samedi, novembre 29, 2025
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[Actu] Kill-switch Runet : plus de contrôle, moins de résilience — ce que la Russie gagne et perd

Le rapport britannique souligne une accélération des efforts de Moscou pour disposer d’un Kill-switch Runet afin de contrôler l’internet russe de manière totalement souveraine. L’orientation prise vise à pouvoir déconnecter des abonnés et isoler le pays du réseau mondial, avec un effet de ciseau entre censure politique et continuité des fonctions critiques. Le dilemme est évident, puisque la centralisation promise par le contrôle souverain de l’Internet russe renforce la main de l’État mais crée des points de rupture uniques sur lesquels butent finance, santé, transport, logistique et commandement. Les arbitrages à venir pèseront sur la résilience des services, tout en offrant aux alliés des angles d’observation et de protection des infrastructures clés exposées.

FSB et Roskomnadzor au cœur de l’institutionnalisation de l’Internet souverain russe

Selon Defense Express, de nouveaux amendements à la législation des communications donneraient au Service fédéral de sécurité (FSB pour Federalnaya Sluzhba Bezopasnosti) la capacité de couper des abonnés télécoms individuellement, sans décision de justice, pour des motifs de « sécurité de l’État ». Ce projet s’inscrit dans le prolongement direct de la loi de 2019 sur l’Internet souverain, déjà conçue pour permettre l’isolation du Runet et le pilotage interne des flux. La logique affichée consiste à étendre un kill-switch Runet national, activable à bas bruit.

Dans le même mouvement, l’agence Roskomnadzor, chargée de surveiller, contrôler et censurer les médias, a vu ses pouvoirs élargis pour réacheminer ou interrompre l’accès en cas de menace perçue. Cette institutionnalisation du contrôle administratif offre à Moscou des leviers rapides de réorientation du trafic et de blocage. Toutefois, en rigidifiant le routage, elle renforce des vulnérabilités des infrastructures qui se matérialisent dès que l’architecture devient trop centralisée ou trop dépendante de quelques points d’étranglement techniques.

Manifestations moscou 2012
Les manifestations de 2012 à Moscou et Saint-Petersbourg contre l’élection de V.Poutine ont constitué un signal d’alarme majeur pour le pouvoir politique russe.

La trajectoire suivie n’est pas improvisée, puisque, comme l’indique Voice of America, une première « conception de sécurité de l’Internet russe » a été formulée dès 2001, avant la loi de 2019. L’objectif de longue durée consiste à structurer l’écosystème afin d’autoriser une déconnexion rapide si nécessaire. Cette planification éclaire les choix actuels et permet d’anticiper les étapes suivantes, notamment l’accélération des instruments de coupure ciblée et de reroutage.

Des essais de filtrage par inspection approfondie des paquets (DPI pour Deep Packet Inspection) ont par ailleurs été rapportés, avec une efficacité limitée, car de nombreux petits fournisseurs d’accès n’ont pas appliqué les consignes. Ce constat de fragmentation opérationnelle rappelle que l’uniformisation technique reste un prérequis pour tout dispositif de coupure à l’échelle. La non‑adhésion des acteurs locaux réduit la portée des mesures et multiplie les effets secondaires lors d’interventions au cœur du réseau.

Enfin, des signaux concordants font état de liens entre certaines entreprises d’infrastructure associées à l’écosystème Telegram et les services de renseignement russes. Cette hybridation public‑privé densifie l’arsenal de contrôle du flux d’information. Elle expose dans le même temps la chaîne d’approvisionnement à des risques juridiques et à des pressions externes, en particulier lorsque des composants ou des prestataires se trouvent sous contrainte de sanction. 

DPI et chokepoints d’Amsterdam: la contrôle souverain du réseau crée ses propres points de rupture

La centralisation du routage et la domestication des nœuds d’échange créent, par construction, des points de défaillance uniques. Cette architecture augmente le contrôle politique et la censure, tout en introduisant des fragilités systémiques exploitables par des pannes, des attaques ciblées ou des sanctions. Le dilemme se résume à un arbitrage entre maîtrise des flux et robustesse globale, avec un risque accru d’effondrement en cascade si un composant critique tombe. À court terme, le gain de contrôle est réel ; à moyen terme, il peut se payer d’un coût opérationnel et économique significatif.

Les autorités russes ont reconnu une forte dépendance à des hubs internationaux, en particulier à Amsterdam. Cette exposition renforce le rôle des chokepoints d’Amsterdam dans la stabilité du transit et illustre une double contrainte. D’un côté, ces points peuvent servir de leviers extérieurs sur la connectivité russe ; de l’autre, ils constituent des zones sensibles dont la perturbation entraînerait des effets hors de portée de Moscou. L’interconnexion mondiale demeure donc une source de vulnérabilités infrastructurelles durables.

Le financement représente un obstacle supplémentaire. D’après l’American Security Project, le coût annuel d’implémentation atteindrait 134 milliards de roubles, alors que les allocations évoquées seraient limitées à environ 23 milliards de roubles. Cette tension budgétaire met en question la capacité à déployer, puis à maintenir dans la durée, un dispositif d’isolement complet sans arbitrages lourds sur d’autres priorités étatiques.

La complexité technique de l’isolement complet est, elle aussi, déterminante. Le même institut estime que dénouer l’enchevêtrement mondial des services provoquerait des ruptures graves pour les banques, les hôpitaux ou l’aviation, puisque de nombreux services reposent sur des serveurs transfrontaliers. Les estimations citées évoquent un impact potentiellement massif, de l’ordre de 23,6 millions de dollars par jour et par 10 millions d’habitants pour une coupure totale, ce qui alourdit la facture économique d’une telle option.

À ces vulnérabilités logicielles s’ajoutent des risques physiques. Comme l’a rapporté l’Economic Times of India, des outils capables de sectionner des câbles sous‑marins rappellent que 95 % du trafic mondial repose sur des liaisons fragiles et difficilement protégées. La coupure intentionnelle ou accidentelle de ces artères provoquerait des effets systémiques immédiats sur les communications et la finance, y compris pour la Russie. 

Un Kill-switch Runet qui fragilise finance, logistique et C2

L’introduction d’un Kill-switch Runet pèse d’abord sur la disponibilité des services financiers et des systèmes de paiement, indispensables à la vie économique et à la logistique de défense. La moindre perturbation prolongée sur les compensations, la bancarisation ou les applications métier se répercuterait rapidement sur la chaîne d’approvisionnement, depuis les stocks civils jusqu’au soutien des forces. La promesse de contrôle porte donc en elle un risque de rupture qui dépasse la seule sphère informationnelle pour s’étendre à l’économie réelle.

illustration coupure internet russie
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Les opérations militaires modernes dépendent fortement des liaisons civiles et de services hébergés. Le couple commandement et contrôle (C2) et la logistique pourraient être touchés par des coupures ciblées ou des incidents induits par une mise en œuvre défectueuse de la centralisation. La tension entre besoin de censure et besoin de résilience opérationnelle demeure irréductible, puisque la continuité des flux d’information influe directement sur la planification, la coordination et l’exécution des missions.

Le réseau russe reste par ailleurs hétérogène. Les tests d’inspection approfondie des paquets ayant échoué en partie face à la non‑adhésion de nombreux petits fournisseurs d’accès, l’intervention sur l’infrastructure risque de générer des poches d’isolement et des dégradations d’interopérabilité. Ce morcellement technique complique tout débrayage ordonné et accroît l’incertitude sur les effets réels d’une coupure partielle ou totale.

L’impact économique d’une interruption large serait immédiat. Les évaluations rappelées par ce centre de recherche américain font état d’un coût d’environ 23,6 millions de dollars par jour et par 10 millions d’habitants pour un pays très connecté. Cette dynamique punit en premier lieu les acteurs économiques essentiels au soutien de l’effort de guerre, en raréfiant la liquidité, en ralentissant les échanges et en perturbant les chaînes logistiques, alors même que la priorité consiste à maintenir la cadence industrielle et financière.

La fusion entre acteurs d’infrastructure et services de renseignement renforce l’efficacité répressive, mais elle expose la chaîne d’approvisionnement à des sanctions et à des retraits de prestataires. En internalisant ces fonctions, l’État concentre les risques sur des composants matériels et logiciels identifiables, dont la défaillance ou l’attrition réglementaire peuvent avoir des conséquences disproportionnées, y compris sur des capacités à double usage critiques. 

Face au Runet verrouillé, SIGINT réinventé, interconnexions protégées et résilience alliée

La réduction de la surface utile aux interceptions impose d’adapter la collecte. La résilience du renseignement d’origine électromagnétique (SIGINT) passera par un rééquilibrage vers le renseignement humain, le renseignement d’origine image (IMINT) et l’exploitation des points d’entrée externes, notamment les liaisons par satellite (satcom) et les interconnexions hors du Runet. Dans le même temps, la manipulation profonde de l’opinion publique constitue désormais un nouveau théâtre de l’affrontement des nations, ce qui plaide pour une approche intégrée entre collecte, influence et protection des publics.

Les points d’échange internationaux clés doivent être protégés sur les plans technique, juridique et diplomatique. La dépendance russe à Amsterdam confère à ces nœuds une valeur stratégique, puisque leur stabilité conditionne l’accès et la capacité d’influence extérieurs. La sécurisation proactive de ces infrastructures et la coopération avec les opérateurs permettront de réduire les risques d’effet domino en cas de crise, tout en préservant des leviers d’accès lorsque les fenêtres se referment.

manifestation russie internet security bill
Manifestation en Russie contre la nouvelle loi pour la sécurité d’internet

L’action sur la chaîne d’approvisionnement technologique reste une option, qu’il s’agisse d’équipements d’inspection approfondie des paquets ou de routeurs critiques. Cet instrument doit toutefois être calibré pour éviter une escalade politico‑économique indésirable. Les mesures ciblées, proportionnées et juridiquement robustes offrent un meilleur rendement stratégique, dès lors qu’elles sont adossées à un dialogue soutenu avec les industriels et à une coordination interalliée resserrée.

La préparation de contournements techniques est indispensable. Les satcom commerciaux, les réseaux maillés et l’assistance technique aux opérateurs indépendants peuvent préserver des corridors de communication en cas de coupure. Cette boîte à outils de résilience doit être planifiée en temps de paix, car la souverainisation de l’Internet russe accroît la probabilité d’actions brutales sur le réseau, y compris à des fins de déni d’accès informationnel dans un contexte de tension.

Les précédents montrent que la coupure et la surveillance d’Internet servent à la fois la répression et la radicalisation. La Fondation Jean Jaurès rappelle que les printemps arabes ont ouvert un laboratoire du numérique politique, où l’outil d’émancipation a trouvé son double répressif. À cet égard, les Nations Unies ont averti que de telles restrictions peuvent masquer des abus et entraver l’aide humanitaire. « Les experts des droits de l’homme de l’ONU ont averti que les restrictions d’Internet servent parfois de couverture pour cacher des atrocités en cours. » Cette mise en garde éthique complète l’angle opérationnel. 

Conclusion

On comprend de ce qui précède que l’extension d’un kill‑switch Runet porte un risque double, puisqu’en recherchant un contrôle politique accru, elle expose la continuité des fonctions civiles et militaires à des ruptures systémiques. Dans le même temps, la dépendance à des interconnexions extérieures et à des chokepoints d’Amsterdam offre des points d’appui aux alliés, mais aussi des zones à protéger. Par ailleurs, les coûts et la complexité d’un isolement parfait rendent l’option incertaine et potentiellement auto‑handicapante. D’autre part, l’adaptation des modes de collecte, la sécurisation des interconnexions et la préparation de contournements techniques constituent des priorités immédiates, à conduire avec une attention soutenue au risque d’escalade politique et sociétale. 

[Analyse] INS Vishal : Naval Group face à BAE Systems pour le futur porte‑avions CATOBAR indien de 2035 ?

Le dossier INS Vishal concentre une bascule doctrinale pour la marine indienne. La Technology Perspective and Capability Roadmap 2025 fixe explicitement l’objectif d’une propulsion nucléaire et de systèmes de lancement modernes, ce qui cadre un porte‑avions de l’ordre de 65 000 à 70 000 tonnes et l’abandon du ski‑jump. Cette orientation renvoie à un choix d’architecture CATOBAR, pour « Catapult Assisted Take‑Off But Arrested Recovery », c’est‑à‑dire décollage assisté par catapulte et récupération par brins d’arrêt, avec un système EMALS, pour « Electromagnetic Aircraft Launch System ». Elle conditionne, dès aujourd’hui, les arbitrages industriels, énergétiques et humains à conduire d’ici 2035.

Dans cette perspective, deux offres européennes se détachent. BAE Systems capitalise sur l’expérience des Queen Elizabeth et sur des briques EMALS modulaires, tandis que Naval Group propose une adaptation du PANG, le Porte‑Avions Nouvelle Génération français, en s’appuyant sur une expertise revendiquée en propulsion nucléaire et intégration EMALS. Une variante hybride, combinant propulsion nucléaire française et construction modulaire britannique, est évoquée. Elle promet des complémentarités utiles, mais complexifie la gouvernance, la propriété intellectuelle et la synchronisation industrielle, des paramètres décisifs pour tenir la fenêtre 2030‑2035.

Feuille de route indienne et jalons décisifs vers INS Vishal

La trajectoire affichée par New Delhi est claire, puisque l’objectif est de mettre en ligne un dispositif à trois porte‑avions à l’horizon 2035, ce qui pousse à accélérer la conceptualisation de l’IAC‑III, nommé INS Vishal, autour d’un déplacement de 65 000 à 70 000 tonnes. Cette ambition est posée sur fond de transition technologique et de maturation industrielle. Selon le site Defence.in, la concurrence entre BAE Systems et Naval Group se structure déjà autour de ces paramètres, avec une pression calendaire réelle sur les choix d’architecture et de propulsion.

Par ailleurs, la décision gouvernementale concernant l’IAC‑II, un bâtiment d’environ 45 000 tonnes reprenant la configuration STOBAR, pour « Short Take‑Off But Arrested Recovery », reste un jalon déterminant. L’obtention de l’approbation par le Cabinet Committee on Security, abrégé CCS, conditionnera le tempo industriel et politique du programme suivant. Cette articulation traduit une logique prudente. La marine indienne consolide la filière nationale avec une deuxième coque familière, tout en gardant la main sur le calendrier d’engagement du saut capacitaire que représente INS Vishal dans la décennie à venir.

Surtout, la Technology Perspective and Capability Roadmap 2025 formalise la bascule vers des technologies de lancement modernes et une propulsion nucléaire pour les futurs porte‑avions. Cette inscription au document de référence clarifie la ligne d’horizon et devient, de fait, un cahier des charges. Elle invite à arbitrer sans tarder l’architecture énergétique du navire, l’intégration EMALS et la gestion des flux électriques associés aux systèmes de mission. Dans le même mouvement, la perspective d’un pont pleinement CATOBAR enclenche la réflexion sur le groupe aérien et la qualification des équipages, paramètres qui ne se rattrapent pas en fin de programme.

le INS Vishal viendra renforcer INS Vikrant Marine indienne
[Analyse] INS Vishal : Naval Group face à BAE Systems pour le futur porte‑avions CATOBAR indien de 2035 ? 9

Enfin, la fenêtre d’entrée en service d’INS Vishal se dessine dans la décennie 2030‑2035, ce qui impose des décisions rapides sur la propulsion, le catapultage et la cohérence du groupe aérien. Le choix récent de 26 Rafale M par la marine indienne, c’est‑à‑dire la version marine du Rafale, crée une synergie immédiate avec une plateforme CATOBAR plus puissante. Il oriente l’architecture du pont et de la maintenance, et renforce la logique d’un dimensionnement compatible avec des appareils lourds, tout en ouvrant la voie à des capacités d’alerte avancée et, demain, à des drones de combat embarqués. 

Du porte-avions STOBAR au standard CATOBAR, conséquences structurantes pour l’aérien embarqué

La transition du standard STOBAR vers le format CATOBAR répond à une nécessité opérationnelle explicite. Il s’agit d’emporter et de lancer des appareils plus lourds, armés et pleins carburant, tels que les Rafale M, des avions de guet aéroporté et des drones de combat, ces derniers souvent désignés UCAV pour « Unmanned Combat Aerial Vehicle ». Cette évolution vise aussi à soutenir des cycles d’appontage et de décollage plus soutenus, donc une génération d’effets plus dense. Le pont d’envol devient, dans ce schéma, un facteur multiplicateur de puissance, à condition d’aligner propulsion, production électrique et gestion fine des opérations aériennes.

Dans ce cadre, l’intégration d’un système EMALS est présentée comme centrale. La catapulte électromagnétique remplace la vapeur, assure une accélération plus progressive et réduit les contraintes sur les cellules. Elle autorise aussi des réglages plus fins selon la masse et la sensibilité de chaque aéronef, ce qui augmente la flexibilité du plan de pont. L’EMALS facilite l’emploi d’appareils plus fragiles, comme certains drones, et favorise la régularité des cycles en limitant les chocs sur la structure, atout précieux pour un groupe aérien diversifié et intensif.

Le saut EMALS n’est toutefois pas neutre. Les exigences énergétiques et les enjeux de maintien en condition opérationnelle pèsent directement sur l’architecture électrique, la logistique de pièces et les compétences de soutien. Ce constat rejoint l’expérience de la région, où l’adoption des catapultes électromagnétiques et la synchronisation navire‑systèmes‑aéronefs du Fujian valident des cycles de pont soutenus. La question ne tient pas à la seule catapulte, mais à la cohérence du tout, depuis la génération de puissance jusqu’au stockage énergétique et aux priorités de distribution pendant l’activité aérienne.

Les bénéfices opérationnels attendus restent substantiels. Un porte‑avions CATOBAR ouvre l’accès à un guet aérien embarqué effectif, qui étire la bulle de détection, et à des UCAV lourds, capables de missions de pénétration, de renseignement et d’appui de longue durée. La comparaison avec les développements asiatiques souligne une course aux cycles de pont et à l’intégration navire‑systèmes‑aéronef. Elle confirme que la performance résulte d’une synchronisation programmée, où le plan de pont, l’avionique et la maintenance convergent vers une cadence soutenue, plutôt que d’une addition d’innovations isolées. 

