Les enseignements en Ukraine contre-disent les paradigmes militaires hérités de la Guerre du Golfe

Bien peu, au soir du 24 février 2022, date du début de l’offensive russe en Ukraine, avaient imaginé qu’au bout de 3 semaines de guerre, les forces russes auraient si peu progressé dans le pays, au prix de pertes aussi importantes. Ainsi, un article subrepticement publié sur le dite du tabloïd pro-kremlin Komsokolskaja pravda hiers, faisait état de prés de 10.000 tués et de plus de 16.000 blessés au sein des armées russes selon son état-major, ceci ne tenant pas compte des pertes de ses supplétifs Wagner et tchétchènes. Même si de telles allégations peuvent prêter à caution, il faut reconnaitre que ce niveau de pertes humaines est cohérent avec celui des pertes matérielles constatées et documentées depuis le début de cette guerre. Comme nous l’avons étudié dans un article hier, une partie de cet échec relatif (et non définitif) des armées russes est à mettre au compte d’une mauvaise stratégie initiale lors des deux premières phases de cette opération militaire, la première visant à décapiter le pouvoir ukrainien, la seconde à faire exploser les défenses du pays, les deux ayant échoué.

Or, ces échecs, s’ils sont à mettre également au crédit de l’excellente stratégie et au courage des défenseurs ukrainiens, interrogent quant à certains paradigmes ayant valeur de dogme aussi bien au sein des armées russes qu’occidentales, et doivent dès lors nous interpeler sur la réalité de la puissance perçue des armées européennes et occidentales au regard du retour d’experience de ces 3 premières semaines de combat. Dans cet article, nous étudierons les plus importants paradigmes au coeur du modèle des armées occidentales et russes, taillés en brèche par cette guerre, et devant être, dès lors, profondément et rapidement re-évalués pour maintenir une posture défensive conventionnelle efficace en Europe et dans le Monde.

1- Le volume des forces supplante l’avantage technologique

Pendant de nombreuses décennies, toutes les académies militaires de la planète ont enseigné à leurs jeunes officiers la règle d’or d’une offensive réussie, à savoir de disposer de forces 3 fois plus importantes que celles du défenseur pour en venir à bout. Mais depuis la première guerre du Golfe en 1991, et l’écrasant succès de l’offensive coalisée sur les forces irakiennes qui disposaientt pourtant de presque autant d’hommes et de blindés que les forces à l’offensive, ce dogme fut altéré par une notion de « multiplicateur de forces » ou de puissance liée à un gradient technologique favorable à l’un ou à l’autre des adversaires. En d’autres termes, la technologie devenait conceptuellement une alternative valable et mesurable à la masse, ceci ayant engendré une course effrénée en occident pour toujours plus de technologies embarquées à bord des équipements militaires. Et si les campagnes en Afghanistan, en Irak et même au Mali montrèrent les limites de ce paradigme, celui-ci s’impose aujourd’hui comme le coeur de la programmation militaire moderne, y compris en Russie.

les colonnes russes dans le nord du pays ont été méthodiquement frappées et harcelées par une infanterie ukrainienne très mobiles et capable d’employer des chemins de deplacement impraticables pour les unités mécanisées russes

En ne déployant « que » 200.000 hommes autour d’une Ukraine dont les forces armées alignaient également 200.000 combattants et étaient susceptibles de s’appuyer sur une reserve de plus de 400.000 hommes et femmes dont une partie avait connue l’experience du combat dans le Donbass au fil des dernières années, Moscou fit, de toute évidence, un pari identique à celui des Occidentaux, certain que son avantage en matière de technologie, comme celui conféré par ses forces professionnalisées, suffiraient à prendre l’avantage sur les défenseurs ukrainiens, et à emporter la décision aussi vite que ne le firent les armées coalisées en février 1991. De toute évidence, il s’agissait d’une grave erreur, et la présente situation en est la parfaite démonstration. En dépit de son avantage technologique incontestable sur les armées ukrainiennes, et d’unités présentées comme professionnalisées à 70%, les multiplicateurs de force étaient loin de compenser l’absence de masse, et exposèrent même gravement les capacités de l’armée russe à maintenir son effort dans la durée face aux pertes subies.

Pour autant, l’offensive russe n’a pas été totalement inefficace, et sa progression dans le sud du pays montre bien qu’à forces équivalentes, certains multiplicateurs de puissance peuvent effectivement conférer à l’assaillant un avantage significatif. La question est désormais de savoir pourquoi l’axe stratégique principal de l’offensive russe s’est enlisé dans le nord du pays, alors que l’axe secondaire, dans le sud, est parvenu à progresser sur plusieurs centaines de kilomètres, au point de parvenir à s’emparer de certaines grandes villes comme Kherson, et à encercler le port de Marioupol. On peut ainsi penser que la nature du terrain et les conditions météorologiques dans le sud de l’Ukraine ont offert des opportunités plus favorables à la progression russe, ou que le réseau routier était plus adapté pour une manoeuvre rapide. Pour autant, rien n’indique que l’important gradient technologique qui existait entre les armées russes et les défenseurs ukrainiens ait joué de manière décisive en faveur du premier, et ce quel que ce soit le théâtre d’opération, et que c’est bel et bien la masse de combattants ukrainiens, ainsi que leur capacité à s’adapter au terrain et aux technologies disponibles, qui firent voler en éclat les certitudes de l’Etat-Major russe, et avec elles les espoirs d’une victoire rapide comme pendant la Guerre du Golfe.

2- L’infanterie, reine des batailles


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