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L’Indian Air Force a fait son choix : elle veut 114 Rafale supplémentaires

L’annonce par l’Indian Air Force de sa volonté d’élargir massivement sa flotte de Rafale dépasse de loin la simple logique d’acquisition. Derrière le chiffre de 114 appareils à produire localement se dessine en réalité un basculement stratégique : l’Inde ne cherche plus seulement à combler le retrait des MiG-21 ou des Jaguar, mais à devenir co-pilote industriel et technologique d’un programme appelé à structurer son autonomie aéronautique.

Ce choix s’explique par la convergence de deux dynamiques : la validation opérationnelle du Rafale lors d’engagements de haute intensité comme Sindoor, et la consolidation d’un partenariat industriel franco-indien qui, depuis trois décennies, prépare le terrain à une telle coproduction. En conséquence, l’Inde offre à Dassault et à la Team Rafale un marché de long terme, une profondeur industrielle et un relais diplomatique que la seule commande nationale française ne pouvait garantir.

Dès lors, l’enjeu dépasse la comparaison avec d’éventuels concurrents : il s’agit de mesurer comment cette décision pourrait transformer le Rafale en pivot fédérateur, à la manière du Mirage III en son temps, non seulement pour l’exportation mais pour l’avenir même de la base industrielle et technologique de défense aéronautique française.

L’Indian Air Force très satisfaite de ses Rafale lors de l’opération Sindoor

L’Indian Air Force (IAF) est restée jusqu’ici étonnamment discrète au sujet de l’opération Sindoor. Ses communiqués officiels se sont limités à rappeler que les objectifs avaient été atteints et que l’ensemble des équipages engagés étaient rentrés sains et saufs. Cette prudence de façade a immédiatement nourri les spéculations, Islamabad affirmant dans un premier temps avoir repoussé l’aviation indienne, avec l’appui discret de moyens chinois déployés au Pakistan.

Rafale C inde
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Pourtant, les analyses indépendantes issues de l’OSINT sont venues progressivement dissiper ces narratifs. De fait, contrairement aux affirmations initiales de l’ISPR pakistanais, la victoire tactique de ces quatre jours d’affrontements aériens — les plus intenses depuis la fin de la guerre du Vietnam — revient bel et bien à New Delhi et à l’IAF. Comme l’a noté l’International Centre for Counter-Terrorism, Sindoor a marqué « un tournant dans la manière dont l’Inde conçoit l’usage de la puissance aérienne pour contraindre ses adversaires, au-delà du simple cadre du Cachemire ».

Dans ce contexte, les révélations publiées par la presse indienne ces dernières semaines prennent une importance particulière. Selon le Times of India, le système de guerre électronique SPECTRA du Rafale a démontré sa capacité à neutraliser les menaces posées par le missile air-air chinois PL-15. Jusqu’alors, une partie des observateurs attribuait ce succès au leurre tracté israélien emporté par l’IAF. Mais il apparaît désormais que c’est bien la suite de guerre électronique française qui a tenu tête à l’un des missiles les plus avancés de Pékin, conçu précisément pour contester la supériorité aérienne occidentale.

Ce détail, en apparence technique, est en réalité lourd de conséquences. D’une part, il conforte la crédibilité du Rafale face aux menaces sino-pakistanaises, démontrant que l’avion n’est pas seulement compétitif sur le papier, mais qu’il a su prouver son efficacité en combat réel. D’autre part, il met en lumière la pertinence du choix indien de se doter d’un appareil capable de survivre et de dominer dans l’environnement le plus contesté d’Asie.

Dès lors, la meilleure preuve de la confiance de l’IAF dans ses Rafale ne réside pas dans ses communiqués officiels, volontairement laconiques, mais bien dans la recommandation formulée au gouvernement indien : acquérir 114 Rafale supplémentaires, produits localement dans le cadre du programme « Make in India », pour répondre à ses besoins à court et moyen termes.

Le renversement narratif autour de l’opération Sindoor

Au-delà des communiqués laconiques de l’Indian Air Force, l’opération Sindoor est devenue en quelques mois un véritable champ de bataille informationnel. Immédiatement après les quatre jours d’affrontements, la presse pakistanaise et les médias d’État chinois s’étaient empressés d’affirmer que les forces sino-pakistanaises avaient tenu tête, voire infligé des revers significatifs à l’aviation indienne. Des tribunes publiées dans le Global Times insistaient ainsi sur la supposée vulnérabilité du Rafale face au missile air-air chinois PL-15, laissant entendre que la protection des avions indiens aurait reposé exclusivement sur des leurres israéliens, et non sur les systèmes embarqués français.

J-10CE Pakistan
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Or, très vite, plusieurs contre-feux sont apparus. Le Times of India a révélé, documents techniques à l’appui, que le système de guerre électronique SPECTRA avait bel et bien neutralisé les menaces chinoises. Le Defense Research and Development Organisation (DRDO) a même affirmé publiquement que les systèmes indiens, combinant équipements locaux et technologies importées, avaient surpassé leurs équivalents chinois employés par le Pakistan. Dans le même temps, l’ambassade indienne à Pékin a officiellement dénoncé une campagne de désinformation orchestrée par les médias chinois, rappelant que les accusations n’étaient accompagnées d’aucune preuve tangible.

Peu à peu, le récit s’est inversé. Les analystes OSINT indiens et internationaux ont compilé des preuves géolocalisées et des relevés radar confirmant que les Rafale avaient réussi à pénétrer l’espace aérien pakistanais, à neutraliser plusieurs menaces et à ressortir indemnes. Le Indian Express a consacré une enquête détaillée aux narratifs concurrents autour de Sindoor, concluant que « l’absence de preuves du côté pakistanais contraste avec l’accumulation d’indices corroborant la supériorité opérationnelle indienne ».

Ce renversement narratif produit plusieurs effets stratégiques. D’abord, il nourrit la fierté nationale indienne : le public voit dans le Rafale non seulement un outil technologique performant, mais aussi un symbole de souveraineté retrouvée. Ensuite, il crédibilise la doctrine « Make in India », en montrant que des systèmes intégrant des briques locales et étrangères peuvent surclasser les équipements sino-pakistanais. Enfin, il réduit le coût politique interne d’une nouvelle commande en faveur de l’appareil français : les adversaires du programme, qu’ils soient partisans d’une solution américaine, russe ou suédoise, peinent désormais à opposer un contre-récit crédible.

En définitive, Sindoor n’a pas seulement validé la valeur opérationnelle du Rafale ; elle a aussi affaibli les récits adverses et renforcé la légitimité de l’IAF dans sa recommandation d’élargir massivement sa flotte de chasseurs français

L’IAF recommande l’acquisition de 114 Rafale « Make in India »

Forte du retour d’expérience de Sindoor et du renversement narratif qui en a découlé, l’Indian Air Force a donc franchi une étape décisive ces derniers jours : elle a officiellement recommandé l’acquisition de 114 Rafale supplémentaires, dans le cadre d’un accord intergouvernemental. Par ce geste, elle a trsè certainement, de facto, sonné le glas de la compétition MRCA 2.0, qui devait initialement déterminer l’appareil chargé de remplacer les Jaguar, les MiG-21 et une partie des Mirage 2000.

Rafale merignac
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Cette recommandation n’est pas anodine. Dans le système indien, les forces armées jouent un rôle déterminant dans les choix d’acquisition. C’est déjà la prise de position de l’Indian Navy en faveur du Rafale qui avait conduit à l’ouverture des négociations pour les 26 appareils destinés à l’INS Vikrant. L’alignement désormais explicite de l’IAF verrouille politiquement et opérationnellement le dossier : il serait difficile pour le gouvernement de s’écarter d’un choix aussi nettement affirmé par ses deux principales forces aériennes.

Le chiffre de 114 appareils correspond à un objectif clair : restaurer le format de 37 escadrons de combat, contre 34 aujourd’hui et seulement 32 dans un avenir proche, après le retrait définitif des derniers MiG-21. Dans la compétition MRCA initiale, le Rafale affrontait des concurrents prestigieux : le F-16V de Lockheed Martin, rebaptisé pour l’occasion F-21, le Gripen E/F suédois, l’Eurofighter Typhoon, le F/A-18 E/F Super Hornet de Boeing, et le Su-35S russe. Mais la recommandation de l’IAF change la donne : elle rend caduques des années de consultations, en imposant un choix déjà éprouvé en opération réelle.

Cette évolution illustre aussi une dimension politique plus large. Comme le rappelait le Hindustan Times, « la préférence de l’IAF pour un appareil déjà en service simplifie la logistique, réduit les délais de montée en puissance et s’accorde avec la logique de souveraineté industrielle défendue par le gouvernement Modi ». De fait, l’exécutif indien peut présenter cette décision non pas comme un simple achat, mais comme un projet structurant du programme Make in India.

En outre, cette orientation confirme que l’Inde entend bâtir sa puissance aérienne autour d’un noyau homogène de Rafale, plutôt que de fragmenter sa flotte entre multiples fournisseurs. Une telle rationalisation est lourde de conséquences : elle facilite la maintenance, allège la formation des équipages et maximise l’interopérabilité entre escadrons. Autant de paramètres qui, dans un pays confronté à une double frontière stratégique — la Chine et le Pakistan —, peuvent faire la différence entre une supériorité théorique et une capacité opérationnelle tangible.

Enfin, l’abandon implicite de la compétition MRCA enverra, s’il est confirmé, un signal au marché international : l’Inde n’est plus seulement un acheteur parmi d’autres, mais un partenaire industriel central pour la Team Rafale. Pour Dassault et ses partenaires, cela ouvre une nouvelle ère, où la production locale deviendra autant un levier d’exportation qu’un outil de consolidation stratégique pour New Delhi.

Dassault Aviation et la Team Rafale préparent ce contrat historique depuis de nombreux mois

Si la recommandation de l’IAF donne aujourd’hui un visage officiel au projet, les industriels français n’ont pas attendu cette étape pour se préparer. Depuis plusieurs mois déjà, Dassault Aviation et ses partenaires stratégiques — Thales, Safran, MBDA — travaillent à la constitution d’une véritable filière industrielle indienne capable de produire et de maintenir localement la flotte de Rafale.

M88 turboreacteur

En juillet 2024, Dassault avait ainsi entamé des négociations pour l’acquisition d’un vaste site à proximité de l’aéroport international de Noida, près de Jewar. Officiellement, ce projet était présenté comme un centre de maintenance pour les Rafale et les Mirage 2000 indiens. Mais les observateurs avaient rapidement noté qu’il offrait toutes les caractéristiques d’une future ligne d’assemblage finale, adaptée à une production en série. Comme le relevait The Economic Times, « le choix du site de Jewar illustre la volonté de Dassault de s’inscrire dans une logique industrielle durable en Inde, et non dans une simple logique de soutien ponctuel ».

Safran, de son côté, a entrepris la construction d’un site dédié au soutien du turboréacteur M88 à Hyderabad, en complément de ses lignes de production déjà consacrées aux moteurs LEAP civils. La perspective est claire : bâtir une supply chain locale apte à basculer vers une production indigène du moteur militaire, réduisant la dépendance aux importations et consolidant la promesse Make in India.

Thales et MBDA ne sont pas en reste. Le premier se prépare à transférer en partie la production du radar RBE2 AESA et de la suite de guerre électronique SPECTRA, tandis que le second envisage d’assembler sur place les missiles MICA NG et Meteor. Pour Defense News, « ces initiatives industrielles démontrent que le Rafale n’est pas proposé comme un produit clé en main, mais comme une plateforme évolutive susceptible d’entraîner derrière elle tout un pan de l’industrie de défense indienne ».

Au-delà des infrastructures, la Team Rafale a aussi multiplié les discussions avec les industriels locaux. Les coopérations avec Tata et Mahindra, déjà éprouvées dans le cadre du programme Falcon et de la maintenance aéronautique, ouvrent la voie à un partage de tâches plus ambitieux. En liant la production de composants clés aux acteurs indiens, Dassault cherche à sécuriser non seulement l’acceptabilité politique de l’opération, mais aussi l’intégration du Rafale dans la trame industrielle du pays.

Dès lors, lorsque la commande de 114 appareils sera officialisée, l’Inde ne sera pas simplement un client de Dassault, mais bien le deuxième pilier de sa filière de production militaire. Ce basculement est d’autant plus significatif qu’il intervient à un moment où les pressions internationales sur les chaînes logistiques exigent des duplications et des redondances. Pour la France comme pour l’Inde, le Rafale devient ainsi un projet industriel de souveraineté partagée.

Les partenariats de long terme entre la BITD française et l’industrie indienne

Si la montée en puissance de la « Team Rafale » semble aujourd’hui une évidence, elle s’inscrit en réalité dans une histoire longue de coopération entre la France et l’Inde en matière de défense. Depuis plus de quarante ans, Paris a su tisser avec New Delhi une relation unique, fondée sur la confiance, la continuité et le transfert de technologies.

Indian Air Force mirage 2000
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Dès les années 1980, les Mirage 2000 avaient marqué une première étape majeure, en dotant l’Indian Air Force d’un chasseur moderne et fiable, qui fit ses preuves dès le conflit de Kargil en 1999. Cet épisode avait durablement ancré la réputation des aéronefs français au sein des forces indiennes. Selon The Hindu, « le Mirage 2000 reste associé à l’idée d’un partenariat fondé sur la performance et la réactivité, la France ayant su livrer rapidement les équipements et assurer un soutien logistique efficace ».

La relation s’est ensuite renforcée sur le plan naval avec le projet Scorpène, lancé dans le cadre du programme P-75. Naval Group (alors DCNS) s’est engagé dans un partenariat avec Mazagon Dock Shipbuilders Limited pour la construction locale de six sous-marins, assortie d’un transfert de technologies significatif. Pour Carnegie India, « ce programme illustre l’approche française consistant à associer transfert industriel et construction locale, plutôt qu’à imposer un modèle d’exportation clé en main ».

Sur le plan aéronautique, Thales avait déjà ouvert la voie avec des joint ventures dans l’avionique, en particulier avec Samtel Avionics, fournissant des affichages multifonctions pour les cockpits de plusieurs avions indiens. MBDA a suivi avec des partenariats dans le domaine des missiles, notamment autour du MICA et de l’ASRAAM. Quant à Safran, sa présence à Hyderabad à travers la production de moteurs civils LEAP a démontré sa capacité à s’ancrer durablement dans le tissu industriel indien.

Cette logique a trouvé une consécration politique en 1998, lors de l’établissement du partenariat stratégique bilatéral, puis en 2023 à l’occasion du 25ᵉ anniversaire de celui-ci. À cette occasion, New Delhi et Paris avaient rappelé leur ambition commune d’approfondir les coopérations industrielles dans le cadre de Make in India et de l’autonomie stratégique indienne. Comme le rappelle un rapport du Wilson Center, « la France est perçue par l’Inde comme un partenaire rare, capable de conjuguer haute technologie et respect de la souveraineté nationale ».

Dès lors, le projet d’implantation d’une véritable filière Rafale en Inde ne surgit pas ex nihilo : il s’inscrit dans une continuité historique, où chaque étape a ajouté une couche de confiance, de savoir-faire partagé et d’alignement stratégique. Pour la France, il s’agit de sécuriser l’avenir de son avion de combat phare en l’adossant à un marché en pleine expansion ; pour l’Inde, il s’agit de consolider une autonomie industrielle tout en bénéficiant d’un apport technologique de premier plan.

En intégrant ainsi l’Inde comme co-acteur industriel et non plus simple client, la France prend une longueur d’avance sur ses concurrents américains, suédois ou russes, souvent plus réticents à transférer leur savoir-faire. Cela confère au Rafale un avantage décisif dans la compétition mondiale des avions de combat de nouvelle génération.

Le succès international du Rafale vient tangenter celui du Mirage F1

Cette dynamique industrielle et politique trouve un écho direct sur la scène export. Si l’intention indienne se transforme en commande ferme, le nombre de Rafale exportés atteindra 437 exemplaires. Ce seuil placerait l’appareil à proximité du succès du Mirage F1, vendu à 474 unités dans les années 1970–1980. Et cette trajectoire n’est pas close : des négociations sont en cours avec l’Indonésie, les Émirats arabes unis ou encore l’Égypte, ce qui pourrait rapidement propulser le Rafale au-delà de cette référence historique.

Mirage F1 maroc Aviation de chasse | Analyses Défense | Conflit Indo-Pakistanais
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Cependant, la comparaison brute en volumes ne dit pas tout. Là où le Mirage F1 était un chasseur monomoteur relativement léger, plafonnant à 16 tonnes au décollage, le Rafale est un biréacteur multirôle de 25 tonnes, embarquant certains des systèmes les plus avancés au monde : radar AESA RBE2, suite de guerre électronique SPECTRA, moteurs M88, arsenal de missiles longue portée. Breaking Defense rappelle à ce titre que « le Rafale est l’un des rares avions occidentaux capables de combiner supériorité aérienne, frappe en profondeur et projection embarquée, sans dépendre d’un partenaire américain pour ses systèmes critiques ».

La différence se mesure également en termes économiques. En 1970, un Mirage F1 coûtait environ 20 millions de francs français (moins de 15 millions d’euros actuels en euros 2020). Aujourd’hui, un Rafale s’exporte en moyenne autour de 90 millions d’euros, hors armements et soutien. Autrement dit, chaque appareil vendu représente l’équivalent économique de six Mirage F1 de l’époque. Pour l’économie française, cela signifie que la commande indienne équivaudrait, en valeur, à plusieurs centaines de Mirage F1. Comme l’a relevé Les Échos, « les contrats Rafale constituent désormais une source de revenus aussi structurante pour Dassault que les Mirage III et V réunis dans les années 1960–1970 ».

Cette comparaison s’élargit encore si l’on prend en compte les standards successifs. Les Rafale aujourd’hui en production sont livrés au standard F3R ou F4, et pourront évoluer vers le futur standard F5, ouvrant la voie à une exploitation opérationnelle sur plusieurs décennies. Cette continuité, qui repose sur un carnet d’export exceptionnellement étoffé, confère à l’appareil une profondeur stratégique que peu de chasseurs occidentaux peuvent revendiquer.

Ainsi, avec la commande indienne en préparation, le Rafale se hisserait non seulement au niveau des Mirage F1 en volumes, mais dépasserait largement ces derniers en termes de valeur économique et d’impact stratégique. Pour Dassault Aviation, il s’agirait de l’acte de consécration d’un appareil qui, aaprès avoir été perçu comme trop ambitieux et coûteux à ses débuts, est devenu le pivot de la compétitivité française dans l’aviation de combat mondiale.

Un club Rafale qui va booster les évolutions du chasseur français

Au-delà des volumes exportés, l’autre réussite majeure du programme Rafale réside dans la constitution d’un véritable « club » d’utilisateurs. Huit forces aériennes, de la France à l’Inde, en passant par l’Égypte, le Qatar, la Grèce, la Croatie, les Emirats arabes unis, l’Indonésie, la Serbie et bientôt peut-être d’autres, partagent désormais le même appareil, les mêmes standards de maintenance, et, dans certains cas, des programmes de formation communs. Cette masse critique constitue un levier industriel et opérationnel inédit pour un avion de combat européen.

Drone de combat Neuron Rafale Dassault Aviation
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L’intérêt de ce club ne se limite pas au seul carnet de commandes. Il ouvre la voie à une dynamique d’évolution commune : plus la flotte globale croît, plus le coût de développement des standards successifs peut être en partie mutualisé. Ainsi, le futur standard F5, aujourd’hui en cours de conception, pourra être cofinancé et codéveloppé avec certains de ces partenaires. Janes Defence notait récemment que « le standard F5 du Rafale sera probablement le premier à bénéficier d’un véritable partage des charges entre plusieurs utilisateurs export, réduisant le coût marginal pour la France et augmentant la cadence d’innovation ».

Dans cette perspective, le Rafale n’est plus seulement un produit d’exportation : il devient une plateforme fédératrice. Les futurs systèmes associés — drone de combat furtif, munitions supersoniques comme le RJ-10, bombes planantes Hammer-XR, ou essaims de drones légers Smart-Cruiser — pourront être intégrés progressivement dans une logique collaborative. Certains pays clients, comme l’Inde ou les Émirats arabes unis, ont déjà manifesté leur intérêt pour participer directement au financement ou au développement de ces briques technologiques.

Surtout, l’appareil bénéficie d’une ouverture vers l’intégration de systèmes non exclusivement français. Plusieurs scénarios, évoqués par Defense News, envisagent la possibilité d’intégrer des missiles air-air très longue portée d’origine indienne ou européenne, voire des pods de brouillage développés localement par certains partenaires. Le Rafale pourrait ainsi se transformer en une plateforme « ouverte », capable d’agréger les innovations de plusieurs industries nationales, et non plus uniquement celles issues de la base industrielle française.

Cette approche multiplie les avantages stratégiques : elle réduit la dépendance aux calendriers budgétaires français, elle répartit les risques technologiques, et elle confère au Rafale une résilience exceptionnelle face à la concurrence internationale. Comme l’a rappelé l’International Institute for Strategic Studies (IISS), « un avion de combat moderne ne gagne plus par ses performances brutes, mais par la rapidité de son évolution et la profondeur de son écosystème industriel ». À ce titre, le Rafale se distingue nettement de ses rivaux, en particulier du F-16, désormais en fin de vie, et du Gripen ou du Typhoon, qui souffrent d’un écosystème industriel plus limité.

Enfin, cette dynamique collective redéfinit aussi la position de la France. Avec un club d’utilisateurs couvrant plusieurs continents, Paris dispose désormais d’un réseau de partenaires stratégiques fédérés autour d’un système d’armes central. Cette cohésion, comparable à ce que Washington a su bâtir autour du F-35, ou l’Allemagne avec Leoben, le club d’utilisateurs des Leopard 2, renforce la portée diplomatique française et lui offre un outil d’influence durable.

Conclusion

Avec cette commande supplémentaire de 114 appareils, l’Inde se rapprochera sensiblement de la France en matière de flotte totale de Rafale, avec respectivement 176 et 225 unités en service d’ici la fin de la décennie. Dès lors, New Delhi deviendra un véritable second poumon pour le programme Rafale, mais aussi pour Dassault Aviation et l’ensemble de la Team Rafale.

Rafale IAF Aviation de chasse | Analyses Défense | Conflit Indo-Pakistanais
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Or, cette dynamique dépasse largement le seul cadre capacitaire. L’avionneur français a déjà laissé entendre que le futur site de production indien pourrait être sollicité pour fabriquer des Rafale destinés à l’export, en particulier pour l’Asie du Sud-Est et l’océan Indien. Une telle perspective constituerait un basculement historique : pour la première fois, une chaîne de production de chasseurs français serait implantée hors du territoire national, mais au sein d’un pays partenaire stratégique, ce qui renforcerait mécaniquement la crédibilité du Rafale face aux offres américaines et chinoises dans la région.

Dans le même temps, les besoins d’évolution exprimés par l’IAF et par l’Indian Navy viendront compléter ceux des forces françaises, créant une demande soutenue et pérenne pour le chasseur comme pour ses systèmes embarqués. Cette convergence ouvre la voie à une mutualisation des coûts de développement et à une accélération des évolutions du standard F5, déjà en gestation. En effet, l’intégration de l’Inde au « club Rafale » ne se limite pas à l’achat d’appareils : elle positionne New Delhi comme un acteur de codéfinition des futures briques technologiques, qu’il s’agisse du drone de combat furtif, des nouvelles générations de missiles air-air ou des pods de guerre électronique avancés.

Surtout, Dassault Aviation et ses partenaires indiens s’apprêtent à constituer un véritable second pilier industriel et technologique face au géant historique HAL, longtemps adossé à la Russie. Ce nouvel axe franco-indien pourrait ainsi participer activement aux futurs programmes nationaux indiens, comme l’AMCA (Advanced Medium Combat Aircraft) ou le TEDBF (Twin Engine Deck Based Fighter), en y apportant des transferts de technologies significatifs et une expérience industrielle éprouvée. À terme, on peut même envisager que ce partenariat ouvre la porte à des projets conjoints de R&D avec d’autres membres du « club Rafale », notamment l’Indonésie ou les Émirats arabes unis, qui partagent des intérêts stratégiques convergents avec New Delhi.

En conséquence, le Rafale se transforme progressivement en bien plus qu’un avion de combat : il devient un vecteur structurant d’alliances industrielles et stratégiques de long terme. Pour la France, c’est l’assurance que son industrie aéronautique militaire restera compétitive face à la pression américaine, mais aussi face à l’émergence des offres chinoises et sud-coréennes. Pour l’Inde, c’est l’opportunité de se doter, à l’horizon 2030, d’un deuxième écosystème aéronautique complet, apte à rivaliser avec HAL et à ancrer le pays dans la cour des grandes puissances aériennes mondiales.

[ANALYSE] La Russie fait des frappes stratégiques conventionnelles son levier géostratégique contre l’Europe

Depuis plusieurs semaines, la Russie a intensifié le nombre et l’intensité des frappes stratégiques conventionnelles contre l’Ukraine, mobilisant simultanément plusieurs centaines de drones et des dizaines de missiles de croisière ou balistiques. L’ampleur et la régularité de ces attaques, visant aussi bien les infrastructures énergétiques que les centres logistiques et militaires, témoignent d’une volonté de saturation qui dépasse largement le cadre des seules opérations tactiques.

Dans le même temps, l’incursion d’une vingtaine de drones russes Geran en territoire polonais, présentée comme accidentelle par Moscou, a fait émerger une inquiétude d’une tout autre nature. Car cet épisode ne ressemble pas à une bavure technique, mais bien davantage à une levée de doute stratégique, destinée à observer la réaction des Européens et des Américains face à une violation volontaire de l’espace aérien de l’OTAN.

Dès lors, une question centrale s’impose : assistons-nous à un simple durcissement ponctuel des opérations russes, ou bien à un véritable basculement doctrinal, par lequel Moscou chercherait à faire de l’arme conventionnelle de frappe stratégique – drones et missiles – son levier principal de coercition et de dissuasion face à l’Europe, en complément de son arsenal nucléaire ?

La montée en puissance des frappes stratégiques conventionnelles russes depuis 2022

Depuis l’invasion de l’Ukraine en février 2022, l’armée russe a progressivement fait évoluer sa doctrine d’emploi des frappes conventionnelles à longue portée. Au départ, l’usage de drones Shahed-136 iraniens, rebaptisés Geran-2 par Moscou, et de missiles de croisière Kh-101 ou Kalibr relevait surtout d’un emploi opportuniste. Ces vecteurs étaient employés de manière sporadique, en riposte aux revers enregistrés sur le terrain, ou pour marquer symboliquement la profondeur stratégique ukrainienne.

Geran-2 frappes  stratégiques conventionnelles
[ANALYSE] La Russie fait des frappes stratégiques conventionnelles son levier géostratégique contre l'Europe 22

Dès 2023, toutefois, une rupture s’opère. Les frappes isolées laissent place à des campagnes coordonnées, combinant drones en essaims et salves de missiles balistiques Iskander-M ou de croisière lancés depuis la mer Noire et la mer Caspienne. L’objectif devient manifeste : saturer les défenses sol-air ukrainiennes et user leurs stocks de missiles occidentaux. Comme le souligne le Royal United Services Institute (RUSI), « la Russie a cherché à imposer une guerre d’attrition aérienne, dans laquelle chaque interception coûte plus cher à Kiev et à ses alliés qu’à Moscou ».

Ce basculement se traduit aussi par une montée en cadence industrielle. Alors que les sanctions occidentales visaient à limiter la production de missiles de précision, Moscou a réussi à contourner une partie des restrictions grâce à l’importation parallèle de composants électroniques depuis l’Asie centrale, le Moyen-Orient et la Chine. Un rapport du Center for Strategic and International Studies (CSIS) montre que la Russie a mis en place une véritable « économie grise » des semi-conducteurs, lui permettant de maintenir un flux mensuel régulier de missiles malgré les sanctions.

Dans le domaine des drones, la coopération avec l’Iran s’est révélée décisive. Le site d’assemblage d’Alabuga, documenté par le Washington Post, produit désormais plusieurs milliers de Shahed/Geran par mois, transformant un système initialement importé en une capacité industrielle domestique. À l’automne 2024, les frappes massives atteignent un seuil inédit : plusieurs centaines de drones lancés en une seule nuit, accompagnés de dizaines de missiles, démontrant une capacité de production et de stockage bien supérieure aux estimations initiales occidentales.

En conséquence, la Russie dispose aujourd’hui d’un outil de frappe conventionnelle systématique et massif, capable de maintenir un rythme soutenu. Selon l’International Institute for Strategic Studies, Moscou a produit ou remis en ligne environ 2 500 missiles de précision en 2024, tout en livrant des volumes croissants de plusieurs dizaines de millier de drones Geran-2 et de munitions rôdeuses. Cette dynamique confirme que, malgré les sanctions et les pertes, l’économie de guerre russe a réussi à pérenniser une capacité de frappe à moyenne portée qui devient centrale dans sa stratégie.

Le réveil européen et l’impasse du bras de fer conventionnel

Jusqu’en 2023, Moscou considérait encore que sa supériorité en matière de forces conventionnelles lourdes resterait décisive face à l’Europe. Une armée de 1,5 million d’hommes, appuyée par 3 000 à 5 000 chars remis en ligne, près de 1 500 avions de combat et plusieurs centaines de systèmes d’artillerie, semblait alors suffisante pour garantir un avantage opérationnel dans un affrontement majeur. Comme l’a rappelé l’OSW de Varsovie en début d’année 2024, la Russie apparaissait capable de régénérer un outil conventionnel de masse, malgré les sanctions, en s’appuyant sur ses stocks hérités de l’URSS.

Mark Rutte Donald Trump OTAN La Haye juin 2025
[ANALYSE] La Russie fait des frappes stratégiques conventionnelles son levier géostratégique contre l'Europe 23

Or, cette perception a radicalement évolué à partir de la mi-2024. Sous l’effet combiné des menaces répétées de Donald Trump de conditionner l’article 5 de l’OTAN à un effort accru, et des alertes pressantes des services de renseignement européens sur le rythme de reconstitution de l’industrie de défense russe, les capitales européennes ont fini par réagir. Les budgets de défense ont connu une accélération sans précédent. Selon les données publiées par l’Agence européenne de défense, les dépenses militaires européennes sont passées de 350 milliards d’euros en 2022 à près de 480 milliards en 2025, et devraient dépasser les 600 milliards à l’horizon 2030.

Dès lors, pour Moscou, le constat est sans appel : d’ici quelques années, la Russie ne pourra plus rivaliser sur le terrain conventionnel face à une Europe réarmée, structurée et technologiquement supérieure. Les programmes lancés — chars Leopard 2A8 et Leopard 3, avions de combat Eurofighter modernisés et F-35, batteries Patriot, IRIS-T et SAMP/T NG — assureront aux Européens un avantage qualitatif et quantitatif que Moscou ne pourra égaler. Le RUSI note ainsi que « pour la première fois depuis la guerre froide, l’équilibre conventionnel en Europe penche rapidement en faveur de l’OTAN, à mesure que l’industrie européenne retrouve un rythme de production soutenu ».

