Si, pendant sept ans, le programme SCAF (Système de combat aérien du futur ou FCAS) a été paré de toutes les vertus par Berlin comme par Paris, depuis le début de l’année 2025, les chances de voir ce programme emblématique arriver à son terme semblent des plus compromises, y compris dans les discours des chefs d’État européens. Ainsi, il y a quelques jours, le chancelier allemand Friedrich Merz a qualifié le programme de défunt, ne laissant guère de doute sur la perception allemande à ce sujet.
En effet, la proposition allemande de créer deux avions au sein d’un même programme SCAF a été écartée par le président français, Emmanuel Macron, peut‑être le dernier à croire encore que ce programme peut aller à son terme dans sa forme actuelle. Dès lors, tous les regards se portent, depuis quelques jours, sur les alternatives disponibles, que ce soit en Allemagne, avec le F‑35A, le GCAP ou un partenariat avec Saab, comme en France, avec un Rafale F5 survitaminé par la promesse d’une commande indienne historique à venir, et une BITD aéronautique militaire plus confiante que jamais, pour concevoir un successeur au chasseur jadis qualifié d’invendable, et qui aujourd’hui semble parti pour devenir le chasseur à réaction le plus exporté de l’industrie française depuis 1960.
Le programme SCAF s’enlise faute d’arbitrages et de prototypage
Le SCAF est né à l’automne 2017, dans l’élan politique suivant l’élection d’Emmanuel Macron, président de la République française. Le calendrier prévoyait un cap industriel important, avec une phase 2 attendue en décembre 2025. Aucun accord n’a toutefois été trouvé pour lancer cette phase, ce qui a figé la trajectoire dès l’étape des choix structurants. Cette absence d’arbitrage a nourri une incertitude durable, alors que les besoins militaires évoluent rapidement. Elle a surtout retardé l’entrée en prototypage, pourtant indispensable pour confirmer les options techniques et réduire les risques calendaires et budgétaires.
Dans le même temps, la gouvernance industrielle s’est durcie. Éric Trappier a maintenu une ligne ferme sur le contrôle de la propriété intellectuelle et du design, en refusant l’accès d’ingénieurs allemands à des données clés de conception. La protection des savoirs sensibles a ainsi gelé la phase 2, empêchant le lancement de prototypes déjà planifiés. Le cœur du différend n’a donc pas été tranché, ce qui a poussé les partenaires à multiplier les scénarios alternatifs, sans régler l’obstacle majeur.
Ces crispations s’additionnent à des divergences opérationnelles. La France exige un avion capable de mener des missions nucléaires et d’opérer depuis un porte‑avions, quand la Luftwaffe vise un appareil plus lourd et strictement basé à terre. La semaine dernière à Berlin, le colonel Jörg Rauber a confirmé l’absence d’une feuille de route capacitaire commune pour le NGF, en précisant que ces divergences bloquent la suite industrielle et menacent le programme. L’écart d’attentes se traduit en blocages techniques, puis en impasses politiques et budgétaires qui s’auto‑entretiennent.
Pour contourner l’ornière, une refonte a été proposée en 2019 avec l’E‑SCAF, transformant le SCAF en programme de programmes autour d’un socle numérique partagé et de standards d’interopérabilité. Cette piste visait à avancer sur le cloud, les drones et l’architecture réseau, même sans aligner immédiatement toutes les briques avion. Selon le général Jérôme Bellanger, de l’Armée de l’Air et de l’Espace, il faut absolument développer ce cloud de combat ensemble. L’idée n’a toutefois pas suffi à déverrouiller la propriété intellectuelle ni à lancer le prototypage, maintenant l’impasse.
L’option F‑35A sérieusement étudiée par Berlin
Au vu de ces blocages, la position allemande s’est précisée. Le 9 février 2026, la Fédération allemande de l’aéronautique et de l’astronautique (BDLI) et le syndicat IG Metall ont plaidé pour une option bicéphale, avec deux avions NGF, une famille de drones et un cloud de combat partagé. Cette approche préserverait la coopération sur les architectures et standards numériques, tout en laissant chaque nation poursuivre un appareil optimisé pour ses besoins. Elle rejoint l’esprit de l’E‑SCAF formulé en 2019, misant sur l’interopérabilité plutôt que sur un unique design d’avion difficilement conciliable entre partenaires.
Dans le même temps, Berlin a sécurisé son urgence nucléaire. La chancellerie a décidé l’acquisition de 35 F‑35A pour assurer la mission de partage nucléaire de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord, le F‑35A étant le seul chasseur qualifié pour mettre en œuvre la bombe B‑61Mod12. Cette décision, prise pour répondre à un besoin pressant, pèse sur la suite du dossier SCAF, car elle apporte une réponse partielle et immédiate, tout en renforçant les liens capacitaires, logistiques et doctrinaux avec l’écosystème américain.
