samedi, novembre 29, 2025
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SAMP/T NG : MBDA et Eurosam face à une opportunité historique en Europe

Les révélations du magazine américain The Atlantic sur une instruction du Pentagone demandant à RTX et Lockheed Martin de suspendre certaines livraisons export de missiles Patriot pour reconstituer en priorité les stocks américains ont immédiatement semé l’inquiétude en Europe.

À Berlin, Varsovie ou Stockholm, la nouvelle a été perçue comme un avertissement brutal : dans un contexte où la défense antiaérienne et antimissile est devenue un marqueur stratégique du rapport de force avec Moscou, la perspective d’un gel des livraisons américaines touche au cœur de la crédibilité dissuasive européenne.

Mais au-delà du vent de panique qui souffle dans les capitales, cette annonce ouvre aussi une fenêtre d’opportunité unique pour l’industrie européenne. Le SAMP/T NG d’Eurosam, et son missile Aster 30 B1NT, récemment victorieux au Danemark face au Patriot américain, apparaissent désormais comme une alternative crédible pour densifier la défense des couches hautes de l’atmosphère.

Dans une Europe où les besoins explosent et où les priorités américaines ne garantissent plus un flux de réassort stable, la solution franco-italienne pourrait s’imposer comme le pilier complémentaire, voire substitutif, du dispositif de l’OTAN.

Reste une question centrale : quelles conditions industrielles, politiques et opérationnelles MBDA et Eurosam devront-ils réunir pour que le SAMP/T NG ne soit pas un simple choix ponctuel, mais une véritable option stratégique capable de se substituer partiellement au Patriot dans l’architecture européenne de défense aérienne et antimissile ?

Pourquoi les systèmes Patriot sont-ils devenus critiques en Europe ?

Dans le domaine de la défense antiaérienne et antimissile, seules trois familles de systèmes longue portée sont aujourd’hui disponibles pour les armées européennes : le Patriot américain, le David’s Sling israélien, et le SAMP/T NG franco-italien. En pratique, les deux premiers dépendent directement de technologies, de composants et d’arbitrages politiques américains. Quant au SAMP/T NG, il demeure encore très minoritaire en nombre, même si ses performances en interception et son potentiel d’évolution sont reconnus. Cette réalité fait du Patriot, par son implantation déjà large et par sa place dans les architectures OTAN, le pilier de la défense antimissile européenne.

batterie Patriot Pologne
Batterie Patriot polonaise.

Ce rôle prend d’autant plus d’importance que la menace russe s’est accrue et industrialisée. Moscou aligne aujourd’hui une production annuelle estimée à près de 1 800 missiles balistiques et de croisière, qu’il s’agisse de SRBM de type Iskander-M, de vecteurs balistiques aéroportés comme le Kinzhal, d’hypersoniques navals tels que le Tsirkon, ou de missiles de croisière stratégiques Kh-101.

La guerre en Ukraine a confirmé combien la disponibilité et le volume de ces munitions déterminent l’efficacité d’une posture de défense. Tant que Kyiv disposait d’un stock important de S-300 hérités de l’époque soviétique, le taux d’interception des frappes russes avoisinait 80 à 85 %, limitant considérablement l’efficacité stratégique des campagnes de bombardement.

Mais à mesure que ces stocks s’épuisaient et que les livraisons occidentales peinaient à suivre, le taux de neutralisation est tombé à 25 ou 30 %, ouvrant la voie à des destructions massives d’infrastructures énergétiques et industrielles. Ce basculement illustre l’enjeu central : au-delà de la performance technologique des systèmes, c’est la capacité à garantir des stocks suffisants et un flux de réassort continu qui conditionne la crédibilité de la défense aérienne et antimissile.

Dans ce contexte, la question de l’accès aux missiles Patriot dépasse de loin la seule logique capacitaire. Parce qu’il est au cœur des architectures de défense aérienne européenne, et parce qu’il représente la principale source de réassort possible pour nombre de pays, toute décision affectant ses livraisons à l’export a des répercussions immédiates sur l’équation dissuasive entre l’Europe et la Russie. C’est précisément sur ce point que la décision américaine de préempter la production de Patriot au profit de ses propres forces constitue un tournant stratégique.

Le “choc Patriot” : ce que cela signifie réellement pour l’Europe

Les révélations de The Atlantic sont sans ambiguïté : « Les Etats-Unis ne disposent que de 25% des stocks de missiles intercepteurs nécessaires pour répondre aux besoins des plans du Pentagone». Autrement dit, l’armée américaine reconnaît ne pas disposer aujourd’hui des volumes de missiles nécessaires pour ses propres scénarios opérationnels. L’instruction donnée à RTX et Lockheed Martin de prioriser la reconstitution des stocks nationaux, quitte à retarder certaines livraisons à l’export, ne constitue donc pas une péripétie industrielle, mais la traduction directe d’un déficit capacitaire majeur.

Batterie patriot
Batterie Patriot OTAN.

En l’état, la production annuelle de PAC-3 MSE tourne autour de 550 intercepteurs. Lockheed Martin a annoncé en 2024 un record de livraisons avec plus de 500 missiles produits, tout en confirmant que l’objectif de montée en cadence à 650 unités par an ne serait atteint qu’à l’horizon 2027 (Lockheed Martin, 2025).

Même dans ce scénario optimiste, toute la production resterait nécessaire pour reconstituer les stocks de l’US Army, déjà entamés par les envois répétés vers l’Ukraine et par la pression croissante de la menace chinoise. Comme le relevait récemment Reuters, même les sous-traitants critiques comme Boeing, qui a livré plus de 500 autodirecteurs en 2024, reconnaissent que la hausse de cadence peine à suivre la demande globale (Reuters, 2025). En d’autres termes, chaque missile exporté se fait désormais au détriment direct de la préparation américaine, un compromis que Washington n’est plus disposé à consentir.

Ce déséquilibre prend une dimension plus aiguë encore lorsqu’on le rapporte aux besoins européens. La Russie aligne aujourd’hui une production annuelle estimée à environ 1 800 missiles balistiques de courte et moyenne portée et de missiles de croisière stratégiques, principalement des Iskander-M, des Kinjal, des Tsirkon et des Kh-101, selon les données disponibles pour 2025.

En appliquant la règle conservatrice de deux intercepteurs par cible pour garantir un taux de neutralisation satisfaisant, il faudrait mobiliser environ 3 600 à 4 000 munitions longue portée par an pour équilibrer la menace russe sur le seul théâtre européen. Et cette estimation repose déjà sur un scénario minimaliste : les projections évoquent une montée en cadence vers 2 500 missiles produits annuellement dès 2026.

Dans tous les cas, aucun acteur n’est aujourd’hui en mesure d’approcher ces volumes, ni les États-Unis avec le Patriot, ni Israël avec le David’s Sling, ni la filière franco-italienne avec l’Aster.

David Sling
TEL du système David Sling israélien retenu par la Finlande.

Dans ce contexte, la dépendance européenne au Patriot se mue en vulnérabilité systémique. Tant que les cadences américaines resteront calibrées pour à peine couvrir les besoins domestiques, il ne pourra y avoir de véritable garantie de réassort export. Et dans l’hypothèse d’un conflit majeur avec la Chine, l’intégralité de la production américaine serait naturellement fléchée vers l’US Army, laissant les alliés européens sans solution de rechange.

Le système censé constituer le pivot de l’architecture ESSI allemande et de la couche haute de l’IAMD de l’OTAN risquerait alors de se transformer en facteur de fragilité stratégique, exposant l’Europe à une rupture brutale de ses défenses au moment même où la menace se ferait la plus pressante.

L’alternative européenne : SAMP/T NG et Aster 30 B1NT, de la crédibilité technique au défi industriel

Face aux incertitudes qui entourent désormais le Patriot, l’Europe dispose pourtant d’une alternative crédible avec le système SAMP/T NG développé par Eurosam et son missile Aster 30 B1NT.

Contrairement à l’image parfois donnée d’un programme marginal, ce couple missile/système incarne aujourd’hui la seule offre européenne capable de répondre simultanément aux besoins de défense aérienne de zone, de lutte contre les missiles de croisière et d’interception balistique endo-atmosphérique. Sa montée en puissance, déjà amorcée en France et en Italie, traduit la volonté d’intégrer une solution capable de rivaliser avec le Patriot, mais aussi de proposer une voie de souveraineté aux Européens.

Le SAMP/T NG repose sur une architecture moderne et composite : radar multifonctions de nouvelle génération, système de commandement BMC4I renforcé, et compatibilité OTAN via les standards de l’Integrated Air and Missile Defense (IAMD). L’Aster 30 B1NT, qui en constitue le bras armé, offre quant à lui un spectre élargi d’utilisation, capable de neutraliser avions, missiles de croisière et vecteurs balistiques de courte et moyenne portée, y compris des vecteurs manœuvrants sophistiqués de type MARV. Dans ses principes, il répond à la même logique que le PAC-3 MSE américain : intercepter tôt, de manière endo-atmosphérique, et offrir aux forces une couverture multicouche cohérente  .

Au-delà des performances techniques, l’expérience danoise a montré que les choix européens ne sont plus seulement dictés par la technologie, mais aussi par la disponibilité et la soutenabilité. En retenant le SAMP/T NG plutôt que le Patriot, Copenhague a officiellement mis en avant la question des délais de livraison et des coûts, mais en arrière-plan pesaient également les tensions politiques avec Washington et la crainte d’une dépendance stratégique sur le long terme.

Aster 30 B1NT p^premier tir d'essais 8 octobre 2024
Premier tir d’essai du missile Aster B1NT le 8 octobre 2024 à Biscarrosse/

Cette décision illustre une dynamique nouvelle : le système franco-italien est désormais perçu comme une alternative crédible, non seulement sur le plan opérationnel, mais aussi comme une garantie de continuité d’approvisionnement en période de tension.

Reste que cette opportunité historique se heurte à une contrainte majeure : la cadence de production. Les lignes françaises et italiennes d’Aster produisent aujourd’hui quelques centaines de missiles par an, un volume suffisant en période de paix pour équiper progressivement les forces nationales, mais sans commune mesure avec les besoins identifiés depuis l’invasion de l’Ukraine.

Pour passer à une échelle de plusieurs milliers d’intercepteurs par an, il faudra ouvrir de nouvelles lignes en France et en Italie, mais aussi en Allemagne, en Pologne ou ailleurs en Europe, en s’appuyant sur des modèles de co-production et de transfert de procédés. Les goulets d’étranglement sont connus : propulseurs, autodirecteurs, charges militaires, canisters — autant de sous-ensembles qui exigent une montée en cadence de la sous-traitance et une sécurisation des matières premières.

Cette transition suppose également une innovation dans le financement. L’ouverture de lignes supplémentaires ne peut se faire qu’avec des commandes pluriannuelles fermes, assorties de préfinancements garantissant aux industriels la visibilité nécessaire pour investir. Les mécanismes européens comme l’EDIRPA, l’ASAP ou le futur fonds de munitions commun peuvent jouer un rôle de levier, à condition que les États membres acceptent de mutualiser une partie de leurs budgets pour constituer de véritables stocks stratégiques.

En d’autres termes, si l’Europe veut transformer l’avertissement que constitue le “choc Patriot” en une opportunité pour bâtir une filière souveraine, il lui faudra franchir un seuil industriel et politique inédit, celui de la production de masse coordonnée et planifiée à l’échelle continentale.

Les marchés européens et l’avantage de l’interopérabilité Aster

La fenêtre d’opportunité qui s’ouvre pour le SAMP/T NG et l’Aster 30 B1NT ne se limite pas à une compétition technique. Elle concerne avant tout les choix que devront effectuer les armées européennes dans les toutes prochaines années, face à l’urgence d’étoffer leurs capacités de défense aérienne et antimissile. Trois catégories de pays se dessinent, chacune avec ses propres contraintes et leviers de décision.

Radar ground Fire 300 de Thales
Radar ground Fire 300 de Thales pour le système SAMP/T NG

La première catégorie regroupe ceux qui doivent encore s’équiper, comme la Belgique et la Norvège. Dans ces deux cas, la défense aérienne de longue portée reste largement à construire, et l’arbitrage entre Patriot et SAMP/T NG n’est pas encore figé. Pour Bruxelles, qui a engagé un effort de modernisation accéléré depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, la question se pose en termes de coût, de disponibilité et de contribution à l’architecture ESSI.

Pour Oslo, il s’agit de compléter une défense déjà structurée autour du NASAMS, mais dépourvue de couche haute. Dans ces deux capitales, la crédibilité de l’offre européenne se mesurera à sa capacité à garantir des délais de livraison courts et une insertion fluide dans les réseaux OTAN.

La seconde catégorie concerne les pays qui ont déjà choisi le Patriot mais qui devront étendre leurs moyens et sécuriser leur approvisionnement. La Pologne illustre parfaitement cette situation : son architecture repose sur le duo Wisła/Narew, avec le Patriot en couche haute et le CAMM-ER britannique en couverture intermédiaire. Si les flux Patriot venaient à se tendre, Varsovie serait contrainte de diversifier ses sources pour éviter une dépendance excessive.

La Suède, qui a récemment choisi le Patriot pour renforcer son dispositif, se trouve dans une position similaire : le système américain constitue un atout pour l’intégration OTAN, mais sa disponibilité future reste incertaine. Les Pays-Bas, déjà clients de longue date, devront eux aussi envisager un complément, tant pour moderniser leurs batteries existantes que pour accroître leur volume.

Quant à l’Allemagne, si l’ESSI fait du Patriot le pivot de la couche haute, un basculement vers le SAMP/T NG paraît très improbable à court terme. Berlin assemble déjà localement les missiles GEM-T, et la stratégie d’exclusion du système franco-italien de son projet ESSI visait surtout à préserver un espace européen vierge pour préparer l’introduction future de l’IRIS-T SLX.

Enfin, une troisième catégorie regroupe des pays qui pourraient basculer, si un mouvement d’ampleur se dessinait en Europe. La Roumanie, aujourd’hui équipée de Patriot mais confrontée à une pression croissante sur son flanc oriental, pourrait chercher à diversifier son architecture pour accélérer ses livraisons. La Finlande, dont l’intégration dans l’OTAN entraîne une réévaluation rapide de son système de défense aérienne, pourrait également se tourner vers une solution européenne pour renforcer sa crédibilité stratégique.

La Suisse, de son côté, a déjà arrêté son choix en faveur du Patriot dans le cadre du programme Air2030, mais la tentation d’une diversification pourrait réapparaître si les délais de livraison venaient à s’allonger de manière critique. L’exemple danois a montré la voie : en juillet 2025, Copenhague a officiellement annoncé retenir le SAMP/T NG, mettant en avant les coûts et les délais comme facteurs décisifs dans son arbitrage (Defence News, 2025).

Aster 30 frégate alsace
Lancement de trois missiles Aster contre des missiles balistiques Houthis par la frégate Alsace

Au-delà de ces trajectoires nationales, le SAMP/T NG et l’Aster disposent d’un atout unique : leur interopérabilité navale-terrestre. Déjà intégrée dans les frégates et destroyers équipés du PAAMS et du SAAM, la famille Aster est employée par sept marines dans le monde, dont celles de la France, du Royaume-Uni et de l’Italie (Naval News, 2024). Cela permet de constituer une défense unifiée et densifiée, en mutualisant les stocks et en simplifiant la logistique.

Dans un scénario de haute intensité, une batterie terrestre et une frégate peuvent partager la détection et l’illumination pour mettre en œuvre des tactiques avancées comme le bi-statisme, où un radar éclaire et une autre plateforme tire. Cette cohérence d’ensemble, qu’aucun autre système ne propose aujourd’hui en Europe, représente un avantage opérationnel majeur, tant en termes de flexibilité que de résilience.

Conclusion

La suspension ou le ralentissement des livraisons export de Patriot, si elle devait se confirmer, ouvre bien une fenêtre d’opportunité historique pour le SAMP/T NG et l’Aster 30 B1NT. En privant leurs alliés de garanties de réassort, les États-Unis rappellent que le Patriot n’est pas seulement un système, mais aussi un levier stratégique, dont l’usage dépendra toujours des priorités de Washington. Dès lors, de nombreux pays européens seront tentés de diversifier leurs approvisionnements, non pour se détourner de l’OTAN, mais pour réduire une vulnérabilité systémique devenue trop visible.

Pour autant, cette fenêtre n’est ni large ni durable. Les États-Unis disposent de plusieurs options pour la refermer rapidement : ouvrir de nouvelles lignes de production en Europe pour les GEM-T ou les PAC-3 MSE, offrir des contrats de co-production attractifs aux pays clients, ou encore compenser la raréfaction des Patriot par des solutions alternatives comme le NASAMS. Dans tous les cas, Washington n’abandonnera pas sans réagir un marché stratégique qui consolide son rôle de pivot dans la défense aérienne et antimissile du continent.

SAMP/T Mamba france
TEL du système SAMP/T Lamba de l’Armée de l’air et de l’Espace.

Côté européen, la bascule ne pourra s’opérer qu’au prix d’un effort industriel sans précédent. MBDA et Eurosam devront passer d’une production calibrée pour un marché de niche, vers une production de grande envergure à l’échelle continentale, ce qui suppose de nouvelles lignes, des transferts de production, une sécurisation des sous-traitances et des investissements pluriannuels garantis.

Or, ce défi intervient dans un contexte politique français dégradé, où la réactivité industrielle de défense n’apparaît pas comme la priorité immédiate du pouvoir exécutif. Sans un signal clair et durable venu de Paris et de Rome, il sera difficile pour les industriels d’engager seuls la transition vers la massification.

La question posée est donc moins technologique que stratégique : l’Europe saura-t-elle transformer la vulnérabilité révélée par le Patriot en une opportunité pour bâtir une capacité autonome crédible ?

Si Eurosam et MBDA parviennent à relever le défi industriel, et si les États européens assument de soutenir cet effort par des financements et des commandes de masse, alors l’Aster pourra s’imposer comme la deuxième colonne de la défense aérienne européenne, non contre le Patriot mais à ses côtés, en réduisant une dépendance excessive qui affaiblit aujourd’hui l’ensemble du dispositif. Faute de quoi, le “choc Patriot” restera un simple avertissement, vite absorbé par la capacité américaine à reprendre l’initiative.

[ANALYSE] La dissuasion handicape-t-elle l’effort de défense français ?

L’histoire de la dissuasion française est intimement liée à la quête d’autonomie stratégique de la Ve République. Si les premiers travaux scientifiques datent de la fin des années quarante, c’est bien l’humiliation de Suez, en 1956, qui a servi de déclencheur. À ce moment précis, la France prit conscience qu’elle ne pouvait plus peser sur la scène internationale sans dépendre du feu vert des deux superpuissances nucléaires de l’époque, les États-Unis et l’Union soviétique.

Moins de dix ans plus tard, en 1964, l’entrée en service du premier escadron de bombardement stratégique équipé de Mirage IV, offrait au pays la possibilité d’échapper à cette tutelle, en se dotant d’une capacité de dissuasion indépendante. Et il n’aura fallu que 7 ans, en décembre 1971, pour que le premier sous-marin nucléaire lanceur d’engins français, le Redoutable, entre en service, faisant entrer le pays dans un club encore très exclusif sur la planète, presque 55 ans plus tard.

Depuis lors, la force nucléaire française est devenue la clef de voûte de la stratégie nationale, à la fois garante de la survie du pays en cas de menace existentielle et symbole de son autonomie de décision. Elle a permis à Paris de conserver une marge de manœuvre singulière, parfois en s’éloignant des positions américaines imposées à ses alliés européens, tout en demeurant membre de l’Alliance atlantique.

Mais au fil des décennies, la place prise par la dissuasion dans la construction politique de l’outil de défense, a été profondément dévoyée. D’arme ultime conçue pour empêcher l’adversaire de recourir aux armes de destruction massive, elle est devenue, dans les arbitrages budgétaires et doctrinaux, le paravent justifiant l’érosion progressive des moyens conventionnels.

Dès lors, une interrogation s’impose : la dissuasion nucléaire, loin de renforcer l’ensemble de l’outil de défense français, ne contribue-t-elle pas, par sa perception altérée, à l’affaiblir ? En d’autres termes, ce qui fut le socle de l’autonomie stratégique nationale ne constitue-t-il pas aujourd’hui un frein cognitif à la reconstruction des capacités conventionnelles, pourtant indispensables pour assurer la crédibilité de la France sur la scène internationale et européenne , et donc, sa sécurité ?

La dissuasion française, un atout sécuritaire et stratégique à empreinte budgétaire contenue

Depuis son origine, la dissuasion nucléaire française répond à une exigence simple : garantir l’autonomie de décision nationale face aux puissances disposant d’armes de destruction massive. L’affaire de Suez en 1956 avait brutalement rappelé à Paris qu’en l’absence d’un tel outil, la France ne pouvait prétendre agir sur la scène internationale qu’à condition de se soumettre à la volonté des États-Unis ou de l’Union soviétique.

dissuasion autonomie stratégique Mirage IV
Le Mirage IV a été le premier symbole de l’autonomie stratégique française.

Moins de dix ans plus tard, la mise en service du premier escadron de bombardement stratégique des Forces Aériennes Stratégiques, équipé de Mirage IV, offrait à la Ve République l’instrument qui lui manquait pour préserver sa liberté d’action. Cette bascule stratégique a façonné durablement le rapport de la France à son autonomie et à son rôle international.

Contrairement à une idée répandue, la dissuasion n’est pas une « arme inutile » parce qu’elle est conçue pour le non-emploi. Elle remplit précisément son rôle en interdisant à un adversaire de recourir aux armes nucléaires, chimiques ou biologiques contre la France et ses intérêts vitaux, sous peine de représailles « inévitables et insupportables » pour l’adversaire. Ne pas disposer d’une telle capacité reviendrait à s’exposer directement à ce type de menace, ou à dépendre d’une promesse incertaine d’extension de dissuasion par un allié.

De fait, l’existence même de la force nucléaire française place depuis le pays dans une position singulière en Europe, où seuls le Royaume-Uni et la Russie disposent d’un équivalent, et où l’autonomie de décision reste, pour tous les autres, conditionnée à des engagements extérieurs.

La crédibilité de la dissuasion française est également reconnue par des observateurs internationaux. Dans un rapport RAND de 2025, il est souligné que la force nucléaire française est perçue par la communauté militaire russe comme technologiquement et politiquement indépendante, générant une dissuasion crédible même dans un contexte de tension idéologique forte.

L’autre argument fréquemment avancé contre la dissuasion concerne son coût, supposément exorbitant au regard des besoins conventionnels. Pourtant, replacé dans le temps long, l’effort budgétaire français est resté remarquablement stable : en moyenne autour de 0,7 % du PIB sur cinquante ans, incluant la recherche, le développement et la mise en service d’équipements au sommet de la hiérarchie technologique mondiale.

Cet investissement est donc resté contenu, surtout en comparaisons des 1,7% de ses revenus annuels qu’un ménage français consacre au l’assurance de son véhicule principal. Il n’a d’ailleurs pas empêché la France de maintenir des forces conventionnelles capables de s’engager sur les principaux théâtres extérieurs et européens, durant toute la seconde moitié de la guerre froide.

SNLE classe redoutable
Le redoutable, premier SNLE français, est entré en service en décembre 1971. Depuis, la France a toujours maintenu au moins un SNLE en patrouille, pour maintenir la permanence de sa capacité de seconde frappe.

Enfin, la dissuasion n’a pas seulement produit un effet stratégique, elle a aussi constitué un moteur d’innovation industrielle et technologique. Le développement des missiles balistiques, des sous-marins nucléaires ou des systèmes de guidage a entraîné des retombées décisives pour l’industrie nucléaire civile, pour l’aéronautique, le spatial et même pour les technologies de transport. À travers ces « grappes technologiques », la dissuasion a contribué à l’émergence d’un écosystème scientifique et industriel qui dépasse largement la seule sphère militaire.

Ainsi, le Livre blanc de 2013, qui fait toujours autorité dans le pays en matière de doctrine, rappelle que la dissuasion a contribué à maintenir une industrie de défense de rang mondial en France, où les investissements dans la recherche et développement nucléaire soutiennent non seulement les capacités militaires, mais aussi les filières civiles de pointe — en particulier dans le domaine de l’énergie, de la propulsion et des systèmes embarqués.  

Ainsi, loin d’avoir été un fardeau, la dissuasion nucléaire s’est imposée comme le socle de l’autonomie stratégique française et un investissement d’une remarquable rentabilité sécuritaire, politique et technologique. Elle reste la condition nécessaire à l’existence stratégique de la France, en même temps qu’un outil de projection d’influence singulier dans le concert international.

L’illusion de la dissuasion omnipotente dans la modélisation politique de l’effort de défense

Au fil des décennies, la perception politique de la dissuasion a progressivement dérivé. D’outil stratégique destiné à interdire à l’adversaire toute velléité d’escalade nucléaire ou chimique, elle est devenue dans l’imaginaire politique le rempart ultime garantissant la sécurité du pays contre toutes les menaces.

Ce glissement conceptuel a produit un effet direct sur l’architecture de défense française : à partir du milieu des années 1990, et plus encore après 2007, l’argument selon lequel la dissuasion protégeait de toute agression majeure a justifié l’affaiblissement continu des forces conventionnelles. Dans une analyse récente, la RAND Corporation rappelait que, malgré un nombre de têtes nucléaires limité par rapport aux arsenaux russe ou américain, la force française est jugée suffisante pour menacer directement les centres de décision adverses, et donc pour garantir une dissuasion crédible face à toute menace existentielle.

Leclerc VAB
L’Armée de terre dispose aujourd’hui d’une forte opérationnelle terrestre équivalente à ce qu’était la Force d’Action Rapide des années 80, épaulée par 2 brigades blindées.

Ainsi, l’armée française s’est peu à peu redimensionnée comme une force expéditionnaire de projection, calibrée pour des interventions limitées et souvent menées en coalition. Dans cette lecture, les moyens conventionnels ne sont plus perçus comme des instruments indispensables de la souveraineté nationale, mais comme des supplétifs voués à des missions de gestion de crises, loin du territoire et dans des environnements supposés de moindre intensité. La dissuasion nucléaire se substitue alors, dans l’esprit politique, à la nécessité d’un outil conventionnel robuste et autonome.

Ce biais est apparu avec évidence dans plusieurs crises. En 2013, après l’emploi d’armes chimiques par le régime syrien, la France se préparait à intervenir militairement aux côtés des États-Unis et du Royaume-Uni. Mais le désengagement soudain de Washington a contraint Paris à se retirer, faute de disposer des moyens nécessaires pour mener seule une opération de cette ampleur. Cet épisode illustre la contradiction majeure : la dissuasion française garantissait théoriquement la liberté de décision nationale, mais l’insuffisance des capacités conventionnelles a, en pratique, réduit cette autonomie à néant.

Aujourd’hui encore, malgré la modernisation des forces, la France ne peut envisager un engagement prolongé de haute intensité sans s’appuyer sur le soutien logistique, le renseignement et les moyens de commandement américains. Cette dépendance structurelle ne correspond pas à la posture d’autonomie stratégique que la dissuasion est censée garantir.

Comme le souligne une étude du CSIS, la doctrine nucléaire française, pensée comme une « offre nucléaire » potentielle pour l’Europe, n’a de sens que si elle s’appuie sur des investissements soutenus dans les capacités duales — propulsion, systèmes embarqués, chaînes industrielles — permettant de maintenir un socle conventionnel crédible. Autrement dit, plus l’argument de la dissuasion a été utilisé pour justifier la contraction des forces conventionnelles, plus l’écart entre l’ambition affichée et les moyens réels s’est creusé.

Quand l’atout devient un handicap cognitif dans le rapport de force européen et mondial

Ce qui était initialement conçu comme un levier d’autonomie s’est progressivement transformé en un prisme qui biaise la construction même de l’outil de défense français. La dissuasion nucléaire, parce qu’elle demeure incontestable dans son rôle ultime de garantie de survie nationale, a peu à peu été invoquée comme justification implicite pour accepter, voire provoquer, l’érosion des moyens conventionnels.

Dans la pratique, elle a servi de paravent aux arbitrages budgétaires qui ont frappé l’armée de terre dès les années 1990, puis les autres composantes lors des réductions capacitaires de 2008, 2011 et 2014. Ces décisions n’ont pas été motivées seulement par le contexte budgétaire ou par les « dividendes de la paix » invoqués à l’époque ; elles reposaient aussi sur l’idée que la sécurité ultime était assurée par la force de frappe, et que la robustesse de l’outil conventionnel devenait secondaire.

Écosystème défense français Missile SLBM M51 France
Départ d’un missile balistique intercontinental à changement de milieux M51.3

Le résultat est aujourd’hui visible. Privée de corps mécanisé de manœuvre dimensionné pour absorber l’attrition d’un conflit de haute intensité, la France n’a plus la capacité de déployer seule des volumes terrestres comparables à ceux de ses alliés de l’Est européen. Dans le domaine aérien, la flotte de chasse a été réduite au strict minimum, ne permettant pas de garantir une permanence de supériorité aérienne sur plusieurs théâtres ni de compenser rapidement les pertes. Sur le plan naval, l’absence d’un second groupe aéronaval, longtemps repoussé au nom d’arbitrages budgétaires, prive Paris de la continuité de projection et de dissuasion conventionnelle que procurerait une permanence à la mer.

Dans le même temps, la nature des menaces a profondément évolué. Le retour de régimes autoritaires aux chaînes de commandement resserrées impose des délais de décision de plus en plus courts, parfois de l’ordre de quelques heures. Face à des adversaires capables d’engager rapidement leurs forces dans une logique d’escalade contrôlée, la France se retrouve avec des moyens conventionnels insuffisants pour répondre avec crédibilité sans recourir à son arsenal nucléaire.

Or, précisément, la doctrine de dissuasion française repose sur l’idée que l’emploi de la force nucléaire n’intervient qu’en dernier ressort, pour protéger les intérêts vitaux. Entre l’échelon conventionnel affaibli et l’échelon nucléaire, le « trou capacitaire » s’est creusé, réduisant la gamme d’options politiques disponibles dans une crise. Le rapport RAND « A Strong Ally Stretched Thin » souligne déjà que, si la France conserve un éventail opérationnel complet, sa capacité à soutenir un engagement prolongé de haute intensité sans appui extérieur serait extrêmement contrainte.

