avoir échappé à la volonté du ministère des Armées, d’augmenter l’effort de défense français, au même titre qu’une immense majorité des autres pays européens.

classe Suffren
les armées françaises disposent de très nombreuses capacités, mais souffrent d’un manque cruel de masse. Elle n’aligne, ainsi, que 5 sous-marins nucléaires d’attaque, aujourd’hui, 2 de la classe Suffren (dont le Tourville, en photo ici), et trois sous-marins classe Rubis/Améthyste.

Ainsi, Sébastien Lecornu a multiplié les interventions pour soutenir qu’il était nécessaire, face aux besoins, d’amener le budget des armées à un montant de 90 à 100 Md€, d’ici à 2030, soit 23 à 33 Md€ de plus, que les 67 Md€ planifiés par la Loi de Programmation militaire.

Cependant, pour le ministère de l’Économie et des finances, un tel effort apparait inaccessible, alors que plusieurs ministres et personnalités du monde politico-macroéconomique français, se sont succédés, devant les médias, pour mettre en garde contre des dépenses qui ne seraient pas couvertes par des économies, ou de nouvelles taxes.

En effet, avec une dette souveraine dépassant les 110 % du PIB, qui coute plus de 50 Md€ par an au budget de l’État, et un déficit public excédant les 5 % PIB, dont il semble impossible de redresser la barre, au risque de faire chuter le gouvernement, il apparait inenvisageable, pour la France, d’augmenter, dans les 5 années à venir, l’effort de défense d’un montant représentant 1,5 % PIB.

Certes, Bruxelles a annoncé certaines mesures transitoires, permettant d’éloigner le spectre des mesures de coercition européennes, face à un déficit excessif, pour quelques années, alors qu’un fonds, lui aussi temporaire, permettra de financer certains programmes européens, à hauteur de quelques milliards d’euros par an, concernant la France.

De fait, prise entre une situation budgétaire déjà très dégradée, et des réformes fiscales ou sociales bloquées par le jeu des partis politiques et l’absence de majorité parlementaire, l’équation pour parvenir à augmenter, effectivement, l’effort de défense français, au niveau requis, semble parfaitement hors d’atteinte.

Trois paramètres modérateurs qui s’appliquent à la hausse de l’effort de défense français

Face à ce constat, trois attitudes peuvent apparaitre. La première, la plus simple, et peut-être la plus répandue, sera de faire la politique de l’autruche, en tentant d’ignorer, ou de minimiser, la réalité des menaces, tant pour la sécurité de la France et de ses alliés européens, qu’au sujet du déclassement de la France, sur la scène internationale, qu’un décrochage budgétaire et militaire de Paris, entrainerait.

Lecornu effort de défense 2030
Pour le ministre des Armées, Sébastien Lecornu, les besoins budgétaires des armées françaises s’élèvent, à présent, à 90/100 Md€ par an, d’ici à 2030, soit un effort de défense de 3,5 % de PIB.

La seconde, également très populaire, consiste à jeter l’opprobre sur les responsables de cette situation, généralement en oubliant y avoir joué un rôle direct, comme c’est le cas de certains anciens ministres, ou indirects, en ayant voté pour ceux qui ont pris ces décisions, et qui, chaque fois, disposaient d’une majorité absolue lors des élections présidentielles et/ou législatives, pour les faire voter.

La dernière attitude, consiste à tenter de trouver des solutions, pour atteindre ces objectifs, sans mettre en péril les finances publiques, ni la trajectoire de retour sous la barre des 3 %, du déficit public français.

Soyons fou ! Essayons, un instant, de nous mettre dans l’état d’esprit de cette troisième attitude, pour tenter de trouver la ou les façons, dont cet effort de défense supplémentaire serait assimilable par les finances publiques.

18 emplois créés par million d’euros investis dans l’industrie de défense

La première chose à faire, dans cette hypothèse, consisterait à calculer le surcout réel, pour les finances publiques, pour passer des 50 Md€ actuels, représentant 2 % de PIB en 2025, à 90 Md€, représentant 3,5 % PIB en 2030. Et, surprise, ce n’est pas 40 Md€.

En effet, l’investissement de défense est précisément ce qu’il dit être, à savoir, un investissement. Et par conséquent, il va engendrer une activité économique dans le pays, au travers de nombreuses créations d’emplois, et ainsi, de recettes sociales et fiscales, qui viendront directement s’imputer au budget de l’État.

Usine Nexter KNDS France Bourges
L’industrie de défense française créé 16 emplois directs, indirects et induits, par million d’euros investis par l’Etat.

Il est donc nécessaire d’évaluer le nombre d’emplois créés par ces mesures, et par ces 40 Md€ supplémentaires, dépensés chaque année. Ce n’est pas impossible. En effet, aujourd’hui, on sait que chaque million d’euros, représente 13 postes de militaires et civils de la défense par an, ou bien 8 emplois industriels directs par an.

En outre, chaque emploi industriel, en France, engendre un emploi supplémentaire dans le pays, pour l’industrie de défense, au travers du réseau de sous-traitance, lui aussi, principalement national, et des emplois induits par la consommation des emplois directs et induits. Il n’est cependant que de 0,3 emploi induit, pour les militaires et civils de la défense.

En d’autres termes, si le budget supplémentaire, alloué aux armées, est consacré à 30 % aux effectifs, et à 70 %, au secteur industriel, il engendrera 16 emplois directs, indirects et induits, par million d’euros investis, selon des études sectorielles réalisées dans les bassins d’emplois de Bourges, de Lorient et de Toulon, dans les années passées. Pour 40 Md€ supplémentaires, cela représente donc 640 000 emplois créés, à termes, par cette augmentation de moyens, en admettant qu’ils soient tous consacrés à des dépenses nationales.

C’est là que cela devient intéressant. En effet, un français gagne, en moyenne, 42,000 € par an de salaires, selon l’OCDE, et est exposé à un taux de prélèvement moyen de 44 %. En d’autres termes, il génère, toujours en moyenne, 18480 € de recettes sociales et fiscales, chaque année.

Dès lors, les 640,000 emplois créés, vont générer 11,827 Md€ de recettes sociales et fiscales, chaque année. Mieux encore, ce calcul se fonde sur une TVA à seulement 12 %, alors que l’État achète ses équipements et services industriels, avec une TVA à 20%. Il convient donc d’ajouter 8% de TVA, aux 70 % des 40 Md€ susmentionnés, soit 2,24 Md€ de recettes supplémentaires.

Cherbourg naval group
L’industrie de défense française dispose de certaines capacités rares, comme la construction de sous-marins à propulsion nucléaire, realisée par Naval Group sur le site de Cherbourg.

Au total, ce sont donc 14 Md€ de recettes qui seront, mécaniquement, générées pour les caisses de l’État, tout au moins tant que les déficits sociaux seront compensés par le budget de l’État, c’est-à-dire, pour encore bien longtemps…

Bonne nouvelle, donc ! Car nos 40 Md€ de déficits, ont été ramenés, mécaniquement, sans la moindre intervention de qui que soit, à 26 Md€ de déficits. Ça valait le coup de réfléchir deux minutes, non ?

Et si je vous disais, qu’il y a encore mieux ? En effet, ces 640,000 emplois créés, vont se déduire, par le jeu des chaises musicales, du nombre de chercheurs d’emplois. Or, en moyenne, un chercheur d’emploi coute à l’État et aux organismes sociaux, plus de 10,000 € par an (certains estimant beaucoup plus, si l’on additionne tout).

Cela prendra donc une année ou deux, mais après quoi, ce seront donc 6,4 Md€ d’économies sociales, qui viendront se déduire des déficits sociaux, et donc, du déficit d’État. Et hop, nous voilà à 19,6 Md€ de couts pour l’État, pour 40 Md€ investis. Encore une fois, sans rien faire… À croire que l’État français a été fondé par un corse… Mais attendez, c’est le cas !