C’est dans ce contexte de déséquilibre naissant que le Kremlin a choisi de réorienter son effort stratégique. Plutôt que de s’épuiser dans une course conventionnelle qu’il ne peut plus gagner, Moscou a décidé de miser sur un outil asymétrique : la frappe à longue portée par drones et missiles. À ses yeux, un drone Geran, capable d’emporter 40 kg d’explosifs sur 1 500 km pour un coût de quelques dizaines de milliers de dollars, offre un rendement stratégique bien supérieur à la remise en ligne d’un char ou à la production d’un avion de combat.

En conséquence, la Russie ne cherche plus à compenser son déficit conventionnel par une mobilisation de masse, mais à exploiter l’économie et la plasticité de la frappe conventionnelle. Ce choix n’est pas un signe de faiblesse, mais un calcul froid : obtenir par la saturation et la menace ce que l’on ne peut plus garantir par la supériorité mécanique des armées.

De l’Ukraine à l’Europe : un message stratégique assumé

À partir de 2024, les frappes massives menées par la Russie contre l’Ukraine cessent d’être seulement un instrument tactique. Elles deviennent progressivement un langage stratégique, destiné autant à Kyiv qu’aux Européens. Chaque salve de plusieurs centaines de drones et de dizaines de missiles n’est plus uniquement pensée pour saturer les défenses ukrainiennes, mais aussi pour démontrer à l’OTAN que Moscou peut maintenir ce rythme dans la durée. Comme l’a noté le CSIS, « les frappes russes ne visent pas seulement des objectifs militaires, elles testent aussi la résilience des alliés occidentaux et leur capacité à soutenir Kyiv dans le temps ».

drone geran pologne
[ANALYSE] La Russie fait des frappes stratégiques conventionnelles son levier géostratégique contre l'Europe 24

L’épisode survenu fin 2025, lorsque près d’une vingtaine de drones Geran ont franchi l’espace aérien polonais, illustre parfaitement cette logique. Pour Moscou, il ne s’agissait pas d’un accident, mais bien d’une levée de doute : mesurer la rapidité de réaction des Européens, observer les divergences entre alliés, tester la posture américaine. Le Financial Times relevait à ce sujet que « l’incident polonais a montré combien les mécanismes de consultation de l’OTAN restent lents et fragmentés face à une attaque de saturation ».

Ainsi, la Russie reproduit, mais dans un registre conventionnel, la stratégie de coercition qu’elle avait déjà expérimentée dans les années 1970–80 avec les missiles SS-20. À l’époque, il s’agissait de convaincre les Européens que Moscou disposait d’une capacité d’attaque préventive décisive, susceptible de fissurer l’alliance transatlantique. Aujourd’hui, les drones Geran et les missiles Kalibr ou Iskander tiennent lieu d’équivalents modernes, capables de faire peser une menace constante sur l’Europe de l’Est, et potentiellement au-delà, sans avoir à franchir le seuil nucléaire.

En d’autres termes, les frappes massives menées en Ukraine et les signaux envoyés à travers la frontière polonaise ne relèvent pas du hasard. Ils traduisent un basculement doctrinal : Moscou entend inscrire la frappe conventionnelle à longue portée au cœur de sa stratégie de coercition, afin de rendre toute escalade trop coûteuse pour l’Europe. Comme le résume l’IISS, « la Russie a découvert dans la combinaison missiles-drones un substitut au rapport de force conventionnel qu’elle ne peut plus soutenir ».

Un outil adapté aux contraintes structurelles de la Russie

Ce basculement vers la frappe conventionnelle n’est pas seulement un choix tactique ou politique ; il répond avant tout à une contrainte structurelle. Jusqu’en 2023, Moscou pouvait encore espérer conserver un avantage relatif dans le champ conventionnel classique, en s’appuyant sur une force terrestre nombreuse, des stocks hérités de l’époque soviétique et une aviation encore significative. Mais le réveil européen, amorcé dès 2024 sous l’effet conjugué des pressions américaines et des mises en garde répétées des services de renseignement, change radicalement l’équation.

D’ici 2030, les Européens auront doublé leur effort de défense, passant de 350 Md€ à plus de 600 Md€. Les annonces de programmes majeurs se succèdent : chars Leopard 2A8 et Panther, véhicules blindés CV90 et Lynx, systèmes antiaériens Patriot et SAMP/T NG, ou encore frégates lourdes de nouvelle génération. Selon l’Agence européenne de défense, « jamais depuis la guerre froide les budgets européens n’avaient connu une telle croissance simultanée, avec des commandes pluriannuelles capables de sécuriser des chaînes industrielles entières ».

industrie russe de defense Uralvagonzavod
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Face à ce mouvement, la Russie sait qu’elle ne pourra pas suivre. Même en mobilisant son économie de guerre, Moscou ne dispose ni de la profondeur industrielle, ni des capitaux, ni du savoir-faire technologique pour égaler la montée en puissance occidentale. Comme le souligne une étude du RUSI, « les gains russes reposent surtout sur la remise en état de matériels anciens, un gisement par définition limité, alors que les Européens investissent dans des capacités neuves et pérennes ».

Dès lors, pour le Kremlin, l’équation est claire : chercher la supériorité dans le domaine des chars ou de l’aviation de combat serait un pari perdu d’avance. En revanche, investir dans les frappes drones + missiles offre une alternative asymétrique, moins coûteuse, plus rapidement industrialisable, et surtout capable de générer des effets stratégiques immédiats. Chaque Geran produit à bas coût et chaque Kalibr sorti des chaînes russes permettent de menacer directement l’Europe de l’Est, sans devoir entretenir des divisions mécanisées coûteuses ou une flotte de combat en constante érosion.

Moscou capitalise ainsi sur deux atouts historiques : son expertise dans les missiles, héritée de l’époque soviétique, et sa capacité à intégrer des technologies étrangères malgré les sanctions. Le partenariat avec l’Iran a permis de transformer les Shahed en Geran russifiés, et la dépendance croissante aux composants chinois – documentée par le CSIS – offre un filet de sécurité pour maintenir les cadences. Dans cette logique, la Russie cherche moins à « égaler » l’OTAN qu’à saturer ses défenses, en exploitant l’arithmétique implacable du coût marginal : forcer l’Europe à dépenser toujours plus pour intercepter, réparer et se protéger.

En d’autres termes, la frappe conventionnelle à longue portée devient l’arme des faibles en moyens lourds mais des forts en calcul stratégique. Moscou ne mise plus sur la supériorité des divisions blindées ou des escadres aériennes, mais sur la capacité de ses salves à créer un déséquilibre économique et politique au sein de l’OTAN. Et c’est bien là que se niche la véritable innovation stratégique russe : transformer ses faiblesses conventionnelles en levier de puissance coercitive.

Les implications stratégiques pour l’Europe et l’OTAN

Les frappes massives menées par la Russie en Ukraine depuis 2022 ne sont pas seulement un outil militaire ; elles sont un signal. D’abord adressé à Kyiv, pour tester la résilience de sa défense aérienne. Mais, de plus en plus, ces salves visent aussi l’OTAN. Les vagues de plusieurs centaines de drones et de dizaines de missiles rappellent aux Européens que leurs propres réseaux énergétiques, logistiques et militaires sont tout aussi vulnérables. Comme l’a rappelé le CSIS, « la Russie cherche moins la destruction immédiate que l’imposition d’un coût permanent à ses adversaires ».

Production CV90
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L’épisode survenu en Pologne à l’automne 2025, avec une vingtaine de drones Geran ayant franchi son espace aérien avant d’être neutralisés, illustre parfaitement cette logique. Ce n’était pas un accident : c’était une levée de doute. Moscou a observé attentivement la réaction européenne et américaine, mesuré les délais de riposte, et identifié les divergences de communication entre Varsovie, Bruxelles et Washington. En d’autres termes, le Kremlin a testé la robustesse politique de l’Alliance, exactement comme il le fit, dans les années 1970–80, avec le déploiement des SS-20 pour contraindre l’Europe à travers une posture d’intimidation conventionnelle.

Les implications sont directes. Premièrement, l’Europe découvre que sa défense sol-air est largement insuffisante. Hormis quelques pays comme la Pologne ou la Finlande, rares sont les États disposant de couches de défense multicouche crédibles. Les stocks de missiles Patriot ou SAMP/T sont limités, et les cadences industrielles trop faibles pour soutenir un conflit prolongé. L’IISS le souligne : « la résilience européenne face à une campagne de frappes prolongée reste largement théorique, tant que les stocks et la production ne sont pas alignés avec les besoins ».

Deuxièmement, le test polonais a révélé des divergences politiques. Certains pays ont plaidé pour une réponse ferme, d’autres pour la prudence. Washington, de son côté, s’est contenté de minimiser l’incident, craignant une escalade incontrôlée. Or, cette prudence américaine accentue les interrogations en Europe : les États-Unis seront-ils prêts à s’engager immédiatement si une frappe touche directement un État membre ? Pour Moscou, cette ambiguïté est une aubaine : elle nourrit l’idée que la cohésion de l’OTAN peut être fissurée sous pression.

Enfin, la Russie a intégré cette logique dans sa doctrine : il ne s’agit plus seulement de gagner en Ukraine, mais de rendre toute escalade trop coûteuse pour l’Europe. Chaque salve est un message : « voyez combien il est facile de vous frapper sans franchir le seuil nucléaire ». En ce sens, drones et missiles deviennent le prolongement de la dissuasion russe, une dissuasion conventionnelle visant à paralyser la décision politique en Europe.

Pour l’OTAN, la conclusion est claire : il faut revoir d’urgence les priorités. La dissuasion conventionnelle ne peut plus se limiter aux chars et aux avions de combat ; elle doit inclure la défense aérienne et antimissile multicouche, la résilience industrielle et énergétique, ainsi qu’une posture politique claire face aux provocations russes. À défaut, le risque est grand de voir Moscou installer une « taxe stratégique » permanente sur l’Europe, en exploitant la faille entre sa capacité de frappe et notre incapacité à absorber le choc.

Conclusion

On le voit, la Russie a engagé depuis 2022 un basculement doctrinal profond. D’abord, elle a démontré sa capacité à industrialiser l’usage massif des drones et missiles de précision, en les intégrant dans une stratégie de saturation pensée pour l’usure. Ensuite, elle a élargi le message : ce qui se joue en Ukraine n’est plus seulement une guerre locale, mais un signal adressé à l’Europe et à l’OTAN. Enfin, elle a tiré les conséquences de ses propres limites : incapable de rivaliser à moyen terme avec le réarmement européen dans le domaine conventionnel classique, elle a choisi une voie asymétrique, celle de la frappe stratégique conventionnelle, pour prolonger sa capacité de coercition.

Kyiv sous l'attaque de la russie
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Dès lors, il ne faut pas s’y tromper : les centaines de drones lancés chaque semaine contre l’Ukraine, tout comme l’épisode des Geran tombés en Pologne, ne relèvent pas du hasard. Ils constituent une levée de doute calculée, destinée à mesurer la résilience européenne et à identifier les lignes de fracture politiques au sein de l’Alliance. En ce sens, Moscou teste déjà les conditions d’un rapport de force futur, où la menace de frappes répétées pèsera davantage que la perspective d’une invasion terrestre.

Pour l’Europe, les implications sont considérables. D’une part, la vulnérabilité des infrastructures énergétiques, logistiques et militaires face à une campagne de salves prolongée est désormais avérée. D’autre part, la défense aérienne multicouche reste sous-dimensionnée et incapable de soutenir une telle usure sans un effort industriel massif. Enfin, la cohésion politique de l’OTAN demeure exposée aux ambiguïtés américaines et aux divergences internes.

En somme, la Russie ne cherche plus seulement à démontrer sa résilience militaire ; elle organise une nouvelle forme de dissuasion conventionnelle, destinée à paralyser la décision européenne en rendant toute escalade trop coûteuse. Le défi posé à l’Europe est donc double : combler rapidement ses lacunes capacitaires en défense aérienne et en production de masse, tout en clarifiant sa doctrine de riposte face aux campagnes de frappes. À défaut, Moscou pourrait bien imposer à l’Europe, semaine après semaine, une « taxe stratégique » permanente, en exploitant une asymétrie de coûts qu’elle a méthodiquement construite.

JL-1 : que sait-on du nouveau missile balistique aéroporté à longue portée chinois ?

La parade militaire qui s’est déroulée à Pékin le 03 septembre 2025, pour célébrer les 80 ans de la défaite japonaise durant la Seconde Guerre mondiale, était un événement attendu avec fébrilité par la sphère des analystes défense occidentaux. En effet, celle-ci promettait de présenter, pour la première fois, plusieurs équipements jusqu’ici classés confidentiels par l’Armée Populaire de Libération.

Force est de constater que cette attente n’a pas été déçue : nouveaux missiles ICBM DF-61 et DF-31BL, missiles hypersoniques DF-26D et CJ-1000, missiles antinavires balistiques YJ-20, chars Type 99B et Type 100, laser à haute énergie LY-1 et versions SEAD du chasseur embarqué J-15, les premières apparitions publiques d’équipements de pointe de l’APL, se sont multipliées lors de la parade.

Parmi elles, le missile balistique aéroporté JL-1, mérite une attention toute particulière. D’abord, parce que le missile a été observé depuis plusieurs années, sous le fuselage de bombardiers H-6N de bombardement stratégique, laissant supposer que le missile et d’ores et déjà bel en bien en service.

Surtout, parce que contrairement à la Russie dont le Kinzhal est classé arme duale tactique, ou aux États-Unis dont l’ARRW est exclusivement conventionnel, le JL a été conçu comme faisant partie de l’arsenal aéroporté de la triade stratégique chinoise, qu’il soit armé d’une charge nucléaire ou d’une charge conventionnelle intégrée à son MARV.

Que sait-on du JL-1 aujourd’hui ? Quelles sont les performances comparées du missile chinois face à ses principaux homologues russes et chinois ? Son entrée en service va-t-elle influencer le rapport de force dans le Pacifique ? Et que nous dit l’arrivée de ce missile, et des nombreuses autres nouveautés présentées le 3 septembre, au sujet des compétences technologiques défense chinoises en 2025 ?

Le missile balistique aéroporté JL-1 présenté lors de la parade de l’APL du 3 septembre 2025

Le missile balistique aéroporté JL‑1, présenté pour la première fois officiellement lors du défilé militaire du 3 septembre 2025 à Pékin, s’inscrit dans un programme de développement à la fois ancien et remarquablement discret, dont la Genèse semble remonter à la seconde moitié des années 2010.

DF-61 JL-3 APL
Le JL-1 aéroporté a été présenté dans le tableau de la triade strartégique lors de la parade du 3 septembre, aux cotés de l’ICBM DF-61 et du SLBM JL-3.

Selon plusieurs analystes du Center for Strategic and International Studies (CSIS), des indices concordants, principalement sous forme d’images satellite et de clichés flous de bombardiers H‑6N circulant sur les réseaux sociaux chinois, laissaient entrevoir, dès 2020, l’existence d’un missile balistique ventral embarqué, dépourvu de désignation officielle mais associé à un développement expérimental de l’APL probablement désigné en interne comme projet à double finalité, stratégique et tactique.

Contrairement à la doctrine américaine qui privilégie la distinction stricte entre vecteurs conventionnels et nucléaires, la doctrine chinoise de frappe en profondeur repose de plus en plus sur des systèmes à capacité duale – une approche confirmée par les travaux de la Federation of American Scientists (FAS), qui considèrent le JL‑1 comme une évolution naturelle du DF‑26D, lui-même conçu dès l’origine pour pouvoir emporter indistinctement une ogive conventionnelle ou nucléaire.

Ce flou délibéré, à présent au cœur de la stratégie chinoise de déni d’accès et d’ambiguïté stratégique, rend particulièrement complexe toute tentative de réponse proportionnée par les systèmes de commandement adverses, notamment ceux des États-Unis et de leurs alliés japonais ou sud-coréens.

La trajectoire du JL‑1 reflète cette logique d’intégration progressive : il ne s’agit pas tant d’un missile fondamentalement nouveau que d’un vecteur adapté à une nouvelle plateforme, en l’occurrence le H‑6N, version modifiée du bombardier stratégique chinois intégrant un puits ventral d’emport et des capacités de ravitaillement en vol.

Ce choix technique, qui permet au missile d’être projeté à plusieurs milliers de kilomètres sans recourir à des bases avancées, suggère que le développement du JL‑1 a été conçu dès le départ pour répondre à deux exigences fondamentales : contourner les systèmes de défense balistique adverses en multipliant les axes d’entrée, et préserver une capacité de seconde frappe aérienne en cas de neutralisation des vecteurs terrestres ou sous-marins.

Il est significatif que ce missile n’ait jamais été présenté publiquement avant la parade de septembre 2025, en dépit de plusieurs années de tests probables. Aucune vidéo officielle, aucune mention dans les rapports de l’APL, ni même de publication de l’agence Xinhua n’en avait fait état, preuve du niveau de sensibilité doctrinale associé à ce programme.

Ce n’est qu’au moment où la Chine a souhaité afficher une triade nucléaire pleinement opérationnelle que le JL‑1 a été montré, aux côtés du nouveau missile SLBM JL‑3 qui arme à présent les nouveaux sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE/SSBN) Type 09IV, et de la version modernisée du DF‑41, dans une scénographie pensée comme un message stratégique à destination de Washington, Tokyo et Canberra.

Dès lors, le JL‑1 apparaît non pas comme une simple innovation technique, mais comme la cristallisation d’une évolution doctrinale profonde, à la croisée du conventionnel et du nucléaire, mais aussi du dissuasif et du préemptif. Un missile au developpement discret, mais dont l’apparition marque peut-être un tournant silencieux dans la manière dont la Chine envisage l’emploi de la force à distance dans un contexte de compétition de haute intensité.

Performances connues et anticipées du missile balistique aéroporté JL-1

La première apparition publique du JL‑1 interroge donc davantage les caractéristiques opérationnelles réelles de ce vecteur balistique aéroporté chinois. À ce jour, les éléments disponibles permettent uniquement de livrer une appréciation prudente articulée autour de quelques constantes structurelles connues — et de zones d’ombre auxquelles la doctrine de l’ambiguïté orchestrée contribue à maintenir le flou.

une des premières observations du missile ALBM JL-1 à bord d'un H-6N chinois
Une des premières observations du missile ALBM JL-1 à bord d’un H-6N chinois, en ocotbre 2020

Ainsi, selon le rapport publié par le Federation of American Scientists (FAS) déjà cité, le JL‑1 constitue probablement un missile balistique à lancement aérien de moyenne à longue portée, conçu pour opérer depuis le H‑6N, mais dont la portée reste indéterminée. L’usage du terme chinois “air-based long-range missile” lors de sa présentation parade n’apporte qu’une confirmation verbale — sans meilleure précision sur le rayon d’action réel. 

De même, les analystes du Center for Strategic and International Studies (CSIS) soulignent que le H‑6N, vecteur probable du JL‑1, ne dispose pas d’une autonomie intercontinentale intrinsèque et doit recourir à des capacités de ravitaillement en vol pour déployer le missile loin de ses bases. Le H‑6N et le Y‑20U ravitailleur associés nécessiteraient ainsi une architecture logistique apte à soutenir des projections stratégiques, suggérant une portée opérationnelle conséquente, mais difficile à chiffrer avec précision. 

En ce qui concerne la charge utile, les recherches spécialisées restent muettes sur les données techniques précises, mais les analyses convergent sur la capacité duale du JL‑1 — soit une ogive nucléaire, soit un MaRV (Reentry Vehicle manœuvrant) conventionnel — conformément à la posture de dissuasion stratégiquement floue. Cette dualité, déjà illustrée par le DF‑26D, permet à la Chine d’accroître la complexité des décisions adverses quant à la nature de la menace. 

Enfin, la vitesse et le guidage terminal du JL‑1 sont des paramètres encore largement couverts par le silence officiel. Toutefois, étant donné la nature balistique — et plus probablement semi-balistique — du missile, il est plausible qu’il réemprunte à sa rentrée des vitesses hypersoniques (Mach 5‑10). De surcroît, la configuration MaRV suggère une capacité de précision accrue, notamment pour frapper des cibles potentiellement mobiles (comme les porte-avions ou les grands navires amphibies) ou des installations fortifiées, mais aucune source spécialisée n’en confirme explicitement la présence.

Le JL‑1 chinois face au Kinzhal russe et à l’AGM‑183 ARRW américain

Tout d’abord, il convient de rappeler que, bien que souvent regroupés sous la bannière « hypersonique », les missiles balistiques aéroportés comme le JL‑1, le russe Kinzhal et l’américain AGM‑183 ARRW relèvent de technologies et doctrines nettement distinctes. La sophistication se mesure autant à leur vitesse qu’à leur profil tactique et à leur intégration stratégique.

arme hypersonique Kinzhal
Alors que le JL-1 est dérivé du missile MRBM/IRBM DF-26, le Kinzhal est lui une evolution du missile SRBM Iskander. Les deux munitions ne sont donc pas du tout dans la meme catégorie en terme de puissance de feu, de portée ou de contraintes d’emport.

Ainsi, le Kh‑47M2 Kinzhal, déployé par la Russie depuis fin 2017, illustre un vecteur de frappe tactique à courte portée (jusqu’à 1 500 km lorsqu’il est lancé depuis MIG-31) utilisant une propulsion à propergol solide dérivée de l’Iskander terrestre, complétée par une trajectoire balistique classique. Bien que désigné hypersonique, il demeure moins agile qu’un planeur ou engin de rentrée manœuvrant — un constat souligné dans les analyses du Brookings Institution, qui citent l’interception réussie d’un Kinzhal en 2023 grâce à un Patriot PAC‑3.

Le AGM‑183 ARRW, projet de missile à onde de rentrée développé par la DARPA, vise quant à lui à atteindre des vitesses de Mach 6,5 à Mach 8 sur une portée annoncée de 1 600 km (1 000 miles), selon un rapport du Congressional Research Service (CRS). Son profil repose sur un planeur hypersonique boosté, capable de manœuvres en vol — un pas de plus vers un vecteur difficile à intercepter mais encore expérimental.

En comparaison, le JL‑1, malgré le flou qui persiste sur ses performances techniques exactes, se distingue par sa capacité duale (conventionnelle/nucléaire), son vecteur porteur stratégiquement flexible (le H‑6N) et l’indice d’un MaRV avancé pour la phase terminale. Cela le positionne à l’intersection d’une frappe stratégique à longue portée et d’une capacité antimissile en pénétration, tout en s’appuyant sur le réseau logistique et doctrinal de l’APL.

En conséquence, si le Kinzhal incarne une capacité tactique russe utilisée en Ukraine et l’ARRW un programme américain encore en test, le JL‑1 semble s’inscrire dans une logique plus stratégique : stabilisation d’une triade nucléaire chinoise, projection à longue distance par voie aérienne et exploitation d’une ambiguïté volontaire au service de la dissuasion crédible. Il ne s’agit pas ici seulement de dépasser les défenses adverses, mais de fragiliser la chaîne de décision adverse, en augmentant à la fois la surprise, la survivabilité et la versatilité de la frappe.

MissilePortée estiméeVitesse & profilType de vecteurUsage doctrinal principal
Kinzhal~1 500 kmHypersonique, balistiqueMiG‑31K / Su‑34 Tactique, capacité nucléaire annoncée
ARRW~1 600 kmMach 6–8, planeur hypersoniqueAvion porteur US (B-52H, autres …)Expérimental, frappe rapide, conventionnel
JL‑1Est. intermédiaire à longue (2 000–4 000+ km)Semi‑balistique, MaRV terminalH‑6N (AV)Stratégique dual

De fait, si le JL‑1 peut apparaitre moins rapide que certains modèles purement hypersoniques, sa combinaison unique de portée, capacité duale stratégique/conventionnelle et flexibilité d’usage en fait un instrument doctrinal majeur, distinct des vecteurs plus conventionnels comme le Kinzhal ou des prototypes comme l’ARRW.

Mise en œuvre opérationnelle : le couple stratégique H‑6N + JL‑1

Avant tout, il convient de souligner que la véritable efficacité du JL‑1 ne s’évalue pas seulement à autarcie technique, mais également à la qualité stratégique de son vecteur porteur. Le bombardier H‑6N, dessiné pour l’emporter, dispose d’un puits ventral dédié — une architecture rare — et, surtout, d’un système de ravitaillement en vol associé à des avions ravitailleurs Y‑20U.

H-6N et JL-1
Un des clichés les plus clairs d’un missile ALBM JL-1 emporté par un bombardier stratégique H-6N de l’APL

Cette configuration introduit une allonge opérationnelle fondamentale, sans laquelle le JL‑1 ne pourrait pas franchir la distance nécessaire pour atteindre les objectifs stratégiques du théâtre Pacifique. Le Federation of American Scientists (FAS) mentionne explicitement, dans le rapport évoqué plus haut, cette difficulté logistique, ce qui suggère que la Chine a conçu une chaîne de projection balistique globalement cohérente, au-delà du simple missile : elle mobilise une synergie aérienne complexe allant de l’intention au vecteur, en passant par le porteur, le ravitailleur, l’escorte et les moyens de mise en œuvre.

Par ailleurs, le choix d’une base aérienne centrale — vraisemblablement celle de Neixiang, dans la province du Henan — comme lieu initial de déploiement de l’H‑6N indique une planification pensée pour maximiser à la fois la profondeur géographique de frappe et la résilience des forces. Positionné ainsi, l’appareil pourrait atteindre non seulement l’archipel japonais ou l’ile fortifiée de Guam, mais aussi étendre la zone de menace vers les alliés américains occidentaux, tout en conservant une capacité de retrait suffisante pour échapper à des ripostes directes.

De plus, la dualité nucléaire / conventionnelle, déjà évoquée dans le premier chapitre de ce l’article, trouve ici une dimension opérationnelle. En version nucléaire, le JL‑1 affirme une posture de seconde frappe aérienne alternative aux autres composantes sous-marine ou basée à terre de la triade stratégique chinoise ; en mode conventionnel, il se transforme en vecteur de frappe de théâtre ou d’interdiction longue portée, redéfinissant la ligne d’engagement des éventuels conflits dans la région.

Enfin,on ne peut faire l’impasse sur le fait que la mise en œuvre du couple H‑6N + JL‑1 renforce le concept de saturation des défenses adverses en multipliant les vecteurs vulnérables mais rapides à projeter. Face à des systèmes antimissiles sophistiqués — patriotes, THAAD, Aegis — l’exploitation conjointe de bombardiers aéroportés, missiles anti-navire, drones de manœuvre et missiles balistiques aéroportés crée un cocktail de menaces difficile à neutraliser efficacement, car dispersé dans l’espace, varié dans le temps d’arrivée, et ambigu, quant à la nature des ogives embarquées.

Capacité complémentaire aux autres vecteurs à moyenne portée chinois : DF‑26D, YJ‑21, DF‑17, etc.

En effet, le JL‑1 ne se limite pas à une innovation isolée ; il s’inscrit au contraire dans un écosystème balistique chinois diversifié et stratégiquement coordonné. Plus précisement, il joue le rôle d’un élément complémentaire clé pour d’autres vecteurs émergents dotés de nouvelles capacités, tels que le DF‑26D, le YJ‑21 ou le DF‑17, chacun contribuant, à sa façon, à saturer, diversifier et déstabiliser les défenses adverses.

DF-17 missile APL
première présentation publique du missile à planeur hypersonique chinois DF-17, à l’occasion du 80e anniversaire de la création de l’APL, en ocotbre 2019.

En particulier, le DF‑26, un missile balistique intermédiaire réputé pour sa capacité duale conventionnelle ou nucléaire et sa portée d’environ 4 000 km, constitue déjà un outil de coercition majeur dans la région Pacifique — pouvant atteindre des lieux stratégiques comme Guam (“Guam Express”). Il offre des scénarios de frappe terrestre ou anti-navire depuis des bases mobiles, réduisant ainsi leur vulnérabilité aux frappes préemptives. Ce caractère multirôle a été abondamment analysé au sein du Center for Strategic and International Studies (CSIS) et corroboré par diverses sources stratégiques occidentales.

Le missile balistique hypersonique anti-navire YJ-21, pour sa part, apporte une dimension à la fois navale et aérienne unique, combinant vitesse élevée (jusqu’à Mach 10) et trajectoire semi-balistique aplatie plus difficile à prédire et évoluant dans la frange allant de 40 à 60 km, contre laquelle peu de systèmes antimissiles existants sont efficaces. Sa présence dans l’arsenal chinois (notamment embarqué sous H‑6K ou navires Type 055) enrichit une enveloppe de frappe rapidement déployable et redoutée en Asie orientale.

De plus, le DF‑17, moyen-portée à planeur hypersonique, apporte quant à lui une capacité de pénétration à très haute vitesse contre des cibles fortement protégées. Il renforce la posture chinoise de saturation par multiplication des vecteurs — un principe central dans la doctrine anti‑accès / anti‑zone (A2/AD).

Par conséquent, le JL‑1 complète cette palette stratégique en agissant depuis les airs mais avec une puissance largement accrue vis-à-vis du YJ-21. Il élargit à la fois la couverture géographique et l’éventail des vecteurs disponibles — terrestre (DF‑26), naval (YJ‑21), terrestre-hypersonique (DF‑17). Une telle diversification se traduit par une stratégie de saturation intégrée, où chaque vecteur sollicite différemment les capacités adverses : les radars, les intercepteurs, les centres de commande, tout est invité à se disperser et à recueillir une multitude de signaux différents, rendant les décisions de défense particulièrement complexes.

En outre, cette capacité duale (nucléaire/conventionnelle) accrue, partagée entre JL‑1, DF‑26D et autres, renforce l’effet stratégique d’ambiguïté : un seul tir peut être perçu comme une opération strictement conventionnelle — ou non. Ce brouillage volontaire du seuil d’escalade constitue, à vrai dire, une arme en soi, analysée dans plusieurs rapports stratégiques tant américains qu’européens.

VecteurPortée maximalePlateforme de lancementUsage ou complément stratégique
DF‑26D≈4 000 kmMobile terrestre (TEL)Frappe anti-navire / sol, dual-capable
YJ‑21≈1 500 km (est.)H‑6K / navires Type 055Frappe anti-navire hypersonique
DF‑17Moyen-portéeTEL terrestreFrappe terrestre fortifiée, hypersonique
JL‑1Aérien (2 000–4 000+ km)H‑6N + ravitaillement en volFrappe stratégique dual, saturation aérienne

En somme, le JL‑1 ne brille pas davantage par ses performances isolées, mais par sa valeur ajoutée au système de menaces chinois, où chaque vecteur s’intègre à une stratégie symphonique de saturation, de dispersion et de brouillage stratégique. Cette orchestration doctrine-technologie confère à la Chine une posture de plus en plus crédible de primaire pression régionale — voire de dissuasion émergente à l’échelle globale.

