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Rafale : l’Inde prête à transformer Sindoor en victoire stratégique

L’annonce, relayée par le Times of India, selon laquelle l’Indian Air Force pousserait à attribuer au Rafale le gigantesque programme MRFA de 114 appareils, a immédiatement retenu l’attention. En effet, une telle décision, si elle se confirmait, viendrait consacrer l’avion français comme le cœur de la stratégie aérienne indienne pour les deux décennies à venir. Elle constituerait aussi la réponse la plus éclatante aux doutes méthodiquement entretenus, depuis l’opération Sindoor de mai 2025, par Islamabad et Pékin au sujet des performances du Rafale.

Car la bataille engagée autour du chasseur français n’a pas été uniquement militaire, mais avant tout informationnelle. Les affirmations pakistanaises, largement amplifiées par la propagande chinoise et reprises sans véritable filtre par une partie des médias spécialisés, ont façonné un récit initialement défavorable à New Delhi et à son partenaire français. Pourtant, les analyses postérieures, qu’il s’agisse des frappes menées contre les infrastructures pakistanaises ou du rôle joué par les Rafale aux côtés des Su-30MKI, dressent un tableau beaucoup plus nuancé, où la supériorité pakistanaise revendiquée apparaît bien fragile.

Dès lors, l’attribution du MRFA au Rafale prendrait une dimension qui dépasse la simple logique capacitaire. Pour Dassault Aviation, il s’agirait d’un succès industriel et commercial sans équivalent depuis les grandes heures du Mirage. Pour Paris, ce serait l’affirmation de sa capacité à proposer une alternative crédible face aux pressions américaines comme aux ambitions chinoises. Pour New Delhi enfin, ce choix marquerait la volonté d’affirmer une autonomie stratégique et de répondre à la double contrainte sino-pakistanaise par une montée en gamme rapide de ses moyens.

Ainsi, loin de confirmer les récits de fragilité diffusés à l’issue de Sindoor, ce contrat potentiel consacrerait au contraire le Rafale comme l’avion de combat européen le plus exporté des cinquante dernières années. Mais il poserait aussi une question de fond : la France saura-t-elle transformer ce succès en tremplin durable, alors qu’elle ne disposera pas d’un chasseur pleinement furtif avant 2045 et que l’avenir du SCAF demeure plus incertain que jamais ?

Opération Sindoor et la bataille du récit médiatique

L’opération Sindoor, qui opposa du 7 au 11 mai 2025 les forces aériennes indiennes et pakistanaises, n’a pas seulement été un affrontement militaire. Elle a constitué, dès ses toutes premières heures, une bataille informationnelle et médiatique d’ampleur internationale. En effet, les premiers communiqués officiels émis par Islamabad, soutenus presque immédiatement par Pékin et relayés intensivement par de nombreux canaux numériques, ont imposé un récit largement favorable au Pakistan dans la plupart des médias spécialisés et généralistes, y compris occidentaux. Dans ce narratif, l’Indian Air Force aurait subi de lourdes pertes, en particulier avec la destruction présumée d’un Rafale par un J-10CE armé de missiles PL-15, victoire aussitôt présentée comme décisive et irréfutable.

J-10CE Pakistan
Bien que profondément contreversé, le discours sino-pakistanais autour de l’engagement du 7 mai lors de l’opération Sindoor de l’Indian Air Force, demeure la version dominante dans la pression internationale

Très rapidement, ce récit s’est enraciné dans les articles de référence en langue anglaise, de la presse asiatique aux médias européens. L’influence de la communication pakistanaise a été considérablement amplifiée par la force de frappe numérique de ses relais, en particulier sur les réseaux sociaux, où l’on a vu se multiplier des vidéos de propagande et des analyses « techniques » massivement diffusées par des comptes proches de la sphère sino-pakistanaise.

Comme l’a relevé Defence24, de nombreux articles se sont alors alignés sur ces affirmations initiales, reflétant davantage les éléments de langage d’Islamabad que des constats objectifs vérifiables sur le terrain. Dès lors, cette « empreinte narrative » s’est avérée si profonde que les démentis ultérieurs n’ont jamais véritablement réussi à rééquilibrer la perception générale du conflit.

Pourtant, les données disponibles demeurent infiniment plus nuancées. Certes, la perte d’un Rafale indien ne semble plus faire débat parmi les spécialistes, mais les circonstances exactes de ce crash restent indéterminées. Aucune source indépendante n’a pu confirmer la version pakistanaise d’un engagement victorieux du J-10CE contre l’appareil français. L’Indian Air Force, comme à son habitude, a reconnu des pertes, sans en préciser le détail, tout en insistant sur le fait que tous les équipages étaient rentrés sains et saufs (The Hindu). De son côté, Dassault Aviation est restée scrupuleusement muette, suivant une ligne de discrétion traditionnelle en cas de pertes de matériels exportés.

En parallèle, les frappes indiennes menées les 7, 9 et 10 mai contre des installations militaires pakistanaises racontent une tout autre histoire. Les dégâts infligés à plusieurs sites stratégiques, confirmés par des images satellites publiées par le Center for Strategic and International Studies, témoignent d’une efficacité opérationnelle contrastant fortement avec l’image d’une aviation indienne prétendument décimée. Plusieurs analystes indiens ont même souligné que ces frappes, préparées et exécutées par des Rafale en coordination avec des Su-30MKI, démontraient au contraire la valeur ajoutée de l’appareil français en termes de pénétration, de frappe de précision et de supériorité informationnelle (Times of India).

Cependant, cette réalité tactique est demeurée largement en arrière-plan du récit dominant. En effet, les premières heures de la confrontation ont fixé le cadre médiatique, et les corrections apportées ultérieurement n’ont jamais eu le même retentissement. C’est là un phénomène bien documenté dans les conflits modernes : la première version qui circule, surtout si elle est relayée par une communication offensive et parfaitement calibrée, tend à devenir la « vérité médiatique » durable, même si elle est ultérieurement contredite par des faits objectivement vérifiables (Reuters). L’opération Sindoor illustre donc parfaitement ce que l’on appelle aujourd’hui la bataille du récit ou information dominance.

L’impact de ce biais initial a été d’autant plus renforcé par la passivité relative de New Delhi et de Paris. Alors qu’Islamabad multipliait les communiqués triomphants, soutenus par des relais médiatiques chinois, l’Indian Air Force se contentait de communiqués laconiques, et le gouvernement français, comme Dassault, gardaient obstinément le silence. Ce choix de retenue, destiné à ne pas alimenter la polémique et à éviter les surenchères, a paradoxalement contribué à figer l’image d’une défaite indienne. Il faudra ainsi plusieurs semaines, et de nombreux recoupements techniques et stratégiques, pour que les experts commencent à déconstruire le récit initial. Mais, entre-temps, le mal était profondément fait.

En définitive, l’opération Sindoor a révélé avec acuité l’ampleur de la vulnérabilité narrative de l’Inde et de ses partenaires. Dans un monde saturé d’informations instantanées et de campagnes d’influence coordonnées, le temps long de l’analyse militaire ne parvient plus à rivaliser avec l’impact immédiat des messages calibrés pour les réseaux sociaux. L’affaire démontre ainsi que les batailles d’aujourd’hui ne se gagnent pas seulement dans le ciel ou sur le terrain, mais aussi – et peut-être surtout – dans la sphère cognitive, où se forgent durablement les perceptions et, parfois, les illusions stratégiques.

La situation capacitaire critique de l’Indian Air Force

L’Indian Air Force aborde l’année 2025 dans une situation particulièrement tendue. Avec le retrait programmé des derniers escadrons de MiG-21 Bison prévu pour septembre 2025, sa flotte de combat sera ramenée à seulement 29 escadrons, soit environ 500 à 520 appareils opérationnels.

MIG21 Bison Indian Air force
Les derniers MIG-21 indiens seront retirés du service en septembre 2025, laissant l’Indian Air Force avec seulement 29 escadrons de combat, contre 42 estimés necessaires.

Or, son format minimal a été fixé à 42 escadrons par le ministère de la Défense indien, seuil jugé indispensable pour garantir une capacité de dissuasion et d’intervention face à la double menace chinoise et pakistanaise. Dès lors, l’écart, déjà criant depuis plusieurs années, atteindra donc un niveau critique à très court terme (Times of India). Selon un article publié il y a plusieurs mois sur Meta-Défense, l’IAF accuse aujourd’hui un déficit d’environ 400 avions de combat par rapport au format requis, un gouffre capacitaire difficilement soutenable.

Cette situation résulte, en réalité, de la combinaison de plusieurs facteurs convergents. D’une part, le vieillissement accéléré de la flotte héritée de la Guerre froide, en particulier les MiG-21, MiG-27 et Jaguar, qui représentent encore une fraction non négligeable des moyens indiens. D’autre part, les retards accumulés dans les programmes nationaux comme le Tejas, qui, malgré ses progrès, demeure un appareil de transition limité en autonomie et en charge utile. Enfin, les difficultés industrielles de partenaires étrangers, qu’il s’agisse de la Russie avec les Su-30MKI ou de projets avortés comme le FGFA (dérivé du Su-57), ont privé New Delhi de relais rapides pour compenser l’érosion de ses capacités.

En conséquence, l’IAF se retrouve face à un déséquilibre structurel grandissant entre la montée en puissance rapide des flottes chinoises et pakistanaises et l’érosion progressive de son propre potentiel. Pékin met en service chaque année plus de 100 avions de combat modernes, dont les J-20 de 5ᵉ génération. Islamabad, de son côté, a réceptionné en 2022 une première tranche de 25 chasseurs J-10CE, présentés par Pékin comme une réponse directe au Rafale indien (Defence24).

Plus inquiétant encore, quelques semaines seulement après l’opération Sindoor, la Pakistan Air Force a annoncé sa volonté d’acquérir le chasseur furtif J-35A de 5ᵉ génération, renforçant ainsi un peu plus l’écart qualitatif potentiel. Dès lors, la supériorité qualitative sur laquelle l’IAF comptait jusqu’ici pour compenser son infériorité numérique apparaît de plus en plus difficile à maintenir de manière durable.

Pour tenter de répondre à ce défi, l’état-major indien multiplie désormais les initiatives. La plus urgente concerne l’accélération du programme MRFA (Multi-Role Fighter Aircraft), qui prévoit l’acquisition de 114 chasseurs de nouvelle génération via une production locale sous licence. L’Indian Air Force pousse ainsi pour obtenir, dans les deux mois, l’approbation formelle du Defence Acquisition Council (DAC), présidé par le ministre Rajnath Singh. Celui-ci a présenté une feuille de route particulièrement ambitieuse visant à reconstruire les capacités de l’IAF, en s’appuyant notamment sur une participation accrue du DRDO (Defence Research and Development Organisation) et du secteur privé national.

Dans ce cadre, le Rafale apparaît logiquement comme le candidat favori. Déjà en service depuis 2020 au sein de deux escadrons, avec 36 appareils livrés et parfaitement intégrés dans la doctrine indienne, il bénéficie d’un retour d’expérience opérationnel positif, notamment lors des tensions avec le Pakistan en 2019 et, plus récemment encore, lors de l’opération Sindoor. L’IAF insiste ainsi pour que le programme MRFA s’organise autour de l’avion de Dassault, qui représente à ses yeux le compromis idéal entre performances, évolutivité et interopérabilité avec les systèmes déjà en place.

Selon plusieurs sources concordantes, l’IAF verrait dans le MRFA un moyen de ramener son format à 36 escadrons à moyen terme, seuil certes inférieur à l’objectif de 42, mais déjà beaucoup plus soutenable que la situation actuelle. Un tel rééquilibrage serait d’autant plus crucial que l’appareil devrait être acquis au standard F5, évolutif, conçu pour intégrer de nouveaux senseurs, des communications avancées et la mise en œuvre de drones de combat collaboratifs. Ainsi, à travers ce choix, l’IAF espère franchir un véritable pas générationnel, sans attendre le développement encore incertain de l’AMCA (Advanced Medium Combat Aircraft), dont l’entrée en service n’est pas attendue avant 2035 au mieux.

Enfin, l’urgence capacitaire de l’IAF explique directement la pression exercée sur les décideurs politiques. Les hauts responsables militaires indiens rappellent avec insistance que l’aviation de chasse reste la première ligne de défense du pays, aussi bien face au Pakistan qu’en cas d’affrontement limité avec la Chine sur la frontière himalayenne. Or, sans un effort massif et rapide, l’Inde risque de voir son avantage aérien s’éroder au point de mettre en cause sa capacité à mener efficacement des opérations combinées. C’est précisément dans cette perspective que le Rafale, au-delà de ses qualités intrinsèques, est aujourd’hui perçu comme l’outil stratégique par excellence pour restaurer l’équilibre.

Vers un accord majeur autour du Rafale et du programme MRFA

L’Indian Air Force a donc fait de l’accélération du programme MRFA sa priorité absolue, en insistant pour que celui-ci s’organise autour du Rafale. En effet, selon le Times of India, les discussions entre Dassault Aviation et les autorités indiennes auraient déjà atteint un stade avancé, et un accord pourrait être soumis au Defence Acquisition Council dans les prochains mois.

Dassault Aviation Merignac Rafale
Le marché MRFA inclut la construction locale d’une majorité des 114 avions de combat devant être livrés à l’IAF.

Le calendrier, particulièrement serré, traduit l’urgence stratégique ressentie par New Delhi, qui ne peut absolument pas se permettre de voir sa flotte de chasse descendre durablement sous le seuil critique. Pour Dassault, il s’agirait, dès lors, d’un succès historique : l’un des plus importants contrats d’exportation jamais envisagés pour un avion de combat européen, avec 114 exemplaires produits sous licence locale.

Cet accord potentiel, s’il se concrétise, marquerait par ailleurs une étape déterminante pour l’implantation industrielle française en Inde. Le programme MRFA prévoit en effet une production locale de l’essentiel des appareils, associée à un transfert de technologies significatif vers le secteur privé indien et vers le DRDO. Cela représenterait non seulement une opportunité majeure pour Dassault, mais aussi pour Safran, Thales et MBDA, qui verraient leurs technologies intégrées à un tissu industriel indien en pleine expansion. Pour New Delhi, l’effet de levier serait double : renforcer immédiatement ses capacités militaires tout en accélérant la montée en gamme de son industrie de défense nationale, conformément à l’initiative Make in India.

Le contrat constituerait également un signal fort vis-à-vis de Washington et Pékin. Pour les États-Unis, qui espéraient imposer leurs industriels via le F-21 de Lockheed Martin ou le F/A-18E Super Hornet de Boeing, l’échec face au Rafale représenterait une déconvenue considérable, d’autant que les tensions commerciales récentes – notamment les droits de douane imposés par l’administration Trump – compliquent fortement la relation bilatérale (Economic Times). Pour Pékin, qui avait largement instrumentalisé la confrontation de mai 2025 pour présenter le J-10CE comme supérieur au Rafale, l’annonce d’un tel contrat réduirait à néant l’impact de sa communication. À l’inverse, elle renforcerait sensiblement l’image du Rafale comme chasseur éprouvé au combat et plébiscité par une grande puissance régionale.

D’un point de vue capacitaire, l’ajout de 114 Rafale au standard F5 bouleverserait profondément la donne pour l’Indian Air Force. Avec six nouveaux escadrons, l’IAF disposerait d’une masse critique suffisante pour reconstituer une partie de son format et retrouver une cohérence doctrinale. Le Rafale F5, conçu pour être évolutif, intègre en effet des capteurs de nouvelle génération, des communications interconnectées et surtout la capacité de mettre en œuvre des drones de combat collaboratifs (EurAsian Times). Il permettrait ainsi à l’IAF de franchir un véritable palier générationnel, sans attendre la mise au point de l’AMCA indien, dont l’entrée en service opérationnel est encore incertaine et probablement repoussée au-delà de 2035.

Il faut également souligner que l’Inde dispose déjà d’une expérience opérationnelle solide avec le Rafale. Depuis 2016, les deux escadrons indiens ont participé à plusieurs exercices multinationaux comme Indradhanush ou Garuda, et ont été engagés lors de tensions avec le Pakistan, démontrant leur efficacité en mission de pénétration et de frappe de précision (The Hindu). Cette familiarité constitue un avantage déterminant, puisqu’elle permet une montée en puissance rapide sans nécessiter de transformation doctrinale majeure. Comme l’a résumé un ancien chef d’état-major indien, « le Rafale est un multiplicateur de force dont nous avons encore à exploiter tout le potentiel ».

En termes de comparaison internationale, le contrat MRFA représenterait un record absolu pour la génération actuelle de chasseurs. Le Typhoon n’a jamais dépassé 72 exemplaires exportés dans un pays, en l’occurrence l’Arabie saoudite. Le Gripen a atteint un maximum de 36 appareils au Brésil, et le F-16V, pourtant très compétitif, reste cantonné à des ventes éparses de quelques dizaines d’exemplaires par client. Aucun autre avion de 4,5ᵉ génération n’a donc approché les volumes envisagés pour le Rafale en Inde. Un tel contrat renforcerait mécaniquement et durablement la crédibilité commerciale de l’appareil sur la scène mondiale, et ouvrirait la voie à d’autres opportunités, notamment en Asie et au Moyen-Orient (Jane’s).

Enfin, le programme MRFA dépasse très largement le seul cadre d’un achat d’avions de combat. Il représente, en réalité, une orientation stratégique de long terme pour l’Inde, qui cherche à diversifier ses partenariats en matière d’armement et à réduire sa dépendance vis-à-vis de la Russie. Avec le Rafale, New Delhi s’assurerait un partenariat industriel étroit avec la France, tout en consolidant une relation stratégique avec l’Union européenne. Pour Paris, un tel succès constituerait un atout diplomatique majeur, renforçant son influence en Indo-Pacifique et confortant son rôle de partenaire de premier plan pour l’Inde dans la rivalité qui l’oppose à la Chine et au Pakistan (France24).

Le Rafale au cœur d’une stratégie de flotte mixte indienne

L’un des aspects les plus marquants de la réflexion doctrinale de l’Indian Air Force réside dans sa volonté d’organiser une flotte mixte, combinant des chasseurs robustes de génération 4,5 comme le Rafale ou le Su-30MKI, et des chasseurs furtifs de 5ᵉ génération. Une telle approche reflète une vision pragmatique : disposer à la fois de plateformes capables de missions de pénétration discrète ou de suppression de défenses (SEAD), et d’appareils polyvalents en nombre suffisant pour constituer une puissance de feu conventionnelle. Ainsi, l’IAF s’inscrit dans un modèle déjà adopté par plusieurs grandes puissances, qui associent systématiquement un noyau furtif de pointe à une flotte plus large de chasseurs conventionnels.

Su-57 VKS Russie
L’inde pourrait bien se tourner vers le Su-57E russe pour armer ses deux escadrons furtifs dans l’attente de l’entrée en service de l’AMCA, le chasseur furtif de 5ème de conception indienne, qui ne devrait pas intervenir avant la fin de la prochaine décennie.

En effet, si New Delhi envisage à terme de doter ses forces du futur AMCA (Advanced Medium Combat Aircraft), le calendrier de ce programme demeure incertain. D’ici 2035, l’IAF doit donc s’appuyer sur une combinaison pragmatique. Les Rafale et Su-30MKI assureront la masse critique et la flexibilité, tandis qu’un nombre limité d’appareils furtifs importés servira d’outil d’interim pour faire face aux J-20 chinois et aux J-35 pakistanais. Deux options sont actuellement évoquées : l’acquisition restreinte de Su-57E russes ou de F-35A américains.

Pour autant, le contexte politique rend hautement improbable un achat direct de F-35 à court terme. Les tensions croissantes avec Washington, illustrées notamment par l’imposition de 50 % de droits de douane sur les importations indiennes, compliquent considérablement ce scénario. À l’inverse, Moscou s’est dite prête à consentir de larges concessions industrielles pour revenir dans les bonnes grâces de New Delhi, comme l’a montré la récente proposition de partenariat autour du char T-14 Armata. Cette flexibilité russe pourrait ainsi favoriser une commande limitée de Su-57E, qui viendrait compléter la flotte indienne en attendant l’AMCA.

Par ailleurs, l’expérience des conflits récents démontre que la robustesse et la disponibilité d’une flotte de génération 4,5 demeurent essentielles. De nombreuses forces aériennes, y compris parmi les plus technologiquement avancées, continuent en effet de s’appuyer sur des flottes mixtes afin de combiner supériorité technologique et masse critique. L’IAF s’inscrit donc dans une logique éprouvée, visant à équilibrer la pointe technologique et la capacité de projection quantitative.

Dans ce cadre, le Rafale occupe un rôle central. Son intégration dans les deux premiers escadrons indiens a déjà démontré sa capacité à s’adapter rapidement aux doctrines locales, à opérer dans un environnement exigeant et à compléter efficacement les Su-30MKI. En outre, son standard F5, actuellement en préparation, devrait renforcer encore cette polyvalence : communications interopérables, capteurs avancés, intégration de drones de combat. Autant de caractéristiques qui le positionnent, très concrètement, comme la colonne vertébrale de la flotte de 4,5ᵉ génération indienne pour les deux prochaines décennies.

L’intérêt d’une flotte mixte est également politique. En diversifiant ses acquisitions, New Delhi adresse un signal clair à ses partenaires : elle refuse de dépendre exclusivement d’un seul fournisseur, qu’il soit américain, russe ou européen. L’acquisition potentielle de Rafale supplémentaires, combinée à une flotte limitée de chasseurs furtifs étrangers et au développement progressif de l’AMCA, illustre précisément cette stratégie d’équilibre. Comme l’a noté un analyste de l’Observer Research Foundation, « l’Inde veut bâtir une aviation de combat indépendante, mais sait qu’elle doit d’abord passer par une étape hybride ».

Ainsi, l’IAF semble déterminée à construire une architecture aérienne à double niveau : une flotte de chasseurs robustes et nombreux, dominée par le Rafale et le Su-30MKI, et une pointe technologique assurée par des appareils furtifs en nombre plus limité. Cette approche, comparable à celles déjà adoptées par plusieurs grandes puissances, garantit à l’Inde une crédibilité opérationnelle immédiate tout en préparant méthodiquement le terrain pour son autonomie future.

Une victoire stratégique pour Dassault et pour Paris

Un accord autour du programme MRFA constituerait, en effet, un succès retentissant pour Dassault Aviation, mais aussi pour l’ensemble de la filière française et européenne. Avec 114 appareils supplémentaires, le Rafale dépasserait très largement ses concurrents contemporains en matière d’exportations. À titre de comparaison, l’Eurofighter Typhoon n’a jamais réussi à placer plus de 72 exemplaires dans un seul pays, en l’occurrence l’Arabie saoudite, et le Gripen E reste limité à 36 appareils commandés par le Brésil.

Rafale armée de l'air Typhoon Royal Air Force
Avec 1,5 appareil exporté pour 1 appareil commandé par son pays d’origine, le Rafale surclasse très nettement tous les avions de combat ces 50 dernières années dans ce domaine, spécialement l’Eurofighter Typhoon (0,5). S’il remporte la compétition MRFA, ce ratio atteindra ateindra alors 2 appareils exportés par avion commandé par les forces aérinnes françaises, faisant aussi bien que le MIrage F1 et le Mirage III dans ce domaine.

Même le F-16V, pourtant compétitif et largement éprouvé, ne signe plus que des contrats dispersés de 20 à 40 avions par client. Dès lors, le Rafale atteindrait un volume d’export proche des grands succès industriels des décennies passées, comme le Mirage F1 (474 appareils) et le Mirage 2000 (286 appareils), tout en s’inscrivant dans une catégorie technologique nettement supérieure (Janes).

Pour Dassault, l’impact industriel serait immense. Le contrat ouvrirait la voie à une implantation pérenne en Inde, avec un réseau d’usines, de partenaires et de sous-traitants dédiés. Cela garantirait non seulement des emplois et des retombées technologiques en France, mais également une assise stratégique durable sur le marché indien. Thales, Safran et MBDA en bénéficieraient directement : radars AESA, moteurs M88 et armements de nouvelle génération seraient produits ou co-développés localement, consolidant des liens industriels de long terme avec New Delhi (India Today). Pour le gouvernement Modi, il s’agirait aussi d’un signal fort en faveur de l’initiative Atmanirbhar Bharat (autonomie stratégique) et du programme Make in India, deux piliers de sa politique industrielle et nationale.

Sur le plan commercial, un tel contrat placerait Dassault dans une position inédite. Le Rafale, déjà commandé à plus de 320 exemplaires à l’export (Égypte, Qatar, Émirats arabes unis, Indonésie, Grèce, Croatie, Serbie), franchirait ainsi le seuil symbolique des 430 avions exportés. Ce chiffre se rapprocherait dangereusement des 474 Mirage F1 vendus entre les années 1970 et 1990, longtemps considéré comme un sommet pour l’aviation de chasse française. Avec l’Inde, le Rafale deviendrait sans conteste l’avion européen le plus exporté de ces cinquante dernières années, dépassant en volume tous ses concurrents mais aussi en valeur, puisqu’un seul contrat MRFA représenterait plus de 20 milliards de dollars, soit le double des ventes globales du Gripen en 30 ans (Defense News).

Pour Paris, les gains seraient d’abord politiques. Emmanuel Macron et son successeur trouveraient dans ce contrat un levier diplomatique de premier plan. En consolidant un partenariat stratégique avec l’Inde, la France renforcerait significativement sa place en Indo-Pacifique, face à une Chine de plus en plus affirmée et à une Amérique de plus en plus imprévisible. Le message serait limpide : Paris est capable de proposer une alternative crédible, industrielle et militaire, au-delà de son seul marché national. Le succès indien servirait dès lors de vitrine pour d’autres prospects en Asie du Sud-Est (Philippines, Vietnam), au Moyen-Orient (Arabie saoudite, Oman) et en Europe de l’Est (Pologne, Roumanie), où de nouvelles flottes de combat doivent être constituées.

L’Indian Air Force tirerait elle aussi d’immenses avantages de cet accord. Avec six escadrons supplémentaires équipés de Rafale F5 ou F5+, elle disposerait d’un outil capable de rivaliser efficacement avec ses adversaires régionaux. Le Rafale comblerait une partie du retard numérique face à la Chine, et garantirait un net avantage qualitatif face au Pakistan, même doté de J-10CE récents et de J-35 furtifs à venir. En outre, l’intégration de nouveaux armements longue portée, comme le missile air-sol Hammer XR ou le missile de croisière supersonique RJ-10, viendrait renforcer encore son efficacité opérationnelle (EurAsian Times).

Ce succès renforcerait également la crédibilité de l’industrie française de défense, qui pourrait démontrer sa capacité à répondre à des besoins massifs, avec transfert de technologies et implantation locale. Il marquerait aussi une victoire diplomatique pour Paris, face aux pressions américaines et russes, en prouvant que la France reste capable d’imposer un avion européen de pointe dans une compétition mondiale dominée par les appareils américains et chinois. Plusieurs analystes du Carnegie India notent d’ailleurs que la réussite du Rafale MRFA consoliderait une « relation de confiance stratégique » franco-indienne, un atout de poids dans la recomposition des équilibres indo-pacifiques.

Enfin, un tel accord créerait un précédent historique : jamais depuis les grands contrats des Mirage en Égypte, en Libye ou en Irak dans les années 1970, un avion français n’aurait autant marqué le paysage stratégique d’une puissance régionale. Le Rafale deviendrait alors un pilier durable de l’aviation indienne, au même titre que les Su-30MKI, scellant l’ancrage industriel et militaire franco-indien pour plusieurs décennies. À terme, ce socle commun pourrait même préparer des coopérations croisées dans le cadre de futurs programmes aéronautiques, incluant drones de combat ou avions de transport, élargissant encore le partenariat stratégique entre Paris et New Delhi.

Conclusion

Le Rafale s’impose aujourd’hui, en effet, comme l’illustration éclatante de la résilience industrielle française et de la continuité stratégique de Dassault Aviation. Là où beaucoup annonçaient un effacement irrémédiable face à la machine industrielle américaine, l’avion français a su, patiemment mais méthodiquement, s’imposer sur des marchés aussi divers que l’Europe, le Moyen-Orient, l’Asie du Sud-Est, et désormais l’Inde. Dès lors, il apparaît que ce succès n’est pas le fruit du hasard, mais bien celui d’une stratégie industrielle et technologique rigoureusement planifiée et scrupuleusement exécutée.

Rafale Inde
En choisissant le Rafale pour la compétition MRFA, l’Inde provoquerait le chox mediatique necessaire pour enfin éliminer le narratif pakistanais concernant le Rafale (et le J-10CE), des esprits des journalistes et leaders d’opinions mondiaux.

Ce succès n’est pas uniquement commercial, mais également politique. En effet, chaque contrat signé a renforcé la crédibilité de la France comme puissance capable d’offrir une alternative crédible aux solutions américaines et russes. Ainsi, dans un contexte international marqué par le désengagement croissant des États-Unis du théâtre européen et par la montée en puissance de la Chine, le Rafale a offert à Paris un levier diplomatique considérable. De même, dans l’hypothèse où le programme MRFA se concrétiserait, ce levier pourrait se transformer en un pilier stratégique, puisque pour la première fois, un avion français s’imposerait au cœur de la planification militaire d’une grande puissance asiatique.

Par ailleurs, l’habileté de Dassault a été de ne jamais céder à la tentation d’un saut générationnel précipité, préférant au contraire miser sur la continuité et l’évolutivité. Le standard F5, en préparation, illustre parfaitement cette logique : ajout de capteurs avancés, connectivité renforcée, intégration de drones de combat collaboratifs. Ainsi, là où d’autres programmes concurrents se sont enlisés dans des ruptures technologiques mal maîtrisées, Dassault a bâti sa crédibilité sur la fiabilité et la capacité à franchir progressivement les étapes technologiques.

De fait, l’impact d’un tel succès dépasserait le seul cadre industriel. Pour Paris, il constituerait un instrument diplomatique de premier plan, consolidant son rôle en Indo-Pacifique face à Pékin et en démontrant que la France demeure capable de proposer une alternative crédible et compétitive. Pour New Delhi, il marquerait un tournant doctrinal et capacitaire majeur, en consolidant une flotte de Rafale capable de rétablir la balance stratégique face au Pakistan et, dans une certaine mesure, face à la Chine. Ainsi, le programme MRFA dépasserait la simple logique d’achat d’avions de combat, pour s’affirmer comme une alliance stratégique durable entre la France et l’Inde.

Pour autant, il convient de ne pas se laisser aveugler par l’éclat de ce scénario. Car, en effet, derrière les performances actuelles du Rafale se profile une question lourde : la France pourra-t-elle conserver cette position dominante sans disposer d’un véritable chasseur de 5ᵉ génération avant 2045 ? Certes, le développement d’un drone de combat collaboratif, prévu pour 2035, viendrait prolonger l’attractivité du Rafale F5 et offrir une réponse partielle aux besoins de pénétration furtive. Mais il demeure incertain qu’un tel complément suffise à préserver l’avantage stratégique français, alors même que la Chine, la Russie, les États-Unis, et bientôt la Turquie ou la Corée du Sud, aligneront déjà des flottes entières de chasseurs furtifs.

Ainsi, le retard accumulé par le SCAF apparaît comme une fragilité majeure. Malgré les années et les déclarations d’intention, le programme reste enlisé dans des querelles de gouvernance et de partage industriel. En définitive, aucune alternative crédible n’est attendue en France ou en Europe avant 2045, pour disposer d’un appareil pleinement furtif. Dès lors, le risque est réel de voir se répéter l’expérience des années 1970, lorsque le Mirage F1, pourtant robuste et compétitif, ne put résister face au F-16, qui s’imposa comme le standard de toute une génération.

En définitive, si l’accord MRFA venait à se concrétiser, il consacrerait le Rafale comme l’un des plus grands succès industriels et diplomatiques de la France. Mais il soulignerait aussi l’urgence d’une réflexion stratégique : sans anticipation et sans effort massif dans un successeur furtif, la France risque de voir s’éroder son avance durement acquise, au moment même où les enjeux de supériorité aérienne redeviendront centraux. Dès lors, la question est posée : le drone de combat attendu pour 2035 constituera-t-il un relais suffisant, ou ne sera-t-il qu’un palliatif fragile, condamnant Paris à patienter dans l’attente d’un SCAF toujours incertain, au risque de laisser filer une position chèrement conquise ?

La Suisse reste fidèle au F-35 en dépit des tensions avec Washington

Le 13 août 2025, le Conseil fédéral helvétique a confirmé publiquement ce que beaucoup soupçonnaient depuis longtemps : la fameuse clause de garantie tarifaire, présentée en 2021 comme un verrou contractuel protégeant l’achat suisse de F-35A, est en réalité inapplicable. Dans un autre contexte, cette annonce aurait pu nourrir un débat national enflammé sur l’opportunité de maintenir un contrat entaché de surcoûts potentiels, alors même que d’autres scandales – comme la réduction drastique du stock initial de munitions – fragilisent déjà le programme. Mais à Berne, la ligne reste inchangée : on achètera le F-35, quitte à en réduire le nombre.

Cette persistance interroge, d’autant que la relation bilatérale avec Washington traverse une zone de turbulences. L’imposition par les États-Unis de droits de douane de 39 % sur plusieurs produits suisses, qualifiée de mesure « inamicale » par de nombreux analystes, ajoute une dimension politique défavorable à un dossier déjà chargé. Dans ces conditions, l’option d’un report, d’une renégociation ou même d’une remise en compétition pourrait sembler évidente. Pourtant, c’est l’inverse qui se produit.

Au-delà des moqueries qui ne manqueront pas d’être faites sur la prévisibilité d’un tel scénario – la Suisse s’enfermant dans un choix où elle perd sur tous les tableaux – il convient de s’interroger sur les ressorts réels de cette décision. Pourquoi persister à acquérir un appareil dont le coût unitaire grimpe, dont les conditions d’exploitation imposent une dépendance technologique totale aux États-Unis, et dont la mise en service a déjà nécessité des compromis capacitaires significatifs ?

Et la question dépasse largement le cas helvétique. Car Berne n’est pas seule : du Danemark à la Belgique, du Royaume-Uni à l’Allemagne, la fidélité européenne au F-35 semble inébranlable, même dans un contexte défavorable. Alors pourquoi les Européens se détournent-ils systématiquement des avions européens, parfois pourtant performants et compétitifs à l’export, pour leur préférer l’appareil américain ? C’est à cette double interrogation que cet article entend répondre.

Le ministre de la défense suisse reconnaît la non-applicabilité de la clause de prix garantis du contrat F-35

Le scandale couvait depuis plusieurs mois ; il est désormais ouvertement reconnu par les autorités helvétiques : la fameuse clause de garantie tarifaire, largement mise en avant lors de la sélection du F-35A en 2021, s’avère in fine non contraignante pour les États-Unis. Contrairement à ce qu’avaient martelé à l’époque le Département fédéral de la défense, alors dirigé par Viola Amherd, et l’agence d’acquisition Armasuisse, Washington n’est pas tenu de maintenir le prix unitaire fixé initialement à 79 M$ sur la durée du contrat.

F/A-18 Hornet forces aériennes helvétiques
Le remplacement des F-18 et F-5 des forces aériennes helvétiques ne peut désormais plus être reporté.

Ainsi, il est fort logique que les États-Unis refusent de vendre à Berne des appareils qu’ils paient eux-mêmes 87 M$ (tarif 2025 selon le Pentagon Selected Acquisition Report), voire davantage, en absorbant la différence à leurs dépens. Cette position américaine était pourtant prévisible : dès 2021, le Contrôle fédéral des finances suisse avait averti que la clause de prix garanti ne reposait sur aucune obligation ferme dans le Foreign Military Sales Act ; ses alertes furent totalement ignorées par les autorités.

Dans un communiqué officiel du 13 août 2025, le Conseil fédéral reconnaît désormais l’inapplicabilité de cette clause, tout en tentant d’en imputer la responsabilité à l’intransigeance américaine. Cette ligne de défense paraît fragile, d’autant que plusieurs signaux d’alerte avaient également été relayés dans la presse spécialisée, comme le Tages-Anzeiger et Defense News, dès l’annonce du choix du F-35.

Les conséquences budgétaires sont lourdes : la votation populaire de 2020, remportée avec une très courte majorité de 50,2 %, avait donné mandat au gouvernement pour renouveler la flotte de chasse dans une enveloppe de 6 Md CHF, strictement plafonnée. Or, les autorités admettent aujourd’hui que, si le contrat était exécuté en l’état, un surcoût de 600 M à 1,2 Md CHF viendrait s’y ajouter.

Cette fourchette interroge : au prix actuel de 87 M$, l’augmentation pour 36 appareils serait d’environ 250 M CHF, et même à 94 M$, elle ne dépasserait pas 470 M CHF. Cette incohérence, pourtant majeure, n’a curieusement pas été soulevée par la presse helvétique, révélant un manque d’examen critique face à un dossier à très forte sensibilité politique.

Mais reste déterminé à acquérir le F-35, quitte à en réduire le volume

Malgré la remise en cause de la clause tarifaire et les surcoûts désormais admis, Berne reste fermement décidée à acquérir le F-35A pour équiper ses forces aériennes. Lors d’une conférence de presse le 15 août 2025, le ministre de la Défense, Martin Pfister, a explicitement reconnu que la Suisse pourrait devoir réduire le nombre d’appareils commandés, passant en dessous des 36 prévus initialement, afin de rester dans le cadre légal fixé par la votation de 2020 (RTS Info). Ce scénario n’est pas inédit : le Canada, confronté à une hausse similaire des coûts unitaires, envisage lui aussi de réduire sa commande de F-35A de 88 exemplaires tout en repoussant certaines livraisons pour contenir son budget (Defense News).

F-35A US Air Force
dès l’annonce de la victoire du F-35A en Suisse, des voix s’étaient élevées, à Bernes, pour mettre en cause la fragilité des clauses contractuelles présentées comme sûres par les autorités suisses.

Pourtant, une telle réduction aurait des conséquences opérationnelles considérables. Des documents internes de l’armée suisse, révélés par le SonntagsBlick, indiquent que le contrat initial avait déjà été « optimisé » au-delà du raisonnable pour respecter l’enveloppe de 6,1 Md CHF, en réduisant notamment le stock initial de munitions air-air et air-sol à un seuil minimal. Cette compression logistique pourrait, selon plusieurs anciens officiers interrogés par Le Temps, compromettre la capacité des forces aériennes à soutenir des opérations prolongées, même en cas d’achat complet des 36 appareils.

En effet, même à un prix unitaire élevé de 94 M$, l’achat des 36 F-35A représenterait environ 3,4 Md$, soit 2,75 Md CHF au taux actuel. Les 3,36 Md CHF restants seraient absorbés par des coûts incompressibles : infrastructures de maintenance aux normes américaines, centres de simulation, systèmes de mission et formation des pilotes et techniciens. Ces postes budgétaires sont fixés contractuellement et ne peuvent être réduits proportionnellement à la taille de la flotte acquise.

En d’autres termes, si le prix unitaire de l’avion augmente, la seule variable d’ajustement pour rester dans l’enveloppe légale est le nombre d’appareils. Les estimations convergent vers une réduction de 8 à 16 unités, ce qui laisserait la Suisse avec 20 à 28 chasseurs. Or, comme l’a rappelé l’ancien commandant des Forces aériennes, Aldo C. Schellenberg, « une flotte réduite à une vingtaine d’appareils, compte tenu des taux de disponibilité réels du F-35, signifierait au mieux 4 à 8 avions déployables simultanément » (Aviation Week).

Ce potentiel opérationnel, déjà modeste, ne suffirait pas à garantir la souveraineté de l’espace aérien helvétique en cas de crise prolongée, même avec l’avantage technologique du F-35. De plus, la réduction du nombre d’appareils pourrait affaiblir la position de la Suisse dans les structures d’interopérabilité de l’OTAN, où la masse critique des flottes joue un rôle déterminant pour les échanges de pièces, la mutualisation de la formation et les exercices conjoints.

