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[ANALYSE] Quel budget des armées en France pour équilibrer l’explosion de l’effort de défense allemand ?

Depuis plusieurs mois, , sur fonds d’incertitudes concernant l’évolution du budget des armées, la sphère défense française, militaire comme industrielle, évolue dans une évidente tension permanente : alors que le pays et ses autorités semblent paralysés dans un contexte mêlant crise politique majeure et crise budgétaire sans précédent, l’environnement géopolitique, militaire et technologique se transforme plus vite que jamais ces 50 dernières années, y compris en Europe.

De fait, aux côtés de l’impasse budgétaire dans laquelle se trouve l’exécutif pour tenter de suivre le rythme imposé par les compétiteurs stratégiques comme la Russie, s’ajoute une impossibilité budgétaire à suivre celui qu’a choisi l’Allemagne, au risque de raboter les derniers arguments d’autorités de la France sur la scène européenne, comme évoqué dans un article récent de Politico.

Dans ce contexte, la France est-elle condamnée au déclassement militaire sur la scène mondiale, au déclassement de son industrie de défense face au nouveau tempo technologique, et au déclassement politique en Europe, face à une Allemagne qui détiendrait tous les leviers ? Il existe une voie, permettant de négocier cette trajectoire opaque, mais elle est étroite et suppose de repenser en profondeur le modèle de défense hérité de la guerre froide.

C’est à cet exercice que se consacre cette analyse, nécessairement longue et détaillée, car ne pouvant souffrir de manque de contexte ou d’imprécisions.

Sommaire

Quels sont les objectifs des dépenses de défense françaises ?

Pour manipuler un modèle aussi riche et complexe que le techno système des armées et industries de défense françaises, il est indispensable, préalablement, d’en cadrer strictement le périmètre, et spécialement les objectifs que le budget de la défense, les lois de programmation militaire et les documents cadres, sont censés atteindre.

KNDS VBMR griffon
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Selon les sensibilités, ce périmètre peut sensiblement varier, par exemple pour intégrer certains volets de sécurité intérieur, voir pour donner une mission intégrative aux Armées pour une jeunesse en manque de repère.

Dans cette analyse, nous nous limiterons cependant aux missions prioritaires et historiques des armées, telles que modélisées et envisagées par ceux qui ont conçu l’outil militaire français moderne, comme le Général de Gaulle. Sur ce périmètre, l’investissement défense de l’état vise à assurer qu’âtres objectifs principaux.

Assurer la sécurité du pays et de ses intérêts vitaux

Bien évidemment, le premier de ces objectif est également le plus trivial, à savoir garantir la sécurité du pays et de celle de ses intérêts vitaux. Il s’agit, naturellement, de la préservation de l’intégrité territorial et la protection des populations contre toute menace extérieure.

Ce périmetre concerne également la protection des piliers économiques et sociaux du pays, pour lui permettre de fonctionner « normalement », comme l’énergie, les transports, les communications mais aussi la sécurité alimentaire et sanitaire. Cela suppose donc un périmetre qui déborde des frontières, pour englober certains moyens « vitaux », garantissant par exemple les flux énergétiques ou l’accès à certaines matières premières critiques, mais aussi l’anticipation de possibles risques liés à des deplacements de population susceptibles de déstabiliser le pays en débordant ses capacités d’absorption.

Traditionnellement, il est commun, en France, d’associer cette notion de sécurité du pays et de protection des intérêts vitaux, à l’emploi de la dissuasion. S’il est vrai que celle-ci offre des garanties sécuritaires largement accrues dans certains domaines, spécialement pour prévenir l’emploi d’armes de destruction massive contre elle, ou la menace de le faire, force est de constater que cette perception s’avère, dans les faits, souvent très largement exagérées, l’utilisation des armes nucléaires étant le sujet le plus sensible de la planète.

Ainsi, la pourtant peu regardante Russie de Vladimir Poutine n’a jamais employé d’armes nucléaires, furent-elles tactiques et de faible puissance, contre l’offensive ukrainienne dans l’Oblast de Kursk de 2024, et pas davantage pour faire cesser les frappes contre ses installations pétrolières en 2025. Même si l’Ukraine n’a pas d’arme nucléaire, franchir un tel Rubicon aurait eu des conséquences considérables sur le conflit, avec un basculement certain de la posture de soutien de l’OTAN et des Etats-Unis, mais aussi de la part de la Chine, de l’Inde et du Brésil.

MARV ICBM frappe Dnipro 21/11/24
Image de l’attaque russe contre Dnipro du 21/11/24. Remarquez les 4 véhicules indépendants, frappant de concert.

Dès lors, cette mission « chapeau » de l’investissement de défense, déborde très largement de la dissuasion, et couvre tous les aspects stratégiques, conventionnels et même industriels, et suppose un périmetre débordant très largement des seules frontières du pays, pour s’étendre à certains alliés proches en Europe, mais aussi à certains partenaires stratégiques dans les approvisionnements critiques du pays, ainsi qu’aux routes commerciales permettant d’acheminer ces approvisionnements.

Sachant que la France est membre de l’UE, et que son économie est à présent fortement imbriquée avec les économies de ses voisins européens, il apparait donc que ces flux critiques à protéger, doivent également s’étendre à ceux de ces pays voisins et alliés européens, ce qui étend le périmètre de la mission, mais étend également les moyens potentiels mobilisables aux armées de ces memes partenaires.

On comprend, alors, que le périmetre que recouvre cette objectif trivial, est beaucoup plus étendu, plus imbriqué, et plus complexe que ne le suggère sa perception « instinctive », avec des dépendances complexes ascendantes et descendantes variables et conditionnelles.

Préserver le poids géopolitique français au sein de l’Union Européenne, de l’OTAN et des institutions internationales

Le second objectif majeur de cet investissement de défense français n’est pas sécuritaire, mais politique. Par son histoire, la France, comme l’Allemagne, la Grande-Bretagne, l’Espagne, la Hongrie ou la Suède, ont longtemps fait reposer leur influence politique européenne et internationale, sur la puissance de ses armées.

Cette compétition permanente a été à l’origine de très nombreuses guerres en Europe, pour s’achever par la seconde guerre mondiale et son terrible bilan humain. Après quoi, les européens sont parvenus à créer une structure politique et économique, bâtie pour neutraliser cette compétition militaire permanente, et la tentation de s’en servir, en mutualisant des bases économiques et sociales profondes.

Dès lors, à présent, plus aucun pays européen membre de l’UE, n’imagine devoir recourir a la force armée contre un de ses partenaires, en dehors de quelques frictions à forte connotation politique et électorale mais très limitées, comme sur les quotas de pêche.

Si la plupart des pays européens ont accepté de perdre le pouvoir politique et stratégique des armées au profit de la prospérité économique, en délégant leur sécurité et cet arbitrage stratégique aux Etats-Unis par l’entremise de l’OTAN, ce ne fut pas le cas de la France. Bien au contraire !.

Jouant un partition parfois mal comprise par les partenaires européens, Paris a, en effet, dès le milieu des années 50, poursuivi une trajectoire l’amenant non pas à la dépendance mais à l’autonomie stratégique, en se dotant simultanément d’une dissuasion nucléaire à trois composantes, d’une industrie de défense globale et d’armées se voulant, elles aussi, globales.

Si l’objectif affiché était de « Choisir nos guerres et les gagner », la finalité de cette trajectoire très divergente en Europe, était de conférer à la France, un poids politique et stratégique international qui, s’il n’égalait pas celui des Etats-Unis ni de l’Union Soviétique, ne pouvait pas, non plus, être ignoré de Washington ou de Moscou.

Depuis, l’investissement défense français a toujours visé à maintenir ce poids politique international, même si, au tournant des années 2000, une évidente dérive négligeant les fondements de cette puissance globale pour n’en privilégier que certains aspects, a érodé son efficacité.

Maintenir une industrie de défense garantissant l’autonomie stratégique à la France

Le corolaire de ce poids politique, est industriel et technologique. En effet, pour avoir une voix dans le concert mondial des puissances stratégiques, la France devait ne souffrir d’aucune interférence dans l’utilisation potentielle de ses armées et de ses armes. Cela supposait que les équipements mis en oeuvre au sein des armées françaises, étaient de conception et de fabrication françaises dans leur grande majorité.

budget des armées - merignac dassault rafale
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Le fait est, si a la fin des années quarante et durant les années cinquante, les armées françaises mettaient encore très majoritairement en oeuvre des matériels acquis auprès des Etats-Unis, dès la fin des années 60, les armements français prédominaient très nettement dans les inventaires des armées, ce grâce à une politique d’investissement et de R&D particulièrement ambitieuse s’étendant du milieu des années 50 à la fin des années 80.

Pour autant, la France n’était pas en mesure de rivaliser avec les moyens alignés par Washington et Moscou, en matière d’industrie de défense et de recherche, alors que ses armées n’avaient pas le format et les besoins suffisants, pour justifier d’une production à visée exclusivement intérieure.

C’est au milieu des années 60 que se dessina la stratégie industrielle française dans ce domaine, sur deux paradigmes clés : des équipements plus légers et plus économiques mais offrant l’essentiel des performances des équipements soviétiques ou américains et un équilibre industriel reposant sur l’assemblage des commandes nationales et exports.

Rapidement, les succès commerciaux furent au rendez-vous, avec certains équipements stars comme le Mirage III, le sous-marin Daphné ou les blindés AMX-10 et 13., suivis dix ans plus tard par d’autres comme le Mirage F1, l’Agosta, les missiles Exocet et les VAB.

Force est de constater, à ce sujet, qu’une part significative des exportations françaises de défense, ces dix dernières années, repose encore sur des équipements conçus durant les années 80 ou au début des années 90, comme le Rafale, le Caesar ou le Scorpene, avant l’inflexion des années 2000.

Quoi qu’il en soit, les trois objectifs venant d’être cités, ont représenté les trois piliers structurant l’effort de défense français, du milieu des années 50 à la fin des années 90, au-delà de quand, ce ne fut pas la nature des piliers mais la perception politique de leurs périmètres respectifs, qui altéra la pertinence du modèle.

Quelles sont les nouvelles menaces qui imposent à la France un basculement du budget des armées ?

Le périmètre étant posé, il convient à présent d’en définir les contraintes. Si, pendant les années 2000 et 2010, la Pax Amicana fit naitre l’illusion d’une recomposition pacifique des relations internationales, ne permettant plus qu’à des menaces asymétriques limitées d’émerger, le basculement opéré à la fines années 2010, et au début des années 2020, remis radicalement en cause cette perception, avec plus ou moins de résistance politique selon les pays et leurs dirigeants.

Ainsi, si la menace perçue, au milieu de la décennie passée, portée essentiellement sur les risques liés aux flux migratoires, à la menace terroriste islamiste et aux conséquences du réchauffement climatique, cette recomposition balaya ces préoccupations pour en imposer d’autres, plus immédiates et beaucoup plus sévères.

Pour la France, ces menaces non plus émergeantes, mais parfaitement émergées, sont au nombre de quatre : trois cont partagées avec ses voisins européens, la dernière étant plus spécifique au pays.

La menace stratégique et conventionnelle Russe en Europe

Le changement de posture russe, qui a amené Moscou à s’engager dans la guerre d’Ukraine puis dans un bras de fer stratégique avec l’OTAN n’ayant rien à envier aux pires moments de la guerre froide, ne date pas du début des années 2020, ni même de la fin des années 2010.

En réalité, la trajectoire de reconstruction de l’outil militaire russe trouve ses racines en 2008, lorsque Vladimir Poutine prit les premières mesures concrètes visant à reconstruire et moderniser la dissuasion et les armées du pays, pour redevenir une puissance stratégique.

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Si, à ce moment là, il était encore possible d’interpréter le basculement russe comme un épisse transitoire, à partir de 2012 et le retour de Poutine au Kremlin, après l’épisode Medvedev, ne laissait plus planer de doutes quant à l’hostilité affichée envers l’Europe et l’OTAN.

Pour autant, personne en Europe ne voulait croire en ce basculement, d’autant moins que beaucoup avait parié sur le pétrole et le gaz russe à bas prix, pour structurer leur stratégie énergétique et économique. Ceci explique qu’en dépit des très nombreux signaux, y compris la prise de la Crimée et le début de la guerre du Donbass, l’immense majorité des européens n’investissaient pas plus de 1,7% de leur PIB dans leur défense, au basculement de la décennie 2020.

Pour nombre d’européens, l’attaque de l’Ukraine, en février 2022, fut un choc. Le plus représentatif fut certainement Olaf Scholz, le chancelier allemand, qui fut contraint d’annonce une enveloppe exceptionnel de 100 Md€ pour combler les lacunes immédiates de la Bundeswehr, et une trajectoire budgétaire qui devait permettre de dépasser l’effort de défense de 2% PIB exigé par l’OTAN pour 2025, dès 2023.

Le fait est, l’immense majorité des prédictions faites autour de ce conflit, se sont avérées fausses : la Russie a bien attaqué l’Ukraine, mais n’a pas balayé les armées ukrainiennes en quelques jours. Bien au contraire. Le conflit qui devait ne durer que quelques semaines, s’est enlisé le long de la ligne Surovikine, pour se transformer en querre d’attrition. L’effondrement économique russe promis depuis 2022 avec la meme régularité que l’arrivée du messie alien par les Raéliens, ne s’est pas realisé non plus, et l’armée russe s’appuie à présent sur une industrie en guerre solide et réactive.

Surtout, ce qui devait demeuré un conflit régional circonscrit aux deux pays, s’est étendu en impliquants européens, américains et occidentaux en soutien de Kyiv, Corée du nord, Iran et Chine populaire, pour Moscou. La nature meme du conflit a évolué, Moscou glissant peu a peu dans une réthorique de menace stratégique répétée contre l’Europe, agrémentée de nombreuses provocations évoluants à la marge du seuil de conflictualité.

Quoi qu’il en soit, à présent, deux évidences s’imposent à tous : d’une part, la Russie a fait de l’Europe, plus que l’OTAN, son compétiteur stratégique désigné, et son adversaire de référence, Moscou orientant à présent son effort de défense tant pour clore le conflit en Ukraine, que pour anticiper un conflit avec les pays européens.

D’autre part, la Russie a restructuré son économie, son industrie et on contrat social, pour être en mesure de représenter un adversaire stratégique mortel pour une Europe pourtant trois fois plus peuplée, et dix fois plus riche. De matière évidente, la menace russe constitue donc à présent, le menace structurante pour les armées européennes, françaises y compris.

Le probable désengagement US des théâtres européens, moyen-orientaux et africains

La seconde menace structurante, en Europe, est encore plus difficile à reconnaitre pour les chancelleries du vieux continent. En effet, l’allié américain, qui a non seulement protégé l’Europe depuis la fin des années 40, mais qui tient, également, la presque totalité des leviers stratégiques de la défense européenne dans le cadre l’OTAN, poursuit une trajectoire de désengagement du théâtre européen.

Si le constat est récent, en lien avec les prises de position de Donald Trump, JD Vance et Pete Hegseth, la dynamique, elle, est plus ancienne, reposant sur l’indispensable pivot vers l’Ouest des moyens américains, afin de contenir l’évolution de la compétition stratégique qui se joue avec la Chine dans le pacifique et l’océan indien.

Mark Rutte Donald Trump OTAN La Haye juin 2025
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En effet, profitant d’une certaine forme de déni teinté d’arrogance occidentale, ni les Etats-Unis, ni les autres pays du bloc, n’ont voulu reconnaitre la trajectoire de rattrapage militaire et technologique mise en oeuvre par Pékin depuis le début des années 90, qui a abouti, cette année, à un croisement des courbes concernant le leadership du tempo technologique mondial de défense, en faveur de la Chine.

Non seulement la Chine a t elle rattrapé son retard technologique, dans le domaine de l’armement comme dans celui des voitures et des services numériques, mais elle s’est doté d’un outil industriel sans équivalent au monde, dans ce domaine, lui permettant, par exemple, d’admettre au service quatre fois plus de destroyers et frégates chaque année, que les Etats-unis.

Pour les Armées américaines, la menace chinoise est devenue une priorité absolue depuis le début des années 2020, avec une échéance probable de plus en plus centrale dans la préparation opérationnelle des forces pour 2027, comme l’avait prophétisé l’amiral Phil Davidson en 2022, donnant son nom à la désormais célèbre fenêtre Davidson de 2027 à 2032, concernant l’offensive chinoise contre Taiwan.

Quoi qu’il en soit, pour relever le défi chinois, les Etats-Unis n’auront d’autres choix que d’engager tous leurs moyens sur ce théâtre géant, et donc de se retirer des autres théâtres comme en Europe ou au proche et Moyen-orient.

Pour nombres d’européens, biberonnés à la dépendance américaine depuis 80 ans, l’hypothèse a mis longtemps à s’imposer face à un mur cognitif évident. A présent, si certaines décisions continuent d’être prises en Europe, pour tenter de tirer le plus longtemps possible, sur la couverture US, une majorité de décisions récentes privilégient l’hypothèse d’un face à face Europe-Russie, toujours sous commandement et sous protection stratégique US, mais sans troupes américaines, et probablement avec peu de matériels américains, priorisation Pacifique oblige.

L’accélération fulgurante du tempo technologique défense imposé par la Chine

La troisième menace qui cadre l’effort de défense européen et français, a déjà été évoqué dans le point précédent, et largement traité dans un précédent article sur ce site, publié il y a quelques jours et intitulé : J-50, Type 100… : Pékin prend la main sur le tempo technologique de défense mondial  .

En effet, les dernières présentations publiques d’équipements de défense venues de chine, concernant par exemple les avions de combat J-50 et J-36, le char moyen Type 100 et son VCI d’accompagnement, ou les différents drones de combat, drones navals et drones sous-marins, démontrent que Pékin a entièrement rattrapé son retard technologique sur la sphère occidentale, Etats-Unis compris.

Surtout, ils montrent que loin de marquer le pas sur cette trajectoire de rattrapage, marquée par des équipements souvent inspirés des modèles russes ou occidentaux, la dynamique d’innovation chinoise reste très élevée. Ainsi, les avancées technologiques observées sur le J-50, comme les saumons de manœuvre, ou sur le Type 100, montrent des pistes jamais explorées jusque-là par ailleurs.

J-50 6 G fighter Shenyang
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Or, l’industrie de défense chinoise a rattrapé, de 1995 à 2025, les vingt années de retard qu’elle avait alors sur l’occident, soit une progression relative de 50 ans en 30 ans, presque deux fois plus rapide que celle observée en occident.