Conclusion

Ainsi, la présentation officielle du missile balistique aéroporté JL‑1, lors de la parade militaire du 3 septembre 2025, s’impose comme un événement stratégique majeur, autant par sa valeur symbolique que par sa portée opérationnelle. Intégré pour la première fois à la triade nucléaire chinoise aux côtés des composantes terrestres et sous-marines, le JL‑1 matérialise une rupture : celle de l’apparition d’un vecteur balistique aérien à la fois lourd, imposant et d’une allonge bien supérieure aux missiles aéroportés classiquement déployés.

JL-1 ALBM parade
Présentation du missile balistique aéroporté JL-1 dans le tableau « triade stratégique », lors de la parade du 3 septembre 2025 à Pékin.

À la différence des Kinzhal ou ARRW, conçus comme missiles spécialisés, le JL‑1 se présente avant tout comme un outil polyvalent, déclinable en modes nucléaire ou conventionnel, dans la continuité doctrinale des DF‑21, DF‑26 et autres DF‑17. Il n’est ni un prototype démonstratif, ni une solution tactique temporaire : il s’inscrit, au contraire, dans une architecture de frappe mature, modulaire et adaptable.

Dès lors, la menace que représente ce missile ne tient pas uniquement à ses caractéristiques techniques, mais à son intégration dans une logique cumulative et progressive. L’île de Guam, déjà vulnérable aux frappes de moyenne et longue portée depuis le continent chinois, voit chaque année de nouveaux vecteurs s’ajouter à la panoplie balistique de l’APL, chacun doté de spécificités propres — vitesse, angle d’attaque, ambiguïté stratégique, portage mobile ou aéroporté —, et venant ainsi complexifier la planification défensive américaine.

En ce sens, le JL‑1 agit moins comme un multiplicateur de puissance que comme un facteur d’érosion constante de l’architecture sécuritaire régionale, chaque ajout venant grignoter les marges de manœuvre de l’adversaire par sa seule existence.

Enfin, cette nouvelle démonstration technologique chinoise, après la révélation du char Type 100 quelques mois plus tôt, confirme non seulement la montée en puissance de la Base industrielle et technologique de défense (BITD) chinoise, mais aussi l’effacement progressif de la supposée infériorité technologique que certains observateurs lui prêtaient encore il y a peu.

Plus encore, le rythme auquel ces innovations se succèdent impose désormais la Chine comme le véritable métronome de la scène technologique mondiale dans le domaine de la défense, capable de dicter tempo, priorités et marges de progrès. Dans ce contexte, les puissances européennes — en concentrant prioritairement leur attention sur la seule menace russe, dont le décrochage technologique devient chaque mois plus manifeste — ne courent-elles pas le risque, à moyen terme, de se voir reléguées au rang d’acteurs secondaires, spectateurs passifs d’un affrontement technologique où elles n’écrivent plus ni les concepts ni les échéances ?

Le nouveau char Type 100 chinois : révolution capacitaire ou coup de com ?

Le 3 septembre 2025, l’Armée Populaire de Libération chinoise a levé le voile sur un nouveau char de combat désigné ZTZ‑100, ou Type 100, à l’occasion du défilé militaire célébrant le 80ᵉ anniversaire de la victoire contre le Japon. Si cette présentation publique constituait en elle-même un événement stratégique, elle a surtout marqué l’officialisation d’un programme jusqu’alors tenu dans un secret presque absolu.

En effet, avant cette date, seuls quelques clichés floutés du véhicule, alors désigné ZTZ‑201 dans les milieux spécialisés, avaient circulé sur des forums chinois au cours de l’année 2024. Le fait que ce blindé ait été intégré à la nomenclature officielle de l’APL, sous le label Type 100, indique sans ambiguïté que ce véhicule ne relève ni du simple prototype ni de la démonstration technologique isolée. En Chine, une telle désignation est strictement réservée aux systèmes validés pour présérie ou dotation (6parknews).

Dès lors, une première question se pose : pourquoi l’APL a-t-elle choisi de conserver le silence sur un programme aussi avancé, là où d’autres projets, à l’image du Type 99B, avaient bénéficié d’une médiatisation croissante dès les premières phases d’essai ? Cette stratégie de discrétion s’inscrit probablement dans une logique de signalement stratégique contrôlé, telle que décrite par les analystes du RAND Corporation.

Selon eux, la Chine utilise régulièrement des révélations maîtrisées de systèmes d’armes pour marquer des ruptures doctrinales sans nécessairement exposer leurs modalités concrètes. Par ailleurs, les publications de l’IISS sur les tendances de l’APL en matière de guerre réseau-centrée confirment cette trajectoire visant à associer innovation technologique et opacité tactique.

En conséquence, la révélation du Type 100 semble indiquer une ambition bien plus large qu’une simple vitrine industrielle : il pourrait bien s’agir du premier jalon visible d’une reconfiguration doctrinale profonde du corps blindé chinois.

Origine et trajectoire du programme ZTZ-100

Le caractère inhabituellement discret du programme Type 100, jusqu’à sa révélation publique en septembre 2025, ne relève donc pas d’un oubli communicationnel mais bien d’une stratégie maîtrisée. Pour comprendre cette logique, encore faut-il revenir à la Genèse de ce projet, dont les origines remontent, selon plusieurs sources convergentes, à la première moitié des années 2010.

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Le développement du char aurait été initié dès 2012, sous la supervision de l’Institut de Recherche sur les Véhicules du Nord (n° 201), tandis que sa production aurait été confiée à l’usine de machines n° 617, en Mongolie-Intérieure (ArmesTech CN). L’ensemble du cycle de développement se serait étendu sur une dizaine d’années, mêlant recherche théorique, prototypage, essais sous voilure et intégration industrielle en circuit restreint.

Par ailleurs, certains signaux publics sont venus confirmer de manière indirecte l’existence de cette trajectoire cachée. En 2016, le programme a été furtivement évoqué dans un épisode de la série documentaire 大国工匠 diffusée sur CCTV, à travers la mention d’un « blindé de quatrième génération » doté d’un équipage réduit. Cette allusion a été reprise en 2022 dans un autre programme de la chaîne publique, 追光 (Zhuiguang), suggérant l’imminence d’un nouveau saut capacitaire dans la famille blindée de l’APL (CCTV).

Bien que ces documents n’aient jamais cité explicitement le Type 100, les éléments techniques et doctrinaux qu’ils mettent en avant coïncident avec les caractéristiques connues du véhicule révélé neuf ans plus tard.

De manière plus structurelle, tout indique que le programme n’a pas été conduit dans le cadre habituel d’une chaîne d’acquisition classique, mais qu’il a relevé d’une cellule fermée sous contrôle direct de la Commission Militaire Centrale (CMC). Cette organisation expliquerait l’absence de fuites sur la conception, et la faculté de synchroniser plusieurs filières technologiques duales — telles que l’intelligence artificielle, les capteurs civils à haute résolution, les interfaces de réalité augmentée — en un tout cohérent.

À ce titre, plusieurs publications de la China Academy of Military Sciences soulignent la montée en puissance des dispositifs de convergence civil-militaire dans le secteur terrestre, et la volonté de s’appuyer sur l’écosystème technologique national pour structurer des briques de rupture doctrinale.

Ainsi, le Type 100 apparaît moins comme une expérimentation marginale que comme un instrument de transition planifiée. Le croisement des trajectoires industrielles, documentaires et doctrinales permet d’identifier un objectif clair : tester, en conditions opérationnelles maîtrisées, une plateforme mécanisée conçue pour s’insérer nativement dans les architectures réseau-centrées portées par la nouvelle génération de brigades mécanisées chinoises.

Le fait que ces expérimentations aient été conduites sans communication publique jusqu’en 2025 n’invalide en rien leur cohérence stratégique. Bien au contraire, ce silence témoigne d’une volonté de laisser au système le temps de maturer loin des radars, avant une généralisation éventuellement progressive.

Les caractéristiques connues et anticipées du Type 100

Que savons-nous du Type 100 aujourd’hui ? À la croisée des contraintes tactiques, des ambitions industrielles et des signaux doctrinaux, il présente une configuration inédite, centrée sur la simplification de l’équipage, l’automatisation avancée et l’optimisation de la signature.

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La tourelle inhabitée téléopérée, couplée à un canon de 105 mm à haute pression, permettrait d’atteindre une vitesse initiale de 1706 m/s avec des obus APFSDS. Selon la revue spécialisée Armements et Blindés Modernes (兵器知识), cette performance place le Type 100 au niveau des canons occidentaux de 120 à 125 mm, tout en préservant une masse inférieure et une charge logistique réduite.

Cette recherche d’efficience se retrouve également dans l’organisation interne du blindé. L’équipage se limite à deux opérateurs, un chef de char et un tireur, grâce à la numérisation intégrale de la conduite, de la navigation et du traitement capteur. Toujours selon Armements et Blindés Modernes, cette configuration permet de libérer de l’espace interne tout en réduisant la fatigue cognitive, à condition que l’interface homme-machine reste fiable en conditions dégradées.

En matière de protection, le Type 100 est équipé du système de protection active GL‑6, couplé à un radar à balayage électronique actif (AESA) quadrilatéral, offrant une couverture 360°. Comme le rappelle un reportage de la radio militaire centrale chinoise (央广军事), ce système permettrait d’intercepter les projectiles entrants, y compris drones et missiles antichars, dans un délai de réaction inférieur à une seconde.

S’agissant de la mobilité, le Type 100 repose sur une architecture hybride mêlant moteur diesel, générateur thermique et moteur électrique. En mode silencieux, le blindé évolue sur batteries, réduisant drastiquement sa signature thermique et acoustique. Cette capacité, précieuse dans un environnement saturé de senseurs passifs, est décrite dans une analyse publiée par Forces Terrestres Chinoises (新浪军事), qui souligne également les performances tactiques : 80 km/h sur route, 50 km/h en tout-terrain, pour une masse estimée à 45 tonnes. Ce profil léger, combiné à un rapport puissance/poids évalué à 33–40 ch/t, autorise une forte manœuvrabilité sur terrain contraint.

De manière plus spéculative, certaines images analysées sur les forums spécialisés tels que Tiexue.net (铁血社区) suggèrent un design thermique orienté vers la réduction de la visibilité IR, via des échappements canalisés sous le châssis et l’utilisation de matériaux absorbants. Ce même profil bas explique probablement le choix d’un châssis à six galets courts, plus apte à manœuvrer dans les environnements urbains ou amphibies, comme le note le forum Printemps Guerrier (战争春秋).

Enfin, certains blogs technico-militaires chinois évoquent la possible présence de modules d’intelligence artificielle embarqués, capables de réagir automatiquement à des menaces de proximité, à l’instar des RPG ou des drones légers kamikazes. C’est notamment le cas d’une analyse parue sur Think Tank Armement (兵工智库), qui précise : « Le véhicule pourrait intégrer un sous-système d’analyse comportementale et d’alerte automatisée pour traiter les attaques inattendues à courte distance. » à l’aune des choix technologiques qui en font une plateforme résolument hors norme.

Non content de répondre aux impératifs classiques de mobilité, de protection et de létalité, le char chinois semble conçu pour maximiser la synergie entre ces trois piliers à travers une architecture unifiée. C’est à ce niveau d’intégration que se joue la véritable rupture, bien au-delà de la simple évolution incrémentale observée sur les générations précédentes. un objectif précis : condenser, sur une plateforme unique, les principaux leviers technologiques identifiés comme structurants pour la guerre mécanisée future.

Le Type 100, véritable nœud du combat info centré coopératif des forces terrestres chinoises

Le ZTZ‑100 intègre également un ensemble de capteurs multispectraux combinant radar AESA, capteurs électro-optiques jour/nuit (EO/IR) et dispositifs de détection laser. La fusion en temps réel de ces flux est affichée sur un casque de réalité augmentée dédié à chaque membre d’équipage, assurant une perception environnementale panoramique et continue.

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Cette configuration, décrite dans l’article “ZTZ‑100 系统感知融合详解” publié par 兵工智库 (Think Tank Armement), vise à permettre la coordination immédiate entre perception et action, tout en réduisant la charge cognitive de l’équipage sur les séquences de combat rapproché ou de manœuvre en milieu dégradé.

Cette architecture sensorielle s’intègre de manière explicite dans la doctrine chinoise de “guerre interconnectée systémique” (体系作战), telle que développée dans les travaux de la 中国军事科学院 (China Academy of Military Sciences). Théorisée dans la revue Military Strategy Research, cette doctrine repose sur l’interconnexion en temps réel des effecteurs, des capteurs et des postes de commandement, dans le but d’optimiser les capacités collectives de décision et de tir au niveau tactique.

Dans cette perspective, le ZTZ‑100 fonctionne comme un nœud de communication opérationnel, capable de recevoir, agréger et redistribuer des données à d’autres entités du champ de bataille, incluant drones ISR, artillerie semi-autonome et unités anti-aériennes mobiles.

L’apparition d’un véhicule d’accompagnement basé sur le châssis du ZTZ‑100 lors du défilé de septembre 2025 semble confirmer cette logique systémique. Un article de 新浪军事 (Forces Terrestres Chinoises) rapporte que ce véhicule, observé avec un drone quadricoptère intégré, serait destiné à des missions de reconnaissance courte portée ou de frappe de précision. Ce binôme véhicule-drones suggère la mise en place d’une architecture de combat coopératif, dans laquelle les systèmes téléopérés prolongent les capacités sensorielles et offensives du char, tout en allégeant ses contraintes de mobilité directe.

D’un point de vue fonctionnel, tout indique que le ZTZ‑100 agit déjà comme un nœud tactique distribué, capable d’absorber en temps réel des données venues du champ de bataille, et de réinjecter des informations ciblées vers les vecteurs adjacents. Cette capacité en fait un élément central du combat interarmes chinois en cours de transformation, articulant appui-feu distant, reconnaissance distribuée et logistique semi-autonome. Toutefois, plusieurs questions demeurent ouvertes.

Le véhicule d’accompagnement, par exemple, est-il un démonstrateur isolé ou déjà en dotation organique ? Jane’s Defence Weekly identifie plusieurs programmes chinois de soutien mécanisé, mais sans précision sur le couplage char-drone embarqué.

Plus largement, la Chine dispose-t-elle d’un système de gestion tactique équivalent à ceux utilisés par les armées occidentales, tels que le SICS français ou le Blue Force Tracker américain ? Le rapport du RAND Corporation sur la guerre des systèmes (Gaining Victory in Systems Warfare, 2023) souligne que la composante C2C (commandement vers capteur) reste partiellement cloisonnée dans les forces terrestres chinoises.

Enfin, l’analyse du Center for Naval Analyses (CNA) sur la PLA et la guerre intelligente évoque l’émergence d’un modèle de commandement embarqué décentralisé, dans lequel des plateformes comme le ZTZ‑100 pourraient à terme prendre des décisions tactiques semi-autonomes à l’échelle du peloton, voire de l’escouade mécanisée, combinant radar à balayage électronique actif (AESA), dispositifs de détection laser, ainsi que capteurs optiques et infrarouges de nouvelle génération.

Un statut et une production industrielle encore inconnus autour du Type 100

À ce jour, les observations disponibles indiquent qu’au moins quatre exemplaires du ZTZ‑100 ont été identifiés, principalement lors de répétitions ou de défilés militaires. Ces chiffres, rapportés par la base technique 兵器知识 (Armements et Blindés Modernes), suggèrent un statut de présérie très limitée, sans qu’aucune unité de manœuvre identifiée n’ait officiellement été dotée.

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En parallèle, l’APL poursuit le déploiement du Type 99B, version modernisée de son char principal, désormais considéré comme un équivalent doctrinal du Leopard 2A8 européen. Ce modèle, plus classique, reste la colonne vertébrale des forces blindées chinoises selon un article de 环球网军事 (Huanqiu Military).

Dans ce contexte, le Type 100 semble remplir un rôle différent. Tout indique qu’il ne s’agit pas d’un blindé de remplacement immédiat, mais d’un démonstrateur tactique validé, inséré dans un programme expérimental visant à tester les ruptures capacitaires en environnement réel. Les données disponibles appuient l’hypothèse d’une diffusion par paliers, suivant une logique d’apprentissage en boucle courte.

Ce mode opératoire, bien que peu documenté, est cohérent avec les restrictions de communication imposées par l’APL depuis 2019. Les grandes lignes des réformes doctrinales chinoises – transition vers la “informatized warfare” (信息化战争), création de brigades interarmes intégrées – ne font plus l’objet de publications ouvertes. Cette opacité est régulièrement soulignée dans les rapports du Center for Naval Analyses (CNA), qui évoquent une stratégie assumée de protection des doctrines émergentes.

Il reste toutefois difficile de déterminer à quel rythme cette plateforme pourrait être déployée à grande échelle. Plusieurs programmes chinois adoptent aujourd’hui une logique similaire, qu’il s’agisse du véhicule de combat IFV‑15, des variantes modernisées du ZBL‑08 ou encore de systèmes d’artillerie intégrant des boucles C4I natives. Ces initiatives, listées dans l’édition 2025 du Military Balance de l’IISS, confirment l’existence d’une réforme capacitaire large, mais encore fragmentée dans sa mise en œuvre opérationnelle.

À l’échelle tactique, une question structurante demeure : quelles unités pilotes pourraient être les premières à recevoir le Type 100 en dotation active ? Si la logique expérimentale se confirme, des brigades mécanisées de la région militaire centrale, ou des éléments des forces amphibies, pourraient être retenus.

Cette hypothèse est notamment évoquée par le Center for Strategic Studies (Taïwan), ainsi que dans plusieurs notes du USCC (U.S.-China Economic and Security Review Commission) portant sur la préparation chinoise à un conflit insulaire de haute intensité. Enfin, l’analyse du CSIS sur la transition vers les opérations interarmées intégrées souligne l’importance des plateformes-pivot comme le ZTZ‑100 pour stabiliser cette bascule organisationnelle.

Conclusion

Le 3 septembre 2025, le Type 100 est apparu en tête du défilé militaire organisé à Pékin, encadré par une série de systèmes de nouvelle génération : missiles hypersoniques, drones autonomes, plateformes anti-UAV. Cette scénographie, relevée notamment par le Washington Post, visait à matérialiser la rupture technologique engagée par l’APL dans le domaine terrestre. Selon le quotidien, « le Type 100 est apparu en tête de cortège blindé, illustrant la stratégie chinoise d’intégration de capteurs, d’automatisation et de furtivité ».

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À ce jour, le ZTZ‑100 demeure la seule plateforme blindée officiellement révélée qui combine de manière intégrée les ruptures majeures actuellement visées par les programmes occidentaux. Sa configuration opérationnelle intègre simultanément une tourelle entièrement robotisée, un système APS hard et soft kill intégré nativement, une motorisation hybride et une architecture numérique interopérable. Cette convergence, visible et démontrée, contraste avec l’état d’avancement des projets occidentaux.

Ainsi, le programme franco-allemand MGCS, censé donner naissance au successeur du Leclerc et du Leopard 2, ne dispose toujours d’aucun prototype roulant présenté publiquement, ni même d’un accord ferme pour realiser les démonstrateurs. Et si site de l’OCCAR confirme que les premières livraisons ne sont pas attendues avant 2035–2040, la date communément évoquée dans les milieux proches de ce dossier, évoquent plus volontiers la fourchette 2040-2045, si tant est qu’il perdure. Le KF51 Panther, développé par Rheinmetall, a bien été présenté en 2022 comme démonstrateur, mais reste à ce jour un prototype sans intégration C4ISR ni doctrine réseau associée (Rheinmetall).

De son côté, le Challenger 3 britannique, issu de la modernisation du parc Challenger 2, comme le Leopard 2A8 allemand, sont équipés du système Trophy APS. Toutefois, ils conservent une architecture de commandement classique, sans capacité native de fusion capteurs ou de commandement distribué. Le M1E3 Abrams, annoncé en 2023 par les États-Unis, n’a pour l’instant pas dépassé le stade du concept, et aucun calendrier n’a été publié à ce jour le concernant. En outre, sa configuration en matière de guerre réseau ou de protection active reste encore indéterminée (Breaking Defense).

Dans ce contexte, une problématique stratégique s’impose : alors même que les armées occidentales peinent à sortir des logiques de développement séquentiel, la Chine semble avoir opéré une synthèse fonctionnelle complète sur un système visible, testé et articulé à son dispositif interarmées.

Certes, le Type 100 n’a été observé qu’en petit nombre, et aucune dotation à grande échelle n’a été formellement confirmée. Néanmoins, sa présentation publique et son degré d’intégration observable suffisent à matérialiser une avance chinoise tangible dans le champ des blindés connectés.

En l’état, aucune force terrestre occidentale n’a encore présenté un char combinant, au même niveau de maturité, autonomie numérique embarquée, fusion capteurs native et interopérabilité réseau en peloton. Dès lors, la question se pose : l’Europe et les États-Unis peuvent-ils encore converger avant 2035, ou acceptent-ils de facto un décrochage structurel face à Pékin dans le domaine critique des blindés lourds de nouvelle génération ?

Série noire pour les industries de défense françaises sur la scène internationale

Depuis quelques semaines, les mauvaises nouvelles s’accumulent pour les industries de défense françaises, en particulier dans le domaine des exportations. Après une période qui a été marquée par une intensité historique touchant toutes les branches de la BITD, avec de nombreux succès pour le Rafale, les sous-marins Scorpene et Barracuda, les canons caesar ou encore les missiles Mistral 3, ce sont surtout des échecs lors de compétitions attendues qui marquent l’actualité defense française de début de l’année.

Aujourd’hui, c’est Naval Group qui semble devoir faire face à une série de déceptions commerciales à l’export. Après le prévisible échec au Canada, la semaine dernière, cela a été au tour de la Norvège d’arbitrer en faveur d’une offre concurrente, la Type 26 britannique, sur un marché pourtant étiqueté stratégique pour l’industriel français. Pire encore, c’est toute la stratégie européenne de Naval Group qui semble à prés mise à mal, alors que le Danemark et la Suède pourraient se tourner, ensemble, vers la Type 31 de Babcock.

Pourquoi la Type 26 s’est-elle imposée contre la FDI en Norvège ? Cette perception de série noire que traverse Naval group, et avec lui, l’ensemble de la BITD française, est-elle justifiée ? Surtout, cette dynamique négative est-elle purement conjoncturelle ? Ou s’inscrit-elle dans une dynamique profonde aux conséquences potentiellement funestes ?

Après le Canada, Naval Group échoue à placer ses frégates FDI en Norvège

Si l’élimination de Naval Group de la compétition pour la fabrication locale de 12 sous-marins conventionnels n’a pas représenté une grande surprise en France, ni un échec cuisant pour l’industriel qui s’était engagé a minima à Ottawa, sous pression politique, l’arbitrage d’Oslo en faveur de la frégate lourde Type 26 du britannique BAe System représente un coup dur pour celui-ci.

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Série noire pour les industries de défense françaises sur la scène internationale 58

En effet, le spécialiste français des constructions navales militaires s’était pleinement investi dans la compétition norvégienne, avec des arguments très convaincants, lui conférant de sérieuses chances de succès face à ses concurrentes. À ce titre, l’Espagnol Navantia avait été éliminé avant la phase finale, et l’Allemand tKMS s’était retiré de la compétition, pour ne pas envenimer les relations germano-norvégiennes autour des sous-marins Type 212CD, en cas d’échec. La FDI, elle, avait été retenue en finale par la Marine royale norvégienne.

En outre, Naval Group avait bâti l’offre faite à la Norvège en l’intégrant dans une stratégie globale pour les pays scandinaves, visant à doter les marines de ces pays d’une flotte de frégates interopérables homogène, aussi à l’aise en mer Baltique qu’en Atlantique Nord, tout en bénéficiant des bénéfices d’une possible production de masse..

La Marine royale norvégienne préfère la lourde frégate Type 26 pour remplacer les F100 classe Fridtjof Nansen

Pour autant, la Sjøforsvaret, la Marine royale norvégienne, s’est prononcée en faveur de la frégate lourde Type 26 de la Royal Navy, conçue et fabriquée par le britannique BAe System. Le modèle a déjà été commandé à 6 exemplaires par Londres pour former la classe City, à 6 exemplaires par Canberra pour former la classe Hunter, et jusqu’à 15 bâtiments pour la Marine royale canadienne qui formeront la classe River. À noter que chaque Marine a retenu one configuration différente pour ses navires, les bâtiments australiens et canadiens intégrants notamment le système de combat AEGIS américain.

La Type 26 était opposée, en finale, à la FDI française, plus compacte et moins onéreuse, ainsi qu’à la Constellation italo-américaine, une évolution de la FREMM classe Bergamini italienne. Bien que de taille et de capacité équivalentes, un arbitrage norvégien en faveur de la Constellation semblait peu probable pour la RNN. En effet, l’avenir exact de ce modèle au sein de l’US Navy est à présent menacé, alors que la production des bâtiments par les chantiers navals Fincantieri Marinette dans le Wisconsin rencontre d’importantes difficultés, et que la configuration et le prix exact des navires ne sont toujours pas consolidés outre-Atlantique.

La frégate Type 26 classe City de la Royal Navy

De fait, la compétition norvégienne semblait s’orienter vers un duel entre deux offres sensiblement différentes, la lourde et onéreuse Type 26 britannique, et la compacte FDI française. La frégate Type 26, proposée en configuration Royal Navy (classe City), est une frégate lourde anti-sous-marine de 150 m de long pour un tonnage en charge de 8 000 tonnes.

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Frégate Type 26 classe City HMS Glasgow

Elle emporte un puissant radar 3D Type 997 Artisan, une suite sonar dotée notamment du sonar tracté CAPTAS-4, un hangar pour deux hélicoptères de la classe du MH-60 Romeo. Son artillerie navale se compose d’un canon de 127 mm, de deux canons de 30 mm en tourelleaux et de deux systèmes CIWS Phalanx, pour la protection antimissile rapprochée.

À cela s’ajoutent trois VLS Mk 41, soit 24 cellules verticales de lancement, pouvant adapter les missiles antiaériens à longue portée SM-2 et SM-6, le missile antiaérien ESSM à moyenne portée en configuration quadpack, le missile anti-sous-marin SUBROC, le missile de croisière Tomahawk et la future version britannique du missile FMC/FMAN. la frégate dispose également de 16 cellules de lancement vertical pour accueillir en quadpack le missile antiaérien et antimissile à courte portée CAMM de MBDA UK, soit 64 missiles au total.

Enfin, la Type 26 est la première frégate britannique à avoir été conçue pour mettre en œuvre des modules de missions, des conteneurs standards de 20 pieds accueillant des capacités spécifiques pouvant, par exemple, renforcer la guerre électronique ou déployer et contrôler des drones aériens, sous-marins ou de surface.

Tout cela a évidemment un prix élevé. Ainsi, chaque frégate norvégienne coûtera 2,3 Md€, armement et équipements compris, soit plus de 75 % plus cher que la frégate FDI française de 1,3 Md€ en configuration complète.

La frégate FDI et son rapport performances-prix très élevé

Face à la Type 26, Naval Group a proposé sa Frégate de défense et d’intervention, une frégate de taille intermédiaire très bien armée et équipée, susceptible d’offrir des performances comparables à celles de coques bien plus imposantes.

Le navire français est effectivement bien plus compact que la Type 26, avec une longueur de seulement 122 m et un déplacement de 4 500 tonnes en charge, presque moitié moins que le navire britannique. Pour autant, la frégate fait jeu égal avec le modèle proposé par Londres dans de nombreux domaines.

FDI capacités tactiques
présentation des capacités tactiques de la FDI par Naval Group en 2022

Ainsi, son radar SeaFire 500 à panneaux fixes AESA offre des capacités de détection remarquablement étendues, allant du missile balistique au drone de 2ᵉ catégorie en trajectoire rasante. Ses senseurs sonar sont comparables à ceux de la Type 26, avec l’excellent sonar tracté CAPTAS-4 et son sonar de coque Kingklip, qui ont montré leur grande efficacité sur les FREMM françaises ces dernières années lors des compétitions OTAN de lutte anti-sous-marine.

Plus compacte, la FDI emporte naturellement un armement plus léger que la Type 26, avec « seulement » quatre systèmes SYLVER 50 pouvant accueillir autant de missiles antiaériens et antibalistiques à longue portée Aster 30. À ce titre, le couple formé par le radar SeaFire 500 et nouveau missile Aster 30 B1NT a été conçu pour traiter un vaste panel de menaces, y compris les missiles balistiques à courte et moyenne portée.

Par ses performances spécifiques, l’Aster 30 B1NT offre à la FDI une capacité d’interception antiaérienne et antibalistique étendue, comparable à celle de bâtiments emportant 64 cellules Mk 41 équipées de SM-2 et SM-6 américains. L’armement de la frégate se compose, par ailleurs, de huit missiles antinavires MM40 Block 3C, d’un canon de 76 mm et de deux canons de 20 mm Narwhal. Le modèle grec dispose également d’un CIWS RAM sur le roof arrière, ajoutant 21 missiles antiaériens et antimissiles à très courte portée.

En revanche, la FDI ne peut mettre en œuvre qu’un unique hélicoptère classe 10 tonnes comme le NH90 ou le MH-60R, et ne dispose pas de modules de mission, même si le sujet est à l’étude du côté de Naval Group. En dépit de ces limitations, conséquences d’une coque plus compacte, la frégate française est incontestablement un navire offrant un rapport performances-prix très attractif.

Pourquoi Oslo s’est-il tourné vers la Type 26 plutôt que la FDI ?

De fait, bien qu’opposant des navires très différents, la compétition était jugée très serrée entre la FDI et la Type 26, chacune des frégates européennes ayant de sérieux arguments différenciants à faire valoir, tout en respectant le socle commun de la compétition norvégienne, à savoir une frégate de lutte anti-sous-marine océanique avancée et performante. Et on comprend que Naval Group ait eu de sérieux espoirs dans cette compétition, surtout avec un prix sensiblement inférieur aux modèles britanniques et américains.

Pourtant, c’est bien la Type 26, sensiblement plus onéreuse, qui a été retenue par Oslo. Plusieurs aspects ont probablement fait pencher la balance en faveur de l’offre britannique, dans ce dossier.

La coopération entre la Sjøforsvaret et la Royal Navy dans l’Atlantique Nord

D’abord, la Royal Navy et la Sjøforsvaret ont une longue tradition de coopération étendue dans l’Atlantique Nord, les deux marines étant notamment en charge de protéger le passage entre la Norvège, la Grande-Bretagne et l’Islande, qui ouvrait déjà la voie vers l’océan Atlantique aux sous-marins soviétiques pendant la guerre froide, et qui fait de même désormais avec les sous-marins russes.

fregate norvégienne Otto Sverdrup et RN HNMoMs Maud
fregate norvégienne Otto Sverdrup et navire logistique britannique HNMoMs Maud

La Marine nationale intervient également sur le théâtre nord-Atlantique, notamment du fait de ses compétences reconnues en matière de lutte ASM. Elle doit cependant diviser ses moyens entre l’Atlantique et la Méditerranée. Elle est également en charge, dans le cadre de l’OTAN, de protéger la façade maritime occidentale de l’Europe, pour permettre aux renforts et moyens américains et canadiens d’arriver sur place, en cas de besoin.