Ainsi, Berne se trouve dans un dilemme stratégique : réduire la flotte pour respecter la contrainte budgétaire légale, au risque de rendre l’investissement global beaucoup moins pertinent opérationnellement ; ou augmenter le budget, au risque de relancer un débat politique explosif et une potentielle nouvelle votation populaire.

Danemark, Belgique, Suisse… Pourquoi cette fidélité au F-35 lorsque tout pointe en direction inverse ?

On peut dès lors légitimement s’interroger sur les raisons profondes qui poussent Berne à rester inébranlablement fidèle au F-35A, même après l’abandon de la clause tarifaire et la perspective de surcoûts massifs. Cette obstination paraît d’autant plus étonnante que les relations entre la Suisse et les États-Unis se sont récemment tendues, notamment après l’instauration par Washington de droits de douane de 39 % sur certains produits helvétiques, mesure que plusieurs analystes, dont Swissinfo, qualifient ouvertement d’« inamicale » voire de « hostile » dans le contexte bilatéral actuel.

Trump droits de douane
Donald Trump a imposé des droits de douanes de 39% à la Suisse, une mesure jugée unilateralement comme inamicale, voire hostile.

Ce paradoxe helvétique n’est pourtant pas isolé. Copenhague, par exemple, a confirmé en 2025 son intention d’étendre sa flotte de F-35A, alors même que les tensions diplomatiques avec les États-Unis s’accroissaient autour de la question du Groenland, que Donald Trump a revendiqué avec insistance depuis 2019 (BBC). De son côté, la Belgique a maintenu son cap, malgré les mesures économiques restrictives de Washington à l’encontre de l’Union européenne et les annonces répétées d’un désengagement conventionnel partiel des forces américaines d’Europe.

Cette fidélité se manifeste même au Royaume-Uni, pourtant engagé dans le programme Tempest de 6ᵉ génération, mais qui continue d’acquérir des F-35B pour équiper ses porte-avions de classe Queen Elizabeth (UK MoD), et a récemment confirmé sa décision d’acquérir une flotte de F-35A pour redonner une composante aérienne à sa dissuasion. Les autorités invoquent généralement trois arguments récurrents : la supériorité technologique supposée de l’appareil, son statut de « standard » européen de fait, et l’espoir que la parenthèse Trumpienne ne dure qu’un temps.

Le paradoxe est frappant : cette confiance dans le F-35 perdure alors même que ses limites techniques et logistiques sont abondamment documentées, et que l’extrême dépendance qu’il induit vis-à-vis des États-Unis a été crûment révélée lors de l’épisode du « Kill Switch » en 2024, lorsque plusieurs pays partenaires ont confirmé l’impossibilité d’accéder aux pleines capacités logicielles sans validation américaine (Breaking Defense).

En Espagne, le gouvernement a refusé l’offre du F-35, officiellement pour préserver ses investissements dans le programme SCAF, mais aussi pour éviter de se placer dans cette dépendance. Lisbonne et Dublin, bien que moins exposés, ont exprimé publiquement leurs réserves, préférant temporiser plutôt que d’engager des budgets colossaux dans un appareil qui cristallise autant de critiques.

Enfin, au Canada, autre acheteur récent du F-35, le débat politique a été vif. Plusieurs parlementaires ont questionné la pertinence d’un achat lourdement contraint par des paramètres américains, alors même que le contexte stratégique national est très différent de celui des alliés européens (The Globe and Mail). Cette comparaison met en évidence que, quelle que soit la géographie, les arguments pro-F-35 reposent souvent davantage sur des considérations politico-stratégiques globales que sur des évaluations purement opérationnelles.

La supériorité technologique du F-35 ne fait pas débat dans ces pays

Le premier argument mis en avant par les autorités de Berne, de Copenhague, de Bruxelles ou de Londres repose sur la supériorité technologique supposée du F-35A par rapport à ses concurrents directs, qu’il s’agisse du Rafale, du Gripen Eou de l’Eurofighter Typhoon. Dans le discours officiel, cet avantage est présenté comme un postulat : un unique F-35, affirment certains décideurs, serait « supérieur » à plusieurs avions de génération précédente, grâce à sa furtivité, ses capteurs intégrés et sa fusion de données.

Rafale F-35 et Typhoon Royal Air Force et Armée de l'air
La supériorité technologique du F-35 a un prix : une grande fragilité, un poids logisitique et de maintenante décuplé, et au final, une faible disponibilité chronique de l’appareil américain.

Certes, l’appareil emporte des technologies avancées qui peuvent conférer un avantage initial significatif, comme l’a illustré l’emploi opérationnel par Israël au-dessus de l’Iran en 2024 (The Jerusalem Post). Cependant, cette supériorité est contrebalancée par une disponibilité structurellement limitée. Selon le rapport 2023 du Government Accountability Office, la flotte américaine de F-35 affichait un taux de mission capable moyen de 55 %, loin des objectifs initiaux de 85 %.

En d’autres termes, durant les premiers jours d’un conflit, une flotte de F-35 peut effectivement offrir un effet de choc grâce à sa furtivité et à la qualité de ses senseurs. Mais au-delà, la faible disponibilité, couplée à des cycles de maintenance exigeants, réduit drastiquement sa capacité à maintenir la pression opérationnelle. L’exemple israélien est éloquent : après des frappes initiales intenses, le rythme opérationnel s’est notablement ralenti faute de disponibilité suffisante.

Cette réalité explique pourquoi des pays comme la Norvège, les Pays-Bas ou le Danemark, qui avaient initialement opté pour des flottes réduites, ont rapidement revu leur plan pour augmenter le nombre d’appareils. L’objectif n’était pas tant de multiplier la puissance de feu que de compenser la faible disponibilité en assurant une masse critique d’avions opérationnels à tout moment.

Ainsi, cet avantage technologique, réel mais fragile, peut s’avérer trompeur. Il séduit légitimement les forces aériennes et les pilotes, toujours friands d’innovations, mais il nourrit aussi un biais de confirmation chez les décideurs politiques. Comme le résume l’analyste Justin Bronk du RUSI, « le F-35 est un formidable outil dans un environnement de haute intensité… pendant un temps limité ».

Le F-35 est devenu le standard de fait des forces aériennes européennes

Le second argument est plus pernicieux. En effet, selon ses zélotes, le F-35 serait devenu, de fait, un standard européen, puisque près de 70 % des forces aériennes dotées d’une flotte de chasse, sur le vieux continent, se sont prononcées en faveur de l’appareil américain.

La démonstration, ici, tente de faire passer le choix de cette majorité européenne comme une garantie de pertinence des arbitrages faits, mais aussi comme une assurance de soutenabilité et d’interopérabilité opérationnelle entre ces flottes aériennes, en cas de conflit.

F-35A suisse
le F-35 a ses atouts. Mais ceux-ci ne repondent pas necessairement aux besoins de toutes les forces aériennes européennes.

Pourtant, l’une comme l’autre de ces déductions est erronée. D’abord, concernant la soutenabilité : le F-35 a beau être un modèle largement répandu au sein des forces aériennes européennes, il n’en demeure pas moins un appareil strictement américain. En d’autres termes, la standardisation européenne vis-à-vis de cet appareil ne représente en rien une quelconque garantie, puisque toutes ces flottes reposent sur le même nœud décisionnaire, capable de fermer les vannes des pièces détachées, des munitions et surtout des serveurs de maintenance ALIS/ODIN, tous basés aux États-Unis.

En réalité, loin de représenter un atout en matière de résilience et de crédibilité – donc en matière de potentiel dissuasif –, cette standardisation constitue une faiblesse majeure. Elle pourrait priver l’Europe d’une majorité de sa puissance aérienne si les États-Unis décidaient, pour une raison ou une autre, de donner la priorité à leurs propres forces pour les pièces et munitions, ou plus trivialement, de ne pas intervenir dans un conflit en Europe. Plusieurs rapports, dont celui de l’ECFR, soulignent que ce type de dépendance logistique limite drastiquement l’autonomie stratégique européenne.

De même, la validation « par la masse » de la décision, arguant de la validité d’un arbitrage en faveur du F-35 car le même a été réalisé par une majorité d’autres nations, est elle aussi très contestable. Elle est, évidemment, politiquement confortable, puisqu’elle permet de décharger le décideur d’une partie de la responsabilité de ses arbitrages. En outre, elle crée une dynamique d’appartenance au groupe, très bien documentée par la psychologie sociale, d’autant plus qu’elle s’oppose à quelques « brebis galeuses », permettant de créer un clivage qui rassure.

Pour autant, une telle standardisation de la réponse est, du point de vue opérationnel, on ne peut plus déroutante. Ainsi, des pays comme la Finlande, la Pologne, la République tchèque, la Roumanie ou même la Grèce face à la Turquie, ne disposent d’aucune base aérienne arrière susceptible de mettre en œuvre le F-35 hors de portée des missiles balistiques russes, épaulés de missiles de croisière et de drones d’attaque.

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Le F-35A n’a pas été conçu pour être mis en oeuvre à partir de pistes sommaires ou de portions d’autoroute.

Or, contrairement au Gripen, au Rafale ou même au F-16, le F-35 n’a pas été conçu pour opérer à partir de bases sommaires, et encore moins de portions d’autoroute, la lourdeur de sa maintenance interdisant ce type de dispersion au-delà de quelques heures. De fait, ces pays devraient privilégier des flottes plus rustiques et dispersables, précisément pour disposer encore d’une aviation de combat après les frappes de décapitation initiales.

À l’inverse, les pays du second rideau défensif européen, comme l’Allemagne, l’Italie, les Pays-Bas, la Norvège ou la Belgique, peuvent plus aisément protéger leurs bases aériennes, le nombre et le type de vecteurs susceptibles de les frapper étant plus réduit dans l’arsenal russe. Mais ici, c’est le rayon d’action du F-35A qui pose problème. Ne pouvant emporter de réservoirs extérieurs sans compromettre sa furtivité, l’appareil ne peut rester sur zone en Europe de l’Est plus de 15 minutes en partant de bases situées à l’ouest de l’Allemagne.

De fait, ces appareils dépendent avant tout de la flotte de ravitailleurs européens pour mener leurs missions. Or, ces avions sont peu nombreux et ne peuvent utiliser qu’un nombre restreint de pistes longues, qui seraient évidemment des cibles prioritaires pour des missiles russes à charge conventionnelle comme le Kinzhal, le 3M22 Tsirkon ou encore l’Oreshnik.

Ainsi, il apparaît que chaque pays européen est confronté à un contexte stratégique qui lui est propre, parfois très différent de celui de ses voisins. La standardisation de la réponse via le F-35 constitue donc davantage une faiblesse qu’une force, et certainement pas la preuve de la pertinence universelle d’un tel choix. Au mieux, elle illustre la puissance de l’effet de groupe dans la décision, y compris lorsqu’elle s’exerce à l’échelle d’un État.

L’épisode Trump ne durera qu’un temps…

Cependant, le plus puissant argument en faveur du F-35 en Europe, concerne une certitude jamais évoquée en public : l’épisode Trump ne durera qu’un temps. En effet, l’immense majorité des décisions prises en Europe ces derniers mois, qu’il s’agisse de l’augmentation des budgets à 5 % du PIB, de l’achat de F-35 ou d’autres partenariats stratégiques noués avec les entreprises de défense américaines, repose sur cette conviction que les tensions, incertitudes et difficultés rencontrées aujourd’hui, autour des questions de défense, sont le fait du retour de Donald Trump à la Maison-Blanche.

Mark Rutte Donald Trump OTAN La Haye juin 2025
Pour beaucoup d’européens, la stratégie, face à Trump, consiste à courber l’echine et à attendre que la tempête passe, en minimisant les dégats, dans l’espoir de revenir à la situation antérieure, au-delà de 2029. C’est pourtant très peu probable.

En effet, selon la Constitution américaine, le 47ᵉ président ne pourra pas briguer un troisième mandat au-delà de celui-ci, et ne sera donc plus en fonction après 2029. Pour beaucoup en Europe, cette échéance est vue comme un point de bascule positif : elle signifierait le retour d’une administration américaine plus prévisible et plus coopérative, rétablissant le « lien transatlantique » tel qu’il était perçu avant 2016. Ce raisonnement explique pourquoi tant de gouvernements européens choisissent de « laisser passer la tempête », convaincus que les frictions actuelles ne sont qu’une parenthèse. Comme le résumait un diplomate cité par Politico, « il suffit de tenir quatre ans, et nous retrouverons un partenaire américain fiable ».

Pourtant, là encore, on peut craindre que ce raisonnement souffre d’un puissant biais de confirmation, teinté d’une propension à l’autopersuasion et aux prophéties autoréalisatrices. En effet, les fondements du désengagement américain d’Europe dépassent largement la personnalité du locataire actuel de la Maison-Blanche. Ce basculement est la conséquence directe de la montée en puissance militaire, économique et politique de la Chine dans l’Indo-Pacifique, ainsi que de la concurrence croissante que Pékin fait peser sur Washington dans ce qui fut longtemps son pré carré exclusif.

Ce pivot stratégique vers l’Asie, amorcé dès l’administration Obama sous l’appellation de Rebalance to Asia (Brookings Institution), a été poursuivi sous Trump et consolidé par Biden. Les rapports successifs du Pentagon’s Indo-Pacific Strategy rappellent que la défense des intérêts américains dans le Pacifique est désormais prioritaire, et que cette orientation est appelée à durer indépendamment de l’occupant du Bureau ovale.

Surtout, il faudra toute la puissance militaire, industrielle et financière des États-Unis pour contenir la montée en puissance chinoise. Pékin, à travers son Armée populaire de libération, exécute méthodiquement un plan visant à atteindre la parité militaire avec Washington dans le Pacifique à l’horizon 2035, puis à obtenir un avantage stratégique global dans la décennie suivante (CSIS). Cette trajectoire implique des investissements massifs, une concentration des moyens sur le théâtre asiatique et, mécaniquement, un désengagement relatif d’Europe, du Moyen-Orient et d’Afrique.

Marine chinoise Type 055 Type 052D Type 056
Le plan chinois pour devenir la première puissance militaire avant 2049 semble parfaitement huilé et executé par Pékin et l’APL.

De leur coté, les Etats-Unis ont largement tardé à prendre la mesure de ce plan chinois, pourtant largement perceptible dès la fin des années 2000. Dès lors, Washington et le Pentagone sont à présent engagés dans une course de rattrapage, pour tenter de recoller à l’avance prise par Pékin en matière de production de navires militaires, d’avions ou de blindés, alors que, dans le même temps, la recherche chinoise a presque intégralement comblé son retard vis-à-vis de l’occident, privant les Etats-Unis de l’avantage technologique sur lequel leur stratégie était bâtie jusqu’à présent.

En conséquence, l’époque où les Européens pouvaient compter sur l’appui massif et rapide de la « cavalerie » américaine en cas de crise majeure à l’Est est révolue. Dans le meilleur des cas, ils pourront espérer que les États-Unis maintiennent le statu quo dans le Pacifique, leur laissant un flux régulier d’armes, de technologies et de munitions. Mais le risque d’un double front – un conflit simultané en Asie et en Europe – condamnerait presque certainement cette option, laissant les Européens seuls face à la Russie, avec une flotte de chasse amputée de plus de 50 % de ses capacités si les flux logistiques américains étaient redirigés ailleurs.

Et si un nouveau locataire du Bureau ovale sera sans doute plus poli et moins brutal dans ses propos vis-à-vis des alliés européens, cette réalité structurelle ne disparaîtra pas pour autant. Miser sur le seul F-35, appareil dont la chaîne de soutien et la maintenance sont intégralement contrôlées depuis les États-Unis, revient à faire dépendre l’efficacité de la puissance aérienne européenne d’un partenaire dont les priorités stratégiques se déplacent inexorablement ailleurs.

La réponse européenne au F-35 toujours obscure, distante ou non concurrentielle

Reste que tous ces arguments, valables comme contestables, pour expliquer les arbitrages en faveur du F-35 par les pays et forces aériennes en Europe, n’existent qu’en raison d’un fait unique : l’absence d’alternative crédible au F-35A en Europe. Cette réalité est connue et reconnue par la plupart des observateurs du secteur, y compris au sein des états-majors européens, qui savent que l’appareil américain occupe seul le créneau des chasseurs multirôles furtifs de 5ᵉ génération disponibles à l’exportation.

En effet, quoi qu’on en dise, jamais le Rafale, l’Eurofighter Typhoon ou le Gripen E, tout évolués qu’ils puissent être dans leurs standards itératifs, n’ont représenté de réelles menaces face au chasseur de Lockheed-Martin lors des compétitions européennes, ou même asiatiques (Corée du Sud, Singapour). Et ce, pour une unique raison : ils ne sont pas furtifs. Or, depuis la fin des années 2000, la furtivité est devenue un critère éliminatoire dans un nombre croissant d’appels d’offres, comme l’a montré l’exclusion d’office du Rafale et du Typhoon dans plusieurs compétitions, au profit de projets intégrant cette capacité.

Mirage 2000-5 forces aériennes hellénqiues
Si Dassault a produit le Mirage 2000 comme alternative crédible au F-16, il n’a jamais relevé le defi du F-35A.

Ce handicap technique est d’autant plus décisif que les forces aériennes qui investissent dans de nouvelles plateformes le font pour une durée d’exploitation de 30 à 40 ans. Acheter aujourd’hui un avion non furtif, c’est accepter qu’il devienne obsolète bien avant la fin de son cycle de service, ce qui pèse lourd dans les décisions politiques et budgétaires. Comme l’a résumé un rapport de l’IISS, « la furtivité n’est plus un avantage, c’est une exigence de base pour tout avion appelé à affronter des défenses aériennes modernes ».

Eurofighter, Saab et Dassault gèrent l’existant, mais ont abandonné face au F-35

Le fait est que le français Dassault Aviation, le suédois Saab et le consortium Eurofighter ont depuis longtemps abandonné l’idée de s’opposer frontalement au F-35, comme l’a montré le désengagement français dans les compétitions en Belgique et au Canada. Dans ces deux cas, Paris a jugé que les conditions de l’appel d’offres, intégrant notamment la furtivité comme critère central, rendaient l’issue prévisible. Si certains constructeurs ont cru en leurs chances, notamment en Suisse et en Finlande, c’était avant tout sur des considérations politiques, économiques ou de proximité, et non sur une supériorité technique indiscutable de leurs appareils respectifs.

Dès lors, les avionneurs européens se concentrent depuis plusieurs années sur les marchés où le F-35 n’est pas en compétition. Cela inclut le Moyen-Orient (Qatar, Arabie saoudite, Émirats arabes unis), l’Amérique du Sud (Brésil, Colombie, Pérou) et certaines zones d’Asie (Inde, Philippines, Thaïlande). En Europe même, ils ciblent les rares pays réticents au F-35 ou sous sanctions américaines, comme la Turquie, la Croatie, la Hongrie ou l’Espagne. Cette réorientation stratégique a permis de sécuriser quelques succès à l’export, mais elle ne change pas la domination structurelle du chasseur américain sur le marché européen.

Surtout, aucun programme opérationnellement mature n’existe aujourd’hui en Europe pour véritablement contrer le F-35. Le GCAP, qui réunit Grande-Bretagne, Italie et Japon, donnera naissance à un chasseur lourd de 6ᵉ génération, inadapté aux besoins de nombreuses forces aériennes intermédiaires du continent. Quant au SCAF franco-germano-espagnol, s’il devait être plus compact et plus léger, son avenir apparaît de plus en plus incertain, miné par les désaccords persistants sur la gouvernance et la répartition industrielle entre ses partenaires.

Programme GCAP Tempest Royal Air Force Farnborough 2024
Prévu pour 2035, le Tempest du programme GCAP sera un chasseur aussi lourd qu’onéreux, hors de portée des bourses et des besoins d’une majorité de forces aériennes européennes, qui resteront donc sur F-35 américain.

En outre, ces deux programmes partagent un handicap majeur : leur calendrier. Le Tempest du GCAP n’entrerait en service qu’à partir de 2035, tandis que le NGF du SCAF ne serait opérationnel qu’à l’horizon 2040, au mieux. Les premières livraisons export pourraient ainsi n’intervenir qu’entre 2040 et 2045, soit dix à quinze ans trop tard pour influencer les choix actuels des forces aériennes européennes, lesquelles engagent leurs budgets sur 30 à 40 ans lors d’un achat.

La situation actuelle n’est pas sans rappeler l’arrivée du F-16 au milieu des années 1970, qui prit de court les avionneurs européens. À l’époque, l’évolution du Mirage F1 proposée par Dassault Aviation avait certes suscité des réactions comparables à celles observées aujourd’hui face au F-35. Mais dix ans plus tard, avec l’arrivée du Mirage 2000, concurrent véritable du F-16, tous reconnaissaient que le F1 n’avait jamais représenté une offre crédible pour cette compétition.

Contrairement à cet épisode, les Européens – en particulier la France – n’ont jamais cherché à apporter une réponse technique équivalente au F-35. Au contraire, ils ont soutenu un discours visant à nier les plus-values de la furtivité et à attribuer l’insuccès du Rafale aux pressions américaines. Or, au-delà de l’auditoire captif franco-français, ces arguments n’ont jamais convaincu les partenaires européens, qui considèrent que le Rafale aurait été une alternative crédible uniquement s’il avait intégré la furtivité dès sa conception.

À cela s’ajoute un facteur industriel : développer un chasseur furtif implique des investissements colossaux en R&D, que les industriels européens hésitent à consentir sans garantie de marché suffisant. Cette prudence, compréhensible au regard des coûts, enferme néanmoins l’industrie dans un cercle vicieux : faute de programme crédible, elle perd des parts de marché, et faute de parts de marché, elle ne peut justifier un programme ambitieux pour rivaliser avec le F-35.

Avec le F-35, les Européens confient leur souveraineté aux États-Unis pour 30 à 40 ans

En abandonnant toute réponse crédible au F-35, les Européens renoncent de facto à une part essentielle de leur souveraineté stratégique pour les trente à quarante prochaines années, et ce même sans dépendre directement de la protection américaine. Cette dépendance n’est pas seulement technique : elle concerne aussi la chaîne d’approvisionnement, les standards opérationnels et la capacité à maintenir une autonomie de décision dans les engagements militaires.

Florence Parly
« L’OTAN a un article 5, pas un article F-35 », avait declaré Florence Parly en marge du sommet de l’OTAN de 2019. Au-delà de bonne phrase, celle-ci masquait surtout l’absence de réponse crédible de la France face au chasseur américain.

De fait, en préférant construire un narratif à usage intérieur – « L’OTAN a un article 5, pas un article F-35 », déclarait Florence Parly, alors ministre des Armées lors du premier quinquennat d’Emmanuel Macron – plutôt que de développer un appareil évoluant dans la même catégorie que le chasseur américain, la France, avec la Suède et les membres du consortium Eurofighter, porte une responsabilité considérable dans la situation actuelle. Ce choix rhétorique a peut-être permis de préserver une image nationale à court terme, mais il a laissé le champ libre à Washington sur le marché européen.

En effet, comme le reconnaissait récemment Eric Trappier, PDG de Dassault Aviation, « le marché européen des avions de combat est désormais fermé pour 30 à 40 ans », voire davantage, le temps que le F-35 soit amorti et remplacé. Durant toute cette période, les Européens, dont la puissance aérienne constitue une composante centrale de la puissance de feu globale, resteront dans le creux de la main de la Maison-Blanche, quelles que soient les positions américaines à leur égard.

Cette certitude d’un marché verrouillé n’incite évidemment pas à investir massivement pour produire, rapidement, une alternative véritablement européenne. Les industriels préfèrent se concentrer sur des segments export plus ouverts, où la concurrence avec le F-35 est absente ou limitée. À cela s’ajoute un facteur stratégique : malgré les déclarations officielles, il semble que les États-Unis ne soient pas pressés de proposer le F-35 hors de son périmètre initial d’exportation, probablement pour éviter des échecs politiques ou commerciaux dans des pays comme l’Inde ou l’Arabie saoudite, où les considérations géopolitiques jouent un rôle décisif.

Ce faisant, les Européens s’exposent à l’arrivée sur le marché d’appareils de « génération intermédiaire » qui combleront rapidement une partie de la demande mondiale : le Kaan turc, déjà vendu à l’Indonésie, le KF-21 Boramae sud-coréen dont une version furtive est en développement pour corriger sa principale faiblesse, et surtout le J-35 chinois ou le Su-57 russe. Ces modèles, tout en étant moins coûteux qu’un F-35, pourraient séduire des pays cherchant un compromis entre performance, autonomie politique et prix.

De toute évidence, les avionneurs européens mènent aujourd’hui une stratégie export à court terme : sécuriser rapidement les contrats possibles avant l’arrivée de ces alternatives ou l’expansion du marché adressable du F-35, puis se replier sur le marché national et européen pour le développement d’un chasseur de 6ᵉ génération. Mais cette 6ᵉ génération, qu’il s’agisse du GCAP ou du SCAF, est pensée avec un calendrier largement décalé par rapport aux besoins actuels, et donc presque exclusivement orientée vers les forces nationales qui l’auront cofinancée. Cette approche à contretemps risque de condamner l’industrie aéronautique de combat européenne à une marginalisation durable sur la scène internationale

Conclusion

On le voit, si l’explosion du scandale suisse, concernant la garantie tarifaire fantasmée autour du contrat F-35, était prévisible, la réaction de Berne, qui privilégie la réduction de format plutôt que la remise en question du choix de l’appareil américain, n’est ni surprenante, ni isolée. Elle s’inscrit dans une tendance européenne plus large où les considérations politiques, industrielles et stratégiques pèsent davantage que les réalités opérationnelles brutes.

F-35
Le F-35 suisse sera effectivement difficile à détecter : pas parce qu’il est furtif, mais parce qu’il volera très peu…

En fait, cette décision s’inscrit strictement dans le chemin déjà tracé par Copenhague, Bruxelles, Londres et même Berlin ces derniers mois, sanctuarisant leur programme F-35 respectif malgré la dégradation des relations transatlantiques et les variations de coûts. Comme le souligne un rapport de l’IISS, cette fidélité à l’appareil de Lockheed Martin témoigne d’une inertie stratégique et d’un manque d’anticipation des vulnérabilités induites par cette dépendance.

Pour autant, tous les arguments avancés pour justifier cette position demeurent contestables : la plus-value technologique du F-35 s’efface rapidement face à sa médiocre disponibilité en conditions réelles ; l’argument du « standard européen de fait » ne garantit en rien la soutenabilité ou l’autonomie ; enfin, l’espoir que l’épisode Trump se termine pour revenir à la situation antérieure ignore les transformations géostratégiques profondes en cours, notamment dans le Pacifique face à la montée en puissance de la Chine.

Néanmoins, l’explication la plus crédible et réaliste du choix quasi-religieux en faveur du F-35 ne réside ni dans une servilité aveugle vis-à-vis de Washington, ni dans d’hypothétiques manœuvres du département d’État. Elle tient à un constat brut : il n’existe aujourd’hui aucune alternative crédible européenne à un chasseur furtif de 5ᵉ génération moderne. Ni le Rafale, ni le Gripen, ni même le Typhoon ne sont perçus comme appartenant à la même catégorie opérationnelle que le F-35, faute de furtivité intégrée dès la conception.

Au-delà des discours à usage intérieur, flattant la fibre nationale, aucune réponse concrète n’a été élaborée par les avionneurs européens. Ces derniers ont abandonné l’idée de s’aligner sur le chasseur américain, laissant les flottes de chasse européennes – et donc une part essentielle de la crédibilité militaire du continent – dépendre directement de la Maison-Blanche. Quant aux programmes de 6ᵉ génération GCAP et SCAF, ils sont à la fois trop lourds et trop tardifs pour constituer une alternative crédible à moyen terme.

Pourtant, la recomposition actuelle de la puissance militaire européenne, et celle, plus diffuse, qui se dessine au-delà du vieux continent, laisse entrevoir un marché évident pour un chasseur bimoteur furtif de 20-25 tonnes, de 5ᵉ génération, pour peu qu’il soit conçu et produit rapidement. Un tel appareil pourrait équiper les forces européennes aux côtés du F-35, tout en visant le marché mondial pour remplacer le millier de F-16, Mirage et MiG-29 encore en service, en offrant un équilibre entre performances, coût et autonomie politique.

Sans une telle initiative, ce marché – qui a longtemps constitué le poumon industriel des avionneurs européens – sera probablement capté par les Turcs, les Sud-Coréens, les Russes et les Chinois. Ces derniers avancent rapidement : le Kaan turc a déjà été exporté en Indonésie, le KF-21 Boramae poursuit son évolution vers la furtivité, le J-35 chinois approche de la production de masse, et le Su-57 russe continue sa montée en cadence.

Reste que pour prendre une telle décision stratégique, il faudra d’abord se défaire des biais cognitifs et des artifices de communication qui ont servi jusqu’ici de substitut à l’action. Sans lucidité et sans volonté d’agir rapidement, la situation déjà préoccupante de l’industrie aéronautique de combat européenne pourrait bien devenir irréversible à l’horizon d’une ou deux décennies.

Bundeswehr + Industrie : l’ascension méthodique de l’Allemagne au sommet de la défense européenne en 2029

En l’espace de quelques années, Berlin a engagé une transformation de la Bundeswehr d’une ampleur inédite depuis la fin des années 1950. Ce qui, au départ, relevait d’un rattrapage capacitaire après des décennies de sous-investissement, s’est progressivement mué en un projet cohérent, structuré et assumé : faire de la montée en puissance des armées allemandes le socle d’une ambition de leadership industrielle et européen.

En effet, l’Allemagne n’entend plus seulement combler ses propres lacunes. En dimensionnant ses programmes et son industrie pour répondre aux besoins de l’ensemble des armées européennes, elle place sa base industrielle et technologique au centre de la chaîne logistique et opérationnelle du continent. Ce positionnement repose sur des investissements massifs, une anticipation fine des évolutions de marché et une capacité à nouer les partenariats nécessaires dans les domaines où elle était encore en retard.

Ainsi, l’ambition nationale se double désormais d’une stratégie européenne explicite : devenir le pivot opérationnel de la défense du continent et le leader technologique de son industrie d’armement. La logique est simple mais implacable : répondre rapidement et massivement aux besoins exprimés par les alliés, imposer ses standards, et garantir sur plusieurs décennies la disponibilité, l’interopérabilité et la compétitivité des armements « made in Germany » au sein des armées européennes.

Cet article propose d’examiner comment Berlin, en combinant vision stratégique, puissance industrielle et opportunités géopolitiques, est en train de s’imposer comme l’architecte de la future défense européenne.

Un basculement budgétaire historique en faveur de la Bundeswehr

Depuis 2020, l’évolution des budgets de défense en Europe a marqué un tournant spectaculaire, au point de redessiner l’équilibre stratégique du continent. En effet, alors que la France affichait encore un budget supérieur à celui de l’Allemagne en 2020 – 37,5 Md€ contre 33,2 Md€ –, Berlin a, en moins de cinq ans, non seulement comblé l’écart, mais largement dépassé Paris. En 2025, le budget allemand atteint 95 Md€, soit près du double de celui de la France, qui plafonne à 50,5 Md€ (OvertDefense).

Olaf Scholz Bundeswehr
la bundeswehr du patienter jusqu’à l’offensive russe contre l’ukraine en fevrier 2022 pour que les autorités du pays, et le chancelier Olaf Scholz, prennent effectivement la mesure du changement d’époque et des menaces.

Cette dynamique résulte directement du tournant stratégique annoncé par Olaf Scholz en février 2022, connu sous le nom de Zeitenwende, confirmant une augmentation massive et durable des crédits militaires (Meta-Défense). À présent, sous l’influence des pressions américaines et du nouveau chancelier Merz, l’Allemagne prévoit d’atteindre 108,2 Md€ en 2026, puis 161,8 Md€ en 2029, soit une hausse de plus de 70 % par rapport à 2025, et de 387% par rapport à 2020. Ce chiffre place Berlin sur une trajectoire de réarmement sans précédent depuis son réarmement au debut des années 1950.

Par comparaison, la France, malgré sa Loi de Programmation Militaire 2024-2030 ambitieuse, passerait de 57,2 Md€ en 2026 à 72 Md€ en 2029 (Meta-Défense). L’écart relatif entre les deux pays à l’horizon 2029 serait similaire à celui séparant aujourd’hui la France des Pays-Bas. Comme le souligne l’analyste Christian Mölling de la DGAP, « ce n’est pas seulement une différence de moyens, c’est un changement de catégorie stratégique pour l’Allemagne » (DGAP).

En conséquence, Berlin se positionnera non seulement comme première puissance militaire européenne en termes de budget, mais aussi comme troisième puissance mondiale derrière les États-Unis et la Chine, devançant nettement la Russie, l’Inde, l’Arabie Saoudite et le Royaume-Uni. Une telle progression rebat les cartes de la hiérarchie internationale et confère à l’Allemagne un poids politique accru au sein de l’OTAN et de l’Union européenne.

Or, cette montée en puissance ne résulte pas d’une simple conjoncture, mais bien d’un choix stratégique assumé. En allouant une part croissante de son PIB à la défense – en s’alignant sur l’effort de défense de 3,5% PIB fixé lors du sommet de l’OTAN de La Haye – Berlin répond à la fois à la menace russe à l’Est et au désengagement progressif des États-Unis du théâtre européen. Comme l’a affirmé le ministre de la Défense Boris Pistorius, « l’Allemagne doit redevenir capable de défendre non seulement son territoire, mais aussi ses alliés » (DefenseNews).

Par ailleurs, la structure de cette hausse budgétaire diffère de celle observée dans d’autres pays européens. Alors que la France ou la Grande-Bretagne concentrent encore une large part de leurs crédits sur le maintien en condition opérationnelle et les dépenses de personnel, l’Allemagne a planifié une proportion croissante d’investissements directs dans les équipements et infrastructures. Cette orientation traduit une volonté explicite de moderniser rapidement la Bundeswehr et d’augmenter son interopérabilité avec les forces alliées.

Ainsi, l’écart budgétaire croissant ne se limite pas à un indicateur financier : il préfigure un basculement du leadership militaire européen vers Berlin laissé par l’inexorable retrait américain. Et, compte tenu de la tendance, il sera d’autant plus difficile pour les autres grandes nations européennes de combler ce retard que l’Allemagne bénéficie désormais d’une dynamique industrielle et politique cohérente avec ses ambitions.

Une Bundeswehr réarmée mais sans explosion des effectifs

Si le budget de la Bundeswehr va plus que quadrupler entre 2020 et 2029, cette montée en puissance ne se traduira pas par une augmentation proportionnelle des effectifs. En effet, selon les projections officielles et les scénarios actuellement à l’étude, les forces armées allemandes ne devraient croître que de 30 % dans l’hypothèse d’une simple extension des forces actives et de la réserve, et au maximum de 80 % en cas de réintroduction d’une conscription « choisie » (Meta-Défense).

Eurofighter Luftwaffe
si la trajectoire de croissance de la Deutsche Marine et de Das Heer ont dejà été établie, celle de la Luftwaffe reste encore floue, en partie en lien avec le statut incertain du programme SCAF.

Dès lors, l’essentiel de l’effort portera sur l’équipement et la modernisation des capacités. Ainsi, les crédits alloués aux programmes à effets majeurs passeront de moins de 5 Md€ par an en 2020 à plus de 40 Md€ à l’horizon 2029 (OvertDefense). Ce rééquilibrage radical reflète la conviction, largement partagée par l’état-major, que la supériorité technologique est désormais plus déterminante que la masse des effectifs dans la dissuasion conventionnelle.

Par ailleurs, cette approche permet à Berlin de contourner l’un de ses handicaps structurels : la contrainte démographique. Comme l’a rappelé le général Carsten Breuer, inspecteur général de la Bundeswehr, « recruter et former massivement exigerait des ressources et un temps que nous n’avons pas dans le contexte actuel » (Bundeswehr.de). En conséquence, l’accent est mis sur la professionnalisation et l’optimisation des forces existantes.

De fait, la stratégie allemande mise sur un noyau de troupes hautement équipées, soutenu par un réseau logistique et technologique dense. Cette logique est cohérente avec la posture de « deuxième rideau » que l’Allemagne occupe au sein de l’OTAN, en soutien des États de première ligne à l’Est.

En outre, le choix de ne pas gonfler démesurément les effectifs évite les coûts structurels récurrents liés aux soldes, retraites et infrastructures. Ces économies récurrentes sont réinjectées dans l’achat d’équipements de pointe, permettant à l’industrie de défense allemande de bénéficier d’un carnet de commandes stable, prévisible et historiquement élevé.

Ainsi, plutôt qu’une armée de masse, Berlin se dote d’une force plus compacte, mais technologiquement avancée et interopérable avec ses alliés. Cette orientation, si elle limite la capacité d’engagement prolongé sur plusieurs théâtres, maximise la crédibilité de la Bundeswehr dans des scénarios à haute intensité et à court préavis.

Enfin, cette stratégie renforce le rôle de l’industrie nationale comme pilier de la montée en puissance militaire. Les grands programmes en préparation – Leopard 3, Type 212CD, IRIS-T SLX – bénéficieront directement de cette priorisation, assurant un effet de levier industriel et stratégique sur l’ensemble de l’Europe.

Leopard 3, Skyranger 30, RCH-155, Type 212 CD.. : des programmes structurants pour répondre aux besoins allemands et européens

Une partie significative des nouveaux crédits sera consacrée à des acquisitions auprès d’alliés stratégiques. L’Allemagne a déjà confirmé l’achat de systèmes américains comme le Patriot, des CH-47F Chinook, des P-8A Poseidon et des F-35A Lightning II. À cela s’ajoutent des capacités israéliennes comme le système antimissile Arrow 3 et les lance-roquettes multiples PULS, renforçant ainsi l’interopérabilité de la Bundeswehr avec l’OTAN.

MIM-104 Patriot Bundeswehr
Batterie MIM-104 Patriot de la Bundewehr.

Cependant, l’essentiel des investissements sera dirigé vers des programmes nationaux ou co-développés. La production du Leopard 2A8 se poursuivra jusqu’en 2030, avant l’arrivée du Leopard 3 de génération intermédiaire, avec un objectif cumulé d’environ 1 000 chars lourds construits par KNDS.

Le segment blindé sera également renforcé par plusieurs milliers de véhicules PumaBoxer et systèmes d’artillerie comme le RCH 155. Ces plateformes sont conçues pour offrir une modularité maximale et répondre aux besoins de la Bundeswehr comme à ceux des clients export et seront, elles aussi, massivement acquises dans le cadre de sa modernisation et de son changement de format.

La Deutsche Marine, la Marine allemande, verra sa flotte croître de plus de 50 % d’ici 2035 avec l’arrivée de six sous-marins Type 212CD, des frégates Type 126 et des destroyers antiaériens Type 127, ainsi que d’une vaste flotte de navires robotisés de surface comme sous-marins. Cette modernisation vise à renforcer la posture allemande dans la Baltique et en Atlantique Nord.

Dans le domaine de la défense aérienne, Berlin mise sur le système IRIS-T SLM et SLX, dont une centaine de batteries devrait armer la Bundeswehr,  ainsi que sur la tourelle Skyranger 30, alors qu’une commande de 500 à 600 exemplaires seraient en preparation pour la fin d’année 2025, selon les récentes annonces de Rheinmetall. Ces solutions, développées et produites en Allemagne, offrent une complémentarité avec les capacités américaines (Patriot PAC-3 MSE) et israéliennes (Arrow 3) acquisent par Berlin, tout en consolidant la BITD allemande.

RCH-155 KNDS
Campagne de tir du RCH-155 de KNDS.

Enfin, la Bundeswehr prépare un drone de combat furtif en coopération avec les États-Unis. Destiné à opérer aux côtés des F-35, F-16 et Eurofighter Typhoon européens, ce programme vise à positionner l’Allemagne sur un segment technologique stratégique encore peu investi par l’Europe, tout en prenant de vitesse et en offrant une applicabilité plus étendue que les programmes français ou italiens.