Compétition des offres et gouvernance: arbitrages critiques face à BAE Systems

L’offre française s’articule autour de l’adaptation du PANG, pour Porte‑Avions Nouvelle Génération, vers un design conforme aux attentes indiennes, en mettant en avant une expertise de propulsion nucléaire et l’intégration EMALS. Naval Group propose d’adosser cette adaptation à une coopération sur les études et l’ingénierie dans les chantiers indiens, de manière à diffuser des compétences structurantes. La réutilisation d’éléments d’architecture éprouvés vise à réduire les risques calendaires et à sécuriser, en amont, les interfaces critiques entre propulsion, génération électrique et systèmes aéronavals.

Rafale M
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Face à cela, BAE Systems capitalise sur le retour d’expérience des porte‑avions de classe Queen Elizabeth, sur des variantes modulaires EMALS et sur un éventail d’offsets industriels. L’argumentaire britannique évoque la coopération autour du programme Tempest, futur avion de combat, et des opérations croisées possibles avec des F‑35B pour la gestion des ponts et de l’entraînement. La proposition met en avant l’interopérabilité et la construction modulaire, afin d’accélérer des séquences de production et d’intégration qui restent exigeantes pour un bâtiment de ce tonnage.

Une option de consortium combinant propulsion nucléaire française et modularité britannique est envisagée pour agréger les points forts des deux approches. Cette hypothèse apporte une complémentarité tangible, notamment en phase d’industrialisation, mais elle complexifie la gouvernance et la propriété intellectuelle. Le partage des responsabilités, la gestion des interfaces critiques et l’alignement politique deviendraient des facteurs de risque en eux‑mêmes. Il faudrait, dans ce cas, formaliser une architecture contractuelle robuste pour éviter l’effet ciseau entre performance technique et inertie décisionnelle.

Enfin, les deux offres européennes mettent en avant des transferts « plug‑and‑play » afin de contourner des blocages d’approvisionnement sur des systèmes sensibles d’origine américaine. Cette logique vise à sécuriser des jalons d’intégration sans dépendances excessives. Elle ne règle toutefois pas la question nucléaire côté britannique, alors même que la crédibilité industrielle de Londres est renforcée par des engagements budgétaires et capacitaires récents, comme l’illustre la trajectoire de modernisation de la Royal Navy et la consolidation de ses programmes majeurs

Export control et sûreté: ce que la propulsion nucléaire autorise vraiment

La propulsion nucléaire constitue le point le plus sensible du dossier. Les marges de transfert sont contraintes par des considérations politiques, de sûreté et d’export control, ce qui rend improbable un transfert complet de réacteur. La proposition la plus réaliste porterait plutôt sur des briques d’intégration et d’adaptation, sur des méthodologies de conception et sur des dispositifs de sûreté, que sur un accès de plein droit au cœur technologique. Cet état de fait pèse sur la profondeur de l’indigénisation et doit être intégré d’emblée dans la gouvernance du programme.

Dans le même esprit, les régimes d’export control pèseront sur des composants sensibles, qu’il s’agisse de modules de contrôle des catapultes électromagnétiques, d’automatismes critiques ou de protections associées. L’impact pourrait se traduire par des séquences d’intégration plus longues et par des validations supplémentaires avant qualification opérationnelle. La réduction de ces frictions passe par une définition claire du périmètre transférable, ainsi que par des plans de secours industriels pour sécuriser des fournisseurs clés sur la durée du programme.

Dans les faits, l’offre française est appelée à se structurer autour d’un package d’ingénierie, d’intégration et de services, plutôt que d’un transfert industriel complet. Le cœur de valeur viendra de la maîtrise des interfaces complexes, de la coordination de la chaîne logistique et de la capacité à accompagner la montée en puissance des équipes indiennes sur des appareils et des systèmes de mission hétérogènes. Cette posture est aussi celle qui maximise la robustesse contractuelle face aux aléas réglementaires et aux révisions de périmètre.

Au‑delà des systèmes embarqués, la sensibilité nucléaire rejaillit sur la formation, la doctrine de sûreté et les infrastructures à terre, conditions préalables non négociables. La mise en place de simulateurs, de procédures et d’équipes certifiées s’inscrit dans un temps long. Dans cette configuration, Paris a intérêt à monétiser le savoir‑faire d’intégration et de support industriel, y compris la conduite des transitions de flotte, de manière à transformer la contrainte réglementaire en avantage compétitif et en stabilisateur financier pour la filière. 

Retombées industrielles en France: levier pour Naval Group et l’hypothèse d’un second PANG

La participation de Naval Group peut devenir un levier industriel concret pour consolider la filière porte‑avions française et nourrir l’argument d’un second PANG. L’expérience des débats nationaux rappelle que la disponibilité d’un groupe aéronaval unique reste intermittente. Ce constat a été objectivé, la disponibilité opérationnelle d’un format monobloc plafonnant autour de 65 % et mettant en tension la permanence. Dès lors, un contrat majeur à l’export peut servir de relais de charge, lisser les plans industriels et crédibiliser des investissements qui profitent aux bureaux d’études autant qu’aux chaînes d’intégration.

PAN Charles de Gaulle Rafale M Hawkeye
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Le succès du Rafale M auprès de la marine indienne et le bon déroulement du programme de sous‑marins P75 Kalvari offrent des synergies opérationnelles et logistiques. Ils nourrissent, côté français, l’idée d’une offre intégrée associant adaptation du PANG, intégration du Rafale M et chaîne de soutien cohérente. Ce socle commun réduit les risques d’interface et rend plus lisible l’effort global pour New Delhi, qui y gagne en maintenance, en formation et en disponibilité réelle. Il conforte, dans le même temps, la valeur ajoutée d’une approche européenne coordonnée côté industriel.

Un contrat de cette ampleur pourrait convertir une dépense nationale en dynamiseur d’exportation et d’emplois qualifiés, donnant un poids budgétaire supplémentaire à l’hypothèse d’un second PANG. Pour que cette mécanique fonctionne, il faut toutefois des engagements indiens tangibles, tels que des co‑financements, des transferts de charge industrielle ou des séries assurant des effets d’échelle. La sincérité des jalons et la visibilité pluriannuelle restent ici la clef pour éviter des cycles d’à‑coups peu compatibles avec des compétences rares.

Une construction partagée avec des partenaires européens, et la perspective d’une standardisation CATOBAR commune, viendraient abaisser coûts et risques si la gouvernance et la propriété intellectuelle sont clarifiées en amont, comme le montre l’option d’une coopération structurée avec l’Italie et l’Espagne pour mutualiser conception et briques critiques. Le débat sur la permanence s’inscrit aussi dans ce cadre. Comme l’a rappelé le général Fabien Mandon, chef d’état‑major des Armées, « Un outil de combat qui est disponible 65 % du temps, ce n’est pas l’idéal. En tout cas, pour moi, soit il est disponible quand j’en ai besoin, soit il n’est pas disponible. » 

Effets opérationnels, goulots d’étranglement et l’épreuve de fiabilité pour EMALS

Si la propulsion nucléaire accroît l’endurance, la portée ne se transforme en puissance projetée que dans un écosystème complet. La disponibilité des destroyers lourds, des frégates de lutte anti‑sous‑marine, des ravitailleurs rapides et des sous‑marins nucléaires d’attaque conditionne l’autonomie réelle d’un groupe aéronaval. La chaîne logistique et les stocks munitions doivent suivre le rythme des cycles de pont, faute de quoi l’avantage énergétique d’un réacteur ne produit qu’un effet partiel. L’enjeu n’est donc pas seulement la coque, mais l’équilibre d’ensemble du dispositif et sa permanence à la mer.

La formation des équipages et la qualification des cycles CATOBAR se construisent sur le temps long. La maîtrise des catapultages et des appontages par tous temps, de jour comme de nuit, ne s’aligne pas mécaniquement sur le calendrier de la construction navale. Elle suppose une montée en compétence progressive des pilotes, des équipes de pont et de la maintenance, avec une accumulation d’expériences indispensables. L’intensité opérationnelle prévue doit ainsi rester compatible avec un plan de formation réaliste, sous peine de générer des ruptures coûteuses en sécurité et en disponibilité.

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Essais de lancement par catapulte EMALS sur le pont du nouveau porte-avions chinois Fujian en septembre 2025

Les systèmes EMALS et d’arrêt électromagnétique requièrent une maturité de maintien en condition éprouvée. La fiabilité en opérations prolongées reste un critère d’acceptation essentiel, y compris pour des marines très avancées. Les États‑Unis ont eux‑mêmes consacré un temps significatif à stabiliser l’EMALS en service. Ce retour d’expérience plaide pour des phases d’essais et d’endurance robustes, une politique de pièces de rechange adaptée et une ingénierie proactive des obsolescences afin d’éviter des indisponibilités structurelles sur le cycle de vie.

Enfin, des risques industriels et politiques demeurent. La saturation des capacités de construction, les besoins d’infrastructures à terre, la dépendance à des chaînes d’approvisionnement internationales et la complexité d’un éventuel consortium franco‑britannique peuvent entraîner retards et renégociations. La concurrence régionale accélérée accentue la pression temporelle. Sans un pilotage resserré de la gouvernance, la tentation d’opter pour des équipements partiels ou des arbitrages incomplets pourrait réduire la cohérence du système, au détriment de la capacité opérationnelle réellement délivrée. 

Conclusion

On le voit, la compétition entre BAE Systems et Naval Group autour d’INS Vishal concentre un choix stratégique lourd pour New Delhi. Opter pour un porte‑avions CATOBAR à propulsion nucléaire promet un saut d’emport et d’endurance, mais impose un accompagnement complet, des escorteurs aux infrastructures, en passant par la formation et la logistique. Les contraintes d’export control et la sensibilité du nucléaire limiteront la profondeur des transferts, orientant les offres vers l’ingénierie, l’intégration et les services. Une option de consortium hybride apporterait des atouts complémentaires, tout en complexifiant la gouvernance et la propriété intellectuelle.

Dans le même temps, la perspective française n’est pas marginale. La participation à ce programme peut consolider la filière porte‑avions et nourrir l’argument d’un second PANG, à condition d’obtenir des engagements indiens clairs et un calendrier industriel maîtrisé. La balance entre ambition et soutenabilité se mesurera aux capacités opérationnelles réelles. Un INS Vishal doté d’EMALS et d’une propulsion nucléaire ne changera d’échelle qu’adossé à un écosystème cohérent. Paris et Londres devront calibrer leurs offres pour convertir leur savoir‑faire en marges d’action exportables, tout en préservant leur souveraineté technologique et en sécurisant des retours à même de soutenir durablement la filière PANG. 

[Actu] IA embarquée : Dassault et Thales frappent fort avec un pacte pour l’aviation de combat

Le 25 novembre, au sommet international Adopt AI, Dassault Aviation et Thales ont annoncé un partenariat stratégique pour développer une IA embarquée souveraine destinée à l’aéronautique de défense. La dynamique n’est pas surgie de nulle part, puisqu’elle prolonge le plan d’étude amont Man‑Machine‑Teaming lancé en 2018 par la Direction générale de l’armement et, plus récemment, la création de l’entité cortAIx chez Thales en 2024.

L’ambition vise à embarquer la fusion de capteurs, l’analyse de situation et l’aide à la décision à bord d’avions et de drones, afin de réduire la dépendance à des plates‑formes de soutien vulnérables et d’adapter la doctrine aérienne à l’essor d’un Kill Web distribué. Cette orientation affirme une IA souveraine, supervisée et embarquée, à rebours d’externalisations non maîtrisées.

Du Man‑Machine‑Teaming à cortAIx : la filière française d’IA souveraine se structure

La genèse renvoie au plan Man‑Machine‑Teaming, confié en 2018 par la Direction générale de l’armement à Dassault Aviation et à Thales pour structurer les technologies d’intelligence artificielle utiles à l’aviation de combat. Comme le rapporte Opex360, l’objectif consistait à fédérer un écosystème d’entreprises et de laboratoires autour de cas d’usage concrets. La démarche a immédiatement pris corps par la sélection, en deux vagues, de premières propositions issues des petites et moyennes entreprises et des centres de recherche, afin d’amorcer les briques techniques et les interfaces homme‑machine.

Dans le sillage de cette structuration, la Direction générale de l’armement a retenu trente‑six propositions en 2018 et 2019, ce qui a donné une base industrielle crédible pour l’IA souveraine en aéronautique. Cette consolidation a préparé l’étape suivante, à savoir des coopérations plus étroites entre avionneur et systémier. La logique retenue privilégie des cas d’emploi précis, plutôt qu’une approche trop générale, pour accélérer le passage en démonstration puis en embarqué, dans un environnement où l’embarqué impose frugalité et cybersécurité.

IA embarquée souveraine Patrice Caine Thames eric trappier dassault aviation
Signature de l’accord pour une IA embarquée souveraine par Patrice Caine (Thales, à gauche) et Eric Trappier (Dassault Aviation, à droite), le 26 novembre 2025

Parallèlement, Thales a rassemblé en 2024 ses compétences au sein de cortAIx, avec l’ambition de fournir aux forces armées et aux opérateurs d’infrastructures critiques des solutions hautement sécurisées, conçues pour les contraintes d’embarquement et d’économie de calcul. Cette réorganisation a clarifié l’offre du groupe autour d’architectures frugales et durcies, ce qui est essentiel quand les aéronefs deviennent des nœuds numériques avancés. L’alignement avec l’avionneur ouvre une voie commune pour des chaînes de traitement co‑conçues avec les capteurs et les calculateurs de mission.

Enfin, Dassault Aviation a signé un protocole avec l’Agence ministérielle pour l’intelligence artificielle de défense afin de lancer des recherches et développements sur plusieurs cas d’usage en combat aérien. L’annonce conjointe, le 25 novembre, formalise une coopération stratégique encadrée par des principes éthiques et par le futur règlement européen sur l’intelligence artificielle. L’articulation entre doctrines, architectures et conformité réglementaire devient un critère de conception à part entière, au même titre que l’efficacité opérationnelle. Cette formalisation crédibilise la capacité à livrer des briques embarquées au standard de l’IA supervisée et souveraine. 

IA embarquée et supervisée : de la fusion de capteurs au cloud tactique dans le cockpit

L’effort technique vise des solutions d’IA embarquées sur avions et drones couvrant un continuum cohérent allant de l’observation à la décision puis à l’action. L’axe porte sur la fusion de capteurs, l’analyse de situation, la planification et l’aide à la conduite de mission. La portée opérationnelle dépasse l’assistance au pilote, puisqu’elle introduit des traitements localisés, résilients et synchronisés avec les autres nœuds, au service d’un combat collaboratif. L’enjeu n’est pas de reproduire au bord la lourdeur d’un centre lointain, mais de doter l’équipage d’une aide fiable, auditable et efficace dans le cadre d’une IA souveraine et pleinement embarquée.

Les exigences affichées insistent sur la maîtrise des algorithmes, la supervision humaine et la souveraineté des données. Elles s’inscrivent dans un cadre éthique ainsi que dans les règlements nationaux et européens relatifs à l’intelligence artificielle, ce qui impose traçabilité et contrôle. L’orientation stratégique est assumée par les industriels. « Pour construire le futur du combat aérien, il ne suffit pas de disposer d’une IA de pointe. Il faut une IA de confiance, souveraine et supervisée », a déclaré Patrice Caine, PDG de Thales, dans le contexte de l’annonce publique. Ce cap conditionne les choix d’architecture et de validation.

Les contraintes d’embarquement dictent la frugalité des modèles, l’optimisation de la chaîne de calcul et la cybersécurité de bout en bout. L’IA ne peut peser sur l’avion qu’à la mesure des marges électriques et thermiques disponibles, ce qui exige des compromis matériels et logiciels. La performance recherchée doit rester compatible avec un environnement critique, soumis aux agressions électromagnétiques et aux aléas de connectivité. Cette approche, mise en avant par cortAIx et par l’avionneur, épouse l’exigence d’une IA embarquée qui demeure robuste sans dépendre d’un centre névralgique unique.

L’IA visée ne se réduit pas à un cloud lointain. Elle s’insère dans un maillage de nœuds au bord du champ de bataille, où l’appareil devient un point de calcul et de décision, assisté par l’IA et supervisé par l’humain. Comme le rappelle la Fondation pour la Recherche Stratégique, le cloud tactique apporte dans le cockpit des capacités numériques avancées, sans externaliser le cœur des fonctions critiques. Cette distribution maîtrisée répond aussi à un impératif politique, puisqu’elle réduit l’exposition à des infrastructures étrangères et renforce la souveraineté industrielle européenne. 

Face à la Kill Web, l’IA souveraine renforce la résilience tout en ouvrant de nouveaux risques

La finalité opérationnelle consiste à déporter vers l’aéronef les fonctions de fusion de capteurs et d’aide à la décision afin de tenir la manœuvre même en cas de perte ou d’éloignement des plates‑formes de soutien. La pertinence est d’autant plus nette que la fragilisation des plates‑formes de soutien face à des missiles à très longue portée les rend plus menacées qu’auparavant. La transformation des avions de combat en nœuds souverains, où l’IA embarquée assiste la décision sous supervision humaine, renforce la capacité à opérer sans dépendre d’un Airborne Warning and Control System (AWACS) ou d’un ravitailleur trop exposé.

NGF programme SCAF
Le cloud de combat représente aujourd’hui l’un des principaux piliers du programme SCAF. Il est piloté par Airbus DS secondé par Thales et Indra.

La doctrine évolue mécaniquement vers des aéronefs nœuds de calcul du réseau de combat, capables de produire et d’exploiter localement des informations utiles au cycle décision‑action. Dans une note de la Fondation pour la Recherche Stratégique, ce passage est décrit comme une bascule d’un réseau contraignant la donnée vers un modèle guidé par la donnée. Cette évolution ouvre la voie à un combat collaboratif plus fluide, tout en exigeant des standards, des services communs et une interopérabilité rigoureuse dans l’architecture. L’IA souveraine embarquée devient ainsi un pivot doctrinal.