De fait, même si la Marine nationale déploie régulièrement des moyens en Atlantique Nord, ceux-ci seront nécessairement bien moins denses que les moyens britanniques. Ainsi, en privilégiant l’offre britannique, Oslo privilégie donc l’interopérabilité avec son principal partenaire européen sur son théâtre de responsabilité.

Ainsi, la maintenance des frégates norvégiennes sera plus souple, sous contrainte opérationnelle, en s’appuyant sur les moyens britanniques, plus proches, que s’eut été le cas avec les moyens français.

Le VLS Mk41 et la puissance de l’industrie missilière américaine

En outre, la Type 26 dispose de VLS Mk 41 acceptant des missiles américains, ce qui n’est pas le cas des FDI françaises. Certes, Naval Group propose également ses frégates équipées d’autres systèmes d’armes, notamment américains. Pour autant, l’exemple des frégates taïwanaises, puis des corvettes émiraties, montre que l’intégration de systèmes américains sur les frégates françaises est une procédure longue, complexe et rapidement très onéreuse.

Missiles VLS MK41
Les différents missiles pouvant prendre place dans les silos du VLS Mk41

La Marine émirienne a d’ailleurs abandonné l’ambition d’installer ses silos Mk41 et des missiles ESSM sur ses corvettes Gowind 2500, pour se tourner vers des missiles VL MICA en cellule de lancement verticale, en raison de ces difficultés.

Comme évoqué précédemment, les missiles français, spécialement l’Aster 30 et le MM40, n’ont rien à envier aux modèles américains en matière de performances, bien au contraire. Il en va cependant tout autrement concernant les capacités de production industrielle. En effet, le missilier MBDA France demeure handicapé par des commandes nationales trop faibles et trop étalées dans le temps, pour déployer des capacités industrielles permettant de rivaliser, en matière d’offres, avec celles de RTX ou de Lockheed Martin outre-Atlantique.

Dans ce contexte, la présence native de VLS Mk 41 américains à bord des Type 26, conçus pour mettre en œuvre des missiles de facture américaine, a probablement influencé la décision norvégienne, d’autant que le pays a une longue tradition de coopération avec Washington dans le cadre de l’OTAN.

Le traumatisme de perte de la frégate norvégienne Helge Ingstad

Enfin, l’accident tragique de la frégate norvégienne Helge Ingstad en 2018 a probablement laissé des traces au sein de la Sjøforsvaret. Rappelons que le 8 novembre 2018, la frégate norvégienne était entrée en collision avec le pétrolier maltais Sola TS, à proximité du terminal de Sture. L’équipage n’était pas parvenu à contenir la voie d’eau créée par la collision, amenant le commandant du navire à provoquer son échouage et à ordonner l’évacuation. Le navire, et une grande partie de ses équipements, ont été définitivement perdus dans cet accident.

Naufrage Helge Ingstadt Marine norvégienne
Naufrage de la frégate Helge Ingstadt

Si la responsabilité de l’équipage et de son commandant a été mis en cause dans cet accident, la perte du navire, elle, a été attribuée en grande partie à des défauts de construction de la part de l’Espagnol Navantia. L’état norvégien a d’ailleurs obtenu des compensations de la part de l’industriel espagnol à ce sujet.

Dans ce contexte, on peut comprendre que la Marine royale norvégienne ait privilégié dans ses arbitrages un navire plus imposant. En effet, à qualité de conception et de construction identique, comme c’est le cas des frégates françaises et britanniques, un navire de plus grand tonnage offre de plus importantes chances de conserver sa flottabilité après un accident ou une attaque.

Et pour cause : plus un navire est grand, long et large, plus il dispose de compartiments étanches et, donc, plus il est en mesure de répartir son centrage et sa flottabilité après l’inondation d’un ou de plusieurs compartiments, et ainsi, de conserver une capacité de manœuvre et peut-être même de combat après une collision ou un impact.

Dès lors, alors que l’influence du prix est devenue moins sensible maintenant qu’Oslo s’est engagé, comme les autres capitales européennes, à amener son effort de défense à 5 % du PIB d’ici à 2035, on peut comprendre que la Sjøforsvaret ait voulu privilégier la survivabilité de ses cinq frégates, en choisissant la Type 26 et ses 8 000 tonnes, plutôt que la FDI de 4 500 tonnes.

La solution commerciale aurait pu résider dans une proposition de 9 ou 10 frégates FDI par Naval group à la Marine norvégienne, pour un prix équivalent et une empreinte RH à peine supérieure de 250 membres d’équipages à une flotte de seulement 5 Type 26, pour présence a la mer et une capacité de détection et de lutte ASM doublées, et une puissance de feu multipliée par 1,5…. Mais s’eut été sortir du cadre de l’appel d’offres…

Les industriels de défense français en perte de vitesse sur la scène internationale ?

Reste qu’après l’échec au Canada, annoncé la semaine dernière, la défaite en Norvège est un sérieux coup dur pour Naval Group et son image internationale, pourtant parfaitement redorée avec les succès aux Pays-Bas et en Indonésie, après la gifle australienne de 2021. Pire encore, le cas de Naval Group n’est pas isolé dans la BITD (Base industrielle et technologique de défense) française, qui a accumulé les revers commerciaux ces quelques derniers mois.

La Suède et le Danemark pourraient se tourner vers la Type 31 britannique

Après le Canada et la Norvège, c’est l’ensemble de la stratégie scandinave de Naval Group qui semble s’éloigner. En effet, selon un article du Financial Times, Copenhague serait sur le point de finaliser une commande pour trois frégates Arrowhead 140 auprès du britannique Babcock, et Stockholm aurait engagé des discussions jugées avancées, bien que difficiles, pour la même frégate.

Frégate Arrowhead 140 Babcock
Modèle Arrowhead 140 de Babcock.

Si la Type 26 évolue dans une autre catégorie, plus lourde, l’Arrowhead 140, désignée Type 31 par la Royal Navy, est plus proche de la FDI en prix comme en dimensions, avec une coque de 139 mètres et un déplacement de 5 600 tonnes en charge.

Ce modèle, acquis à cinq exemplaires par la Royal Navy pour remplacer certaines Type 26 jugées trop onéreuses, a également été commandé à deux exemplaires par Jakarta et trois exemplaires par Varsovie.

Si la Type 31 a été critiquée dès sa genèse pour son manque de puissance de feu et l’absence de capacités anti-sous-marines, le modèle destiné par Copenhague à sa marine, serait proche de la configuration retenue par Varsovie pour la classe Miecznik, avec un radar 4D M400 Sea Master AESA de Thales, une suite sonar intégrant un sonar tracté CAPTAS-2, un canon de 76 mm, quatre VLS Mk 41 (32 cellules) pour missiles CAMM ou ESSM en quadpack, 16 missiles antinavires NSM et deux tubes lance-torpilles triples de 324 mm.

En d’autres termes, l’Arrowhead 140 offre des capacités proches de celles de la FDI, ce d’autant qu’elle est également proposée équipée pour la protection antiaérienne et antibalistique sur base de VLS SYLVER-50 et Aster 30 B1NT, ou VLS Mk 41 et missiles SM-2/SM-6. Surtout, le navire est très économique, avec un prix de vente très compétitif.

En effet, les trois frégates polonaises ont été vendues pour 3,6 Md€ équipées et armées à Varsovie, 1,2 Md€ par navire, soit la moitié du prix de la Type 26, et sensiblement équivalent à celui de la FDI. La coque seule et son système propulsif reviennent à moins de 400 M€.

Si les informations du Financial Times sont exactes, ce serait donc toute l’ambition scandinave de Naval Group qui s’effondrerait, et avec elle, ses ambitions européennes, ne laissant plus que la Grèce, et éventuellement la Bulgarie et la Roumanie, pour s’équiper de nouvelles frégates ou corvettes françaises.

Le Saab Gripen s’impose face au Dassault Rafale en Colombie et au Pérou

Nul doute, donc, que Naval Group traverse en ce moment un épisode de tabas intense, ce alors qu’il n’y a de cela que quelques mois, le groupe français semblait particulièrement serein sur ses prospects internationaux, y compris en Europe. Mais il n’est pas le seul au sein de la BITD française à accumuler les mauvaises nouvelles ces dernières semaines.

Saab JAS 39 Gripen E/F
Après le Brésil et la Thaïlande, le Gripen E s’est imposé en Colombie et au Pérou

C’est notamment le cas du fleuron des industriels de défense français, en renommée sinon en chiffre d’affaires, Dassault Aviation. En effet, coup sur coup, ses deux principaux prospects en Amérique du Sud, la Colombie, puis le Pérou, ont annoncé leur décision de se tourner vers le JAS-39 Gripen E/F du suédois Saab.

Alors que le Rafale avait la préférence des forces aériennes colombiennes, le président Gustavo Petro a annoncé, il y a quelques mois, avoir arbitré en faveur du chasseur suédois pour remplacer les derniers Kfir C-7/10 en service dans le pays, achevant une campagne particulièrement complexe pour l’avionneur français, après avoir été déclaré vainqueur par ce même président, sans accord de l’industriel, en 2022, puis une consultation marquée par les rebondissements et les ingérences US depuis.

La compétition péruvienne était beaucoup plus cadrée, et ne souffrait pas des ingérences préjudicielles comme en Colombie. Dassault y allait en confiance, puisque le Mirage 2000 s’était montré particulièrement fiable et satisfaisant au sein des forces aériennes péruviennes depuis son entrée en service en juin 1985.

Après avoir été sélectionné en finale face au F-16V américain et au Gripen E/F suédois, le Rafale était considéré comme le favori dans cette compétition, en raison de performances supérieures et de la coopération franco-péruvienne sans heurt depuis 40 ans. Pourtant, c’est une nouvelle fois le Gripen suédois qui semble devoir s’être imposé ici, comme en Colombie, bien que le contrat n’ait pas encore été officialisé par Lima.

La dynamique Caesar s’essouffle alors que le principe du canon porté se généralise

Au niveau des armements terrestres, la dynamique industrielle française semble s’être tassée ces derniers mois, après l’épisode porteur des canons Caesar de 2023 et 2024, poussée par l’excellent comportement du canon porté français en Ukraine.

Si aucun échec commercial retentissant n’a émergé dans ce domaine ces dernières semaines, beaucoup de discussions demeurent sans arbitrages, qu’il s’agisse de la modernisation des Leclerc émiratis, comme de l’achat de VBCI par le Qatar ou la Grèce.

Caesar estonie
Batterie de canons caesar en Estonie.

Quant à la gamme SCORPION, si l’augmentation des budgets de défense au sein de l’OTAN a amené la Belgique à anticiper l’augmentation des volumes commandés de Griffon et de Jaguar, non sans renégocier le partage industriel dans ce dossier, force est de constater que les VBMR Griffon et Serval, et l’EBRC Jaguar peinent à s’imposer sur la scène internationale, il est vrai totalement saturée d’offres dans ce segment.

Même le Caesar, qui a inventé le concept de canon lourd porté sur camion, marque le pas face à l’arrivée de systèmes équivalents venus d’Israël, de Chine, de Turquie et même d’Ukraine. Ainsi, si de nouvelles commandes ont été annoncées ces derniers mois, il s’agissait d’officialisation d’annonces antérieures, et non de nouveaux véritables succès.

Le potentiel industriel de MBDA handicape les missiles français sur la scène internationale

Même le surperformant MBDA, spécialiste français des missiles, marque le pas ces dernières semaines, après une dynamique porteuse marquée notamment par le succès du missile Mistral en Europe.

Ainsi, alors que le missilier espérait un premier succès en Europe au Danemark pour le SAMP/T NG, certaines sources, non confirmées, font écho d’un arbitrage en faveur du Patriot américain, en dépit des relations exécrables qu’entretiennent Copenhague et Washington sur fond de dossiers groenlandais.

Dans ce dossier spécifique, ce ne sont pas les performances du SAMP/T NG, ni celles du missile Aster 30 B1NT, les deux n’ayant strictement rien à envier aux Patriot et PAC-3 américains, qui sont en cause. Et encore un hypothétique manque de compétitivité de l’offre franco-italienne, le SAMP/T NG étant sensiblement moins onéreux que son homologue américain.

Aster 30 B1NT p^premier tir d'essais 8 octobre 2024
Premier tir d’essai du missile Aster B1NT le 8 octobre 2024 à Biscarrosse/

Là où le bât blesse, c’est dans le domaine des capacités industrielles de production de MBDA, concernant le missile Aster, et dans une moindre mesure, de Thales concernant le radar Ground Master 300.

En effet, faute d’une commande nationale suffisante et sécurisée, MBDA n’a pas la capacité à investir dans l’augmentation de ses capacités de production, et surtout à entraîner avec lui son réseau de sous-traitants, sur la simple promesse d’une plus grande compétitivité internationale.

Dès lors, face à Lockheed Martin qui a annoncé l’augmentation massive de la production de missiles Patriot PAC-3, et face à la réactivité des offres des industriels israéliens (SPYDER, Barak), allemands (IRIS-T SLS/M-X) ou britanniques (CAMM), et l’arrivée des offres turques, chinoises et sud-coréennes, MBDA France et Thales ont les plus grandes difficultés pour imposer leurs SAMP/T NG et VL MICA, en Europe comme ailleurs.

Le recul des industries de défense françaises plus perceptif qu’avéré

On comprend, dans ces conditions, l’inquiétude qui commence à poindre en France, concernant un éventuel recul de la BITD nationale sur la scène internationale. Il convient toutefois de modérer ce sentiment, qui relève davantage d’un ressenti contextuel que d’un réel recul industriel.

La perception de recul renforcée par le contraste avec la période précédente

En premier lieu, cette perception de recul est en partie la conséquence de la comparaison avec la période précédente, exceptionnellement faste, concernant les exportations de défense françaises.

Blacksword barracuda Naval Group et Walrus néeraldnais.
Le Blacksword Barracuda remplacera le Walrus des forces navales néerlandaises

Ainsi, ces deux dernières années ont été marquées par les succès de Naval Group en Indonésie avec le Scorpène Evo et aux Pays-Bas avec le Blacksword Barracuda, les commandes historiques de Rafale venues des Émirats arabes unis, de Serbie, d’Indonésie et d’Inde, la déferlante Caesar en Europe, et le succès du Mistral 3.

De fait, il ne s’est pas passé un mois, en 2023 et 2024, sans une annonce marquante en matière de succès export de la part de la BITD française. Naturellement, l’enchaînement des échecs depuis le début d’année 2025 contraste très nettement avec la dynamique précédente, ce qui aggrave la perception de recul dans ce dossier.

Dassault mise discrètement sur ses clients existants, spécialement en Inde

Cette perception est également accentuée par la discrétion légendaire des industriels français, en matière de contrats de défense. Cette discrétion n’est pas critiquable, bien au contraire. On se rappelle à ce sujet l’échec des Rafale au Brésil, lié en grande partie à une annonce bien trop précipitée de la part de Nicolas Sarkozy, concernant les arbitrages du président Lula.

Ainsi, Dassault demeure particulièrement avare de commentaires et d’informations concernant les négociations en cours avec New Delhi, alors que, selon les informations ayant filtré dans la presse indienne, il semble évident que l’industriel, l’Indian Air Force et le ministère de la Défense sont engagés dans une négociation stratégique visant à déployer, dans le pays, des capacités de production et d’assemblage de cellules Rafale, et peut-être bien davantage.

Rafale C inde
Pour Dassault, L’inde pourrait bientot devenir un second poumon national

La synthèse des informations disponibles dans ce dossier semble en effet, accréditer l’hypothèse que Dassault Aviation, épaulé de ses partenaires de la Team Rafale, se soit rapproché de l’industriel Tata, avec l’objectif de donner naissance à un second avionneur indien, en plus de HAL, susceptible de porter certains programmes clés pour l’IAF et l’Indian Navy, comme AMCA ou TEDBF.

De fait, les négociations actuelles de Dassault en Inde pourraient aboutir à une commande avec production locale plus importante que la précédente commande record de 80 avions de combat par Abu Dhabi. Cela permettrait au Rafale de dépasser les exportations en nombre du Mirage F1 et du Mirage V, ne cédant historiquement qu’au Mirage III qui avait bâti la réputation internationale de l’avionneur.

Surtout, cela permettrait à l’industriel de disposer d’une double assise nationale, française et indienne, adossée à un des pays ayant le plus grand potentiel de croissance économique, technologique et militaire de la planète.

Difficile, dans ces conditions, de parler de recul, surtout lorsqu’on ajoute que l’avionneur négocie activement avec d’autres opérateurs du Rafale une possible extension de commande, comme l’Indonésie et l’Égypte.

De même, Naval Group a montré, il n’y a pas longtemps de cela, sa capacité à rebondir rapidement après un échec, fût-il aussi cuisant que l’annulation des sous-marins australiens.

Ainsi, l’industriel est toujours engagé dans plusieurs négociations très actives, auprès de partenaires clés. C’est le cas de New Delhi, alors que l’Indian Navy doit toujours commander trois sous-marins Scorpène supplémentaires, dans un nouveau standard intégrant certaines capacités strictement nationales, comme le module AIP de la DRDO, ou provenant du Scorpène Evo, comme les batteries lithium-ion.

Scorpene Tonelero marine brésilience INC
Série noire pour les industries de défense françaises sur la scène internationale 59

Il en va de même avec Jakarta, avec qui une lettre d’intention a été signée concernant une possible commande supplémentaire de Scorpène Evo, et potentiellement de frégates FDI. Le fait est, en dépit des réserves qu’avaient engendrées les relations difficiles entre l’Indonésie et la Corée du Sud autour des programmes KF-21 et Nagapasa, le pays a respecté strictement ses engagements au sujet de la commande de 42 Rafale vis-à-vis de Paris, levant toute hésitation à son encontre côté français.

Enfin, le Brésil demeure un partenaire privilégié pour Naval Group, alors que l’implication française dans le programme du premier sous-marin nucléaire d’attaque brésilien baptisé Almirante Álvaro Alberto s’est encore étendue, avec la signature récente de deux nouveaux contrats avec Naval Group concernant des prestations industrielles et d’ingénierie, pour un total excédant le demi-milliard d’euros.

Or, lors de sa visite au Brésil du président Emmanuel Macron en mars 2024, durant laquelle il participa notamment à la cérémonie de baptême du Tonelero, le troisième sous-marin type Scorpène de la Marine brésilienne, le président français avait laissé entendre que la France était prête à s’investir davantage dans le programme de SNA brésilien, notamment dans le domaine des transferts de technologies, si Brasilia commandait davantage de sous-marins Scorpène, mais aussi des canons Caesar et des avions Rafale.

Reste à voir, à présent, si les positions fermes de Paris concernant l’accord MERCOSUR ne viendront pas faire dérailler ces négociations potentiellement stratégiques avec le Brésil, une puissance économique en évolution très rapide, comme le sont aussi, d’ailleurs, l’Inde et l’Indonésie.

Conclusion

On le voit, Naval Group traverse en ce moment un épisode de ralentissement en matière de dynamique d’exportation, avec les échecs successifs au Canada puis en Norvège, et les échos défavorables venus du Danemark et de Suède, au risque d’annihiler la stratégie scandinave sur laquelle l’industriel fondait de sérieux espoirs pour ses exportations en Europe.

Naval Group n’est pas le seul, au sein de la BITD, à rencontrer des difficultés apparentes sur la scène internationale. Dassault a vu le Rafale se faire battre coup sur coup en Colombie et au Pérou, KNDS France voit la dynamique Caesar ralentir, tout comme MBDA, avec un Mistral 3 ayant déjà épuisé une majeure partie de son marché adressable, et les difficultés rencontrées pour convaincre avec le SAMP/T NG et le VL MICA.

premier Rafale Emirats Arabe Unis
L’industrie de défense continue d’enregistrer d’importants sucès à l’export. Mais faute d’une reaction pulbique radicale, ces succès s’étioleront avec l’image d’efficacité et de fiabilité construite au fil des decennies par Dassault, DCN, Matra ou Thomson…

Les raisons de ces échecs ne sont pas à chercher dans les équipements mêmes, offrant le plus souvent un excellent rapport performances-prix, mais davantage à des arbitrages stratégiques, géopolitiques voire strictement contextuels, notamment concernant les limitations de l’outil de production industriel français ou les limitations des armées françaises.

On peut également penser que l’instabilité politique et la situation budgétaire françaises, ainsi que le manque d’ambition du pays en matière de reconstruction de ses armées et de son outil industriel de défense, agissent comme des facteurs défavorables dans la perception internationale des offres de la BITD française sur la scène internationale.

Ce recul est-il un mouvement de fond, ou un simple artefact de perception, lié par exemple au contraste avec les succès répétés des mois et années précédentes ? Il semble évident que les grands industriels de défense français sont engagés dans des négociations avancées avec certains partenaires, pour relancer cette dynamique.

Cependant, force est de constater que l’offre internationale, en matière d’équipements de défense, évolue très rapidement désormais. Ainsi, l’offre internationale en 2025 n’a plus beaucoup en commun avec ce qu’elle était en 2020. Elle sera de même très différente en 2030, lorsque la Corée du Sud, la Chine, ou encore la Turquie auront achevé leurs transformations, avec des cycles d’innovation considérablement raccourcis.

Dans ce contexte, la BITD française est à la croisée des chemins, et sa transformation ne pourra pas se faire sans une évolution radicale du pilotage d’État dans ce domaine. La tentation est grande, en ces temps troublés, de laisser les industriels consommer leur crédit d’image sur la scène internationale, pour maintenir des exportations à moindres frais. Toutefois, cette stratégie, déjà appliquée depuis plusieurs années, ne pourra fonctionner qu’un temps de plus en plus court.

Faute d’une transformation radicale et rapide du pilotage de l’industrie de défense française, la BITD pourrait bien souffrir des mêmes maux que les armées, lorsqu’après 20 années de sous-investissements, celles-ci ne parvenaient plus, à partir de 2015, à assurer leurs contrats opérationnels, dans une spirale de dégradation rapide qu’il aura fallu presque dix ans pour simplement la juguler.

Ainsi, sans cette transformation indispensable du pilotage d’État, pour remettre la BITD dans le tempo technologique désormais imposé par Pékin et Washington, et alimenté par Séoul, Ankara et Jérusalem, son avenir pourrait être menacé dans les dix années à venir, alors qu’elle dépend toujours de ses succès d’exportation pour garantir sa pérennité.

Les F-35A Suisses pourraient couter plus cher que les 1,2 md CHF supplémentaires anticipés

Le programme des F-35A suisses a longtemps été présenté, par Berne, comme la démonstration de l’indépendance et de la rigueur helvétiques. Pourtant, depuis plusieurs mois, les révélations se succèdent, faisant peser de nombreux doutes sur la sincérité de la compétition de 2021, ainsi que sur les compétences des personnes qui ont piloté la procédure, puis les négociations contractuelles.

Après l’annonce de la victoire de Lockheed Martin, les conditions initiales tarifaires et techniques de la compétition ont été abandonnées en quelques semaines à peine, faisant passer l’enveloppe totale du programme de 4,6 à 6,1 Md CHF et réduisant le taux d’offset de 60 à 36 %. La confiance dans le processus helvétique s’en trouvait déjà sérieusement écornée.

Mais ce furent les révélations faites début 2025, concernant un nouveau surcoût budgétaire, qui firent sombrer le programme dans le chaos. En effet, en février 2025, Priska Seiler Graf, présidente de la Commission de la politique de sécurité du Conseil national, a publiquement exprimé ses inquiétudes sur l’évolution budgétaire du programme, expliquant que la clause de prix fixe, placardée par le Conseil fédéral et Armasuisse en 2021 comme un totem d’invulnérabilité pour justifier leur choix en faveur du F-35A, n’était probablement pas applicable.

Quelques mois plus tard, en juin, une enquête officielle était lancée par la Commission de gestion du Conseil national suisse à ce sujet, alors que les évaluations faites du surcoût contractuel à venir évoluaient entre 600 millions et 1,2 milliard de francs suisses.

Depuis, les autorités suisses ont publiquement reconnu que cette clause « magique », permettant à Berne d’acquérir des F-35A à 79 M$ via le FMS alors que le Pentagone lui-même les achètera plus de 90 M$ en 2028, n’était pas applicable, entraînant une crise politique encore en gestation dans le pays.

Et les choses pourraient bien empirer. En effet, dans le cadre des négociations concernant le lot 18 du Lightning II, Lockheed Martin et le Pentagone ont convenu que le prix d’achat du F-35A dépasserait sensiblement l’hypothèse haute de 94 M$ par appareil, utilisée pour évaluer le surcoût maximal de 1,2 Md CHF pour la Confédération helvétique en exécution du programme.

Nul doute que ce constat va encore causer bien du tracas au Conseil fédéral, qui se démène depuis des semaines pour empêcher l’organisation d’une nouvelle votation qui l’obligerait, en cas de rejet, à annuler strictement le programme, exposant Berne à de sévères pénalités contractuelles et à l’ire de Washington.

L’affaire des F-35A Suisses se transforme en crise politique

L’affaire du F-35A en Suisse, longtemps présentée comme un choix technique rationnel et budgétairement sûr, s’est progressivement muée en une véritable crise politique depuis le début de l’année 2025. En effet, les révélations successives autour du contrat ont mis en lumière des écarts abyssaux entre les promesses faites lors de la sélection en 2021 et la réalité constatée quatre ans plus tard.

Rafale F-35 et Typhoon Royal Air Force et Armée de l'air
Les F-35A Suisses pourraient couter plus cher que les 1,2 md CHF supplémentaires anticipés 67

À l’origine, la décision du Conseil fédéral, en juin 2021, de choisir le F-35A de Lockheed Martin plutôt que le Rafale, l’Eurofighter Typhoon ou le Gripen E, avait été justifiée par un prix unitaire particulièrement compétitif (79 M$ par appareil), une enveloppe globale maîtrisée (6 Md CHF) et un package opérationnel prétendument complet, incluant formation, munitions et maintenance. Armasuisse avait alors souligné que l’offre américaine était « la seule capable de répondre à l’ensemble des critères techniques et financiers fixés par le cahier des charges ».

Or, dès 2023, plusieurs signaux d’alerte ont commencé à apparaître. Le Contrôle fédéral des finances (CDF) avait relevé que la clause dite de “prix fixe” n’était en réalité pas contraignante, puisqu’elle dépendait des négociations annuelles entre le Pentagone et Lockheed Martin dans le cadre des Low Rate Initial Production Lots. En janvier 2025, le Conseil fédéral a dû reconnaître publiquement que cette clause ne s’appliquerait pas, ouvrant la voie à un surcoût estimé entre 600 M et 1,2 Md CHF. Pour la Neue Zürcher Zeitung, « jamais depuis l’achat des Gripen en 2014 un programme aérien n’avait autant fragilisé la crédibilité du gouvernement face à son électorat ».

À ces dépassements s’ajoutent d’autres problèmes structurels, comme la réduction drastique des stocks de munitions et de pièces détachées, volontairement fixés en deçà du seuil opérationnel requis, afin de rester dans l’enveloppe autorisée par la votation populaire de 2020. De plus, la clause d’offset industriel, initialement fixée à 60 % de retombées en Suisse, a été révisée unilatéralement à 31 % sans qu’aucune pénalité ne soit appliquée aux États-Unis. Selon Le Temps, « la réduction des compensations industrielles constitue un recul majeur pour l’économie helvétique, d’autant plus qu’elle prive le pays d’une partie du transfert technologique promis ».

Dans ce contexte, l’imposition récente par Washington de droits de douane de 39 % sur certains produits suisses a encore amplifié le malaise. Pour Politico Europe, « l’affaire du F-35 concentre désormais toutes les frustrations suisses face à une relation asymétrique avec Washington, où Berne paie le prix fort sans garantie de retour ».

Sans surprise, la confiance de la population s’érode rapidement. Plusieurs sondages réalisés début 2025 montrent que le soutien au programme F-35 ne dépasse plus 30 % de l’opinion publique, alors qu’il avoisinait 50 % en 2021. Pour la RTS, « le F-35 est devenu l’illustration d’une fracture entre élites politiques et opinion publique, rappelant les débats enflammés autour des Gripen dix ans plus tôt ». Dès lors, les appels à une nouvelle votation se multiplient, sur la base de l’argument selon lequel le mandat de 2020 – acheter une flotte pour 6 Md CHF – ne peut manifestement plus être respecté.

Les F-35A du lot 18 seront 7,5 M$ plus chers que prévu

Le scandale déjà lourd entourant l’achat des 36 F-35A suisses pourrait bien connaître un nouveau rebondissement. Jusqu’ici, l’augmentation de l’enveloppe budgétaire était évaluée à une fourchette comprise entre 600 M et 1,2 Md CHF, calculée sur la base d’un prix unitaire allant de 86 à 94 M$ par appareil, contre les 79 M$ retenus pour l’estimation initiale en 2021. Cette réévaluation constituait déjà une violation manifeste du cadre fixé par la votation populaire de 2020, qui avait strictement plafonné les dépenses à 6 Md CHF.

F-35 Factory Lockheed Martin
Les F-35A Suisses pourraient couter plus cher que les 1,2 md CHF supplémentaires anticipés 68

Or, les données récemment publiées par le Pentagone et confirmées par Lockheed Martin pour la tranche de production LRIP 18 – celle qui concerne directement la Suisse – aggravent encore cette équation. Selon le contrat signé début 2025, le prix de base d’un F-35A est fixé à 81,2 M$… sans moteur. Avec l’ajout du turboréacteur Pratt & Whitney F135, indispensable au fonctionnement de l’appareil, le prix réel grimpe à 101,5 M$. Ainsi, le coût unitaire dépasse de 7,5 M$ la fourchette haute des estimations précédentes, et creuse mécaniquement l’écart budgétaire pour Berne (Defense News).

En d’autres termes, le surcoût global pourrait flirter non plus avec 1,2 Md CHF mais avec 1,8 Md CHF, soit 30 % de dépassement par rapport au plafond fixé en 2020. À cela s’ajoutent les coûts différés, jusqu’ici volontairement exclus du contrat helvétique : munitions air-air et air-sol, stocks de pièces détachées et réserves logistiques. Pour Breaking Defense, « le contrat suisse repose sur une illusion comptable : les chiffres initiaux ne prenaient pas en compte les dépenses incontournables liées à l’opérationnalisation de la flotte ».