Cette dynamique et l’inertie qu’elle porte, donne à présent à la Chine le leadership sur le tempo technologique défense mondial. Cela ne signifie pas que Pékin serait en avance technologique sur les Etats-Unis ou sur l’Europe. En revanche, cela oblige européens et américains à s’adapter à ce nouveau tempo imposé par l’APL et les grandes entreprises chinoises, sauf à devoir accepter un déclassement technologique rapide.

Cette dynamique a des effets de bords. Ainsi, si américains, européens, japonais ou sud-coréens peuvent encore s’y contraindre, la Russie, elle, en sera incapable, et l’on constate déjà un basculement net dans la stratégie industrielle de Moscou, qui rompt avec la tentation technologique des années 2010, pour revenir à une approche plus court-termes exhumant les derniers programmes avant-gardistes soviétiques pour tenter d’en faire des wunderwaffen sans véritable enjeux, tout en basculant les moyens de production sur des capacités dissymétriques à fort potentiel stratégique, qu’ils soient ou non nucléaires. 

La trajectoire défense allemande en Europe

Reste une quatrième menace, plus spécifique à la France, et elle, aussi, déjà abordée dans de précédents articles sur ce site : celle que représente la nouvelle trajectoire d’investissement défense de l’Allemagne. Afin de couper court à toute mauvaise interprétation, il ne s’agit pas, ici, d’anticiper une menace militaire allemande contre la France, mais de modérer les effets du basculement des rapports de force politiques et industriels en Europe liés à ce changement radical de posture allemande.

Rappelons, avant toute chose, qu’un accord tacite liait la Paris et Bonn, une fois le réarmement de l’Allemagne Fédérale accepté par la France, afin de faire face à la menace des divisions du Pacte de Varsovie : les deux pays s’engageaient à équilibrer strictement leurs dépenses de défense, sans pour autant intervenir dans la nature des dépenses elles-mêmes.

Cet accord a perduré bien après la fin de la Guerre Froide, et demeurait encore très actif, en particulier à Berlin, à la fin des années 2010. La conjonction de la menace russe, du désengagement américain, des pressions de Donald Trump et des limites budgétaires françaises, ont amené Berlin à s’en détacher, d’abord temporairement sous la forme de l’enveloppe initiale du Zeitenwende, puis de manière permanente, avec la hausse de l’effort de défense, lui-même.

Dès facto, avec un PIB 35 % plus élevé à celui de la France, et un endettement moitié moins important, l’Allemagne dispose de marges de manœuvre considérablement plus grandes que paris dans ce domaine, sans même prendre en compte la crise politique et la crise des déficits publics de l’hexagone. 

Friedrich Merz
Friedrich Merz, le chancelier allemand.

A croire l’article de Politico évoqué en introduction, cet écart représenterait un sujet de grande inquiétude pour le président français, la France craignant de voir son influence politique en Europe, notamment sur la trajectoire défense, s’étioler très rapidement sur l’autel d’un différentiel d’investissement dans lequel les armées françaises auront, au mieux, la moitié des 160 Md€ de la Bundeswehr, en 2029.

Les risques sont, effectivement, nombreux pour la France, avec une Allemagne qui a une trajectoire bien moins portée sur la véritable autonomie stratégique vis-à-vis des Etats-Unis, et plus accès vers le business industriel que vers le potentiel de combat.

Surtout, si le différentiel défense entre l’Allemagne et la France se creusait au-delà de 35 à 40%, la tentation serait grande, côté allemand, de tenter de contraindre la France ou la Grande-Bretagne de mutualiser sa dissuasion, voire de se doter d’une dissuasion propre, au travers d’un accord avec les Etats-Unis comparable a celui qui articule la dissuasion britannique, permettant de disposer très rapidement d’une composante opérationnelle, une fois la tête nucléaire disponible.

Alors que du point de vue économique et politique, l’Allemagne a totalement supplanté la France au sein des institutions européennes, perdre l’ascendant défense reviendrait à entériner un déclassement irréversible du pays, sur la scène européenne, et plus largement, mondiale. 

De fait, bien qu’alliés proches et incontestables, la compétition « défense » entre Paris et Berlin représente, aujourd’hui, l’un des paramètres les plus structurants pour l’évolution de l’effort de défense français. 

Par quelles voies la France peut-elle répondre à ces bouleversements géostratégiques ?

À ce stade, rien, ni dans les discours publics ni dans les arbitrages budgétaires effectivement actés, n’indique une inflexion à la hauteur du choc stratégique décrit plus haut. La Revue stratégique 2025 a permis de réaligner la LPM 2024-2030, de remettre d’aplomb certains stocks de munitions et de clarifier des priorités, mais elle demeure un document de « recalage » plus qu’un instrument de refondation : elle homogénéise l’existant, elle ne recompose pas le modèle. 

Or, prolongée telle quelle, cette trajectoire conduit mécaniquement au déclassement, à mesure que l’écart de masse se creuse avec nos voisins, que le tempo technologique s’accélère sous impulsion chinoise et que l’allié américain réalloue sa priorité stratégique au Pacifique. Autrement dit, si l’on maintient la logique actuelle, la France préservera des savoir-faire, mais perdra progressivement la capacité à en tirer un effet stratégique lisible en Europe.  

Dès lors, la question n’est pas de « dépenser plus » au sens indifférencié, mais de réordonner l’effort autour d’un principe directeur : concentrer l’investissement sur les capacités différenciantes qui procurent à Paris un poids politique, une utilité militaire et une autonomie d’emploi que nul autre Européen ne peut délivrer au même niveau. 

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C’est la condition pour rester le pivot, non par la masse — domaine où l’axe germano-polonais est appelé à s’imposer — mais par la combinaison unique de dissuasion crédible, de frappe dans la profondeur, de projection aéronavale, de supériorité aérienne, d’action sous-marine et de réactivité terrestre à haut niveau d’aguerrissement. 

Il ne s’agit pas de rétrécir l’ambition ; il s’agit de renoncer à la duplication coûteuse des segments où d’autres, en Europe, atteindront rapidement une masse critique, pour investir là où la valeur marginale française demeure maximale et immédiatement utile aux alliés.  

Cette spécialisation suppose, toutefois, un récit stratégique explicite. Elle n’est acceptable politiquement que si elle est intelligible pour les Européens, c’est-à-dire si la France formule clairement le « contrat » qu’elle propose : ouvrir et sécuriser l’accès aux théâtres (mer, air, fonds marins, espace), « figer » les situations instables par la manœuvre rapide et des frappes décisives, et créer les conditions d’un déploiement massif des forces lourdes alliées, le tout sous parapluie dissuasif renforcé. 

En d’autres termes, substituer à la tentation stérile de la parité avec l’Allemagne une logique de complémentarité assumée, lisible et vérifiable par des jalons de capacités concrets.  

La France dans un contexte très détérioré pour répondre aux enjeux défense

Cette réorientation s’inscrit, il est vrai, dans un environnement peu propice. D’abord, la crise de moyens militaires est tangible : les formats hérités de la LPM 2013, déjà contraints, ne répondent plus ni à la menace russe, ni à l’impératif de protection élargie des intérêts vitaux. 

Les trous capacitaires sont connus — défense aérienne rapprochée quasi inexistante, artillerie de campagne insuffisante, stocks maigres, profondeur de munitions limitée — et les ordres de grandeur actuels traduisent cette tension : environ 200 chars de bataille, deux divisions projetables, absence de SHORAD organique crédible, quelque 120 tubes de 155 mm, une unique plateforme porte-avions, six SNA, une quinzaine de frégates de premier rang, et près de 225 avions de combat. 

Ces chiffres n’ont pas vocation à « faire masse » face à la Russie ; ils exigent au contraire un modèle d’emploi qui maximise la valeur opérationnelle de chaque segment, et qui articule la manœuvre française avec les volumes alliés.  

LPM 2024-2030Les investissements industriels de défense auront plus que doublé à l'issue de la LPM 2024-2030
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Ensuite, la contrainte macro-budgétaire est sévère : déficits publics supérieurs à 5 % du PIB, dette au-delà de 110 % du PIB, croissance molle, et, par ricochet, marges d’ajustement étroites. À court terme, chaque euro nouveau mobilisé au profit des armées doit être justifié par un effet stratégique immédiat ou par une économie structurelle future (effet de série, rationalisation du MCO, architecture frugale des nouveaux équipements). 

À moyen terme, il faut adosser l’effort de défense à une trajectoire industrielle crédible, seule à même de générer des retours budgétaires et des recettes d’exportation limitant le coût net pour les finances publiques. Enfin, la crise politique — rupture entre opinion, exécutif et législatif, gouvernabilité incertaine — favorise la dictature du court terme et rend toute planification fragile. 

C’est précisément pourquoi la stratégie proposée doit être simple à expliquer, séquencée, jalonnée, et produire des « preuves de vie » régulières.  

Le modèle appliqué pendant la Guerre froide n’est plus d’actualité

La tentation pourrait être de reconstituer une armée et une industrie « globales » à la manière de la période 1958-1989 : triade dissuasive robuste, spectre complet conventionnel, et tissu industriel couvrant toutes les filières. Ce serait ignorer que le contexte a changé de nature. 

D’une part, les États-Unis, engagés dans une compétition de long terme avec la Chine, ne peuvent plus être considérés comme la force de renfort systématique du théâtre européen : ils resteront l’ancrage stratégique, mais l’arbitrage capacitaire au profit du Pacifique est une donnée structurelle. 

D’autre part, la menace russe n’est plus la masse soviétique d’hier ; elle combine densité de feux, profondeur de stocks, ingénierie d’attrition, ruse opérationnelle et agitation stratégique sous le seuil, ce qui exige de l’Europe des réponses « multi-milieux » et « multi-couches » plus que de simples recomplétions d’ordres de bataille. 

Enfin, les besoins à protéger se sont étendus et complexifiés : approches maritimes et fonds marins, câbles et data centers, espace et ISR, routes logistiques et énergétiques allongées — autant de domaines où la France peut offrir des garanties que peu d’Européens maîtrisent. Chercher à « réarmer 1958 » serait donc coûteux, lent, et inadapté.  

S’aligner sur l’Allemagne : une trajectoire inutile et perdue d’avance

De même, poursuivre la parité avec Berlin sur tous les segments n’aurait ni rationalité opérationnelle ni viabilité politique. Atteindre un effort voisin de 5 % du PIB pour suivre l’Allemagne reviendrait à sacrifier d’autres fonctions régaliennes sans garantir un avantage militaire net. 

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Surtout, la montée en puissance combinée Allemagne-Pologne est précisément orientée vers la constitution d’un bouclier terrestre conventionnel massif, avec, à terme, près de 2 800 chars modernes, environ 3 000 VCI, un millier de pièces de 155 mm, plusieurs centaines de moyens sol-air à courte portée, et une artillerie à roquettes à large spectre. 

Dupliquer cette trajectoire diluerait les moyens français, saturerait un marché européen déjà convectif, et créerait des concurrences industrielles redondantes, particulièrement dans l’armement terrestre lourd, sans ouvrir de débouchés additionnels significatifs. 

La seule réponse rationnelle consiste à ne pas jouer la même partition : laisser la masse terrestre lourde à ceux qui ont décidé d’y consacrer l’essentiel de leur effort, et investir là où la France conserve — et peut élargir — un avantage comparatif stratégique.  

Spécialiser les armées françaises pour capitaliser sur leurs exclusivités technologiques, opérationnelles et politiques

C’est précisément l’objet de la voie « française » proposée : renforcer les capacités rares, immédiatement exportables en influence et en sécurité collective. La valeur politique de cette spécialisation est double. 

D’une part, elle crédibilise la posture européenne sans exiger des partenaires qu’ils renoncent à leurs choix nationaux ; d’autre part, elle ancre l’autonomie stratégique européenne dans des effets concrets (frapper, ouvrir, protéger, dissuader) que la France est capable de délivrer en premier et de soutenir dans la durée. 

Cette approche est aussi la meilleure assurance anti-déclassement face à l’ascendant budgétaire de l’Allemagne : elle neutralise, par le haut, les espaces où Berlin ne peut pas, à court ou moyen terme, atteindre le même niveau d’autonomie et de maturité d’emploi.  

Réviser le format de la dissuasion pour répondre à l’anxiété européenne et contenir la prolifération

La dissuasion demeure la clef de voûte ; elle doit cependant évoluer, non dans sa doctrine, mais dans son expression et son format. Le principe de stricte suffisance reste valide, mais l’environnement impose de garantir la permanence à un niveau supérieur et d’élargir la lisibilité politique européenne de la posture. 

Porter la FOST de quatre à six SNLE permettrait d’assurer deux patrouilles simultanées, d’ajouter une double échelle d’alerte (24 h et 30 jours), de réduire la vulnérabilité face aux capteurs et drones sous-marins, et de rehausser la confiance des alliés. De même, le passage de deux à quatre escadrons des FAS diminuerait le risque de décapitation, faciliterait la dispersion sur bases alliées et renforcerait la composante visible. 

SNLE classe triomphant
[ANALYSE] Quel budget des armées en France pour équilibrer l'explosion de l'effort de défense allemand ? 25

Enfin, l’introduction d’une capacité terrestre de portée intermédiaire, mobile et déclarée — de l’ordre de 40 à 50 lanceurs équipés de MIRV ou de planeurs hypersoniques — donnerait à la France une « jambe » terrestre politiquement lisible à l’échelle européenne, sans altérer l’autonomie de décision nationale. 

Là encore, il ne s’agit pas d’entrer en course aux armements, mais d’ajuster le format à l’époque pour stabiliser la psychologie stratégique du continent et limiter les tentations de prolifération déléguée.  

Capitaliser sur les spécificités exclusives de l’Armée de terre : réactivité, manœuvre, aguerrissement

Plutôt que de reconstituer un corps blindé lourd redondant, l’Armée de terre gagnerait à formaliser une Force d’action rapide apte à imposer le tempo, à créer l’effet d’arrêt et à conditionner le déploiement allié. 

L’objectif est clair : porter la capacité de projection terrestre d’environ 15 000 à 50 000 hommes, soit deux divisions à deux brigades, et normer la réactivité pour crédibiliser la promesse opérationnelle : un régiment sous quarante-huit heures, une brigade à J+7, une division à J+14, la FAR complète à J+30. 

Cette force est conçue pour l’Europe de l’Est comme pour l’Europe du Sud (par exemple la Grèce) et pour la protection d’axes et d’« assets » vitaux (routes commerciales, points d’acheminement énergétique). Elle n’a pas vocation à « tenir » seule un front de haute intensité ; elle doit, en revanche, figer la situation, ouvrir la fenêtre temporelle et topographique dont la masse alliée a besoin pour se déployer.  

Frappes profondes, projection et supériorité : là où l’Armée de l’Air et de l’Espace est la plus efficace en Europe

À l’échelle aérienne, la priorité est de reconstituer une chaîne complète de pénétration et de neutralisation à longue distance, inspirée des missions Poker : renseignement multi-capteurs, planification et préparation, ouverture de théâtre, frappes sur infrastructures critiques, protection et accompagnement, régénération rapide. 

dissuasion française Rafale B ASMPA
[ANALYSE] Quel budget des armées en France pour équilibrer l'explosion de l'effort de défense allemand ? 26

Vient ensuite la projection de puissance — pont aérien agile, assaut aéroporté, dispositifs de protection avancée —, pensée pour soutenir la FAR et « verrouiller » les temps de réaction. 

Enfin, la supériorité aérienne, domaine où la France dispose d’un capital doctrinal et opérationnel reconnu, doit être exercée en posture déportée soutenue, en appui des alliés, avec une défense aérienne densifiée et exportable. L’ensemble forme, avec la composante terrestre rapide, un couple cohérent : frapper pour figer, protéger pour déployer, déployer pour tenir.  

Une Marine nationale structurée autour de ses groupes aéronavals, de ses groupes d’assaut amphibie et de ses SNA

En mer, la permanence d’un groupe aéronaval impose de passer d’un modèle minimaliste à un modèle robuste : viser trois groupes sur cycle (un à la mer, un en entraînement avancé, un en régénération) pour garantir l’effet stratégique « utile » en toutes circonstances. 

De même, trois groupes d’assaut amphibie — articulant LHD/LPD, appuis et escorte — restituent à la France une capacité de coercition et de saisie de points clefs que rares sont les Européens à maîtriser. Enfin, l’augmentation de la flotte de SNA, seule à offrir la combinaison unique de furtivité, de mobilité et de létalité, conditionne la liberté d’action générale, la sûreté des SNLE et l’aptitude à « travailler devant » le renseignement allié. 

Là encore, la logique n’est pas la duplication d’une flotte océanique à l’américaine, mais la garantie d’un effet de théâtre décisif, immédiatement monnayable en influence.  

Quels formats, quelle stratégie industrielle, quel calendrier et quel budget pour maintenir la France dans son rang ?

La première condition de succès tient au format. Il ne s’agit pas d’additionner des briques pour « faire gros », mais de reconstruire une cohérence d’ensemble apte à produire un effet stratégique lisible en Europe. Dans cette logique, le doublement du format opérationnel n’a de sens que s’il s’accompagne d’une architecture d’emploi et de soutien refondée. 

Quels formats pour quelles armées ?

Concrètement, l’Armée de terre doit passer d’environ six à douze brigades de combat, avec une structuration explicite autour d’une Force d’action rapide (capable d’entrer en premier, d’imposer un effet d’arrêt et de figer une situation en J+30) et d’un échelon de puissance apte à tenir et à durer au profit des alliés. 

L’Armée de l’Air et de l’Espace doit évoluer vers un parc de 350 à 380 avions de combat, en cohérence avec un socle de projection (transport, ravitaillement, AEW&C, ISR) densifié et des stocks de munitions adaptés à un tempo soutenu. La flotte de transport lourd doit être portée vers une cinquantaine d’appareils, faute de quoi l’ambition terrestre et aérienne resterait théorique. 

En mer, la permanence aéronavale impose de viser un cycle à trois groupes aéronavals (un à la mer, un en entraînement avancé, un en arrêt technique), adossé à trois groupes d’assaut amphibie complets, à une flotte de frégates de premier rang renforcée (une vingtaine passée la barre des 24 à horizon), et à une composante sous-marine portée d’emblée vers neuf SNA pour sécuriser la liberté d’action, l’ouverture de théâtre et la sûreté des SNLE. 