La distribution des traitements augmente la résilience face à une guerre en réseau, mais elle expose aussi à de nouveaux points d’attaque. Les défis identifiés portent sur la cybersécurité, la connectivité intermittente, la qualité et la véracité des données, et la robustesse des interfaces. La montée d’une Kill Web distribuée et active jusqu’à l’échelle de 1500 kilomètres impose de penser défenses et leurres à tous les étages du système. Dans le même temps, la conformité éthique et réglementaire du cadre européen requiert auditabilité, supervision humaine et localisation maîtrisée des traitements sensibles.

Les liaisons de données tactiques actuelles montrent leurs limites. Link 16, aussi appelé L16, et plus largement les liaisons de données tactiques, ou TDL, restent contraints en bande passante et en latence, ce qui bride le partage massif de données et la synchronisation des effets. La montée vers un cloud de combat véritablement centré sur la donnée impose des évolutions profondes des communications, des formats et des standards. La trajectoire ainsi esquissée nécessite un effort continu d’ingénierie système, au même titre qu’une adaptation de la formation et des procédures de commandement et contrôle, ou C2. 

SCAF et BITD : l’IA embarquée comme pivot de l’architecture et de l’interopérabilité européennes

L’initiative peut être lue comme une anticipation industrielle alors que la gouvernance du pilier numérique du Système de combat aérien du futur demeure incertaine. Le site Opex360 souligne que le « cloud de combat » se fera, quel que soit l’avion de combat choisi. Une coopération serrée entre avionneur et spécialiste capteurs‑IA peut donc peser sur la référence architecturale à venir, qu’elle soit interopérable avec le SCAF ou complémentaire, et contribuer à façonner la doctrine aérienne européenne.

Sur la base industrielle et technologique de défense, ou BITD, le rapprochement Dassault–Thales réaffirme la capacité nationale à concevoir des briques d’IA souveraines, frugales et embarquées. Cette compétence renforce potentiellement l’autonomie industrielle européenne, à condition de garder la maîtrise des interfaces critiques et des chaînes de valeur logicielles. L’accent mis sur l’embarqué crédibilise aussi une montée en maturité du « combat cloud » à l’échelle tactique, un jalon indispensable pour l’aviation de combat et pour les drones adjoints, dans une logique de combat collaboratif supervisé.

Toutefois, en l’absence d’une architecture de référence imposée par les autorités étatiques, des architectures industrielles divergentes pourraient émerger. Cette fragmentation compliquerait l’interopérabilité européenne et ralentirait le passage à l’échelle. Le débat n’est pas théorique, puisqu’il touche à la normalisation, aux référentiels de données et aux couches logicielles communes. Les arbitrages à venir devront concilier souveraineté industrielle, ouverture maîtrisée et compatibilité avec les partenaires clefs, pour éviter des silos numériques incompatibles entre eux.

Neuron Rafale
le Rafale F5 et son drone de combat ne trouveront leur plein potentiel qu’une fois intégrés à une kill web et un cloud de combat souverains.

Enfin, la montée en puissance des aéronefs comme nœuds computationnels interagit avec l’organisation du commandement et contrôle. L’introduction d’une IA souveraine et embarquée peut favoriser des formes de contrôle plus distribuées, tout en maintenant la supervision humaine au bon niveau d’autorité. Cette redistribution des rôles suppose des communications résilientes, des règles d’engagement adaptées et des processus d’audit continu. Elle engage aussi la formation, la qualification des équipages et la mue des centres opérationnels, afin de tirer pleinement profit du cloud de combat sans renoncer à la sûreté des opérations. 

Conclusion

On le voit, l’alliance stratégique Dassault Aviation–Thales s’inscrit dans une trajectoire engagée depuis Man‑Machine‑Teaming vers une IA embarquée, supervisée et souveraine, conçue pour transformer l’aviation de combat et ses architectures numériques. Par ailleurs, la réponse apportée à la fragilisation des plates‑formes de soutien et à l’émergence d’une Kill Web distribuée appelle des communications modernisées, une interopérabilité rigoureuse et une cybersécurité de haut niveau, en cohérence avec le cadre éthique et réglementaire européen.

Dans le même temps, les effets industriels et politiques sur le SCAF et la BITD dépendront du choix entre référence commune et concurrence d’architectures. Enfin, la réussite opérationnelle reposera autant sur la maturation technique que sur l’adaptation doctrine, formation et C2, afin d’asseoir un combat collaboratif véritablement résilient. 

[Analyse] Nouvelle alerte sanitaires pour l’Ajax britannique, après quelques semaines de service

Le ministère britannique de la Défense a suspendu l’emploi des véhicules blindés Ajax après qu’environ trente militaires aient présenté des symptômes attribués au bruit et aux vibrations lors de l’exercice Iron Fist sur Salisbury Plain. Une pause opérationnelle de deux semaines a été décidée et des suivis médicaux ont été engagés. L’épisode intervient dans une trajectoire déjà longue, avec un risque auditif identifié dès 2018, des suspensions d’essais en 2020 et 2021, et des hospitalisations signalées à l’été. Le calendrier a glissé tandis que la capacité opérationnelle initiale, Initial Operating Capability en anglais, est désormais visée en novembre 2025.

À ce stade, 165 véhicules ont été livrés sur les 589 commandés au sein d’une famille de six variantes. La question est préoccupante, puisque des symptômes réapparaissent alors même qu’un jalon politique majeur est proche et que l’architecture industrielle nationale a été mobilisée. La santé des équipages, le respect d’un calendrier contraint et la viabilité industrielle se trouvent désormais entremêlés. Les arbitrages à venir devront concilier correction technique, continuité capacitaire et préservation d’une supply-chain défense déjà engagée à grande échelle.

Le véhicule de combat blindé Ajax, entre ambition modulaire et calendrier non respecté

Le programme est né du choix britannique, effectué en 2010, d’un blindé dérivé de l’ASCOD 2 pour constituer une famille de reconnaissance et d’appui. Ce socle industriel et capacitaire a été renforcé par l’exigence d’assemblage national. Ainsi, l’Ajax a été dérivé de l’ASCOD 2 et retenu en 2010, tandis que l’implantation à Merthyr Tydfil structurait l’amont industriel. La trajectoire devait initialement être rapide, avec une première mise en service attendue en 2017, avant que la réalité technique et budgétaire n’impose une révision profonde.

L’échéance a en effet dérivé à plusieurs reprises, avec un jalon désormais fixé à novembre 2025 pour la capacité opérationnelle initiale, capacité dite IOC, et un total de 165 véhicules livrés à ce stade. Cette situation est documentée, comme le rappelle le site américain The War Zone, et elle matérialise un glissement qui dépasse la seule tenue des essais. La question n’est pas seulement celle d’un calendrier, elle touche à l’aptitude même du système à tenir ses promesses en environnement opérationnel.

Ajax British Army
Véhicule de combat et de reconnaissance blindé AJAX de la British Army

La famille comprend six versions, dont la reconnaissance armée équipée d’un canon télescopé de 40 mm, avec une architecture numérique et des capteurs avancés destinés à accroître la connaissance de la situation. Cette diversité est censée couvrir la reconnaissance, le transport protégé, la réparation, la récupération, le poste de commandement et le génie. The Defense Post rappelle cette palette, qui illustre l’ambition initiale d’un système modulaire capable d’épauler les formations lourdes et de répondre à des environnements d’emploi variés.

À l’arrière-plan, un débat stratégique persistant accompagne le programme depuis 2021. Le Royal United Services Institute, organisme de réflexion britannique, résumait le dilemme en des termes limpides. « RUSI a résumé la problématique en se demandant si le véhicule pouvait être réparé et s’il valait la peine d’être sauvé. » Ce constat, posé tôt, éclaire les arbitrages actuels, puisqu’il pose simultanément la question technique et la question d’opportunité, au moment où l’IOC est affichée comme jalon politique fort. 

Suspension immédiate après l’exercice Salisbury Plain, symptômes liés aux vibrations

La décision immédiate a été d’interrompre l’emploi des Ajax pendant deux semaines après qu’environ trente militaires ont signalé des symptômes de bruit et de vibrations à l’issue d’un exercice sur Salisbury Plain. Les personnels affectés avaient passé entre dix et quinze heures à bord. La très grande majorité est désormais médicalement apte, tandis qu’un noyau reste suivi de manière spécialisée. Le média déjà cité, The War Zone, en rend compte et illustre l’activation de mesures conservatoires dès l’apparition d’alertes sanitaires.

Cette situation vient se superposer à des épisodes antérieurs qui avaient déjà conduit à des hospitalisations ainsi qu’à des suspensions d’essais en 2020 et 2021. La répétition des signaux faibles puis forts a progressivement installé le risque dans la durée. Les autorités ont documenté ces occurrences; Army-Technology souligne que des campagnes d’expertise médicale avaient été déclenchées pour caractériser l’exposition au bruit et aux vibrations.

Il convient d’insister sur la nature des symptômes et sur leur caractère potentiellement cumulatif. Les effets conjoints du bruit interne et des vibrations ne se limitent pas à un inconfort passager. Ils peuvent générer des atteintes auditives et des troubles fonctionnels qui justifient la prudence de l’autorité opérationnelle. Ainsi, la pause de deux semaines ne constitue pas une suspension politique symbolique, mais bien une mesure de gestion du risque centrée sur la santé des équipages.

Par ailleurs, les éléments d’analyse invitent à considérer que ces épisodes répétés témoignent d’une défaillance plus profonde qui dépasse un simple correctif logiciel ou un changement d’accessoire. Les signaux convergents pointent une combinaison de conception, de contrôle qualité industriel et de validation opérationnelle qui n’a pas atteint le niveau attendu. À ce stade, la question n’est pas de savoir si le véhicule peut rouler, elle est d’évaluer si le système, dans son ensemble, tient la promesse de sécurité et d’efficacité pour laquelle il a été commandé. 

La santé des équipages au centre de la décision de l’ British Army : impacts médicaux et effets opérationnels

Le risque auditif a été formellement identifié dès décembre 2018, ce qui a conduit l’autorité à lancer des tests et des suivis sur une large cohorte de militaires. Un an plus tard, plus de trois cents soldats avaient reçu des tests auditifs et dix‑sept demeuraient sous traitement spécialisé. Le même média rapporte ces éléments, qui soulignent que le risque n’est pas apparu ex nihilo. La vigilance sanitaire s’inscrit dans le temps, en complément d’un effort technique qui reste en cours.

revue de defense stratégique britannique 2025
[Analyse] Nouvelle alerte sanitaires pour l'Ajax britannique, après quelques semaines de service 18

Des enquêtes menées au plus près des personnels exposés ont, de leur côté, permis d’affiner l’ampleur des conséquences humaines. Les chiffres consolidés font état d’un large panel d’examens et de décisions individuelles, avec 310 militaires exposés, 5 réformes et des suivis prolongés. Cette réalité humaine transforme un défaut technique en risque durable, puisqu’elle entraîne des restrictions d’exposition, des pertes de qualification et des coûts médico‑légaux susceptibles d’entraver la disponibilité des unités concernées.

Au-delà de l’humain, les vibrations affectent la performance. Elles empêchent la stabilisation de l’armement en mouvement, dégradent l’électronique embarquée et multiplient les défaillances mécaniques, du train de roulement aux organes périphériques. Une telle dégradation de la capacité de tir et de la fiabilité électronique contredit l’ambition initiale d’un système de reconnaissance numérisé, apte à engager, observer et commander en mouvement avec un niveau d’efficacité supérieur.

Ainsi, la conséquence opérationnelle est double. D’une part, l’équipage devient l’ultime variable d’ajustement, avec des restrictions d’emploi qui grèvent le potentiel d’entraînement. D’autre part, la chaîne de maintien en condition voit son fardeau croître, puisque les pannes et l’usure prématurée appellent une densité de soutien plus forte. La combinaison des deux crée un effet ciseau qui réduit l’aptitude des formations à tenir un rythme soutenu, y compris en temps de paix. 

Coûts, dépendances et BITD mobilisée: une correction qui bouscule l’appareil industriel

La correction technique engage tout l’écosystème industriel local. Le choix d’un assemblage national a déjà mobilisé des moyens et des investissements, notamment autour du site de Merthyr Tydfil. Toute refonte lourde, qu’elle soit structurelle ou de détail, entraînera des coûts additionnels, des validations à répétition et des interruptions d’outillage qui pèseront sur la trajectoire. La réalité est simple. Corriger sans désorganiser revient à répartir dans le temps un effort industriel que les calendriers capacitaires rendent difficilement compressible.

La dimension socio‑économique est au cœur de l’équation. Le programme soutient un réseau étendu d’entreprises et des milliers d’emplois qualifiés à l’échelle du pays, ce qui place toute décision dans un cadre politique assumé. Cet ancrage est rappelé par le gouvernement britannique, qui met en avant plus de 230 entreprises et plus de 4 100 emplois liés. La base industrielle et technologique de défense, dite BITD, est donc partie prenante de l’arbitrage autant que ses clients opérationnels.

Le volet financier n’est pas neutre. Le coût programmé avoisine 5,5 milliards de livres, sans intégrer les corrections potentielles, ce qui expose le ministère de la Défense britannique, dit MoD, à des risques budgétaires supplémentaires. Les surcoûts antérieurs, dont l’implantation industrielle, s’ajoutent aux retards, et l’ensemble questionne la viabilité industrielle à moyen terme. Dans un contexte de ressources contraintes, une refonte technique profonde pourrait ainsi emporter des effets d’éviction sur d’autres lignes d’équipement.

Par ailleurs, l’arbitrage ne se limite pas aux chiffres. Conserver le programme garantit des emplois et la cohésion d’une supply-chain défense qui irrigue plusieurs régions, mais un nouvel incident ternirait davantage l’image technique, y compris à l’export. À l’inverse, l’abandon sauverait possiblement des budgets et des risques médico‑légaux, mais il fracturerait la chaîne de valeur et l’attractivité, avec des conséquences contractuelles. Le dilemme s’étend donc de la maîtrise des risques à la préservation de l’appareil industriel national. 

Dilemme stratégique pour la British Army et fragilités de la modernisation blindée

Les incidents répétés fragilisent la trajectoire de modernisation de la British Army. Un nouveau retard ou un arrêt forcerait la prolongation de flottes vieillissantes, à commencer par les Warrior ou les Combat Vehicle Reconnaissance Tracked, dits CVR(T), et il pèserait sur l’ambition des Brigade Combat Teams, dites BCT. La fenêtre d’indisponibilité capacitaire s’ouvrirait au pire moment, alors que la posture de haute intensité est revendiquée au sein de l’Alliance et que la crédibilité opérationnelle repose sur la continuité des moyens blindés.

warrior British army
L’Ajax doit remplacer les MCV 80 Warrior datant de la fin de la guerre froide au sein de la british army

Le débat s’invite aussi sur le terrain politique. L’autorité a confié une mission de la dernière chance à un ingénieur de l’armement pour évaluer la viabilité du programme et proposer une décision robuste. Une telle saisine illustre la gravité financière et symbolique du dossier. La responsabilité technique engagée à ce niveau crée une référence qui guidera, explicitement, le choix entre une correction profonde et une rupture, avec toutes les implications que cela emporte pour les forces et pour l’industrie.

Au plan industriel et commercial, l’effet domino est évident. Une image technique affectée rejaillit sur les programmes cousins, notamment ceux liés au concept Optionally Manned Fighting Vehicle, OMFV en anglais, et elle alimente des renégociations possibles avec des partenaires. La chaîne contractuelle n’aime ni l’incertitude ni les retards répétés. Elle exige de la prévisibilité, des standards stables et des performances démontrées, autant de facteurs que la crise actuelle perturbe.

Enfin, le facteur humain est déterminant. Les restrictions d’exposition, les suivis médicaux et les réformes individuelles entraînent une perte progressive de personnels qualifiés, difficile à compenser à court terme. Cette érosion des compétences, combinée à des coûts médico‑légaux, transforme un problème d’ingénierie en risque opérationnel durable. L’aptitude à régénérer la ressource humaine deviendra un paramètre limitant, autant que la correction du défaut matériel. 

Solution à court terme et trajectoire vers la capacité opérationnelle initiale

Le calendrier de livraison récemment rappelé est ambitieux. Il prévoit 128 unités livrées en 2025, puis une montée en puissance en 2026 et au‑delà, jusqu’à un total de 589 véhicules en fin de décennie. La suspension d’emploi intervenue fragilise ces rythmes, car chaque pause interrompt l’instruction, retarde la mise en condition et induit des revalidations techniques. Cette trajectoire est connue des observateurs et elle impose d’ores et déjà d’anticiper des marges, y compris pour l’initialisation de la chaîne logistique et des stocks.

À court terme, des solutions intérimaires pourraient être envisagées. La prolongation de service de certains Warrior, ou l’examen de plateformes existantes comme des CV90 ou des Lynx, font partie des hypothèses régulièrement discutées, puisqu’une solution de remplacement en urgence sur base CV90 ou Lynx et une prolongation de Warrior offriraient la continuité minimale de la reconnaissance blindée. Toutefois, ces scénarios emportent des coûts additionnels, des délais d’intégration et un niveau d’adéquation missionnelle parfois moindre.

Dans le même temps, des lacunes d’intégration retardent la pleine efficacité. Les autorités reconnaissent que l’architecture électronique embarquée n’intègre pas encore des suites complètes de lutte anti‑drones, ce qui réduit l’aptitude à évoluer dans un environnement saturé d’aéronefs télépilotés et de munitions rôdeuses. Ce besoin, identifié de longue date, est désormais un prérequis pour toute projection crédible, tant en fréquence qu’en intensité.

Enfin, l’enjeu réputationnel et partenarial ne doit pas être sous‑estimé. Une image technique dégradée accroît le risque de renégociation contractuelle et réduit la valeur perçue à l’export. Ce phénomène se nourrit de la répétition des incidents autant que des communiqués optimistes contredits par les faits. Restaurer la confiance exigera des preuves mesurables, un discours cohérent et un plan de mitigation transparent, sinon la dynamique d’attrition industrielle et commerciale se poursuivra. 