Ce paradoxe pèse directement sur le poids diplomatique de la France. Certes, la possession de l’arme nucléaire lui confère un statut politique singulier, en particulier au sein de l’Union européenne et de l’OTAN.

Rafale B missile ASMPA
Rafale B des forces aériennes stratégiques armé du missile de croisière supersonique ASMPA

Mais lorsqu’il s’agit de traduire ce statut en capacité opérationnelle autonome, Paris se heurte à la réalité de ses moyens réduits. Les interventions extérieures, qu’il s’agisse du Sahel, de la Libye ou de la Syrie, ont toutes révélé une dépendance accrue au soutien américain, qu’il s’agisse du renseignement stratégique, du transport stratégique ou du ravitaillement en vol. En Europe même, la guerre en Ukraine a montré que, malgré sa dissuasion, la France ne pouvait offrir de garanties de sécurité crédibles sans le concours décisif de ses alliés.

Comme le note Air University, la stratégie française de dissuasion reste insuffisamment articulée avec ses volets conventionnels, cyber et spatiaux, ce qui réduit son efficacité globale et accentue la nécessité d’un soutien extérieur, en premier lieu américain.

Il en résulte une contradiction profonde : la dissuasion était censée donner à la France la liberté de décision, mais son instrumentalisation politique a contribué à affaiblir les instruments conventionnels qui permettaient de rendre cette liberté effective. La France conserve le statut d’une puissance nucléaire indépendante, mais sa capacité à agir seule ou à entraîner ses partenaires dans une dynamique collective s’est amoindrie. L’atout stratégique qu’était la dissuasion s’est alors transformé, non pas en fardeau financier, mais en handicap cognitif, en induisant une perception biaisée des besoins réels et en limitant la réactivité de l’appareil militaire face aux menaces contemporaines.

La France doit faire « comme si » la dissuasion n’existait pas

Le constat conduit à une conclusion paradoxale : pour que la dissuasion remplisse pleinement son rôle, il faut cesser de la considérer comme un substitut à l’outil de défense conventionnel. Elle doit redevenir ce qu’elle était au départ, un instrument stratégique ultime, destiné à interdire l’escalade nucléaire ou massive, mais qui ne peut en aucun cas compenser les lacunes d’un appareil militaire classique. Autrement dit, la France doit reconstruire ses forces conventionnelles comme si elle ne disposait pas de la dissuasion nucléaire, afin que celle-ci conserve sa crédibilité et son utilité.

Dans la pratique, cela suppose un effort conceptuel autant que budgétaire. Les armées françaises doivent être dimensionnées pour affronter l’ensemble des menaces situées en deçà du seuil nucléaire : conflits de haute intensité, guerres hybrides, menaces balistiques ou cyber, déploiements prolongés. Or, dans chacun de ces domaines, la France s’est habituée à « compenser » ses faiblesses en se réfugiant derrière l’argument de la dissuasion.

PAN CHarles de Gaulle Marine nationale
[ANALYSE] La dissuasion handicape-t-elle l'effort de défense français ? 15

Cette logique doit être inversée. C’est au contraire la solidité de l’outil conventionnel qui donne à la dissuasion sa crédibilité, en démontrant que Paris dispose de tous les échelons d’action et que l’arme nucléaire n’est invoquée qu’en ultime recours. Comme le rappelle Chatham House, une dissuasion crédible ne peut se limiter au seul arsenal nucléaire : elle exige des forces conventionnelles visibles, intégrées et capables de soutenir la communication stratégique d’ensemble.

Le danger, sinon, est de voir la dissuasion neutralisée politiquement. Un adversaire potentiel qui percevrait la faiblesse des forces conventionnelles françaises saurait que Paris se trouverait face à un dilemme intenable : renoncer à intervenir, au prix d’un effondrement de sa crédibilité, ou brandir la menace nucléaire pour des enjeux qui n’atteignent pas le seuil vital.

Dans les deux cas, la posture française perd de sa force. L’histoire récente illustre déjà ce risque : la guerre en Ukraine a montré que la seule possession de l’arme nucléaire ne suffit pas à dissuader un adversaire déterminé lorsqu’il identifie des marges d’action en dessous du seuil nucléaire. Une étude publiée en 2024 souligne que le conflit ukrainien a mis en évidence la nécessité d’une dissuasion intégrée, combinant capacités nucléaires et conventionnelles, et que miser uniquement sur le nucléaire revient à laisser un espace de manœuvre aux adversaires dans les conflits de niveau intermédiaire.

Repenser l’outil de défense français comme si la dissuasion n’existait pas ne signifie évidemment pas renoncer à l’arme nucléaire, mais replacer celle-ci dans sa fonction initiale. Cela implique de reconstruire une masse critique dans les forces terrestres, de redonner de la profondeur à la flotte de chasse, de garantir la permanence aéronavale, mais aussi de reconstituer des stocks et des capacités logistiques suffisants pour soutenir un effort de guerre dans la durée. C’est cette assise conventionnelle qui, en cas de crise, permettra à Paris d’affirmer ses positions et de les faire respecter sans avoir à brandir immédiatement la menace nucléaire.

Il s’agit donc moins d’un choix budgétaire que d’un choix stratégique et conceptuel. Tant que la dissuasion restera utilisée comme argument pour justifier des coupes dans le conventionnel, elle restera prisonnière de ce paradoxe et perdra de sa crédibilité. Si au contraire la France agit comme si elle n’en disposait pas, en dimensionnant ses forces pour tous les scénarios situés en deçà de son emploi, alors la dissuasion retrouvera sa fonction véritable : protéger l’autonomie de décision nationale en verrouillant l’échelon ultime, sans jamais être réduite au rôle d’alibi politique.

Conclusion

On le voit, la dissuasion nucléaire française ne saurait être tenue pour responsable de l’affaiblissement progressif de l’outil de défense conventionnel. C’est en effet moins son existence que son instrumentalisation politique qui a produit un paradoxe structurel : en étant présentée comme une garantie de sécurité universelle, elle a justifié des arbitrages qui ont conduit à réduire la profondeur, la masse et la résilience des forces conventionnelles, entrainant, en retour, un affaiblissement majeur de l’autonomie stratégique du pays, et donc de la crédibilité de sa dissuasion.

SNLE classe triomphant
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Restaurer l’équilibre ne signifie donc pas remettre en cause la dissuasion, mais au contraire la replacer à sa juste place, celle de l’ultime verrou de souveraineté, condition nécessaire mais non suffisante de l’autonomie stratégique.

La question est désormais politique autant que militaire. La reconstruction d’un outil conventionnel crédible exige de la continuité, de la prévoyance et une vision stratégique inscrite dans le temps long, qualités rarement récompensées par le débat public. Dans un contexte où les tensions sociales, économiques et politiques captent l’essentiel de l’attention, les enjeux de défense restent souvent relégués à l’arrière-plan, perçus comme abstraits ou lointains. Pourtant, c’est précisément dans ces domaines à faible audience populaire que se jouent les équilibres stratégiques de demain.

Il revient donc à la classe politique de dépasser la tentation du court terme pour intégrer ces enjeux dans le contrat démocratique, en assumant d’expliquer pourquoi la dissuasion nucléaire, pour rester crédible, suppose un effort conventionnel constant et soutenu. Faute de quoi, la France restera prisonnière de ce dilemme : conserver le prestige de la puissance nucléaire, tout en étant incapable de transformer ce statut en capacité réelle d’action et d’influence, et surtout de garantie de sécurité pour le pays et ses alliés européens.

[ACTU] Le porte-avions Fujian lance son groupe aérien embarqué avec ses catapultes électromagnétiques

La Marine chinoise a diffusé, le mardi 22 septembre, un documentaire spectaculaire à bord du porte-avions Fujian : on y distingue des avions J-15T, J-35 et KJ-600 catapultés depuis le pont du navire au moyen de catapultes électromagnétiques, puis récupérés à l’aide de brins d’arrêt, eux aussi électromagnétiques. En quelques images, Pékin a démontré qu’il maîtrisait désormais l’ensemble des technologies qui caractérisent les super-porte-avions américains, en dehors de la propulsion nucléaire, longtemps restés un domaine d’exclusivité de l’US Navy.

Surtout, ces essais révèlent que la marine chinoise ne se contente plus d’expérimenter : elle dispose à présent des briques critiques pour mettre en service un navire et un groupe aérien embarqué de conception nationale, comparable dans son architecture fonctionnelle à celui des Task Forces américaines.

La portée de cette annonce dépasse cependant le simple plan technique. En effet, l’entrée en service du Fujian et de son systèmes EMALS, interviendra simultanément avec celle des trois nouveaux appareils qui constituent l’essentiel de son groupe aérien embarqué, soit cinq programmes majeurs conduits de front et coordonnés vers une date unique de convergence.

Une telle synchronisation constitue une première mondiale : jamais une marine n’avait mené simultanément le développement d’un porte-avions, de son système de catapultes, et de trois aéronefs embarqués destinés à entrer en service conjointement. Dès lors, la question n’est plus de savoir si la Chine a rattrapé son retard, mais bien ce que cette orchestration inédite révèle de la maturité industrielle et programmatique du pays, et des équilibres navals qu’elle annonce pour la décennie à venir.

Le saut technologique : Porte-avions CATOBAR, système EMALS et groupe aérien embarqué en miroir

L’adoption des catapultes et brins d’arrêt électromagnétiques sur le Fujian marque une étape déterminante dans l’évolution de la marine chinoise. En rompant avec l’usage des tremplins d’envol, Pékin se dote d’un outil qui autorise désormais la mise en œuvre d’aéronefs à pleine charge opérationnelle, qu’il s’agisse de chasseurs, d’appareils de guerre électronique, de détection avancée ou de drones de mission. Cette capacité, jusqu’ici réservée à l’US Navy, conditionne directement l’efficacité d’un groupe aéronaval moderne, puisqu’elle permet d’établir des cycles de pont soutenus et flexibles, adaptés à des opérations aériennes de longue durée.

J-15T Fujian
J-15T au catapultage du Fujian. Sans avoir été formé par l’US Navy, la Marine chinoise a adopté les memes codes pour les personnels de ponts : jaunes pour les chefs de pont, blanc pour les armuriers ou boums, rouge pour le carburant, verts pour les élingeurs…

Les clichés issus de la video montrent précisément cette logique à l’œuvre. Le J-15T constitue l’épine dorsale de la chasse embarquée et des missions air-surface, tandis que sa version spécialisée pour la guerre électronique et la suppression des défenses aériennes, le J-15TD, élargit le spectre d’emploi de la plate-forme.

Le J-35, conçu pour des missions de pénétration dans des environnements fortement défendus, vient compléter cette panoplie par une capacité furtive indispensable face aux défenses modernes. Enfin, le KJ-600 apporte la dimension de commandement et de détection, en prolongeant la bulle de vigilance du porte-avions et en assurant la coordination des moyens embarqués.

Avec ces trois appareils, le groupe aérien chinois adopte une architecture fonctionnelle directement comparable à celle des Task Forces américaines, articulée autour de la complémentarité entre chasse polyvalente (F/A-18 E/F Super Hornet et EA-18G Growler), avion d’attaque de cinquième génération (F-35C Lightning II) et alerte aérienne avancée (E-2D Hawkeye).

Il apparaît en outre que cette démonstration ne vise pas à juxtaposer des systèmes indépendants, mais bien à valider leur compatibilité opérationnelle. Les catapultes et brins électromagnétiques ouvrent la voie à l’emploi effectif du KJ-600, qui ne pourrait ni décoller ni apponter avec un tremplin, et n’équiperai d’ailleurs pas les deux porte-avions STOBAR à tremplin chinois, le Liaoning et le Shandong.

KJ-600 EMALS Fujian Marine chinoise
KJ-600 au catapultage du Fujian. On a pu observer 3 appareils lors de la série de photo publiée : le 7103, le 7104 et le 7106

Elles offrent par ailleurs au J-35 comme au J-15T et J-15TD une souplesse d’emploi accrue en matière de charge utile, de rayon d’action et de rotations et manoeuvres aviations. La logique n’est donc pas de présenter un navire, des aéronefs et des systèmes d’envol, mais de montrer leur intégration fonctionnelle au sein d’un ensemble cohérent, capable d’assurer des séquences de combat aérien, de frappe et de commandement au standard d’un carrier strike group contemporain.

Cette avancée ne doit toutefois pas en occulter les limites actuelles. La propulsion du Fujian reste classique, ce qui restreint son endurance et peut peser sur la disponibilité énergétique de ses systèmes électromagnétiques en usage intensif. Les performances exactes des aéronefs, qu’il s’agisse de leur motorisation, de leurs capteurs ou de leurs systèmes de mission, demeurent à ce stade largement méconnues. Quant à la robustesse des catapultes et des brins électromagnétiques dans le cadre d’opérations soutenues, elle ne pourra être appréciée qu’après plusieurs années de service.

Le message envoyé par Pékin est néanmoins clair : la marine chinoise dispose désormais des briques technologiques nécessaires pour aligner un porte-avions moderne doté d’un groupe aérien complet, même si l’expérience opérationnelle et la fiabilité dans la durée restent encore à confirmer.

Ainsi, le ChinaPower Project du CSIS souligne que le Fujian, en adoptant directement un système CATOBAR à catapultes électromagnétiques, « effectue un saut » en contournant l’étape des catapultes vapeur. Ce choix ouvre la voie à l’emploi d’aéronefs plus lourds et plus complets, et marque une rupture par rapport aux deux premiers porte-avions chinois à tremplin, confirmant l’ambition technologique qui sous-tend le programme.

La synchronisation programmatique : cinq programmes menés de front par les industriels et la marine chinoise

Au-delà du saut technologique, la véritable nouveauté du Fujian réside dans la manière dont le programme a été mené dans son ensemble. En effet, l’entrée en service de ce porte-avions n’interviendra pas isolément, mais simultanément avec celle de trois aéronefs entièrement nouveaux et du système de catapultes et de brins d’arrêt électromagnétiques. Autrement dit, ce ne sont pas un ou deux programmes qui convergent, mais cinq, intégrés de façon coordonnée vers une même échéance opérationnelle.

KJ-600 J-35 J-15T Fujian
Les 3 nouveaux appareils du Fujian : le J-35 (devant à gauche), le J-15T (derrière à gauche) et le KJ-600, à droite.

Historiquement, rares sont les marines qui ont tenté une telle synchronisation. Aux États-Unis, le porte-avions de classe Ford, bien que lancé il y a plus de dix ans, continue d’éprouver ses systèmes électromagnétiques, tandis que le F-35C n’a été admis au service actif qu’avec retard, sans que les deux trajectoires n’aient véritablement convergé.

De la même manière, les marines européennes, qu’il s’agisse de la Royal Navy ou de la Marine nationale, ont toujours intégré leurs nouveaux aéronefs à partir de plateformes déjà éprouvées. La démarche chinoise tranche avec ces approches incrémentales : Pékin a choisi d’orchestrer simultanément la mise au point du navire, de ses systèmes critiques et de ses aéronefs, pour obtenir d’emblée une capacité cohérente.

Une telle méthode suppose une planification centrale particulièrement ferme. Elle implique que les calendriers industriels des chantiers navals, des avionneurs et des laboratoires d’essais aient été coordonnés avec précision, et que les validations successives aient été menées en parallèle plutôt qu’en séquence.

De fait, la convergence de ces cinq programmes traduit non seulement un savoir-faire technologique, mais aussi une capacité programmatique de grande ampleur, où les arbitrages budgétaires, industriels et militaires sont intégrés dans une logique commune, ce d’autant que certains d’entre eux héritaient de programmes antérieurs, comme le J-35 dérivé du FC-31 Gyrfalcon et le J-15T dérivé du J-15, lui même un retrofit du Su-33, alors que le KJ-600, la configuration CATOBAR du Fujian et le système EMALS, ont été des développements sans antériorité.

FC-31 Gyrfalcon
Le J-35 est dérivé du FC-31. Pourtant, il est très différent du prototype de 2013 : empennage, entrées d’air, plans horizontaux, cockpit…

Cette stratégie présente des avantages évidents. En validant d’un seul bloc les briques critiques d’un groupe aéronaval moderne, la marine chinoise évite les désajustements chroniques entre navires et aéronefs, qui obligent souvent à maintenir en ligne des plateformes anciennes en attendant la maturité des nouvelles. Elle projette également une image de maîtrise et de cohérence qui renforce l’effet de dissuasion recherché : au moment où le Fujian sera déclaré opérationnel, il disposera déjà d’un groupe aérien entièrement adapté à ses capacités.

A ce sujet, le think tank IISS observe que la PLAN est désormais entrée dans une phase où ses porte-avions « commencent à déployer leurs ailes », révélant non seulement la maturation rapide de la filière aéronavale, mais aussi la capacité à intégrer simultanément plusieurs programmes critiques dans une approche cohérente.

Toutefois, cette approche concentre aussi les risques. Un retard ou une défaillance majeure sur l’un des cinq programmes aurait pu compromettre l’ensemble de la démonstration. Le fait que Pékin ait choisi cette voie témoigne donc d’une confiance élevée dans son appareil industriel et dans sa capacité à absorber les imprévus, ce d’autant que l’on ne constate aucun retard notable pour chaque programme.

Incertitudes opérationnelles et limites actuelles du groupe aéronaval du Fujian

Naturellement, la démonstration chinoise ne peut, ni ne doit masquer les inconnues qui subsistent autour du Fujian et de son groupe aérien. Si les images publiées confirment la maîtrise de technologies critiques, elles ne renseignent nullement sur les performances réelles des aéronefs ou sur la fiabilité des systèmes en conditions d’emploi prolongées.

Porte-avions Fujian CV-18 Marine chinoise
Le Fujian peu de temps après son lancement, en juin 2022. Il aura fallu plus de 3 ans pour le rendre opérationnel, soit autant que le Ford, mais deux fois moins que le Kennedy, second PAN de la classe Ford.

De fait, ni le J-15T ni le J-35 ne disposent encore d’un historique opérationnel suffisant pour évaluer leurs qualités de vol, leur endurance ou la maturité de leurs capteurs, ou leur discrétion électromagnétique et infrarouge. Quant au KJ-600, il devra démontrer que sa chaîne de détection et de traitement de l’information peut soutenir des opérations aéronavales complexes, alors même que ce type d’appareil demande une mise au point particulièrement délicate.

À ces inconnues techniques s’ajoutent des limites humaines et doctrinales. Les équipages chinois ne disposent pas de l’expérience accumulée par l’US Navy, qui aligne depuis des décennies des milliers de pilotes et équipages qualifiés sur catapultes et brins d’arrêt, et qui entretient une véritable culture aéronavale.

Pékin doit encore adapter ses écoles, multiplier les cycles d’appontage et développer ses procédures de combat embarqué, autant d’éléments qui ne s’acquièrent qu’avec le temps et la répétition. Dans ce domaine, l’écart reste considérable, même si la progression observée ces dernières années est incontestablement rapide.

Par ailleurs, la comparaison de masse reste à l’avantage écrasant des États-Unis. La marine chinoise ne pourra compter, à court terme, que sur un unique Fujian, épaulé par deux porte-avions Type 001 Liaoning et Type 002 Shandong, tous deux e configuration STOBAR, c’est à dire dépourvus de catapultes et donc bien plus limités dans leur emploi.

Premier exercice double porte-avions chinois
En 2024, la Marine chinosie a organisé pour la première un exercice a double ponts, avec le Fujian et le Liaoning.

Face à eux, l’US Navy aligne dix porte-avions CATOBAR à propulsion nucléaire de 100,000 tonnes, chacun disposant d’une endurance, d’un rayon d’action et d’une expérience opérationnelle leur conférant une supériorité quantitative et qualitative difficile à contester. Même si le Fujian ouvre de nouvelles perspectives, il reste isolé face à une flotte qui a construit sa puissance aéronavale sur la durée et sur le nombre.

Enfin, il subsiste des interrogations sur la robustesse des systèmes électromagnétiques eux-mêmes. Les États-Unis ont mis plus d’une décennie à stabiliser les EMALS du USS Gerald R. Ford, confrontés à des difficultés techniques et fiabiliser répétées. Rien ne garantit que Pékin échappera à ce type de problèmes dans la durée, même si les premiers essais semblent concluants. La question n’est donc pas de nier l’importance de la démonstration chinoise, mais de rappeler que son potentiel devra encore passer l’épreuve de l’usage continu, et surtout celle des opérations de combat, pour être pleinement validé.

Ce constat rejoint d’ailleurs les enseignements américains : les rapports du GAO sur la classe Ford ont montré combien la fiabilité des EMALS et des brins d’arrêt pouvait peser sur la disponibilité opérationnelle des navires. Ce précédent invite à la prudence quant à l’endurance des systèmes électromagnétiques du Fujian, dont les limites réelles ne seront connues qu’après plusieurs années d’usage soutenu.

Cadence, scalabilité et propulsion nucléaire : quel avenir pour la flotte de porte-avions chinoise

Si le Fujian impressionne déjà par les capacités qu’il affiche, son importance réside peut-être davantage encore dans ce qu’il annonce pour la décennie à venir. En effet, la Chine a démontré à plusieurs reprises sa capacité à industrialiser rapidement des séries navales complexes, qu’il s’agisse de destroyers de défense aérienne, de frégates de lutte anti-sous-marine ou de sous-marins modernes, qu’ils soient à propulsion nucléaire ou conventionnelle.

construction porte-avions Fujian CSSC Shanghai
Construction du porte-avion Fujian aux chantiers navals CSSC de Shanghai en 2022, peu avant son lancement. Remarquez les hangars qui protègent les trois catapultes EMALS.

Dès lors, rien n’indique que les porte-avions échapperont à cette logique. Une fois les systèmes critiques validés, Pékin pourra mobiliser la puissance de ses chantiers pour lancer une production régulière de bâtiments de cette classe. Dans une analyse de juillet 2024, nous montrions, à ce sujet, que le point d’équilibre concernant la flotte de projection de puissance aéronavale chinoise et celle de l’US Navy dans le Pacifique et l’Ocean Indien, devrait être atteint en 2038. Toutefois, dans la même analyse, nous établissions qu’une fois intégrés la flotte de surface et sous-marine, et l’aviation basée a terre, l’Armée populaire de libération serait en position autour de Taiwan dès 2027 face aux forces US.

La perspective ouverte par le Fujian est donc celle d’un basculement quantitatif à moyen terme. Aujourd’hui encore, la marine chinoise reste loin de rivaliser avec l’US Navy en termes de masse aéronavale, mais la mise en série de porte-avions à catapultes électromagnétiques pourrait rapidement réduire cet écart. Avec l’arrivée de plusieurs unités supplémentaires d’ici 2035 d’ici à 2035, l’équilibre naval en Asie basculerait profondément, non seulement en nombre de coques mais aussi en cohérence opérationnelle, chaque nouveau bâtiment arrivant directement avec ses systèmes et ses aéronefs associés.

Cette dynamique se double d’une réflexion déjà amorcée sur la propulsion nucléaire. Depuis plusieurs années, des indices laissent penser que les bureaux d’études chinois travaillent à la conception d’un porte-avions lourd à propulsion atomique, comparable aux PAN de la classe Ford.

L’objectif est clair : offrir à la marine chinoise une autonomie comparable à celle des groupes aéronavals américains, capables de rester en mer pendant de longues périodes en réduisant les besoins de ravitaillement, et de disposer de la puissance énergétique nécessaire pour soutenir durablement les systèmes du bord, y compris les catapultes et brins électromagnétiques. Le Fujian apparaît ainsi comme une étape intermédiaire, à la fois démonstrateur technologique et banc d’essai grandeur nature, destiné à préparer le terrain pour une génération suivante de porte-avions encore plus ambitieuse.

Au-delà de la technique, c’est l’architecture de planification qui mérite l’attention. Là où les programmes occidentaux peinent souvent à maintenir une cadence régulière, Pékin dispose d’une organisation industrielle centralisée, d’une chaîne de décision resserrée et d’une volonté politique affirmée.

J-15T a l'appontage sur le Fujian
J-15T à l’appontage à bord du Fujian

Cette combinaison lui permet d’accélérer considérablement les cycles, quitte à accepter une part de risques techniques et opérationnels. Dans ce contexte, le Fujian dopasse donc le statut de navire de transition, pour constituer le premier jalon d’une série appelée à structurer la montée en puissance aéronavale chinoise, dans une logique de massification rapide et de projection à long terme.

Le CSIS rappelle de son côté que la modernisation navale chinoise repose sur une montée en puissance industrielle inédite, illustrée par la production en série des destroyers Type 055 et par le tonnage annuel des bâtiments lancés, supérieur à celui de tous les chantiers occidentaux réunis. C’est sur cette assise que Pékin entend désormais bâtir la mise en série de groupes aéronavals complets, avec une logique d’industrialisation continue.

Quelles sont les conséquences stratégiques régionales et globales de la fin de l’étape Fujian ?

L’arrivée du Fujian modifie déjà les équilibres en Asie-Pacifique, même avant son admission officielle au service actif. La présence d’un porte-avions à catapultes doté d’un groupe aérien complet oblige désormais les planificateurs américains, japonais ou taïwanais à intégrer cette nouvelle variable dans leurs scénarios.

J-35 elevator Fujian
certaines prises de vue du documentaire de la TV chinoise, ont clairement été inspiré par …. je vous laisse deviner.

Dans un contexte où la première chaîne d’îles demeure le centre de gravité des tensions, la possibilité pour Pékin de projeter une bulle aéronavale crédible au-delà de ses bases terrestres constitue un changement de posture majeur. Le Fujian permet en effet à la Chine de porter la compétition directement dans les eaux contestées, en allongeant la portée de sa dissuasion conventionnelle et en compliquant la liberté d’action des marines alliées.

Au-delà de l’Asie, le Fujian ouvre aussi à Pékin une marge de manœuvre nouvelle dans la gestion des crises internationales. La capacité de déployer un groupe aéronaval complet lui offre un instrument de pression bien plus flexible que son aviation tactique terrestre.

Ainsi, Pékin pourrait désormais peser sur des différends lointains, comme avec les Philippines en mer de Chine méridionale, ou s’imposer comme acteur incontournable dans des zones éloignées où l’aviation basée à terre ne peut intervenir directement. De la même manière, la présence d’un tel navire réduit l’efficacité de la pression que pourraient chercher à exercer Washington, ou même Paris, en déployant leurs propres porte-avions dans un contexte de crise régionale.

La dynamique engendrée par l’arrivée du Fujian est dès lors impossible à ignorer. Elle témoigne d’un rattrapage technologique désormais accompli, mais aussi d’une volonté assumée de Pékin d’utiliser cet outil pour élargir son spectre d’action stratégique. La Chine n’en est plus au stade de l’expérimentation : elle dispose désormais d’un instrument crédible de projection de puissance, et d’un socle sur lequel bâtir une présence aéronavale appelée à croître rapidement au cours de la prochaine décennie.

Cette évolution s’inscrit dans un contexte plus large, relevé par l’Asia-Pacific Regional Security Assessment de l’IISS, qui note que Washington et Pékin étendent et densifient simultanément leurs réseaux de défense et d’influence en Indo-Pacifique. Dans ce cadre stratégique, l’entrée en service du Fujian pèsera directement sur la planification régionale et sur les marges de manœuvre des acteurs locaux.

Conclusion

La mise en service prochaine du Fujian et de son groupe aérien embarqué marque un basculement majeur dans l’équilibre naval mondial. En démontrant sa maîtrise des technologies critiques des super-porte-avions, Pékin met fin à un monopole américain qui avait perduré plus d’un demi-siècle. Désormais, la Chine dispose non seulement d’un outil crédible de projection de puissance, mais aussi de la capacité à en reproduire rapidement le modèle grâce à la puissance de son industrie navale.

J-35 EMALS Fujian
Un indice : Tadatada..da..tada..tada..tada… A production Jerry Brukheimer/Don Simpson, a movie from Tony Scott….

Reste que l’élément le plus marquant n’est peut-être pas ce que la Chine a montré, mais ce qu’elle laisse entrevoir. Si Pékin a été capable de synchroniser en quelques années le développement d’un porte-avions moderne, de ses systèmes de catapultes électromagnétiques et de trois aéronefs embarqués, il devient légitime de s’interroger sur la prochaine étape. Jusqu’ici, la marine chinoise avançait dans les pas de l’US Navy, en comblant méthodiquement ses retards.

Mais qu’adviendra-t-il maintenant que ce processus est, pour ainsi dire, achevé, et que la Chine peut à présent investir son énergie dans la prise de leadership technologique ? En d’autres termes, si le Fujian marque bien la fin du rattrapage, il pourrait surtout annoncer le début d’une nouvelle phase, celle où Pékin ne se contentera plus d’imiter, mais innovera pour surpasser ses rivaux dans le domaine aéronaval, tant en nombre qu’en performances technologiques.

C’est pour cela que plusieurs chercheurs et universitaires chinois n’hésitent pas à qualifier la réussite des premiers catapultages et appontages d’« étape décisive » pour l’aviation embarquée nationale, y voyant un signal clair de la volonté de Pékin d’élever encore ses ambitions dans le domaine aéronaval.

La Bundeswehr va passer 83 Md€ de commandes d’équipement dans les 12 mois à venir

Il y a quelques jours, le site américain Politico révélait l’existence d’un document budgétaire transmis au Bundestag, détaillant la liste des programmes qui seront soumis à la commission des finances du Parlement allemand d’ici la fin 2026. Derrière ce document, c’est une trajectoire inédite qui se dessine pour la Bundeswehr : près de 83 Md€ de commandes industrielles devraient être passées sur les seuls douze prochains mois, un effort qui dépasse de très loin les volumes observés ces dernières années, y compris depuis l’initiative Zeitenwende d’Olaf Scholz en 2022.

Cette annonce marque une inflexion majeure dans la politique de défense allemande, non seulement par son ampleur financière, mais aussi par la nature des programmes retenus et par la part désormais écrasante accordée à l’industrie nationale et européenne.

Dès lors, une question s’impose : s’agit-il d’une nouvelle course aux armements enclenchée au cœur de l’Europe, ou bien de la mise en œuvre raisonnée d’une trajectoire destinée à doter l’Allemagne, et peut-être le continent tout entier, d’une puissance militaire crédible et durable ? Et surtout, ce mouvement ne risque-t-il pas de réveiller certaines inquiétudes, en Allemagne comme chez ses partenaires européens, quant aux équilibres politiques et militaires à venir ?

