Comme l’a relayé le Korea Herald, le ministre Ahn Gyu-back a tenu à calmer le débat en affirmant que l’empreinte américaine en Corée du Sud demeurait solide et que l’alliance américano-coréenne n’était pas remise en cause. « Les termes “réduction” ou “retrait” ne sont même pas à l’ordre du jour ». Cette parole publique vise à désamorcer l’anxiété d’une opinion exposée à des scénarios de révision stratégique, alors que l’environnement régional se tend et que la Corée du Nord accélère ses capacités.
Toutefois, ce registre de normalisation n’épuise pas la question centrale. L’alliance assure aujourd’hui la protection conventionnelle et surtout stratégique de la péninsule, mais Séoul investit, parallèlement, dans une montée en puissance autonome. L’enjeu consiste à équilibrer la réassurance immédiate sans afficher une dépendance structurelle, et à planifier une trajectoire de souveraineté graduelle, dont le plafond nucléaire demeure le marqueur ultime, absent par choix politique mais omniprésent comme référence.
Dès lors, l’interrogation ne porte pas seulement sur la persistance de la présence américaine, mais sur le niveau de dépendance réelle de la Corée du Sud et sur la manière dont elle renforce ses marges d’autonomie. Car si la parole officielle se veut apaisante, des signaux venus de Washington laissent parfois entrevoir une flexibilité de posture. Il s’agit donc d’évaluer, données à l’appui, ce que l’alliance garantit, ce que l’autonomie ajoute, et ce que la menace impose.
Sommaire
De la guerre froide à l’USFK : dépendance persistante et « assurance-vie » de la Corée du sud
Au fil des décennies, la présence des Forces américaines stationnées en Corée (USFK) s’est imposée comme une garantie existentielle contre la coercition nord-coréenne. Selon le Congressional Research Service, « environ 28 500 militaires américains sont stationnés en République de Corée ». Cette présence s’adosse à un Commandement interarmées combiné (CFC) et au contrôle opérationnel (OPCON) en situation de guerre, éléments qui matérialisent la profondeur de l’intégration militaire. La dissuasion élargie complète cet édifice, en crédibilisant l’ultime niveau de protection, au-delà des seules forces conventionnelles coréennes.
chars K1 de l’armée dus coréenne
Parallèlement, l’alliance s’inscrit dans une logique de partage des coûts et des risques. Les accords de contribution (Special Measures Agreements) encadrent l’effort budgétaire et l’entretien d’infrastructures majeures, tandis que la planification conjointe associe les deux états-majors. Cette architecture, héritée de la guerre froide, a été ajustée sans être dénaturée : le centre de gravité des forces américaines se concentre aujourd’hui autour de Pyeongtaek, où se situe Camp Humphreys, afin de renforcer l’efficacité logistique et la protection des capacités critiques.
Ce socle matériel et institutionnel sert de levier politique. Séoul rappelle l’ampleur des implantations pour signaler la solidité de l’engagement allié. Comme le souligne le Korea Herald, le ministre Ahn évoque l’importance des emprises, dont l’étendue, à Pyeongtaek et à Osan, illustre la profondeur de l’installation américaine. Ce rappel n’est pas neutre : il atteste de la permanence d’une alliance structurante, mais souligne aussi, en creux, l’inertie d’une dépendance stratégique assumée et désormais intégrée dans la communication publique.
Pourtant, une tension demeure entre souveraineté opérationnelle et bénéfice de l’adossement nucléaire allié. La question de l’OPCON en temps de guerre cristallise cette ambivalence : la Corée du Sud souhaite accroître son autonomie de conduite tout en pérennisant les garanties ultimes de l’alliance. Dans ce cadre, la dissuasion élargie offre un parapluie qui rassure l’opinion et libère des marges de manœuvre budgétaires, mais elle entretient aussi l’idée d’un plafond stratégique que l’autonomie nationale ne franchit pas.
Cinq piliers techniques de l’autonomie stratégique coréenne : du KF-21 au bouclier antimissile L-SAM
La stratégie sud-coréenne ne se résume pas à une délégation de sécurité. Elle s’appuie sur des programmes structurants qui renforcent l’autonomie dans l’identification des menaces, la maîtrise des cieux et la capacité de frappe. L’aviation de combat, la constellation d’observation, la défense aérienne et antimissile, la dissuasion conventionnelle à longue portée et la résilience du commandement s’imbriquent. Ainsi, l’armée de l’air sud-coréenne (ROKAF), le renseignement, la surveillance et la reconnaissance (ISR), ainsi que les couches M-SAM et L-SAM convergent vers un objectif : raccourcir le cycle décisionnel et réduire la dépendance aux priorités alliées.
Tir d’essais L-SAM
Le programme de chasseur KF-21 Boramae incarne cette ambition aéronautique. D’après The Aviationist, « le premier KF-21 de série doit être livré à la ROKAF en 2026 ». Les livraisons du Block I doivent s’échelonner de 2026 à 2028 pour quarante appareils, avant la montée en puissance du Block II, dans une cible d’environ cent vingt unités au tournant de la décennie. Au-delà de la flotte, c’est bien la montée en gamme industrielle, des radars aux capteurs, qui alimente l’autonomie.
L’espace constitue l’autre pilier : la constellation de reconnaissance dite « 425 Project » vise cinq satellites, combinant imagerie électro-optique et infrarouge (EO/IR) et radar à synthèse d’ouverture (SAR). Comme l’indique Reuters, « la Corée du Sud a lancé son deuxième satellite espion […] dans une course avec le Nord ». La cadence d’orbitalisation doit permettre une révisite de l’ordre de deux heures, condition d’un ISR souverain accélérant le ciblage et l’allocation des feux sans peser sur les ressources américaines.
Par ailleurs, la défense aérienne et antimissile se densifie. La combinaison des missiles sol-air à moyenne portée (M-SAM, Block II/III) et des hautes couches L-SAM, complétées par L-SAM II en développement, vise l’attrition des salves et la protection des centres vitaux. À terre et en mer, la classe de sous-marins KSS-III, par tranches, et les missiles balistiques lourds Hyunmoo-4/5 structurent une dissuasion conventionnelle de pénétration et de profondeur. L’établissement d’un commandement stratégique dédié parachève cette intégration opérationnelle.
Message de normalisation à Séoul, ambiguïtés américaines, débat public sous tension
La communication officielle a récemment cherché à éteindre les spéculations sur un ajustement de la présence américaine. Comme l’a précisé le Korea Herald, le ministre Ahn a insisté sur la solidité de l’alliance, allant jusqu’à affirmer : « Je n’ai jamais entendu à Washington parler de réduire ou retirer les troupes ». Par cette formule, l’exécutif coréen s’efforce de neutraliser l’inquiétude sociale et de prévenir les manœuvres opportunistes de Pyongyang, promptes à exploiter la moindre faille politique.
Entrainement troupes US en Corée du sud.
Or, des signaux en provenance de Washington ont pu entretenir un certain flou. Selon l’Associated Press, « les États-Unis n’excluent pas une réduction des forces déployées en Corée du Sud ». Cette possibilité, même théorique, nourrit une ambiguïté que Séoul doit gérer avec prudence : afficher un profil normalisé pour ne pas paraître vulnérable, tout en sécurisant des assurances fermes en cas de dégradation de la menace. La ligne de crête est étroite, car la dissuasion repose aussi sur les perceptions.
Dans ce contexte, le rappel des infrastructures américaines à Pyeongtaek et à Osan, et la consolidation des implantations, servent d’arguments tangibles. L’objectif est double : rassurer l’opinion publique, mais aussi signifier à Pyongyang que toute lecture d’un « vide » serait erronée. Cependant, la persistance d’un discours américain laissant ouverte une flexibilité de posture contraint Séoul à poursuivre l’autonomisation sans relâche, afin que le signal politique reste aligné avec une réalité capacitaire robuste.
Ainsi, la parole de normalisation ne constitue qu’un volet d’une stratégie plus large. Elle s’articule avec des investissements massifs qui, par nature, s’inscrivent dans le temps long. La crédibilité de l’alliance et la crédibilité nationale convergent si l’autonomie technique permet de réduire la friction informationnelle et logistique en cas de crise. C’est précisément ce que recherchent les grands programmes évoqués plus haut, dont les effets se mesureront par l’agrégation, plus que par des annonces isolées.
ISR souveraine, défense multicouche et intégration NCG : l’équation de la dissuasion sud-coréenne
Le premier bénéfice attendu réside dans la souveraineté informationnelle. La constellation 425 doit permettre une révisite d’environ deux heures et une résolution de l’ordre de 30 à 50 centimètres, autorisant une détection et une identification rapides des activités adverses. D’après NextSpaceflight, « observer des sites clés toutes les deux heures, en résolution 30–50 cm » devient un horizon opérationnel crédible. Ce gain de tempo alimente un cycle ISR-conduite des opérations-feux plus court, sans siphonner les moyens alliés.
lancement satellite corée du sud
Le second bénéfice tient au bouclier multicouche. Les ensembles M-SAM et L-SAM, appelés à être épaissis par L-SAM II, visent l’attrition des salves et la protection des pôles démographiques et industriels du pays. En effet, la réduction de la saturation adverse, même partielle, diminue le coût politique de l’escalade et renforce la résilience nationale. La trajectoire annoncée, avec un jalon de développement L-SAM II à l’horizon 2028, traduit un effort soutenu pour durcir le ciel coréen et alléger la pression sur les capacités américaines.
En troisième lieu, l’intégration politico-militaire de la dissuasion élargie progresse. Le Groupe consultatif nucléaire (NCG) offre un cadre de planification plus abouti, sans transfert de contrôle national. Comme l’expose le Department of Defense, « le NCG aide l’Alliance à renforcer la dissuasion élargie ». Mieux outillée, la concertation nucléaire améliore la cohérence des scénarios tout en préservant la souveraineté coréenne, et participe à la crédibilité du signal envoyé à Pyongyang.
Enfin, l’effet industriel, bien que moins visible, est déterminant. La progression de la filière aéronautique autour du KF-21, l’ascension des compétences spatiales et l’industrialisation des radars et des missiles réhaussent l’autonomie de long terme, tout en complétant des capacités dejà bien établies dans le domaine des blindés, des navires de surface ou des sous-marins. Cette montée en gamme irrigue l’ensemble de l’écosystème, de la ROKAF aux chantiers navals, et facilite les coopérations internationales sur un pied mieux assuré. En conséquence, l’autonomie ne se réduit pas à une addition de programmes : elle devient un système en progression échelonnée et cumulative cohérente vers une autonomie stratégique renforcée.
Doctrine trois axes conventionnelle vs plafond nucléaire : vulnérabilités face à une menace hybride
Cependant, les limites d’une architecture strictement conventionnelle doivent être explicitement reconnues. La stratégie dite « trois-axes » articule la chaîne de frappe anticipée (Kill Chain), la défense aérienne et antimissile nationale (KAMD) et les représailles massives (KMPR). Comme le rappelle le CSIS, « la stratégie “trois-axes” articule Kill Chain, KAMD et KMPR ». Utile, cette doctrine ne se substitue pas au plafond ultime que représente la dissuasion nucléaire, dont l’ombre conditionne le calcul de Pyongyang.
La Corée du nord a démontré de réels avancées technologiques récentes en matière de capacités balistiques, mettant à mal le potentiel dissuasif de la doctrine trois-axes du sud.
À l’opposée, la dynamique de menace ne faiblit pas. La Corée du Nord combine essais, productions et rhétorique, tandis que son environnement politico-militaire se transforme. Dans ce contexte, le durcissement coréen réduit des vulnérabilités, mais n’abolit ni la surprise stratégique ni la possibilité d’une saturation. La réduction des délais de détection et l’épaississement du bouclier diminuent le risque, sans l’annuler. C’est pourquoi l’adossement à la dissuasion élargie conserve une valeur cardinale, en complément des gains d’autonomie.
En outre, l’entraide opportuniste entre Moscou et Pyongyang introduit une variable de masse. D’après Reuters, « environ 6 700 conteneurs, soit jusqu’à 3 millions d’obus, ont été envoyés ». Un tel flux, même partiel, complique la comptabilité de l’attrition et impose une montée en puissance soutenue des interceptions et des feux de contre-batterie. Il en ressort une pression logistique et financière durable, qui commande d’optimiser chaque euro dépensé.
Par ailleurs, les contraintes techno-industrielles pèsent sur le calendrier. La maturation de L-SAM II, la conduite conjointe des couches M-SAM et la consolidation d’une frappe conventionnelle de pénétration exigent des choix robustes. L’autonomie ne signifie pas l’autarcie : des dépendances critiques subsistent, qu’il s’agisse de composants, de moteurs ou de chaînes de sous-traitance. D’où la nécessité d’une gouvernance de programme rigoureuse et d’une coopération internationale ciblée, afin d’éviter les angles morts capacitaires.
Conclusion
Au terme de cette démonstration, quatre points se dégagent. D’abord, l’alliance demeure l’« assurance-vie » immédiate de la péninsule, et la parole publique l’affirme, comme l’a rappelé le Korea Herald. Ensuite, l’autonomie s’accélère par cinq piliers : KF-21, constellation 425, M-SAM/L-SAM, KSS-III et Hyunmoo-5. De plus, sans dissuasion nationale, un plafond persiste que la dissuasion élargie rend plus supportable sans la neutraliser. Enfin, la menace, nourrie par des flux massifs nord-coréens, oblige à une montée en puissance soutenue, comme l’indique Reuters.
Dérivés des Type 214 allemands, les KSS-III sont les premiers sous-marins sud-coréens dotés de capacités de frappe vers la terre, donnant à Séoul une moyens supplémentaires pour mener les frappes préventives dans le cadre de la doctrine trois-axes.
Dès lors, la question n’est pas de substituer brutalement l’autonomie à l’alliance, mais d’ajuster la part relative de chacune de ses composantes, pour que la signalisation reste cohérente avec les réalités opérationnelles. L’ISR souverain, l’épaississement du ciel et l’intégration du NCG, exposée par le Department of Defense, améliorent la crédibilité du dispositif sans « troc » de souveraineté.
Par ailleurs, les effets industriels conditionnent la soutenabilité de l’effort. Plus les filières aéronautique, spatiale et des missiles gagnent en maîtrise, plus l’autonomie devient cumulative et résiliente. Cette dynamique ouvre des perspectives de coopérations mieux équilibrées, que ce soit avec l’Europe ou dans la sphère Indo-Pacifique, sans fragiliser la cohérence d’ensemble. Il s’agit bien d’un continuum, pas d’une substitution : l’alliance couvre l’ultime palier, l’autonomie réduit la dépendance au quotidien.
En définitive, l’issue dépendra de la capacité de Séoul à tenir simultanément deux exigences : parler le langage rassurant de la stabilité, et agir avec constance pour consolider des capacités nationales qui réduisent l’empreinte de la dépendance. Si cette convergence se poursuit, la Corée du Sud présentera une posture plus difficile à bousculer : moins vulnérable aux ambiguïtés étrangères, plus sûre d’elle-même face à la pression hybride du Nord, et plus influente dans un environnement stratégique en recomposition. Une trajectoire que l’on peut également retrouver en Europe, depuis le basculement stratégique polonais et allemand.
L’alerte aux drones partie de Copenhague a rapidement fait tache d’huile. Comme l’a décrit The War Zone, la capitale danoise a vu affluer frégate allemande, radars spécialisés et détachements alliés pour sécuriser des sommets européens alors que des drones étaient signalés à proximité d’aéroports et d’infrastructures sensibles. L’image d’une métropole européenne verrouillée, sous protection interalliée, offre un point d’entrée utile pour comprendre une séquence qui dépasse la simple chronique d’incidents aériens isolés.
Car cette séquence s’est structurée autour d’un enchaînement précis. Les incursions de drones en Pologne, interceptées et partiellement abattues, ont déclenché un basculement politico-stratégique dans l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) et l’Union européenne (UE). À partir de là, les signalements se sont multipliés sur le continent, entraînant des mesures d’urgence aéroportuaires et des décisions gouvernementales inédites. Cette montée en puissance a aussi réactivé une grille de lecture : la guerre hybride, terrain privilégié de l’ambiguïté stratégique et de la négation plausible.
Dès lors, une question s’impose. Sommes-nous face à une campagne coordonnée exploitant l’effet d’entraînement médiatique et la contagion sociale, ou face à un agrégat d’événements hétérogènes dont la médiatisation fabrique un récit stratégique ? Pour l’évaluer, il faut articuler faits établis, réactions étatiques et hypothèse d’un plan adversaire, en mobilisant une notion clé. Comme le rappelle The Decision Lab, la contagion sociale désigne la diffusion spontanée de comportements, d’émotions ou d’idées au sein d’un réseau, parfois sans que les acteurs en aient pleinement conscience.
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Du choc polonais à la généralisation européenne des survols d’infrastructures critiques
La Pologne constitue le pivot factuel de la séquence. Varsovie a confirmé la destruction d’au moins trois drones et jugé probable un quatrième, après l’intrusion de dix-neuf à vingt-trois appareils dans son espace aérien. Dans la foulée, l’activation de l’article 4 du Traité de l’Atlantique Nord a été annoncée pour consultations alliées. D’après Reuters, les moyens polonais ont été soutenus par des patrouilles aériennes alliées, ce qui replace l’incident dans le cadre d’une solidarité opérationnelle assumée.
Un des drones Gerbera s’étant abimé en Pologne.
Cette bascule s’est accompagnée d’une diffusion géographique rapide des signalements. D’après Euronews, au moins dix pays européens ont rapporté des incursions ou perturbations liées à des drones au cours des dernières semaines, des États baltes à l’Allemagne, en passant par la Scandinavie, la Roumanie et la France. La cartographie des survols et fermetures temporaires d’aéroports dessine un motif convergent : les nœuds de transport et d’énergie, ainsi que certaines emprises militaires, concentrent l’essentiel des alertes, signe d’une vulnérabilité ciblée des « infrastructures critiques ».
Cette diffusion s’inscrit dans un contexte d’incidents aériens plus larges, qui renforcent l’hypothèse d’une pression coordonnée. Ainsi, trois MiG-31 russes ont violé l’espace aérien estonien pendant douze minutes, événement condamné par l’Alliance. La proximité temporelle entre la séquence polonaise et cet épisode renforce l’idée d’une synchronisation stratégique. Or, ce télescopage d’incidents augmente mécaniquement la probabilité d’attribution vers Moscou aux yeux des opinions publiques et des décideurs.
Aéroports, ports et bases : effets concrets et décisions expéditives sur le continent
Les effets opérationnels se mesurent d’abord dans l’aviation civile. Selon Reuters, l’aéroport de Copenhague a été fermé quatre heures, trente-et-un vols ont été déroutés et environ vingt mille passagers affectés, après la présence de deux à trois drones de grande taille. La police danoise a décrit un « opérateur capable », démontrant maîtrise et intention. Toujours d’après l’agence de presse internationale, les autorités ont décidé de ne pas tirer pour des raisons de sécurité publique : « la police a décidé de ne pas abattre les drones pour des raisons de sécurité à l’aéroport ».
Police danoise aux abords de Copenhague après l’observation de drones (Photo by Steven Knap / Ritzau Scanpix / AFP) / Denmark OUT
Ces perturbations se sont répliquées en Allemagne. L’aéroport de Munich a annoncé la reprise progressive des opérations à sept heures, après des retards causés par des signalements de drones. Les fermetures ponctuelles et remises en service calibrées rappellent que les autorités aéroportuaires arbitrent à chaque fois entre sécurité, fluidité du trafic et coût de la paralysie. Ce mode opératoire, itératif et prudent, s’observe désormais autour de plusieurs hubs européens.
Au Danemark, l’État a étendu la réponse au-delà des terminaux. Copenhague a interdit temporairement les vols de drones civils, après des observations près de sites militaires, tout en déployant des « capacités » supplémentaires de détection et de protection. Cette décision révèle une tension structurelle : l’essor des usages légaux de drones civils se heurte, en temps de crise, à des impératifs de sûreté nationale qui imposent des restrictions générales, fussent-elles coûteuses pour des filières entières.
Parallèlement, le discours politique s’est durci outre-Rhin. Le chancelier allemand a déclaré qu’il supposait une responsabilité russe dans la multiplication des incursions, précisant que les drones observés n’étaient pas armés, ce qui renforce l’hypothèse d’une mission de reconnaissance et de test. Cette prise de position, combinée aux mesures de vigilance intérieure, contribue à l’alignement progressif des diagnostics nationaux avec la lecture polonaise des événements récents.
Copenhague sous bulle alliée : frégate, radars et moyens contre-drones
Le verrouillage de la capitale danoise illustre la réactivité alliée. Comme l’a détaillé The War Zone, la frégate allemande FGS Hamburg, spécialisée dans la défense antiaérienne, a fait escale opérationnelle à Copenhague, en appui des activités de vigilance baptisées Baltic Sentry. L’Alliance a en parallèle renforcé des moyens de renseignement, surveillance et reconnaissance (ISR), signal d’une approche multidomaine visant autant la détection que la dissuasion de survols répétés.
Radar mobile danois déployé près d’Amager, entre la Suède et le Danemark, le 26 septembre 2025(Photo by Steven Knap / Ritzau Scanpix via AFP)
L’effort a été véritablement européen. Selon Reuters, la France a déployé un hélicoptère Fennec et trente-cinq militaires pour contribuer à la mission de lutte anti-drones danoise, tandis que l’Allemagne a envoyé environ quarante soldats pour la détection, l’identification et la neutralisation, avec une fenêtre d’opération courant jusqu’au 7 octobre. D’après la même source, le dispositif a été calibré pour sécuriser le cycle des réunions européennes, tout en restant ajustable au gré des évaluations de menace.
L’environnement capteur a aussi été renforcé. Toujours d’après The War Zone, des radars spécialisés contre-drones ont été déployés sur et autour de l’aéroport, afin d’améliorer la détection de petits vecteurs et de caractériser leurs trajectoires. Cette instrumentation, combinée à des effecteurs cinétiques et non cinétiques, permet d’accroître la probabilité d’interception sans multiplier les tirs en environnement urbain, là où les dommages collatéraux constitueraient un risque politique majeur.
Au-delà de Copenhague, la posture s’est élargie à l’échelle régionale. L’OTAN a accru sa vigilance en Baltique après les incidents danois, dans un continuum qui relie la protection d’infrastructures critiques, la sécurité des sommets européens et la réponse aux violations d’espace aérien en Estonie. Par ce maillage, l’Alliance cherche à réduire les fenêtres d’opportunité offertes par des vecteurs lents ou ambiguës, tout en évitant une escalade irréversible.
Intérêt stratégique et contagion sociale : l’économie politique d’une panique à bas coût
L’hypothèse d’une campagne hybride pilotée depuis Moscou repose sur des bénéfices attendus clairs. D’une part, il s’agit de tester les règles d’engagement (ROE), les temps de réaction et les angles morts juridiques ; d’autre part, de saturer des ressources coûteuses, de diviser politiquement et d’imposer une crainte diffuse. Comme l’a déclaré le chancelier allemand, « nous supposons que la Russie est derrière ces incursions de drones ». La négation plausible demeure, mais la logique de coût imposé joue déjà.
Exemple de Crop Circle
La force du dispositif tiendrait à sa compatibilité avec un mécanisme de contagion sociale. Selon The Decision Lab, « des comportements, émotions ou idées se propagent rapidement et spontanément au sein des réseaux sociaux ». Plus un phénomène est visible et commenté, plus il devient saillant pour les opérateurs, les forces de sécurité et le public, alimentant un cercle autoréalisateur de détections, d’alertes et de mesures. Les faux positifs deviennent alors plus probables, voire même très majoritaires, sans qu’il soit besoin d’une activité ennemie continue.
Ce mécanisme a des précédents. L’imaginaire des « crop circles » fournit un parallèle instructif. Comme le rappelle Wikipedia, « il n’existe aucune preuve scientifique d’une origine exotique ; les crop circles sont compatibles avec une causation humaine ». La dynamique imitative, amplifiée par l’attention médiatique, a suffi à produire une vague d’apparitions, ensuite entretenue par des créateurs anonymes. Le parallèle n’implique pas une identité de causes, mais éclaire la puissance d’un phénomène auto-renforçant.
En combinant déclencheur crédible et amplification sociale, un plan articulé devient concevable. La séquence polonaise installe l’attribution, les signalements suivants dans l’espace civil créent l’ambiguïté et saturent les capacités locales, la couverture médiatique entretient la saillance du sujet, et la réaction politique pousse à durcir les dispositifs. Dans cette logique, l’adversaire peut ajuster l’effort au minimum nécessaire pour maintenir l’attention et imposer un coût, tandis que les démocraties supportent la charge de la transparence et du risque zéro.
Règles d’engagement, droit aérien et risques d’escalade dans la lutte anti-drones
Le premier risque tient à l’emploi de la force en milieu densément peuplé. À Copenhague, les autorités ont opté pour la retenue. Comme l’a indiqué Reuters, « la police a décidé de ne pas abattre les drones pour des raisons de sécurité à l’aéroport ». Ce choix protège les populations et les équipages, mais il a une contrepartie : il laisse à l’adversaire l’initiative temporelle et narrative, au risque de banaliser une forme d’entrave aéroportuaire de basse intensité.
Les forces aériennes néerlandaises ont abattu des drones russes au dessus de la Pologne
Le deuxième risque concerne l’hétérogénéité des bases juridiques nationales. La Lituanie a autorisé ses forces armées à abattre tout drone violant son espace aérien, étendant un cadre jusqu’ici réservé aux menaces directes. « Le Parlement a accordé aux forces armées le pouvoir d’abattre tout drone violant l’espace aérien », précise l’agence. Ce mouvement clarifie l’action, mais il accroît aussi la sensibilité aux erreurs d’appréciation et aux incidents transfrontaliers, tout en mettant en position difficile les forces alliées participant à la protection du ciel balte, pas nécessairement alignée avec cette décision lituanienne.
Enfin, demeure la question des faux positifs, de copy-cat et du coût opérationnel. Les signalements massifs, dans un contexte de forte vigilance, augmentent la probabilité de confondre oiseaux, ballons ou drones tiers avec des menaces étatiques. Les autorités, déjà contraintes par la sécurité publique, doivent arbitrer entre neutralisation préventive et continuité des activités. La diffusion du phénomène à « au moins dix pays », rappelée par Euronews, illustre ce défi : plus le sujet est saillant, plus il tend à s’auto-alimenter.
Conclusion
L’analyse appelle d’abord une synthèse. Les faits établis en Pologne, documentés par Reuters, constituent le pivot politique et militaire de la séquence. Leur propagation à travers « au moins dix pays », a imposé des réponses d’urgence, en particulier aéroportuaires. La mise sous bulle de Copenhague, décrite par The War Zone, atteste de la réactivité alliée. Enfin, l’articulation entre guerre hybride à bas coût et contagion sociale éclaire la robustesse d’une stratégie d’attrition politique.
Au-delà, les implications géopolitiques se dessinent nettement. La Baltique devient le laboratoire d’un « front aérien gris » où s’entrecroisent survols de drones, violations d’espace et protection d’infrastructures critiques. La posture alliée, de l’OTAN à l’UE, devra conjuguer vigilance durable et maîtrise de l’escalade, en harmonisant les règles d’engagement, les cadres juridiques et les capacités de détection. À cet égard, la combinaison capteurs-effecteurs et la mutualisation ISR apparaissent comme des investissements inéluctables.
Reste à briser la dynamique auto-renforçante. Réduire la contagion sociale ne relève pas seulement de la technologie ; c’est aussi affaire de protocoles de qualification, de communication publique et de discipline médiatique. En clarifiant les seuils d’alerte, en distinguant l’exception du bruit, et en évitant d’offrir à l’adversaire l’oxygène d’une psychose entretenue, l’Europe peut reprendre l’initiative. À défaut, elle continuera de payer, à coût élevé, une stratégie adverse qui n’a besoin, pour prospérer, que d’un minimum d’actions et d’un maximum d’attention.
Hyundai Rotem a dévoilé à Kielce la configuration retenue pour le K2PL, version polonisée du char K2, à l’occasion des salons de rentrée 2025. L’information confirme que Varsovie n’achète pas seulement un « K2 de transition », mais bien un standard renforcé, doté d’une protection anti-drones et d’un système de protection active.
L’enjeu est double : combler rapidement le déficit capacitaire créé depuis 2022, tout en amorçant une génération « intermédiaire » de chars, plus survivables face aux menaces actuelles. Dès lors, l’actualité industrielle et technique sert ici d’épreuve de vérité : jusqu’où ce K2PL modifié préfigure-t-il le futur parc blindé polonais ?
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Vers un parc de 360 K2 dont 64 K2PL d’ici 2030
Selon Janes, la Pologne a signé le 1er août 2025 un second contrat exécutif portant sur 180 K2 supplémentaires : 116 exemplaires en configuration K2GF (Gap Filler) livrables en 2026–2027, puis 64 en standard K2PL entre 2028 et 2030. Additionné au lot de 180 K2 acté en 2022, le parc atteindra donc 360 chars sous contrat, avec une bascule progressive vers une configuration spécifiquement polonaise. Ce séquencement est cohérent avec l’urgence opérationnelle observée depuis 2022, puis la montée en gamme prévue après 2027.
