A l’issue de la guerre d’Afghanistan, de la première guerre du Golfe, et de la guerre de Tchétchénie, les blindés russes avaient perdus beaucoup de leur prestige sur la scène militaire internationale. Conscient des limites des modèles existants, les autorités du pays entamèrent, à partir des années 2010, la conception d’une nouvelle génération de blindés devant reprendre l’ascendant sur les productions occidentales, comme le firent les blindés russes de l’après-guerre et durant la première moitié de la guerre froide. Quels sont ces nouveaux équipements, et que peut-on en dire en l’état des connaissances que nous en avons ?
Le char de combat T-14 Armata
Héritier des travaux autour du T-95 des années 90, le programme de char de combat T-14 Armata, comme ceux de la plate-forme de véhicule de combat Armata, fut officiellement lancé en 2013, et les premiers prototypes du char de combat T-14 et du véhicule de combat d’Infanterie lourd T-15 ont été présentés au public lors de la parade militaire du 9 Mai 2015. En bien des points, le T-14 est un concentré de retours d’experience des forces russes. Très automatisé, il ne requiert qu’un équipage de 3 personnes prenant place dans une capsule de contrôle et de survie isolée du reste du char, notamment du carburant et des munitions, augmentant grandement les chances de survie en cas de destruction du blindé. La tourelle est entièrement robotisée et indépendante, et munie d’un canon de 125 mm aux performances accrues et capable, selon l’industriel Uralvagonzavod, de percer avec ses obus flèches, tous les blindés occidentaux existants jusqu’à 3000 m.
Le T-14 dispose d’un ensemble de capteurs et d’effecteurs procurant au char et à l’équipage la meilleur perception possible de son environnement. Ainsi, il est équipés de nombreux détecteurs optiques, infra-rouges, laser et radar AESA, offrant une connaissance situationnelle très étendue et précise, permettant de détecter toutes les menaces auquel le char peut faire face, et pouvant suivre simultanément jusqu’45 cibles terrestres et aériennes. La protection du blindé a été particulièrement soignée, grâce à un blindage composite protégé par un blindage réactif modulaire Malakhite, et l’APS[efn_note]Active Protection System[/efn_note] Afghanit, ainsi que par des jupes et grilles de protection, qui restent encore très efficaces contre les roquettes à charge creuse. Le système de protection actif Afghanit est conçu pour leurrer et éventuellement, intercepter les menaces avant qu’elles n »atteignent le blindé. Selon le constructeur, la solution de blindage du T-14 permet de repousser toutes les menaces existantes, allant de l’obus à haute vélocité au missile anti-char, même en trajectoire plongeante.
La mobilité du char est largement améliorée, grâce à un moteur diesel 12 cylindres de 1500 Cv pour 48 tonnes, là ou un T-72 ne dispose que d’un moteur de 1230 cv pour une masse de 46,5 tonnes. Il dispose évidemment d’équipements de communication évolués, et d’un drone aérien filoguidé pour des missions de reconnaissance jusqu’à 300m. Enfin, la maintenance du char a été optimisée, le remplacement du bloc moteur ne nécessitant qu’une heure, là ou il en faut 8 pour le T90.