Ce différentiel est d’autant plus problématique qu’il révèle l’asymétrie des négociations. Le Pentagone, principal acheteur du F-35 avec plus de 1 700 appareils prévus, obtient un tarif globalement plus avantageux que celui consenti à la Suisse. Selon un rapport du Government Accountability Office (GAO), « les acheteurs étrangers du F-35 paient en moyenne un prix supérieur de 10 à 15 % à celui des lots destinés à l’US Air Force, en raison des marges contractuelles et des frais logistiques ajoutés par le FMS ». Autrement dit, loin d’avoir bénéficié d’une négociation privilégiée, la Suisse se retrouve à payer plus cher que le Pentagone, malgré son statut de partenaire occidental fidèle.

Dans un pays où la culture politique repose largement sur la transparence et la responsabilité budgétaire, cette révélation alimente la colère de l’opinion publique. Comme le souligne Le Temps, « l’argument du prix, central dans la justification du choix du F-35, s’effondre désormais sous le poids des chiffres, plaçant le Conseil fédéral dans une position intenable ». Plusieurs parlementaires de l’Union démocratique du centre (UDC) et du Parti socialiste ont déjà demandé la convocation d’une commission d’enquête pour vérifier la sincérité des données transmises en 2021 par Armasuisse et par Lockheed Martin.

En conséquence, si Berne persiste à maintenir le cap, l’achat des 36 F-35A pourrait non seulement coûter 1,8 Md CHF de plus que prévu, mais aussi nécessiter l’ajout de crédits complémentaires pour intégrer les munitions et le soutien logistique. Pour la Neue Zürcher Zeitung, « la Suisse est confrontée à un dilemme : violer le mandat populaire de 2020 en augmentant l’enveloppe, ou se retrouver avec une flotte de chasse sous-équipée, incapable de remplir ses missions ».

Prolongement des F/A-18 suisses : cacophonie entre le Conseil fédéral et l’état-major

Face à l’explosion annoncée du coût du programme F-35A, une question centrale agite désormais le débat helvétique : fallait-il réellement exclure d’emblée la prolongation des F/A-18 Hornet actuellement en service ? Pour le Conseil fédéral et le ministre de la Défense Martin Pfister, la réponse est claire : non seulement une telle prolongation serait trop coûteuse, mais elle exposerait la flotte à une obsolescence technique et à une perte progressive de fiabilité, augmentant le risque d’accidents.

F-18 forces aériennes hélvétiques

Le gouvernement a martelé à plusieurs reprises que « le calendrier de retrait des F/A-18 est incompressible », et qu’au-delà de 2030, la flotte serait « structurellement incapable de remplir les missions de police du ciel » (Conseil fédéral).

Pourtant, cette ligne officielle se heurte à une contestation de plus en plus visible. En juillet 2025, lors d’une séance à huis clos de la Commission de sécurité du Conseil national, le chef d’état-major des forces aériennes, le général Peter Merz, aurait tenu un discours radicalement différent. Selon plusieurs sources parlementaires citées par la Neue Zürcher Zeitung, il aurait affirmé que « la prolongation des Hornet était techniquement possible et déjà pratiquée par d’autres pays alliés, y compris aux États-Unis ». Une telle extension, selon lui, permettrait de redonner jusqu’à 1 000 heures de vol supplémentaires aux cellules et aux moteurs General Electric F404, repoussant l’horizon de retrait vers 2035.

De fait, l’US Navy et l’US Marine Corps ont déjà recours à ce type de prolongation de potentiel pour leurs propres flottes de Hornet et de Super Hornet, afin de combler les retards du F-35C. Selon un rapport du Government Accountability Office, « la prolongation de la durée de vie des cellules est une pratique courante, qui permet de maintenir en ligne des appareils éprouvés à moindre coût par rapport à l’acquisition d’une nouvelle flotte ». Le Canada lui-même, voisin immédiat de la Suisse au sein de NORAD, a décidé en 2022 de prolonger ses CF-18 jusqu’en 2032, avant la livraison progressive de ses propres F-35 (Defense News).

Cette cacophonie révèle l’ampleur du malaise institutionnel. Car si la prolongation des Hornet est bel et bien envisageable sur le plan technique, elle dépend d’une autorisation américaine pour l’exportation des kits de prolongation et la certification des structures rénovées. Dans le climat actuel de tensions commerciales, marqué par l’imposition de droits de douane de 39 % contre la Suisse, rien ne garantit que Washington accepterait d’accorder ces autorisations si Berne décidait d’annuler le contrat F-35A. Pour Le Temps, « la Suisse se retrouve prisonnière de son choix : même l’alternative technique des Hornet dépend de la bonne volonté des États-Unis ».

Ainsi, la controverse autour des F/A-18 illustre un double paradoxe. D’une part, les autorités politiques justifient l’achat du F-35 en invoquant l’absence d’alternative crédible, alors même que l’état-major affirme le contraire. D’autre part, même si cette alternative était retenue, elle ne serait pas synonyme d’autonomie : la prolongation des Hornet helvétiques dépendrait elle aussi du feu vert de Washington. Pour RTS Info, « le débat n’oppose pas une solution américaine à une option suisse, mais deux solutions qui impliquent, dans tous les cas, la dépendance vis-à-vis des États-Unis ».

L’annulation du contrat F-35A entraînerait de lourdes pénalités contre la Confédération helvétique

Outre la hausse encore plus importante de l’enveloppe nécessaire à l’acquisition des 36 F-35A à périmètre constant, évoquée précédemment, une autre crise couve dans le pays, autour de ce contrat.

Industriels américains de Défense F-35 Lockheed Martin
Les F-35A Suisses pourraient couter plus cher que les 1,2 md CHF supplémentaires anticipés 69

En effet, si les clauses garantissant, soi-disant, le prix d’achat des appareils et l’enveloppe globale du contrat passé entre Berne et le FMS ne sont plus d’actualité, les clauses de pénalité, en cas d’annulation de la commande ou de simple réduction de volume, prévues par le contrat, sont quant à elles bel et bien valides et applicables.

En d’autres termes, toute évolution du périmètre contractualisé dans ce contrat exposera la Confédération helvétique à de lourdes sanctions, qui viendraient encore alourdir le coût de l’opération. Et ce, même si cette transformation contractuelle résultait du non-respect par les États-Unis des clauses tarifaires que l’on sait à présent parfaitement indicatives, sans la moindre contrainte applicable en cas de non-respect.

Dans les procédures américaines Foreign Military Sales (FMS), le document juridique clé est la Letter of Offer and Acceptance (LOA). Or, la réglementation FMS précise explicitement que « le client étranger accepte la responsabilité des coûts de résiliation, y compris les frais de décommande auprès de la chaîne de sous-traitance », lorsque l’acheteur réduit, modifie ou annule la commande initiale (DSCA – Security Assistance Management Manual).

Autrement dit, même si la Suisse baisse le volume ou étale les livraisons, elle s’expose mécaniquement à des termination liabilities (frais de résiliation), à des charges sur coûts non récurrents (NRE) déjà engagés, et à des pénalités liées aux long-lead items commandés par le Pentagone pour le compte des clients FMS.

En outre, la Cour des comptes américaine (GAO) rappelle régulièrement que la répartition des coûts entre l’US DoD et les clients FMS intègre des marges et frais spécifiques (logistiques, gestion, revente), ce qui explique pourquoi les prix FMS sont typiquement supérieurs aux prix « US DoD » et se renchérissent encore en cas de reprogrammation ou d’annulation partielle. « Les clients FMS supportent des coûts additionnels (soutien, gestion, stocks), lesquels augmentent sensiblement lorsque la configuration ou le calendrier sont modifiés » (GAO). De fait, une renégociation helvétique pour réduire la cible de 36 appareils déclencherait vraisemblablement ces mécanismes, ajoutant des millions de dollars de frais administratifs et contractuels.

Par ailleurs, le Contrôle fédéral des finances (EFK) a lui-même alerté, dès 2023, sur la nécessité de provisionner des risques contractuels dans les grands achats d’armement, citant les aléas de change CHF/USD, l’inflation américaine de la base industrielle et la volatilité des lots de production du F-35 comme facteurs de dépassement exogènes à la Suisse. En conséquence, une tentative d’adaptation du contrat exposerait non seulement Berne aux pénalités FMS, mais aussi à un renchérissement par effets de change et d’inflation si les livraisons sont repoussées au-delà des fenêtres initiales.

D’autre part, les éléments non inclus dans l’enveloppe initiale – munitions, pièces de rechange, infrastructures et moyens de soutien – ne sont pas « optionnels » au sens opérationnel. Breaking Defense l’a souligné : « les chiffres de base, dans plusieurs contrats F-35, n’intégraient pas les dépenses incontournables de mise en service et de soutien, ce qui aboutit à une illusion budgétaire initiale ». Ainsi, si la Suisse souhaitait « corriger » la configuration pour la rendre opérationnelle, elle devrait de toute manière contracter ces volumes de soutien… qui, en cas de modification du LOA, déclencheraient aussi des frais connexes FMS.

En outre, la question des compensations industrielles (offsets) complique juridiquement toute renégociation. L’engagement public initial de 60 % d’offsets a été, de fait, révisé à 31 % sans pénalité apparente. Le Temps relevait que « la réduction des compensations industrielles constitue un recul majeur pour l’économie helvétique », et qu’un retour en arrière serait, à ce stade, très difficile sans rouvrir l’intégralité du montage contractuel. Dès lors, un retrait, même partiel, exposerait Berne à la fois aux pénalités FMS et au risque de perdre les (déjà modestes) retombées industrielles actées.

F-35 néerlandais au sol
Les F-35A Suisses pourraient couter plus cher que les 1,2 md CHF supplémentaires anticipés 70

Enfin, le contexte politique bilatéral pèse lourd. L’imposition récente de droits de douane américains de 39 % sur certains produits suisses a détérioré le climat. Politico Europe notait que « l’asymétrie dans la relation crée un contexte peu propice aux ‘gestes commerciaux’ de Washington ». En conséquence, espérer un « accommodement » américain sur des frais de résiliation FMS, alors même que la Maison-Blanche durcit sa ligne commerciale, relève probablement du vœu pieux.

Ainsi, la fenêtre d’action juridique de la Suisse apparaît doublement contrainte : par le droit FMS américain, extrêmement protecteur des intérêts du Pentagone et de sa supply-chain, et par les engagements et annonces publiques helvétiques (prix, offsets, calendrier), désormais difficilement révisables sans coûts politiques et financiers majeurs. Pour la Neue Zürcher Zeitung, « Berne fait face à un dilemme binaire : assumer des dépassements et des crédits complémentaires, ou supporter des pénalités et un risque stratégique de rupture capacitaire ».

Dès lors, le choix de « tenir le cap » – malgré l’explosion des coûts – n’est pas seulement un pari budgétaire ; c’est, surtout, la reconnaissance implicite de l’alignement contractuel et politique qui lie désormais la Suisse au cadre FMS américain.

Pour le Conseil fédéral, il faut à tout prix empêcher l’organisation d’une nouvelle votation

Entre une opinion publique de plus en plus hostile au programme et des appels croissants, émanant aussi bien de la classe politique que des médias, en faveur d’une nouvelle votation, le Conseil fédéral helvétique se retrouve dans une position de plus en plus intenable.

En effet, la démocratie suisse repose sur un principe cardinal : les décisions de politique publique majeures, lorsqu’elles dépassent un seuil budgétaire ou stratégique, peuvent être soumises à référendum. Or, en septembre 2020, les électeurs n’avaient approuvé le principe d’un nouvel avion de combat qu’à une majorité extrêmement ténue, de 50,1 %, avec une enveloppe rigoureusement plafonnée à 6 Md CHF (Administration fédérale suisse – résultats 2020). Tout dépassement de ce cadre sape mécaniquement la légitimité du programme.

Consolidation RAfale Gripen AAE
Les F-35A Suisses pourraient couter plus cher que les 1,2 md CHF supplémentaires anticipés 71

Ainsi, plusieurs formations parlementaires, allant du Parti socialiste (PS) aux Verts, en passant par une partie de l’UDC, ont déjà appelé à une nouvelle votation. Comme l’a rappelé Le Temps, « l’argument est imparable : le mandat de 2020 a été donné pour une enveloppe fixe, or celle-ci ne peut manifestement plus être respectée ». Les sondages publiés début 2025 confirment d’ailleurs que moins de 30 % des Suisses soutiennent encore l’acquisition du F-35A, un effondrement spectaculaire par rapport au quasi-équilibre de 2020 (RTS Info).

En conséquence, la priorité du Conseil fédéral est désormais claire : éviter qu’une telle consultation n’ait lieu, car elle conduirait quasi certainement à un rejet du programme. Pour cela, l’exécutif multiplie les manœuvres juridiques et politiques. D’une part, il argue qu’une nouvelle votation serait « redondante », puisqu’un mandat populaire a déjà été donné en 2020, même si les conditions financières ont changé. D’autre part, il cherche à obtenir du Parlement des crédits complémentaires pour absorber les dépassements de coûts, en évitant toute remise en question du contrat signé avec Washington.

Cependant, cette stratégie comporte ses propres contradictions. Pour La Tribune de Genève, « refuser une nouvelle votation au motif qu’une décision a déjà été prise revient à nier le principe même de démocratie directe, qui est pourtant au cœur du système politique suisse ». De nombreux constitutionnalistes estiment que la modification substantielle des paramètres financiers constitue précisément un cas où la souveraineté populaire doit être de nouveau consultée.

En outre, le risque d’un passage en force politique est double. D’une part, il pourrait déclencher une crise institutionnelle, opposant le Conseil fédéral au Parlement ou même aux cantons. D’autre part, il minerait durablement la confiance des citoyens dans les institutions. Comme l’a souligné la Neue Zürcher Zeitung, « l’obstination du Conseil fédéral à éviter une nouvelle consultation transforme une affaire d’armement en crise de confiance démocratique ».

Dès lors, le Conseil fédéral joue une partie à haut risque. S’il parvient à convaincre le Parlement d’autoriser des crédits supplémentaires, il pourra peut-être sauver le programme à court terme, tout en évitant un scandale politique immédiat. Mais si les pressions populaires continuent de croître, il sera de plus en plus difficile de contenir l’exigence d’un nouveau référendum.

Ainsi, la Suisse se trouve confrontée à une équation inédite : maintenir coûte que coûte le programme F-35A, au prix d’un passage en force politique, ou accepter de rouvrir le débat populaire, au risque de voir s’effondrer une décision stratégique prise il y a quatre ans. Dans les deux cas, les conséquences pour la crédibilité institutionnelle et la posture de défense de la Confédération sont considérables.

Conclusion

Au terme de cette analyse, il apparaît clairement que l’acquisition des 36 F-35A par la Suisse, présentée en 2021 comme une décision rationnelle, budgétairement maîtrisée et opérationnellement cohérente, s’est transformée en une crise politique et institutionnelle d’une ampleur inédite. Les promesses initiales – prix fixe, compensation industrielle de 60 %, stocks suffisants de pièces et de munitions – se sont toutes progressivement effondrées, laissant place à une réalité marquée par les surcoûts, la dépendance contractuelle au cadre FMS américain et l’absence de marges de manœuvre pour le Conseil fédéral.

F-35A US Air Force

En effet, les révélations de 2025 concernant la hausse du prix unitaire des appareils, qui pourrait porter le dépassement total à près de 1,8 Md CHF, les clauses de pénalités impossibles à contourner en cas de renégociation, ainsi que les divisions entre le gouvernement et l’état-major au sujet de la prolongation des F/A-18, ont mis en lumière une contradiction fondamentale : loin de renforcer l’autonomie stratégique de la Suisse, ce contrat l’a au contraire placée dans une dépendance structurelle vis-à-vis de Washington. La tentative actuelle de contenir le débat en évitant une nouvelle votation ne fait que renforcer l’impression d’un passage en force, minant durablement la confiance entre citoyens, institutions et forces armées.

Ainsi, ce qui devait constituer une vitrine de rigueur helvétique est devenu un révélateur de fragilités profondes : fragilité des procédures d’évaluation, fragilité de la négociation contractuelle, fragilité, enfin, d’un exécutif pris en étau entre la pression américaine et une opinion publique désormais majoritairement hostile. Comme l’a souligné la Neue Zürcher Zeitung, « l’affaire du F-35 n’est plus un débat technique, mais une crise de légitimité politique ».

Dès lors, une chose est certaine : la compétition pour le remplacement des F/A-18, souvent citée comme exemplaire par ses promoteurs et même par Lockheed Martin dans son communiqué de victoire, apparaît aujourd’hui comme une procédure partiale, où les biais de confirmation ont côtoyé une certaine incompétence dans l’élaboration des documents contractuels, sur fond d’une manipulation politique difficile à nier.

La véritable question, désormais, est de savoir si cette affaire conduira la Suisse à repenser en profondeur ses méthodes d’évaluation et de décision en matière d’achats stratégiques, ou si elle se contentera de gérer au coup par coup les conséquences financières, militaires et institutionnelles d’un choix qui, en l’état, compromet autant sa crédibilité budgétaire que sa souveraineté stratégique.

[INVITÉ] France 1966, Grèce 1974 : ce que révèlent deux « retraits » sur les limites de l’OTAN — et sur le chemin de l’Europe vers une véritable autonomie

Introduction : Fissures dans l’édifice occidental

Depuis sa fondation en 1949, l’OTAN a été la pierre angulaire de la sécurité européenne, projetant une unité face aux menaces extérieures et inscrivant le leadership américain au cœur de la défense transatlantique. Pourtant, à deux reprises dans l’après-guerre, des alliés proches se sont retirés de sa structure de commandement militaire d’une manière qui a ébranlé l’alliance et révélé ses limites.

En 1966, la France de Charles de Gaulle a réaffirmé sa souveraineté en forçant le siège de l’OTAN à quitter son territoire. Moins d’une décennie plus tard, la Grèce a suspendu sa participation au commandement intégré de l’OTAN après que l’alliance eut échoué à empêcher l’invasion turque à Chypre.

Ces deux épisodes montrent comment les États européens ont tenté de concilier fidélité à l’OTAN et exigence d’indépendance stratégique. Ils portent également des leçons pressantes pour aujourd’hui, alors que l’Europe doit composer avec les incertitudes de la politique américaine et la nécessité de bâtir une capacité de défense crédible au sein de l’Union européenne.

La France de De Gaulle : la souveraineté avant tout

En 1966, de Gaulle stupéfia ses alliés en annonçant le retrait de la France du commandement militaire intégré de l’OTAN. Son gouvernement ordonna le départ des états-majors alliés et des forces étrangères du territoire français, contraignant l’OTAN et le SHAPE à déménager de Paris à Bruxelles.

La France ne quitta pas l’OTAN en tant que telle, mais insista sur sa pleine souveraineté, notamment en matière de dissuasion nucléaire. Pour de Gaulle, l’OTAN était devenue une extension du pouvoir de Washington, avec le risque d’entraîner l’Europe dans des guerres américaines telles que celle du Vietnam.

En affirmant le contrôle sur ses forces et en développant la force de frappe, il proclama la volonté de la France de défendre l’Occident — mais uniquement selon ses propres termes.

La Grèce et la crise chypriote : un retrait d’un autre ordre

Huit ans plus tard, la Grèce emprunta une voie similaire, mais pour des raisons très différentes. En août 1974, à la suite de l’invasion turque de Chypre, Athènes retira ses forces du commandement intégré de l’OTAN. Contrairement à la France, la Grèce n’avait ni ambitions mondiales ni arsenal nucléaire.

Invasion chypre turquie
Barges de débarquement turques sur la côte chypriote – 1974

Son retrait fut un acte de protestation, né de la frustration face à l’incapacité de l’OTAN et des États-Unis à contenir la Turquie. Le message était clair : les préoccupations sécuritaires grecques ne pouvaient être subordonnées à la politique de l’alliance. Cette position ne fut cependant que temporaire.

En 1980, dans une logique de stabilisation régionale, la Grèce réintégra la structure de commandement de l’OTAN. La France, elle aussi, y reviendrait en 2009.

Ce que ces retraits ont révélé de l’OTAN

Ces départs soulignent à la fois la résilience et les angles morts de l’OTAN. L’alliance survécut sans que sa troisième armée en importance ne soit pleinement intégrée, et elle résista au retrait d’un allié du flanc sud au plus fort des tensions de la Guerre froide. Cette élasticité témoigna de la solidité de l’OTAN. Mais ces retraits mirent également en lumière des limites structurelles.

Conçue pour dissuader l’Union soviétique, l’OTAN échoua à gérer des différends intra-alliés comme Chypre ou à accommoder les exigences de souveraineté des grandes puissances. Lorsque les intérêts nationaux se heurtèrent aux procédures de l’OTAN ou au leadership américain, les alliés choisirent l’autonomie, démontrant que la cohésion de l’alliance repose autant sur la politique que sur les structures de commandement formelles.

Enseignements pour aujourd’hui

Ces ruptures historiques résonnent encore aujourd’hui. L’OTAN demeure l’ancre de l’Europe, mais la dépendance au leadership américain comporte des risques croissants. Les vents changeants de la politique américaine, oscillant entre solidarité et approche transactionnelle, créent une incertitude sur les engagements de long terme. La guerre en Ukraine a encore accentué la dépendance européenne aux moyens américains, qu’il s’agisse de capacités industrielles, de stocks ou de moyens de soutien.

L’Union européenne a commencé à remédier à ces vulnérabilités, en lançant la Stratégie industrielle de défense européenne, en élargissant la production à travers des initiatives comme l’ASAP (Act in Support of Ammunition Production) et en approfondissant la coopération à travers la Boussole stratégique et la PESCO. Ces mesures produisent déjà des résultats, mais elles demeurent embryonnaires au regard de l’ampleur des besoins.

Construire un pilier européen plus fort

Les leçons de 1966 et 1974 suggèrent que l’Europe doit cultiver la capacité d’agir avec les États-Unis lorsque cela est possible, et sans eux lorsque cela est nécessaire. Aujourd’hui, cela implique de transformer les initiatives industrielles de l’UE en contrats de production durables, assurant un flux continu de munitions et d’intercepteurs de défense aérienne.

OTAN Rafale AAE grece exercice INIOCHOS 2023
Rafale français et grec lors de l’exercice INIOCHOS 2023 en Grèce

Cela suppose aussi que les projets de la PESCO débouchent sur des formations réellement déployables et non sur de simples cadres théoriques. Cela exige la constitution de stocks, de mécanismes de soutien et de structures de commandement qui offrent à l’Europe des options opérationnelles véritables, indépendantes de Washington. Surtout, cela requiert la volonté politique de financer ces capacités de façon cohérente, et non de les traiter comme des réponses ponctuelles aux crises.

Conclusion : Compléter, non remplacer

L’insistance de De Gaulle sur la souveraineté et la protestation grecque à propos de Chypre rappellent toutes deux que l’OTAN ne peut, à elle seule, répondre à l’ensemble des ambitions stratégiques européennes. L’alliance demeure indispensable, mais elle ne saurait se substituer à l’action politique ou à la puissance industrielle de l’Europe.

Pour naviguer dans une ère de rivalité accrue entre grandes puissances et d’incertitudes américaines, l’Europe doit bâtir une posture de défense qui complète l’OTAN tout en lui conférant l’autonomie nécessaire pour agir seule lorsque les circonstances l’exigent. Le lien transatlantique reste l’ancre de la sécurité européenne, mais seule une quille européenne renforcée permettra de maintenir le navire stable lorsque les vents atlantiques se mettront à souffler.

Ioannis Sidiropoulos, LL.M (LSE, UvA), avocat, chercheur universitaire non-résident,  Académie diplomatique de l’Université de Nicosie, chercheur senior, Strategy International Think Tank

Sous-marins canadiens : tKMS et Hanwha Ocean en final, Naval Group éliminé

L’annonce faite par Ottawa de retenir deux finalistes pour le programme de remplacement de ses sous-marins canadiens de la classe Victoria a surpris par son équilibre autant que par ses exclusions. D’un côté, le choix attendu du Type 212CD proposé par l’allemand tKMS, héritier d’une lignée qui a dominé le marché mondial du sous-marin conventionnel depuis le Type 209.

De l’autre, l’entrée remarquée du sud-coréen Hanwha Ocean avec son KSS-III Batch 2, incarnation d’une puissance industrielle navale en pleine ascension, aujourd’hui capable de rivaliser avec la Chine sur le plan civil comme militaire. Écartés en revanche, les Français de Naval Group, récents vainqueurs aux Pays-Bas, les Suédois de Saab/Kockums et les Espagnols de Navantia.

À première vue, la sélection canadienne pourrait sembler relever d’un simple arbitrage technique : d’un côté, un modèle européen éprouvé et déjà adopté par plusieurs marines de l’OTAN ; de l’autre, une offre asiatique plus récente mais soutenue par une industrie civile titanesque et, peut-être, par une diplomatie américaine attentive. Pourtant, limiter la lecture à une confrontation entre performances ou coûts occulte l’essentiel. Car derrière ce choix se profilent des considérations bien plus profondes, à la fois stratégiques, industrielles et politiques.

En effet, pour Ottawa, ce contrat ne représente pas seulement l’acquisition de douze sous-marins, mais la refondation d’une Marine royale canadienne longtemps négligée, à un moment où la souveraineté arctique, la crédibilité au sein de l’OTAN et la dépendance structurelle vis-à-vis de Washington se rejoignent. Dans un tel contexte, les leviers de décision dépassent largement la seule comparaison entre fiches techniques : ils traduisent la volonté du Canada de choisir entre des modèles d’alliance, des logiques d’intégration et des dépendances industrielles.

Ainsi, la question centrale n’est pas tant de savoir lequel des deux finalistes, tKMS ou Hanwha Ocean, dispose du « meilleur » sous-marin sur le plan opérationnel. Elle est plutôt d’identifier quels facteurs, explicites ou implicites, ont conduit Ottawa à écarter certaines offres jugées pourtant compétitives, et à privilégier à la fois le champion incontesté du marché occidental et un nouveau venu dont la montée en puissance a été largement rendue possible par les transferts de technologies allemands eux-mêmes.

Dès lors, il convient de s’interroger : quels sont les leviers de décision qui ont formaté les arbitrages d’Ottawa en faveur du Type 212CD de l’allemand tKMS, leader historique du sous-marin conventionnel, et du KSS-III sud-coréen, porté par la première puissance navale industrielle occidentale, capable de faire jeu égal avec la Chine dans ce domaine ?

Les armées canadiennes après 50 années de sous-investissements critiques

Depuis plus de 50 ans maintenant, le Canada joue le rôle de mauvais élève de l’OTAN en matière de dépense de défense. Ainsi, si Ottawa consacrait plus de 4 % de son PIB à ses armées en 1960, au plus fort de la confrontation stratégique directe entre les États-Unis et l’Union soviétique, ce chiffre était déjà tombé à 1,8 % en 1970. Depuis, l’effort de défense est resté autour du plancher des 2 % jusqu’en 1990, pour s’enfoncer encore davantage entre 1 et 1,3 % du PIB jusqu’en 2023.

armées canadiennes
Les armées canadiennes alignent tout juste 40,000 hommes et femmes, pour une population de 41 millions d’habitant et un PIB de plus de 2,200 Md$.

De fait, en dépit de leur expérience opérationnelle et d’une réputation d’efficacité bien réelle, acquise par leur participation à de nombreux engagements en Europe, au Moyen-Orient et en Asie, les armées canadiennes ont évolué avec des moyens très limités depuis plus d’un demi-siècle. Comme le soulignait déjà le RUSI, « l’effort de défense canadien est resté structurellement en deçà des standards de l’Alliance, contraignant Ottawa à dépendre excessivement de ses partenaires pour toute opération de haute intensité ».

La Marine royale canadienne n’échappe pas à ce constat. Aujourd’hui, elle ne dispose que de 65 navires et d’un effectif opérationnel inférieur à 7 000 hommes, alors même que le pays affiche un PIB supérieur à 2 300 Md$, soit l’équivalent de celui de la France ou de l’Italie.

À titre de comparaison, l’Italie aligne 180 navires et plus de 30 000 marins, tandis que la Marine nationale française met en œuvre environ 120 navires et plus de 40 000 personnels. Cette disproportion est régulièrement dénoncée par les médias canadiens eux-mêmes : selon le Globe and Mail, « l’état de la flotte canadienne illustre le sous-investissement chronique de l’État dans la défense navale, au moment même où l’Arctique prend une importance stratégique croissante ».

En 2014, Ottawa s’était pourtant engagé, comme l’ensemble des membres de l’Alliance atlantique, à amener son effort de défense à 2 % du PIB d’ici 2025. Mais en 2025, le Canada ne cède la dernière place du classement des efforts de défense au sein de l’OTAN qu’au cas très particulier du Luxembourg, avec seulement 1,37 % du PIB consacré à ses armées. Même les pays historiquement réticents, comme la Belgique ou l’Espagne, ont fini par accélérer leurs investissements, notamment sous la pression directe de Donald Trump. Selon un rapport du NATO Parliamentary Assembly, « la pression exercée par Washington a transformé l’atteinte des 2 % en un test de crédibilité politique, plus encore que militaire ».

Comme ses camarades d’infortune, Mark Carney, le nouveau Premier ministre canadien, a dû réorienter sa politique de défense pour s’aligner sur le nouvel objectif fixé par l’OTAN : atteindre un effort global de 5 % du PIB en 2035, dont 3,5 % pour les seules armées, sous la menace explicite de Donald Trump de conditionner l’article 5 à cet engagement. Carney s’est également engagé à ce que le Canada dépasse le seuil de 2 % dès 2026, afin de restaurer la crédibilité d’Ottawa au sein de l’Alliance.

Mais le chemin sera particulièrement difficile pour les trois armées canadiennes. L’armée de terre, qui compte moins de 23 000 hommes, est dépourvue de corps mécanisé crédible et d’une artillerie digne de ce nom. La Marine, avec ses 7 000 personnels, ne dispose d’aucun navire de guerre des mines ou de soutien logistique moderne.

Quant à la Royal Canadian Air Force, elle est proportionnellement mieux dotée, avec plus de 12 000 hommes, 85 chasseurs CF-18, une trentaine de C-130 et cinq C-17 Globemaster III, mais reste privée d’avions ravitailleurs, de capacités de veille aérienne avancée ou de guerre électronique. Le New York Times notait à ce sujet que « la dépendance canadienne vis-à-vis des États-Unis pour les capacités critiques – renseignement, transport stratégique, ravitaillement en vol – réduit mécaniquement son autonomie opérationnelle ».

En conséquence, même l’arrivée massive de nouveaux crédits ne permettra pas à Ottawa de restructurer rapidement des forces armées conçues depuis des décennies pour servir uniquement de supplétif efficace aux côtés des forces américaines, en une véritable force autonome, capable de défendre les intérêts stratégiques du pays, de sécuriser l’Arctique et de participer de manière crédible à l’OTAN.

