Le croiseur russe Admiral Nakhimov, 176 cellules de lancement vertical pour faire quoi ?

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En août 2025, le croiseur nucléaire Admiral Nakhimov a quitté le chantier naval Sevmash pour ses essais en mer, avec un retour au service annoncé en 2026, ravivant la question du rapport de force avec l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord. Jusqu’alors, la flotte de haute mer russe ne comptait qu’un seul croiseur nucléaire, le Pyotr Velikiy, tandis que le porte-avions Admiral Kuznetsov restait à un statut incertain. Parallèlement, les annonces d’ampleur lors de l’exercice Ocean-2024 contrastaient avec des disponibilités réelles limitées, ce qui maintenait la menace prioritaire en haute mer dans la composante sous-marine.

La flotte de haute mer russe a plus d’ambitions que de moyens aujourd’hui

Avant la remise en mouvement du croiseur à propulsion nucléaire Admiral Nakhimov, troisième unité de la classe soviétique Kirov, la flotte de haute mer russe reposait sur un unique croiseur nucléaire, le Pyotr Velikiy, dont la modernisation est repoussée depuis huit ans. Le porte-avions Admiral Kuznetsov, quant à lui, est resté à un statut incertain pendant près de 8 ans, et son équipage a été en partie déployé en Ukraine comme infanterie de marine, avant l’annonce de l’abandon de sa modernisation il y a quelques semaines.

De fait, la classe Kirov, qui n’a compté que quatre navires au total, dont seuls deux sont désormais opérationnels, avec le Nakhimov de nouveau en mer aux côtés du Pyotr Velikiy, porte à présent à elle seule, les ambitions hauturières et de projection de puissance de la marine russe. C’est dans ce contexte pour le moins tendu, marqué par ailleurs par la perte du croiseur Moskva en Mer noire deux ans plus tôt, que s’est inscrit l’exercice Ocean-2024. Selon la communication officielle russe, il devait mobiliser 400 unités navales, 125 avions, 7 500 équipements et 90 000 hommes, dans le plus pure style des communiqués moscovites dans ce domaine depuis 2015.

De tels chiffres présentent une marine de premier plan. La Marine française, par exemple, n’aligne qu’à peine plus de 120 coques, et la Royal Navy, moins de 170. Dès lors, mobiliser 400 unités navales, 125 avions et 90,000 hommes pour un exercice, alors même que le pays, et sa marine, sont engagés dans un conflit majeur face à l’Ukraine, laisse supposer une flotte particulièrement imposante.

Déjà, lors de ces annonces, les éléments disponibles indiquaient qu’une telle mobilisation etait matériellement impossible au regard des disponibilités réelles, des faibles taux de présence à la mer et de la structure de flotte. Dans les faits, les éléments visuels publiés par le ministère de la défense russe, ont montré des flottilles réduites, essentiellement composées de corvettes et d’unités légères autour de quelques frégates ou destroyers, loin d’un ordre de bataille à 400 unités navales. En effet, loin des effets de manche des communiqués de presse, la flotte de haute mer russe s’avère être dans un piteux états, et ce, depuis de nombreuses années.

moskva naufrage
Naufrage du croiseur Moskva, navire amiral de la flotte russe de la mer noire, en 2022, a profondément redessiné la perception de puissance qui était attaché a la Marine russe.

En effet, depuis la prise de la Crimée, en 2014, l’industrie navale russe s’est retrouvée privée des indispensables turbines ukrainiennes qui équipent toutes ses frégates et destroyers depuis l’époque soviétique. En outre, si la Russie possède de nombreux chantiers navals, tous avaient perdus les savoir-faire nécessaires pour assembler efficacement des grandes unités hauturières militaires. Concrètement, depuis la fin des années 90, les chantiers russes n’ont plus produits de navires de surface combattant de plus de 5000 tonnes.

Après une période marquée par les annonces pleines d’ambitions entre 2015 et 2020, plus aucune information officielle n’a été fournie à partir 2020-2021 sur plusieurs grands programmes de surface comme le destroyer lourd Lider, la frégate allongée 22350M ou les porte-hélicoptères Ivan Rogov, limitant le renouvellement de sa flotte hauturière à des frégates moyennes ou légères, et surtout, à des corvettes, patrouilleurs armés et vedettes lance-missiles.