Evidemment, ces performances ont un prix. Ainsi, le T-14 est donné pour avoir un cout de production de l’ordre de 3,5 à 4 m$, là ou le T90M ne dépasse pas les 2 à 2,5 m$, et la modernisation d’un T80 ou T72 reste inférieure à 1m$. Ce prix, et l’avantage numérique déjà important dont disposent les forces russes aujourd’hui vis-à-vis des forces blindées de l’OTAN présentes en Europe, expliquent le faible nombre de chars commandés à ce jour. Pour l’heure, seuls 100 T14 et T15 ont été officiellement commandés, et seront livrés d’ici 2021 aux forces russes pour entamer les tests opérationnels. Après quoi, il est probable que la production de T-14 s’établira entre 30 et 50 unités par an. Reste que, en l’état, et selon toutes probabilités, le T-14 est aujourd’hui un char sensiblement supérieur à ses homologues occidentaux comme l’Abrams M1A2, le Leopard 2A7, ou le Leclerc français.
Le Véhicule de Combat d’Infanterie lourd T-15 Armata
Pour accompagner le char de combat T-14, il est apparut à l’Etat-Major russe qu’il était nécessaire de disposer d’un véhicule de combat d’infanterie lourd, capable d’évoluer dans le même environnement très contesté que le nouveau MBT[efn_note]Main Battle tank[/efn_note]. C’est ainsi que le VCI[efn_note]Véhicule de Combat d’Infanterie[/efn_note] lourd T-15 fut conçu concomitamment au T-14, sur la base de la même plate-forme Armata, et comme ce dernier, il fut présenté publiquement lors de la parade du 9 Mai 2019.
Le T-15 partage évidemment de très nombreuses caractéristiques avec le T-14, comme son système de protection composite, Malakhite et Afghanit, et l’emploi d’une tourelle automatisée, la tourelle Epoch, équipée d’un canon de 30 mm, d’une mitrailleuse de 7,62mm, et de deux tourelles lance-missiles anti-chars double Kornet-EM. Une version plus lourde de cette tourelle, équipée d’un canon de 57mm, et de missiles anti-chars longue portée Ataka, serait en cours d’évaluation par les forces russes. Contrairement au T-14, et pour des raisons évidentes, le moteur 12 Cylindres de 1500 Cv du T-15 a été déplacé à l’avant du blindé. Il peut ainsi emporter 9 soldats en arme au plus prêt du combat, ses 3 hommes d’équipage étant, comme pour le T-14, dans la capsule de controle.

Les armées occidentales ne disposent d’aucun blindé comparable au T-15. Seul le programme Next Generation Combat Vehicle de l’US Army semble envisager un VCI de ce type, sans que ses caractéristiques finales n’aient pour l’heure été dévoilées. Il est possible également que le programme MGCS franco-allemand donne naissance à un véhicule de combat d’infanterie, mais cela n’interviendra pas avant 2035 ou 2040.
Le Véhicule de Combat d’Infanterie Kurganet-25
Si le programme Armata est destiné à être la plate-forme lourde des forces blindées russes, le programme Kurganet 25 sera lui le programme des blindés moyens, destiné à remplacer les véhicules de combat d’infanterie et de transport de troupe blindé chenillés dans les unités mécanisées. D’une masse de 25 tonnes et mis en oeuvre par un équipage de 3 hommes, le Kurganet-25 peut transporter 9 soldats en arme, et dispose dans sa forme de combat d’infanterie, de la même tourelle Epoch que le T-15. Son moteur est cependant sensiblement moins puissant, ne développant que 800 Cv, reste très suffisant pour les 28 tonnes en charge du blindé, et ses dispositifs de détection et de protection sont plus sommaires que ceux de la famille Armata, bien qu’il dispose lui aussi d’un système de protection actif.