Un effort budgétaire sans précédent pour la Bundeswehr

Depuis plus de deux décennies, le budget de la Bundeswehr évoluait dans une zone de confort relative, oscillant autour de 45 à 50 Md€ par an. Cette enveloppe suffisait à maintenir une armée de taille moyenne, mais sans commune mesure avec le poids économique de l’Allemagne, première puissance industrielle et exportatrice du continent. Lorsque le chancelier Olaf Scholz annonça, en février 2022, l’initiative Zeitenwende et son fonds exceptionnel de 100 Md€, l’événement fut largement perçu comme une rupture historique.

Olaf Scholz bundeswehr Zeitenwende
Olaf Scholz face au Bundestag pour l’annonce du Zeitenwende le 26 février 2022.

Dans les faits, cette enveloppe visait surtout à combler des lacunes criantes accumulées depuis trois décennies, en finançant des acquisitions urgentes auprès des États-Unis et d’Israël, qu’il s’agisse de F-35A, d’hélicoptères CH-47F, de missiles Arrow-3 ou de batteries Patriot. L’objectif n’était pas de redimensionner la Bundeswehr, mais de lui permettre de retrouver une crédibilité minimale face à la menace russe.

La planification budgétaire présentée en septembre 2025 dépasse très largement cette logique de rattrapage. Avec près de 83 Md€ de commandes industrielles prévues sur les douze prochains mois, soit quatre fois plus que le rythme habituel des années 2010 et 2020, Berlin franchit une marche sans précédent. Contrairement au fonds de 2022, qui avait un caractère exceptionnel et temporaire, cette dynamique s’inscrit dans une trajectoire de long terme : un budget de défense porté à 108 Md€ dès 2026, puis 160 Md€ en 2029, soit une progression de plus de 200 % en l’espace de sept ans.

Ce saut quantitatif appelle deux remarques essentielles. D’abord, il ne s’agit pas d’un effort qui se traduira immédiatement par un quadruplement des forces disponibles. L’armée allemande compte aujourd’hui environ un effectif théorique de 206 000 militaires, mais de moins de 185.000 en effectifs réels, et même si une hausse est prévue, elle ne pourra être que progressive.

En réalité, cet afflux de commandes industrielles va d’abord servir à densifier les équipements, à remplacer les matériels obsolètes, et à créer un réservoir logistique qui permettra d’accompagner plus tard la montée en puissance des effectifs. On pourrait presque dire que Berlin construit aujourd’hui l’armature d’une armée de 250 à 300 000 hommes, mais sans disposer encore de l’effectif correspondant, et sans avoir dévoilé la stratégie pour y parvenir jusqu’à présent.

Ensuite, la comparaison internationale éclaire l’ampleur de l’effort. Avec 160 Md€ de budget en 2029, l’Allemagne rejoindra en valeur absolue le niveau atteint par la Russie avant l’invasion de l’Ukraine en Parité de Pouvoir d’Achat, et s’approchera du seuil franchi par la Chine au tournant des années 2010. Pour la première fois depuis 1945, un pays européen se fixe comme objectif explicite de retrouver une stature militaire conventionnelle équivalente à celle des grandes puissances extra-européennes. En d’autres termes, Berlin n’achète pas seulement du temps ou de la crédibilité immédiate, comme en 2022, mais bien une transformation structurelle de la Bundeswehr en force de premier plan.

Cet effort s’inscrit dans la méthode allemande : il n’a rien de spectaculaire à court terme, mais repose sur une trajectoire planifiée, jalonnée de « marches » budgétaires successives. De la même manière que l’industrie allemande a su absorber au fil des décennies des investissements massifs dans l’automobile, la chimie ou l’électronique, la BITD est aujourd’hui appelée à digérer une injection financière qui quadruple ses débouchés annuels. Cette transition ne se fera pas sans difficultés, mais elle traduit une volonté politique claire : faire entrer la Bundeswehr dans une nouvelle ère, où elle ne sera plus simplement une force de contribution à l’OTAN, mais une armée de référence en Europe.

Le basculement industriel des armées allemandes : de Washington vers Berlin et l’Europe

Si l’ampleur des commandes annoncées impressionne, leur répartition l’est tout autant. Alors que le fonds spécial Zeitenwende avait, dès 2022, largement profité à l’industrie américaine et israélienne, la planification soumise aujourd’hui au Bundestag révèle un basculement profond. Sur les 83 Md€ de contrats qui seront validés entre septembre 2025 et décembre 2026, à peine 8 % reviendront à des industriels américains. Le contraste est saisissant : en 2023, Berlin avait signé pour près de 14 Md$ d’acquisitions outre-Atlantique, un record qui avait fait de l’Allemagne l’un des premiers clients de Washington, aux côtés de la Pologne et du Japon.

MIM-104 Patriot Bundeswehr
Les commandes allemandes vers les Etats-Unis selon très limitées, et concerneront essentiellement des missiles antiaériens (Patriot, ESSM) et des torpilles aéroportées pour leurs futurs P-8A.

Dans la liste transmise au Parlement, les programmes majeurs confiés à des industriels américains se comptent sur les doigts d’une main : environ 5,1 Md€ pour des batteries et lanceurs Patriot, 150 M€ pour des torpilles destinées aux P-8A de Boeing, et quelques centaines de millions d’euros pour des missiles AMRAAM et ESSM, ainsi que des radios.

Tout le reste, soit plus de 90 % des montants, est dirigé vers l’industrie allemande et européenne. TKMS pour les frégates F-127, Airbus et ses partenaires pour le Typhoon Tranche 5 et le radar Captor-E, Rheinmetall et KNDS pour les blindés Boxer et le futur chasseur de chars, Diehl pour les systèmes IRIS-T : jamais depuis la fin de la guerre froide l’effort militaire allemand n’avait été aussi concentré sur la valorisation de sa base industrielle nationale et continentale.

Ce basculement a plusieurs significations. D’abord, il traduit une volonté explicite d’autonomie stratégique. Là où le Zeitenwende avait pu être interprété comme un réflexe d’urgence – acheter rapidement aux États-Unis et en Israël des systèmes éprouvés pour combler les lacunes – l’effort actuel s’apparente à une consolidation industrielle. Il s’agit de pérenniser une BITD allemande capable de répondre à des besoins massifs et continus, en consolidant sa compétitivité face à ses rivaux américains, mais aussi internationaux et européens.

Ensuite, ce choix reflète aussi une lecture politique du contexte international : face au risque d’un second mandat Trump et à la perspective d’une redéfinition de l’engagement américain en Europe, Berlin cherche à réduire sa dépendance vis-à-vis des fournisseurs extérieurs.

On notera également une autre rupture discrète mais significative : l’absence de programmes israéliens dans cette nouvelle vague de commandes. Après avoir financé le système Arrow-3 ou envisagé l’achat de munitions Spike et de protections actives Trophy, Berlin tourne désormais son effort vers des solutions strictement européennes. L’Allemagne s’éloigne ainsi d’une logique de diversification des approvisionnements pour privilégier une intégration continentale, cohérente avec ses ambitions industrielles.

F127 Marine allemande
Vue d’artiste de la frégate F127 de tKMS.

Au-delà de la politique d’achat, c’est toute une filière qui se trouve redimensionnée. La commande de 26 Md€ pour les frégates F-127 à TKMS promet d’engager des dizaines de milliers d’emplois pendant plus d’une décennie, et de propulser ainsi les chantiers allemands au premier rang européen, aux cotés des britanniques et des italiens.

De la même manière, la nouvelle tranche de Typhoon sécurise l’activité d’Airbus DS à Manching et à Getafe, tout en renforçant le rôle de Munich dans le domaine aéronautique militaire européen. Rheinmetall et KNDS, de leur côté, disposent avec les Boxer et le futur chasseur de chars d’une assise industrielle qui leur permettra d’aborder le Leopard 3 dans des conditions favorables.

Ce rééquilibrage vers l’industrie nationale n’est pas seulement un choix de souveraineté, il est aussi un choix d’efficacité. Les programmes allemands soutiennent une montée en cadence d’industries qui devront, à court terme, répondre aux besoins de la Bundeswehr, et à moyen terme, s’imposer comme les fournisseurs de référence des partenaires européens. Dans cette logique, l’Allemagne ne cherche pas seulement à se réarmer, mais aussi à se positionner comme le pivot incontournable de la défense européenne, en réduisant l’espace industriel disponible pour les concurrents extérieurs, et en renforçant sa propre influence sur les standards, les doctrines et les coopérations à venir.

Selon RUSI, la stratégie allemande de base industrielle de défense (BITD) repose désormais sur des investissements structurels assortis à une certitude de la demande à long terme (multiannuelle), indispensable pour que les industriels élargissent leurs capacités productives sans rupture.  

Par ailleurs, Bruegel souligne qu’en passant d’achats dispersés à un marché européen plus intégré, Berlin peut bénéficier d’économies d’échelle, d’une meilleure fiabilité des chaînes logistiques, et d’une plus grande compétitivité face aux fournisseurs extra-européens, ce qui renforce l’argument selon lequel ce n’est pas seulement une question de souveraineté, mais d’optimisation stratégique.  

Des choix capacitaires révélateurs de la trajectoire allemande

Au-delà du volume financier, la liste des programmes sélectionnés éclaire avec précision les priorités stratégiques de Berlin. Les frégates F-127 constituent le poste le plus coûteux, avec 26 Md€. Conçues par TKMS, elles doivent fournir à la marine allemande une capacité inédite de défense aérienne et antimissile de zone.

Par leur taille, leurs capteurs et leurs systèmes d’armes, elles dépasseront en coût unitaire les destroyers britanniques Type 45 ou les frégates françaises de type Horizon, devenant de fait les navires de combat de surface les plus chers jamais construits en Europe. Leur mission n’est pas seulement de protéger la flotte allemande, mais bien d’offrir à l’OTAN une capacité de défense avancée en Baltique et en mer du Nord, où la menace des missiles russes reste élevée.

Rafale Typhoon
La Bundeswehr va passer 83 Md€ de commandes d'équipement dans les 12 mois à venir 33

Le choix d’une nouvelle tranche de Typhoon, dite Tranche 5, illustre la même logique de consolidation. Avec 4 Md€ pour de nouveaux appareils et près de 2 Md€ pour des radars Captor-E et des mises à niveau avioniques, Berlin sécurise l’avenir de sa chasse de supériorité aérienne. Ce choix double le pari du SCAF, dont les retards et les tensions politiques suscitent une inquiétude croissante.

En investissant massivement dans le Typhoon, Berlin s’assure une continuité capacitaire crédible jusqu’en 2040, tout en réduisant sa dépendance vis-à-vis de Paris dans le domaine aérien, alors que l’avenir du programme SCAF est menacé, et ce, sans devoir se tourner a nouveau vers le F-35A américain. La modernisation du missile Taurus, dotée d’un budget de 2,3 Md€, s’inscrit d’ailleurs dans cette logique : offrir aux Typhoon une capacité de frappe stand-off de plusieurs centaines de kilomètres, compensant l’absence de furtivité de l’appareil.

Sur le volet terrestre, la Bundeswehr confirme sa volonté de densifier rapidement ses moyens. Plus de 3,4 Md€ sont affectés à de nouveaux véhicules Boxer, tandis qu’un crédit de 3,8 Md€ est prévu pour un futur chasseur de chars à roues, destiné à compléter la panoplie blindée allemande. Ces programmes traduisent un souci d’équilibre avec les pays voisins, notamment la Pologne, qui a déjà lancé l’acquisition de centaines de chars sud-coréens K2 et d’artillerie K9. L’Allemagne ne cherche pas à surpasser Varsovie en volume, mais à maintenir une parité qualitative, en attendant le développement du Leopard 3 dans la prochaine décennie.

Certaines absences sont révélatrices. Aucun budget n’est prévu pour l’achat de Leopard 2A8 supplémentaires, confirmant que Berlin privilégie les exportations vers ses partenaires et réserve son effort national pour le futur Leopard 3. De même, aucune commande additionnelle de véhicules de combat d’infanterie Puma n’apparaît dans la liste, ce qui laisse penser que la Bundeswehr attend une hausse effective de ses effectifs avant d’en élargir le parc. Quant au Skyranger 30, attendu en plusieurs centaines d’exemplaires par Rheinmetall, il n’a pas encore été intégré, peut-être là encore pour privilégier l’export, pou dans l’attente que le plan concernant l’évolution des effectifs de Das Heer soit validé et rendu public.

Enfin, une innovation attire particulièrement l’attention : le programme uMAWS, un drone aérien destiné à la lutte navale et anti-sous-marine. Même si son format reste à définir, il traduit la volonté allemande d’investir dans un domaine hautement technologique, essentiel à la maîtrise de la Baltique et à la protection des lignes maritimes. En explorant des solutions non traditionnelles, Berlin affirme une ambition qui dépasse la simple modernisation : il s’agit d’anticiper les ruptures capacitaires et de se donner une avance dans des secteurs critiques.

Pris dans leur ensemble, ces choix révèlent une stratégie cohérente. L’Allemagne ne cherche pas la domination unilatérale, mais l’« équilibre avec les meilleurs » : aussi forte que la France dans l’aviation de combat, au niveau de la Pologne dans les blindés, comparable à la Royal Navy dans les destroyers de défense aérienne. Ce calibrage subtil permet à Berlin de renforcer considérablement sa crédibilité militaire, tout en évitant de susciter des inquiétudes excessives chez ses voisins. La Bundeswehr ne devient pas une armée surdimensionnée, mais une force calibrée pour tenir son rang face aux principales puissances européennes, tout en consolidant son rôle central au sein de l’OTAN.

D’après RAND, l’Allemagne entend traduire ses engagements budgétaires par une réforme profonde des processus d’approvisionnement, en standardisant les procédures européennes et en promouvant des coopérations industrielles transfrontalières, ce qui va dans le sens de la consolidation d’un leadership stratégique partagé.  

Par ailleurs, SIPRI relève que l’Allemagne est devenue en 2024 le plus grand dépensier militaire d’Europe de l’Ouest, dépassant les puissances classiques sur ce plan, ce qui non seulement change l’ordre budgétaire mais influe sur les perceptions de puissance – perception nécessaire si un État veut être traité comme un pair.  

Les conséquences stratégiques de la métamorphose de la Bundeswehr et la BITD allemande

La première conséquence de ce plan d’investissement massif est interne : la Bundeswehr se transforme progressivement en une armée complète, dense et crédible, capable de couvrir l’ensemble du spectre conventionnel. Là où, depuis trente ans, son rôle se limitait à fournir des contributions ponctuelles aux opérations de l’OTAN, elle devient désormais une force de référence en Europe, dotée de moyens aériens, navals et terrestres comparables à ceux des grandes armées du continent. Cette transformation ne se traduira pas du jour au lendemain, mais la trajectoire budgétaire et industrielle est claire : d’ici à 2030, Berlin disposera des instruments nécessaires pour peser dans toutes les dimensions d’un conflit de haute intensité.

Bundeswehr Soldat allemand das Heer
La trajectoire de la Bundeswehr est encore floue : celle ci sera plus claire après que Berlin aura présenté la stratégie qui sera appliquée pour résoudre son équation RH.

Pour l’Europe, cette évolution constitue à la fois une opportunité et un défi. Une opportunité, car elle renforce considérablement la crédibilité collective du pilier européen de l’Alliance atlantique. L’arrivée de frégates F-127, de Typhoon modernisés et de blindés de nouvelle génération accroît les capacités disponibles pour dissuader Moscou et défendre le flanc Est. En ce sens, la montée en puissance allemande contribue à combler les lacunes identifiées par l’OTAN depuis 2014. Mais c’est aussi un défi, car cette consolidation s’accompagne d’un rééquilibrage politique. En investissant massivement dans son industrie et en réduisant ses achats hors d’Europe, Berlin s’installe au centre de la scène, au risque de marginaliser ses partenaires si ceux-ci ne parviennent pas à suivre le rythme.

Pour Paris, en particulier, la dynamique est préoccupante. La France conserve un atout unique avec sa dissuasion nucléaire, mais dans le champ conventionnel, l’écart budgétaire se creuse rapidement. À horizon 2030, l’armée allemande pourrait aligner des moyens conventionnels supérieurs en volume et en modernité, là où Paris peine déjà à maintenir un format équilibré. Le tandem franco-allemand, censé incarner le moteur de la défense européenne depuis 2017, risque ainsi de se transformer en une relation asymétrique, où Berlin impose son tempo et ses priorités industrielles, notamment au détriment de programmes communs comme le SCAF ou le MGCS.

Cette montée en puissance ne sera pas non plus sans susciter des inquiétudes régionales. Même calibrée avec prudence, la perspective d’une Bundeswehr disposant de moyens comparables, voire supérieurs, à ceux de ses voisins, pourrait raviver certaines réticences historiques. Les partenaires d’Europe centrale et orientale, souvent méfiants à l’égard de la capacité allemande à s’engager fermement, pourraient se réjouir de cet effort, mais aussi redouter une concentration excessive du pouvoir militaire en Europe de l’Ouest. De même, certains alliés du Sud, confrontés à des contraintes budgétaires et politiques, risquent de percevoir cette montée en puissance comme un déséquilibre, renforçant l’idée d’une Europe de la défense à deux vitesses.

Enfin, le signal envoyé à Washington est explicite. Alors que Donald Trump a exhorté à plusieurs reprises les Européens à acheter des armements américains, le choix allemand de réserver plus de 90 % de ses commandes à son industrie nationale et européenne constitue un acte politique fort. L’Allemagne ne cherche pas à rompre avec les États-Unis, mais à se doter de marges de manœuvre. Elle prépare le continent à un scénario où le parapluie américain serait moins fiable, et où l’Europe devrait compter davantage sur elle-même. En cela, Berlin assume une forme de leadership stratégique, qu’elle n’avait pas revendiquée depuis la réunification, ni auparavant, depuis son réarmement.

Conclusion

La trajectoire allemande est désormais connue : elle est crédible, raisonnable et ambitieuse, tant pour le pays lui-même que pour la sécurité européenne. Surtout, elle est appuyée par des décisions politiques et budgétaires d’ampleur, qui la rendent à présent inévitable. Il ne sert donc à rien de tergiverser sur son bien-fondé ou sur ses conséquences : celles-ci sont fixées, et nul ne peut sérieusement en contester la légitimité, d’autant que Berlin a pris soin d’introduire des mécanismes d’équilibrage afin d’éviter tout débordement.

Rheinmetall KF41 Lynx
Assemblage d’un KF-41 Lynx en Hongrie.

Reste que cette trajectoire redéfinit profondément les dynamiques et les équilibres géostratégiques en Europe, en termes de puissance politique, militaire et technologique. Elle prendra sans doute une décennie entière pour produire l’ensemble de ses effets, mais la direction est tracée. À moins d’un revirement politique inattendu, rien ne viendra altérer cet objectif.

Aux Européens désormais de trouver leur place dans ce nouvel espace stratégique façonné par l’Allemagne, où le rôle des États-Unis apparaîtra de plus en plus réduit. Des espaces de positionnement demeurent, mais ils se refermeront rapidement à mesure que les décisions adaptées continueront d’être différées. Il est donc indispensable que Français, Britanniques, Italiens, Polonais, Espagnols, Suédois et d’autres encore se projettent dès aujourd’hui dans cette architecture en devenir, au risque de s’y retrouver marginalisés dans les années à venir.

Sauver SCAF : doit-on, et peut-on encore sauver les programmes franco-allemands de défense ?

Depuis son lancement officiel, en septembre 2017 par E. Macron et A. Merkel, le programme SCAF, pour Système de Combat Aérien du Futur, a régulièrement été sous les feux des projecteurs médiatiques comme politiques. Bien souvent, toutefois, cette exposition résultait de tensions importantes entre les parties industrielles françaises et allemandes, sur fond de pilotage de certains piliers clés, de partage industriel et de transferts de technologies.

Jusqu’à présent, chacune de ces crises fut surmontée par l’intervention des ministres de tutelle allemands, français et espagnols, et chaque fois, avec une solution minimale ne traitant que du blocage constaté, et non des causes profondes à l’origine de ces tensions.

Celle qui, aujourd’hui, menace le programme, depuis le début de l’année 2025, semble cependant bien plus sérieuse, au point que, pour la première fois, le ministère des Armées a employé un ton bien plus circonspect dans le communiqué de presse adressé aux journalistes défense, ce 20 septembre.

Pourquoi et par quoi ce programme emblématique de la construction européenne de défense voulue par E. Macron et A. Merkel en 2017 est-il à ce point menacé aujourd’hui, que le Minarm envisage indirectement son échec dans ses propres communiqués ? Qu’est-ce qui a changé, entre les crises sur les mêmes sujets intervenues en 2019, 2020, 2021 et 2022, et celle d’aujourd’hui ?

Surtout, alors que le programme jumeau MGCS est lui aussi menacé, doit-on encore tenter de les sauver, et si oui, comment, pour éviter le scénario catastrophe de l’annulation trop tardive entraînant une rupture capacitaire et industrielle dans un contexte sécuritaire plus tendu que jamais ?

Le programme SCAF dans une impasse industrielle et programmatique

Un programme sous tension depuis son lancement

Ce n’est pas la première fois que le programme SCAF se trouve dans une impasse difficile. Dès son annonce, en 2017, les inquiétudes sur le manque de cadre dans l’accord franco-allemand avaient engendré l’apparition de réserves auprès des industriels concernés, comme des analystes spécialisés. La signature de l’accord cadre à l’occasion du salon du Bourget en juin 2019, par les trois ministres de la défense français, allemand et espagnol, en présence du président français et d’une maquette grande nature du NGF (Next Génération Fighter), n’avait donné l’illusion d’une convergence qu’un temps limité.

Macron merkel
Sauver SCAF : doit-on, et peut-on encore sauver les programmes franco-allemands de défense ? 44

Dès le mois de septembre 2019, les tensions entourant le partage industriel au sein du programme, mais aussi de certains arbitrages propres à chaque pays, envenimaient les négociations pour l’entame de la phase de conception initiale. En effet, la BITD française, Dassault Aviation en tête, réclamait le pilotage exclusif du pilier NGF, l’avion de combat du programme, étant le seul industriel à avoir l’expérience de la conception d’un avion de combat dans les 3 pays participant à SCAF.

Bien évidemment, cette perspective n’était ni du goût de Berlin, et en particulier d’Airbus DS, ni de Madrid. En effet, l’accord cadre signé trois mois plus tôt prévoyait un cofinancement équipotentiel entre les trois pays, ce qui, du point de vue allemand et espagnol, devait se concrétiser dans le co-pilotage du pilier NGF. Or, c’est bien l’« esprit » acté au Bourget le 17 juin 2019, lorsque les ministres français, allemand et espagnol ont officialisé la coopération trilatérale et l’entrée de Madrid dans le programme, avec une répartition par piliers illustrée dès l’origine par le binôme moteur Safran/MTU — signal fort d’un partage équilibré des responsabilités et des financements (Reuters, 17 juin 2019).

Par ailleurs, les attentes des trois pays, en termes de capacités du système de systèmes, et donc de conception de l’appareil porteur, divergeaient dès l’origine. Là où Berlin attendait un remplaçant au Typhoon, c’est-à-dire un chasseur intercepteur à hautes performances relativement lourd, Paris visait un chasseur bombardier polyvalent moyen et polyvalent, comme le Rafale, notamment pour assumer les missions de frappe nucléaire et pour embarquer sur le futur porte-avions de nouvelle génération.

Comme l’a souligné Justin Bronk dans une analyse pour le think tank britannique RUSI, « le programme FCAS/NGWS souffre dès ses premières phases des positions nationales divergentes en ce qui concerne le rôle principal du New Generation Fighter — la France insistant sur les capacités de frappe à longue portée, autonomie nucléaire et opération embarquée, l’Allemagne davantage focalisée sur le remplacement du Typhoon pour les missions d’interception et de supériorité aérienne » (RUSI, mars 2021).

Evitons les sujets qui fâchent pour sauver SCAF

Le fait est, en 2019, aucun de ces aspects n’a été clairement et formellement arbitré par les autorités de tutelles, celles-ci se contenant d »un accord encadrant uniquement le partage industriel autour de la Phase d’étude préalable, également désignée Phase 1.

programme SCAF 2019
Présentation officielle de la maquette du NGF en juin 2019 lors du salon du Bourget

De fait, depuis cette date, le programme SCAF n’a été qu’une succession de crises portant systématiquement sur les mêmes sujets – le partage industriel, le pilotage du pilier NGF, les transferts de technologies et les caractéristiques clés du NGF – , et chaque fois, face à l’impasse industrielle constatée, la réponse politique fut exactement la même : un accord minimaliste encadrant strictement la prochaine phase, mais n’engageant aucunement les phases suivantes.

Ce fut le cas en 2020, lorsque Berlin exigea une implication plus importante de ses industriels dans le pilotage de NGF, un mois seulement après que le Bundestag eu validé le phase en cours. Idem un an plus tard, en 2021, Dassault Aviation et Airbus Defense ne parvenant plus à négocier, tant les divergences étaient importantes, obligeant les ministres de tutelle à reprendre la main temporairement pour tenter de remettre le programme sur ses rails, sans pour autant résoudre les problemes de fond, restés inchangés, et non arbitrés.

Sans surprise, avec la précision d’un métronome, une nouvelle crise opposant Dassault et Airbus émergea donc un an plus tard, en janvier 2022. Déjà a ce moment là, face à l’absence de progrès et d’évolution dans le programme, la question de sa pérennité pouvait ouvertement être posée, alors que des prises de position de part et d’autres du Rhin, et les échecs d’autres programmes comme Tigre III, MAWS et CIFS, attisaient la défiance réciproque.

Une nouvelle fois, les ministres de la défense des trois pays durent s’impliquer directement pour tenter de contenir les forces industrielles centripètes qui devenaient insupportables au programme. Et une fois encore, l’accord obtenu ne concerna que la phase de conception, en l’occurence la Phase 1B, sans apporter d’accord global satisfaisant et acceptable par toutes les parties, pour l’ensemble du programme.

Cette dynamique n’est pas seulement une observation a posteriori : plusieurs analyses soulignent que les crises du SCAF, depuis son lancement, ont systématiquement trouvé une issue par le politique, mais par des compromis ponctuels, ne remédiant pas aux blocages structurels.

Par exemple, un rapport sénatorial français note que les désaccords industriels et les conflits sur le partage des tâches — notamment entre Dassault et Airbus — « ne furent jamais réglés durablement dans les phases antérieures, car les solutions trouvées, si elles étaient suffisantes pour lancer la phase suivante, laissaient intactes les tensions sur le leadership, la propriété intellectuelle et les transferts de technologies ». (Rapport “2040, l’odyssée du SCAF”, Sénat, 2019)

Jamais la crise autour de SCAF n’aura été si intense qu’aujourd’hui

La phase 1B étant plus longue que les précédentes, et la guerre en Ukraine créant un contexte peu favorable aux divergences affichées entre alliés, le programme SCAF ne défraya plus la chronique pendant deux ans, en 2023 et 2024. Pour autant, les points de divergences subsistaient, et dès l’entame des négociations concernant la poursuite du programme, et la construction des démonstrateurs et prototypes, celles-ci vinrent à nouveau faire dérailler les discussions, dans une défiance accrue renforcée par l’action de certaines forces pas nécessairement directement impliquées, dans chaque pays.

SCAF Robles Lecornu Pistorius
M. Lecornu, Me Robles et M Pistorius lors du dernier sauvetage politique de SCAF en octobre 2023

De fait, dès le début de l’année 2025, les tensions opposant notamment Dassault Aviation et Airbus DS faisaient à nouveau les gros titres, à grand coup de petites phrases d’Eric Trappier ou de Guillaume Faury. À cette crise désormais bien connue, s’en ajoutait une nouvelle : le calendrier. En effet, pour la France, il est hors de question que l’entrée en service opérationnelle du NGF intervienne au-delà de 2042 ou 2043, de sorte à disposer d’un premier escadron de frappe stratégique de nouvelle génération dès 2045, et ainsi maintenir la crédibilité de la posture dissuasive française.

L’avionneur français estime que tenir ce calendrier impose à présent une structuration ferme du programme, lui conférant le pilotage du pilier NGF, et la possibilité de choisir ses partenaires industriels sur la notion de Best Athlète, et non sur un objectif de partage industriel.

Pour Berlin comme pour Madrid, une telle exigence est évidemment inacceptable, estimant que l’accord cadre initial portait précisément sur un équilibre strict des participations budgétaires et des implications industrielles entre les trois pays et leurs BITD, dans le programme.

Ce bras de fer entre Paris, Berlin et Madrid, culmina en juillet dernier, lorsqu’une rumeur relayée par Reuters, fit état d’une exigence française d’assurer 80% de la réalisation du NGF. En dépit des démentis, et de l’absurdité de ces affirmations, celles-ci envenimèrent encore les relations entre les trois pays.

Si les fondements de cette nième crise sont les mêmes, celle-ci revêt cependant une intensité sans précédent. Jamais, en effet, Berlin n’avait volontairement laissé fuiter d’éventuels plans B, en cas d’échec dans les négociations à venir. Surtout, dans un communiqué de presse envoyé le 20 septembre, le ministère des Armées évoque, pour la première fois, mais de manière indirecte, la possibilité d’un échec du programme, et la présence d’une date butoir : « Le ministère des Armées est pleinement investi avec ses homologues allemand et espagnol pour aboutir à une solution mutuellement acceptable d’ici la fin de l’année. »

L’Allemagne face à l’opportunité unique de pouvoir rejoindre le club des avionneurs de combat

Et les chances qu’un tel accord puisse être trouvé apparaissent de plus en plus minces. En effet, au-delà de la posture ferme de Dassault Aviation à la crédibilité renforcée par l’immense succès du Rafale sur la scène export, et qui refuse d’être entraîné dans un programme l’obligeant à diluer son leadership européen en matière d’avions de combat, l’Allemagne se trouve dans une situation tout à fait inédite depuis son réarmement et la reconstruction de son industrie de défense, à partir du milieu des années 50.