Une hausse des exportations d’équipements militaires français équivalente à 50% des dépenses industrielles de défense

Nous avons donc fait la moitié du chemin. Partant pour la seconde moitié ? En effet, depuis plus de vingt ans, maintenant, les exportations de l’industrie de défense française, ont toujours dépassé 50 % des dépenses industrielles des armées françaises. Et ce, même lorsqu’il y eut des variations importantes, à la baisse comme à la hausse.

Rafale merignac
Avec plus de 300 avions commandés par 8 forces aériennes depuis 2015, le Rafale est un formidable succès international pour Dassault Aviation, et pour les finances publiques françaises, alors que les commandes françaises ne répsentent que 40% des commandes totales enregistrées par l’avionneur français.

Dès lors, pour peu que la planification industrielle soit faite avec un minimum de jugeote, on peut s’attendre à ce que ce phénomène se perpétue, avec l’augmentation du budget des armées, ce d’autant que les industries de défense françaises ne manquent pas d’équipements ayant un important potentiel export, que ce soit dans les sous-marins, les avions de combat, l’artillerie et… les chars de combat… oui, les chars de combat… comme dans… chars de combat. (note à moi-même, ne pas oublier de mettre une photo du Leclerc Evo juste en dessous, pour parfaire l’imprégnation subliminale. On ne sait jamais).

KNDS Leclerc Evolution Eurosatory 2024
Voilà, c’est fait ! (Photo F. Dosreis)

Dès lors, nos 70 % de 40 Md€, consacrés à l’industrie de défense, soit 28 Md€, devraient engendrer 50 % de commandes exports supplémentaires, soit 14 Md€, qui eux-mêmes, vont engendrer des emplois (un peu moins que 16 par million d’euros pour la commande nationale, cependant, pour tenir compte des emplois déportés chez les clients). Au total, les exportations vont engendrer 168,000 emplois supplémentaires, directs, indirects et induits, en France.

Eux-mêmes vont générer des recettes sociales et fiscales, soit 3,1 Md€, ainsi que des économies sociales supplémentaires, soit 1,7 Md€, pour un total de 4,8 Md€ de recettes et économies sociales et fiscales. Nous voilà, à présent, avec un cout résiduel effectif de 14,8 Md€, sur nos 40 Md€ investis initialement, le tout avec la création de 808,000 emplois dans le pays. .

L’évolution des indicateurs macroéconomiques français et le poids de la dette sur les finances publiques

En d’autres termes, à ce niveau de la démonstration, nous avons donc compensé une hausse de 1,5 % de l’effort de défense, pour un effort résiduel effectif de seulement 0,6 % du PIB.

Friedrich merz
Avec un endettement inférieur à 60 % de son PIB, et un deficit public de moins de 2,5 % PIB, l’Allemagne n’a aucune difficultés pour accroitre massivement ses investissements de défense, contrairement à la France, dont la dette souveraine représente plus de 110 % de son PIB, et un deficit public qui ne parvient pas à passer sous la barre des 5 %.

Dans le même temps, nous avons surtout baissé le nombre de chercheurs d’emplois de 20%, dont une partie significative, mais difficilement estimable, de chercheurs d’emplois indemnisés. En outre, nous avons baissé les déficits sociaux de l’ordre de près de 50 %, sans même avoir touché aux retraites. Enfin, nous avons augmenté le nombre d’emplois industriels de 3,3 à 3,7 millions de salariés, soit une hausse 12 %, en à peine 3 ans.

Cette liste n’est pas destinée à l’auto-congratulation, laissons cela à nos politiques. Elle représente, en revanche, une amélioration sensible et visible de nombreux critères macro-économiques de la France, ceux-là mêmes qui, aujourd’hui, sont à ce point mauvais, qu’ils minent la confiance des investisseurs, ainsi que de celles et ceux qui achètent la dette française.

En d’autres termes, en articulant efficacement ces annonces, il est possible de sensiblement faire évoluer la notation macroéconomique du pays, et de fait, de faire évoluer le cout de la dette, sur les finances publiques.

Aujourd’hui, l’état emprunte à un taux moyen à 10 ans, de l’ordre de 3,3 à 3,5%, contre 2,8% pour l’Allemagne. Si, en améliorant ses marqueurs macro-économiques, le taux d’emprunt français était ramené au niveau de celui de l’Allemagne, le budget de l’État économiserait, chaque année, 8 à 10 Md€.

Un seuil d’efficacité de l’investissement public, pour réorienter certaines dépenses de l’État et des collectivités

Où en sommes nous, à ce niveau de la démonstration ? De manière certaine, nous savons qu’avec une ventilation 70% industrie / 30 % RH, les 40 Md€ supplémentaires demandés par le ministère des Armées, ne couteraient que 14,8 Md€, tout en ayant créé 800,000 emplois en France.

tube caesar nexter KNDS france
L’investissement dans les armées engendre plus de 20 emplois créés par million d’euros investis. Pour rappel, la cours des compte avait estimé que le CICE avait permit de sauver 6 emplois par million d’euros dépensés.

Avec cela, il serait possible de valoriser l’amélioration des données macro-économiques, pour obtenir un abaissement du poids de la dette, ce qui pourrait permettre d’économiser 8 à 10 Md€, chaque année, supplémentaires, pour un cout marginal final de seulement 5 à 7 Md€.

Reste que même 5 ou 7 Md€, représentent un investissement significatif et difficile à supporter, dans le contexte budgétaire actuel. Alors, comment le financer ? Une possibilité serait d’utiliser l’efficacité budgétaire, mais également sociale, que représente cet investissement Défense, comme un seuil de référence, pour évaluer la pertinence des investissements réalisés par l’État, ainsi que par les collectivités locales, en matière de soutien économique.

Ainsi, une aide présentant une efficacité inférieure de 25 %, en termes d’emplois créés et de recettes et économies générées, pourrait voir son allocation globale réduite de moitié, et supprimée, si cette efficacité s’avérait inférieure à 50%. Il est probable (mais pas certain, ne disposant des références suffisantes à ce sujet), qu’une telle mesure permettrait d’économiser les quelques milliards d’euros manquants.

Conclusion

Nous voilà au terme de cette démonstration. On le voit, pour peu que l’on pose le problème du financement supplémentaire des armées, dans sa globalité, celui-ci devient, immédiatement, bien plus soutenable qu’il n’y parait.

Mieux encore, cet exercice pourrait bien aboutir à une évolution plus que sensible des équilibres macro-économiques du pays, tant au niveau des emplois industriels, que des comptes sociaux, dans un contexte politique ne laissant que très peu de marges de manœuvre, dans ces domaines.

Il ne reste, à présent, plus qu’à espérer que cette démonstration aura été faite, de la même manière, tant à l’Hôtel de Brienne qu’à Bercy, le premier pour soutenir ses revendications, le second pour les lui accorder, ce qui serait, n’en doutons pas, au plus grand bénéfice de la sécurité, mais aussi de l’économie du pays.

Pas de Kill Switch sur le F-35, selon le Pentagone, mais…

Avec les incertitudes engendrées depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, plusieurs dirigeants et industriels européens, ont remis en question, ouvertement, la pertinence, pour eux, de se tourner vers le F-35 de Lockheed Martin, l’avion de combat furtif américain, déjà retenu par une vingtaine de forces aériennes occidentales dans le monde.

C’est dans ce contexte que la crainte d’un Kill Switch, qui permettrait à Washington de clouer au sol les flottes de chasseurs furtifs américains dans le monde, directement à partir des États-Unis, a, à nouveau, émergé, notamment en Allemagne et en Suisse, ces dernières semaines, sur la base d’une rumeur qui existe depuis déjà plus d’une décennie.

