Quelles sont les forces et faiblesses de l’industrie de défense française ?

L’industrie de défense française est aujourd’hui reconnue sur la scène internationale comme l’une des plus performantes et des plus exhaustives de la planète. Du sous-marin à propulsion nucléaire à l’avion de combat, en passant par les satellites de reconnaissance, les blindés et les missiles, les grandes entreprises de défense françaises sont présentes sur tous les créneaux, et s’arrogent à ce titre la 3ème place des pays exportateurs de technologie de défense après les Etats-Unis et la Russie, mais devant la Chine, l’Allemagne et la Grande-Bretagne. Elle représente, à ce titre, non seulement le pilier de l’autonomie stratégique française, mais une des industries exportatrices clés du pays, tant dans le domaine du commerce extérieur que des relations internationales, et emploie, à ce jour, prés de 200.000 collaborateurs, pour un chiffre d’affaire moyen annuel de 20 Md$, dont 40% proviennent des contrats d’exportation.

Pourtant, l’industrie de défense française revient de loin. Presque anéantie par l’occupation allemande lors de la seconde guerre mondiale, elle a pu se reconstruire dès les années 50 et 60 avec de grands succès internationaux comme les avions Mirage de Dassault Aviation, mais également les sous-marins Daphné puis Agosta de DCN, et les blindés AMX. Plus tard, vinrent d’autres équipements majeurs, dans le domaine des missiles (Magic, Exocet, Milan), des hélicoptères (Alouette, Gazelle, Dauphin..), ainsi que bien d’autres technologies défense. Et de fait, à la fin des années 80, elle disposait de compétences technologiques très avancées, parfois même face aux Etats-Unis, avec l’arrivée des Frégates Légères Furtives, du missile balistique Hades, des hélicoptères Tigre, du Rafale ou encore du char Leclerc. Après les difficiles années post-guerre froide, elle doit, à nouveau, démontrer ses capacités et performances pour répondre aux enjeux sécuritaires en évolution rapide, dans un marché mondial en pleine restructuration. Dans ces conditions, quelles sont, aujourd’hui, les forces, mais également les faiblesses de cette industrie stratégique pour le pays, pour sa défense, son économie, et pour sa posture internationale ?

Innovation et rapport performances/prix

S’il fallait résumer en phrase la qualité première de l’industrie de défense française, ce serait incontestablement « faire beaucoup avec très peu ». En effet, pour répondre aux besoins des armées françaises, et à la volonté politique de ne pas dépendre, en matière de défense, de l’allier américain, les industries de défense françaises ont toujours dû réussir le tour de force de faire au moins aussi bien que leurs concurrents, avec des moyens souvent très inférieurs à ceux-ci. On retrouve cet aspect dans de nombreux programmes modernes, comme le Rafale dont le developpement aura couté 45 Md€, la moitié de celui du Typhoon, et 10 fois moins cher que le programme F-35. De même, les nouveaux sous-marins nucléaires d’attaque de la classe Suffren sont vendus par Naval Group 1,2 Md€ à la Marine Nationale, 40% moins chers que les Astute britanniques, et 65% moins chers que les Virginia américains. Dans le domaine des blindés, le VBMR Griffon a, quant à lui, été conçu pour que son prix unitaire ne dépasse pas le million d’euro, là ou le Stryker américain, à fonction identique, est vendu 4,9 M$.

Suffren Submarine SSN SNA Marine Nationale 1 Analyses Défense | Aviation de chasse | Aviation de Transport
Les SNA de la classe Suffren sont 35 à 65% plus économiques à l’acquisition que leurs homologues britanniques de la classe Astute ou américaines de la classe Virginia

En outre, ces équipements étant avant tout destinés à équiper les 3 Armées françaises, qui en font un usage intensif sur les différents théâtres d’opération sur lesquelles elles sont déployées, s’avèrent particulièrement performants, au point de venir à inspirer les alliés de la France. Ce fut notamment le cas du système CAESAR de Nexter, reconnu comme un des systèmes d’artillerie mobile les plus précis et performant en occident, et qui a largement inspiré la conception de modèles similaires dans de nombreux pays, y compris aux Etats-Unis, en Chine, ou en Inde. Même dans certains domaines de prédilection de l’industrie US, les capacités des ingénieurs français ont permis de developper des systèmes aussi performants, et parfois même davantage, que les materiels venus d’outre-atlantique, comme ce fut le cas du missile air-air Magic vis-à-vis du Sidewinder AIM-9B, puis du Magic 2 face à l’IAM-9J/L, et enfin du MICA face à l’AIM120 AMRAAM.