La dimension RH : passer de 246,000 à 360,000 militaires, avec une hétérogénéité accrue

L’ensemble du dispositif ne vaut pourtant que s’il est servi par des effectifs à la hauteur : porter les forces de 205 000 à environ 350–360 000 militaires n’est pas un luxe, mais la condition pour faire vivre le format augmenté.

armee de terre odre serre
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Ce format n’implique pas de « doubler » mécaniquement les coûts. À l’inverse, l’ambition doit s’appuyer sur une structure de dépense rationalisée, tirant parti d’économies d’échelle, de la non-réplication des coûts fixes, d’une verticalisation des filières industrielles et d’un emploi intelligent de la réserve. 

Sur le plan des ressources humaines, l’effort consiste à augmenter l’active d’environ 35 000 postes (vers 240 000), à densifier la réserve opérationnelle (40 000 à 60 000) et à constituer une Garde nationale (jusqu’à 100 000 personnels) dédiée aux missions de protection, de résilience territoriale et de soutien, afin d’économiser le capital de compétences de l’active pour la haute intensité, l’outre-mer et la projection. 

Cette composition « composite » permet d’absorber l’essentiel de la montée en puissance avec un coefficient de coût RH limité (de l’ordre de 1,4), soit un passage d’environ 20 à 28 Md€ par an pour la masse salariale, c’est-à-dire un surcoût maîtrisé au regard de l’effet stratégique produit. 

La clé, ici, tient à l’assignation précise des rôles : la Garde nationale libère l’active de tâches statiques ; la réserve renforce la résilience et la profondeur ; l’active concentre l’excellence opérationnelle et l’aptitude à l’entrée en premier.

Un effort massif de densifications des équipements et de l’effort de préparation des forces

S’agissant des équipements, l’effort doit être lisible et lissé : environ 250 Md€ d’achats et de R&D additionnels sur le cycle visé, munitions comprises, ventilés sur quinze ans — soit un ordre de grandeur d’environ 17 Md€ par an. 

Ce montant n’est pas l’addition de « gadgets » ; il suppose, au contraire, des choix de conception frugaux et convergents : plateformes communes, architectures ouvertes, emports modulaires, industrialisation anticipée et allégement du coût de possession. 

Pump-jet SNA TOurville Naval Group
Le SSN Tourville lors de sa construction. Le Pumpjet est baché, pour des questions de confidentialité.

L’effet de série recherché permet, à lui seul, de contenir le prix d’achat (réduction d’au moins 10 % sur les lots majeurs) et de diviser par deux, à périmètre constant, l’effort de R&D unitaire, dès lors que la base technologique est capitalisée sur plusieurs familles de systèmes. 

La préparation opérationnelle, elle, doit suivre la pente de l’ambition : l’objectif est de doubler le niveau d’entraînement — en heures de vol, en JAT, en mer, en tirs réels — pour passer d’un ordre de grandeur de 15 Md€ à environ 30 Md€ par an, faute de quoi l’augmentation des formats resterait virtuelle. Enfin, les infrastructures représentent la condition d’accueil de la montée en puissance : compter de l’ordre de 30 Md€ sur dix ans (environ 3 Md€/an) pour moderniser les bases aériennes, les ports, les dépôts, les champs de tir, les centres de préparation et les écosystèmes de MCO.

Surcouts et soutenabilité de l’effort supplémentaire de défense français

Pris isolément, ces blocs additionnels pourraient suggérer un « saut » budgétaire hors de portée. Ce n’est pas le cas dès lors qu’on raisonne en structure et en retour. D’un côté, en neutralisant les redondances, en n’empilant pas les niveaux de commandement, en verticalisant MCO et logistique, et en assumant des conceptions d’armement plus sobres et plus sérielles, la montée en puissance d’un format « x2 » se traduit par une structure de coûts de l’ordre de +30 % par rapport à l’existant — et non par un doublement. 

Un cout résiduel pour les finances publiques de +1,5 Md€ / an

De l’autre, l’activité industrielle induite génère des retours budgétaires significatifs : au titre des prélèvements et cotisations, environ 30 % des dépenses RH additionnelles (soit ~2,4 Md€) retournent dans les caisses de l’état sous forme de taxes et cotisations. 

La fiscalité et les effets indirects sur l’investissement et l’emploi, appliqués à l’enveloppe industrielles et R&D (50 % d’effet retour sur ~17 Md€), restituent ~8,5 Md€ ; l’effort de préparation opérationnelle (30 % de retours sur ~15 Md€) ramène ~4,5 Md€ ; et l’investissement dans les infrastructures (retour de l’ordre de 50 % sur ~3 Md€) restitue ~1,5 Md€. 

Au total, environ 16,9 Md€ par an reviennent, en régime, au budget général, pour un effort brut additionnel voisin de 45 Md€ ; le coût résiduel se stabilise donc autour de 28,1 Md€, soit moins de 3 Md€ par an une fois rapporté à une trajectoire pluriannuelle et aux jalons de la LPM révisée. 

En intégrant l’effet export des nouvelles familles d’équipements — précisément conçues pour répondre aux contraintes européennes et aux marchés émergents —, le coût résiduel net peut descendre sous 1,5 Md€ par an. Autrement dit, l’ambition ne réclame pas un « choc » insoutenable ; elle suppose de tenir un chemin balisé, crédible, et de démontrer régulièrement les effets de retour.

De nouveaux équipements qui répliquent la spécialisation des armées

Encore faut-il que la grammaire industrielle soit la bonne. La France doit revenir à ce qui fait la singularité de ses succès export et de sa souveraineté d’emploi : des systèmes plus légers, plus économiques, plus sobres en soutien, mais qui concentrent les performances utiles. 

Drone de combat Neuron
Campagne d’essais du drone de combat nEUROn

Chercher à répliquer un char de bataille lourd, au prix d’un corps blindé redondant, serait un contresens doctrinal et financier. À l’inverse, un char moyen conçu pour la manœuvre rapide, l’engagement coopératif, l’aéro-transport et la soutenabilité des brigades médianes françaises, s’insère naturellement dans l’écosystème EBRC/VBMR/VBAE/VBCI, tout en répondant à une demande européenne réelle pour des forces de réaction agiles. 

De même, un chasseur monomoteur de 5e génération, orienté supériorité et défense aérienne, capable de dispersion opérationnelle, d’une maintenance allégée et d’un coût de possession contenu, compléterait utilement le haut du spectre assuré par les plateformes bimoteurs, en apportant la densité nécessaire au maintien de la posture et à la tenue des contrats opérationnels. 

Enfin, le « porte-avions moyen » — de l’ordre de 40 à 50 000 tonnes, deux catapultes, une quinzaine d’avions en dotation nominale, et des coûts de cycle divisés par rapport au très gros — permettrait d’assurer la permanence aéronavale en complément du PANG, tout en explorant des communautés de coque et de systèmes avec la prochaine génération de LHD. 

Là encore, la logique n’est pas l’abaissement du standard ; c’est la priorisation des performances qui « comptent » réellement pour les missions françaises et européennes, au meilleur ratio effet/€.

Le calendrier et la planification pour neutraliser les risques

Cette stratégie industrielle n’a de valeur que si elle est séquencée pour préserver les équilibres opérationnels et la chaîne d’approvisionnement. La trajectoire doit être linéaire, assumée et jalonnée sur quinze ans. 

En premier lieu, prioriser la dissuasion : réactivation des 3e et 4e escadrons des FAS, introduction d’une capacité terrestre IRBM déclarée et mobile, accélération du programme SNLE 3G avec recouvrement temporaire des classes, et renforcement des protections des bastions. 

En second lieu, éviter toute rupture de disponibilité sur les flottes actuelles en phase de transition : conserver un « courant fort » MCO sur les parcs en service, lisser les retraits et les introductions pour que l’entraînement ne s’effondre pas. 

Le Leopard 2A-RC 3.0 de KNDS sera la vedette du salon Eurosatory 2024
Le Leopard 2A-RC 3.0 de KNDS sera la vedette du salon Eurosatory 2024

En troisième lieu, synchroniser infrastructures, livraisons et ressources humaines : chaque jalon de flotte (aérienne, navale, terrestre) doit correspondre à un jalon d’emprise, de maintenance et de formation, sans « trous d’air » budgétaires. 

Enfin, penser l’horizon européen : tenir la pente au-delà de 2035, date à laquelle une « dépression » capacitaire et industrielle est anticipée sur une partie du continent, quand les filières allemandes et polonaises auront saturé leurs besoins intérieurs ; c’est précisément à ce moment que l’offre française — char moyen, monomoteur 5G, PA moyen, systèmes de frappe, SNA, défense aérienne déployable — pourra capter une demande export additionnelle, améliorant encore le bilan net.

Conclusion

L’ensemble forme une réponse cohérente aux contraintes initiales. D’un côté, la France ne court pas après la masse terrestre lourde ; elle offre aux Européens ce que peu peuvent fournir : dissuasion crédible, ouverture et sécurisation des théâtres, supériorité aérienne, frappes profondes, projection aéronavale, action sous-marine, et une manœuvre terrestre rapide capable de figer la situation. 

De l’autre, elle le fait à un coût net soutenable, grâce à une architecture de dépenses pensée pour le retour fiscal, l’entraînement réel, l’industrialisation sérielle et l’exportabilité. 

Dès lors, maintenir un budget défense de l’ordre de 95 à 100 Md€ à l’horizon visé — quand l’Allemagne s’établira autour de 160 Md€ — ne signe pas un déclassement ; cela consacre une répartition des rôles qui redonne à Paris son utilité stratégique singulière. 

La différence, ici, ne se mesurera pas à la taille des inventaires, mais à la capacité de la France à créer, à chaque crise, le « sas » opérationnel dont l’Europe a besoin pour se déployer, sous un parapluie dissuasif renforcé et assumé. Si tel est l’objectif, alors le chemin décrit ci-dessus en esquisse une méthode séquencée et réaliste.

[ANALYSE] Avec le CV90120, les européens ressuscitent le char moyen, mais loin du standard NG

L’annonce est venue d’Allemagne : BAE Systems Hägglunds s’associe à Rheinmetall pour intégrer le canon de 120 mm L44A1 à faible recul sur un CV90120. Selon le site spécialisé allemand  Hartpunkt, « le CV90120 disposerait de la puissance de feu d’un char moderne, combinée à la mobilité du CV90, pour une puissance directe à coût réduit ». Cette promesse réactive une vieille idée européenne : retrouver de la masse et de la manœuvre à un coût soutenable, sans attendre la prochaine génération lourde.

Or, la séquence ukrainienne montre que l’armure passive ne suffit plus, à présent, pour percer et tenir, tant la combinaison des missiles antichars, drones, munitions rôdeuses et guerre électronique bouscule l’emploi des blindés, en réduisant leur survivabilité à découvert à 0. D’où un retour aux prérequis de mobilité, de dispersion et de protection active, qui ont précisément fait la force des chars dits « moyens » au XXe siècle. Reste à savoir si un VCI armé d’un 120 mm répond à ce cahier des charges contemporain.

Le débat dépasse le cas d’école. Si le CV90120 (en illustration principale) propose une solution rapide à industrialiser, et économique à mettre en oeuvre, un char moyen « nouvelle génération » ne se définit plus par l’héritage, mais par de nouvelles fonctions : propulsion surpuissante, architecture numérisée, protection active périmétrique, effets antichars déportés. Entre ces critères et la voie choisie par BAE Systems et Rheinmetall, l’écart est réel. C’est à l’examiner que nous consacrons cette analyse.

Char moyen 40 tonnes : puissance hybride, équipage réduit et effets NLOS

En effet, la redécouverte du « moyen moderne » s’entend désormais bien davantage par fonctions que par calibre. La masse cible autour de 40 tonnes vise la mobilité stratégique, l’accès aux infrastructures et la dispersion, même sur terrain meuble. Corrélativement, la propulsion doit fournir un rapport puissance/poids très élevé, idéalement via une chaîne hybride qui autorise des pics d’énergie silencieux pour les capteurs et l’arme.

Type 100 parade 3 septembre 2025
Présentation du nouveau char moyen chinois Type 100 (gauche) et de son vehicule d’accompagnement (a droite) lors de la parade militaire du 3 septembre à Pékin – La tourelle est entièrement robotisée et l’équipage est limité à 2 membres.

Dans ce cadre, l’équipage peut être réduit à deux membres – pilote et officier des systèmes d’armes comme a bord des avions de combat – devient pertinent grâce à l’automatisation, à la fusion de données mais aussi à l’emploi en formation, la sécurité du tout reposant sur un partage précis des taches et espaces de surveillance. La logique veut aussi privilégier le tir hors ligne de visée (NLOS) pour l’anti-char à longue portée, plutôt que de devoir s’exposer à un tir de riposte destructeur à relativement courte portée.

Cette bascule doctrinale ne relève pas de l’utopie. Comme l’explique le South China Morning Post à propos du Type 100, « les chars et leurs véhicules d’appui “révolutionneront totalement les batailles terrestres futures” ». La description insiste sur la motorisation hybride, la manœuvrabilité tout-terrain, l’intégration étroite de systèmes habités et non habités, ainsi que la numérisation bout-en-bout. Autrement dit, l’architecture prime sur le blindage : la survivabilité active, la lutte anti-drone et la guerre électronique (GE) font système avec la mobilité et la puissance de feu portée.

De ce point de vue, justement, l’arme principale n’a plus vocation à surdimensionner la plateforme. Sur la base des retours d’expérience au combat, le canon sert l’engagement de 500 à 1 000 mètres contre des chars lourds, au-delà contre des véhicules de combat d’infanterie et des transports de troupes ; l’anti-char à longue portée est confié à des missiles et à des drones NLOS. Cette séparation des rôles, classique en aérien, s’invite désormais au terrestre. Elle suppose des interfaces logicielles ouvertes, une gestion d’énergie robuste et des capteurs distribués, autant de choix qui déterminent la charge mentale et la taille de l’équipage.

Dès lors, la question de l’emport en munitions et de la stabilité au tir se traite par l’architecture, non par l’addition de masse. Une tourelle inhabitée avec alimentation séparée, des capteurs anti-top et un système de protection active (APS) à couverture périmétrique deviennent la base. Le « moyen NG » n’est donc pas un « VCI musclé », ni un « MBT à la diète » mais une réponse conçue pour l’ère drone-GE-engagement coopératif, qui accepte de déléguer l’anti-char lointain à des effecteurs déportés afin d’optimiser la mobilité et la survivabilité de la cellule. C’est ce cadre que nous utiliserons pour situer le CV90120.

Les RETEX venus d’Ukraine imposent APS et numérisation à la génération intermédiaire de MBT

La guerre de positions en Ukraine a figé des lignes de front protégées par mines, senseurs et feux en profondeur. Dans cet environnement, la valeur d’un blindé tient d’abord à sa capacité à survivre au repérage et au premier coup adverse. Selon le Royal United Services Institute, « la guerre en 2025 se caractérise par l’emploi de millions de drones FPV et de milliers de munitions à effet terminal ». Pour manœuvrer, il faut donc combiner brouillage, dispersion, coopération interarmes et APS efficace, sous peine de rester à l’arrêt sous le feu.

Allemagne Leopard 2A8 KNDS
Grace à l’ajout d’un APS Hardkill Eurotrophy, d’un tourelleau automatique, d’une véronique modernisée et d’une couche importante d’engagement coopératif, le Leopard 2A8 a toutes les caractéristiques attendues d’un MBT de génération intermédiaire.

C’est précisément l’objet des modernisations dites « génération intermédiaire » : elles superposent numérisation, liaisons, capteurs et protection active sur des châssis existants. À cet égard, la trajectoire du Leopard 2A8 illustre l’installation d’un standard. Comme le rapporte EDR Magazine, « le système Trophy est sélectionné comme élément de base de la configuration Leopard 2A8 ». Cette normalisation, prolongée par des commandes significatives, atteste que l’APS n’est plus un supplément, mais une condition d’entrée dans la manœuvre.

Cependant, la réponse « intermédiaire » reste contrainte par l’ADN du châssis. Elle alourdit, complexifie la maintenance et renchérit l’unitaire, sans résoudre totalement la vulnérabilité aux menaces top-attack, aux leurres et aux saturations. Dans ce contexte, l’intérêt d’un « moyen » repensé est de faire baisser l’empreinte logistique et financière pour regagner du volume sans sacrifier la survivabilité. Mais pour être convaincante, l’offre doit aligner le même niveau d’intégration capteurs-effets-C2 qu’un lourd modernisé, tout en préservant la mobilité et la discrétion d’un 40 tonnes.

Enfin, la question de l’économie de guerre pèse lourd. Le besoin de masse revient dans des budgets contraints ; la tentation est grande de choisir des solutions « presque-MBT » si elles promettent un coût d’acquisition contenu et des délais rapides. C’est ici que s’inscrit le CV90120 : il capitalise sur un châssis diffusé en Europe, promet une létalité de MBT avec une logistique de VCI, et ambitionne d’offrir une rampe industrielle courte. Reste à vérifier si l’architecture suit réellement l’ambition.

CV90120 : l’intégration du 120 mm L44A1 LR change l’équation logistique

Le cœur de l’annonce tient dans l’arme. Le 120 mm L44A1 à basse pression et faible recul, développé par Rheinmetall, est compatible avec l’ensemble des munitions OTAN de ce calibre. D’après Hartpunkt, la pièce accepte les obus programmables DM11 à trois modes et des flèches à énergie cinétique améliorées. Installé sur une base CV90 récente comme le Mk IV ou V,, ce choix autorise une puissance de feu proche de celle du char de combat, avec une chaîne de soutien déjà connue des forces, ce qui réduit les délais de montée en puissance.

CV90 Ukraine
Le CV90 est le VCI européen le plus produit et le plus largement réparti au sein des armées du vieux continent. Il démontre depuis son entrée en service au milieu des années 90, d’excellentes qualités en matière de mobilité, de résistance et de fiabilité.

Au-delà du canon, l’intérêt du CV90120 est d’être adossé à un parc et à une filière industrielle partagés. Toujours selon Hartpunkt, BAE Systems Hägglunds revendique plus de 1 400 CV90 produits en 17 variantes au profit de 10 pays. Cette base logistique et de formation peut accélérer l’industrialisation d’une version « feu direct » et mutualiser une partie des coûts d’entretien, de pièces et d’instruction.