Côté français, Paris continue d’affirmer la pertinence d’un NGF unique répondant aux exigences nationales, notamment la composante nucléaire aéroportée et l’aptitude embarquée sur porte‑avions, avec un horizon d’entrée en service autour de 2045. Le contexte interne limite toutefois les marges de manœuvre politiques face aux industriels. La position ferme d’Éric Trappier sur les droits de propriété intellectuelle, conjuguée au conflit structurel avec Airbus, rend difficile tout compromis rapide sur le partage des tâches, du code et du leadership technique.
Sur le plan industriel, la protection des secrets technologiques a déjà gelé la phase 2 et empêché des prototypes planifiés. Dans ce contexte, la performance export du Rafale, illustrée par le contrat majeur en Inde, renforce la latitude de Dassault Aviation et soutient l’option d’une modernisation nationale accélérée à court terme. Cette réalité, additionnée à l’urgence opérationnelle en Europe, alimente la recherche d’alternatives permettant de réduire les risques calendaires sans renoncer à des objectifs d’autonomie et d’interopérabilité à plus long terme.
Le programme GCAP offre à l’Allemagne un raccourci temporel au prix de renoncements stratégiques
Dès à présent, la voie la plus simple consiste à étendre l’effort F‑35A. L’Allemagne a déjà commandé 35 appareils auprès de Lockheed Martin pour remplir la mission nucléaire OTAN, avec l’emport de la B‑61Mod12. Ce choix garantit la continuité d’une capacité critique et offre un calendrier d’intégration connu. Il crée aussi un socle commun avec plusieurs alliés européens, facilitant l’interopérabilité en opérations. Il ne répond cependant pas à l’ambition d’une filière aéronautique de combat européenne forte et autonome sur le plan technologique.
À moyen terme, le pivot vers le Programme mondial de combat aérien (Global Combat Air Programme, GCAP) présente un atout de calendrier. Le programme mené par le Royaume‑Uni vise une entrée en service vers 2035, quand la France projette un NGF vers 2045 dans le cadre du FCAS. Cet avantage temporel constitue un levier pour couvrir plus tôt des besoins de la Luftwaffe. Rome a indiqué que la porte restait ouverte à Berlin, Guido Crosetto, ministre italien de la Défense, soulignant qu’un élargissement d’Edgewing améliorerait le partage des coûts, la montée en puissance industrielle et le rendement économique pour les partenaires.

Au‑delà, Berlin peut explorer des partenariats ciblés pour combler des manques spécifiques, y compris dans le moteur, l’avionique ou les effecteurs déportés. Des coopérations bilatérales européennes ou transatlantiques peuvent accélérer des briques clés sans engager un nouveau grand programme commun. La Suède, mentionnée comme partenaire possible, chercherait toutefois à préserver ses compétences nationales et ne viserait pas nécessairement une intégration dans une architecture dominée par d’autres. La faisabilité dépendrait donc d’un équilibre industriel respectant les intérêts de chacun.
Enfin, un scénario combiné paraît plausible pour limiter les risques. Les F‑35A assureraient l’urgence capacitaire, tandis que le GCAP ou des partenariats feraient émerger une trajectoire coopérative vers la prochaine génération. Une telle combinaison réduirait le risque de trou capacitaire, mais elle complexifierait la répartition industrielle et budgétaire. Le développement parallèle de solutions entraînerait mécaniquement des duplications et des surcoûts, ce qui forcerait des arbitrages entre diversification pour la résilience et concentration pour l’efficience, sous contrainte budgétaire forte et persistante.
Le standard Rafale F5 sécurise l’intérim pour la France et son industrie aéronautique militaire
Pour sécuriser la période d’attente, la modernisation du Rafale vers le standard F5 apparaît comme l’option la plus robuste. La France privilégierait probablement ce chemin pour couvrir l’intérim capacitaire. Le standard F5 vise un alignement sur les réalités des années 2030, avec plus de puissance de calcul, davantage d’automatisation, un réseautage renforcé et l’intégration possible de drones d’accompagnement. L’objectif est de tenir dans un espace de bataille saturé de capteurs et de missiles de longue portée, tout en préparant une coopération homme‑machine mieux aboutie.
Sur cette base, le Rafale F5 miserait sur une fusion de données plus poussée, une guerre électronique de nouvelle génération et une connectivité optimisée avec les moyens au sol, les systèmes d’alerte avancée et de contrôle aéroporté (AEW&C) et d’autres chasseurs. Il ne deviendrait pas furtif au niveau d’un J‑20, mais il devrait afficher des réductions de signatures radar et infrarouge par rapport aux standards antérieurs. L’architecture réseau, la qualité des capteurs et la maîtrise de la guerre électronique sont ainsi placées au cœur de la survivabilité dans les environnements les plus contestés.