Conclusion

On le voit, la suspension des Ajax après de nouveaux cas de malaises réaffirme que le dossier est autant sanitaire qu’industriel et capacitaire. La réapparition de troubles auditifs et de vibrations susceptibles d’endommager armes et électronique, l’historique de suspensions et un calendrier désormais serré placent l’autorité devant un arbitrage coûteux. Il s’agit d’engager des corrections lourdes avec une indisponibilité prolongée et un risque financier accru, ou d’accepter une rupture de programme aux conséquences politiques et industrielles élevées. Dans le même temps, la santé des équipages et la cohérence de la viabilité industrielle doivent rester le premier filtre de décision.

En définitive, la trajectoire choisie infléchira durablement la capacité blindée britannique et sa crédibilité exportatrice. Opter pour une remise à plat technique et industrielle exigera des budgets additionnels, des délais et une communication maîtrisée. Choisir l’abandon contraindra à des remplacements rapides, coûteux et possiblement moins performants. Par ailleurs, la fragilisation d’Ajax pèse sur la posture de haute intensité revendiquée. Il conviendra donc de pondérer coûts immédiats et externalités structurelles, en priorisant la santé équipages, la résilience de la supply-chain défense et la garantie d’un plan de continuité capacitaire crédible pour les prochains mois. 

[Dossier] Contre‑IA: comment l’APL entend retourner l’avantage technologique occidental

Un exercice à Zhurihe illustre la logique opérationnelle qui irrigue la doctrine de l’Armée populaire de libération (APL) : des batteries factices et des « figurants professionnels » ont amené une force adverse à tirer sur des fantômes et à révéler ses propres positions, montrant que la guerre de demain ne vise pas seulement les capteurs ou les hommes, mais les modèles qui interprètent leurs signaux. Cette dynamique ne relève pas de l’anecdote, puisqu’elle s’inscrit dans une conception intégrée de la lutte contre l’intelligence artificielle adverse, qui se déploie simultanément sur les données, les algorithmes et la puissance de calcul.

L’enjeu dépasse ainsi la seule guerre électronique. Les revêtements et leurres multispectraux trompent l’ISR, la pollution de données et les attaques adversariales retournent les modèles, tandis que la saturation électromagnétique épuise les ressources de calcul. Si les forces occidentales n’intègrent pas de manière systématique ces effets dans leur entraînement et dans l’entraînement de leurs modèles, une « deception gap » pourrait inverser des avantages technologiques apparents. Le défi consiste à durcir toute la chaîne de valeur de l’IA, généraliser le red‑teaming et adapter la formation ainsi que l’OPFOR pour restaurer la résilience opérationnelle.

La contre‑IA de l’Armée populaire de libération reconfigure le centre de gravité en visant données, algorithmes et calcul

La doctrine de « contre‑IA » de l’APL ne se présente pas comme un catalogue de techniques, puisqu’elle articule une triade cohérente visant simultanément les données, les algorithmes et la puissance de calcul. Cette approche, mise en avant par des publications militaires chinoises, place les pipelines adverses au cœur de la manœuvre, afin de les pousser à « chasser des fantômes » au lieu de confirmer et engager les véritables menaces. Dans un article de Defense One, cette architecture de combat est décrite comme visant à « briser l’intelligence » en frappant les trois maillons de manière synchronisée, plutôt qu’en isolant le capteur, l’opérateur ou la liaison.

Cette grille de lecture change la nature du centre de gravité. L’IA adverse devient un ensemble cible, avec un travail assigné pour frapper chaque partie de la chaîne. Les écrits insistent sur une logique algorithmique, en testant le processus de décision des modèles, en brouillant les signaux qui guident des essaims de drones, ou en manœuvrant de manière inattendue pour déstabiliser les régularités privilégiées par les systèmes d’apprentissage. L’objectif consiste à pousser l’IA à préférer des voies stériles, en la conduisant vers des impasses de charge de calcul où s’allongent latences et boucles OODA.

contre-ia robot canin APL
[Dossier] Contre‑IA: comment l’APL entend retourner l’avantage technologique occidental 23

Cette ambition s’appuie aussi sur une boîte à outils soft‑kill explicitée dès 2024 par des chercheurs chinois, listant pollution de données, inversion, insertion de portes dérobées et attaques adversariales. La logique est assumée, puisqu’elle vise à manipuler le comportement des modèles, plutôt qu’à simplement détruire l’infrastructure. Côté occidental, l’intuition n’est pas nouvelle. Dès 2018, le site C4ISRNET consacrait un article à ce sujet, dans lequel le lieutenant‑général Edward Cardon posait la question d’une stratégie de contre‑IA, en soulignant qu’une IA peut être trompée par de minimes altérations visuelles.

Dans le même temps, l’effort chinois s’inscrit dans une trajectoire politique structurée. La reprise en main par le Parti communiste chinois des domaines clés, dont l’IA, l’espace et le quantique, vise une cohérence de moyens et d’effets pour gagner la compétition technologique et militaire. Cette « verticalisation » stratégique éclaire la détermination à traiter le « contre‑IA » comme un modèle intégré, et non comme un bricolage opportuniste, comme l’illustre la reprise en main de l’IA par le PCC (Parti Communiste Chinois). 

Leurres multispectraux et faux positifs industrialisés saturent l’ISR et couvrent les moyens réels

L’APL associe des revêtements, des émetteurs et des paillettes multibandes pour remodeler les signatures radar, infrarouge et visuelles des véhicules. L’objectif est simple, puisque l’IA de renseignement, surveillance et reconnaissance (ISR) se trouve alors incitée à classer un profil imité à la place de la plateforme réelle. Les solutions ne sont pas théoriques. Les descriptions disponibles montrent des systèmes capables d’aller jusqu’à simuler la vibration moteur pour mimer l’empreinte fine d’un autre engin, de sorte que les classifieurs assistés par IA confondent plateforme et leurre en toutes bandes.

Cette logique s’appuie sur un écosystème commercial déjà en action. Des entreprises chinoises diffusent des treillis, tenues, revêtements et leurres gonflables à l’échelle, en complément de générateurs de fumée, simulateurs de signature, réflecteurs radar et matériaux absorbants. La « contre‑données » ne passe donc pas uniquement par le numérique, puisqu’elle s’adosse à une offre industrielle capable de produire en volume de quoi saturer l’ISR adverse de faux positifs et de trajectoires trompeuses, tout en préservant les véritables moyens engagés.

Les exercices de l’APL intègrent d’ailleurs des « cibles réelles et fausses » pour contraindre opérateurs et modèles à apprendre à distinguer les signatures authentiques des leurres. La pratique crée une acculturation à la désignation ambiguë, dans laquelle humains et algorithmes doivent arbitrer sous pression. L’adversaire qui ne s’entraîne pas face à cette ambiguïté subit mécaniquement la dispersion de ses feux et la révélation involontaire de ses positions de tir.

Ainsi, un schéma mêlant habillage multispectral, leurres gonflables et signaux électromagnétiques factices peut suffire à créer des tirs amis sur des signatures fantômes. Les pipelines de ciblage automatisés se retrouvent, de fait, neutralisés, puisqu’ils dépensent leur capital décisionnel sur de fausses pistes. Les unités réelles, elles, conservent l’initiative, à l’abri d’un écran de pollution de données qui allonge les boucles adverses et les empêche de converger à temps. 

Empoisonnement des données et attaques adversariales plient les modèles sans détruire l’infrastructure

La littérature chinoise met en avant l’empoisonnement de données, l’insertion de portes dérobées et les exemples adversariaux comme méthodes opérationnelles pour dégrader des modèles. L’idée n’est pas de casser l’outil frontalement, mais d’en plier les habitudes, jusqu’à lui faire rejeter les signaux utiles ou confondre le signal et le bruit. Cette approche rejoint les inquiétudes juridiques et opérationnelles occidentales, puisque le Comité international de la Croix‑Rouge souligne que l’efficacité et la licéité des systèmes d’IA reposent d’abord sur la qualité et la traçabilité des données, ainsi que sur la préservation du jugement humain dans le cycle de ciblage.

APL drone cyber
retour video drones FPV de l’APL

Face à ces attaques, plusieurs briques existent côté occidental, sans que l’effort soit complet. Les programmes de l’Agence pour les projets de recherche avancée de défense (DARPA) sur la robustesse adversariale, et ceux de l’Agence de recherche avancée en renseignement (IARPA) sur la détection de backdoors, complètent les cadres d’évaluation et de gestion des risques du NIST. La logique qui se dessine consiste à instituer des campagnes permanentes de tests et d’évaluation, plutôt que des démonstrations ponctuelles, afin de « durcir » les modèles avant leur déploiement.

La vulnérabilité reste, toutefois, pragmatique et concrète, puisque de petits artifices visuels sur un véhicule, un uniforme ou une antenne peuvent suffire à tromper la classification d’un drone économique. Des variations millimétrées sur un motif, une texture ou une bande spectrale font dérailler une filière de perception qui, en laboratoire, paraissait robuste. La conséquence opérationnelle est directe, car les erreurs de classement se traduisent aussitôt par des erreurs de priorisation et de feux.

Il devient donc essentiel d’instrumenter la « résilience des modèles » dans les architectures, et de l’entraîner en continu. Les tests de robustesse aux attaques adversariales, la chasse aux backdoors et l’outil d’alerte sur les anomalies de données doivent converger. L’enjeu ne relève pas seulement du développement logiciel, puisqu’il exige de conserver une télémétrie explicite sur la santé des modèles en théâtre, et des mécanismes de repli sécurisés lorsque l’incertitude dépasse un seuil défini. 

La guerre électromagnétique tend un piège à calcul qui allonge la latence et brouille la priorisation

La doctrine distingue deux leviers contre la puissance de calcul. Le « hard‑kill » vise les centres de données, liaisons et nœuds par des moyens cinétiques ou cyber. Le « soft‑kill » s’appuie sur la guerre électromagnétique, en saturant l’environnement de bruit et de faux signaux, de sorte que l’IA adverse mobilise ses ressources limitées sur du clutter et des artefacts. Cette approche allonge mécaniquement la latence décisionnelle, tout en raréfiant la puissance disponible pour suivre et engager les cibles utiles.

Le marché chinois alimente ce besoin, en proposant des systèmes générant de faux signaux, des simulateurs radar, ainsi que des solutions de brouillage capables de composer des environnements complexes avec interférences multi‑cibles. L’objectif est de créer un espace électromagnétique confus où la boucle de décision adverse s’enlise. La défense souffre alors de l’impossibilité de prioriser, tandis que la détection alliée, calibrée, maintient une image plus claire de la situation.

La saturation du spectre agit comme un piège à calcul. Les chaînes adverses consomment du temps et des cycles sur des hypothèses inutiles, pendant que les pistes significatives se noient dans la masse. La perte ou l’altération des liaisons fragilise encore la télémétrie et la surveillance de santé des modèles déployés en périphérie. Des mécanismes de secours deviennent indispensables, avec des seuils d’alerte et des modes dégradés explicitement entraînés, afin d’éviter la défaillance silencieuse.

Dans cet environnement, la menace des essaims se combine naturellement à la déception électromagnétique. De fait, une prochaine génération de drones d’attaque dotés d’IA va créer une capacité de saturation et d’interdiction à bas coût, difficile à contrer sans défenses scalables. Cette convergence entre « leurres » et « masses » impose d’anticiper des scénarios où la supériorité de calcul apparente se retourne en vulnérabilité, lorsque l’adversaire parvient à forcer l’IA à traiter l’accessoire plutôt que l’essentiel. 

Former l’override et outiller l’OPFOR pour ériger la résilience des modèles tout en gardant l’humain aux commandes

La réponse ne peut être uniquement technologique. Les forces qui s’exposent à la « contre‑IA » doivent former leurs chefs à repérer quand la machine se trompe et à exercer l’override. La multiplication de scénarios de tromperie dans les simulations et de wargames homme‑machine oblige les opérateurs à repérer les conseils erronés et à les contester rapidement. L’humain‑dans‑la‑boucle reste le socle, mais il exige une culture de l’escalade contrôlée et des procédures de modes dégradés déjà éprouvées en entraînement.

Force cyber APL
Force Cyber de l’APL

Parallèlement, les armées doivent moderniser leurs Opposing Force (OPFOR, force adverse) en dotant l’ennemi d’exercice de kits de « contre‑IA » combinant reconnaissance assistée par IA et tromperie. C’est exactement l’esprit des initiatives américaines #BreakAI et #CounterAI, pensées pour instituer tests, vérification et défenses opérationnelles contre les attaques adversariales, comme le détaille Breaking Defense.

Il faut aussi préserver la philosophie du « Mission Command » sans la diluer dans la fascination pour l’algorithme. L’intégration efficace de l’IA dans le processus de décision militaire doit aider les chefs à moduler entre centralisation et décentralisation, afin d’optimiser la précision et la vitesse, sans chavirer dans le pilotage automatisé. Ce rappel méthodologique s’inscrit dans la réflexion de The Defense Horizon Journal, qui souligne l’importance de la compréhension et de l’attribution humaines des sorties pour éviter la dérive vers un « black‑box » sans responsabilité.

Dans le même esprit, les wargames chinois font appel à des IA capables de reproduire doctrines et biais décisionnels adverses, afin de confronter les officiers à des comportements crédibles et piégeux. Cette acculturation à la déception algorithmique nourrit la cohérence du « contre‑IA » en formation. Elle se double d’un rappel politique fort sur les limites à respecter : « En 2024, le lieutenant‑général He Lei a plaidé pour des limites strictes à l’emploi de l’IA en temps de guerre et a insisté pour que l’autorité sur les décisions de vie ou de mort demeure humaine. » Cette position accompagne l’orientation opérationnelle présentée dans une IA de wargame qui reproduit les biais des chefs adverses.

Enfin, l’obsession de l’efficacité algorithmique ne doit pas masquer les risques opérationnels d’une automatisation trop poussée. Les retours sur les équipages réduits et la robotisation à bord de frégates modernes invitent à la prudence, car le facteur humain demeure décisif pour la maintenance, l’endurance et la maîtrise des dégradés. Les débats sur la réduction d’équipage des frégates Type 32 l’illustrent

Une confiance non résiliente dans l’IA accroît les risques opérationnels, juridiques et d’escalade

L’usage d’IA dans le cycle de ciblage accroît les risques de mauvaise identification, de biais et d’hallucinations, avec des conséquences civiles potentiellement graves. Le « black‑box² », produit par l’empilement de données synthétiques et de modèles successifs, rend parfois impossible la traçabilité causale d’une recommandation. Cette opacité fragilise la conformité au droit des conflits armés, d’autant que la tentation d’accélérer le tempo via l’automatisation pousse au contournement du jugement humain, pourtant indispensable au principe de précautions et à l’évaluation de la proportionnalité.

La dynamique de « deception gap » ajoute un risque stratégique. Si les armées occidentales ne maîtrisent pas les outils émergents de « contre‑IA », un adversaire capable d’induire l’erreur dans leurs modèles pourrait inverser un avantage technologique apparent. La supériorité perçue en matière d’IA se transforme alors en vulnérabilité calculatoire, dès lors que l’adversaire impose ses leurres multispectraux, sa pollution de données et sa guerre électromagnétique.

La menace ne se limite pas au champ cinétique. Les opérations adversariales contre les systèmes d’IA s’étendent à l’ensemble des secteurs critiques. La course entre défense et attaque, où l’assaillant n’a besoin que d’une seule faille pendant que le défenseur doit envisager toutes les attaques possibles, impose une montée en gamme des défenses. The Cipher Brief met en avant l’importance décisive du « contre‑IA » comme bataille invisible, mais structurante, pour la sécurité nationale, dans cet article.

L’argument opérationnel recoupe d’ailleurs un constat stratégique plus large. Une confiance non résiliente dans l’IA peut augmenter les risques d’escalade, notamment lorsque l’emploi massif de drones et de systèmes autonomes réduit les freins politiques et accroît la prise de risque. Une analyse des effets de la généralisation des drones et de l’IA sur l’escalade illustre combien l’illusion de maîtrise algorithmique peut raccourcir les fenêtres de désescalade. 

Durcir les pipelines, tester en continu et standardiser l’effort industriel pour une défense crédible

La première ligne d’action consiste à durcir les pipelines et les modèles. Protéger la provenance des données, instrumenter une télémétrie de santé des modèles, détecter les anomalies, et préserver des mécanismes de repli sûrs en exploitation doivent devenir des exigences opérationnelles. Ces mesures s’appliquent du laboratoire au théâtre, avec des seuils de confiance définis pour basculer en mode dégradé, et des journaux d’audit exploitables pour reconstituer et corriger plus vite les défaillances.

Drones attaque furtif APL
Présentation des nouveaux drones d’attaque furtifs de l’APL en septembre 2025

La seconde ligne d’action relève du test et de l’évaluation continus. Les campagnes de red‑teaming doivent devenir la norme, en mobilisant les briques existantes de robustesse adversariale, de détection de portes dérobées et d’évaluation des risques. L’idée est d’anticiper l’ennemi et ses « attaques adversariales », plutôt que de courir derrière, en intégrant ces essais à la cadence de mise à jour des modèles comme à l’entraînement opérationnel. Le « testing » n’est plus un jalon, mais un flux.

La troisième ligne d’action concerne l’entraînement. Équiper l’OPFOR avec des kits de « contre‑IA » – leurres multispectraux, scénarios d’empoisonnement de données, pollution de capteurs – généralise le réalisme adversarial. Dans le même mouvement, il faut encourager l’émergence de standards partagés entre alliés et une montée en puissance industrielle qui produise à la fois défenses logicielles et équipements de leurre à coût acceptable. L’essor de solutions performantes et économiques dans la défense offre des pistes concrètes pour répondre au défi de la masse et du coût, tels qu’exposés par cet article.

La dernière ligne d’action consiste à rapprocher doctrine et instrumentation. Des exemples concrets montrent qu’une IA bien calibrée peut tamiser et fusionner des flux massifs de données pour accroître la pertinence des détections, tout en préservant le passif et la traçabilité. L’important est d’inscrire ces capacités dans une architecture contrôlable par les opérateurs et les chefs, et non l’inverse. La démarche engagée pour tamiser et fusionner des flux massifs de données acoustiques au profit des « oreilles d’or » offre un cadre utile pour instrumenter la santé des modèles et les audits, en temps réel comme en différé. 