Le super-contrat du remplacement des sous-marins canadiens : un enjeu stratégique pour la Marine royale canadienne

Pour l’heure, les autorités canadiennes semblent vouloir concentrer leurs efforts sur la modernisation et la transformation de leurs forces navales et aériennes. Si la commande de 85 F-35A, annoncée en 2022, semble aujourd’hui réexaminée par Ottawa à la lumière des tensions avec Washington depuis le retour de Donald Trump au Bureau ovale, le renouvellement de la flotte de chasse n’est toutefois pas remis en question.

futur sous-marins canadiens ? TKMS Type 212CD Marine allemande norvégienne
Vue d’artiste du Type 212 CD commandé à 6 exemplaires par la Marine norvégienne ainsi que par la Bundesmarine

En outre, les marges de manœuvres canadiennes , dans ce domaine, sont on ne peut plsu étroites. Comme l’a rappelé Defense News, « les F-35 constituent la seule option crédible pour assurer l’interopérabilité avec le NORAD et l’US Air Force », ce qui rend tout revirement hautement improbable.

De même, le remplacement des 12 frégates de la classe Halifax par 15 destroyers de classe River, dérivés des Type 26 britanniques, annoncé en 2019, constitue l’un des trois piliers de la modernisation de la Marine royale canadienne, avec le programme visant à remplacer les 12 patrouilleurs arctiques de la classe Kingston par une nouvelle génération d’OPV, dont le modèle n’a pas encore été arrêté.

Mais le véritable changement d’échelle pour la Royal Canadian Navy (un peu pour tout le le monde, les francophones comme les anglophones) repose sur le remplacement de ses quatre sous-marins de classe Victoria, acquis auprès de la Grande-Bretagne au début des années 1990 (classe Upholder). Pour cela, Ottawa a lancé une vaste consultation à l’été 2024, visant à construire localement non pas quatre, ni même six, mais douze nouveaux sous-marins à propulsion conventionnelle.

Un tel volume, sans précédent pour le Canada, correspond à une volonté assumée d’accroître massivement la présence sous-marine canadienne dans l’Atlantique nord comme dans l’Arctique. Selon un rapport du Canadian Global Affairs Institute, « la question des sous-marins ne relève plus d’un luxe opérationnel mais d’une exigence stratégique, à la fois pour surveiller les approches arctiques et pour renforcer la crédibilité canadienne au sein de l’OTAN ».

Cinq grands industriels occidentaux ont ainsi annoncé leur participation : l’allemand thyssenkrupp Marine Systems (tKMS), le sud-coréen Hanwha Ocean, l’espagnol Navantia, le français Naval Group et le suédois Saab/Kockums. Ce contrat évoque à s’y méprendre la compétition australienne de 2014, qui avait finalement abouti, après un long feuilleton, au fiasco diplomatique de l’affaire AUKUS.

L’objectif affiché par Ottawa est clair : disposer d’un sous-marin conventionnel océanique de hautes performances, capable d’opérer sous la banquise arctique, afin de protéger les eaux et voies commerciales canadiennes, tout en participant activement aux missions de l’OTAN dans l’Atlantique nord. Le Royal United Services Institute soulignait récemment que « la maîtrise de l’Arctique va devenir l’un des enjeux centraux de la rivalité stratégique entre grandes puissances, et le Canada ne peut s’y présenter sans une composante sous-marine crédible ».

Les deux finalistes de cette consultation ont été annoncés début 2025 : l’allemand tKMS, avec une offre basée sur le Type 212CD déjà sélectionné par Berlin et Oslo, et le sud-coréen Hanwha Ocean, avec son KSS-III Batch 2, dont le premier exemplaire, le Lee Bong-chang, doit être livré à la marine sud-coréenne en 2026.

Pour Ottawa, cette décision marque un tournant stratégique majeur, car elle engage le pays dans un partenariat industriel et opérationnel de plusieurs décennies, et conditionnera directement la crédibilité de sa marine au XXIe siècle. Comme l’a noté Breaking Defense, « le choix canadien pèsera bien au-delà des considérations industrielles : il dessinera l’architecture navale de l’Alliance dans l’Atlantique nord pour une génération ».

Le sud-coréen Hanwha Ocean coiffe les propositions française, suédoise, espagnole et japonaise

Si la présence de tKMS en finale dans la compétition canadienne n’est une surprise pour personne, celle du sud-coréen Hanwha Ocean, en revanche, en est une, pour de nombreuses raisons.

KSS III Dosan Anh Changho
Sous-marin de la marine sud-coréenne Dosan Ahn Chango, tête de série de la classe éponyme du programme KSS-III Batch 1.

D’abord, l’industriel sud-coréen n’a qu’une expérience récente dans la conception et la construction de sous-marins. Le premier submersible entièrement national, le Dosan Ahn Chang-ho, n’est en service que depuis août 2021. Comme l’a rappelé le Korea Times, « la Corée du Sud est entrée tardivement dans le club restreint des concepteurs de sous-marins, mais elle a choisi d’investir massivement pour combler ce retard en une décennie ».

En outre, les seuls sous-marins de fabrication sud-coréenne exportés jusqu’ici, les trois unités de la classe Nagapasa de la marine indonésienne (2017–2021), sont dérivés du Type 209 allemand. L’expérience indonésienne a d’ailleurs été décevante. Jakarta a exprimé sa méfiance, allant jusqu’à suspendre la commande du second lot de trois unités, préférant désormais se tourner vers le Scorpène EVO de Naval Group. Selon Defense News, « les performances jugées insuffisantes des sous-marins indonésiens ont entamé la crédibilité export de l’industrie sud-coréenne, malgré des prix compétitifs ».

Beaucoup anticipaient par ailleurs la candidature japonaise, avec le modèle Taigei, premier sous-marin conventionnel équipé de batteries lithium-ion effectivement en service depuis mars 2022. En effet, Tokyo et Ottawa apparaissent comme des partenaires naturels dans la perspective d’un élargissement du pacte AUKUS. Mais le Japon demeure extrêmement prudent dans l’exportation de technologies jugées sensibles. Le Nikkei Asia notait à ce titre que « Tokyo hésite encore à autoriser l’exportation de systèmes de sous-marins d’attaque, considérés comme des atouts stratégiques vitaux, au-delà des cercles les plus sûrs ».

À cela s’ajoute le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, beaucoup moins disposé que son prédécesseur Joe Biden à élargir AUKUS à de nouveaux partenaires. Dès lors, la candidature japonaise semble avoir été sacrifiée, malgré des qualités techniques indéniables. Pour l’IISS, « l’absence japonaise dans la compétition canadienne illustre la persistance des réticences nippones sur l’exportation de systèmes létaux, renforcée par l’incertitude politique américaine ».

Quoi qu’il en soit, même s’il ne fait aucun doute que l’offre présentée par Séoul à Ottawa inclut d’importants transferts de technologies, des compensations industrielles élevées et un tarif attractif, la présence du KSS-III en finale, face au Suédois Saab/Kockums, à l’Espagnol Navantia et au Français Naval Group – récent vainqueur de la compétition néerlandaise –, a de quoi surprendre.

Comme l’a écrit Breaking Defense, « la sélection de Hanwha Ocean témoigne de la percée de Séoul dans un domaine où il n’était pas attendu, et confirme la montée en puissance de la Corée du Sud comme fournisseur global d’armements ».

Hanwha Ocean a-t-il eu un soutien de Washington au Canada ?

Sans préjuger de la qualité et de l’attractivité de l’offre sud-coréenne, les hasards du calendrier font naître une hypothèse difficile à ignorer pour expliquer cet arbitrage. Ottawa et ses armées dépendent depuis longtemps du soutien américain, dans un très grand nombre de domaines, au point d’avoir structuré la force militaire canadienne davantage comme un auxiliaire de celle des États-Unis que comme une force autonome.

signature USA hawha Ocean
Hanwha Ocean va investir 5 Md$ pour moderniser les chantiers navals de Philadelphie.

La main de Washington est d’ailleurs omniprésente dans les arbitrages d’équipements militaires d’Ottawa, qu’il s’agisse d’armements terrestres, aériens ou navals. C’est sur cette base que Dassault Aviation et Airbus s’étaient retirés de la compétition pour le remplacement des CF-18 Hornet, estimant que les contraintes imposées par l’interopérabilité avec le NORAD rendaient impossible une compétition équitable. Comme le rappelait Breaking Defense, « le Canada n’achète pas seulement un avion ou un sous-marin, il achète une interopérabilité avec les États-Unis ».

Il en va de même dans le domaine naval. Le choix de la frégate lourde Type 26 britannique, en 2019, pour remplacer les frégates de la classe Halifax, ne s’explique pas seulement par ses performances techniques, mais aussi par l’absence de solution américaine et la logique du partenariat « Five Eyes ». Dans cette perspective, le Canada et l’Australie ont naturellement convergé vers le modèle britannique, malgré son coût très élevé et son inadéquation parfois soulignée face à leurs besoins. Selon le RUSI, « le choix canadien du Type 26 illustre la primauté du réseau Five Eyes sur les considérations strictement opérationnelles ».

Dans le domaine des sous-marins conventionnels, aucune solution issue des Five Eyes n’existe. C’est pourquoi plusieurs analystes anticipaient que le Japon pourrait s’imposer dans cette compétition, en tant que partenaire indirect d’AUKUS. Mais avec le retrait de Tokyo, les États-Unis pourraient bien avoir encouragé Ottawa à examiner avec une bienveillance particulière l’offre sud-coréenne. Comme l’a analysé le CSIS, « Washington cherche à utiliser les succès industriels coréens comme un levier pour consolider la résilience industrielle occidentale face à la Chine ».

Cette hypothèse est renforcée par la concomitance d’événements récents. Quelques jours avant l’annonce des finalistes par Ottawa, Washington confirmait la signature d’un accord historique avec l’industrie navale sud-coréenne pour moderniser l’outil naval américain. Hanwha Ocean, ex-Daewoo Shipbuilding, s’est ainsi engagé à investir 5 Md$ dans la modernisation et l’extension des chantiers navals de Philadelphie, dans le cadre d’un plan colossal de 150 Md$ d’investissements sud-coréens dans l’industrie navale américaine. Pour le New York Times, « l’entrée de Séoul dans les chantiers américains traduit la dépendance croissante de Washington envers ses alliés asiatiques pour rattraper son retard industriel naval ».

La Corée du Sud fait aujourd’hui jeu égal avec la Chine en matière de construction navale, avec une part de marché proche de 35 %, loin devant le Japon, troisième avec environ 20 %. Ensemble, ces trois pays représentent entre 85 % et 94 % de la production mondiale annuelle. Pour le Financial Times, « l’alliance tacite entre Washington et Séoul dans le naval est moins une coopération qu’un pari : celui que la Corée du Sud peut devenir l’arsenal flottant de l’Occident ».

L’ascension sud-coréenne dans le domaine naval n’est pas le fruit du hasard mais d’une stratégie méthodique. Avec près de 35 % du marché mondial de la construction navale civile, Séoul rivalise désormais directement avec la Chine, loin devant le Japon. Comme le notait The Economist, « la Corée du Sud est en train de transformer son immense avantage civil en un levier militaire, en utilisant ses chantiers ultra-modernes pour bâtir une flotte de guerre exportable et compétitive » (The Economist). De son côté, l’agence Yonhap rappelait que Séoul vise à se hisser parmi les trois premiers exportateurs mondiaux d’armements d’ici 2035, en s’appuyant largement sur sa base industrielle navale (Yonhap).

Dans ce contexte, il est légitime de s’interroger sur une éventuelle intervention américaine auprès d’Ottawa pour soutenir l’offre de Hanwha Ocean. Compte tenu du poids des États-Unis dans les arbitrages d’équipements canadiens, et de leur dépendance croissante vis-à-vis de l’industrie sud-coréenne, il est difficile de croire à une simple coïncidence.

L’élimination de Naval Group de la compétition, avant même la finale, constitue une véritable déception en France, perceptible dans la presse économique et spécialisée. Elle n’est toutefois pas surprenante.

Blacksword barracuda Naval Group et Walrus néeraldnais.
Le Blacksword Barracuda remplacera le Walrus des forces navales néerlandaises

Non pas que le Blacksword Barracuda ou l’offre tarifaire et industrielle du constructeur français aient été moins compétitifs que celles de Berlin, et a fortiori de Séoul. La victoire récente de Naval Group aux Pays-Bas face au Type 212CD allemand démontre, au contraire, la compétitivité de l’offre française, tant sur le plan technique qu’industriel. Comme l’a souligné La Tribune, « la victoire néerlandaise est la démonstration que la filière française peut l’emporter face à la puissance allemande lorsqu’elle se trouve dans une compétition équitable ».

En réalité, dès l’annonce de la compétition canadienne, il est rapidement apparu que Naval Group n’avait pas l’intention de s’y investir pleinement, estimant, non sans raison, que la procédure serait biaisée par l’intervention américaine. L’industriel garde en mémoire les précédents douloureux : en 1980, DCN et Ottawa étaient proches de signer la commande de huit sous-marins nucléaires d’attaque de classe Rubis. L’intervention directe de Washington avait fait dérailler les négociations, poussant Ottawa à se tourner vers Londres pour acquérir des sous-marins d’occasion (classe Oberon), qui donneront plus tard naissance à la classe Victoria.

Les échecs plus récents ont renforcé cette prudence. L’affaire des sous-marins australiens en 2021, lorsque le contrat de 12 Attack Class fut brutalement annulé au profit d’AUKUS, a marqué un véritable traumatisme. Comme le rappelait Le Monde, « le choc australien a convaincu Paris qu’aucun appel d’offres concernant un membre des Five Eyes ne pouvait être considéré comme une compétition ouverte ».

Selon plusieurs sources françaises, c’est d’ailleurs sous la pression directe d’Emmanuel Macron que Naval Group aurait finalement accepté de participer à la consultation canadienne, davantage pour préserver les relations bilatérales entre Paris et Ottawa que par véritable espoir de l’emporter. La discrétion extrême de l’industriel depuis l’annonce de sa participation, assortie de déclarations publiques reconnaissant ses hésitations, en constitue un signe évident.

Dès lors, il est probable que la participation française ait été avant tout symbolique, comme celle de Dassault Aviation en Belgique pour le remplacement des F-16, ou comme un geste politique visant à ne pas froisser un partenaire occidental. L’absence d’investissement réel, conjuguée à la conviction que la compétition serait influencée par Washington, a empêché Naval Group de défendre effectivement ses chances. Pour l’IISS, « l’épisode canadien confirme que Paris n’a aucune illusion : dans l’univers anglo-saxon, les grands contrats navals sont d’abord politiques avant d’être industriels ».

Conclusion

Au terme de cette analyse, il apparaît clairement que le programme canadien de remplacement des sous-marins de la classe Victoria dépasse de très loin la simple dimension industrielle. Il concentre en réalité plusieurs dynamiques stratégiques : la nécessité pour Ottawa de corriger un demi-siècle de sous-investissement militaire, la volonté de renforcer une Marine royale canadienne aujourd’hui réduite à un format marginal, l’impératif de sécuriser l’Arctique face à la montée en puissance de la Russie et de la Chine, et, enfin, le poids des alliances transatlantiques et indo-pacifiques dans les arbitrages canadiens.

Victoria class ROyal Canadian navy
Sous-marin classe Victoria de la Marine royale canadienne.

La compétition engagée en 2024 illustrait parfaitement cette conjonction de facteurs. D’un côté, l’Allemagne et tKMS, avec leur Type 212CD, portaient une offre crédible, soutenue par la diplomatie de Berlin et d’Oslo, inscrite dans une logique d’interopérabilité euro-atlantique. De l’autre, la Corée du Sud, avec Hanwha Ocean, venait bousculer l’équilibre établi, forte d’une industrie navale civile gigantesque, de transferts de technologies accumulés depuis trente ans, et peut-être d’un appui discret de Washington. Entre ces deux propositions, Ottawa doit désormais trancher, sachant que ce choix structura sa posture navale et sa crédibilité militaire pour plusieurs décennies.

L’élimination précoce de Naval Group, comme celle de Saab et de Navantia, confirme par ailleurs une évidence souvent rappelée : pour les membres du cercle anglo-saxon, les grands contrats navals ne sont jamais de simples compétitions techniques, mais des arbitrages politiques où les marges européennes restent réduites. L’affaire australienne de 2021 avait déjà sonné comme un avertissement. Le Canada en fournit une nouvelle illustration : dans l’univers des Five Eyes, l’accès aux contrats stratégiques reste étroitement conditionné par l’alignement avec Washington.

Dans ce contexte, le duel final entre tKMS et Hanwha Ocean revêt une portée symbolique. L’industriel allemand incarne le champion historique du sous-marin conventionnel occidental, héritier d’une longue tradition d’exportations avec le Type 209 puis le Type 214, vendus à des dizaines d’exemplaires dans le monde.

Mais face à lui se dresse aujourd’hui une puissance montante, la Corée du Sud, qui n’a pu franchir ce cap que grâce aux transferts de technologies massifs consentis précisément par l’Allemagne. Depuis la fin des années 1980, les programmes KSS-I et KSS-II avaient en effet permis à Séoul d’assimiler, puis de reproduire et d’améliorer, les savoir-faire allemands en matière de propulsion anaérobie, de design furtif et d’intégration des senseurs.

Le paradoxe est donc total : tKMS doit désormais affronter sur le marché mondial une concurrence qu’elle a elle-même contribué à faire émerger, en autorisant la montée en gamme progressive de son partenaire sud-coréen. Comme le rappelait récemment Defense News, « les transferts de technologies consentis pour gagner des contrats à court terme créent inévitablement de nouveaux compétiteurs à long terme ».

Pour l’Allemagne, l’ironie est amère : la Corée du Sud dispose désormais d’une industrie navale civile dix fois plus vaste que celle de son « mentor », capable d’absorber et de perfectionner les briques technologiques reçues, puis de les projeter massivement sur le marché mondial.

Dès lors, la compétition canadienne peut se lire comme une parabole stratégique. Elle oppose un champion établi, sûr de ses atouts mais prisonnier de son héritage, à une puissance émergente, dynamique et soutenue par des relais politico-industriels considérables. Pour Ottawa, le choix entre ces deux modèles sera révélateur de ses priorités : consolider l’axe euro-atlantique avec Berlin, ou s’inscrire dans la dynamique indo-pacifique portée par Washington et Séoul.

Quoi qu’il en soit, l’histoire retiendra peut-être que l’Allemagne, en cherchant à conforter son hégémonie navale conventionnelle, a contribué à créer un rival capable de la défier sur son propre terrain. En cela, le face-à-face entre tKMS et Hanwha Ocean au Canada ressemble étrangement à l’opposition entre le Docteur Frankenstein et sa créature, née des mains de l’inventeur, mais désormais capable de lui échapper, pour tracer sa propre destinée.

Après l’OTAN, Taïwan veut amener son effort de défense à 5% PIB

L’annonce faite par Taïwan, de porter son effort de défense à 3,32 % du PIB dès 2026 puis à 5 % à l’horizon 2030, a immédiatement été interprétée, dans de nombreux cercles occidentaux, comme un signe de soumission directe aux exigences américaines. Le parallèle avec l’OTAN, sommée par Donald Trump d’élever ses dépenses militaires à un niveau équivalent, s’est imposé comme une évidence. Dans cette lecture instinctive, l’île ne ferait qu’appliquer à son tour les injonctions de Washington, afin de préserver la garantie de protection offerte par les États-Unis face à la menace chinoise.

Une telle perception, bien qu’intuitivement séduisante, reste pourtant insuffisante pour comprendre la portée réelle de cette décision. Car la situation de Taïwan diffère radicalement de celle des Européens. Pour ces derniers, l’élévation des budgets de défense vise essentiellement à partager plus équitablement le fardeau transatlantique. Pour Taipei, il en va de son existence même. Située à portée directe de l’Armée populaire de Libération, confrontée à un adversaire disposant de plusieurs dizaines de fois plus de ressources humaines, budgétaires et industrielles, l’île ne peut se contenter de jouer le rôle d’allié docile : elle doit survivre.

Dès lors, une question centrale s’impose : l’annonce d’un effort de défense à 5 % du PIB traduit-elle réellement une soumission aux diktats américains, ou révèle-t-elle une stratégie propre aux autorités taïwanaises, visant à prolonger leur capacité de résistance face à la montée en puissance de Pékin ? C’est cette problématique, à la croisée des perceptions et des réalités stratégiques, qu’il convient d’examiner.

Taipei veut amener son effort de défense à 3,32 % du PIB en 2026, et vise 5 % en 2030

L’ampleur du déséquilibre stratégique entre la République populaire de Chine et Taïwan apparaît de manière éclatante lorsqu’on compare les données fondamentales des deux adversaires potentiels. Avec 1,4 milliard d’habitants et un PIB de près de 18 750 milliards de dollars, Pékin dispose d’un réservoir démographique et économique sans commune mesure avec l’île, forte de seulement 23 millions d’habitants et d’un PIB évalué à environ 782 milliards de dollars.

En matière militaire, le contraste est tout aussi marqué : l’Armée populaire de Libération aligne 1,7 million de soldats actifs et revendique officiellement un budget annuel de défense de 225 milliards de dollars, que la plupart des analystes jugent en réalité au moins deux fois supérieur si l’on inclut les programmes hors budget et les investissements civilo-militaires (SIPRI). Face à cela, les forces taïwanaises disposent de 170 000 hommes et d’un budget de défense de 31 milliards de dollars, soit sept fois inférieur.

Armée chinoise entrainement
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À ces écarts s’ajoutent des contraintes géographiques et logistiques majeures. Taïwan se situe à plus de 9 000 kilomètres de Pearl Harbor et à près de 11 000 kilomètres de Los Angeles, rendant toute intervention américaine particulièrement complexe.

Les États-Unis demeurent la seule puissance militaire disposant des moyens suffisants pour dissuader l’APL dans la région, mais projeter des forces à plus de 10 000 kilomètres de leurs bases constitue un exercice extrêmement difficile, surtout en cas de conflit de haute intensité. Le RAND Corporation a ainsi estimé que « même en mobilisant rapidement ses groupes aéronavals, Washington aurait besoin de plusieurs semaines pour concentrer des moyens crédibles autour de Taïwan » (RAND).

Pour autant, le statut insulaire de Taïwan constitue aussi un avantage stratégique non négligeable. Comme l’a souligné le Center for Strategic and International Studies (CSIS), « une invasion amphibie à grande échelle demeure l’opération la plus complexe qui soit, et la topographie de Taïwan en multiplie les difficultés ». La situation n’est pas sans rappeler celle du Royaume-Uni en 1940 et 1941, confronté aux menaces d’invasion allemandes jusqu’à l’entrée en guerre des États-Unis.

Toutefois, les parallèles trouvent vite leurs limites : la Chine de 2025, avec son appareil industriel tentaculaire et ses capacités de production de masse, ressemble davantage aux États-Unis de 1944 qu’à l’Allemagne de 1941, tandis que Taïwan n’a ni l’assise impériale ni le réseau de colonies qui permettaient alors à Londres de résister dans la durée.

Dès lors, si Taipei veut espérer continuer à exister face à l’extraordinaire puissance militaire que Pékin prépare, il devra pouvoir résister suffisamment longtemps à une éventuelle agression chinoise, afin de laisser le temps à Washington de décider d’intervenir et à la flotte américaine comme à l’US Air Force d’atteindre le théâtre d’opérations. Cette logique est explicitement mentionnée par plusieurs responsables politiques taïwanais, qui estiment que l’île doit « tenir seule au moins plusieurs semaines », pour rendre politiquement et stratégiquement possible une décision américaine d’intervention (RUSI).

C’est dans cette perspective que le nouveau gouvernement taïwanais a annoncé son intention d’augmenter son effort de défense à 3,32 % du PIB dès 2026, puis de viser 5 % à l’horizon 2030. Cet objectif répond à une double logique. D’une part, il s’agit de donner des gages à Washington en s’alignant sur l’engagement pris par les Européens de porter leurs dépenses militaires à un niveau plancher de 3 à 5 % du PIB afin de préserver l’assurance de la protection américaine.

D’autre part, il s’agit d’accroître la capacité de résistance de l’île face à une éventuelle agression militaire chinoise, de manière à restaurer le statu quo sécuritaire qui a prévalu depuis 1949, et qui est aujourd’hui directement remis en cause par l’accroissement de la puissance militaire chinoise.

Comme l’a rappelé le Brookings Institute, « la stratégie de dissuasion de Taïwan repose avant tout sur la logique de denial : rendre toute invasion si coûteuse, si longue et si incertaine que Pékin hésitera à franchir le pas ».

L’équipement des armées à renouveler, celui de la réserve à renforcer

Si l’augmentation du budget permettra à Taipei de satisfaire les attentes en matière de commandes d’équipements militaires américains, elle offrira surtout l’occasion de moderniser l’équipement des forces armées taïwanaises, qui souffrent aujourd’hui de deux faiblesses majeures : une obsolescence généralisée de nombreux matériels et une réserve encore mal taillée face à l’ampleur de la menace.

taiwan armée
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En premier lieu, les forces terrestres doivent remplacer une large partie de leur parc blindé. Actuellement, l’Armée taïwanaise aligne à peine 80 chars M1 Abrams, certes modernes, mais extraordinairement lourd pour ce théatre, tandis que l’essentiel de son inventaire repose encore sur plus de 650 M-60 et CM-11 Brave Tiger, ce dernier étant lui-même dérivé du M-60. Comme le soulignait récemment le RUSI, « l’infanterie mécanisée et les forces blindées de Taïwan opèrent encore avec des équipements comparables à ceux en service dans les années 1980, ce qui limite gravement leur crédibilité face à l’APL ».

En matière de transport de troupes, le vénérable M113 continue de représenter près de la moitié du parc, un véhicule conçu dans les années 1960 et dont la vulnérabilité aux armes modernes a été démontrée en Ukraine. Du côté de l’artillerie, la majorité des pièces disponibles sont encore tractées et datent de la guerre froide : M114, T63, ou encore automoteurs M109 et M110. Pour le CSIS, « le déficit d’artillerie moderne est peut-être la faiblesse la plus critique de Taïwan, alors même que la Russie et l’Ukraine ont montré combien l’artillerie domine le champ de bataille contemporain ».

La défense antiaérienne des unités terrestres repose encore sur des systèmes mobiles légers utilisant des missiles AIM-9 Sidewinder ou FIM-92 Stinger. Elle attend la livraison de systèmes plus modernes, notamment les TC-2 couplés aux radars CS-MPG-90. L’IISS souligne que « l’absence d’un maillage intégré sol-air de moyenne et longue portée fragilise la capacité de Taïwan à tenir face à une campagne de frappes massives ».

La marine taïwanaise souffre d’un vieillissement comparable. Sa flotte hauturière est principalement constituée de bâtiments de seconde main issus de l’US Navy : quatre destroyers de la classe Kidd (fin des années 1970), cinq frégates de la classe Knox (années 1970), dix frégates de la classe Oliver Hazard Perry (années 1990). Les unités les plus récentes demeurent les six frégates de classe La Fayette, livrées par la France dans la seconde moitié des années 1990.

Quant à la flotte sous-marine, elle reste embryonnaire : deux sous-marins du programme GUPPY datant des années 1940 et deux autres acquis d’occasion auprès des Pays-Bas au début des années 1980, qui approchent aujourd’hui le demi-siècle de service. Dans ce domaine, la mise en service du premier sous-marin construit localement, le Hai Kun, avec l’aide américaine, constituera une rupture majeure, mais le processus sera long et coûteux.

Les forces aériennes taïwanaises sont sans doute les mieux loties. Elles disposent de plus de 200 F-16, actuellement portés au standard Block 70/72 Viper, d’une cinquantaine de Mirage 2000-5 RDY et de plus de 120 chasseurs locaux AIDC F-CK-1 Ching-Kuo, inspirés du F-16.

Mirage 2000 forces aériennes taiwanaises
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Elles alignent également six avions de guet aérien E-2K Hawkeye et 12 avions de patrouille maritime P-3 Orion, mais elles souffrent d’un manque critique de ravitailleurs en vol, qui constitue une faiblesse majeure pour maintenir dans la durée une défense aérienne soutenue. Selon USNI News, « sans capacité de ravitaillement en vol, la chasse taïwanaise reste condamnée à des cycles d’engagement très courts, ce qui réduit drastiquement sa résilience ».

En matière de défense aérienne intégrée, Taïwan dispose tout de même d’atouts. L’île peut compter sur sept batteries Patriot PAC-3, une vingtaine de batteries Sky Bow à moyenne portée, et plus de 500 lanceurs de missiles AIM-7 Sparrow/Sea Sparrow, en plus de 24 systèmes Skyguard de courte portée. Pour le SIPRI, « Taïwan a construit un système de défense multicouche relativement dense, mais qui reste vulnérable à la saturation massive que pourrait organiser l’APL ».

À cela s’ajoute la réforme du service militaire. Depuis 2024, la durée de la conscription a été portée de quatre à douze mois, permettant non seulement d’accroître les effectifs disponibles sous les drapeaux, mais aussi d’élargir et de mieux structurer la réserve. Actuellement forte de 1,6 million d’hommes, cette réserve constitue un potentiel de masse considérable. Mais pour en tirer parti, il faudra investir dans la formation, les stocks d’armement et les munitions. Comme le rappelle le RUSI, « une armée de conscrits ne vaut que par la qualité de son entraînement et l’abondance de ses stocks ».

Ainsi, l’augmentation budgétaire promise par Taipei ne répond pas seulement à une logique de signal politique envers Washington. Elle constitue avant tout une nécessité pour moderniser en profondeur un appareil de défense qui, malgré quelques niches de modernité, reste encore largement figé dans les standards de la fin de la guerre froide.

Retour d’un service militaire de 12 mois, agence de mobilisation All-out Defense

En réponse directe à l’évolution de la menace chinoise, devenue à la fois plus pressante et plus étendue, Taipei a annoncé fin 2022 le retour à la conscription obligatoire de 12 mois pour tous les jeunes hommes taïwanais, avec une mise en application effective à partir de 2024. Cette réforme met un terme à près de deux décennies de réduction progressive du service militaire, ramené à quatre mois seulement en 2018.

Chi Yang Knox frigate Taiwan e1673356762534 Aviation de chasse | Analyses Défense | Conflit Indo-Pakistanais
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Pour le gouvernement taïwanais, il s’agit d’un tournant stratégique : en prolongeant la durée du service, Taipei entend reconstituer un vivier de soldats entraînés, capables de rejoindre rapidement les unités d’active ou de réserve en cas de crise.

Ce choix répond à un constat largement partagé par les analystes : avec seulement 170 000 militaires d’active, Taïwan ne peut pas espérer aligner une force conventionnelle équivalente face aux 1,7 million de soldats de l’APL. En revanche, elle peut densifier ses effectifs mobilisables et accroître la profondeur de sa défense en s’appuyant sur une réserve solide. Comme l’a rappelé le RAND Corporation, « l’avantage stratégique de Taïwan réside moins dans le nombre de ses soldats d’active que dans sa capacité à transformer sa population en un réservoir de résistance crédible ».