Le Pentagone vient de s’exprimer au sujet de ce fameux Kill Switch, afin de faire taire, une fois pour toutes, ces rumeurs qui pourraient amener certains clients clés de l’avion furtif américain, à s’en détourner. Mais est-ce bien la seule faiblesse du modèle F-35 ? Même le Pentagone reconnait que non…

La dépendance technologique du F-35 à l’industrie américaine inquiète plusieurs pays européens

Depuis quelques semaines, sur fond de repositionnement géostratégique des États-Unis entamé par Donald Trump, plusieurs pays européens et alliés, sont secoués par la question de la pertinence du choix du F-35, dans le cadre de la modernisation de leurs forces aériennes.

F-35A de l'US Air Force
Pas de Kill Switch sur le F-35, selon le Pentagone, mais... 79

La charge initiale a été lancée par Joachim Schranzhofer, le directeur de la communication de l’électronicien militaire allemand Hensoldt, dans une interview donnée au magazine Bild, le 8 mars, dans laquelle il évoquait le risque d’un Kill Switch à bord des appareils commandés pas la Luftwaffe.

Pour rappel, sous le terme Kill Switch, il est question d’un moyen donné à Washington de clouer au sol la flotte de F-35 d’un pays, directement à partir des serveurs informatiques, positionnés aux États-Unis, qui centralisent l’ensemble des données et des flux logistiques qui entourent le programme Joint Strike Fighter. En d’autres termes, il suppose qu’il existerait un moyen, pour Washington, de neutraliser très rapidement la flotte de chasse d’un de ses alliés.

Ces déclarations n’ont pas fait de vagues qu’en Allemagne, alors que son nouveau futur chancelier, Friedrich Merz, s’est considérablement rapproché, ces dernières semaines, de Paris et de Londres, précisément face aux incertitudes engendrées par les décisions de la Maison-Blanche, ces dernières semaines.

Ainsi, le sujet a, à nouveau, ressurgi en Suisse, obligeant les autorités à publier un démenti sur l’existence de ce Kill Switch, et pour assurer que les forces aériennes helvétiques conserveront bien l’autonomie de décision et de mise en œuvre de leurs futurs F-35, lorsqu’ils entreront en service.

F-35 néerlandais au sol
Pas de Kill Switch sur le F-35, selon le Pentagone, mais... 80

Pour d’autres pays, comme le Portugal, mais également le Canada, c’est la pertinence même de l’achat des chasseurs de Lockheed, qui est officiellement remise en question, maintenant que la fiabilité des États-Unis, comme partenaire principal de défense, est remise en question.

Notons toutefois que pour d’autres pays, comme la Belgique, la Pologne ou la République tchèque, il n’est, à ce jour, pas question de s’éloigner de la trajectoire tracée pour s’équiper de l’appareil américain, leurs dirigeants ne jugeant pas les craintes des leurs voisins, fondées, qu’elles soient technologiques ou politiques.

Le Pentagone dément l’existence d’un Kill Switch à bord des F-35 exportés

Quoi qu’il en soit, ces remous ont été jugés suffisamment préoccupant par le Pentagone, pour qu’il soit nécessaire d’apporter un démenti, au sujet de l’existence de ce fameux Kill Switch.

Dans un communiqué, le Bureau conjoint du programme (JPO) pour le programme F-35 confirme : « Il n’y a pas de Kill Switch« . Et d’ajouter « Le programme fonctionne dans le cadre d’accords bien établis qui garantissent que tous les opérateurs de F-35 ont les capacités nécessaires pour soutenir et exploiter efficacement leur avion« .

pilotes de chasse us air force
Pas de Kill Switch sur le F-35, selon le Pentagone, mais... 81

En réalité, les déclarations, faites par le Pentagone, n’ont rien de surprenant. Dans tous les cas, si une procédure de type Kill Switch existait, pour désactiver la flotte de F-35 d’un pays nécessairement allié des États-Unis, son utilisation ne pourrait être envisagée que dans des cas extrêmes, justifiant qu’une telle procédure soit frappée du plus grand secret.

On imagine mal, en effet, le Pentagone, admettre l’existence d’un tel dispositif, ce qui entrainerait, sans le moindre doute, l’annulation de très nombreuses commandes représentant plusieurs centaines de milliards de $, pour l’industrie de défense US, ainsi que la perte d’un bras de levier géopolitique inestimable, pour le Pentagone.

En outre, la structure numérique centralisée de l’appareil, qui s’appuie sur la connexion avec les serveurs de Lockheed Martin et du Pentagone, que ce soit pour les mises à jour logiciels permanentes, notamment pour adapter sa furtivité aux nouvelles menaces, et pour assurer le flux logistique de la maintenance, donne naturellement un parfait outil, pour y intégrer un protocole de neutralisation, efficacement dissimulé dans les quelque 8 millions de lignes de codes, de l’appareil.

Pour autant, ni les doutes sur le démenti, ni l’opportunité technologique, ne permettent d’affirmer de l’existence de ce Kill Switch aujourd’hui, ou de son implémentation, à l’avenir, dans le cadre d’une mise à jour logicielle.

Mais reconnait que, faute d’un soutien direct des États-Unis et des serveurs US, une flotte de F-35 serait rapidement clouée au sol

Toutefois, le Pentagone reconnait la dépendance du F-35 à cette architecture partagée, ce qui, selon lui, engendre une dépendance croisée, avec plusieurs pays utilisateurs participants au programme, comme évoqué dans un précédent article. « Le programme fonctionne dans le cadre d’accords bien établis qui garantissent que tous les opérateurs de F-35 ont les capacités nécessaires pour soutenir et exploiter efficacement leur avion. » est-il ainsi précisé dans le communiqué.

F-35B USMC
Pas de Kill Switch sur le F-35, selon le Pentagone, mais... 82

Même les spécialistes américains du sujet, reconnaissent la dépendance à l’industrie américaine, qu’engendre l’architecture de ce programme. Ainsi, Stacie Pettyjohn, directrice du programme de défense au Center for a New American Security, a déclaré au site Breaking Defense, que « en coupant le soutien à la maintenance, les expéditions de pièces de rechange et en coupant les F-35 étrangers des réseaux informatiques américains, l’avion serait rapidement boiteux« .

Elle ajoute, par ailleurs, « Sans ces mises à jour logicielles, les F-35 pourraient voler, mais seraient beaucoup plus susceptibles d’être abattus par les défenses aériennes ennemies. De plus, sans les personnels de maintenance et les pièces de rechange américains, il serait rapidement difficile de faire voler l’avion, car il s’agit d’un système d’armes incroyablement complexe« .

Une situation qui touche plus le F-35 que les autres avions de combat modernes

Bien évidemment, la dépendance au soutien de l’avionneur et de son pays d’origine, concernant la mise en œuvre d’un avion de combat, n’est pas exclusif au chasseur de Lockheed Martin. Il suffit de constater l’effondrement des capacités de la flotte de chasse colombiennes, après al brouille qui opposa son président et l’ambassadeur israélien, à l’automne 2023. En moins d’un an, le nombre de Kfir C10 opérationnels au sein des forces aériennes colombiennes, était passé de 14 à 4 appareils, alors qu’il s’agit d’un chasseur de 3ᵉ génération.

Ainsi, pour les appareils modernes, comme le F-35, mais aussi le Rafale, le Typhoon ou le Gripen, la maintenance nécessite un accès rapide et fluide avec le pays d’origine, surtout s’agissant de la maintenance des très nombreux équipements électroniques embarqués sous forme de cartes, à leur bord, et dont la seule alternative, en cas de mauvais fonctionnement, est un remplacement par une carte fonctionnelle, et le retour du matériel déficient, chez le constructeur.

