Plusieurs députés ont pointé les insuffisances qui touchent, aujourd’hui, les armées françaises, à l’occasion des discussions parlementaires en commission, entourant le budget 2025.
Plusieurs amendements et rapports parlementaires, ont ainsi mis en évidence le décrochage qui se dessine, dans les années à venir, entre le format théorique des armées, défini par la Revue stratégique de 2022, et validé par la Loi de Programmation Militaire 2024-2030, et la réalité des inventaires qui seront disponibles, aux armées, sur cette période.
Ainsi, dans plusieurs domaines hautement critiques, comme la flotte d’avions de combat, de frégates, de sous-marins nucléaires d’attaque, ou encore de chars de combat, les armées françaises vont être chroniquement sous-équipées, lors de l’exécution de la LPM, dans une période qui s’avèrera certainement l’une des plus tendues de l’histoire récente, sur la scène internationale.
Pire encore, le format théorique, que les armées n’atteindront que partiellement, sur la LPM à venir, est identique à celui élaboré en 2013, par le gouvernement Ayrault, avec une volonté affichée de réduire les armées à leur stricte minimum, dans un contexte géopolitique radicalement différent, de ce qu’il est aujourd’hui.
Sommaire
Les grandes impasses de la LPM 2024-2030 refont surface à l’Assemblée nationale
Alors que les discussions sont vives, au Palais Bourbon, dans le cadre du vote du budget 2025 de l’État, plusieurs députés ont, par les amendements déposés et leurs rapports parlementaires, pointé des déficits capacitaires importants, qui vont toucher les armées françaises dans les quelques années à venir, en particulier pour ce qui concerne le respect du format capacitaire défini par la Revue stratégique de 2022.
L’Armée de l’Air et de l’Espace n’aura certainement pas les 185 chasseurs jusqu’en 2030
C’est notamment le cas du député RN du Var, Franck Giletti, très actif au sein de la Commission Défense, dont il est l’un des vice-présidents. Celui-ci a, en effet, déposé un amendement concernant les mesures à adopter, pour permettre à la flotte de chasse de l’Armée de l’Air d’aligner les 185 avions de combat prévus sur l’ensemble de la durée de la LPM, et pas uniquement en 2030.
En effet, l’Armée de l’Air doit recevoir, dans les 5 années à venir, 42 Rafale supplémentaires. Ceux-ci vont remplacer les 24 Rafale cédés d’occasion à la Grèce et à la Croatie, et remplacer le retrait des Mirage 2000-5 et d’une douzaine des 60 Mirage 2000D en lice aujourd’hui, qui ne seront pas modernisés afin d’être prolongés jusqu’en 2035.
Or, Paris vient de confirmer l’envoi anticipé de 6 Mirage 2000-5 en Ukraine en 2025, alors que l’Armée de l’Air a enregistré, cette année, la perte tragique de deux appareils Rafale, suite à une collision en vol.
Celle-ci ne disposant d’aucune marge de manœuvre opérationnelle, ni d’aucune réserve, pour absorber ces prélèvements, il est très probable qu’ils amèneront le format de la flotte de chasse française, sous le seuil des 185 appareils, sur la période 2025-2030, même si le format en 2030, devrait être ramené à ce niveau, avec 137 Rafale et 48 Mirage 2000D modernisés.
La Marine nationale restera sous les 15 frégates de 1ᵉʳ rang jusqu’en 2028
Le problème est le même concernant les frégates, les sous-marins et les patrouilleurs de la Marine nationale. Ainsi, après l’annulation de la commande des cinq dernières FREMM de la classe Aquitaine, et leur remplacement par le développement des frégates FDI classe Amiral Ronarc’h, la Marine nationale a dû rapidement entreprendre la modernisation de trois de ses FLF classe Lafayette, pour les doter d’un sonar, notamment, afin d’un faire des frégates de 1ᵉʳ rang.
En dehors de cette manœuvre bien peu convaincante, une FLF modernisée de correspondant en rien à la définition d’une frégate de 1ᵉʳ rang, car dépourvue de capacités d’escorte anti-sous-marine océanique ou anti-aérienne, cet artifice devait permettre de limiter dans le temps, le passage sous-capacitaire de la flotte d’escorteur français.