Ainsi, ces programmes structurants ne répondent pas seulement aux besoins nationaux, mais anticipent également ceux de nombreux pays européens, créant les conditions d’un leadership industriel et militaire durable pour l’Allemagne.

Les armements allemands bientôt incontournables en Europe

L’effort budgétaire massif engagé par Berlin ne vise pas seulement à moderniser la Bundeswehr : il sert également à bâtir un outil industriel capable d’alimenter durablement les besoins de défense européens. En effet, la production pour les forces allemandes – sur des volumes inédits depuis la fin de la guerre froide – permet d’amortir les coûts fixes et d’abaisser sensiblement les prix unitaires des équipements destinés à l’exportation (Meta-Défense).

La montée en cadence s’accompagne de nouvelles lignes de production, souvent robotisées et optimisées pour réduire les délais de fabrication. Ainsi, KNDS et Rheinmetall annoncent des capacités capables de livrer plusieurs centaines de chars ou véhicules blindés par an, avec des délais de quelques mois seulement pour certaines commandes urgentes (Janes).

Cette puissance industrielle, adossée aux importantes commandes destinées à la Bundeswehr, s’appuient également sur un engagement à assurer la maintenabilité des matériels vendus pendant au moins 30 ans. Les contrats incluent non seulement les pièces de rechange et munitions, mais aussi les évolutions technologiques, garantissant aux clients que leurs équipements resteront compatibles avec les standards de l’OTAN et des forces américaines.

Rheinmetall KF41 Lynx
Ligne d’assemblage hongroise du KF-41 Lynx de Rheinmetall.

Par ailleurs, l’industrie allemande tire parti de sa position géographique centrale en Europe et de son intégration dans le marché unique pour réduire les coûts logistiques et faciliter la coopération industrielle transfrontalière. Cette proximité rassure les acheteurs européens qui cherchent à limiter leur dépendance aux fournisseurs extra-UE, et à raccourcir leur chaines logistiques tout en les préservant d’interférences exterieures.

L’un des atouts majeurs de cette offre réside dans la compatibilité OTAN systématique. Contrairement à la France, qui privilégie souvent des spécifications nationales, l’Allemagne conçoit ses systèmes pour fonctionner avec les réseaux, munitions et doctrines américaines, facilitant ainsi leur intégration dans les forces alliées européennes, très imprégnées des doctrines et technologies US.

Enfin, la communication autour de cette montée en puissance industrielle est soigneusement orchestrée. Berlin met en avant la capacité de son industrie à répondre à la hausse prévisible des budgets de défense européens d’ici 2035, tout en soulignant la sécurité d’approvisionnement offerte par un fournisseur intra-européen.

Ainsi, l’offre allemande se positionne comme une solution clé en main pour les États européens : compétitive en prix, rapide à livrer, garantie sur le long terme et parfaitement interopérable avec les forces de l’OTAN.

La stratégie d’expansion et de leadership européen parfaitement planifiée et exécutée par Berlin

L’ascension de l’Allemagne dans le domaine de la défense européenne ne doit rien au hasard : elle repose sur une stratégie minutieusement construite et patiemment exécutée. Cette approche combine des investissements massifs, une anticipation méthodique des besoins européens et une exploitation intelligente des opportunités offertes par la conjoncture géopolitique (Meta-Défense).

Friedrich merz boriz Pistoruis
Fredrich Merz (à droite, CDU) et Boris Pistorius (à gauche, SPD) ont une vision commune et convergente de la transformation de la Bundeswehr et de la BITD allemande, au service du leadership allemand en Europe.

Ainsi, la guerre en Ukraine et le désengagement progressif des États-Unis du théâtre européen, pourtant annoncé depuis 2014, ont servi de catalyseur à partir de 2022. Ce sont toutefois la transformation de l’outil industriel russe, entamée à partir de la fin 2022, mais dont les effets ont commencé à se faire sentir au milieu de 2024, et le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, qui constituèrent le véritable déclencheur de cette nouvelle ambition allemande, initiée par Olaf Scholz dès 2022, mais structurée par le chancelier Merz début 2025.

Les capacités d’investissement allemandes, nettement supérieures à celles de ses partenaires et alliés européens, permettent de lancer simultanément plusieurs programmes d’envergure, visant spécifiquement les besoins les plus urgents, déterminants et rémunérateurs des armées européennes, comme les chars, les blindés, la défense antiaérienne, les sous-marins et les drones. Cette approche offre un avantage décisif : répondre rapidement aux besoins exprimés par les autres armées européennes, tout en consolidant la position de Berlin comme interlocuteur incontournable.

Par ailleurs, la base industrielle et technologique de défense allemande est déjà technologiquement compétitive dans de nombreux domaines. Là où elle accusait un retard – drones de combat, lance-roquettes multiples modernes ou défense antibalistique – elle a su nouer des partenariats ciblés, notamment avec les États-Unis et Israël, pour combler rapidement ses lacunes (Arrow 3PULS).

Enfin, la posture diplomatique allemande, résolument pragmatique, renforce cette dynamique. Souple vis-à-vis de l’OTAN et alignée sur les grandes orientations américaines, elle rassure les États européens encore attachés à Washington, tout en laissant ouverte la porte à des initiatives purement européennes.

Ainsi, la montée en puissance industrielle et militaire allemande ne se contente pas d’accompagner la tendance européenne : elle en fixe désormais le rythme, imposant à ses partenaires de s’adapter à ses standards par une offre industrielle incontournable et sans équivalent.

La question nucléaire : un angle mort stratégique pour le leadership allemand en Europe

À l’horizon 2029, avec un budget dépassant les 160 Md€, l’Allemagne sera solidement installée comme troisième puissance militaire mondiale derrière les États-Unis et la Chine, devançant la Russie, l’Inde, l’Arabie Saoudite, le Royaume-Uni et la France (OvertDefense). Pourtant, elle demeurera la seule nation du top 5 économique et militaire à ne pas disposer de l’arme nucléaire, un fait qui crée une asymétrie stratégique difficilement soutenable à long terme.

Tornado OTAN partage nucléaire
Tornado de la Luftwaffe transportant la bombe nucléaire OTAN B-61.

En effet, cette absence de dissuasion souveraine place Berlin dans une situation de dépendance directe vis-à-vis du parapluie nucléaire américain, dans le cadre de la Nuclear Sharing de l’OTAN. Comme l’a souligné le général Harald Kujat, ancien chef d’état-major de la Bundeswehr, « la dissuasion nucléaire est la garantie ultime de sécurité. Si la situation stratégique change, l’Allemagne devra reconsidérer ses options ».

Cette question prend d’autant plus de poids que le désengagement relatif de Washington en Europe est désormais acté dans les discours politiques américains. Dès lors, la comparaison avec le Japon ou la Corée du Sud, deux puissances industrielles protégées mais non dotées, qui chacune voient des voix s’élever en faveur du franchissement du pas nucléaire militaire, devient de plus en plus pertinente.

Par ailleurs, l’absence de dissuasion nationale pourrait progressivement devenir un handicap commercial pour les exportations allemandes d’équipements de défense, en particulier face aux États-Unis. Certains acheteurs européens pourraient privilégier des fournisseurs disposant d’une garantie nucléaire indépendante, perçue comme un gage supplémentaire de sécurité.

Pour l’heure, le chancelier Friedrich Merz privilégie une solution européenne, reposant sur la dissuasion partagée avec la France et le Royaume-Uni (AA News). Cependant, le décrochage industriel et conventionnel de Paris et Londres face à Berlin pourrait, à terme, reconfigurer les perceptions au sein même de l’opinion allemande.

De fait, si la montée en puissance conventionnelle de l’Allemagne la place désormais au cœur du dispositif militaire européen, la question nucléaire reste un angle mort stratégique. Et plus Berlin consolidera sa position de leader, plus il lui sera difficile d’éviter un débat public sur ce sujet.

Ainsi, à mesure que la protection américaine deviendra plus diffuse et que la menace russe restera tangible, la tentation de doter l’Allemagne d’une capacité nucléaire propre – ou de l’intégrer plus directement à une structure européenne – pourrait passer d’hypothèse théorique à nécessité politique.

Conclusion

La trajectoire engagée par Berlin depuis 2022 – et amplifiée depuis le début de l’année 2025 – ne se résume pas à une montée en puissance militaire ponctuelle. Elle traduit un basculement stratégique assumé, combinant investissements colossaux, vision industrielle claire et alignement opportun avec les besoins de défense européens. En renforçant simultanément ses capacités conventionnelles, son appareil industriel et son influence politique, l’Allemagne se positionne comme l’architecte de la future défense du continent.

Cette dynamique repose sur un enchaînement parfaitement maîtrisé : combler rapidement les lacunes critiques par des partenariats ciblés, capitaliser sur des domaines de suprématie existante, et dimensionner une industrie capable de répondre à la demande européenne sur plusieurs décennies. Si certaines vulnérabilités subsistent, notamment dans le domaine nucléaire, elles n’occultent pas la cohérence d’un projet qui façonne déjà les rapports de force en Europe.

Face à cette ambition méthodique, le contraste avec la France devient saisissant. Tandis que Berlin redessine patiemment l’équilibre militaire et industriel européen, Paris persiste dans l’attentisme, entre discours de souveraineté et absence d’effort structurel à la hauteur des enjeux.

Ni la classe politique, engluée dans des querelles secondaires, ni l’opinion publique, plus préoccupée par les alinéas de la loi Duplomp que par la perte accélérée de rang sur la scène internationale, ne semblent mesurer la profondeur du déclassement en cours. Pendant que la France s’abrite derrière un statu quo illusoire, l’Allemagne avance, impose ses standards et fixe le cap d’une Europe de la défense qui pourrait bientôt ne plus parler qu’allemand.

Quelles conséquences de la suspension partielle des exportations d’armes vers Israël par l’Allemagne ?

L’annonce faite par le chancelier Friedrich Merz de suspendre partiellement les exportations d’armes vers Israël a déclenché, en Allemagne comme à l’étranger, une couverture médiatique aussi massive qu’immédiate. En associant le nom du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou à celui de Berlin dans un contexte de tensions à Gaza, les titres de presse ont rapidement brossé l’image d’une Allemagne se posant en pilier fort d’une Europe qui, sur la scène internationale, peine de plus en plus à se faire entendre.

Cette perception, largement relayée, donne à croire que Berlin aurait décidé d’assumer un rôle de puissance normative, capable de peser sur les choix stratégiques israéliens. En effet, le cadrage médiatique de l’annonce a mis en avant son caractère supposément ferme et inédit, laissant entendre que l’Allemagne s’apprêtait à engager un bras de fer politique avec l’un de ses partenaires historiques les plus proches.

Pourtant, derrière la rhétorique officielle, se posent rapidement plusieurs questions. Que recouvre exactement cette suspension annoncée ? Quelle en est la portée réelle, tant en termes économiques que militaires ? Et surtout, quels facteurs ont véritablement conduit le gouvernement allemand à prendre une telle décision, au-delà de l’affichage public ?

Car, à y regarder de plus près, cette initiative pourrait bien avoir moins à voir avec une volonté de pression sur Jérusalem qu’avec la nécessité de préserver la coopération technologique et stratégique qui lie, depuis des décennies, l’Allemagne et Israël. Dès lors, plutôt qu’un signal de rupture, la suspension annoncée s’apparenterait davantage à une manœuvre destinée à contenir les pressions politiques internes, tout en protégeant les fondements d’un partenariat jugé essentiel par Berlin.

C’est à l’examen précis de cette mesure, de son contexte et de ses véritables implications que s’attache cet article, afin de distinguer, au-delà du bruit médiatique, ce qui relève du geste politique calculé et ce qui pourrait constituer une inflexion réelle dans la relation stratégique germano-israélienne.

Le soutien militaire discret mais constant de l’Allemagne vers Israël depuis 1955

Depuis la reprise des relations diplomatiques entre la République fédérale d’Allemagne et Israël en 1955, Berlin a mis en place un soutien militaire qui, bien que longtemps demeuré discret pour des raisons diplomatiques évidentes, s’est inscrit dans la durée comme une constante de sa politique étrangère (BBC). Dès lors, cette relation a été perçue par les autorités allemandes comme un prolongement direct de la responsabilité historique vis-à-vis de la Shoah, et comme un impératif moral incontournable, indépendamment des alternances politiques.

rencontre Ben Gourion Konrad Adenauer 1960
Rencontre entre Konrad Adenauer et David Ben-Gourion en 1960.

Dans un premier temps, cette coopération s’est matérialisée par des accords bilatéraux confidentiels, visant à fournir des matériels spécifiques et une assistance technique ponctuelle. En effet, l’environnement régional d’Israël dans les années 1950 et 1960, marqué par une hostilité ouverte de ses voisins, imposait de préserver une certaine discrétion afin d’éviter de compromettre les relations diplomatiques de Bonn dans le monde arabe (BITS). Par ailleurs, cette posture permettait également de contourner certaines contraintes liées à la législation allemande en matière d’exportations d’armes vers des zones de conflit.

En outre, la relation germano-israélienne a rapidement pris une dimension stratégique dans le domaine naval. L’Allemagne s’est imposée comme un partenaire clé dans le développement des capacités maritimes israéliennes, notamment par la fourniture de patrouilleurs rapides et de sous-marins à propulsion classique. Ces programmes, souvent cofinancés par Berlin, répondaient non seulement aux besoins opérationnels d’Israël, mais également à une logique industrielle interne, en soutenant l’activité de chantiers navals allemands spécialisés.

De fait, ce soutien ne s’est pas limité au naval. Berlin a également fourni des munitions spécialisées et certaines technologies critiques destinées aux véhicules terrestres, contribuant ainsi à renforcer la résilience globale des forces armées israéliennes. Cette approche ciblée reflétait la volonté allemande d’intervenir sur des segments où sa valeur ajoutée technologique pouvait être déterminante, tout en évitant les transferts pouvant provoquer des tensions politiques excessives avec ses partenaires européens ou américains.

Ainsi, au fil des décennies, l’Allemagne est devenue, derrière les États-Unis, le deuxième fournisseur d’armement d’Israël, occupant une place singulière dans son écosystème de défense (BBC). Ce statut particulier repose autant sur un engagement politique assumé que sur des complémentarités industrielles évidentes, Israël offrant en retour à Berlin un accès privilégié à certaines technologies de pointe, notamment dans les domaines antimissile et des systèmes embarqués.

Or, cette position d’allié discret mais constant a façonné une relation bilatérale marquée par la stabilité et la prévisibilité. Contrairement à d’autres partenaires, Berlin n’a jamais remis en cause ce soutien, même lors de tensions internationales impliquant Israël. Dès lors, ce socle historique pèse lourdement sur toute décision allemande susceptible de limiter, suspendre ou redéfinir cette coopération stratégique, ce qui explique en partie les choix récents de Berlin dans le dossier des exportations d’armes vers Israël.

Les exportations d’armes vers Israël aujourd’hui : volumes et secteurs dominants

Les exportations allemandes d’armement vers Israël se caractérisent aujourd’hui par un volume régulier, représentant en moyenne près de 480 millions de dollars par an sur la dernière décennie. Ce chiffre, loin d’être marginal, place l’Allemagne au second rang des fournisseurs d’armes d’Israël, derrière les États-Unis. Dès lors, cette position confère à Berlin une responsabilité particulière, tant sur le plan stratégique que politique, dans le maintien de l’équilibre militaire de l’État hébreu.

sous-marin classe Dolfin TKMS Marine israélienne
Quelles conséquences de la suspension partielle des exportations d'armes vers Israël par l'Allemagne ? 33

La structure de ces exportations révèle une concentration sur deux segments majeurs : les systèmes navals et les systèmes de défense antiaérienne. En effet, la construction et la livraison de sous-marins de la classe Dolphin et de corvettes de la classe Saar ont constitué, ces dernières années, l’essentiel des volumes financiers transférés. Par ailleurs, les composants et technologies liés aux systèmes antimissiles – notamment dans le cadre de coopérations bilatérales ou européennes – occupent également une place déterminante.

En outre, l’Allemagne fournit une variété de matériels complémentaires, allant des munitions de précision aux véhicules blindés légers, ainsi que des pièces détachées critiques pour l’entretien d’équipements déjà livrés. Ce spectre élargi permet à Berlin de maintenir une relation de dépendance technique, Israël s’appuyant sur un flux constant de livraisons pour garantir la disponibilité opérationnelle de ses systèmes (Just Security).

De fait, ces exportations ne sont pas seulement un levier commercial : elles participent à l’intégration de l’industrie allemande dans l’écosystème de défense israélien. Les entreprises allemandes, en particulier dans le naval et l’armement terrestre, bénéficient ainsi d’une visibilité accrue sur des marchés tiers, Israël servant parfois de vitrine technologique lors d’exportations vers des clients communs ou potentiels (DW).

Or, cette interdépendance industrielle se double d’un élément politique : les exportations vers Israël sont perçues, au sein même du gouvernement allemand, comme un vecteur d’influence diplomatique. En renforçant les capacités israéliennes, Berlin maintient un lien de confiance qui facilite, par ailleurs, la coopération dans des domaines sensibles comme le renseignement ou la cybersécurité (AA News). Ainsi, ces flux matériels ne peuvent être analysés uniquement sous un angle économique ; ils s’inscrivent dans une logique globale de partenariat stratégique.

Par ailleurs, la constance de ces livraisons, même lors de crises régionales majeures, illustre la solidité de ce partenariat. Contrairement à d’autres fournisseurs qui ajustent leurs exportations en fonction de la conjoncture politique, Berlin a historiquement privilégié la continuité, évitant toute mesure qui pourrait remettre en cause la fiabilité perçue de l’Allemagne aux yeux de ses partenaires israéliens (TRT World).

Enfin, cette configuration explique pourquoi toute décision allemande de suspendre ou limiter ses exportations, même partiellement, est immédiatement scrutée, tant par les observateurs internationaux que par les acteurs industriels. La portée réelle de telles mesures ne peut être évaluée qu’à l’aune de cette structure d’échanges, largement dominée par des secteurs exclus des suspensions récentes (Le Figaro).

Une suspension à forte portée médiatique mais à faible impact réel

L’annonce par Berlin de la suspension de certaines exportations d’armement vers Israël a suscité un écho considérable dans les médias allemands et internationaux, souvent présentée comme une rupture majeure dans la coopération militaire entre les deux pays. Pourtant, cette mesure ne concerne que les équipements « potentiellement exploitables à Gaza », ce qui exclut d’emblée les systèmes navals et de défense antiaérienne, c’est-à-dire les deux segments les plus importants des exportations allemandes vers Israël (Le Figaro).

Friedrich merz boriz Pistoruis
Quelles conséquences de la suspension partielle des exportations d'armes vers Israël par l'Allemagne ? 34

Cette décision répond avant tout à des pressions politiques internes. Depuis plusieurs mois, l’aile gauche du SPD et une partie de l’opinion publique allemande expriment leur opposition au soutien militaire à Israël, particulièrement dans le contexte des opérations à Gaza (AA News). Dès lors, le gouvernement de coalition cherchait un moyen de donner des gages à cet électorat, sans compromettre les relations stratégiques avec Jérusalem.

En outre, le champ d’application réel de la suspension est limité : les équipements visés représentent au mieux 20 à 30 % des exportations annuelles vers Israël, soit environ 100 à 140 millions de dollars sur une moyenne de 480 millions (DW). De fait, les programmes structurants, comme les sous-marins de la classe Dolphin ou les systèmes antiaériens intégrés dans le dispositif European Sky Shield, ne sont pas concernés.

Par ailleurs, la portée internationale de cette annonce est amplifiée par le contexte régional et la sensibilité des mots-clés qu’elle associe : « Gaza », « exportations d’armes », « suspension » et « Israël ». Ce cadrage médiatique renforce l’impression d’un changement radical, alors que la mesure reste circonscrite à des segments spécifiques et marginalise les conséquences opérationnelles pour les forces israéliennes (TRT World).

Or, cette suspension calibrée permet au gouvernement allemand d’affirmer qu’il agit en réponse aux préoccupations humanitaires, tout en évitant de déclencher une crise diplomatique avec Israël. Elle illustre une pratique fréquente en politique étrangère : privilégier des gestes symboliques à forte visibilité mais à faible coût stratégique. Ainsi, Berlin protège ses intérêts industriels et diplomatiques tout en neutralisant une partie des critiques internes.

Enfin, la réaction mesurée de Jérusalem confirme que cette décision est perçue comme un ajustement tactique, et non comme un acte hostile. Le maintien des coopérations majeures, y compris dans les programmes sensibles, démontre que la relation stratégique germano-israélienne reste intacte, et que cette suspension relève davantage de la communication politique que d’un réel repositionnement.

Arrow 3, Trophy, PULS.. : une dépendance allemande croissante aux technologies israéliennes

Depuis quelques années, la relation militaire entre Berlin et Jérusalem ne se limite plus aux exportations allemandes vers Israël : elle s’inverse partiellement, avec une montée en puissance des importations de technologies israéliennes par l’Allemagne. Des programmes majeurs comme le système antimissile Arrow 3 ou sa future évolution Arrow 4, les lance-roquettes multiples PULS, ainsi que les systèmes de protection active Trophy et les missiles Spike devraient représenter, à court terme, un volume financier supérieur aux exportations allemandes vers Israël.

PULS Elbit
Le lance roquettes multiple PULS israélien a déjà été choisie par le Danemark, les Pays-Bas et l’Espagne, en Europe.

En outre, ces équipements ne sont pas de simples achats « sur étagère » : ils sont intégrés dans des programmes structurants de la Bundeswehr et de ses partenaires européens. Ainsi, l’Arrow 3 constitue l’ossature du dispositif European Sky Shield, dont l’Allemagne entend faire le pivot central de la défense aérienne européenne. De fait, la dépendance à la technologie israélienne dans ce domaine est déjà un fait accompli.

Par ailleurs, l’intégration du système Trophy sur les nouveaux chars Leopard 2A8 renforce l’idée que Berlin ne cherche pas seulement à importer, mais à ancrer ces technologies dans sa propre offre export. Dès lors, les blindés allemands équipés de solutions israéliennes se positionnent avantageusement sur le marché européen, face à une concurrence accrue venue des États-Unis et de la Corée du Sud.

De fait, les systèmes israéliens comme le PULS ou le Spike, en étant produits ou assemblés partiellement en Allemagne, permettent à l’industrie allemande de conserver une part de valeur ajoutée tout en bénéficiant d’un effet de levier technologique. Ce modèle hybride illustre la complémentarité stratégique : Israël apporte la performance opérationnelle, l’Allemagne l’intégration industrielle et l’accès au marché européen.

Or, cette interdépendance ne se limite pas aux programmes déjà signés. Plusieurs projets de coopération sont à l’étude, notamment dans les domaines des drones de combat et des systèmes de guerre électronique. Leur concrétisation pourrait placer l’Allemagne dans une situation où toute rupture avec Jérusalem aurait un effet immédiat sur ses capacités opérationnelles et son offre industrielle à l’export.

Ainsi, la suspension partielle annoncée par Berlin doit aussi se lire à la lumière de cette dépendance croissante : une mesure trop large aurait pu provoquer une réaction israélienne, allant jusqu’à un embargo sur des programmes clés. Dès lors, la prudence allemande n’est pas seulement politique, elle est dictée par des impératifs capacitaires et industriels.

La coopération technologique : pilier stratégique de l’industrie de défense allemande

La relation entre Berlin et Jérusalem ne se limite pas à des ventes ou à des achats ponctuels : elle repose sur une architecture complexe de coopérations industrielles et de coentreprises. Des projets comme EuroSpikeEuroTrophy ou EuroPULS associent entreprises allemandes et israéliennes dans une logique de codéveloppement et de partage de savoir-faire. Ces partenariats assurent non seulement un accès direct aux innovations israéliennes, mais permettent aussi à l’industrie allemande de les adapter aux standards OTAN et aux besoins européens.

Allemagne Leopard 2A8 KNDS
Quelles conséquences de la suspension partielle des exportations d'armes vers Israël par l'Allemagne ? 35

En outre, ces coopérations jouent un rôle central dans la stratégie allemande de reconquête des marchés européens de défense. En intégrant des systèmes israéliens éprouvés, comme le Trophy ou le Spike, dans des plateformes allemandes comme le char Leopard 2A8, Berlin renforce l’attractivité de son offre tout en limitant les délais de développement. Dès lors, l’association du « made in Germany » et de la technologie israélienne devient un argument commercial puissant.

Par ailleurs, ces partenariats sont souvent structurés pour inclure une production ou un assemblage en Allemagne, garantissant ainsi des retombées économiques locales. Ce modèle hybride permet de sécuriser l’adhésion de l’opinion publique et des décideurs politiques, en montrant que ces coopérations profitent directement à l’emploi et au tissu industriel national.

De fait, la coopération technologique germano-israélienne dépasse le seul cadre bilatéral : elle influence la configuration du marché européen. Les systèmes développés conjointement sont proposés à d’autres États membres de l’UE, souvent dans le cadre de programmes multinationaux comme European Sky Shield, dont l’Allemagne cherche à prendre le leadership. Cela confère à Berlin une capacité d’entraînement et de standardisation technologique à l’échelle du continent.

Or, cette position de leader technologique s’accompagne d’une vulnérabilité : une rupture avec Israël compromettrait non seulement des programmes en cours, mais aussi l’image de fiabilité de l’industrie allemande sur les marchés tiers. Les concurrents, qu’ils soient américains, sud-coréens ou même européens, pourraient exploiter cette faille pour récupérer des contrats.

Ainsi, la coopération technologique avec Israël est devenue un pilier stratégique pour l’Allemagne, tant pour renforcer ses propres capacités que pour consolider son influence sur les normes et standards de défense en Europe. Dès lors, toute décision politique susceptible de fragiliser cette relation doit être pesée à l’aune de ces enjeux structurels.

Un contre-feu politique pour préserver la relation stratégique

La suspension partielle annoncée par Berlin apparaît avant tout comme un contre-feu destiné à désamorcer les tensions internes, tout en préservant la coopération stratégique avec Israël de toute interférence sérieuse. En ciblant uniquement certains types d’équipements « potentiellement exploitables à Gaza », le gouvernement allemand a pu répondre aux critiques de son aile gauche et de l’opinion publique sans compromettre les programmes clés comme les sous-marins de la classe Dolphin ou le système Arrow 3.

Par conséquent, cette mesure a été calibrée pour limiter l’impact économique, industriel et surtout politique sur les relations stratégiques germano-israéliennes. Les exportations touchées représentent une part réduite – estimée entre 20 et 30 % – des flux annuels, soit bien en-deçà du seuil qui pourrait provoquer une riposte israélienne (DW). Une décision plus radicale aurait menacé la poursuite de programmes conjoints essentiels, notamment EuroSpike et EuroTrophy.

Aussi, en évitant de toucher aux piliers de la coopération, Berlin a protégé sa participation à des projets multinationaux stratégiques comme l’European Sky Shield Initiative. Conçu pour intercepter les menaces balistiques SRBM et MRBM extra-atmosphériques, celui-ci constitue le produit d’appel de l’ESSI, puisqu’il sera en mesure de protéger un périmètre dépassant largement les frontières allemandes. S’il venait à être remis en question, c’est l’ensemble de l’ESSI qui serait difficile à maintenir en cas de rupture avec Jérusalem.

De même, cette prudence empêche Israël d’envisager un embargo technologique en représailles. Une telle mesure aurait immédiatement compromis l’intégration des systèmes Trophy et Spike dans les équipements allemands, avec un effet domino sur la compétitivité de l’offre allemande en Europe et au-delà, tout en exposant, par ricochet, les programmes critiques pour la défense israélienne, comme les sous-marins Dolphin ou les corvettes Saar.

En conséquence, le choix de Berlin s’inscrit dans une logique de gestion fine des équilibres politiques et industriels. Il s’agit moins de sanctionner Israël que de rassurer un segment de l’opinion nationale, tout en évitant de fragiliser des coopérations qui constituent un avantage stratégique majeur pour l’Allemagne.

Ainsi, loin d’être une mesure purement humanitaire ou morale, cette suspension ciblée traduit avant tout un calcul politique et économique. Elle illustre la capacité de Berlin à manier les symboles médiatiques pour neutraliser des pressions internes, tout en préservant ses intérêts à long terme dans le domaine de la défense, du moins s’agissant de ce que le gouvernement et la classe politique allemands perçoivent comme tels.

Une manœuvre révélatrice des fragilités allemandes

L’épisode de la suspension partielle des exportations d’armes vers Israël met en lumière une fragilité structurelle de la stratégie allemande en matière de défense : sa dépendance croissante à des technologies critiques importées. En effet, cette vulnérabilité est particulièrement manifeste dans la défense antimissile, où l’Arrow 3, pilier du European Sky Shield Initiative, s’impose comme un élément central, et dans la protection active, dominée par le système israélien Trophy.

Système de défense aérienne iranienne Arrow 3
Quelles conséquences de la suspension partielle des exportations d'armes vers Israël par l'Allemagne ? 36

Par conséquent, toute dégradation durable des relations avec Jérusalem pourrait avoir un effet immédiat sur les capacités stratégiques de Berlin. Une suspension élargie, voire un embargo technologique israélien, ne compromettrait pas seulement les opérations de la Bundeswehr, mais fragiliserait aussi la crédibilité de l’Allemagne comme fournisseur fiable au sein de l’initiative européenne, et mettrait en défaut toute vision de souveraineté technologique.

De même, cette dépendance révèle les limites de la stratégie allemande visant à reconquérir le marché européen de l’armement. En effet, si des programmes phares comme le char Leopard 2A8, équipé du Trophy, ou les systèmes EuroSpike venaient à être remis en cause, Berlin perdrait rapidement son avantage compétitif, notamment face aux offres américaines, sud-coréennes ou franco-italiennes.

Touchant un point plus large, cette situation illustre un paradoxe : en cherchant à asseoir son leadership européen via des technologies étrangères, l’Allemagne accroît simultanément sa vulnérabilité stratégique. Ainsi, cette logique, déjà observée dans d’autres secteurs industriels, crée des leviers de pression potentiels pour ses fournisseurs technologiques, Israël en priorité.

Aussi, la suspension calibrée décidée par Berlin peut être lue comme un aveu implicite de cette fragilité. En effet, en limitant sciemment la mesure pour éviter toute réaction israélienne, le gouvernement reconnaît que ses marges de manœuvre sont désormais contraintes par une dépendance technologique.

Enfin, cet épisode offre une leçon plus générale : la puissance industrielle ne se traduit pas automatiquement par une autonomie stratégique. Sans investissement massif dans la recherche et le développement en interne — notamment dans les technologies clés — l’Allemagne restera tributaire de partenaires étrangers pour ses capacités de pointe. En conséquence, elle demeure exposée aux aléas politiques et diplomatiques, un risque particulièrement aigu dans le contexte actuel de recomposition transatlantique (source : Bruegel).

Conclusion

La suspension partielle décidée par Berlin ne peut être interprétée que comme un geste hautement calculé. En ciblant des segments secondaires de ses exportations d’armement vers Israël, le gouvernement allemand a mis en place une mesure dont l’impact opérationnel est marginal, mais dont la portée médiatique est maximale. En effet, il s’agit avant tout de protéger les fondations de la coopération technologique de défense germano-israélienne contre toute initiative politique incontrôlée qui pourrait en compromettre la stabilité.

Bundestag
Quelles conséquences de la suspension partielle des exportations d'armes vers Israël par l'Allemagne ? 37

Ce dispositif agit comme un garde-fou institutionnel. En créant un cadre législatif et politique apparemment restrictif, Berlin verrouille en réalité le champ d’action des oppositions internes. Ainsi, toute tentative future du Bundestag ou d’une partie de l’opinion publique de pousser à une suspension plus large se heurtera à un dispositif préexistant, calibré pour préserver les programmes essentiels.

Cette stratégie s’inscrit dans une tradition allemande de gestion des tensions internes par le contrôle du narratif public. En orientant le débat sur des mesures symboliques, le gouvernement évite que les discussions ne portent sur les véritables leviers de pression, à savoir les systèmes et technologies critiques qui constituent la colonne vertébrale de l’interopérabilité germano-israélienne.

Dès lors, toute la question réside dans la réaction de l’opinion publique allemande. Se laissera-t-elle convaincre par l’affichage d’une suspension qui, dans les faits, n’entrave pas les programmes stratégiques ? Ou cherchera-t-elle, au contraire, à utiliser le poids économique et politique de l’Allemagne pour infléchir les décisions de Jérusalem sur le terrain ? La réponse dépendra de la capacité du gouvernement à maintenir le contrôle du récit et à éviter toute mise en lumière des incohérences de sa position.

Or, si cette stratégie de communication parvient à neutraliser les pressions internes à court terme, elle ne règle en rien la question de fond. La dépendance allemande aux technologies étrangères, qu’elles soient israéliennes ou américaines, constitue un point de vulnérabilité que ses adversaires comme ses concurrents savent parfaitement exploiter.

En effet, cet épisode illustre à quel point le leadership que Berlin cherche à imposer sur la défense européenne repose sur des bases technologiques fragiles. Ces fondations, essentiellement importées, exposent l’Allemagne à un risque systémique : toute rupture avec ses fournisseurs stratégiques pourrait entraîner un affaiblissement rapide de sa posture militaire et industrielle, voire la neutralisation d’une grande partie de ses moyens de production industrielle.

De plus, cette dépendance limite la marge de manœuvre politique de Berlin. Un partenaire qui contrôle des éléments critiques de votre système de défense dispose d’un levier considérable, capable d’orienter vos choix diplomatiques et militaires. Dans ce contexte, l’autonomie stratégique européenne que l’Allemagne prétend incarner reste largement illusoire.

Ainsi, loin d’être un simple ajustement tactique, la suspension annoncée agit comme un révélateur. Elle met en lumière les fragilités structurelles d’une stratégie qui, pour viser le leadership, a accepté une dépendance accrue. C’est là un pari risqué : dans un environnement international instable, la solidité d’une puissance se mesure autant à son autonomie qu’à la qualité de ses alliances.

En définitive, cette affaire souligne un dilemme central pour Berlin. Maintenir coûte que coûte ses partenariats technologiques actuels lui garantit un accès privilégié à des capacités de pointe, mais au prix d’une souveraineté de plus en plus conditionnelle. Et, comme nous l’avions déjà observé dans le cas de Rheinmetall, la ligne de fracture entre puissance affichée et fragilité réelle reste, elle aussi, parfaitement visible.

[En Bref] +29,5 Md€ pour la LPM 2024-2030, l’Allemagne se défie du SCAF et les Européens financent le Patriot plutôt que la SAMP/T NG…

Alors que la situation sécuritaire en Europe et au Moyen-Orient continue de se détériorer, plusieurs annonces et décisions stratégiques marquantes sont intervenues au cours des derniers jours, tant au niveau national qu’européen.

Rompant avec la trajectoire linéaire définie par la LPM 2024-2030, afin de répondre à l’accélération des tensions internationales et aux besoins capacitaires jugés urgents, le président Emmanuel Macron a annoncé une revalorisation immédiate du budget de la défense pour les années 2026 et 2027, . Cette inflexion budgétaire, bien que partielle et limitée à la fin du quinquennat, marque néanmoins un tournant dans la posture présidentielle vis-à-vis des armées.

Dans le même temps, les tensions s’aggravent entre Berlin et Paris autour du programme SCAF. Une publication du site allemand hartpunkt.de, largement relayée, accuse la France de vouloir dominer le développement du chasseur NGF. L’absence de réaction officielle française, combinée aux critiques croissantes dans la classe politique allemande, fait désormais peser une incertitude stratégique majeure sur la viabilité du projet. Cette séquence souligne une fois de plus la fragilité des équilibres politiques et industriels au cœur des coopérations de défense européennes.

Outre-Rhin, un second programme majeur se retrouve dans la tourmente : la construction des frégates F126 confiée au néerlandais Damen est la cible de critiques croissantes au Bundestag, dans un contexte de tensions industrielles et de ressentiment bilatéral après l’échec du sous-marin allemand en compétition aux Pays-Bas.

Enfin, sur le volet capacitaire urgent, l’annonce par Donald Trump d’un envoi de 17 batteries Patriot à l’Ukraine, financé par l’Europe, relance le débat sur l’autonomie stratégique, alors même que le SAMP/T NG franco-italien reste exclu des priorités industrielles de l’Union.

Ces quatre actualités dessinent une ligne de fracture nette entre intentions politiques et réalités industrielles en Europe, à l’heure où les urgences opérationnelles exigeraient au contraire clarté, cohérence et souveraineté assumée.

La France augmente ses dépenses de défense de 29,5 Md€ d’ici à 2030 pour palier les urgences

Comme attendu, le président Emmanuel Macron a profité de son discours aux armées, prononcé le 13 juillet 2025 à l’Hôtel de Brienne, pour annoncer une hausse significative des crédits de défense français à court et moyen terme. Cette annonce intervient dans un contexte sécuritaire international en rapide détérioration, et quelques mois seulement après l’appel du président à faire de la France une armée “qu’on respecte et qu’on craint” [source].

LPM 2024-2030 Rafale SCALP-EG
La hausse du budget des armées annoncée par E. Macron le 13 juillet visera avant tout à reconstituer les stocks de munitions des armées françaises, notamment en matière de missiles de croiisère SCALP-EG, avant leur remplacet par le RJ10 supersonique en 2030 (Photo F. Dosreis)

Dans la foulée de cette allocution, le ministère des Armées a publié, le 14 juillet, une nouvelle Revue stratégique 2025, venant remplacer celle de 2022. Ce document, qui conserve une approche qualitative, sans objectifs chiffrés ni engagements capacitaires, sert de fondement politique à cette inflexion budgétaire, sans pour autant constituer une véritable révision de la Loi de programmation militaire 2024–2030 (LPM).

C’est toutefois bien sur cette base que le président de la République a annoncé un ajustement à la hausse de l’exécution de la trajectoire LPM 2024-2030 pour les deux prochaines années, c’est-à-dire jusqu’au terme de son second mandat. L’accent est mis sur la reconstitution des stocks, les capacités spatiales et certains équipements critiques, sans impact direct sur le format des forces.

La LPM 2024–2030, adoptée en 2023, prévoyait une hausse progressive des crédits budgétaires : +3 Md€ par an pour les années 2026 et 2027, puis +4,2 Md€ par an pour 2028 à 2030. Le budget des armées, qui s’élève en 2025 à 50,5 Md€, devait ainsi atteindre 69,1,6 Md€ en 2030 selon la trajectoire initiale. À cette courbe, le président Macron a ajouté, pour les deux prochaines années, 3,5 Md€ supplémentaires en 2026 (portant l’augmentation à +6,5 Md€, soit un budget de 57 Md€) puis 3 Md€ de plus en 2027 (soit +6 Md€, et un budget de 63 Md€ en 2027) [source].

L’effort cumulé de ces ajustements représente 3,5 Md€ (2026) + 4 × 6,5 Md€ (de 2027 à 2030) = 29,5 Md€ supplémentaires d’ici à 2030, par rapport à la LPM en l’état. Si cette trajectoire est exécutée strictement, le budget atteindrait donc 75,6 Md€, avec une augmentation accélérée sur les premières années. Selon les projections du ministère, cela porterait l’effort de défense autour de 2,5 % du PIB à l’horizon 2030, soit une progression significative par rapport aux 2,06 % actuels.

Cette hausse budgétaire ne s’accompagne toutefois d’aucune inflexion structurelle majeure. Le président a précisé que les enveloppes supplémentaires serviraient à renforcer la capacité de réponse à court terme : remontée des stocks de munitions, investissements dans les moyens spatiaux, et relance ponctuelle de certains programmes en tension. En revanche, aucun élargissement de format n’a été acté, qu’il s’agisse du volume de forces projetables, du nombre de plateformes majeures ou du format des unités de combat.