Rafale F-35 et Typhoon Royal Air Force et Armée de l'air
Pas de Kill Switch sur le F-35, selon le Pentagone, mais... 83

Il est, bien évidemment, possible de créer des stocks de pièces de rechange. Toutefois, sans accès au flux de maintenance, même un stock très onéreux, s’épuiserait rapidement, sachant que la maintenance de ces éléments numériques, est très rarement délégué, même très partiellement, aux pays acquéreurs.

Si le sujet touche tous les avions de combat « numériques », donc de 4ᵉ génération, il est encore plus sensible, au sujet d’un appareil numérique connecté de 5ᵉ génération. En effet, l’avion de combat s’appuie sur une connexion native avec les serveurs ALIS et THOR de maintenance de Lockheed Martin et du Pentagone, pour planifier sa maintenance.

Initialement, il s’agissait de proposer une gestion en flux tendu et à stock minimal de la maintenance de l’appareil, afin d’en faire baisser les couts de possession. Étant donné les couts à l’heure de vol du chasseur américain, il semble cependant que ce modèle a surtout permis à Lockheed Martin d’imposer d’un modèle très rémunérateur, pour la maintenance des avions, en transférant une grande partie des actions de maintenance, jusqu’ici effectuées par les armées, directement à l’industriel.

Cette dépendance exclut donc toute possibilité d’employer les F-35 vendus en dehors des États-Unis, au-delà de quelques jours, si le flux logistique de maintenance était suspendu par Washington.

F-35A F/A-18 finlande
Pas de Kill Switch sur le F-35, selon le Pentagone, mais... 84

À ce sujet, les affirmations faites par les autorités suisses, niant le sujet sur fond de « stock de pièces » supplémentaires, mériteraient probablement d’être précisées, notamment au sujet du nombre de jours d’opérations intensives soutenues par ce stock, sachant que l’enveloppe globale du programme ne semble pas en faveur d’un stock plus important, en Suisse, que pour d’autres utilisateurs au sein de l’OTAN.

Notons enfin que, comme le précise Stacie Pettyjohn, l’accès aux serveurs américains, pour les mises à jour logicielles des bibliothèques du F-35, représente aussi un enjeu de taille. À l’instar d’un logiciel antivirus, qui n’est efficace qu’à la condition de disposer d’une mise à jour très régulière des signatures de virus, la furtivité de l’avion de combat américain, et ses systèmes de défense, ne sera effectivement performante, qu’à la condition d’être très régulièrement actualisée.

La fiabilité de l’avionneur et de son pays, au cœur des interrogations actuelles en Europe

On comprend, de ce qui précède, que le problème qui entoure le F-35 et sa fiabilité, n’est pas exclusivement lié à son architecture numérique partagée, ni à sa maintenance à flux tendue centralisée par Lockheed Martin.

En effet, si le Rafale, le Typhoon ou le Gripen, sont moins exposés à ces mêmes sujets, il ne s’agit, dans les faits, que d’une question de délais avant qu’une situation identique vienne clouer au sol une flotte de chasseurs européens, vis-à-vis d’une flotte de f-35. Ainsi, il faudra peut-être plusieurs semaines à Paris, Berlin ou Stockholm, pour neutraliser une flotte de chasseurs, là où il ne faudra que quelques jours, pour Washington, pour faire de même.

ligne assemblage F-35 Lockheed Martin
Pas de Kill Switch sur le F-35, selon le Pentagone, mais... 85

Le seul et véritable sujet, ici, concerne la fiabilité perçue des partenaires internationaux vers lesquels les européens, et plus largement, les alliés occidentaux, peuvent se tourner, en cas de conflit.

C’est précisément cette fiabilité qui, aujourd’hui, est remise en question par les décisions et les prises de position de Donald Trump, et qui conduit plusieurs pays à envisager de se détourner de Washington, pour potentiellement s’équiper auprès de partenaires perçus comme plus solides et constants, dans leurs positions, même si, technologiquement et militairement, ils n’atteindront peut-être pas l’efficacité espérée avec les États-Unis.

Conclusion

On le voit, les dénégations du Pentagone, concernant l’existence d’un éventuel Kill Switch, ne changent pas, dans les faits, le fond du problème, qui engendre des inquiétudes au sujet de l’acquisition de F-35 par certains membres de l’OTAN.

En effet, qu’il existe ou non, il serait hors de question, pour le Pentagone, de reconnaitre l’existence d’un tel dispositif, qui ne pourrait être employé qu’en cas d’extrême urgence, lorsqu’un ancien allié clé, viendrait menacer les intérêts américains de manière suffisamment significative, pour justifier de son utilisation. Et s’il n’existe pas, aujourd’hui, rien ne garantit qu’il ne puisse pas être intégré, à l’avenir, de manière discrète, à l’occasion d’une des nombreuses mises à jour logicielle, de l’appareil.

F-35 Italie
Pas de Kill Switch sur le F-35, selon le Pentagone, mais... 86

Le vrai sujet, demeure celui de la réorientation géopolitique profonde de Washington, qui non seulement menace de se désengager du théâtre européen, mais aussi de se rapprocher de la Russie. Sans oublier les menaces d’annexions de plus en plus souvent exprimées, par Washington, au sujet du Groenland et du Canada.

Reste à voir comment les Européens, et leurs alliés, parviendront-ils à aller au bout de cette prise de conscience, en dépit des pressions qui ne manqueront pas d’arriver de Washington, pour en neutraliser les élans. Car, en effet, si les États-Unis ne veulent plus défendre l’Europe, il est peu probable qu’ils en oublient les bénéfices de la vassalisation de fait, qui s’est développée ces dernières décennies, en partie, autour du F-35.

Réarmement européen : quel serait le bon format des industries de défense européennes ?

Depuis plusieurs semaines, les dirigeants, en Europe, multiplient les annonces appelant à un réarmement européen, promettant tous une hausse sensible de l’effort de défense de leur pays, pour relever le défi qui se présente.

Aux côtés des ambitions qui commencent à émerger, dans toutes les chancelleries, autour des questions budgétaires, commencent à pointer certaines annonces autour de l’augmentation des capacités industrielles de défense, de la part des grandes entreprises de défense européennes.

Cependant, si de nombreux écrits se sont penchés sur l’objectif à atteindre, et des contraintes qui s’y appliquent, en termes de format des armées, aucun n’a été consacré au dimensionnement industriel européen, dans toute sa complexité, pour atteindre l’indispensable autonomie stratégique indispensable à la crédibilité dissuasive du vieux continent.

Dans cet article, nous étudierons l’ensemble des paramètres et des contraintes qui interviennent dans la solution à cette question : quels sont les besoins de production, en Europe, en matière d’armement et de munitions, pour relever les défis sécuritaires à venir ?

Le format des industries de défense européennes, un paramètre clé pour le réarmement européen, comme pour son potentiel dissuasif

Qu’on le veuille ou non, le format des armées en Europe, est conditionné par la plus importante menace qui s’applique à elle, à savoir la Russie. En effet, s’il est éventuellement possible de hiérarchiser les différentes menaces, pour estimer que certaines d’entre elles sont plus probables que la menace russe, on ne peut ignorer le fait que les armées russes ont un potentiel militaire surpassant, dans tous les domaines, celui de ces autres menaces.

C’est donc cette menace, et nulle autre, qui détermine le dimensionnement des forces, en Europe, d’autant que Moscou a montré, à plusieurs reprises dans un passé récent, qu’il n’hésitait pas à employer son outil militaire, lorsqu’une opportunité perçue apparaissait.

Les enseignements de la guerre en Ukraine

Dès lors, la guerre en Ukraine constitue un excellent point de départ, pour évaluer l’ensemble des besoins des armées européennes, mais aussi des faiblesses perçues par le Kremlin, pour se convaincre de la pertinence de s’engager dans une opération militaire spéciale, comme de la poursuivre.