En effet, la dernière des frégates anti-sous-marines T-70 de la classe Georges Leygues, a été retirée du service en 2022, laissant la Marine nationale avec 6 frégates anti-sous-marines FREMM classe Aquitaine, deux frégates antiaériennes FREMM classe Alsace, deux frégates de défense aérienne classe Horizon, et les 3 FLF classe Lafayette modernisées, soit 13 frégates de 1ᵉʳ rang théoriques, et 10 de 1ᵉʳ rang effectif, et non 15, comme prévu par la RS 2022.
La première FDi, la frégate Amiral Ronarc’h, entrera en service au sein de la Marine nationale en 2025, alors que la seconde, l’Amiral Louzeau, devait la suivre en 2026. Cependant, avec la commande de 3 FDi par la Grèce, la livraison de l’Amiral Louzeau n’interviendra qu’en 2027, et la troisième, l’Amiral Castex, en 2028 (peut-être 2029 si la Grèce commande une 4ᵉ FDI). Quant aux deux dernières, les Amiral Nomy et Cabanier, elles n’arriveront qu’en 2031 et 2032.
De fait, la Marine nationale ne retrouvera son format minimum de 15 frégates, au mieux, qu’en 2027, et ne pourra aligner 15 véritables frégates de 1ᵉʳ rang qu’en 2032. Elle restera également avec seulement 4 ou 5 SNA opérationnels pendant l’essentiel de la LPM, suite à l’accident de la Perle, en dépit de la réparation de génie de Naval Group, et des retards pris par le programme Suffren (beaucoup plus limités que les retards des Virginia américain ou des Astute britanniques, il est vrai).
Enfin, les 7 nouveaux patrouilleurs hauturiers, qui devaient initialement être 10 en 2013, n’entreront en service qu’à compter de 2026, alors que les 5 patrouilleurs hauturiers, classe Étienne d’Orves, seront retirés du service d’ici à 2028. Ceci va obliger la Marine nationale à reclasser les 2 dernières FLF en patrouilleurs hauturiers pour assurer l’intérim, sans jamais atteindre le format de 10 patrouilleurs avant 2030.
Ce jonglage va, en outre, priver la Marine de ses cinq frégates de second rang qui, en dépit de capacités limitées, s’étaient montrées des plus utiles, tout au long de leur carrière opérationnelle. Le remplacement des 5 FLF, pourtant indispensables, n’a pas été intégré à la planification française.
Au-delà des exemples évoqués ici, de nombreuses flottes d’équipements et de capacités, seront sous-capacitaires, voire inutilisables entièrement, au cours des 5 années à venir, comme ce sera le cas des chars Leclerc, des systèmes d’artillerie de 155 mm et des hélicoptères. Dans certains cas, ce sont les stocks de munitions qui seront sous-capacitaires, comme pour les obus navals, les missiles de croisière SCALP, ou de défense aérienne.
Il a manqué plus de 180 Md€ aux armées françaises, pour tenir le format des armées de 2013
Ce phénomène est, cependant, loin d’être une surprise pour les armées françaises. En effet, le format actuellement visé par la LPM 2024-2030, est identique, dans les grandes lignes, à celui défini il y a plus de dix ans, dans le Livre Blanc de 2013.
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bonjour, notre ministre de la défense, Mr Lecornu, vient de dire cette semaine qu’il manquait plusieurs frégates à notre marine et un trentaine d’avions de combat. il a dit aussi y réfléchir et qu’il faudrait trouver des budgets et que cela n’allait pass être facile ! prépare t’il le terrain pour un passage à 2.5% de pib pour le budget défense ou annonce pieuse destinée à s’autoconforter ?
Merci pour l’article. Concernant les forces aériennes, il me semble qu’un lot de 40 Rafale est en cours de livraison (tranche 4T2), dont 12 en 2023, 13 espérés en 2024, 14 annoncés pour 2025, et j’imagine 1 en 2026. Certains sont arrivés à Orange. Est-ce qu’ils ne vont pas, en pratique, compenser le départ de 2000-5 en Ukraine et les 2000D non modernisés ?