Conclusion

On le voit, la « contre‑IA » chinoise déplace le centre de gravité tactique vers la contestation active des systèmes d’IA adverses. Les leurres physiques multispectraux, la pollution de données, les manipulations algorithmiques et la saturation des ressources de calcul convergent pour provoquer des erreurs, allonger la latence décisionnelle et retourner des avantages technologiques apparents. Dans cette équation, l’IA adverse n’est plus un atout à craindre, mais une cible à traiter, tout au long de sa chaîne de valeur.

On comprend de ce qui précède que l’outillage occidental existe déjà en partie pour riposter, des cadres de robustesse adversariale aux campagnes de tests et d’évaluation. Dans le même temps, la réponse n’aboutira qu’avec une mise à l’échelle industrielle, un partage de normes entre alliés, et une transformation de l’entraînement incluant une OPFOR dotée de kits de « contre‑IA ». La maîtrise de la résilience des modèles, de la provenance des données et des modes dégradés décidera, enfin, du tempo. Sans cette adaptation, la « deception gap » risque de transformer l’avance algorithmique en vulnérabilité stratégique, à l’heure où la guerre électromagnétique, les leurres multispectraux et les attaques adversariales deviennent des standards du champ de bataille. 

[Analyse] Sous-marins A26 : la Pologne parie sur Saab Kockums pour dominer la Mer Baltique

La Pologne a arrêté son choix retenant une solution suédoise pour trois sous‑marins A26 dans le cadre du programme Orka. Selon l’annonce officielle, Stockholm propose un montage articulant des délais resserrés, une coopération technologique et une « capacité pont » permettant de former les équipages dès 2026, avant l’arrivée d’un bâtiment de transition en 2027, avec une première unité A26 attendue à l’horizon 2030. La valeur évoquée dépasse 10 milliards de zlotys. L’ensemble inscrit la montée en puissance de la Marine polonaise dans une logique graduelle, en combinant apprentissage accéléré, présence en mer et livraison de bâtiments neufs sur la décennie.

Un basculement industriel s’esquisse dans le même temps, puisque la conception, la construction et le maintien en condition opérationnelle sont recentrés sur un pôle européen. Cette orientation modifie les chaînes logistiques, consolide les compétences en propulsion conventionnelle et favorise la résilience des approvisionnements au sein de l’Union européenne. Elle s’accompagne d’opportunités pour la souveraineté industrielle et de contraintes de calendrier. La question est désormais de mesurer ce que cette sélection suédoise apporte, sur la scène opérationnelle baltique comme sur les plans industriel et politique, tout en identifiant les risques de production, d’interopérabilité et d’exécution d’ici 2030.

Les sous-marins A26 de Saab Kockums et la souveraineté industrielle européenne confortées par le choix polonais

La décision de Varsovie consacre un rééquilibrage européen. Elle consolide un pôle de conception et de construction de sous‑marins conventionnels sur le continent, et elle limite de fait la dépendance à des fournisseurs extra‑européens. Dit autrement, cette victoire suédoise rétablit un équilibre industriel européen en préservant le savoir‑faire et la base technologique de la Suède, dans une logique de souveraineté industrielle. Pour la Pologne, l’arbitrage s’inscrit dans une approche de cohérence stratégique, en cherchant à sécuriser les chaînes d’approvisionnement et la montée en puissance de long terme d’Orka au sein d’un écosystème européen.

Par ailleurs, Saab Kockums arrive avec une base industrielle opérationnelle et visible. L’outil de Karlskrona, structuré autour d’une filière qui a réinvesti dans la recherche et développement, soutient un portefeuille en cours et une dynamique d’emploi qui crédibilisent la capacité à livrer, à transférer des compétences et à maintenir les navires en service. Plusieurs éléments techniques et de calendrier présentés ces derniers mois confirment que l’industriel dispose d’une chaîne robuste, en particulier pour l’A26, ce qui légitime l’espoir d’un transfert de savoir‑faire progressif utile à Orka, avec une chaîne industrielle éprouvée à Karlskrona.

Dans le même esprit, le choix suédois s’inscrit dans un rapprochement logistique européen. Il réduit la dépendance aux flux extra‑européens, sécurise l’accès aux pièces et services de maintien en condition opérationnelle, et favorise une formation accélérée des équipages. Comme l’indique Defence24, l’offre inclut une capacité pont, des formations dès 2026 et des achats d’armements en Pologne. Une telle configuration diminue l’exposition aux ruptures d’approvisionnement en cas de tensions régionales et ancre les opérations dans un cadre européen cohérent avec les priorités de l’OTAN et de l’Union européenne.

Programme A26 Sous-marin diesel-électrique | Air Independant Propulsion AIP | Analyses Défense
[Analyse] Sous-marins A26 : la Pologne parie sur Saab Kockums pour dominer la Mer Baltique 28

Enfin, pour Kockums, décrocher Orka est un tournant commercial après des années d’incertitudes. Au‑delà du seul carnet de commandes, la décision polonaise renforce la position de la Suède comme acteur majeur européen du segment conventionnel. Elle ancre l’A26 dans une trajectoire export crédible, tout en irriguant un écosystème de sous‑traitants. L’effet de démonstration est réel, puisqu’il consacre la valeur d’un design pensé pour la Baltique, compatible avec les exigences polonaises, et il encourage des coopérations industrielles sur le long terme. Cela confère une profondeur stratégique au partenariat, intégrant l’outil industriel à la logique opérationnelle d’Orka. 

Un calendrier resserré vers l’A26, avec une transition maîtrisée mais exposée

Le calendrier public prévoit un démarrage des formations en 2026 et l’arrivée d’un navire de transition en 2027, présenté prudemment comme probablement de la famille A19, ce qui doit rester une hypothèse éclairée et non un fait établi. La première livraison d’A26 est visée pour 2030, sur la base d’un accord de gouvernement à gouvernement qui pourrait être signé avant la fin de l’année et d’un contrat exécutoire au plus tard mi‑2026. La valeur globale dépasse 10 milliards de zlotys. « C’est un grand jour pour l’État polonais, un grand jour pour la Marine militaire. » affirmait Władysław Kosiniak‑Kamysz, le vice‑premier et ministre de la Défense polonais.

Sur le plan contractuel, la procédure retenue est graduelle. Elle repose d’abord sur une convention intergouvernementale, qui fixe le cadre politique et les jalons, puis sur un contrat exécutif précisant les coûts finaux, les transferts et les modalités industrielles. Cette articulation offre une marge d’ajustement, notamment pour la consolidation des contenus polonais et l’organisation des flux logistiques. Elle reporte toutefois la cristallisation des engagements techniques et financiers sur la phase exécutoire, ce qui incite à une gouvernance resserrée des risques, tant sur la définition des équipements que sur la synchronisation des livraisons et de la formation.

Opérationnellement, la trajectoire mise sur une montée en puissance progressive. La capacité pont doit apporter rapidement présence et lutte anti‑sous‑marine, avant la livraison de l’A26 qui élargira le spectre capacitaire à l’horizon 2030. Cette logique graduelle est pertinente, mais elle reste exposée aux aléas d’intégration. L’architecture de l’A26 est modulaire, ce qui facilite l’ajout d’équipements, mais chaque intégration d’armes ou de capteurs peut entraîner des délais et des validations supplémentaires. Les précédentes expériences sur le programme suédois ont déjà montré que des demandes d’évolutions pouvaient décaler le chemin critique, y compris pour des ajouts jugés mineurs.

S’ajoute une contrainte de charge pour Saab Kockums, qui doit livrer en respectant ses engagements nationaux. L’historique des glissements en Suède, lié à des modifications en cours de route, invite à la prudence. Un pilotage étroit des interfaces industrielles, une définition stabilisée des options à intégrer et une planification rigoureuse des essais seront déterminants pour éviter l’effet boule de neige. Dans ce contexte, une coordination fine entre l’État, l’industriel et la Marine, dès la phase d’ingénierie, apparaît essentielle pour préserver l’échéance 2030 et sécuriser la montée en puissance de l’écosystème de soutien en Pologne. 

En Mer Baltique, présence et ASM prioritaires face aux limites de frappe

Pour le théâtre baltique, les plateformes A26 et Södermanland répondent à l’essentiel des besoins. Elles sont optimisées pour la lutte anti‑sous‑marine, les opérations en eaux peu profondes et la discrétion acoustique, autant de caractéristiques particulièrement adaptées au contexte géographique et aux contraintes de la Mer Baltique. Cette adéquation opérationnelle s’inscrit dans le cœur du programme Orka, en garantissant à court terme la restitution d’une présence sous‑marine crédible et, à moyen terme, un élargissement des options tactiques avec l’A26, conçues pour la lutte anti‑sous‑marine (ASM) en eaux peu profondes.

Construction sous-marins A26 Blekinge
Construction du premier sous-marin A26 Blekinge

La limite identifiée tient à la frappe vers la terre en immersion, exigence explicitement inscrite dans le cahier des charges Orka. La capacité pont, si elle était adossée à un Södermanland, n’embarquerait pas cette faculté. Il s’agit donc d’une solution transitoire surtout centrée sur l’anti‑sous‑marin et l’anti‑navire, pertinente pour reconstituer rapidement la présence en mer, mais sans l’effet de levier d’une frappe terrestre subaquatique dès l’entrée en service. La priorité donnée à l’aptitude ASM reste cependant cohérente avec les besoins immédiats, dans un espace contraint où la discrétion, la manœuvrabilité et la capacité à durer en plongée priment.

L’équation se comprend encore mieux face aux annonces russes d’arrivée d’Improved Kilo dotés de missiles Kalibr en Baltique. Disposer de submersibles silencieux et spécialisés en ASM renforce la capacité polonaise à contester la mainmise russe, à conduire du renseignement discret et à maintenir un doute opérationnel constant. La combinaison d’une plateforme de transition et des A26 permet d’installer rapidement une présence crédible, puis de monter en gamme, tout en calibrant au mieux l’emploi de moyens limités. La Baltique impose de jouer la surprise, la compacité et l’endurance en plongée, plutôt que la démonstration de puissance ouverte.

Ainsi, la trajectoire retenue est pragmatique. Elle vise d’abord la reconstitution des fondamentaux de présence et d’ASM, puis l’élargissement progressif vers des options plus offensives au fil des livraisons et des intégrations. L’architecture modulaire de l’A26 laisse ouverte la possibilité d’intégrer ultérieurement des moyens de frappe, sous réserve d’arbitrages budgétaires et de délais d’intégration supplémentaires. Dans l’intervalle, la Marine polonaise consolide ses équipages, affine ses procédures en environnement baltique, et renforce l’interopérabilité avec ses voisins, ce qui pèsera immédiatement dans la balance stratégique régionale. 

Pour la Marine polonaise, un rapprochement logistique qui accélère les transferts et clarifie la compétition

Le partenariat proposé par Stockholm inclut des achats en Pologne et l’activation d’une capacité pont destinée à accélérer la formation et la mise en condition opérationnelle des équipages. La perspective de formations dès 2026 et l’arrivée d’un bâtiment de transition en 2027 structurent une courbe d’apprentissage continue. Cette proximité géographique et industrielle offre un avantage logistique évident, réduit le coût du maintien en condition opérationnelle, et facilite la montée en compétences des chantiers polonais. Elle crée en outre un cadre propice au transfert de savoir‑faire, aligné sur les exigences spécifiques de la Baltique et sur la gouvernance intergouvernementale convenue.

En comparaison, l’offre sud‑coréenne mettait en avant des atouts technologiques et industriels remarquables, incluant un système de propulsion anaérobie, des batteries lithium‑ion et des capacités de tir vertical, dans une logique doctrinale dite des « trois axes ». Cependant, la transposition de cette doctrine dans le contexte européen apparaît limitée face à l’ampleur de l’arsenal russe. L’analyse de fond souligne que la valeur ajoutée de cette proposition s’érode si elle ne s’accompagne pas d’une adaptation fine à la Mer Baltique et à la priorité donnée à la discrétion, au renseignement et à l’ASM dans la durée.

HMS Södermanland
Sous-marin A19 Södermanland de la Marine suédoise

Par ailleurs, Séoul avait envisagé de soutenir sa candidature par le transfert d’un sous‑marin d’occasion, le ROKS Jang Bogo, afin de faciliter l’apprentissage. Une telle manœuvre commerciale signale une volonté de convaincre et d’installer un socle de formation, mais l’adéquation de cette plateforme avec les contraintes de la Baltique et l’architecture opérationnelle polonaise reste incertaine, comme le rapporte The Korea Herald. En pratique, Varsovie a retenu la solution qui minimise les ruptures doctrinales, maximise l’interopérabilité régionale et sécurise la chaîne logistique sur le long terme.

Au final, le choix suédois réduit l’effort d’adaptation doctrinale et diminue les coûts et les risques de MCO, en s’appuyant sur une proximité logistique et une culture opérationnelle partagée. Il ouvre également des opportunités industrielles en Pologne, de la formation à la maintenance, dans un cadre contractuel propice aux transferts. La Marine polonaise peut ainsi lisser sa montée en puissance, en renforçant ses équipages, ses procédures et sa chaîne de soutien, tout en capitalisant sur la modularité de l’A26 pour préparer des intégrations capacitaires ultérieures si l’arbitrage politique et budgétaire le confirme. 

Les risques stratégiques et industriels à maîtriser pour le programme Orka

À moyen terme, le succès suédois renforce la souveraineté industrielle européenne en matière de sous‑marins conventionnels. Il consolide un centre de gravité industriel en Europe du Nord et crédibilise l’offre A26 à l’export. Cependant, l’afflux de commandes crée aussi une pression sur une base de production déjà sollicitée. La montée en cadence devra être sécurisée pour éviter la saturation et les effets de goulot d’étranglement. La gouvernance de programme, la stabilité des spécifications et la priorisation des incréments d’intégration seront des facteurs déterminants pour traduire l’avantage industriel en livraisons tenues et en soutien durable.

La modularité de l’A26 est un atout structurant. Elle permet d’envisager l’intégration future de capacités de frappe, conformément aux ambitions du cahier des charges Orka, sans remettre en cause la cellule ni le cœur propulsif. En revanche, ce potentiel a un coût et un calendrier. Chaque ajout d’armes ou de capteurs entraîne des essais, des validations et des adaptations logicielles. Il faudra donc arbitrer entre l’exigence de tenir l’échéance 2030 et l’envie d’embarquer rapidement un maximum d’options. Une stratégie par étapes, alignée sur la formation et le soutien, paraît la plus résiliente pour la Marine polonaise.

A26 Blekingue
Vue d’artiste A26 Blekinge

Politiquement, la décision envoie un signal pro‑européen clair. Elle aligne la modernisation navale polonaise sur une logique d’interopérabilité et de résilience industrielle au sein de l’Union européenne et de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord. Elle crée un langage commun avec les marines de la région et avec la Suède, dont la culture opérationnelle et les standards techniques sont pertinents pour la Baltique. Dans le même temps, elle crédibilise le rôle de Varsovie comme client de référence sur les capacités conventionnelles, capable d’orienter la demande et d’agréger des partenariats industriels régionaux utiles.

Les vulnérabilités à surveiller sont connues. Le risque de retards liés à la charge de travail et aux intégrations demeure. L’inclusion de moyens de frappe en immersion exigera des financements complémentaires et des jalons d’essais. La bonne exécution des transferts industriels vers la Pologne conditionnera l’efficacité du soutien et la maîtrise du coût complet. Une gestion de programme rigoureuse, adossée à des calendriers réalistes et à une gouvernance partagée État‑industrie‑Marine, sera la clé pour transformer ce choix stratégique en résultats opérationnels tangibles, à la mer, dès la seconde moitié de la décennie. 

Conclusion

On le voit, la sélection suédoise confère à Orka un cadre européen lisible, qui combine souveraineté industrielle, interopérabilité et proximité logistique. L’option retenue livre rapidement une présence sous‑marine et une capacité de lutte anti‑sous‑marine, adaptées à la Baltique. Elle installe en parallèle un chemin vers l’A26 à l’horizon 2030, avec un potentiel d’intégrations futures si des arbitrages budgétaires sont décidés. Par ailleurs, cette orientation réduit la dépendance aux fournisseurs extra‑européens, sécurise les flux de MCO et ouvre des perspectives industrielles concrètes en Pologne.

On comprend de ce qui précède que l’enjeu se déplace désormais vers l’exécution. Il faudra tenir les délais, stabiliser les spécifications, piloter les intégrations et orchestrer les transferts pour éviter l’effet cascade sur le calendrier. Dans le même temps, la Pologne devra définir le bon tempo pour une éventuelle capacité de frappe en immersion, sans pénaliser la montée en puissance des équipages et du soutien. Enfin, le partenariat suédois peut devenir un levier régional de résilience, utile pour peser durablement dans l’équilibre naval en Mer Baltique, si la trajectoire contractuelle et industrielle est maîtrisée jusqu’en 2030 et au‑delà. 

[Actu] Ballons stratosphériques et SWARMS : montée en puissance à 200 plateformes avec suivi radar du NORAD

L’élargissement annoncé de l’exercice SWARMS à environ 200 ballons stratosphériques, avec un suivi par radars terrestres du Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord (NORAD) et la participation de la garde côtière, traduit un passage à l’échelle. L’investissement de 3,5 millions de dollars doit éprouver l’emploi massif de plates‑formes attritables pour le renseignement, la surveillance et la reconnaissance (ISR), le relais et la perturbation, depuis des îles et des navires à moins de 1 000 milles d’Hawaï. L’objectif affiché dépasse la démonstration. Il s’agit de valider des postures offensives et défensives à grande échelle, tout en mesurant les tensions industrielles et les limites historiques déjà documentées, afin d’aborder SWARMS 2026 dans une logique de mise en oeuvre opérationnelle..