Dans ce contexte, la modernisation du surpuissant croiseur nucléaire Amiral Nakhimov, entamée en 2010, portait tous les espoirs de l’Amirauté russe pour retrouver des marges de manoeuvre en haute mer. Toutefois, dans les faits, la capacité navale russe la plus structurante en haute mer ne reposait plus sur ces grandes unités de surface, mais sur la combinaison des sous-marins nucléaires d’attaque et des sous-marins nucléaires lance-missiles de croisière. Les SSGN Anteï et Yasen peuvent tirer des salves de Kalibr, d’Oniks et potentiellement de Zircon, pour des frappes massives contre les grandes formations navales et les liaisons maritimes. L’axe prioritaire de la menace russe est donc resté sous la mer plus que sur la mer.

Le croiseur Admiral Nakhimov revient à la mer pour des essais en 2025

Ce contexte de surface contrainte a été bousculé en août 2025, lorsque l’Admiral Nakhimov a quitté Sevmash et a pris la mer par ses propres moyens pour des essais. Le navire a achevé une première étape d’essais, jalon majeur après près de trois décennies à quai ou en bassin de radoub. Un retour au service a été annoncé pour 2026, ce qui réinstallerait une plateforme lourde à propulsion nucléaire dans la flotte de haute mer aux côtés du Pyotr Velikiy encore en ligne.

Il faut reconnaitre que le Nakhimov a de quoi impressionner. Les rapports évoquent désormais entre 174 et 176 cellules de lancement vertical à bord, soit un volume très supérieur à celui de tous les croiseurs et destroyers en service, y compris les Type 055 chinois, les Ticonderoga américain, les Maya japonais ou les Sejong the Great sud-coréens.

Un chargement complet de munitions atteindrait ainsi un coût de l’ordre de 500 millions de dollars selon certaines estimations, illustrant la masse de feu potentielle concentrée sur une seule coque, surtout lorsque l’on sait que les munitions russes sont souvent 3 à 6 fois moins chères que leurs homologues occidentales. Ce volume fait du navire un arsenal flottant, avec une capacité de saturation accrue depuis une plateforme unique.

Les nouvelles cellules UKSK sont conçues pour tirer un panachage de missiles de croisière Kalibr pour la frappe terrestre, d’Oniks pour l’antinavire et de Zircon pour l’attaque hypersonique. La performance réelle de ce triptyque ne pourra toutefois être confirmée qu’en exploitation prolongée et en environnement contesté. La combinaison attendue offrirait en théorie des frappes flexibles, de la profondeur stratégique à la neutralisation de groupes navals, avec des trajectoires, des vitesses et des profils de pénétration variés.

La défense aérienne aurait été portée à un niveau comparable au S-400, en remplacement des S-300 d’origine (qui équipait aussi le croiseur Moskva), avec une portée d’engagement annoncée jusqu’à près de 400 km et une détection radar allant jusqu’à 600 km face aux cibles les plus imposantes. La bulle défensive s’étendrait ainsi bien au-delà de l’autodéfense, y compris contre des aéronefs et des menaces à distance, avec la possibilité pour le navire de poser, à lui seul, une véritable bulle de déni d’accès antiaérienne, antinavire et antibalistique.

L’effort de modernisation, qui s’est étalé sur près de 15 ans, a été estimé autour de 5 milliards de dollars, alors que le navire est appelé à remplacer à terme le Pyotr Velikiy au sein d’une flotte de surface clairsemée.

Le retrait du porte-avions Admiral Kuznetsov prive le Nakhimov de son indispensable parapluie aérien

Le saut capacitaire décrit ne gomme pas l’absence de parapluie aérien organique, le porte-avions Admiral Kuznetsov étant à présent destiné à rouiller dans un port de désassemblage sibérien. Une défense aérienne comparable au S-400 ne remplace pas une aviation embarquée pour la supériorité aérienne, l’alerte avancée et l’interdiction lointaine, ne serait-ce que pour la détection aéroportée bien plus efficace face à la rotondité de la terre. Le potentiel opérationnel en haute mer demeurera donc bridé par l’absence de couverture aérienne fiable, en particulier face à une menace aéronavale combinée et à des attaques coordonnées à longue portée, et ce, même si le navire sera équipé de drones et d’hélicoptères.