Pour y parvenir, l’industrie de défense française s’est faite une spécialité de l’innovation active, avec une réelle capacité à prendre de vitesse dans certains domaines l’ensemble des industriels de la planète. Ce fut le cas en particulier à la fin des années 80 lorsqu’arrivèrent simultanément le char Leclerc, premier char capable de faire feu en mouvement tout terrain en maintenant sa précision et sa cadence de tir, ou la frégate légère furtive, à ce point innovante qu’elle fut l’un des personnages principaux d’un James Bond. Cette capacité à innover perdure aujourd’hui, avec des programmes comme le drone de combat furtif Neuron, le sous-marin nucléaire Suffren, ou les blindés du programme SCORPION.

Un pilotage chaotique des programmes

Malheureusement, cette industrie pourtant stratégique pour la France, souffre de nombreuses faiblesses, la première étant liée à un pilotage souvent chaotique des programmes, et à un manque de pertinence dans les arbitrages politiques menés par les autorités du pays, quel qu’elles furent. De nombreux programmes ont en effet été proprement sabordés par décision politique, amenant à des aberrations budgétaires couplées à des déficits opérationnels qui parfois ont entrainé des morts au combat. Ce fut ainsi le cas de l’hélicoptère Tigre, destiné à remplacer les Gazelle antichar de l’Aviation Légères de l’Armée de terre. Initialement, la France prévoyait d’acquérir 225 unités pour un prix unitaire de 18 m€, mais au fil des réductions de volume, elle n’en acquis que 67 exemplaires, à 35 m€ pièce. Au final donc, le pays est parvenu à diviser par 3 la flotte prévue, obligeant l’ALAT à prolonger bien au delà du raisonnable ses gazelle, pour un prix équivalent aux deux tiers du prix initial, et ce sans compter les surcouts liés aux contraintes de prolongation des gazelle, et à ceux liés à l’utilisation intensive d’un parc de Tigre trop restreint pour le besoin opérationnel existant.

Tigre HAD face MinDef Analyses Défense | Aviation de chasse | Aviation de Transport
Le Tigre a vu son prix unitaire plus que doubler alors que le volume de commande français comme allemand était divisé par 3 après l »effondrement du bloc soviétique

Il en fut exactement de même avec le programme de frégate FREMM, initialement prévu à 17 unités pour remplacer à la fois les frégates T70 et T67, ainsi que les avisons A69 dans une dynamique de montée en puissance de la Marine Nationale, qui devait alors aligner 17 FREMM, 4 FDA Horizon et 5 FLF La Fayette. Malheureusement, le programme FDA fut ramené à 2 unités, faisant au passage augmenter le prix unitaire de chaque navire de 35%, et le programme FREMM fut, quant à lui, ramené à 8 unités, rompant avec le programme industriel qui prévoyait une livraison tous les 7 mois, pour un frégate dont le prix unitaire serait de l’ordre de 450 m€, et non 750 m€ comme aujourd’hui. Non seulement la réduction et l’étalement du programme, qui dut finalement être complété par 5 FDI pour un budget supplémentaire de 4 Md€, finit par couter aux contribuables aussi cher pour 8 frégates que pour les 17 initialement prévues, et le format de la Marine Nationale en fut largement handicapé.

FREMM et Tigre ne sont que deux exemples parmi tant d’autres de ces arbitrages chaotiques liés au pilotage des programmes de défense. Il en fut, par exemple, de même avec les programmes Rafale (330->225 unités), FLF (8->5 unités), SNA Rubis (8->6 unités) ou encore Leclerc (1500 -> 650-> 406 chars), tous ayant vu de part ces arbitrages les couts unitaires de chacun des materiels augmenter de 30% à parfois plus de 100%. Certes, ceux-ci s’inscrivaient dans une période particulière liée à la fin de la guerre froide, mais de tels arbitrages n’eurent pas tous eut lieu dans ce contexte (Rafale, FREMM..), et cette méthode de pilotage reste aujourd’hui lourdement implantée dans les organes politiques du pays. En outre, l’impact sur les couts unitaires entrava lourdement les chances de ces materiels lors des compétitions à l’exportation.

Une dépendance marquée aux exportations

Or, les exportations, si elles constituent un point fort économique de l’activité industrielle de défense en France, représentent également une de ses plus grandes faiblesses. En effet, aujourd’hui, les 40% de chiffre d’affaire que constituent en moyenne les exportations d’équipements de défense chaque année pour la France, sont indispensables au maintien du format global de cette industrie. En d’autres termes, sans les exportations à ce niveau, l’industrie de défense française aurait toutes les peines du monde à maintenir une offre de services et d’équipements globales. Mais comme nous avons pu le constater cette année, entre le basculement Suisse en faveur du F-35A et du Patriot alors que tous annonçaient le Rafale et le Mamba français vainqueurs, ou l’annulation unilatérale du contrat de sous-marins australiens, le marché des exportations est particulièrement versatile, et cette dépendance à l’exportation peut également représenter un danger réel quant à la pérennité de cette industrie. On a pu, ainsi, constater ces dernières années des basculements profonds d’un coté comme de l’autre de clients stratégiques pour la France, comme l’Arabie saoudite, les Emirats Arabes Unis ou encore l’Egypte.

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