Premier lot de K2 livré à la Pologne
Dans le même sens, Reuters rapporte que ce second accord, estimé à 6,5 milliards de dollars, inclut une part de production en Pologne : 61 chars sur ce lot doivent sortir de l’usine Bumar-Łabędy à Gliwice. Le volet industriel couvre également des véhicules d’appui et des prestations de formation, maintenance et réparation. Par conséquent, l’exécution de ce contrat ne se limite pas au « volume » : elle structure l’outil industriel, condition préalable au K2PL de série.
Le premier contrat de 2022 portait déjà sur 180 K2 livrés rapidement, afin de reconstituer le format des brigades mécanisées en cours de rééquipement. Le choix sud-coréen a avant tout répondu à une exigence de délai, avec un standard K2GF proche du parc de l’armée de Terre coréenne. À partir de 2028, le curseur se déplacera vers la personnalisation polonaise, reflet notamment d’enseignements tirés en Ukraine : menaces drones omniprésentes, missiles antichars proliférants, et nécessité d’une numérisation accrue des unités.
Ce parcours en deux temps s’insère dans une trajectoire plus large : constitution d’un parc moderne mêlant K2/K2PL, M1A1/M1A2 Abrams et Leopard 2 modernisés. La cohérence de série dépendra de la répartition par brigades, des stocks de munitions, et des chaînes MCO mutualisées. L’étape suivante est toutefois technique : quelles évolutions font du K2PL un char de « génération intermédiaire », au-delà d’un simple K2 « européanisé » ?
APS Trophy, RCWS et anti-drones : un K2PL de génération intermédiaire
Hyundai Rotem a présenté une configuration K2PL dotée d’une protection anti-drones à deux niveaux, d’un surblindage accru et d’adaptations visibles sur le toit de tourelle. À ce stade, les éléments publiés suggèrent une combinaison d’effets « soft-kill » (brouillage, détection) et « hard-kill » via tourelleau téléopéré, ou RCWS (Remote-Controlled Weapon Station), pour neutraliser les drones lents à courte portée. L’enjeu est d’abord la protection de la plage moteur et du toit, devenues vulnérables face aux munitions légères guidées.
En parallèle, Rafael et Hyundai Rotem ont officialisé à Kielce un accord d’intégration du système de protection active Trophy (APS) sur le K2, incluant la version K2PL. L’APS, défini ici comme un système capable de détecter, pister et intercepter des projectiles antichars, ajoute une couche « hard-kill » crédible contre roquettes et missiles guidés. Reste à confirmer l’architecture exacte des senseurs, l’intégration au réseau de conduite de tir, et la part de localisation industrielle des sous-ensembles sur le sol polonais.
Ce triptyque — APS Trophy, RCWS antiaérien léger, effets de guerre électronique contre drones — positionne le K2PL au-delà d’un standard « 3e génération » classique. Par comparaison, Leopard 2A7+, M1A2 SEPv3 et Leclerc XLR ont, eux aussi, ajouté des briques de survivabilité et de connectivité, sans bascule vers une nouvelle plate-forme. On obtient donc un « 3+ » cohérent : munitions programmables, imagerie jour/nuit améliorée, architecture numérique, et désormais réponse intégrée aux menaces venues du dessus et du flanc à basse vitesse.
Reste l’équilibre masse-mobilité. Le K2 « de base » est plus léger que ses pairs occidentaux, avec une motorisation de 1 500 ch et une suspension à bras hydropneumatiques. Le K2PL ajoute du blindage et des capteurs ; sa masse devrait croître, sans atteindre celle des 70 t de certains concurrents, à confirmer lors des essais. Cela préserve des qualités de mobilité tactique utiles sur terrains meubles de l’Est européen. Ces choix techniques ont des conséquences directes sur la production, l’emploi et l’interopérabilité.
Industrialisation en Pologne et interopérabilité OTAN : effets attendus
Breaking Defense précise que 116 K2GF seront livrés en 2026–2027, puis 64 K2PL entre 2028 et 2030, avec un renforcement de la protection comprenant un APS, des moyens anti-drones et des surblindages. Cette montée en cadence est liée au transfert de technologie (ToT) et à l’outillage de Bumar-Łabędy pour l’assemblage final. Par conséquent, la courbe d’apprentissage industrielle coïncidera avec la qualification du standard K2PL, point critique pour la tenue des délais de 2028–2030.
[ANALYSE] Avec le K2PL, la Pologne disposera bien d’un char de génération intermédiaire ! 15
Sur le plan de l’emploi, l’« intermédiaire » change la donne des tactiques. L’APS réduit l’exposition aux missiles, mais impose une discipline de tir et de coordination d’infanterie pour éviter des fratricides. L’anti-drone organique, même limité en portée, protège les haltes et les franchissements. Dès lors, la composition des sections intégrera davantage de capteurs, d’opérateurs C-UAS, et des liaisons de données dédiées. Le K2PL tire son intérêt de cette intégration : un char plus « situationally aware » que puissant « tout seul ».
L’interopérabilité OTAN en bénéficiera par paliers. Les K2GF livrés d’abord sécurisent l’entraînement des équipages, la standardisation des procédures, et la constitution de stocks de munitions 120 mm conformes aux normes de l’Alliance. Le K2PL ajoutera ensuite sa couche logicielle et capteurs, à intégrer au C2 interarmées. L’APS Trophy, éprouvé sur d’autres plates-formes occidentales, facilitera l’acceptation doctrinale. En outre, les véhicules d’appui associés (dépanneurs, engins du génie, ponts) stabilisent la manœuvre logistique.
Par ailleurs, l’effet régional tient autant au volume qu’à la modernité relative. Un « 3+ » bien intégré, avec APS et anti-drones, vaut mieux qu’un « 4e » génération hypothétique sans filière MCO. La Pologne crédibilise ainsi des rotations de brigades sur le flanc Est, en cohérence avec ses Abrams et Leopard modernisés. Reste à projeter ces effets dans le temps : si la qualification K2PL est tenue et si la ligne polonaise atteint sa cadence, quel sera le paysage entre 2028 et 2032 ?
Un premier escadron K2PL en 2028 : trajectoires possibles 2026–2032
L’analyse de l’IISS souligne que la survie des chars passe désormais par l’APS et la lutte anti-drones, effets intégrés au niveau de la plate-forme et des tactiques. Si la Pologne tient l’échéance 2028 pour ses premiers K2PL, elle validera de facto l’idée d’une génération intermédiaire comme non pas une révolution de châssis, mais une accumulation de briques de protection, capteurs et logiciels. Dès lors, le coût d’acquisition s’évalue autant en CAPEX initial qu’en suites logicielles, rechanges et entraînement.
[ANALYSE] Avec le K2PL, la Pologne disposera bien d’un char de génération intermédiaire ! 16
D’ici 6–24 mois, si les livraisons de K2GF 2026–2027 se déroulent comme annoncé, Varsovie pourra finaliser doctrine, simulateurs et chaînes MCO avant l’arrivée des K2PL. Les premiers tests d’intégration du Trophy et de suites C-UAS constitueront alors des jalons majeurs pour la validation des enveloppes de tir, des zones d’exclusion et des règles d’engagement. Par conséquent, les brigades polonaises recevant les K2PL auront déjà acquis une maîtrise concernant la mise en oeuvre des capteurs, facilitant la transition vers la génération intermédiaire du K2PL.
Sur 3–5 ans, si la ligne Bumar-Łabędy atteint sa vitesse de croisière et si l’APS est pleinement qualifié à temps, la Pologne disposera de plusieurs escadrons K2PL aptes au combat connecté d’ici 2030–2031. L’effet sur le rapport de forces serait alors tangible, avec des chars protégés des vecteurs ATGM les plus répandus, des temps de réaction réduit contre drones d’observation et une boucle capteurs-effets accélérée au niveau de la compagnie.
De fait, la première livraison de K2PL « polonisés » attendue en 2028, et surtout la qualification régimentaire qui suivra, constitueront donc deux étapes décisives dans l’exécution du plan de montée en capacité des armées polonaises..
Enfin, il faudra conditionner la réussite à deux facteurs majeurs. D’abord, la stabilité des approvisionnements concernant les capteurs et les contre-mesures, sensibles aux régimes d’exportation et à la disponibilité de composants, en provenance de Corée et d’Israël.
Surtout, la capacité à financer les couches logicielles et les mises à jour d’APS, désormais récurrentes, deviendra un facteur déterminant, qui commence d’ailleurs à engendrer certaines interrogations à Varsovie, ce d’autant que la Pologne s’est engagée dans de nombreux programmes plus onéreux les uns que les autres, en s’appuyant exclusivement sur sa capacité d’endettement, tous exigeants une MCO des plus onéreuse. À défaut, le K2PL, mais aussi d’autres équipements critiques, pourraient devenir une « capacité théorique », mais dans les faits, ne pouvant être employées.
En revanche, si ces conditions sont remplies, Varsovie tiendra son pari, avec un parc massif de chars de génération « 3+ » cohérent, apte à durer au-delà de 2030, en attendant les solutions de rupture.
Conclusion
En définitive, l’émergence du K2PL confirme la stratégie polonaise de passer par une génération « intermédiaire » pour affronter les menaces actuelles, sans attendre une plate-forme entièrement nouvelle. Dans ce domaine, la Pologne a ouvert la voie à l’arrivée de cette génération intermédiaire, qui s’est depuis étoffée en Europe avec l’arrivée du Leoaprd 2A8, du KF51 Panther et du Challenger 3. L’actualité présentée à Kielce et les contrats de 2025 en éclairent l’enjeu : combiner APS, anti-drones et surblindages dans une architecture numérique maîtrisée.
La démonstration répond à la question initiale : oui, le K2PL dote bien l’armée polonaise d’un char « 3+ » pertinent, à condition que l’intégration et la MCO suivent. Le point critique demeure l’industrialisation locale des capteurs et de l’APS avec, au-delà, la première livraison K2PL en 2028 et son acceptation opérationnelle par une brigade mécanisée et surtout l’absorption des couts de maintenance d’un équipement moderne et onéreux, au sein d’un parc surdimensionnée pour un pays dont le PIB ne représente que 20% de celui de l’Allemagne qui pourtant vise une flotte de chars de génération intermédiaire de même ampleur…
L’arbitrage public de l’Indian Air Force en faveur de davantage de Rafale, après l’opération Sindoor contre le Pakistan, du 7 au 11 mai 2025, a sonné comme un cinglant démenti des tentatives de discrédit orchestrés depuis Islamabad et Pékin, contre le chasseur français. Mais le fleuron de Dassault Aviation, pourrait bien ne pas être le seul grand vainqueur de cet engagement aérien historique, par son ampleur et les moyens mobilisés.
En effet, New Delhi a fait savoir son intention d’acquérir davantage de S-400, peut-être même des S-500 Prometei antibalistiques, auprès de la Russie, après que les systèmes antiaériens à longue porté d’Almaz-Antei déjà en service au sein des armées indiennes, aient pleinement donné satisfaction lors de cette même opération.
Cette satisfaction contraste évidemment avec les contre-performances rapportées du même système, employé par les forces armées russes, face aux drones et missiles ukrainiens. Depuis 3 ans et demi, plusieurs lanceurs, ainsi que des radars ont été détruits par les frappes adverses, et longtemps, ils firent pâle figure face aux roquettes Himars et autres missiles SCALP-EG lancés contre les infrastructures militaires russes.
Comment un même système, qui plus est en version export, peut-il a ce point satisfaire les indiens, qu’ils veulent en commander d’autres après un affrontement aérien d’une intensité exceptionnelle, après avoir été perçu comme vulnérable et faiblement efficace en Ukraine.
Sommaire
Après Sindoor, le S-400 devient le pilier central du déni d’accès indien
Pour répondre à cette question, il faut, avant toute chose, sortir du fétichisme des fiches techniques, car Sindoor n’a pas consacré un équipement isolé, fut-il aussi médiatique que le S-400. L’opération indienne a, au contraire, validé une manière d’assembler capteurs, conduite de tir, mobilité et discipline d’émission.
Dès lors, New Delhi ne parle pas de décision mais d’arbitrage, et la négociation ouverte avec Moscou pour des S-400 additionnels, telle que l’a décrite Reuters, s’inscrit dans une trajectoire où le lot initial doit s’achever en 2026, échéance confirmée par la presse indienne (Tribune India). Pour autant, le calendrier ne dit pas tout, et c’est l’emploi combiné qui donne la clé de lecture.
le ministre de la défense indien Rajnath Singh
En effet, il n’y a d’efficacité de déni d’accès qu’à proportion de la cohérence du système, et c’est bien cette cohérence que les forces indiennes revendiquent. Le ministre de la Défense Rajnath Singh a assumé une formule sans détour en expliquant que, « lors de l’opération Sindoor, les forces indiennes ont entièrement exposé le système de défense aérienne pakistanais et adressé au monde le message qu’elles peuvent infliger de lourdes pertes au Pakistan, où et quand elles le souhaitent », selon les propos rapportés par The Economic Times. Néanmoins, la parole ne suffit jamais, et seules les traductions capacitaires ont le pouvoir de trancher les controverses.
La marine a acté l’acquisition de vingt-six Rafale M pour la composante embarquée, tandis que l’Indian Air Force remet le Rafale au centre de son format afin de compenser la décrue d’escadrons et de stabiliser la disponibilité opérationnelle, ce d’autant qu’elle a récemment annoncé son objectif d’ajouter 14 nouveaux escadrons de chasse à son format optimal pour atteindre un total de 56 escadrons de combat, contre 34 aujourd’hui. L’objectif est simple : conserver une capacité de supériorité crédible sans créer de creux de flotte.
Dans ce cadre, le couple Rafale–S-400 forme une partition cohérente. Le Rafale ouvre la profondeur, crée des fenêtres d’effet et force l’adversaire à faire des choix défavorables. Le S-400, quant à lui, épaissit la défense, renchérit chaque tentative de pénétration et capte des ressources rares de reconnaissance, de leurres et de guerre électronique. L’un dilate, l’autre verrouille, et la valeur de l’un croît avec la présence de l’autre.
Ce choix est guidé par l’emploi et par les coûts imposés à l’ennemi sur le théâtre indien. Il reste toutefois conditionné par la tenue de la chaîne informationnelle : sans désignation amont fiable, sans liaisons protégées et sans imagerie à haute revisite, la bulle se rétrécit, les temps d’émission s’allongent et l’avantage se réduit.
Le S-400, son architecture et ses performances
Avant toute chose, pour comprendre la décision de New Delhi, il convient de présenter le S-400 comme une architecture plus que comme un missile. Le système antiaérien et antimissile russe associe un radar de veille lointaine 91N6E “Big Bird” en bande S, un radar multifonction de conduite de tir 92N6E “Grave Stone” en bande X, et, selon l’environnement, un radar d’altitudes multiples 96L6E “Cheese Board”, lui aussi en bande S, le tout relié à un poste de commandement 30K6E et à des véhicules Transporteurs-Erecteurs-Lanceurs 5P85 sur porteurs routiers.
Radars et TEL du système S-400
Comme l’ensemble de ces systèmes, sa portée “utile” dépend moins d’un chiffre catalogue que de la chaîne de détection et de la cohérence C2 qui animent l’ensemble, ce que détaille la fiche de référence du CSIS Missile Threat (radars, bandes, familles de missiles).
La logique de détection procède par cercles : acquisition large par le radar 91N6E, affinage et poursuite par le radar de tir 92N6E, apport ponctuel du 96L6E pour les profils d’altitude complexes, notamment balistiques, puis décision de tir à partir d’une solution stabilisée.
Cependant, cette mécanique n’a de valeur qu’adossée à une discipline d’émission rigoureuse, des fenêtres d’illumination brèves et des modes radar variés, afin de réduire la signature électromagnétique et, ainsi, de compliquer la localisation par un adversaire doté de moyens de renseignement et de brouillage crédibles. Par ailleurs, l’élévation des antennes, la topographie et les masques terrains conditionnent fortement la distance pratique d’interception.
Le cœur cinétique du S-400 repose sur un panachage de munitions qui donne de la profondeur. Les missiles 9M96 et 9M96E2 adressent les courtes et moyennes portées avec des profils manœuvrants et des guidages évolués ; les 48N6DM étendent la bulle vers l’ordre de 250 km contre cibles aérodynamiques dans des conditions favorables ; les 40N6E revendiquent la très longue portée, jusqu’à 380 km, dans une logique de contre-ISR et de contre-commandement, sous réserve d’une désignation externe fiable. En conséquence, l’architecture vaut par sa capacité à détecter, classifier et prioriser la cible, et d’associer la bonne munition à la bonne piste, plus que par un record brut de distance.
L’efficacité réelle tient à la conduite de tir autant qu’au missile. Le schéma cinématique des tirs S-400 à longue portée combine une navigation inertielle corrigée par liaisons de données, puis, selon la munition, une phase terminale autonome.
Néanmoins, la précision de suivi et la robustesse des liaisons ne suffisent pas si l’on néglige le rechargement, ressource logistique lente qui impose d’économiser les munitions de très longue portée pour des cibles de haute valeur, telles que les avions de guet aérien avancé et les ravitailleurs. Par ailleurs, la mobilité est une donnée clé du système. En effet, le tir suivi d’un déplacement rapide, la dispersion et l’emploi de leurres dégradent la boucle de ciblage adverse et prolongent la survie de la batterie.
Dans un réseau intégré, le S-400 coopère nativement avec des couches de proximité. Les Pantsir assurent la protection terminale des sites et traitent les attaques saturantes à faible altitude, tandis que les systèmes Buk (versions M2/M3) ferment les échappatoires à moyenne portée et surtout moyenne et basse altitude, notamment s’agissant des adversaire essayant d’exploiter le manque terrain pour échapper à la détection du système.
Système Buk-M3
Pour autant, même masqué par une montagne ou al rotondité de la terre, un appareil n’est pas hors de danger. En effet, le S-400 peut exploiter des désignations venant de systèmes tiers, pour designer une cible masquée, et l’engager a l’aide de ses propres vecteurs, selon une trajectoire complexe NLOS. Dès lors, la valeur du S-400 est maximale lorsqu’il s’inscrit dans une défense multicouche et qu’il reçoit des désignations externes issues d’un renseignement multi-capteurs. Le constructeur souligne cette logique de système de systèmes et la compatibilité des interfaces au sein d’un réseau de défense intégré.
Dans le contexte indien, la bulle de déni d’accès articule précisément ces principes. Les régiments S-400 couvrent les axes de pénétration à distance, tandis que les moyens aériens de veille et d’alerte — PHALCON A-50EI et DRDO Netra AEW&C — alimentent la situation aérienne et fournissent des désignations de tir plus stables aux radars du sol. En conséquence, la poursuite et l’engagement bénéficient d’un flux descendant qui réduit les temps d’exposition des émetteurs, ce que l’Indian Air Force et la DRDO mettent en avant dans la présentation de leurs capteurs aéroportés et de leurs réseaux de données.
Enfin, il convient de situer le S-400 dans la famille des systèmes comparables. Le Patriot privilégie l’interception endo-atmosphérique à courte et moyenne portée avec un missile dédié à l’anti-missile balistique mais n’a pas l’allonge ou la flexibilité d’utilisation du système russe, tout que le SAMP/T “Mamba” franco-italien s’appuie sur l’Aster 30 B1 pour une défense de zone agile et modernisée, mais plus compacte.
En d’autres, le S-400 est une plate-forme d’orchestration plus qu’un champion de portée : il déploie ses pleines capacités lorsqu’il est maillé, mobile et renseigné, et lorsqu’il s’insère dans une défense en couches où les paliers Pantsir et Buk, ou équivalents, protègent sa proximité pendant que l’alerte aéroportée nourrit sa boucle de tir.
C’est exactement cette version “réseau-centrée” que l’Indian Air Force est parvenue a articulée pendant Sindoor, parce qu’elle transforme des chiffres théoriques en fenêtres d’effet réellement exploitables sur son théâtre.
Le rôle de l’expérience russe du S-400 en Ukraine, dans l’élaboration de la doctrine indienne
Sur le papier, donc, le S-400 demeure aujourd’hui l’architecture sol-air la plus performante, et il surclasse en portée nominale les HQ-9 chinois, de peu, il est vrai. Cependant, ces hiérarchies n’ont de sens qu’en contexte, puisque l’efficacité réelle dépend d’abord du réseau, de l’élévation, de l’EMCON et de la mobilité.
Pourtant, après avoir été longtemps surestimé en Occident, comme le système de déni d’accès ultime développé par la Russie, le S-400 a subi en Crimée plusieurs contre-performances documentées. Reuters a ainsi rapporté la destruction d’éléments S-400 dans la région d’Yevpatoria, avec une séquence où l’adversaire a d’abord repéré et fixé la batterie avant de la saturer, confirmant qu’un site trop statique devient vite vulnérable dès lors qu’il est pris dans une boucle de ciblage efficace.
Cet épisode n’invalide pas la valeur intrinsèque du système ; il rappelle néanmoins la sanction opérationnelle qui pèse sur toute défense de zone immobile et surexposée.
Destruction d’un système S-400 en Crimée
La méthode d’attaque observée en Ukraine éclaire surtout l’algèbre des risques. La détection par capteurs multiples ouvre une fenêtre temporelle, la fixation de position resserre la solution de tir, la saturation par essaims ou par combinaisons de vecteurs épuisent les défenses de proximité, permettant à la frappe terminale de viser les sous-systèmes critiques. Pour autant, l’ennemi ne réussit ce cycle qu’en fonction de la signature électromagnétique qu’on lui est offerte, du temps d’exposition des émetteurs et de la prévisibilité des rechargements. Par ailleurs, l’élévation défavorable et les masques de terrain aggravent cette vulnérabilité.
La lecture indienne a précisément consisté à transformer ces revers russes en check-list de survie. La mobilité n’est plus une option, elle devient une discipline ; la dispersion des sous-systèmes et la reconfiguration rapide réduisent la probabilité de fixation ; la maîtrise des émissions (EMCON), l’emploi de leurres et la variation des modes d’illumination compliquent la localisation ; la désignation externe par les capteurs aéroportés indiens, tels que les A-50EI Phalcon et les AEW&C Netra, raccourcit les temps d’éclairage et limite la signature, donc la vulnérabilité.
Par conséquent, l’épisode ukrainien n’a pas « tué » ni décrédibilise le S-400,aux yeux des militaires indiens. Il a, cependant, paramétré son usage et renforcé l’exigence de mobilité, d’EMCON et de maillage capteurs-tireurs. On comprend mieux, dès lors, comment pendant Sindoor, la doctrine indienne a bien mieux maintenu sa bulle de déni d’accès avec ses S-400, que ne le firent les HQ-9 pakistanais.
S-400 vs HQ-9 : comment la doctrine indienne a surclassé le déni d’accès pakistanais
En effet, cette opposition n’a pas porté sur des fiches techniques, elle a opposé deux manières d’habiter une défense de zone. Dès lors, l’Inde a choisi de faire vivre sa bulle autour d’un maillage capteurs-tireurs, d’une discipline d’émission stricte et d’un “tir puis déplacement” répété, tandis que le Pakistan a cherché à tenir l’axe avec des couches longues portées adossées à ses systèmes HQ-9/P, nettement moins mobiles. Or, la simple présence d’un système à grande portée ne crée pas une immunité, et c’est précisément l’écart d’intégration qui a fait la différence pendant Sindoor.
En effet, la chaîne indienne a reposé sur un renseignement amont capable de raccourcir les fenêtres d’illumination et de réduire la signature électromagnétique de ses systèmes. Par conséquent, les désignations externes issues des capteurs aéroportés, qu’il s’agisse des A-50EI Phalcon ou des AEW&C Netra, permirent d’alimenter les radars du sol sans les clouer en émission continue, et d’assurer un couplage plus fluide entre acquisition, poursuite et engagement.
HQ-9 de l’APL
Néanmoins, cette économie de signaux n’aurait pas suffi sans une mobilité soutenue des sous-systèmes vers des positions reconnues à l’avance, et remplacés par des leurres destinés à absorber le ciblage adverse, de sorte que la boucle de fixation se referme toujours trop tard. A ce sujet, la présentation technique des systèmes AEW&C indiens sur le site de la DRDO pour le Netra, montre le rôle de la désignation et des liaisons de données dans la conduite de tir.
A l’inverse, la couche pakistanaise, si elle a mis en avant la portée annoncée du HQ-9/P et sa polyvalence, a surtout souffert lorsque la pression de guerre électronique et la déception ont été synchronisées avec les séquences d’attaque. Dès lors, la tenue du C2 et la résilience électromagnétique sont devenues les variables décisives, bien davantage que la portée des systèmes d’armes, ou le nombre de cibles pouvant être suivies simultanément.
Il convient de rappeler, à ce sujet, que la mise ne service du HQ-9/P est récente au sein des forces armées pakistanaises, et que sa mise en réseau dépend beaucoup du niveau d’intégration et de l’entraînement des personnels, ce que la littérature de référence décrit en soulignant la parenté doctrinale avec les familles S-300 et la nécessité d’un C2 robuste. A nouveau, la fiche analytique du HQ-9 publiée par le CSIS, qui insiste sur la logique de système et la dépendance au réseau pour convertir la portée en avantage opérationnel, apporte des éclairages pertinents à ce sujet.
Dès lors, la comparaison n’a pas tourné sur “qui porte le plus loin”, elle s’est jouée sur “qui se laisse fixer le plus longtemps”. L’Inde a privilégié la brièveté des émissions, l’élévation favorable, la variation de modes et la dispersion, de sorte que la localisation n’a jamais produit une solution de tir exploitable avant la reconfiguration. Le Pakistan a misé sur la profondeur nominale, mais la qualité de la chaîne capteurs-tireurs a semblé fléchir sous stress et la défense de proximité n’a pas toujours absorbé la saturation.
Néanmoins, il faut qualifier l’incertitude, car la part publique du retour d’expérience demeure limitée et chaque camp a défendu sa narration. En conséquence, l’argument robuste reste celui des actes, et dans ce domaine, l’Inde a confirmé, en parallèle de la consolidation aérienne, la poursuite de sa couche de déni d’accès longue portée.
Par ailleurs, le contexte compte, et il explique une partie de l’écart de résultat. La topographie, les masques, la densité de capteurs et la chronologie des salves façonnent l’issue plus sûrement qu’un record de portée. C’est pourquoi la doctrine indienne s’est attachée à “acheter du temps” à la manœuvre, à fatiguer la boucle décisionnelle adverse et à préserver ses actifs critiques, afin d’ouvrir des fenêtres d’effet à l’aviation.
Il n’est pas indifférent, enfin, que le HQ-9/P ait été présenté au Pakistan comme une réponse de souveraineté, puisqu’une mise en service récente entraîne toujours une période d’apprentissage ; Jane’s a d’ailleurs documenté cette mise en service et rappelé l’effort de montée en cadence autour de la couche longue portée, ce qui situe la comparaison dans une phase transitoire plutôt que dans une maturité établie.
Rafale et S-400, les deux vainqueurs de Sindoor pour l’Inde
À l’issue de Sindoor, deux évidences se dégagent. Côté offensif, les Rafale ont frappé avec précision des objectifs pakistanais d’importance, en combinant pénétration, synchronisation et armements de croisière et de précision tels que le SCALP-EG et l’AASM Hammer. Côté défensif, les S-400 indiens ont tenu la bulle et repoussé les missiles comme les sorties de chasse adverses, de sorte que la réciproque n’a pas produit d’effets comparables sur le territoire indien. Dès lors, le couple apparaît comme le grand gagnant de la séquence, non par prestige, mais parce que l’attaque et le déni d’accès se sont mutuellement renforcés.
(Photo by Manjunath Kiran / AFP)
Cette complémentarité a pesé au cœur des choix de conduite. L’aviation a ouvert des fenêtres en dégradant les défenses adverses et en frappant là où le résultat politique était attendu, tandis que la couche sol-air a maintenu ces fenêtres en renchérissant chaque tentative de pénétration. Par conséquent, la planification a pu enchaîner plusieurs vagues sans exposer outre mesure les appareils, et la défense de zone a pu conserver sa discrétion en limitant ses temps d’émission. L’ensemble a ainsi imposé à Islamabad un rythme d’adaptation défavorable.
Il n’est donc pas surprenant que l’Indian Air Force ait confirmé le Rafale comme vecteur de référence pour renforcer ses escadrons, dans l’attente de l’AMCA. Ce choix prolonge la logique démontrée en opérations, en capitalisant sur une chaîne de préparation et de soutien déjà éprouvée. En parallèle, l’ouverture de discussions entre New Delhi et Moscou pour l’acquisition de S-400 supplémentaires, voire l’examen d’une marche suivante de la famille, s’inscrit dans la même cohérence. L’objectif est simple, conserver une profondeur de déni d’accès crédible face à un adversaire qui tentera de corriger ses lacunes.
Ces annonces doivent être lues pour ce qu’elles sont, à la fois la conséquence logique d’un retour d’expérience et la confirmation d’une performance opérationnelle, non un palmarès d’équipements. L’efficacité observée tient à l’alignement entre doctrine, entraînement et stocks. Les équipages et les servants ont appliqué des règles d’emploi rigoureuses, les mécaniciens ont tenu les cadences, et la logistique a fourni les munitions nécessaires dans le bon tempo. Néanmoins, rien de tout cela n’est acquis par décret, car l’usure des moyens et la réaction de l’adversaire peuvent rapidement rebattre les cartes.