Le changement de statut de la Bundeswehr d’ici à 2035

En effet, Berlin a annoncé un effort sans précédent en faveur de ses armées et de son industrie de défense. Non seulement la Bundeswehr verra son budget atteindre 108 Md€ dès 2026, et dépasser les 160 Md€ en 2029, mais pour la première fois depuis l’après-guerre, celui-ci ne sera pas à parité avec le budget de la Défense française : il sera le double de celui dont disposeront les armées françaises à cette échéance. Et ce, dans le meilleur des cas !

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Boris Pistorius et Freidrich Merz, les deux architectes de la transformation de la Bundeswehr et de la BITD allemande en 2025

Cet effort historique de Berlin permettra une reconstruction rapide de la Bundeswehr et de ses trois forces principales, Das Heer, l’armée de terre, la Deutsche Marine, sa force navale et la Luftwaffe, son armée de l’air. Mais il s’accompagnera surtout d’une restructuration, réorganisation et extension capacitaire sans précédent de la BITD allemande, celle-ci devant voir son activité plus que quadrupler dans les 10 années à venir.

Par ailleurs, l’ampleur de l’effort allemand se lit déjà dans les trajectoires industrielles : ainsi, Rheinmetall vise un chiffre d’affaires annuel porté entre 40 et 50 Md€ à l’horizon 2030, objectif assumé publiquement par son PDG Armin Papperger — avec, à la clé, une forte montée en cadence et en effectifs pour soutenir la demande de défense européenne (Reuters, 1ᵉʳ juillet 2025).

Dans le même esprit, Diehl Defence a annoncé l’extension de la production d’IRIS-T (multiplication des unités complètes à partir de 2026 et doublement du débit missiles), signalant des investissements lourds sur plusieurs années (Reuters, 6 juin 2024) — une trajectoire corroborée par la presse allemande, qui chiffre ces extensions à près d’1 Md€ d’ici 2027 pour répondre aux commandes européennes (Die Welt, 2024). De son côté, Hensoldt déploie des capacités supplémentaires (nouvelles lignes d’assemblage électroniques et moyens d’essais à Ulm), dans une logique de sécurisation de l’approvisionnement et de montée en volume (Hensoldt, communiqué Ulm ; Hensoldt, chambre anéchoïque radar).

Enfin, KNDS s’affirme comme acteur pivot de la consolidation terrestre, avec un carnet de commandes et une gouvernance réorganisée côté groupe, et une place croissante dans l’architecture industrielle allemande — dynamique illustrée par l’examen d’une entrée en bourse et l’hypothèse d’une prise de participation de l’État allemand, signes d’un rôle structurant dans la réorientation de l’outil industriel défense outre-Rhin (KNDS, données groupe ; Reuters, 8 sept. 2025).

La convergence de cette volonté politique, de ces moyens et de la nécessaire réorientation partielle de l’industrie allemande, face à la destruction du marché mondial, ouvre une nouvelle opportunité jusque-là écartée : faire entrer le pays dans le club très privé des pays aptes à concevoir et fabriquer un avion de combat moderne avec, en ligne de mire évidente, l’atteinte de l’autonomie stratégique d’ici à la fin de la prochaine décennie.

Dans ce contexte, SCAF devient, pour l’Allemagne, et surtout pour la BITD aéronautique du pays, davantage un handicap qu’un atout. En effet, n’ayant pas d’exclusion dogmatique vis-à-vis du F-35, Berlin peut acquérir de nouveaux appareils furtifs pour compléter sa flotte de Typhoon, et maintenir un rapport de force technologique et capacitaire positif vis-à-vis de la menace allemande. De fait, l’échéance 2045 exigée par la France n’impacte pas la Luftwaffe, Airbus DS ayant donc le temps nécessaire pour concevoir de son côté, avec les marges suffisantes, son premier avion de combat.

Dans ce contexte, bien qu’aucune date officielle allemande ne fixe publiquement 2045-2050 comme échéance ferme pour l’entrée en service du NGF, plusieurs observations laissent penser que Berlin pourrait tolérer un décalage important. En effet, Breaking Defense rapporte qu’en 2022, face aux retards accumulés, Dassault envisageait désormais que le remplacement du Typhoon ne se réalise pas avant les années 2050, ce qui suggère qu’Allemagne, de son côté, pourrait ne pas voir l’échéance 2045 imposée par la France comme impérative.  

dissuasion française Rafale B ASMPA
Pour Paris, il est indispensable de remplacer les Rafale des Forces Aériennes Stratégiques avant 2045

D’autre part, la France n’a cessé de répéter que si SCAF devait échouer, ses moyens limités imposeraient de concevoir un avion de combat moins ambitieux, une contrainte que ne connaît pas l’Allemagne. De fait, en mettant fin à SCAF, non seulement Berlin pourra effectuer un pas stratégique en matière d’autonomie stratégique, mais elle le fera alors que la France, elle, reconnaît devoir réduire sa foulée dans ce domaine, dans une même hypothèse.

Enfin, l’Allemagne visant une position centrale et hégémonique en Europe en matière de BITD, elle aura, seule, les mains bien plus libres pour nouer des partenariats avantageux sectoriels avec les industriels européens, en Espagne, mais aussi en Grande-Bretagne, en Suède ou en Italie, dans une optique de progression capacitaire et non de limitation de l’érosion, à laquelle la BITD française est exposée aujourd’hui.

Reste l’impasse souvent évoquée de la propulsion, un domaine dans lequel il est fréquent de lire que l’industrie allemande n’aurait pas les compétences nécessaires pour concevoir un turboréacteur d’avion de combat. La réalité est plus nuancée : MTU a largement développé ses compétences autour des programmes Panavia Tornado et surtout avec l’EJ200 de l’Eurofighter Typhoon, conçu avec le britannique Rolls-Royce — en effet, MTU détient environ 30 % de la production de l’EJ200 et assume la responsabilité des compresseurs basse et haute pression, ainsi que de la DECMU (Digital Engine Control and Monitoring Unit), et assure aussi l’assemblage final et les essais pour les moteurs de la Luftwaffe.

De fait, si MTU n’a pas encore toutes les compétences pour développer les parties chaudes d’un propulseur d’avion de combat moderne à hautes performances, il en maîtrise de très nombreux aspects. Il fait peu de doute que Berlin pourra trouver un accord avec Rolls-Royce, GE ou Pratt & Whitney, pour l’accompagner efficacement dans ce domaine, et assimiler les compétences manquantes.

SCAF paie aujourd’hui la gestion défaillante de programme ces 8 dernières années

On comprend de ce qui précède que tout ne s’est pas passé comme prévu avec le programme SCAF. De toute évidence, la stratégie du report des arbitrages clivants appliquée depuis 2018 visait à faire progresser le programme pas à pas, jusqu’à ce qu’il arrive à un statut « too big to fail », trop important pour échouer, obligeant industriels, militaires et même politiques à assumer des arbitrages sous contraintes parfois défavorables.

Ce que n’avait pas prévu cette stratégie, il est vrai pour le moins hasardeuse, ce fut la guerre en Ukraine, puis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, et les conséquences de ces deux événements sur l’évolution du budget des armées allemandes.

De fait, aujourd’hui, le programme SCAF semble bien se retrouver dans une impasse mortifère, avec Berlin qui voit des opportunités plus attrayantes se dessiner pour atteindre non seulement le statut d’avionneur militaire complet, mais aussi l’autonomie stratégique sur un échéancier resserré, afin d’adapter sa posture pilote en Europe à la nouvelle réalité géostratégique qui se dessine.

Un programme, un pool technologique, plusieurs équipements : sauver SCAF en en étendant les ambitions

Alors, SCAF est-il d’ores et déjà condamné ? Pour beaucoup, la perspective est attendue avec impatience, voire avec une certaine délectation. Toutefois, il convient aussi de reconnaître que les conséquences, pour la France et son industrie de défense, d’une telle hypothèse, et de ses conséquences, peuvent s’avérer préoccupantes.

NGF SCAF
Sauver SCAF : doit-on, et peut-on encore sauver les programmes franco-allemands de défense ? 45

On se rappelle ainsi que la France et la Grande-Bretagne se partageaient le marché de la construction de sous-marins et de frégates à l’exportation, avant l’arrivée des Type 209 et Meko allemands dans les années 70, tous deux s’imposant sur de très nombreux marchés exportés depuis cette date. De même, si la France était parvenue à tirer son épingle du jeu sur la scène export avec son AMX-30 face au Leopard 1 allemand, c’était avant, face à l’opposition du Bundestag, d’exporter ses chars à des régimes non démocratiques comme l’Espagne, le Portugal, la Grèce et l’Arabie Saoudite.

Ces exemples doivent appeler la France à bien peser ses arbitrages dans ce domaine, sachant que si le Tornado et le Typhoon n’ont pas connu le succès export du Mirage 2000 et du Rafale, c’est beaucoup en lien avec les postulats britanniques dans la conception de ces appareils, les mêmes qui donnèrent naissance, avant le Tornado, au Lightning qui, lui aussi, fut un échec commercial, spécialement face au Mirage III.

Au-delà de cette menace qui ne doit pas être ignorée, il convient aussi de peser les bénéfices importants, pour des forces continentales partageant un même destin géostratégique, de partager un socle technologique et capacitaire commun, pour faire face aux menaces globales qui se dessinent, qu’il s’agisse de la menace russe bien identifiée, de la menace chinoise largement sous-évaluée en Europe, ou encore de l’émergence d’une union moyen-orientale centrée autour de quelques pays comme la Turquie, l’Arabie Saoudite et le Pakistan, ces deux derniers ayant d’ailleurs signé récemment un accord inédit par son ambition qui pourrait intégrer le royaume dans le périmètre de la dissuasion d’Islamabad.

Pour autant, les impasses constatées, elles non plus, ne peuvent être ignorées : la France veut un appareil plus petit, plus polyvalent, navalisé et sur un calendrier plus resserré ; l’Allemagne veut un chasseur plus lourd, plus puissant, avec une prédominance de supériorité aérienne. Surtout, les deux veulent une BITD aéronautique leur conférant une autonomie stratégique de fait.

Dans ce contexte, la seule alternative, pour sauver le programme SCAF dans une structure efficace pour l’ensemble des parties, serait de le transformer en programme de programmes, s’appuyant sur un pool technologique commun. Dans ce contexte, la France développerait son propre NGF, répondant à ses attentes et à ses impératifs industriels et de calendrier, et l’Allemagne ferait de même.

SCAF engagement coopératif
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En revanche, ces deux appareils partageraient un même système de combat collaboratif, les mêmes technologies de radar et de senseurs (même si les radars, eux, sont différents car exploitant des puissances et des contraintes d’espace différentes), des propulseurs eux aussi basés sur un pool technologique commun, permettant de mutualiser une partie du support et de l’évolution, et ainsi de suite pour l’ensemble des piliers.

Une telle architecture permettrait même à d’autres pays européens, comme la Suède, de s’y intégrer sans heurts, pour développer, par exemple, un chasseur monomoteur qui compléterait la gamme SCAF.

Ce faisant, le programme permettrait une importante diminution des risques vis-à-vis d’éventuels programmes strictement nationaux, risques d’ambitions contraintes côté français, risques d’impasses technologiques côté allemand, tout en développant une gamme complémentaire et donc non concurrente, sur la scène internationale, de sorte à traiter le plus efficacement possible l’ensemble des besoins.

Reste que, dans une telle hypothèse, l’interdépendance technologique et donc politique croisée demeurerait bien présente entre les programmes français, allemands voire suédois, pour le meilleur (réduction des coûts et des risques), comme pour le pire (ingérence exportation).

De fait, cette architecture ne peut être une architecture qui s’impose d’elle-même, mais une architecture qui se négocie, sans cette fois reporter ou ignorer les points de blocages et frictions potentielles, faute de se retrouver, à nouveau, dans le même schéma que celui qui menace directement SCAF aujourd’hui.

Le programme MGCS face au mur de la réorganisation de la BITD terre allemande

Si SCAF devait être abandonné, ou même restructuré en programme de programmes, son jumeau terrestre, le programme MGCS, subirait très certainement le même sort. En effet, dès leur genèse, les deux programmes avaient été artificiellement liés dans un partage industriel et technologique plus politique que factuel.

MGCS vision allemande
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De fait, à chaque crise rencontrée par SCAF, l’avenir de MGCS avait été remis en question, par ricochet. Et inversement, chaque crise traversée par MGCS se répercutait sur SCAF. Le sujet est d’autant plus lié que certains industriels participent aux deux programmes, comme Thales, Hensoldt, MBDA ou MTU.

Pour autant, MGCS n’a eu nul besoin des déboires de SCAF pour voir son propre avenir menacé, là encore, sur fond de divergences dans les besoins exprimés par la Bundeswehr et l’Armée de terre française, ou dans les tensions autour du partage industriel, notamment entre KNDS France et Rheinmetall.

En outre, MGCS a vu son calendrier glisser de plus de 5 ans, probablement 10, officiellement pour des raisons de maturité technologique. Toutefois, ces annonces ont été faites après que le nouveau Leopard 2A8 de KNDS Deutschland fut présenté, puis que le programme Leopard 3 fut confirmé pour 2030.

De fait, si la France a besoin d’un char de combat issu du programme MGCS pour 2040, après avoir étendu au-delà du raisonnable la durée de vie de ses Leclerc pour cela, pour l’industrie allemande, qui dispose du 2A8 et prochainement du Leopard 3, l’échéance est beaucoup plus lointaine, au-delà de 2045 voire de 2050.

Enfin, la BITD terrestre allemande, elle aussi, est en pleine restructuration, sous l’effet conjoint d’investissements massifs venant de la Bundeswehr — on parle de 600 à 1000 chars, de 600 Skyranger 30, de 150 RCH-155 et de nombreux autres équipements en lien avec la transformation du format de Das Heer — et des nombreuses commandes exports enregistrées ces derniers mois, concernant le Leopard 2A8, le Skyranger, le RCH 155 et le Boxer, ou encore les KF41/51 de Rheinmetall.

Surtout, dans ce domaine, la BITD allemande n’a aucun besoin de la France, dont les compétences technologiques sont redondantes des siennes, et dont le marché potentiel est limité. Pire encore, en matière de propulsion et de transmission, la France s’appuie déjà sur des solutions allemandes de MTU et Renk, s’agissant de ses blindés lourds.

En d’autres termes, en bien des aspects, MGCS est le pendant miroir de SCAF, avec une aspiration encore plus forte venue de Berlin et de son industrie de défense, pour faire sans la France.

Transformer MGCS en programme de programmes normatif

Dans ce contexte, il pourrait être tentant d’appliquer la même recette que celle proposée pour SCAF à MGCS, les deux programmes rencontrant des obstacles similaires, parfois avec les mêmes acteurs industriels.

Char moyen chine photo taille
Nouveau char moyen Type 100 chinois

Cependant, on ne peut ignorer dans ce cas précis que l’interdépendance résiduelle entre les BITD terrestres française et allemande est bien moins importante que dans le domaine aéronautique. En d’autres termes, si dans SCAF, la France a les compétences et l’Allemagne les moyens, dans MGCS, Berlin a les deux, et la France, peut-être ni l’un ni l’autre.

Dès lors, Berlin, et surtout sa BITD, avec Rheinmetall, qui a toujours œuvré ouvertement contre MGCS, en tête, n’aurait presque aucun intérêt à créer une interdépendance technologique avec la BITD française. Quant à la France, on peut se demander si elle aurait intérêt à s’investir dans le développement d’un char de combat, étant donné l’orientation de l’Armée de terre constatée, plutôt que de développer un char moyen de 40 tonnes à très haute mobilité, pour accompagner ses brigades mobiles ?

Dans ce contexte, il y aurait probablement intérêt à transformer MGCS en programme normatif européen, permettant aux équipements développés dans cette norme, d’être implémentés sur les plates-formes qui la forment, et à collaborer nativement avec toutes les plates-formes et équipements respectant cette norme.

L’intérêt d’une telle norme n’est pas que collaboratif. Il simplifie également considérablement la certification d’un équipement, puisqu’il suffit d’une certification de norme pour pouvoir être employé sur toutes les plates-formes, ou en collaboration avec elles.

Conclusion

On le voit, qu’il s’agisse de SCAF ou de MGCS, les deux programmes emblématiques du renouveau de la coopération industrielle de défense franco-allemande, imaginée initialement pour servir de support à l’émergence de l’Europe de la défense, sont à présent directement menacés. Et leurs chances d’aller à leur terme, dans leur forme actuelle tout du moins, sont très largement compromises.

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Cette situation résulte autant d’un pilotage largement défaillant de Paris et Berlin — tous deux ayant préféré avancer dans une approche biaisée, totalement assumée, pour éviter de faire face aux divergences et contradictions identifiées dès l’entame des programmes — que des évolutions politiques et stratégiques ayant amené l’Allemagne à multiplier par cinq son effort de défense entre 2019 et 2029.

Dès lors, les postulats qui avaient cours au lancement de ces programmes sont aujourd’hui totalement caduques, ce qui explique la radicalité des positions exprimées récemment concernant des sujets pourtant connus depuis plus de huit ans.

Pour autant, abandonner simplement les programmes n’aurait pas que des conséquences favorables, ni pour Berlin, ni pour Paris, et encore moins pour leurs BITD et armées respectives.

Dans ce contexte, l’alternative pourrait être de transformer SCAF en programme de programmes technologique, et MGCS en programme de programmes normatif, de sorte à mutualiser ce qui peut l’être, au bénéfice de tous, là où c’est possible, tout en libérant les ambitions et les exigences là où le compromis ne peut être atteint sans renoncements majeurs.

Par ailleurs, une telle transformation permettrait de préserver le caractère symbolique de ces deux programmes, au moment où l’unité européenne est plus indispensable que jamais, face à une Russie qui teste presque quotidiennement la détermination européenne, et des États-Unis prenant chaque jour un tournant plus isolationniste.

Toute la question est de savoir, à présent, à quel point les gouvernements de chacun des pays concernés accepteront d’assumer un semi-échec pour éviter d’avoir à en assumer un total, dans les mois à venir, aux conséquences bien plus dramatiques pour les armées, les industriels et surtout pour la crédibilité dissuasive du bloc européen.

L’Armée de terre allemande se prépare à changer de catégorie

Depuis plus de trente ans, l’armée de terre allemande, naguère pivot du dispositif conventionnel de l’OTAN, semblait condamnée à un rôle secondaire, victime de la « paix des dividendes » et des arbitrages budgétaires de la réunification. Avec à peine 62 000 hommes en 2025, Das Heer paraissait bien loin de l’époque où elle alignait douze divisions mécanisées et près de 2 000 chars Leopard face au Pacte de Varsovie.

Pourtant, en quelques mois, le ton a changé. Sous la pression des menaces russes et des exigences de l’Alliance, Berlin s’est engagé sur une trajectoire qui pourrait transformer radicalement son armée de terre : passer de 62 000 à 150 000 soldats d’ici à 2035, créer de nouvelles brigades blindées et mécanisées, et reconstruire un outil conventionnel de premier plan.

Cette mutation, si elle est menée à son terme, ne serait pas un simple ajustement capacitaire : elle bouleverserait l’équilibre militaire en Europe. Car au-delà de la hausse budgétaire, déjà spectaculaire, c’est bien une dynamique politique et industrielle inédite qui s’esquisse en Allemagne. Dès lors, une question centrale se pose : l’Europe est-elle prête à accepter et à encadrer le retour de la Bundeswehr comme première puissance terrestre du continent, et la France, en particulier, saura-t-elle définir sa place dans ce nouvel équilibre ?

Das Heer, l’Armée de terre allemande, aujourd’hui

Durant la guerre froide, l’Armée de terre ouest-allemande, Das Heer, était une composante centrale du dispositif défensif de l’OTAN. Celle-ci alignait, en effet, un très puissant corps mécanisé fort de 3 corps d’armées et de 12 divisions blindées ou mécanisées, avec notamment une flotte de près de 2000 chars de combat Leopard 1 puis 2, ainsi que plus de 2000 véhicules de combat d’infanterie Marder et une puissante artillerie de campagne.

En 1991, avec la réunification, l’Allemagne disposait d’une force armée représentant 680 000 militaires et conscrits, et près de 200 000 civils. Toutefois, pour faire face aux coûts de cette réunification, la Bundeswehr vit ses effectifs et ses moyens décroître très rapidement pour n’atteindre que 203 000 militaires en 2025, dont seulement 62 000 servent au sein de l’Armée de terre.

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Soldats de l’Armée de terre allemande à l’entrainement

Elle se compose aujourd’hui de 5 divisions : la 1ʳᵉ panzer division, basée à Oldenbourg, composée de deux brigades blindées (9ᵉ Panzerlehr et 21ᵉ Panzer) ainsi que d’une brigade mécanisée (41ᵉ Panzergrenadier), de la 10ᵉ panzer division de Veitshöchheim, avec deux brigades blindées (12ᵉ et 45ᵉ Panzer), d’une brigade d’infanterie mécanisée (37ᵉ Panzergrenadier), ainsi que de la brigade franco-allemande.

À cela s’ajoutent la Brigade des forces rapides, basée à Stadtallendorf, composée de la 1ʳᵉ brigade aéroportée, de la 23ᵉ brigade parachutiste, du commandement des forces spéciales et du commandement des hélicoptères, ainsi que de la Division de défense territoriale, dont le commandement est basé à Berlin, et qui se compose de 6 régiments d’infanterie territoriale. Le commandement divisionnaire de l’entraînement, enfin, est basé à Leipzig, et regroupe les 9 centres de formation et d’entraînement de Das Heer.

Les huit brigades de mêlée allemandes disposent d’un armement proportionnellement dense et moderne, avec 380 chars lourds Leopard 2 A6, A7 et bientôt A8, 360 véhicules de combat d’infanterie Puma, autant de VCI Marder en cours de remplacement par les Puma, plus de 400 transports de troupe blindés 8×8 Boxer en différentes configurations, plus de 800 APC Fuchs 6×6, 300 véhicules blindés de reconnaissance Wiesel, et plus d’un millier de blindés légers 4×4 Fennek, Dingo et autres.

L’artillerie allemande se compose de 134 canons automoteurs chenillés PzH2000 de 155 mm, d’une cinquantaine de mortiers autotractés ainsi que de 33 lance-roquettes multiples M270 portés au standard Mars II. Plus de 500 blindés et systèmes mobiles de génie, ainsi que plus de 10 000 camions et véhicules de transport logistiques complètent cet inventaire terrestre. Enfin, 82 hélicoptères de manœuvre NH90, 51 hélicoptères de combat Tigre et une vingtaine d’hélicoptères de soutien H135 forment la composante d’aérocombat de Das Heer.

Comme en France, les effectifs de Das Heer sont aujourd’hui exclusivement professionnels, la conscription dans le pays ayant été annulée en 2011. Et comme c’est le cas dans la plupart des armées occidentales, elle peine aujourd’hui à maintenir ses effectifs, faisant simultanément face au vieillissement de ses personnels engendrant des départs programmés élevés, aux difficultés de recrutement et à la concurrence de la Deutsche Marine et de la Luftwaffe qui, elles aussi, entendent augmenter leurs effectifs dans les années à venir.

Passer de 62 000 à 150 000 hommes d’ici à 2035 : l’incroyable transformation demandée par l’OTAN à Berlin

Jusqu’à présent, le plan publiquement approuvé par les autorités allemandes visait à atteindre un effectif global de 260 000 militaires actifs d’ici à 2035, ce qui représente déjà un enjeu de taille en partant des 203 000 personnels en uniforme aujourd’hui, sachant qu’un mur RH se profile, alors que 30 % des effectifs devront quitter le service en limite d’âge dans les 5 ans à venir.

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En fait, il est super contant !

Pourtant, cette ambition déjà considérable semble à présent être caduque, si l’on en croit un courrier interne obtenu par Reuters, qui ferait état d’un effectif de 150 000 hommes à cette échéance, pour la seule armée de terre, actuellement forte de 62 000 militaires.

En intégrant les changements de format également prévus par la Luftwaffe et la Deutsche Marine, la Bundeswehr se dirigerait donc vers un format global de 320 000 à 340 000 militaires, soit une augmentation de 63 % dans les dix années à venir.

Deux nouvelles brigades de reconnaissance et de combat en préparation

La première étape, pour Das Heer, passera par la création de deux nouvelles brigades dites de combat de reconnaissance. C’est en tout cas ce qu’indiquent les informations obtenues par le site allemand spécialisé Hardpunkt.de, précisant que ces créations d’unités n’étaient pas encore du domaine public, mais qu’il s’agirait, pour Berlin, de répondre aux nouvelles attentes de l’OTAN pour la défense du flanc est.

Concrètement, ces nouvelles brigades, qui rassembleraient 3 000 à 5 000 combattants chacune, disposeraient de moyens de reconnaissance étendus, notamment un grand nombre de drones, ainsi que de moyens de combat et d’engagement. L’hypothèse de la présence de chars lourds Leopard 2, ou de chasseurs de chars sur châssis plus légers comme le Boxer ou le KF-41, armés d’un canon de 105 ou de 120 mm, a été avancée.

Ces deux nouvelles brigades pourraient être formées à la suite de la création de la 45ᵉ Panzer Brigade, récemment déployée en Lituanie, de sorte à renforcer les moyens de réponse rapide mobilisables par Das Heer en cas de crise ou d’agression, spécialement en Europe de l’Est ou du Nord.

On peut penser, bien que ce ne soit pas évoqué officiellement, que celles-ci pourraient former, avec la 45ᵉ Panzer, l’ossature d’une nouvelle division blindée rapide ou de projection, constituant de fait la première réponse visible et tangible de Berlin à la dégradation sécuritaire à l’Est, et à l’augmentation annoncée des unités organiques russes en zone Zapad (Ouest) et Nord.

En effet, en mars 2024, le ministre de la Défense russe, Sergueï Choïgou, avait annoncé la création de 30 unités organiques, 14 divisions et 16 brigades, concentrées sur le flanc ouest du pays, en zone Zapad, et dans les deux districts militaires nouvellement formés de Leningrad (Saint-Pétersbourg) et de Moscou.

Quelles options pour relever le défi des ressources humaines ?

Avec un budget qui dépassera les 108 Md€ en 2026 et atteindra 161 Md€ en 2029, les crédits ne devraient pas représenter un obstacle pour la Bundeswehr afin d’atteindre ces objectifs plus qu’ambitieux.

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Pas davantage que l’équipement des forces, les industriels allemands ayant fait cause commune avec la Bundeswehr pour augmenter considérablement la proportion de la production industrielle allemande vers les équipements de défense dans les mois et années à venir, tant pour répondre au défi sécuritaire que pour saisir l’opportunité que représente l’augmentation des crédits des armées européennes, tout en absorbant les conséquences de la baisse des exportations automobiles dont elle souffre.

Relever le défi des ressources humaines, en revanche, sera autrement difficile. Telles quelles, plusieurs options peuvent être envisagées par Berlin, mais très peu d’entre elles se révèlent effectivement applicables ou satisfaisantes.

La solution la plus simple serait d’augmenter le nombre de postes de militaires d’active, et d’accroître l’attractivité de la fonction en augmentant les soldes et les compensations offertes aux candidats. Cependant, à une telle échelle, cette approche risquerait surtout de créer un déséquilibre entre l’offre et la demande sur le marché de l’emploi, et d’engendrer, indirectement, une importante pression sur les salaires dans le privé, ce qui ne serait pas du tout du goût des industriels.

En outre, cette approche est celle qui engendre la plus grande inertie et les plus importants coûts directs RH, sachant que contrairement aux coûts industriels, ceux-ci ne peuvent se compenser par les recettes réalisées à l’exportation. De fait, cette approche, si elle peut partiellement être mise en œuvre dans certains domaines spécifiques comme les pilotes, ne peut représenter une solution valide pour un tel changement de format des armées.

La seconde solution, souvent évoquée en France, serait d’instituer un retour à la conscription universelle, comme c’était le cas outre-Rhin jusqu’en 2011. Si la solution est économique, elle présente en revanche deux inconvénients majeurs : d’une part, elle ne permet pas de monter en puissance progressive, sauf à passer pendant la phase de croissance par une forme de sélection ou de tirage au sort ; d’autre part, elle est largement disproportionnée par rapport aux réels besoins de l’Armée allemande, une classe d’âge représentant près de 700 000 jeunes Allemands.

Surtout, si la conscription pouvait être une solution en Allemagne de l’Ouest pendant la guerre froide, alors que l’essentiel des combats anticipés devait se dérouler sur son sol, elle engendre d’immenses problèmes légaux dès lors qu’il s’agira d’aller protéger la Pologne, l’Estonie ou la Finlande, qui sont aujourd’hui les champs de bataille anticipés en cas d’agression russe.

La troisième solution consisterait, comme la France ou les États-Unis, à miser sur la constitution d’une puissante réserve volontaire ou d’une garde nationale. À l’instar des militaires d’active, les réservistes sont des militaires volontaires sous contrat, et ne souffrent donc pas des restrictions de projection en dehors des frontières du pays.

D’autre part, ils ne représentent qu’une fraction du coût RH d’un militaire d’active, de sorte qu’une unité de garde nationale pleinement équipée de matériels produits nationalement offre une soutenabilité budgétaire double de celle d’une unité d’active. Pour autant, une unité de garde nationale peut être mobilisée rapidement et être employée en unité constituée, presque comme une unité d’active.

Cependant, ce modèle souffre d’une importante faiblesse : il est faiblement prévisible. En effet, pour fonctionner pleinement, les unités de réserve doivent pouvoir s’appuyer sur un turnover RH maîtrisé, comme c’est le cas aux États-Unis, pour qui ce modèle est parfaitement assimilé depuis plusieurs décennies.

En revanche, dans le cas de la Bundeswehr, et de Das Heer en particulier, les délais requis pour atteindre ce seuil d’efficacité seront très probablement trop longs au regard des besoins de renforcement de la posture de défense de l’OTAN. Ce n’est pas un mauvais modèle, bien au contraire. Mais c’est un modèle qui aurait dû être lancé en 2015, pour atteindre sa pleine efficacité en 2030.

Reste le dernier modèle applicable, celui qui, par ailleurs, semble avoir la préférence de Boris Pistorius, le ministre de la Défense allemand : la conscription choisie. Ce modèle est appliqué en Norvège depuis de nombreuses années, et plus récemment par la Suède et la Croatie. Son principe est fort simple : si la conscription est obligatoire, les armées ont la possibilité de choisir leurs recrues en fonction de leur profil scolaire et périscolaire, ainsi que sur un critère de volontariat.