KNDS Leclerc Evolution Eurosatory 2024
Aucune actualisation des formats actuels des forces armées a été evoquée ni dans le discours d’E. Macron ni dans la Revue Stratégique 2025, exclusivement qualitative. (Photo F. Dosreis)

L’unique annonce structurelle porte sur une réflexion autour d’une transformation du Service National Universel (SNU), potentiellement en un service militaire volontaire, aveu implicite de l’échec du projet présidentiel initial. Introduit en 2017 et régulièrement repoussé dans son application, le SNU n’a jamais trouvé sa place dans le modèle RH des armées, ni dans les outils de cohésion de la société.

L’idée de le faire évoluer vers un volontariat militaire, bien que plus crédible en termes d’utilité pour les armées, reste à ce stade non défini, et son inscription dans le budget 2026 demeure hypothétique. En outre, l’appel au volontariat porte à nouveau un facteur d’imprévisibilité pour les armées, qui devront adapter leurs structures d’encadrement et d’accueils face à un nombre évolutif de volontaires, rendant l’ensemble de l’approche pour le moins contestable.

Si l’initiative présidentielle traduit une forme de volontarisme dans un contexte économique sous tension, elle ne règle pas les questions de fond : dépendance capacitaire croissante dans certains domaines, lenteur des relèvements industriels, et surtout, décrochage budgétaire face à Berlin. En effet, selon les projections allemandes validées en juin 2025, le budget de défense de l’Allemagne devrait atteindre 120 Md€ en 2030, contre 75,6 Md€ côté français.

La Bundeswehr disposerait ainsi d’un budget supérieur de 60% à celui des armées françaises, sans même prendre en compte les effets d’échelle induits par la réindustrialisation massive lancée outre-Rhin depuis 2022. L’écart est tel qu’il remet en cause l’équilibre capacitaire au sein du couple franco-allemand, y compris dans les programmes en coopération (SCAF, MGCS).

Cette dynamique renforce également la place de Berlin comme chef de file des armées européennes au sein de l’OTAN, au moment même où Paris revendique un rôle moteur dans l’autonomie stratégique européenne. À l’inverse, les autres partenaires européens (Italie, Espagne, Pays-Bas) ne devraient pas rattraper Paris, mais l’écart entre les “grandes puissances” européennes se réduit progressivement.

Leopard 2A-RC 3.0 par KNDS Deutschland
Face au 120 Md€ dont disposera la Bundeswehr en 2030, les 75 Md€ des armées françaises risquent fort de constituer un creuser de declassement indsutriel et capacitaire de la la France, ses armées et son industrie de défense.

Enfin, cette hausse, bien qu’incontestablement significative, demeure politiquement limitée. Elle ne porte que sur les deux dernières années du quinquennat Macron, sans garantie d’exécution au-delà de 2027, date des prochaines élections présidentielle et législatives. En l’absence de majorité claire sur les questions de défense, et compte tenu de la faiblesse de l’intérêt porté par l’opinion publique à ces sujets lors des scrutins, la trajectoire post-2027 reste incertaine.

Or, les véritables inflexions structurelles exigent non seulement des arbitrages lourds à moyen terme, mais aussi une continuité de volonté politique. L’annonce présidentielle de juillet 2025 peut donc être lue comme un ajustement réactif face à l’aggravation du contexte international, et non comme une refondation doctrinale ou capacitaire du modèle d’armée. L’avenir des armées françaises se jouera donc, on peut le craindre, dans les urnes, à l’horizon 2027.

La défiance allemande s’intensifie vis-à-vis du programme SCAF et de la posture française, alors que Paris reste muet

Le 6 juillet 2025, le site allemand hartpunkt.de publiait un article affirmant que la France entendait s’attribuer 80 % des travaux de développement du NGF (Next Generation Fighter), le chasseur de nouvelle génération constituant le pilier central du programme SCAF. Selon les propos rapportés, provenant de sources anonymes “proches du dossier”, cette revendication française aurait provoqué un blocage des discussions trilatérales avec l’Allemagne et l’Espagne.

Dans les jours qui ont suivi, cette information, bien que non confirmée officiellement, a été reprise par plusieurs grands médias, notamment Reuters, ainsi que par un grand nombre de sites spécialisés dans le domaine de la défense. Elle a immédiatement ravivé une série de tensions anciennes, récurrentes depuis le lancement du programme en 2017, sur la gouvernance industrielle et le partage de charges entre les trois nations.

NGF SCAF
Pour la France, le rééquilibrage de la conception du NGF, au sein du programme SCAF, vise avant tout à garantir le respect de l’échéance impérative de 2045, impossible dans le contexte ectuel.

Tandis que le gouvernement allemand s’est pour l’instant limité à une déclaration prudente du ministre de la Défense Boris Pistorius et du chancelier Friedrich Merz évoquant la nécessité de discussions “sérieuses” à l’automne, plusieurs voix au Bundestag, à commencer par celle du député CDU Volker Mayer-Lay, ont adopté une ligne offensive contre ce qu’ils décrivent comme une tentative française d’hégémonie industrielle [source].

Ce n’est pas la première fois que hartpunkt.de relaie des critiques allemandes contre la position française dans le programme SCAF. Toutefois, l’article du 6 juillet franchit un seuil, en présentant la France comme bloquant volontairement les négociations, tout en imposant des exigences disproportionnées, en contradiction manifeste avec les engagements initiaux d’équilibre industriel.

La publication a eu un écho immédiat dans la classe politique allemande, en particulier dans les rangs conservateurs, déjà fortement mobilisés contre les projets industriels communs jugés désavantageux pour l’Allemagne. Le député Mayer-Lay, en particulier, a dénoncé une “dérive monopolistique” de la part de Dassault Aviation et un risque de marginalisation de l’industrie allemande dans un programme pourtant présenté comme équitable.

De manière notable, la rhétorique utilisée dans l’article et dans les déclarations politiques suggère une volonté de polarisation du débat public en Allemagne, au moment même où les discussions autour de la prochaine phase du programme NGWS (New Generation Weapon System) doivent s’intensifier. Le rôle joué par hartpunkt.de, réputé pour sa rigueur habituellement, semble ici s’être transformé en celui d’un vecteur polémique assumé, au risque d’accroître la défiance réciproque entre partenaires industriels et politiques.

Face à cette controverse, le site Meta-Défense a publié dès le 7 juillet un article de réponse, basé sur des éléments obtenus auprès de la Direction Générale de l’Armement (DGA). Celui-ci démonte point par point les affirmations rapportées par hartpunkt.de, en particulier la prétendue revendication française de 80 % du NGF. Selon les éléments fournis, les discussions portaient en réalité sur un réajustement du pilotage français autour de 51 à 55 %, en cohérence avec l’architecture actuelle du programme, dans laquelle Dassault assure la maîtrise d’œuvre du chasseur, tandis qu’Airbus Germany et Indra prennent respectivement la tête des segments Système et Capteurs.

Industriels américains de Défense F-35 Lockheed Martin
La commande de 15 F-35A évoquée par le site hardpunkt.de, comme une réponse aux exigences françaises de rééquilibrage du programme SCAF, a été dfémentie depuis par F.Merz, le chancellier allemand, ainsi que par B.Pistorius, le ministre de la défense. Toutefois, si le programme SCAF venait à pericliter, il est plus que probable que Berlin, et certainement Madrid, s’engageraient dans cette voie à court terme.

L’article souligne également que ces niveaux de responsabilité restent bien inférieurs à ceux constatés dans d’autres programmes multinationaux, comme le JSF américain, piloté à plus de 90 % par des industriels US. Enfin, l’analyse met en lumière le caractère très asymétrique du traitement médiatique, dans lequel une rumeur infondée, lancée par des sources anonymes et non corroborées, a été relayée massivement sans contradiction, en l’absence de toute prise de parole officielle du côté français [source].

Ce silence de Paris est d’autant plus problématique qu’il contribue à faire prospérer une perception délétère de la posture française, en particulier dans l’opinion publique allemande, mais aussi espagnole. En l’absence de démenti ou de clarification officielle, les accusations relayées prennent progressivement valeur de vérité dans l’espace politico-médiatique. Or, dans un contexte aussi sensible, où la survie même du programme SCAF dépend d’un équilibre fragile entre intérêts industriels, ambitions politiques et acceptabilité démocratique, cette inertie apparaît dangereuse.

Toute tentative future de rééquilibrage ou de réaffectation des responsabilités — même raisonnable — pourrait désormais être rejetée par principe par les opinions publiques partenaires, influencées par une image dégradée de la fiabilité française. À court terme, cette situation bloque de facto les négociations sur le partage de charges dans la prochaine phase du programme. À moyen terme, elle pourrait provoquer une remise en cause plus générale du projet, voire une bifurcation allemande vers des options alternatives, comme un renforcement des coopérations avec les États-Unis ou le Royaume-Uni.

Enfin, si la perspective d’un retrait allemand devenait crédible, la France se retrouverait confrontée à une équation budgétaire intenable. En effet, même avec les hausses de crédits annoncées par Emmanuel Macron le 13 juillet (+6,5 Md€ supplémentaires par an à partir de 2027), un programme SCAF strictement national exigerait des financements considérables, incompatibles avec l’évolution en parallèle du format des armées, du programme SNLE 3G ou du Rafale F5.

Plus globalement, l’effritement du pilier aérien du couple franco-allemand poserait la question de la viabilité des autres projets coopératifs, à commencer par le MGCS. L’absence de stratégie de communication sur un sujet aussi structurant interroge donc sur la cohérence du positionnement français, tant vis-à-vis de ses partenaires européens que de sa propre planification industrielle. Si Paris ne réagit pas rapidement, le risque est grand que la défiance se cristallise, rendant impossible tout compromis technique ou politique dans les mois à venir.

Des voix s’élèvent en Allemagne pour l’annulation du programme de frégates F126 attribué au néerlandais Damen

Alors que les tensions entre la France et l’Allemagne autour des programmes SCAF et MGCS s’intensifient, un autre projet de coopération industrielle en matière de défense européenne suscite à son tour la controverse : le programme des frégates F126. Confié en 2020 au consortium mené par le groupe néerlandais Damen, associé aux chantiers allemands Blohm+Voss, ce programme prévoit la construction de six frégates lourdes polyvalentes pour la Deutsche Marine.

Damen MKS 180
Le modèle MKS 180 de Damen et Blohm+Voss a été préféré à la proposition de tKMS et Thyssenkrup, pour remplacer les frégates F123 de la Bundesmarine. Très imposants, avec un deplacement de 10,000 tonnes, ces navires se caracterisent surtout par leur faible armement, avec uniquement 2 VLS MK41 pour 16 cellules courtes destinées à accueillir les misiles surface-air ESSM à courte portée, 2 CIWS Ram, 8 missiles NSM antinavires et un canon de 127 mm forment l’armement principal, soit ce que l’on retrouve sur des navires plus de deux fois plus compacts.

Ces bâtiments, destinés à remplacer les quatre frégates anti-sous-marines de la classe Brandenburg (F123) entrées en service entre 1994 et 1996, afficheront un déplacement d’environ 10 000 tonnes en charge, soit les plus grosses unités de surface construites pour l’Allemagne depuis la Seconde Guerre mondiale. Mais depuis plusieurs mois, le programme F126 accumule les difficultés : retards dans les études d’intégration, surcoûts et tensions entre les partenaires industriels, notamment en matière d’interopérabilité des outils de conception numérique.

Ces aléas, jusque-là cantonnés au domaine industriel, viennent de franchir un seuil politique. Plusieurs parlementaires allemands, à commencer par Bastian Ernst (CDU/CSU), rapporteur pour la Marine au sein de la commission défense du Bundestag, appellent désormais ouvertement à l’annulation du contrat avec Damen et à son réattribution à des chantiers strictement allemands [source].

La principale difficulté du programme F126 réside dans les problèmes d’alignement technologique entre les deux acteurs industriels du projet. Damen et Blohm+Voss utilisent en effet des chaînes de conception et de production numériques différentes, ce qui a généré de nombreux retards dans les études de faisabilité, d’intégration de systèmes et de production des premiers éléments.

Selon Marineschepen.nl, ces retards ont contraint le gouvernement néerlandais à débloquer une enveloppe exceptionnelle de 270 millions d’euros de soutien public, afin d’éviter une dégradation financière critique de Damen, qui demeure maître d’œuvre du programme côté néerlandais [source].

Si cette aide publique est jusqu’ici restée cantonnée à La Haye, ses répercussions sont désormais observées avec une attention croissante à Berlin, où certains élus considèrent que le recours à un acteur non allemand — fût-il allié et associé à un chantier national — a compromis à la fois les délais, la robustesse industrielle et l’autonomie stratégique du projet. Le programme, qui devait à l’origine livrer sa première frégate à la Bundesmarine en 2028, pourrait désormais accuser plusieurs années de retard, selon les évaluations internes du ministère allemand de la Défense.

Blacksword barracuda Naval Group et Walrus néeraldnais.
Le Blacksword Barracuda remplacera le Walrus des forces navales néerlandaises

Au-delà des considérations strictement industrielles, c’est bien une dimension politique et bilatérale qui structure désormais les critiques formulées par une partie de la classe politique allemande. Plusieurs voix au Bundestag estiment en effet que les Pays-Bas ont trahi la confiance allemande en attribuant en mars 2024 à Naval Group le contrat de remplacement de leurs sous-marins Walrus, préférant le Blacksword Barracuda au Type 212CD proposé par TKMS.

Or, cette décision, perçue comme une humiliation par les industriels allemands, avait été rendue d’autant plus amère que, quatre ans plus tôt, Berlin avait attribué à Damen — avec le soutien actif du gouvernement fédéral — le contrat F126, incluant quatre bâtiments fermes et deux en option.

Pour nombre de parlementaires CDU, la remise en cause du programme F126 constituerait donc une forme de rééquilibrage symbolique, en réponse à ce qu’ils considèrent comme une rupture de confiance de la part de La Haye. L’argument est d’autant plus audible que la performance industrielle de Damen sur le projet F126 fournit désormais un prétexte crédible pour une reconsidération du contrat, sur la base de motifs purement techniques.

Cette affaire révèle, au-delà du seul dossier F126, les limites persistantes de l’intégration industrielle européenne dans le domaine naval. Contrairement à l’aéronautique ou à l’armement terrestre, où certains projets multinationaux ont démontré une résilience relative malgré les tensions politiques, la coopération navale européenne reste très fragmentée, dominée par des rivalités nationales profondes, en particulier entre la France, l’Allemagne, l’Italie et les Pays-Bas.

L’attribution du programme F126 à Damen, bien qu’associée à un chantier allemand, avait été présentée comme une tentative d’ouverture industrielle et de renforcement de l’interdépendance européenne. Son éventuelle remise en cause aujourd’hui, au nom de la souveraineté industrielle allemande, mais aussi en réaction à des arbitrages bilatéraux défavorables, illustre la fragilité des équilibres de coopération.

À court terme, un retrait de Damen du programme F126 entraînerait des retards supplémentaires, des coûts non amortis et probablement un contentieux commercial complexe. Mais il pourrait également marquer le retour à une logique strictement nationale dans les grands programmes navals allemands à venir, y compris ceux destinés à répondre aux exigences OTAN dans la Baltique ou dans l’Atlantique Nord.

L’Europe va financer « 17 batteries Patriot » pour l’Ukraine, mais ne s’investit pas dans l’augmentation des cadences de production du SAMP/T NG…

Le 14 juillet 2025, à l’occasion de la première visite du nouveau secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, à Washington, le président Donald Trump a annoncé un accord en vue de la fourniture de 17 batteries Patriot à l’Ukraine. Cette déclaration, intervenant seulement une semaine après l’annonce de l’arrêt des livraisons d’armes américaines vers Kyiv, a suscité un vif intérêt médiatique, tant pour son contenu que pour ses implications. Elle a également été assortie de références à d’autres équipements, dont des missiles à longue portée, sans que des précisions n’aient été apportées à ce stade [source].

Patriot en Ukraine
Défense du ciel de Kyiv par des missiles Patriot

Or, comme souvent avec les annonces de Donald Trump, de nombreuses zones d’ombre entourent cette communication, notamment quant à la réalité des matériels concernés, leur provenance et les délais de livraison. Plusieurs experts, dont ceux du site américain The War Zone, rappellent que l’US Army ne disposerait actuellement que d’environ 60 batteries Patriot opérationnelles, pour couvrir ses engagements mondiaux, et que la cession de 17 d’entre elles (soit environ 25 % du parc) relèverait d’un bouleversement capacitaire majeur, peu compatible avec la doctrine actuelle du Pentagone [source].

Face à ces interrogations, une hypothèse a émergé quant à l’origine possible de ces batteries : selon TWZ, une part significative — jusqu’à 12 batteries — pourrait provenir d’Israël. L’État hébreu disposerait en effet de 12 batteries Patriot PAC-2 mises sous cocon, à la suite de leur remplacement progressif par les systèmes David’s Sling et Arrow-2/3, conçus localement. Cette piste, plausible sur le plan technique, reste néanmoins spéculative tant que les autorités américaines ou israéliennes n’en ont pas confirmé l’existence ni les modalités d’un éventuel transfert.

De fait, à ce stade, ni le calendrier des livraisons, ni le contenu technique précis des systèmes concernés, ni même leur origine exacte, n’ont été officiellement détaillés. Cette opacité renforce la prudence des observateurs, qui attendent des éléments concrets pour mesurer l’impact opérationnel réel de cette annonce. En l’état, seuls deux faits sont établis avec certitude : d’une part, l’engagement de Donald Trump à renforcer l’aide américaine à l’Ukraine via des équipements sol-air ; d’autre part, le principe — confirmé par Mark Rutte — selon lequel la facture de ces livraisons serait intégralement payée par les pays européens, pour un montant estimé entre 8 et 16 milliards d’euros, selon la configuration finale des batteries et leur niveau de modernisation [source].

Cette décision européenne, à la fois spectaculaire et précipitée, soulève des questions fondamentales sur la cohérence de la stratégie capacitaire de défense du continent. Alors même que le soutien américain à l’architecture conventionnelle de défense européenne apparaît plus incertain que jamais, en particulier dans un contexte de second mandat de Donald Trump, les Européens choisissent ici de financer massivement l’industrie d’armement américaine, sans même que celle-ci s’engage sur des délais fermes de livraison.

Plus surprenant encore, aucune commande équivalente ou même partielle n’a été annoncée concernant le SAMP/T NG, le système sol-air de moyenne et longue portée développé par le consortium franco-italien Eurosam (MBDA + Thales + Leonardo). Or, la version précédente, le SAMP/T Mamba, est déployée en Ukraine depuis 2023, et a démontré une efficacité reconnue, notamment face à des missiles balistiques de courte portée.

SAMP/T NG illustration
Vue d’artiste du système SAMP/T NG

Le SAMP/T NG est également moins onéreux que le Patriot PAC-3 MSE dans sa version la plus avancée, et bénéficie déjà d’une base industrielle européenne mature bien que largement sous-dimensionnée, et donc susceptible de monter en cadence rapidement si les investissements suivaient.

Pourtant, ni l’OTAN, ni les institutions européennes, ni même les États membres directement concernés n’ont engagé à ce jour de commandes nouvelles ou d’extensions industrielles permettant d’accroître la capacité de production du SAMP/T NG, malgré les alertes répétées sur les lacunes critiques de l’Europe en matière de défense aérienne.

Ce choix révèle une contradiction persistante dans la posture stratégique européenne. D’un côté, les dirigeants européens multiplient les déclarations sur la nécessité d’une autonomie stratégique et d’un renforcement de l’industrie de défense locale. De l’autre, dès qu’une urgence capacitaire se manifeste — comme ici avec la menace aérienne et balistique sur l’Ukraine —, la réponse immédiate consiste à externaliser la solution vers les États-Unis, quitte à financer intégralement leurs systèmes.

Cette logique, qui répond à une approche court-termiste et largement politique, prive les industriels européens d’une opportunité cruciale pour renforcer leur base productive, étendre leurs chaînes d’approvisionnement, et crédibiliser leur offre face à leurs homologues américains.

Dans le cas du SAMP/T NG, dont les capacités antibalistiques sont pourtant comparables à celles du PAC-3, la non-commande européenne dans un tel contexte équivaut à un désengagement implicite, qui pourrait avoir des effets durables sur l’avenir du programme. À terme, une telle attitude pourrait conduire à la marginalisation industrielle de l’Europe dans des segments critiques de la défense anti-aérienne, alors même que la dépendance à l’égard des États-Unis devient stratégiquement risquée.

NOTE AUX ABONNÉS

Vous l’avez remarqué, la partition des articles a été interrompue en fin de semaine dernière. Cela est dû a un souci de santé transitoire que je suis dans l’obligation de traiter. Pour cela, la coupure estivale annuelle de Meta-defense sera déplacée de ce jour, le 15 juillet, au 6 aout 2025, et non du 23 juillet au 16 aout, comme initialement planifié. .

Durant cette période, les publications sur le site seront ramenées à deux articles « En Bref » par semaine, les mardis et vendredis, ainsi que des republications journalières en accès intégral (essentiellement pour ne pas être sorti des référencements Google).

Si l’actualité le nécessite, bien évidemment, je n’hésiterai pas à intervenir pour publier l’analyse requise, comme ce fut le cas lors de la coupure de Noël. D’ici là, je vous souhaite à tous de profiter le mieux possible de ces vacances, et d’en profiter pour oublier, un temps, l’actualité défense))

merci de votre fidélité

F. Wolf

La commande potentielle de 600 Leopard 3 pour la Bundeswehr va-t-elle achever le programme MGCS ?

Si le Leopard 2A8 de KNDS-Deutschland connaît déjà un succès réel sur la scène européenne, son successeur, le Leopard 3, est d’ores et déjà en préparation. Mobilisant l’ensemble de l’industrie de défense allemande, ce char, dont l’entrée en service est prévue pour 2030, devait initialement constituer une réponse temporaire à l’évolution des menaces et intégrer les enseignements opérationnels venus d’Ukraine, en attendant l’arrivée du programme MGCS, programmée pour 2038.

Mais une annonce faite il y a quelques jours par la Bundeswehr vient rebattre toutes les cartes. L’armée allemande entend désormais disposer, à l’horizon 2040, d’une flotte de 1 000 chars modernes, appelée à évoluer aux côtés de 2 500 véhicules de combat d’infanterie, pour reconstituer le corps de manœuvre allemand autour d’une force mécanisée d’emploi.

Cette annonce, conjuguée au calendrier budgétaire annoncé et aux ambitions technologiques portées par le Leopard 3, dessine désormais un programme qui pourrait bien s’imposer comme le véritable char de combat de nouvelle génération de la Bundeswehr dès 2030 — et, plus encore, comme le fer de lance des exportations allemandes dans ce domaine en Europe pour les deux prochaines décennies.

Quelles seront les caractéristiques attendues de ce nouveau char allemand ? À quels marchés est-il destiné ? Et surtout, que restera-t-il des besoins allemands et européens en matière de char de combat, une fois le Leopard 3 déployé, s’agissant du programme franco-allemand MGCS ?

La Bundeswehr veut 1000 chars de combat et 2500 VCI face à la menace Russe

Alors que le chancelier allemand Friedrich Merz et son ministre de la Défense, Boris Pistorius, ont fermement engagé l’Allemagne dans une trajectoire de hausse rapide de l’effort de défense, soutenus en cela par une large majorité de coalition au Bundestag, la Bundeswehr disposera, d’ici à 2030, d’un budget annuel dépassant les 150 Md€, soit 3,5 % du PIB, soit plus de deux fois le budget des armées françaises prévu à cette échéance.

Puma KMW KNDS Allemagne Bundeswehr
La commande potentielle de 600 Leopard 3 pour la Bundeswehr va-t-elle achever le programme MGCS ? 63

Ce changement de moyens répond à un changement d’ambition pour Berlin. Le chancelier Merz a ainsi déclaré que l’Allemagne disposerait de « la plus puissante force armée conventionnelle d’Europe », avec en ligne de mire la Pologne, déjà engagée dans la constitution d’une force terrestre de six divisions mécanisées. Celle-ci alignera, en 2035, 1 250 chars lourds modernes, 2 000 VCI, 800 systèmes d’artillerie mobile de 155 mm, ainsi qu’un nombre équivalent de lance-roquettes multiples (source).

La Deutsche Marine fut la première à réagir à ce changement d’époque que le Zeitenwende, annoncé par Olaf Scholz en février 2022, avait amorcé. Elle a détaillé, il y a quelques semaines, ses nouvelles ambitions : disposer d’ici à 2035 de 12 sous-marins conventionnels (contre 6 aujourd’hui), de 16 destroyers et frégates lourdes (contre 10 actuellement), ainsi que de 10 corvettes et 12 chasseurs de mines. Ces unités seront accompagnées d’une vaste flotte navale et aérienne robotisée (source).

C’est désormais au tour de Das Heer, l’armée de Terre allemande, de présenter ses ambitions renouvelées. Déjà, il y a quelques jours, elle avait annoncé son intention de s’équiper de 500 blindés de défense aérienne rapprochée Skyranger 30, épaulés par une centaine de blindés équipés de missiles IRIS-T SLS, pour la couverture antiaérienne et antidrone courte portée (source).

Elle a, désormais, dévoilé son ambition en matière de capacités de manœuvre, avec l’annonce d’un besoin pour 1 000 chars de combat, ainsi que 2 500 VCI Puma et Boxer, afin de remplacer à remplacer le Marder.

Avec la centaine de Leopard 2A6 et les 150 Leopard 2A7 déjà en service, pouvant être amenés au standard 2A8, et les 144 Leopard 2A8 déjà commandés, Das Heer aura besoin, à terme, de 600 à 700 chars supplémentaires. Aux quelque 390 VCI Puma déjà en service ou commandés à ce jour, s’ajouteront plus de 400 nouveaux exemplaires, ainsi que plus de 2000 Boxer 8×8.

Ainsi, l’Allemagne égalera, voire surpassera, l’armée de Terre polonaise sur le plan des équipements lourds modernes, tout au moins dans le segment blindé de manœuvre. La dimension artillerie, en revanche, n’a pas encore été précisée par Berlin.

Il est à noter que cette nouvelle orientation allemande en matière de blindés va profondément restructurer la base industrielle et technologique de défense (BITD) allemande, tout en influençant ses partenaires européens dans leurs choix futurs.

Berlin dimensionne son outil industriel pour répondre à de nouvelles commandes de ses voisins européens

Si l’évolution des menaces à l’Est justifie sans le moindre doute la reconstruction rapide d’une armée d’emploi dimensionnée à cette échelle, pour Berlin — et en dehors de la dimension ressources humaines, qui constituera à n’en point douter le Schwerpunkt pour les planificateurs militaires — cette annonce dessine, à elle seule, les ambitions industrielles allemandes en matière de blindés lourds chenillés pour les vingt années à venir.

KNDS Deutschland Krauss-Maffei Wegmann
Chaine de production de Krauss-Maffei-Wegmann pour le Leopard 2

En effet, sachant que la planification militaire allemande ne s’étend traditionnellement pas au-delà de dix ans pour le dimensionnement des forces et des flottes d’équipements, il est donc probable que ces annonces s’inscrivent, elles aussi, dans un horizon de 10 à 12 ans.

Cela suppose que la production et la livraison de l’ensemble des 2 700 blindés (700 chars de combat et 2 000 VCI) soient effectives à l’horizon 2035–2040. En tenant compte d’un délai de formalisation des commandes d’un an, et d’encore un à un an et demi pour établir les capacités de production nécessaires, on peut donc anticiper qu’il est visé, par cette décision, une cadence d’environ 70 à 100 chars et 200 VCI produits chaque année pour les seuls besoins de la Bundeswehr.

Cette planification est compatible avec les ambitions récemment affirmées par KNDS-Deutschland et Rheinmetall de créer une nouvelle chaîne de production blindée sur le site de Unterlüß, conçue pour permettre un rythme de 120 chars par an à partir de 2027 (source).

Dans le domaine des véhicules de combat d’infanterie, le Puma devra cependant composer avec la concurrence croissante des modèles ASCOD (Autriche/Espagne), Lynx KF41 (déjà adopté par la Hongrie et proposé à l’Italie), des VCI polonais Borsuk, et surtout du CV90 suédois, plébiscité par plusieurs armées européennes.

Concernant le char de bataille, en revanche, la position dominante du modèle retenu par Berlin pour former le cœur de son corps de bataille terrestre sera très difficile à contester. Le Leopard 2A8 a déjà conquis plusieurs marchés européens sur la seule base d’une commande initiale allemande de 144 exemplaires. Le Danemark, la Norvège, la République tchèque, les Pays-Bas et l’Italie ont depuis confirmé leur intérêt ou leur intention d’aligner ce modèle (source).

Allemagne Leopard 2A8 KNDS
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Si la nouvelle chaîne de production promise par Rheinmetall atteint effectivement sa cadence cible, on pourrait envisager que 150 chars Leopard soient produits annuellement, dont environ la moitié pour répondre aux commandes allemandes, et l’autre pour satisfaire la demande croissante de ses voisins européens.

Une telle cadence peut sembler démesurée au regard des performances industrielles des dernières années. Rappelons qu’en 2021, Krauss-Maffei Wegmann et Rheinmetall livraient à peine une trentaine de Leopard 2A7 par an. Pourtant, entre 1982 et 1989, le constructeur bavarois livrait plus de 300 Leopard 2 par an à la Bundeswehr, avec un pic à 380 exemplaires en 1984 (source).

Cette capacité industrielle existe donc historiquement, et sa résurgence, soutenue par un effort d’investissement public/privé massif, semble désormais pleinement engagée.

Le Leopard 2A8, une réponse rapide pour contenir l’arrivée du K2 sud-coréen en Europe

Mais quel sera le modèle de char qui sera alors produit à grande échelle par l’industrie allemande ? Tout indique, à présent, qu’il ne s’agira pas du Leopard 2A8, présenté pour la première fois en 2023 et déjà retenu par six armées européennes, mais d’un char plus ambitieux : le Leopard 3.

En effet, si le Leopard 2A8 a rencontré un succès indéniable en Europe dès sa présentation et l’annonce presque immédiate d’une première commande par la Bundeswehr — pour remplacer la vingtaine de 2A6 envoyés en Ukraine — il n’en demeure pas moins qu’il s’agit d’un modèle développé en urgence par KNDS-Deutschland, à la suite d’un double échec : commercial face au K2 sud-coréen en Pologne, et technique face au même modèle lors de la compétition norvégienne, qui s’est pourtant soldée par une victoire allemande grâce à une offre renforcée politiquement.

Concrètement, le Leopard 2A8 est une évolution du Leopard 2A7HU vendu à la Hongrie en 2018, lui-même dérivé du 2A7+, mais intégrant plusieurs équipements d’origine israélienne, comme le système de protection active Hard-Kill Trophy conçu par Rafael. Contrairement au 2A7HUN, où le Trophy avait été greffé sur la tourelle d’origine, le Leopard 2A8 intègre cet équipement de manière native, assurant une meilleure ergonomie et une protection accrue.

Le char bénéficie également d’un système de visualisation périphérique 360° par capteurs passifs, d’un traitement numérisé des données, et d’un réseau de communication sécurisé facilitant la coordination entre unités — une capacité essentielle à l’ère de l’engagement coopératif et du combat multi-domaine. En France, cette notion est comparable à celle du système Scorpion, déployé sur les Griffon et Jaguar, ou à celle du système britannique Morpheus (source).

En outre, l’architecture du 2A8 permet des échanges de données en temps réel avec les autres unités blindées, l’artillerie et la reconnaissance, tout en intégrant des protocoles compatibles avec les futurs standards de l’OTAN en matière de Joint All-Domain Command and Control (JADC2).

KF51 Panther Rheinmetall salon Eurosatory 2024
Le KF51 Panther lors du salon eurosatory 2024

Reste que le Leopard 2A8 demeure, dans bien des aspects, un Leopard 2A6 évolué, dont il conserve la chaîne cinématique, une grande partie du châssis, et surtout l’armement de 120 mm à âme lisse L/55. Il fait donc face aux mêmes contraintes structurelles que ses prédécesseurs : masse élevée, logistique lourde, et blindage passif de base jugé insuffisant face aux menaces modernes — ce que l’APS Trophy permet en partie de corriger.

Plusieurs rapports, notamment norvégiens, ont pointé ces limites : le ministère de la Défense d’Oslo avait classé le Leopard 2A7 en deuxième position face au K2 sud-coréen, jugé plus mobile, mieux adapté au froid, et doté de technologies plus récentes (source).

Enfin, le développement en urgence du Leopard 2A8 avait clairement pour objectif de bloquer l’expansion rapide du K2 Black Panther de Hanwha Defence en Europe. Le contrat polonais de 180 K2 signé en 2022, avec une cible de 1 000 unités produites localement en Pologne d’ici 2035, a servi d’électrochoc à Berlin. Le K2PL, variante du K2 adaptée aux exigences de l’armée polonaise, sera produit en grande série sur le site de Bumar-Łabędy, à Gliwice (source).

Face à cette dynamique, le Leopard 2A8 devait apparaître comme une réponse rapide, de transition, avant l’émergence d’un modèle réellement nouveau. Ce rôle de « char de génération 3.5 » préfigure donc l’arrivée d’un successeur plus ambitieux : le Leopard 3.

Quel est le portrait robot du Leopard 3, un char véritablement conçu sur les retex ukrainiens ?

À ce sujet, les retours d’expérience venus d’Ukraine concernant les équipements allemands se sont révélés bien moins dithyrambiques qu’attendu, y compris pour le Leopard 2. Selon l’attaché de Défense adjoint allemand en poste à Kyiv, qui s’exprimait dans le cadre d’une présentation à l’école de sous-officiers de Delitzsch, le char s’est relativement bien comporté au combat, mais a montré des contraintes de maintenance particulièrement élevées, le rendant selon lui inadapté aux engagements prolongés.

Il en fut de même pour les systèmes d’artillerie PzH 2000, jugés trop fragiles pour les cadences intensives de tir, ou les IRIS-T SLM, considérés comme trop coûteux pour l’interception de drones peu onéreux. Ces constats ont été confirmés par plusieurs responsables militaires ukrainiens, notamment dans une série d’articles de Der Spiegel et du Kyiv Independent.

Char leopard 2A4 en Ukraine
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De fait, les attentes de la Bundeswehr ont sensiblement évolué depuis trois ans, notamment dans le cadre du programme franco-allemand MGCS, destiné à remplacer les chars Leclerc et Leopard 2 à partir de la fin de la prochaine décennie (2038). Là où Das Heer attendait initialement un char de plus de 60 tonnes, comme le Leopard 2, l’évolution récente des exigences a conduit à cibler un modèle allégé, compris entre 50 et 52 tonnes, en ligne avec les enseignements du théâtre ukrainien.

Ce basculement doctrinal a été confirmé par le général de brigade Christian Freuding, chef de la planification de l’armée de Terre allemande, dans un entretien à ESD Magazine (novembre 2023).

Pour répondre à ces nouvelles exigences, la BITD allemande et la Bundeswehr ont annoncé dès 2023, en marge de la présentation du Leopard 2A8, le lancement conjoint d’un programme de transition baptisé 2AX. Ce projet visait initialement à combler le vide capacitaire entre le 2A8 et le MGCS, tout en intégrant les premiers enseignements de l’engagement des blindés occidentaux en Ukraine.

En janvier dernier, Armin Dirks, responsable des opérations de l’équipe de projet MGCS, a levé une partie du voile sur ce programme lors de la conférence AIVC 2024. Le modèle, baptisé par la presse spécialisée Leopard 3, demeure formellement un projet d’intérim. Mais tout indique qu’il constitue en réalité une nouvelle génération de char de combat, appelée à entrer en service dès 2030, soit en pleine période de montée en puissance de l’effort industriel allemand.

Bien que KNDS-Deutschland se refuse à confirmer publiquement les spécifications du Leopard 3, plusieurs éléments convergent autour du démonstrateur Leopard 2A-RC 3.0 présenté début 2024, comme base technologique du programme à venir (source).

Plus léger, plus mobile, et opéré par un équipage réduit à trois personnes, le Leopard 3 visera à corriger les faiblesses structurelles du Leopard 2A6/2A7/2A8 tout en anticipant les formes d’engagement blindé à venir.

Leopard 2A7HU KNDS
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Dès lors, la feuille de route allemande repose sur trois principes :

  1. Réduction de masse (objectif : <55 tonnes), pour assurer une meilleure mobilité stratégique et une réduction des contraintes logistiques ;
  2. Robotisation accrue, avec une tourelle téléopérée, un système de chargement automatique, et une cellule de survie unique pour l’équipage ;
  3. Plateforme ouverte, capable d’intégrer des modules complémentaires : senseurs, drones, pods de missile, et systèmes d’auto-défense active ou passive.

Ces caractéristiques feront du Leopard 3 non pas un successeur direct du Leopard 2, mais bien un système de combat chenillé, intégré dans un réseau de capteurs, de feux et de plateformes autonomes — une rupture doctrinale majeure, alignée avec l’évolution des doctrines multi-domaines en Allemagne, aux États-Unis, comme en Corée du Sud.

Plus léger, plus mobile et équipage à 3.

En premier lieu, le nouveau char sera, sans le moindre doute, sensiblement plus léger que le Leopard 2A8 et ses 67 tonnes en ordre de combat. Il s’agira, très clairement, d’intégrer les enseignements du théâtre ukrainien : les contraintes liées à la masse des chars sur les déplacements stratégiques (chemins de fer, routes secondaires), tactiques (franchissement de ponts), ou logistiques (consommation, maintenance), ont été amplement mises en évidence.

Pour réduire la masse tout en améliorant la protection, le Leopard 3 adoptera une tourelle entièrement robotisée, plus compacte et légère que celle de ses prédécesseurs. Cette configuration permet le transfert de l’équipage dans une cellule de survie blindée, intégrée dans la caisse du véhicule — une architecture similaire à celle du T-14 Armata russe, qui emploie depuis 2015 une tourelle inhabitée combinée à une capsule blindée pour les trois membres d’équipage.

La réduction à trois opérateurs est rendue possible par l’intégration d’un système de chargement automatique, déjà éprouvé dans plusieurs modèles russes et asiatiques, mais encore rare dans les blindés lourds occidentaux.

La propulsion conservera peut-être la puissance nominale du MTU MB 873 Ka-501 de 1 500 ch, utilisé sur les modèles précédents. Toutefois, le projet Leopard 3 pourrait introduire une forme d’hybridation électrique permettant d’assurer des déplacements silencieux, ainsi que des postures furtives prolongées sans recourir au moteur thermique — un atout essentiel pour réduire la signature acoustique et infrarouge du véhicule sur le champ de bataille.

Leopard 2A-RC 3.0 par KNDS Deutschland
La commande potentielle de 600 Leopard 3 pour la Bundeswehr va-t-elle achever le programme MGCS ? 67

MTU Friedrichshafen a d’ores et déjà confirmé l’étude d’une génération hybride dans sa gamme de moteurs blindés (source). Avec une cible de production de plus de 700 exemplaires, la BITD allemande — et en particulier MTU pour la motorisation et RENK pour la transmission — disposera de la masse critique nécessaire pour justifier la conception d’un groupe motopropulseur entièrement repensé.

Objectif : dépasser le rapport puissance/poids de 24 ch/tonne du Leopard 2A8, tout en assurant une endurance supérieure, une consommation de carburant optimisée, et une puissance électrique embarquée accrue. Cette dernière devra alimenter à la fois les systèmes d’armes, les capteurs actifs, les capacités de traitement numériques et de fusion de données, ainsi que les réseaux de communication.

Dans un environnement où l’attrition électronique est devenue aussi décisive que la supériorité cinétique, la capacité d’un char à alimenter, protéger, brouiller, ou relayer l’information devient une dimension opérationnelle à part entière. Le Leopard 3 s’inscrira, sans aucun doute, précisément dans cette transition doctrinale et énergétique..