SWARMS fait des ballons stratosphériques une couche de combat et de détection ISR

L’annonce place explicitement la stratosphère au cœur d’une stratégie de détection et d’actions multi‑domaine à grande échelle. Andrew Evans, directeur du bureau Strategy & Transformation au sein du renseignement de l’US Army, indique que l’expérimentation doit définir les contours d’un renseignement à l’échelle et rendre cette couche exploitable dès une phase initiale de crise. Comme l’indique Breaking Defense, l’effort vise une présence persistante, distribuée et sacrifiable, capable de créer des effets simultanés de détection et de perturbation. L’intention est claire, puisque la stratosphère devient un espace opératif à part entière.

Le passage d’une première hypothèse d’une centaine à environ 200 ballons ouvre la voie à des effets d’échelle et à une vraie détection en masse. Les équipes projettent des vagues successives de lancements, ce qui permet d’observer des dynamiques temporelles et adverses réalistes. Ainsi, la multiplication des vecteurs augmente mécaniquement la couverture, la redondance et la résilience, tout en testant la capacité à conserver la cohérence du dispositif. Cette massification interroge cependant les seuils de saturation du commandement et du contrôle, ainsi que la stabilité des liaisons et la capacité à trier, hiérarchiser et exploiter la donnée utile en temps limité.

La campagne, dotée de 3,5 millions de dollars, prévoit des mises en l’air dans un rayon de 1 000 milles d’Hawaï, au départ d’îles et de navires. Les rôles seront différenciés, puisque certains ballons joueront le rôle de leurres quand d’autres porteront des capteurs de renseignement, des moyens de brouillage ou des pseudo‑effecteurs destinés à simuler des menaces cinétiques. Cette répartition des charges utiles éclaire la logique d’un essaim modulable, combinant fonctions d’exploration, d’aveuglement et de déception, avec une gestion du risque fondée sur la résistance à l’attrition des plateformes.

ballon stratollite
ballon stratollite

La philosophie d’emploi apparaît duale, puisque l’essaim doit à la fois collecter des indices dans les premières heures d’un incident et déstabiliser l’adversaire par la masse. La logique est de bricoler rapidement une image de situation, même si la tenue de position n’est pas optimale, tout en contraignant les défenses adverses dans la stratosphère. Comme l’a résumé Andrew Evans lors d’un entretien, « Nous utilisons cela à la fois pour définir ce à quoi le renseignement à grande échelle pourrait ressembler et pour inclure la stratosphère dans la sphère opérationnelle pour un conflit de type “phase one”. »

L’engagement du NORAD, avec l’apport de radars terrestres pour suivre les objets, et la présence attendue de la garde côtière, visent à caractériser la signature d’un essaim vu depuis la défense. Cette coopérative favorise autant la préparation défensive que l’anticipation offensive, puisque connaître l’empreinte radar d’un tel dispositif permet d’ajuster filtres, seuils et procédures. Une telle démarche doit contribuer à bâtir une image capteur‑vers‑capteur de la stratosphère, prémisse d’une posture interarmées plus robuste face à des essaims adverses. 

Miniaturisation et architectures DDIL: contraintes industrielles du programme HELIOS et des essaims attritables

Les besoins techniques reflètent une forte poussée de miniaturisation. Des demandes d’information portent sur des capteurs au format réduit, notamment ELINT pour le renseignement électronique, COMINT pour les communications, ainsi que des radars légers, adaptés à des micro‑ballons stratosphériques. Le tout s’inscrit dans la trajectoire HAP‑DS pour High‑Altitude Platform‑Deep Sensing et dans le programme HELIOS pour High‑Altitude Extended‑Range Long‑Endurance Intelligence Observation System. Ces besoins, détaillés par The War Zone, définissent une altitude d’opération au‑delà de 60 000 pieds et des masses très contraintes pour préserver l’absorption de l’attrition et la mise en œuvre dispersée.

La résilience en environnements DDIL, à savoir perturbés, déconnectés, intermittents et à faible bande passante, devient un critère central. L’architecture recherchée doit composer avec une intégration multi‑vendeurs tout en assurant l’interopérabilité des charges utiles et des liaisons. Le bureau Program Executive Office for Intelligence, Electronic Warfare, and Sensors, souvent abrégé PEO‑IEW&S, met en avant la nécessité de solutions évolutives, capables d’agréger des données hétérogènes et de supporter une exploitation locale. Cette approche structurelle conditionne la crédibilité opérationnelle des essaims, bien au‑delà de la seule performance des capteurs.

Les limites physiques et opérationnelles demeurent, puisque l’histoire des aérostats rappelle des vulnérabilités spécifiques. Les incidents du programme JLENS illustrent des risques liés à la météo, à la tenue mécanique et à la dépendance à des stations au sol sensibles. L’emport reste limité et les vents croisés en altitude peuvent perturber trajectoires et phases de montée ou descente. Ces enseignements ne condamnent pas l’option stratosphérique, mais imposent des garde‑fous techniques et des procédures rigoureuses afin d’éviter la reproduction d’aléas coûteux, opérationnels comme politiques.

La miniaturisation ouvre toutefois des perspectives concrètes, puisque des microHABs, c’est‑à‑dire des ballons stratosphériques à très faible charge, peuvent être lancés par de petites équipes. Cette granularité augmente la densité de plateformes et complexifie la détection adverse, ce qui rend l’engagement à coût raisonnable plus ardu. La possibilité d’un déploiement rapide sur une large zone, combinée à l’attritabilité, favorise une présence persistante qui résiste mieux aux pertes et aux environnements contestés. Cette piste reste exigeante pour l’intégration des capteurs, mais offre un chemin crédible vers la massification recherchée.

ballon captif chine
programme de ballon captif chinoise

L’extension vers des fonctions de brouillage, de relais et de pseudo‑effets cinétiques place la question de l’énergie et du traitement embarqué au premier plan. Des documents de travail évoquent une capacité de traitement à bord pour accélérer la détection et la remontée de cibles, mais la chaîne de commandement sécurisé et la diffusion des données restent incomplètement stabilisées. Les responsables reconnaissent que la consolidation de l’architecture, en particulier avec la variété des fournisseurs, devra être réglée au fil des démonstrations, ce qui conditionnera la valeur opérationnelle des essaims à l’horizon de SWARMS 2026. 

NORAD face aux essaims: coûts, dilemmes et effets d’ambiguïté en stratosphère

La généralisation de leurres, capteurs et effecteurs simulés dans le même volume crée une incertitude d’attribution. Un adversaire qui ne sait distinguer l’inoffensif du létal doit user de prudence élargie, ce qui allonge les boucles décisionnelles et mobilise des ressources disproportionnées. La logique d’attritabilité pousse à multiplier les cibles ambiguës, tandis que la défense se voit contrainte d’élever ses seuils d’alerte. Un tel environnement pèse sur la posture aérienne et anti‑aérienne, car le tri entre menaces réelles et apparentes s’opère sous contrainte temporelle, avec un risque de sur‑réaction ou d’insuffisance d’engagement.

Le dilemme économique est évident, puisque tirer des munitions coûteuses sur des ballons économiques dégrade rapidement le ratio coût‑efficacité défensif. Comme le rappelle Defense News, l’emploi de chasseurs et de missiles haut de gamme contre des objets de faible valeur unitaire représente un échange défavorable. La question devient critique si des centaines de cibles sont engagées en rafale. La soutenabilité de l’effort, en coûts comme en stocks, impose des réponses adaptées, fondées sur l’économie des moyens et des capteurs, voire sur une priorisation différente des effets recherchés.

L’argument de la reconstitution rapide d’une capacité d’alerte en cas d’interdiction spatiale reste puissant, puisque les ballons stratosphériques peuvent fournir une alternative ISR et des relais temporaires. Toutefois, la démonstration ne conduit pas encore une collecte en direct suivie d’une diffusion opérationnelle des données. Les modalités de dissémination et d’intégration restent à préciser, ce qui limite, à ce stade, l’exploitabilité d’un tableau tactique fusionné. Les prochains essais doivent précisément éclairer ces points, car la valeur militaire de l’essaim dépend de la rapidité de boucle entre détection, identification et transmission vers les décideurs et les feux.

La transformation des ballons en plateformes de lancement d’effets aériens à haute altitude, connus sous l’appellation High Altitude Air Launched Effects, renforce encore l’enjeu. La littérature récente met en évidence la capacité à déployer depuis la stratosphère des drones ou munitions rôdeuses en nombre, comme l’illustre The War Zone. Un tel emploi élargit le spectre des frappes ou de la saturation, tout en brouillant l’attribution. L’adversaire doit alors couvrir un cône de menaces plus large, ce qui alourdit ses défenses et multiplie les faux positifs, tandis que l’attaquant conserve l’initiative de la masse et du tempo.

La coopération radar avec le NORAD répond à une nécessité tactique, puisque cartographier la signature d’un essaim aide à calibrer filtres et seuils. Néanmoins, cette réponse souligne aussi la dépendance à des capteurs terrestres et la possibilité d’un afflux de données difficile à trier. On se souvient que l’ajustement des réglages pour détecter des objets lents a déjà provoqué une inflation de pistes, avec un bruit de fond plus dense et des classifications plus délicates. Le défi porte autant sur la détection que sur l’analyse, ce qui renvoie à l’architecture des capteurs et des centres de traitement. 

Conclusion

On le voit, l’extension de SWARMS à 200 ballons et l’appel aux radars du NORAD marquent une étape vers l’opérationnalisation de la stratosphère comme couche de combat et d’appui du renseignement. La démarche valide des concepts offensifs et défensifs, tout en révélant des tensions industrielles autour des capteurs miniaturisés et des architectures DDIL, ainsi que des vulnérabilités déjà connues avec les aérostats.

Par ailleurs, la combinaison de leurres et de capacités de largage complexifie l’attribution et impose un coût opérationnel élevé à toute défense réactive. Enfin, la démonstration devient un test stratégique, puisqu’elle dessine autant des capacités que des doctrines à venir, ce qui oblige d’ores et déjà à ajuster posture, investissements et coopération capteur‑vers‑capteur dans HELIOS et la détection en masse. 

[Actu] Obusiers autopropulsés: l’Espagne frappe fort avec 6,7 Md€ et un préfinancement industriel record

L’annonce madrilène change l’échelle des ambitions dans l’appui feu. Le ministère de la Défense d’Espagne engage 6,736 milliards d’euros pour 214 obusiers autopropulsés répartis entre 128 chenillés et 86 sur roues, confiés à une union temporaire d’entreprises Indra EM&E, avec un préfinancement industriel de 3,152 milliards.

La décision ouvre une négociation qui doit aboutir avant la fin de l’année et laisse la sélection finale des plateformes ouverte. L’enjeu est d’évaluer comment l’objectif de nationalisation via transfert de technologie s’articule avec la contrainte budgétaire, et quelles conditions opérationnelles en munitions, drones et ravitaillement permettront de délivrer la capacité tactique annoncée d’ici 2034.

En Espagne, un préfinancement industriel record pour 214 obusiers autopropulsés

La trajectoire budgétaire est d’emblée structurante puisqu’elle porte sur 6,736 milliards d’euros pour 214 obusiers autopropulsés, dont 128 sur chenilles et 86 sur roues, avec une exécution courant jusqu’à fin 2034. Cette volumétrie, qui comprend l’armée de Terre espagnole et l’Infanterie de Marine, est confirmée par InfoDefensa et fixe le cadre des arbitrages à venir. Pour un observateur français, le format équivaut à une quinzaine de groupes d’artillerie et signale une volonté de masse, avec un équilibre entre mobilité stratégique sur roues et endurance des plateformes chenillées pour les engagements durs.

La mécanique financière retient l’attention puisqu’elle intègre un préfinancement industriel à taux nul de 3,152 milliards d’euros au bénéfice d’Indra EM&E. La répartition annoncée distingue environ 1,181 milliard pour le volet sur roues et 1,821 milliard pour le chenillé, ce qui traduit un effort d’industrialisation amont important. Un tel levier favorise la nationalisation de la chaîne de valeur, mais il accroît aussi l’exposition de l’État espagnol aux aléas de calendrier. Vu de France, l’intérêt est clair pour l’autonomie, tout comme le besoin de garde‑fous contractuels solides.

Le processus n’en est qu’à la phase de négociation formelle, avec une signature visée avant la fin de l’année, et la plateforme finale reste à confirmer de part et d’autre. Cette fenêtre impose de verrouiller les modalités de transfert de technologie, de préciser la gouvernance industrielle et de définir des jalons de performance vérifiables. L’exigence opérationnelle officielle est explicite et met l’accent sur des temps très réduits d’entrée et de sortie de position afin d’accroître la survivabilité des batteries.

obusiers automoteurs M109 A5 forces armées espagnoles
M109 des forces armées espagnoles

Indra vise l’obtention d’un transfert de technologie substantiel et même l’autorité de conception, condition nécessaire pour atteindre un taux élevé de nationalisation. Ce point est décisif pour la montée en compétences locale et pour la maintenance en service sur plusieurs décennies. L’enjeu, pour Madrid, rejoint les préoccupations françaises en matière de souveraineté, puisque l’autorité de conception conditionne les marges d’évolution ultérieures, la maîtrise des configurations et la capacité à intégrer des capteurs et munitions nouvelles sans dépendances excessives.

Des options économiques demeurent pertinentes pour certaines unités. Ainsi, le CAESAR de Nexter, CAmion Équipé d’un Système d’ARtillerie, a montré une excellente adéquation aux besoins de mobilité, de mise en batterie rapide et d’emport en opérations déployées, tout en affichant un coût d’acquisition contenu. Pour des formations légères ou amphibies, la logique capacité coût milite pour une solution sur roues plus légère, quitte à réserver les chenillés lourds aux brigades mécanisées. 

Sélection des plateformes: l’équilibre coût-capacité et la place d’Indra EM&E dans la procédure espagnole

La contrainte budgétaire unitaire, avec des enveloppes qui convergent vers un ordre de grandeur d’une quinzaine de millions d’euros par chenillé et légèrement moins pour le sur roues, oriente mécaniquement les choix. Les versions les plus haut de gamme de l’artillerie automotrice, à l’image des configurations les plus coûteuses, risquent de limiter les volumes. À l’inverse, des architectures au meilleur ratio performance prix permettront de préserver le format tout en maîtrisant le coût de possession. Vu de France, c’est souvent ce compromis qui conditionne l’utilisabilité réelle au quotidien.

Le RCH‑155, solution très automatisée avec capacité de tir en mouvement, suscite un intérêt technologique évident. Sa valeur opérationnelle ne se matérialisera toutefois que si un écosystème complet est mis en place, incluant des drones de renseignement et une défense antidrone amie, ainsi qu’un maillage de ravitaillement réactif. Sans cet ensemble, les bénéfices annoncés s’érodent rapidement dans les frictions logistiques et les aléas de ciblage. L’équation doit donc intégrer autant l’équipement d’appui que la tourelle d’artillerie elle‑même.

Pour le segment chenillé, le K9 et ses variantes sont régulièrement mis en avant pour leur équilibre entre performances et coût. Une telle option, dans un cadre financier contraint, permet de sécuriser des volumes livrables tout en accédant à une base industrielle mature. Cet arbitrage favoriserait la création d’un plateau technique local crédible, condition clé pour la nationalisation visée par l’Espagne et pour la robustesse de la chaîne logistique dans la durée.

RCH-155 KNDS
RCH-155 de KNDS sur chassis Boxer.

Les contraintes d’emploi de forces légères et de l’Infanterie de Marine plaident pour des systèmes agiles, à la signature réduite et aux temps de mise en batterie très courts. Dans ce registre, le CAESAR conserve des atouts connus, notamment pour des opérations où la mobilité et la réactivité priment sur la protection lourde. Un tel choix préserverait la marge budgétaire, tout en permettant des déploiements rapides sur de vastes théâtres, point souvent déterminant dans la planification des feux.

L’arrivée de nouveaux compétiteurs vient enfin densifier le match technico‑opérationnel. Le Nemesis présenté à Madrid repose sur une base chenillée et une tourelle automatisée, ce qui en fait un concurrent sérieux sur le segment des systèmes lourds. Comme le rapporte Opex360, cette émergence accroît la concurrence européenne et ouvre des options de coopération, mais elle allonge aussi l’analyse comparative à conduire pendant la négociation. 

Obusiers autopropulsés: munitions, cadence et logistique dictent l’efficacité en opérations

L’expérience récente et les études de performance montrent que le choix des munitions transforme la portée tactique des batteries. Les projectiles à sous‑munitions chercheuses de type SMArt, comparables à l’obus BONUS franco‑suédois, démultiplient la capacité d’arrêt antichar lorsqu’ils sont correctement employés. C’est précisément ce que mettent en avant les simulations attribuées au RCH‑155 avec emploi de munitions SMArt, qui soulignent l’apport d’un feu dense et continu sur des cibles en mouvement lorsque la chaîne de ciblage fonctionne sans friction.

La doctrine de tir doit suivre. Les autorités espagnoles exigent une réduction maximale des temps d’entrée et de sortie de position afin de limiter l’exposition aux contre‑batteries. Cette logique de shoot and scoot, qui vise à décrocher avant la riposte adverse, impose des systèmes jouant la mobilité et l’automatisation, autant que la précision du tube. L’architecture de commandement et de contrôle doit donc accélérer la boucle d’engagement et éviter toute latence inutile entre désignation et départ du prochain coup.

Les systèmes à tir dynamique et fortement automatisés consomment plus vite leur dotation, ce qui impose une logistique dimensionnée à la cadence. Les retours d’expérience indiquent un besoin accru de véhicules de réapprovisionnement capables de recharger rapidement les magasins, afin d’éviter l’effet entonnoir. Cette dépendance à la logistique et munitions est un facteur de coût opérationnel bien réel, que les contrats devront intégrer dès l’origine avec des plans de soutien calibrés pour les cadences visées.

K9 Thunder Finlande
K9 Thunder Finlandais.

Le programme espagnol prévoit d’ailleurs un parc conséquent de véhicules de munitionnement, de récupération et de commandement pour accompagner les 214 obusiers autopropulsés. Les volumes annoncés sur les volets chenillé et roues montrent une volonté d’équiper les batteries de l’échelon de soutien indispensable. La question ne sera pas seulement celle du nombre, mais de l’intégration fine de ces moyens afin d’aligner disponibilité des obus, recomplètement et tempo des unités de tir.