Le Kurganet-25 est décliné en plusieurs versions, au delà de la version de combat d’infanterie, d’une version transport de troupe ne disposant que d’une mitrailleuse automatique de 12,7 mm, ou une version de soutien de blindés. Une version anti-aérienne, et une version « chasseur de char », equipée d’un canon de 125 mm, seraient également en cour de developpement. Les premiers Kurganet-25 doivent entrer en service dans les forces russes cette année, et sont destinés à devenir la colonne vertébrale de ses unités mécanisées.
Le Blindé d’Engagement de l’Infanterie BMPT Terminator 3
Le BMPT Terminator est, en quelque sorte, une nouvelle catégorie de véhicule blindé de combat. Conçu à partir de 2000, il est l’héritier des difficultés rencontrées par les colonnes mécanisées soviétiques en Afghanistan, et surtout par les pertes très sévères des forces blindées russes lors de la bataille de Grozny pendant la première guerre de Tchétchénie. Ce blindé est destiné à accompagner les chars de combat, en apportant un soutien face aux blindés légers et unités d’infanterie qui peuvent être rencontrées. Dans un format classique, un BMTP doit accompagner 2 chars de combat, mais ce format passe à 2 BMTP pour 1 char de combat en milieux urbain.
Les BMTP Terminator 1 et 2, dont aucun exemplaire n’est officiellement entré en service dans les armées russes, emportent, sur un châssis de T72, 2 canons 2S45 de 30mm, 2 lance-missile doubles pour missiles antichars 2M120 Ataka d’une portée de 10 km, et une mitrailleuse 7,62mm. Le Terminator 3 sera, lui, monté sur un châssis de T90, puis probablement Armata. Il emportera une tourelle entièrement automatisée équipée d’un canon de 57mm à haute cadence de tir alimenté par plusieurs types de munition (pénétrateur, fragmentation, thermobarique, anti-aérien avec fusée de proximité..), de lanceurs associant missiles Ataka et missiles anti-aériens, et d’une mitrailleuse indépendante de 7,62mm. Il disposera également d’un système de protection actif, comme l’ensemble des blindés modernes russes, et d’un blindage composite sur-protégé par un blindage actif modulaire.
Le Terminator 2 a été testé en Syrie avec des résultats prometteurs. A l’issue de ces tests, 10 unités ont été commandées en 2018 par les armées russes, qui entamèrent également le developpement du Terminator 3, plus adapté aux besoins haute intensité anticipés par Moscou.
Le Véhicule de Transport de troupes blindés VPK-7829 Bumerang
Le VPK-7829 Bumerang est le pendant du Kurganet-25, mais destiné à remplacer les véhicules blindés à roue en service dans les forces russes, comme le BTR-80. D’une masse de 25 tonnes, et propulsé par un moteur de 750 cv, le Bumerang a des caractéristiques proches de celles du Kurganet-25. Comme lui, il est décliné en plusieurs versions, dont un version de transport de troupe équipée d’une tourelle de 7,62mm téléopérée, et une version de combat d’infanterie, équipée de la même tourelle Epoch que son cousin.

Comme les T14, T15 et Kurganet, le Bumerang a été présenté au public le 9 mai 2015. Il dispose comme tous les nouveaux blindés russes, d’un système de protection évolué, intégrant des éléments de protection actifs, et peut transporter 7 à 8 hommes en arme. Sa configuration 8×8 le rend très agile, mais ses performances tout-terrain sont évidemment légèrement en deçà de celles des T15 et Kurganet-25 chenillés.
La Canon auto-moteur 2S35 Koalitsya-SV
Comme tous les blindés présentés ici, le canon automoteur 2S35 Koalitsya-SV a été présenté lors de la parade de 2015. Ce blindé de plus de 50 tonnes est muni d’un canon de 152mm 2A88 d’une portée de 40 km avec des obus classiques, et de 80 km avec des obus à propulsion additionnelle. Grâce a son système de chargement automatique, il est donné pour atteindre une cadence de tir de plus de 15 projectiles par minute, et adapterait, si besoin, la charge de poudre aux besoins du tir. Il emporterait plus de 60 obus et le chargement des munitions ne nécessiterait qu’une procédure de 15 minutes à partir du véhicule de rechargement qui l’accompagne. Le Koalitsya-SV est également très automatisé, et l’ensemble des actions de l’équipage sont effectuées à partir du module de commande. Enfin, il dispose d’une tourelle télécommandée de 12,7 mm pour son autodéfense, mais ne semble pas emporter de systèmes de protection actifs, contrairement aux autres blindés de sa génération.

Le 2S35 est destiné à remplacer les canons automoteurs 2S19 Msta dans les régiments d’artillerie blindée des forces russes, et un minimum de 400 unités doivent être construites. Chenillé et propulsé par un moteur diesel de 1000 cv, il dispose d’une mobilité importante dans sa version actuelle, montée sur un châssis de T90, pour un blindé de ce type. Mais il est probable que très rapidement, à l’instar du BMTP Terminator 3, le Koalitsya-SV passe sur un châssis Armata, avec un moteur plus puissant, et une meilleure capacité d’autodéfense.
Conclusion
Si aujourd’hui les forces russes continuent de percevoir chaque année plusieurs centaines blindés modernisés de génération plus ancienne, comme les T72B3M, la nouvelle génération qui arrivent semble plus que prometteuse. Tous ces blindés ont été conçus avec une vision globale de leur utilisation opérationnelle, et avec, fait rare dans les blindés russes, un important effort de standardisation des équipements pour une maintenance simplifiée. En outre, les ingénieurs russes ont consenti à un recours plus important aux nouvelles technologies, quitte à faire monter le prix unitaire des blindés.
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