Pour autant, le communiqué ne précise pas le niveau de numérisation interne de la tourelle, ni la configuration finale de protection active et de GE, même si un APS est visible sur les illustrations. Il ne dit rien non plus d’intégrations organiques de missiles antichars ou de drones embarqués, alors que ces capacités NLOS structurent aujourd’hui l’emploi d’un « moyen NG ». Dans une compétition saturée par les capteurs et les effets déportés, l’absence de tels éléments au standard de base milite pour considérer le CV90120 comme une étape et non comme une rupture.

Ce positionnement intermédiaire explique d’ailleurs l’angle de communication : offrir une puissance de feu lourde à coût et délais réduits, et non une capacité structurante sur la durée. Sur le papier, la proposition peut séduire des armées confrontées à des choix d’arbitrage rapides. Mais elle n’emporte la conviction qu’à la condition de rester significativement moins chère à l’achat qu’un char lourd modernisé et de préciser un paquet « survivabilité numérique » cohérent avec les exigences actuelles du champ de bataille.

Masse et coût unitaire : un avantage réel, mais puissance massique limitée

L’argument-clé du CV90120 est financier. Pour des pays cherchant une puissance de feu de MBT avec un ticket d’entrée plus bas, l’offre peut paraître rationnelle. Selon Defence Industry Europe, la variante récente du CV90120-T est annoncée à environ 11,5 millions d’euros l’unité. L’écart avec un char lourd de dernière génération crée un espace budgétaire appréciable pour regagner de la masse, investir dans les munitions et renforcer les soutiens, surtout en période de recomplètement des stocks.

Cependant, le coût ne fait pas tout. La mobilité tactique tient à la puissance massique autant qu’à la qualité du train de roulement. À gabarit « moyen », viser une motorisation d’environ 1 500 chevaux porterait le ratio vers 37 à 38 chevaux par tonne pour une masse de 40 tonnes, ce qui change l’allure en franchissement, en reprise et en « shoot-and-scoot ». À l’opposé, un ensemble autour de 1 000 chevaux à près de 38 à 40 tonnes plafonne vers 26 chevaux par tonne, moins favorable à la manœuvre sous capteurs et sous drones.

BAE Systems CV90 NL evo 04 1024x683 1 e1689004262581 Chars de combat MBT | Allemagne | Analyses Défense
Le CV90 Mk IV dispose d’un moteur de 1000 cv, lui conférant un rapport puissance-poids de 27 cv/tonne déjà très confortable pour un Véhicule de combat d’infanterie.

Par ailleurs, l’équation économique doit inclure le « paquet numérique » et la survivabilité. Un écart d’acquisition significatif s’érode vite si l’on ajoute a posteriori un APS performant, une GE cohérente et une intégration complète dans le système d’information tactique. La vraie économie réside dans une architecture native qui intègre ces briques, car elle réduit les surpoids, les interfaces ad hoc et les délais de qualification. À défaut, on cumule des kits, des masses et des coûts, ce qui rapproche insensiblement du char lourd sans atteindre sa robustesse passive.

Enfin, la doctrine d’emploi commande l’outil. Un « moyen » qui accepte de déléguer l’anti-char lointain à des effecteurs NLOS embarqués ou escortants change le dimensionnement de l’armement principal, le stockage des munitions et la répartition des rôles dans la section. Ce modèle suppose des stocks de missiles et de drones, des moyens de ciblage partagés et des équipes entraînées à la désignation déportée. S’il n’est pas pensé en système, l’intérêt budgétaire initial se dilue dans des compléments coûteux, et le bénéfice opérationnel s’amenuise.

Architecture non native : 120 mm sur VCI, capteurs et équipage en décalage

Le CV90120 demeure, par essence, un VCI lourdement armé, non un « moyen NG » pensé dès l’origine pour l’ère drone-GE. Cette généalogie se ressent dans la stabilité au tir, la fatigue structurale et l’emport utile lorsqu’on installe une pièce de 120 mm sur une cellule optimisée pour une mission d’infanterie mécanisée. Les choix d’architecture conditionnent aussi la charge cognitive : une tourelle habitée impose des interfaces et des volumes qui compliquent la réduction d’équipage à deux, pourtant centrale dans la logique NG.

Sur ces points, la littérature ouverte offre des repères de cadrage. La fiche de Tanks Encyclopedia indique « un équipage de quatre et une masse actuelle comprise entre 35 et 40 tonnes ». Cette fourchette rappelle que, si la cellule a gagné en robustesse, l’intégration d’un 120 mm reste une adaptation. Elle n’implique pas un standard APS périmétrique, ni une GE organique native, ni une interface logicielle ouverte de niveau équivalent à celle d’un « moyen NG » conçu pour coopérer en permanence avec des effecteurs déportés.

capture Trophy Rafael
Le Trophy de l’israélien Rafael s’est clairement imposé comme le VCI standard auprès des armées occidentales pour tous les chars et VCI de génération intermédiaire. L’APS hard kill a par ailleurs confirmé au combat à plusieurs reprises sa très grande efficacité contre les roquettes et missiles antichars.

À l’opposée, un « moyen NG » cherche d’abord la survivabilité active et la coopération. Il embarque une veille hémisphérique, des traitements anti-top, des leurres et une GE distributive ; il priorise la détection-désignation en réseau et le tir NLOS avec missiles et drones, plutôt que l’augmentation du calibre. Dans ce cadre, la taille de l’équipage s’explique par l’automatisation et l’assistance ; le couple pilote-officier système devient soutenable parce que la plateforme délègue une partie du « guet » à la formation et à la bulle capteurs du groupe.

Il faut donc qualifier correctement la proposition BAE-Rheinmetall. Elle apporte de la puissance de feu et une mutualisation MCO évidente avec la famille CV90 ; elle réduit potentiellement les délais de mise à disposition. Mais elle ne coche pas, en l’état public, les cases déterminantes du NG : motorisation au niveau d’un 40 t « 1 500 ch », APS et GE natifs à 360°, effets NLOS organiques, équipage réduit. Ce n’est pas un défaut en soi ; c’est la marque d’une solution transitoire, utile pour regagner de la masse à court terme.

Comparaison de paradigmes : Type 100 pensé « moyen NG », CV90120 pensé « feu direct »

EN bien des aspects, le CV90120 présenté par BAE Systems et Rheinmetall cette semaine, rappelle le nouveau Type 100 chinois, présenté lors de la parade militaire qui s’est tenue le 3 septembre à Pékin. Toutefois, ce rapprochement a priori naturel masque deux logiques de conception presque opposées.

Le Type 100 naît comme un « moyen NG » autour d’une masse cible voisine de 40 tonnes, d’une motorisation visant environ 1 500 chevaux et d’un équipage réduit à deux, afin de maximiser un ratio de 37 à 38 chevaux par tonne et d’ouvrir des marges d’énergie pour les capteurs. À l’inverse, le CV90120 ajoute un 120 mm à faible recul sur une base de véhicule de combat d’infanterie, motorisée autour de 1 000 chevaux pour près de 38 à 40 tonnes, ce qui plafonne la puissance massique vers 26 chevaux par tonne.

Cette divergence s’illustre aussi par l’armement principal et son rôle. Le Type 100 privilégie un canon de 105 mm à haute pression, pensé pour l’intervalle décisif de 500 à 1 000 m, propulsant l’obus flèche à 1700 m/s en sorti de bouche, pour faire face aux chars lourds à cette distance, et au-delà contre les véhicules blindés, en cohérence avec un emploi systématique du tir hors ligne de visée (NLOS) pour l’anti-char lointain. Le CV90120, lui, mise sur la pièce de 120 mm pour projeter la létalité d’un char principal sur une cellule de VCI, au prix de contraintes structurelles et d’une charge équipage qui rendent l’équipage à deux difficile à atteindre.

Type 100 Parade 3 septembre 2025 APL
Le Type 100 n’est ni un VCI à la puissance de feu survitaminée, ni un MBT privé de son lourd blindage : c’est un nouveau concept de blindé d’assaut conçu sur la base des retours d’expériences accumulés depuis la Bataille de Grozny jusqu’à la bataille dans le Donbass, depuis 2022. Sa fonction n’est pas que d’ajouter de la masse, mais d’injecter une nouvelle capacité de manoeuvre conçue pour dépasser le statuquo constaté dans les tranchées ukrainiennes.

Par ailleurs, les choix de protection et de survivabilité relèvent d’un autre registre. Le Type 100 est décrit comme une plateforme native pour l’ère des drones, de l’APS périmétrique et de la guerre électronique, avec une architecture logicielle conçue pour la coopération d’effecteurs déportés. Comme évoqué dans un précédent article, « il pourrait bien s’agir du premier jalon visible d’une reconfiguration doctrinale profonde ». À l’opposée, le CV90120 apparaît surtout comme une réponse de puissance de feu, utile pour accélérer l’industrialisation, mais dont la configuration APS/GE organique n’est pas explicitée au standard d’un « moyen NG ».

Cette différence d’architecture conditionne la mobilité tactique et la gestion d’énergie. Le Type 100 vise une hybridation qui autorise des pics de puissance, une signature réduite et des cycles « observe-décide-tire-dégage » très courts, avec un ratio puissance/poids accru d’environ 1,5 par rapport à un lourd classique. Un 40 tonnes à 1 500 chevaux se situe vers 37,5 chevaux par tonne et change l’allure en franchissement et en reprise. À l’inverse, un ensemble proche de 1 000 chevaux à 38–40 tonnes demeure autour de 26 chevaux par tonne, ce qui pèse sur le « shoot-and-scoot » sous capteurs et sous drones.

Enfin, la conséquence tactique est nette : le Type 100 exploite la séparation des rôles entre son 105 mm à haute pression pour l’échelon d’engagement et des effecteurs NLOS pour la profondeur, ce qui ouvre des opportunités pour déborder les lignes, combiner le harcèlement et la pénétration courte, puis élargir la brèche avec des drones et des missiles. Le CV90120, lui, cherche d’abord à apporter une puissance de feu directe de 120 mm dans un format moins coûteux, sans changer de paradigme. Il constitue une étape utile vers la masse, non l’incarnation d’un « moyen NG » conçu pour dépasser la guerre de position.

Conclusion

La démonstration appelle d’abord quatre rappels. Premièrement, le retour du « moyen » tient à la quête de masse et de mobilité à coûts tenables. Deuxièmement, le CV90120 offre une réponse pragmatique en capitalisant sur une filière existante, mais sans atteindre les attributs d’un « moyen NG ». Troisièmement, l’APS et la numérisation se sont imposés en standards, comme l’illustrent les trajectoires récentes des chars lourds de génération intermédiaire. Quatrièmement, l’avantage prix n’est décisif que s’il subsiste après ajout d’un paquet de survivabilité réellement complet.

Leclerc Evolved
Avec un parc ne dépassant pas 300 ou 400 chars, la France n’a plus intérêt à s’engager dans la compétition mondiale des MBT, face à l’avance prise par l’Allemagne avec le 2A8 et bientôt le Leopard 3, la Corée du sud avec les évolutions du K2 et le futur K3, et les Etats-Unis avec le M1E3. en revanche, developper un véritable moyen de nouvelle génération prendrait le marché occidental de court, tout en répondant plus finement aux besoins de puissance de feu et de manoeuvre sous blindage exprimée par l’Armée de terre. (Photo F. Dosreis)

Cette lecture rejoint les enjeux français. L’Armée de terre disposera de 200 Leclerc XLR modernisés avec des livraisons étalées jusqu’en 2035 ; selon l’Assemblée nationale, « leur programme de modernisation ne porte actuellement que sur 200 Leclerc version XLR avec une livraison étalée jusqu’en 2035 ». Pour une force qui mise sur la mobilité et la synchronicité de Scorpion, un « moyen » de 40 tonnes abouti – motorisation élevée, APS/GE natifs, effets NLOS, équipage réduit – apporterait une plus-value décisive en complément de ce format lourd limité.

Dans cette perspective, le CV90120 apparaît comme un jalon utile plutôt que comme un aboutissement. Il peut regagner de la masse de feu à court terme si, et seulement si, son prix d’achat demeure significativement inférieur à celui d’un char lourd modernisé et si un paquet de survivabilité à l’état de l’art est intégré dès l’origine. Comme nous l’avions établi en 2024, l’option d’un « moyen » français de 40 tonnes s’inscrirait dans la tradition nationale de plateformes efficaces et économiquement soutenables, tout en offrant un levier export et industriel. Or, l’ère qui vient récompense les architectures nativement coopératives ; c’est à cette aune qu’il faut désormais juger toute relance du « char moyen ».

[En Bref : Moyen-Orient] la Qatar sous bouclier US renforcé, 2 grands exercices turcs et égyptiens, un succès militaire des forces irakiennes et le retour d’une OTAN arabe…

Nous cartographions cette semaine cinq signaux convergents qui redessinent l’architecture régionale eu Proche et Moyen-Orient. À Doha, l’épisode du 23 juin a servi de démonstrateur d’une défense aérienne et antimissile (DAAM) en couches articulée autour d’un commandement et contrôle (C2) éprouvé à Al-Udeid ; le décret américain de garantie renforce la dissuasion. Dans son sillage, plusieurs capitales ont relancé l’idée d’une force conjointe placée sous l’égide de la Ligue arabe, visant à clarifier le contrôle opérationnel (OPCON) et la mise en œuvre.

Par ailleurs, le terrain et la mer imposent leur tempo. En Irak, la « sécurisation » de Wadi Hauran s’inscrit dans un transfert de charge accéléré vers les forces nationales, tandis que l’empreinte américaine diminue. En mer, la Turquie entraîne simultanément mer Noire, Égée et Méditerranée orientale et revendique une posture « trois mers » à forte teneur nationale ; alors que l’Égypte, avec Bright Star 2025, pousse l’interopérabilité de coalition dans un exercice rassemblant plus de 8000 soldats.

Qatar sous bouclier : de l’interception du 23 juin au décret américain pour un commandement et un contrôle régional mieux arrimé

La base militaire d’Al-Udeid, positionnée à 25 km au sud-est de Doha, constitue aujourd’hui le nœud aérien du théâtre moyen-oriental. En effet, le centre des opérations aériennes combinées (CAOC) et plusieurs états-majors avancés y assurent la planification et la conduite des opérations.

qatar - iranian strike june 25
Depart d’un missile Patriot pour intercepter une menace balistique iranienne au dessus du Qatar

D’après l’U.S. Air Forces Central, le 379th Air Expeditionary Wing y fédère plus d’une cinquantaine de partenaires, dont l’escadre de transport qatarie et No. 83 Expeditionary Air Group de la Royal Air Force, ce qui explique que la protection de Doha ait une portée régionale. Le 23 juin, une salve iranienne a visé l’axe Doha–Al-Udeid ; la riposte qatarie a alors engagé une défense aérienne et antimissile (DAAM) en couches déjà en service, mise à l’épreuve dans des conditions quasi réelles.

Comme l’a rapporté Defense News, des images publiées fin juillet ont détaillé la séquence : fermeture préventive de l’espace aérien, alerte renforcée, patrouilles de F-15, emploi d’hélicoptères Apache en mission anti-drones, batteries Patriot, puis, en seconde ligne, systèmes sol-air NASAMS. En outre, la liaison de données Link 16 a permis de fondre les pistes issues des capteurs et des aéronefs au profit d’un commandement et contrôle (C2) resserré. Ainsi, l’attaque du 23 juin a servi de démonstrateur d’une architecture de défense en couches déjà déployée, plutôt que d’une innovation introduite a posteriori.

Sur le plan technique, les radars d’alerte avaient détecté deux vagues successives ; des interceptions se sont déroulées au-dessus du Golfe comme au-dessus de Doha. Les équipages de F-15 ont décrit des cycles de patrouille prolongés grâce au ravitaillement en vol, tandis que les Apache demeuraient prêts à contrer d’éventuelles interférences par véhicules aériens sans pilote.

D’autre part, des déclarations antérieures faisaient état d’un impact isolé, quand des officiers interrogés ensuite ont indiqué que les Patriot avaient neutralisé l’ensemble des missiles et que les NASAMS n’avaient pas dû intervenir. Dès lors, la redondance n’a pas été sollicitée jusqu’au bout, mais elle a pesé sur la posture d’ensemble.

Les effets attendus se sont inscrits dans la durée : consolidation de la bulle de protection autour de la capitale et du hub aérien, exigences accrues d’entraînement conjoint, et besoins de maintenance et de stocks de munitions guidées. Par ailleurs, Washington a formalisé un signal politique fort, un décret présidentiel daté du 29 septembre qui engage les États-Unis à garantir la sécurité et l’intégrité territoriale du Qatar, « y compris, si nécessaire, par des mesures militaires ». En conséquence, la dissuasion s’en est trouvée renforcée, tout en soulevant des interrogations sur la portée juridique d’un tel acte unilatéral.

NASAMS Qatar
Batterie Nasams

Pour autant, les risques et de contraintes demeurent non négligeables, avant d’atteindre ces objectifs. En effet, une défense en couches dépend d’une interopérabilité sans faille : partage en temps réel de la situation aérienne, discipline de tir, protection des liaisons de données face aux brouillages, et soutenabilité de la chaîne logistique.

D’autre part, l’intégration accrue entre États du Conseil de coopération du Golfe suppose des alignements doctrinaux et des échanges de renseignement parfois sensibles. Ainsi, la cinématique de juin a validé l’emploi coordonné F-15/Apache/Patriot/NASAMS et un C2 plus nerveux ; les prochains exercices conjoints et les décisions capacitaires diront si cette cohérence technique se traduit, demain, par une véritable architecture régionale.

OTAN arabe : une force conjointe sous l’égide de la Ligue arabe peut-elle enfin voir le jour ?

Les évolutions de la bulle de défense qatarie illustrent un autre mouvement de fond qui s’est réactivé dans la région. À la faveur de la crise ouverte par la frappe contre Doha, plusieurs capitales ont remis sur la table l’idée d’une force commune. Le principe vise à agréger des moyens existants sous un commandement et contrôle (C2) clarifié, sans se substituer aux coalitions ad hoc. En outre, l’initiative répond à une demande de lisibilité stratégique : disposer d’un mécanisme mobilisable, doté d’un contrôle opérationnel (OPCON) identifié et de processus communs. Dès lors, la question n’est plus la seule pertinence, mais la faisabilité politique et technique.

Comme le rapporte The National, les États arabes ont, à la mi-septembre, relancé l’examen d’un dispositif « sur le modèle de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) ». Selon le quotidien, la proposition discutée en marge du sommet de Doha prévoyait un quartier général au Caire, un commandement tournant entre les vingt-deux membres, un secrétaire général civil, ainsi qu’un conseil de planification chargé de l’entraînement, de la logistique et de l’harmonisation des systèmes d’armes. La force rassemblerait des composantes navales, aériennes et terrestres ; l’engagement opérationnel interviendrait sur demande d’un État, après approbations formalisées.

ligue arabe
la ligue Arabe n’est ni une union de coprosperité comme l’UE, ni une alliance militaire, comme l’OTAN.