Dans ce nouveau schéma, les responsabilités sont désormais réparties de manière différenciée. Les troupes d’active, composées de professionnels, resteront en charge des combats de première ligne, notamment face à un débarquement ou à une opération aéroportée. Les conscrits, eux, auront pour mission principale la défense des villes et des infrastructures critiques, libérant ainsi les forces professionnelles pour les engagements décisifs. Enfin, la réserve, qui atteint déjà 1,6 million d’hommes, sera rattachée selon l’unité d’origine : les anciens militaires d’active rejoindront les unités professionnelles, tandis que les anciens conscrits viendront renforcer les formations territoriales.

À ce triptyque s’ajoute un quatrième pilier : la défense civile. Lancé en 2022, le programme de mobilisation populaire, placé sous l’égide de l’All-out Defense Mobilization Agency, vise à intégrer la société dans son ensemble à l’effort de défense. Concrètement, il permet aux jeunes réfractaires au combat de contribuer autrement : logistique, soins médicaux, cybersécurité, protection civile. Pour l’INSS israélien, « Taïwan reprend ici des éléments de la défense totale israélienne et finlandaise, en faisant de la société civile un acteur à part entière de la dissuasion ».

Conscription taiwan
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Cette approche vise également à créer un « vivier de résistance », capable de poursuivre la lutte en cas d’occupation partielle de l’île. En multipliant les centres d’entraînement et en développant des programmes de formation rapide, Taipei cherche à préparer une population en mesure d’entraver une tentative de pacification de l’île par Pékin. Le CSIS note que « l’APL, même en cas de succès initial, devrait affronter une résistance prolongée et coûteuse si Taïwan parvient à mobiliser efficacement ses réservistes et sa société civile ».

Au-delà de la préparation militaire, cette mobilisation a un objectif psychologique évident : dissuader Pékin d’envisager une action militaire en lui signifiant qu’un débarquement ou une opération aéroportée entraînerait nécessairement des pertes massives, humaines comme matérielles. Dans son Military Balance 2024, l’IISS insiste sur cet aspect : « l’efficacité de la dissuasion taïwanaise repose moins sur la certitude d’une victoire que sur la certitude de pertes insoutenables pour l’APL ».

Ainsi, la réforme du service militaire et la mise en place de l’All-out Defense ne visent pas seulement à renforcer numériquement les forces taïwanaises. Elles cherchent à transformer toute l’île en un champ de résistance, où chaque citoyen pourrait devenir un acteur de la défense nationale. En pariant sur la résilience et la profondeur stratégique, Taipei espère décourager Pékin d’engager l’APL dans une opération qui pourrait rapidement se transformer en piège sanglant, tout en offrant aux États-Unis le temps nécessaire pour organiser leur riposte.

Conclusion

On le voit, l’annonce faite par les autorités taïwanaises d’augmenter l’effort de défense de l’île à 5 % du PIB d’ici 2030 est loin de constituer un simple geste de complaisance à l’égard de Washington, ou une tentative opportuniste de flatter l’ego de Donald Trump. Elle traduit, bien davantage, une prise de conscience stratégique profonde, nourrie par l’accélération des menaces militaires chinoises et par l’expérience douloureuse de la guerre en Ukraine.

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D’abord, il s’agit pour Taipei de préserver le statu quo sécuritaire instauré en 1949, au moment de la fuite de Tchang Kaï-chek vers l’île, et qui repose depuis lors sur la promesse implicite d’une intervention américaine en cas d’agression chinoise. Comme le note le CSIS, « la dissuasion américaine n’est crédible que si Taïwan démontre sa propre volonté de résistance ». En affichant un effort budgétaire équivalent, voire supérieur, à celui des alliés européens de l’OTAN, Taipei cherche donc à consolider cette assurance de protection américaine.

Ensuite, il s’agit d’une nécessité militaire immédiate. Les forces taïwanaises doivent être modernisées en profondeur : chars obsolètes, artillerie datée, marine vieillissante, flotte sous-marine embryonnaire. Comme l’a rappelé le RUSI, « la plupart des unités terrestres taïwanaises ne sont pas prêtes à affronter une guerre de haute intensité, faute d’équipements modernes et de stocks suffisants ». L’augmentation du budget permettra de financer les programmes critiques, mais aussi de renforcer la réserve et d’accompagner le retour à une conscription de 12 mois.

De plus, Taipei fait le pari que ses armées, devenues plus létales et mieux entraînées, seront aussi plus dissuasives. En modernisant leurs équipements et en élargissant leurs effectifs, les forces taïwanaises pourront imposer à l’APL une perspective de pertes humaines et matérielles considérables. Comme l’a analysé la Heritage Foundation, « la clé de la survie de Taïwan ne réside pas dans la parité avec la Chine, mais dans sa capacité à rendre toute opération chinoise ingagnable politiquement ».

Enfin, l’augmentation de l’effort de défense répond à une double logique diplomatique et psychologique. D’un côté, elle vise à maintenir la confiance de Washington dans la valeur stratégique de Taïwan comme partenaire régional. De l’autre, elle cherche à convaincre Pékin que toute opération militaire serait vouée à devenir une aventure sanglante, longue et incertaine. Comme le souligne le Brookings Institute, « la dissuasion par déni ne vise pas à détruire l’ennemi, mais à l’empêcher de croire qu’il peut atteindre ses objectifs à un coût acceptable ».

Au fond, l’efficacité de cette posture reposera moins sur la réalité intrinsèque de la puissance militaire de l’île, ou même sur la certitude de l’intervention américaine, que sur la crainte pour Pékin de devoir assumer des conséquences insoutenables en cas d’agression. Il ne s’agit donc pas de battre la Chine sur le champ de bataille, mais de l’empêcher d’y entrer en rendant le coût stratégique et politique disproportionné.

Reste une interrogation centrale : cette stratégie suffira-t-elle à dissuader Xi Jinping de poursuivre ce qu’il présente comme son destin historique, celui de « réunifier » la Chine, à l’image de Qin Shi Huang ou de Mao Zedong avant lui ? La réponse dépendra autant de l’évolution des rapports de force militaires que de la psychologie politique du président chinois. Dans tous les cas, l’avenir de Taïwan, et avec lui l’équilibre stratégique de l’Indo-Pacifique, se jouera à la croisée de cette équation, où la perception de la dissuasion pèsera probablement autant, sinon davantage, que la réalité brute des capacités militaires.

Le char moyen va-t-il ressusciter en Chine ?

Symbole d’un héritage militaire jugé parfois obsolète dans l’ère des guerres asymétriques et des opérations expéditionnaires, le char de bataille se retrouve désormais au sommet des préoccupations stratégiques et des programmes d’armement. Les armées européennes, longtemps tentées par des formats réduits et une dépendance accrue aux moyens aériens ou aux systèmes d’appui longue portée, multiplient les commandes de blindés chenillés lourds, convaincues que la guerre de haute intensité redeviendra la norme.

À ce sujet, l’annonce par Berlin d’un millier de Leopard 2A8 et de Leopard 3, la commande massive polonaise de K2 sud-coréens, ou encore la volonté britannique de prolonger la vie de ses Challenger, témoignent de ce retour spectaculaire d’un système d’armes que l’on disait condamné.

Pour autant, cette renaissance ne s’est pas faite sans ambiguïtés. L’image du char de bataille moderne, héritier direct du char lourd de la Guerre froide, a beaucoup souffert au fil des années. Elle a surtout été profondément ébranlée par la guerre en Ukraine, qui a rappelé de manière cruelle que les blindés occidentaux, réputés invulnérables depuis l’illusion créée par l’opération Tempête du désert en 1991, restaient eux aussi vulnérables aux missiles antichars, aux drones kamikazes et aux frappes d’artillerie modernes.

Les Leopard 2 allemands, les Challenger 2 britanniques et même les M1 Abrams américains n’ont pas échappé aux pertes, malgré leur réputation de supériorité technologique et leur blindage réputé impénétrable. Loin de constituer une rupture décisive, leur déploiement a démontré que la supériorité qualitative ne suffisait plus à garantir la suprématie sur un champ de bataille saturé de menaces.

Surtout, les chars actuellement proposés souffrent d’un handicap structurel qui dépasse les seules réalités tactiques. Devenus toujours plus lourds, toujours plus complexes et surtout toujours plus coûteux, ils ne peuvent plus être considérés comme des composantes de combat terrestre classiques, disponibles en masse pour soutenir des engagements prolongés.

Leur prix d’acquisition, dépassant aujourd’hui les 25 millions de dollars l’unité, rivalise avec celui d’un avion de combat léger. Leur maintenance mobilise des moyens colossaux, avec des chaînes logistiques particulièrement fragiles. Enfin, leur masse — souvent supérieure à 65 tonnes — limite considérablement leur mobilité stratégique comme tactique, les rendant incapables d’évoluer sur sol meuble ou d’emprunter nombre de ponts ou de voies ferrées en Europe, et intransportables par les avions de transport stratégiques en dotation dans la plupart des armées européennes.

Face à ces contraintes, les Occidentaux semblent avoir amorcé un timide retour en arrière. Avec les programmes Leopard 3 et M1E3 Abrams, qui visent un gabarit ramené à 50-55 tonnes, Berlin et Washington tentent de corriger les excès des années 2000 et 2010 qui avaient vu apparaître des blindés atteignant parfois 70 tonnes, plus adaptés aux polygones d’entraînement qu’à la réalité opérationnelle. Cependant, cette réorientation demeure partielle : il ne s’agit pas d’abandonner le paradigme du char lourd, mais simplement de le rendre plus soutenable.

La Chine a choisi une voie plus radicale. En concevant un char de combat de première ligne d’environ 40 tonnes, Pékin a ressuscité le concept du char moyen, abandonné depuis les années 1970 dans les arsenaux occidentaux et soviétiques. Plus mobile, potentiellement moins onéreux et intégrant les technologies de protection active et de communication moderne, ce blindé chinois entend démontrer qu’il est possible de rivaliser avec les MBT occidentaux non par la masse ou le blindage passif, mais par une combinaison de mobilité, de systèmes intelligents et de puissance de feu calibrée.

Dès lors, plusieurs questions cruciales s’imposent. Que sait-on réellement de ce nouveau char chinois, encore en grande partie entouré de mystère ? Le modèle du char moyen est-il crédible dans un environnement contemporain saturé de drones kamikazes et de missiles antichars intelligents ? Enfin, pourquoi un tel concept pourrait-il représenter une opportunité stratégique et industrielle pour la France, tant pour l’Armée de terre que pour sa base industrielle et technologique de défense, aujourd’hui confrontée à un risque de marginalisation croissante dans le domaine des blindés chenillés ?

L’omniprésence du char lourd dans les unités blindées mondiales depuis le début des années 90

Bien que, de l’avis de très nombreux spécialistes, ce furent les chars moyens comme le Sherman américain, le T-34 soviétique ou le Panther allemand qui jouèrent le plus grand rôle dans les engagements terrestres de la Seconde Guerre mondiale, c’est le char lourd qui s’est imposé peu après le conflit mondial au sein de l’US Army, avec l’arrivée du M47 Patton de 47 tonnes en 1952, héritier du M26 Pershing de 41 tonnes de 1944, puis du M60 de 50 tonnes en 1962, son premier véritable char de bataille, MBT dans la terminologie anglophone.

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M60A3 lors de l’exercice Reforger 85 – Les exercices Reforger permettaient aux troupes américaines de tester leur déploiement rapide et l’utilisation des matériels prépositions en Europe, aux cotés des autres forces armées de l’OTAN.

Contrairement à l’US Army, les Européens restèrent un temps fidèles au char moyen, avec des modèles comme le Centurion britannique de 43 tonnes, le Leopard allemand de 40 tonnes et l’AMX-30 français de 36 tonnes. Toutefois, après l’arrivée du M1 Abrams américain de 55 tonnes en 1980, et du Cheftain britannique de 53 tonnes en 1966, un mouvement de fond emporta les armées occidentales pour se doter de chars lourds ou MBT, avec l’apparition du Leopard 2 allemand (1972, 54 tonnes), du Challenger britannique (1983, 61 tonnes), de l’Ariete italien (1995, 55 tonnes) et du Leclerc français (1993, 55 tonnes).

Comme l’expliquait déjà Steven Zaloga, historien de référence de l’armement terrestre, ce basculement traduisait la conviction qu’« un seul char lourd, mieux protégé et mieux armé, pouvait remplacer deux chars moyens dans la logique opérationnelle occidentale ».

Le char moyen continua cependant de représenter la colonne vertébrale des divisions blindées soviétiques pendant toute la guerre froide, avec le T-54/55 de 36 tonnes en 1947, le T-64 de 39 tonnes en 1963, puis le T-72 (1973, 41 tonnes), et enfin le T-80, dernier char soviétique, de 42 tonnes à partir de 1976. Ce choix répondait, selon une analyse du SIPRI, à une volonté de privilégier la production de masse et la facilité logistique, plutôt qu’un accroissement de la protection.

La guerre du Golfe, en 1991, et sa phase terrestre, l’opération Desert Storm, sonna comme une démonstration irrévocable de la pertinence des arbitrages américains et occidentaux. En effet, les chars de bataille américains et britanniques, épaulés de leurs véhicules de combat d’infanterie, hélicoptères d’attaque et aviation de soutien, balayèrent en trois jours plusieurs divisions d’élite irakiennes équipées de T-72 et T-64 soviétiques plus légers, affichant un taux de destruction sur perte proprement exceptionnel.

Le rapport officiel du US Army Center of Military History souligne que certains affrontements virent des Abrams détruire des T-72 irakiens à plus de 3 000 mètres, sans subir eux-mêmes de pertes directes, confirmant le saut qualitatif induit par l’adoption du char lourd moderne.

En dépit de ces succès, l’avenir du char de combat semblait compromis à la fin des années 1990, sous l’action conjuguée de l’effondrement du bloc soviétique ayant entraîné la fin de la guerre froide et la dislocation du Pacte de Varsovie et de ses armées, et du désastre auquel firent face les armées russes lorsque leurs chars et blindés entrèrent dans Grozny en 1995, en pleine rébellion tchétchène. De nombreux analystes, comme Anthony Cordesman du CSIS, considérèrent alors que « l’image des blindés russes détruits rue par rue dans Grozny avait porté un coup de grâce symbolique au concept même de supériorité blindée ».

D’étendard de la puissance militaire pendant les 45 années de guerre froide, le char apparut soudain obsolète face aux munitions antichars, aux techniques de guérilla et surtout, à la disparition de la notion d’affrontement de blocs. Dès lors, toutes les armées mondiales réduisirent considérablement leurs forces dans ce domaine, les États-Unis passant de 9 000 chars en 1990 à 2 500 en 2000, l’Allemagne de presque 2 000 à seulement 450 Leopard 2, la France de 900 AMX-30B2 à moins de la moitié, et la Russie, de 12 000 T-72, T-80 et T-64, à moins de 2 000 opérationnels. Selon le Stockholm International Peace Research Institute, cette contraction fut la plus marquée de toute l’histoire contemporaine de l’arme blindée.

Pour autant, aucune force armée n’entama alors de retour vers le concept de char moyen, plus léger, plus moderne, plus rapide à produire et bien moins onéreux que le char lourd. Ce dernier était devenu, au début des années 2000, l’alpha et l’oméga de la notion même de char : quitte à en avoir beaucoup moins, les armées souhaitaient avoir le plus puissant, le mieux armé et le mieux protégé des chars.

Même le nouveau T-90 russe venait alors flirter avec les 50 tonnes, alors que Leopard 2, Abrams et Merkava dépassaient déjà allègrement les 62 tonnes en masse de combat. Et si le Type 096 chinois, entré en service en 1996, demeurait sous la barre des 47 tonnes, son successeur, le Type 99, entré en service seulement cinq ans plus tard, dépassait déjà les 52 tonnes. Comme le relevait RAND Corporation, cette montée en masse traduisait une conviction partagée : « la survivabilité du char est désormais le premier critère, reléguant la mobilité ou le coût à un rang secondaire ».

De ce moment, et jusqu’il y a peu de temps, il n’y avait guère de monde pour prophétiser un éventuel retour du char moyen dans les arsenaux des grandes armées mondiales (à part, peut-être, Meta-Défense).

Le retour du char de bataille accompagné de nouvelles technologies à partir de 2010

La perception du char a de nouveau évolué au milieu des années 2010, avec le retour des tensions en Europe, leur résurgence au Proche et Moyen-Orient, et avec la montée en puissance du choc entre la Chine et les États-Unis dans le Pacifique. À nouveau, la guerre pour laquelle il fallait se préparer, s’entraîner et s’équiper n’était plus la même, passant d’une logique contre-insurrectionnelle ou dissymétrique à un retour vers la possibilité d’une confrontation de blocs.

T-14 Armata
Parade du 9 Mai 2015 pour le 70eme anniversaire de la victoire contre l’Allemagne nazie

Pour autant, si le besoin faisait sa réapparition, la doctrine, elle, demeurait la même, et le char lourd siégeait à son sommet. Beaucoup attribuent à la Russie le premier pas dans ce domaine, avec la présentation du T-14 Armata lors de la parade militaire du 9 mai 2015.

Ce char de nouvelle génération présentait, en effet, des innovations radicales, comme la tourelle entièrement robotisée, le système de protection Afghanit ou la capsule de pilotage et de survie pour l’équipage, là où les innovations dans le domaine des chars semblaient appartenir au passé, en Occident tout du moins. Selon un rapport du Royal United Services Institute, « l’Armata marquait une rupture conceptuelle, destinée autant à impressionner les observateurs qu’à démontrer que Moscou restait un acteur central de l’innovation blindée ».

Pour autant, le T-14 Armata russe a été construit sur les paradigmes empruntés à une autre force armée grande spécialiste de l’utilisation des chars et des blindés : Tsahal, l’armée israélienne. Après les pertes enregistrées sur ses blindés lourds lors de l’opération Pluie d’été, en 2006, celle-ci révisa profondément ses propres postulats dans ce domaine, tant pour accroître l’efficacité de ses chars et VCI que pour en augmenter significativement la survivabilité, notamment en combat urbain.

C’est ainsi que furent développés les Active Protection Systems Trophy (Rafael) et Iron Fist (IAI), des systèmes de défense active en charge de surveiller, détecter et détruire les menaces de type missiles ou roquettes antichars, avant qu’elles n’atteignent le blindé. Dans ce domaine, les ingénieurs israéliens n’ont rien inventé ex nihilo.

Des prototypes de systèmes APS avaient, en effet, été testés en Union soviétique, aux États-Unis et même en Europe, à la fin de la guerre froide. Toutefois, faute de crédits et de besoins, ces programmes avaient été abandonnés ou mis en sommeil. Comme le rappelait le général Yitzhak Ben-Israel dans une interview à Haaretz, « Israël a été le premier à transformer le concept en solution opérationnelle, parce que nous n’avions pas le choix ».

Tsahal ne fit pas la même erreur que ses homologues occidentaux. Aucun char et aucun véhicule de combat d’infanterie israélien équipé de l’un de ces systèmes ne fut perdu lors des opérations en Palestine durant les 12 années suivantes. Il faudra attendre les représailles massives israéliennes contre Gaza, suite aux massacres du 7 octobre 2023, pour que certains blindés Namer et tanks Merkava israéliens soient à nouveau endommagés ou détruits au combat, dans un contexte d’une tout autre intensité. Selon Defense News, ces pertes ponctuelles n’ont en rien remis en cause l’efficacité globale des APS, qui restent considérés comme un multiplicateur de survivabilité incontournable.

Les APS hard-kill ne furent pas les seuls emprunts de l’Armata aux blindés israéliens. En effet, lors des opérations dans les années 1990 et 2000, Tsahal nota également que nombre de ses officiers opérant à bord de chars étaient blessés ou tués à chaque mission. Pour percevoir leur environnement et mieux diriger la manœuvre, ces officiers passaient en effet beaucoup trop de temps écoutille ouverte, étant donné la qualité insuffisante des systèmes optiques et de communication, ce qui les exposait dangereusement.

Dès lors, les Merkava et Namer israéliens furent équipés d’une toute nouvelle génération de systèmes électro-optiques, bien plus performants et précis que les optiques existantes, ainsi que de systèmes de communication avancés voix + data, permettant aux blindés d’agir de concert et de partager des données sans que l’officier soit en devoir de s’exposer outre mesure. Comme l’explique le chercheur Uzi Rubin dans une étude de l’Institute for National Security Studies, cette intégration a « transformé le char en nœud d’un réseau de combat, et non plus en simple plateforme isolée ».

C’est cette même logique que l’on retrouve à bord du T-14, et qui, depuis, s’est largement répandue dans les armées occidentales. L’arrivée des APS, les nouvelles technologies vétroniques et de communication, et l’apparition des systèmes robotisés sont à présent au cœur d’une nouvelle génération de chars dont le T-14 aura, un temps, été le porte-étendard médiatique, faute d’avoir pu en devenir le premier représentant opérationnel.

On les retrouve notamment à bord des nouveaux programmes comme le KF51 Panther (Italie/Allemagne), le Leopard 3 (Allemagne), le M1E3 Abrams (États-Unis) ou le très incertain MGCS franco-allemand. Plusieurs de ces projets sont décrits par Janes Defence comme « des réponses différées mais incontournables aux leçons de l’Armata et des APS israéliens ».

Le char lourd à l’épreuve du feu en Ukraine , ainsi que des voies ferrées et des ponts en Europe

De fait, entre les regains de tension en Europe et dans le Pacifique, et l’arrivée de nouvelles technologies susceptibles d’en pallier certaines faiblesses et vulnérabilités, le char de combat était redevenu, au début des années 2020, un système d’arme prisé des forces armées, y compris celles qui avaient souhaité s’en débarrasser quelques années plus tôt, comme le Canada ou les Pays-Bas. C’est dans cette dynamique, d’ailleurs, que naquirent les programmes MGCS, Panther ou Leopard 2A8.

Leopard 2A6 ukraine
Plusieurs Leopard 2A6 et Bradley détruits ou lourdement endommagés lors d’une offensive tactique contre les positions russes en juin 2023.

Pour autant, personne ne revenait alors sur le dogme du « Bigger, Better », plus c’est gros, mieux c’est. Ainsi, tous les modèles hérités de la fin de la guerre froide avaient connu, au fil des années, une prise de masse à faire pâlir un gourmand marié à un cordon bleu depuis vingt ans.

Le M1 Abrams, qui pesait 55 tonnes à son entrée en service au milieu des années 1970, affichait à présent 67 tonnes sur la balance dans son évolution M1A2 SEPv3, et presque 70 tonnes dans la version SEPv4 à venir. Les 51 tonnes du Leopard 2K de 1980 culminaient désormais à 66,5 tonnes dans la version A7V, et une tonne de plus dans la version A8.

Quant au Challenger 3, évolution du Challenger 2 britannique, il était parvenu à redescendre à 67 tonnes, non sans avoir atteint 74 tonnes dans sa version Theatre Entry Standard. Comme le souligne l’US Army Acquisition Support Center, cette inflation constante des masses a engendré des contraintes logistiques « devenues structurelles » pour les armées occidentales.

Et si la France et l’Armée de terre espéraient concevoir un char de 55 tonnes, comme le Leclerc, dans le cadre du programme MGCS, pour l’Allemagne et la Bundeswehr, un tel objectif était inenvisageable, tant il impliquait un abandon jugé rédhibitoire en termes de protection et de capacités.

Ces certitudes, autour de la suprématie du char lourd, se heurtèrent cependant à deux violents rappels à la réalité. D’abord, en Europe, lors des exercices majeurs que l’OTAN dut à nouveau organiser à partir de 2018, face à la montée en puissance des tensions avec la Russie, et aux exercices Zapad de l’armée russe rassemblant plusieurs centaines de milliers de soldats à ses frontières.

C’est à ce moment que le paradigme « Bigger, Better » se confronta aux ponts et aux voies ferrées d’Europe de l’Est. En effet, là où la Russie peut très rapidement déplacer ses T-72, T-80 et T-90 de 45 tonnes en configuration transport, et ce, sur presque la totalité de son réseau ferré national, les exercices de l’OTAN montrèrent que les Abrams, Challenger 2 et Leopard 2 étaient souvent trop grands et trop lourds pour emprunter les ponts et tunnels européens, y compris sur voies ferrées. Selon un rapport de la RAND Corporation, « les goulets logistiques européens constituent une vulnérabilité systémique face à des blindés dépassant les 65 tonnes ».

Pour autant, si les contraintes opérationnelles étaient de taille, l’OTAN approuva un plan visant non pas à alléger les blindés, mais à renforcer et élargir toutes les voies de transit européennes devant recevoir des chars américains ou d’Europe de l’Ouest, dans l’hypothèse d’un déploiement. Après tout, ce n’était pas comme si ces goulets d’étranglement étaient aisément identifiables par l’adversaire, en faisant des cibles de choix sans alternatives de contournement pour endiguer les renforts venus de l’Ouest…

Cette première alerte ne suffit pas, donc, à faire dévier Washington, Berlin ou Londres de leurs certitudes dans ce domaine. C’est alors qu’intervint le conflit en Ukraine. Si le char redevint très vite un des indicateurs clés du rapport de force entre les armées de Kyiv et de Moscou, au même titre que les avions de combat, les pièces d’artillerie et les obus, rien ne changea dans la perception du char lourd, jusqu’au début d’année 2023 et la livraison des premiers Leopard 2 et Challenger 2 aux armées ukrainiennes.

Après un an d’engagement, les forces ukrainiennes avaient déjà perdu une part importante des 2000 chars de combat d’origine soviétique dont elles disposaient au début du conflit. Et les livraisons des modèles soviétiques encore en service en Pologne, en Bulgarie ou en République tchèque ne pouvaient pas compenser cette attrition.

De fait, lorsque Olaf Scholz s’aligna derrière la décision de Joe Biden pour autoriser la livraison de Leopard 2 de la part de l’Allemagne et de ses clients utilisateurs, l’annonce fut accueillie avec grand enthousiasme par Kyiv comme par la presse occidentale. Tous avaient alors les yeux tournés vers la fameuse contre-offensive de printemps ukrainienne, qui devait balayer ce qui restait des armées russes survivantes de l’offensive ratée sur Kyiv et Kharkiv de 2022, retranchées sur la ligne Surovikin.

L’état-major ukrainien lui-même était convaincu de la supériorité et de la survivabilité très supérieures des modèles occidentaux, au point de planifier, dès les premiers jours de la contre-offensive de mai 2023, une percée menée par ses Leopard 2A6, les plus modernes des Leopard 2 de la Bundeswehr, et ses M2 Bradley américains, pour rompre la ligne Surovikin. L’offensive se solda par un désastre, une majorité des Leopard 2 et des Bradley engagés ayant été détruits ou lourdement endommagés par les missiles antichars russes (OSINTdefender).

Au fil des semaines, puis des mois, une évidence s’imposa : les chars occidentaux, s’ils protégeaient effectivement mieux leurs équipages, étaient, eux aussi, vulnérables aux missiles, obus et mines antichars, tout comme les modèles ukrainiens. Ils étaient, en outre, souvent trop lourds pour le terrain meuble ou détrempé, et surtout, demandaient une quantité de carburant et une maintenance beaucoup plus lourdes que les T-64 ou T-80 ukrainiens. Comme le note un rapport du Royal United Services Institute, « la logistique, bien plus que la protection, est devenue le talon d’Achille des chars occidentaux en Ukraine».

Pire encore, les Européens ne disposaient pas des stocks de pièces suffisantes pour créer un flux opérationnel de combat, et n’avaient pas non plus les réserves de chars pour remplacer les pertes. Au point que l’état-major ukrainien privilégie à présent l’emploi de Leopard 1, bien plus anciens mais plus robustes, rustiques et légers, pour la plupart de ses missions, préférant préserver les quelques M1A1 et Leopard 2 opérationnels pour le cas où une opportunité de manœuvre apparaîtrait. Quant au Challenger 2 britannique, ses 68 tonnes et ses obus spéciaux, il est avant tout employé comme batterie de défense de feu direct (The Telegraph).

Quelques mois plus tard, la Bundeswehr annonça qu’elle envisageait à présent un programme MGCS d’une masse de 50-55 tonnes, et que le successeur du Leopard 2A8, que l’on sait à présent devoir s’appeler Leopard 3, serait, lui aussi, un char bien plus léger que les derniers modèles de Leopard 2. Outre-Atlantique, l’US Army annonça presque au même moment l’abandon de la version M1A2 SEPv4 de l’Abrams, à quelques mois de son entrée en service, pour lancer le développement de l’Abrams M1E3, entièrement nouveau et surtout, d’une masse de 50 à 52 tonnes, lui aussi (Breaking Defense).

L’Armée Populaire de Libération ressuscite le char moyen

Si la guerre en Ukraine représenta un terrible rappel à la réalité pour les armées occidentales dans le domaine des chars de combat, personne ne remit en cause la suprématie du char de bataille, ce char lourd conçu pour encaisser les coups et détruire l’adversaire par une puissance de feu supérieure.

chine char moyen apl
cette photo détaillée est l’une des meilleures existantes concernant le char moyen parfois rapporté comme étant le ZTZ-201

Car si le M1E3 ou le Leopard 3 seront bien moins lourds que les dernières versions du M1A2 ou du Leopard 2, ils restent ancrés dans cette même perception alliant protection et puissance de feu supérieure, permettant de s’exposer et de survivre le temps nécessaire pour détruire l’adversaire. En réalité, comme l’a rappelé un rapport de l’US Army Acquisition Support Center, cette doctrine repose toujours sur « la capacité du MBT à tenir au contact direct », même si les contraintes logistiques en deviennent de plus en plus lourdes (US Army).

D’ailleurs, si ces nouveaux modèles qui devraient entrer en service à partir de 2030 seront effectivement plus légers, ils n’en seront pas moins chers que les SEPv3 ou les 2A8 qui les précédaient, avec un coût d’acquisition dépassant dans les deux cas les 25 m$, soit le prix d’un avion de combat léger comme le KAI FA-50.

Pas question, dans ces conditions, de faire de la masse avec un char à 25 millions l’unité, sauf à avoir des excédents commerciaux insolents, ou une stratégie commerciale parfaitement étudiée. À titre de comparaison, le contrat signé en 2022 par la Pologne pour 48 FA-50 sud-coréens s’élevait à près de 3 milliards de dollars, confirmant que la valeur d’un char lourd de nouvelle génération s’approche désormais de celle d’un avion de chasse léger (FlightGlobal).

L’US Army a bien tenté, un temps, de produire une alternative, le M10 Booker. Conçu pour accompagner et accroître la puissance de feu des brigades d’infanterie, ce char a été conçu sur des paradigmes se rapprochant davantage du canon d’assaut que du char, fût-il léger ou moyen. Présenté en grande pompe en 2023, le programme avait pourtant été justifié comme une réponse aux besoins exprimés par les unités déployées en Europe, cherchant un blindé capable de franchir rapidement les infrastructures et d’appuyer l’infanterie sans les contraintes d’un Abrams (Defense News).