Il serait d’ailleurs dangereux d’extrapoler au-delà du cadre qui a produit ces résultats. Si la chaîne informationnelle se relâche, si la mobilité et la reconfiguration rapide se banalisent, si la discipline d’émission se délite, la bulle se rétrécit et la pénétration adverse retrouve du champ. À l’inverse, si le Pakistan améliore l’intégration de ses capteurs, densifie ses leurres et accélère ses cycles de guerre électronique, l’avantage relatif peut se réduire sans publicité. La supériorité reste conditionnelle, parce qu’elle dépend d’un tissu d’exigences qui doivent être tenues dans la durée.
En définitive, Sindoor a validé une partition plutôt qu’un totem. Les Rafale ont produit des effets mesurables sur les cibles désignées, et les S-400 ont empêché la réciproque. Les décisions annoncées depuis lors prolongent cette logique en durcissant la pointe comme la profondeur. Cependant, le maintien de l’avantage passera moins par de nouveaux slogans que par la constance de l’entraînement, la discipline doctrinale et la solidité des stocks. C’est à ce prix que la complémentarité observée restera une réalité opérationnelle, et non un instantané flatteur.
Conclusion
On le voit, la démonstration tient en trois paliers cohérents. D’abord, Sindoor n’a pas sacré un équipement militaire, elle a validé une architecture où la chaîne de détection, la conduite de tir, la discipline d’émission et la mobilité imposent leur logique au-delà des chiffres de portée.
Narendra Modi sur la base aérienne de adamput au lendemain des allégations pakistanaises de frappes massives. Aucune destruction visible n’a été observée par les nombreux journalistes présents.
Ensuite, l’Inde a transformé cette lecture en actes en consolidant sa pointe aérienne et en prolongeant sa couche sol-air, ce que confirment les décisions contractuelles. Enfin, l’Ukraine a rappelé qu’un système statique, détecté et débordé devient vite un piège mortel, et l’IAF a assimilé cette leçon en faisant de la dispersion, des reconfigurations rapides et des désignations externes la grammaire opérationnelle de sa bulle de déni d’accès.
Dès lors, la comparaison avec le HQ-9 montre que la portée nominale ne produit rien sans une intégration de capteurs et un commandement résilient sous pression. A l’inverse, la combinaison de deux équipements d’exception, comme les Rafale et S-400, dans le cadre d’une doctrine adaptée, dilate la boucle décisionnelle adverse puis l’étrangle, en achetant du temps à la manœuvre et en forçant l’ennemi à consommer des ressources rares.
Mais cette addition n’est durable que si la couche informationnelle tient, car sans veille aéroportée solide et sans liaisons protégées, la valeur marginale d’un raid ou d’une batterie se contracte très vite.
L’expérience Sindoor montre également que l’idée que l’on puisse « lire » les performances d’un équipement à partir d’une fiche technique conduisait bien souvent à des contresens, voire à des conclusions erronées. La formation des équipages, l’alignement doctrinal, l’épaisseur des stocks de munitions et de pièces, la qualité des flux logistiques et les dépendances stratégiques pèsent plus lourd que n’importe quelle portée théorique, dans l’effet obtenu.
C’est précisément en déjouant les pronostics et en compensant par la préparation, la sobriété des plans de feu et l’exploitation intelligente du terrain que des forces équipées de T-64, de MiG-29 ou de BMP-1 ont pu contenir, parfois longuement, des moyens bien plus modernes et techniquement supérieurs.
Dès lors, l’enseignement dépasse le cas indien. Un S-400 mal employé restera vulnérable, un Rafale privé de ses effecteurs, restera bridé, et l’addition des deux ne produit son rendement maximal que si l’on soigne l’invisible, du capteur orbital au dernier camion de ravitaillement. A l’inverse, lorsque la bonne préparation rencontre la bonne doctrine, que les stocks suivent et que la chaîne de commandement sait économiser ses émissions et son temps, les statistiques de perte cessent d’être des fatalités et redeviennent des hypothèses de travail.
En conséquence, l’Inde ne confirme pas des certitudes de performances, elle structure une méthode. Elle assume une communauté de destin entre une pointe qui ouvre la fenêtre et une défense de zone qui la maintient, tout en densifiant les différentes couches informationnelles qui conditionnent l’efficacité de l’ensemble.
Cependant, rien n’est figé, et l’adversaire apprendra à son tour. Dès lors, la vraie question n’est pas de savoir si le S-400 ou le Rafale sont « supérieurs » en soi, au HQ-9 et au J-10CE, mais jusqu’où New Delhi saura préserver, dans la durée, la cohérence d’un système qui transforme des chiffres en effets, puis des effets en victoires.
En quelques jours, une séquence resserrée a rebattu les cartes du lien civilo‑militaire aux États‑Unis : convocation « sans précédent » de la haute hiérarchie à Quantico, fédéralisation ciblée de la Garde nationale, propos de Donald Trump évoquant l’usage de villes comme « terrains d’entraînement », puis démarrage d’un shutdown. Cependant, ces signaux n’annoncent pas seulement une crise de gouvernance intérieure ; ils peuvent, dès lors, produire un infléchissement rapide de la posture américaine à l’extérieur, là où des alliés et partenaires ont arrimé depuis 1945 leur sécurité à la disponibilité de Washington.
L’analyse ne se contente pas d’un scénario minimaliste, mais reste cependant dans un cadre structuré et borné à des éléments factuels pouvant être appréciés sans interprétation. Néanmoins, si le cadre légal américain constitue un frein, il n’exclut pas la possibilité d’une manœuvre coordonnée visant à neutraliser les centres de contestation—notamment dans des métropoles démocrates— et à placer la chaîne de commandement des Armées sous une obéissance politique accrue, ce qui constituerait un facteur aggravant, mais hors spectre.
Dès lors, deux impératifs s’imposent, face à ces possibilités : suivre avec précision l’évolution des marqueurs (juridiques, opérationnels, budgétaires) ; et préparer, côté alliés, des options de continuité stratégique au cas où la « bulle de pacification » américaine se rétracterait plus vite qu’anticipé.
Résumé
Le risque intérieur américain, longtemps tenu pour marginal, est devenu une variable de planification pour l’ensemble du bloc occidental. L’enchaînement observé à l’automne 2025 — pression « par le haut » sur la hiérarchie (Quantico), fédéralisation ciblée de la Garde nationale, judiciarisation accélérée et gel administratif — ouvre une zone grise où l’exécutif peut tester les marges du droit tandis que les clarifications arrivent trop tard pour prévenir les effets opérationnels.
Dès lors, sans retrait proclamé, une contraction de fait des fonctions de soutien extérieures est plausible : ravitaillement en vol, alerte avancée, renseignement, commandement‑contrôle et logistique voient leur prévisibilité se dégrader par agrégation de micro‑retards, de reports et d’arbitrages budgétaires.
Trois trajectoires distinctes décrivent l’horizon des 6 à 24 mois : crise à bas bruit, crise ouverte, rupture ponctuelle. Chacune se lit à travers des seuils réfutables — actes juridiques, fédéralisations multi‑États, démissions/reliefs ciblés, ruptures de continuité sur exercices et rotations, trous capacitaires constatables.
L’ampleur du phénomène dépendra d’embranchements juridiques et politiques encore ouverts ; cependant, l’interdépendance capacitaire avec les alliés confère un effet de transmission immédiat, en particulier en Europe et en Indo‑Pacifique.
Sommaire
Introduction
Le risque intérieur américain de nature à déstabiliser l’architecture stratégique occidentale ne relève plus de l’abstraction. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’ordre international a intégré comme axiome la disponibilité extérieure des États‑Unis, leur rôle d’adossement politico‑militaire des alliés et leur capacité à imposer des garde‑fous géostratégiques sur plusieurs théâtres simultanément.
Cependant, une série de signaux institutionnels et politiques apparus à l’automne 2025 oblige à reconsidérer cet axiome. Dès lors, continuer à raisonner comme si la robustesse interne américaine était indiscutable reviendrait à ignorer un risque systémique qui affecte d’emblée la crédibilité de la dissuasion élargie, l’efficacité des coalitions et la stabilité des flux.
Le Secrétaire à la Défense Pete Hegeth face aux généraux américains à Quantico
Néanmoins, le cœur du sujet réside moins dans la portée immédiate de ces annonces que dans la dynamique qu’elles enclenchent : pression hiérarchique, alignement attendu des échelons supérieurs, et, en miroir, tentation d’une contestation diffuse par le droit, par les États fédérés et par une partie des communautés locales. En revanche, la logique juridique censée encadrer l’emploi domestique des forces, loin d’éteindre le risque, ouvre une zone grise où la décision politique cherche des marges, où le juge fixe tardivement des bornes, et où l’exécutif peut, cas par cas, tester l’extension de ses prérogatives.
Dans ce contexte, la Garde nationale devient un pivot ambivalent. Elle incarne la subsidiarité américaine lorsqu’elle demeure sous contrôle des gouverneurs, mais elle peut être fédéralisée et engagée sans leur assentiment dans certaines circonstances. Par ailleurs, les contentieux récents sur l’emploi de militaires en maintien de l’ordre, les contestations d’États et les injonctions temporaires composent un environnement juridico‑opérationnel instable, dans lequel chaque déploiement produit des effets politiques démultipliés.
Néanmoins, le temps long de la procédure judiciaire et le temps court des décisions d’ordre public créent une asymétrie néfaste : les arbitrages se font souvent après coup, tandis que l’onde de choc politique, médiatique et sociale s’est déjà propagée.
La matérialisation budgétaire de cette instabilité, à travers un arrêt partiel de l’appareil fédéral, achève de transformer une alerte en risque structurant. Dès lors, il n’est plus nécessaire d’imaginer un régime d’exception permanent pour constater une dégradation de la disponibilité extérieure américaine.
Il suffit d’additionner les frictions administratives, les incertitudes de chaîne de commandement, les redéploiements domestiques et les controverses juridiques pour obtenir une contraction de fait des « enablers » critiques, qu’il s’agisse du renseignement, du ravitaillement en vol, du commandement‑contrôle ou des capacités de projection. Cependant, cette contraction n’apparaît pas sous la forme d’un retrait affiché ; elle se lit dans les délais, les reports, les trous de capacité et la baisse de prévisibilité qui affectent, très en amont, les alliés et partenaires.
Dès lors, l’objet de ce rapport est double. Il s’agit d’abord d’établir, avec méthode, en quoi les évolutions internes à Washington peuvent produire, sans proclamation spectaculaire, une crise civilo‑militaire à bas bruit, judiciarisée et administrativement paralysante. Il s’agit ensuite d’identifier le mécanisme par lequel cette crise réduit la disponibilité extérieure américaine, jusqu’à modifier l’équation stratégique globale.
Néanmoins, l’exercice n’a de sens que s’il s’adosse à une chronologie précise, à un rappel du cadre légal opératoire et à une chaîne causale explicitée, de sorte que chaque affirmation soit confirmée, ou au contraire, écartée.
Par conséquent, la suite détaille les jalons factuels de l’automne 2025, explicite les règles et exceptions qui encadrent l’emploi des forces sur le territoire, puis reconstitue les mécanismes de déstabilisation avant de proposer des scénarios et leurs indicateurs de validation. À ce stade, une seule conclusion provisoire s’impose : l’hypothèse d’une défaillance géostratégique américaine partielle n’est plus spéculative, elle est devenue une variable de planification pour l’ensemble du bloc occidental.
Ce rapport assume un parti pris méthodologique restrictif : nous nous en tenons aux comportements observables, aux textes et actes officiels, et à leurs effets opérationnels. Dès lors, les interprétations psychologiques des décideurs, qui peuvent éclairer l’intention mais demeurent réfutables, sont volontairement laissées de côté.
En revanche, chaque affirmation renvoie à un fait daté ou à un document public ; lorsque l’information manque, l’incertitude est explicitée. Néanmoins, la volonté politique pouvant parfois précéder le droit et en forcer les marges, les marqueurs identifiés doivent être suivis dans la durée. Par conséquent, les conclusions sont conditionnelles et ouvertes, appelées à être réévaluées trimestriellement à l’aune de nouveaux éléments.
Cette dynamique engendre une paralysie administrative intermittente et une contraction effective de la disponibilité stratégique extérieure avant tout retrait affiché (démarrage du shutdown fédéral, 1er octobre 2025). Cependant, cette hypothèse n’a de valeur que si elle est précisément bornée, falsifiable et adossée à des critères observables.
Le champ temporel couvre la période allant de septembre 2025 à décembre 2027, avec une revue glissante trimestrielle permettant d’intégrer les évolutions juridiques et organisationnelles. Dès lors, les événements antérieurs ne seront convoqués que comme éléments de contexte, tandis que les développements postérieurs seront traités comme prolongements logiques plutôt que comme ruptures. En revanche, le calendrier budgétaire fédéral et le cycle des nominations constituent des variables exogènes dont il faudra tenir compte pour apprécier les inflexions de trajectoire.
Le périmètre institutionnel englobe le département de la Défense et le National Guard Bureau (site officiel), le département de la Justice, les gouverneurs et leurs états‑majors, ainsi que l’échelon juridictionnel fédéral et étatique. Par ailleurs, le Congrès, à travers l’allocation budgétaire et l’édiction de normes, demeure un acteur structurant même lorsque l’exécutif recherche des marges d’interprétation ; il en va de même des autorités locales, dont les ordonnances et recours peuvent retarder ou reconfigurer l’exécution d’ordres. Néanmoins, la distinction entre contrôle « étatique » et contrôle « fédéral » de la Garde nationale restera le pivot de lecture, car elle conditionne directement la légalité des missions et la latitude opérationnelle.
Le cadre juridique opératoire est rappelé sans exhaustivité : le Posse Comitatus Act interdit l’emploi des forces fédérales pour faire exécuter les lois (CRS R42659), mais l’Insurrection Act prévoit des exceptions lorsque l’exécution des lois fédérales devient « impraticable » (CRS IF10539 ; Brennan Center – synthèse) ; la bascule entre Title 32 et Title 10 formalise, quant à elle, le passage du commandement des gouverneurs à celui du président (NGB – Duty Status Fact Sheet). Dès lors, l’espace d’incertitude naît moins de la lettre des textes que de leur articulation sous contrainte politique et de l’arbitrage a posteriori des tribunaux ; la temporalité judiciaire, en ralentissant les clarifications, entretient une zone grise où prospèrent les controverses.
Afin de garantir la falsifiabilité, l’analyse s’appuie sur des indicateurs concrets et comparables : variations de statut de la Garde nationale et motifs invoqués ; volume et localisation des déploiements domestiques (chronologie Portland – TRO et audience annoncée) ; séquence et issue des recours (injonctions temporaires, appels, décisions sur le fond) ; mouvements au sein du haut commandement ; effets mesurables d’un gel administratif sur la planification, la paie, les contrats et la cybersécurité (shutdown et vulnérabilités cyber, analyse) ; reports ou contractions d’exercices, de rotations et d’assistances extérieures.
US National Guard — repères rapides (définition, effectifs, équipements)
La National Guard est la force de milice de chaque État et territoire américain, composée de l’Army National Guard (ARNG) et de l’Air National Guard (ANG). Elle possède un statut dual : sous contrôle des gouverneurs (Title 32) pour les missions intérieures (secours, ordre public, DSCA) et fédéralisable (Title 10) par le président pour les opérations extérieures et certains emplois domestiques. Elle a été engagée de manière répétée hors du territoire (Afghanistan, Irak, Kosovo/Balkans, Corne de l’Afrique, Europe/Atlantic Resolve, Moyen‑Orient – Qatar/Koweït, Asie – Corée/Japon), ainsi qu’en posture de présence et d’exercices.
À retenir. 1) La Garde nationale n’est pas un « second échelon » : elle aligne des brigades lourdes complètes (ABCT/SBCT), des capteurs ISR et des ravitailleurs essentiels. 2) Sa fédéralisabilité rend possible un emploi rapide à l’extérieur et sur le territoire selon la base légale. 3) La densité d’enablers ANG (ravitailleurs, ISR) et la présence de brigades blindées ARNG en font un maillon critique de la disponibilité stratégique américaine.
NB : la National Guard ne dispose pas d’une « flotte de combat » navale organique ; les contributions maritimes relèvent surtout du soutien, de la logistique et des coopérations interarmées.
Cependant, ces éléments ne seront mobilisés qu’au service d’une chaîne causale cohérente, évitant les inférences post hoc et précisant, chaque fois que nécessaire, le degré d’incertitude.
Enfin, ce périmètre s’accompagne de limites méthodologiques explicites : il ne s’agit ni de commenter la conjoncture partisane ni de préjuger d’intentions, mais d’évaluer des comportements institutionnels observables et leurs conséquences opérationnelles.
Par conséquent, la suite du rapport détaillera les jalons factuels de l’automne 2025, précisera la mécanique juridique qui autorise ou interdit l’emploi des forces sur le territoire, puis reconstituera l’enchaînement des mécanismes de déstabilisation avant de proposer des scénarios et leurs seuils de validation. À ce stade, l’hypothèse centrale demeure une hypothèse de travail, destinée à être confirmée ou infirmée par la chronologie et les textes.
En effet, de début septembre à début octobre 2025, une séquence d’événements brefs mais structurants a rendu visibles des signaux auparavant diffus. Le 2 septembre, un juge fédéral en Californie a estimé illégale l’utilisation de militaires à Los Angeles au regard du Posse Comitatus Act, rappelant que l’exécutif ne peut créer de facto de nouvelles exceptions à la loi.
[ANALYSE] Le risque intérieur américain et ses possibles conséquences sur la posture internationale du pays 33
La formulation retenue par la cour, selon laquelle l’« impracticability » ne saurait être présumée, ferme la voie à un usage extensif des forces fédérales en maintien de l’ordre sans habilitation explicite. Le communiqué de l’Attorney General de Californie fixe clairement le cadre, tandis que des synthèses locales en donnent les clés juridiques aux non‑spécialistes (communiqué du procureur général, analyse CalMatters).
Entre le 28 et le 30 septembre, l’Oregon a offert un cas test différent, portant sur la Garde nationale. L’autorisation d’environ deux cents gardes pour Portland a été suivie d’un recours en urgence de l’État visant à obtenir une injonction temporaire, au motif que la fédéralisation détournait le principe de subsidiarité et privait le gouverneur de son arbitrage en matière d’ordre public. La chronologie, documentée heure par heure par la presse publique locale, montre la vitesse de la judiciarisation, tandis qu’un dossier séparé précise le nombre de volontaires déjà recensés (OPB — autorisation et saisine, OPB — plainte de l’AG, volontaires GN).
Le 30 septembre, à Quantico, la tenue d’une réunion qualifiée de « sans précédent » par la presse spécialisée a rassemblé des centaines d’officiers généraux et d’amiraux autour d’un agenda mêlant discipline, gouvernance et refonte des procédures internes. À cette occasion, le secrétaire à la Défense a présenté une série d’initiatives et invité les opposants à « faire le choix honorable » en se retirant, signal qui, en pratique, met la chaîne de commandement sous pression.
La couverture détaillée de l’événement par une rédaction dédiée aux affaires de défense en donne la substance et la portée institutionnelle, tandis qu’une lettre d’information du même média recontextualise les messages délivrés dans le contexte plus large de la stratégie et du calendrier budgétaire (article de référence, D Brief).
Le même jour, la rhétorique présidentielle a basculé à découvert, envisageant explicitement l’utilisation de villes américaines comme terrains d’entraînement en préparation d’une « guerre de l’intérieur ». La formule, reprise telle quelle par la presse défense, établit un lien direct entre un récit de menace domestique et l’emploi de moyens militaires en milieu urbain, avec tout ce que cela implique en termes de doctrine d’emploi et de perception par les autorités locales et les citoyens. La double publication par un titre spécialisé et par un média militaire indépendant permet de trianguler le verbatim et le contexte de l’allocution (Defense News, Military Times).
Le 1er octobre, la crise a pris une dimension budgétaire avec l’entrée en vigueur d’un arrêt partiel des opérations fédérales. Au‑delà de ses effets symboliques, le shutdown induit des frictions immédiates sur les autorisations, les contrats et la disponibilité de personnels critiques, en particulier dans le domaine cyber, alors même que des lois et dispositifs de partage d’informations arrivent à expiration. La dépêche de référence pose les jalons de la séquence, tandis qu’une analyse sectorielle détaille les vulnérabilités induites par la désactivation temporaire de fonctions de défense numérique (Reuters — démarrage du shutdown, Defense One — vulnérabilités cyber).
Pris ensemble, ces jalons forment une trame cohérente. La décision juridictionnelle californienne ferme une échappatoire trop large à l’emploi de militaires en maintien de l’ordre ; l’affaire de Portland illustre la plasticité, mais aussi la contestabilité, de la fédéralisation de la Garde nationale ; la séquence de Quantico matérialise la pression exercée sur la hiérarchie ; le discours présidentiel explicite le glissement vers une logique de « guerre intérieure » ; et le shutdown bureaucratise l’instabilité.
Dès lors, la suite du rapport peut s’appuyer sur cette chronologie courte pour évaluer des mécanismes de déstabilisation qui dépassent largement la somme des cas particuliers.
Cadre juridique opératoire – ce que permettent et interdisent les textes
Pour mieux cerner ce qui se joue depuis quelques semaines outre-Atlantique, il est nécessaire d’en éclaircir le cadre légal. Ainsi, le socle juridique de l’emploi de la force armée sur le territoire américain repose d’abord sur le Posse Comitatus Act. Adopté en 1878, il interdit que l’armée de terre et l’US Air Force « soient employées pour exécuter les lois » en l’absence d’autorité légale spécifique, ce que résume la formule du texte codifié (« shall not be used as a posse comitatus »).
Le Congressional Research Service en rappelle le principe et les limites, en soulignant que l’interdiction n’est ni absolue ni auto‑exécutée, mais conditionnée par la présence d’une base statutaire claire (18 U.S.C. § 1385 – LII, CRS R42659).
Protestations dans les rues de Portland contre la decision fédérale de deployer 200 hommes de la Garde nationale dans les rues de la ville.
Cependant, l’Insurrection Act constitue l’exception cardinale. Les sections 251 à 255 du titre 10 autorisent le président à déployer les forces armées pour réprimer une insurrection, faire exécuter les lois fédérales ou protéger des droits constitutionnels lorsque l’exécution des lois devient « impracticable » par les moyens ordinaires.
Cette clause d’« impracticability » crée, en pratique, une large zone d’appréciation politique que la doctrine appelle à baliser par des critères publics et une supervision du Congrès. Les analyses de référence détaillent les cas d’usage et les pistes de réforme, y compris la nécessité de notifications et de bornes temporelles plus strictes (10 U.S.C. §§ 251–255 – LII, CRS IF10539, Brennan Center – Insurrection Act Explained).
En revanche, la Garde nationale occupe un statut hybride qui conditionne l’applicabilité du Posse Comitatus Act (PCA). Tant qu’elle demeure sous commandement d’un gouverneur en statut Title 32, elle n’est pas soumise à l’interdiction du PCA et peut appuyer l’ordre public selon le droit de l’État ; à l’inverse, une fois « fédéralisée » en Title 10, elle devient indistincte des forces d’active pour l’application des restrictions.
La fiche de référence du National Guard Bureau rappelle les principaux statuts d’emploi, dont l’activation au titre du 32 U.S.C. § 502(f), souvent utilisée pour des missions intérieures non combattantes, tandis que 10 U.S.C. § 12406 organise la réquisition fédérale en cas d’insurrection ou d’entrave à l’exécution des lois (NGB – Duty Status Fact Sheet, 32 U.S.C. § 502(f) – LII, 10 U.S.C. § 12406 – LII).
Par ailleurs, le cadre « Defense Support of Civil Authorities » encadre la contribution des forces à des opérations civiles. La directive DoD 3025.18 précise que l’appui militaire n’inclut pas, sauf autorisation légale expresse, la « participation directe » à des activités de maintien de l’ordre telles que l’arrestation, la perquisition ou les interrogatoires. Elle détaille les voies de demande d’assistance, les autorités d’approbation et les limites d’emploi, en insistant sur le caractère de dernier recours de moyens militaires lorsque les capacités civiles sont dépassées (DoDD 3025.18 – Defense Support of Civil Authorities).
Dès lors, l’architecture juridique américaine ne se résume pas à une ligne claire mais à un emboîtement de statuts et d’exceptions. Le passage du Title 32 au Title 10 modifie l’applicabilité du Posse Comitatus ; l’Insurrection Act offre une porte d’entrée large mais, en théorie, conditionnée ; le régime DSCA encadre, sans l’épuiser, l’éventail des contributions militaires aux autorités civiles.
La jurisprudence la plus récente rappelle qu’aucune de ces voies ne peut être présumée : l’« impracticability » doit être démontrée, la fédéralisation contestée peut être suspendue et la « participation directe » reste proscrite sans base légale claire. En pratique, la temporalité judiciaire n’est pas celle de l’ordre public, de sorte que les clarifications arrivent souvent après l’action, ce qui alimente un climat d’incertitude opérationnelle tout en renforçant l’incitation à tester les marges du droit.
Enfin, il convient d’intégrer deux points souvent ignorés. D’une part, la Garde nationale du district de Columbia relève directement du président, ce qui en fait un instrument singulier dans l’architecture américaine ; d’autre part, la combinaison de lois d’urgence générales (telles que le National Emergencies Act ou le Stafford Act) avec les régimes d’exception sectoriels peut multiplier les vecteurs d’activation, à condition que chaque levier respecte ses propres garde‑fous.
Le mécanisme de déstabilisation à l’œuvre se comprend comme une chaîne causale où chaque maillon renforce le suivant. La pression exercée par Pete Hegseth au sommet de la hiérarchie militaire, matérialisée par la réunion « sans précédent » de Quantico et par l’injonction faite aux officiers généraux réticents de « faire le choix honorable » en se retirant, modifie d’abord la dynamique interne du commandement.
Quelques un des officiers généraux américains face au discours de Pete Hegseth de Quantico
En apparence, il s’agit d’une harmonisation de standards ; en réalité, l’effet d’entraînement tient à la crainte de mesures de relèvement, à la discipline de carrière et au signal public d’une doctrine d’obéissance qui dépasse la simple exécution neutre des politiques publiques (compte rendu détaillé). Dès lors, l’« épuration douce » devient une possibilité non théorique, et la neutralité politique de l’institution se trouve placée sous tension de manière continue.
Dans le même temps, le statut de la Garde nationale devient le pivot opérationnel de la phase suivante. Tant que les unités demeurent sous l’autorité des gouverneurs en Title 32, l’outil conserve sa logique de subsidiarité et échappe aux interdits du Posse Comitatus Act ; à l’inverse, le basculement en Title 10 transforme de facto la GN en instrument fédéral soumis aux restrictions applicables à l’active, tout en privant les États de leur arbitrage en matière d’ordre public.
Or, la séquence de la fin septembre à Portland, avec l’autorisation d’environ deux cents gardes suivie d’une saisine en urgence par l’État, illustre la facilité avec laquelle une fédéralisation ciblée peut être engagée et contestée dans un second temps, au prix d’une incertitude opérationnelle dès l’instant de la décision (fiche statutaire NGB, chronologie locale). Néanmoins, l’attrait de cet instrument grandit précisément parce qu’il produit des effets immédiats, alors que les clarifications juridiques arrivent plus tard.
Le troisième maillon de la chaîne tient à la judiciarisation accélérée. La décision rendue à Los Angeles le 2 septembre, qui rappelle que le PCA n’admet pas d’« impracticability » présumée, pose la borne doctrinale ; symétriquement, l’Insurrection Act laisse au président la faculté d’invoquer une impossibilité d’exécuter les lois par les voies ordinaires, sous réserve d’une base factuelle et d’un contrôle juridictionnel a posteriori.
La tension entre ces deux textes, l’un prohibitif et l’autre dérogatoire, ne se résout pas en droit positif mais en pratique, au fil d’ordonnances temporaires, d’appels et de décisions au fond, avec des délais qui ne coïncident jamais avec l’urgence de l’ordre public (communiqué de l’Attorney General de Californie, CRS – Posse Comitatus, CRS – Legal Authorities for Use of Troops). Par ailleurs, la directive DoDD 3025.18 sur le Defense Support of Civil Authorities encadre strictement la « participation directe » à des activités de maintien de l’ordre, mais son existence ne suffit pas à prévenir des interprétations extensives à la marge, tant les cas concrets mettent en jeu des considérations d’opportunité (texte de référence).
Le quatrième maillon est budgétaire et administratif. L’entrée en shutdown du 1er octobre introduit des frictions immédiates sur les autorisations, la paie, les contrats et la disponibilité de personnels clés, notamment dans le cyberdéfensif. La suspension, même partielle, de fonctions critiques se traduit en retards d’exercices, en reports de rotations et en indisponibilités de capacités de soutien qui ne laissent pas de trace spectaculaire mais dégradent la prévisibilité et la confiance des partenaires. De surcroît, les départements doivent hiérarchiser des urgences contradictoires à enveloppe contrainte, ce qui favorise mécaniquement les besoins domestiques au détriment des engagements extérieurs (dépêche de référence, analyse sectorielle).