D’après l’European Union Institute for Security Studies, une tentative comparable avait été endossée en 2015 au sommet de Sharm el-Cheikh, sous le couvert du pacte de défense de 1950, avant d’être ajournée. Les obstacles tenaient aux arbitrages de souveraineté, au lieu de stationnement du commandement et à la répartition des charges. En effet, l’absence d’une perception de menace réellement partagée et la concurrence entre cadres existants avaient entravé l’institutionnalisation. Par ailleurs, la multiplication des opérations de coalition avait offert une alternative plus souple, au prix d’une moindre standardisation des procédures et des moyens.

Selon Reuters, le sommet arabo-islamique tenu à Doha a acté un resserrement politique après l’attaque contre le Qatar, en avertissant des risques pour les normalisations en cours. Ce climat peut donner un élan initial à une force conjointe ; il expose toutefois des lignes de fracture sur les objectifs et les mandats. La réussite exigerait une interopérabilité réelle, du renseignement, surveillance et reconnaissance (ISR) partageable, des règles d’engagement (ROE) harmonisées, et des chaînes logistiques capables de soutenir des rotations. Ainsi, l’outil ne gagnerait en crédibilité que s’il démontrait une capacité d’intervention graduée et prévisible.

Les implications industrielles et budgétaires restent décisives. La standardisation, évoquée dans la proposition, suppose des calendriers d’obsolescence alignés, des munitions compatibles et des procédures de maintenance communes. En conséquence, les plans d’équipement nationaux devraient intégrer des blocs de capacités mutualisables sans déstabiliser les priorités domestiques. D’autre part, la formation conjointe et la certification des états-majors pèseraient immédiatement sur les écoles et centres d’entraînement.

Enfin, comme ce fut le cas avec l’OTAN, il faudra préalablement en passer par la normalisation des relations entre tous les membres, y compris des revendications territoriales et animosités historiques, la ligue Arabe n’étant à la base ni une alliance militaire comme l’OTAN, ni une union politique et économique comme l’UE, mais une organisation de coopération et de synchronisation stratégique, à l’image de ce que peut être l’OSCE. La route est donc longue pour passer à une alliance militaire, surtout sans la présence d’une super-puissance fédératrice, comme les Etats-Unis, et d’une menace stratégique et identifiée, comme l’était l’Union Soviétique en 1949.

Si l’élan politique se confirme, et les obstacles surmontés, les premiers indicateurs seront la désignation du noyau de commandement, la rédaction de modes opératoires communs et l’organisation d’exercices pilotes capables de valider, pas à pas, la montée en cohérence. Mais le chemin sera très long et difficile, avant que cette alliance s’impose comme telle dans l’équation géostratégique régionale.

Irak : Wadi Hauran « sécurisé », contre-insurrection résiduelle et réduction du dispositif américain

Le 5 septembre, le ministère irakien de la Défense a confirmé la « sécurisation » de Wadi Hauran, dans l’ouest d’Al-Anbar, après une série d’opérations qualifiées de préventives. Comme le rapporte Shafaq News, Bagdad a annoncé l’« élimination » des groupes armés dans cette vallée, longue d’environ 370 kilomètres, grâce à des lignes de défense successives et à une redistribution des secteurs.

Des unités de garde-frontières, l’armée et des formations du Hachd al-Chaabi (forces de mobilisation populaire, FMP) ont participé à la manœuvre. L’État cherchait à fermer un corridor d’infiltration identifié de longue date le long de la frontière syrienne, tout en affirmant le rôle décisionnaire des forces nationales dans la conduite des opérations.

forces irakiennes Wadi Hauran
Forces terrestres irakiennes

Cette proclamation est intervenue sur un théâtre déjà structuré par la force opérationnelle interarmées et interalliés – Opération Inherent Resolve (CJTF-OIR), dont le mandat était d’« appuyer, conseiller et permettre » jusqu’à l’autonomie irakienne. D’après le Department of Defense – Inspector General, la coalition conseillait l’armée irakienne, le Service de lutte antiterroriste et les Peshmergas kurdes, en particulier sur l’intégration air-sol, le renseignement, la surveillance et la reconnaissance (ISR) et la consolidation des implantations. Par ailleurs, le plan de repositionnement prévoyait le départ d’Aïn al-Assad et la réorganisation des postes de commandement, ce qui plaçait davantage la charge opérationnelle sur Bagdad.

Sur le terrain, les autorités ont détaillé un schéma par couches : renforcement des gardes-frontières le long de la limite syro-irakienne, appui de l’armée, relais par les FMP, puis protection des principales agglomérations. Selon la même source, la vallée constituait un carrefour entre les commandements d’Al-Jazira et d’Al-Anbar, avec des effets géographiques s’étendant jusqu’aux provinces de Karbala, Bagdad, Salah ad-Dine et Ninive. En outre, la reconfiguration des « secteurs de sécurité » devait réduire les zones grises où les cellules clandestines posaient des engins explosifs improvisés (EEI) et exploitaient la topographie pour se soustraire à la surveillance.

Cette dynamique se superposait à une évolution stratégique : les États-Unis ont amorcé une réduction du dispositif, avec une consolidation en priorité à Erbil et des retraits de positions, dont Bagdad et Aïn al-Assad. Selon l’Associated Press, l’effectif américain passera de « un peu plus de 2 500 » à « moins de 2 000 » militaires, dans le cadre d’un transfert de la responsabilité principale de la lutte contre l’organisation État islamique vers les forces irakiennes. En conséquence, la réussite dépendra de la capacité de planification, de la discipline de tir et de l’endurance logistique des unités nationales, désormais en première ligne.

Au-delà du signal politique, l’enjeu est capacitaire. En effet, la tenue de Wadi Hauran exige une présence ISR soutenue, des patrouilles mobiles capables de couvrir des distances importantes et une permanence des efforts contre les EEI. D’autre part, l’intégration entre armée, FMP et forces locales devra rester lisible pour éviter des frictions d’autorité, notamment sur les règles d’engagement, tout en contrôlant la transformation de ces FMP en milices locales à l’agenda politique divergent.

Dans ces conditions seulement, la baisse graduée de l’empreinte étrangère ne créera pas d’espace de vulnérabilité que si la coordination se relâche ou si la frontière syrienne redevient perméable. À l’inverse, une montée en compétence régulière consolidera durablement les effets obtenus dans la vallée, et sur l’ensemble l’arborescence sécuritaire nationale qui en dépend.

Turquie – Exercice Denizkurdu-I/2025 : une posture « trois mers » pour revendiquer le pivot sécuritaire et technologique régional

L’état-major naval turc a lancé l’exercice Denizkurdu-I/2025 du 6 au 10 octobre, avec 92 bâtiments et 66 vecteurs aériens déployés simultanément sur les trois façades maritimes. Comme l’indique l’Anadolu Agency, l’objectif officiel consiste à éprouver la coordination et le commandement en environnement multi-menaces.

Turquie Exercice Denizkurdu-I/2024
Concentration navale turque lors de l’exercice Exercice Denizkurdu-I/2024

La Turquie a ainsi affiché, en temps réel, une capacité de planification et de conduite à large échelle, tout en insistant sur la cohérence interarmées. Dès lors, Ankara a cherché à démontrer qu’elle occupait, par l’entraînement et la permanence opérationnelle, un rôle de pivot sécuritaire et technologique régional, apte à intervenir sur plusieurs théâtres sans diluer l’effort.

Cette séquence s’inscrit dans la grammaire de « Mavi Vatan » (Patrie bleue), qui articule droit de la mer, souveraineté des espaces maritimes et profondeur stratégique. D’après l’Institut français des relations internationales, la doctrine vise à crédibiliser la présence navale turque en Méditerranée orientale, en mer Égée et en mer Noire, en liant posture politique et moyens capacitaires.

En outre, elle favorise une lecture industrielle : autonomie technologique, standardisation progressive et emploi accru de matériels nationaux. Ainsi, l’exercice d’octobre, par son étendue géographique, a prolongé une trajectoire doctrinale déjà installée, en la replaçant dans un contexte régional tendu.

Dans le détail, l’entraînement a combiné planification centralisée et exécution distribuée afin d’éprouver la circulation de l’information et la discipline de tir. Les épisodes ont porté, de manière classique pour ce type de manœuvre, sur la lutte anti-surface, la défense antiaérienne et la lutte anti-sous-marine, avec une attention soutenue au commandement et contrôle (C2).

Par ailleurs, la simultanéité sur trois mers a imposé des contraintes logistiques spécifiques : disponibilité des équipages, maintien en condition des plateformes, endurance des moyens aériens. Dès lors, la valeur ajoutée recherchée tenait moins au nombre de sorties qu’à la capacité de tenir, sur la durée, une cohérence opérationnelle sur plusieurs théâtres à la fois.

Les effets politiques et militaires attendus se situent à la confluence de la dissuasion et de la sécurité maritime. Selon le ministère turc de la Défense, qui a détaillé les buts de l’exercice sur ses canaux officiels, la priorité portait sur l’évaluation de l’aptitude du commandement, la décision sous contrainte et la coopération inter-armées. L’annonce a précisé la période « 6–10 octobre » et le volume engagé, confirmant l’ambition de portée régionale (Ministère de la Défense nationale). En conséquence, le message a été avant tout adressé aux voisins et aux partenaires de l’Alliance, spécialement concernant la sécurisation des routes maritimes et une capacité de déni mesurée.

Il existe cependant certains obstacles que l’exercice met en lumière sans les résoudre entièrement. L’agrégation d’équipements de conception nationale renforce la liberté d’action, mais elle suppose une chaîne de soutien robuste, des stocks de munitions adaptés et une formation continue des équipages. D’autre part, l’ambition « trois mers » exige une interopérabilité au niveau des liaisons de données et des procédures, faute de quoi l’effet de masse se diluerait. Ainsi, si Denizkurdu-I/2025 a validé une posture de coordination à grande échelle, sa pleine traduction dépendra des cycles de maintenance, de l’endurance budgétaire et des retours d’expérience qui suivront les évaluations d’après-manœuvre.

Égypte – Exercice Bright Star 2025 : interopérabilité en grandeur réelle et recentrage du partenariat sécuritaire

L’exercice Bright Star 25 s’est tenu du 28 août au 10 septembre, co-organisé par les forces égyptiennes et le Commandement central américain. Comme l’indique le U.S. Central Command, il s’agissait de la 19e itération, avec plus de quarante nations et environ 1 500 militaires américains engagés, entre manœuvres sur le terrain, exercice de poste de commandement et séminaire de décideurs. L’Égypte y a réaffirmé son rôle de plateforme régionale pour la coopération militaire, tandis que Washington a entretenu une capacité de projection conjointe modulable, adaptée à des scénarios complexes et à la gestion de crises multi-domaines.

Exercice BrightStar 2025
Exercice BrightStar 2025

Le format s’inscrit dans une histoire longue : Bright Star existe depuis 1980 et demeure l’un des plus grands exercices du Moyen-Orient. D’après la State Information Service égyptienne, l’édition 2025 a enregistré un record de participation avec 44 pays, et un spectre d’activités couvrant tirs réels, droit de visite et contrôle de navires, décontamination chimique, ainsi que des modules courts contre les engins explosifs improvisés. Par ailleurs, la conduite au camp Mohamed Naguib a facilité la mise en réseau d’unités terrestres, navales et aériennes, en rationalisant les procédures d’échange d’informations et la décision sous contrainte.

Au plan capacitaire, l’exercice a permis de tester la boucle renseignement, surveillance et reconnaissance (ISR), le commandement et contrôle (C2) et la discipline de tir, autant dans l’exercice de poste de commandement que sur les pas de tir. Les volets anti-surface, défense antiaérienne et lutte anti-sous-marine ont cherché à éprouver la continuité des liaisons capteurs-effets, y compris en présence de menaces littorales. En outre, la simultanéité des volets terrestre, naval et aérien a imposé des contraintes de logistique et de maintien en condition opérationnelle, exigeant des rotations d’équipages et une coordination des stocks de munitions et des moyens médicaux.

Selon le U.S. Central Command, l’exercice combinant poste de commandement et terrain, a renforcé la planification conjointe et l’intégration des procédures face à des scénarios de crise, dans un contexte de glissement visible des alliances historiques, avec une présence croissante russe et surtout chinoise dans la région. « Bright Star reste un symbole de coopération durable », résument les communications officielles, en soulignant la continuité du dialogue opérationnel. Dès lors, l’interopérabilité progresse au-delà des forces américaines et égyptiennes, en diffusant des standards parmi des partenaires multiples, ce qui crédibilise des réponses graduées, y compris au profit de la sécurité maritime régionale.

Reste une équation de risques et de soutenabilité difficile à résoudre. La densité des participants accroît les besoins de sécurité des transmissions, de protection du spectre électromagnétique et de vérification des règles d’engagement entre contingents. D’autre part, l’ambition de standardisation suppose des efforts de formation partagée, la compatibilité des systèmes de combat et la disponibilité de munitions homogènes, sans quoi l’effet d’échelle se diluerait.

Ainsi, les prochains cycles d’entraînement et les retours d’expérience détermineront si l’édition 2025 a consolidé durablement l’endurance budgétaire, la maintenance interarmées et la capacité de montée en puissance sur court préavis, en particulier des forces égyptiennes, pour se positionner comme le bras armé régional incontestable.

[ACTU] Futurs sous-marins japonais : VLS et endurance, le duo décisif

Le rapport remis le 19 septembre 2025 au ministère de la Défense a relancé un débat central pour la marine japonaise. Les experts y recommandent de doter les futurs sous-marins de silos verticaux pour missiles à longue portée et de travailler sur une propulsion dite « nouvelle génération ». Ces orientations pourraient transformer un outil jusqu’ici tourné vers la défense côtière en un instrument de dissuasion plus complet, tout en restant dans le cadre d’une stratégie non offensive.

La question n’est donc pas de savoir si Tokyo veut projeter sa puissance, mais comment ces nouvelles capacités peuvent s’intégrer à sa posture actuelle : protéger les voies maritimes vitales, renforcer la résilience du pays et réduire sa dépendance à la couverture américaine. Pour le comprendre, il faut d’abord examiner les bases industrielles et doctrinales de la marine japonaise, puis les implications concrètes de ces recommandations sur la défense nationale.

Une doctrine de défense nippone qui s’adapte à un environnement plus risqué

Depuis la Stratégie de sécurité nationale (NSS) de 2022, le Japon a élargi sa marge de manœuvre militaire sans rompre avec sa posture défensive. Selon la NSS, l’évolution rapide des menaces régionales impose d’« accroître les capacités fondées sur la portée ». Dans le même esprit, la Stratégie de défense nationale met l’accent sur la défense antimissile intégrée, la résilience logistique et la montée en puissance des munitions à longue distance.

Sous-marin japonais classe Soryu
Retour du Hakuryū, un des sous-marins de la classe Soryu des forces navales d’autodéfense nippones.

Dans ce contexte, la dimension sous-marine s’impose naturellement. Comme le rappelle The Diplomat, « les nouveaux sous-marins devront pouvoir rester longtemps en immersion et tirer des missiles à longue portée ». Autrement dit, il s’agit de garantir la capacité de frapper depuis des positions invisibles, même en cas de première attaque adverse.

Ce choix renforce aussi la crédibilité de la dissuasion japonaise, sans rompre la logique d’alliance avec les États-Unis. Les sous-marins offriraient une forme de redondance avec les destroyers Aegis porteurs de missiles de croisière, rendant plus difficile pour un adversaire de neutraliser les capacités japonaises d’un seul coup.

Enfin, ces ambitions exigent un effort industriel rapide. Si les décisions de conception tardent, les nouvelles armes à longue portée risqueraient de manquer de plateformes capables de les employer efficacement. C’est pourquoi le rapport du 19 septembre prend valeur de feuille de route pour la prochaine décennie.

Sous-marins japonais : Un savoir-faire technologique rare

Le Japon dispose d’une base industrielle et technologique parmi les plus avancées au monde dans ce domaine. Mitsubishi Heavy Industries et Kawasaki Heavy Industries conçoivent et produisent l’ensemble des sous-marins de la Force maritime d’autodéfense (JMSDF). Ces industriels ont été pionnièrs en matière de système de propulsion anaérobie AIP avec la classe Soryu, dont douze navires sont entrés en service depuis 2009, qui demeure aujourd’hui encore la plus imposante classe de SSK AIP en service.

Douze ans plus tard, ils prirent le leadership mondial dans ce domaine en étant les premiers à livrer une classe de SSK équipé de batteries lithium-ion, le Taigei, aux forces navales d’autodéfense nippones pour admission au service la 9 mars 2022. D’après Naval News, le quatrième sous-marin de cette classe, le JS Raigei, a été livré en mars 2025 avec des systèmes de détection et de navigation encore plus performants.

La marine japonaise a été pionnière dans l’emploi de batteries lithium-ion à grande échelle. Selon NTI, « le JS Ōryū [avant dernier navire de la classe Soryu], entré en service en 2020, a été le premier sous-marin à adopter cette technologie, permettant des vitesses et une autonomie accrues sans recourir au système AIP ». Son successeur et dernier navire de la classe, le Tōryū, entré en service en mars 2021,fut également équipé de ces batteries, Ces batteries remplacent l’ancien système à air indépendant et offrent une endurance plus longue et une recharge plus rapide, même si elles exigent une surveillance accrue pour la sécurité thermique.

Soryu-class SSK
Les Soryu demeurent parmi les sous-marins à propulsion conventionnelle les plus performants du moment, notamment grâce a leur système AIP très performants. Ils représentent aussi une des plus imposantes classes de SSK, avec un déplacement de 4200 tonnes en plongée.

À ce jour, le Japon reste le seul pays à opérer des sous-marins conventionnels (SSK) équipés de batteries lithium-ion, avec 4 des huit sous-marins de la classe Taigei en activité ainsi que les deux derniers Soryu. Comme le précise Naval News, « la Corée du Sud prépare un modèle similaire, mais le Japon a plusieurs années d’avance ».

Le français Naval Group et l’Allemand tKMS ont également franchit le pas technologique des batteries lithium-ion ces dernières années. Cette maîtrise technologique confère à la JMSDF une supériorité silencieuse, capable de maintenir ses bâtiments en plongée bien plus longtemps que ses voisins, même si certains rapports indiquent que la Chine pourrait prochainement admettre au service, elle aussi, ce type de navire, avec le Type 41.