Toutefois, une fois encore, le programme fut annulé en début d’année 2025, à quelques semaines seulement de son entrée en service. En effet, le Booker était devenu trop lourd pour être aéroporté et même pour pouvoir emprunter une majorité de ponts en Europe. De plus, ses performances en matière de mobilité stratégique restaient très en deçà des attentes initiales, ce qui en faisait un outil limité pour les scénarios de déploiement rapide. Toutefois, et même s’il disposait d’un canon de 105 mm efficace, le M10 n’était pas un char moyen, n’en ayant ni la résistance, ni la puissance de feu, et encore moins la capacité à former une masse critique dans un engagement prolongé.

Un nouveau char moyen pour l’Armée Populaire de libération

L’Armée Populaire de Libération, les forces armées chinoises, semble au contraire être parvenue à aller au bout de son projet dans ce domaine. En effet, en marge des préparatifs autour du défilé pour le 80ᵉ anniversaire de sa création, de nouveaux clichés et de nouvelles informations sont apparus sur les réseaux spécialisés chinois puis russes, au sujet d’un char moyen désormais prêt à rejoindre l’inventaire de l’APL.

Char moyen chine photo taille
Cette photo permet de se faire une idée de la taille réelle du char moyen chinois, effectivement plus compact que les MBT actuels.

En dehors de ces nouveaux clichés, bien plus détaillés que ceux qui avaient précédemment filtré à ce sujet, certaines informations concernant les caractéristiques de ce nouveau char moyen ont commencé à apparaître sur les réseaux sociaux et channels de milbloggers chinois et russes. Selon plusieurs observateurs cités par le site spécialisé The War Zone, Pékin mène depuis plusieurs années un effort discret mais continu pour diversifier son parc blindé, en complément des chars lourds Type 99A et des chars légers Type 15, déjà opérationnels dans les zones montagneuses et frontalières (The War Zone).

Ainsi, selon ces sources, le nouveau blindé, qui n’a toujours pas de désignation officielle connue, aurait une masse au combat de l’ordre de 35 à 40 tonnes, soit celle des chars moyens soviétiques des années 1950 comme le T-54. En revanche, il disposerait d’un moteur particulièrement puissant de 1500 cv, comparable à ceux qui propulsent les chars lourds occidentaux, disposant potentiellement d’une propulsion hybride.

Si cette information est avérée, le char moyen chinois disposerait alors d’un extraordinaire rapport puissance/poids de plus de 37 cv par tonne, lui conférant à la fois une mobilité sans équivalent sur le champ de bataille, des capacités de franchissement inédites, mais également un potentiel d’accélération/décélération pouvant être mis à profit pour l’évitement des menaces. À titre de comparaison, le Leopard 2A8 affiche un ratio proche de 25 cv/tonne seulement, ce qui souligne l’écart considérable en termes de mobilité.

Cette masse réduite permettra également au blindé chinois d’être équipé de chenilles composites caoutchouc ou CRT (Composite Rubber Tracks), qui s’avèrent à la fois 50 % plus légères, mais qui réduisent également considérablement le bruit et les vibrations en mouvement pour l’équipage, donc la fatigue.

Le site spécialisé Blablachars a d’ailleurs consacré un article détaillé à ces nouvelles chenilles, qui ne peuvent pas équiper pour l’instant des blindés de plus de 45 tonnes. Plusieurs études menées en Norvège et en Suède ont confirmé que l’utilisation de CRT permettait non seulement de réduire l’usure mécanique, mais aussi d’abaisser de 10 % la consommation de carburant lors de longs déploiements, un avantage logistique majeur (Jane’s).

Pour autant, les 15 à 20 tonnes qui séparent le nouveau char moyen chinois des chars lourds occidentaux entraînent nécessairement une diminution massive du blindage passif du blindé. En tout état de cause, même en tenant compte des progrès réalisés dans ce domaine avec les blindages composites et les nouveaux alliages, il ne fait aucun doute qu’il sera bien plus vulnérable aux tirs de canons et de missiles antichars, aux frappes de drones FPV ainsi qu’aux effets des frappes d’artillerie. D’ailleurs, pour Michael Kofman dans une analyse pour le Center for Naval Analyses, « aucun gain de mobilité ne saurait totalement compenser l’absence de blindage lourd face à des systèmes modernes comme le Kornet ou le Javelin » (CNA).

Pour améliorer sa survivabilité, le char est équipé d’un nouveau système APS hard-kill, certainement une évolution du GL-6 qui équipe déjà le Type 99A au sein de l’APL, et le VT4 chinois destiné à l’exportation. Celui-ci emporte non pas deux mais quatre pots lanceurs par tourelleau mobile à deux axes, ce qui double la résilience du blindé aux attaques de saturation. Selon des informations rapportées par Global Times, Pékin aurait testé ce système contre des attaques coordonnées de drones suicides et de missiles antichars, avec un taux de neutralisation supérieur à 80 %, une performance remarquable si elle était confirmée (Global Times).

Comme évoqué dans un article de décembre 2020, intitulé « Les paradigmes du char de combat sont-ils obsolètes ? », l’association d’une mobilité extrême, notamment en matière de potentiel d’accélération, et de systèmes APS soft et hard-kill, représente une alternative viable au blindage passif pour la survivabilité du char au combat. Le nouveau programme chinois pourrait donc inaugurer un retour assumé au char moyen, mais adapté aux réalités opérationnelles du XXIᵉ siècle.

Un canon de 105 mm redoutable à courte et moyenne portée, même contre les chars lourds

Si le nouveau char moyen chinois est en mesure de survivre sur le champ de bataille, grâce à ses systèmes APS et à sa mobilité, encore faut-il qu’il puisse porter un feu supérieur chez l’adversaire. Pour cela, les informations actuellement disponibles font état d’un arsenal offensif composé d’un canon de 105 mm à haute pression, d’un canon de 25/30 mm en tourelleau, et d’une mitrailleuse coaxiale, soit un armement assez proche de ce que l’on trouvait sur les chars moyens des années 60 comme l’AMX-30 et le Leopard 1.

ZTZ-201 chine char moyen
Le canon 105 mm du ZTZ-201 permettrait d’atteindre une vitesse de sortie de bouche de plus de 1700 m/s avec un obus flèche APFSDS

Notons au passage que rien n’indique, à ce jour, que le blindé sera équipé de missiles antichars moyenne portée LOS/NLOS ou de drones d’attaque, ce qui aurait pu représenter une alternative pour l’engagement à moyenne et longue portée des chars les mieux protégés. Plusieurs analystes rappellent toutefois que la tendance mondiale est à l’intégration de capacités complémentaires, missiles guidés ou drones, pour élargir le spectre d’engagement. Comme le souligne un rapport de la RAND Corporation, « la combinaison de la puissance canon et de munitions guidées déportées est devenue un facteur déterminant pour surclasser les blindés lourds » (RAND).

S’il ne faut pas préjuger du caractère définitif de ces absences, il apparaît que le canon équipant le nouveau char moyen serait capable d’assurer une vitesse de sortie débouché de plus de 1700 m/s à ses obus flèches, soit une vitesse très proche des 1750 m/s du canon de 120 mm du Leopard 2A6. Dès lors, seule cette différence de masse influence l’énergie cinétique du trait de tungstène libéré par le sabot de l’obus flèche après le tir. Comme l’a rappelé l’OTAN dans une étude technique sur la balistique, « la vitesse initiale et la densité du projectile priment souvent sur le seul calibre pour déterminer la perforation des blindages modernes » (NATO STO).

De ce fait, là où un canon de 120 ou 125 mm sera en mesure de percer 600 mm d’acier à 60° à 2000 m, ce canon de 105 mm devrait être en mesure de faire de même à 1400 ou 1500 m, alors que la guerre en Ukraine montre chaque jour que la distance d’engagement est très majoritairement sous le seuil des 1000 mètres. Plusieurs études récentes, dont une du Royal United Services Institute, confirment que la majorité des duels blindés recensés sur le front ukrainien se sont déroulés « entre 500 et 1200 mètres, rarement au-delà », ce qui réduit de fait l’avantage des canons de plus gros calibre (RUSI).

De fait, ce char moyen aura bien la puissance de feu pour éliminer des chars lourds, par sa puissance de feu, tout en faisant reposer sa survie sur sa mobilité, son APS et l’entraînement de son équipage, plutôt que sur son blindage passif. À ce titre, il se rapproche bien davantage des T-34/85, Sherman Firefly ou Panther de la Seconde Guerre mondiale, que des T-34/75, Sherman M4 ou Panzer IV, qui n’avaient pas la puissance de feu pour venir à bout des Tigre, IS-2 ou M26 Pershing. Cette analogie a d’ailleurs été reprise par Defense News, qui voit dans ce blindé « une résurgence assumée du concept de char moyen, où la mobilité et la manœuvre priment sur l’armure » (Defense News).

Pour autant, l’arrivée de nouvelles technologies comme les APS, mais aussi la propulsion hybride offrant souplesse et surcouple au besoin, les nouveaux senseurs conférant à l’équipage une perception inégalée de son environnement, et les systèmes d’engagement coopératif modernes, ouvre une nouvelle dimension concernant l’utilisation du char sur un champ de bataille devenu bien plus réactif.

Comme l’a récemment écrit le International Institute for Strategic Studies, « la bataille terrestre s’oriente désormais vers une supériorité obtenue par la vitesse décisionnelle et l’intégration numérique, bien plus que par l’épaisseur du blindage » (IISS). Dans cette logique, le futur char moyen chinois pourrait bien représenter un tournant doctrinal majeur.

La fiabilité et le prix, deux facteurs déterminants pour le retour du char moyen

Reste que la plus value de ce nouveau paradigme reste à être démontré, dans un domaine teinté d’un conservatisme plus qu’évident : il suffit de mettre côte à côte un Tigre de 1944 et un Leopard 2A4 de 2000, ou un T-34/85 et un T-80 pour être saisi par ce conservatisme, qui s’impose, au-delà des doctrines, jusque dans les formes des blindés eux-mêmes.

Mirage III vs Mig-21 1967 Gun Camera
Un cliché Gun-Camera qui fit la réputation du Mirage III en 1967 : 3 MIG-21 abattus par les Mirage III de l’IAF, le 7 avril 1967, au premier jour de la guerre des 6 jours.

Sauf à faire l’évidente démonstration de son efficacité à l’occasion d’un conflit, comme ce fut le cas des Mirage III lors de la guerre des 6 jours, ou du M1 lors de Tempête du désert, les armées mondiales ne pourront reconsidérer leurs positions concernant le char moyen, chinois ou autre, qu’à deux conditions.

D’abord, il faudra que ces blindés démontrent leur fiabilité et leur robustesse, précisément pour palier l’un des principaux défauts des chars de combat aujourd’hui, à savoir leur disponibilité médiocre et le poids de leur maintenance, en main d’œuvre comme en temps. Si, en réduisant les contraintes liées au déplacement d’une masse de 40 plutôt que de 60 tonnes, le char moyen parvient à produire une disponibilité opérationnelle sensiblement accrue à masse identique, il est probable que cela éveillera l’intérêt des armées.

Ensuite, le prix d’acquisition comme celui de possession sera un facteur déterminant. En effet, l’option du char moyen ne sera sérieusement évaluée que si à investissement constant, la masse résultante sera supérieure, et donc que l’écart de prix avec les modèles MBT soit au moins d’un rapport 1 à 2.

La baisse du prix d’un char moyen vis-à-vis d’un char lourd est beaucoup moins évidente qu’il n’y parait. En effet, comme pour les avions de combat, ou les navires, le prix d’un blindé se compose de trois grands composants : la coque, le moteur et les systèmes embarqués. Or, dans le cas chinois, le moteur de 1500 cv est le meme que celui d’un MBT, et les systèmes embarqués sont très proches, si ce n’est un canon principal de 105 mm. Dès lors, l’écart de prix reposera avant tout sur les économies liées à la coque et la diminution du blindage. Cela aura certe une influence, mais sera-ce suffisant ?

Néanmoins, c’est à ces deux conditions, et avec l’aide d’un palmarès opérationnel valorisant, que les armées commenceront effectivement à se tourner à nouveau vers le char moyen, pour peu qu’il offre des performances comparables (et avérées) à celles prêtées au nouveau char moyen chinois, et qui demandent encore à être confirmées.

Il aura d’ailleurs fallu la conjonction de ces 3 aspects, pour que le Caesar français commence enfin à représenter une alternative pour la densification du feu des armées européennes face aux canons automoteurs chenillés sous casemate : En Ukraine, le Caesar a montré qu’il était deux fois plus disponible et aussi efficace, tout en étant deux à trois fois cher que les Pzh 2000 et autre Krab, entrainant un regain d’intérêt de la part des armées européennes.

Le char moyen : un créneau pour les armées et l’industrie de défense française ?

L’apparition du char moyen chinois, dont la fonction exacte au sein de l’APL demeure inconnue, intervient alors qu’en Europe, les lignes industrielles et doctrinales évoluent rapidement autour de la composante blindée lourde.

Leopard 2A-RC 3.0 par KNDS Deutschland
Plus léger, équipé d’un pod missile et d’une tourelle robotisée, le Leopard 3 romp avec les certitudes qui avaient amené le Leopard 2A a se rapprocher du seuil des 70 tonnes.

Sous l’effet de la menace russe et des projections qui annoncent une armée russe forte de 7 000 chars d’ici à 2030, plusieurs pays ont entrepris de sensiblement renforcer ou de reconstituer leur parc de chars de combat.

Au-delà de la Pologne, qui avait annoncé son objectif de plus de 1 300 chars modernes en 2035, dont une majorité de K2-PL Black Panther, l’Allemagne semble à présent se diriger vers une commande massive d’un millier de chars lourds Leopard 2A8 et Leopard 3, soit suffisamment de blindés pour armer une dizaine de brigades blindées ou mécanisées (Defense News). À ce titre, l’analyste Gustav Gressel du European Council on Foreign Relations a souligné que « Berlin prépare un retour à une capacité blindée de masse, avec des volumes inédits depuis la Guerre froide », marquant un tournant doctrinal majeur pour la Bundeswehr.

Dans le même temps, la France semble à l’arrêt dans ce domaine : faute d’avoir les crédits nécessaires pour développer et acquérir son propre MBT de génération intermédiaire, comme le Leclerc Evo ou l’EMBT proposé par KNDS France, Paris joue la carte de l’évitement, rejetant fermement le sujet au prétexte que le programme MGCS apportera sa solution en 2040, et que le Leclerc modernisé pourra assurer l’intérim jusque-là.

Or, comme l’ont rappelé plusieurs rapports parlementaires, cette posture relève davantage d’un pari risqué que d’une anticipation stratégique. Ainsi, le député Jean-Louis Thiériot (LR), rapporteur de la Commission Défense, notait en 2024 que « la France prend le risque d’un déclassement capacitaire majeur, faute d’un programme de transition crédible » (Assemblée nationale).

Dès lors, la question se pose : dans un contexte où les armées européennes réinvestissent massivement dans la composante blindée lourde, et où la Chine explore déjà le retour du char moyen, la France ne se prive-t-elle pas d’un créneau stratégique qui pourrait, à la fois, répondre à ses propres contraintes budgétaires et offrir une alternative compétitive sur le marché international ?

Une capacité taillée pour la doctrine militaire et l’Armée de terre française

Dans ce contexte, le retour du char moyen, qu’anticipe le nouveau blindé chinois, constitue-t-il une opportunité pour la France, ses armées et son industrie ? C’est tout à fait possible… D’abord, parce que de toutes les armées européennes, et même de toutes les armées du bloc occidental, l’Armée de terre française est probablement celle dont la doctrine est la mieux adaptée à la mise en œuvre d’un char moyen, plutôt, ou à côté d’une poignée de chars lourds.

KNDS VBMR griffon
Le char moyen va-t-il ressusciter en Chine ? 105

En effet, toute la doctrine française en matière de combat terrestre est structurée autour de la manœuvre et de la mobilité, dans le but d’atteindre une fulgurance qui dépasserait les capacités de coordination du système de commandement adverse.

Si la bulle de combat infocentrée SCORPION en représente aujourd’hui le nouveau poumon, cette doctrine trouve ses racines dans une histoire séculaire, des campagnes napoléoniennes aux engagements coloniaux. Comme l’a rappelé le général Pierre Schill, chef d’état-major de l’Armée de terre, dans une audition parlementaire en 2023, « la mobilité est l’ADN de nos forces terrestres : nous privilégions toujours la rapidité d’action à la masse brute » (Assemblée nationale).

On retrouve d’ailleurs cette logique dans l’arsenal de l’Armée de terre, qui dispose d’une flotte de véhicules de transport de troupe sous blindage (VAB, puis Griffon) quatre fois plus dense que la moyenne européenne, par rapport au format des forces terrestres, là où la flotte des véhicules de première ligne (chars, VCI) affiche des taux comparables, voire parfois inférieurs, à ces mêmes armées européennes.

Conséquence de cette composition matérielle, une brigade de combat française possède une capacité de mobilité considérablement plus élevée que celle des autres brigades de l’OTAN. Plusieurs rapports du International Institute for Strategic Studies (IISS) ont souligné que cette particularité confère à l’armée française « une aptitude rare à projeter rapidement des forces interarmes sur de longues distances », une caractéristique peu courante en Europe occidentale.

Dès lors, un char moyen, plus léger, plus mobile et ayant une consommation spécifique au moins deux fois plus faible que celle d’un MBT, tout en étant capable d’employer l’immense majorité des ouvrages d’art (ponts, tunnels) et infrastructures de transport disponibles en Europe — y compris l’avion de transport stratégique A400M, qui ne peut embarquer ni Abrams ni Leopard 2 — s’intégrerait tout naturellement, et même, probablement mieux qu’un char lourd, dans cette doctrine terrestre française.

À ce titre, plusieurs analystes de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) rappellent que « la combinaison entre mobilité stratégique et mobilité tactique est un multiplicateur de puissance », et qu’elle pourrait donner à Paris un avantage comparatif certain face aux doctrines plus massives et statiques de ses partenaires (FRS).

La BITD française a les compétences pour faire

Si l’industrie de défense française n’a plus conçu de char moyen depuis l’AMX-30 au début des années 60, elle n’a pas pour autant perdu ses compétences dans ce domaine, tout au moins en matière de capacité de conception.

Usine Nexter KNDS France Bourges
KNDS France n’a plus de ligne d’assemblage automatisée dédiée à la production de blindés chenillés.

Selon nos informations, en provenance directe de la BITD française, celle-ci aurait, en effet, su maintenir ses savoir-faire critiques, qu’il s’agisse de conception de châssis et de tourelles, de groupes moto-propulseurs, de blindages, de vétronique, d’armements embarqués ou encore de systèmes de bord. Comme l’avait rappelé en 2021 l’ancien Délégué général pour l’armement Joël Barre, « la France conserve une autonomie stratégique complète dans la conception des systèmes terrestres, du canon à la protection active » (Assemblée nationale).

Dans ces conditions, elle serait tout aussi capable de concevoir un char plus léger, par exemple en transposant son canon ASCALON 120/140 mm vers une version de 105 mm, et en intégrant les technologies embarquées à bord de ses démonstrateurs E-MBT et Leclerc EVO. L’étude menée par KNDS en 2022 sur l’EMBT a d’ailleurs montré la capacité de l’industrie française à hybrider rapidement des plateformes existantes avec des briques technologiques de nouvelle génération (Army Recognition – KNDS).

Reste que la même contrainte s’applique à la BITD française pour ce qui concerne un char moyen ou lourd : privée de commandes pendant plus de dix ans concernant le Leclerc ou le VBCI, elle ne dispose plus aujourd’hui des infrastructures de fabrication adaptées à la production en série de blindés chenillés de 35 tonnes ou plus. Le rapport sénatorial publié en 2023 sur « l’avenir de la filière terrestre » notait ainsi que « l’absence de commandes de chars lourds a créé une rupture capacitaire industrielle préoccupante » (Sénat).

Cela dit, réimplanter une ligne de production « blindés chenillés » en France, alimentée dans la durée par des programmes nationaux (socle minimum) et internationaux (socle normal), ne serait certainement pas un investissement absurde dans le contexte présent de tensions internationales et d’incertitudes transatlantiques. Au contraire, plusieurs experts de l’IRSEM rappellent que « la souveraineté industrielle dans le domaine terrestre est une condition de crédibilité stratégique » (IRSEM), soulignant que les retards du programme MGCS offrent une fenêtre d’opportunité unique pour relancer une filière chenillée nationale.

Une plateforme pour recréer une famille de blindés chenillés moyens français

La conception d’un tel char moyen représenterait un investissement probablement très proche de celui nécessaire, par exemple, pour transformer le démonstrateur EMBT en véritable char de bataille opérationnel.

CV90 Ukraine
CV90 en Ukraine

Toutefois, là où un châssis de char lourd n’a que peu d’intérêt pour l’industrie française, en dehors du char lui-même, celui d’un char moyen de 40 tonnes permettrait de recréer la famille de blindés moyens chenillés qui fait aujourd’hui sévèrement défaut, tant aux armées qu’à la BITD française sur la scène internationale.

Force est de constater, en effet, qu’en dépit de ses indéniables qualités, le châssis du VBCI ne convainc pas, ni en Europe ni au-delà, souffrant de la concurrence du Boxer et du Patria dans le domaine des 8×8, et de celle du CV90, du Lynx et de l’ASCOD, dans le domaine des VCI. Comme le relevait récemment un rapport de l’European Defence Agency, « le marché des blindés de transport de troupes est saturé par des plateformes éprouvées, bénéficiant d’une interopérabilité OTAN élargie » (EDA).

Alors que, dans les années 50, 60 et 70, l’industrie de défense française s’était largement imposée dans le domaine des blindés légers et moyens sur la scène internationale, en proposant les AMX-10 et AMX-13 sous une multitude de configurations, cette dynamique s’est étiolée avec le VAB, trop léger pour supporter les équipements les plus lourds.

À présent, les Griffon, Serval et autres Jaguar doivent faire face à une offre internationale pléthorique, avec une trentaine de références dans le domaine des APC 4×4 et 6×6, sans véritables éléments différenciants pour les modèles français, en dehors du programme SCORPION. Plusieurs experts de l’IFRI notaient ainsi en 2023 que « la France, pionnière dans les blindés légers durant la guerre froide, s’est laissée marginaliser dans un marché devenu hyperconcurrentiel » (IFRI).

Dès lors, la création d’un châssis de 40 tonnes chenillé, doté d’un moteur hybride avant ou central, permettrait de créer une nouvelle famille de véhicules blindés chenillés, aussi nécessaires à l’Armée de terre pour durcir sa capacité d’engagement de première ligne, que pour redonner à la BITD une plateforme susceptible de porter une vaste panoplie d’équipements spécialisés, et ainsi se réimposer sur le marché mondial.

L’exemple du CV90 suédois, décliné en plus de quinze variantes (appui-feu, défense aérienne, reconnaissance, génie), démontre combien une plateforme commune peut constituer un multiplicateur de force industriel et opérationnel (BAE Systems).

Ainsi ventilé entre plateforme d’une part et capacités de char moyen de l’autre, les investissements nécessaires pour créer un char moyen seraient certes identiques pour les finances publiques françaises, mais leur champ d’application serait bien plus étendu. Cette logique permettrait à la BITD de faire d’une pierre deux coups, et de répondre simultanément aux besoins nationaux et internationaux, pour un retour budgétaire accru à investissement constant.

Un potentiel export à explorer, mais moins concurrentiel que le char de bataille

Ce potentiel export, justement, quel est-il ? L’estimer aujourd’hui serait certainement très difficile, comme il était hasardeux de faire des projections sur les exportations du CAESAR à la fin des années 1990, lorsque le concept imaginé par GIAT était perçu davantage comme une curiosité de salon que comme un véritable système de combat de haute intensité, spécialement en Europe.

Caesar estonie
Après avoir démontré la pertinence de son concept en Ukraine, le Caesar a rencontré le succès en Europe, chose rare pour un armement terrestre française.

Pourtant, deux décennies plus tard, le CAESAR s’est imposé comme l’un des canons automoteurs les plus exportés au monde, avec plus de 600 exemplaires commandés, démontrant qu’un concept innovant mais crédible pouvait bouleverser un marché figé (Opex360).

Comme évoqué précédemment, il est certain que ce potentiel dépendra de trois paramètres : la maturité du concept et la maturité des équipements sur le champ de bataille, ou tout au moins en situation opérationnelle ; le différentiel de prix par rapport à un char lourd moderne (de l’ordre de 25 m$ aujourd’hui) suffisamment attractif ; et l’éventuelle démonstration au combat de la pertinence et de l’efficacité du concept. De nombreux analystes, comme ceux de l’International Institute for Strategic Studies (IISS), rappellent régulièrement que « sans validation opérationnelle, même les systèmes les plus innovants peinent à s’imposer à l’export » (IISS).

Notons que le marché du char moyen moderne n’est pas vierge, bien qu’il ne soit pas, pour autant, pleinement exploré. Ainsi, General Dynamics Land Systems (GDLS) envisage à présent de reformater le M10 Booker pour s’installer précisément sur ce segment, alors que Rheinmetall a présenté plusieurs KF-41 Lynx dans une configuration char moyen, armés d’une tourelle dérivée de celle du KF-51 et dotés de canons de 105 ou de 120 mm (Janes).

L’Indonésie et la Turquie ont, de leur côté, co-développé le Kaplan MT de 35 tonnes, armé d’un canon de 105 mm à haute pression. Cependant, l’absence de systèmes APS, son moteur limité à 750 cv, ainsi que sa vétronique et ses systèmes de communication plus rudimentaires, n’en font pas l’équivalent du concept chinois, clairement taillé pour la haute intensité. Comme l’a souligné le média spécialisé Defense News, le Kaplan MT s’inscrit davantage « dans la logique des besoins régionaux en Asie du Sud-Est que dans une compétition avec les chars de combat occidentaux ou chinois » (Defense News).

Le fait est, aucun programme dans la sphère occidentale n’est construit sur les mêmes paradigmes que le programme de char moyen chinois. Dès lors, le marché potentiel pour ce type de blindés demeure largement vierge, tout comme l’était celui du CAESAR il y a vingt ans de cela. Cependant, une conception rigoureuse et un concept abouti, capables de démontrer leur efficacité au combat, constitueront la meilleure garantie de remplir les trois conditions ouvrant la voie du succès export.

Conclusion

Le concept de char de bataille moderne, héritier direct du char lourd, semble aujourd’hui avoir atteint un plafond d’efficacité. Certes, il demeure indispensable dans les doctrines occidentales, mais son coût d’acquisition et de possession, sa maintenance extrêmement lourde ainsi que sa masse croissante limitant sa mobilité stratégique et tactique, posent désormais des contraintes insurmontables. Comme l’a rappelé un rapport récent du Royal United Services Institute, « la masse croissante des chars occidentaux est devenue une vulnérabilité plus qu’un atout ».

Mais si ca passe
Le char moyen va-t-il ressusciter en Chine ? 106

Face à ce constat, plusieurs armées ont tenté de corriger les excès des années 2000 et 2010, qui avaient produit des blindés de plus de 65, voire 70 tonnes, parfaitement adaptés aux polygones d’entraînement mais difficilement opérables dans les environnements réels. Ainsi, le Leopard 3 allemand et le futur M1E3 Abrams américain visent une masse cible de 50 à 55 tonnes, traduisant une volonté de réduire le poids tout en conservant des standards de protection élevés. Toutefois, cette évolution, encore lourde, reste inscrite dans la logique du MBT.

Les véritables avancées permettant de réduire significativement la masse tout en maintenant une survivabilité acceptable sont venues de Chine. Les ingénieurs de l’APL ont en effet conçu un véritable char moyen moderne, articulant sa protection non pas sur l’épaisseur du blindage, mais sur une combinaison de mobilité extrême et de systèmes de protection active (APS). Avec environ 40 tonnes, ce nouveau blindé parvient à offrir des performances comparables à celles des MBT occidentaux en termes de puissance de feu utile et de capacité de survie, tout en se démarquant par un rapport puissance/poids inédit et une adaptabilité accrue au champ de bataille.

Pour la France, un tel char moyen constituerait une hypothèse tout à fait pertinente, non seulement comme alternative à un Leclerc EVO ou un EMBT de génération intermédiaire, mais peut-être aussi comme réponse réaliste à l’avenir incertain du programme MGCS. La dépendance française à une coopération industrielle délicate avec l’Allemagne pourrait être contournée par une initiative nationale plus agile et mieux alignée avec les besoins opérationnels.

Très mobile, ce type de blindé s’intégrerait nativement dans la doctrine de l’Armée de terre, historiquement structurée autour de la manœuvre et de la fulgurance. Plus léger et bien moins contraignant en matière de maintenance et de logistique que les chars lourds, il respecterait parfaitement les exigences françaises de projection, notamment dans des environnements où les infrastructures limitent déjà l’usage des MBT.

Au-delà du seul char, une telle plateforme de 40 tonnes pourrait donner naissance à une véritable famille de blindés chenillés, couvrant les besoins de véhicules de combat d’infanterie, d’artillerie automotrice ou de défense antiaérienne. Elle comblerait ainsi un vide capacitaire lourdement ressenti, aussi bien au sein de l’Armée de terre que de la BITD française, dont l’absence de chenillés modernes constitue aujourd’hui une faiblesse structurelle sur les marchés internationaux.

Reste la question de l’exportation. Si ce marché demeure encore largement inexploré, un char moyen pourrait séduire à condition que son prix soit suffisamment différencié des MBT actuels et que sa fiabilité opérationnelle soit démontrée. Dans ce cas, il ne manquerait plus qu’un succès au combat pour en assurer l’attractivité internationale. Comme le souligne l’International Institute for Strategic Studies, « la combinaison prix/fiabilité/performance reste le triptyque gagnant pour toute percée sur le marché mondial » (IISS).

Au-delà du seul aspect économique, c’est en réalité tout le concept de char moyen, et plus largement de sa famille de véhicules chenillés, qui pourrait servir de différenciateur majeur. Non pas en concurrence frontale avec les MBT existants — Leopard 2A8/3, Abrams M1E3, K-2, VT4, T-90M, Altay — mais en complémentarité, en apportant masse et mobilité là où les chars lourds n’offrent que puissance et protection.

Cette logique, consistant à « faire moins lourd, moins cher mais tout aussi efficace », est d’ailleurs une constante de l’armement français depuis plus de soixante ans : Mirage III contre Phantom II, Rubis contre Los Angeles, Caesar contre M109 ou Pzh 2000. Dans ce sens, le char moyen pourrait bien être l’héritier direct de cette tradition française d’innovation pragmatique, conçue non pour suivre les paradigmes dominants, mais pour les dépasser.