Tourelle entièrement robotisée et canon de 130 mm

À l’instar du démonstrateur Leopard 2A-RC 3.0, la tourelle du Leopard 3 devrait être entièrement robotisée. Ce choix résulte d’une double exigence : améliorer la survivabilité en limitant l’exposition de l’équipage, et maximiser la compacité pour réduire la silhouette du véhicule et donc sa vulnérabilité.

Cette tourelle embarquera très probablement le nouveau canon de 130 mm développé par Rheinmetall, en remplacement du traditionnel Rh-120 L/55. Ce tube, présenté dès 2016, permet une augmentation de 50 % de l’énergie à la bouche par rapport au canon de 120 mm, et donc une capacité accrue de perforation face aux blindages modernes et aux systèmes de protection active.

Le canon de 130 mm Rh-130 est déjà intégré au prototype KF51 Panther de Rheinmetall, et a été conçu pour surpasser le standard OTAN de 120 mm en anticipation des chars de prochaine génération (source Rheinmetall).

Leopard 3 Leopard 2A-RC 3.0 gros plan
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À ce canon principal s’ajoutera très probablement un tourelleau téléopéré de 20 ou 30 mm, destiné à l’engagement des cibles légères, de l’infanterie et des drones. Cette disposition a vocation à soulager le canon principal de missions secondaires, tout en assurant une capacité d’autodéfense rapprochée, y compris contre des aéronefs lents ou des munitions rôdeuses.

La tourelle pourrait également accueillir un pod de lancement pour missiles antichars à longue portée de type Eurospike NLOS, développé conjointement par Diehl Defence et Rheinmetall. Ce missile à guidage optique déporté, dérivé du Spike israélien, permet des frappes indirectes au-delà de la ligne de visée (plus de 25 km), déjà en cours d’intégration sur plusieurs plateformes de combat blindé en Allemagne et en Europe centrale (source Diehl Defence).

En complément, le Leopard 3 pourrait embarquer un module de lancement pour mini-drones de reconnaissance à décollage vertical ou munitions rôdeuses légères. Ces capacités, déjà testées sur le KF51 Panther et sur le concept EMBT de KNDS-France, élargiraient le spectre de mission du blindé bien au-delà du duel antichar classique.

Enfin, la tourelle concentrera l’essentiel des systèmes de détection, de communication et de protection du char. Elle intégrera une suite électro-optique multibande (jour/nuit, thermique), un réseau de capteurs passifs périmétriques à 360°, des détecteurs de départ de feu, des radars de trajectographie (pour le fonctionnement de l’APS) et probablement des moyens de guerre électronique embarqués. Ces évolutions correspondent à celles déjà implémentées sur le démonstrateur Leopard 2A-RC 3.0, où la tourelle devient un « mât multi-capteurs » piloté à distance (source KNDS).

Ainsi configurée, la tourelle du Leopard 3 représentera un système autonome à part entière, capable d’engager, d’observer, de commander et de se défendre sans contact direct avec son environnement immédiat. Elle marquera une rupture nette avec l’héritage Leopard 2, et positionnera l’Allemagne parmi les rares nations disposant d’une tourelle téléopérée de haute intensité en production de série.

La protection active s’impose face au blindage

Face à l’augmentation constante de la létalité des munitions antichars — missiles tandem, munitions fléchées, obus hypervéloces, mais aussi drones FPV et munitions rôdeuses — la seule augmentation du blindage passif atteint désormais ses limites physiques et logistiques.

système trophy
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Dans ce contexte, le Leopard 3 intégrera, de manière native, un système de protection active combinant des modules hard-kill (interception physique) et soft-kill (leurrage ou brouillage), assurant une couverture complète du véhicule, afin de protéger l’ensemble de l’enveloppe (horizontale et verticale) du char contre les différentes menaces.

Le système Trophy, conçu par l’israélien Rafael et produit sous licence européenne par Rheinmetall et General Dynamics European Land Systems sous le nom d’EuroTrophy, est déjà intégré au Leopard 2A8, et devrait logiquement être reconduit dans une version améliorée sur le Leopard 3 (source).

Ce système détecte les menaces entrantes par radar et déclenche, si nécessaire, une charge de contre-mesure cinétique neutralisant le projectile avant impact. Combiné à un réseau de capteurs infrarouge, acoustique et électromagnétique, il assure une couverture dite « tout azimut », y compris contre les attaques plongeantes menées par des drones.

L’entreprise allemande Hensoldt, pour sa part, développe actuellement des solutions radar de détection passive et active embarquées sur véhicules blindés, capables de repérer des drones à très basse signature, y compris dans des environnements brouillés (source Hensoldt).

À ces systèmes de détection s’ajoutent des contre-mesures soft-kill, capables de brouiller le guidage laser, infrarouge ou électromagnétique des missiles, et même, dans un avenir plus lointain, de neutraliser les circuits des microdrones par impulsion électromagnétique. De telles capacités font déjà l’objet de démonstrateurs opérationnels, notamment chez Diehl Defence.

Cette couche de protection active devra également intégrer une gestion intelligente des priorités : à l’instar d’un système de défense rapprochée navale, le système d’autodéfense du Leopard 3 devra être capable de sélectionner automatiquement la meilleure réponse selon la nature, la vitesse et la direction de la menace.

Leopard 2 K2 Black Panther Norvège
Le Leopard 2A7 (à gauche) et le K2 Black Panther (à droite) ont fait jeu égal lors des essais en Norvège.

Enfin, ces systèmes devront fonctionner de manière strictement coordonnée avec les autres plateformes environnantes, afin d’éviter toute détection ou interférence croisée : c’est le principe de la gestion coopérative de la survivabilité, qui devient aujourd’hui un pilier central du combat interconnecté. Une telle coordination est déjà étudiée par Rheinmetall sous le concept de « Survivability as a networked capability », présenté au salon IDEX 2023.

À travers ces dispositifs, le Leopard 3 passera d’un modèle de blindé lourdement protégé à un système agile, furtif et adaptatif, capable de survivre dans un environnement saturé de menaces à bas coût mais à haute fréquence.

Le numérique et l’engagement coopératif au cœur d’un noyau de système de systèmes

Le Leopard 3 ne doit pas être envisagé comme une simple évolution mécanique ou balistique du Leopard 2, mais bien comme une transformation systémique de l’architecture opérationnelle du char de bataille allemand. Il s’inscrira, dès sa conception, dans le cadre de la digitalisation en profondeur des forces terrestres engagée par la Bundeswehr au travers du programme D-LBO (Digitalisierung landbasierter Operationen), visant à faire émerger une capacité interconnectée de commandement, de détection et d’engagement à l’horizon 2031.

Dans cette perspective, le Leopard 3 sera doté nativement d’une architecture numérique ouverte, conçue pour permettre l’intégration fluide dans des réseaux tactiques élargis. Il intégrera un système de communication multi-couche, fondé sur des réseaux radio logiciels sécurisés, permettant le partage d’informations en temps réel avec les autres plateformes mécanisées de la Bundeswehr. Ces communications s’appuieront sur une capacité de traitement embarqué renforcée, destinée à soutenir des flux de données croissants, issus des capteurs embarqués et des systèmes de coordination extérieurs.

Le ministère allemand de la Défense a détaillé les ambitions du programme D-LBO dès 2021, précisant qu’il devait permettre une mise en réseau complète des unités terrestres, appuyée par des composants numériques modulaires, une architecture logicielle souveraine et des standards interopérables (source BMVg).

Puma Bundeswehr
Le VCI Puma de la BundesWehr

Cette architecture permettra au Leopard 3 de s’intégrer au cœur de ce que les documents officiels désignent comme un système de systèmes opérationnel, articulé autour d’une perception partagée du champ de bataille. Il s’agira d’une évolution logique du principe de fourniture de services tactiques numériques par chaque plateforme, avec l’objectif d’optimiser la coordination des moyens disponibles, de raccourcir la boucle décisionnelle et d’améliorer la létalité coopérative.

Le Leopard 3 devra ainsi être capable de transmettre en continu des données de détection, de position, de ciblage et d’alerte, à destination des autres unités mécanisées, mais aussi des centres de commandement. Inversement, il bénéficiera d’un accès prioritaire à des flux de données partagés, issus des capteurs déportés ou des plateformes ISR de haut niveau. Il est donc probable que la gestion du flux de données critiques, la visualisation tactique embarquée et le traitement localisé de l’information constituent des briques logicielles intégrées de série.

S’il est encore trop tôt pour détailler précisément le périmètre des fonctions numériques embarquées, la cohérence avec les standards en cours de développement au sein de l’OTAN, en particulier via la NATO Generic Vehicle Architecture (NGVA), suggère que le Leopard 3 pourrait en être un vecteur de référence. La modularité, la compatibilité ascendante et l’évolutivité logicielle sont ainsi appelées à devenir des exigences contractuelles dès la phase de spécification industrielle.

Il serait donc inexact de qualifier le Leopard 3 de simple solution intérimaire. À travers ce programme, la Bundeswehr et son industrie ambitionnent de structurer un socle numérique blindé apte à soutenir les opérations interarmées du futur. Le Leopard 3 pourrait ainsi devenir, pour le combat terrestre européen, ce que le SCAF ambitionne d’être dans le domaine aérien : un catalyseur d’intégration opérationnelle interconnectée, fondé sur des capacités distribuées, résilientes, et agiles.

Le Leopard 3 fera la synthèse de l’excellence de la BITD allemande en matière de chars modernes

L’annonce d’une commande structurante de 600 à 700 chars de combat supplémentaires au profit de la Bundeswehr ne constitue pas seulement une montée en puissance capacitaire. Elle agit aussi comme un puissant signal adressé à l’ensemble de la base industrielle et technologique de défense allemande, en l’invitant à s’engager dans un cycle long d’innovation, d’investissement et de standardisation autour d’un objectif commun : développer le successeur opérationnel du Leopard 2, à la fois pour l’Allemagne et, potentiellement, pour une partie significative des armées européennes.

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Cette perspective ne repose pas sur des déclarations d’intention, mais sur des jalons industriels déjà visibles. Le groupe KNDS-Deutschland est depuis 2022 engagé dans des études de conception autour d’une nouvelle plateforme lourde, identifiée comme Leopard 2AX, préfigurant plusieurs des choix techniques attendus pour le Leopard 3.

Rheinmetall, de son côté, développe et teste déjà le canon de 130 mm qui armera la future tourelle, tout en investissant dans les technologies de munitions airburst, de systèmes hard-kill et de modules de drones embarqués. MTU prépare une nouvelle génération de groupes motopropulseurs à forte densité énergétique et à prédisposition hybride. RENK a engagé des travaux sur une transmission numérique optimisée pour les plateformes lourdes de plus de 50 tonnes. Hensoldt développe des architectures de détection modulaire 360°, et Diehl Defence renforce ses lignes autour des effecteurs sol-air à courte portée, des missiles guidés antichars, et des contre-mesures.

Ces dynamiques technologiques ne constituent pas une simple montée en cadence industrielle : elles traduisent une convergence volontaire vers un socle commun de technologies mobilisables dans le cadre d’une plateforme nouvelle génération. À ce titre, le Leopard 3 peut être compris non comme un projet unique, mais comme une architecture-cible dans laquelle chaque acteur de la BITD allemande contribue déjà à concevoir les briques fondatrices, en anticipation d’un programme fédérateur.

L’intérêt de cette approche réside dans sa capacité à garantir à la fois l’avance technologique, la cohérence d’intégration et la réplicabilité industrielle. Le précédent du Leopard 2, produit à plus de 3 500 exemplaires et exporté dans 18 pays, a montré qu’un standard industriel fort et maîtrisé en interne constitue un levier commercial considérable à long terme, à la condition de maintenir un rythme soutenu d’amélioration incrémentale. Le Leopard 3 s’inscrit dans cette continuité, mais dans un contexte où la convergence capacitaire entre États européens est redevenue une priorité, et où le critère d’interopérabilité prime désormais sur la logique strictement nationale.

Leopard 2A4
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Le calendrier évoqué, avec des premières livraisons dès 2030, ne laisse que peu de marge à l’hésitation stratégique. Il impose à chaque acteur industriel concerné de livrer, dans les trois à quatre prochaines années, un produit mature, technologiquement stable, et répondant aux contraintes de production en série. Cette pression temporelle, conjuguée à l’urgence capacitaire exprimée par Berlin et plusieurs autres États membres de l’OTAN, crée les conditions pour que le Leopard 3 devienne de facto la future colonne vertébrale du combat blindé européen.

Enfin, cette perspective est renforcée par les attentes très marquées exprimées dans plusieurs pays ayant récemment acquis des Leopard 2A7 ou 2A8, notamment la Norvège, la République tchèque, les Pays-Bas et la Lituanie, qui cherchent déjà à inscrire leurs achats dans une logique évolutive. Dans ce contexte, le Leopard 3 pourrait être présenté non comme une rupture commerciale, mais comme un prolongement logique du standard actuel, facilitant son adoption par les utilisateurs de la gamme Leopard.

Le Leopard 3, par son ambition, son potentiel de standardisation et sa cohérence technologique, concentre ainsi aujourd’hui les conditions nécessaires pour imposer l’Allemagne comme le moteur de la prochaine génération de chars lourds en Europe. Il marque un basculement du leadership, non plus seulement en termes d’industrie ou de budget, mais en termes de modèle stratégique d’armement terrestre.

Restera-t-il un marché adressable pour le MGCS franco-allemand en 2040 ?

L’annonce par Berlin d’un besoin de 1 000 chars de combat à livrer d’ici 2040, dont une majorité constituée de Leopard 2A8 à court terme et de Leopard 3 à moyen terme, redessine profondément l’équation industrielle et capacitaire en Europe. À travers ce mouvement, l’Allemagne crée de facto un référentiel stratégique alternatif au programme franco-allemand MGCS, dont la pertinence à l’échelle européenne se trouve désormais frontalement questionnée.

Lancé officiellement en 2015, puis structuré en 2017 autour de la coentreprise KNDS, le programme MGCS visait à concevoir un système de combat terrestre de nouvelle génération, destiné à remplacer à l’horizon 2040 les Leopard 2 allemands et les Leclerc français. Il devait incarner, avec SCAF dans le domaine aérien, l’un des piliers d’une autonomie stratégique européenne, bâtie sur une coopération équilibrée entre Paris et Berlin.

MGCS vision allemande
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Mais cette ambition initiale s’est progressivement heurtée à une série de divergences structurelles. Celles-ci portaient à la fois sur le format opérationnel attendu, sur le poids des industriels respectifs, et sur les priorités budgétaires nationales. Dès 2019, l’exigence du Bundestag d’intégrer Rheinmetall au consortium, rompant l’équilibre initial Nexter–KMW, a cristallisé les tensions. L’arrivée d’un troisième acteur industriel majeur, avec ses propres intérêts, a fragmenté la maîtrise d’œuvre, ralenti les travaux préparatoires et complexifié les arbitrages techniques.

Ces difficultés ont été aggravées par des divergences doctrinales : côté allemand, une préférence longtemps affichée pour un char lourd, à l’image du Leopard 2 ; côté français, une approche davantage centrée sur la modularité, la mobilité, et l’interopérabilité avec des systèmes d’appui. Il a fallu attendre début 2024 et l’implication directe de Boris Pistorius et Sébastien Lecornu pour acter une relance politique du programme, reposant sur un rapprochement des besoins opérationnels, une répartition partiellement révisée des responsabilités industrielles, et une nouvelle gouvernance intégrant Thales comme troisième partenaire côté français.

Mais cette relance, pourtant saluée à Paris comme à Berlin, pourrait intervenir trop tard. Car dans le même temps, la décision allemande d’industrialiser rapidement le Leopard 3, appuyée sur une première commande de plusieurs centaines d’exemplaires, risque d’assécher le besoin capacitaire qui devait justifier MGCS.

Si la Bundeswehr prend livraison d’ici 2035 de 300 à 400 Leopard 2A8, puis de 600 à 700 Leopard 3 entre 2030 et 2040, elle n’aura plus aucun besoin opérationnel de char lourd avant 2050, voire au-delà. Le cycle de renouvellement allemand sera clos, les infrastructures d’entretien seront alignées sur le standard Leopard, et l’ensemble de la chaîne logistique comme de formation sera optimisée autour de cette architecture. En d’autres termes, la principale armée partenaire du programme MGCS aura, de fait, verrouillé sa trajectoire sur un autre système.

Ce basculement ne concerne pas uniquement l’Allemagne. Car à travers le Leopard 2A8, Berlin a déjà amorcé une stratégie de pré-standardisation européenne. La Norvège, les Pays-Bas, la République tchèque, la Lituanie, et bientôt probablement le Danemark et d’autres, ont aligné leurs choix sur le standard Leopard. Si le Leopard 3 confirme sa compatibilité ascendante et son intégration dans les mêmes réseaux logistiques et industriels, il est hautement probable que ces armées le suivent à moyen terme, au détriment de tout programme alternatif.

Char de combat EMBT 140 mm Eurosatory 2024
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Dans ce contexte, la question n’est plus seulement de savoir si le MGCS verra le jour, mais s’il disposera encore d’un marché adressable. Or, la position française, qui reste focalisée sur une entrée en service post-2040 du MGCS sans programme intermédiaire, s’inscrit en décalage stratégique. Paris a jusqu’ici refusé de soutenir un programme de transition tel que le Leclerc Evo ou l’EMBT, pourtant proposés depuis 2019 puis entièrement redéveloppés par KNDS-France comme démonstrateurs compatibles avec une logique d’intégration européenne.

Ce refus, motivé par la crainte d’un contournement du MGCS ou d’une dilution de la coopération, aboutit en réalité à un isolement progressif de la filière française du blindé lourd. Si aucune solution n’est mise en production d’ici 2030, il est probable que la France se retrouve dans une position d’acheteur ou de suiveur technologique, plutôt que de concepteur. Elle aura conservé ses compétences industrielles, mais perdu son influence normative et stratégique dans la définition du futur du combat blindé.

Ainsi, à travers le déploiement accéléré du Leopard 3, l’Allemagne ne se contente pas de moderniser son armée. Elle restructure en profondeur le paysage industriel européen du blindé lourd. Et dans cette recomposition, la place laissée au programme MGCS devient chaque jour plus étroite.

Conclusion

L’analyse des annonces allemandes en matière de montée en puissance terrestre, de la trajectoire budgétaire engagée par Berlin, et de la structuration technologique accélérée autour du Leopard 3, dessine une dynamique de fond : celle d’une reconquête stratégique du leadership européen dans le domaine des blindés lourds. La Bundeswehr ne se contente plus d’actualiser son parc de Leopard 2 ; elle amorce, avec le soutien de sa base industrielle, la définition et l’industrialisation d’un nouveau standard, qui pourrait bien devenir celui de toute une génération d’armées européennes.

Le Leopard 2A8 a déjà ouvert la voie, en imposant un pré-standard technique, logistique et capacitaire sur l’ensemble du flanc Est et Nord de l’Europe. Le Leopard 3 en prolongera la logique, en intégrant les briques technologiques les plus avancées développées ces cinq dernières années — protection active, capteurs distribués, tourelle automatisée, propulsion optimisée, armement de 130 mm, architecture numérique NGVA — pour proposer une plateforme à la fois moderne, interopérable, et immédiatement industrialisable à grande échelle.

Leopard 2A RC3.0
La commande potentielle de 600 Leopard 3 pour la Bundeswehr va-t-elle achever le programme MGCS ? 74

Parallèlement, l’ampleur de la commande allemande, la densité du tissu industriel mobilisé, la clarté du calendrier et l’alignement croissant des pays clients autour du standard Leopard, rendent chaque jour plus improbable la concrétisation, dans les délais, du programme franco-allemand MGCS. Car si Berlin obtient, via le Leopard 3, un système de combat crédible à l’horizon 2030, déployable en nombre et massivement exportable, quel serait son intérêt réel à persévérer dans un partenariat complexe et souvent conflictuel avec Paris, pour un programme dont la première livraison est prévue dix ans plus tard ?

L’industrie allemande dispose désormais du savoir-faire, d’un marché captif en pleine expansion, et elle aura bientôt l’outil industriel nécessaire pour s’emparer du marché européen du char de combat pour les trois décennies à venir. À mesure que cette perspective devient réalité, la pertinence industrielle, stratégique et politique d’un maintien du programme MGCS sous sa forme actuelle devient, elle, de plus en plus incertaine.

Dans ce contexte, les tensions récentes autour du programme SCAF prennent une résonance particulière. Les révélations partielles et orientées, publiées en Allemagne concernant les prétendues exigences françaises dans le cadre du pilier NGF, ont surpris par leur soudaineté, leur contenu très approximatif, et le moment choisi pour les diffuser.

Si l’on considère que les deux piliers industriels MGCS et SCAF ont été conçus comme un tandem politique, il est permis de s’interroger : ces signaux ne traduisent-ils pas, en réalité, une stratégie concertée, visant à se dégager progressivement des coopérations industrielles paritaires engagées au cours de la précédente décennie ? Dans un contexte où les équilibres budgétaires (avec un budget allemand qui atteindra 153 Md€ en 2030, contre 67 Md€ pour la France), industriels et géopolitiques ont été profondément redéfinis, la question mérite d’être posée.

En d’autres termes, il ne s’agit peut-être plus de sauver MGCS ou SCAF. Mais de comprendre si, derrière une rupture silencieuse, se dessine déjà un nouveau cycle stratégique européen — dont l’Allemagne aurait pris l’initiative, et dans lequel la France peine encore à se positionner.

Programme SCAF : Non, la France n’a pas exigé 80% du NGF !

Depuis sa création en 2017, le programme SCAF — pour Système de Combat Aérien du Futur — cristallise une ambition politique et industrielle singulière : celle de concevoir, à l’échelle européenne, un avion de combat de nouvelle génération, accompagné de ses drones, de son armement, le tout évoluant au sein d’un système de systèmes. Présenté comme un pilier de la construction d’une Europe de la défense, il devait symboliser, au même titre que l’A400M ou le MGCS, la capacité des nations du Vieux Continent à s’unir face aux défis sécuritaires du XXIᵉ siècle.

Mais après sept années de négociations laborieuses, de glissements calendaires, et de tensions industrielles récurrentes, le programme SCAF est à l’heure des choix. Si la phase 1B a pu être finalisée après d’ultimes efforts industriels et politiques, les divergences structurelles, qu’elles soient doctrinales, capacitaires ou économiques, n’ont pas disparu. Elles s’exacerbent même, à mesure que l’échéance de 2045 s’impose comme un verrou stratégique incontournable pour Paris.

Derrière le rideau de communication officiel, les lignes de fracture sont désormais visibles : poids respectifs des industriels dans la gouvernance du programme, partage des technologies critiques, niveau de maturité capacitaire exigé à l’horizon 2045, compatibilité avec les contraintes nucléaires et navales françaises… autant de paramètres qui rendent chaque avancée plus délicate, et chaque compromis plus coûteux.

Dans ce contexte, l’année 2025 apparaît comme un point d’inflexion décisif. Soit les trois partenaires parviennent à restructurer en profondeur l’organisation industrielle du programme, pour préserver l’échéance de mise en service exigée par la France ; soit le programme SCAF implosera, victime des contradictions qu’il porte en lui depuis l’origine.

Ce constat lucide ne remet pas en cause l’ambition fondatrice du projet. Mais il impose d’en examiner avec précision les trajectoires possibles, les équilibres atteignables, et les conséquences de chacune des décisions à venir. Car à ce stade, le statu quo n’est plus une option.

Le programme SCAF face à l’échéance de 2045

Annoncé en grande pompe en 2017 par Emmanuel Macron et Angela Merkel, le programme de Système de Combat Aérien du Futur (SCAF) visait, dès l’origine, à matérialiser une ambition européenne commune autour du développement d’un avion de combat de nouvelle génération, au-delà du Rafale français et de l’Eurofighter Typhoon germano-britannique. En 2018, la signature du premier protocole de coopération entre la France et l’Allemagne entérina cette dynamique, en fixant un objectif de mise en service à l’horizon 2040.

programme SCAF Bourget 2019
Programme SCAF : Non, la France n'a pas exigé 80% du NGF ! 91

La logique retenue à ce moment-là privilégiait une répartition industrielle équilibrée entre les deux nations, davantage fondée sur une volonté politique de démonstration d’unité franco-allemande que sur une analyse pragmatique des compétences industrielles respectives. Chaque pays devait ainsi piloter des piliers technologiques stratégiques, dans une logique dite « équipotentielle », c’est-à-dire assurant à chacun un rôle équivalent dans la gouvernance et la conception du programme, indépendamment du savoir-faire ou de l’expérience accumulée par les industriels concernés.

L’entrée de l’Espagne dans le programme, en 2019, conduisit toutefois à un premier réajustement de cette logique. En effet, il fallut renégocier l’ensemble de la répartition industrielle dans les phases amont du programme (Phase 1A, puis 1B), ce qui entraîna une cascade de retards. À cela vinrent s’ajouter les perturbations liées à la pandémie de Covid-19, ainsi qu’une série de blocages industriels, notamment entre Dassault Aviation et Airbus DS, autour du pilotage du pilier NGF (Next Generation Fighter).

Conséquence directe : l’échéance initiale de 2040 glissa mécaniquement à 2045, non sans provoquer des crispations à Paris. Ce glissement fut d’autant plus préoccupant pour les autorités françaises que cette échéance est intimement liée au calendrier stratégique de renouvellement de la composante aéroportée de la dissuasion nucléaire française.

En effet, cette composante repose sur deux capacités complémentaires : les Forces Aériennes Stratégiques (FAS), mises en œuvre par l’Armée de l’Air et de l’Espace, et la Force Aéronavale Nucléaire (FANu), déployée à bord du porte-avions Charles-de-Gaulle par la Marine nationale. Or, les Rafale actuellement en service dans ces deux composantes devront impérativement être remplacés à compter de 2045, au risque de voir l’efficacité opérationnelle – et donc la crédibilité – de cette composante s’éroder rapidement face aux évolutions des menaces et des systèmes de déni d’accès.

Autrement dit, là où l’Espagne et l’Allemagne pouvaient tolérer un éventuel glissement calendaire en tablant sur le Typhoon, voire sur le F-35, la France, elle, n’avait aucune marge de manœuvre. Cette divergence de contrainte stratégique a profondément changé la nature du débat autour du SCAF, en particulier à partir de la fin de l’année 2024.

Face à cette impasse potentielle, Paris a donc clairement signifié à ses partenaires qu’un nouveau glissement au-delà de 2045 entraînerait une remise en cause de sa participation. La France a proposé, en contrepartie, un plan de recentrage, reposant à la fois sur un design de l’avion NGF plus contraint, et sur un retour à une répartition industrielle davantage fondée sur le principe de « Best Athlete », c’est-à-dire de pilotage par les industriels disposant de l’expertise la plus avancée sur chaque pilier critique.

Dassault Aviation a revendiqué 80% des piliers NGF pour revenir à l’échéance limite pour la France

Bien évidemment, Paris ne s’est pas contenté d’une mise en garde verbale pour rappeler l’importance capitale de l’échéance 2045. Conformément à sa tradition de négociation structurée, les autorités françaises ont présenté à leurs partenaires allemand et espagnol un plan d’action destiné à « revenir sur le trait », autrement dit, à réaligner le programme SCAF sur sa trajectoire initiale, en termes de calendrier comme de cohérence stratégique.

NGF programme SCAF
Programme SCAF : Non, la France n'a pas exigé 80% du NGF ! 92

Pour les lecteurs non familiers de ce langage, « revenir sur le trait » est une expression issue de la navigation aérienne. Elle désigne le moment où un avion, s’étant écarté de sa route planifiée — représentée par une ligne graduée sur la carte de navigation aérienne — parvient à la réintégrer, en respectant les jalons temporels prévus. Une analogie particulièrement parlante, s’agissant d’un programme d’aviation militaire.

Pour ce faire, la France a proposé de revenir à une configuration plus resserrée, plus conforme à sa propre vision stratégique, structurée autour d’un NGF plus compact, et surtout d’un pilotage industriel confié aux « Best Athletes », autrement dit aux entreprises les plus compétentes et expérimentées sur chaque pilier.

Dans cette dynamique, les premières réactions des partenaires furent contrastées. L’Espagne manifesta une opposition nette à ce recentrage, perçu comme une remise en cause des équilibres issus de la phase 1B. L’Allemagne, en revanche, adopta une posture plus ouverte, demandant aux industriels concernés de formaliser leurs recommandations à travers un rapport consolidé. Ce dernier fut rapidement validé par les trois États, et les principaux industriels s’attelèrent à la tâche.

C’est dans ce contexte, et avec la volonté claire d’aligner le programme sur l’exigence française de 2045, que Dassault Aviation formula sa propre proposition : assumer jusqu’à 80 % du travail sur les piliers relevant directement du NGF, à savoir la cellule, le moteur (en partenariat avec Safran), et les senseurs (en lien avec Thales), en s’appuyant sur une logique Best Athlete consolidée.

Ce chiffre de 80 %, repris par certains médias allemands comme preuve d’une volonté de captation française, n’est en réalité ni une exigence politique, ni une position unilatérale française. Il s’agit d’un chiffre avancé par Dassault dans le cadre d’un rapport commandité par le programme lui-même, comme une recommandation technique visant à respecter l’échéance de 2045, en s’appuyant sur les compétences avérées de la BITD française.

En d’autres termes, il s’agit d’une posture de négociation structurée, conçue pour sortir de l’impasse industrielle dans laquelle le programme SCAF semblait enlisé depuis plusieurs années — et non d’un diktat français visant à déséquilibrer la coopération.

Une posture de négociation pour recoller aux équilibres du programme Neuron

Depuis la remise du rapport mentionnant les 80 % de contribution sur le NGF, Eric Trappier a pris la parole publiquement pour clarifier la logique sous-jacente. Selon lui, il ne s’agissait pas d’imposer un modèle unilatéral, mais bien de revenir à une architecture industrielle comparable à celle appliquée avec succès dans le cadre du programme Neuron, lancé en 2007.

Drone de combat Neuron
Campagne d’essais du drone de combat nEUROn

Ce démonstrateur de drone de combat furtif, mené sous pilotage français, reste à ce jour une des références européennes les plus réussies en matière de coopération industrielle avancée dans le domaine aéronautique de combat. Sur ce programme, Dassault Aviation assurait 55 % des tâches critiques, notamment la cellule, le contrôle de vol et le système de pilotage du drone. Ce niveau de responsabilité reflétait la compétence historique de l’avionneur en matière de conception complète d’aéronefs de combat.

Cette organisation, équilibrée mais pilotée selon les compétences réelles, a permis au programme Neuron de tenir ses délais, son budget et ses ambitions technologiques, tout en assurant l’intégration fluide de plusieurs partenaires européens — dont l’Italie, l’Espagne, la Suède, la Grèce et la Suisse. En cela, Neuron constitue un précédent structurant, souvent cité en exemple pour la gouvernance rationnelle qu’il a instaurée dans un contexte de coopération pourtant complexe.

L’objectif défendu par Dassault Aviation, Safran et Thales dans le cadre du SCAF s’inscrit dans cette même logique. Ces trois industriels sont aujourd’hui les seuls, au sein du programme, à avoir la compétence et l’expérience opérationnelle dans leur domaine respectif : la cellule, le moteur et les capteurs. Confier à chacun la responsabilité du pilier correspondant n’a donc rien d’un abus de position dominante ; c’est une exigence de cohérence technique et de maîtrise des risques calendaires.

Il ne s’agit d’ailleurs nullement, dans le modèle proposé par la France, d’une captation globale de la valeur industrielle. Le plan esquissé ne vise qu’à confier le pilotage des piliers critiques à ceux qui sont en capacité de les mener à bien, dans les temps impartis. Il prévoit par ailleurs un partage structuré et équilibré des autres piliers : l’Allemagne se verrait confier la responsabilité des systèmes de systèmes, des drones d’accompagnement et des munitions, tandis que l’Espagne prendrait la main sur les segments guerre électronique et simulation.

En résumé, la proposition française s’appuie sur une architecture de pilotage rationnelle, éprouvée par l’expérience et respectueuse des ambitions industrielles de chaque partenaire — sans sacrifier pour autant l’exigence stratégique que constitue l’échéance 2045.

Une baisse de prix du programme SCAF de 30 % en appliquant ce modèle

L’application du modèle proposé par la France — fondé sur le principe du pilotage par compétences — entraînerait trois effets structurants majeurs, à la fois sur la performance industrielle, le calendrier, et les coûts globaux du programme SCAF.

Le premier effet, et le plus stratégique, serait de garantir l’échéance ferme de 2045, indispensable au renouvellement à temps de la composante aéroportée de la dissuasion française. Cette échéance, rappelons-le, ne souffre aucun compromis pour Paris, en raison de la péremption programmée des Rafale F5 porteurs de l’ASN4G, aussi bien au sein des Forces Aériennes Stratégiques (FAS) que de la Force Aéronavale Nucléaire (FANu). Garantir ce jalon implique de pouvoir s’appuyer sur des industriels déjà en maîtrise des technologies concernées, sans devoir en passer par une montée en compétences progressive ou des transferts de savoir-faire incertains.

dissuasion française Rafale B ASMPA
Programme SCAF : Non, la France n'a pas exigé 80% du NGF ! 93

Or, la France bénéficie d’un socle d’expérience sans équivalent parmi les trois partenaires du programme. Elle a conçu cinq avions de combat sur les cinquante dernières années — Mirage F1, Super Étendard, Mirage 2000, Mirage 4000, Rafale — dont quatre ont connu une carrière opérationnelle complète, et trois (F1, 2000 et Rafale) ont été exportés à plus de 300 exemplaires. À chaque fois, l’ensemble des briques critiques (cellule, moteur, avionique, capteurs, armement) était de conception et de production nationales.

À l’inverse, l’Allemagne et l’Espagne ont uniquement participé en tant que co-maîtres d’œuvre à des programmes multinationaux : Tornado pour Berlin (20 %), Eurofighter pour les deux pays (20 % pour l’Allemagne, environ 10 % pour l’Espagne). Dans ce cadre, leur contribution a souvent porté sur des éléments secondaires ou des sous-systèmes, sans pilotage de l’architecture générale, aux mains de la Grande-Bretagne. Ces écarts de trajectoire industrielle pèsent aujourd’hui lourdement dans la capacité à tenir les délais d’un projet aussi complexe.

D’autant que, dans un programme trinational, les États ne peuvent pas imposer unilatéralement des transferts de technologies entre industriels concurrents, encore moins lorsque ceux-ci sont des sociétés cotées comme Dassault Aviation, Safran ou Thales, même lorsque l’Etat est actionnaire.

Dès lors, une répartition « équipotentielle » des responsabilités par pilier, indépendamment des compétences initiales, impose mécaniquement des retards : il faut former les équipes, répliquer des briques technologiques, établir des interfaces… Autant d’obstacles qui auraient pu être évités en appliquant d’emblée un modèle fondé sur les acquis existants.

Le second effet d’un tel recentrage serait de produire un NGF plus léger, plus compact, à performances égales, en s’appuyant sur le savoir-faire reconnu de Dassault Aviation en matière d’optimisation aérostructurelle. À configuration comparable, les avions conçus par Dassault — notamment le Mirage 2000 ou le Rafale — affichent en effet un rapport performances/poids systématiquement plus favorable que leurs équivalents britanniques ou américains. Cela permet non seulement de réduire les contraintes de développement, mais également d’abaisser le niveau d’exigence pesant sur le moteur.

programme T-REX Rafale
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Un avion plus compact n’a pas besoin d’un moteur poussant 18 tonnes avec postcombustion. Il peut se contenter d’un turboréacteur de 12 ou 13 tonnes, plus simple à concevoir, plus robuste et plus facile à maintenir. À titre d’illustration, le F135 du F-35, avec ses 18 tonnes de poussée, est nettement plus exigeant en maintenance que le F414 du Super Hornet développant 10 tonnes seulement, pourtant performant dans son domaine. Réduire la masse et la traînée du NGF permettrait donc de sécuriser le pilier moteur, et d’en maîtriser les risques calendaires.

Enfin, et c’est la conséquence directe des deux premiers points, un tel recentrage permettrait de réduire jusqu’à 30 % le coût global de conception du NGF, et plus largement du programme SCAF. En réduisant les délais, en limitant les interfaces à gérer, en s’appuyant sur des briques déjà matures, et en optimisant les masses, l’industrie française pourrait produire un avion plus rapidement, avec moins de risques et moins de surcoûts.

Pour la France, cette rationalisation ne se traduirait pas nécessairement par une baisse de sa contribution budgétaire, puisque sa part industrielle passerait de 33 % à plus de 50 % sur les piliers critiques. En revanche, l’Allemagne et l’Espagne pourraient diviser par deux leur contribution financière, tout en conservant une quote-part industrielle respectable — autour de 25 %. Il s’agirait donc d’un levier d’optimisation partagé, et non d’une captation exclusive par Paris.

C’est d’ailleurs ce qui faisait la force du programme Neuron, qui a su répartir intelligemment les responsabilités selon les compétences, tout en assurant à chaque partenaire une valorisation industrielle cohérente. De même, les programmes Tornado ou Eurofighter se sont appuyés sur des modèles à géométrie variable, dans lesquels la contribution industrielle n’était pas strictement corrélée au financement.

En définitive, le modèle de gouvernance proposé par la France n’a rien d’hégémonique : il se veut pragmatique, efficace, et compatible avec les contraintes stratégiques actuelles. Encore faut-il que ses partenaires acceptent de remettre en cause le dogme de l’équité mathématique, pour lui préférer une équité fonctionnelle, condition sine qua non pour que le SCAF reste un programme crédible à l’échéance 2045.

Un modèle qui sera difficilement acceptable par Berlin et par Madrid

Reste que l’adhésion de l’Allemagne et de l’Espagne au modèle proposé par Paris reste, à ce stade, hautement incertaine. Pour les deux capitales, la participation au programme SCAF s’est toujours inscrite dans une logique de rattrapage technologique et de montée en compétences structurante de leurs bases industrielles et technologiques de défense (BITD), bien au-delà de ce qui leur avait été permis par les coopérations antérieures.

Luftwaffe eurofighter Typhoon
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Ce choix stratégique repose sur un constat partagé depuis le début des années 2000 : les programmes européens antérieurs, tels que le Tornado puis l’Eurofighter Typhoon, ont été dominés par la Grande-Bretagne, à la fois sur les plans financier, technologique et politique. Ainsi, si le turboréacteur RB-199 du Tornado, puis l’EJ200 du Typhoon, ont bien été co-développés avec MTU (Allemagne), Avio (Italie) et ITP Aero (Espagne, EJ100 uniquement), la maîtrise du cœur technologique, en particulier la section chaude, est restée entre les mains de Rolls-Royce, sans transfert réel de souveraineté industrielle.

C’est précisément cette situation de dépendance technologique que Berlin et Madrid entendaient dépasser avec le SCAF. À leurs yeux, une répartition plus équilibrée des responsabilités industrielles devait permettre d’accélérer la transition de leurs industries aéronautiques vers des compétences critiques — conception de cellule, propulsion, capteurs, fusion de données — jusque-là partiellement maîtrisées, ou absentes.

Or, le retour à un modèle de gouvernance fondé sur le « Best Athlete », aussi rationnel soit-il, vient heurter de plein fouet ces ambitions. Il suppose non seulement un renoncement partiel aux objectifs initiaux de montée en puissance de leur BITD, mais également l’acceptation d’une hiérarchie implicite des compétences entre partenaires, sur laquelle ni Berlin ni Madrid ne peuvent politiquement capitaliser.

Le programme britannique GCAP (Global Combat Air Programme), et son avion de combat, le chasseur Tempest, fournissent d’ailleurs un contre-modèle révélateur. Si la Joint-Venture réunissant Londres, Rome et Tokyo repose bien sur une gouvernance tripartite (33,3 % chacun), la répartition des financements et, à terme, des retombées industrielles, ne sera pas pour autant équitable.