En parallèle, les sous-marins japonais embarquent des systèmes de combat et de détection comparables à ceux des marines les plus modernes, intégrés dans une architecture interarmées associant avions de patrouille P-1, destroyers Aegis et frégates Mogami. Comme l’expliquait déjà USNI Proceedings, le Japon a su faire du lithium-ion une rupture technologique majeure, soutenue par une industrie disciplinée et cohérente. Nul doute qu’avec une telle maitrise, si Tokyo avait véritablement assoupli les contraintes pourtant sur la ventes d’armes nippones à l’internationale, les sous-marins japonais se seraient taillés la part du lion lors des récentes compétitions internationales.

Des sous-marins au cœur de la défense active japonaise

La JMSDF emploie une vingtaine sous-marins conventionnels dans un cadre clairement défensif, centré sur la surveillance, la dissuasion et la protection des voies et accès maritimes. Selon la JMSDF, la marine « assure chaque jour des patrouilles et des missions de surveillance pour garantir un usage sûr et libre des océans, vitaux pour le Japon ». Dans un pays dont 90 % du commerce dépend de la mer, cette mission est évidemment stratégique.

En temps de paix, les sous-marins assurent la surveillance discrète des mouvements étrangers, notamment en mer de Chine orientale. Ils sont la première ligne de détection, au même titre que les avions de patrouille maritime. Ces observations continues nourrissent les systèmes d’alerte et de ciblage, indispensables en cas de crise, afin d’anticiper ou de réagir aux manoeuvres de l’adversaire.

Lors d’une tension régionale, les bâtiments japonais renforcent la surveillance des zones clés, comme les îles Nansei et le détroit de Miyako. Ils couvrent les unités de surface et constituent une menace latente pour tout navire hostile. Leur présence seule suffit souvent à contraindre les mouvements adverses et à protéger les lignes d’approvisionnement.

En cas de conflit ouvert, ils deviennent la colonne vertébrale de la lutte anti-sous-marine et du contrôle des routes maritimes. Leur capacité à transmettre des données de ciblage aux autres forces permet d’intégrer la contre-attaque dans une approche globale. Le rôle du sous-marin japonais n’est donc pas de frapper le premier, mais d’empêcher l’ennemi de le faire impunément.

VLS, nouvelle propulsion, option nucléaire : les recommandations du rapport des experts nippons

Le rapport des experts nippons mandatés qui a été remis le 19 septembre 2025 au ministère de la Défense, confirme deux grandes orientations. D’abord, il est indispensable d’équiper les futurs sous-marins de silos verticaux pouvant recevoir des missiles à changement de milieux antinavires ou de croisière. Ensuite, l’industrie sous-marine nippone doit développer de nouvelles solutions énergétiques, pour répondre à l’évolution des besoins dans les années à venir, à bord des submersibles.

Missile MdCN changement de milieu
Il n’existe, aujourd’hui, que deux modèles de missiles de croisière à changement de milieux en service dans les armées occidentales : le BGM-109 Tomahawk américain et le MdCN français.

L’objectif visé par ces deux mesures est d’accroître la capacité de dissuasion et de réaction du pays. Comme le rappelle The Diplomat, l’installation de VLS nécessite des sous-marins plus grands, pour accueillir les tubes de lancement verticaux, mais aussi d’une puissance électrique accrue pour alimenter ces systèmes en énergie. Ici, la mention de « propulsion nouvelle génération » renvoie principalement à des technologies de batteries avancées et de piles à combustible, bien que la question d’un moteur nucléaire a bien été soulevée pour la première dans ce rapport.

Le média JAPAN Forward souligne aussi que le document invite à « renforcer la dissuasion du pays en modernisant les sous-marins et en assouplissant les règles d’exportation d’armements ». Ce volet industriel est essentiel : sans production accrue de missiles et de composants, les gains techniques resteraient partiels. Or, comme la France, l’Allemagne ou la Grande-Bretagne, les besoins des armées nippones ne suffisent pas, à eux seuls, pour justifier de l’existence d’une filière missile de croisière et VLS dédiée. Ne reste, pour Tokyo, que l’option de la coopération internationale, ou l’exportation, pour rééquilibrer cette difficile équation.

L’ensemble du rapport dessine donc une orientation cohérente : accroître la capacité à frapper depuis l’immersion, rester plus longtemps en mer et faire évoluer la propulsion sans franchir la ligne politique du nucléaire militaire, et dimensionner l’outil industriel pour faire reposer cette capacité stratégique sur des solutions nippones, sans interférences ou arbitrages potentiellement parasites. On retrouve, ici, et de manière induite, une certaine anxiété quant à la préservation ad vitam de la coopération défensive avec les Etats-Unis, comme c’est aussi le cas en Corée du sud, ou en Europe.

Pourquoi des VLS, et pourquoi envisager le nucléaire ?

L’intérêt des silos verticaux sur des sous-marins conventionnels est d’abord pratique. Comme le rappelle The Diplomat, ils permettent d’« emporter davantage de missiles sans réduire l’armement anti-sous-marin ». Cela évite également de monopoliser les tubes lance-torpilles et offre une puissance de feu plus importante en cas de frappe de riposte, que ce soit contre des cibles navales ou terrestres, tout en augmentant sensiblement la concentration du feu, avec des délais beaucoup plus réduits pour des tirs en salve, qu’à partir de tubes horizontaux. En intégrant ces systèmes, le Japon se dote d’une capacité de contre-attaque crédible et potentiellement saturante sans changer la nature de sa doctrine.

Ce choix s’inscrit dans la continuité des réformes de 2022. Les VLS renforcent la capacité d’action depuis l’immersion, en complément des destroyers Aegis déjà équipés de missiles de croisière, mais beaucoup plus aisément localisable. Cette diversification réduit la vulnérabilité du segment de surface, en garantissant le tir de riposte, même après une attaque préventive adverse, agissant de fait, comme un agent dissuasif.

La réflexion sur la propulsion nucléaire est, elle, plus sensible et donc, délicate à aborder. Comme le souligne JAPAN Forward, les experts cherchent avant tout à « prolonger la durée des missions sous-marines et à accroître leur rayon d’action ». Le but ici n’est pas d’acquérir des capacités expéditionnaires, incompatible avec la constitution du pays et avec le mandat des forces d’autodéfense nippones, mais d’assurer une présence continue dans les zones stratégiques, avec moins de contraintes logistiques et surtout, une discrétion largement renforcée, le submersible n’ayant pas besoin de faire surface durant toute sa patrouille.

SSN USS Montana Virginia Class
La propulsion nucléaire confèrent aux SNA une capacité énergétique à la fois très élevée et « illimitée », au sens de son utilisation tactique. Ici l’USS Montana SSN 794 de la classe Virginia lors de ses premiers essais à la mer.

Cependant, les obstacles restent importants. Le Japan Times rappelle les freins politiques et industriels liés à l’absence de filière nucléaire militaire et à la sensibilité du sujet dans l’opinion publique. Dès lors, si la porte vers la propulsion nucléaire a été ouverte, pour l’heure, les solutions les plus réalistes restent les batteries à semi-conducteurs et les piles à combustible, déjà évoquées par The Diplomat, pour accroitre l’autonomie de plongée, renforcer la discrétion et répondre aux besoins énergétiques croissants des systèmes des submersibles nippons..

Le Japon dispose d’ailleurs d’une longueur d’avance dans ce domaine de pointe, maitrisé par seulement une poignée de pays. Les progrès réalisés sur les batteries lithium-ion, décrits par NTI, offrent une base solide pour continuer à améliorer l’autonomie énergétique de ses sous-marins sans franchir le seuil nucléaire, pour un temps au moins. L’ajout de VLS et l’augmentation de l’endurance sous-marine se complètent logiquement : frapper plus loin et rester invisible plus longtemps sont deux faces d’une même stratégie.

Reste que la plus value de la propulsion nucléaire ne se limite pas à la production électrique ni a la durée de la plongée pour un sous-marin. Le réacteur permet en effet au navire de vitesses très élevées et soutenues en plongée, lui conférant un grand nombre d’options tactiques inaccessibles aux SSK, comme le repositionement rapide et discret du navire à plusieurs centaines de nautiques, une réserve de puissance élevée et toujours disponible pour se sortir d’une situation délicate ou la possibilité de pister des formations de surface très rapide, comme les porte-avions et leurs groupes navals de protection.

Dès lors, même dans le cas du Japon, pourtant dénué de toute ambition expéditionnaire, se profile dès à présent un plafond de verre, pour exploiter sa flotte de sous-marins, qui nécessitera un arbitrage politiquement difficile mais opérationellement indispensable en faveur de la propulsion nucléaire.

Conclusion

Quatre idées ressortent nettement de cette évolution. D’abord, le Japon s’oriente vers des sous-marins capables de lancer des missiles à longue portée, comme l’indique Nippon.com. Ensuite, la propulsion « nouvelle génération » vise à accroître l’autonomie, sans changement doctrinal. Troisièmement, le pays s’appuie sur une expertise unique, confirmée par Naval News, qui fait de lui le seul opérateur de SSK lithium-ion en service. Enfin, la mission de la JMSDF reste fidèle à une logique de défense active.

Ces orientations ne traduisent pas une militarisation soudaine, mais un ajustement prudent à un environnement régional plus instable. En intégrant des VLS et en allongeant l’endurance des sous-marins, le Japon renforce sa capacité à réagir sans dépendre exclusivement du parapluie américain. C’est une évolution de cohérence, pas de rupture.

Reste la question du temps industriel. Entre la poursuite des batteries avancées et l’hypothèse nucléaire, la décision se jouera sur les besoins énergétiques futurs : capteurs plus puissants, drones sous-marins, systèmes de communication. Dans l’intervalle, le Japon peut continuer à capitaliser sur son avance technologique et valider, à son rythme, le modèle du sous-marin « Taigei-XL » armé de VLS.

En somme, le Japon ne cherche pas à devenir une puissance sous-marine de projection, mais à consolider sa profondeur défensive. La mer reste sa ligne de vie, et c’est désormais aussi sous sa surface que Tokyo entend sécuriser son avenir stratégique. Elle devra, cependant, dans un avenir probablement proche, arbitrer en faveur de la propulsion nucléaire de ses submersibles, pour renforcer sa posture de défense face à la montée en puissance de la marine chinoise qui, elle, a déjà 8 SNA en service.

[ANALYSE] Trump fait-il “main-basse” sur le Pentagone ? Remplacements éclair des chefs militaires US depuis janvier 2025

Le limogeage, rapporté par DefenseNews, du chef de cabinet du secrétaire à la Marine par Pete Hegseth et l’administration Trump, a cristallisé une séquence déjà tendue. L’acte paraît mineur, pourtant il éclaire un mode opératoire : accélérer les mouvements au sommet, réduire les marges de manœuvre intermédiaires, et imposer une lecture politique de la conduite des armées. Le fait isolé n’explique pas tout ; il sert d’entrée vers une dynamique plus large, où le tempo de décisions prima sur l’ordinaire des transitions.

Au-delà du signal envoyé au département de la Marine, ce geste s’inscrit dans une période de remplacements resserrés depuis janvier 2025. La vitesse, davantage que l’ampleur, forme le cœur du problème : elle altère la chaîne des avis, comprime les délais d’appropriation et fragilise la continuité des arbitrages. À travers ce prisme, l’événement devient utile, non pour ce qu’il dit du dossier naval, mais pour ce qu’il révèle d’une méthode.

L’article qui suit examine donc le caractère exceptionnel de cette accélération et cherche à comprendre pourquoi l’exécutif a privilégié des nominations successives dans un laps de temps réduit. L’objectif n’est pas de juger des personnes, mais d’évaluer un effet de système, de ses justifications affichées à ses implications opérationnelles, juridiques et politiques, en s’en tenant strictement aux repères factuels disponibles.

Remplacements éclairs au sommet des armées US depuis janvier 2025 : un rythme inédit pour l’administration Trump

L’année 2025 s’ouvre sur une série de mouvements rapides qui touchent le sommet de la hiérarchie militaire et les entourages politiques des forces. Le Chairman of the Joint Chiefs of Staff (CJCS) change de titulaire le 11 avril 2025, marquant un pivot symbolique et fonctionnel au cœur du conseil politico-militaire. Dans le même cycle, l’United States Coast Guard (USCG) connaît un remplacement dès le 21 janvier, au moment précis où l’architecture de décision se recompose. Ce cumul en peu de semaines contraint mécaniquement la transmission des dossiers et la fluidité des relais.

CNO Lisa Franchetti
L’amiral Liza Franchetti, première femme à accéder à ce poste, a prêté serment en novembre 2023, en tant que Cheffe des Opérations Navales, ou CNO, le chef d’état-major de l’US Navy. Elle a été relevé par Donald Trump quelques jours à peine après son retour à la Maison Blanche.

Dans la Marine, la chronologie est tout aussi instructive. Après le départ de l’ancienne Chief of Naval Operations (CNO) en février, l’intérim est assuré jusqu’à la confirmation d’un nouveau CNO le 25 août 2025. Ce délai, loin d’être anodin, concentre sur l’échelon politique l’essentiel de la coordination, alors même que l’état-major opérationnel absorbe des arbitrages structurants. Or, le fait que l’intérim dure plusieurs mois modifie la posture d’autorité perçue, au moment où se prennent des décisions sensibles de planification et de programmation, comme dans le cas de la poursuite du programme F/A-XX qui opposait, jusqu’il y a peu, l’US Navy et Pete Hegeth.

Le point de bascule, médiatiquement visible, est intervenu lorsque le secrétaire à la Défense démet le chef de cabinet du secrétaire à la Marine. Selon Stars and Stripes, le Pentagone confirme qu’« il ne servira plus comme chef de cabinet du secrétaire à la Marine », ce qui formalise la fin d’une influence administrative au sein du cabinet. Le signal dépasse la personne : il recentre l’autorité politique tout en raccourcissant les processus de validation, et en verrouillant le pilotage au niveau du Secrétaire à la Défense.

Cette progression, qui s’est étendue du CJCS aux chefs de service, puis aux entourages politiques, n’est pas linéaire mais cumulative. En rapprochant ces mouvements à la tête des armées US, on observe une compression très sensible des transitions, où la montée en puissance des nouveaux titulaires se déroule sans les périodes d’appropriation traditionnellement accordées, et surtout sans chevauchement.

Dans le même temps, la plupart des directions civiles de sécurité et de renseignement ont vu, elles aussi, leur direction bouleversée, accentuant l’impression d’une recomposition d’ensemble. L’addition de changements hétérogènes produit de nombreuses inquiétudes, au service d’un unique effet homogène : la centralisation du guidage au sommet.

La question n’est alors pas de savoir si chaque remplacement, pris isolément, est justifié ou non, et répond à un processus normal de burn-over à la tête des armées et agences qui portent la sécurité extérieure et intérieure du pays, mais d’évaluer le caractère exceptionnel d’un tel niveau de synchronisation. Le calendrier révèle, en effet, une volonté d’imprimer une direction avant que les routines ne se reconstituent. Par conséquent, la suite de l’analyse s’attachera à étudier si ce tempo, rapporté aux cinquante dernières années, est statistiquement hors norme, et que nous dit-il de l’intention poursuivie par l’exécutif dans sa relation avec l’institution militaire ?

Depuis Ford, la première année change rarement plusieurs chefs d’état-major

Comparer la première année des administrations depuis 1974 met en évidence une ligne de base modérée. Les séries historiques en accès public du U.S. Army Center of Military History permettent ainsi d’agréger les successions pour estimer un rythme usuel où la médiane demeure nulle, alors que la situation la plus fréquente, ces 50 dernières années, aura été qu’aucun changement de chef de service ni de Chairman of the Joint Chiefs of Staff (CJCS) la première année d’une nouvelle administration.

La moyenne rapportée aux 9 dernières administrations, depuis Gerald Ford en 1973 jusqu’à Biden en 2021, reste proche d’un demi-mouvement par alternance, soit autour de 0,56, si l’on cumule cinq changements répartis sur neuf administrations. Dès lors, dans ce cadre, la stabilité initiale constituait jusqu’ici la norme de fonctionnement.

Biden Austin Chars de combat MBT | Allemagne | Analyses Défense
Joe Biden n’a remplacé aucun des chefs d’état-majors des armées lors des 12 premiers mois de son mandat présidentiel, y compris ceux nommés par Trump.

Dans cette série, certains débuts de mandat ont toutefois concentré deux mouvements, sans constituer une rupture durable. L’année 2001, qui voit un double basculement au CJCS et au chef d’état-major de l’US Air Force (USAF), figure l’un des cas « hauts » de la période, avec l’influence notable des attentats du 11 septembre. De même, en 1974, deux changements ont été observés, mais l’un des, le remplacement de Frederik Weyand par Creighton Abrams, résultait du décès du premier.

Ces précédents demeurent donc circonscris et se sont déployés sans effet d’entraînement immédiat sur les autres services. Ils illustrent qu’un enchaînement ponctuel peut se produire, mais ne s’apparente pas à une politique systématique de recomposition accélérée au sommet des forces.

Liste des annonces de remplacement à la tête des Armées US dans les 12 mois ayant suivi l’arrivée d’une nouvelle administration

Année d’investiturePrésidentChangements intervenus dans la première année
1974Gerald FordCSA (Creighton Abrams → Frederick Weyand (décédé)), CMC (Robert Cushman → Louis Wilson)
1977Jimmy CarterAucun
1981Ronald ReaganAucun
1989George H. W. BushCJCS (William Crowe → Colin Powell)
1993Bill ClintonCJCS (Colin Powell → John Shalikashvili)
2001George W. BushCJCS (Hugh Shelton → Richard Myers (post 11/09)), CSAF (Michael Ryan → John Jumper)
2009Barack ObamaAucun
2017Donald Trump 1Aucun
2021Joe BidenAucun
2025Donald Trump 2CJCS (Charles Brown → Dan Caine), CNO (Lisa Franchetti → Daryl Caudle), CCG (Linda Fagan → Kevin Lunday), CSAF (David Allvin → Ken Wilsbach, nomination en attente)

L’année 2025 tranche par la simultanéité et par la densité. Trois remplacements confirmés interviennent en environ deux cent soixante jours, du CJCS, le général Brown, au Chief of Naval Operations (CNO), l’amiral Franchetti, en passant par le Commandant de l’United States Coast Guard (USCG), tandis qu’une quatrième bascule est engagée avec la nomination du nouveau chef d’état-major de l’USAF à la fin septembre pour remplacer le général Alvill. Ce cumul, concentré sur moins de neuf mois, s’écarte très nettement de la médiane historique nulle et dépasse les cas « hauts » observés depuis un demi-siècle, ce qui confère à la séquence son caractère exceptionnel.