Réarmement européen tube caesar nexter KNDS france
Réarmement européen : quel serait le bon format des industries de défense européennes ? 98

Ainsi, en février 2022, la décision d’attaquer a été conditionnée par la perception, côté russe, d’une force armée ukrainienne défaillante et désorganisée, donc incapable de s’opposer à une offensive éclair des forces aéroportée et mécanisées russes, contre Kyiv, Kherson, et Kharkiv, tout en évitant soigneusement la zone la mieux défendue, alors, le Donbass.

En outre, les autorités russes avaient interprété les atermoiements et le manque de fermeté des occidentaux, face au déploiement de forces russes aux frontières de l’Ukraine de mai à décembre 2021, comme une indication d’une non-intervention de leur part.

Soyons honnête, si le président Zelensky et son gouvernement n’avaient pas refusé l’évacuation proposée par les États-Unis, au soir du début de l’offensive, pour organiser la résistance des armées ukrainiennes, il est probable qu’Européens comme Américains, auraient admis le fait accompli russe, se contentant de certaines sanctions temporaires pour exprimer leur mécontentement.

Après l’échec de l’offensive initiale et le retrait des forces russes sur la ligne Surovikine, il était raisonnable de penser que Moscou allait être contraint de négocier un retrait complet d’Ukraine, notamment alors que les pertes enregistrées en six mois de conflit, au sein des armées russes, excédaient déjà celles de l’ensemble de la guerre d’Afghanistan.

Iris-t slm en ukraine
Réarmement européen : quel serait le bon format des industries de défense européennes ? 99

Pourtant, le Kremlin fit exactement l’inverse, en organisant une vaste mobilisation de 300,000 hommes à l’automne 2022, et surtout, en réorganisant, à marche forcée, son industrie de défense, pour s’engager dans un conflit d’attrition, pariant sur ses moyens excédants largement ceux de l’Ukraine, spécialement en matière industrielle et humaine.

Ce second volet de cette guerre, fut, on le voit à présent, un succès pour le Kremlin, nonobstant les plus de 500,000 jeunes hommes russes tués ou blessés pour y parvenir, faisant autant de victimes, côté ukrainien.

L’industrie de défense, un outil central pour dissuader l’adversaire potentiel

Que nous enseignent ces deux volets de la guerre en Ukraine ? D’abord, qu’il est nécessaire de disposer de forces armées suffisantes, en nombre et en équipements, pour ne pas prêter le flanc aux armées russes, et au Kremlin, qui pourraient y voir une opportunité d’intervention, sachant que Vladimir Poutine ne fait pas mystère de son ambition de rétablir la Russie dans ses frontières du début du siècle dernier.

Ensuite, que les européens doivent disposer d’une capacité de production industrielle suffisante, pour ne pas s’exposer à une possible guerre d’attrition, qui viendrait éroder, dans le temps, ses moyens militaires, sachant que le sacrifice des russes ne semble en rien constituer un frein pour Vladimir Poutine, ni pour les russes eux-mêmes d’ailleurs.

industrie russe de defense Uralvagonzavod
Réarmement européen : quel serait le bon format des industries de défense européennes ? 100

Au-delà des aspects liés au budget et aux ressources humaines, ce constat met en lumière le rôle déterminant du format de l’industrie de défense européenne, dans l’équation militaire, évidemment, mais aussi, dans l’équation dissuasive, sachant qu’une industrie de défense suffisamment dimensionnée, pour éliminer le paramètre attrition, élimine tout intérêt pour mener une guerre d’attrition, comme c’est le cas depuis le début de l’hiver 2023, en Ukraine.

La complexe équation du bon format de l’industrie de défense européenne

Or, ce qu’a également montré la guerre en Ukraine, c’est qu’un changement de format de l’industrie de défense, représente un exercice à la fois long et difficile. Ainsi, Dassault Aviation a dû réduire sa production annuelle de Rafale pendant un an et demi, de 2023 à 2025, avec à peine plus d’un avion fabriqué par mois, pour lui permettre de passer de deux à trois appareils livrés chaque mois, à partir de 2026.

De fait, il est indispensable, dès à présent, d’anticiper le format de production nécessaire et suffisant, en Europe, concernant les grands équipements industriels de défense, pour réarmer les armées européennes, dans les délais requis, alors que la Russie va pouvoir consacrer l’ensemble de sa production industrielle défense, à l’augmentation des moyens de ses armées, avec la probable prochaine fin de la guerre en Ukraine.

Dans le même temps, le format résultant de production devra être soutenable, au-delà de la période de réarmement, vis-à-vis des besoins de renouvellement des équipements des armées européennes et de l’export, mais aussi permettre une remontée en puissance très rapide, pour compenser l’attrition de combat, comme en Ukraine, le cas échant.

Surtout, il sera indispensable de trouver un équilibre entre ces trois équations différentes, afin de maintenir une efficacité industrielle et économique suffisante, pour ne pas provoquer des effets contraires, et potentiellement désastreux, liés à un pilotage par à-coups de l’industrie de défense européenne, et de l’équipement des armées.

Quels sont les besoins des armées européennes pour dissuader un adversaire comme la Russie ?

Le premier critère à définir, pour répondre à cette problématique, n’est autre que le format des armées européennes, pour répondre efficacement à cette menace, et dissuader tout aventurisme russe en Europe.

armées néerlandaises
Réarmement européen : quel serait le bon format des industries de défense européennes ? 101

Aujourd’hui, en Ukraine, il apparait que les forces russes ont déployé autour de 650,000 hommes, soit la moitié de ses effectifs, et plus largement, la moitié de ses moyens militaires conventionnels.

Il est raisonnable de penser que les européens doivent être en mesure de déployer une force armée équivalente, pour contenir la menace, sachant que l’avantage de la posture défensive et des technologies européennes, dans certains domaines, seront suffisants pour donner une prédominance aux armées européennes face aux armées russes, tout au moins, tant qu’elles demeurent en position défensive.

Toutefois, contrairement aux armées russes, les armées européennes ont une architecture multinationale, leur conférant des possibilités d’emploi plus limitées. Ainsi, aucun pays européen n’engagera plus de 33% de ses forces armées, dans le cadre de la défense collective, à l’exception des pays directement visés par une éventuelle offensive adverse.

Ce faisant, pour atteindre le point d’équilibre global suffisant pour être efficace et dissuasif, les armées européennes doivent disposer d’un potentiel militaire global supérieur ou égal à 1,5 fois les armées russes (33%xA = 50%xB => A = 150% x B).

En d’autres termes, les armées européennes doivent disposer de 1,5 fois plus de moyens que ceux possédés par les armées russes, pour conserver un potentiel militaire et dissuasif suffisant pour garantir la sécurité de l’ensemble de ses membres.

À 10 ans, ne pas laisser la Russie prendre l’avantage numérique en Europe

Cela posé, il est, à présent, nécessaire, pour les européens, d’avoir l’assurance de disposer, sur les dix années à venir, des équipements répondant à cette exigence, sachant que les armées russes vont rapidement pouvoir profiter des moyens de production de leur industrie de guerre, pour renforcer et recapitaliser leurs capacités.

T90M en Ukraine
Réarmement européen : quel serait le bon format des industries de défense européennes ? 102

Il s’agit donc d’une course poursuite entre les russes et les européens, de sorte à ne jamais se trouver en situation de faiblesse, le temps d’atteindre un format d’équilibre au-delà duquel les armées russes ne pourront plus progresser.

Sur la base des déclarations, étudiées dans un précédent article, Moscou entend disposer, dans les années à venir, d’un corps de manœuvre fort de 30 divisions, dont cinq blindées, auxquels il sera nécessaire d’ajouter les moyens confiés aux forces territoriales.

En outre, la Russie part avec une force existante, tout comme les européens, de sorte que la progression linéarisée peut s’exprimer par la formule suivante.