La Grande-Bretagne prévoit de financer à elle seule 14,5 Md£ (environ 16,8 Md€) d’ici à 2035, contre seulement 8,5 Md€ pour l’Italie. Le Japon, quant à lui, assume près de 40 % des coûts. De facto, la répartition finale pourrait s’articuler autour d’un triptyque 40 % – 40 % – 20 %, très éloigné de l’équilibre parfait affiché dans les communiqués officiels.

Ce précédent rend le modèle français d’autant plus difficile à vendre. L’exemple britannique montre que, pour monter en compétence, il faut investir massivement, y compris en acceptant une position minoritaire dans les phases amont, avec la perspective d’un retour industriel plus progressif, mais potentiellement plus autonome à terme.

GCAp coentreprise decembre 2024
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S’ajoute à cela un facteur conjoncturel non négligeable : tant l’Allemagne que l’Espagne ont entamé un cycle rapide de réarmement, avec des hausses d’investissement promises dans la durée. Berlin vise un effort de défense supérieur à 3 % du PIB, tandis que Madrid prévoit d’atteindre 2 % dès cette année, contre 1,3% en 2024. Ces hausses budgétaires ne visent pas uniquement à équiper les forces, mais aussi à structurer des écosystèmes industriels pérennes, capables de produire en autonomie croissante.

Dans ce contexte, la proposition française apparaît comme un contresens stratégique pour les deux pays. Non seulement elle relègue l’Allemagne et l’Espagne à un rôle périphérique sur les piliers jugés stratégiques, mais elle vient surtout brider l’objectif principal de leur participation : accélérer la souveraineté industrielle dans le domaine aéronautique de défense.

À cela s’ajoute une dimension politique sensible. Les tensions de ces derniers mois, notamment autour de la question des transferts de technologies, notamment concernant Safran, ont nourri une forme de méfiance croissante. En Espagne, plusieurs responsables politiques et industriels ont publiquement exprimé leur frustration face à l’attitude française, perçue comme réticente à partager certains savoir-faire critiques. Dans ce climat, la proposition d’un pilotage renforcé par les industriels français pourrait être interprétée, non comme une exigence d’efficacité, mais comme un verrouillage unilatéral.

En somme, la fenêtre d’acceptabilité politique et industrielle du modèle français paraît aujourd’hui très étroite, surtout à un moment où Berlin et Madrid entendent précisément capitaliser sur le SCAF pour transformer leur BITD. Dès lors, il n’est pas exclu que, face à cette divergence de fond, les deux capitales envisagent des voies alternatives, qu’il s’agisse de rejoindre un autre programme ou de bâtir leur propre stratégie, avec d’autres partenaires.

Quelles alternatives pour les trois participants au programme SCAF

Dès lors, la question se pose des alternatives potentielles pour Madrid, Berlin mais aussi pour Paris, si le programme SCAF devait imploser sous la pression d’ambitions et d’impératifs devenus trop divergents pour constituer un socle commun suffisant.

France : Un SCAF purement national, mais moins ambitieux par manque de ressources

À première vue, la France apparaît en position plus favorable que ses deux partenaires européens si le programme SCAF devait imploser. Elle est, en effet, la seule à disposer d’un écosystème industriel complet et souverain — de la cellule aux senseurs, en passant par la motorisation et les munitions — capable de concevoir un avion de combat de nouvelle génération dans des délais compatibles avec les exigences capacitaires nationales.

Rafale M
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Ce constat est largement partagé au sein des cercles politico-industriels français. Depuis plusieurs mois, de nombreuses voix se font entendre, au sein du Parlement, dans la presse spécialisée, au sein de l’industrie de défense ou des armées, pour plaider un recentrage du programme sur une base strictement nationale. Selon cette ligne, un tel recentrage garantirait le respect du calendrier de 2045 pour le renouvellement de la composante aéroportée de la dissuasion, tout en préservant les intérêts stratégiques et industriels français.

Mais un tel basculement ne serait pas sans conséquences, ni sans renoncements majeurs. Aujourd’hui, le budget prévisionnel du programme SCAF, dans sa version tripartite, dépasse les 70 milliards d’euros pour l’ensemble des phases de conception, dont environ 23 à 25 milliards à la charge de la France d’ici à 2045. Réparti sur 15 ans, cet engagement représente environ 2 milliards d’euros par an.

Ce montant peut sembler maîtrisable au regard des projections budgétaires du ministère des Armées — 50 Md€ en 2025, 67 Md€ prévus en 2030 — mais il entre en concurrence directe avec d’autres programmes majeurs, eux aussi jugés prioritaires : lancement du programme SNLE 3G, conception et production accélérées du Rafale F5 et de drones de combat UCAV, lancement du char de combat de nouvelle génération (MGCS ou équivalent national), montée en puissance des programmes navals (PANG, FDI, Patrouilleurs), relèvement du stock de munitions, ou encore constitution d’un pilier spatial de défense crédible.

À titre de comparaison, 2 milliards d’euros par an, c’est l’équivalent de deux frégates de premier rang, d’un sous-marin nucléaire d’attaque (SNA), de 100 chars lourds, ou de 20 Rafale F5 supplémentaires. Or, les marges de manœuvre budgétaires françaises sont déjà fortement contraintes, et le ministère des Armées peine à tenir les objectifs fixés par la LPM 2024–2030, notamment sur les volumes de production des matériels terrestres et la régénération des stocks.

En extrapolant, on comprend vite qu’un programme purement national plafonnerait aux alentours de 3 Md€ annuels en financement maximal, soit 45 Md€ sur 15 ans. C’est à peu près l’enveloppe budgétaire du programme GCAP britannique, mais celui-ci ne concerne que la conception d’un avion de combat stricto sensu, en excluant les drones de combat, les effecteurs connectés, le cloud de combat, la guerre électronique, ou la fusion multisource en temps réel— autant de briques pourtant fondamentales dans l’architecture de système de systèmes visée par le SCAF.

Rafale merignac
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Autrement dit, en restant seul, Paris pourrait certainement développer un avion de combat avancé, mais probablement pas un système de combat aérien du futur, tel que l’imaginait initialement la doctrine capacitaire française. L’ambition technologique serait donc mécaniquement revue à la baisse, au bénéfice de la souveraineté et de la résilience industrielle, mais au détriment d’une capacité d’intégration opérationnelle avancée.

Par ailleurs, une hypothèse souvent évoquée consisterait à associer des partenaires extra-européens pour mutualiser les coûts tout en conservant la maîtrise industrielle du projet. L’Inde, les Émirats arabes unis, l’Égypte ou la Grèce sont régulièrement cités parmi les clients stratégiques potentiels de la filière Rafale, et pourraient, dans un scénario alternatif, être appelés à participer au développement d’un NGF français.

Cependant, là encore, les contraintes du calendrier viennent fortement limiter cette option. Pour garantir une capacité opérationnelle initiale à l’horizon 2045, la fenêtre de conception se refermera d’ici deux à trois ans, laissant peu de temps pour construire une architecture de coopération équilibrée, tout en menant en parallèle les négociations commerciales sur d’autres volets critiques, comme le Rafale F5 ou les programmes de drones.

En résumé, un SCAF national serait techniquement faisable, politiquement valorisable, mais financièrement contraint et technologiquement moins ambitieux. Il offrirait à Paris la garantie du calendrier, de la souveraineté, et du contenu capacitaire minimum exigé par la dissuasion. Mais il l’éloignerait sensiblement de l’idée d’un système intégré, interconnecté, multicouche, qui reste pourtant le cœur du concept opérationnel du SCAF tel qu’initié en 2017.

Allemagne : un NGAD-Deutschland avec Rheinmetall et Lockheed Martin ?

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la situation de l’Allemagne n’est pas forcément plus défavorable que celle de la France, si le programme SCAF venait à échouer. Il est parfois avancé que Berlin pourrait alors rejoindre le programme britannique GCAP, porté par le trio Londres–Rome–Tokyo. Pourtant, cette hypothèse, si séduisante en théorie, s’avère dans les faits très peu praticable.

En effet, la gouvernance industrielle du GCAP est désormais verrouillée. La joint-venture créée entre les trois pays fondateurs, associant BAE Systems, Leonardo et Mitsubishi Heavy Industries, a d’ores et déjà acté la répartition des charges pour la phase de développement du démonstrateur, avec des équilibres financiers et industriels difficiles à reconfigurer.

Tornado OTAN partage nucléaire
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Même si une ouverture à de nouveaux partenaires est évoquée — en particulier à l’égard de Riyad —, celle-ci viserait davantage à consolider les débouchés à l’export qu’à réorganiser la chaîne de conception. En d’autres termes, même une entrée allemande ne pourrait offrir à Berlin qu’un rôle industriel très périphérique, bien inférieur à celui actuellement envisagé dans le cadre du SCAF.

Faut-il en conclure que Berlin est dans une impasse stratégique ? Pas nécessairement. Car l’Allemagne dispose d’une alternative originale, bien qu’inhabituelle : s’appuyer sur un partenaire industriel non étatique pour concevoir un appareil propre. Et dans ce domaine, un nom s’impose naturellement : Lockheed Martin.

Exclu des programmes américains de sixième génération (NGAD, B-21, CCA), l’industriel américain dispose pourtant d’une compétence reconnue en matière de conception d’avions de combat furtifs, comme en témoignent le F-22 Raptor et le F-35 Lightning II. Il ne fait guère de doute que Lockheed, aujourd’hui écarté des grands projets d’aviation tactique aux États-Unis, cherche activement à rebondir à l’international pour maintenir ses lignes de développement ouvertes. À ce titre, la perspective d’un partenariat stratégique avec Berlin pourrait représenter une opportunité précieuse, tant sur le plan industriel que politique.

Cette hypothèse n’est pas purement spéculative. Le PDG de Lockheed Martin a récemment évoqué publiquement le projet d’un “Super F-35”, développé en partenariat avec des clients internationaux, notamment au Moyen-Orient (Émirats arabes unis, Arabie Saoudite). Il serait donc tout à fait envisageable que l’Allemagne explore cette piste, dans le cadre d’un programme NGAD-Deutschland, fondé sur une architecture modulaire dérivée du programme NGAD, mais adaptée aux spécificités industrielles et stratégiques allemandes.

Dans ce scénario, Rheinmetall apparaîtrait comme le partenaire industriel naturel de Lockheed Martin. Déjà étroitement lié au groupe américain sur les programmes F-35A et HIMARS, le géant de Düsseldorf s’est imposé en quelques années comme l’acteur central de la consolidation de la BITD allemande. Il ne cache d’ailleurs plus ses ambitions dans l’aéronautique, avec des projets de drones MALE, de systèmes de défense anti-aérienne, et évidemment, la production de pièces pour les F-35A de la Luftwaffe.

F-35A
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À l’inverse, Airbus Defence & Space serait sans doute marginalisé dans une telle configuration. En raison de sa gouvernance binationale, et surtout de sa forte composante française, l’entreprise risquerait de se retrouver à contre-courant des intérêts stratégiques allemands dans un programme en partie piloté depuis Bethesda. En réalité, une coopération Berlin–Lockheed–Rheinmetall constituerait pour l’Allemagne un véritable raccourci technologique, lui permettant de franchir un cap critique de compétence, sans dépendre d’un partenaire européen plus expérimenté… mais également plus contraignant.

Naturellement, l’avion résultant d’une telle coopération ne serait que partiellement “allemand”. Mais l’enjeu pour Berlin ne serait pas tant la souveraineté industrielle immédiate que la montée en puissance accélérée de sa base technologique, sur fond d’investissement budgétaire massif consenti dans le cadre de sa réorientation stratégique post-Zeitenwende.

Surtout, une telle stratégie permettrait à l’Allemagne de reporter raisonnablement l’échéance capacitaire à 2050, en s’appuyant entre-temps sur les capacités du F-35A, dont elle a commandé 35 exemplaires, et potentiellement, sur une future version « Super F-35 ». De quoi desserrer l’étau temporel du SCAF, qui s’est refermé sous la contrainte française de 2045, et qui pourrait paraître, à Berlin, à la fois prématuré et déséquilibré.

Dès lors, on peut légitimement s’interroger : des discussions exploratoires ont-elles déjà été entamées entre Berlin et Lockheed Martin ? Rien ne permet de l’affirmer avec certitude, mais tout porte à croire que des scénarios alternatifs sont sur la table, au sein du ministère allemand de la Défense et de la Chancellerie fédérale, pour ne pas se retrouver dépendant des choix français ou des aléas d’un programme tripartite fragilisé.

Espagne : NGAD-D ou TAI Kaan pour developper la BITD aéronautique espagnole ?

Avec un tissu industriel plus restreint que celui de la France ou de l’Allemagne, et des capacités budgétaires moindres, l’Espagne pourrait apparaître comme l’acteur le plus vulnérable en cas d’échec du programme SCAF. Pourtant, l’histoire récente de l’industrie de défense espagnole montre que Madrid dispose de ressources de rebond considérables, et d’une réelle capacité à tisser des partenariats adaptés à ses objectifs.

Navantia S-80 plus classe Isaak Peral
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Un précédent significatif peut être trouvé dans le programme de sous-marins S-80. Conçu pour succéder aux S-70 en service dans la Marine espagnole, le programme S-80 avait connu un revers critique au début des années 2010, avec une erreur de conception ayant gravement compromis la flottabilité du premier bâtiment.

Face à cette impasse, Navantia et le gouvernement espagnol firent appel à Lockheed Martin, pour réévaluer l’architecture du sous-marin et redimensionner ses systèmes. Ce partenariat de sauvetage, pourtant atypique à l’époque, permit non seulement de relancer le programme, mais aussi d’amorcer une transition technologique significative pour la BITD navale espagnole.

Ce précédent illustre bien la capacité de Madrid à faire appel à des partenaires externes lorsqu’un saut capacitaire critique est en jeu. Dès lors, si l’Espagne n’a probablement pas les moyens de concevoir seule un avion de combat de nouvelle génération, elle pourrait très bien envisager une participation à un programme conduit par une autre nation. Un scénario NGAD-Deutschland, dans lequel Madrid rejoindrait Berlin comme partenaire junior dans un projet porté par Rheinmetall et Lockheed Martin, apparaît ainsi plausible. Il permettrait à l’Espagne de conserver une assise industrielle minimale dans le domaine aéronautique, tout en accédant à des technologies de pointe.

Pour autant, ce scénario n’est ni exclusif, ni nécessairement le plus attrayant politiquement. Madrid dispose également d’un autre levier stratégique, bien moins exploré dans les discussions européennes : sa relation croissante avec la Turquie. Les deux pays ont en effet renforcé leur coopération industrielle ces dernières années, comme en témoigne la construction du porte-aéronefs turc Anadolu, basé sur la plateforme du Juan Carlos I. Par ailleurs, l’Espagne est aujourd’hui au cœur des discussions concernant la vente de 40 Eurofighter Typhoon à Ankara, un dossier hautement sensible dans le contexte géopolitique actuel.

Plus encore, Madrid a récemment annoncé avoir sélectionné l’avion d’entraînement avancé turc Hürjet pour la formation de ses futurs pilotes de chasse, écartant ainsi les plateformes européennes (M-346 italien, L-39NG tchèque) et américaines (T-7A). Ce choix n’est pas anodin : il traduit un niveau de confiance stratégique inédit envers Ankara, et pourrait préfigurer un rapprochement plus structurel dans le domaine aéronautique.

TAI Kaan premier vol 20 fevrier 2024
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Or, la Turquie développe actuellement son propre chasseur de 5ᵉ génération, le TAI Kaan, un programme qui avance rapidement, avec un premier prototype déjà en vol d’essai. Si ce programme parvenait à franchir les jalons critiques dans les délais annoncés, il pourrait devenir une base de coopération technologique crédible pour la BITD espagnole, notamment dans le cadre d’un Kaan européen exportable.

Dans ce contexte, l’hypothèse d’une participation espagnole au programme Kaan n’a rien d’irréaliste. L’industrie turque, historiquement ouverte aux transferts de technologies — dans des proportions bien supérieures aux pratiques anglo-saxonnes ou françaises —, pourrait offrir à l’Espagne une plateforme de montée en compétence accélérée, dans un cadre bilatéral ou trilatéral potentiellement plus souple que les grands programmes de coopération multinationale.

D’un point de vue capacitaire, l’appareil offrirait à l’Ejército del Aire un successeur crédible aux F/A-18, tout en consolidant son autonomie industrielle. D’un point de vue stratégique, il renforcerait la position d’équilibre diplomatique que Madrid cherche à maintenir entre ses engagements européens, ses liens transatlantiques, et une ambition croissante de projection vers le pourtour méditerranéen.

Autrement dit, la sortie de route du SCAF n’entraînerait pas nécessairement l’Espagne dans un vide capacitaire ou stratégique. Elle l’amènerait, plutôt, à formaliser des choix jusqu’ici périphériques, mais structurants pour son avenir industriel. Et si l’option turque n’est pas sans risque — en matière de dépendance technologique, de compatibilité OTAN ou de stabilité politique —, elle n’en demeure pas moins une opportunité de transformation rapide, à coût potentiellement modéré, dans un horizon temporel compatible avec les besoins capacitaires espagnols à partir de 2035.

Une décision ferme pour l’avenir de SCAF devra être prise avant la fin de l’année 2025

Le programme SCAF est désormais parvenu à un point de bascule. Après sept années de négociations, de phases exploratoires et de compromis industriels, la période d’incertitude arrive à son terme. D’ici à la fin de l’année 2025, une décision structurante devra être prise : soit relancer le programme en réajustant ses équilibres techniques et industriels pour sécuriser l’échéance 2045 et pérenniser strictement le programme, soit acter une divergence irréversible entre les partenaires, chacun explorant alors une alternative conforme à ses intérêts propres.

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Pour Madrid, cette échéance est intimement liée au remplacement programmé des F/A-18 Hornet, dont le retrait est anticipé pour 2035, et plus encore à celui des Harrier II AV-8B, dont l’entretien devient de plus en plus complexe. La fenêtre temporelle pour arbitrer les futures capacités de combat aéronaval est donc restreinte. En l’absence de visibilité sur la trajectoire du SCAF, le risque d’un choix hors-programme, ou plutôt extra-européen, comme le F-35A/B, devient une hypothèse de plus en plus tangible — avec des conséquences structurelles sur la cohérence industrielle et stratégique du partenariat européen.

Berlin, de son côté, doit également composer avec un effet de ciseau : d’une part, les commandes actuelles de Typhoon et de F-35A, bien qu’ambitieuses, ne suffisent pas à elles seules à asseoir la suprématie aérienne conventionnelle visée par le chancelier Friedrich Merz et son ministre de la Défense Boris Pistorius ; d’autre part, l’alignement sur les exigences capacitaires croissantes de l’OTAN et de Washington, en matière d’interopérabilité et de projection, suppose des choix rapides et lisibles sur les capacités de 5ème et 6ᵉ génération. Or, dans un contexte budgétaire favorable, une incertitude persistante autour du SCAF pourrait inciter Berlin à explorer des options alternatives plus matures ou bilatérales, notamment avec les États-Unis.

Mais c’est sans doute du côté de Paris que l’urgence est la plus forte. De fait, la France est la seule des trois nations à ne pas pouvoir tolérer de glissement calendaire au-delà de 2045. Non seulement cette échéance conditionne le renouvellement de la composante aéroportée de la dissuasion nucléaire, dans ses deux déclinaisons (FAS et FANu), mais elle constitue également un jalon stratégique pour l’ensemble de la posture aérienne de défense française, tant en Europe que dans les espaces d’intérêts éloignés.

À cette contrainte s’ajoutent deux exigences structurelles : la mise en œuvre d’une version naval-compatible du futur avion, pour garantir la permanence de la composante chasse embarquée sur le successeur du Charles-de-Gaulle ; et l’intégration native des missions nucléaires dans l’architecture NGF, tant en termes de doctrine que de performances. Ces paramètres, imposés unilatéralement par la France, ne sont pas partagés par Berlin et Madrid, et créent un écart de contraintes stratégiques qui rend toute inertie structurelle rapidement insoutenable.

SCAF NGF
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En clair, si le programme SCAF ne parvient pas à s’aligner fermement sur l’échéance 2045 — dans sa phase de développement comme dans ses arbitrages industriels —, la France n’aura d’autre choix que de basculer vers une alternative nationale, comme cela était déjà annoncé pour la version navale et la capacité nucléaire, avec un risque évident de lasser, ou plutôt de saturer les partenaires européens. Surtout, ce basculement devra être acté dès cette fin d’année, pour garantir le démarrage effectif du développement avant 2027, et disposer d’un appareil pleinement opérationnel à horizon 2045.

De fait, le second semestre 2025 constituera un moment de vérité pour le programme SCAF. Soit il parvient à se réorganiser autour d’un compromis stratégique équilibré mais exigeant ; soit il implosera, ouvrant la voie à des trajectoires divergentes et concurrentes, mettant fin, au moins temporairement, à l’ambition initiale d’un système de combat aérien européen unifié.

Conclusion

Dès son lancement en 2017, le programme SCAF portait en lui autant de promesses que de contradictions. Promesse d’une souveraineté technologique européenne face à la montée en puissance des acteurs américains et asiatiques ; promesse d’une coopération structurante entre deux puis trois nations majeures du continent ; promesse, enfin, d’un système de combat aérien du futur capable de rivaliser avec les meilleurs standards mondiaux à horizon 2045. Mais aussi contradictions profondes : entre ambitions politiques et contraintes industrielles ; entre logiques capacitaires divergentes ; et surtout, entre un affichage d’unité stratégique, et des arrière-pensées industrielles et doctrinales rarement alignées.

Sept ans plus tard, ces contradictions atteignent un seuil critique. L’échéance de 2045, désormais intangible pour Paris, agit comme un révélateur des divergences structurelles entre les trois partenaires. La France doit impérativement garantir le renouvellement de sa composante nucléaire aéroportée, ainsi que sa supériorité aéronavale embarquée. L’Allemagne cherche avant tout à structurer sa BITD et à renforcer son rôle politique et industriel en Europe. L’Espagne, de son côté, entend franchir un palier technologique pour affirmer sa souveraineté partielle dans les programmes stratégiques.

Ce point de bascule n’est ni accidentel ni soudain. Il résulte d’un enchaînement d’erreurs et de renoncements, nourris à parts égales par les postures défensives de certains acteurs industriels, les jeux d’influence politiques nationaux, et une gestion programmatique défaillante, évitant systématiquement les arbitrages difficiles.

SCAF engagement coopératif
Programme SCAF : Non, la France n'a pas exigé 80% du NGF ! 105

Trop souvent, les décisions les plus structurantes ont été différées, dans l’espoir — peut-être illusoire — qu’une dynamique coopérative finirait par émerger d’elle-même. Il est permis de se demander si ce glissement programmé vers une impasse n’a pas été, au fond, un calcul politique visant à atteindre un point de non-retour sans avoir à l’assumer pleinement.

Or, nous y sommes. Le programme SCAF est désormais confronté à une alternative binaire : soit une réorganisation profonde, fondée sur la réalité des savoir-faire et des calendriers stratégiques, soit une désagrégation inéluctable et rapide, au profit de trajectoires nationales ou bilatérales. Chacune de ces options comportera des conséquences majeures, qu’il s’agisse de souveraineté, de cohérence capacitaire, ou d’influence sur la scène internationale.

Mais quoi qu’il advienne dans les mois à venir, l’épisode SCAF marquera un tournant. Il constituera soit l’acte de naissance d’une défense européenne enfin articulée autour de ses réalités stratégiques et industrielles, soit le constat lucide de l’échec d’un modèle de coopération trop longtemps conçu pour l’image, et non pour l’efficacité.

Vortex-D : L’avion spatial français qui pourrait rebattre les cartes de la supériorité stratégique en 2028

Lorsqu’il fut présenté une première fois par Dassault Aviation, lors du Salon du Bourget 2023, le concept d’avion spatial Vortex avait davantage suscité la curiosité que l’adhésion. Trop prospectif, trop coûteux, trop éloigné des priorités capacitaires perçues alors par le ministère des Armées, le projet fut poliment écarté. Deux ans plus tard, pourtant, c’est l’État lui-même qui monte à bord de l’aventure, avec l’annonce conjointe du lancement du démonstrateur Vortex-D. À la clé, une enveloppe modeste de 70 millions d’euros, des ambitions technologiques affirmées, et un calendrier déjà enclenché.

Ce revirement en dit long sur l’évolution des mentalités et des priorités stratégiques, tant au sein de l’Hôtel de Brienne que dans les cercles industriels. Face à l’accélération des efforts chinois et américains dans le domaine orbital, à la montée des enjeux liés à la militarisation de l’espace, et à la transformation rapide des usages civils et militaires du segment suborbital, l’idée d’un avion spatial français, réutilisable, manoeuvrant et polyvalent, n’est plus perçue comme un pari marginal — mais comme un possible atout stratégique majeur.

Le programme Vortex-D, en ce sens, ne se contente pas d’être un nouveau démonstrateur technologique : il ouvre une brèche conceptuelle, stratégique et industrielle, qui pourrait transformer durablement les équilibres capacitaires français et européens à l’horizon 2040. À condition, bien sûr, d’en comprendre les ressorts, les objectifs, et surtout le potentiel — civil, militaire, industriel, dissuasif — qui s’y rattache.

Deux ans après un refus initial, le ministère des Armées embarque à bord de l’aventure Vortex-D

Si l’annonce officielle du programme de démonstrateur Vortex-D, lors du salon du Bourget 2025, a suscité une forte attention médiatique, ce projet n’était pas une nouveauté pour les milieux de défense français. Dévoilé pour la première fois par Dassault Aviation lors du salon du Bourget 2023, en partenariat étroit avec Dassault Systèmes, ce concept d’avion spatial réutilisable avait déjà été présenté, à l’époque, aux équipes du ministère des Armées.

Vortex Dassault maquette
maquette du programme Vortex de Dassault au PAS de 2023.

Pourtant, en amont de la préparation de la Loi de programmation militaire 2024–2030, le sujet n’avait pas encore émergé comme une priorité politique ou capacitaire. À l’Hôtel de Brienne, les réflexions portaient alors sur les besoins immédiats de modernisation des forces conventionnelles, et le projet Vortex n’était pas encore sur les radars institutionnels. Les discussions initiales avec l’industriel n’avaient donc pas débouché, en 2023, sur un engagement concret de l’État.

La situation change radicalement à partir de 2024. En quelques mois, les signaux se multiplient : accélération des programmes spatiaux chinois et américains, montée en puissance des systèmes réutilisables, multiplication des démonstrateurs orbitaux, et, surtout, prise de conscience croissante du potentiel opérationnel unique d’un avion spatial dans un contexte de compétition stratégique renouvelée.

C’est dans ce climat que les équipes de Dassault Aviation et de la DGA commencent à se rapprocher à l’été 2024. Dès le départ, l’enjeu est clair : il ne s’agit pas simplement d’un exercice technologique, mais bien d’un investissement structurant dans une capacité stratégique différenciante, au croisement des domaines aéronautique, spatial, et opérationnel.

Une série d’ateliers techniques est mise en place, réunissant experts étatiques et industriels, afin de valider la cohérence, la faisabilité, et les cas d’usage du programme. Ces échanges confirment rapidement que Vortex-D coche toutes les cases d’un démonstrateur dual stratégique, avec des applications militaires, industrielles et civiles à très fort potentiel.

Vortex Lecronu trappier PAS 2025
Signature du partenarait entre le ministère des armées et Dassault Aviation autour du programme Vortex-D au Paris air show 2025. (credits photos Dassault Aviation)

Sur cette base, les directions compétentes du ministère des Armées — et notamment la sous-direction SASD de la DGA, en charge des systèmes aérospatiaux stratégiques — formalisent leur intérêt. Le programme est alors identifié comme un « démonstrateur orbital stratégique à forte différenciation technologique », et la décision est prise d’accompagner sa mise en œuvre selon une logique d’amorçage public, à partir de l’exercice 2026.

Cette décision est ensuite validée politiquement : lorsque Éric Trappier, PDG de Dassault Aviation, rencontre le ministre des Armées Sébastien Lecornu, quelques mois avant le Bourget 2025, l’adhésion institutionnelle est déjà acquise. Le salon n’aura donc été que l’occasion de rendre publique une dynamique déjà largement engagée, et structurée autour d’un partenariat fondé sur un partage de risques, une vision à long terme, et un engagement mutuel à faible inertie contractuelle mais fort contenu stratégique.

Un ticket d’entrée exceptionnellement bas de 70 M€, une maîtrise technologique avérée : le grand Dassault Aviation du Neuron est de retour !

Il faut dire que chez Dassault Aviation, tout avait été fait pour rendre le programme Vortex-D aussi attractif que crédible. À commencer par un calendrier ambitieux mais réaliste, prévoyant un premier vol dès 2028, et une architecture industrielle déjà structurée, avec des partenaires nationaux et étrangers identifiés.

Mais c’est surtout le niveau d’engagement financier demandé, limité à 70 millions d’euros, qui a convaincu. Ce montant, en grande partie autofinancé par Dassault Aviation, tranche nettement avec les standards habituels des programmes de ce type, bien plus lourds et risqués pour la puissance publique.

Ce montage n’est pas sans rappeler celui du programme Neuron, mené entre 2003 et 2012. À l’époque, Dassault Aviation avait déjà démontré une remarquable capacité à concevoir, fabriquer et tester un démonstrateur technologique de drone de combat furtif, en maintenant un budget de seulement 400 M€, et en y intégrant progressivement les besoins et apports technologiques de ses partenaires européens.

Neuron
Assemblage du démonstrateur Neuron de Dassault Aviation.

Le contraste est saisissant avec les démonstrateurs américains de la même époque. Le programme X-47B de l’US Navy, par exemple, avait englouti 1,4 milliard de dollars en 2013 au lieu des 636 millions initialement prévus en 2007, malgré le fait qu’il s’appuyait sur plusieurs décennies de travaux antérieurs menés par la DARPA et l’US Air Force.

En proposant un ticket d’entrée aussi réduit, Dassault Aviation affiche sa confiance non seulement dans sa capacité à maîtriser les technologies critiques nécessaires à un avion spatial — qu’il s’agisse d’aérodynamique, de gestion thermique ou de rentrée atmosphérique — mais aussi dans son aptitude à structurer une architecture de démonstration lisible, progressive, et ouverte à la coopération.

Cette logique s’est naturellement traduite par un contrat d’obligation de moyens signé avec la DGA, bien mieux adapté à la nature expérimentale du projet qu’un contrat de performance classique.

Le ministère n’achète pas un résultat, mais un engagement sérieux, balisé, encadré, et cohérent avec ses contraintes budgétaires. Les équipes du programme ont ainsi pu articuler une trajectoire contractuelle souple, avec un premier versement prévu en 2026, permettant à la DGA de respecter les équilibres financiers de la LPM 2024–2030, tout en positionnant la France sur un créneau technologique stratégique et très différenciant.

Le programme Vortex : un démonstrateur pour ouvrir la voie à une capacité stratégique opérationnelle

Derrière le démonstrateur Vortex-D, qui fera l’objet d’un premier vol dès 2028, se profile une ambition industrielle et stratégique bien plus large. Pour Dassault Aviation, il ne s’agit pas simplement de valider un concept technologique prometteur, mais de jeter les bases d’une nouvelle famille d’aéronefs orbitaux réutilisables, à très fort potentiel dual, civil et militaire. À terme, trois versions distinctes — Vortex-C, Vortex-S et Vortex-M — sont prévues, chacune répondant à des besoins opérationnels bien identifiés.

Le démonstrateur Vortex-D joue ici un rôle clé. Construit comme un programme de validation rapide à faible coût (moins de 70 M€, dont plus de la moitié autofinancée), il a été pensé pour permettre à l’écosystème français de se positionner sur un domaine hautement discriminant, aujourd’hui réservé à quelques nations seulement : les États-Unis, la Chine et, dans une moindre mesure, l’Inde.

Vortex Paris Air Show
Maquette de l’avion spatial Vortex au salon du Bourget 2025

Techniquement, Vortex-D sera un engin orbital réutilisable de petite taille, propulsé à l’aide d’un lanceur de taille réduite (le micro-lanceur Electron de Rocket Lab), conçu pour réaliser des vols suborbitaux ou orbitaux bas, avec un retour contrôlé. Ce démonstrateur permettra notamment de valider des briques technologiques critiques : matériaux thermostructuraux, architecture de rentrée atmosphérique, gestion énergétique, pilotage orbital, reconfiguration mission en vol, mais aussi l’interface avec les systèmes spatiaux existants, comme les satellites de communication ou d’observation.

Mais l’ambition de Dassault Aviation va bien au-delà. Le démonstrateur n’est que la première étape d’un programme échelonné sur dix à quinze ans, visant la mise en service, à partir de la seconde moitié des années 2030, d’une gamme de véhicules orbitaux réutilisables, chacun dédié à un segment spécifique :

  • Vortex-C (Cargo) : un appareil non-piloté de transport orbital, capable d’emporter de 3 à 5 tonnes de fret, et de rejoindre n’importe quel point du globe en moins d’une heure. Il pourra aussi bien être utilisé pour des missions logistiques d’urgence que pour la mise en orbite de charges légères, ou même le retour de matériel depuis l’espace. Il s’agit du premier modèle à vocation directement opérationnelle, attendu dès 2033.
  • Vortex-S (Smart) : une version optimisée pour les missions de renseignement, de communication ou d’action orbitale. Il sera capable d’emporter, à partir de 2035, des capteurs, des équipements de télécommunication, voire des mini-satellites largables, et pourra évoluer sur des orbites spécifiques, à la demande. C’est le modèle destiné aux applications duales stratégiques, notamment dans les domaines du spatial militaire et de la dissuasion.
  • Vortex-M (Manned) : enfin, une version pilotée, ou du moins habitée, pourrait voir le jour d’ici à la fin de la prochaine decennie. Destinée à des missions orbitales habitées ou semi-habitées, de type inspection, réparation, ou intervention, elle représenterait un saut capacitaire majeur pour la France et l’Europe, en complément ou en alternative aux infrastructures spatiales classiques.
Vortex-C
Dimensions du Vortex-C, la version Cargo du programme Vortex (Dassault Aviation)

Ainsi, le programme Vortex ne se limite pas à une initiative technologique isolée. Il s’inscrit dans une stratégie industrielle de long terme, visant à doter la France — et potentiellement l’Europe — d’un savoir-faire autonome et souverain dans les systèmes spatiaux réutilisables, au moment même où ce segment devient critique pour les opérations militaires, la dissuasion, la résilience technologique et l’économie du New Space. Le démonstrateur Vortex-D, dans ce cadre, constitue le socle fondateur d’une ambition à la fois réaliste et visionnaire

Un programme décisif pour l’évolution du potentiel militaire et technologique français pour les décennies à venir

Dans le sillage du démonstrateur Vortex-D, Dassault Aviation et la DGA ne cherchent pas seulement à faire la démonstration d’une performance technologique remarquable. À travers ce programme, c’est une trajectoire stratégique de long terme qui se dessine pour la France, tant sur le plan capacitaire que sur celui de l’innovation industrielle et de l’autonomie stratégique.

Le démonstrateur Vortex-D ne constitue donc pas une fin en soi, mais la première étape d’une ambition à la fois réaliste et visionnaire, articulée autour de trois versions complémentaires : le cargo Vortex-C, l’avion orbital autonome Vortex-S, et le modèle piloté Vortex-M.

L’un des premiers enseignements issus des travaux conjoints de Dassault Aviation et de la DGA repose sur la distinction fondamentale entre deux grandes familles de systèmes spatiaux réutilisables : d’un côté, les capsules spatiales, comme le Dragon de SpaceX ou les projets analogues en Chine et en Russie ; de l’autre, les aéronefs orbitaux réutilisables — à l’instar du X-37B américain ou du Vortex français.

Si tous nécessitent un lancement vertical classique à l’aide d’un lanceur dédié, leur conception, leurs modes opératoires et leur cycle d’emploi les opposent radicalement. Les capsules adoptent une architecture balistique ou semi-balistique, avec une capacité de manœuvre très limitée une fois en orbite, une descente généralement passive, et un atterrissage sous parachute ou amorti, le tout suivi d’un reconditionnement long.

X-37B USA
Le X-37b américain au retour d’une mission de 908 jours en orbite (2022).

À l’inverse, les aéronefs spatiaux comme le Vortex sont conçus pour réaliser des manœuvres aérodynamiques actives, aussi bien en orbite qu’en phase de rentrée atmosphérique, pour atterrir sur une piste classique, comme un avion, avant d’être rapidement inspectés, reconditionnés et remis en vol dans des délais beaucoup plus courts.

Cette distinction n’est pas qu’une affaire d’ingénierie. Elle détermine l’ensemble du cycle d’engagement du système, sa disponibilité opérationnelle, sa capacité de manœuvre stratégique, et in fine, son potentiel de rupture en matière militaire comme civile. Alors que les capsules sont adaptées à des missions ponctuelles, planifiées à long terme, les aéronefs spatiaux peuvent être mobilisés à la demande, y compris dans des délais très courts, selon les besoins de la manœuvre.

Ce choix structurel reflète également un pari stratégique. Le programme Vortex place la France dans un champ extrêmement discriminant, dans lequel seuls trois pays — les États-Unis, la Chine et l’Inde — ont aujourd’hui engagé des programmes crédibles. Aucun autre État européen, à ce stade, n’a pris un virage comparable, et pas davantage son principal compétiteur, la Russie. À travers ce positionnement technologique et opérationnel, la France se hisse parmi les rares puissances capables de maîtriser les environnements combinés atmosphérique et spatial, dans une logique duale pleinement intégrée.

Cette ambition ne se résume pas au champ militaire. Le potentiel civil et commercial du concept Vortex a été largement analysé par Dassault Aviation et par la DGA dans leurs travaux préparatoires.

Plusieurs applications industrielles à haute valeur ajoutée sont d’ores et déjà identifiées, notamment dans les domaines de la microgravité (expérimentations embarquées), du transport express de fret sensible, ou de l’insertion satellitaire ciblée. L’appareil Vortex, dans ses versions S ou M, pourrait notamment permettre le lancement décentralisé de petits satellites sur orbite basse, à des latitudes ou des créneaux temporels spécifiques, en réponse à des besoins ponctuels — un modèle de « satellite à la demande » qui séduit d’ores et déjà plusieurs acteurs du secteur spatial.

India Space plane 2016
L’avion spatial indien Pushpak lors de son vol inaugural en 2016.

Enfin, le programme Vortex ouvre de nombreuses perspectives de coopération, tant sur le plan européen qu’international. Côté européen, il s’inscrit dans une continuité logique avec les objectifs technologiques de l’Agence spatiale européenne (ESA), en matière de réutilisation, de transition vers le spatial agile, et de projection orbitale rapide. À terme, un couplage entre le programme Vortex et les futurs lanceurs européens, notamment les évolutions d’Ariane Next, pourrait constituer une réponse crédible à la compétition américano-chinoise dans le domaine spatial dual.

À l’international, l’Inde se présente comme un partenaire tout désigné, tant en raison de sa trajectoire spatiale ascendante que de la convergence croissante des intérêts stratégiques franco-indiens. New Delhi développe actuellement un programme d’avion spatial (RLV-TD), et les coopérations initiées sur les systèmes de propulsion, les senseurs embarqués ou les solutions de rentrée atmosphérique contrôlée laissent entrevoir de potentielles synergies industrielles et technologiques à moyen terme.

Les applications militaires d’un avion orbital sont aussi nombreuses que décisives

Par-delà ses promesses industrielles et scientifiques, le véritable potentiel d’un avion spatial tel que le Vortex se mesure d’abord dans le champ strictement militaire. En effet, sa combinaison unique de vitesse orbitale, de réutilisabilité rapide, de manœuvrabilité atmosphérique et de modularité d’emport, lui confère une capacité d’adaptation tactique et stratégique sans équivalent. À l’heure où la réactivité, la profondeur d’action et la flexibilité des plateformes deviennent des critères déterminants, le Vortex ouvre une nouvelle dimension dans la conduite des opérations militaires.