Cette exception constatée relève moins d’un total sur un mandat, ou annuel, que d’un calendrier resserré. Elle pèse sur la capacité d’appropriation des dossiers, comprime les transitions et contraint la restitution des arbitrages stratégiques aux nouveaux titulaires. Comme nous l’avions établi en juin 2025, le budget 2026 s’annonçait comme un « budget de rupture, plus massif, mais plus chaotique », de sorte que des remplacements rapides durant la fenêtre de programmation accentuent mécaniquement les frictions. La singularité de 2025 n’est donc pas uniquement quantitative, elle est temporelle et procédurale, ce qui en modifie la portée politique.

Soutenez l’agenda ou démissionnez : loyauté politique et accusations de trahison

À la fin septembre, une réunion à Quantico est devenue un moment charnière. Comme le rapporte Reuters, l’injonction de Pete Hegseth aux 800 officiers généraux américains lui faisant, face, fut claire et limpide : « les commandants devraient démissionner s’ils ne soutiennent pas le programme » [de l’administration Trump]. En fixant la loyauté politique comme critère non pas de nomination, mais de maintien, l’exécutif a redéfini sa relation avec le haut commandement. La date du 30 septembre 2025 s’inscrit ainsi dans une séquence où l’exigence d’alignement idéologique précède, accompagne ou suit des remplacements au sommet, ce qui façonne la perception interne des priorités immédiates.

Par ailleurs, la mise en scène d’une adhésion explicite, devant un auditoire de plusieurs centaines d’officiers généraux et amiraux, renforce la dimension performative de l’exercice. Selon Reuters, l’événement réunit environ huit cents responsables, soit un échantillon significatif du leadership militaire. Dans un contexte où les successions se succèdent en moins de neuf mois, l’élévation de la loyauté proclamée au rang de filtre préalable précède la stabilisation des équipes, et pèse sur la transmission des dossiers stratégiques en cours.

Or, cette exigence de loyauté s’appuie sur une rhétorique éprouvée depuis le 6 janvier 2021, visant des individus accusés d’avoir trahi la confiance présidentielle. D’après CBS News, l’ancien chef d’état-major interarmées a été visé par une formule sans ambiguïté attribuée a D. Trump : « un acte si grave que, jadis, la peine aurait été la mort… un acte traître ». En ramenant la contestation professionnelle justifiée à une faute morale, la frontière entre dissensus stratégique et déloyauté politique se brouille, ce qui affecte la dynamique du conseil au sommet.

risque intérieur américain Pete hegseth quantico
Pete Hegesth, le secrétaire américain à la Défense, face aux officieux officiers généraux américains à Quantico, début octobre 2025.

Aujourd’hui, la répétition de ces signaux transforme l’exception en méthode. La loyauté politique n’est plus seulement un critère implicite, elle devient un axe de sélection assumé, y compris pour rester en poste. L’effet mécanique est double : la hiérarchie ajuste ses anticipations pour minimiser l’écart au programme politique, tandis que les nouveaux titulaires, sélectionnés sur une grille d’évaluation plus politique que professionnelle, montent en puissance sous contrainte temporelle. Dans ces conditions, la prudence procédurale se réduit et la chaîne de conseil se dégrade sensiblement, au moment même où les arbitrages budgétaires et capacitaires exigent des marges d’analyse stables.

Cependant, l’exigence d’alignement rencontre encore certains garde-fous institutionnels et juridiques. La logique de loyauté peut accélérer les remplacements, mais elle ne dispense ni des procédures ni des contraintes de durée des intérims. La suite de l’analyse examinera ces limites légales et leurs effets concrets sur la gouvernance, en particulier lorsque des fonctions sensibles sont assurées par des responsables par intérim soumis à des délais stricts. Ce passage du registre politique au registre normatif permet de mesurer, au-delà des intentions, la robustesse de la continuité décisionnelle.

Acting, délais FVRA et double casquette NSA/USCYBERCOM : une gouvernance sous contrainte

La Federal Vacancies Reform Act (FVRA) encadre strictement la durée et les conditions d’exercice des fonctions par intérim. Selon le Congressional Research Service, « un responsable par intérim peut servir pendant deux cent dix jours, avec des prolongations conditionnelles liées à la transmission, au retrait ou au rejet d’une nomination ». En pratique, cette horloge juridique détermine la fenêtre d’action de l’exécutif lorsque la confirmation sénatoriale tarde. Dès lors, la conformité procédurale devient une variable de continuité aussi décisive que le choix des personnes, car l’irrégularité expose les actes pris à des contestations potentiellement déstabilisatrices.

Ce cadre n’est pas qu’une abstraction. Toujours d’après le Congressional Research Service, « les actions prises par un responsable qui n’est plus autorisé à servir par intérim peuvent être considérées comme juridiquement nulles ou annulables ». La portée concrète est double. D’une part, l’institution doit constamment vérifier l’éligibilité du titulaire au regard de la FVRA. D’autre part, les bénéficiaires des actes adoptés par un intérimaire irrégulier s’exposent à des incertitudes en aval. Cette contingence juridique affaiblit la prévisibilité des décisions au moment même où les transitions rapides exigent de la clarté.

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Les remplacements à la tête des grandes agences américaines de renseignent et de sécurité (FBI, CIA, NSA, DEA..) sont communs pour une administration arrivante. Jamais, cependant, une telle valse sur une période de temps aussi réduite a t elle été observée dans la période post-seconde mondiale aux Etats-Unis, après l’arrivée d’une nouvelle administration.

Dans ce contexte, la situation à la National Security Agency (NSA) et au United States Cyber Command (USCYBERCOM) illustre le coût d’usure de l’intérim. À compter du 3 avril 2025, le dirigeant désigné, le LTG William J. Hartman, « exerce les fonctions » à la tête de ces deux entités. La page leadership de la National Security Agency le présente comme occupant la responsabilité tout en précisant la nature non pérenne de son mandat : « commandant par intérim de l’USCYBERCOM ; exerce les fonctions de directeur de la NSA ». Cette double casquette, déjà exigeante en régime stable, devient plus sensible lorsque l’horizon de confirmation demeure incertain.

Or, cette double casquette ne se limite pas à une addition d’attributions. Elle impose une synchronisation fine des priorités entre action de lutte informatique et pilotage du renseignement technique, que seul un cycle décisionnel régulier permet d’absorber. L’intérim allonge les délais de calage, réduit l’initiative sur les chantiers structurels et renforce l’incitation à la prudence dans les arbitrages. Lorsque l’exécutif multiplie les remplacements sur une période brève, la probabilité de cumul de fragilités procédurales augmente mécaniquement, et l’efficacité attendue des réorganisations peut s’en trouve différée, voire annulée.

Ainsi, la question de l’exceptionnalité du tempo se double d’un enjeu de robustesse procédurale. Si l’horloge de la FVRA contraint le temps, elle impose également une discipline sur la forme, sans laquelle les décisions les plus volontaristes se fragilisent. La prochaine articulation du raisonnement portera, en conséquence, sur l’emploi intérieur des forces et de la Garde nationale, où la tentation de réponses rapides croise des garde-fous juridiques et politiques tout aussi stricts, avec des effets immédiats sur la perception d’une centralisation du pouvoir au détriment des régulations ordinaires.

Garde nationale fédéralisée et “villes-terrain d’entraînement” : cap sur la sécurité intérieure

La Garde nationale (GN) occupe une place singulière entre responsabilité des États et capacité fédérale. Dans ce cadre, l’idée d’employer des métropoles comme « terrains d’entraînement » déplace la frontière entre maintien de l’ordre et emploi militaire. Comme le rapporte l’Associated Press, « utiliser des villes américaines comme “terrain d’entraînement”» reviendrait à installer une présence militaire durable au cœur de zones civiles politiquement sensibles. La formule, au-delà de l’image, traduit une projection intérieure de moyens conçus pour l’appui aux autorités locales, mais recentrés autour d’objectifs définis au niveau fédéral dans des délais extrêmement brefs.

Ce glissement interroge le cadre juridique qui balise l’emploi intérieur des forces. Comme évoqué dans un précédent article, le Posse Comitatus Act limite l’usage de l’armée régulière dans l’application des lois, tandis que la loi sur l’insurrection permet, à conditions strictes, une fédéralisation de la GN, si tant est que l’insurrection soit caractérisée. Dès lors, l’équilibre entre gouverneurs et exécutif devient déterminant, et la différence d’appréciation focalise le clivage. Dans cette perspective, l’annonce d’environ sept cents gardes mobilisés à Chicago, répartis entre quatre cents issus du Texas et trois cents de l’Illinois, et l’ordonnance de référé fédérale ayant bloqué une tentative à Portland le 5 octobre, illustrent la tension entre volontarisme central et opposition locale sur des bases juridique.

garde nationale californie déployée par D. Trump à Los Angeles
En fédéralisant la Garde Nationale pour l’envoyer dans les grandes villes démocrates comme New-York, Los Angeles, Portland ou Chicago, demeure sous le seuil de l’excès de pouvoir de l’administration fédérale, bien que certaines lignes ont été franchies, entrainant des arbitrages juridiques contraires dans presque tous les cas.

Loin d’être purement conceptuelle, la proposition de « terrain d’entraînement » comporte des conséquences opérationnelles immédiates. Certes, la formation à l’action en milieu urbain, la coordination interservices et la gestion des perceptions civiles exigent une préparation méthodique. Toutefois, comparer l’insécurité constatée dans certains quartiers des grandes villes Us, à une zone de guerre conforme aux besoins d’entrainement des forces, franchit un rubicon difficile à justifier dans la durée, alors que, dans le même temps, la centralisation rapide du pilotage accroit le risque d’introduire des frictions sévères sur le terrain.

Par ailleurs, l’emploi de la GN uniquement dans des villes à majorité démocrate, telles que New York, Chicago, Los Angeles ou Portland, polarise la réception politique et médiatique. Les autorités locales, déjà en tension sur la répartition des compétences, contestent la pertinence d’une présence prolongée qui reconfigure la relation entre police, GN et commandement civil. La GN, prise entre sa vocation d’appui aux États et la demande fédérale, doit alors arbitrer entre loyauté institutionnelle fédérale et d’état, imposant une évidente prudence politique, au moment précis où les nominations rapides au sommet raccourcissent les circuits d’instruction et de validation.

Enfin, la logique d’emploi intérieur n’est pas isolée des autres transformations en cours. Le resserrement des délais d’intérim, la recomposition des entourages politiques et la demande d’alignement idéologique strict produisent un effet de système. En abordant des métropoles comme des « terrains d’entraînement », alors que l’exécutif met en œuvre une stratégie d’empreinte intérieure qui redessine la frontière entre sécurité publique et sécurité nationale : la délinquance, les migrants et la pauvretés se transforment en ennemis de l’état américains, formant le creusé d’une véritable situation insurrectionnelle.

La prochaine étape de l’analyse examinera comment, au-delà du périmètre militaire, l’exécutif étend cette centralisation vers les agences dites indépendantes et le champ juridictionnel.

Après la Cour suprême, l’exécutif étend sa main sur agences et régulateurs

En effet, la valse des têtes dirigeantes dirigeantes depuis le 21 janvier 2025, n’a pas touchée que les Armées. Cette centralisation gagne aussi les agences de renseignement et de sécurité intérieures comme extérieures, pourtant dites indépendantes. Selon Politico, « un décret du 18 février confie à l’Office of Management and Budget (OMB) une supervision resserrée des agences afin d’aligner objectifs, arbitrages et programmation sur les priorités de la Maison-Blanche ».

Derrière une apparence administrative et normée, ce recentrage déplace le centre de gravité, en substituant un guidage politique explicite à des amortisseurs conçus pour lisser les alternances. Il se combine, dans le même temps, avec une recomposition accélérée des entourages militaires et sécuritaires, si bien que l’architecture de décision converge visiblement vers l’exécutif.

Cette évolution s’inscrit dans un contexte juridictionnel rétréci. D’après SCOTUSblog, la Cour suprême a, le 27 juin 2025, « rejeté le mécanisme des injonctions universelles à portée nationale ». En limitant la faculté des juges fédéraux à geler partout, pour tous, une décision contestée, l’arrêt resserre mécaniquement le couloir de contestation procédurale. Concrètement, un arbitrage rendu par un juge fédéral, contre une decision fédérale, ne fait désormais plus jurisprudence à l’échelle fédérale.

L’exécutif peut ainsi mettre en œuvre ses textes plus immédiatement, sauf obstacles circonscrits localement ou actions collectives dûment certifiées. L’équilibre des contre-pouvoirs ne disparaît pas ; il est en revanche très affaibli, au bénéfice d’une temporalité d’exécution plus rapide pouvant prendre de court les procédure locale.

trump cook bezos Pichoi
Trump a obtenu l’allégeance rapide des géants de la tech : de gauche a droite, Tim Cook (Apple), Donald Trump, Sundar Pichai(Alphabet) et Jeff Bezos (Amazon)

Or, l’effet de système n’apparaît pleinement qu’en regard du chantier intérieur. Comme nous l’avions analysé la semaine dernière, l’appel au titre 32 du Code des États-Unis (mobilisation de la Garde nationale sous contrôle des États) ou au titre 10 (fédéralisation), et, in fine, l’éventuelle invocation de la loi sur l’insurrection, constituent à ce stade la question charnière. Le recentrage de l’OMB décuple l’effet d’une telle décision : une GN déjà sollicitée basculerait dans une logique d’exécution fédérale, au moment où les injonctions universelles ne peuvent plus figer nationalement un dispositif contesté. L’infrastructure juridique se met ainsi au service d’une centralisation opérationnelle.

Par conséquent, la frontière entre indépendance et responsabilité politique se redessine autour d’un triptyque cohérent. Un OMB renforcé oriente l’appareil réglementaire ; un cadre juridictionnel resserré accélère l’exécution ; une Garde nationale (GN) potentiellement fédéralisée sous titre 10 élargit la palette des réponses intérieures, alors que les juridictions d’état se retrouveront paralysées par des procédures à répétition.

L’argument d’efficacité peut convaincre certains, mais il raréfie les zones-tampons où se négocient les compromis techniques et territoriaux. Dans un tel agencement, la faculté locale d’aménager les dispositifs se réduit, tandis que la chaîne d’intention-exécution, des arbitrages à la mise en œuvre, se referme sur un centre politique unique, dans un périmetre de quelques dizaines de mètres autour du Bureau Ovale.

Dès lors, la concertation des pouvoirs décisionnaires outre-Atlantique n’est pas seulement une somme de décisions ; c’est une véritable architecture en cours de déploiement. Elle associe un pilotage administratif centralisé renforcé, une procédure contentieuse moins efficace, perdant son instantanéité, et un levier sécuritaire prêt à franchir un seuil légal si la conjoncture l’exige.

Cette cohérence d’ensemble explique la perception d’aimantation institutionnelle décrite précédemment. Elle prépare, en outre, l’évaluation finale des effets externes : une continuité stratégique américaine rendue plus dépendante des cycles politiques, donc plus imprévisible pour des alliés qui calibrent leurs engagements sur la stabilité d’un appareil décisionnel aujourd’hui reconfiguré.

Conclusion

Au terme de cette analyse, quatre enseignements se dégagent. D’abord, le tempo 2025 des remplacements au sommet des forces est exceptionnel par la compression calendaire observée, avec une densité presque 8 fois plus élevée que la moyenne observée ces 50 dernières années. Ensuite, l’exigence de loyauté, affirmée à Quantico, redéfinit le contrat civilo-militaire en réduisant les zones de dissensus professionnel, mais aussi la capacité de chaque officier a estimer la légalité d’un ordre donné.

Par ailleurs, la contrainte procédurale des intérims, encadrée par la Federal Vacancies Reform Act, fragilise la continuité, notamment lorsque s’y empilent des fonctions sensibles. Enfin, l’effet de système relie centralisation administrative, restriction des injonctions nationales et projection intérieure de la Garde nationale, dessinant une architecture décisionnelle recentrée sur l’exécutif.

Depuis le 21 janvier, cette concentration des leviers de décision n’a pas d’équivalent récent. Elle ne procède pas d’un texte unique, mais d’un empilement ordonné et très certainement finement préparé en amont : nominations resserrées, recentrage de l’Office of Management and Budget, recomposition des entourages, rétrécissement juridictionnel.

Comme nous l’avions conclu la semaine dernière dans nos colonnes, des zones de vigilance restent ouvertes : activation différenciée des titres 32 et 10 du Code des États-Unis, éventuelle invocation de la loi sur l’insurrection, et capacité réduite des juridictions à geler nationalement. Dans ce cadre, le remplacement à marche forcée d’une majorité de chefs d’état-major constitue vraisemblablement la dernière plafond visible encore en marge des seuils d’alerte.

La vigilance se déplace désormais vers l’échelon constitutionnel. Si un chantier d’amendement venait à être impulsé par l’exécutif, il entérinerait, sans ambiguïté, une radicalisation du régime et un durcissement de la vie démocratique, au moment où les contre-pouvoirs, moins nombreux et affaiblis, peinent déjà à contenir la dynamique au niveau des Etats. Un tel seuil transformerait l’architecture américaine : la centralisation cesserait d’être une juxtaposition de décisions pour devenir une règle d’organisation, moins réversible. L’analyse demeure prudente, mais le faisceau d’indices fourni par la séquence 2025 justifie d’en faire l’hypothèse structurante à surveiller dans les prochains mois.

Car pour les Européens, comme pour les Japonais, les Sud-Coréens ou les Taïwanais, l’enjeu excède la politique intérieure américaine. Leur sécurité et leur prospérité s’appuient sur un rôle protecteur, stabilisateur et orienteur des États-Unis. Or, si Washington s’autorise de telles libertés sur le plan intérieur en malmenant des piliers institutionnels comme les armées et les agences de sécurité, ses positions à l’égard de ses partenaires stratégiques deviendront plus conditionnelles, plus transactionnelles et plus volatiles.