L’efficacité des systèmes modernes dépendra enfin de l’intégration des capteurs et de la protection de la force. Des drones de renseignement, surveillance et reconnaissance, souvent désignés ISR, doivent alimenter en continu la chaîne de tir, tandis qu’une défense antidrone alliée doit préserver les batteries. Sans cette combinaison, la promesse opérationnelle des architectures les plus avancées, sur roues comme sur chenilles, restera incomplète et l’avantage technologique se diluera dans la friction du champ de bataille. 

Calendrier, exposition financière et transfert de technologie: quels effets sur la nationalisation industrielle?

Le calendrier d’exécution court jusqu’à fin 2034, ce qui engage l’État espagnol sur une trajectoire décennale dans un contexte politique qui peut évoluer. Une telle durée exige des clauses de réexamen, des pénalités de retard proportionnées et des marges d’adaptation aux aléas industriels. Les jalons de livraison devront être pensés pour donner rapidement de la substance aux unités, tout en consolidant la base industrielle au fil des tranches.

La présence d’un préfinancement industriel massif renforce la pression de résultat sur Indra EM&E et expose davantage les finances publiques aux dérapages de calendrier ou aux écarts de performance. Cet outil est puissant pour accélérer la montée en cadence et le transfert de technologie, mais il suppose une gouvernance resserrée et des mécanismes de retour à meilleure fortune. Vu de France, ce type de levier se justifie si et seulement si la feuille de route industrielle est précise et vérifiable.

L’obtention de l’autorité de conception par Indra conditionnera l’ampleur réelle de la nationalisation. Cette responsabilité garantit la cohérence des évolutions, la standardisation et la maîtrise des obsolescences sur le long terme. Elle ouvre aussi la porte à des adaptations nationales en munitions, capteurs et logiciels de conduite de tir, qui représentent, à l’usage, une part croissante de la valeur. Sans cette clé, la dépendance au titulaire de la tourelle ou du châssis resterait forte.

Les récents soubresauts sur certaines lignes d’approvisionnement rappellent la vulnérabilité des chaînes industrielles face aux décisions politiques. Comme le documente Euronews, la suspension de contrats peut entraîner retards et surcoûts, ainsi que des difficultés de substitution technique. Pour un programme d’artillerie de dix ans, l’anticipation des alternatives et la sécurisation des composants critiques seront donc des axes majeurs du pilotage.

La consolidation d’une chaîne de valeur européenne, qu’elle s’appuie sur des plateformes existantes ou sur des entrants récents, peut créer des effets d’échelle et des perspectives d’exportation. Elle réclame toutefois un investissement soutenu, une stabilité de financement et une visibilité politique à long terme. Ces paramètres seront déterminants pour capitaliser sur l’effort consenti aujourd’hui, et pour transformer l’ambition de nationalisation en avantage stratégique durable pour l’Espagne et, par ricochet, pour ses partenaires européens. 

Conclusion

On le voit, l’Espagne engage un effort inédit sur l’artillerie automotrice en articulant nationalisation industrielle et performance opérationnelle. La contrainte budgétaire pousse vers des plateformes au meilleur ratio capacité coût, tandis que la promesse des systèmes les plus avancés suppose un écosystème complet en drones ISR, défense antidrone, logistique et munitions spécialisées.

Dans le même temps, le préfinancement industriel accroît l’exposition de l’État et impose une gouvernance contractuelle serrée, notamment sur l’autorité de conception recherchée par Indra EM&E. En définitive, la réussite du programme dépendra de clauses de transfert de technologie exigeantes et d’une planification fine du soutien, afin que l’investissement consenti se traduise, dès le milieu de la décennie, par une capacité tactique réellement disponible et durable. 

[Dossier] Taïwan face à la Chine : 40 Md$ pour combler la fenêtre de vulnérabilité 2026–2028

Les autorités de Taïwan ont annoncé un budget supplémentaire de défense d’environ 40 milliards de dollars, soit 1,25 trillion de dollars taïwanais, afin d’accélérer les achats d’armement et de renforcer la dissuasion face à la Chine. Lai Ching‑te, président de Taïwan, présente cette enveloppe comme un choix de souveraineté, visant un niveau de préparation élevé d’ici 2027, puis une montée du budget de défense à 3,32 % du produit intérieur brut en 2026, pour atteindre 5 % à l’horizon 2030. Le signal est clair, la trajectoire budgétaire est assumée, et la priorité opérationnelle est fixée.

La logique qui sous‑tend cette décision s’inscrit toutefois dans une temporalité contrainte. Les effets de dissuasion immédiats resteront limités tant que les stocks de munitions, la production industrielle et la logistique ne seront pas nettement densifiés. L’axe d’analyse met en évidence une dissonance temporelle entre les commandes accélérées et l’arrivée réelle des capacités dans les forces, ce qui ouvre une fenêtre de vulnérabilité entre 2026 et 2028. Cette période, propice aux provocations calibrées, impose d’identifier dès maintenant les leviers concrets pour réduire le risque et préserver la cohérence des alliances.

Un budget de défense accéléré et des jalons 2026–2030 assumés

Au cœur de l’annonce figure un supplément financier massif, présenté comme un accélérateur de commandes d’armement et de préparation opérationnelle. DW rapporte que le plan additionnel de T$1,25 trillion, soit près de 40 milliards de dollars, doit donner de la profondeur à la dissuasion vis‑à‑vis de Pékin. L’exécutif taïwanais articule ainsi l’argent au temps, puisque l’urgence n’est pas seulement budgétaire, elle est aussi capacitaire. L’objectif implicite consiste à solidifier la crédibilité des engagements dès que possible, tout en conservant une trajectoire soutenable dans la durée.

Le calendrier politique et militaire est assumé publiquement. Lai Ching‑te, président de Taïwan, vise un « haut niveau » de préparation d’ici 2027, puis la portée du budget de défense à 3,32 % du PIB en 2026 et 5 % du PIB dès 2030. Dans son propos, la doctrine est sans équivoque, puisque « il n’y a pas de place pour le compromis sur la sécurité nationale » et céder à l’agression n’apporterait « que l’asservissement ». Ainsi, les jalons budgétaires deviennent aussi des balises de dissuasion, en cohérence avec la trajectoire capacitaire recherchée.

M1A2T Abrams Taiwan
Arrivée des premiers M1A2 Abrams vendus par Washington à Taiwan

Par ailleurs, les autorités précisent la centralité des partenariats de sécurité. Wellington Koo, ministre de la Défense taïwanais, évoque l’achat de nouveaux systèmes, y compris auprès des États‑Unis, présentés comme partenaire de sécurité clé. Dans cette logique, l’architecture d’achats devient un outil de signal politique autant qu’un instrument d’augmentation de la puissance militaire. La relation avec Washington est décrite comme solide, l’objectif étant de verrouiller un continuum de soutien, de la commande à la mise en service.

En réaction, la Chine hausse le ton sur le plan diplomatique et rhétorique. Pékin prévient qu’il « écrasera » toute ingérence étrangère et réaffirme sa détermination à défendre ses positions, suivant une ligne de fermeté désormais régulière. Cette posture s’inscrit dans une stratégie de pression politique et militaire continue autour de l’île, renforçant la nécessité pour Taipei de transformer son effort budgétaire en capacités opérationnelles concrètes au plus vite, pour consolider la dissuasion. 

Les limites de l’industrie de défense face aux commandes accélérées

La question est difficile, puisque accélérer les crédits ne supprime pas instantanément les goulots d’étranglement. Les commandes réussissent rarement à contourner la réalité des chaînes d’approvisionnement, la formation des personnels et la maintenance, qui constituent autant de limites à court terme. Pendant la phase 2026–2028, l’écart structurel entre décisions et montée en cadence se fera sentir, avec un besoin évident d’augmenter la résilience des stocks et des flux. La dissuasion dépend, dès lors, d’une exécution industrielle robuste autant que d’annonces politiques.

Surtout, la guerre moderne ne se gagne pas par une bataille unique, mais par l’endurance productive, la logistique et l’adaptation. Comme le rappelle The Atlantic, la supériorité se joue dans la capacité à générer et régénérer les forces en continu, bien plus que dans la seule létalité initiale. Dans cette logique, le « flux » industriel, c’est‑à‑dire la capacité de renouvellement à haute cadence, devient la variable décisive de la dissuasion opérationnelle, au‑delà des effets d’annonce.

Dans le même temps, la cohérence alliée reste un facteur limitant. Les partenaires clés, eux aussi, reconstituent leurs stocks, adaptent leurs lignes et gèrent des priorités concurrentes sur plusieurs théâtres. Cette contrainte affine la fenêtre de vulnérabilité identifiée, puisque soutenir un épisode prolongé ou multi‑théâtre exigerait une profondeur industrielle et logistique que la période 2026–2028 ne garantit pas encore pleinement. L’interdépendance alliée devient alors un risque à maîtriser.

La dépendance aux fournisseurs étrangers prolonge les délais d’absorption et de livraison, et impose une coordination fine avec les partenaires. Comme le souligne Time, la dissuasion est un système qui conjugue capacités, industrie et alignement entre alliés, autant que des technologies et un leadership adaptés. Sans cette cohérence, l’effet de signal financier se dilue dans les inerties de production et les frictions logistiques.

Enfin, l’expérience récente montre que les investissements massifs demandent plusieurs années avant de produire une masse critique opérationnelle. Des analyses convergent sur le fait que les gains capacitaires tangibles n’émergent qu’après un cycle incompressible de trois à quatre ans, confirmant le délai d’implémentation des gains capacitaires. Ce creux temporel, situé avant 2030, constitue précisément la zone où la dissuasion peut être testée, d’où l’intérêt d’actions correctrices immédiates sur la production, la maintenance et les stocks. 

Effets tactiques et fenêtre de vulnérabilité 2026–2028 à lisser d’urgence

La montée en puissance fournira des améliorations progressives des capacités opérationnelles, mais les stocks de munitions et de pièces critiques resteront sous tension à court terme. La fenêtre 2026–2028 concentre donc un risque réel d’épuisement, si l’escalade devait survenir avant l’arrivée des volumes. La dissuasion, dans cet intervalle, repose davantage sur la résilience, la dispersion et l’ingéniosité opérationnelle que sur l’attrition prolongée. D’où l’urgence de calibrer une politique de stocks et de cadence au plus près du scénario le plus exigeant.

Les systèmes majeurs commandés, qu’il s’agisse d’avions, de navires ou de missiles, exigent des délais de livraison et d’absorption par les forces. La formation des équipages, l’infrastructure de soutien et l’interopérabilité n’apparaissent pas instantanément. C’est ce décalage, déjà relevé publiquement, qui met en tension le calendrier de dissuasion au regard de l’intensification possible des tensions. La conséquence, pour les décideurs, consiste à prioriser ce qui peut « compter vite » plutôt que ce qui comptera seulement « bien » en 2030.

Conscription taiwan
Exercice de défense des grands ports taiwanais

Un adversaire rationnel cherchera à exploiter ce creux temporel par des provocations mesurées, destinées à saturer l’attention et à tester la cohésion alliée. Plusieurs analyses convergent vers l’hypothèse de « provocations calibrées » pendant la période 2026–2030, avec une gradation qui cherche l’ambiguïté sans rompre le seuil. Dans cette optique, la fenêtre 2026–2028 doit être lissée par des livraisons rapides, des stocks prêts à l’emploi et un entraînement adapté aux scénarios d’usure.

La préparation de la société et l’exercice des procédures apportent un renfort utile, mais ils ne remplacent ni les volumes de munitions, ni la puissance logistique d’un flux soutenu. La BBC a documenté que Taïwan a intensifié ses exercices civils et militaires, avec des simulations plus réalistes et une mobilisation accrue des réservistes. Ce volet renforce la résilience et la capacité à encaisser un choc initial. Néanmoins, sans cadence industrielle et stocks suffisants, l’effet resterait incomplet face à une saturation matérielle prolongée.

Enfin, l’atténuation de cette vulnérabilité passe par trois priorités concrètes. Le renforcement immédiat des stocks critiques et la sécurisation des chaînes d’approvisionnement. L’alignement logistique avec les alliés, pour garantir des flux continus avant 2030. Et la densification de la maintenance et des formations techniques, afin que chaque système livré soit rapidement opérationnel. C’est ainsi que la dissuasion pourra gagner de la substance avant l’arrivée des gros volumes. 

De l’Ukraine à la dissuasion : produire, régénérer, durer

L’expérience ukrainienne change l’échelle d’analyse, puisqu’elle met en lumière la primauté de la production et du renouvellement sur la prouesse isolée. Les capacités initiales ne déterminent pas, à elles seules, l’issue, si l’adversaire est capable de régénérer plus vite ses moyens. Plusieurs analyses rappellent que l’avantage structurel revient aux acteurs capables d’adapter leurs systèmes, d’allonger leurs flux logistiques et d’imposer un rythme soutenu. C’est bien ce « modèle de flux » qu’il faut reconstruire aujourd’hui.

Au cœur de cette transformation, la prolifération de drones et de munitions à bas coût modifie profondément l’économie de la défense. La démocratisation de moyens conventionnels capables d’effets stratégiques impose d’anticiper des consommations massives et des cadences rapides, comme le montre l’analyse sur les nouveaux vecteurs conventionnels à potentiel stratégique. Cette évolution, observée sur le terrain, rebat les cartes de la dissuasion classique et exige des stocks bien supérieurs à ce qui prévalait hier.

La supériorité réelle se mesure dans l’endurance productive et la capacité à générer de nouvelles forces, davantage que dans l’avantage initial. Les enseignements tirés mettent en évidence l’importance d’une industrie qui tourne en continu, avec des boucles rapides d’adaptation technologique. De ce point de vue, les plans de relance industrielle deviennent autant des actes de dissuasion que des politiques économiques.

Renouveler et entretenir des stocks imposent, au‑delà du financement, un savoir‑faire industriel et une chaîne logistique fiable, dimensionnée pour la haute cadence. Les compétences humaines, la qualité des fournisseurs et la robustesse des transports conditionnent l’efficacité des crédits. C’est bien la combinaison production‑maintenance‑formation qui donne corps aux capacités opérationnelles, en évitant que des équipements livrés restent trop longtemps indisponibles.

Enfin, la planification doit prioriser les munitions, les composants critiques et la formation à l’entretien, afin de soutenir des cadences élevées sur la durée. Plusieurs analyses publiques soulignent que la dissuasion repose sur une stratégie industrielle coordonnée entre alliés, et que l’effort ne peut se réduire à des acquisitions ponctuelles. La portée stratégique des investissements dépendra de leur synchronisation avec les besoins du terrain et les fenêtres de risque identifiées. 

Posture de la Chine et escalade calibrée dans le détroit

Dans la région, la Chine conjugue une rhétorique de fermeté et des démonstrations de force régulières autour de Taïwan. Les avertissements contre l’« ingérence étrangère » s’ajoutent aux incursions aériennes et maritimes, composant une stratégie de pression soutenue qui cherche à mettre à l’épreuve la résilience de l’île. Cette combinaison de posture politique et d’activités militaires impose à Taipei d’accélérer la conversion de son budget de défense en capacités opérationnelles tangibles.

Par ailleurs, plusieurs épisodes témoignent de tests calibrés visant à jauger la réaction alliée sans déclencher un conflit majeur. Le franchissement de la ligne médiane par des aéronefs, la valorisation d’un groupe aéronaval ou des interactions risquées en mer relèvent de cette logique d’usure. Ces actions s’inscrivent dans un continuum de coercition mesurée, où la mise à l’épreuve des seuils juridiques et opérationnels devient un outil stratégique en soi.

port artificiel roro débarquement
Débarquement de blindés sur un port artificiel à partir d’un Ro-Ro civil

Les États‑Unis et le Japon sont identifiés comme partenaires clés par Taipei, mais la question demeure de savoir jusqu’où les alliés peuvent couvrir des crises simultanées. La dissuasion, ici, a besoin d’une autonomie relative de l’ensemble des partenaires, afin d’éviter un effet d’éviction si un autre théâtre s’embrase. L’objectif, pour Taïwan, consiste à densifier ses propres moyens tout en sécurisant l’alignement avec ses alliés, pour limiter l’attrait des provocations.

Dans ce contexte, la multiplication des exercices militaires, des manœuvres en mer et des entraînements civils accroît la résilience, mais normalise aussi le risque d’incident. Le danger devient celui d’une escalade accidentelle sur fond de tensions constantes. C’est pourquoi la gestion de crise, la communication militaire et la transparence des procédures d’interaction prennent une place centrale, afin de prévenir les malentendus susceptibles de dégénérer. 

Contagion des crises : effets domino et risques régionaux croisés

L’interdépendance des théâtres de crise crée des risques de contagion si un acteur décide de tester les lignes rouges pendant le creux capacitaire des alliés. Une flambée en Asie pourrait inciter d’autres puissances à exploiter l’attention divisée, de la même manière qu’un épisode européen intense pourrait libérer de la marge de manœuvre ailleurs. Cette logique est désormais intégrée dans les analyses de risques, avec des fenêtres temporelles rapprochées.

Plusieurs responsables européens alertent d’ailleurs sur des comportements de test et une escalade hybride déjà observée. Comme le rapporte Politico, la perspective d’actions régionales limitées mais coordonnées impose d’anticiper des mouvements rapides de forces et d’accroître la crédibilité de la posture. Le principe reste le même, il s’agit de fermer les opportunités tactiques offertes par une dissuasion encore incomplète.

Dans le même temps, un épisode chinois contre Taïwan pourrait encourager Moscou à intensifier la pression en Europe, afin de forcer des arbitrages américains risqués. Cette éventualité est d’autant plus préoccupante que la profondeur logistique et industrielle alliée n’aura totalement retrouvé sa vitesse de croisière qu’à la fin de la décennie. La robustesse des alliances dépendra alors de la capacité à soutenir plusieurs fronts indirectement, sans rupture.

La diversification des crises aurait des effets systémiques sur la logistique, les échanges commerciaux et les chaînes de valeur, avec des conséquences énergétiques, alimentaires et technologiques. Le choc sur les semi‑conducteurs, l’énergie ou les transports maritimes fragiliserait mécaniquement la cohésion politique, donc la dissuasion. C’est la raison pour laquelle la prévention passe par une coordination alliée renforcée et une montée rapide des cadences sur les munitions et les composants critiques. 