Logistique stratégique ultra-rapide : répondre à l’urgence absolue

La première des fonctions militaires envisagées pour le Vortex relève du transport stratégique en urgence absolue. Grâce à sa capacité à rejoindre n’importe quel point du globe en moins de deux heures, un modèle Vortex-C pourrait acheminer de 3 à 5 tonnes de fret depuis la métropole vers des territoires ultramarins, ou depuis la base opérationnelle d’un théâtre vers un autre point critique, à un tempo jusqu’ici inaccessible.

Si une telle capacité peut aussi trouver des débouchés civils — notamment en matière de secours d’urgence ou d’intervention humanitaire —, seules les forces armées sont en mesure de garantir une mise à disposition immédiate, 24/7, sans préavis. Transporter en moins d’une heure une pièce de rechange vitale pour un aéronef ou un navire en mission, ou acheminer 6 000 poches de sang vers une zone sinistrée, sont autant d’exemples de cas d’usage que seule une armée organisée et dotée d’un tel outil pourrait rendre opérationnels.

architecture space force
Pour les Etats-Unis, la solution afin de s’assurer de la permanence et de l’hexaustivité des services de communition et de renseignement spatiaux, repose sur le déploiement d’une constellation d’un millier de satellittes.

Renseignement et communication : une alternative tactique aux constellations satellitaires

Autre application majeure : le renforcement des capacités de renseignement et de communications sécurisées. La guerre en Ukraine l’a démontré : la supériorité informationnelle passe aujourd’hui par une couverture satellite quasi-permanente, à la fois pour les communications cryptées tactiques et pour l’observation multi-capteurs. Si les États-Unis ont opté pour une constellation de milliers de satellites afin d’atteindre cet objectif, ce modèle n’est ni reproductible budgétairement, ni soutenable politiquement pour la France.

C’est précisément dans cet interstice stratégique que le Vortex-S trouverait sa pertinence : il serait capable, à la demande, de lancer un ou plusieurs micro-satellites sur une orbite temporaire ou stabilisée, au bon endroit, au bon moment, sans nécessiter une constellation prépositionnée.

À l’inverse, il pourrait embarquer à son bord des charges utiles de recueil direct, telles que des capteurs optiques, radar ou électroniques, à haute résolution et haute précision, déployables pour quelques orbites, puis récupérables. Ce mode opératoire à la demande redonne au commandement une souplesse perdue dans le modèle statique des satellites géostationnaires ou polaires, et inaccessible sans une masse considérable, aux satellites en orbite basse.

Effecteur spatial : agir dans l’espace sans créer de chaos orbital

Le Vortex pourrait également jouer un rôle actif dans les opérations orbitales de défense ou d’influence, en tant que vecteur de proximité. Contrairement aux armes antisatellites à impact cinétique, génératrices de débris ingérables, l’emploi d’un vecteur réutilisable capable d’approche douce, voire de capture temporaire, permettrait d’intervenir sur un satellite — allié ou ennemi — sans polluer l’espace orbital.

Réparation, désorbitation contrôlée, inspection, mise hors service réversible : les missions spatiales tactiques deviennent envisageables, à l’heure où les capacités anti-satellites (ASAT) se développent dans un contexte où la maîtrise des débris devient un impératif stratégique autant qu’environnemental.

SOBF : Le Système Orbital de Bombardement Fractionné, graal de la frappe stratégique

Enfin, le Vortex, dans ses versions Vortex-S ou Vortex-M, pourrait à terme servir de vecteur pour un Système Orbital de Bombardement Fractionné (SOBF), un concept stratégique parmi les plus disruptifs aujourd’hui envisagés. Ce système, longtemps cantonné à la littérature militaire soviétique des années 1970, connaît un regain d’intérêt dans les grandes puissances spatiales, en raison de ses caractéristiques uniques, tant du point de vue offensif que dissuasif.

Concrètement, un SOBF repose sur un véhicule orbital capable de transporter un ou plusieurs véhicules de rentrée atmosphérique, eux-mêmes armés de charges conventionnelles ou nucléaires. Le tout évolue en orbite basse, en dehors des zones de couverture classiques des systèmes de défense aérienne ou antimissile adverses.

À la différence d’un missile balistique intercontinental (ICBM), dont la trajectoire est calculable dès son lancement, un SOBF peut adapter dynamiquement sa trajectoire, retarder sa rentrée, choisir l’angle et la direction d’attaque, voire même déployer ses charges sur des trajectoires dissociées et imprévisibles. Cette capacité rend sa neutralisation quasi impossible avec les systèmes actuels.

Avion spatial Haolong chinois
L’avion spatial Haolong chinois. Pekin aurait fait la démonstration d’une capacité SOBF en 2021.

Mais au-delà de son invulnérabilité apparente, le SOBF présente trois atouts supplémentaires, souvent sous-estimés, qui en font une capacité dissuasive d’un genre totalement nouveau.

D’abord, il offre une capacité de ciblage dynamique en temps réel. En orbite, le véhicule porteur peut observer la cible au moment même où il s’apprête à engager, et corriger son tir en fonction de l’évolution de la situation. Cela ouvre la voie à des frappes opportunistes (ex. : contre un bâtiment naval en déplacement) ou différées (si un risque de dommage collatéral est détecté). Le vecteur peut également évaluer l’effet de sa frappe et, si nécessaire, réengager.

Ensuite, le SOBF offre un effet de saturation s’il est employé en meute. Six Vortex sur orbites différenciées, avec un point de recoupement commun au-dessus d’une zone stratégique, pourraient générer un passage menaçant toutes les 15 minutes, à raison de 1h30 d’orbite complète pour une altitude de 400 km (celle de la station spatiale internationale). Une telle posture, même sans frappe effective, constituerait un signal de pression stratégique permanent, impossible à ignorer, sur n’importe quelle cible terrestre ou maritime.

Enfin — et c’est sans doute le plus subtil —, un vecteur orbital est, par essence, visible depuis le sol. À la différence d’un SNLE dissimulé dans les profondeurs, l’engagement d’un avion spatial porteur potentiel de SOBF constitue un acte observable, compréhensible, mais non interprétable immédiatement. Son simple déploiement, sans activation, fait peser un doute : frappe imminente ? Démonstration de force ? Prépositionnement stratégique ? En cela, le SOBF introduit une nouvelle grammaire dans le registre de la dissuasion, à la croisée du visible et du latent, du potentiel et du réel, mais avec un critère de fulgurance sans équivalent.

Une telle capacité n’est envisageable que pour une poignée d’États disposant à la fois de l’expertise orbitale, de l’indépendance technologique et d’une ambition stratégique globale. Pour la France, un SOBF constituerait une extension logique et crédible de sa dissuasion, aux côtés des composantes aéroportée et océanique. Et si, à ce jour, seuls les États-Unis et la Chine ont engagé des travaux publics dans cette direction, la mise en service du Vortex ouvrirait une voie unique à une troisième puissance sur cette scène hautement discriminante.

Conclusion

Avec le programme Vortex-D, la France entre résolument dans le cercle très restreint des nations capables de concevoir un avion spatial opérationnel, et, ce faisant, elle s’arme d’une capacité stratégique hautement différenciante, tant sur la scène européenne qu’à l’échelle mondiale. Dans un contexte de compétition technologique accrue, marqué par la montée en puissance de la Chine et le retour des États-Unis sur le devant de la scène orbitale, ce programme apporte à Paris une réponse souveraine, crédible et technologiquement mature, aux enjeux de demain.

Vortex Dassault
Viseul du Vortex (Dassault aviation)

Il démontre également qu’au-delà des divergences parfois très vives entre les industriels et l’État — comme c’est le cas autour du programme SCAF — il existe, en France, une capacité intacte à se retrouver et à faire bloc autour de projets à fort enjeu stratégique. Que ce soit du côté de Dassault Aviation ou du ministère des Armées, l’engagement autour de Vortex-D témoigne d’une volonté partagée de répondre aux défis de demain avec ambition, méthode et réalisme, dans un esprit d’efficacité et de souveraineté.

Enfin, ce programme est aussi une démonstration de ce qu’un modèle d’innovation structuré, incrémental et responsabilisé pourrait offrir à la France, si celui-ci était généralisé.

Il plaide clairement pour la création d’un véritable « programme X » français, un outil agile et pérenne, destiné à concevoir, développer et expérimenter des démonstrateurs technologiques à bas coût mais à haut potentiel — dans les domaines aérien, spatial, naval, sous-marin et terrestre. Ces démonstrateurs serviraient de brique technologique pour les futurs grands programmes d’armement, réduisant considérablement les risques et les coûts au moment de l’industrialisation.

Cette architecture rationnelle, bien connue aux Etats-Unis qui dispose d’une agence dédiée à cette tache, la DARPA, avait d’ailleurs été proposée dès 2017 par le GIFAS, en marge de la campagne présidentielle, à travers une note signée par un certain… Éric Trappier. Sept ans plus tard, le succès et le potentiel stratégique du programme Vortex-D rappellent que cette idée n’a rien perdu de sa pertinence. Ce serait également un formidable levier pour coordonner efficacement les initiatives existantes, qu’elles émanent de la Direction générale de l’armement, de l’Agence Innovation de Défense, ou directement des grands industriels du secteur.

RJ10, Smart-Cruiser, Hammer-XLR… Le Rafale F5 emportera une panoplie complète d’armements de nouvelle génération

Longtemps présenté comme une évolution incrémentale, le Rafale F5 figurait dans la feuille de route de Dassault Aviation sous la forme d’une étape principalement dédiée à l’intégration de capacités spécifiques, au premier rang desquelles le missile nucléaire ASN4G, destiné à succéder à l’ASMPA-R à l’horizon 2035.

Mais à partir de 2022, cette trajectoire évolutive s’est profondément reconfigurée. Sous l’effet conjugué de l’accélération technologique dans le domaine de la défense, de la montée des menaces en Europe et ailleurs, et des enseignements tirés des conflits en Ukraine, au Moyen-Orient ou au Caucase, le programme Rafale F5 a changé de nature. D’une simple mise à jour capacitaire, il s’est transformé en véritable saut générationnel, donnant naissance à un nouveau système de combat aérien à part entière.

À l’occasion des travaux préparatoires de la Loi de programmation militaire 2024–2030, le standard F5 s’est vu enrichi d’éléments structurants : un drone de combat furtif, de nouvelles capacités collaboratives, des réservoirs conformes intégrés, et plus récemment, un turboréacteur nouvelle génération offrant 20 % de poussée supplémentaire.

Mais cette refonte de la plateforme elle-même ne pouvait suffire. Car pour exploiter pleinement les potentialités du Rafale F5 dans les conflits de haute intensité à venir, il devenait indispensable de réinventer également son armement. De nouveaux vecteurs, adaptés aux futurs engagements, aux nouvelles menaces et aux doctrines émergentes, ont donc été conçus : missiles supersoniques, munitions en essaim, bombes à longue portée, et bien sûr, l’ASN4G hypersonique.

Du RJ10 au Smart Cruiser, du MICA NG à la Hammer-XLR, en passant par la future charge nucléaire stratégique, c’est une nouvelle génération d’armes souveraines qui est appelée à équiper le Rafale F5. Mais quelles sont ces munitions ? Quelles ruptures introduisent-elles ? Et en quoi transforment-elles le Rafale en un système d’armes capable de rivaliser avec les plus puissants appareils de demain ?

Le Rafale, bien plus qu’un avion de chasse : un écosystème d’armements souverain

On compare souvent le Rafale de Dassault Aviation à d’autres appareils de même génération, tels que le Gripen suédois, le Typhoon européen ou le KF-21 sud-coréen. Mais cette comparaison, centrée sur les seules performances de vol ou l’avionique, néglige une dimension pourtant essentielle : celle de l’autonomie stratégique. Car contrairement à ses concurrents, le Rafale s’intègre dans un écosystème de combat entièrement souverain, à l’image des systèmes américains, russes ou chinois.

Rafale F5 M
Cellule, moteur, électronique, munitions… Le Rafale est un système d’arme entièrement souverain, ayant réduit au maximum ses dépendances internationales. Il se distingue très nettement, dans ce domaine, des autres appareils européens, comme le Typhoon et le Gripen. 

Là où le Gripen E/F ou le KF-21 Boramae reposent sur des moteurs américains F414, et où missiles, bombes et effecteurs sont largement issus des arsenaux de Washington (AIM-9X, AIM-120D, JDAM, HARM…), le Rafale, lui, s’affranchit de toute dépendance critique. La seule exception notable est le siège éjectable Martin-Baker, produit britannique, mais assemblé, certifié et maintenu en France, conformément aux exigences nucléaires des forces stratégiques.

Cette autonomie ne se limite pas à l’appareil lui-même. Elle s’étend à une panoplie complète d’armements air-air, air-sol et air-surface conçus, produits et modernisés en France, pour répondre aux besoins aussi bien des Forces Aériennes Stratégiques (FAS) que de la Force Aéronavale Nucléaire (FANu). Ce sont ces armes, autant que le Rafale lui-même, qui permettent à la France d’afficher une indépendance opérationnelle quasi complète.

La gamme inclut notamment :

  • le MICA de MBDA, pour les engagements air-air à courte et moyenne portée ;
  • la bombe guidée Hammer de Safran, dotée de kits de propulsion et de guidage modulaires ;
  • le missile de croisière SCALP-EG, de conception franco-britannique mais de fabrication 100 % française ;
  • et bien sûr, l’incontournable missile antinavire AM39 Exocet.

Conçus dans les années 1980 et 1990, ces armements ont été régulièrement mis à niveau. Leur efficacité éprouvée dans des contextes opérationnels variés (Afghanistan, Libye, Irak, Sahel, Levant) a largement contribué au succès du Rafale sur la scène internationale, notamment face au Typhoon et au Gripen, dont les gammes de munitions sont plus dépendantes de fournisseurs extérieurs.

Mais cette souveraineté n’a rien d’abstrait. Elle s’est révélée stratégiquement décisive à plusieurs reprises. En 2018, l’administration Trump utilisa la réglementation ITAR (International Traffic in Arms Regulations) pour bloquer un composant du SCALP-EG destiné à l’Égypte. Le but : forcer Le Caire à opter pour des F-16 plutôt que pour de nouveaux Rafale. Le contrat fut temporairement suspendu — l’Égypte engagea même des discussions avec l’Italie autour du Typhoon — jusqu’à ce que MBDA remplace le composant incriminé par une solution 100 % européenne. En 2022, l’Égypte signait une nouvelle commande pour 30 Rafale et des SCALP-EG désormais « ITAR-free ».

Rafale egypte
La commande de 30 Rafale Égyptiens complémentaires avait été un temps menacée par une manœuvre de la Maison-Blanche ayant classé un composant de navigation du missile SCALP-EG, dans la liste ITAR, pour en interdire la réexportation vers Le Caire. 

Autre épisode délicat : les négociations entre Paris et Belgrade en 2023. L’achat de 12 à 20 Rafale par la Serbie était menacé par les incertitudes liées à l’exportation du missile Meteor, auquel plusieurs pays européens (dont certains historiquement hostiles à Belgrade) participent. Là encore, Belgrade menaça de se tourner vers Londres et le Typhoon. Mais dans ce cas, l’obstacle aurait été identique. Finalement, un compromis fut trouvé : aucun pays contributeur ne peut bloquer une exportation liée à un appareil qu’il ne produit pas lui-même. En août 2024, Belgrade signait pour 12 Rafale et l’ensemble des armements souhaités.

Dans le même esprit, la France ne s’est pas opposée à une exportation de Meteor à la Turquie dans le cadre d’un éventuel contrat de Typhoon, malgré les tensions politiques du moment. Ces deux exemples montrent bien à quel point la cohérence industrielle et souveraine de la chaîne Rafale-armement permet non seulement une indépendance opérationnelle, mais aussi une souplesse diplomatique inégalée — un atout que ses concurrents européens peinent encore à égaler.

T-REX, refonte numérique, UCAV…: le portrait-robot du Rafale F5 se précise

Si le Rafale F4 constitue aujourd’hui l’un des chasseurs multirôles les plus performants au monde, sa panoplie d’armement reste, dans sa majorité, héritée des standards technologiques des années 1980 et 1990. Certes, les missiles MICAExocetSCALP-EG ou encore l’ASMPA ont bénéficié de multiples modernisations, prolongeant leur pertinence face aux évolutions tactiques récentes. Mais ces améliorations incrémentales ne peuvent masquer une réalité : le paradigme du combat aérien a, en une décennie, profondément changé — à la fois sous l’effet des ruptures technologiques, et des enseignements tirés des nouveaux conflits de haute intensité.

Un système de combat réinventé face aux menaces modernes

C’est pour répondre à ces nouveaux impératifs que le standard F5 a été conçu. Contrairement aux versions antérieures du Rafale, pensées comme des évolutions itératives destinées à enrichir progressivement les capacités de l’appareil, le F5 marque une rupture capacitaire structurelle, touchant à la fois la plateforme, son architecture numérique, ses capteurs, ses modes d’engagement — et surtout, son armement.

Les défis sont clairs : l’apparition de missiles air-air longue portée de nouvelle génération, comme le R-37M russe ou le PL-15 chinois ; la prolifération de systèmes sol-air et surface-air avancés, tels que les S-400S-500 ou HHQ-9 ; l’intégration de réseaux de détection multicouches ; et l’emploi croissant de drones tactiques ou de combat dans les kill chains adverses.

S-500 Prometheus
Les systèmes antiaériens à très longue portée, comme le S-500 Prometeus russe ou le HQ-9 chinois, impose une nouvelle réalité à la guerre aérienne, obligeant les avions de combat soit à les éliminer avant de pouvoir agir, soit à disposer de munitions standoff à la portée accrue. Le Rafale F5 disposera des deux.

Dans ce nouvel environnement, le combat aérien rapproché — longtemps perçu comme le cœur du dogfight — s’efface au profit d’engagements au-delà de la portée visuelle (BVRBeyond Visual Range), où la capacité à détecter, cibler, engager et survivre dépend d’abord de la supériorité capteur-missile. Côté air-sol, la logique est la même : les frappes sont désormais menées via des munitions stand-off, à distance de sécurité, hors de portée des défenses ennemies.

Le Rafale F5 s’inscrit dans cette nouvelle grammaire du combat aérien. Il ne s’agit plus simplement de faire évoluer une cellule performante, mais de la reconnecter à une architecture système complète — alliant puissance de calcul, gestion collaborative des effecteurs, interfusion des capteurs, et, surtout, emploi de nouveaux vecteurs, allant du missile supersonique au drone de combat furtif.

C’est à cette condition que le Rafale pourra conserver, voire renforcer, sa compétitivité face aux systèmes de déni d’accès les plus modernes. Et surtout, qu’il restera capable de frapper à distance, d’intercepter au-delà des 100 km, et de survivre dans un espace aérien devenu profondément contesté.

Le couple Rafale/UCAV pour prendre l’avantage sur le déni d’accès

Pour relever le défi des environnements hautement contestés, il a été décidé d’adjoindre au Rafale un drone de combat lourd et furtif, capable d’agir comme un véritable ailier, afin de permettre à l’ensemble du système d’arme de prendre l’ascendant sur les nouvelles menaces, y compris les chasseurs furtifs et les défenses sol-air longue portée.

La transformation du Rafale lui-même en appareil furtif — un temps envisagée — s’est rapidement révélée irréaliste. Trop complexe, trop coûteuse, et surtout incompatible avec la nécessaire continuité évolutive de la flotte existante, cette option fut écartée au profit d’un concept plus souple et modulaire.

À la différence des UCAV développés dans le cadre du programme américain CCA (Collaborative Combat Aircraft), souvent pensés comme des vecteurs partiellement sacrifiables et spécialisés, le drone associé au Rafale F5 sera conçu comme un véritable coéquipier autonome et pérenne. Il s’agira donc d’un appareil lourd, disposant d’une masse au décollage bien supérieure aux 10 tonnes — possiblement proche de celle d’un Mirage 2000 (17 tonnes) —, doté d’un rayon d’action étendu, de capacités de ravitaillement en vol et d’une vitesse subsonique suffisante pour suivre la manœuvre du Rafale en mission.

Drone de combat Neuron
L’UCAV qui accompagnera le Rafale F5 en 2035, sera bien plus imposant que le démonstrateur Neuron. Il devra, en effet, être en mesure d’accompagner le Rafale tout au long de sa mission, ce qui impose des performances élevées en matière d’autonomie et de vitesse, et donc, de dimensions et de masse.

L’UCAV embarquera une soute interne d’armement, ainsi qu’un ensemble de capteurs lui permettant de détecter, d’identifier et d’engager des cibles aussi bien aériennes que terrestres ou navales. Il pourra évoluer à plusieurs kilomètres en amont du Rafale, profitant de sa signature furtive multi-aspect pour pénétrer les dispositifs adverses. Pendant ce temps, le Rafale, resté en retrait et à l’abri des menaces directes, assurera le contrôle tactique du drone, et pourra mener des frappes indirectes à partir de données désignées.

Ce dispositif en réseau ouvre la voie à des modes d’action inédits : le drone pourra désigner des cibles au Rafale ou à un autre vecteur (UCAV ou missile), qui les neutralisera à distance de sécurité. Il est probable qu’autour de ce tandem central, viendront s’articuler des vecteurs additionnels plus légers et plus économiques, tels que les Expendable Remote Carriers de MBDA, pour saturer les défenses ennemies et maximiser l’effet de débordement.

Ainsi, bien que le Rafale F5 bénéficie de nombreuses évolutions internes — nouveau turboréacteur, refonte du câblage en fibre optique, radar et capteurs modernisés, système d’autoprotection de nouvelle génération — c’est bel et bien l’intégration d’un drone de combat lourd furtif et de ses auxiliaires qui constitue la rupture majeure du standard F5, tant sur le plan technologique qu’opérationnel.

Un standard, deux versions

JLe Rafale F5 avait initialement été présenté comme une évolution à part entière du chasseur français, laissant présager une bifurcation nette avec les standards précédents et une possible rupture de compatibilité. Il n’en sera finalement rien.

On sait désormais que la transition vers le standard F5 s’effectuera de manière plus progressive et modulaire. Si les Rafale F5 dits « natifs » — c’est-à-dire construits directement selon ce nouveau standard — disposeront de certaines capacités exclusives, la grande majorité des améliorations techniques introduites seront également disponibles pour les appareils déjà livrés, via une montée en standard.

En d’autres termes, la flotte Rafale pourra évoluer de manière homogène vers le F5, mais en conservant deux niveaux distincts de performance et de configuration selon l’origine des cellules. Ce principe de rétrocompatibilité explique sans doute que le nouveau turboréacteur T-REX, développé par Safran et censé délivrer 20 % de poussée supplémentaire, ait été conçu pour conserver le gabarit et les points de fixation du M88 actuel, avec une variation de masse très limitée.

Dassault Aviation Merignac Rafale
Les Rafale livrés avant l’arrivée du standard F5, ne seront pas privés de celui-ci, et pourront y être porté, par évolution technologique. En revanche, certaines caractéristiques du standard leur seront inaccessibles.

Cette architecture de standard à deux vitesses permet non seulement de garantir la continuité de la flotte française, mais elle ouvre également la voie à une modernisation cohérente pour les clients export. Des opérateurs comme l’Égypte, la Grèce, la Serbie, le Qatar, les Émirats arabes unis, l’Inde, l’Indonésie ou la Croatie pourront ainsi, à terme, faire évoluer leurs flottes vers une configuration F5 étendue, incluant potentiellement l’intégration de l’UCAV lourd et de ses drones d’accompagnement.

Sans transformer le Rafale en avion furtif à proprement parler, cette démarche permettra à l’ensemble des utilisateurs de disposer d’un système de combat aérien avancé, fondé sur la coopération homme-machine, la projection en essaim, et la résilience face aux environnements contestés — autant de capacités qui redéfinissent désormais la supériorité aérienne.

Le Rafale F5 sera doté d’une panoplie offensive de toute nouvelle génération

Pour que le Rafale F5 puisse répondre pleinement aux exigences du combat aérien moderne — en particulier face aux systèmes de déni d’accès multicouches, aux chasseurs furtifs, aux drones et aux vecteurs hypersoniques — il était indispensable de renouveler en profondeur sa panoplie d’armements.

En effet, si les munitions actuelles du Rafale conservent une indéniable pertinence opérationnelle, elles ne sont plus adaptées aux engagements à venir, qui impliquent des distances d’action étendues, une réactivité extrême, et la capacité à traiter des cibles hautement protégées ou évolutives comme les drones, les missiles manœuvrants ou les avions furtifs.

Le standard F5 intègre donc une toute nouvelle génération d’armements couvrant l’ensemble du spectre opérationnel : air-air, air-sol, air-surface et nucléaire, avec des performances accrues en portée, en précision, en vitesse et en pénétration des défenses adverses. Au cœur de cette évolution, le missile ASN4G incarne la rupture la plus nette.

ASN4G : la frappe nucléaire hypersonique

Arme la plus emblématique du Rafale F5, le missile ASN4G (Air-Sol Nucléaire de 4e Génération) est destiné à remplacer l’ASMPA-R (Air-Sol Moyenne Portée Amélioré – Rénové), actuellement en service au sein des Forces Aériennes Stratégiques (FAS) et de la Force Aéronavale Nucléaire (FANu). Ce missile, développé depuis le début des années 2010 par MBDA et le CEA, marquera un changement de paradigme dans la doctrine française de frappe nucléaire aéroportée.

ASN4G Onera
Visuel d’illustration de l’ASN4G diffusé par l’ONERA. Ce missile sera très certainement le vecteur nucléaire aéroporté le plus performant au moment de son entrée en service, en 2035.

L’ASMP, entré en service en 1986 sur Mirage IV, puis sur Mirage 2000N, était déjà une munition exceptionnelle pour son temps : d’une portée de 500 km, il pouvait atteindre Mach 3,5 grâce à son statoréacteur, tout en garantissant une grande précision, même dans des environnements fortement brouillés. L’ASMPA-R, aujourd’hui déployé sur Rafale B et M, reste difficile à intercepter même pour les systèmes sol-air les plus modernes.

L’ASN4G, lui, portera cette capacité à un tout autre niveau. Avec une portée supérieure à 1 000 km, une vitesse supérieure à Mach 7, et l’emploi d’un planeur hypersonique capable de manœuvres évasives sous forte charge, il sera, en pratique, invulnérable aux défenses antimissiles existantes. Ni le S-500 russe, ni les systèmes chinois de type HHQ-19, pourtant conçus pour intercepter des cibles hypersoniques, ne disposent aujourd’hui des moyens de suivre et d’intercepter un tel vecteur manœuvrant.

Ce gain capacitaire se traduit directement dans la posture stratégique française. L’ASN4G conférera aux FAS et à la FANu un taux d’impact largement supérieur, indépendamment de la situation tactique, de la densité défensive ou de la surprise stratégique. Là où d’autres puissances nucléaires européennes, dans le cadre de la dissuasion partagée de l’OTAN, continueront de reposer sur des bombes gravitationnelles emportées par des chasseurs furtifs, la France disposera d’un outil de frappe autonome, rapide, et pratiquement irrattrapable — une garantie de crédibilité supplémentaire pour sa dissuasion aéroportée..

RJ10 : le missile supersonique Air-Sol/Surface à longue portée de MBDA

Le missile RJ10, développé par MBDA, incarne un autre pilier de la panoplie offensive du Rafale F5. Conçu dans le cadre du programme franco-britannique FMC/FMAN (Futur Missile de Croisière / Futur Missile Anti-Navire), il représente une réponse directe aux exigences du combat à longue portée dans des environnements hautement contestés.

Contrairement à une idée largement répandue, le RJ10 ne se limite pas à un usage anti-navire. Il constitue, côté français, la version supersonique du programme binational, tandis que le Royaume-Uni développe en parallèle une version subsonique furtive, baptisée TP-15. Ce double développement traduit une divergence doctrinale : là où Londres mise sur la discrétion radar et la pénétration passive, Paris privilégie la vitesse pour déjouer les défenses modernes.

Futur missile antiradar RJ10 français
Le missile RJ-10, au premier plan, est équipé d’un statoreacteur lui conférant une vitesse de croiisère très élevée, pour prendre de vitesse les défenses adverses. Le TP-15, en arrière plan, n’est équipé que d’un turboreacteur, il sera donc subsonique et misera sur la furtivité et la trajectoire, pour atteindre sa cible sans être détecté.

Ainsi, le RJ10 reprend le principe du statoréacteur déjà utilisé sur l’ASMPA, et serait capable d’atteindre des vitesses supérieures à Mach 4. En dépassant largement la vitesse des missiles de croisière classiques, il réduit considérablement le temps de réaction des défenses adverses. Selon les concepteurs français, cette approche garantit une plus grande survivabilité, dans la durée, face à des systèmes de défense en constante progression, là où la furtivité seule pourrait rapidement être contournée.

Les deux missiles, bien que différents dans leur conception, partageront une architecture modulaire permettant une compatibilité croisée avec les plateformes aériennes des deux pays. Ainsi, un Rafale F5 configuré pour emporter le RJ10 pourra aisément mettre en œuvre le TP-15, et inversement pour les chasseurs britanniques.

À l’instar du MICA, le RJ10 est conçu comme un vecteur polyvalent : il est prévu qu’il soit décliné en plusieurs versions spécialisées. Outre la version air-sol de croisière supersonique, destinée à remplacer le SCALP-EG pour la frappe terrestre, ainsi qu’à prendre la relève de l’AM39 Exocet pour l’attaque maritime, une version antiradar à très longue portée est en cours de développement, destinée à neutraliser les stations de veille avancée ou de défense aérienne peu mobiles. Enfin, une version air-air à longue portée, conçue pour intercepter des appareils de soutien comme les AWACS ou les ravitailleurs, serait également à l’étude.

Doté d’une charge militaire pouvant atteindre 250 kg, le RJ10 offrira donc au Rafale F5 une capacité de frappe à longue portée, rapide, polyvalente et à haut taux de létalité, capable de traiter aussi bien des objectifs stratégiques que tactiques, dans des conditions de très haute menace.

Hammer-XLR : le kit de bombe planante propulsée de Safran portera au-delà de 150 km

Depuis son entrée en service en 2007, la bombe planante propulsée Hammer, conçue par Safran — également connue sous l’acronyme AASM (Armement Air Sol Modulaire) — s’est imposée comme l’une des munitions emblématiques du Rafale. Déployée à de nombreuses reprises par les forces aériennes françaises, elle a démontré sa fiabilité et sa précision lors des opérations en Libye, en Syrie et au Sahel. Plus récemment, elle a été utilisée par les forces aériennes indiennes dans le cadre de frappes contre des installations pakistanaises, ainsi que par les forces ukrainiennes, qui l’emploient avec succès, y compris sur des plateformes d’origine soviétique.

Le système se présente sous forme de kit modulaire, adaptable sur des corps de bombes classiques de 250, 500 ou 1000 kg. Il intègre un autodirecteur GPS/inertiel, parfois couplé à un guidage laser terminal, des ailes repliées se déployant après le largage, et un propulseur à poudre. Cette configuration transforme une bombe lisse en une munition guidée de précision à capacité stand-off, avec une portée maximale pouvant atteindre 80 km.

Rafale AASM
Le nouveau kit Hammer-XLR de Safran, remplacera le propulseur à poudre de la Hammer, par un microreacteur, permettant de doubler la portée de la munition (jusqu’à 160 km à haute altitude).

Toutefois, dans un contexte où la portée des missiles air-air modernes atteint fréquemment 150 à 200 km (Meteor, PL-15, AIM-260), voire plus de 300 km dans le cas des R-37M et PL-17, et où certaines défenses sol-air de longue portée comme le S-400 ou le HHQ-9 peuvent engager des cibles au-delà de 300 km, cette portée n’est plus suffisante pour garantir la sécurité de l’appareil porteur dans un environnement contesté.

Pour répondre à ce besoin, Safran développe une nouvelle version de son système dans le cadre du standard Rafale F5 : la Hammer-XLR. Celle-ci remplace le propulseur à poudre initial par un micro-réacteur, doublant ainsi la portée de la munition dans des conditions de tir équivalentes.

Cette extension de portée, dépassant les 150 km, permettra aux appareils de lancement de rester en dehors des zones à haute menace, tout en conservant une capacité de frappe de précision sur des cibles tactiques ou stratégiques. En outre, elle offrira une marge de manœuvre supérieure face aux vecteurs adverses, notamment ceux équipés de missiles air-air exportés tels que le PL-15E chinois (portée de 120 km), l’AIM-120D américain (110 km) ou encore le R-77E russe (jusqu’à 120 km).

En d’autres termes, la Hammer-XLR permettra de maintenir un avantage tactique significatif dans la plupart des théâtres d’opération, en renforçant la capacité du Rafale F5 à frapper en profondeur sans s’exposer directement aux menaces adverses.

Smart-Cruiser : le drone d’attaque en essaim à bas coût pour missions de saturation et le retour du CAS

Si la bombe propulsée Hammer est conçue pour frapper fort et à distance, le Smart-Cruiser de MBDA, dérivé du Smart-Glider, est pensé pour frapper en masse et avec certitude. Conçu comme une munition à bas coût capable de saturer les défenses adverses, ce drone d’attaque reprend l’architecture du Smart-Glider, tout en y ajoutant un micropropulseur lui conférant une portée accrue et une vitesse de croisière significative.

Smart-cruiser Smart-glider MBDA
Le Smart-Cruiser est similaire au Smart-Glider, mais emporte un petit reacteur propulsif permettant d’en entendre sensiblement la portée, et de conserver une vitesse élevée de Mach 0,6.

Doté d’une charge militaire de 30 kg, d’un autodirecteur infrarouge et d’un système de reconnaissance de forme avancé, le Smart-Cruiser est conçu pour frapper des cibles mobiles ou fixes faiblement protégées, telles que les véhicules de combat, les radars, les lanceurs mobiles (TEL), les navires légers ou les bâtiments non durcis. Grâce à son moteur intégré, sa portée excède les 150 km, tout en atteignant une vitesse de l’ordre de Mach 0.6 à 0.8, bien supérieure à celle du Smart-Glider initialement prévu pour une chute libre planée.

Mais l’intérêt principal du Smart-Cruiser ne réside pas dans ses performances isolées, mais dans sa capacité à opérer en essaim. Un Rafale F5 pourra emporter jusqu’à 18 de ces drones, qui seront largués simultanément pour saturer les défenses ennemies. Cette capacité est particulièrement adaptée aux missions SEAD (Suppression of Enemy Air Defenses), en neutralisant de manière coordonnée les radars et systèmes sol-air adverses.

Chaque Smart-Cruiser, au sein de l’essaim, est conçu pour partager une logique collective d’évitement, inspirée des bancs de poissons : les trajectoires sont coordonnées en temps réel, permettant au groupe de contourner ou absorber les défenses en sacrifiant certains éléments pour garantir l’atteinte de l’objectif principal.

Le coût unitaire réduit du Smart-Cruiser est une autre force majeure du système. MBDA a délibérément limité l’intégration de capteurs coûteux — comme les autodirecteurs radar — en misant sur un algorithme de reconnaissance passive, couplé à l’imagerie infrarouge. Cette combinaison permet au drone d’identifier les cibles et de prioriser automatiquement les points faibles détectés, garantissant un haut taux de létalité pour un investissement logistique et budgétaire minimal.

smart-glider rack
Le Rafale pourra emporter jusqu’à 3 rack sextuple de Smart-Cruiser, lui conférant un potentiel de saturation très élevé face aux défenses sol-air, et une puissance de feu stand-off sans équivalent en soutien aérien rapproché.

Outre les frappes de type SEAD, le Smart-Cruiser permettra au Rafale de retrouver une capacité de soutien aérien ou CAS (Close Air Support). Son faible cout, associé à sa vitesse, à son capteur intelligent et sa vitesse élevée, en font la munition idéale pour apporter un appui feu décisif aux troupes engagées au sol, sans qu’il soit nécessaire à l’appareil de s’exposer.

Ainsi, un unique Rafale et son UCAV, serait en mesure d’assurer une mission d’appui tactique et de soutien, au bénéfice de la force terrestre, avec une capacité de frappe discernée particulièrement élevée de 18 munitions, voire davantage, équivalente à celle d’une flotte de chasse de 4 ou 8 appareils traditionnels emportant chacun 4 bombes laser GBU de 250 kg, tout en réduisant les risques de dégâts collatéraux (charge militaire de 30 kg vs 125 kg).

MICA NG : un missile air-air tactiquement redoutable, conçu pour l’interception sans échappatoire

Parmi les armes clés du Rafale F5, le MICA NG (Nouvelle Génération) occupe une place centrale dans le domaine air-air. Successeur du MICA, en service depuis le début des années 2000, ce missile de MBDA bénéficie d’une refonte complète : nouveaux autodirecteurs, nouvelle électronique embarquée, et surtout nouveau propulseur plus compact et plus puissant, permettant une portée accrue, une vitesse d’interception supérieure, et une liaison de données améliorée pour assurer un recalage dynamique depuis le Rafale ou un UCAV associé.

Ces améliorations le placent sur un pied d’égalité avec les dernières générations de missiles air-air à moyenne portée, comme l’AIM-120D américain, le R-77-1 russe, ou le PL-12 chinois. Mais là où le MICA NG se distingue nettement, c’est dans son domaine de manœuvrabilité terminale, grâce à la conservation du système pif-paf (gouvernes vectorielles), qui lui permet de maintenir une poussée directionnelle élevée même en fin de course, tout en supportant des facteurs de charge extrêmes.

Depart MICA
Si les performances brutes du MICA NG demeurent classiques pour ce type de missile, avec une portée maximale estimée superieure à 120 km, sa très grande manoeuvrabilité lui confere une No Escape Zone sans aucun equivalent, ni aux Etats-Unis, ni en Russie et pas davantage en Chine.

Le résultat : une zone sans échappatoire (No Escape Zone, NEZ) nettement supérieure à celle de ses concurrents. Cette zone représente la distance à laquelle une cible ne peut plus échapper au missile, quelle que soit sa manœuvre ou ses performances. Or, selon les données communiquées par MBDA et reprises dans les publications spécialisées, la NEZ du MICA NG est aujourd’hui sans équivalent dans le monde occidental — supérieure à celle des AMRAAM, des PL-15 chinois ou des Derby ER israéliens — y compris contre des cibles fortement manœuvrantes.

Disponible en deux versions, IR (infrarouge) et EM (électromagnétique), le MICA NG conserve également la compacité du modèle initial, permettant un emport mixte sur un seul point d’attache, et donc une flexibilité tactique optimale dans les engagements air-air modernes.

Meteor : jusqu’à six missiles sur Rafale, mais un standard qui perd de son avance technologique

Développé dans le cadre d’une coopération européenne réunissant l’Allemagne, la France, l’Espagne, l’Italie, la Suède et le Royaume-Uni, le Meteor de MBDA demeure, plus de dix ans après son entrée en service, l’un des missiles air-air à longue portée les plus performants au monde. Grâce à son propulseur statoréacteur et à sa propulsion en poussée régulée, il conserve une énergie cinétique élevée jusqu’en fin de trajectoire, garantissant une zone d’interdiction (No Escape Zone, NEZ) particulièrement étendue.

Sur le Rafale, le Meteor a été intégré à partir du standard F3-R, entré en service en 2019, en parallèle du radar RBE2 AESA. Toutefois, dans un contexte stratégique encore peu marqué par la menace air-air, il avait été décidé de limiter l’emport standard à deux missiles, positionnés sur les points d’attache latéraux. Cette configuration était suffisante pour les besoins opérationnels de l’époque, le Meteor offrant une nette supériorité sur les missiles équivalents alors en service, notamment l’AIM-120C/D ou le R-77-1.