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Boris Pistorius lors de sa visite en Suède pour évaluer la conscription choisie en 2024.

Concrètement, dans les deux pays scandinaves, le nombre et la qualité des volontaires excèdent sensiblement les besoins des armées chaque année, la sélection pour la conscription étant devenue un sésame ouvrant de nombreuses portes et un marqueur social puissant.

En Allemagne, ce modèle aurait de nombreux atouts : comme la conscription classique, les coûts RH sont réduits, mais contrairement à celle-ci, la notion de volontariat augmente sensiblement les opportunités de reversion vers la réserve, voire vers l’active. De fait, elle représente une formation maîtrisée et étendue d’un pool de personnel susceptible de rejoindre la réserve et donc d’être déployable sur le sol européen.

Surtout, elle offre une progressivité parfaitement maîtrisée permettant aux armées de planifier la montée en puissance du dispositif de manière fine et efficace, en réduisant très sensiblement les frictions et effets de bord que l’on peut craindre autrement.

En d’autres termes, pour Berlin, si l’objectif est effectivement de faire passer la Bundeswehr d’un format de 200 000 à 300 000 militaires, ou plus, dans les années à venir, sans déstabiliser le dispositif défensif existant, la meilleure solution, peut-être même la seule applicable, sera de recourir à un modèle de conscription choisie adossé à la création d’une force de réserve étendue, le premier servant de porte d’entrée et de filtre au second.

La plus puissante force terrestre et la plus puissante industrie de défense en Europe : politiques et industriels allemands engagés dans un objectif commun

Historiquement, l’Allemagne a déjà changé de catégorie à plusieurs reprises en matière de puissance militaire terrestre. Durant la guerre froide, la Bundeswehr constituait le pivot du dispositif conventionnel de l’OTAN en Europe centrale, alignant près de 500 000 hommes et une flotte blindée parmi les plus imposantes du monde occidental. Puis, avec la réunification et la « paix des dividendes », Berlin choisit de réduire drastiquement ses effectifs, préférant miser sur une posture politique et économique, tout en délaissant progressivement son outil militaire.

Aujourd’hui, la dynamique est toute autre. Sous la pression d’un environnement sécuritaire dégradé et des attentes explicites de l’OTAN, l’Allemagne s’apprête à redevenir la première puissance terrestre européenne. Contrairement aux décennies précédentes, ce tournant n’est pas seulement dicté par l’urgence militaire, mais aussi par une volonté politique assumée et partagée au sein de la classe dirigeante. Le consensus, rare à Berlin, s’articule autour d’une idée simple : la défense du continent ne peut être assurée sans une Bundeswehr puissante, moderne et crédible.

Blindé chenillé KF41 Lynx Rheinmetall Eurosatory 2024
L’Allemagne est d’autant plus volontaire pour prendre la position de pivot de l’architecture defense européenne, qu’elle possède une stratégie de soutenabilité industrielle crédible et sécurisée.

Dans le même temps, l’industrie de défense allemande, longtemps bridée par la modestie des commandes nationales, s’aligne désormais sans ambiguïté avec cette ambition. Rheinmetall, KNDS Deutschland, Diehl, Hensoldt ou ThyssenKrupp multiplient les annonces de nouvelles lignes de production, d’investissements massifs et de recrutements. Rheinmetall a ainsi engagé près de 300 M€ dans une nouvelle usine à Unterlüß, capable de produire jusqu’à 200 000 obus de 155 mm par an pour la Bundeswehr et ses alliés, tandis que l’industriel a acquis Naval Vessels Lürssen afin de développer un véritable pôle naval intégré.

Mais l’effort dépasse le seul cadre de la BITD : c’est toute la classe industrielle allemande qui se mobilise. Opticiens de précision, électroniciens embarqués, spécialistes des matériaux composites et géants de la machine-outil réorientent une partie de leurs capacités vers la défense, sous l’effet d’une visibilité nouvelle donnée par les commandes pluriannuelles. Le Royal United Services Institute souligne ainsi que la stratégie industrielle de Berlin repose sur une « sécurisation de volumes de production sur le long terme, destinée à donner aux industriels la confiance nécessaire pour investir dans des capacités accrues ».

Cette mobilisation est catalysée par la trajectoire budgétaire spectaculaire adoptée par le gouvernement, alors que les dépenses de défense devraient atteindre 3,5 % du PIB à l’horizon 2029. Dans un pays où l’effort militaire avait longtemps été un tabou, cette réorientation massive agit comme un signal : la défense est redevenue une priorité nationale, irriguant l’ensemble du tissu industriel et technologique.

Ainsi, pour la première fois depuis la fin de la guerre froide, Berlin conjugue simultanément trois leviers : une trajectoire budgétaire spectaculaire, une volonté politique ferme et une base industrielle élargie, mobilisant aussi bien la BITD que les grands acteurs civils. Cette convergence change profondément la donne.

D’une part, elle ouvre la voie à une armée de terre de 150 000 hommes, dotée de moyens blindés et d’artillerie capables de rivaliser avec les standards russes. D’autre part, elle place l’Allemagne en position de force dans la compétition intra-européenne pour le leadership en matière de défense, face à une Pologne en plein réarmement et à une France qui conserve l’avantage nucléaire mais voit son poids relatif s’éroder dans le conventionnel.

La véritable question n’est donc plus de savoir si l’Allemagne peut redevenir la première puissance terrestre d’Europe, mais si ses voisins et alliés sont prêts à accepter et à encadrer ce retour. Car une telle transformation, si elle est menée à son terme, bouleversera l’équilibre militaire et politique du continent, et pourrait bien imposer Berlin comme le nouveau centre de gravité sécuritaire de l’Europe.

Et pour Paris : choisir l’asymétrie plutôt que la symétrie perdante

Admettons l’évidence : avec un cap budgétaire autour de 150 Md€ à l’horizon 2029, la Bundeswehr va disposer d’une profondeur conventionnelle que la France ne pourra pas égaler « à l’identique ». Inutile, dès lors, de rêver d’un retour à 900 chars lourds dans l’Armée de terre, d’une flotte de chasse à 600 appareils pour l’Armée de l’Air et de l’Espace, ou d’un maillage terrestre équivalent sur le front nord-est. La symétrie serait ruineuse, tardive — et, au fond, contre-productive, puisqu’elle placerait Paris sur le terrain choisi par Berlin et Varsovie.

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Sauf à faire de ses atouts et spécificités les priorités de son effort de défense, la France , ses armées et sa BITD souffriront considérablement de l’ascension allemande en Europe.

La voie française est ailleurs : l’asymétrie maîtrisée. D’abord, par la mise en valeur de compétences exclusives qui, en Europe, ne se déclinent qu’à Paris comme le porte-avions CATOBAR et son groupe aéronaval complet ; la projection interarmées à grande distance et le combat aéromobile. Ensuite, par la consolidation de technologies clefs (aéronautique de combat, balistique, spatial, senseurs/effets) qui donnent à la France des leviers de dissuasion et une liberté d’action, en première intention, que personne d’autre, sur le continent, ne possède au même niveau de maturité.

S’y ajoute une géographie singulière : façade Atlantique, Manche, Méditerranée, outre-mer — soit autant de points d’appui pour structurer, avec des alliés, des zones de déni maritimes et aériennes qui complètent — et non dupliquent — la masse mécanisée germano-polonaise à l’est. Là est la valeur-ajoutée française : tenir la mer, maîtriser le ciel, les flux et les seuils, pendant que d’autres tiennent la terre par la masse.

Surtout, il faut rejouer l’ADN français : faire différemment, mais utile. Quand tous revaient du Phantom II en volant sur F-84, la France a fait le Mirage. Quand l’orthodoxie ne jurait que par le M109, la France a proposé CAESAR. Quand les frégates au profil de boite de chaussures représentaient la norme, elle a introduit la discrète et redoutable La Fayette. L’enjeu, aujourd’hui, est de décliner la même logique sur les drones, l’engagement collaboratifs, la frappe conventionnelle à longue portée, la défense sol-air et des chaînes de détection-décision ultra-réactives qui renversent l’arithmétique coût/effet.

Concrètement, cela suppose d’assumer quelques choix structurants : prioriser les briques qui font la différence systémique (Rafale F5 et ses effecteurs, sous-marins et drones navals, GE/RE, munitions stand-off, souveraineté capteurs/logiciels), tout en mutualisant ailleurs, en Europe, ce qui relève de la masse logistique (munitions de 155, pièces communes, pourquoi pas certains blindés). Autrement dit : consacrer l’euro marginal à ce qui change le combat, pas à ce qui duplique la force de l’autre.

Enfin, face à une architecture européenne qui se germanocentre, la meilleure réponse, pour Paris, ne se trouve pas dans une rivalité frontale stérile et sans issue ; c’est l’indispensabilité. En se positionnant là où ni Berlin, ni Varsovie, ni quiconque en Europe ne peut (ou ne sait) faire, la France demeurera clé de voûte de la sécurité européenne. Au profit de l’Europe, certes, et de sa sécurité collective ; mais aussi de sa place dans le concert continental — non par la masse, mais par la valeur stratégique ajoutée.

Conclusion

On le voit, la trajectoire qui se dessine discrètement mais sûrement outre-Rhin va profondément bouleverser le paysage sécuritaire européen. Jusqu’ici bâtie sur une foi quasi religieuse en l’allié américain, l’architecture de défense du Vieux Continent s’oriente désormais, très vraisemblablement, autour de son noyau allemand, comme c’est déjà le cas sur les plans politique et économique. Berlin affiche aujourd’hui une volonté claire : assumer un rôle dominant, non plus seulement économique, mais aussi militaire, au moins dans le champ conventionnel.

Allemagne Leopard 2A8 KNDS
KNDS a su faire du Leopard 2A8 son outil de reconquete en Europe, après les échecs successifs des K9 en Norvège et des K2 en Pologne.

L’obstacle principal reste cependant capacitaire. Pour incarner cette posture dominante, la Bundeswehr doit se transformer, en moins d’une décennie, en la plus puissante force aéroterrestre d’Europe continentale — une ambition jusqu’ici portée par Varsovie. Cela implique un saut d’échelle considérable : passer de 62 000 à 150 000 soldats pour l’armée de terre, tout en construisant des structures capables d’encaisser une telle montée en puissance.

Cela commencera par la création de deux nouvelles brigades de reconnaissance et de combat, destinées à intervenir rapidement sur le flanc Est et le Nord de l’Europe, qui viendront épauler la 45ᵉ Panzerbrigade en Lituanie. Mais ces 10 000 hommes supplémentaires ne représentent qu’une goutte d’eau par rapport aux 90 000 qu’il faudra recruter, former et fidéliser dans les dix années à venir.

Les finances, avec un budget dépassant les 150 Md€ dès 2029, et les équipements, portés par une industrie de défense désormais totalement mobilisée, ne constitueront pas les véritables freins. Le défi se situe dans le domaine des ressources humaines. Ni l’extension linéaire des forces, ni le retour à une conscription universelle ne sont viables. La seule voie praticable semble être celle d’une conscription choisie, adossée à une réserve élargie, capable de combiner flexibilité, coût contenu et progressivité maîtrisée.

Vue de Paris, cette transformation spectaculaire de la Bundeswehr peut inquiéter autant qu’elle peut frustrer. Car une fois mises de côté les postures, l’évidence s’impose : avec un PIB supérieur de 35 % et une économie encore robuste, l’Allemagne pourra jouer la masse, là où la France ne le pourra plus. En clair, inutile d’espérer rivaliser dans les blindés lourds ou dans les divisions mécanisées : Berlin s’impose déjà.

Mais cela ne condamne pas pour autant Paris au déclassement. Car la France conserve des atouts asymétriques que nul autre en Europe ne peut revendiquer : la dissuasion nucléaire, la maîtrise de certaines technologies clés (balistique, spatial, aéronautique), des savoir-faire opérationnels uniques (porte-avions CATOBAR, projection de forces, interventions expéditionnaires), sans oublier une géographie qui la place à la croisée de l’Atlantique, de la Méditerranée et de la Manche. Historiquement, la France a toujours su se distinguer par des choix différents, parfois iconoclastes mais souvent payants : Mirage face aux Phantom, CAESAR face aux M109, La Fayette face aux Oliver Hazard Perry.

À l’heure où Varsovie et Berlin s’engagent dans une logique de rapport de force mécanisé avec Moscou, Paris ne pourra l’emporter en essayant de « faire autant avec deux fois moins ». Sa seule voie est de faire ce que personne d’autre ne peut faire, et de s’y tenir. Autrement dit, miser sur l’originalité, l’agilité et la supériorité de niche.

Car demain, la véritable question ne sera pas de savoir si la Bundeswehr peut redevenir la première armée de terre d’Europe. Elle le sera. La vraie question est de savoir si la France acceptera enfin d’assumer son rôle : non plus celui d’un challenger frustré, mais celui d’un pôle complémentaire indispensable, capable de faire basculer l’équilibre européen là où Berlin ne pourra jamais s’aventurer. Faute de quoi, Paris ne sera plus qu’un spectateur dans une partie dont il avait, jusqu’ici, écrit une grande partie des règles.

La débâcle des armements US en Ukraine et ses conséquences sur le rapport de force en Europe

Depuis le début de l’offensive russe contre l’Ukraine, la presse occidentale a régulièrement fait ses gros titres des performances « extraordinaires » des équipements américains et européens livrés à Kyiv. Ici, ce furent les batteries Patriot, célébrées pour avoir intercepté des missiles Kinzhal russes dits « hypersoniques » au-dessus de la capitale ; là, ce furent les lance-roquettes HIMARS, présentés comme l’arme miracle décimant les colonnes mécanisées de l’envahisseur pris au dépourvu.

Dans le même registre, le désormais célèbre canon CAESAR est devenu une véritable star médiatique, au point d’être qualifié de « cauchemar des artilleurs russes » — un qualificatif qui valut à l’article correspondant de Meta-Défense d’être le plus lu de son histoire.

Rares furent, en revanche, les fois où les contre-performances de ces mêmes équipements ont été mises en avant. Et même lorsque cela se produisait, la tentation restait grande d’en attribuer la responsabilité au manque de formation ou de rigueur tactique des forces ukrainiennes, plutôt qu’aux limites intrinsèques de matériels pourtant présentés comme les plus avancés au monde. Kyiv elle-même a longtemps préféré taire ces difficultés, soucieuse de préserver les flux vitaux d’armes, de munitions et de crédits venus de Washington et des capitales européennes : mieux vaut un système qui sous-performe qu’une absence totale de système.

Or, depuis quelques mois, cette construction métaphorique commence à se fissurer. Les rapports dithyrambiques sur les prétendues capacités révolutionnaires des systèmes occidentaux, largement relayés en 2022 et 2023, cèdent progressivement la place à d’autres analyses, beaucoup plus confidentielles et, surtout, sensiblement plus préoccupantes.

En effet, face à une guerre qui se transforme en permanence, et deux adversaires — Moscou et Kyiv — qui ont parfaitement compris que leur survie dépendait de leur adaptabilité, les équipements occidentaux montrent leurs failles. Trop sophistiqués, trop lents à évoluer, ils peinent à conserver l’avantage opérationnel. Parfois même, la technologie dont on attendait tant se révèle être un handicap sévère sur la ligne de front.

Les contre-performances des armements US en Ukraine

Dès 2023–2024, plusieurs évaluations internes ukrainiennes et rapports ouverts ont documenté une dégradation notable des performances d’un ensemble d’armements occidentaux face à l’adaptation russe — au premier rang desquelles la guerre électronique (EW) et la saturation par salves. 

Armements US en Ukraine HIMARS
Batterie HIMARS en Ukraine en 2023

En effet, l’aviation comme l’artillerie ukrainiennes ont rapporté une chute brutale des taux d’efficacité de plusieurs munitions guidées par GNSS : JDAM-ER, Excalibur et roquettes GMLRS tirées par HIMARS. Selon des documents et des responsables ukrainiens cités par le Washington Post, « de nombreux armements américains guidés par satellite n’ont pas résisté au brouillage russe, au point que Kyiv a cessé d’utiliser certains types de munitions après l’effondrement des taux de réussite » .

De même, des reprises presse (sur la base du même dossier) ont souligné que, localement, les HIMARS avaient été rendus « complètement inefficaces » dans des zones fortement brouillées.

Par ailleurs, l’artillerie guidée Excalibur a été l’un des cas emblématiques : initialement très performante en 2022, elle a ensuite vu sa précision s’effondrer dans des secteurs où la Russie a installé des bulles de brouillage GNSS ; plusieurs sources indiquent que Washington a ralenti, voire suspendu, certaines livraisons à la suite de ces retours d’expérience. 

Ainsi, l’« avantage technologique » des munitions à guidage satellitaire a été largement érodé par l’adaptation russe (brouillage, spoofing, camouflage, déception), ce que confirment aussi des analyses de fond sur la campagne de frappes et la réponse des défenses ukrainiennes.

En outre, sur le segment terrestre lourd, les M1 Abrams ont, eux aussi, subi la mue du champ de bataille : la prolifération des drones FPV et des senseurs ISR russes a conduit Kyiv à retirer temporairement ses Abrams de la ligne de front, après des pertes et des dégradations jugées préoccupantes.

L’Associated Press a confirmé en avril 2024 que cinq des 31 chars livrés avaient déjà été détruits et que les Abrams étaient mis en retrait pour adapter doctrines et contre-mesures face à la menace drone . De facto, l’« emploi à l’ancienne » des chars de bataille se heurte à un environnement saturé de capteurs bon marché et de munitions rôdeuses — point que plusieurs responsables et analyses américaines reconnaissent désormais ouvertement, en insistant sur l’adaptation doctrinale nécessaire plutôt que sur « la fin du char ».

Patriot en Ukraine
Batterie Patriot protégeant Kyiv

Enfin, s’agissant de la défense antiaérienne, le tableau est lui aussi contrasté : si les Patriot ont revendiqué des interceptions spectaculaires (dont des Kinjal) en 2023, ils ont également été visés et endommagés lors d’attaques de saturation ; Washington a reconnu des dégâts limités sur une batterie à Kyiv, tout en soulignant qu’elle était restée opérationnelle. 

Après les premières interceptions réussies — y compris de missiles hypersoniques aéroportés Kinzhal confirmées par des responsables américains au printemps 2023 — plusieurs analyses signalent que Moscou a adapté ses profils de tir et accru la part des missiles à trajectoire quasi-balistique.

Le 9K720 Iskander-M suit une trajectoire déprimée et « est capable de manœuvres terminales et de leurrage, rendant l’interception nettement plus complexe », rappelle la fiche Missile Threat/CSIS. S’agissant du Kinzhal, son régime de vol hypersonique et des changements d’angle en phase terminale sont également cités par le CSIS comme facteurs qui « réduisent la fenêtre d’engagement des défenses ».

De fait, plusieurs vagues hivernales 2024/2025 ont davantage « fuité » sur Kyiv malgré l’emploi de Patriot, selon des bilans consolidés par Reuters sur les frappes visant les infrastructures énergétiques (réduction durable de capacité de production et d’acheminement après les raids de mars–avril 2025).

En parallèle, des notes d’alerte à Washington et Bruxelles pointent une consommation accélérée d’intercepteurs PAC-3/PAC-3 MSE et une pression sur les stocks et les cadences : « les systèmes occidentaux d’interception peinent à suivre le rythme d’une campagne de salves soutenue », résume Politico Europe à propos de la rareté des munitions de défense aérienne livrables à l’Ukraine.

Le CSIS aboutit à un constat voisin sur l’équation coûts/effets : tant que l’assaillant peut combiner manœuvres terminales, leurrage et saturation, la défense « voit son coût marginal monter alors que son efficacité marginale décroît » dans la durée. En d’autres termes, alors même que la défense antiaérienne ukrainienne utilisait davantage de missiles Patriot à 4 m$ l’unité, pour réaliser une interception balistique, le taux d’interception, lui, n’a cessé de décroître depuis bientôt deux ans.

lancement d'un Iskander-M russe
Depart d’un missile ballistique Iskander-M

Dès lors, la question n’est pas de nier les succès des systèmes US, mais de constater que la Russie a appris à en réduire l’efficacité marginale par brouillage, déception et saturation, dans une économie de guerre où le rapport coût/effet pèse désormais contre les défenses (missiles d’interception chers et produits en volumes limités).

Ainsi, un problème de perception s’est installé. En Occident, la presse privilégie volontiers les récits valorisants (interceptions réussies, « game-changers ») et couvre moins systématiquement les contre-performances pourtant abondamment décrites dans les retours d’expérience ukrainiens et les notes techniques (EW, spoofing, leurres, coûts d’interception). 

Par conséquent, l’image du rapport de forces reste souvent tronquée, jusque chez des spécialistes, et peut nourrir des décisions hasardeuses fondées sur des informations incomplètes. De fait, plusieurs grandes études publiées en 2024–2025 insistent désormais sur la priorité à donner à la résilience, au déni (EW, camouflage, dispersion) et à la réduction du coût marginal de l’interception, plutôt qu’à la seule accumulation d’« objets » high-tech.

Ce n’est pas qu’un problème américain : des fragilités occidentales structurelles mises à nu en Ukraine

En réalité, ce que révèlent les retours d’expérience ukrainiens dépasse le seul cas des équipements américains : de nombreux systèmes occidentaux se sont heurtés, une fois engagés à haute intensité, à des fragilités mécaniques, à des chaînes MCO inadaptées au tempo de la guerre d’attrition, ou à des coûts d’emploi incompatibles avec la saturation russe.

Ainsi, plusieurs matériels européens présentés comme « game-changers » ont connu des taux de disponibilité erratiques et des pannes récurrentes, au point d’être relégués à des emplois de niche. Meta-Défense avait déjà synthétisé, au printemps 2025, les limites d’un corpus d’armements allemands jugé mal adapté au théâtre ukrainien — un constat qui, au-delà du cas allemand, pointe un problème plus large de conception pour la paix et de MCO en flux tendu inapte à l’attrition.

Pzh 2000 KNDS Ukraine
Le chargement automatique du Pzh2000 allemand en Ukraine s’est révélé fragile au combat

De même, l’artillerie occidentale a payé le prix d’un sur-emploi inédit : l’US Army comme des sources européennes reconnaissent l’usure accélérée des tubes, la fatigue des culasses et les délais de remise en condition, d’autant plus sévères que le calibre 155 mm est tiré à des cadences sans précédent. Le New York Times notait dès 2023 que « les canons occidentaux s’usent plus vite que prévu, mettant la pression sur la logistique et la maintenance » ; la question ne tient pas à une « mauvaise arme » mais à l’écart entre doctrine de dotation/maintenance et réalité d’un feu continu.

Dans ce contexte, des systèmes modernes mais délicats comme Krab, AS90 ou Archer ont parfois déçu en termes de robustesse et de soutien au contact de l’attrition – non par défaut de concept, mais parce que l’écosystème de soutien n’a pas suivi le rythme industriel imposé par Moscou (constats recoupés par plusieurs synthèses techniques sur l’attrition d’artillerie en Ukraine : RUSIJanes).

Le cas du drone MALE tuc Baykar TB2 Bayraktar est tout aussi éclairant : très médiatisé en 2022 (frappes sur la colonne de Hostomel, contribution à la neutralisation du croiseur Moskva), il est devenu quasi absent des opérations régulières au bout de quelques mois, tant les défenses sol-air et la guerre électronique russes ont appris à l’attraper; plusieurs analyses ont documenté cette courbe d’apprentissage côté russe et la vulnérabilité des MALE à moyenne altitude dans un environnement de haute densité anti-aérienne (IISSRUSI).

À l’inverse, certains matériels jugés “trop vulnérables” au départ ont retrouvé une place utile une fois reprofilés : l’AMX-10RC, finalement apprécié pour sa mobilité et sa précision dans des rôles d’appui/reconnaissance, illustre cette réévaluation doctrinale a posteriori (Meta-Défense).

AMX-10RC Ukraine
S’il n’est pas adapté pour la fonction de char de combat, ‘lAMX-10RC se montre un excellent chasseur de blindés et canon d’assaut en Ukraine

Autre exemple, les Challenger 2 britanniques : très performants mais très lourds, consommant des munitions spécifiques (canon rayé L30, munitions non standard de l’OTAN), ils imposent une logistique singulière et, en pratique, ont été peu engagés par Kyiv, avant tout pour des raisons d’attrition attendue et d’offre munitions limitée. La Chambre des communes rappelait dès 2023 que la munition du CR2 n’est pas interchangeable avec celle des Leopard 2/ Abrams (facteur logistique de premier ordre pour l’Ukraine) (UK Parliament Library).

Plus généralement, les forces ukrainiennes arbitrent désormais en faveur de matériels robustes, rustiques et soutenables : VCI Marder et Bradley (protégés, réparables), Gepard (DCA canon efficace et peu coûteuse à l’emploi) et Caesar (mobilité, précision, disponibilité) concentrent souvent les retours positifs pour leur rapport coût/effet et leur résilience à l’usure. 

Autrement dit, le problème n’est pas « l’Occident » contre « la Russie » ; il tient à la cohérence d’ensemble : des armes conçues et mises en soutien pour des opérations limitées ont été plongées dans une guerre d’attrition où disponibilité, réparable, cadence munitions et coût marginal de l’effet priment sur le catalogue des performances théoriques.

L’illusion de la supériorité technologique américaine et occidentale a la vie dure

Depuis 1945, s’est imposée en Occident l’idée que la technologie jouerait un rôle de multiplicateur de forces décisif — autrement dit que l’avance technologique des États-Unis et, plus largement, des démocraties industrielles, vaudrait avantage structurel au combat. Pourtant, dès que l’on rouvre les archives et les analyses historiques, ce récit linéaire ne résiste pas à l’examen.

D’abord, durant la guerre froide, l’Union soviétique a, dans de nombreux segments, donné le tempo technologique — obligeant Washington et ses alliés à réagir. Dans le domaine terrestre, l’apparition du BMP-1 (compartiment d’infanterie protégé, canon 73 mm + missile antichar, emploi depuis le combat mécanisé de rupture) a représenté une rupture conceptuelle majeure qui « a forcé l’OTAN à réviser sa doctrine de manœuvre combinée et son équipement d’accompagnement » (IISS, analyse doctrinale sur l’héritage BMP-1/BMP-2) .

M2 Bradley en Ukraine
Arrivé des premiers M2Bradley en Ukraine

Sur le char, l’adoption soviétique d’un chargeur automatique et d’un équipage à trois (T-64 puis T-72) a longtemps donné à Moscou un profil volumétrique et massique favorable pour la production de série et la silhouette en combat, bien avant que l’Ouest n’expérimente à son tour ces architectures (cf. travaux techniques compilés par l’US Army/CMH) . 

De même, sur la défense sol-air, la famille S-75/125/200 et, plus tard, SA-6/SA-8, a imposé des contraintes inédites aux forces aériennes occidentales dès le Vietnam puis au Moyen-Orient ; la littérature spécialisée rappelle que la menace SAM soviétique a été un moteur d’innovation pour l’OTAN (SEAD, ECM, doctrine d’appui rapproché) .

Ensuite, nombre de « réponses » occidentales emblématiques furent réactives. Le chasseur F-15 est conçu à la fin des années 1960 en réaction aux performances perçues du MiG-25 (vitesse/altitude), tandis que le F-16 procède de la compétition LWF — pensée pour regagner l’agilité face à des chasseurs soviétiques plus légers (MiG-21/23) et au retour du combat rapproché, avant d’évoluer vers un multi-rôle complet (USAF & Smithsonian).

Côté terrestre, le fameux “Big Five” de l’US Army (M1 Abrams, M2 Bradley, Patriot, Apache, Black Hawk) naît explicitement en réponse à la modernisation soviétique des années 1960–1970 (T-72, BMP-1, Mi-8, Mi-24, S-200), l’objectif étant de rattraper et dépasser le « paquet » soviétique (US ArmyThe Big Five—A Product of the Cold War). Autrement dit, la narration d’une avance constante de l’Ouest masque un cycle d’action-réaction bien réel.

Par ailleurs, l’« écart technologique » constaté à certaines périodes tenait souvent à des arbitrages différents — coût, simplicité, maintenance — plus qu’à une incapacité technologique intrinsèque du bloc de l’Est. L’économie soviétique privilégiait la robustesse et la production de masse, l’OTAN la performance moyenne par unité ; on compare alors des systèmes et des doctrines hétérogènes plutôt que des « niveaux de science » .

Surtout, le dogme de la supériorité technologique occidentale s’est cimenté à la faveur des guerres israélo-arabes puis de la première guerre du Golfe. En effet, face à des armées égyptiennes, syriennes ou irakiennes équipées soviétiques, Israël et la coalition de 1991 ont obtenu des victoires rapides, nourrissant l’idée que la raison décisive tenait à la technologie occidentale. 

T-72A irakien
T-72A de la Garde républicaine irakienne detruit par les forces US en 1991

Or, les évaluations de l’époque montrent des écarts décisifs ailleurs : entraînement, C2, planification, guerre électronique, logistique, cohésion des unités. RAND soulignait déjà, à propos de 1991, la faiblesse structurelle de l’armée irakienne (commandement rigide, faible intégration interarmes), plutôt qu’un « écrasement par la technologie seule » (RAND – Iraqi Military Performance in the Gulf War). Ainsi, la technologie fut un facteur, mais pas le facteur unique ni toujours prépondérant.

Enfin, l’effondrement du bloc soviétique, perçu comme une victoire américaine sur le « modèle et la technologie soviétiques », a achevé de fixer ce récit, avec les États-Unis érigés en faiseurs de rois. Pourtant, les travaux historiques et doctrinaux rappellent que l’URSS s’est écroulée sous le poids d’un système économique et d’un contrat politique épuisés, plus que sous l’impact d’une « défaite techno-opérationnelle » directe (IISS, Strategic Comments ; CSIS, lectures sur la fin de la guerre froide). 

Dès lors, l’Ukraine vient, trois décennies plus tard, remettre en cause un réflexe culturel : non, la sophistication technologique occidentale ne suffit pas à elle seule à neutraliser un adversaire industriellement résilient, doctrinalement adaptatif et capable de diluer nos avantages via brouillage, leurrage, dispersion et saturation.