(10 ans x Production annuelle Europe) + Stock euro >=
1,5 x (stock Ru + (10 ans x prod Russe))

soit
Production annuelle Europe >= 1,5 x (Prod Russe + (Stock Ru-Eu)/10)

Dans le cas des chars de combat, le stock Euro atteint 1500 unités, le Stock russe 2500 exemplaires, et la prod russe autour de 250 chars par an. Dès lors, la production annuelle européenne devrait atteindre, pour cet aspect, 1,5 x (250 + (2500-1500)/10) = 600 mbt par an, pendant 10 ans, pour un format, à terme, de 5000 chars côté russe, et de 7500 côté européens.

À 30 ans, pouvoir renouveler l’ensemble du parc matériel des armées européennes

Au-delà de la phase de réarmement, il sera nécessaire, pour les européens, comme pour les russes, de renouveler leurs équipements de défense. Aujourd’hui, la durée de vie prévisible, pour un équipement moderne entré en service, il y a peu, s’établit autour de 30 ans, sachant que le tempo technologique, lié à l’aggravation des tensions internationales, a sensiblement augmenté ces dernières années.

Leopard 2PL
Réarmement européen : quel serait le bon format des industries de défense européennes ? 103

De fait, ils devront être en mesure de renouveler leurs flottes d’équipements, tous les 30 ans, mais aussi d’alimenter la demande export hors Europe, les exportations d’équipements de défense représentant une composante clé de la soutenabilité budgétaire de l’effort de défense, comme le lecteur attentif de Meta-defense, que vous êtes, le sait parfaitement.

Or, aujourd’hui, le rapport européen entre budgets d’équipement et exportation, atteint 25 %, avec de très importantes variations selon les pays, la France étant celui qui affiche le taux le plus favorable, avec un montant exporté annuellement, dépassant la moitié des dépenses nationales en matière d’équipements militaires.

Quoi qu’il en soit, ici, il faut donc s’assurer de disposer, dans les 30 années à venir, d’une capacité de production annuelle équivalente à :

Production annuelle =
(Dimension de la flotte européenne d’équipements / 30) x 1,35
1,35 représentant l’objectif d’exportation moyens des équipements.

Dans le cas des chars de combat, la flotte ayant un format de 7500 unités, la production annuelle de renouvellement et d’exportation doit atteindre (7500/30) x 1,35 : 337 chars par an, dont 87 destinés à l’exportation extra-européenne.

En cas de guerre, compenser l’attrition et la consommation de munitions et de pièces en temps réel

Enfin, il est indispensable, pour maintenir une posture dissuasive crédible, mais aussi pour mener les opérations militaires, le cas échéant, de disposer d’une capacité de production, en temps de guerre, suffisante pour compenser l’attrition d’un engagement de très haute intensité, entre la Russie et les européens.

T90A detruit en Ukraine
Réarmement européen : quel serait le bon format des industries de défense européennes ? 104

En moyenne, l’évaluation de ce besoin est particulièrement difficile, d’autant que la guerre Russie-Ukraine, ne permet pas d’aisément transposer l’intensité d’un engagement russo-européen, qui serait d’une échelle toute autre.

Pour autant, l’attrition de combat globale, dans des conflits majeurs, dépasse rarement les 15 % par an, ce qui exigerait de disposer d’une capacité de production, en pointe, équivalente à 15 % du format de la flotte engagée.

Or, dans le cas d’un conflit russo-européen, il convient de rappeler que les européens, conserveront toujours au moins 33 % de leurs moyens, pour la défense ultime de leur pays, soit :

Production annuelle attrition europe >= Format de la flotte / 10

Toutefois, ce besoin peut s’évaluer de manière différente, par exemple, en considérant les capacités de production de l’adversaire, dans certains domaines exigeant une consommation de moyens connue, comme dans le cas des missiles antiaériens face à la production de missiles de croisière et de missiles balistiques, corrigé du taux probable d’interception, soit :

Production annuelle consommable euro >=
Production russe cible x coeff. Correction

Dans le cas des chars de combat, employé depuis le début de la démonstration, ce besoin de production serait donc de 7500 / 10, soit 750 chars par an. Dans le cas des missiles antiaériens à longue portée, employés pour contenir la menace des missiles de croisière et des missiles balistiques, ainsi que la menace aérienne, les besoins de réassort seraient équivalents à la production russe de l’ensemble de ces missiles et aéronefs, soit 250 missiles + 30 avions = 280, compensés d’un coefficient de correction de 1,5, considérant qu’il est nécessaire de tirer 1,5 missile par cible, soit 420 missiles par an.

Trouver le point d’équilibre entre ces trois exigences contradictoires

Reste que toute la difficulté, à ce niveau de la démonstration, sera d’atteindre un point d’équilibre entre ces trois valeurs, pouvant revêtir des réalités très différentes. Ainsi, en appliquant ce modèle, concernant les chars de combat, il serait nécessaire de produire 600 chars par an jusqu’en 2035/2036, puis 337 au-delà, tout en étant capable de remonter à 750 chars par an, en cas de conflit.

Dassault Aviation Merignac Rafale
Réarmement européen : quel serait le bon format des industries de défense européennes ? 105

Or, l’industrie de défense produit des performances économiques et technologiques d’autant plus élevées, qu’elle peut s’appuyer sur une planification ferme à long terme, et à des variations faibles et/ou prévisibles.

Des solutions peuvent, toutefois, être envisagées, pour réduire les effets délétères de ces variations potentielles, sur la planification et l’efficacité industrielle. Ainsi, il est possible de planifier l’extension de l’outil industriel, pour intégrer, dès à présent, les possibles augmentations de besoins, liées à la compensation de l’attrition, la plus contraignante, sans toutefois y consacrer les investissements humains et/ou technologiques pour y parvenir, tout en s’assurant d’un potentiel de montée en puissance en une année.

Dans le même temps, l’écart entre la phase de remontée en puissance sur 10 ans, et la phase de renouvellement, sur 30 ans, peut s’atténuer, par exemple, par la création d’un stock stratégique servant aussi bien à l’exportation, qu’au lissage des besoins industriels, mais aussi en soutenant les exportations pour atteindre une efficacité comparable à celle de la France, le seul pays disposant aujourd’hui d’une offre globale, en Europe, en matière d’industrie de défense.

L’Européanisation des équipements des armées européennes est à présent consubstantielle de l’efficacité dissuasive de ses armées.

Dans tous les cas, cette démonstration montre, sans doute possible, que le recours à ces équipements importés, mais aussi à des équipements produits sous licence, représentent une faiblesse stratégique pour l’Europe, et en particulier, pour le caractère dissuasif de son effort de défense, quelle que soit la perception de l’urgence des besoins d’équipements.

K2 Black Panther Pologne
Réarmement européen : quel serait le bon format des industries de défense européennes ? 106

En effet, pour maintenir une posture dissuasive efficace, face à un adversaire potentiel comme la Russie, il est non seulement indispensable de disposer des forces à déployer en miroir, mais également, de disposer de l’outil industriel suffisamment dimensionné, et dénué de toute interférence extérieure, pour soutenir cette posture dissuasive, dans la durée.

Dans ce contexte, le recours à des équipements étrangers, ou intégrant des composants étrangers, représente donc une faiblesse majeure, que l’adversaire connaitra nécessairement, et au sujet de laquelle il déploiera toutes les mesures nécessaires, pour tenter de la faire dérailler.

Rappelons, à ce titre, qu’Israël, comme la Corée du Sud, n’ont jamais accepté de livrer des matériels militaires à l’Ukraine, ni que des matériels militaires liés à leur propre industrie de défense, soient livrés par leurs utilisateurs à l’Ukraine, ce, depuis le début du conflit.