L’US Air Force détient à elle seule 75% de la flotte d’avions ravitailleurs de la planète
L’ensemble produit un cinquième effet, moins visible mais décisif : l’érosion de la cohésion et de la disponibilité stratégique. La pression hiérarchique au sommet et les controverses publiques sapent la confiance interne ; la fédéralisation contestée de la GN brouille les responsabilités et allonge les boucles décisionnelles ; les recours multiplient les zones grises d’exécution ; le gel partiel de l’administration impose des arbitrages de court terme qui réduisent l’effort disponible pour l’extérieur.
Cependant, la contraction qui en résulte ne prend pas la forme d’un retrait affiché : elle se lit dans les heures de vol annulées, dans les stocks de munitions reconditionnés, dans les créneaux d’entraînement non tenus, dans les délais de signature et dans la raréfaction des créneaux de ravitaillement en vol, d’AEW/AEW&C, d’ISR et de C2.
Dès lors, la chaîne causale s’énonce clairement : pression « par le haut » sur la hiérarchie → instrumentalisation statutaire de la Garde nationale → judiciarisation et déni de clarté opérationnelle → gel administratif et priorisation domestique → contraction des « enablers » extérieurs. Néanmoins, cette contraction n’est pas uniforme : elle touche d’abord les fonctions de soutien les plus rares, celles dont la base industrielle est étroite et le capital humain le plus difficile à régénérer.
Par conséquent, la suite du rapport proposera trois scénarios différenciés de dégradation intérieure, chacun assorti d’indicateurs réfutables, avant d’examiner comment ces déformations internes reconfigurent, théâtre par théâtre, l’équation stratégique mondiale.
Scénarios intérieurs (6–24 mois)
Trois configurations plausibles, sur un horizon de six à vingt‑quatre mois, structurent l’évaluation des risques. Elles ne décrivent pas des états statiques mais des trajectoires, chacune définie par un enchaînement d’événements observables et par des seuils de validation. Elles se déduisent des jalons de l’automne 2025 et du cadre juridique rappelé plus haut, en particulier l’articulation entre le Posse Comitatus Act et l’Insurrection Act, ainsi que la bascule de la Garde nationale entre Title 32 et Title 10 (CRS – PCA, CRS – Legal Authorities, NGB – Duty Status Fact Sheet).
Dans la première configuration, une crise à bas bruit s’installe sans rupture spectaculaire. La séquence de Quantico, avec une réunion « sans précédent » d’officiers généraux et l’injonction faite aux réticents de se retirer, produit un effet durable d’autocensure et de discipline de carrière dans la chaîne de commandement.
L’emploi domestique de la Garde nationale demeure principalement en statut Title 32, mais des activations sélectives et répétées dans des métropoles symboliques, à l’image de la fin septembre à Portland, reconfigurent l’équilibre entre gouverneurs et pouvoir fédéral et alimentent des contentieux en rafale. Les tribunaux rappellent, comme à Los Angeles le 2 septembre, que l’« impracticability » ne saurait être présumée, sans pour autant fermer toutes les fenêtres d’exception ; l’exécutif teste donc les marges puis laisse le juge trancher a posteriori (Defense One – Quantico, OPB – Portland, AG Californie – PCA/LA).
Dans ce régime, la disponibilité extérieure américaine se dégrade par accumulation de frictions : reports d’exercices, rareté de personnels clés et priorisation budgétaire domestique accentuée par un contexte de shutdown, sans que n’apparaisse un retrait formel (Reuters – démarrage du shutdown). Le critère de validation réside moins dans un acte unique que dans la persistence d’ordres contestés, de déploiements disputés et de micro‑retards répétitifs sur les « enablers ».
Dans la deuxième configuration, la crise s’ouvre et se politise franchement. Les signaux d’alerte deviennent cumulatifs : démissions ou relèvements ciblés d’officiers généraux dans le sillage de Quantico ; publication puis application rapide de directives internes qui rigidifient la gouvernance ; extension de la fédéralisation de la Garde nationale à plusieurs États, avec des injonctions contradictoires entre juridictions de première instance et cours d’appel.
La fenêtre juridique créée par l’Insurrection Act est désormais envisagée non plus comme une menace rhétorique, mais comme un levier opérationnel sur des périmètres délimités, au motif que l’exécution des lois fédérales serait devenue « impracticable » par les moyens ordinaires. La DoDD 3025.18 sur l’appui aux autorités civiles demeure une digue utile contre la « participation directe » à des activités de maintien de l’ordre, mais la tentation de la contourner par des missions périphériques augmente à mesure que les crises s’enchaînent (10 U.S.C. ch. 13 – Insurrection Act, DoDD 3025.18).
Dans ce scénario, les effets extérieurs deviennent visibles : exercices annulés ou compressés, rotations reportées, assistance sécuritaire reprofilée. La validation passe par l’observation de ruptures de continuité sur des activités planifiées, couplées à des actes juridiques explicites ou à des relevés de commandement publics.
Dans la troisième configuration, l’architecture bascule ponctuellement. L’Insurrection Act est invoquée, avec un périmètre national ou multi‑États ; la Garde nationale est fédéralisée sur des segments substantiels ; les recours immédiats n’empêchent pas la mise en œuvre, car l’exécutif revendique l’impossibilité d’exécuter les lois par les voies ordinaires au‑delà de zones circonscrites.
Le gouvernement fédéral opère en régime de contraintes administratives prolongées, après une séquence de shutdown ou dans son sillage, ce qui l’oblige à arbitrer en faveur de la sécurité intérieure et à suspendre des engagements extérieurs non vitaux. La « participation directe » à des activités de maintien de l’ordre demeure en principe proscrite par le Posse Comitatus Act, mais le contour exact des tâches d’appui est élargi au maximum des marges offertes par le DSCA et par les statuts d’urgence.
Dans cette configuration, la disponibilité stratégique extérieure se contracte de manière perceptible, avec des trous de capacité qui ne peuvent être comblés à court terme en matière de ravitailleurs, d’AEW/AEW&C, d’ISR, de C2 et de soutien logistique. La validation tient à des actes formels (proclamation, ordres d’activation, directives de mise en œuvre) et à des renoncements explicites sur des déploiements annoncés.
Ces trois scénarios ne se succèdent pas nécessairement, ils peuvent coexister selon les zones et les temporalités. Ils partagent cependant une même logique de stress : une pression « par le haut » sur la hiérarchie, une instrumentalisation statutaire de la Garde nationale, une judiciarisation qui allonge les boucles décisionnelles et un contexte budgétaire contraint.
La différence se fait sur les seuils : la persistence signe le bas bruit ; la cumulative et les ruptures planifiées signent la crise ouverte ; les actes formels et les trous capacitaires signent la rupture ponctuelle. À mesure que l’on gravit ces seuils, la probabilité d’un impact systémique sur la disponibilité extérieure augmente, préparant la translation analytique vers les conséquences par théâtre qui constituent l’objet de la partie suivante.
Indicateurs & seuils – comment réfuter ou valider les hypothèses ?
La réfutabilité de l’analyse impose d’arrimer le diagnostic à des signaux observables, mesurables et horodatés. Les indicateurs retenus décrivent moins des opinions que des événements juridiques, administratifs et opérationnels dont la survenue ou l’absence permet de confirmer, d’infirmer ou de réfuter chacun des scénarios.
Entrainement de la garde nationale de Géorgie
Dès lors, l’objectif n’est pas d’empiler des symptômes, mais de définir des seuils de bascule qui traduisent une dégradation qualitative, qu’il s’agisse d’un élargissement des pouvoirs d’exception, d’une fédéralisation accrue de la Garde nationale, d’une érosion de la gouvernance militaire, ou d’une contraction des « enablers » extérieurs.
Le premier faisceau tient au droit d’exception. L’Insurrection Act constitue une barrière juridique à la fois haute et praticable : son invocation, même sur un périmètre limité, signale une étape nouvelle dans l’usage de la force sur le territoire. La lisibilité des proclamations, des ordres d’activation et de leurs motifs factuels, conjuguée aux recours et à leurs issues, offre une série de points de contrôle. À l’inverse, l’application stricte du Posse Comitatus Act par les juridictions, comme l’a rappelé une décision rendue à Los Angeles, borne les marges d’interprétation et ralentit l’« impracticability » présumée (10 U.S.C. ch. 13 – Insurrection Act, CRS – Legal Authorities, CRS – Posse Comitatus, communiqué AG Californie).
Le second faisceau concerne le statut et l’emploi de la Garde nationale. Le basculement du Title 32 vers le Title 10, la multiplication d’activations dans des métropoles symboliques et la fédéralisation multi‑États constitueraient des signaux d’intensification. L’épisode de Portland, avec une autorisation fédérale d’environ deux cents gardes suivie d’une requête en injonction temporaire, illustre la facilité d’un engagement immédiat et la contestabilité a posteriori qui crée une incertitude opérationnelle dès la décision (OPB – autorisation et saisine, OPB – plainte de l’AG, plainte PDF).
Le troisième faisceau touche à la gouvernance du haut commandement. Les annonces de Quantico et l’invitation faite aux réticents de « faire le choix honorable » en se retirant constituent des repères publics. S’y ajouteraient, le cas échéant, des relèvements ciblés et des démissions visibles.De fait, la publication puis l’application de directives internes structurantes offrirait un marqueur robuste, à condition d’en suivre la portée juridique effective et les éventuels contentieux (Defense One – compte rendu).
Le quatrième faisceau est administratif et capacitaire. La durée du shutdown fédéral, ses extensions budgétaires et ses effets concrets sur les autorisations, la paie, les contrats et la disponibilité de personnels clés, notamment dans le cyber, forment une série d’indicateurs continus. Leur traduction extérieure se lit dans les reports d’exercices, les rotations compressées et les ajournements d’assistance. Les analyses sectorielles ont déjà souligné l’impact d’un gel partiel sur la défense numérique et la gestion des menaces (Reuters – démarrage du shutdown, Defense One – vulnérabilités cyber).
Enfin, le cinquième faisceau observe la contraction des enablers extérieurs. La raréfaction de plages de ravitaillement en vol, la diminution des heures de vol d’AEW/AEW&C, les restrictions d’ISR et les délais dans les boucles C2 ne se décrètent pas, ils se constatent dans les retards cumulés, les reconfigurations d’exercices et les changements de posture annoncés. À défaut d’un indicateur unique, c’est l’agrégation de ces micro‑signaux qui emporte l’analyse.
En synthèse, la réfutabilité des scénarios repose sur des seuils : la persistence d’ordres contestés, de déploiements disputés et de micro‑retards signe le bas bruit ; la cumulativité des ruptures planifiées et des actes juridiques explicites signe la crise ouverte ; l’existence d’actes formels (proclamations, ordres, directives d’activation) conjugués à des trous de capacité constatables signe la rupture ponctuelle. À mesure que l’on franchit ces seuils, l’argument d’un impact systémique sur la disponibilité extérieure s’affermit, ou au contraire peut être réfuté si les indicateurs restent au‑dessous des lignes d’alerte.
Limites, incertitudes et précautions méthodologiques
Cette évaluation s’expose à plusieurs limites qu’il convient d’expliciter pour éviter toute surestimation du signal. D’abord, la temporalité des décisions juridiques et administratives ne coïncide pas avec celle de l’analyse : des recours sont pendants, des injonctions temporaires peuvent être modifiées, et certaines annonces restent en attente de textes d’application.
déploiement de la Garde nationale de Californie a Los Angeles
Ainsi, la décision rendue à Los Angeles au sujet du Posse Comitatus Act fixe une borne utile mais appelle des confirmations en appel, tandis que l’expérience de Portland illustre une judiciarisation rapide dont l’issue sur le fond n’était pas acquise au moment de la rédaction (communiqué de l’Attorney General de Californie, chronologie OPB). Dès lors, toute projection repose sur des tendances robustes mais toujours susceptibles d’être réfutées par une clarification juridictionnelle ultérieure.
Ensuite, la documentation publique demeure partielle ou asymétrique. Les directives internes issues de la réunion de Quantico ont été décrites dans la presse spécialisée, mais leur portée juridique effective dépendra des textes officiels, des mémos d’exécution et d’éventuels contentieux.
Par ailleurs, les éléments budgétaires liés au shutdown ne renseignent pas de manière fine la hiérarchisation des priorités entre missions intérieures et extérieures, ce qui impose de traiter l’effet de contraction comme une hypothèse étayée par des indices (autorisations, contrats, disponibilité cyber) plutôt que comme une certitude mécanique (Defense One – compte rendu Quantico, Reuters – démarrage du shutdown, analyse cyber). Néanmoins, la répétition de micro‑signaux convergents réduit l’incertitude sans la lever entièrement.
En revanche, le cadre légal invoqué n’épuise pas les marges d’action politiques. L’Insurrection Act offre une latitude réelle dont l’usage reste contingente à des justifications factuelles et à un contrôle ex post, alors que le régime DSCA encadre l’appui militaire aux autorités civiles sans interdire la définition de missions périphériques qui évitent la « participation directe » aux activités de maintien de l’ordre.
La combinaison de statuts et de lois d’urgence (National Emergencies Act, Stafford Act) peut, dans certaines circonstances, multiplier les vecteurs d’activation, à condition que chaque levier respecte ses propres garde‑fous (CRS – Legal Authorities, DoDD 3025.18, NEA, Stafford Act). Par conséquent, l’analyse privilégie les comportements observables plutôt que les intentions supposées et s’astreint à des formulations réfutables.
Enfin, des biais de sélection et de récence doivent être corrigés. La concentration sur des cas visibles comme Los Angeles, Portland ou Quantico expose à négliger des contre‑exemples moins médiatisés ; inversement, la proximité temporelle des événements accroît la tentation d’extrapoler.
Pour les neutraliser, la méthode retient un périmètre borné (septembre 2025 – décembre 2027), hiérarchise les sources au profit des textes officiels et des analyses de référence du Congressional Research Service, et distingue les corrélations des causalités établies (CRS – Posse Comitatus). Cependant, la dynamique étudiée restant évolutive, le diagnostic doit être ré‑évalué trimestriellement et les scénarios ajustés en fonction d’indicateurs horodatés.
À ce stade, la prudence s’impose : l’hypothèse d’une contraction de la disponibilité extérieure américaine est sérieuse et réfutable ; son intensité et sa durée dépendent d’embranchements juridiques, administratifs et politiques dont la résolution n’est pas encore acquise.
Conclusion : conséquences extérieures
La suite du rapport suppose un suivi au cordeau des marqueurs identifiés, car l’évolution de la crise intérieure américaine ne produit pas seulement des effets domestiques. Elle influence directement l’implication extérieure des États‑Unis, d’abord dans le champ sécuritaire, ensuite dans la stabilité des flux dont dépendent leurs alliés et partenaires. Cependant, cette influence reste difficile à lire tant que l’on ne relie pas chaque inflexion interne à ses conséquences externes, théâtre par théâtre, là où des engagements formels et des architectures de commandement reposent depuis des décennies sur la disponibilité américaine.
troupes américaines déployées en Estonie.
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, une partie décisive de l’équilibre stratégique mondial s’adosse à des garanties explicites ou implicites de Washington. En Europe, l’Alliance atlantique a bâti sa crédibilité sur le principe de défense collective, dont la clarté juridique et politique a cadré l’attente des alliés et la posture des compétiteurs (OTAN – défense collective, article 5).
En Indo‑Pacifique, des traités bilatéraux structurent la dissuasion étendue et l’architecture de défense des partenaires, qu’il s’agisse du traité de coopération et de sécurité nippo‑américain de 1960 ou de l’alliance avec la Corée du Sud, fondée en 1953, sans oublier l’engagement de défense mutuelle avec les Philippines conclu en 1951 (MOFA Japon – Traité de coopération et de sécurité de 1960, Traité de défense mutuelle États‑Unis–Philippines, 1951 – Ambassade des États‑Unis à Manille). Dès lors, toute contraction de la disponibilité américaine, même sans retrait proclamé, reprice immédiatement ces garanties aux yeux des alliés et des compétiteurs.
En revanche, l’effet ne se limitera pas aux membres du « bloc occidental ». Des États se revendiquant neutres ou non alignés ont, dans les faits, arrimé des pans de leur sécurité et de leurs chaînes critiques au rôle stabilisateur des États‑Unis.
Néanmoins, c’est au sein même des alliés que l’impact serait le plus immédiat, car l’intégration capacitaire—du renseignement à la défense aérienne en passant par le ravitaillement en vol, les moyens d’alerte avancée et le commandement‑contrôle—rend la disponibilité américaine systémiquement déterminante. Par ailleurs, l’histoire récente a montré que la perception d’une hésitation ou d’un redéploiement se traduit vite en tests opportunistes, en reconfigurations d’exercices et en pressions sur les lignes d’approvisionnement.
À ce stade, l’exigence n’est pas de sur‑interpréter des signaux encore contestés, ni de déterminer si une défaillance américaine est concevable, mais de mesurer à quel rythme elle deviendrait déterminante pour les équilibres régionaux et pour la stabilité d’un ordre international plus tendu que jamais.
Formulée pour la première fois en 1954 par le président Eisenhower, la théorie des dominos affirmait qu’un pays basculant dans le communisme risquait d’entraîner ses voisins dans la même direction. Intégrée à la doctrine d’endiguement de Truman, cette idée devint l’un des fondements de la politique américaine en Asie et justifia, notamment, l’engagement militaire au Vietnam.
Ses partisans soulignaient la réalité d’une contagion idéologique qui accompagna la progression de régimes communistes en Asie, en Afrique et en Amérique latine. Ses détracteurs rétorquaient au contraire que ce fut moins l’attrait pour le communisme que les réactions occidentales – interventions militaires, luttes de décolonisation, affrontements indirects – qui expliquèrent ces dynamiques.
En outre, l’unité supposée du camp communiste se révéla illusoire, nombre de pays marxistes s’affrontant parfois directement, de la Chine au Vietnam en passant par le Cambodge.Soixante-dix ans plus tard, l’idée de contagion politique a perdu de sa centralité. Les printemps arabes ont rappelé qu’il pouvait exister des dynamiques d’émulation régionale, mais aussi leurs limites.
Toutefois, un autre risque de contagion, beaucoup plus préoccupant, s’impose désormais : celui des conflits armés eux-mêmes. Dans un contexte marqué par la résurgence des logiques de blocs, par la multiplication des foyers de tensions et par la remise en cause du rôle stabilisateur des États-Unis, il n’est plus question d’une propagation idéologique, mais bien d’une possible contagion conflictuelle mondiale.C’est à cette lumière qu’il convient d’examiner les risques qui se dessinent pour la période 2026-2030.
Sommaire
La théorie des dominos : de l’Asie des années 1950 à la Guerre froide
Lorsque Dwight Eisenhower formula en avril 1954 sa célèbre métaphore des dominos, le contexte était celui d’une Amérique inquiète des progrès du communisme en Asie du Sud-Est. Devant la presse, il expliqua qu’« il suffit de faire tomber le premier domino pour que tous les autres suivent », illustrant ainsi l’idée qu’un État basculant dans le communisme entraînerait mécaniquement ses voisins. Cette image simple et percutante s’inscrivit immédiatement dans la doctrine d’endiguement de Truman et devint l’un des arguments politiques les plus efficaces pour justifier l’intervention américaine hors de ses frontières.
A1 Skyraider au dessus du Sud-Vietnam.
L’Asie du Sud-Est fut le premier terrain d’application de cette théorie. Le Vietnam incarna la ligne de front de ce raisonnement, puisque l’engagement massif des États-Unis dans les années 1960 fut justifié par la nécessité d’empêcher que le Laos, le Cambodge, la Thaïlande ou encore l’Indonésie ne suivent le même chemin. Parallèlement, la progression de régimes communistes en Afrique et en Amérique latine fut elle aussi interprétée à travers cette grille de lecture. Et pour cause : de 1945 à 1975, le nombre de pays dirigés par des partis communistes passa d’une dizaine à plus de trente, ce qui fut perçu comme une validation de l’avertissement d’Eisenhower.
Toutefois, cette lecture se heurta rapidement à ses propres limites. Les formes de communisme adoptées différaient sensiblement d’un pays à l’autre, puisque le maoïsme chinois divergeait radicalement du modèle soviétique, tandis que Cuba suivait une trajectoire propre en Amérique latine. L’illusion d’un front idéologique homogène se dissipa alors que Pékin et Moscou s’opposaient ouvertement à la fin des années 1960, et que le Vietnam entra en guerre avec le Cambodge communiste soutenu par la Chine. Comme l’a rappelé l’historien Odd Arne Westad, « loin de s’unifier, le mouvement communiste mondial s’est fracturé, et souvent affronté militairement ».
En outre, de nombreux chercheurs ont montré que ce fut souvent la réaction occidentale qui alimenta indirectement l’attrait du communisme. Le politologue Fredrik Logevall souligne ainsi que la guerre du Vietnam fit davantage pour la diffusion de l’anti-impérialisme que n’importe quelle action soviétique, en posant le communisme comme une alternative crédible aux puissances établies. De la même manière, en Afrique, la répression brutale des mouvements de libération par les puissances coloniales incita plusieurs d’entre eux à se tourner vers Moscou, Cuba ou Pékin.
Ainsi, si la théorie des dominos expliquait une partie des dynamiques de l’époque, elle ne pouvait prétendre à une validité universelle. Elle servit avant tout de justification doctrinale à une politique étrangère interventionniste, et contribua à l’enlisement américain au Vietnam.
Vers une nouvelle théorie des dominos : la contagion des conflits en 2026-2030
Alors que la contagion idéologique appartient au passé, une autre dynamique menace désormais l’équilibre international : la contagion des conflits armés. Plus d’une dizaine de foyers de tensions demeurent actifs ou gelés, depuis le Haut-Karabakh jusqu’à la mer de Chine méridionale, en passant par les Balkans ou l’Afrique centrale. Trois d’entre eux concentrent cependant l’essentiel des risques systémiques, à savoir l’affrontement potentiel entre l’OTAN et la Russie, la menace d’une attaque nord-coréenne contre le Sud et la perspective d’une opération chinoise contre Taïwan.
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Ces théâtres ne sont pas seulement stratégiques, ils sont aussi interdépendants. Chacun reste contenu par la seule menace d’une intervention américaine. Sans la garantie de Washington, les pays baltes ou la Pologne seraient exposés aux forces russes, la Corée du Sud et le Japon seraient directement vulnérables face à la puissance nucléaire du Nord, et Taïwan aurait depuis longtemps perdu toute autonomie stratégique face à Pékin.
Or, les États-Unis ne peuvent plus couvrir simultanément deux guerres majeures, encore moins trois. L’amiral Phil Davidson, qui dirigeait l’US Indo-Pacific Command, avait d’ailleurs averti dès 2021 que Pékin disposerait « à partir de 2026 ou 2027 des moyens militaires pour lancer une opération contre Taïwan en défiant directement les États-Unis »(Defense News). Cette « fenêtre Davidson » est aujourd’hui intégrée dans la réflexion stratégique américaine comme un horizon de vulnérabilité critique (Meta-Defense).
Les services européens partagent cette inquiétude en évoquant une autre fenêtre critique, située autour de 2028-2030. Le BND, le renseignement allemand, a estimé récemment que la Russie serait « capable de lancer une attaque conventionnelle d’ampleur contre un État de l’OTAN à partir de 2028 », une alerte relayée par plusieurs responsables militaires à Berlin.
À Copenhague, la Direction du renseignement militaire danois (FE) a publié une évaluation similaire en affirmant que l’Europe pourrait être confrontée à « une guerre de grande ampleur avec la Russie dans les trois à cinq prochaines années » si l’Alliance n’accélérait pas son réarmement. À Londres, la Stratégie de sécurité nationale 2025 souligne que la menace nucléaire pesant sur les alliés « s’accroît plus rapidement que durant la Guerre froide », une manière de rappeler que le risque de déstabilisation est désormais tangible à court terme.
Sur la péninsule coréenne, les signaux convergent également. Le Livre blanc de la défense du Japon 2025 affirme que « les activités militaires de la Corée du Nord constituent une menace plus grave et plus immédiate que jamais », en référence à l’intensification des essais nucléaires et balistiques menés par Pyongyang. À Séoul, la réponse est déjà intégrée dans la planification.
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Depuis 2022, les forces sud-coréennes appliquent la doctrine des trois axes, élaborée dès le milieu des années 2010, qui prévoit la capacité de mener des frappes préventives contre les vecteurs nord-coréens avant leur emploi, l’interception en vol des missiles survivants grâce au bouclier antimissile, et enfin des frappes de décapitation visant les centres de commandement politique et militaire une fois la menace neutralisée. Ce dispositif illustre la conviction croissante à Séoul que la période 2026-2030 correspond à une fenêtre de danger accrue, au cours de laquelle Pyongyang pourrait tenter d’exploiter un contexte international marqué par l’absorption américaine sur d’autres fronts.
Ainsi, qu’il s’agisse de l’Indo-Pacifique, de l’Europe ou de la péninsule coréenne, les services de renseignement comme les états-majors convergent sur un même constat : les années 2026 à 2030 constituent une période durant laquelle les adversaires des États-Unis pourraient être tentés de tester simultanément la solidité de leurs alliances. Le risque d’une contagion conflictuelle globale est donc bien réel.
Une offensive russe en Europe créerait la diversion idéale pour Pékin autour de Taïwan et pour Pyongyang en Corée, obligeant Washington à arbitrer entre ses engagements. À l’inverse, une attaque chinoise contre Taïwan pourrait encourager Moscou à tester la cohésion de l’OTAN en Baltique, ou inciter la Corée du Nord à profiter d’une Amérique absorbée dans l’Indo-Pacifique.
La différence avec les années 1950 réside dans l’échelle. Alors que la théorie initiale des dominos décrivait une contagion régionale, le risque actuel est celui d’une contagion mondiale. Dans un système où la stabilité repose encore largement sur la capacité américaine à dissuader sur plusieurs fronts, l’ouverture d’un conflit majeur pourrait suffire à faire tomber plusieurs dominos à l’échelle planétaire.
Les scénarios de contagion en cascade
Si l’un des trois foyers majeurs venait à s’embraser – Russie contre l’OTAN, Chine contre Taïwan ou Corée du Nord contre le Sud – les effets ne se limiteraient pas à ces théâtres. La dynamique qui s’enclencherait serait celle d’une contagion globale, où des acteurs régionaux profiteraient de la distraction et de la fragmentation de la réponse occidentale pour avancer leurs propres objectifs.
Défilé des forces spéciales turques à Ankara.
En Méditerranée orientale, la rivalité gréco-turque demeure l’un des points de friction les plus persistants. La question chypriote, les différends maritimes en mer Égée et les tensions autour des ressources énergétiques forment un cocktail instable. Dans un contexte où l’Europe serait absorbée par une crise majeure, Ankara pourrait être tentée de tester les limites de la solidarité européenne. Plusieurs rapports, notamment celui de Chatham House, soulignent que les relations entre la Turquie et ses partenaires européens se sont durcies depuis une décennie, en particulier autour des dossiers énergétiques en Méditerranée orientale.
Dans le Caucase, le conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan reste l’un des plus explosifs du voisinage européen. Le recours récurrent à la force autour du Haut-Karabakh a montré que Bakou n’hésitait pas à agir dès qu’une fenêtre s’ouvrait. Si les États-Unis et l’Europe devaient mobiliser leurs forces face à la Russie sur un autre front, leur rôle stabilisateur dans le Caucase s’affaiblirait, et Erevan pourrait se retrouver exposé à une offensive d’ampleur. Comme l’a rappelé le International Crisis Group, la situation reste « hautement volatile » malgré l’accord de cessez-le-feu de 2023, car « aucune des causes profondes du conflit n’a été traitée ».
Au Maghreb, la rivalité entre le Maroc et l’Algérie connaît un regain de tensions. Alger est désormais très proche de Moscou, tandis que Rabat consolide ses liens avec l’Europe, les États-Unis et même la Chine. Chacun pourrait être tenté d’instrumentaliser ce conflit régional pour affaiblir l’autre, dans un climat de rivalités globales exacerbées. Selon l’International Institute for Strategic Studies, « la compétition militaire et diplomatique entre Alger et Rabat est devenue un marqueur stratégique du Maghreb, et son internationalisation est de plus en plus probable ».
En Amérique latine, la relation conflictuelle entre Caracas et Washington reste un foyer latent. Le Venezuela, soutenu par Moscou et Pékin, pourrait profiter d’une absorption américaine en Eurasie et en Indo-Pacifique pour provoquer les intérêts américains dans la région. Le CSIS a récemment rappelé que « Caracas fait désormais partie du jeu global de compétition des grandes puissances », ce qui augmente le risque que ce front secondaire s’active en cas de crise globale.
En Asie du Sud, le triangle Inde–Pakistan–Chine concentre des risques encore plus élevés. Si Pékin engageait des moyens significatifs contre Taïwan, New Delhi pourrait voir dans ce contexte une opportunité pour renforcer ses positions le long de la frontière himalayenne. Islamabad, de son côté, pourrait être incité à relancer les tensions au Cachemire, profitant d’une situation internationale où les grandes puissances auraient les yeux rivés ailleurs. Une analyse de l’Observer Research Foundation souligne que « les crises frontalières en Himalaya sont devenues des variables permanentes », et que leur intensité dépend largement du contexte international.