De son côté, l’option d’un NGF autonome ou à périmètre réduit resterait possible, avec une hypothèse d’entrée en service autour de 2045. Un NGF trop lourd, tel que souhaité côté allemand, réduirait le format de la flotte française et compromettrait l’aptitude embarquée sur porte‑avions. Un appareil plus lourd serait plus coûteux et dégraderait aussi la compétitivité à l’export, qui soutient la soutenabilité de l’effort national. La France a donc une forte incitation à refuser un NGF alourdi et à préserver une variante navale pleinement opérationnelle.
En parallèle, un modèle de coopérations ciblées autour d’un club Rafale s’appuie sur les succès export, dont le contrat majeur en Inde, pour partager des développements et des charges. Cette voie limite les compromis avec l’Allemagne, mais pose des questions d’interopérabilité européenne à long terme si les architectures divergent. Pour éviter un trou capacitaire d’ici 2045, Paris devra combiner la montée au standard F5, l’intégration de drones d’accompagnement et le renforcement d’un cloud de combat et de standards d’interopérabilité, afin de conserver la cohérence d’ensemble des forces.
Le programme SCAF abandonné fracturerait durablement l’Europe de défense et ses ambitions
Le 18 février 2026, Friedrich Merz a affirmé dans le podcast Machtwechsel que le SCAF était un projet défunt. La semaine dernière, à Berlin, le colonel Jörg Rauber a rappelé que l’Allemagne, l’Espagne et la France n’avaient pas défini de feuille de route commune pour le NGF, ce qui bloque la suite industrielle. Un abandon fragiliserait le pilier franco‑allemand alors que l’unité européenne est cruciale face aux défis posés par Moscou, Pékin et l’incertitude stratégique américaine. La perception d’une Europe divisée pèserait aussi sur sa crédibilité opérationnelle et diplomatique.
Pour Berlin, renoncer au SCAF dans sa forme actuelle éloignerait l’ambition d’une autonomie industrielle dans l’aviation de combat. La fenêtre décisionnelle s’est resserrée et la continuité capacitaire pourrait être fragilisée par des retards dans les années 2040 si aucun pivot n’est décidé. L’hypothèse d’un ralliement au GCAP reste ouverte, mais elle suppose de résoudre des questions de gouvernance et de partage technologique. Le recours accru à des plateformes américaines comme le F‑35A renforcerait à court terme la défense, tout en augmentant la dépendance industrielle et logistique.

Côté Paris, l’échec d’un grand programme européen serait un revers politique et d’image. Les exigences françaises, notamment la mission nucléaire et l’aptitude porte‑avions, sont décrites comme structurellement incompatibles avec une version commune si elles ne sont pas alignées en amont. Faute de convergence, un avion unique apparaîtrait inviable. Dans ce contexte, l’effort budgétaire et industriel devrait se concentrer davantage sur l’évolution du Rafale, avec une trajectoire F5 soutenue, afin de préserver l’autonomie de décision et la continuité opérationnelle durant la prochaine décennie.
Au niveau européen, un abandon du SCAF entraînerait des effets en cascade sur d’autres coopérations, comme les chars de nouvelle génération ou l’Eurodrone, en réduisant l’ambition collective. La fragmentation conduirait à une duplication d’efforts pour des capacités proches, avec des coûts globaux supérieurs à long terme. Le développement parallèle de solutions imposerait des arbitrages difficiles entre souveraineté, interopérabilité et soutenabilité financière. La contrainte budgétaire pèserait durablement, alors que la pression opérationnelle et les besoins de modernisation continueraient de croître dans l’ensemble des forces armées européennes.
Conclusion
Il ressort de ce qui précède que le blocage du SCAF découle d’un double verrou portant sur l’architecture et la propriété intellectuelle, qui a figé la phase 2 et empêché le prototypage. Les divergences capacitaires entre un NGF navalisable à mission nucléaire et un appareil plus lourd, strictement basé à terre, ont renforcé l’impasse industrielle. L’Allemagne sécurise l’urgence avec le F‑35A qualifié pour la B‑61Mod12, tandis que des pistes comme le GCAP ou des coopérations ciblées restent ouvertes pour couvrir des besoins intermédiaires. Pour la France, la montée au standard Rafale F5 structure l’intérim capacitaire, avec un accent sur la connectivité, la guerre électronique et les drones d’accompagnement.
On le voit, l’arbitrage futur dépendra de la capacité à maintenir l’interopérabilité via des standards communs de cloud de combat, de capteurs et d’effecteurs déportés, malgré des trajectoires distinctes. Le développement coordonné de ce socle numérique conditionne l’efficacité opérationnelle comme la soutenabilité industrielle au niveau européen. À défaut, la dispersion des solutions, renforcée par l’ancrage du F‑35A dans plusieurs forces européennes, amplifiera les dépendances de chaînes logistiques américaines ainsi que les coûts d’intégration logicielle.