Et oui, l’avantage durable se reconstruit aujourd’hui dans des boucles d’adaptation plus courtes (RETEX → modifications rapides), des chaînes munitions robustes, et un coût marginal de l’effet favorable — autant de paramètres qui ne relèvent pas uniquement de la « magie technologique », mais d’une économie de guerre assumée.

La chaîne RETEX occidentale n’est plus adaptée aux évolutions technologiques d’un conflit moderne majeur

Ce que révèlent les enseignements venus d’Ukraine peut se résumer à deux constats aussi préoccupants l’un que l’autre.

Industriels américains de Défense F-35 Lockheed Martin
F-35A sur le tarmac de Lockheed Martin

En premier lieu, l’empilement technologique dans les équipements de combat constitue désormais un facteur dégradant, réduisant proportionnellement leur fiabilité en situation réelle. Autrement dit, si la sophistication confère certains avantages tactiques, ces derniers sont souvent annulés par les faiblesses structurelles qu’elle engendre : fragilité accrue, exigences de maintenance incompatibles avec le tempo opérationnel, dépendance à des chaînes logistiques tendues.

De ce fait, la disponibilité effective des matériels se trouve réduite, ce qui diminue mécaniquement leur employabilité au combat. Le résultat net n’est donc pas nécessairement favorable, et il s’avère même souvent sensiblement défavorable lorsque l’on tient compte du coût exponentiel d’acquisition et de possession de ces systèmes. Comme l’a récemment rappelé le Government Accountability Office dans un rapport accablant sur le F-35, « l’avion demeure affecté par des taux de disponibilité faibles et une dépendance excessive à une supply chain vulnérable », limitant son emploi intensif en opérations.

En second lieu, la chaîne de retour d’expérience (RETEX) occidentale n’est plus en mesure de suivre le rythme des évolutions tactiques constatées sur le champ de bataille. Là où l’adaptation devrait être rapide et incrémentale, la complexité croissante des équipements impose des délais incompressibles pour toute évolution, qu’il s’agisse d’une modification logicielle, d’un remplacement de composant ou de l’ajout d’une nouvelle capacité. Ce phénomène est encore aggravé par une BITD devenue lourde et coûteuse, alimentée par des budgets en forte croissance qui privilégient les « sauts technologiques » à grand spectacle, quitte à sacrifier la masse critique indispensable.

L’exemple du F-35 est à cet égard emblématique. Ses contraintes de maintenance et la fréquence de ses pannes majeures — estimées à une toutes les 7 heures de vol selon le Pentagon Operational Test & Evaluation Office (DOT&E Report 2023) — limitent drastiquement sa disponibilité en cas d’emploi intensif. Dans un scénario de haute intensité, une flotte de trente appareils ne pourrait guère générer plus de deux sorties par jour au-delà des deux premières semaines, faute de disponibilité technique et de munitions associées.

Ce problème de lenteur du RETEX n’est pas nouveau. Déjà pendant la guerre du Vietnam, les États-Unis avaient mis plusieurs années à corriger les défauts de fiabilité du fusil M-16, dont les premiers déploiements s’étaient soldés par un taux d’enrayement catastrophique en opération.

M16 US Army Vietnam
L’US Army mis plusieurs années pour fiabiliser le M16, ce en plein conflit du Vietnam

De même, lors de la guerre du Kippour en 1973, Israël avait dû improviser face à l’efficacité inattendue des missiles sol-air soviétiques SA-6 fournis à l’Égypte et à la Syrie, démontrant que l’avantage technologique supposé de ses chasseurs occidentaux pouvait être rapidement neutralisé. Ces exemples montrent que l’incapacité à absorber et traduire rapidement le retour d’expérience est un mal ancien ; mais dans un contexte où chaque système embarque des dizaines de sous-systèmes électroniques, logiciels et capteurs interconnectés, le problème est devenu systémique et critique.

En définitive, ce que montre l’enlisement du conflit en Ukraine et son évolution depuis deux ans, c’est que l’avantage au combat ne revient pas nécessairement à celui qui détient les technologies les plus avancées, mais à celui qui dispose des réserves les plus profondes et qui sait s’adapter le plus vite aux évolutions de l’adversaire. RAND soulignait déjà que « la résilience et l’adaptabilité des forces deviennent le facteur décisif dans des conflits prolongés, plus encore que la supériorité initiale de la technologie ».

Les surcoûts faramineux de la technologie occidentale se justifient-ils sur le champ de bataille ?

Il apparaît, de ce qui précède, que l’avantage technologique décisif promis par les industriels occidentaux à leurs armées et clients export peut parfois se transformer en piège : effondrement rapide de la disponibilité, plus-values technologiques qui peinent à se concrétiser sous pression, exigences MCO incompatibles avec le tempo d’une guerre d’attrition. 

Ce qui se concrétise très bien, c’est le prix de ces équipements : alors qu’un Leopard 2A8 coûte à présent le prix de six T-90M, qu’un F-35 coûte plus cher que trois Su-35S, et qu’un sous-marin Type 212CD coûte quatre fois plus que les 636.3 Improved Kilo russes. Certes, avec son optronique embarquée, son système de visée dynamique et son APS Trophy, le Leopard 2A8 peut représenter un adversaire redoutable — même contre six T-90M, qui sait ? 

T90M en Ukraine
T-90M russe en Ukraine

De manière certaine, cependant, un Leopard 2A8 ne peut en aucune manière être à six endroits à la fois. Et si les problèmes de disponibilité et de fiabilité constatés sur le 2A7 en Ukraine n’ont pas été résolus — il n’y a aucune raison qu’ils l’aient été, étant donné la filiation directe des deux modèles —, la comparaison devrait plutôt porter sur 1/10 que sur 1/6.

En somme, la vraie mesure n’est pas la « beauté » technologique, mais le coût marginal de l’effet produit au rythme du combat, avec la disponibilité et la réparabilité qui vont avec. Si nos choix technologiques imposent des lois d’échelle que nos budgets, nos filières munitions et notre tolérance sociétale aux pertes ne peuvent soutenir, alors le multiplicateur de forces promis devient un diviseur de forces réel. C’est bien là l’enjeu : repositionner le curseur — pas contre l’innovation, mais pour l’employabilité et la masse soutenable — avant que l’adversaire n’achève de refermer l’écart par la saturation et l’attrition

Dès lors, toute la question est de savoir si le curseur technologique est correctement posé dans les grands programmes occidentaux, non pas de manière absolue, mais relative à nos compétiteurs (Russie, Chine, Turquie), en tenant compte des facteurs RH et sociétaux. La question n’est pas tranchée, mais elle mérite une analyse exhaustive allant bien au-delà de la portée de cet article.

La 4ᵉ frégate FDI de Naval Group pour la Marine Hellénique sera lourdement armée

Le ministre de la Défense grec, Nikos Dendias, a confirmé le 17 septembre le dépôt imminent au Parlement du projet de loi validant la commande d’une 4ᵉ frégate FDI à Naval Group. Pour Athènes, il s’agit d’un pas supplémentaire dans une trajectoire de réarmement accéléré, amorcée dès 2021 avec l’achat de Rafale et des trois premières FDI, destinée à répondre à une menace perçue comme existentielle : la montée en puissance continue de la Marine turque.

En effet, Ankara modernise à marche forcée ses forces navales et aériennes, multipliant les programmes indigènes — frégates, destroyers, sous-marins, drones et missiles — et se rapprochant chaque année davantage d’une autonomie stratégique pleine. Dès la prochaine décennie, la Marine turque disposera de moyens de projection et de supériorité navale sans équivalent en Méditerranée orientale, alors même que la Grèce, avec une population huit fois plus faible et un PIB cinq fois inférieur, voit mécaniquement ses marges de manœuvre limitées.

Dès lors, la question dépasse la simple acquisition de bâtiments modernes : comment Athènes peut-elle espérer maintenir le statu quo en mer Égée et en Méditerranée orientale, alors que son voisin turc disposera, à l’horizon 2035, d’une flotte moderne et numériquement très supérieure ? Et, plus largement, comment la France et l’Europe peuvent-elles contribuer à préserver la stabilité d’une région dont l’importance stratégique dépasse largement les rivalités gréco-turques ?

Le ministre de la Défense grec Nikos Dendias confirme la prochaine commande d’une 4ᵉ frégate FDI à Naval Group pour la Marine hellénique.

C’était attendu de longue date. Un an à peine après l’annonce de l’entame des négociations avec Naval Group pour l’acquisition d’une 4ᵉ FDI (Frégate de Défense et d’Intervention), le ministre de la Défense grec, Nikos Dendias, a annoncé, le 17 septembre, que le projet de loi pour valider cette commande serait présenté cette semaine au Parlement hellénique pour approbation.

FDi Greece
La frégate FDI Kimon de la Marine Hellnique peu de temps après son lancement, à Lorient.

Cette commande fera suite à la commande initiale de trois premiers navires en septembre 2021, dans le cadre d’un partenariat historique de défense entre Paris et Athènes, qui donna également lieu à la commande de 24 Rafale B et C, dont 12 d’occasion prélevés sur l’inventaire de l’Armée de l’Air et de l’Espace.

Aujourd’hui, la première FDI grecque, le Kimon (F-601), une version renforcée de la classe Amiral Ronarc’h dont la première unité éponyme devrait entrer en service dans les prochains jours au sein de la Marine nationale, termine ses essais à la mer, et devrait être livrée à la Marine hellénique d’ici à la fin de l’année 2025. Les deux unités suivantes, le Nearchios (F-602) et le Formion (F-603), devraient être livrées au cours de l’année suivante.

Contrairement aux FDI classe Amiral Ronarc’h françaises, les Kimon grecques emportent quatre systèmes VLS Sylver 50, et non deux, leur conférant 32 silos verticaux pouvant accueillir des missiles surface-air Aster 30B1 et B1NT à l’avenir. Elles emportent également un CIWS RAM sur le roof hélicoptère arrière, armé de 21 missiles antimissiles et antidrones à très courte portée RIM-116.

L’association des performances du VLS Sylver 50, du missile Aster 30B1(NT) et du nouveau radar AESA à faces planes SeaFire 500 de Thales confère à ces frégates de seulement 122 m et 4 500 tonnes une capacité de défense antiaérienne de zone remarquable, avec un pouvoir d’exclusion proche de celui d’un destroyer emportant deux fois plus de missiles surface-air à longue portée comme le SM-2 américain ou le 9M96 russe.

À l’appui de cette évaluation, Thales décrit le SeaFire 500 comme capable de détecter et suivre plus de 800 cibles simultanément avec une couverture aérienne allant jusqu’à 300 km en altitude, offrant un « early warning… » extrêmement avancé pour missiles surface-air de la famille Aster.  De plus, selon un article de Naval News d’août 2025, l’Aster B1-NT est qualifié pour des missions de défense antimissile (BMD), en particulier contre des missiles balistiques ou hypersoniques, ce qui renforce la pertinence de la configuration « Aster + SeaFire 500 » pour Athènes.  

SNA Tourville et FDI lors essais à la mer naval Group
Frégate FDI Amiral Ronarc’h et SNA Tourville classe Suffren lors des essais à la mer.

Elles disposent par ailleurs d’une suite sonar associant un sonar de coque Kingklip et un sonar tracté à profondeur variable CAPTAS-4, leur conférant un potentiel de lutte anti-sous-marine océanique et sur le plateau continental très élevé. Comme l’explique Thales, le CAPTAS-4 permet précisément de « descendre sous la thermocline » et d’éviter les zones d’ombre acoustiques que les sous-marins exploitent pour se dissimuler en eaux profondes, garantissant ainsi une détection fiable en environnement océanique Thales.

De son côté, l’US Naval Institute rappelle que « les sonars de coque restent performants dans les eaux littorales, mais que les sonars tractés et sonars à profondeur variable constituent le socle de la lutte ASM en haute mer, précisément pour contrer l’effet des thermoclines » (USNI Proceedings, 2021).

Si les Kimon sont déjà remarquablement bien armées et équipées pour un navire de cette classe, la future frégate Thémistocle, nom de baptême du 4ᵉ navire, devrait voir sa puissance de feu renforcée, notamment par le remplacement de deux SYLVER-50 par des SYLVER-70, permettant de mettre en œuvre le missile de croisière naval MdCN. Ainsi parée, le Thémistocle disposera d’une panoplie capacitaire globale, allant de l’interdiction aérienne à la frappe vers la terre, en passant par la lutte ASM, la guerre électronique et cyber, et le renseignement.

Le calendrier et le montant de la commande grecque n’ont pas été dévoilés à ce jour. Il est cependant probable, comme ce fut le cas pour les trois premiers navires de la classe Kimon, que Paris accepte de déplacer un créneau de construction destiné à la Marine nationale, pour accélérer le calendrier de livraison du navire grec. D’autant que certaines sources font état de discussions entre Athènes et Naval Group pour une troisième commande portant cette fois sur trois nouvelles FDI qui seraient, cette fois, construites en Grèce.

La montée en puissance de la Marine turque, une menace majeure à échéance 2035 pour Athènes

Il faut dire que pour Athènes et la Marine hellénique, un critère d’urgence sensible pousse à moderniser et renforcer ses capacités de défense navale à marche forcée. En effet, pour la Grèce, la principale menace n’est pas la Marine russe, à présent exclue de Tartous en Syrie, mais les forces navales et aériennes turques, elles aussi en phase de modernisation et de renforcement accéléré.

construction tcg istanbul
Construction de la frégate TCG Istanbul.

Ainsi, après un programme de corvettes classe Ada somme toute réussi, Ankara a lancé le programme de frégates de la classe Istif, dont la première unité, le TCG Istanbul, est entrée en service en janvier 2024, et dont la construction des sept unités suivantes a été accélérée à partir de 2023. Ainsi, les TCG Izmir et Izmit ont été lancés à quelques jours d’écart en janvier 2025, et suivis, le 1ᵉʳ septembre 2025, par le lancement du TCG Içel.

Polyvalentes, les Istif de 3 100 tonnes et 113 m emportent un radar AESA Cenk-400N 4D pour alimenter les 16 missiles surface-air à moyenne portée SAPAN ou SIPER, et disposent d’une capacité anti-sous-marine littorale avec leur sonar de coque FERSAH 100N/MF. Elles surclassent donc nettement les frégates Hydra et Elli actuellement en service au sein de la Marine hellénique, rendant le besoin pour les FDI encore plus pressant.

À cet égard, l’IISS note que la classe İstif bénéficie d’un haut niveau de composantes indigènes tout en intégrant des systèmes de capteurs modernes et des radars de surveillance avancés, ce qui améliore significativement sa capacité d’autonomie dans les opérations de surface, d’ASW et de défense aérienne.  De plus, selon Defence Security Asia, les Istif sont explicitement conçues pour des missions multi-rôles, combinant lutte anti-sous-marine, défense aérienne et guerre de surface, ce qui corrobore l’idée qu’elles dépassent les capacités des frégates plus anciennes de la Grèce.  

Surtout, Ankara a lancé, le 2 janvier 2025, la construction de ses futurs destroyers antiaériens de la classe TF-2000, programme initié lors de la cérémonie de découpe de l’acier à l’arsenal naval d’Istanbul.  Selon les plans publiés, ces bâtiments devraient intégrer le système VLS MIDLAS développé par Roketsan, capable d’accueillir des missiles de défense aérienne tels que Hisar-D et Sıper (y compris les versions longues portées), des missiles de croisière Gezgin et des missiles anti-sous-marins.  

Le nombre exact de silos VLS est encore sujet à confirmation — bien que certains documents fassent état d’environ 96 cellules — ce qui évoque une puissance comparable à celle revendiquée dans certains destroyers antiaériens étrangers. Ces destroyers auront pour principale mission d’escorter les trois capital-ships turcs : le porte-hélicoptères d’assaut TCG Anadolu, déjà en service, le Trakia à venir, et le futur porte-avions du programme MUGEM.

Le statu quo en Méditerranée orientale menacé par l’autonomie stratégique turque

De fait, en 2035, la Marine turque disposera d’une puissance de déploiement sans équivalent en Méditerranée orientale, susceptible de largement surclasser les moyens de la Marine hellénique, nécessairement plus contraints pour un pays ayant une population huit fois plus faible et un PIB cinq fois plus réduit en 2025, avec des trajectoires aggravantes dans ces deux domaines.

Orus Reis frégate
En 2020, les tensions entre Athènes et Ankara étaient à leur comble, autour du deploiment du navire d’exploration sous-marine Orus Reis turc à priximité de Chypres

À cette échéance, probablement même avant, Ankara disposera des moyens navals pour redessiner la carte de la mer Égée, il est vrai très défavorable à la Turquie au profit de la Grèce, depuis les accords ayant suivi la défaite ottomane lors de la Première Guerre mondiale. Cette humiliation séculaire a nourri un profond sentiment de revanche dans la population turque, sentiment exacerbé par le nationalisme agressif teinté d’islamisme radical porté par le président Erdogan et son parti, l’AKP, depuis le début des années 2000.

Cette lecture est confirmée par un rapport de la Fondation Carnegie qui souligne que « la politique étrangère turque sous l’AKP est traversée par un révisionnisme assumé, qui vise à remettre en cause l’ordre établi après la Première Guerre mondiale et à réaffirmer une influence turque en Méditerranée orientale et au-delà ». De même, l’International Crisis Group relève que les tensions récurrentes entre Athènes et Ankara autour des zones maritimes, du plateau continental et des îles de la mer Égée « traduisent la persistance d’un agenda nationaliste en Turquie, où la remise en cause du statu quo est devenue un levier de légitimation politique interne » .

Toutefois, jusqu’ici, les aspirations turques en mer Égée, mais aussi en Thrace orientale, avaient été contenues par les États-Unis qui, outre la menace de sanctions économiques, avaient le pouvoir de rapidement neutraliser les forces armées turques, simplement en fermant le robinet des pièces détachées destinées aux armements US qu’elles employaient très majoritairement.

Ce levier avait déjà été utilisé lors de la crise chypriote des années 1970, lorsque Washington imposa un embargo sur les armes à destination d’Ankara, paralysant temporairement une partie de ses capacités militaires. Comme le rappelle un rapport du Congressional Research Service, « la dépendance structurelle de la Turquie aux armements américains a longtemps constitué une contrainte majeure sur sa politique étrangère et sécuritaire ».

Marine turque Erdogan Reis
Le programme Reis a permi a l’indsutrie navale turque d’obtenir de très nombreux transferts de technologies de la part de l’allemand tKMS, et d’entamer son propre programme de sous-marins d’attaque, le programme MUCEN.

C’est précisément pour se défaire de cette contrainte que R.T. Erdogan, qui n’a jamais fait mystère de son intention de reprendre à Athènes le contrôle de la mer Égée, de Chypre et de la Thrace orientale, a entrepris, dès son arrivée au pouvoir, de développer une puissante industrie de défense nationale, effort qui, à présent, rapproche chaque année davantage Ankara de l’autonomie stratégique.

Ce tournant s’est traduit par la montée en puissance de champions nationaux comme Baykar (drones), Roketsan (missiles), Aselsan (radars, électroniques) ou STM (naval), capables de produire localement des systèmes jusqu’alors importés. Comme le note l’Atlantic Council, « la Turquie est passée en vingt ans du statut d’importateur dépendant à celui d’exportateur majeur, réduisant sa dépendance aux États-Unis et à l’Europe, tout en utilisant sa base industrielle comme outil de projection de puissance ».

Alors que cet effort atteindra ses objectifs d’ici à 2035, Ankara aura d’autant plus les mains libres en mer Égée, en Méditerranée orientale et dans le sud-Caucase, que le basculement géopolitique des États-Unis vers la zone indo-pacifique se sera accéléré, privant la région du statu quo qui avait, peu ou prou, assuré la stabilité depuis 1922. En effet, Washington concentre désormais prioritairement ses ressources militaires et diplomatiques sur la compétition stratégique avec Pékin.

Comme le rappelle le Congressional Research Service, « la Chine est devenue le principal défi stratégique de long terme pour les États-Unis, reléguant les engagements au Moyen-Orient et en Europe au second plan ». Dans ce contexte, l’espace méditerranéen et égéen pourrait se retrouver sous la responsabilité accrue des puissances régionales, donnant à la Turquie l’occasion de redéfinir l’équilibre stratégique en son avantage.

L’option française pour le renforcement de la Marine grecque

On comprend, dans ce contexte, l’inquiétude qui persiste au sein de la population et surtout des états-majors grecs, en dépit d’une certaine forme de normalisation des relations entre les deux pays après l’accord signé en 2024 par le président turc, R.T. Erdogan, et le Premier ministre grec, Kyriákos Mitsotákis. Car si ce rapprochement diplomatique a permis de calmer momentanément les tensions, les analystes soulignent qu’il demeure fragile et essentiellement conjoncturel.

RAfale grèce
En 2021, la France a offert 6 Rafale d’occasion à Athènes pour renforcer sa posture défensive facce à Ankara en Mer Egée.

Selon l’European Council on Foreign Relations, « la normalisation gréco-turque repose moins sur une convergence durable que sur une volonté temporaire de réduire les risques d’escalade, mais les différends structurels en mer Égée et à Chypre restent entiers ». Dès lors, Athènes continue de considérer Ankara comme la principale menace stratégique à moyen terme, et maintient sa trajectoire de réarmement naval et aérien comme garantie ultime de sécurité.

Conscient du rapport de force dissymétrique qui ira croissant dans cette compétition historique, l’état-major grec a théorisé, ces dernières années, une stratégie de première frappe dissuasive promettant à l’agresseur des dégâts insupportables en cas d’agression, excédant de loin les bénéfices attendus de celle-ci. Cette approche repose sur l’idée que la Grèce, incapable de rivaliser quantitativement avec la Turquie, doit au contraire privilégier des capacités qualitatives, capables de frapper vite et fort sur des cibles critiques.

Comme le souligne un rapport du Hellenic Foundation for European and Foreign Policy (ELIAMEP), « Athènes cherche à bâtir une posture asymétrique : plutôt que d’égaler Ankara en nombre de plateformes, elle vise à rendre tout affrontement militairement et politiquement prohibitif pour la Turquie ». Cette logique explique la priorité accordée aux Rafale, aux FDI lourdement armées, et aux missiles de croisière MdCN ou SCALP-EG, instruments clefs d’une capacité de frappe préventive et de déni.

L’acquisition de la 4ᵉ FDI en configuration Sylver 70/MdCN s’inscrit pleinement dans celle-ci, comme celle de F-35A destinés à porter des frappes contre les défenses et infrastructures adverses dès les premières heures d’un éventuel conflit. Pour autant, cette stratégie n’a de sens que si Athènes peut compter sur un second rideau défensif, venu de l’extérieur.

Dans ce domaine, Paris, ses armées et son industrie de défense ont certainement un rôle décisif à jouer, tant dans le domaine des équipements et technologies de défense qu’en s’engageant davantage, et peut-être de manière plus permanente, aux côtés d’Athènes pour assurer un second rideau défensif au pays, le cas échéant. Ce rôle n’est pas théorique : il s’inscrit dans la dynamique du traité de défense mutuelle signé en 2021 entre la France et la Grèce, qui prévoit explicitement une assistance militaire en cas d’agression sur leur territoire respectif.

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La 4ᵉ frégate FDI de Naval Group pour la Marine Hellénique sera lourdement armée 76

Comme le rappelait Le Monde au moment de sa ratification, « l’accord bilatéral marque une rupture en introduisant une clause de défense mutuelle inédite entre deux pays européens de l’OTAN ». En outre, la présence navale française en Méditerranée orientale s’est accrue depuis 2020, avec des déploiements réguliers de frégates et de Rafale dans le cadre d’exercices conjoints, confirmant l’ancrage opérationnel de cette alliance.

Ainsi, la frégate FDI, par sa polyvalence et sa puissance de feu, offre un excellent compromis entre coûts d’acquisition et de possession, empreinte RH et potentiel opérationnel, spécialement pour évoluer dans un espace contraint comme la mer Égée. En cas de tensions, la Marine hellénique aura besoin de créer un rideau défensif antiaérien, antimissile et anti-sous-marin, sur une ligne partant des côtes de Thrace jusqu’à la Crète, ce qui nécessite quatre navires à la mer, chacun en charge d’un rideau de 200 km de long.

On comprend, alors, pourquoi la Marine hellénique vise une flotte de sept navires, permettant effectivement de garantir le déploiement de quatre frégates en cas de crise, pour peu que les rotations navales et de maintenance soient correctement planifiées. En outre, si les trois dernières frégates sont effectivement construites en Grèce, les chantiers navals locaux disposeront de toutes les compétences pour assurer la maintenance et ainsi garantir la disponibilité de quatre frégates sur une alerte de quelques jours.

Face à la puissance de feu des TF-2000, la Marine hellénique pourrait se rapprocher de Naval Group et de son programme de corvettes sans équipage Seaquest L, des navires précisément conçus pour étendre les capacités des senseurs et des armements des bâtiments de surface, sans accroître l’empreinte RH et en réduisant les coûts de possession par rapport à une corvette fonctionnelle, tant dans le domaine antiaérien qu’anti-navire et anti-sous-marin.

Ce faisant, une flotte de sept FDI et d’une dizaine de Seaquest L, correctement configurés et équipés, pourrait bien représenter un obstacle qu’il sera très difficile de franchir pour la Marine turque, pas sans y laisser une bonne partie de sa flotte, tout du moins.

Naval Group Seaquest M & L
Seaquest M et L issus de la presentation video Naval Group

Dans le domaine sous-marin, enfin, Naval Group est en mesure de proposer des solutions économiques et performantes pour neutraliser la flotte turque dans ce domaine, avec la gamme Scorpène Evo et surtout la gamme Barracuda.

En effet, ces sous-marins conventionnels sont conçus pour permettre des repositionnements rapides et discrets sur un théâtre naval comme celui de la mer Égée, et ce, de manière bien plus efficace que les technologies employées par les Type 214 classe Reis turcs en cours de construction, et certainement aussi face aux futurs sous-marins de conception nationale de la classe MILDEN, s’appuyant essentiellement sur les transferts de technologies allemandes hérités du programme Reis.

Là encore, les navires proposés par la France pourront être accompagnés de sous-marins sans équipage, comme ceux en cours de conception et d’essais près de Toulon, de sorte à atteindre une masse critique suffisante pour dissuader Ankara de tout aventurisme militaire régional.

Reste que pour qu’une telle initiative puisse voir le jour, cela suppose, de la part de Paris, un engagement bien plus marqué aux côtés d’Athènes qu’aujourd’hui, pour garantir sa sécurité et son intégrité territoriale, ainsi qu’une intégration native de l’industrie navale grecque dans les programmes français concernés, et, côté grec, une stratégie bilatérale exclusive strictement assumée, ne cédant pas aux sirènes extérieures, ce qui, d’un côté comme de l’autre, est aujourd’hui loin d’être acquis.

Conclusion

Au-delà de la seule commande de la 4ᵉ FDI, le signal envoyé par Athènes ouvre une porte qu’il serait stratégique de franchir sans tarder : approfondir, de façon structurée et durable, la relation militaire, technologique et industrielle de défense franco-grecque. En effet, cette nouvelle marque de confiance ne vaut pas uniquement validation d’un choix capacitaire ; elle crée les conditions d’un axe de stabilité en Méditerranée orientale, zone de passage critique pour les approvisionnements énergétiques et commerciaux européens, et théâtre d’une compétition navale appelée à s’intensifier d’ici 2035.

FDI marine hellenique
Construction des coques de FDI à Lorient.

Dans ce contexte, un partenariat resserré Paris–Athènes aurait un double effet. D’une part, il consoliderait un dispositif opérationnel crédible sur le flanc sud-est de l’Europe — frégates FDI lourdement armées, missiles de croisière, capacités ASM de haut niveau, montée en puissance de la base industrielle grecque —, capable de peser sur le calcul coût/bénéfice d’Ankara et de dissuader les aventures maritimes. 

D’autre part, il renforcerait la portée politique de la position française sur la scène européenne, au moment où Berlin entend structurer le leadership de défense du Vieux Continent : se tenir fermement aux côtés d’Athènes, c’est démontrer que l’ambition stratégique française ne se limite pas à maximiser des exportations, mais s’incarne dans des engagements tangibles de sécurité collective.

Autrement dit, la 4ᵉ FDI n’est pas un aboutissement ; c’est un point d’appui. Si Paris assume, dans la durée, un rôle plus visible et plus régulier en Méditerranée orientale — présence navale, interopérabilité renforcée, mutualisation d’outils (renseignement, MCO, stocks), intégration industrielle locale —, la France crédibilisera d’autant son discours auprès des autres partenaires européens.

En assumant ce partenariat de sécurité avec la Grèce, elle enverra un message clair : la puissance d’influence française ne résulte pas d’effets d’annonce, mais d’une capacité à tenir dans le temps, à partager des risques et à bâtir des architectures de défense qui dépassent l’échange commercial pour entrer dans le dur de la stabilité régionale. C’est à cette condition que l’alliance franco-grecque pourra devenir un pilier, non seulement pour Athènes et Paris, mais pour l’équilibre stratégique de l’Europe tout entière.

Quelle réponse face à la menace des drones d’attaque russes en Europe ?

Depuis deux ans, la Russie façonne patiemment un arsenal de première frappe stratégique conventionnelle dont l’Ukraine sert de banc d’essai : drones d’attaque produits en masse, missiles de croisière et balistiques engagés en salves coordonnées, méthodes de saturation et d’usure calibrées au plus près de la réaction adverse. À mesure que ces campagnes se densifient, l’inquiétude grandit en Europe : la distance ne protège plus, l’interception coûte toujours plus cher, et l’attrition finit par peser davantage sur le défenseur que sur l’assaillant.

Face à ce constat, plusieurs pistes sont avancées — et parfois déjà mises en œuvre — par les armées européennes et leurs industriels : densifier une défense antiaérienne multicouche, du très court au long rayon d’action ; multiplier les capteurs distribués et les couches de brouillage ; introduire des lasers et micro-ondes à haute puissance ; voire, pour certains, se doter d’une capacité offensive en miroir, afin de dissuader Moscou par la menace d’une riposte conventionnelle massive, à l’image de la logique nucléaire.