Mais les choses ont évolué. Désormais, plusieurs appareils russes (Su-35S, Su-30SM, Su-57), chinois (J-16, J-20) ou américains (F-15EX, F/A-18E avec AIM-260) sont capables d’emporter un volume important de missiles longue portée, parfois jusqu’à 12 ou 14 unités en configuration offensive.

Rafale meteor
Si le Meteor a dominé l’offre des missiles air-air à longue portée ces 15 dernières années, il est à présent rattrapé et meme surpassé, en portée, par le PL-17 chinois, le R-37M russe ou l’AIM-260 américain.

Dans ce nouveau paradigme, le Rafale F5 pourra désormais emporter jusqu’à six Meteor, grâce à l’adaptation du point d’emport N°2 — traditionnellement réservé au SCALP-EG ou à l’AM39 — pour intégrer un double rail Meteor. Cette évolution permettra de conserver les missiles MICA IR et EM pour le combat rapproché et intermédiaire, tout en multipliant par trois la charge BVR initiale, pour un total de 10 missiles air-air (6 Méteor, 2 MICA RF et 2 MICA IR).

Cette nouvelle configuration permettra au Rafale de tenir la comparaison en matière de puissance de feu air-air à longue portée, même si certains chasseurs lourds comme le F-15EX ou le Su-35S conservent un avantage volumétrique, dans certaines configurations. En revanche, sur le plan qualitatif, le Meteor reste supérieur à la majorité des missiles équivalents, notamment par sa manœuvrabilité terminale et sa NEZ, encore difficilement égalées.

Mais cette suprématie tend aujourd’hui à s’éroder. Plusieurs missiles, comme le PL-17 chinois, le R-37M russe, ou le futur AIM-260 JATM américain, offrent désormais des portées supérieures à 300 km, avec des profils de mission destinés à engager des chasseurs à haute vitesse.

Le R-37M, initialement conçu pour cibler des avions de soutien peu manœuvrants comme les ravitailleurs ou les AWACS, aurait obtenu des résultats significatifs ces derniers mois, y compris contre des chasseurs tactiques ukrainiens comme le MiG-29 ou le Su-25, et selon certaines sources, contre un F-16 de fabrication occidentale. Bien que le taux de succès de ce missile reste globalement faible, l’usage massif qu’en fait la chasse russe tend à compenser cette limite par le volume.

Dès lors, le Meteor ne bénéficie plus du monopole qualitatif qu’il détenait jusque récemment, et la nécessité de son remplacement commence à émerger en France, notamment dans le cadre de l’évolution du standard Rafale F5. Deux pistes semblent aujourd’hui envisageables : une évolution en profondeur du Meteor existant, en coopération avec les partenaires européens déjà engagés dans le programme ; ou le développement d’un tout nouveau missile air-air à longue portée, potentiellement en partenariat avec un ou plusieurs clients stratégiques du Rafale, comme l’Inde ou les Émirats arabes unis.

Mistral 3 : Faire du Rafale F5 un chasseur de drones et de missiles de croisière

Enfin, le Rafale F5 pourrait bien recevoir un troisième missile air-air. En effet, les retours d’expérience venus d’Ukraine et du Moyen-Orient ont démontré que, si les avions de combat constituent une plateforme efficace pour intercepter les missiles de croisière et les drones d’attaque à longue portée, l’utilisation de missiles conventionnels – qu’ils soient à courte portée comme le Sidewinder, ou à moyenne portée comme l’AMRAAM et le MICA – entraîne une consommation excessive de munitions en cas d’attaque de saturation.

Mistral 3 MBDA
Adapter le Mistral 3 au Rafale est certainement un Quick-Win efficace pour lutter contre la menace de saturation des drones d’attaque à longue portée et des missiles de croisière, plus ou moins low cost.

Surtout, un missile air-air coûte souvent de cinq à vingt fois plus cher que le drone qu’il neutralise, tout en nécessitant des délais de production bien plus longs. Or, la Russie livre aujourd’hui plus de 2 000 drones Geran et 3 000 bombes planantes par mois à ses forces armées, exerçant une pression constante sur les capacités défensives adverses.

Pour répondre à ce défi, le Rafale F5 pourra être équipé du Mistral 3 de MBDA, un missile bien connu pour ses performances. Trois fois moins cher qu’un MICA, plus rapide à produire, il dispose d’une portée de 8 km et d’une très bonne efficacité d’interception grâce à son autodirecteur infrarouge, y compris contre des cibles de petite taille et à faible signature thermique, comme les drones.

L’idée serait d’intégrer au Rafale les mêmes tubes de lancement que ceux déjà utilisés sur l’hélicoptère Tigre, permettant d’embarquer quatre Mistral à la place de deux MICA RF, améliorant sensiblement l’équation coût-efficacité lors de missions de défense contre drones et missiles de croisière.

Au-delà de cette mesure d’adaptation, d’autres pistes sont explorées, notamment la conception d’un pod dédié permettant d’embarquer un plus grand nombre de Mistral 3 par point d’emport, ou encore le développement d’un missile air-air low-cost spécifiquement optimisé pour ces missions, et potentiellement utilisable également dans un rôle sol-air de très courte portée.

Conclusion

On le voit, le Rafale F5 ne sera pas une simple évolution incrémentale du chasseur français, comme le furent les standards précédents depuis 2000. Il marquera, au contraire, une transformation en profondeur du système de combat aérien dans son ensemble, afin que la France, ses armées, et leurs partenaires internationaux, puissent répondre aux mutations rapides et profondes du champ de bataille aérien, amorcées depuis quelques années et désormais en constante accélération.

Ainsi, ce ne sont pas tant les évolutions de l’appareil lui-même — comme le nouveau turboréacteur T-REX de Safran, le radar RBE2-XG de Thales, ou encore la nouvelle architecture numérique en fibre optique dédiée à la fusion de données — qui définiront ce standard, mais bien l’intégration cohérente de ces briques technologiques dans une refonte complète du système de combat. Cette refonte s’incarnera notamment dans l’arrivée d’un drone de combat lourd (UCAV), véritable appendice furtif du Rafale, et dans une nouvelle panoplie de munitions conçues spécifiquement pour répondre aux menaces de demain.

Rafale de guerre électronique F4
Le Rafale F5 n’est pas une evolution du Rafale F4, c’est un nouveau système de combat aérien entièrement repensé dans ses paradigmes, sa doctrine et ses moyens.

Autrement dit, si le Rafale F5 restera une évolution du Rafale, il constituera également, dans ses fonctions, un système de combat aérien entièrement repensé, taillé pour conserver l’ascendant face à des menaces de plus en plus sophistiquées : avions furtifs, drones en essaim, missiles très longue portée…

Pour cela, il s’appuiera sur une panoplie offensive largement renouvelée : le missile de croisière supersonique RJ10, marteau-pilon polyvalent à longue portée ; le drone low cost Smart-Cruiser, pensé pour saturer les défenses adverses ; la bombe Hammer-XLR, dotée d’une portée doublée ; et bien sûr, le missile hypersonique ASN4G, pilier de la dissuasion nucléaire aéroportée française.

Mais un tel système, conçu pour opérer à des distances d’engagement bien plus étendues que par le passé, nécessitera des données de ciblage actualisées en temps réel, afin de déployer ses munitions avec la précision et l’efficacité attendues, que ce soit dans les domaines air-air, air-sol ou air-surface.

Autrement dit, la réussite opérationnelle du Rafale F5 reposera en grande partie sur l’efficacité de la “Kill Chain” qui l’alimente. Celle-ci devra fournir une information fiable, rapide, et en profondeur, pour exploiter pleinement les capacités du système.

À ce jour, peu d’informations ont filtré à ce sujet. Le remplacement des E-3F Sentry de l’Armée de l’Air et de l’Espace par des Saab GlobalEye, ou celui des E-2C Hawkeye de la Marine nationale par des E-2D, s’il est pertinent, ne saurait suffire à couvrir les besoins de demain.

Saab Globaleye
L’acquisition de Saab GlobalEye ou de Dassault Achangel est un premier pas necessaire, mais loin d’être suffisant, pour construite la Kill Chain qui permettra d’exploiter efficacement les perfomances du Rafale F5 et de ses nouvelles munitions.

Il faut espérer que l’état-major des armées, la DGA et le ministère des Armées aient pris conscience de cette dépendance critique — comme cela a été fait dans les domaines des ravitailleurs ou de l’ISR — et que des projets structurants soient en cours pour renforcer cette dimension du combat collaboratif.

C’est probablement à cette condition que le Rafale F5 pourra réellement s’imposer comme un système de combat aérien de nouvelle génération, apte à rivaliser avec les meilleurs appareils du moment, et non comme un agrégat de hautes performances amputé par un déficit de cohérence systémique.

500 Skyranger 30, 100 Iris-t SLS : la Bundeswehr se prépare à protéger les villes allemandes

Depuis deux ans, l’Allemagne s’est imposée comme l’un des moteurs de la remontée en puissance militaire en Europe. Avec un objectif désormais assumé de consacrer 3,5 % de son PIB à la défense, Berlin multiplie les annonces spectaculaires visant à transformer en profondeur la Bundeswehr, pour en faire une force armée crédible face aux nouvelles menaces du continent.

Parmi ces annonces, l’une en particulier mérite un intérêt tout particulier : selon des informations rapportées par le site spécialisé allemand Hartpunkt.de, les armées allemandes s’apprêteraient à lancer un programme d’une ampleur inédite, visant à constituer un système de défense antiaérienne et antimissile à l’échelle nationale, combinant haute technologie et densité de feu exceptionnelle.

Au-delà des batteries Arrow 3 et 4, Patriot et IRIS-T SLM/SLX, Berlin envisagerait en effet l’acquisition de 500 à 600 systèmes Skyranger 30, une artillerie antiaérienne mobile conçue pour intercepter drones d’attaque, missiles de croisière et munitions errantes à très courte portée. Une telle densité de moyens, sans équivalent en Europe, témoigne d’un changement d’échelle stratégique, et d’une volonté de protéger directement les villes, les infrastructures et la population.

Mais ce projet titanesque peut-il suffire, à lui seul, à garantir la résilience du territoire allemand face à des frappes massives et répétées comme celles subies quotidiennement par les villes ukrainiennes ? Et surtout, quelles en seraient les conséquences stratégiques pour l’équilibre défensif européen, à l’heure où les capacités restent profondément hétérogènes d’un État membre à l’autre ? C’est à ces questions que cet article entend répondre.

L’Allemagne à portée des missiles Iskander-M/KN-23, Kinzhal, KH-101 et des drones Geran russes

L’Allemagne se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins en matière de défense aérienne. Sa position centrale en Europe, longtemps perçue comme un atout stratégique, est désormais aussi une vulnérabilité majeure. À seulement 500 kilomètres de Kaliningrad, Berlin est à portée directe des missiles balistiques russes Iskander-M stationnés dans l’enclave. Plus largement, l’ensemble du territoire allemand est exposé aux frappes de missiles Kh-101 et Kinzhal tirés depuis l’espace aérien russe, ainsi qu’aux drones kamikazes Geran opérant depuis la Russie ou la Biélorussie.

Geran drone
Avec un cout unitaire de production estimé sous les 30,000 $, et des cadences de livraison de 2000 exemplaires par mois, les drones d’attaque à longue portée représentent un défi entièrement nouveau pour les armées européennes, en charge de protéger l’espace aérien, les infrastructures et la pupulation de leur pays.

La Russie, en effet, a démontré sa capacité à mener des campagnes de saturation prolongées et massives. Dans la nuit du 28 au 29 juin 2025, elle a lancé 477 drones d’attaque à longue portée, principalement des Geran-2 et Geran-3, ainsi que 60 missiles balistiques et de croisière, dont cinq missiles hypersoniques Kinzhal, contre l’ensemble des grandes villes ukrainiennes.

Cette frappe, sans précédent dans son ampleur, s’est ajoutée aux 1200 drones et 1100 bombes planantes déjà tirés la semaine précédente, illustrant une stratégie clairement orientée vers l’épuisement des défenses adverses par volume et répétition. Selon les données consolidées publiées par les services de renseignement ukrainiens et relayées par la presse européenne, le mois de juin 2025 aurait vu un total record de 5 337 drones lancés contre l’Ukraine par la Russie, marquant une intensification inédite de ce mode d’action asymétrique (Euronews, 1er juillet 2025).

Selon les services ukrainiens, l’industrie de défense russe serait désormais capable de produire chaque mois 60 missiles Iskander-M, 45 missiles de croisière Kh-101, une douzaine de Kinzhal et plus de 2 000 drones Geran. Cette capacité industrielle transforme la menace russe en une contrainte stratégique permanente pour l’ensemble du flanc Est de l’OTAN, mais plus particulièrement pour l’Allemagne, cœur économique du continent et centre logistique clé pour tout effort militaire occidental vers l’Est.

D’après les estimations du ministère ukrainien de la Défense, relayées début juin par le média The Kyiv Independent, les lignes de production russes situées à Alabuga, dans la région du Tatarstan, fonctionneraient désormais à plein régime, permettant la fabrication de près de 2 500 drones Geran-2 chaque mois, avec un objectif affiché de dépasser les 3 000 unités d’ici fin 2025 (The Kyiv Independent, 4 juin 2025).

Face à cette évolution, Berlin a pris une décision structurante : doter la Bundeswehr non plus seulement de capacités de protection ponctuelles ou militaires, mais d’un système complet de défense aérienne et antimissile destiné à protéger directement les populations, les infrastructures critiques et les grandes métropoles. Inspiré du modèle israélien de défense multicouche, ce projet se distingue par sa densité, son ambition, et sa finalité : transformer la défense aérienne allemande en véritable rempart national — un “Dôme d’Or” à l’échelle fédérale..

Une defense antiaérienne et antimissile allemande en trois couches

Face à cette menace croissante, Berlin a entrepris dès 2023 de lancer l’initiative Sky Shield européenne, ou ESSI (European Sky Shield Initiative), visant à intégrer les défenses aériennes des pays signataires dans une architecture commune et coordonnée.

MIM-104 Patriot Bundeswehr
La Bundeswehr met en oeuvre 9 batteries MIM 104 Patriot, après en avoir envoyé 3 en Ukraine. avec les 8 batteries supplménetaires commandées, elle alignera donc 17 systèmes, soit une capacité de protection représentant 3 fois la superficie du pays, face aux menaces aérondynamiques. En revanche, face aux menaces balistiques, ces 17 batteries seont juste suffisantes pour protéger les villes de plus de 500,000 habitants.

Conçue dès l’origine autour des systèmes en service ou en commande au sein de la Bundeswehr, cette architecture repose sur trois couches complémentaires :

  • Une couche haute antibalistique exo-atmosphérique, assurée par les systèmes Arrow 3 israéliens, acquis par Berlin ;
  • Une couche intermédiaire antiaérienne et antibalistique, centrée sur le système Patriot américain ;
  • Et une couche basse à courte portée, bâtie autour du système IRIS-T SLM développé par Diehl Defence.

En 2023, cette configuration paraissait cohérente au regard des vecteurs alors en service dans l’arsenal russe et des volumes de production observés. La planification allemande tablait alors sur le déploiement de deux batteries Arrow 3, douze batteries Patriot, et autant de systèmes IRIS-T SLM à l’horizon 2030–2035. L’intégration des contributions alliées dans le cadre de l’ESSI devait, quant à elle, compléter la couverture du territoire, en particulier sur les flancs.

Cependant, les développements récents — comme l’apparition de nouveaux missiles balistiques à trajectoire déprimée (KN-23Kinzhal), l’annonce du programme russe Oreschnik, ou encore l’accélération de la cadence industrielle russe — ont conduit la Bundeswehr à revoir ses hypothèses de planification.

Dans le même temps, l’engagement du gouvernement allemand à porter les dépenses militaires à 3,5 % du PIB ouvre de nouvelles perspectives : non seulement pour densifier le maillage de défense, mais aussi pour le rendre plus homogène et plus résilient sur l’ensemble du territoire, avec une logique de couverture nationale — et non plus seulement militaire ou institutionnelle.

La défense antimissile balistique : Arrow 3 et Arrow 4

En premier lieu, Berlin a entrepris de nouvelles négociations avec Jérusalem et l’industriel IAI, afin de compléter les capacités d’interception exoatmosphérique du système Arrow 3 par les capacités endoatmosphériques hautes du futur Arrow 4.

Successeur du système Arrow 2, le missile Arrow 4, développé conjointement par IAI et Boeing, est conçu pour intercepter des missiles balistiques à trajectoire surbaissée, capables de manœuvrer en phase de transit. Ces vecteurs, comme l’Iskander-M, le KN-23 nord-coréen ou encore le Kinzhal russe, posent aujourd’hui un problème majeur : leur altitude de croisière les place au-dessus du plafond opérationnel des systèmes Patriot (35 km), mais en-dessous du seuil d’interception des systèmes exoatmosphériques comme l’Arrow 3, le THAAD ou le SM-3, dont l’enveloppe commence à 70–80 km.

Arrow 2 IAI
Le très imposant missile Arrow 3 transporte un impacteur cinétique exo-atmospéhrique capable de realiser des interceptions jusqu’à 1500 km d’altitude contre un missile balistique. En revanche, le système ne peut être employé contre des missiles évoluant sous les 80 km d’altitude, comme l’Iskander-M, le KN-23 ou le Kinzhal.

Ces missiles échappent ainsi aux défenses conventionnelles, et ne peuvent actuellement être interceptés qu’en phase terminale, lors de leur plongée vers la cible. Mais à ce stade, les délais sont extrêmement réduits, et la vitesse atteinte par le vecteur rend toute interception bien plus difficile. De fait, lors de la frappe massive du 28 juin, en Ukraine, aucun Kinzhal et un seul missile Iskander-M/KN-23 auraient été interceptés par les systèmes Patriot et SAMP/T ukrainiens, soulignant les limites actuelles de l’interception basse.

Dans l’attente de l’arrivée des futurs programmes européens de défense antibalistique — notamment les projets HYDIS/HYDEF et la kill chain TWISTER —, qui ne devraient pas entrer en service avant la prochaine décennie, l’Allemagne entend renforcer sans délai ses capacités nationales.

L’objectif est double :

  • Protéger les grandes villes les plus exposées, comme Berlin et Hambourg, situées à portée directe des Iskander-M stationnés à Kaliningrad ou en Biélorussie ;
  • Et intercepter des missiles aéroportés longue portée comme le Kinzhal, capables de menacer des métropoles plus éloignées comme Munich, Francfort, Stuttgart ou Düsseldorf — qui, on le sait, concentrent une part majeure de la base industrielle et technologique de défense (BITD) allemande.

La défense antiaérienne et antimissile à moyenne et longue portée : Patriot et IRIS-T SLM/SLX

La deuxième couche du dispositif défensif allemand sera assurée par un mix de systèmes américains Patriot et allemands IRIS-T SLM/SLX, appelés à travailler en complémentarité.

IRIS-T SLM faisant feu
Le système Iris-T SLM s’est montré très efficace en Ukraine contre les drones et les missiles de croisière. En revanche, le cout élevé de son missile le rende peu adapté pour detruire des cibles comme les drones geran, coutant plus de 10 fois moins cher, et pouvant être produit 20 fois plus rapidement.

Actuellement, la Bundeswehr aligne neuf batteries Patriot MIM-104, équipées des missiles GEM-T et PAC-3 MSE. Trois autres batteries ont été transférées à l’Ukraine dans le cadre du soutien militaire bilatéral. Par ailleurs, huit nouvelles batteries Patriot, en configuration C3+, ont été commandées, ce qui portera l’inventaire à dix-sept batteries d’ici la fin de la décennie.

Le Patriot offre une portée d’interception comprise entre 150 et 200 km, selon les versions employées, et peut engager aussi bien des cibles aérodynamiques (avions, missiles de croisière) que des missiles balistiques — mais uniquement en phase terminale, c’est-à-dire à l’approche de la cible. Cette limitation découle de son plafond opérationnel de 35 km, qui ne permet pas de neutraliser des vecteurs balistiques évoluant en trajectoire déprimée ou en altitude intermédiaire, comme les Iskander-M ou KN-23. De fait, la zone réellement protégée contre les frappes balistiques est bien inférieure à la portée nominale : elle se limite à une empreinte effective d’environ 1 400 km² par batterie, soit 23 800 km² pour l’ensemble des 17 batteries.

Pour pallier cette limite, la Bundeswehr compte sur l’intégration du nouveau missile IRIS-T SLX, en cours de développement. Dérivé du système IRIS-T SLM, le SLX offre une portée portée étendue à 80 km et un plafond d’interception relevé à 25 km, lui permettant d’engager des menaces plus rapides, plus éloignées, et certains missiles balistiques en descente.

La Bundeswehr exploite déjà six batteries IRIS-T SLM. Ces dernières, partageant la même chaîne de commandement et de tir que le futur SLX, pourront être converties en systèmes hybrides capables de tirer les deux types de missiles. Par ailleurs, au moins six nouvelles batteries supplémentaires devraient être commandées à court terme — une expansion appelée à se poursuivre au fil des besoins.

En théorie, les 17 batteries Patriot permettront de couvrir plus de 1 million de kilomètres carrés contre les cibles classiques, soit trois fois la superficie du territoire allemand.

Mais contre les missiles balistiques, leur couverture utile est réduite à environ 1 400 km² par batterie, concentrée sur les grandes villes, les infrastructures critiques, ou les forces projetées. Les batteries IRIS-T SLM/SLX assureront quant à elles une couverture complémentaire, capable de défendre des cibles secondaires, des unités mobiles ou des villes de taille intermédiaire.

La défense antiaérienne et antidrone à courte portée : IRIS-T SLS et Skyranger 30

La principale évolution dans la planification de la Bundeswehr, en matière de défense aérienne et antimissile, ne se situe pas dans la couche haute (Arrow 3/4), ni dans la couche moyenne (Patriot/SLX), mais bien dans une densification sans précédent, et sans comparaison, de la couche antiaérienne, antimissile et antidrone à courte portée.

Skyranger 30
TOurelle Skyranger 30 de heinmetall montée sur un blindé 8×8 Boxer de KNDS Deutschland, dans une configuration proche de celle retenue par la Bundeswehr. Mobile, protégé, précis et doté d’une grande puissance de feu, ce système est incontestablement le plus abouti du moment, en matière de défense antiaérienne et antidrone rapprochée en Europe, et peut être, dans le monde.

En effet, selon le site hartpunkt.de, citant des sources « bien informées », la Bundeswehr estimerait désormais ses besoins, dans ce domaine, à 500 à 600 systèmes Skyranger 30, ainsi qu’à une centaine de systèmes IRIS-T SLS.

Alors que dans les couches précédentes, il est question, au mieux, d’un doublement des capacités jusqu’ici envisagées, l’ampleur des moyens désormais réclamés pour la défense rapprochée n’a tout simplement aucun précédent dans la planification militaire allemande.

Les commandes en cours, concernant le système canon/missiles Skyranger 30 de Rheinmetall, monté sur un véhicule blindé 8×8 Boxer de KNDS, ne portent actuellement que sur 19 exemplaires, commandés en février 2024, avec une option pour 30 systèmes supplémentaires.

Cette réévaluation drastique des besoins pourrait être liée aux retours d’expérience venus d’Ukraine, notamment à l’efficacité constatée des systèmes antiaériens Gepard, transmis par l’Allemagne, en particulier contre les drones d’attaque à longue portée et les missiles de croisière.

À l’instar du Gepard, la tourelle Skyranger 30 repose sur un canon de 30 mm à munitions airburst, alimenté à 200 coups. Elle est dotée, en complément, d’un pod lance-missiles, pouvant embarquer jusqu’à quatre missiles sol-air à très courte portée, tels que le Stinger américain, le Mistral 3 français, ou encore le DefendAir de MBDA Deutschland, spécifiquement conçu pour l’interception de drones. L’ensemble est contrôlé par un radar embarqué, ainsi qu’un système de détection et de conduite de tir électro-optique.

La tourelle peut ainsi établir une bulle de défense rapprochée antiaérienne, antimissile et antidrone très efficace dans un rayon de 3 km, pouvant être étendue à 5 à 8 km selon les modèles de missiles embarqués et les profils de mission.

tourelle skyranger 30
Grois plan sur la tourelle Skyranger 30 : remarquez les plaques radar, le système electrooptique de visée, et le pod contenant 4 missiles MANPADS prets au tir. D’une masse de 2,5 à 3 tonnes et compacte, elle peut être installée sur un grand nombre de véhicules porteurs 6×6, 8×8 ou chenillés, sans alterer la mobilité ni la discretion.

Concernant les batteries IRIS-T SLS, les informations disponibles restent limitées. D’après les éléments publiés par la presse spécialisée allemande, il s’agirait d’un système autonome, monté sur véhicule blindé, armé de missiles IRIS-T SLS d’une portée de 12 km, équipé de capteurs de détection et de guidage associés.

Ce système constituerait une solution complémentaire aux tourelles Skyranger 30, pour la couverture des menaces à plus grande distance dans la très basse et basse altitude, dans un rôle rappelant, dans son principe, celui tenu par les systèmes Roland durant la guerre froide.

La Bundeswehr veut créer une capacité de défense rapprochée sans équivalent en Europe

On comprend, dès lors, que la stratégie allemande en matière de défense antimissile, antiaérienne et antidrone dépasse largement celle actuellement appliquée dans les autres armées européennes. En effet, pour la majorité des pays d’Europe, ces capacités sont conçues avant tout pour protéger quelques sites stratégiques, des infrastructures militaires critiques — telles que les bases aériennes —, ainsi que les forces engagées au combat.

La densité des moyens visés par la Bundeswehr dépasse largement les standards occidentaux

La densité des moyens visés par la Bundeswehr va bien au-delà de cette seule mission, même en admettant qu’ils soient prioritairement orientés vers la protection des capacités de combat. Avec 500 systèmes Skyranger 30, 100 systèmes IRIS-T SLS, au moins 12 batteries IRIS-T SLM/SLX, 17 batteries Patriot, et 4 batteries Arrow, l’Allemagne se doterait d’un maillage défensif dont la densité ne trouve d’équivalent que dans un seul autre pays au monde : Israël.

Contrairement à la plupart des armées, Tsahal se caractérise en effet par une mission centrale de protection directe des villes, infrastructures et populations civiles, bien plus étendue que celle observée dans les doctrines occidentales, russes ou chinoises. Celles-ci privilégient traditionnellement une posture dissuasive fondée sur des capacités de riposte, tout en protégeant les forces engagées et certains sites hautement stratégiques.

M-SHORAD US Army
L’US Amry à commandé 144 M-SHORAD pour protéger une force de 800,000 hommes, Garde Nationale comprise, soit un système pour 5,500 hommes. En ajoutant les systèmes avenger et autres systèmes shorad existant, elle n’excede par un système pour 2500 hommes. Notons que sa densité en matière de defense antiaérienne missile, n’est pas spécialement élevée, non plus, avec 65 batteries patriot, soit un système pour 12,000 hommes (France & Allemagne 1/6000, Russie 1/1200)

Ainsi, la Bundeswehr alignerait un système antiaérien à courte portée pour environ 300 soldats, contre un pour 1 400 en France, un pour 1 800 au Royaume-Uni, et un pour 2 500 aux États-Unis. En Russie, pourtant réputée pour la densité de ses défenses aériennes, ce ratio n’excède pas un pour 800.

De fait, à l’instar d’Israël, Berlin veut être en mesure d’assurer la protection de ses villes, de ses infrastructures et de sa population, face à des attaques massives menées au moyen de missiles balistiques, de missiles de croisière et de drones d’attaque. Pour cela, l’Allemagne semble avoir choisi de reproduire une architecture de type israélien à trois couches, en remplaçant le Dôme de fer par un réseau sans égal de tourelles antiaériennes mobiles, capables de couvrir de larges portions du territoire national.

Une capacité de défense courte portée pensée pour la protection des villes, infrastructures et populations

Cette orientation se retrouve clairement dans le format évoqué par la Bundeswehr. Avec un tel dispositif, elle disposerait de deux grandes options défensives, à activer selon l’évolution des menaces : l’opacification périmétrique, ou la défense concentrée des grands centres d’intérêt.

Ainsi, avec 500 systèmes Skyranger 30 et 100 systèmes IRIS-T SLS, la Bundeswehr pourrait déployer un dispositif de défense allant de la très basse à la moyenne altitude, sur environ 2 000 km des 3 500 km de frontières terrestres et maritimes du pays. Ce dispositif serait articulé en trois lignes : deux lignes de Skyranger 30 en quinconce, espacées de 8 km, et une ligne de SLS avec un espacement de 20 km.

L’ensemble des menaces de type missile de croisière ou drone, susceptibles d’être lancées depuis des territoires contrôlés par Moscou, seraient ainsi contraintes de traverser un rideau défensif dense, destiné à en neutraliser l’immense majorité. Les systèmes IRIS-T SLM/SLX, voire les intercepteurs aériens de la Luftwaffe, prendraient en charge les vecteurs survivants.

One way Effector OWE MBDA
L’arrivée simultanée de plusieurs dizaines de drones d’attaque pour percer ou épuiser les défenses antiaériennes, représentera la norme bien plus que l’exception, dans les conflits à venir. Dans cette hypothèse, disposer de systèmes d’artillerie antiaériens comme le Skyranger 30, s’ils représentent un cout plus élevé à l’achat par périmetre protégé, représentera certaineemnt la seule solution viable pour répondre à ce type de menace sans la durée, tout au moins jusqu’à l »arrivée de systèmes à énergie dirigée tout temps fiables ou de rail gun mobiles.

Les Patriot et SLM/SLX, déployés plus en arrière, assureraient quant à eux la couverture des grandes agglomérations, avec une double mission : intercepter les menaces ayant franchi les premières lignes, et assurer une protection rapprochée contre les vecteurs balistiques, domaine réservé aux systèmes Arrow.

La seconde option, plus classique, consisterait à concentrer les moyens de défense autour des grandes villes allemandes, selon leur valeur stratégique, démographique et industrielle. Les frappes russes observées en Ukraine montrent que les centres urbains de première importance sont systématiquement ciblés, tandis que les localités de moins de 50 000 habitants sont le plus souvent épargnées, à moins d’être proches du front.

Dans ce contexte, l’arsenal défensif allemand permettrait de protéger les 195 villes allemandes de plus de 50 000 habitants contre les menaces aériennes et les drones, tout en assurant une couverture antibalistique spécifique pour les 15 métropoles de plus de 500 000 habitants. Ces dernières concentrent la majorité des infrastructures critiques, des sites industriels liés à la BITD, et une grande part de la population allemande.

Vers un Iron Dome allemand ?

De toute évidence, Berlin a confié à la Bundeswehr la mission de protéger le pays et sa population contre l’ensemble des menaces aérobalistiques contemporaines, en laissant à l’état-major une large marge de manœuvre pour définir les moyens nécessaires à cette ambition.

L’objectif affiché s’apparente, de manière évidente, à celui de l’architecture multicouche israélienne, conçue pour contrer aussi bien les attaques massives menées par des essaims de vecteurs à bas coût, comme les drones et les roquettes, que les frappes complexes impliquant des missiles balistiques ou de croisière de plus haute intensité.

Ce modèle rappelle également le programme Golden Dome lancé aux États-Unis, qui s’est vu doter, pour l’année 2026, d’une enveloppe budgétaire colossale de 25 milliards de dollars par l’administration Trump. Si les logiques technologiques et les périmètres opérationnels divergent sensiblement entre les projets allemand et américain, tous deux partagent une même finalité : garantir une protection élargie des populations, notamment celles les plus exposées, face à des menaces de frappe stratégique, qu’elles soient conventionnelles ou nucléaires.

Usine drones d'attaque Geranium-2
L’usine russe d’Alabuga, qui produit les drones d’attaque à longue portée, livre aujourd’hui 2000 drones par mois aux forces russes, selon le renseignement ukrainien. Le nombre très élevé de drones lancés contre l’Ukraine ces dernières semaines, semble confirmer les evaluations du GUR.

Là où les États-Unis doivent se prémunir contre des frappes de missiles balistiques intercontinentaux et de missiles de croisière à très longue portée, l’Allemagne doit, pour sa part, faire face à une menace croissante : celle des drones d’attaque à longue portée. Produits à un rythme estimé de 2 000 unités par mois dans l’usine d’Alabuga, en Russie, ces drones sont susceptibles de former des vagues discontinues de frappe que même les systèmes les plus avancés, comme l’Iron Dome israélien, ne sont pas en mesure de neutraliser de manière durable.

En décidant de se doter d’une flotte très dense de systèmes Skyranger 30, seul système actuellement capable d’offrir une défense efficace et soutenable face à ces attaques de saturation à bas coût, la Bundeswehr rompt avec les approches traditionnelles fondées sur l’équilibre entre les couches de défense. Elle choisit au contraire de construire une capacité spécifiquement conçue pour répondre à une menace clairement identifiée, dans un format suffisant pour en maîtriser l’évolution dans la durée.

Il s’agit là d’un pari stratégique potentiellement gagnant pour Berlin, qui, grâce à sa puissance économique et industrielle actuelle, peut se permettre d’investir dans une capacité coûteuse à l’achat mais peu onéreuse à l’emploi. Ce choix vise à préserver ce qui constitue le cœur de sa puissance : son économie, ses infrastructures et sa résilience industrielle, plutôt que de s’engager dans une confrontation d’attrition symétrique dont l’issue dépendrait uniquement de l’endurance des moyens et des stocks engagés.

Les limites et défis de la doctrine allemande de défense aérienne

Reste que donner vie à ce système de défense sera tout sauf aisé pour la Bundeswehr, même si celle-ci semble avoir, pour un temps au moins, résolu un problème particulièrement critique : celui du financement.

En effet, pour mettre en œuvre de manière soutenue un parc de 500 à 600 Skyranger 30, et une centaine de systèmes IRIS-T SLS, en plus des capacités déjà existantes, il faudra recruter, former et équiper un effectif estimé à 20 000 à 25 000 militaires. Ce besoin repose sur l’hypothèse d’un encadrement opérationnel minimal, avec trois équipages par système, et environ vingt personnes supplémentaires pour les fonctions de maintenance, de logistique, d’encadrement et de soutien.

À elle seule, cette mission absorberait ainsi 30 à 40 % des 60 000 recrutements prévus dans les années à venir dans le cadre de la transformation opérationnelle de la Bundeswehr. Or, l’armée allemande fait déjà face à un déficit structurel de 10 000 militaires, lié à des difficultés croissantes de recrutement.

frappes iraniennes iran
En dépit de ce que paysage apocalytique peut faire pesner, les pertes humaines ont été peu nombreuses en Israel, à la suite des frappes de missiles iraniens. Si le role de la défense antiaérienne et antibalistique a été indéniable, dans ce bilan humain maitrisé, la discipline de la population, le réseaux d’abris durcis et le système d’alerte precoce ont tous trois, joueur un rôle au moins aussi important, pour limiter les pertes civiles dans le pays.

Par ailleurs, les pertes relativement faibles enregistrées par les populations israélienne et ukrainienne lors des frappes récentes menées par l’Iran et la Russie ne doivent pas masquer la réalité d’un dispositif de protection civile extrêmement structuré. Ces résultats tiennent en grande partie à la qualité des systèmes d’alerte précoces déployés, mais aussi à la formation des populations, capables de réagir rapidement et de rejoindre les abris en cas d’alerte.

En Allemagne, comme dans la plupart des pays d’Europe occidentale, la population n’a plus été confrontée à des frappes directes depuis la Seconde Guerre mondiale. La culture du risque, la préparation individuelle et les infrastructures de protection civile sont donc très inégalement développées. Un effort massif, à la fois en matière de sensibilisation, de formation et de déploiement de systèmes d’alerte efficaces, sera donc indispensable pour assurer la cohérence de la posture défensive envisagée.

Par ailleurs, les enseignements du conflit Israël-Iran l’ont récemment démontré : une confrontation par frappes stratégiques s’installe très rapidement dans une logique d’attrition. Dans ce type de confrontation, la décision revient généralement à l’acteur capable d’éroder le plus vite les moyens offensifs et défensifs de son adversaire, tout en préservant les siens.

Or, sans capacités de frappe symétriques permettant de cibler les centres de production, de commandement ou les vecteurs adverses, une posture strictement défensive — même très performante — ne permet pas de reprendre l’initiative. Elle tend même à favoriser une usure lente mais constante, qui finit par fragiliser l’ensemble du dispositif.

À ce jour, l’Allemagne n’a pas formalisé de programme de capacités offensives à longue portée susceptible d’accompagner cette architecture défensive. Si des coopérations ont bien été engagées avec la Grande-Bretagne autour d’un nouveau missile de croisière, il n’est question ni de capacités balistiques, ni de missiles hypersoniques, ni même de drones d’attaque longue distance. De fait, l’évaluation de la cohérence stratégique du projet allemand ne pourra être pleinement réalisée qu’une fois cette dimension offensive clarifiée.

TAURUS
Aujourd’hui, la seule arme de rispote dont dispose les armées allemandes, sont les missiles de croiisère taurus, disponible en très faible quantité, et souffrant de cadences de livraison aussi limitées que leurs prix sont élevés. Sans se doter de capacités de riposte suceptibles d’infliger à l’adversaire de lourdes pertes industrielles, economiques ou militaires, une porture strictement défensive, construite exclusivement sur des capacités des menaces, n’a aucune chance de fonctionner dans la durer, pour remporter une victoire, sauf à esperer que l’adversaire se lasse, ou meurt de vieillesse.

Enfin, un tel système de défense, s’il devait voir le jour, pourrait avoir des effets collatéraux non négligeables sur la stabilité régionale. Dans une situation de conflit, certains pays européens ne disposant pas des mêmes moyens budgétaires ou industriels que l’Allemagne pourraient être perçus comme des cibles plus vulnérables par un adversaire cherchant à contourner le « mur » allemand. Par effet d’aubaine, ces États risqueraient alors d’être exposés en première ligne à des frappes conventionnelles à visée stratégique, ce qui pourrait provoquer une érosion rapide de leur capacité de résilience.

Or, la sécurité allemande elle-même repose en grande partie sur la stabilité et la résilience de ces pays voisins. Une stratégie de défense pleinement nationale, même très aboutie sur le plan technique, ne saurait donc faire l’économie d’une réflexion intégrée au niveau européen.

Conclusion

À travers sa stratégie de défense antiaérienne et antimissile, l’Allemagne amorce un virage majeur dans la conception même de la sécurité européenne. En bâtissant un dispositif de protection multicouche à l’échelle nationale, Berlin ne se contente pas de répondre à une menace ponctuelle. Elle anticipe, structure et projette une posture défensive durable face à l’hypothèse d’un affrontement de haute intensité, sur le territoire même du continent.

Mais cette ambition, aussi cohérente soit-elle dans le cadre strictement national, soulève une question de fond pour l’ensemble de l’Europe de la défense : celle de l’homogénéité stratégique et capacitaire entre les États membres. Car si l’Allemagne disposera, demain, d’une capacité unique de protection de ses populations face aux frappes conventionnelles et aérobalistiques, d’autres États européens — pourtant tout aussi exposés — n’auront ni les ressources industrielles, ni les budgets nécessaires pour reproduire un tel modèle.

Kh-101
Missile KH-101 sous l’aile d’un T-95MS

Or, de la même manière que la dissuasion nucléaire française structure une part essentielle de la sécurité collective de l’Union, ou que la Royal Navy britannique assure la permanence de certaines capacités navales, l’efficacité de la posture défensive européenne suppose une cohérence d’ensemble, tant dans les moyens que dans leur complémentarité.

Un « Golden Dome » allemand, aussi efficace soit-il, ne saurait constituer à lui seul une réponse suffisante aux menaces modernes. Pour garantir la résilience du continent face à des menaces complexes, asymétriques et massives, c’est bien une architecture de défense homogène, interopérable, et fondée sur la répartition raisonnée des capacités qui devra émerger. C’est à ce prix seulement que l’Europe pourra espérer faire face, dans la durée, à un adversaire stratégique comme la Russie — et peut-être, demain, à d’autres puissances globales.