Au-delà de ces foyers identifiés, d’autres théâtres périphériques pourraient s’embraser. En Afrique, les tensions récurrentes en République démocratique du Congo, au Rwanda ou au Sahel pourraient dégénérer si les ressources internationales consacrées au maintien de la paix étaient détournées. En Asie centrale, une crise autour de l’Afghanistan ou des ressources hydriques pourrait rallumer des conflits gelés. Au Proche et Moyen-Orient, la compétition autour des flux énergétiques, conjuguée à une insécurité alimentaire croissante, pourrait déstabiliser des régimes fragiles déjà soumis à des pressions internes.
La contagion ne serait donc pas seulement militaire. Elle pourrait aussi résulter de tensions commerciales et énergétiques. Une dislocation des flux mondiaux de pétrole, de gaz ou de céréales sous l’effet de conflits simultanés créerait des pénuries qui alimenteraient à leur tour des crises politiques et sociales. Comme l’a montré un rapport du RUSI, l’insécurité alimentaire peut devenir « un multiplicateur de menaces », en précipitant des basculements politiques imprévus. Dans ce scénario, l’effet domino dépasserait la sphère des armées pour atteindre directement les sociétés et les économies, accentuant encore la spirale d’instabilité mondiale.
La fenêtre de vulnérabilité 2026-2030
Si les années 2026-2030 apparaissent comme une période à haut risque, c’est parce qu’elles correspondent à un moment charnière. Les Occidentaux ont longtemps tardé à réagir au retour des menaces de haute intensité. Pendant près d’une décennie, l’Europe a entretenu des budgets de défense stagnants, le Japon a maintenu son plafond historique de 1 % du PIB, et la Corée du Sud ou Taïwan ont privilégié la croissance économique à l’effort militaire. Aux États-Unis, la planification a été ralentie par des cycles d’acquisition interminables, des blocages politiques et la participation à des conflits asymétriques distants.
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La guerre en Ukraine, puis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, ont changé la donne. Sous la pression américaine et face à la dégradation accélérée de leur environnement stratégique, les alliés ont basculé dans une dynamique de réarmement sans précédent depuis la fin de la Guerre froide. En Allemagne, le gouvernement a confirmé que le budget de la Bundeswehr atteindrait 108 Md€ en 2026, puis 160 Md€ en 2029, dans le cadre d’une Zeitenwende renouvelée (Bundesministerium der Verteidigung).
La Pologne s’est engagée sur une trajectoire supérieure à 4 % du PIB, avec des commandes massives de chars K2 et Abrams, obusiers K9 et avions F-35, ce qui en fait déjà la première armée de terre européenne en volume (Notes de l’OSW). Aux Pays-Bas, le budget militaire dépassera 2,5 % du PIB en 2026, tandis que le Danemark et la Suède ont annoncé des hausses durables, souvent supérieures à 2 %, pour moderniser leurs forces terrestres et navales (IISS Military Balance 2024). Tous, en Europe, se sont engagés à dépenser plus de 3,5 % de la PIB pour leurs armées, d’ici à 2035, et même 5% pour l’effort global de défense, lors du sommet de l’OTAN de juin 2025.
En Asie, la tendance est similaire. Le Livre blanc de la défense du Japon 2023 a officialisé le franchissement du plafond historique de 1 % du PIB et fixé un objectif de 2 % en 2027, ce qui représente une augmentation de 315 Md$ sur cinq ans. L’effort porte sur la défense antimissile, les capacités de frappe à longue portée (Tomahawk, missiles Type-12 modernisés) et la modernisation de la flotte.
En Corée du Sud, le ministère de la Défense a annoncé en 2024 que Séoul investirait massivement pour se rapprocher de 5 % du PIB, en renforçant notamment ses systèmes de missiles balistiques et de défense aérienne (Korean Defense White Paper 2024). Taïwan a, de son côté, fait voter un budget spécial de 19 Md$ sur cinq ans destiné à accélérer ses acquisitions de chasseurs, de missiles et de navires de guerre (Ministry of National Defense Taiwan).
Aux États-Unis, l’administration Trump a exigé un effort de modernisation accéléré de l’US Navy et du complexe aéronautique, avec pour objectif de retrouver un rythme de production comparable à celui de la Chine d’ici la fin de la décennie. Le Congrès a validé en 2024 plusieurs plans d’investissement destinés à élargir les capacités industrielles dans la construction navale, les munitions et les systèmes hypersoniques. Le CSIS rappelait récemment que « la faiblesse actuelle du complexe militaro-industriel américain est moins budgétaire que capacitaire », soulignant la nécessité d’augmenter rapidement les cadences de production.
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La puissance économique cumulée de ce bloc reste l’argument décisif. Les États-Unis, le Canada, l’Union européenne, le Royaume-Uni, le Japon, la Corée du Sud, Taïwan, l’Australie et la Nouvelle-Zélande représentent ensemble plus de 55 % du PIB mondial selon le FMI. Une fois ces ressources pleinement mobilisées, ni la Russie ni la Corée du Nord ne pourront rivaliser durablement, et même la Chine verrait son avance relative contestée rapidement.
Cependant, les effets de ce réarmement ne seront pas immédiats. Les armées européennes et asiatiques demeurent aujourd’hui sous-dimensionnées par rapport à leurs ambitions, tandis que l’industrie de défense peine encore à absorber la montée en cadence. Les délais de livraison des chars, des missiles ou des avions se comptent en années, et la reconstitution des stocks prendra du temps. Selon l’Agence européenne de défense, « il faudra au minimum trois à quatre ans avant que les investissements actuels ne se traduisent par une réelle augmentation des capacités disponibles ».
Cette période de transition crée un creux stratégique qui pourrait bien constituer la fenêtre d’opportunité la plus dangereuse depuis la crise des euromissiles en 1983. Entre 2026 et 2030, les adversaires de l’Occident savent que l’Alliance ne dispose pas encore de la masse critique pour dissuader sur plusieurs fronts simultanément. C’est dans cet intervalle que Moscou pourrait chercher à fragmenter l’OTAN par des crises hybrides ou limitées, que Pyongyang pourrait tester la résilience sud-coréenne et que Pékin pourrait estimer le rapport de forces suffisamment favorable pour forcer le destin à Taïwan.
De la théorie aux observations : des signaux d’alerte dans l’actualité récente
La transposition de la théorie des dominos au risque de contagion conflictuelle ne repose pas seulement sur des analyses prospectives. Elle trouve déjà un écho dans l’actualité des dernières semaines, où Moscou, Pékin et Pyongyang multiplient les provocations calibrées pour tester les lignes rouges occidentales et éroder la cohésion des alliances. Plusieurs services de renseignement et centres de réflexion estiment que ces dynamiques sont coordonnées et visent à exploiter la fenêtre 2026-2030.
Moscou : la stratégie de la provocation calibrée
En Europe, la Russie a franchi plusieurs seuils préoccupants. Ces dernières semaines, des avions de combat russes, parfois armés, ont violé l’espace aérien de pays baltes membres de l’OTAN, transpondeurs éteints. Le ministère de la Défense lituanien a confirmé plusieurs interceptions par la chasse alliée, soulignant que ces comportements augmentaient le risque « d’incident grave ou de malentendu pouvant dégénérer ». De la même manière, le survol de drones russes au-dessus de la Pologne a été qualifié par Varsovie de « provocation délibérée », selon les propos du ministre polonais de la Défense relayés par Politico.
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Ces incidents, analysés par l’IISS comme faisant partie d’une stratégie de « gestion du seuil », visent moins à initier une guerre frontale qu’à provoquer une réaction occidentale susceptible d’être exploitée par Moscou. Le corridor de Suwałki, reliant les pays baltes au reste de l’Alliance, est considéré par de nombreux experts, dont ceux du CSIS, comme un point de vulnérabilité critique pouvant servir de prétexte à une « opération limitée » russe.
Dans le même temps, le harcèlement psychologique provoqué par des survols de drones légers en Suède, au Danemark et en Allemagne rappelle que Moscou investit également le champ hybride. Comme le souligne un rapport de l’EUISS, ces opérations sont destinées à « semer le doute dans les opinions publiques et à normaliser la perception d’une menace permanente ». Plusieurs analystes européens ont noté que la méthode s’inspire directement de l’opération ukrainienne SpiderWeb de juin 2025, qui avait frappé simultanément plusieurs bases aériennes russes par saturation de drones.
Surtout, l’industrie de défense russe a déjà réalisé sa transposition en industrie de guerre, avec le conflit en Ukraine. Elle produit à présent plus de 1800 missiles de croisière, missiles balistiques et missiles hypersoniques par an, et près de 70,000 drones d’attaque à longue portée annuellement. Ce faisant, même en déduisant l’utilisation d’une partie de ces stocks contre l’Ukraine, Moscou se dote à grande vitesse d’une capacité de première frappe conventionnelle disproportionnée, susceptible de faire fléchir nombre de pays européens en cas de menaces.
Pékin : l’art de la démonstration de force
En Indo-Pacifique, la Chine adopte une posture comparable. Le ministère taïwanais de la Défense a confirmé qu’à l’été 2025, plus de 60 aéronefs chinois avaient franchi la ligne médiane du détroit en une seule journée, tandis que le porte-avions Fujian réalisait ses premiers catapultages de J-35. Le CSIS interprète ces exercices comme une « démonstration calibrée de coercition », visant à « imposer un fait accompli psychologique à Taïwan et à tester la volonté de Washington de réagir ».
En mer de Chine méridionale, les garde-côtes chinois ont multiplié les confrontations avec les bâtiments philippins. En août 2025, Manille a dénoncé l’usage de canons à eau et de manœuvres dangereuses à proximité de Second Thomas Shoal, ce que le New York Times a décrit comme « l’incident le plus grave depuis 2023 ». Pour l’IISS, il s’agit d’une tactique de « guerre de zone grise » destinée à « user la confiance de Manille dans la protection américaine » et à semer le doute parmi les alliés régionaux, notamment Tokyo et Séoul.
Pyongyang : l’ombre portée de Pékin
La Corée du Nord, avec des moyens plus limités, adopte néanmoins une posture similaire. Début septembre 2025, un navire battant pavillon chinois mais en provenance de Corée du Nord a brièvement franchi la ligne de démarcation navale intercoréenne. Selon l’agence Yonhap, les forces sud-coréennes ont tiré des coups de semonce pour contraindre le navire à changer de cap. Cet incident a ravivé les inquiétudes de Séoul sur le risque d’« accidents délibérément provoqués », comme l’expliquait le Korea Times dans son édition du 5 septembre.
J-35 au catapulte sur le porte-avions chinois Fujian
Dans le même temps, les déclarations de Kim Jong-un se sont faites plus martiales. L’Institut Asan souligne que Pyongyang cherche désormais à « inscrire sa rhétorique nucléaire dans une dynamique régionale », en lien avec le rapprochement affiché ces derniers mois entre Pékin et Pyongyang. Pour l’US Defense Intelligence Agency, cette convergence « accroît le risque que la Corée du Nord joue un rôle de provocateur auxiliaire » dans un scénario où la Chine souhaiterait saturer l’attention américaine.
Le risque d’un effet domino stratégique
Pris séparément, ces événements pourraient sembler relever de la routine stratégique. Pris ensemble, ils traduisent une stratégie convergente. Le RUSI parle de « provocations calibrées destinées à générer des casus belli limités », dont l’objectif n’est pas de déclencher un affrontement total, mais de fissurer la cohésion des alliances occidentales en révélant leurs hésitations. Dans ce contexte, une activation de l’article 5 de l’OTAN après un incident volontairement ambigu, ou un appel au parapluie américain en Asie, constituerait le test ultime.
De nombreux analystes, qu’il s’agisse de l’IISS, du CSIS, ou du Council on Foreign Relations, s’accordent aujourd’hui sur le fait que la période 2026-2030 sera marquée par une multiplication d’incidents de ce type. L’objectif commun de Moscou, Pékin et Pyongyang ne serait pas de vaincre militairement l’Occident dans une confrontation frontale, mais de miner durablement la confiance entre alliés.
Conclusion
On le voit, le monde s’apprête à entrer dans une fenêtre temporelle de grand danger, marquée non seulement par la possibilité de confrontations régionales indirectes entre superpuissances, comme durant la guerre froide, mais aussi par des oppositions directes de blocs. La gestion de la conflictualité repose désormais sur des stratégies hybrides plutôt que sur des proxies, et l’équilibre est d’autant plus fragile que ces mécanismes, censés rester calibrés et maîtrisés, pourraient échapper totalement aux architectes qui les ont conçus. Le risque de contagion est évident, qu’il découle d’opportunismes locaux ou de contraintes socio-économiques, et il concerne l’ensemble des théâtres instables de la planète.
Dans ce contexte, l’attention se focalise sur trois foyers majeurs : la Russie face à l’OTAN, la Chine face à Taïwan et la Corée du Nord face à la Corée du Sud. Leur point commun est d’être aujourd’hui encore neutralisés par la seule menace d’une intervention américaine, capable de faire basculer profondément les rapports de forces.
[ANALYSE] De la théorie des dominos à la contagion des conflits : un risque systémique mondial en 2026-2030 48
Toutefois, une évidence s’impose : si les États-Unis, avec leurs alliés, peuvent vaincre chacun de ces adversaires pris isolément, ils ne sont plus en mesure de s’imposer simultanément sur ces trois théâtres, pourtant tout aussi stratégiques pour Washington. En cas de dérapage sur l’un d’eux, provoquant l’engagement direct de l’armée américaine, il est hautement probable que les deux autres s’embraseraient à leur tour, profitant de l’incapacité des États-Unis à soutenir trois fronts majeurs de manière concomitante.
À cette opportunité stratégique, déjà identifiée par de nombreux spécialistes, s’ajoute désormais une contrainte de temps. Le réveil provoqué par Donald Trump en Europe et en Asie a convaincu Européens, Taïwanais, Japonais et Sud-Coréens de croître massivement leurs investissements de défense dans des délais très courts. Il ne faudra alors que quelques années pour que les alliés des États-Unis soient en mesure d’absorber une grande partie du rapport de force imposé par Pékin, Moscou et Pyongyang, permettant à Washington de venir apporter le supplément de puissance nécessaire pour reprendre l’avantage, sur les trois théâtres à la fois.
Une course contre la montre est donc engagée pour Moscou, Pékin et Pyongyang, qui cherchent à transformer l’avantage actuel, lié à l’impréparation occidentale, en avantage stratégique durable. Moscou mise sur les frappes conventionnelles stratégiques et investit massivement dans la reconstitution de ses stocks de missiles de croisière et de drones d’attaque, plutôt que dans le renouvellement de ses forces blindées usées par la guerre en Ukraine.
Pékin, de son côté, a misé sur la montée en puissance navale et aérienne, ainsi que sur la capacité de son industrie à absorber les pertes plus rapidement que les États-Unis, afin de décourager Washington d’intervenir pour défendre Taipei. Quant à Pyongyang, il monétise aujourd’hui son soutien à Moscou et Pékin pour obtenir, demain, les moyens qui lui permettront de peser militairement contre le Sud tout en tenant les forces américaines à distance.
Au-delà de 2030, ce ne sera pas tant le poids renouvelé des armées américaines qui déterminera l’équilibre, que l’émergence d’armées européennes et asiatiques – allemandes, polonaises, japonaises ou sud-coréennes – densifiées et modernisées, redessinant le rapport de forces pour plusieurs décennies.
C’est donc bien une période de grands risques qui s’ouvre à présent, non seulement en Europe et en Asie, mais aussi à l’échelle mondiale, tant les risques de contagion conflictuelle sont importants. Une période durant laquelle le moindre faux pas pourrait faire tomber le premier domino, et avoir des répercussions considérables sur l’avenir géostratégique de la planète.
Depuis le début de la guerre en Ukraine, Kiev a fait de l’innovation dans le domaine des drones et des missiles de croisière une priorité pour compenser l’avantage quantitatif russe. Aux côtés des systèmes importés de l’Ouest, plusieurs programmes indigènes ont émergé, souvent dans une relative discrétion, mais capables de surprendre par leurs performances. Le missile FP-5 « Flamengo-2 » appartient à cette catégorie. Dévoilé récemment, ce missile de croisière illustre la capacité de l’industrie ukrainienne à mettre au point des vecteurs de frappe de longue portée malgré des contraintes industrielles sévères.
Comparable par son architecture générale aux missiles de croisière occidentaux, le FP-5 n’est pas seulement un projet expérimental. Il traduit la volonté de Kiev de disposer d’une capacité autonome pour frapper en profondeur le dispositif russe, au-delà des lignes de front, et de contourner ainsi les limitations imposées par ses alliés sur l’emploi des armements occidentaux. Son apparition témoigne à la fois d’une inventivité technique et d’un pragmatisme stratégique, où la recherche de solutions simples et industrialisables prime sur la sophistication à outrance.
Sommaire
Analyse technique du missile de croisière ukrainien FP-5
Ce missile a été conçu et développé par le groupe anglo-émirati MILANION, qui l’a présenté pour la première fois lors du salon de l’armement d’Abou Dhabi au printemps 2025. Sa production serait assurée par l’entreprise ukrainienne Fire Point.
Le FP-5 se présente sous la forme d’un corps cylindrique d’environ un mètre de diamètre et d’une longueur estimée entre 12 et 14 mètres. Il est équipé d’un turboréacteur légèrement plus étroit que le fuselage, dont le diamètre est évalué à une soixantaine de centimètres. L’appareil dispose également d’une paire d’ailes droites portant son envergure à six mètres, ainsi que de petites dérives en croix de Saint-André à l’arrière du fuselage. Ce dispositif réduit l’encombrement, mais présente l’inconvénient d’offrir une stabilité en vol moindre par rapport à des dérives classiques.
Vue 3/4 arrière du missile FP-5 permettant de se faire une idée de sa taille
Au niveau des performances annoncées :
Portée maximale : 3000 km Vitesse maximale : 950 km/h Vitesse de croisière : 850 à 900 km/h Plafond maximal de vol : 5000 m Temps de vol maximum : 4 h
Charge militaire : 1150 kg Poids au décolage : 6 tonnes
Guidage : GNSS avec antenne CRPA pour limiter les effets du brouillage couplé à une centrale inertielle. Précision : ECP de 14 m (cohérent par rapport à un guidage GNSS)
Système de lancement : sur rampe avec un propulseur fusée largué en vol (20 à 40 min de préparation)
Analyse de la motorisation
On relève une légère incohérence entre le temps de vol maximal annoncé, l’autonomie et la vitesse de croisière. En effet, la durée maximale impliquerait une vitesse moyenne d’environ 750 km/h pour couvrir 3000 km. Cette différence pourrait s’expliquer par un profil de vol particulier, puisque les turboréacteurs ne délivrent pas la même poussée selon l’altitude : plus celle-ci est élevée, plus la poussée diminue. Cette hypothèse correspondrait donc à un vol effectué à l’altitude plafond.
Dans la même logique, l’autonomie maximale annoncée de 3 000 km ne serait atteignable qu’à condition que le missile évolue à son altitude limite de 5 000 m. À cette hauteur, le turboréacteur consomme en effet sensiblement moins de carburant qu’en basse altitude. L’écart est significatif : entre un vol à 500 m et un vol à 5 000 m, la consommation peut varier de 25 à 35 %, selon le type de moteur. Concrètement, cela signifie que la portée du missile pourrait être réduite de près d’un tiers en cas de trajectoire à basse altitude.
Le plafond maximal de 5 000 m constitue par ailleurs une indication sur la poussée disponible du réacteur. Elle semble limitée, voire sans réserve significative, ce qui expliquerait la baisse de vitesse observée en altitude. Cela suggère également une manœuvrabilité restreinte : le missile ne pourrait sans doute pas modifier brutalement sa trajectoire ou son altitude sans altérer sa vitesse. Sur le plan opérationnel, cela interdit probablement les trajectoires très rasantes de suivi de terrain. On peut donc raisonnablement estimer que l’altitude minimale de vol se situe autour de 500 m, afin de conserver une marge de manœuvre et d’éviter tout risque de collision avec le relief ou des infrastructures élevées.
À partir de ces éléments, il est possible d’estimer la poussée du moteur équipant le missile. Un calcul approximatif indique que pour propulser un engin de six tonnes à 900 km/h, il faut une poussée comprise entre 16 et 18 kN.
Ce résultat apparaît cohérent lorsqu’on le compare à des appareils existants, comme le drone TU-141. Cet engin de plus de six tonnes peut voler à 1 000 km/h et atteindre une altitude maximale de 6 000 m. Il est propulsé par un turboréacteur Tumansky KR-17A, délivrant une poussée de 19,6 kN.
La liste des turboréacteurs correspondant à de telles caractéristiques n’est pas très longue :
Le diamètre estimé du turboréacteur équipant le FP-5, autour de 60 cm, permet d’écarter le Honeywell TFE731, dont le diamètre est trop important. Le moteur japonais peut également être exclu en raison de sa faible diffusion, tandis que le General Electric J85-5J est à écarter puisqu’il n’est plus produit, hormis pour des pièces de rechange destinées aux modèles encore en service.
Il reste donc deux candidats plausibles :
Williams FJ44-4 : soufflante de 64 cm de diamètre, longueur de 1,742 m, poids de 295 kg, consommation spécifique d’environ 50 kg/(kN.h).
Ivchenko AI-25TL : soufflante de 62 cm de diamètre, longueur de 3,358 m, poids de 350 kg, consommation spécifique d’environ 56 kg/(kN.h).
Cohérence du devis de masse
Ces données permettent d’estimer le poids de carburant nécessaire au FP-5 pour atteindre l’autonomie annoncée.
Selon le moteur retenu, le missile devrait embarquer environ 3,2 tonnes de carburant avec le Williams FJ44-4 et 3,7 tonnes avec l’Ivchenko AI-25TL, afin de respecter les performances théoriques.
Ainsi on peut établir un bilan de masse :
Williams FJ44-4
Ivchenko / AI-25TL
Poids moteur
295 kg
350 kg
Poids carburant
3200 kg
3700 kg
Charge militaire
1150 kg
1150 kg
Poids cellule
~ 800 à 1000 kg
~ 800 à 1000 kg
Electronique et accessoire (pompes carburant, servo-commandes, centrales inertielles etc…)
~ 200 kg
~ 200 kg
Total :
~ 5845 kg
~ 6400 kg
Le bilan de masse des 2 options, aux incertitudes près, permet de conclure que le devis de masse du missile est cohérent par rapport aux données communiquées.
Vue 3/4 avant du missile avec sa tête militaire, cela permet aussi de voir que le revêtement du corps central du missile est réalisé en fibre de carbone
Missile FP-5 Flamingo-2 à quel prix ?
Il est possible d’établir une estimation du coût du FP-5 en se basant sur celui de son moteur, qui en constitue l’élément le plus onéreux.
Un moteur Williams FJ44-4 neuf coûte environ 1,5 million de dollars, tandis qu’un AI-25TL est évalué à 600 000 dollars pièce. On peut ainsi estimer que le prix d’un FP-5 dépasserait les 2 millions de dollars avec un moteur Williams, alors qu’il se situerait dans une fourchette de 1 à 1,2 million de dollars avec un AI-25TL neuf.
Il est toutefois raisonnable de penser que le missile est équipé du turboréacteur AI-25TL, un choix à la fois pragmatique et national. Produit depuis 1972 par la société ukrainienne Motor Sich à Zaporijjia, ce moteur a été fabriqué à plus de 5 000 exemplaires. De nombreux modèles d’occasion sont encore disponibles à bas coût, ce qui permet de réduire considérablement le prix unitaire du missile — mais seulement tant que ces stocks existent.
En considérant que certains de ces moteurs puissent être obtenus gratuitement ou à très faible prix, la fourchette annoncée par les Ukrainiens, comprise entre 360 000 et 850 000 dollars, devient crédible[1].
Enfin, le fait que ce moteur équipe les avions d’entraînement L-39 laisse supposer que l’Ukraine dispose encore de plusieurs centaines d’exemplaires en réserve.
Quels capacités de production ?
La capacité annuelle de production de ces moteurs reste limitée, probablement inférieure à 500 unités par an. Cela jette un doute sur les ambitions ukrainiennes, qui annoncent vouloir produire sept missiles FP-5 par jour à partir d’octobre 2025. Une telle cadence ne pourrait être maintenue que tant que des stocks de moteurs sont disponibles. Or, à ce rythme, ces réserves seraient épuisées en quelques semaines, laissant place à une dépendance totale vis-à-vis de la capacité de production de l’usine, elle-même très exposée aux frappes russes dont elle fût l’objet à plusieurs reprises au mois de septembre 2025.
Il s’agit là d’un point de vulnérabilité majeur du programme. Contrairement aux drones, qui peuvent être fabriqués relativement facilement dans des ateliers de fortune, la production de turboréacteurs exige une infrastructure industrielle lourde, difficilement délocalisable. De plus, comme on l’a vu, toute substitution de moteur apparaît à la fois complexe et extrêmement coûteuse.
Résumé des caractéristiques techniques du missile après analyse
Portée maximale en vol haut (5000m) : 3000 km Portée maximale en vol bas (500m) : ~ 2000 à 2300 km Vitesse maximale : 950 km/h Vitesse de croisière : entre 750 et 900 km/h selon le profil de vol Plafond maximal de vol : 5000 m Temps de vol maximum : 4 h avec un profil de vol haut Charge militaire : 1150 kg Motorisation : Ivchenko / AI-25TL Poids au décollage : 6 tonnes Guidage : GNSS avec antenne CRPA pour limiter les effets du brouillage couplé à une centrale inertielle. Précision : ECP de 14 m (cohérent par rapport à un guidage GNSS) Système de lancement : sur rampe avec un propulseur fusée largué en vol (20 à 40 min de préparation)
Plus value du missile pour l’Ukraine
Peu importe que le missile ait été conçu à l’étranger : ce qui compte, c’est qu’il soit désormais produit en Ukraine. En effet, le transfert de technologie, à l’exception du nucléaire, n’est pas soumis à réglementation internationale ; seules les exportations de matériels militaires le sont. Le FP-5 répond ainsi à trois enjeux principaux :
S’affranchir du MTCR : ce régime de contrôle multilatéral limite l’exportation de missiles d’une portée supérieure à 300 km et d’une charge militaire excédant 500 kg. Toutefois, il n’est pas juridiquement contraignant et son efficacité apparaît affaiblie depuis l’apparition des drones longue portée. Par ailleurs, les États-Unis viennent d’autoriser la livraison à l’Ukraine de missiles ERAM, dont la portée dépasse 400 km. Si leur charge militaire, bien inférieure à 500 kg, permet une dérogation, cela montre que le MTCR n’est pas la principale contrainte à lever.
Éviter tout risque d’imputation erronée : l’un des problèmes majeurs des armements très longue portée réside dans l’attribution d’un tir. Lorsqu’un même système est partagé par plusieurs pays, l’auteur d’une frappe peut être sujet à débat ou à manipulation. Or, un missile utilisé exclusivement par l’Ukraine ne laisse place à aucun doute : Moscou saura toujours qui a tiré. C’est un élément essentiel pour réduire le risque d’extension du conflit, et sans doute l’une des raisons qui ont freiné jusqu’ici la livraison de missiles très longue portée à Kiev.
Assurer une souveraineté opérationnelle : le FP-5 semble être « ITAR Free », c’est-à-dire exempt de composants américains soumis à restrictions d’emploi. Si cela se confirme, l’Ukraine disposerait d’une liberté totale dans le choix de ses cibles, sans dépendre des limitations imposées par ses alliés. Néanmoins, cela ne signifie pas une autonomie complète : les Ukrainiens resteront dépendants du renseignement fourni par les États-Unis, notamment pour identifier certaines cibles sensibles et, surtout, pour optimiser les trajectoires afin d’éviter autant que possible les zones couvertes par la défense sol-air russe.
Contraintes opérationnelles
Le missile FP-5 peut certes frapper très loin et emporter une charge militaire importante, mais il n’en reste pas moins soumis à plusieurs contraintes significatives.
Tout d’abord, la procédure de lancement depuis un rail incliné, assistée par une fusée d’appoint, exige du temps : entre 20 et 40 minutes selon le constructeur. Or, ces estimations sont généralement optimistes, et il paraît plus réaliste de tabler sur 40 minutes pour préparer un tir. Un délai aussi long, combiné à la taille imposante du missile, rend l’opération peu discrète. Cela oblige à effectuer les lancements loin des lignes ennemies, hors de portée des drones de surveillance. Fort heureusement, la portée du FP-5 est telle qu’un tir effectué à 200 ou 300 km en arrière du front n’affecte pas de manière décisive sa capacité de frappe en profondeur.
Le déplacement et le stockage des missiles, ainsi que de leurs rampes de lancement, posent également problème. Ces ensembles, massifs et visibles, sont difficiles à dissimuler, surtout en cas de tirs de salves depuis un même site. Concentrer plusieurs dizaines de systèmes dans une seule zone représenterait un risque élevé, même en arrière du front.
À cela s’ajoute une contrainte majeure : la très grande taille du missile le rend particulièrement vulnérable aux radars. Contrairement aux drones ou aux missiles plus compacts déjà utilisés par l’Ukraine, le FP-5 constitue une cible privilégiée pour la défense aérienne russe. Sa faible manœuvrabilité et son incapacité à suivre le relief ne font qu’aggraver le problème. Pour atteindre son autonomie maximale, il devrait voler à son plafond opérationnel de 5 000 m, or à cette altitude, la couverture radar russe est théoriquement continue, sans zones d’ombre. Cela accroît fortement le risque d’interception avant d’atteindre l’objectif.