Les 2000-5 devaient être retirés du service en 2028. Donc en 2030, nous aurions avoir 137 Rafale et 48 2000D. Depuis, cependant, on a perdu les deux Rafale lors de la collision. En outre, les livraisons actuelles sont prévues pour compenser le retrait des 2000C, et pour remplacer les 24 Rafale livrés à la Grèce et à la Croatie. Le problème est donc qu’il est fort possible que sur la periode 2025-2028, les 6 Mirage 2000-5 envoyés en Ukraine, n’aient pas encore été remplacés par la livraison planifiée des Rafale, car dans le modèle actuel, on ne passe pas « au dessus » de 185; Tout est calculé pour rester sur le fil. Et donc, la moindre variation, se ressent directement sur le parc effectivement disponible.
Ah d’accord « sur le fil » effectivement, et ça explique aussi pourquoi on est passé de 55 à 48 RMV. Comptes d’apothicaires…
Comment est calculé le chiffre de 180 milliards d’euros ?
Somme de ( 2,2 % – effort de défense réelle) x PIB actuel depuis 2013
soit (6.8 % x 2639 Md€) = 179,5 Md€ sur la base du PIB 2022.
Merci de votre réponse.
« Nous devons passer en mode économie de guerre pour l’industrie de défense »
Ah oui, je ne comprend que maintenant : cette citation ne s’applique pas à l’armée française.
La France n’est jamais passée en économie de guerre. C’est en fait. Les États-Unis consacraient 10% de leur PIB pendant la guerre du Vietnam, l’Union soviétique a consacré plus de 15 % de son PIB aux dépenses militaires pendant toute la guerre froide. L’effort de défense britannique en 1944 dépassait les 50% du PIb du pays. L’Ukraine investit 35% de son PIB pour ses armées aujourd’hui. La Russie, avec plus de 12 %, ne revendique pas le statut d’économie de guerre, mais d’économie en guerre…
Dire que la France, avec ses 2%, est en économie de guerre, c’est… comment dire… insultant pour ceux qui le font vraiment.
La fin n est pas lisible même connecté
Si, en fait c’était la balise qui empêchait aux non abonnés de lire l’article, qui était mal posée. Merci, j’ai pu rectifier le tir.
Dans ce cas, qu’ils en tirent les conclusions qui s’imposent: l’Euro a été vu comme le moyen de maintenir les prestations sociales à des niveaux élevés, pas pour assurer la défense du pays ou pour avoir une industrie forte. Il a parfaitement fonctionné en ce sens, l’industrie française a été divisée par 2, les prestations sociales sont restées très élevées. L’étape suivante est soit de couper dans les dépenses sociales et investir seulement où l’on doit, soit sortir de l’euro et faire cela d’une manière monétaire (comme avant). Les autres ne paieront pas pour nous. Bref, soit en paie le banquier en sabrant les dépenses, ce qui va frustrer ce qui cotisent, soit on pique l’argent du banquier via un max d’inflation (on maintient facialement les prestations mais on les vide de valeur/PIB). Il n’y a pas 50 solutions, mais 2. Le débat est repoussé sans cesse, pour aucun gain, aucune décision, avec une aggravation de la situation. C’est terriblement décevant. On aura pas d’armée sans cette prise de décision. Aucun parti, par électoralisme ne souhaite avancer. Il nous fait un Milei.
Il y a des modèles intermédiaires, qui permettraient d’augmenter les investissements de défense, sans creuser les déficits.
À mon sens, c’est là, et là uniquement, que se situe le salut.
La sortie de l’Euro, aujourd’hui, dans les conditions actuelles, entrainerait une baisse brutale du pouvoir d’achat des Français, une crise inflationniste désastreuse, et un effondrement politique et institutionnel, très loin des objectifs recherchés.
Ne pas oublier que si les armées françaises manquent de résilience, aujourd’hui, c’est bien plus le cas de la société civile…
Hum… la société civile, à voir: les autorités s’attendaient à bien plus de déserteurs en 14 et rappelons nous l’anecdote des étudiants d’Oxford dans les années 30, par exemple.