Reste que ces réponses, séduisantes sur le papier, appellent des questions simples et décisives : que valent-elles réellement face à une production russe désormais industrielle et à des salves pensées pour l’attrition ? Sont-elles soutenables dans la durée, budgétairement comme industriellement ? Et, si elles ne suffisent pas, quelle réponse l’Europe peut-elle apporter à une menace stratégique conventionnelle inédite, qui contourne nos réflexes hérités de la guerre froide et met à l’épreuve notre capacité à penser — et financer — autre chose qu’une défense purement réactive ?

Le défi des drones d’attaque et missiles de frappe stratégique conventionnelle russe

Il y a tout juste un an, les services de renseignement occidentaux estimaient que la production de drones d’attaque Geran, sur le site industriel d’Alabuga, ne dépassait pas les 600 exemplaires par mois.

Drone d'attaque Shahed 136 en Ukraine
Quelle réponse face à la menace des drones d'attaque russes en Europe ? 93

Déjà, à ce moment, l’équation stratégique posée par cette production intensive de vecteurs conventionnels low-cost, susceptibles d’atteindre une cible à 1 500 km avec une charge militaire de 40 kg, soulevait d’importants problèmes pour les planificateurs de l’OTAN. En effet, même en mutualisant les capacités de production de missiles sol-air et air-air en Europe et en Amérique du Nord, celles-ci ne dépassaient pas la moitié de la production industrielle russe de drones Geran. Comme l’a relevé le Royal United Services Institute, « la Russie a réussi à industrialiser à grande échelle une capacité que l’Occident n’avait pas anticipée, créant un différentiel de flux stratégique » (RUSI).

Surtout, le déploiement de moyens de défense traditionnels, comme les batteries antiaériennes ou l’aviation de chasse, n’apportait qu’une réponse très imparfaite et intenable dans la durée, face à la production russe de l’époque, alors qu’un Geran-2 coûte moins de 50 000 $ à produire, soit 20 fois moins cher que le prix moyen d’un missile air-air ou sol-air.

Depuis un an, les estimations publiques ont basculé : ce qui était pensé comme une capacité industrielle limitée — autour de quelques centaines de Geran/Shahed par mois — s’est transformé en une production de masse. Des enquêtes et fuites convergentes situent désormais le cœur de cette montée en puissance dans la zone industrielle d’Alabuga (Tatarstan), où la nature même de la chaîne (mix d’unités armées et de leurres, recours à une main-d’œuvre largement externalisée) permet de produire à grande échelle. Le reportage de l’Associated Press, qui décrit l’emploi de centaines de travailleurs recrutés depuis l’étranger et un schéma mixant leurres et drones « pleins », documente ce saut productif et opérationnel.  

Parallèlement, des billets de presse et des briefings renseignement font état d’ordres de grandeur désormais mesurés en milliers d’unités : des rapports récents évoquent l’objectif russe d’une montée jusqu’à plus de 6 000 drones par mois et des évaluations ukrainiennes et occidentales faisant état de vagues mensuelles comptant des milliers d’appareils pendant les périodes de pointe.

Ces ordres de grandeur — loin des 600/mois évoqués il y a un an — redéfinissent l’équation coûts/effets : plusieurs sources indiquent en outre que le coût unitaire a fortement chuté (estimations publiques allant d’environ 70 000 $ à des ordres de grandeur plus bas selon la variante et la qualité), rendant économiquement rationnelle pour Moscou la tactique des salves massives.  

Pire encore, la production de ces drones est accompagnée de celle d’un nombre estimé à 200 missiles balistiques et de croisière par mois, missiles qui, à présent, obtiennent des taux d’impact très supérieurs en Ukraine, du fait de l’usure des défenses antiaériennes engendrée par les nuées de drones Geran lancés conjointement.

Comme l’a relevé le CSIS, « la combinaison de frappes de saturation par drones bon marché et de missiles balistiques plus coûteux est conçue pour épuiser les défenses couches après couches, jusqu’à obtenir des brèches exploitables ». De son côté, l’IISS souligne que la Russie a « institutionnalisé une grammaire de la frappe en essaim », avec pour objectif de transformer chaque salve en test de résilience des défenses ukrainiennes et occidentales.

Comme évoqué dans un précédent article, la stratégie industrielle et militaire de frappe stratégique conventionnelle, appliquée par Moscou contre l’Ukraine, n’a rien de contextuelle. Elle répond à un constat, les armées russes ne pourront pas longtemps espérer conserver l’avantage dissuasif et militaire sur les armées de l’OTAN, maintenant que les Européens se sont réveillés et engagés à augmenter massivement leurs moyens dans ce domaine.

Kh-101
Missile KH-101 sous l’aile d’un T-95MS

Sur ce point, le RUSI note que « la Russie sait qu’elle ne peut rivaliser indéfiniment sur le plan des volumes lourds — chars, avions, frégates — et qu’elle cherche donc à exploiter son avantage relatif dans les frappes de précision et les drones à bas coût ». De même, un rapport du RAND Corporation estime que Moscou a « basculé vers une logique de coercition conventionnelle, visant non pas la supériorité totale mais la capacité de rendre toute confrontation intenable pour l’adversaire » .

Ce rééquilibrage des forces conventionnelles en Europe, engagé depuis plusieurs mois sous la pression de Donald Trump, neutralisera le levier coercitif brandi par Moscou contre l’Europe, à chaque crise. Pour le Kremlin, il était donc nécessaire d’effectuer un basculement vers un levier efficace, et beaucoup plus difficile à compenser par les Européens.

Et le couple formé par des centaines de milliers de Geran susceptibles de frapper tous les sites d’intérêt militaire, politique et économique, ainsi que les infrastructures de transport, de communication et de production énergétique, à l’est d’une ligne allant de Rome à Bruxelles, et de plusieurs dizaines de milliers de missiles balistiques et de croisière conventionnels susceptibles d’atteindre Dublin, Brest, Bilbao ou Lisbonne, représente précisément ce levier.

Face à cela, les Européens sont à présent pris de court. Si la menace nucléaire est effectivement neutralisée potentiellement par la dissuasion française et britannique, rien, aujourd’hui, ne permet de contenir une frappe composée de plusieurs dizaines de milliers de drones Geran et de centaines de missiles balistiques et de croisière, contre les infrastructures sensibles européennes. Comme le note le think tank RAND Corporation dans son rapport Air Defense in the Era of Swarms and Missiles, « même les êgrandes forces aériennes auront du mal a maintenir leurs taux de sortie, leurs stocks de missiles et la couverture de senseurs face à des attaques de saturation dans la durée» .

Plusieurs solutions semblent aujourd’hui envisagées en Europe : le déploiement d’avions de chasse et de batteries sol-air pour intercepter ces menaces, le développement de drones anti-drones et d’armes à énergie dirigée pour le volet défensif, mais également l’acquisition de moyens symétriques pour jouer la carte de la dissuasion conventionnelle. Mais ces approches sont-elles efficaces ?

La réponse symétrique défensive : les limites et contraintes de la défense antiaérienne et anti-drones

Pour de nombreuses capitales européennes, face à cette menace, le réflexe a été d’augmenter les investissements en matière de systèmes antiaériens et d’antidotes défensifs. Cette réponse quasi instinctive est d’autant plus compréhensible que, ces dernières années, l’efficacité de la posture technologique défensive avait largement été mise en avant, notamment par les médias, spécialement en Israël.

Ainsi, les performances et le spectacle pyrotechnique offerts par les systèmes Iron Dome, David’s Sling et Arrow israéliens, face aux frappes de roquettes du Hamas et du Hezbollah, puis face à l’Iran et au Yémen, ont fait naître un sentiment d’invulnérabilité technologique en Occident, atteignant jusqu’au président américain Donald Trump, qui a lancé, à peine revenu dans le Bureau ovale, le programme Golden Dome censé assurer une défense impénétrable de l’espace aérien américain contre tous types de menaces.

Pourtant, une fois ramenée à des considérations purement objectives, on constate rapidement que cette posture défensive atteint très vite ses limites et ne peut, donc, en aucun cas constituer une solution, spécialement en Europe face à l’arsenal qui se construit en Russie.

L’aviation de chasse : une réponse trop onéreuse, sans capacité stratégique

La solution la plus rapide, et la plus évidente, pour contenir la menace que représentent les drones d’attaque et les missiles de croisière, n’est autre que de recourir à l’aviation de chasse. En effet, pour un avion de combat moderne, rien n’est plus simple que d’abattre un drone évoluant à 250 km/h avec un missile air-air, ou, pour les pilotes les plus doués, au canon embarqué.

F-16 Ukraine
Quelle réponse face à la menace des drones d'attaque russes en Europe ? 94

C’est d’ailleurs cette solution qui a été mise en œuvre, suite à l’incursion d’une vingtaine de drones non armés russes en Pologne, il y a quelques jours, les F-16 polonais et les F-35 néerlandais ayant éliminé plusieurs de ces vecteurs assez rapidement. Depuis, le dispositif de chasse d’alerte en Pologne et sur l’ensemble de la façade orientale de l’OTAN a été renforcé, précisément pour réagir rapidement en cas de nouvelle tentative d’intrusion.

Le fait que ces drones de type Geran aient été non armés de leur charge militaire, et qu’ils aient pénétré en Pologne sur une fenêtre de temps réduite mais sur un périmètre de pénétration de plus de 150 km, ne laisse aucun doute sur le fait qu’il s’agissait d’une manœuvre planifiée depuis Moscou, pour tester et évaluer les réactions militaires et politiques des membres de l’OTAN. Ce point est confirmé par le Council on Foreign Relations dans un article titré Russia Tests NATO With Poland Drone Breach, qui décrit l’incursion de plus d’une douzaine de drones russes en Pologne comme une provocation intentionnelle, non armée, destinée à mesurer la rapidité de la réaction de l’OTAN.

Pour autant, si elle est très souple, la solution reposant sur l’utilisation de la chasse, pour contenir la menace des drones et missiles de croisière russes, ne peut représenter qu’une réponse symbolique transitoire, en phase de pré-conflit.

En effet, toute la chasse européenne, y compris les avions d’entraînement et d’attaque, et tous les stocks de missiles air-air sur le Vieux Continent, ne sauraient intercepter plus de 10 à 15 000 cibles pour peu qu’elles soient lancées sur une durée suffisamment longue. Le taux de réassort des missiles air-air ne dépasse pas 300 missiles par mois, et ce, seulement si Washington accepte d’adresser à l’Europe toute sa production dans ce domaine ; et les avions de combat atteindront très rapidement leurs limites de potentiel de vol en cas d’utilisation défensive intensive.

En d’autres termes, utiliser la chasse européenne pour intercepter des drones et missiles de croisière russes ne servirait qu’à épuiser très vite l’ensemble du potentiel militaire de cet outil indispensable à l’équilibre des forces conventionnelles sur le théâtre. C’est d’ailleurs exactement ce qui s’est passé lors de l’opération Rising Lion israélienne contre l’Iran : les moyens aériens mobilisés par l’IAF ont considérablement diminué après seulement quelques jours d’engagement, par manque de munitions et de disponibilité.

La défense sol-air missiles et canons : la vulnérabilité de la saturation et l’impasse des coûts

Fort heureusement, aucun état-major européen ne considère l’utilisation de la chasse pour former un rideau défensif contre les drones comme une alternative crédible. Beaucoup, en revanche, entendent se doter d’une défense antiaérienne multicouche dimensionnée et déployée pour assurer cette mission.

Ces derniers mois, les annonces se sont succédé dans ce domaine. Du système SPYDER israélien retenu par Helsinki au SAMP/T NG récemment acquis par Copenhague, en passant par la commande de 600 systèmes Skyranger 30 qui serait en préparation pour la Bundeswehr, les armées européennes investissent massivement pour durcir et densifier leur défense antiaérienne, antimissile et anti-drones.

IRIS-T SLM faisant feu
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Pour autant, là encore, la parade est loin d’être satisfaisante face à la menace. En effet, comme pour l’aviation de chasse, les coûts des missiles employés par les batteries sol-air excèdent de beaucoup celui des cibles qu’ils doivent intercepter, alors même que les capacités de production de ces missiles forment également un goulet d’étranglement inextricable. Comme le rappelait récemment le Center for Strategic and International Studies, « l’Europe fait face à une équation insoutenable : ses stocks de défense sol-air s’épuisent plus vite qu’ils ne peuvent être reconstitués, et l’industrie peine à dépasser un plafond structurel de production »

En outre, la tentation des missiles sol-air low-cost, en cours de développement en Europe et ailleurs — promettant un coût d’interception de « quelques dizaines de milliers d’euros » —, masque une autre réalité bien moins attrayante : la portée réduite de ces systèmes, quelques kilomètres au mieux, nécessite un maillage extrêmement resserré, alors que le coût des batteries de mise en œuvre est, lui, beaucoup plus élevé que le coût des missiles. Le sujet a été développé dans un article du site allemand Hardpunkt.de récemment.

Il en va, d’ailleurs, de même concernant les systèmes de DCA canon, comme le plébiscité Skyranger 30 de Rheinmetall. Celui-ci promet, en effet, un coût d’interception inférieur à 10 000 € par cible. Cependant, le système n’a qu’une portée efficace de 3 km, au mieux, et n’emporte que 156 munitions, soit une vingtaine d’interceptions, pour un prix d’acquisition de 12 à 15 M€.

Posé autrement, les 600 Skyranger que la Bundeswehr s’apprête à commander à Rheinmetall, pour les monter sur des blindés 8×8 Boxer, auront un prix de revient total équivalent à celui de 350 000 drones Geran. De fait, en tenant compte du prix des munitions et de l’acquisition du système, chaque Skyranger 30 coûtera l’équivalent de 600 Geran à l’Allemagne, alors même qu’une attaque simultanée d’une soixantaine de ces drones suffira à saturer les capacités défensives du système et à frapper la cible de 15 à 20 drones, soit de 600 à 800 kg d’explosifs.

Sans nier l’intérêt du Skyranger 30 ou des systèmes équivalents pour une couverture tactique mobile des forces, ou pour une protection ponctuelle d’un point d’intérêt tactique, il semble évident que ces systèmes ne constituent pas la « martingale » parfois évoquée.

Les drones anti-drones : un leurre d’efficacité

Depuis quelques mois, une nouvelle approche semble avoir fait son chemin au sein de certains états-majors occidentaux : le drone anti-drone, à la suite des méthodes d’interception développées par les Ukrainiens sur la base de drones FPV.

Sur le papier, le drone anti-drone a tout pour séduire : il est peu onéreux, peut se stocker facilement et s’avère potentiellement efficace contre des drones souvent plus lourds, comme le Geran.

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Cependant, cette présentation flatteuse omet plusieurs facteurs importants. Le premier est que les technologies employées aujourd’hui pour réaliser ces interceptions de drones nécessitent le pilotage par un opérateur très bien entraîné à la manœuvre, ce qui exige donc un effort RH significatif.

Le second facteur concerne les limites de ces drones. Souvent lents et dotés d’une faible autonomie — pour en réduire les coûts d’emploi —, ils ne peuvent pas véritablement intercepter un drone sauf si celui-ci évolue dans un polygone restreint, et s’il a été détecté avec suffisamment de préavis pour lancer le drone intercepteur et lui faire atteindre l’altitude et la position requises.

Des drones plus rapides et plus puissants, comme le Coyote américain, existent. Mais leur prix croît très rapidement avec les performances, pour se rapprocher, au final, du prix d’un missile, avec les mêmes contraintes.

Enfin, comme c’est le cas des systèmes antiaériens, les drones anti-drones souffrent d’un seuil de saturation rapidement atteint, qu’il s’agisse de défendre une cible ponctuelle ou de déployer une défense en rideaux. L’obligation de dispersion réduit très vite le nombre de systèmes disponibles pour assurer la protection, alors que l’adversaire, lui, a tout loisir de concentrer ou non ses attaques. Comme l’a résumé le Royal United Services Institute, « l’efficacité de ces systèmes reste très limitée : ils peuvent être utiles dans un contexte tactique restreint, mais leur emploi massif est irréaliste en raison des contraintes de détection, de pilotage et de saturation ».

Les armes à énergie dirigée : l’inconnu des coûts, de la disponibilité et de l’efficacité

Si certains industriels promettent monts et merveilles concernant l’utilisation des drones intercepteurs, d’autres le font avec les armes à énergie dirigée. Là encore, sur le papier, ces armes ont toutes les qualités pour séduire : un coût d’utilisation très bas et des performances élevées.

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Aujourd’hui, deux grandes familles d’AED sont en développement : les lasers à haute énergie, d’une part, et les canons à micro-ondes, d’autre part. Si le laser, qui utilise l’énergie thermique dégagée sur la cible par le faisceau qui la vise, affiche une visée sélective précise et un coût à l’utilisation de « quelques euros » tout au plus, le canon à micro-ondes, lui, bombarde une portion de ciel de puissants rayonnements électromagnétiques, provoquant la surcharge électrique des composants électroniques et leur destruction.

Toutefois, cette présentation masque de réelles faiblesses, et de nombreuses inconnues demeurent sans réponse à ce jour. Ainsi, pour les lasers, la puissance électrique nécessaire pour détruire, sur une durée d’exposition suffisamment courte pour répondre à une saturation, un drone aussi volumineux qu’un Geran, excède de beaucoup la puissance d’une APU transportable qui, par ailleurs, nécessite un important système de refroidissement pour fonctionner.

Les échecs enregistrés par les DE-M-SHORAD américains et les systèmes équivalents chinois lors de leurs tests en climat chaud en Afrique démontrent que l’équation énergétique pour ces systèmes est encore loin d’être résolue, alors même que ni la plateforme américaine ni la chinoise n’ont la puissance pour éliminer un Geran en moins de 10 secondes.

Par exemple, selon Newsweek, le système laser chinois dit Silent Hunter a échoué lors d’essais dans le désert saoudien : la poussière, la chaleur extrême et les tempêtes de sable ont perturbé la visée optique, affaibli les faisceaux, et forcé le système à rediriger une part importante de son énergie vers le refroidissement plutôt que vers le tir — dans certains cas, neutraliser un seul drone a pris entre 15 et 30 minutes d’engagement continu.

Silet Hunter china laser
système laser haute énergie Silent Hunter

De même, les conditions aérologiques, comme la présence de gouttes d’eau ou de particules de sable dans l’atmosphère, détériorent sensiblement l’efficacité de ces systèmes, sans parler de leur utilisation en conditions dégradées, comme sous la neige. « Dans un rapport du Congressional Research Service concernant le système DE M-SHORAD, il est indiqué que “les substances dans l’atmosphère — particulièrement la vapeur d’eau, mais aussi le sable, la poussière, les particules de sel, la fumée et la pollution de l’air — absorbent et diffusent la lumière, et la turbulence atmosphérique peut défocaliser un faisceau laser”. »

Les canons à micro-ondes ont, eux aussi, un besoin de puissance électrique qui semble les réserver à des postures de défense statique. Les systèmes américains Leonidas et THOR s’accompagnent tous deux d’un poste de commande et de production d’énergie dans un conteneur de 20 pieds, dont on ignore, dans le domaine public, le comportement en conditions météorologiques dégradées (forte chaleur, pluie, neige, froid intense…).

Surtout, si les canons à micro-ondes parviennent à concentrer l’essentiel de l’énergie émise vers la ou les cibles, ils ne peuvent être fermement contenus, comme c’est le cas d’un faisceau laser, avec le risque d’endommager des équipements alliés, voire civils, ce qui en limite considérablement les cas d’usage.

Enfin, si les constructeurs communiquent volontiers sur le coût d’utilisation de leurs systèmes, ils sont nettement moins prolixes pour ce qui concerne les coûts de possession des équipements. 

Une étude de 2021 intitulée Laser Beam Atmospheric Propagation Modelling for Aerospace LIDAR Applications, résume parfaitement ces contraintes : les systèmes à énergie dirigée (lasers haute puissance et canons micro-ondes) sont très sensibles aux conditions d’optique atmosphérique et exigent une maintenance et des réglages de précision coûteux. Des études sur la propagation laser montrent que pluie, brouillard, aérosols (poussières, sable) et turbulence réduisent fortement la transmission d’un faisceau et augmentent le temps d’exposition nécessaire pour neutraliser une cible — ce qui accroît les besoins en puissance et en refroidissement embarqués, et donc les volumes et la logistique associés.

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Par conséquent, l’efficacité opérationnelle d’un HEL (High-Energy Laser) décroît significativement en conditions réelles dégradées, tandis que les exigences d’alignement des optiques et de maintenance corrective (remplacement ou réalignement de lentilles, calibrage des optiques adaptatives) pèsent lourdement sur le coût réel de possession du système.

De même, les capacités micro-ondes demandent une maîtrise fine du diagramme d’émission pour éviter des irradiations hors-cible ; en pratique, cela se traduit par des installations de génération et de conditionnement d’énergie volumineuses et par des procédures de mise au point et de certification strictes afin de réduire le risque de dommages collatéraux sur des équipements alliés ou civils à proximité.

Ces éléments techniques expliquent pourquoi, malgré des démonstrations spectaculaires en laboratoire et des essais opérationnels entamés souvent il y a plus d’une décennie, le saut vers une utilisation massive et autonome en conditions opérationnelles reste aujourd’hui contraint — tant par l’effort industriel nécessaire que par des coûts de maintenance et d’exploitation souvent sous-estimés dans les annonces commerciales, en dehors de systèmes plus légers, beaucoup moins puissants et donc destinés à un tout autre usage, comme l’élimination des drones de catégorie 1 ou 2.

Comme l’a rappelé le Congressional Research Service dans le meme rapport qu’évoqué plus haut, « malgré des investissements croissants, les armes à énergie dirigée restent confrontées à des obstacles techniques majeurs liés à la gestion de l’énergie et aux conditions environnementales, ce qui limite leur déploiement opérationnel ».

Le brouillage électromagnétique

S’il est un domaine qui donne d’excellents résultats aujourd’hui, en Ukraine, contre les drones Geran, ce n’est ni la défense aérienne, ni les drones d’interception, et pas davantage les interceptions aériennes : c’est le brouillage électromagnétique.

Ce constat n’est pas qu’une hypothèse théorique : l’expérience ukrainienne montre que le spectre électromagnétique et les capacités de guerre électronique jouent un rôle central dans l’issue des campagnes de salves massives. Ainsi, des analyses récentes soulignent que le brouillage et la perturbation des systèmes de navigation par satellite — GLONASS et BeiDou côté russe — ont permis, à plusieurs reprises, de neutraliser ou de détourner des drones, réduisant leur capacité à atteindre des objectifs critiques quand ils perdent leur guidage satellitaire.

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Par ailleurs, des études de terrain et des enquêtes journalistiques détaillées mettent en lumière que ce « spectre contesté » est devenu l’un des principaux champs de bataille invisibles, où la supériorité opérationnelle peut se gagner ou se perdre indépendamment du seul nombre de vecteurs engagés.  

Le brouillage des signaux EM a de nombreux atouts : la technologie est relativement simple et, toute proportion gardée, peu onéreuse à l’utilisation. Les émetteurs eux-mêmes ne nécessitent pas de technologies très avancées et onéreuses, ceci expliquant comment l’Ukraine parvient à neutraliser cette menace aussi efficacement. En outre, elle a une empreinte RH, elle aussi, relativement faible : quelques hommes suffisent à mettre en œuvre un émetteur protégeant plusieurs centaines de km².

Ce faible coût de possession permet donc de créer un maillage relativement efficace pour défendre les zones d’intérêt, notamment autour des grandes villes comme Kyiv, Kharkiv, Odessa ou Lviv.

Cependant, cette parade est à double tranchant. En effet, la logique de navigation embarquée à bord des drones peut rapidement évoluer, soit en basculant d’un signal à un signal alternatif, sur une autre bande de fréquence, soit en employant d’autres technologies, comme la radionavigation sur émetteurs fixes (balises, antennes GSM, TNT…), ou la navigation visuelle, qui utilise les éléments notables du sol pour recaler la navigation et atteindre l’objectif.

Ces technologies, encore balbutiantes il y a quelques années, commencent à être embarquées dans des munitions intelligentes, précisément comme parade au brouillage GPS. Mais étant avant tout numériques, liées à l’efficacité des algorithmes d’IA embarqués et aux informations fournies par quelques capteurs légers, rien n’empêche qu’elles puissent embarquer à bord de vecteurs comme le Geran, d’ici à quelques années, et ce, sans même que les services occidentaux le sachent.

Geran drone
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À l’appui de ce constat, rappelons que la navigation dite « terrain-relative » (TRN) et les techniques d’imagerie corrélative — héritières de systèmes comme le DSMAC — sont des solutions éprouvées de guidage autonome utilisables quand le positionnement satellite est dégradé. Des travaux et descriptions techniques montrent depuis des décennies qu’un missile ou une munition peut corréler l’image du sol observée avec une base cartographique préchargée pour corriger sa trajectoire en l’absence de GPS, méthode reprise et modernisée aujourd’hui sous la forme de solutions visuelles et « visual-inertial » embarquées.  

Par ailleurs, les autorités et centres de recherche sur le Positioning/Navigation/Timing (PNT) insistent désormais sur l’importance d’architectures « résilientes » capables d’agréger inertiel, imagerie, radionavigation alternative et sources satellitaires multiples (GPS/GLONASS/BeiDou) pour résister au brouillage ou au spoofing — confirmation que des réponses techniques existent, mais qu’elles requièrent des efforts R&D, d’intégration et d’industrialisation significatifs pour être déployées à grande échelle.  

De fait, si le brouillage EM représente une option efficace à court terme, parier sur cette seule technologie à moyen ou long terme s’avérerait extrêmement risqué pour les Européens.

La réponse symétrique offensive : des contraintes géographiques et politiques qui excluent cette réponse

Si la solution à l’équation stratégique conventionnelle posée par la Russie et ses centaines de milliers de drones d’attaque en devenir ne se trouve pas dans le bouclier, peut-être se trouve-t-elle dans la lance ? Ou, pour le dire autrement, en dotant les Européens de la même lance que celle qui les menace, ceux-ci pourraient-ils atteindre un pat opérationnel synonyme de dissuasion réciproque ?

L’approche, évidemment, est séduisante : pour se prémunir de cette menace pour l’heure asymétrique venue de Russie, il suffirait donc de se doter, en réponse, d’une capacité de frappe équivalente, côté européen.

Kyiv sous l'attaque de la russie
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Dans cette hypothèse, même en admettant que la production de drones d’attaque longue portée coûterait autour de 150 000 € par unité, et non 30 à 50 000 $ comme en Russie, l’investissement nécessaire pour clore ce pat se limiterait à un peu plus de 10 Md€ par an, soit moins de 2 % de l’ensemble des investissements de défense que les Européens dépenseront chaque année en 2030.

Pour autant, là encore, cette présentation attrayante souffre de deux écueils rarement évoqués. En premier lieu, la constitution d’un stock de drones d’attaque aussi important suppose de disposer d’un nombre de cibles éligibles très élevé pour que l’effet stratégique puisse être atteint. En d’autres termes, les Européens devront, comme les Russes, accepter de cibler des infrastructures purement civiles par leurs frappes stratégiques, ce qui semble bien éloigné des valeurs communes au sein de l’Europe, même en cas de conflit.

Sur le plan juridique et politique, ce constat est central. Le droit international humanitaire exige la distinction entre objectifs militaires et biens de caractère civil, ainsi que le respect du principe de proportionnalité : frapper délibérément des infrastructures civiles à grande échelle pour obtenir un « effet stratégique » expose l’auteur à une condamnation politique et juridique majeure et limite fortement la latitude opérationnelle des démocraties européennes.

La doctrine juridique est claire : « seuls peuvent être directement visés les objets qui, par leur nature, leur localisation, leur destination ou leur utilisation, apportent une contribution effective à l’action militaire et dont l’anéantissement offrirait un avantage militaire déterminant » (principes d’Article 52, Protocole additionnel I aux Conventions de Genève).

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C’est précisément cet obstacle, d’ailleurs, qui interdit à la France ou au Royaume-Uni d’européaniser leur dissuasion : l’efficacité du principe dissuasif reposant sur la certitude, pour l’adversaire, que son opposant n’hésitera pas à employer ses armes de destruction massive contre lui dans certaines circonstances.

Le second écueil entravant la réponse symétrique offensive s’avère être purement géographique. En effet, avec un drone d’une portée de 1 500 km, la Russie atteint, depuis son territoire et celui de la Biélorussie, tout l’Est de l’Europe, au-delà d’une ligne allant de Rome à Bruxelles. Si la portée est étendue à 2 500 km, seule l’extrême Ouest de l’Europe, c’est-à-dire la côte portugaise et le sud de l’Espagne, sera épargné.

À l’inverse, avec un drone d’une portée de 2 500 km, ceux-ci pourront à peine atteindre l’ouest de la Volga. Les 9 000 km d’est en ouest du territoire russe, et la barrière naturelle que représentent les monts Oural, avaient déjà su préserver l’outil industriel soviétique après que Staline a ordonné leur démontage et leur transport, en 1942.

En d’autres termes, si l’Europe tout entière est à portée des frappes russes, seul un quart de la Russie l’est des frappes en miroir européennes, alors que de grandes villes comme Novossibirsk, Ekaterinbourg, Tcheliabinsk, Omsk ou Krasnoïarsk seraient hors de portée.

Cette dissymétrie géographique suffit, à elle seule, à rendre caduque l’option symétrique offensive face à la Russie. Avec une population relativement docile, abreuvée d’un discours nationaliste parfaitement dosé, il lui sera possible de basculer toutes les infrastructures critiques nécessaires au fonctionnement de l’État et de l’économie au-delà de l’Oural, tout en maintenant la pression du feu stratégique conventionnel sur l’Europe. À terme, cette dissymétrie suffit à garantir le recul des opérations et donc, au final, la victoire russe en cas de confrontation.

La réponse asymétrique offensive : une solution dissuasive mais onéreuse

À ce niveau de la démonstration, une réalité s’impose aux Européens : face à la menace stratégique conventionnelle russe, toute stratégie symétrique européenne, qu’elle soit offensive ou défensive, sera vouée à l’échec.

De fait, s’il y a une réponse, celle-ci ne pourra être que dissymétrique. Encore faut-il pouvoir l’imaginer, et ce n’est pas chose facile. Fort heureusement, un événement récent ouvre une piste qu’il semble pertinent d’examiner : l’opération Rising Lion, menée par Israël contre l’Iran au cours du mois de juin 2025.