L’écran anti-sous-marin et l’escorte souffrent, eux aussi, d’un déficit quantitatif et qualitatif, avec dix destroyers anciens seulement encore en service, dont huit Udaloy et deux Sovremenny entrés en service entre 1982 et 1993, alors que les frégates modernes classe Amiral Gorskov, arrivent au compte-gouttes dans les flottes. Cette faiblesse handicape l’emploi du Nakhimov a son plein potentiel, c’est-à-dire évoluant à grande vitesse permanente pour compenser son manque de discrétion, ce qui le rend incapable d’utiliser ses senseurs sonars.

destroyer Lider
Les destroyers lourds à propulsion nucléaire Lider ont été présentés depuis 2015 jusqu’en 2021 comme les successeurs désignés des Kirov et Moskva, mais aussi d’une partie des Udaloy et Sovremenyie au sein de la flotte russe. Depuis 2021, aucune communication n’a été publiée a ce sujet, et rien n’indique que le sujet ait progressé d’une quelconque manière à Moscou ou Saint-Petersbourg.

On notera, aussi, que le niveau d’investissement consenti sur le navire, va très probablement créé une aversion au risque d’emploi au niveau de l’Amirauté, pour un actif rare et impossible à remplacer, ce d’autant plus que l’échec du Moskva demeure probablement très présents à Saint-Petersbourg. La Russie évitera vraisemblablement les opérations à haut risque et les expositions prolongées avec le Nakhimov, afin de réduire la probabilité d’une perte au coût stratégique et politique majeur. Cette prudence tendrait à limiter son engagement en première ligne dans des scénarios intensifs, malgré une dotation d’armes taillée pour les frappes et l’interdiction lointaine.

Enfin, et c’est loin d’être négligeable, les retours d’expérience récents incitent à la prudence face aux systèmes présentés comme de rupture par les armées russes. Les corvettes Buyan-M, armées de Kalibr, se sont montrées vulnérables tout en étant moins efficaces que les frappes menées par les Tu-95 et Tu-160 contre l’Ukraine, malgré une portée théorique supérieure à 1 500 km. La Marine a réorienté ses efforts vers les corvettes Karakurt, très armées mais avec ne disposant que d’une autonomie limitée à environ quinze jours, ce qui illustre un recentrage littoral peu compatible avec une projection hauturière durable.

Conclusion

On le voit, le retour à la mer de l’Admiral Nakhimov accroît nettement la masse de feu de surface russe, avec 176 cellules capables d’emporter Kalibr, Oniks et Zircon. Sa défense aérienne annoncée au standard S-400 revendique des portées d’engagement jusqu’à environ 400 km. Il dispose donc d’un potentiel de combat susceptible de fortement contraster avec les enseignements des exercices navals récents, comme Ocean-2024, qui mirent en évidence la faiblesse de la flotte hauturière de surface russe.

L’absence de parapluie aérien organique, avec l’abandon de la modernisation du Kuznetsov, et une escorte anti-sous-marine vieillissante, sans inflexions dans la livraison des escorteurs ASM comme les Gorshkov, réduisent sensiblement son empreinte océanique, cependant. Le coût de modernisation, quant à lui, et son statut unique au sein de la flotte, tendent à renforcer une aversion au risque d’emploi pour l’Amirauté.

En conséquence, les effets du retour de l’amiral Nakhimov au sein de la flotte russe, ne doivent pas s’évaluer à la puissance brute de la plateforme, mais à l’écosystème d’emploi qui l’entoure et qui demeure incomplet sans groupe aéronaval crédible et sans écran anti-sous-marin robuste.

La dépendance à la modernisation de coques héritées persiste, tandis que plusieurs grands programmes de surface restent sans informations officielles depuis 2020-2021, ce qui retarde tout rééquilibrage quantitatif à court ou moyen terme. Tant que ces verrous ne seront pas levés, l’usage restera mesuré et la dissuasion surtout locale, alors que la composante sous-marine russe conservera sa position de menace hauturière la plus structurante.

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