Dès lors, rien ne garantit aux armées européennes ayant fait le choix du K2 Black Panther, du K9 Thunder, du Spider ou du missile EuroSpike, qu’ils seront en capacité de renouveler leurs stocks, en cas de conflit, par des matériels identiques, ou simplement de maintenir en condition de combat leurs équipements, le cas échéant, que ce soit pour ne pas provoquer la colère des 12% d’électeurs israéliens d’origine russe, ou de risquer un conflit avec la Corée du Nord, alliée de Moscou.

Il en va, bien évidemment, de même pour ce qui concerne les matériels américains, maintenant que Washington et Moscou sont engagées dans un tango torride, sur fond de vente à la découpe de l’Ukraine, et de deals autour des terres rares.

Conclusion

On le voit, l’européanisation des moyens militaires employés par les armées européennes, comme le dimensionnement efficace des capacités de production de ces équipements, par les industries de défense européenne, sont des sujets riches et complexes à appréhender, et surtout à équilibrer, tant ils recoupent des attentes et des exigences contradictoires.

Production CV90
Réarmement européen : quel serait le bon format des industries de défense européennes ? 107

Pour autant, ils constituent, au même titre que l’augmentation des formats et des moyens budgetaires des armées, des éléments consubstantiels de l’efficacité des forces armées européennes, ainsi que de leur potentiel dissuasif, face à la Russie, comme à tout autre adversaire.

Pour répondre à ces besoins et ces exigences, une réflexion, à l’échelle européenne, voire interalliée, doit être entreprise, non seulement pour engager cette indispensable européanisation, qui n’a pas cours, encore aujourd’hui, mais aussi pour exploiter, équilibrer et dimensionner parfaitement les moyens, entre alliés, de sorte à éviter les capacités de sur et sous-productions, liées à des perceptions instantanées d’opportunités commerciales, économiques, voire politiques.

Ainsi, aujourd’hui, il n’y a qu’un unique modèle de chars de combat produit effectivement en Europe, à un rythme bien trop faible, alors que les capacités, en matière de production de véhicules blindés légers, sont excessives. C’est aussi le cas dans le domaine naval, alors que dans le domaine des missiles antiaériens, antibalistiques, de croisière ou balistiques, l’offre est largement sous-dimensionnée, et qu’elle est totalement inexistante, concernant les systèmes de frappe d’artillerie à moyenne et longue portée, comme les LRM.

Il ne s’agit, évidemment, pas de préconiser une standardisation absolue des équipements des armées européennes, au travers de grandes concentrations d’entreprises, comme parfois mises en avant, notamment à Bruxelles, le modèle ayant montré toutes ses limites, en matière de production aux États-Unis, eux aussi, sévèrement sous-capacitaires, et exposés à des prix souvent très excessifs.

reunion Paris europen 17 fevrier 2025
Réarmement européen : quel serait le bon format des industries de défense européennes ? 108

Toutefois, il s’agit de créer un écosystème industriel, à l’échelle européenne, voire interalliée, en y intégrant, par exemple, le Canada, pour s’assurer de répondre efficacement à l’ensemble des besoins, et ce, dans les trois phases évoquées dans cet article.

Reste à voir si, au-delà des discours, les européens sauront faire preuve de la rigueur et de la sagesse nécessaire pour s’engager dans cette voie, ou si, comme jusqu’ici, l’illusion des résultats rapides, politiquement valorisables, s’imposera, au détriment de la posture défensive globale. La balle est dans le camp des gouvernements, et l’histoire à venir, en sera leur seul juge.

L’alliance entre les États-Unis et la Corée du Sud « ébranlée », par une décision de Washington

Ces dernières années ont vu l’émergence rapide d’un nouvel acteur sur la scène mondiale de l’armement. La Corée du Sud a, en effet, remporté de nombreux succès, avec son char K2 Black Panther, avec son canon automoteur K9 Thunder, ou encore avec son avion d’entrainement et d’attaque T/FA-50, venant plus que grignoter d’importantes parts de marché aux acteurs américaines et européens, traditionnels de ce marché.

Dans le même temps, les armées sud-coréennes se sont considérablement modernisées, devenant une des forces les mieux équipées, et les plus imposantes, au sein des armées occidentales, alors que les industriels sud-coréens ont multiplié les annonces, concernant leurs ambitions technologiques en matière de programmes d’armement.

Pourtant, depuis quelques jours, un certain vent de panique est perceptible en Corée du Sud. En effet, le département de l’Énergie américain, a déqualifié le pays en tant que partenaire à risque, en matière de coopération technologique, venant mettre en danger de nombreux programmes en cours, qui reposent, souvent, sur des technologies américaines, tout en menaçant directement l’indispensable coopération militaire avec les États-Unis, pour la protection du pays.

Pourquoi les États-Unis ont-ils un rôle si important, dans la protection de la Corée du Sud ? Quelles sont les causes, et les conséquences, de ce déclassement sud-coréen ? Et, quels sont les objectifs recherchés par l’administration US, pour mettre en œuvre une telle stratégie, vis-à-vis d’un allié historique clé pour le théâtre Pacifique ?

Le rôle de la protection et des armées américaines, dans le dispositif défensif de la Corée du Sud

Depuis la fin de la guerre de Corée, en 1952, les États-Unis maintiennent un important contingent militaire en Corée du Sud, pour assurer la sécurité de son allié, et éviter qu’un scénario comparable à 1950 ne se reproduise, lorsque les forces nord-coréennes avaient repoussé les forces du sud et des États-Unis, dans une poche de quelques centaines de km2, autour de Busan.

Hwasong Corée du nord
La Corée du Nord dispose d’une armée de plus de un million d’hommes, 7000 chars et 10,000 pièces d’artillerie, à portée de tir de Séoul.

Il fallut alors la très audacieuse manœuvre du débarquement d’Incheon, le 15 septembre 1950, pour couper les lignes d’approvisionnement nord-coréennes, et mettre les armées de Pyongyang en déroute. Après les avoir repoussées à proximité de la frontière chinoise, les forces occidentales, intervenues sous commandement US dans le cadre de l’ONU, durent à nouveau reculer, après que 270,000 « volontaires chinois », aient franchi le fleuve Yalu, avant que les combats se trouvent dans l’impasse, autour du 38ᵉ parallèle, qui formait déjà la frontière entre Corée du Nord et Corée du Sud, avant la guerre.

Après le conflit, les Etats-Unis s’impliquèrent bien plus activement que précédemment, dans la protection de la Corée du Sud, laissant sur place un important contingent composé de forces terrestres de l’US Army, de Marines, de forces aériennes et de forces navales.

Surtout, la doctrine de sécurité de Corée du Sud fut adaptée pour y integrer pleinement la présence américaine, permettant notamment au commandement américain de prendre le contrôle des opérations, en cas de conflit.

Aujourd’hui, cette présence représente 24,000 militaires américains déployés dans le pays, notamment au sein de la 8ᵉ Army et de la 7ᵉ Air Force. Outre la mission nucléaire, décisive face à Pyongyang qui disposerait de 50 à 100 têtes nucléaires à ce jour, pour plus d’une centaine de vecteurs potentiels, ces forces participent également à la protection antimissile du pays, ainsi qu’à la surveillance de la ligne de démarcation.

En d’autres termes, la protection américaine, comme les liens privilégiés au niveau de la coopération technologique avec les États-Unis, sont aujourd’hui vitaux pour Séoul pour la sécurité de la Corée du Sud, bien davantage qu’ils ne le sont, par exemple, pour les Européens, dans le cadre de l’OTAN.

La Corée du Sud classée partenaire « à risque », par le ministère de l’Énergie des États-Unis

Dans ce contexte, on imagine le désarroi de la Maison Bleue, le palais présidentiel sud-coréen, et de l’ensemble du gouvernement à Séoul, lorsqu’ils ont appris que le ministère de l’Énergie avait classé le pays, dans la dernière des catégories de fiabilité, en matière de transfert de technologies.

KA-21 Boramae atterrissage
De nombreux equipements sud-coréens, intégrent des composants américains, comme le KF-21 Boramae, qui est équipé de deux turboreacteurs F414.