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En effet, les points de similarité sont assez frappants entre les postulats de la situation israélienne et iranienne de 2015, et le face-à-face Europe-Russie de 2025. Rappelons, en effet, que si l’opération Rising Lion s’est déroulée en juin 2025, les forces israéliennes la préparaient depuis une dizaine d’années, adaptant ses tactiques, ses équipements et ses moyens de renseignement, depuis cette date, à cette fin.

De fait, dès 2015, Téhéran construisait un vaste arsenal de missiles balistiques et de drones, conçus pour atteindre Israël. En outre, si les moyens iraniens pouvaient atteindre l’ensemble du territoire israélien, les moyens dont disposait alors Tel-Aviv, qu’ils soient aériens, aéroportés ou balistiques, pouvaient au mieux atteindre l’ouest de l’Iran.

Face à cette équation, Tel-Aviv n’a pas durci outre mesure son arsenal défensif, aidé en cela par la géographie très spécifique du pays, organisé en trois grandes zones de concentration de population, bien plus faciles à défendre que le territoire européen. En outre, Tsahal ne s’est pas dotée de moyens balistiques MRBM et IRBM en miroir de ceux développés en Iran, pour les mêmes raisons que cette solution n’est pas envisageable en Europe.

En revanche, celle-ci a développé une capacité dissymétrique de première frappe, conçue pour éliminer de très nombreux points d’appui du régime, mais également pour détruire des infrastructures économiques clés, sur une période de temps limitée. La désorganisation qui résulta de ces premières frappes, ainsi que l’efficacité du renseignement terrain, a suffi à permettre à l’IAF d’éliminer, en seconde intention, les moyens de détection et d’engagement antiaériens du pays, et de le mettre donc à sa merci, tout en limitant la réponse potentielle de Téhéran qui, si elle est effectivement intervenue, était loin de représenter le déluge de feu promis depuis des années.

Peut-on transposer ce modèle à l’équation russo-européenne ? On peut imaginer, par exemple, que plutôt que de viser la réciprocité des destructions de cibles civiles, les Européens se doteraient de capacités de frappe plus onéreuses, moins nombreuses, mais garantissant un taux d’impact, une précision, et une capacité de destruction largement accrus, employées pour viser et détruire les nœuds politiques et économiques qui articulent le pouvoir russe dans le pays.

Ainsi, en visant les bases militaires, les centres de décision politiques régionaux et centraux, ainsi que certaines infrastructures clés — comme les centrales électriques et thermiques qui distribuent électricité et eau chaude dans les grandes villes —, et en éliminant les sites industriels majeurs, le pouvoir russe se trouverait au moins aussi affaibli, face aux forces centripètes qui existent sur le territoire, si les piliers de son pouvoir central venaient à être détruits.

En d’autres termes, il s’agit de frapper la Russie sur son point faible structurel, comme d’ailleurs envisage de le faire Moscou avec ses drones et ses missiles contre l’Europe, en visant le manque de résilience des opinions publiques européennes, et non la cohésion des nations.

Pour ce faire, les Européens devraient se doter d’une capacité de frappe composée de 1 200 à 1 500 missiles balistiques MRBM et IRBM, équipés de MARV, de MIRV ou de planeurs hypersoniques, et de 2 500 missiles de croisière supersoniques ou furtifs, pour les frappes secondaires.

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Ces munitions seraient mises en œuvre par les forces terrestres et aériennes européennes, en Europe, ainsi que par deux capacités de projection de forces stratégiques conventionnelles, composées de bombardiers à long rayon d’action, idéalement furtifs, et d’une flottille de sous-marins de type SSGN, armés chacun de missiles balistiques et de croisière, pour atteindre les territoires orientaux du pays dans un schéma de frappe synchronisé et coordonné.

Un puissant dispositif de renseignement, alliant des sources spatiales et du renseignement terrain, compléterait le dispositif stratégique conventionnel européen, permettant de déterminer, sur des délais très courts, la position, la nature et la valeur des cibles envisagées, afin d’obtenir un effet politique maximisé tout en réduisant les pertes civiles.

Un tel dispositif, qui viserait spécifiquement ce pouvoir dont l’agressivité ne cède qu’à son instinct de conservation, constituerait dès lors une réponse crédible et dissuasive contre Moscou et l’intelligentsia russe, contenant de fait la menace que représentent les drones et l’arsenal balistique du pays.

En revanche, si la solution est efficace, elle n’est pas économique. Construire et concevoir 1 500 MRBM/IRBM et 2 500 missiles de croisière représente déjà un investissement dépassant les 40 Md€. Concevoir un bombardier furtif à long rayon d’action coûtera probablement autant, sur la base des acquis des programmes SCAF et GCAP, alors que concevoir un sous-marin SSGN à propulsion nucléaire excédera sans le moindre doute les 20 Md€. Les avions et sous-marins coûteront, quant à eux, autour de respectivement 250 M€ et 3 Md€ l’unité, soit un total de 15 Md€ et 25 Md€ pour 60 et 8 exemplaires.

Dès lors, la mise en œuvre de cette approche nécessiterait un investissement initial de l’ordre de 140 à 150 Md€, soit 10 Md€ par an sur 15 ans. La maintenance et la mise en œuvre de ces capacités devraient atteindre 2 à 3 Md€ chaque année. C’est évidemment gigantesque, équivalent au prix d’une centaine de batteries SAMP/T NG ou Patriot.

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Cependant, il convient de prendre en considération plusieurs aspects modérant le poids financier relatif de cette approche. En premier lieu, une centaine de batteries SAMP/T NG ne représente qu’un pouvoir d’arrêt de 5 000 vecteurs, là où la Russie en produit déjà 6 000 chaque mois. Même en se tournant vers des batteries plus compactes, comme l’IRIS-T SLM ou le VL MICA, le pouvoir d’arrêt n’excédera pas 20 000 vecteurs, pour une production annuelle russe de 70 000.

Ensuite, qu’il s’agisse de 100 batteries SAMP/T NG, de 300 batteries IRIS-T SLM, ou de 1 million de drones d’attaque, ces systèmes n’ont qu’un intérêt tactique, à ce niveau de densité, que pour le théâtre européen, face à la Russie. Les capacités MRBM/IRBM et croisière furtifs/hypersoniques projetées par bombardiers stratégiques ou SSGN confèrent un potentiel d’action et d’intervention planétaire. C’est précisément celui dont s’étaient dotés les États-Unis depuis les années 1980, celui dont la Chine va se doter dans les années à venir, et celui dont la Russie a hérité de l’Union soviétique, sans parvenir à le conserver efficacement.

En d’autres termes, il s’agit précisément de la clé d’entrée dans le club très fermé des super-puissances, mais encapsulée dans une composante nouvelle n’impliquant aucun renoncement national, ni aucun affaiblissement global par dissolution de la décision.

Dans ce contexte, l’investissement et la trajectoire peuvent apparaître beaucoup plus accessibles aux dirigeants européens, voire à seulement certains d’entre eux, sachant par ailleurs qu’aucune alternative n’apporte de réponse crédible à la menace que représente aujourd’hui l’arsenal conventionnel stratégique russe en constitution.

Conclusion

Au terme de cette démonstration, le constat s’impose : Moscou a hissé la frappe stratégique conventionnelle — drones “one-way” et missiles de croisière/ballistiques — au rang de levier majeur de coercition. En effet, la massification industrielle des Geran et la cadence désormais soutenable des salves mixtes reconfigurent l’équation coûts/effets au détriment de la défense, et transforment chaque vague en test de résilience.

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Dès lors, les réponses symétriques, qu’elles soient défensives (chasse, SAM multicouches, canons anti-drones) ou offensives (reproduction d’un arsenal de drones longue portée), n’apportent pas de solution durable : elles butent soit sur la saturation, soit sur une arithmétique budgétaire perdante, soit encore sur des contraintes politiques et géographiques rédhibitoires.

Reste la voie dissymétrique offensive, seule à même — potentiellement — d’imposer un coût politique immédiat au pouvoir russe : une capacité de première frappe conventionnelle crédible, à base de MRBM/IRBM, de missiles de croisière furtifs/hypersoniques, adossée à des vecteurs de projection (bombardiers long rayon d’action, SSGN) et à un renseignement multi-capteurs “réactif”.

Or, cette option, si elle est stratégiquement pertinente, suppose trois conditions que l’Europe n’a jamais réunies à cette échelle : d’abord une volonté politique partagée et tenace ; ensuite la mise en commun de moyens financiers et industriels à hauteur d’un effort de l’ordre de la centaine de milliards d’euros sur 10–15 ans ; enfin l’acceptation d’une gouvernance réellement européenne — c’est-à-dire non pilotée par Washington —, capable d’arbitrer vite, de prioriser et de sanctuariser les budgets sur plusieurs cycles électoraux.

En d’autres termes, la question n’est plus seulement technique ; elle est, avant tout, politique. L’Europe peut-elle, après soixante-dix ans de construction, franchir ce seuil de maturité stratégique qui lui a toujours échappé au moment du “passage à l’acte” — celui qui consiste à déléguer, pour la défense, une part de souveraineté à un collectif européen, et non à un protecteur extérieur ?

Si la réponse est oui, la trajectoire dissymétrique existe, avec un calendrier, des jalons industriels, et un résultat dissuasif crédible à l’horizon d’une décennie. Si la réponse est non, il faudra assumer une vérité moins confortable : face à la taxe stratégique que Moscou est désormais en mesure d’imposer par la salve, l’Europe restera prisonnière d’une posture réactive, coûteuse, et, à terme, insuffisante.

SAMP/T NG, VL MICA..: le Danemark bouleverse les règles établies au sein de l’OTAN

En décidant d’armer sa future défense antiaérienne et antimissile avec le système franco-italien SAMP/T NG, Copenhague a pris tout le monde de court. Longtemps perçu comme un partenaire quasi naturel de Washington et traditionnellement fidèle aux équipements américains, le Danemark a cette fois écarté le MIM-104 Patriot, pourtant déjà adopté par sept armées européennes.

Certes, le succès commercial est considérable pour Eurosam, MBDA, Thales et Leonardo, qui attendaient depuis des années une percée aussi symbolique dans un pays historiquement arrimé à l’OTAN par ses choix capacitaires. Mais l’importance de cet arbitrage dépasse de loin la seule dimension industrielle.

Car derrière ce choix se dessine une rupture stratégique : le Danemark, placé en première ligne face à la Russie, rompt avec une logique d’acquisition dictée d’abord par l’interopérabilité transatlantique pour privilégier un système conçu et produit en Europe. Dès lors, la décision de Copenhague n’est pas un simple incident diplomatique lié aux tensions actuelles avec Washington sur le Groenland ; elle pourrait bien constituer le premier signe visible d’une évolution beaucoup plus profonde au sein du continent.

Une évolution où les Européens, confrontés à la menace des missiles et des drones russes, commencent à privilégier leurs propres solutions de défense, au risque d’ébranler un équilibre politico-industriel transatlantique établi depuis la fin de la guerre froide.

Le Danemark va dépenser 7,7 Md€ pour construire une défense antiaérienne et antimissile globale et crédible

Durant la guerre froide, le Danemark disposait d’une défense aérienne robuste, reposant notamment sur huit batteries Hawk, réparties pour moitié autour de Copenhague sur l’île de Seeland et pour moitié dans la péninsule du Jutland. Mais comme nombre de pays européens, il avait cédé dans les années 1990 aux promesses des « dividendes de la paix ». Les Hawk furent retirés du service entre la fin des années 1990 et le milieu des années 2000, sans qu’aucun système ne vienne les remplacer. Pendant deux décennies, le ciel danois est ainsi resté largement ouvert, reposant exclusivement sur sa flotte de chasseurs et sur la couverture aérienne de l’OTAN.

Hawk danois
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Le retour des tensions en Europe a bouleversé cette approche. Avec seulement 43 000 km² et 6 millions d’habitants, le Danemark se situe à un millier de kilomètres à peine des bases navales russes de Saint-Pétersbourg et des vecteurs de frappe de la flotte de la Baltique. La vulnérabilité du pays est donc apparue de façon flagrante dès les premières salves de missiles et de drones russes en Ukraine à partir de 2022. Comme le rappelait le Financial Times, « la guerre en Ukraine a servi d’électrochoc stratégique : aucun petit État européen ne peut plus considérer que son espace aérien est protégé par la seule dissuasion collective de l’OTAN » (Financial Times).

Cette prise de conscience s’est traduite dans les chiffres. Alors qu’en 2017, Copenhague ne consacrait que 1,1 % de son PIB à sa défense, le pays en est déjà à 3 % en 2025 et prévoit d’atteindre 5 % d’ici 2035 — et peut-être même avant. Cela place le Danemark parmi les nations européennes les plus engagées, à l’égal de la Pologne, qui consacre déjà plus de 4 % de son PIB à la défense. Comme l’a souligné le Royal United Services Institute, « les États européens historiquement perçus comme des “petits contributeurs” sont désormais ceux qui accélèrent le plus vite leur effort de défense, bousculant l’équilibre traditionnel au sein de l’Alliance » (RUSI).

Depuis 2022, les programmes se multiplient : acquisition de CV90 pour épauler les Leopard 2A7, commande de canons automoteurs ATMOS et de lance-roquettes multiples PULS, achat de F-35A supplémentaires, et préparation du remplacement des frégates Absalon et Iver Huitfeldt, pourtant mises en service respectivement en 2005 et 2011. À ce rythme, la trajectoire danoise contraste fortement avec celle de nombreux alliés plus grands mais plus hésitants, comme l’Espagne ou la Belgique. Pour Defense News, « Copenhague illustre une tendance nouvelle : les pays de taille moyenne qui, confrontés à une menace directe, choisissent une réarmement rapide et massif plutôt que progressif » (Defense News).

C’est dans ce cadre que le gouvernement a annoncé une enveloppe de 7,7 Md€ destinée spécifiquement à reconstituer une défense antiaérienne et antimissile complète. L’effort est considérable : il représente à lui seul près de 2 % du PIB national, concentrés sur un seul segment capacitaire, et dépasse proportionnellement les investissements engagés par l’Allemagne dans son programme European Sky Shield. En d’autres termes, le Danemark ne cherche pas seulement à se doter d’une protection minimale, mais bien à bâtir une défense multicouche crédible, capable de contrer drones, avions, missiles de croisière et même missiles balistiques.

La position stratégique du Danemark sur la carte du théâtre européen

Il faut dire que la reconstruction d’une défense antiaérienne crédible était devenue une priorité absolue pour Copenhague. En effet, malgré sa faible superficie et une population réduite, le Danemark occupe une position stratégique unique sur le flanc nord du théâtre européen. La péninsule du Jutland et les deux principales îles de Seeland et de Fionie constituent un verrou naturel pour tout le trafic aérien, maritime et sous-marin entrant ou sortant de la mer Baltique.

base navale leningrad
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En cas de confrontation, Moscou chercherait à désenclaver ces forces, et le Danemark se retrouverait mécaniquement en première ligne. Comme le rappelle l’International Institute for Strategic Studies, « le détroit du Danemark est l’un des rares points de passage stratégiques où se joue directement la liberté d’action navale russe » (IISS).

Or, cette zone est précisément celle où stationne la flotte de la Baltique russe, appuyée par un dispositif terrestre et aérien particulièrement dense. On y retrouve la 12ᵉ division de navires de surface, comprenant notamment un destroyer de classe Sovremenny, trois frégates de classe Neustrashimy, quatre corvettes de classe Steregushchiy et une dizaine de navires d’assaut.

À cela s’ajoute la 123ᵉ brigade sous-marine, qui sera dotée de six sous-marins Projet 636.3 Improved Kilo à propulsion conventionnelle, ainsi que la 132ᵉ division d’aviation mixte, forte de quatre escadrons de chasse comprenant des Su-30SM, Su-24 et Su-35S. L’ensemble est protégé par des forces terrestres conséquentes, dont le 11ᵉ corps d’armée et la 18ᵉ division de fusiliers motorisés de la Garde. Comme le souligne l’IISS, ce dispositif confère à Moscou une capacité d’action offensive rapide en Baltique, adossée à Kaliningrad et à Saint-Pétersbourg.

À cela s’ajoute une menace nouvelle : les frappes de saturation par drones et missiles. Depuis 2023, Moscou a démontré sa capacité à produire plusieurs milliers de drones Geran et des centaines de missiles de croisière par an. Selon le RUSI, la montée en cadence de ces moyens de frappe conventionnelle constitue désormais l’un des principaux leviers de coercition du Kremlin à l’échelle européenne. Or, Copenhague se situe à moins de 1 000 kilomètres des bases russes, donc à portée directe de ces vecteurs.

Dès lors, en cas de confrontation avec la Russie, le Danemark serait donc en première ligne face aux efforts de l’état-major russe pour désenclaver ses positions de Saint-Pétersbourg et de Kaliningrad, tout en étant à portée directe des dizaines de milliers de drones et des milliers de missiles de croisière. Le Washington Post notait récemment que « les capitales européennes qui pensaient être protégées par la distance se découvrent désormais vulnérables à des frappes de masse à bas coût » (Washington Post).

Dans ce contexte, il apparaît clairement que la défense antiaérienne, antimissile et antidrones revêt pour Copenhague une dimension non seulement stratégique, mais vitale. C’est la raison pour laquelle ce pays de seulement six millions d’habitants s’apprête à investir près de 8 Md€, soit l’équivalent de 2 % de son PIB, afin de se doter d’une architecture défensive homogène et résiliente — un effort proportionnellement bien supérieur à celui consenti par la majorité de ses partenaires européens.

Ainsi, produire un tel effort n’a rien d’excessif. C’est un choix vital pour un pays de 6 millions d’habitants qui, en cas de crise, serait l’une des premières cibles des frappes russes, et la porte d’entrée à des frappes au coeur de l’Europe. Pour le Royal United Services Institute, « la défense du Danemark n’est pas une question nationale, mais une condition de la sécurité de l’Europe du Nord et de l’OTAN » (RUSI).

Copenhague arbitre en faveur du SAMP/T NG face au MIM-104 Patriot

L’ampleur de l’effort consenti par Copenhague pour se doter à nouveau d’une défense antiaérienne et antimissile efficace — près de 0,5 % de son PIB par batterie — permet d’écarter l’hypothèse d’un choix dicté par des considérations politiques. Le Danemark n’allait pas investir une telle somme pour acquérir le SAMP/T NG franco-italien plutôt que le Patriot américain simplement pour marquer sa défiance vis-à-vis de Washington, alors que les relations bilatérales sont aujourd’hui compliquées par les tensions autour du Groenland.

Aster 30 MBDA
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En revanche, il est probable que ces tensions ont contribué, pour une fois, à limiter les pressions traditionnelles de Washington pour imposer ses propres équipements en Europe. Jusqu’ici, la puissance industrielle américaine, et la sécurité qu’elle offrait en termes de disponibilité des missiles et de pièces détachées, avait représenté un argument décisif. Comme le rappelait le CSIS, « le Patriot n’est pas seulement un système d’armes, il incarne la certitude que l’US Army et le Pentagone maintiendront une chaîne logistique active et prioritaire en temps de crise ». Cette garantie a longtemps pesé dans les arbitrages européens, même au prix de délais de livraison parfois allongés.

Or, le contexte stratégique actuel a changé la donne. Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, les alliés européens ne peuvent plus ignorer l’instabilité croissante de la garantie américaine. Pour le New York Times, « en conditionnant l’article 5 à des efforts financiers jugés suffisants, le président américain a semé le doute sur la valeur réelle de la dissuasion américaine ». Pour Copenhague, dépendre exclusivement d’un système américain au moment même où la fiabilité politique de son fournisseur est questionnée aurait constitué un pari risqué.

Ici, les performances intrinsèques du SAMP/T NG et du missile Aster 30 B1NT ont joué un rôle décisif. Ce système, capable d’intercepter aussi bien des avions de dernière génération que des missiles balistiques de portée intermédiaire, place l’Europe dans le cercle restreint des puissances disposant d’une défense multicouche crédible. Comme l’a résumé le CEPA, « le SAMP/T NG illustre la maturité d’une filière européenne enfin capable de concurrencer le Patriot sur le terrain des capacités de haute intensité ».

De fait, ce sont bien deux batteries SAMP/T NG qui seront acquises par les forces danoises, accompagnées, selon toute vraisemblance, d’une seconde batterie VL MICA. Il faut rappeler que ce système peut s’intégrer nativement au dispositif de défense du SAMP/T NG, optimisant ainsi la couverture et la cohérence de l’architecture nationale. Bien que cela n’ait pas encore été confirmé officiellement, il est raisonnable d’anticiper que les deux SAMP/T NG seront livrés en configuration française, avec le radar Ground Fire 300 de Thales, afin d’assurer une parfaite synergie avec les GM300 et les VL MICA déjà commandés.

European Sky Shield, frégates danoises, stocks et potentiel industriel européens : une décision danoise riche de conséquences et d’opportunités

Au-delà du cas danois, la décision de Copenhague en faveur du SAMP/T NG et du VL MICA aura de nombreuses conséquences directes et indirectes sur le dispositif défensif européen. La première de ces conséquences concerne l’initiative European Sky Shield lancée par le chancelier allemand Olaf Scholz en août 2022.

Danemark hongrie ESSI juin 2025 Skyranger 30
Signature de l’adhésion du Danemark à l’ESSI conjointement à la Hongrie en juin 2024? lors de la passation du contrat pour ‘l’acquisition de 16 tourelles Skyranger 30 à Rheinmetall.

Destinée à permettre aux nations européennes de mettre en commun leurs capacités de défense antiaérienne et antimissiles pour une couverture étendue coordonnée, cette initiative ne concerne jusqu’ici que trois équipements : le système Arrow 3 antibalistique exo-atmosphérique acquis par l’Allemagne auprès d’Israël, le système Patriot américain à longue portée, et le système allemand IRIS-T SLM à moyenne portée. Comme le rappelle l’IISS, « l’ESSI traduit une vision allemande de l’intégration antiaérienne, mais au prix d’un spectre réduit d’équipements privilégiés » (IISS).

Le Danemark fut l’un des pays ayant rejoint l’ESSI à sa création. Toutefois, avec l’arbitrage d’aujourd’hui, la seule batterie ESSI-compatible en service dans le pays sera la batterie IRIS-T SLM. Or, la position géographique occupée par le Danemark en fait un système clé et pivot pour articuler la défense antiaérienne scandinave et celle d’Europe du Nord, qui concerne directement l’Allemagne et sa sécurité. Pour le think tank allemand DGAP, « exclure des systèmes comme l’Aster 30 ou le CAMM de l’architecture ESSI revient à bâtir une défense européenne sur un socle incomplet et donc vulnérable » (DGAP).

En d’autres termes, Berlin est à présent face à un dilemme difficile : soit il permet l’intégration du SAMP/T NG et du VL MICA dans le système ESSI, ce qui entraînerait nécessairement l’ajout des CAMM britanniques, au détriment de la position centrale de son IRIS-T SLM comme produit pivot de l’adhésion à l’initiative ; soit il reste ferme et perd en cohérence et en efficacité, en particulier pour la sécurité du territoire allemand, en excluant des pays comme le Danemark (SAMP/T NG, VL MICA, NASAMS), la Finlande (SPYDER) et la Pologne (CAMM), n’y participant pas.

Le choix du SAMP/T NG pour les forces aériennes danoises pourrait également avoir une influence lourde sur le choix du modèle de frégate qui sera retenu pour remplacer les cinq navires actuellement en service. En effet, une certaine harmonisation dans le domaine des missiles et des radars, entre les moyens terrestres et navals, ouvrirait d’importantes perspectives opérationnelles pour les forces armées danoises. Comme l’a analysé Naval News, « l’intégration des capacités surface-air navales et terrestres représente un multiplicateur d’efficacité rarement exploité en Europe » (Naval News).

Frégate FDI Amiral Ronarc'h de la Marine nationale lors de ses premiers essais à la mer
Frégate FDI Amiral Ronarc’h de la Marine nationale lors de ses premiers essais à la mer

Ainsi, en s’appuyant sur une frégate équipée du radar Sea Fire 500 et de missiles Aster 30B1NT, les forces navales et terrestres de défense antiaérienne et antimissiles pourraient mettre en œuvre des tactiques évoluées, comme le bistatisme, pour contrer les missiles et les avions furtifs, ou pour surprendre les formations de chasseurs-bombardiers, tout en optimisant le nombre de moyens interopérables disponibles pour défendre le territoire des frappes adverses.

En outre, cela permettrait d’unifier les cursus de formation des opérateurs et personnels de maintenance, ainsi que les formations tactiques, ce qui n’est pas du tout négligeable pour un pays de seulement 6 millions d’habitants. Defense News soulignait déjà que « la dispersion des filières de formation en Europe fragilise la cohérence opérationnelle ; chaque effort d’harmonisation multiplie l’efficacité par un facteur disproportionné » (Defense News).

Enfin, une telle approche permettrait de rationaliser et de mutualiser la gestion des stocks de missiles et de pièces, tout en offrant une souplesse d’emploi et une efficacité opérationnelle démultipliées sur la base d’un nombre identique de missiles en stock.

Ce dernier aspect dépasse d’ailleurs le périmètre intérieur des armées danoises. En effet, la commande de Copenhague permettra aux trois pays européens utilisateurs du SAMP/T NG (Danemark, France et Italie), mais aussi aux cinq forces navales européennes opérant le missile Aster 30B1 (Danemark, France, Grèce, Italie, Royaume-Uni), de dimensionner ensemble la production nécessaire de munitions pour leurs systèmes, palliant de fait la plus grande faiblesse actuelle du système européen : son emprise industrielle trop réduite. Pour le SIPRI, « la question n’est pas tant la performance du missile que la capacité de l’Europe à produire en masse, dans la durée, face à l’ampleur des arsenaux russes » (SIPRI).

Ce faisant, le SAMP/T NG pourrait devenir bien plus attractif pour d’autres pays européens s’étant jusqu’ici tournés vers les systèmes américains ou israéliens, alors que l’un comme l’autre ont à présent des agendas géopolitiques divergents des intérêts européens. Face à l’intensification des moyens de première frappe et de saturation russes, plusieurs pays européens pourraient dès lors se montrer bien plus réceptifs aux arguments du SAMP/T NG, du VL MICA et de leurs équivalents navals, plutôt que de s’en remettre pieds et poings liés à l’allié américain, devenu de plus en plus imprévisible.

Conclusion

Dès lors, la décision danoise pourrait bien représenter un arbitrage emblématique dans un mouvement de fond lent mais désormais incontestable, celui qui amène un nombre croissant de pays européens à repenser leurs choix capacitaires au prisme d’une autonomie stratégique retrouvée. En effet, il apparaît de plus en plus clairement dans le discours des autorités russes que Moscou considère à présent l’OTAN, et plus spécialement les membres européens de l’Alliance, comme son principal adversaire géopolitique. De fait, les risques de confrontation directe sont bien réels, qu’il s’agisse d’une guerre larvée exploitant les faiblesses des opinions publiques occidentales, ou d’affrontements militaires d’intensité variable.

Radar ground Fire 300 de Thales
Radar ground Fire 300 de Thales pour le système SAMP/T NG

Toutefois, contrairement à la guerre froide, les États-Unis ne semblent plus constituer l’allié fidèle, certes parfois envahissant, mais toujours présent, qu’ils furent jadis. Au-delà de l’imprévisibilité manifeste de Donald Trump, les prises de position américaines depuis quinze ans montrent une tendance lourde au désengagement progressif du théâtre européen, pour concentrer leurs moyens sur la confrontation jugée prioritaire avec la Chine dans l’Indo-Pacifique. Comme le rappelait le CSIS, « Washington a clairement hiérarchisé ses priorités : la Chine est l’adversaire systémique, la Russie un perturbateur secondaire, et l’Europe doit prendre sa part de l’effort » (CSIS).

Dans ce contexte, la décision de Copenhague fait figure de rupture. Elle contraste avec les choix de la plupart des nations européennes, qui continuaient de privilégier des équipements américains pour des raisons d’interopérabilité et de sécurité industrielle, mais aussi pour envoyer des signaux politiques positifs à Washington. En préférant un système franco-italien au Patriot américain, déjà adopté par sept pays européens, le Danemark rappelle que le « made in America » n’est plus un sésame automatique. Comme l’analysait récemment le RUSI, « la crédibilité de l’OTAN ne repose plus seulement sur l’achat de solutions américaines, mais sur la capacité des Européens à investir dans leurs propres systèmes et à garantir leur disponibilité » (RUSI).

Ce choix constitue aussi un signal indirect adressé à Berlin. L’Allemagne, en structurant l’ESSI autour de ses propres priorités (IRIS-T SLM) et de systèmes importés (Arrow 3, Patriot), espérait cimenter une architecture européenne alignée sur son industrie et sur Washington. Or, le Danemark — pays pivot du flanc nord — démontre qu’une alternative existe et qu’elle peut être tout aussi crédible sur le plan opérationnel. Pour Breaking Defense, « l’intégration de Copenhague dans le camp SAMP/T NG pourrait obliger Berlin à réviser sa conception initiale de l’ESSI, sous peine de voir son projet perdre en pertinence et en légitimité » (Breaking Defense).

Nul doute que cette décision fera grincer des dents outre-Atlantique, mais aussi à Berlin. La Maison Blanche, surtout sous Donald Trump, considère l’achat d’équipements américains comme une contrepartie naturelle à la protection militaire offerte aux alliés. Pourtant, aujourd’hui, la promesse de cette protection est devenue trop incertaine pour justifier une dépendance exclusive. En choisissant le SAMP/T NG et en renforçant son maillage avec le VL MICA et les radars européens, Copenhague illustre une conviction nouvelle : la défense aérienne et antimissile de l’Europe doit être conçue d’abord pour répondre aux besoins européens, avant de satisfaire aux équilibres diplomatiques transatlantiques.

En somme, le Danemark ne se contente pas d’acheter deux batteries de missiles : il bouscule un ordre établi depuis trois décennies, dans lequel l’équipement américain était la norme et l’équipement européen l’exception. Ce faisant, il ouvre une brèche qui pourrait bien s’élargir, à mesure que d’autres nations confrontées aux mêmes incertitudes stratégiques chercheront à sécuriser leur défense sans dépendre exclusivement de Washington. Pour la France et l’Italie, c’est une victoire technologique et politique ; pour l’Europe, c’est peut-être le signe avant-coureur d’un rééquilibrage industriel et stratégique longtemps attendu.