En conséquence, l’emploi du FP-5 devrait se faire par salves de plusieurs dizaines de missiles contre chaque cible, afin de compenser l’attrition attendue et d’assurer qu’au moins une partie de la frappe atteigne son but. Cette contrainte implique une consommation très élevée de munitions si l’Ukraine devait mener une campagne soutenue.
Quelles cibles ?
La portée du missile FP-5, combinée à sa charge militaire importante, offre à l’Ukraine des capacités de frappe inédites. Cependant, son niveau de précision, avec un CEP (rayon d’erreur circulaire probable) de 14 m, le destine surtout à des objectifs volumineux et résistants :
Usines d’armement, dont les impacts de drones légers ont jusqu’ici peu affecté la production militaire russe.
Navires de la flotte à quai, pour lesquels une charge militaire supérieure à 1 tonne peut causer des dommages irréversibles.
Dépôts de munitions durcis, difficiles à neutraliser autrement.
Bâtiments d’état-major, ministères et infrastructures stratégiques.
Hangars et usines aéronautiques, afin de détruire les capacités de production, de réparation et d’entretien des aéronefs.
Et d’autres infrastructures critiques de grande taille.
Certaines cibles très médiatisées, comme le pont de Crimée, ne sont pas nécessairement les plus pertinentes pour ce missile. La densité très élevée de la défense anti-aérienne et la précision limitée du FP-5 rendent un impact sûr incertain. De même, les raffineries ne constituent pas une cible prioritaire : elles sont déjà très vulnérables aux petits drones, et leur destruction ne nécessite pas l’emploi d’une charge aussi lourde.
Que peut faire la Russie face à ce missile ?
Le FP-5 constitue une menace nouvelle pour la Russie. Les options de riposte sont limitées et se répartissent en trois axes principaux :
Défense sol/air
La première ligne de défense repose sur la capacité des systèmes russes à intercepter les missiles. Le profil de vol du FP-5, relativement bas (jusqu’à 5000 m), le rend vulnérable à la plupart des systèmes sol/air russes, ce qui augmente significativement la probabilité de destruction de ces missiles.
Brouillage GNSS
La Russie peut tenter de réduire la précision du missile en perturbant les signaux GNSS autour des cibles potentielles. Cependant, le FP-5 utilise des antennes CRPA conçues pour résister au brouillage. Pour être plus efficace, le brouillage devrait être réalisé en altitude, via des drones ou des ballons, afin de mieux interagir avec le diagramme d’antenne des récepteurs GNSS.
Action sur la production
Enfin, côté offensif, la Russie pourrait viser la chaîne de production du missile, et plus particulièrement les turboréacteurs AI-25TL indispensables à son fonctionnement, ce quelle semble avoir déjà fait. La vaste usine Motor Sich, à Zaporijjia, est bien connue et relativement vulnérable. La capacité russe à détruire ou à perturber cette production pourrait être le facteur le plus déterminant pour limiter la carrière opérationnelle du FP-5.
Conclusion
Les données techniques communiquées sur le FP-5 apparaissent globalement cohérentes et crédibles : il n’existe pas d’écart manifeste entre les caractéristiques divulguées et les performances estimées.
Ce missile offre à l’Ukraine une capacité de frappe en profondeur jusqu’alors inédite. Toutefois, sa relative simplicité technique — absence d’autodirecteur et incapacité de suivi de terrain — combinée à ses grandes dimensions en fait une cible vulnérable face aux systèmes sol-air. Les Ukrainiens doivent donc anticiper un taux d’interception élevé, ce qui rend nécessaire le lancement en salves pour saturer les défenses russes.
La production constitue le principal facteur limitant. Le turboréacteur reste l’élément critique : s’il existe des moteurs d’occasion, leur stock est limité et la capacité industrielle de produire des moteurs neufs est restreinte. Les autorités ukrainiennes ont récemment affirmé disposer d’un stock de plusieurs milliers de moteurs faiblement utilisés[2]; cette déclaration paraît cependant optimiste au regard des capacités de production historiques — quelques centaines de moteurs semblent à première vue une estimation plus réaliste. Il est probable que cette communication réponde en partie aux récentes frappes russes visant l’usine de production.
Quoi qu’il en soit, il est peu vraisemblable que l’Ukraine puisse produire, à court terme, plusieurs milliers d’exemplaires du FP-5. L’impact opérationnel et stratégique de l’arme dépendra donc directement du nombre de missiles réellement disponibles et du stock de moteurs mobilisables.
Le 30 août 2025[3], l’Ukraine a annoncé un premier emploi opérationnel du FP-5 (trois exemplaires). La cible — un poste frontalier au nord de la Crimée, à moins de 100 km des lignes[4] — n’a toutefois pas présenté de dommages conformes à l’utilisation d’ogives d’une tonne impactant à 900 km/h : seule une moitié de bâtiment a été détruite, sans cratère significatif. Ces éléments rendent plausible l’hypothèse d’un emploi d’appareils de type FP-1 ou FP-2, dont les caractéristiques conviendraient mieux à l’effet observé. De même, l’utilisation d’un missile de ce type sur une cible si proche et peu stratégique soulève des interrogations.
Si plusieurs centaines de FP-5 ont effectivement été produits mais restent pour l’heure pas ou peu utilisés, cela pourrait traduire la prudence ukrainienne face aux vulnérabilités identifiées. Dans cette hypothèse, les forces ukrainiennes chercheraient sans doute à constituer un stock suffisant avant de lancer une campagne courte mais très intense de frappes en profondeur, afin de maximiser l’effet militaire et stratégique du système.
Les clichés récents du chasseur furtif J-50, les révélations autour du char moyen T-100 ou encore la présentation du système antibalistique HQ-29 traduisent une réalité difficile à ignorer : la Chine ne se contente plus de combler ses retards, elle cherche désormais à imposer son propre rythme à la compétition technologique défense mondiale. Pour la première fois depuis la fin de la guerre froide, les États-Unis et leurs alliés se trouvent confrontés à un compétiteur capable de contester, dans presque tous les domaines, le leadership technologique qui fondait jusqu’ici leur suprématie opérationnelle.
Cette bascule rappelle un précédent historique : en 1967, le défilé soviétique de Domodedovo avait stupéfié les observateurs occidentaux en révélant le MiG-25, aux cotés du T-64 ou encore du BMP-1 récemment entrés en service. Washington, qui pensait alors avoir assuré une avance définitive grâce à la « century series » de chasseurs et à ses bombardiers stratégiques, découvrait brutalement que l’URSS pouvait rivaliser sur le terrain de la haute technologie militaire. Ce choc stratégique conduira à une réorientation majeure des programmes américains dans les années 1970.
Or, près de soixante ans plus tard, Pékin semble rejouer cette partition. À travers ses nouveaux systèmes terrestres, aériens, navals, spatiaux et antimissiles, l’APL affiche une ambition globale et cohérente : prendre la main sur le tempo technologique de défense, et contraindre Washington à réagir sur son propre calendrier. Reste à savoir si, comme en 1967, les États-Unis sauront transformer ce choc en renaissance, ou si l’ampleur de leurs fragilités actuelles ouvrira la voie à une bascule durable du leadership stratégique vers la Chine ?
Sommaire
Une « surprise stratégique » née à Domodedovo en 1967
Pour comprendre la portée des images du J-50 chinois, il faut revenir à un précédent historique : la « surprise de Domodedovo », en juillet 1967. Ce jour-là, lors du grand défilé aérien organisé près de Moscou, les délégations occidentales découvrirent stupéfaites une série d’aéronefs et de systèmes soviétiques qui semblaient placer l’URSS au même niveau, voire en avance, dans plusieurs domaines technologiques clés. Le MiG-25 Foxbat, les chars T-64, les véhcules de combat d’infanterie BMP, les sous-marins nucléaires d’attaque Viktor ou encore les frégates Krivak signalaient brutalement que l’Union soviétique venait de défier Washington sur son propre terrain : la haute technologie militaire.
L’apparition du MIG-25 Foxbat au dessus de l’aéroport de Domodevo en 1967, provoqua un séisme au sein des forces aériennes occidentales, et fut à l’origine du phénomène des « super-armes soviétiques », longtemps un thème récurrent dans le cinéma, la littérature et la bande-dessinée, dans les années 70 et 80.
Cette quasi-surprise stratégique fut d’autant plus brutale que les États-Unis s’étaient convaincus, au sortir de la guerre de Corée, d’avoir repris définitivement l’avantage technologique. Le MiG-15 avait été surclassé par les F-86 Sabre, et l’Amérique crut que son modèle de développement, reposant sur une « century series » de chasseurs (F-100, F-101, F-102, F-104, F-105) et sur des programmes massifs comme le bombardier B-B-58 Hustler, suffisait à préserver son avance.
Or, nombre de ces appareils s’avérèrent coûteux, fragiles et mal adaptés aux réalités du combat moderne. Le F-105, par exemple, conçu pour la pénétration nucléaire à haute vitesse, se révéla vulnérable au Vietnam face à la DCA et aux MiG-21 ; le F-104, pensé comme intercepteur de haute altitude, souffrit d’accidents catastrophiques en Europe, alors que ses résultats opérationnels en Asie du Sud_est furent si catastrophiques, qu’ils fut retiré du théâtre après une seule année.
Cette inefficacité traduisait plusieurs biais profonds : une conception américano-centrée de la puissance aérienne, qui projetait les besoins américains sans tenir compte de l’innovation adverse ; un manque d’anticipation doctrinale, malgré des alertes répétées des services de renseignement ; enfin, une succession de courses technologiques mal orientées, où des programmes clés étaient suspendus ou arrêtés en cours de route. Les ressources militaires, captées par la guerre du Vietnam contre un adversaire semi-symétrique, furent détournées de la préparation de l’avenir.
Dans ce contexte, le défilé de Domodedovo prit des allures de gifle stratégique. L’Union soviétique montrait qu’elle pouvait surprendre les États-Unis en alignant des systèmes d’armes innovants, robustes et industrialisés, capables de remettre en cause l’équilibre de puissance. Pour Washington, ce fut le signal d’une réorientation massive : l’US Air Force lança rapidement les programmes F-15 et F-16, tandis que l’US Navy initiait le F-14 puis le F/A-18 Hornet, les croiseurs AEGIS Ticonderoga et les frégates Knox. Quant à l’US Army, elle lança le programme BIG 5, qui allait marquer la fin du XXème siècle avec le char M1 Abrams, le M2 Bradley, les hélicoptères Black Hawk et Apache, ainsi que le système Patriot.
Pékin 2025 : un « Domodedovo 2.0 » pour les Etats-Unis et l’Occident ?
Si Domodedovo 1967 avait brutalement révélé le décalage de planification occidental, Pékin 2025 en propose une version contemporaine : non pas la « découverte » d’un système isolé, mais la mise en scène d’un écosystème technologique complet, cohérent, et déjà en voie d’industrialisation. La parade du 3 septembre 2025 en fournit la meilleure illustration, avec une succession d’annonces qui couvrent tous les milieux.
Le char moyen Type 100 dévoilé lors de la parade du 3 septembre 2025 à Pékin.
Sur terre, le révélateur est indéniablement le Type-100, un char moyen de « 4e génération » à tourelle inhabitée et protection active, présenté comme le futur pivot des forces blindées chinoises. L’US Army War College souligne que « le Type-99B modernisé n’a paradoxalement pas été la vedette : le Type-100 et son véhicule d’accompagnement ont ‘volé le show’, incarnant la prochaine étape des plates-formes blindées déployables » (SSI).
Dans le même sens, Reuters relève que « le nouveau Type-100 fourmillait de systèmes inédits » (capteurs, drones de reco, moyens d’autoprotection) lors de la parade (Reuters), tandis que Asian Military Review décrit une intégration d’APS GL-6 et de briques inspirées des retours d’Ukraine (AMR). Autrement dit, Pékin n’affiche pas seulement un « nouveau char », mais une doctrine de masse mécanisée qui digère vite les leçons contemporaines.
Côté missiles et défense aérienne, la séquence chinoise a mis l’accent sur la couche antibalistique et la panoplie de vecteurs à longue portée. Defense One note que l’HQ-29, successeur de l’HQ-19, vise explicitement l’interception en haut de l’atmosphère « avec une cinétique de type THAAD » et le traitement de cibles en phase de mi-parcours, jusqu’à menacer des satellites de basse orbite (Defense One). Dans le même temps, des MRBM/IRBM hypersoniques ou MIRVés ont été présentés, prolongeant la logique A2/AD que Pékin déploie à l’échelle du théâtre indo-pacifique.
Système antibalistique HQ-29 chinois a capacité exo-atmosphérique.
Dans les airs, la démonstration a été double. D’abord, la composante navale : quelques jours après la parade, la marine a publié des images du Fujian catapultant et appontant J-35, J-15T et KJ-600 avec EMALS et brins électromagnétiques— un saut jusque-là réservé aux États-Unis. The Times of India a parlé d’un « jalon technologique majeur » (22 septembre) après ces essais en mer (TOI), et Business Insider souligne que la Chine devient le premier pays à catapulter un chasseur furtif (J-35) par EMALS depuis un porte-avions, avant même que l’US Navy ne le fasse avec le F-35C sur Ford-class (BI).
Ensuite, la 6e génération : les clichés du “J-50” (tailless, commandes de bouts d’ailes, TVC) étudiés par The War Zone confirment l’activité d’au moins un programme chinois avancé — un autre prototype « J-36 » étant évoqué — ce qui place Pékin et Washington comme les deux seuls acteurs avec des projets 6G visibles (le F-47 américain n’étant pas attendu en vol avant 2027) (TWZ).
La trajectoire drone renforce cette impression de bascule. The War Zone a documenté ces dernières semaines une activité soutenue de prototypes furtifs — ailes volantes, configurations « cranked-kite », UCAV à long rayon — avec multiplication des essais sur plusieurs bases d’évaluation (ex. 1, ex. 2, ex. 3). Le contraste avec la prudence américaine sur les UCAV « publics » est, pour l’instant, net.
Sur mer, la dynamique est tout aussi structurée. Naval News confirme la mise en service du Type 054B début 2025 (Naval News), première brique d’une flotte ASM densifiée, pendant que les Type 052D et Type 055 sortent en série — des coques que la littérature compare de plus en plus naturellement aux Burke et aux Ticonderoga.
Première frégate type 054B entrée en service en début d’année 2025.
Sous l’eau, les indices sont tout aussi parlants : imagerie et analyses ouvertes pointent des Type 093B dotés de VLS (12 trappes visibles sur clichés) (Newsweek), et l’émergence d’une sous-classe 09III B/C est évoquée par des sources spécialisées (Naval News). Les travaux sur Type 095 (09-V) — SSN de nouvelle génération, potentiellement SSGN à l’emport vertical — sont régulièrement cités dans les panoramas ouverts, avec prudence mais constance (synthèses publiques et dossiers récapitulatifs) (Type 095 – fiche de synthèse; recoupements presse et analyses OSINT). L’ensemble dessine une marine de haute intensité qui segmente ses missions : air défense et frappe sur 052D/055, ASM sur 054A/B, projection avec le Type 076 orienté drones aériens.
Enfin, l’orbital complète le tableau : Reuters a couvert Shenzhou-20 vers Tiangong au printemps (Reuters), et NASA Spaceflight note que la cadence chinoise 2025 s’est accrue d’un tiers par rapport à 2024, avec plus de 140 charges utiles déjà déployées à mi-année, portée par les constellations internet nationales (NSF – round-up). Autrement dit, l’infrastructure spatio-numérique duale — communications, observation, navigation — se densifie, ce qui irrigue la totalité des capacités militaires modernes.
Pris ensemble, ces éléments ne « prouvent » pas que la Chine est déjà passée devant les États-Unis sur tous les segments ; ils montrent que, comme en 1967, un compétiteur stratégique impose son tempo et oriente l’investissement adverse. La ressemblance avec Domodedovo tient moins au spectaculaire qu’à la globalité du signal : blindés, missiles, défense ABM, aéronaval à catapultes EM, 6e génération, drones, sous-marins à VLS, espace — tous les domaines qui faisaient l’armature de la suprématie technologique américaine sont désormais contestés, certains peut-être déjà dépassés en apparence. La prochaine question n’est donc pas de savoir si Pékin rattrape, mais jusqu’où et à quelle vitesse Washington devra réaccélérer pour ne pas revivre, à l’ère 6G, le contrecoup doctrinal des années 1970.
avion de combat J-50, char moyen Type 100 … Les révélateurs d’une bascule technologique chinoise
Parmi les nombreux équipements présentés ces dernières semaines par Pékin et l’Armée populaire de libération, certains méritent une attention particulière tant ils portent en eux les prémices d’une inversion entamée du leadership technologique mondial. Loin de se limiter à des annonces symboliques, ils traduisent une cohérence industrielle et doctrinale qui rappelle les chocs stratégiques du siècle passé.
Un des premiers clichés du chasseur moyen baptisé J-50 par la presse. Attribué a l’avionneur Shenyang, il a été observé en vol pour la première fois le 27 décembre 2024, un jour seulement après que le J-36, autre appareil de 6eme génération, plus lourd, trimoteur et attribué à Chengdu, a lui été observé pour la première fois.
Le premier d’entre eux est sans conteste le Type-100, char moyen dévoilé lors de la parade du 3 septembre. En rupture avec la tradition soviétique puis occidentale des chars lourds de 50 à 70 tonnes, ce véhicule de 40 tonnes introduit un changement de paradigme. Sa motorisation de 1 500 chevaux lui confère un rapport poids/puissance de 37,5 chevaux par tonne, soit près du double de celui de la plupart des chars occidentaux contemporains. Sa survivabilité ne repose plus seulement sur l’épaisseur du blindage passif, mais sur la mobilité, l’intégration à des réseaux multidomaines et un système de protection active dense (APS GL-6 renforcé).
Enfin, son canon de 105 mm haute pression assume une logique d’optimisation : suffisant pour traiter les blindés adverses avec des munitions modernes, tout en laissant place à la mobilité et à l’endurance. Comme l’ont rappelé plusieurs experts cités par Asian Military Review, « le Type-100 n’est pas seulement un char, c’est une nouvelle grammaire des blindés, où la survivabilité découle de l’agilité et de la connectivité plus que de la masse ». Il s’agit du premier char moyen conçu depuis le T-72 soviétique, et il pourrait bien réintroduire une dynamique conceptuelle à l’échelle mondiale.
Dans le domaine aérien, les clichés récents du J-50 et du J-36 témoignent de la vigueur de l’innovation chinoise. Le premier, tailless, présente une architecture inédite : l’absence de dérives est compensée par des saumons de contrôle capables de remplir le rôle combiné des gouvernes verticales et horizontales, tandis que les tuyères à poussée vectorielle bidimensionnelle garantissent la manœuvrabilité et la stabilité à basse vitesse.
Le second, plus mystérieux encore, adopte une configuration à trois réacteurs avec des entrées d’air dorsales et ventrales, une combinaison que l’on n’avait encore jamais vue sur un prototype de chasse opérationnel. Si l’on en sait encore peu sur ces appareils, chacun d’eux introduit des innovations de rupture qui, si elles sont validées en vol, pourraient offrir à la PLAAF des options opérationnelles inédites.
Les drones de combat furtifs constituent un autre axe majeur de cette bascule. Pékin aligne désormais plusieurs prototypes en aile volante tailless, une architecture particulièrement exigeante sur le plan du contrôle en vol, mais qui garantit une furtivité supérieure à celle des chasseurs traditionnels comme le F-22, le F-35 ou le J-20. L’élimination des phénomènes de résonance entre plans horizontaux et verticaux réduit en particulier la vulnérabilité aux radars métriques et décimétriques.
Cliché satellite d’un drone de type aile volante dans la province de Xinjiang.
The War Zone a documenté ces dernières semaines une activité intense sur les bases d’essais chinoises, avec des configurations variées — ailes volantes, cranked kite, drones lourds et intermédiaires — traduisant une ambition de couvrir l’ensemble du spectre : reconnaissance haute altitude, pénétration en profondeur, appui aérien rapproché. Selon le CSIS, « l’effort chinois sur les UCAV représente un écosystème complet, là où les programmes occidentaux sont restés fragmentés ou hésitants ».
Le secteur des missiles et de la défense aérienne a lui aussi révélé des avancées stratégiques. La mise en avant du HQ-19, comparable au système américain THAAD, confirme que la Chine dispose d’une capacité d’interception antibalistique couvrant les SRBM et MRBM, voire certains vecteurs hypersoniques. Le déploiement d’un tel système au-dessus d’espaces critiques comme Pékin, Shanghai ou les bases stratégiques de Hainan constituerait une rupture dans la crédibilité de la dissuasion régionale américaine.
Comme le rappelait le RUSI, « seuls les États-Unis et la Russie disposent aujourd’hui de systèmes comparables avec le THAAD et le S-500 Prometeï ». Si son efficacité contre des ICBM MIRVés reste très incertaine, le signal stratégique est sans équivoque : Pékin entre dans le club restreint des puissances capables de lever un bouclier ABM.
Système antibalistique S-500 Prometheus russe.
L’aviation embarquée n’est pas en reste. Le J-35, premier chasseur furtif naval non américain, a effectué ses premiers catapultages et appontages sur le Fujian avec succès. Son architecture bimoteur lui confère un avantage net en endurance et en sécurité par rapport au F-35C américain. La presse chinoise a même avancé que sa surface équivalente radar frontale serait équivalente à « la paume de la main », soit environ 0,01 m².
Si cette affirmation reste à vérifier, elle placerait l’appareil dans une zone de furtivité comparable aux standards américains, très au-dessus du Su-57 russe ou du J-20. Le message adressé est clair : la PLAN dispose désormais d’une capacité aéronavale crédible, structurée autour d’un chasseur furtif embarqué.
Enfin, un autre révélateur a surpris les observateurs occidentaux : la construction, discrète puis révélée brutalement, d’une flotte de navires port-artificiels. Comme l’a documenté Naval News, plusieurs barges spéciales, adaptées au transport de troupes et de matériels lourds, sont sorties des chantiers chinois sans avoir été détectées en amont par les services de renseignement occidentaux. Trois à cinq unités auraient déjà été lancées, conçues pour soutenir une opération amphibie d’ampleur, notamment contre Taïwan. Ce projet, évoqué aussi par Meta-Défense en avril 2025, illustre une fois encore la capacité chinoise à surprendre par l’ampleur et la discrétion de ses développements industriels.
Surtout, tous ces projets technologiques majeurs, susceptibles pour chacun d’eux de bouleverser la hiérarchie mondiale, ont été révélés sur les 12 derniers mois seulement. Face à ce qui, de toute évidence, représente un effort coordonné de longue date de Pékin pour prendre à son compte le tempo technologique mondial à partir de 2025, les Occidentaux, États-Unis en tête, ont été pris de court. Ils peinent désormais à se transformer pour recoller à la dynamique imposée par Pékin, qui ne se contente plus de combler ses retards, mais entend définir seule le rythme et les priorités de la compétition militaire et technologique internationale.
Le Pentagone prit de court, comme en 1967, mais sans la capacité de rebond ?
En 1967, l’US Air Force, la Navy et l’Army sortaient abasourdies du défilé de Domodedovo. L’Union soviétique venait de dévoiler le MiG-25, le T-64, le BMP-1, les sous-marins Viktor et les frégates Krivak, au moment même où les armées américaines s’épuisaient au Vietnam contre un adversaire semi-symétrique. L’Amérique croyait encore bénéficier d’une suprématie technologique incontestée.
Les appareils conçus à la fin des années 60 et au debut des années 70, F-15, F-16 et F-18, continuent de former l’essentiel de la puissance aérienne américaine et alliée.
En réalité, ses programmes phares des années 1950 et 1960 — bombardiers massifs, la « century series » de chasseurs, blindés lourds et artilleries hérités de la Seconde Guerre mondiale — s’étaient révélés coûteux, inadaptés et mal pensés. Pourtant, le système politique, militaire et industriel américain disposait encore à l’époque de la souplesse et des ressources nécessaires pour corriger cette dérive : F-15, F-16, F/A-18, Patriot, M1 Abrams, M2 Bradley, AH-64 Apache, croiseurs Ticonderoga, sous-marins Los Angeles ou encore porte-avions Nimitz allaient rétablir, dès les années 1970 et 1980, un leadership durable qui marquerait trois décennies.
En 2025, le parallèle avec Domodedovo s’impose, mais la différence essentielle est peut-être là : les États-Unis apparaissent à nouveau surpris, mais leur capacité de rebond est devenue incertaine.
D’un côté, Pékin déroule avec méthode une stratégie technologique engagée il y a un quart de siècle, fondée sur la montée en gamme graduelle, la duplication industrielle et une planification cohérente. De l’autre, Washington accumule depuis vingt ans des contre-performances majeures, malgré des budgets de défense annuels dépassant les 800 Md$. Le programme F-35 illustre à lui seul cette dérive. Le Government Accountability Office constatait en 2023 que « le programme continue d’afficher des dépassements de coûts, des retards et des livraisons tardives » (GAO). En 2024, Lockheed Martin n’a livré que 110 exemplaires, avec un retard moyen de 238 jours par appareil, révélait la National Guard Association (NGAUS).
Plus largement, c’est tout le système d’acquisition qui est en cause. Selon la Commission on Defense Innovation de l’Atlantic Council, « le système d’acquisition américaine est miné par des délais prolongés et des inefficacités », qui freinent la réactivité technologique face à des adversaires comme la Chine (Atlantic Council). War on the Rocks ajoutait que « les réformes incrémentales ne suffisent plus » et qu’il faudrait « repartir d’une base zéro » plutôt que d’empiler des rustines sur un modèle à bout de souffle (WOTR).
Deux des appareils ayant rencontrés le plus de retard et de surcout ces 30 dernières années : le KC-46A Pegasus de Boeing, et le Lockheed Martin F-35A.
Le contraste est d’autant plus net que, dans le domaine naval, les programmes Seawolf, Zumwalt et Littoral Combat Ship ont englouti des milliards pour des flottes réduites, coûteuses et incapables d’opérer dans la durée. Dans le domaine terrestre, le remplacement du M2 Bradley, lancé il y a près de vingt ans, n’a jamais abouti à un successeur unique, malgré plusieurs tentatives successives. Dans l’aéronautique, les F-35, KC-46A et T-7A cumulent retards, surcoûts et problèmes de fiabilité. Et loin de corriger la trajectoire, les « stop and go » se multiplient : annulation du M10 Booker, abandon du programme d’hélicoptère FARA, incertitudes sur les frégates de classe Constellation, hésitations sur les missiles hypersoniques.
Les arbitrages politiques l’emportent sur la logique opérationnelle, comme le montre le lancement précipité d’un bouclier antimissile « Golden Dome » évalué à 150 Md$, davantage motivé par des impératifs électoraux que par une doctrine cohérente. De même, le renoncement au programme F/A-XX, pourtant indispensable pour contrer les J-20, J-35 et futurs J-36/J-50 chinois dans le Pacifique, illustre une myopie préoccupante.
La situation rappelle donc 1967, mais avec une nuance essentielle : à l’époque, les États-Unis purent réagir rapidement, réorienter leur effort et mobiliser leur industrie pour produire les équipements qui allaient dominer la fin du XXe siècle. En 2025, rien n’indique que ces mêmes ressources politiques, industrielles et sociétales existent encore. L’effondrement des marges de manœuvre industrielles, l’augmentation du coût des innovations de rupture, et la polarisation politique dressent un panorama où le « réarmement mental » pourrait être plus difficile que le réarmement matériel.
Là où Domodedovo avait déclenché une renaissance, Pékin 2025 pourrait au contraire révéler une impasse. La question n’est plus seulement de savoir si l’Amérique a été prise de court, mais si elle conserve encore la capacité de réaccélérer et d’imposer à nouveau son rythme, ou si elle doit désormais accepter que le tempo technologique mondial ait basculé à Pékin.
La Russie vers le déclassement, l’Europe face à ses contradictions
Si Pékin déroule sa stratégie technologique cohérente et Washington peine à réagir efficacement, Moscou, pour sa part, semble progressivement amorcer une trajectoire de déclassement. L’illusion technologique des années 2010 et 2020 s’est fissurée dans plusieurs domaines clés. Le char T-14 Armata, longtemps présenté comme l’emblème d’une renaissance blindée russe, reste cantonné à des démonstrations et de petites séries, sans adoption opérationnelle large. L’état-major russe privilégie désormais la modernisation des T-90M et la relance des BMP-3/4 pour reconstituer ses effectifs.
Présenté publiquement pour la première fois en mai 2015 sur la place rouge, le T-14 Armata n’est toujours pas en service au sein des forces armées russes. Il pourrait bien ne jamais l’être, étant donné les difficultés de mise au point et les surcouts rencontrés.
Quant au Su-57, promu comme le futur chasseur de cinquième génération, il entre au compte-gouttes dans les VKS, et plusieurs experts, dont ceux de l’IISS, estiment que « sa classification 5G est de plus en plus discutable » compte tenu de ses performances en furtivité et en motorisation (IISS).