Pour les autorités sud-coréennes, le coup est rude, d’autant que, pour la première fois depuis plusieurs décennies, la prochaine tournée asiatique du Secrétaire à la Défense américain, ne passera pas par Séoul, ce qui est perçu comme en lien avec le reclassement de la Corée du Sud par l’administration US.

Ce d’autant que Washington n’a pas donné, tout au moins sur la scène publique, d’explications quant à ce déclassement très sévère, qui peut considérablement mettre à mal de nombreux programmes militaires sud-coréens, s’appuyant très souvent sur des technologies critiques américaines, comme dans le domaine des navires (Système Aegis, missiles..) ou des avions de combat, avec le KF-21 Boramae comme le T/FA-50, équipés de réacteurs américains.

La seule information transmise par les autorités américaines, indique que ce déclassement daterait du début de l’année 2025, et serait donc antérieur à l’arrivée de l’administration actuelle au pouvoir. Il s’agirait donc d’une décision prise par l’administration Biden, et héritée par l’administration Trump. Toutefois, le fait qu’elle n’ait pas été balayée par le nouveau locataire du Bureau Ovale, laisse penser que cette explication serait pour le moins douteuse.

Un risque majeur pour la coopération technologique et militaire entre Séoul et Washington

Bien évidemment, l’annonce a frappé de stupeur les dirigeants sud-coréens. Même si la tentative de coup d’État du président Yoon Suk-yeol, avortée au bout de 33 heures seulement, avait quelque peu déstabilisé les fondements de la démocratie sud-coréenne, Séoul ne pensait pas que cela puisse engendrer un tel déclassement de la part de Washington, si tant est que cela en soit la cause.

SLBM Huyanmo-4 sorée du sud
le develoopement du programme balistique sud-coréen s’appuie sur de nombreuses technologies américaines.

En effet, comme évoqué précédemment, la présence militaire américaine, dans le pays, a un rôle central dans l’organisation de l’outil de défense sud-coréen, ainsi que dans la conduite des opérations militaires, le cas échéant, même si les armées sud-coréennes sont à la fois imposantes, avec 500,000 militaires et 3 millions de réservistes, plus de 2500 chars de combat, 4500 VCI et APC, 7,700 pièces d’artilleries dont 3,300 autopropulsées, 2500 LRM, 350 avions de combat, 21 sous-marins et 30 destroyers et frégates.

Pour autant, l’articulation de ces forces, en cas de conflit, n’est envisagée, jusqu’à présent, qu’en s’appuyant sur la protection américaine, la seule susceptible de contenir, par ailleurs, la menace nucléaire venue de Pyongyang.

En outre, l’immense majorité des nombreux équipements militaires de Corée de Sud, s’appuie sur de nombreuses technologies et composants, venues des États-Unis, sans lesquels ces équipements n’existeraient pas, ou cesseraient de fonctionner relativement rapidement.

De fait, d’une position très offensive, il n’y a encore de cela quelques semaines, bâties autour d’importants succès sur la scène export de l’industrie de défense sud-coréenne, Séoul vient de passer à une posture extrêmement défensive, n’ayant plus la certitude de pouvoir simplement équiper ses propres armées dans la durée.

Faire payer Séoul pour la protection US, ou mettre un frein aux exportations défenses sud-coréennes ?

Toute la question, à présent, est de savoir quels sont les objectifs visés par ce déclassement très sévère de Séoul, en matière de partenariat technologique sensible, donc défense, avec les États-Unis ?

Forces armées US en Corée du Sud
Les Etats-Unis jouent un rôle central dans la planification et la conduite des opérations militaires en Corée du Sud, en temps de guerre.

Deux hypothèses peuvent sembler crédibles, aujourd’hui, à ce sujet. D’abord, il pourrait s’agir d’une manœuvre visant à mettre la Corée du Sud sous pression, avant d’entamer des négociations visant à augmenter la participation budgétaire coréenne, pour financer le déploiement des forces américaines sur son sol, et pour bénéficier de la protection nucléaire.

En effet, si, aujourd’hui, l’attention de Donald Trump est avant tout concentrée sur l’Ukraine, la Russie et l’Europe, il avait déjà annoncé qu’il entendait faire davantage payer Taïwan et le Japon, pour la protection accordée par les États-Unis. Or, comme Taipei et Tokyo, Séoul affiche un important excédant commercial avec Washington, autour de 50 Md$ en 2024, ce qui est inacceptable pour Donald Trump, celui-ci jugeant insupportable qu’un pays bénéficiant de la protection militaire américaine, puisse avoir une balance commerciale excédentaire avec les États-Unis.

Il est donc très possible que le président entende appliquer la même stratégie du rapport de forces avec les autorités sud-coréennes, que celle employée en Europe, les mettant, à priori, face à leurs propres faiblesses, afin de négocier le meilleur accord possible, en position de force.

Toutefois, une autre hypothèse peut également être envisagée, ici, pour motiver ce basculement. En effet, ces dernières années, l’industrie de défense sud-coréenne a pris d’importantes parts de marché, que ce soit en Europe (Pologne, Norvège…), en Asie, en Amérique du Sud et au Moyen-Orient.

Hanwha Defense K9 Thunder Finlande
Le K9 a été choisi par plusieurs armées européennes, dont la Finlande

Bien souvent, ces succès se sont fait au détriment d’équipements américains, notamment des chars de combat M1A2 Abrams ou des systèmes antiaériens Patriot, et peuvent menacer l’arrivée de nouveaux équipements, comme l’avion d’entraînement T-7. Quoi qu’il en soit, il est aussi possible que, comme dans le cas de l’arbitrage défavorable concernant la vente de Gripen en Colombie, la décision américaine soit destinée à éliminer, ou à affaiblir l’industrie de défense sud-coréenne, de l’équation industrielle mondiale, tout au moins, pour un temps.

On ne peut écarter, enfin, que cette décision ait été en partie motivée par les discours de plus en plus pressants, venant de la classe politique sud-coréenne, en faveur du développement d’une dissuasion propre, ce qui ne peut s’envisager que protégée par une dissuasion tierce, le temps de s’en doter.

Conclusion

On le voit, la décision de classer la Corée du Sud, dans la catégorie des partenaires technologiques à risque, par l’administration américaine, constitue, à coup sûr, un coup très dur pour les autorités du pays.

Corée du sud et troupes américaines
Participations des forces américaines à l’entrainement des troupes sud-coréennes.

En effet, non seulement celle-ci va-t-elle entraver de nombreux travaux technologiques coopératifs de haut niveau, entre les deux pays, mais elle va rapidement faire sentir ses effets, dans le domaine de la défense du pays, et dans le développement de son industrie de défense, qui représente, pourtant, un axe stratégique pour Séoul, qui y a consacré d’importants crédits ces 20 dernières années.

On ignore, aujourd’hui, qu’elles sont les objectifs visés par Washington, par ce déclassement, ainsi que les raisons ayant amené à cette requalification défavorable. Pour autant, qu’il s’agisse de préparer de nouvelles négociations commerciales, en vue de rééquilibrer la balance commerciale avec les États-Unis, ou de fortement handicaper la dynamique internationale sud-coréenne, sur le marché de l’armement, il semble bien que la Corée du Sud ne soit pas armée pour y résister.

Reste donc à se montrer attentif pour identifier, dans les déclarations qui seront faites à Washington, les causes, ainsi que les objectifs visés, sachant que les hypothèses évoquées, ne s’excluent pas nécessairement, l’une l’autre. Pour autant, il s’agit, incontestablement, d’un coup sévère pour Séoul, qui surfait une vague de succès sur la scène internationale, en matière de défense, depuis plusieurs années, et qui risque bien de finir en Wipe out, dans les mois à venir, dans ce domaine.