Contraintes politiques : Taïwan face à l’opinion et à la résilience sociétale

La mobilisation d’une Nation dans la durée exige un alignement minimal entre l’alerte militaire et l’opinion. Or, à Taïwan, une majorité relative considère peu probable une invasion à court terme, ce qui crée une tension entre les priorités budgétaires et la perception du risque. Cette dissonance complique la mise en œuvre de mesures coûteuses mais nécessaires, alors même que la fenêtre de vulnérabilité identifiée impose d’agir vite sur les stocks et la production industrielle.

La dimension sociétale devient alors une variable stratégique. Comme l’a rappelé le général Fabien Mandon, chef d’état‑major des armées françaises, au micro de Public Sénat, la crédibilité d’une posture dépend aussi de la « force d’âme » collective. « Il faut accepter de se faire mal pour protéger ce que l’on est », a‑t‑il insisté devant les élus locaux, pointant la nécessité d’un soutien durable aux forces si une crise devait s’inscrire dans le temps.

Drone gerbera en Pologne
Un des drones Gerbera s’étant abimé en Pologne.

Par ailleurs, les arbitrages économiques induits par l’augmentation du budget de défense peuvent alimenter des débats internes, voire des fractures politiques. La transparence sur les objectifs, les calendriers et les retombées industrielles devient centrale pour maintenir l’adhésion. La communication sincère, l’explication des choix de priorisation et la pédagogie sur la dissuasion sont essentielles pour lier effort budgétaire et sécurité collective.

Dans ce cadre, les exercices civils et la préparation de la population, déjà intensifiés à Taïwan, contribuent à la résilience de la société. Ils permettent de tester les procédures, d’identifier les lacunes et de resserrer le lien entre institutions et citoyens. Complétées par une relance industrielle locale et un alignement avec les alliés, ces mesures sociales et économiques deviennent des composantes à part entière de la dissuasion et des capacités opérationnelles au quotidien. 

Conclusion

On comprend de ce qui précède que l’annonce taïwanaise d’un supplément budgétaire d’environ 40 milliards de dollars est un signal politique fort et un investissement nécessaire, mais qu’elle se heurte à une contrainte temporelle majeure. Les effets lourds sur les stocks, la production industrielle et la logistique ne se matérialiseront pleinement qu’à l’horizon 2030, alors que la fenêtre 2026–2028 demeure propice à des provocations calibrées. La crédibilité de la dissuasion dépendra, dans l’intervalle, de la capacité à transformer des crédits en capacités opérationnelles tangibles et rapidement mobilisables.

En outre, la réduction de ce risque suppose d’activer sans délai trois leviers complémentaires. L’augmentation immédiate des stocks et des cadences sur les munitions et composants critiques. L’harmonisation logistique et industrielle avec les partenaires clés, afin de soutenir l’effort dans la durée. Le renforcement de la résilience politique et civile, par une communication transparente et des exercices réalistes. Si cette trajectoire est tenue, la période 2027–2030 deviendra un palier de consolidation de la dissuasion. À défaut, la fenêtre de vulnérabilité pourrait être exploitée, avec des conséquences stratégiques et politiques bien au‑delà du détroit de Taïwan, dans un environnement d’alliances encore en recomposition.

[Analyse] Frégates Constellation : l’US Navy met fin à un programme hors de contrôle depuis 5 ans

La décision du secrétaire à la Marine, John Phelan, d’interrompre l’engagement de la Marine américaine (US Navy) dans la construction des dernières frégates de la classe Constellation, a été rendue publique et produit un effet immédiat sur le carnet de commandes. Le cadre trouvé avec l’industrie met fin pour convenance aux quatre dernières unités dont la construction n’a pas commencé et place les deux premières « sous revue ». Conçu comme une adaptation rapide d’un design sur étagère, inspiré de la FREMM italienne et confié à Marinette/Fincantieri en 2020, le programme a glissé au fil de spécifications mouvantes, annulant l’avantage de départ recherché par la Marine.

Cette rupture s’inscrit dans un diagnostic plus large déjà posé par plusieurs audits. La Constellation n’est pas un accident isolé mais le révélateur d’une méthode qui a transformé un modèle existant en « Frankenship », avec une progression limitée de la première unité, évaluée autour de 10 %, et des estimations de coût unitaire proches de 1,4 milliard de dollars. Les enjeux opérationnels et industriels sont désormais imbriqués. L’objectif affiché consiste à accélérer la livraison de capacités, tout en posant une question plus lourde encore, celle de la capacité de la construction navale américaine à produire masse et tempo face à une concurrence en pleine montée en cadence.

Des ambitions initiales aux dérives : la généalogie des frégates Constellation issues de la FREMM italienne

Lancé en 2018/2020, le programme FFG(X) pour Future Guided-Missile Frigate, c’est-à-dire la future frégate lance-missiles, devait capitaliser sur un design sur étagère afin de livrer rapidement des frégates de lutte anti‑sous‑marine à coût maîtrisé. En ce sens, le choix initial a bien été de s’appuyer sur la classe Bergamini, la FREMM italienne, afin de sécuriser délais et coûts, et de restaurer de la masse dans les escorteurs de l’US Navy. Cette orientation — retenir la FREMM pour gagner du temps et de l’argent — répondait à l’après‑Littoral Combat Ship et aux impératifs de la compétition navale.

Très vite, ce pari s’est érodé sous l’effet d’une accumulation de modifications. Le « sur étagère » a perdu sa substance à mesure que les demandes s’empilaient et que les sous‑systèmes changeaient. La part de composants communs avec la FREMM, attendue à 85 %, s’est effondrée vers un ordre de grandeur inverse, autour de 15 %. L’économie d’échelle, l’expérience acquise et la simplicité d’intégration, qui justifiaient ce choix, se sont presque évaporées, rendant la promesse initiale difficile à tenir.

fregate FREMM classe bergamini Marina militare
Fregate FREMM Bergamini de la Marina Militare

Autre écueil : la production a démarré avant que l’architecture ne soit figée. Ce choix, censé gagner des mois, a provoqué des arrêts‑redémarrages, des re‑travaux et des surcoûts. En clair, la construction a débuté avant la stabilisation de l’architecture, ce qui a mécaniquement allongé les délais.

Enfin, le calendrier a glissé. La première livraison espérée au milieu des années 2020 est désormais projetée vers 2029. L’effet recherché de rapidité et de maîtrise budgétaire s’est dissipé, alors même que la concurrence augmente sa cadence. 

Virage assumé de l’US Navy : annonce, portée et premières mesures

John Phelan a officialisé un changement de cap, présenté comme un moyen d’accélérer la construction navale, d’améliorer la disponibilité et de livrer plus vite des capacités concrètes. Comme l’indique The War Zone, ce « déplacement stratégique » s’éloigne du programme Constellation pour concentrer l’effort sur des plateformes jugées plus rapidement producibles, avec un objectif opérationnel de court terme.

Dans l’immédiat, la Marine met fin pour convenance aux quatre frégates non encore entamées et place les deux premières unités « sous revue ». L’idée est de sortir d’une impasse méthodologique et industrielle, et de rediriger les moyens vers des coques et des architectures maîtrisées, capables d’aller plus vite à la mer. C’est aussi un signal d’organisation, pour remettre un cadre clair dans les chantiers.

Par ailleurs, la Marine veut travailler avec le Congrès pour réaffecter une partie des crédits non dépensés vers des navires « plus rapidement producibles » à Marinette. L’objectif : préserver la charge de travail et la compétence locale tout en favorisant des lignes plus réactives. Si elle est validée, cette réorientation pourrait limiter la casse à court terme, tout en posant de nouveaux défis d’équilibrage industriel.

Enfin, la décision s’inscrit dans une volonté plus générale d’indexer les paiements sur les livraisons, pour restaurer une discipline de calendrier. En rendant les contrats conditionnés à la livraison et en ciblant l’investissement privé sur la montée en cadence, l’exécutif veut faire de l’incitation et de la sanction contractuelle de vrais leviers de performance. 

Méthode en cause : ce que le GAO et les audits révèlent

Les diagnostics publiés convergent. Les modifications tardives ont fait perdre l’avantage du design sur étagère, transformant un modèle éprouvé en objet hybride. Au lieu d’absorber une architecture stabilisée, l’US Navy a accumulé exigences et sous‑systèmes, au point d’annuler la valeur temps‑coût recherchée.

La production lancée sans configuration figée a aggravé la situation. Les cycles de stop‑and‑go ont renchéri les coûts, bousculé les plannings et augmenté la pression sur les fournisseurs. Les re‑travaux sur coque en cours sont toujours plus complexes et plus chers.

Lancement LCS N°7 USS Detroit Marinette Shipyard
Lancement LCS N°7 USS Detroit Marinette Shipyard

Un constat plus sévère ressort des audits. Le Government Accountability Office (GAO), l’équivalent de la Cour des comptes américaine, met en cause la méthode et pointe une perte de compétence en pilotage de programmes. Le rapport souligne la rupture avec la FREMM d’origine et va jusqu’à noter que le GAO qualifie, dans son rapport, les deux navires de « cousins éloignés », avec des implications directes sur les coûts et les délais.

Côté finances, les dérives confirment le diagnostic. Viser près d’un milliard de dollars par unité, puis se retrouver autour de 1,4 milliard, tout en accumulant du retard, creuse l’écart entre ambition et réalité. Le risque est double, opérationnel et économique : la flotte attend, l’investissement ne produit pas la capacité au rythme requis. 

Choc industriel : impacts chez Fincantieri Marinette et montée des enjeux politiques

La rupture touche d’abord Fincantieri et le chantier de Marinette. La perte des dernières unités et l’incertitude sur les deux premières fragilisent la montée en cadence, alors même que les échanges techniques pour finaliser la conception se poursuivaient. La faible progression de la première frégate illustre la difficulté d’avancer sans architecture arrêtée et pèse sur la crédibilité commerciale à court terme.

Au‑delà de l’image, la hausse des coûts et les retards dégradent le retour sur investissement, au moment où la réforme d’acquisition veut mobiliser des capitaux privés. Avec des prix unitaires élevés, les industriels hésitent à engager leurs fonds propres sans garanties solides de cadence et de contractualisation. L’attractivité de la filière dépendra donc de jalons de livraison crédibles, soutenus par un pilotage public stable.

En parallèle, le dossier se politise. Plusieurs responsables ont déjà exprimé leurs doutes sur la trajectoire, certains évoquant un changement de cap si la situation ne s’améliore pas. La confiance du Congrès devient un enjeu clé, qui conditionne la visibilité des acteurs et l’acceptation de nouvelles avances budgétaires.

Enfin, la possible réaffectation des fonds vers des navires « plus facilement produisibles » à Marinette crée un risque : concentrer davantage les commandes sur un site et des fournisseurs déjà sollicités peut générer des goulets d’étranglement. L’effet immédiat peut être positif pour la continuité d’activité, mais la résilience de la chaîne demande de la diversification. 

Capacités en tension : quelles conséquences en Indo‑Pacifique

La réduction et le retard du programme affaiblissent la capacité de l’US Navy à injecter rapidement des frégates de lutte anti‑sous‑marine, alors que l’adversaire accélère. La masse compte : la disponibilité d’escorteurs protège les groupes aéronavals, sécurise la logistique et soutient la crédibilité d’ensemble. En creusant l’écart, l’épisode affaiblit la posture de présence et d’alerte.

fregate anti-sous-marine Type 054B marine chinoise
fregate anti-sous-marine Type 054B de la marine chinoise

Dans un scénario de haute intensité, notamment en Indo‑Pacifique et autour de Taïwan, l’incapacité à produire masse et cadence pèse directement sur la marge de manœuvre. La frégate est la brique du quotidien pour contenir, surveiller et durer. Si l’adversaire aligne plusieurs coques par an, la réponse doit suivre, sinon l’attrition et la rotation des équipages deviennent des contraintes majeures.

La perte potentielle d’unités planifiées réduit la flexibilité stratégique. Les frégates Constellation devaient combler le trou laissé par le LCS (Littoral Combat Ship) et rééquilibrer un format d’escorteurs de haute mer entamé. En compromettant ce jalon, on reporte l’effort sur des plateformes plus coûteuses, moins nombreuses, ou pas encore mûres.

Cette séquence s’ajoute aux déconvenues passées, des Zumwalt aux LCS, et nourrit l’idée d’un problème structurel dans la base industrielle américaine. Les mêmes causes reviennent : sur‑spécification, production avant maturité. Tant que ces biais ne seront pas corrigés, chaque nouveau programme risque de reproduire les mêmes dérives. 

Chaîne d’approvisionnement sous pression : risques de concentration et vulnérabilités

Réaffecter des crédits à des navires « immédiatement producibles » peut, à court terme, préserver des capacités. Mais concentrer l’effort sur Marinette et des fournisseurs déjà très sollicités augmente la vulnérabilité. La pression sur quelques nœuds logistiques accroît l’exposition aux aléas, tandis que la mutualisation des compétences reste limitée. Il faudra partager la charge entre chantiers et qualifier de nouvelles sources.

La réforme d’acquisition insiste d’ailleurs sur la pluralité, en exigeant au moins deux sources qualifiées pour les contenus critiques. Sans volumes suffisants, cette pluralité restera théorique. Les commandes doivent justifier des lignes redondantes et soutenir la sous‑traitance. À défaut, une panne chez un fournisseur unique peut paralyser un programme entier.

Selon le Congressional Budget Office (CBO, Office budgétaire du Congrès), la trajectoire de renouvellement de flotte coûte très cher et limite les marges pour dupliquer les capacités. Les estimations sur plusieurs programmes rappellent que les coûts unitaires élevés entravent la duplication industrielle et la redondance. La contrainte budgétaire pèse donc sur l’ambition de pluralité, pourtant indispensable à la résilience.

Enfin, la perte de compétences en pilotage et la multiplication des validations allongent les cycles et favorisent les stop‑and‑go. La rotation rapide des chefs de programme, conjuguée à une culture de conformité, nuit à la continuité et dilue la responsabilité. Tant que la gouvernance n’ancrera pas la stabilité des exigences et des équipes, le risque de dérive restera élevé. 

Rétablir la cadence : priorités opérationnelles et leviers concrets

La priorité numéro un consiste à stabiliser et simplifier les spécifications. Revenir à une architecture immédiatement producible est indispensable pour restaurer la cadence et la maîtrise des coûts. Les modifications doivent rester marginales, et les évolutions tardives devenir l’exception, justifiée par la menace ou la sûreté du navire, avec un chiffrage délai‑coût assumé.

chantiers navals Arliegh burke
L’US Navy ne peut compter que sur la production de 2 Arleigh Burke par an pour renouveler sa flotte de surface combattante

En parallèle, il faut multiplier les sources qualifiées pour éviter les goulets d’étranglement. La pluralité impose de planifier les volumes, de pré‑qualifier des fournisseurs et de sécuriser des lignes redondantes pour les composants critiques. C’est un investissement de résilience.

Lier fermement paiements et livraisons peut réinstaurer une discipline de production, à condition de s’appuyer sur un pilotage public solide et des jalons réalistes. Les équipes doivent être responsabilisées sur le triptyque coût‑délai‑capacité, sans promesses intenables.

Enfin, l’ouverture à des méthodes plus commerciales doit rester encadrée. Les autorités transactionnelles alternatives (OTA) et les solutions « 85 % » ne doivent pas dégrader la sûreté, la cybersécurité ou l’interopérabilité. La traçabilité des choix techniques et la diversité des sources sont les garde‑fous de cette flexibilité. 

Réforme d’acquisition : effets de second ordre et arbitrages à venir

La réforme portée par l’exécutif propose une gouvernance par portefeuilles, avec des responsables (PAE, Portfolio Acquisition Executive) chargés de la performance globale. Elle met fin au JCIDS (Joint Capabilities Integration and Development System) pour privilégier l’itération et l’alignement besoins‑ressources, tout en s’ouvrant davantage aux méthodes commerciales et aux OTA. Objectif : raccourcir les cycles et responsabiliser les décideurs.

Cette bascule crée une tension à maîtriser. Gagner en vitesse ne doit pas faire perdre le contrôle public ni créer de nouvelles dépendances. L’équilibre entre efficacité, pluralité des fournisseurs et maîtrise des exigences est un exercice d’ingénierie institutionnelle autant que contractuelle. Sans cela, la cadence pourrait se payer en résilience.

Le rôle du Congrès est déterminant pour garantir la stabilité pluriannuelle. Des incitations inscrites dans la durée donneront aux industriels la visibilité nécessaire pour investir. À défaut, les changements de cap successifs continueront de dégrader la confiance et d’alimenter la prime de risque dans les prix.

À court terme, l’arbitrage entre annuler, réorienter ou relancer une solution de frégate mieux encadrée conditionnera la capacité à rattraper la cadence adverse. Même en cas de relance vertueuse, la première frégate pleinement opérationnelle ne serait pas livrée avant plusieurs années. La fenêtre d’opportunité se compte en saisons industrielles, pas en effets d’annonce. 

Conclusion

On le voit, l’arrêt des frégates Constellation matérialise des faiblesses systémiques de planification industrielle et de conduite de programme. Les dérives de spécifications sur un design « sur étagère », la production engagée avant stabilisation de l’architecture et une gouvernance fragmentée ont produit retards, surcoûts et perte de confiance. Dans le même temps, la décision pèse industriellement sur Fincantieri/Marinette et expose la construction navale américaine à des risques de concentration au moment où le tempo adverse s’accélère.

En outre, les enseignements des audits et les premières inflexions d’acquisition indiquent une voie praticable. Stabiliser des architectures simples et producibles, lier paiements et livraisons, multiplier les sources qualifiées et préserver un pilotage public exigeant sont les conditions pour retrouver cadence et crédibilité. D’autre part, la réussite dépendra de la continuité législative et d’une pluralité industrielle réelle. Enfin, si ces garde‑fous sont effectivement tenus, l’US Navy pourra recoller au besoin de masse d’escorteurs face à un rival en montée en cadence ; sinon, l’écart opérationnel continuera de se creuser malgré les annonces.