Les missiles hypersoniques russes, présentés comme une rupture stratégique, peinent également à convaincre. Le Kinzhal a montré ses limites face aux défenses occidentales en Ukraine, le Tsirkon reste entouré d’incertitudes, et l’Oreshnik apparaît davantage comme un héritage d’un programme entamé dans les années 1990 que comme une véritable innovation de rupture.
Comme le souligne un rapport de la RAND Corporation, la Russie se retrouve dans une situation où « la reconstitution de ses forces conventionnelles se heurte à des contraintes industrielles sévères, et Moscou devra probablement compter sur des partenariats extérieurs, y compris avec la Chine, pour certains composants critiques » (RAND).
De fait, si la Russie demeure une menace, c’est moins par sa capacité à produire des systèmes de pointe que par son imprévisibilité, son habileté à générer des volumes importants d’armements rustiques et sa propension au sacrifice. Cette approche, bien documentée par le RUSI, met l’accent sur « la capacité russe à user l’adversaire par saturation et endurance » plus que sur l’innovation (RUSI).
L’Europe, pour sa part, occupe une position plus incertaine. Longtemps, le vieux continent a vécu sous la protection américaine, investissant dans des programmes de défense davantage pour préserver ses compétences industrielles que pour répondre à un besoin sécuritaire immédiat. Cela n’a pas empêché des réussites comme le Rafale, le Caesar, le Leopard 2A8 ou le CV90, mais ces programmes sont restés isolés.
Le Rafale français s’est mieux exporté que tous les appareils de meme génération, y compris américains.
Depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche et les doutes croissants sur la pérennité du parapluie américain, un réveil stratégique est toutefois perceptible. L’Agence européenne de défense (EDA) a publié des données montrant que les dépenses de défense des États membres ont atteint 343 milliards d’euros en 2024, soit une hausse de 19 % en un an, un record historique (EDA). La Commission a d’ailleurs lancé en 2024 une European Defence Industrial Strategy (EDIS) visant à consolider la BITD européenne, coordonner les investissements et mutualiser certaines filières (EP Think Tank).
Plusieurs think tanks insistent sur ce tournant. Selon Bruegel, « l’Europe doit rompre avec la duplication des efforts et mettre en place un mécanisme de coopération robuste » pour espérer peser face à Pékin et Washington (Bruegel). Le Centre for European Reform plaide lui aussi pour une « union de défense » permettant de coordonner achats, production et R&D (CER).
Toutefois, les fragilités restent bien réelles. La fragmentation nationale, la duplication des postes budgétaires et la difficulté à surmonter les divergences stratégiques freinent encore l’efficacité européenne. Le CSIS parle d’un véritable « dilemme européen de la défense » : sans mutualisation, les budgets resteront trop dispersés pour peser à l’échelle mondiale (CSIS).
En somme, l’Europe souffre encore de son architecture multi-nationale, mais elle dispose désormais d’une efficacité d’investissement supérieure à celle des États-Unis. Si cette dynamique est maintenue et qu’un modèle de coopération mieux structuré émerge, le vieux continent pourrait être en mesure de relever le défi technologique chinois, tout en neutralisant progressivement la menace russe. L’enjeu est moins financier que politique : savoir bâtir un modèle capable de rassembler un grand nombre de nations autour de briques technologiques communes, sans brider les autonomies nationales.
L’opération Sindoor a constitué à la fois un succès militaire et un électrochoc stratégique pour l’Indian Air Force. Elle a démontré la capacité de la puissance aérienne indienne à résoudre un conflit en quelques jours, mais elle a aussi mis en lumière la fragilité du format actuel face à la modernisation rapide des flottes pakistanaises et chinoises.
Pour la première fois depuis quarante ans, l’IAF a ouvertement remis en cause le standard doctrinal de 42 escadrons hérité des années 1980. Désormais, elle revendique une ambition inédite : aligner 56 escadrons de chasse, soit environ un millier d’avions de combat, afin de contenir simultanément les menaces chinoise et pakistanaise.
Cette montée en puissance suppose de combler un déficit capacitaire estimé à 400 appareils et, surtout, de doter l’IAF d’une capacité furtive intérimaire en attendant l’entrée en service de l’AMCA à l’horizon 2035. Sur ce point, la force aérienne indienne défend clairement l’option d’une production locale de 114 Rafale, en partenariat avec Dassault et Tata, pour compléter les 36 appareils déjà en service.
Mais Moscou n’entend pas abandonner le plus important client historique de son industrie de défense. Rosoboronexport vient de transmettre une offre sans précédent : 126 Su-57E, dont 90 produits localement par HAL, proposés à un prix très compétitif et assortis d’un transfert de technologies intégral couvrant cellule, furtivité, capteurs et propulsion.
Dès lors, la question centrale est posée : comment concilier un besoin stratégique aussi pressant avec des options industrielles et politiques aussi limitées ? Et surtout, entre la continuité offerte par le Rafale et la rupture technologique promise par le Su-57E, quelle trajectoire permettra à l’Inde de sécuriser durablement sa supériorité aérienne ?
Sommaire
Après Sindoor, l’Indian Air Force veut passer à un format de 56 escadrons de combat face à l’évolution des menaces
L’engagement du 7 mai a montré que les J-10C chinois employés par la Pakistan Air Force et les F-16 Block 50+ pouvaient surclasser les Su-30MKI indiens en matière de détection et d’engagement BVR, réduisant l’avantage historique dont disposait l’IAF. Cette conclusion rejoint les analyses publiées par Janes après les affrontements de Balakot en 2019, selon lesquelles « les F-16 pakistanais, équipés de radars APG-68(V)9 et de missiles AMRAAM, disposent d’un avantage de portée et de précision qui limite la liberté d’action des Su-30MKI ».
(Photo by Manjunath Kiran / AFP)
L’arrivée des J-10C en 2022, confirmée par la PAF comme un « game changer » destiné à contrebalancer le Rafale indien, n’a fait que renforcer cette tendance (FlightGlobal). Surtout, New Delhi mesure désormais l’ampleur de la tenaille stratégique formée par Islamabad à l’ouest et par l’Armée populaire de libération à l’est. Si le J-10C constitue déjà une menace crédible, l’entrée en service des J-16, des J-20 et bientôt des J-35 représente une rupture capacitaire.
Selon le Military Balance 2024 de l’IISS, la Chine aligne déjà « plus de 200 J-20 opérationnels fin 2023, auxquels s’ajoutent environ 280 J-16 », soit un rythme de production supérieur à une centaine d’appareils modernes par an. Ce constat, relevé également par le SIPRI, montre que Pékin « a rattrapé son retard technologique sur l’Occident dans le domaine de l’aviation de combat », et qu’il creuse désormais l’écart avec la Russie, longtemps référence régionale pour New Delhi.
Dans ce contexte, l’IAF réexamine le format doctrinal de 42 escadrons fixé dans les années 1980, pensé pour un environnement où Islamabad et Pékin n’étaient pas alliés, et où la Chine dépendait encore massivement de technologies soviétiques. Aujourd’hui, la situation est radicalement différente : les deux capitales coopèrent étroitement, et Pékin affiche un niveau de maturité technologique qui, selon Carnegie India, « impose à New Delhi d’adapter sa planification de défense à une guerre sur deux fronts devenue plausible ».
C’est pour cette raison que l’IAF évoque désormais un objectif théorique de 56 escadrons, soit quatorze de plus que le format officiel, mais surtout vingt-et-un de plus que le nombre effectivement disponibles aujourd’hui. Les retraits successifs des MiG-21 et MiG-27, qui formaient encore une part significative de la flotte il y a dix ans, n’ont été que très partiellement compensés.
L’IAF n’a reçu que 36 Rafale et 31 Tejas Mk1, bien loin des besoins identifiés. La récente commande de 97 Tejas Mk1A, officialisée la semaine dernière par le ministère de la Défense, est présentée dans The Times of India comme « la plus importante jamais signée pour un appareil indigène », et devrait permettre à terme de constituer une douzaine d’escadrons.
Mais comme le souligne The Economic Times, « même avec cette commande, le déficit capacitaire restera massif », car le passage de 31 à 56 escadrons exige environ 400 nouveaux avions de combat, ce qui correspond exactement à l’écart identifié par Meta-Defense en octobre 2024 dans une analyse sur le sujet.
L’Indian Air Force reconnaît le besoin d’une capacité furtive de 5ème génération pour compléter sa flotte Rafale / Tejas / Su-30MKI dans l’attente de l’AMCA
Pour relever ce défi, l’IAF entend s’appuyer sur deux programmes nationaux. Le premier est le Tejas Mk1A, un chasseur léger monomoteur comparable au JF-17 sino-pakistanais, tant en performances qu’en capacité. La mise au point de l’appareil a été un parcours difficile pour HAL, marqué par des retards et des difficultés techniques.
HAL Tejas Mk1A lors de ses vols d’essais
Mais comme le rappelait The Hindu en février 2024, « le Tejas Mk1A a franchi ses principaux jalons de certification et se présente désormais comme un appareil apte au combat moderne » (The Hindu). New Delhi a officialisé en septembre 2025 une nouvelle commande de 97 exemplaires, ce qui, ajouté aux 83 déjà notifiés, porte le total prévu à 220 appareils, soit une douzaine d’escadrons, un volume qui correspond à l’ambition affichée par l’IAF depuis 2021.
Le second programme clé est l’AMCA (Advanced Medium Combat Aircraft). Lancé en 2010, il doit permettre de concevoir et produire un chasseur moyen-lourd bimoteur de 5ème génération, avec une première entrée en service visée pour 2035. Selon un rapport de l’Observer Research Foundation (ORF), « l’AMCA n’est pas seulement un programme technologique, il constitue un test décisif pour la souveraineté industrielle indienne » (ORF). L’appareil est destiné à remplacer progressivement les quelque 272 Su-30MKI qui constituent aujourd’hui la colonne vertébrale de la défense aérienne indienne.
Pour remplacer les Jaguar et les Mirage 2000i encore en service, l’IAF a retenu le Rafale F4/F5 de Dassault Aviation. Plusieurs titres indiens, dont Business Standard, affirment que « la commande de 114 Rafale supplémentaires est désormais considérée comme un élément quasi programmatique, à la fois pour compenser le retrait des Mirage et pour consolider la relation stratégique avec Paris » (Business Standard). Une telle commande permettrait de structurer à terme une flotte Rafale indienne de 150 appareils.
En parallèle, une partie des Su-30MKI sera modernisée, notamment 84 exemplaires, avec un nouveau radar AESA et de nouvelles munitions. Comme le notait Janes en mai 2023, cette modernisation intégrera « les missiles air-air Astra Mk1 et Mk2 développés en Inde, ainsi que le R-37M russe à très longue portée » (Janes). Cette montée en gamme vise à combler les faiblesses révélées en 2019, lorsque les Su-30MKI avaient été défavorisés face aux F-16 pakistanais sur le plan de la détection et du combat BVR, l’équilibre ayant été rétabli grâce aux radars RDY des Mirage 2000i.
Paire de Su-30MKI des forces aériennes indiennes
Reste que d’ici 2035, et probablement même 2040 en cas de retard de l’AMCA, l’IAF devra composer avec la montée en puissance des flottes furtives chinoises et pakistanaises. Pékin aligne déjà plus de 200 J-20, tandis qu’Islamabad a passé commande de quarante J-35A, annoncée dans la presse pakistanaise quelques jours seulement après l’opération Sindoor.
Selon Carnegie India, « la probabilité d’une induction rapide de chasseurs furtifs pakistanais accroît la pression sur New Delhi pour obtenir une solution intérimaire crédible » (Carnegie India). Plusieurs sources concordantes ont rapporté que l’IAF envisageait ainsi l’acquisition de deux escadrons de chasseurs furtifs intérimaires pour neutraliser temporairement cette double menace, dans l’attente de l’AMCA.
Le F-35A n’est plus une option pour l’Indian Air Force, sur fond de tensions économiques avec Washington
À ce stade, deux appareils semblaient pouvoir être considérés par New Delhi : le Su-57E russe et le F-35A américain. Moscou a longtemps été le principal partenaire de l’Inde en matière d’équipements de défense, un allié jugé fiable durant la guerre froide face à la Chine. Mais depuis le milieu des années 2010, les relations bilatérales dans le domaine des armements se sont distendues.
Les sanctions occidentales imposées à la Russie après l’annexion de la Crimée en 2014 et l’intervention dans le Donbass ont poussé Moscou à se rapprocher de Pékin, devenu son principal soutien stratégique. Dans le même temps, New Delhi a multiplié les rapprochements avec Washington. Comme le rappelait Defense News, l’Inde « est devenue un partenaire clé de l’architecture indo-pacifique américaine » à travers des contrats emblématiques : l’achat de 12 avions de patrouille maritime P-8I Poseidon dérivés du P-8A, de drones MALE Sea Guardian, ainsi que d’hélicoptères AH-64E Apache et MH-60R Seahawk.
La baisse de compétitivité et de performances des équipements russes a aussi pesé dans ce rééquilibrage. En 2017, New Delhi a annulé le programme FGFA, qui devait donner naissance à un chasseur de 5ème génération dérivé du Su-57. Selon un rapport de Carnegie India, « l’Inde a conclu que les capacités russes en furtivité, en motorisation et en radar ne répondaient pas aux standards exigés par l’IAF », ce qui a mis un terme à une coopération pourtant stratégique.
L'Indian Air Force veut 56 escadrons de combat et s'intéresserait au Su-57e 70
La guerre en Ukraine a accentué ces fragilités, avec des retards de livraison sur plusieurs programmes en cours, dont les chars T-90 Bhishma et les systèmes S-400 commandés par l’Inde, confirmés par The Hindu Business Line en 2023.
Jusqu’à récemment, beaucoup estimaient que si New Delhi devait acquérir un appareil furtif intérimaire, le F-35A américain représentait le choix le plus probable. Mais le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en janvier 2025 a rebattu les cartes. Quelques semaines après son investiture, le président américain a confirmé l’imposition de droits de douane de 50 % sur les produits indiens, mesure qualifiée par The Economic Times de « véritable coup de massue » pour l’économie nationale (Economic Times). Cette décision a provoqué une vive colère à New Delhi et fragilisé la relation bilatérale.
Depuis, l’Inde a suspendu les négociations portant sur l’acquisition de P-8A et de drones Guardian supplémentaires. L’option du F-21, proposée par Lockheed Martin comme version dérivée du F-16 et longtemps envisagée dans le cadre du programme MMRCA face au Rafale, est désormais considérée comme définitivement écartée, comme le notait The Printen avril 2025.
Avec le Su-57e, Moscou propose un transfert de technologies massif pour retrouver les bonnes grâces de New Delhi
De son côté, Moscou ne s’est pas contenté de tirer parti des tensions entre Washington et New Delhi. La Russie a fait à l’Inde une proposition sans précédent concernant le Su-57E.
Comme l’a rapporté en septembre 2025 le quotidien indien Business Standard, Rosoboronexport aurait transmis « une offre portant sur 36 Su-57E assemblés en Russie, avec une option de production locale de trois à cinq escadrons supplémentaires », soit potentiellement jusqu’à 126 appareils (Business Standard). L’article précise que Moscou met en avant des conditions financières « particulièrement agressives » pour se positionner face aux Rafale supplémentaires et à l’AMCA.
HAL/DRDO AMCA
Mais le cœur de l’offre réside ailleurs : selon The Hindu, la Russie promet « un transfert complet de technologies, couvrant la cellule, les senseurs, la furtivité, la propulsion et les systèmes d’armes » (The Hindu). Pour New Delhi, où le DRDO bute encore sur la propulsion indigène du futur AMCA, cette perspective est perçue comme un raccourci industriel. Un expert cité par Carnegie India souligne d’ailleurs que « la Russie cherche à reproduire la relation qui a fait naître le Su-30MKI, mais en allant beaucoup plus loin dans l’ouverture technologique » (Carnegie India).
De toute évidence, Moscou joue sur la corde sensible. HAL et la DRDO ne disposent plus que de neuf ans pour mettre au point un AMCA opérationnel, et de nombreux obstacles subsistent, notamment sur les moteurs. Le transfert de technologies intégral promis par la Russie est donc conçu pour répondre directement à ces vulnérabilités.
Les performances réelles et la fiabilité du Su-57e demeurent largement soumises à débat
Se tourner vers le Su-57E russe sera néanmoins une décision difficile pour l’IAF. L’appareil semble encore rencontrer de sérieuses difficultés de mise au point, en particulier sur son moteur. Comme le notait Janes en mars 2023, « les chasseurs livrés aux forces aériennes russes utilisent encore l’AL-41F1 du Su-35, le turboréacteur Izdeliye 30 n’étant pas prêt pour l’instant », ce qui limite les gains attendus en poussée et en consommation.
Bien qu’une trentaine d’appareils ait été officiellement livrée aux VKS, leur emploi opérationnel en Ukraine reste rare et parcimonieux. Le Royal United Services Institute (RUSI) observait à l’été 2023 que « les Su-57 ont été employés de manière très prudente, probablement pour éviter des pertes qui auraient un impact politique disproportionné ».
De nombreuses incertitudes demeurent sur ses performances réelles. Airforce Technology rappelait que « sa furtivité est estimée entre 0,1 et 0,5 m² en surface équivalente radar », soit un niveau très inférieur aux standards occidentaux, et même au J-20 chinois évalué par le CSIS à environ 0,01 m². Pour les missions air-sol, plusieurs rapports indiquent que l’appareil devrait recourir à des pods externes de désignation, ce qui dégraderait encore sa signature radar.
Le turboréacteur NPO Saturn AL-51 n’est pas toujours pas embarqué à bord du Su-57, 15 ans après son premier vol
Ces défauts de performance, combinés au surcoût inattendu de 7 Md$ imposé à l’Inde par Rosoboronexport pour poursuivre le programme FGFA, avaient conduit New Delhi à se retirer en 2017. Carnegie India concluait alors que « l’Inde ne pouvait pas prendre le risque d’investir dans une technologie qui n’avait pas encore démontré sa maturité » (Carnegie India). Rien ne permet aujourd’hui d’affirmer que Sukhoï et l’industrie russe aient résolu ces problèmes de manière convaincante.
Une proposition de Su-57e pour soutenir l’activité de l’avionneur national HAL
La proposition russe est habile sur le plan politique. Les transferts de technologies et l’option d’une production locale de plusieurs dizaines de Su-57E permettraient à HAL de sécuriser son rôle d’avionneur public de référence face à la montée en puissance du secteur privé indien. Comme l’expliquait The Hindu Business Line en juillet 2025, « l’accord Rafale avec Tata redéfinit la compétition industrielle nationale et place HAL dans une position défensive ».
Les gains technologiques et productifs attendus du partenariat franco-indien risquent de marginaliser HAL. L’histoire récente rappelle combien cette rivalité est ancienne : dès 2012, Dassault et HAL s’étaient opposés sur les modalités de production locale du Rafale dans le cadre du programme MMRCA.
Selon The Economic Times, « les désaccords sur la répartition des responsabilités industrielles avaient paralysé les négociations » (Economic Times). Ce blocage avait finalement conduit à l’annulation du contrat et à sa substitution par une commande directe de 36 appareils produits en France, signée en 2016.
Alors que l’échéance de 2035 approche et que les difficultés technologiques persistent autour du programme AMCA, HAL craint de perdre le contrôle de ce projet stratégique. Un rapport de l’Observer Research Foundation soulignait récemment que « la création d’un pôle privé autour de Tata et Dassault pourrait entraîner un transfert partiel de la maîtrise du programme AMCA si HAL ne parvient pas à sécuriser ses positions ».
Dans ce contexte, l’offre russe apparaît comme une bouée de sauvetage, permettant à HAL de préserver son statut de maître d’œuvre, quitte à s’appuyer sur une technologie encore imparfaite et sujette à débats.
Des transferts de technologies qui pourraient combler certaines lacunes dans l’offre française, pour l’AMCA
La promesse russe pourrait également séduire un autre acteur déterminant : la DRDO, l’agence indienne des technologies de défense. Comme l’expliquait récemment The Hindu, « l’accès direct aux codes sources et aux systèmes critiques reste l’un des points de friction récurrents entre Dassault et les autorités indiennes » (The Hindu).
La Russie fabrique 6 à 8 Su-57 chaque année.
Dans ce contexte, la DRDO pourrait mettre la main sur l’ensemble des technologies du Su-57E, notamment celles que la France refuse de transférer même dans le cadre du programme des 114 Rafale produits localement. Selon Business Standard, Dassault a clairement indiqué que « les codes sources du système de mission et de fusion de données ne faisaient pas partie des transferts autorisés », ce qui limite la marge de manœuvre des ingénieurs indiens (Business Standard).
Dès lors, disposer de l’intégralité des technologies du Su-57E, même imparfaites, constituerait un socle significatif pour tenir l’échéance de 2035. Comme le rappelle un analyste de Carnegie India, « la combinaison de briques partielles venues de France, de transferts complets russes et de développements locaux pourrait offrir à l’Inde une masse critique suffisante pour lancer l’AMCA dans les délais ».
Une telle démarche rappellerait la stratégie employée par la Chine il y a une décennie. Le rapport 2021 du CSIS China Power Project rappelait que Pékin avait « combiné des technologies importées de Russie, des reverse-engineering d’équipements occidentaux et des développements indigènes » pour donner naissance à ses premiers chasseurs modernes, le J-10 puis le J-20. L’Inde pourrait s’inspirer de ce précédent pour accélérer son propre programme, malgré les incertitudes techniques qui entourent encore le Su-57E.
Conclusion
On le voit, si l’opération Sindoor a constitué une formidable réussite militaire pour l’Indian Air Force, elle a également joué le rôle de catalyseur pour la reconstruction de la flotte de chasse indienne. Pour la première fois depuis quarante ans, l’IAF a ouvertement remis en question le format doctrinal de 42 escadrons, hérité des années 1980, dans un contexte stratégique désormais bouleversé par le rapprochement sino-pakistanais et par l’émergence de la puissance technologique chinoise. Désormais, elle revendique un format cible de 56 escadrons, soit environ un millier d’avions de combat, près de 400 de plus qu’aujourd’hui, afin d’être en mesure de contenir simultanément la menace chinoise et pakistanaise.
Pour atteindre cet objectif, l’IAF mise sur le chasseur léger Tejas Mk1A et sur le programme AMCA de 5ème génération prévu à l’horizon 2035, mais aussi sur l’extension de la flotte de Rafale et la modernisation d’une partie de ses Su-30MKI. Cependant, face à la montée en puissance des J-20 chinois et à l’arrivée prochaine des J-35A pakistanais, l’IAF reconnaît la nécessité de disposer dès à présent de deux escadrons de chasseurs furtifs intérimaires, le temps que l’AMCA puisse remplacer les Su-30MKI. Avec la dégradation des relations américano-indiennes et l’éviction du F-35A américain, la seule alternative encore ouverte semble être le Su-57E russe.
L’APL met désormais en oeuvre plus de 200 J-20, une quarantaine d’appareils étant livrés par Chengdu chaque année.
Néanmoins, les arbitrages de New Delhi seront délicats, même si Moscou a transmis une offre attrayante, accompagnée de promesses de transferts de technologies intégrales. Selon plusieurs sources, la Russie ne conditionnerait pas ces transferts au seul achat des 36 premiers Su-57E, mais à une seconde tranche portant sur 54 à 90 appareils produits localement. L’offre peut paraître séduisante : elle sécuriserait la place de HAL dans l’écosystème aéronautique indien et soutiendrait le calendrier déjà serré du programme AMCA.
Pour autant, sa valeur opérationnelle demeure incertaine. Les performances et la fiabilité du Su-57E continuent d’être remises en doute par de nombreux experts, en particulier sur les questions de furtivité et de motorisation, alors même que ces limites ne sont plus discutées pour les chasseurs chinois contemporains. Ainsi, si industriellement la proposition russe peut se justifier, d’un point de vue strictement opérationnel face à la PLAAF, son intérêt apparaît beaucoup plus discutable.
On notera d’ailleurs que les échos de cette offre proviennent surtout des relais diplomatiques russes en Inde, voire de HAL lui-même, pour qui elle représenterait une bouée de sauvetage temporaire, plus que d’une demande exprimée par New Delhi. Ni l’IAF, concentrée sur la concrétisation de sa commande de 114 Rafale supplémentaires, ni le ministère de la Défense indien n’ont confirmé étudier sérieusement cette piste.
Reste que, si le transfert de technologies promis par Moscou peut sembler une ficelle commerciale trop grossière pour convaincre, l’acquisition limitée de deux escadrons de Su-57E pourrait malgré tout constituer une option transitoire. Placés aux côtés des Rafale indiens et des Su-30MKI modernisés, ces appareils offriraient à l’IAF une posture de dissuasion crédible en attendant l’entrée en service de l’AMCA, et contribueraient à réduire temporairement l’écart face à la montée en puissance conjointe de Pékin et d’Islamabad.
Depuis plusieurs mois, les déclarations hostiles se multiplient des deux côtés du Rhin, réduisant chaque jour un peu plus les chances de voir émerger une position commune acceptable par Paris, Berlin et Madrid sur le SCAF. Officiellement, le discours reste mesuré, mais dans les faits, les lignes de fracture sont devenues béantes : la France exige un leadership clair de Dassault sur le pilier NGF, tandis que l’Allemagne refuse de se contenter d’un rôle secondaire. Dans ce contexte, l’impasse paraît désormais consommée.
En France, l’hypothèse d’un SCAF conduit seul n’est plus taboue. Elle alimente les tribunes, les prises de position industrielles et les débats stratégiques, comme si chacun préparait déjà le terrain d’un plan B. Mais pour transformer cette hypothèse en projet viable, encore faut-il examiner les conditions nécessaires.
Car l’équation a changé : la France affronte une instabilité politique sans précédent, des marges de manœuvre budgétaires limitées, et un environnement international bouleversé par une accélération technologique fulgurante et par l’intensification de la concurrence sur le marché mondial des avions de combat.
Dès lors, une question centrale se pose : peut-on encore appliquer les recettes qui ont permis, depuis le Mirage III jusqu’au Rafale, de préserver une autonomie aéronautique nationale et d’imposer l’industrie française à l’export ? Ou faut-il repenser en profondeur les paradigmes industriels, technologiques et budgétaires liant l’État et la BITD, afin de conserver une position dominante dans les airs et sur le marché mondial des avions de combat au cours des décennies à venir ?
Sommaire
Nouvelles déclarations, tensions accrues : l’avenir du programme SCAF de plus en plus menacé
Il ne reste aujourd’hui que très peu de voix pour défendre réellement la perspective du SCAF — et du MGCS — des deux côtés du Rhin. Si le discours officiel demeure mesuré, les coulisses laissent transparaître un constat partagé : les chances de voir ces programmes aboutir dans leur forme actuelle sont désormais quasi nulles.
Quelle stratégie pour le programme SCAF si la France devait faire seule ? 86
Sur la scène publique, seules quelques initiatives isolées, souvent marginales et à faible audience, continuent de plaider en faveur de ces coopérations. En réalité, la messe semble dite. Côté français, le PDG de Dassault Aviation, Éric Trappier, multiplie depuis plusieurs mois les interventions médiatiques pour torpiller l’initiative de 2017. Il affiche désormais sans ambiguïté une hostilité de principe au programme tel qu’il a été conçu, dans une posture de rejet assumé vis-à-vis d’un projet qui, à ses yeux, ne répond plus ni aux besoins français ni aux intérêts de l’industrie nationale.
L’impasse est dès lors flagrante : Berlin refuse d’accorder à Dassault Aviation le leadership du pilier NGF, tandis que Paris a désormais prévenu qu’il n’était plus question de poursuivre le programme sans une reconnaissance explicite et définitive de ce leadership. Pour la France, il en va du respect du calendrier, qui prévoit la mise en service d’un premier escadron de frappe stratégique de l’Armée de l’Air et de l’Espace à l’horizon 2045.
Cette échéance, devenue le point de cristallisation du désaccord, illustre en réalité une rupture plus ancienne. Dès 2018, il apparaissait évident que les attentes opérationnelles et industrielles des deux pays divergeaient profondément. Aucun des gouvernements n’ayant voulu assumer ouvertement une rupture sur un programme aussi fortement chargé symboliquement, le SCAF a poursuivi sa route par inertie, sans qu’aucun des problèmes de fond ne soit réglé.
Aujourd’hui, chacun élabore son plan B. Dassault Aviation met en avant son expérience historique, partagée avec l’ensemble de la base industrielle et technologique de défense (BITD) aéronautique française, héritée des années 1950. Depuis le Mirage III jusqu’au Rafale, en passant par le Mirage IV, le F1, le Super-Étendard ou encore le Mirage 2000, la France a conçu et produit une succession d’appareils emblématiques, exportant sur cette période près de 2 500 avions de combat — soit en moyenne 15 appareils par an.
Quelle stratégie pour le programme SCAF si la France devait faire seule ? 87
Le succès du Rafale sur la scène internationale renforce encore cette légitimité. Avec 326 appareils commandés à ce jour, soit 15 % de plus que le Mirage 2000 et seulement 20 % de moins que le Mirage F1, le Rafale est devenu l’avion de combat le plus exporté de sa génération 4.5, dépassant largement les scores de ses concurrents européens comme l’Eurofighter Typhoon et le Gripen, mais aussi ceux des modèles américains contemporains que sont le F-15E, le F-16V ou encore le F/A-18 E/F Super Hornet.
Les rumeurs de plus en plus insistantes autour de la signature imminente d’un contrat en Inde pour 114 exemplaires supplémentaires, construits localement, expliquent sans doute en partie le durcissement du ton d’Éric Trappier depuis le début de l’année 2025.
En Allemagne, les responsables politiques martèlent que la BITD nationale dispose des compétences nécessaires pour mener un programme NGF/NGWS, y compris dans le domaine propulsif, et qu’il n’est pas question d’être relégué au rang de sous-traitant.
Volker Mayer-Lay, député CDU membre de la commission de la Défense, a ainsi répété dans une interview citée par Euronews que toute évolution du FCAS ne serait acceptable qu’à condition d’un véritable co-pilotage allemand du NGF, ce qui revient de facto à contester le leadership demandé par Dassault. La tonalité s’est durcie depuis l’été : selon Hartpunkt, un élu CDU est même allé jusqu’à évoquer l’hypothèse d’un abandon côté allemand si Paris persistait à exiger la conduite exclusive du pilier avion.
Dans le même temps, des fuites relayées par le Financial Times ont fait état de scénarios étudiés à Berlin pour préparer un plan B, allant jusqu’à poursuivre le projet avec l’Espagne seule ou à sonder d’éventuels rapprochements avec Londres ou Stockholm.
Ces spéculations ont toutefois été démenties par le ministre de la Défense Boris Pistorius, qui a affirmé auprès de Reuters qu’il n’existait aucune discussion avec le Royaume-Uni et la Suède, et qu’une décision sur l’orientation du programme serait prise d’ici la fin de l’année, après une réunion trilatérale Allemagne-France-Espagne prévue en octobre. Enfin, la Luftwaffe continue de présenter le FCAS/NGWS comme l’architecture de référence, ce qui souligne l’enjeu politique et symbolique qu’aurait toute rupture ouverte du programme.
Quelles sont les contraintes et les risques si la France devait faire seule son propre programme SCAF
Jusqu’ici, le SCAF était présenté comme une réponse collective européenne aux défis de la supériorité aérienne du milieu du siècle. Mais à mesure que le partenariat franco-allemand s’effrite, la perspective d’un programme conduit uniquement par Paris cesse d’être un simple scénario de repli pour devenir une hypothèse de travail crédible.
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Dès lors, il ne s’agit plus de savoir si la France peut développer seule un nouvel avion de combat, puisqu’elle l’a déjà démontré à travers le Mirage puis le Rafale, mais d’évaluer à quelles conditions ce choix resterait viable dans un environnement radicalement transformé.
En effet, le paysage industriel et technologique mondial n’a plus rien à voir avec celui qui prévalait lors des précédents cycles générationnels. L’accélération des innovations, la diversification des acteurs, la pression budgétaire et l’intensification des menaces imposent de redéfinir entièrement les paramètres du problème.
Des systèmes de combat qui porteront la crédibilité de la posture dissuasive de la France pour les décennies à venir
Aujourd’hui, la force aérienne et la force aéronavale constituent les composantes qui portent l’essentiel de la puissance de feu française, et ce sur la plupart des théâtres d’opération. La doctrine d’engagement terrestre repose largement sur l’appui aérien et la puissance de frappe délivrée par les moyens aériens, permettant de conserver une létalité élevée et un effet de choc immédiat, malgré des équipements terrestres souvent plus légers et moins blindés que ceux de l’adversaire. Comme le rappelait récemment le général Stéphane Mille, chef d’état-major de l’Armée de l’air et de l’espace, « sans supériorité aérienne, aucune opération terrestre n’est concevable dans la durée », soulignant combien l’aviation constitue la clef de voûte de la doctrine française.
La même logique prévaut pour les forces navales : la chasse embarquée à bord du porte-avions Charles de Gaulle représente l’outil de décision de la Marine nationale, que ce soit pour soutenir une opération terrestre ou pour contrôler des espaces maritimes disputés. Dans un rapport de l’Assemblée nationale publié en 2023 sur l’avenir de la marine, les députés notaient que le groupe aéronaval était devenu « le centre de gravité de la puissance française en mer », tant par sa capacité de frappe que par son rôle dissuasif dans la diplomatie de défense.
S’agissant de la dissuasion, elle repose pour moitié sur les Rafale B et M armés du missile de croisière supersonique ASMPA-R. Cette composante aéroportée, qui incarne la partie visible de la dissuasion nucléaire française, est aussi indispensable à la grammaire stratégique nationale que la composante sous-marine de seconde frappe. Le Livre blanc de 2013 précisait déjà que « la composante aéroportée permet de matérialiser la volonté politique au cœur même d’une crise », rappelant qu’elle est conçue non seulement comme une arme ultime mais aussi comme un signal crédible.
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Enfin, les exportations aéronautiques contribuent de manière décisive à l’équilibre global de la base industrielle et technologique de défense française. Depuis plus de soixante ans, les succès commerciaux des Mirage et du Rafale représentent à eux seuls près de la moitié des exportations de défense du pays. En 2022, selon le rapport du ministère des Armées sur les exportations, la seule famille Rafale représentait plus de 50 % des prises de commandes françaises à l’international, confirmant que la compétitivité aéronautique irrigue non seulement l’aéronautique et le spatial, mais aussi, par effet d’entraînement, les domaines naval et terrestre.
Dans ce contexte, le programme SCAF, si la France devait le conduire seule, porterait sur ses épaules une part majeure de la crédibilité française en matière de dissuasion et de projection de puissance. Il conditionnerait aussi la position de toute la BITD française sur la scène mondiale pour les décennies à venir.
Accélération du tempo technologique aéronautique et défense sur la scène mondiale
La tâche sera d’autant plus ardue pour la France que le paysage technologique s’est profondément transformé au cours des dernières années, sous l’effet conjugué des enseignements tirés de la guerre en Ukraine et de la compétition stratégique et industrielle que se livrent la Chine et les États-Unis.
En à peine deux décennies, la Chine est passée de la mise en service de son premier chasseur de 4e génération de conception nationale, le J-10, aux premiers vols de prototypes de 6e génération, désignés par la presse spécialisée sous les noms de J-36 et J-50. Parallèlement, Pékin a produit en série plus de 250 exemplaires du J-20, devenu le premier chasseur furtif non occidental opérationnel à grande échelle, tandis que le J-35 commence sa carrière à bord des porte-avions de la marine chinoise.
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Dans le même temps, l’Armée populaire de libération a multiplié les essais de drones furtifs de divers formats, qu’il s’agisse de drones MALE, de loyal wingmen ou de remote carriers. Comme le notait un rapport du China Power Project du CSIS, cette diversification traduit une stratégie de masse et de saturation, forçant les États-Unis à sortir de la torpeur industrielle et technologique où ils s’étaient installés depuis la fin des années 1990.
C’est dans ce contexte que Washington a accéléré le programme NGAD. Le secrétaire de l’US Air Force, Frank Kendall, a confirmé en 2023 que le démonstrateur avait déjà volé et que le premier appareil de série devrait être opérationnel avant 2030. Selon le Congressional Research Service, le NGAD bénéficiera d’un budget d’environ 20 milliards de dollars sur la décennie, ce qui en fait le programme aéronautique militaire le plus ambitieux depuis le F-35.
La Russie, de son côté, a admis au service le Su-57, un chasseur lourd de 5e génération, dont une quarantaine d’exemplaires seraient en dotation fin 2024 selon Janes, tout en expérimentant des drones de combat comme le S-70 Okhotnik. D’autres puissances régionales, comme la Turquie avec le TF-X Kaan et la Corée du Sud avec le KF-21 Boramae, ont elles aussi développé et fait voler leurs propres chasseurs de génération intermédiaire. Le premier vol du KF-21 a eu lieu en juillet 2022, et Séoul prévoit déjà d’en livrer 120 exemplaires d’ici 2032.
En d’autres termes, l’avance technologique et industrielle dont disposait la France avec le Rafale au début des années 2000, sur un marché mondial dominé par les États-Unis, s’est largement réduite. Paris et Dassault n’ont désormais plus aucune marge pour les hésitations ou les demi-mesures : la compétition internationale impose un tempo technologique soutenu et une réactivité sans faille.
Densification et diversification de la compétition industrielle internationale des avions de combat
Cette accélération technologique s’accompagne d’une extension sans précédent de l’offre mondiale en matière d’avions de combat avancés. Là où, au tournant des années 2000, seuls les États-Unis, la Russie, la France, la Suède et le Royaume-Uni proposaient des appareils modernes sur la scène export, une nouvelle génération d’avionneurs est désormais entrée en lice, modifiant profondément les équilibres compétitifs.
(Photo by Manjunath Kiran / AFP)
La Chine illustre le mieux ce basculement. Pékin a livré au Pakistan ses premiers J-10C en 2022, une acquisition confirmée par le ministre de l’Intérieur pakistanais lui-même, qui expliquait alors que ces avions constituaient une réponse directe aux Rafale indiens (Forbes).
Plus récemment, Islamabad a aussi manifesté son intérêt pour le J-35A, un chasseur de 5e génération de la même catégorie que le Rafale, dont la Chine a présenté plusieurs prototypes. Selon Arab News, Pékin aurait proposé jusqu’à quarante exemplaires au Pakistan, ce qui serait la première fois qu’un chasseur chinois est exporté avant même son adoption massive par l’APL. L’appareil fait d’ailleurs l’objet d’une communication commerciale intense, Pékin multipliant les présentations lors des grands salons aéronautiques et dans ses communiqués officiels pour positionner le J-35A comme une alternative crédible aux appareils occidentaux.
La Russie entend, elle aussi, se positionner avec le Su-57E, version export de son chasseur lourd de 5e génération. Des articles de la presse russe ont évoqué une première commande algérienne, tandis que Moscou a proposé l’avion à l’Inde en l’accompagnant d’offres de transferts de technologie substantielles. Cette stratégie vise autant à capter des marchés qu’à cimenter des partenariats stratégiques sur le long terme.
La Turquie a franchi une étape décisive avec le contrat signé en juillet 2025 avec l’Indonésie. Jakarta a annoncé l’achat de quarante-huit chasseurs furtifs KAAN pour un montant estimé à dix milliards de dollars, un accord décrit par Defense News comme un tournant pour l’industrie de défense turque. Le président Erdogan a d’ailleurs présenté cet accord comme la preuve que la Turquie pouvait rivaliser avec les puissances établies, en visant notamment les pays de confession musulmane grâce à une diplomatie de défense active.
La Corée du Sud, de son côté, poursuit le développement du KF-21 Boramae, qui devrait entrer en servie dès 2026 aux sein des forces aériennes sud-coréennes. Bien qu’il n’ait pas encore remporté de contrat à l’export, Séoul continue de le proposer sur la scène internationale et travaille déjà à une version furtive de 5e génération destinée à combler ses lacunes face aux standards occidentaux, comme l’a confirmé l’Agence sud-coréenne pour le développement de la défense.
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Enfin, l’avion qui domine incontestablement le marché reste le F-35A de Lockheed Martin. En vingt ans, il s’est imposé dans toutes les compétitions auxquelles il a participé, devenant de facto le standard de l’OTAN. Douze forces aériennes européennes sur dix-sept équipées d’avions de combat ont déjà choisi le F-35A, selon les données compilées par Flight Global, ce qui en fait non seulement le chasseur le plus exporté de sa génération, mais aussi un verrou stratégique consolidant l’influence américaine sur la défense aérienne européenne.
Le marché mondial est ainsi devenu l’un des plus compétitifs de l’histoire récente, avec des offres variées, technologiquement crédibles et soutenues par leurs États d’origine. Pour la France, qui envisage désormais seule un programme de nouvelle génération à l’horizon 2045, cette densification de la concurrence représente un défi considérable : il ne s’agit plus seulement de rivaliser avec Washington ou Moscou, mais de composer avec une dizaine d’acteurs déterminés à s’imposer durablement sur la scène export.
Les contraintes budgétaires et politiques françaises
Contrairement à l’Allemagne, la France est aujourd’hui limitée par de fortes contraintes budgétaires. Toute augmentation significative de l’effort de défense se heurte à des arbitrages complexes, dans un budget déjà grevé par la modernisation simultanée des forces conventionnelles et de la dissuasion nucléaire. Comme le soulignait la Cour des comptes dans son rapport de juin 2024, « l’effort consenti reste fortement capté par la modernisation de la force océanique stratégique et de la composante aéroportée », réduisant d’autant les marges pour financer de nouveaux programmes structurants.
Ainsi, même si l’on peut espérer que les armées disposeront d’un budget avoisinant les 75 Md€ en 2030, ce niveau restera équivalent à la moitié seulement de celui que Berlin prévoit d’atteindre à la même échéance. Le ministère allemand de la Défense a en effet confirmé en septembre 2025 que la Bundeswehr disposerait d’un budget supérieur à 150 Md€, alimenté par le fonds spécial de 100 Md€ et par une trajectoire de croissance continue inscrite dans la loi de finances (Bundesministerium der Verteidigung).
Par ailleurs, les 75 Md€ français ne représenteraient qu’à peine 30 % des capacités cumulées du Royaume-Uni, de l’Italie et du Japon, désormais rassemblés autour du programme GCAP, que Londres a évalué à plus de 35 Md£ sur vingt ans selon le UK Ministry of Defence.
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Or la France est déjà engagée dans plusieurs programmes à fort pouvoir de captation budgétaire, qu’il s’agisse du SNLE 3G, dont la construction absorbera près de 50 Md€ jusqu’en 2045, du futur porte-avions PANG estimé à 8 Md€, ou encore du SAMP/T NG, de l’hélicoptère interarmées léger, du Global Eye et du MAWS. Dans ce contexte, dégager les 20 à 30 Md€ nécessaires à la conception d’un nouveau SCAF au cours des dix à quinze prochaines années sera particulièrement complexe.
Le rapport parlementaire sur l’exécution budgétaire 2024 a d’ailleurs averti que « le cumul de grands programmes nucléaires, navals et aéronautiques limitera la capacité de financement de nouveaux projets », un constat d’autant plus préoccupant que les exportations de la BITD pourraient fléchir face à l’intensification de la concurrence et à l’accélération du tempo technologique.
Construire une stratégie aéronautique pour la 6ème génération d’avions de combat sur un cycle générationnel 2030-2060
Dans un contexte de compétition internationale accrue, d’accélération des tensions et de risque de conflits majeurs, et face à des capacités d’investissement limitées sur un marché mondial de l’armement en pleine recomposition, la stratégie aéronautique militaire française va devoir se réinventer.
L’aviation de combat reste un domaine d’excellence nationale, pilier de l’efficacité opérationnelle des armées comme de la vitalité de la base industrielle et technologique de défense. Pourtant, la continuité des modèles hérités du passé ne suffira plus. L’enjeu désormais est de concevoir une stratégie à cycle long, pensée sur trente ans, capable d’assurer à la fois la cohérence technologique, la soutenabilité budgétaire et l’attractivité à l’export.
C’est dans cette perspective qu’il faut envisager le programme SCAF français, non comme un projet isolé, mais comme un véritable cycle générationnel 2030-2060. Il s’agira de planifier les jalons successifs de la modernisation, en intégrant dans une trajectoire unique les évolutions du Rafale, le développement d’une génération intermédiaire furtive, puis la conception d’un NGF de 6e génération, le tout articulé avec des drones de combat et des munitions nouvelles.
Inverser les paradigmes de la stratégie industrielle de défense française dans l’aviation de combat
La stratégie industrielle française repose, depuis les années 1950, sur un paradigme hérité de la période des arsenaux d’État : l’État assure le financement de la R&D et de l’outil industriel par ses commandes, et accompagne les industriels sur la scène export. En retour, ces derniers pérennisent les compétences de la BITD, et génèrent de l’activité industrielle en partie grâce aux exportations, ce qui renforce le bras de levier international du pays et génère des recettes sociales et fiscales qui allègent le poids de l’investissement public.
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Toutefois, cette stratégie n’est pas dénuée de faiblesses, constatées au fil des décennies. La première tient à un pilotage par saccades, qui génère des tensions au sein des armées pour remplir leurs contrats opérationnels. La seconde se traduit par des phénomènes de captation importants et des coûts de production qui restent loin d’être optimisés, faute de continuité et de visibilité de long terme.
Le rapport parlementaire sur l’exécution de la LPM 2019-2025 notait déjà que « l’irrégularité des commandes aéronautiques conduit à une hausse mécanique du coût unitaire des appareils », un constat largement confirmé par l’expérience du Rafale, dont les cadences ont longtemps été trop faibles pour stabiliser les prix.
Face aux transformations radicales attendues dans les prochaines décennies, ces faiblesses pourraient se transformer en risques insupportables. Il sera donc nécessaire de s’appuyer sur un nouveau pacte fondateur entre l’État et la filière aéronautique de combat, fondé sur une inversion de paradigme. L’État s’engagerait sur un cycle générationnel complet, garantissant un niveau d’activité industrielle et un volume d’investissements en R&D calibrés et indexés sur des indicateurs macroéconomiques.
C’est précisément la logique adoptée par le Royaume-Uni avec le programme Tempest, lancé en 2018 et désormais intégré dans le GCAP avec l’Italie et le Japon, sur la base d’une enveloppe pluriannuelle de 35 Md£, ou par les États-Unis avec le NGAD, dont le financement est déjà planifié à hauteur de près de 20 Md$ sur la décennie.
De son côté, la BITD française assumerait une part de l’investissement en recherche et développement, et garantirait un dimensionnement minimal correspondant aux besoins français augmentés de 50 %, avec une capacité de progression jusqu’à +100 % en six mois, y compris pour la supply chain, en cas de crise. Un stock suffisant serait en outre prévu pour permettre deux années de production en continu, afin d’assurer la résilience du système.
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Dans ce cadre, la France pourrait garantir à la filière aéronautique de combat un niveau d’investissement annuel de 5 Md€ (en euros 2025), soit environ 10 % de son effort de défense. Cette enveloppe se répartirait en 1,5 Md€ de R&D, 2,5 Md€ d’acquisitions et 1 Md€ consacrés aux pièces et munitions, hors modernisation et frais de MCO. En contrepartie, l’industrie s’engagerait à contribuer à hauteur de 500 M€ par an dans la R&D, et à maintenir un dimensionnement instantané équivalent à 4 Md€, complété par 1,5 Md€ de munitions et pièces de rechange.
Une telle approche présenterait plusieurs atouts décisifs. La planification industrielle de long terme permettrait d’optimiser l’outil productif et la supply chain, d’atteindre des prix plus compétitifs tout en améliorant les marges des industriels. La planification de la R&D, de son côté, lisserait les transitions générationnelles et réduirait les risques liés aux ressources humaines. Enfin, le potentiel export disponible donnerait la capacité de répondre rapidement à des besoins clients, avec des offres technologiquement au meilleur niveau, sans effet de rupture.
Surtout, du point de vue budgétaire, cette approche ne mobiliserait pas plus de ressources que celles déjà investies aujourd’hui, mais selon une trajectoire mieux lissée et plus efficace. L’optimisation de l’activité industrielle rendue possible par des perspectives garanties permettrait de renforcer l’efficacité de l’investissement public, avec une supply chain structurée intégralement en France, plutôt que dépendante d’apports ponctuels du marché international ou européen. L’efficacité sociale et fiscale des investissements publics, comme celle des contrats exports, s’en trouverait accrue, rendant l’effort global plus soutenable budgétairement, à périmètre constant.
Exemple de stratégie à cycle générationel pour la BITD aéronautique chasse française
Pour illustrer ce propos, il est possible de concevoir une stratégie industrielle pour la filière chasse française sur un cycle de trente ans, de 2030 à 2060, précisément autour des thématiques initialement couvertes par le programme SCAF franco-allemand.
Une telle approche n’aurait rien d’inédit. Comme évoqué précédemment, les États-Unis ont d’ores et déjà inscrit le NGAD dans une trajectoire décennale, tandis que le Royaume-Uni, l’Italie et le Japon ont planifié le GCAP à l’horizon 2035-2040 avec un financement pluriannuel de plus de 35 Md£ confirmé par le ministère britannique de la Défense. La Corée du Sud, de son coté, a structuré le développement du KF-21 Boramae autour d’un cycle de trente ans, en prévoyant dès le départ une modernisation vers une version furtive de 5e génération.
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Dans cette optique, le programme générationnel SCAF se décomposerait en cinq étapes successives. Il débuterait en 2030 avec l’entrée en service du Rafale F5, comme le prévoit la Loi de programmation militaire 2024-2030. Dans ce contexte, le F5 constituerait la première brique technologique du SCAF national, en particulier grâce à l’intégration de la couche de communication et de contrôle des drones de combat de type Loyal Wingmen et Remote Carrier.
L’investissement national porterait alors sur la commande annuelle de 18 appareils, ainsi que sur le développement du drone de combat Loyal Wingmen et des munitions associées, telles que le missile Stratus dans ses versions croisière, antinavire et SEAD, le Smart-Cruiser, la bombe Hammer-XR, le successeur du Meteor et le missile nucléaire hypersonique ASN4G. Cette logique de commandes récurrentes rejoint d’ailleurs la pratique américaine : l’US Air Force a confirmé vouloir acquérir au moins 200 NGAD, associés à un millier de drones CCA (Collaborative Combat Aircraft), pour lisser les flux industriels et soutenir la montée en puissance opérationnelle.
Le futur missile antiradar français sera dérivé du missile RJ10 (au premier plan), développé par MBDA dans le cadre du programme FMC/FMaN franco-britannique
Au-delà de 2030, une nouvelle version de la cellule du Rafale, furtive et dotée d’une soute à munitions — que l’on pourrait désigner comme Super-Rafale — serait conçue pour une entrée en service conjointe avec le drone de combat Loyal Wingmen lourd, à l’horizon 2035. Cette version reprendrait l’ensemble des éléments du Rafale F5 et constituerait une étape intermédiaire avant le saut générationnel suivant.
À cette date, l’effort d’investissement en R&D se concentrerait sur la conception du NGF, successeur du Rafale, avec une échéance de 2042 et une capacité opérationnelle initiale visée pour 2045. Ce nouvel appareil, porteur du missile de croisière supersonique nucléaire ASN4G, constituerait l’ossature de la 6e génération française. De 2035 à 2045, les livraisons pour les forces aériennes nationales s’articuleraient autour du Super-Rafale, destiné notamment à l’aéronautique navale en remplacement des Rafale les plus anciens, et du déploiement progressif des drones de combat Loyal Wingmen.
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Au-delà de 2045 et jusqu’en 2052, la production nationale concernerait principalement le NGF de 6e génération au profit de l’Armée de l’air et de l’espace, tandis que l’exportation absorberait encore des commandes de Super-Rafale de 5e génération. En parallèle, la BITD développerait un chasseur monomoteur de génération intermédiaire 5.5 G, destiné à entrer en service en 2055, afin de massifier les forces nationales et d’élargir le potentiel export. Ce modèle rappellerait la logique adoptée par la Corée du Sud avec le KF-21, pensé dès l’origine comme une base évolutive pour répondre aux besoins locaux et capter des clients émergents.
Enfin, à partir de 2055, débuteraient les travaux de conception du successeur du Super-Rafale, un chasseur moyen de génération 6.5 prévu pour une entrée en service vers 2065, notamment au sein des unités de l’aéronautique navale.
Une telle trajectoire permettrait de dimensionner la flotte française autour de 320 avions de combat et 240 drones de combat, soit une capacité très supérieure à celle d’aujourd’hui, pour une enveloppe budgétaire proche. Elle offrirait en outre une trajectoire technologique plus cohérente, un meilleur potentiel export et une attractivité internationale considérablement renforcée, à l’image du succès rencontré par le F-35 qui, planifié dès 1996 comme un programme multidecennal, a permis à Lockheed Martin d’aligner un carnet de commandes dépassant aujourd’hui les 3 500 appareils.
Une architecture scalaire et une stratégie inclusive misant sur le club Rafale
Un autre argument en faveur de ce nouveau paradigme réside dans la souplesse qu’il offre en matière de coopération industrielle et de transferts de technologies, deux dimensions qui se sont imposées comme centrales dans la négociation des contrats d’exportation.
La logique de « programme de programmes » à caractère normatif permettrait à Paris et à la BITD française d’intégrer beaucoup plus facilement des partenaires internationaux, dans une architecture ouverte reposant sur plusieurs modèles d’appareils. Ainsi, la France pourrait proposer à certains partenaires clés de rejoindre le programme en participant, par exemple, à la conception du Super-Rafale ou du futur chasseur monomoteur, ou encore en les autorisant à développer un avion d’entraînement avancé ou un chasseur léger compatible avec l’environnement SCAF national.
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D’autres partenaires pourraient être associés au développement de drones ou de munitions intégrés à l’offre globale, en contrepartie d’achats d’appareils ou de contributions financières à la R&D. Dans tous les cas, le socle d’activité industrielle et technologique garantirait la continuité nationale, sans jamais être remis en cause.
Cette approche s’inscrirait dans la continuité du « club Rafale » déjà constitué autour de clients stratégiques comme l’Inde, l’Égypte, le Qatar, la Grèce, l’Indonésie ou encore les Émirats arabes unis. Ces contrats, souvent accompagnés d’offsets et d’accompagnements industriels, ont montré la capacité de Dassault et de ses partenaires à adapter leur offre.
Dans ce contexte, l’architecture scalaire envisagée permettrait d’aller plus loin en rendant ces partenariats structurels : au lieu d’être de simples acheteurs, ces pays deviendraient co-développeurs de briques technologiques ou de variantes d’appareils intégrées dans une trajectoire planifiée. L’intérêt serait double : sécuriser un socle de commandes export sur plusieurs décennies, et renforcer le poids diplomatique de la France en associant durablement ses clients à la BITD nationale.
Cette approche offrirait également aux industriels français un nouvel atout sur la scène internationale : l’emploi maîtrisé du transfert de technologie. Jusqu’ici, Paris a toujours manié cet outil avec précaution, de crainte de voir émerger des concurrents directs. Or, avec une planification technologique dynamique mais garantie, il deviendrait possible de concentrer le tempo des innovations embarquées et de préparer leur relève à chaque étape.
Les transferts consentis dans le cadre d’une production locale pourraient ainsi être remplacés rapidement par de nouvelles générations déjà en développement, réduisant le risque qu’un ancien client ne transforme ces acquis en menace directe pour les armées françaises. L’exemple du contrat indo-russe autour du Su-30MKI, qui a permis à New Delhi de développer sa propre filière aéronautique tout en réduisant ses achats ultérieurs auprès de Moscou, illustre le risque d’un transfert non maîtrisé. L’expérience française viserait à éviter cette dérive en créant un cycle vertueux : exporter aujourd’hui, tout en préparant déjà l’offre de demain.
Conclusion
On le voit, l’avenir du SCAF, tel qu’il avait été conçu en 2017 par Emmanuel Macron et Angela Merkel, comme un projet structurant de coopération européenne, paraît désormais compromis. Les divergences franco-allemandes, nourries par des attentes industrielles et opérationnelles inconciliables, ont conduit à une impasse qui rend de plus en plus crédible la scission, et l’hypothèse d’un programme mené en solo par la France. Or, cette perspective place Paris face à des défis redoutables : un environnement technologique et industriel en mutation rapide, une concurrence internationale d’une intensité inédite, et des contraintes budgétaires qui limitent la marge de manœuvre de l’État.
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Pour autant, ces difficultés ne condamnent pas l’ambition française. Elles invitent à réinventer le modèle industriel, à l’inscrire dans une trajectoire générationnelle planifiée, et à bâtir une architecture ouverte et scalaire capable d’associer les partenaires du « club Rafale » dans la durée. Dans ce contexte, l’État apparaît fragilisé, prisonnier de ses arbitrages budgétaires et de tensions politiques qui l’empêchent de traiter efficacement un dossier aussi stratégique.
C’est cette faiblesse qui permet aujourd’hui à Éric Trappier, PDG de Dassault Aviation, d’affirmer publiquement une ligne en rupture avec celle de l’exécutif, jusqu’à en faire un marqueur de sa propre action européenne. Fort des succès exports du Rafale et des perspectives encore ouvertes, il dispose d’un capital industriel et politique suffisant pour influer directement sur le débat stratégique.
Dès lors, l’avenir du SCAF pourrait bien se jouer moins à l’Élysée qu’à Saint-Cloud. Si Dassault choisissait de s’engager dans une stratégie volontaire et ambitieuse, l’entreprise pourrait rapidement devenir le pilier de l’ensemble de la BITD française, et non plus seulement le pivot de l’aéronautique de combat. Elle rejoindrait alors BAE Systems, Leonardo ou Rheinmetall dans le cercle des grands maîtres d’œuvre européens, capables d’imprimer leur marque sur les orientations stratégiques du continent.
Pour cela, Dassault dispose de solides atouts : un actionnariat resserré, une crédibilité industrielle reconnue à l’international, et de puissants relais politiques en France comme à l’étranger. En poursuivant cette trajectoire, au moment où les opportunités s’accumulent, l’avionneur français pourrait achever la métamorphose entamée avec sa prise de participation dans Thales, et se substituer progressivement à l’État comme chef d’orchestre de la BITD, en s’appuyant davantage sur les marchés que sur les subsides publics pour financer sa croissance.