La dissuasion, la programmation capacitaire et la confiance contractuelle en seraient évidemment affectées, avec une possible bascule sur des préavis extrêmement resserrés, comme déjà observé sur le plan économique avec les droits de douane. C’est précisément pour éviter ce brouillage que la continuité américaine doit rester lisible : la séquence observée invite chacun à rehausser dès maintenant ses plans de contingence, face à un risque, plus qu’une menace, qui ne doit plus être ignorée.

[DEBRIEFING] L’interception des Iskander s’est effondrée à 6% en Ukraine

Une actualité récente a surpris par sa brutalité : en quelques semaines, l’interception des missiles balistiques Iskander et Kinzhal, au-dessus de l’Ukraine a chuté d’un palier proche de 37 % à un niveau voisin de 6 %, alors même que le volume de tirs observé semblait reculer. Une telle inflexion rappelle qu’un chiffre ne vaut que par le contexte qui l’entoure. Elle invite à regarder au-delà du fait brut, pour éclairer les ressorts techniques et doctrinaux qui changent silencieusement la donne.

Derrière ce glissement rapide, rien d’accidentel. La défense antimissile, par nature réactive, compose avec l’initiative de l’assaillant, l’économie de ses propres stocks, la géométrie de ses enveloppes d’interception et la capacité adverse à masser ses efforts. C’est en combinant ces paramètres — parfois de manière très simple — que l’attaquant inverse ponctuellement la corrélation des forces. La chute du taux d’interception devient alors le symptôme d’un ensemble plus large.

Encore faut-il organiser cette lecture. Une mémoire récente retenait l’image d’une défense locale efficace, nourrie par des séquences spectaculaires. Or, la dynamique actuelle montre un système mis en tension sur plusieurs axes simultanés. Plutôt que d’y voir un « bug » corrigible par un seul correctif, mieux vaut admettre une bascule systémique, où trajectoires, rationnement des tirs, trous de couverture et saturation convergent. La démonstration qui suit s’y attache.

Le taux d’interception des Iskander et Kinzhal divisé par 10 : un recul qui dépasse l’effet d’annonce

Il y a deux ans, certaines séquences au-dessus de Kyiv avaient ancré l’idée d’une efficacité robuste, avec des niveaux d’interception supérieurs à 65 % sur des épisodes locaux. Ce narratif s’est prolongé jusqu’à l’été, lorsque la réussite s’est située autour de 37 %, avant de chuter vers 6 % en quelques semaines. Le contraste ne traduit pas un simple aléa ; il signale une bascule de régime, où la vulnérabilité naît autant de la temporalité d’adaptation que de l’habileté adverse à déplacer la difficulté.

Patriot en Ukraine
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Le premier enseignement tient à l’échelle temporelle. L’assaillant choisit l’instant, l’axe et la densité. Le défenseur réagit, reconfigure ses capteurs, réentraîne ses algorithmes et puise dans des stocks contraints. Quand le rythme d’itération du côté de l’attaque devient plus rapide que la boucle d’ajustement côté défense, le différentiel se lit immédiatement dans la probabilité de réussite. C’est exactement ce que met en évidence l’écart entre un palier de 37 %, en juillet, et un niveau proche de 6 %, à peine deux mois plus tard.

À ce stade, la source de l’information importe moins que sa cohérence avec le terrain. Les opérateurs ont vu, en peu de temps, l’efficacité locale décrocher, et les impacts sur cible se multiplier, alors même que les volumes de lancement semblaient globalement s’amoindrir. La conclusion est logique : le paramètre déterminant n’était pas quantitatif, mais qualitatif. La menace a évolué plus vite que le modèle d’interception en place, rendant inopérants, l’espace de quelques semaines, les schémas de tir qui donnaient de bons résultats.

Pour autant, réduire l’explication à une seule variable serait trompeur. La chute documente un empilement de facteurs : une adaptation de profil terminal ici, un rationnement des tirs défensifs là, des lacunes de couverture ailleurs, et, souvent, un épisode de saturation lié a un changement de stratégie de frappe, coté russe, qui finit d’emporter l’édifice. C’est dans cette combinaison, plus que dans une rupture technologique isolée, que se lit la fragilité d’une défense endoatmosphérique à l’échelle d’un grand territoire.

Quand l’initiative dicte la physique : moins d’intercepteurs, plafonds défavorables et salves massives

L’évolution logicielle des vecteurs balistiques russes a joué un rôle visible, mais elle ne suffit pas à expliquer la pente. Selon le Kyiv Independent, « les missiles suivent une trajectoire normale puis plongent ou dévient brutalement à l’approche, ce qui perturbe l’estimation des intercepteurs Patriot ». Ce mécanisme déphase la prédiction terminale, réduit la fenêtre utile et impose, côté défense, un recalage fin de la poursuite et des lois de tir.

lancement d'un Iskander-M russe
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Toutefois, l’Ukraine opère sous contrainte de stocks. Les intercepteurs endoatmosphériques arrivent en effet de l’ouest au compte-gouttes, et la doctrine d’emploi incite parfois à rationner les tirs, ce qui diminue mécaniquement la probabilité d’interception globale lorsque la menace demeure complexe. Moins de missiles alloués par cible signifient, toutes choses égales, un niveau de réussite moindre, surtout dans le domaine antibalistique, ou l’interception intègre une part significative d’inconnues à couvrir. En outre, le réassort industriel, controlé d’Europe et des Etats-Unis, est plus lent que la décision du Kremlin d’augmenter ou de moduler la cadence.

La couverture est, elle aussi, discontinue. Les systèmes occidentaux capables d’intercepter endoatmosphériquement des menaces balistiques ne sont qu’au nombre de trois : le Patriot PAC-2/PAC-3 MSE américain, SAMP/T Mamba ou NG franco-italien, et le David’s Sling israélien. Ce dernier n’est pas déployé en Ukraine. Fautes de batteries en nombre suffisant, à l’échelle nationale, il est impossible de constituer un anneau ininterrompu : si certaines zones critiques bénéficient d’une couverture totale, antibalistique, antimissile et antidotes, la plupart ne disposent que des deux dernières protections, voire uniquement de la dernière. L’assaillant choisit alors d’attaquer là où la densité défensive est la plus faible.

S’ajoute une contrainte géométrique trop peu discutée : la trajectoire de vol, et plus précisément, le plafond de la trajectoire semi-balistique. Les plafond d’interception endoatmosphériques utiles du Patriot et du SAMP/T se lisent usuellement autour de 25 à 35 kilomètres d’altitude, quand l’Iskander et le Kinzhal transitent sur des profils semi-balistiques proches de 50 à 60 kilomètres. La menace évolue ainsi « au-dessus » des plafonds de défense endoatmosphérique, tout en restant « en dessous » des systèmes exo-atmosphériques comme le THAAD ou le SM-3 ; elle a précisément été conçue pour occuper cet entre-deux.

Enfin, la saturation change l’échelle du problème. Contrairement au debut du conflit, ou les attaques étaient le plus souvent distribuées sur différentes cibles, la Russie concentre à présent ses efforts sur une cible unique à la fois, en combinant des dizaines de missiles et plusieurs centaines de drones. Il y a deux jours, Lviv a été frappée par environ 40 missiles dont plusieurs Kinzhal et 500 drones en une nuit ; la défense a saturé, et le taux d’interception a logiquement chuté envers les cibles les plus difficiles : aucun des Kinzhal n’a été intercepté. Dans ce type d’épisode, un modèle d’interception pourtant performant s’érode mécaniquement par dépassement instantané des capacités de capteurs, de calcul et de munitions.

Couverture discontinue, ratio coût-échange défavorable, doctrine contrainte par l’endurance

Depuis les démonstrations d’efficacité de l’Iron Dome israélien face aux roquettes du Hamas et du Hezbollah, la tentation est grande d’ériger un « dôme » national , comme le montre l’incitative Golden Dome américaine de Donald Trump. Elle se heurte vite, cependant, à la réalité d’un grand territoire. Une poignée de batteries endoatmosphériques ne peut offrir une couverture continue, tout en restant mobile et protégée.
La défense doit prioriser des sites, accepter des trous, et déplacer ses moyens en fonction de l’anticipation, sauf a accepter de deployer un nombre extraordinairement élevé de moyens très performants pour ériger une protection périmétrique à l’efficacité douteuse. Cette logique de densité variable crée, par construction, des fenêtres d’opportunité que l’assaillant peut exploiter à son rythme.

SAMP/T NG depart missile aster
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L’économie du duel joue, elle aussi, contre le défenseur. D’après le Center for Strategic and International Studies, « les intercepteurs demeurent plus coûteux que de nombreux missiles offensifs, ce qui pénalise rapidement la défense lorsque les volumes augmentent ». Plus la probabilité d’interception chute, plus il faut tirer pour restaurer un niveau acceptable de réussite, et donc de protection ; l’endurance budgétaire s’en trouve rapidement entamée, surtout si la cadence de réassort est inférieure à celle des moyens offensifs de l’adversaire proratisés des options de saturation et du nombre de missiles par interception garantie.

Cette tension budgétaire rejaillit sur la doctrine de tir. La séquence « observer-tirer-évaluer-retirer » — doctrine de salves successives — suppose une fenêtre temporelle et des ressources disponibles. Or, quand les profils terminaux déjouent la prédiction par la manoeuvre, alors que les vecteurs se multiplient, la boucle se resserre et commande des arbitrages plus durs : quelle menace prioriser, combien de missiles allouer, et jusqu’où accepter un résiduel pour préserver la capacité de tir sur la salve suivante ?

En parallèle, la vulnérabilité des moyens défensifs oblige à préserver la mobilité et la dispersion. Une batterie fixée trop longtemps devient une cible, comme ont pu en faire l’expérience les forces pakistanaises pendant Sindoor ; sa protection consomme d’autres ressources. Cette réalité accroît les temps de transition, multiplie les interfaces et expose la chaîne de conduite à des discontinuités. Dans ce contexte, prétendre maintenir en permanence un niveau d’interception élevé partout relève moins de la promesse technologique que de l’illusion administrative.

Réduire la latence d’apprentissage et densifier la trame : l’option défensive réaliste

Le premier levier consiste à accélérer le retour d’expérience dans les algorithmes de poursuite et de prédiction. Il s’agit de réintégrer les profils semi-balistiques manœuvrants observés, d’ajuster les filtres, de recalibrer les modèles de vol et de raffiner les règles d’engagement associées. Une telle mise à jour, si elle est bien conduite, agrandit la fenêtre utile, limite les pertes de piste et redonne de la cohérence à la doctrine de salves dans un environnement d’incertitude terminale.

Aster 30 MBDA
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La densification de la chaîne capteurs-tireurs est le second levier. En multipliant les angles de détection et en assurant une coopération robuste entre batteries, on atténue la sensibilité à une seule ligne de visée et l’on réduit la latence entre détection, classification et calcul de solution. Comme nous l’avions à plusieurs reprises dans différents articles consacrés à ce sujet, l’architecture de tir et la doctrine de salves déterminent directement l’économie et la performance de l’interception. A ce sujet, nous évoquions il y a quelques jours dans l’article SAMP/T NG : MBDA et Eurosam face à une opportunité historique en Europe : « L’architecture de tir et la salve conditionnent l’économie de l’interception ; adapter la doctrine compense partiellement une baisse temporaire du Pk ».

Reste la gestion fine de l’endurance. Quand le Pk chute temporairement, l’instinct pousse à « surtirer » pour rétablir l’effet ; il faut, au contraire, moduler l’allocation pour préserver la résilience, en acceptant, sur des cibles non critiques, un résiduel. Cette hiérarchisation, plus explicite, suppose une boucle de décision mieux outillée et une anticipation plus précise des vagues adverses. Elle doit s’accompagner d’une mobilité accrue pour réduire la vulnérabilité et conserver la continuité de service.

Enfin, la communication entre couches — même restreinte à l’endoatmosphérique — doit être améliorée. En partageant, à l’échelle du théâtre, des estimations mises à jour de probabilité d’interception par type de profil, on soulage la décision locale et on réduit les tirs redondants. L’objectif n’est pas de retrouver du jour au lendemain des niveaux supérieurs à 65 %, mais de remonter à un plateau soutenable, compatible avec les stocks, la maintenance et les cycles d’entraînement.

Réduire le débit adverse et élargir la marge : le rôle du glaive

Aucune défense, surtout endoatmosphérique, ne peut tout absorber partout et tout le temps. La part offensive devient alors indispensable pour desserrer l’étau. La Russie peut aligner de l’ordre de 140 missiles balistiques et de croisière par mois, auxquels s’ajoutent d’importants volumes de drones ; une telle cadence métrait à genoux n’importe quelle architecture statique si elle n’est pas contre-balancée, comme nous l’avons établi dans une l’analyse La production de missiles sol-air en Europe doit être multipliée par 10, face à la menace russe publiée en mars 2025, « La Russie produit environ 140 missiles balistiques et de croisière par mois ; tenir l’endurance sol-air exige un saut capacitaire ».

FP-5 Flamingo mùissile ukraine
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La décapitation vise précisément à frapper les bases de lancement, les dépôts, les sites de préparation et les centres de commandement et de conduite, afin de réduire la fréquence et la densité des salves, ou d’obliger l’adversaire à allonger ses routes de mise à feu. En miroir, des actions ciblées sur les servitudes industrielles liées aux vecteurs peuvent aussi diminuer l’élasticité logistique qui alimente la menace. Le cadre politique et juridique fixe ici les limites de l’effort et sa temporalité.

Cette option n’exonère pas la défense de ses propres devoirs. Elle gagne du temps pour reconfigurer les algorithmes, redéployer les batteries, reconstituer les stocks et corriger les défauts d’architecture. D’ailleurs, l’intervalle entre deux vagues d’adaptation adverses doit être mis à profit pour produire davantage d’intercepteurs endoatmosphériques et réduire la dépendance à quelques modèles. Cela a été évoqué dans notre article de mars 2025 intitulé Pourquoi la défense antiaérienne et antibalistique est-elle la priorité absolue des européens dès 2025 ? « L’Europe demeure en retrait sur les intercepteurs endoatmosphériques ; sans effort industriel, la vulnérabilité restera structurelle ».

Enfin, l’objectif reste la soutenabilité à long terme. La meilleure défense endoatmosphérique est celle qui fait échouer la logique de saturation par l’amont, en rendant rare la fenêtre utile et coûteuse la préparation des salves. La combinaison d’une amélioration logicielle côté défense, d’une trame capteurs-tireurs plus dense et d’une action offensive ciblée rétablit progressivement un coût d’interception acceptable, sans promettre l’impossible : une invulnérabilité partout et toujours.

Conclusion

La séquence observée en Ukraine s’explique par quatre enseignements que la démonstration a mis au jour. D’abord, la chute d’environ 37 % à un niveau proche de 6 % ne renvoie pas à une anomalie passagère, mais à une bascule de régime. Ensuite, la défense endoatmosphérique subit la combinaison d’une adaptation terminale adverse, d’un rationnement des tirs, de trous de couverture et d’une saturation organisée par l’adversaire. En outre, l’économie du duel pénalise le défenseur lorsque le Pk baisse, comme l’a rappelé le CSIS, « les intercepteurs demeurent plus coûteux que de nombreux missiles offensifs ». Enfin, il faut rétablir une marge par des corrections défensives précises et une part offensive assumée.

Cette grille de lecture dépasse l’actualité ponctuelle. Elle oblige à concevoir l’architecture endoatmosphérique non comme un « dôme » uniformément étanche, mais comme une trame dynamique, mobile, solidaire et économe de ses tirs. Le retour d’expérience doit s’y diffuser plus vite que les itérations adverses, afin d’éviter de prolonger, au-delà de quelques semaines, un étiage critiques des performances. La priorité est double : algorithmes mieux entraînés et capteurs mieux maillés.

arme hypersonique Kinzhal
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Les choix industriels en découlent immédiatement. À court terme, reconstituer des stocks et améliorer la chaîne capteurs-tireurs sont impératifs, spécialement en Europe qui doit simultanément soutenir la consommation ukrainienne et reconstruire ses propres capacités défensives dans ce domaine. À moyen terme, la priorité devrait porter sur la réduction des dépendances, et le rapprochement entre l’industrie et le rythme des besoins opérationnels. Comme nous l’avions établi en 2025 à propos du SAMP/T NG, une architecture de tir intelligente abaisse le coût d’interception pour un effet donné, à condition d’être nourrie par des retours d’expérience continus (voir notre analyse dédiée ).

Au total, l’effondrement récent ne condamne pas la défense endoatmosphérique, mais il en rappelle les conditions de succès. La supériorité ne se joue ni dans le mythe d’un « dôme » infaillible, ni dans la seule multiplication des tirs. Elle naît de la vitesse d’apprentissage, de la capacité à disperser et reconnecter ses moyens, et de l’art de reprendre, en partie, l’initiative. À ce prix, un plateau d’efficacité soutenable redevient accessible, même lorsque l’adversaire module ses trajectoires, ses axes et ses volumes.

Pour l’Ukraine, en revanche, l’équation sembleras difficile, si pas impossible à relever. Si Kyiv a durci ses capacités de riposte symétriques, notamment avec l’arrivée du missile SP-5 Flamingo traité dans un récent article, il reste totalement dépendant des livraisons de batteries et de missiles intercepteurs en provenance d’Europe et des Etats-Unis, pour ce qui relève de la défense antibalistique endo-atmosphérique. Or, Américains comme européens doivent également reconstituer leurs capacités et leurs stocks dans ce domaine.

Dès lors, lorsque l’Ukraine perçoit deux ou trois dizaines de Patriot PAC-2/3 et de missiles Aster 30 B1 par mois, les bons mois, l’industrie russe produit plus de 50 Iskander-M et une dizaine de Kinzhal pour l’attaquer, aux cotés d’une centaine de missiles de croisière Iskander-K et Kh-101, et de plusieurs milliers de drones d’attaque Geran et assimilés. Les Ukrainiens n’ont donc d’autres choix, dans l’attente d’une normalisation des capacités de production et des stocks de missiles occidentaux, que d’encaisser les couts, en gommant le plus vite possible les stigmates des frappes.

Ce n’est d’ailleurs pas nécessairement la plus mauvaise des approches, même si elle est impopulaire. Ainsi, dans une situation similaire, la Luftwaffe a perdu plus de la moitié de ses forces de bombardement, et un grand nombre de précieux équipages expérimentés, en tentant de mettre à genou la résistance britannique pendant le Blitz, mobilisant d’immenses ressources pour un résultat opérationnel et politique limité, alors que Londres pouvait reconstruire avec les apports de l’Empire et de l’industrie US…

De fait, au-delà des pertes humaines tragiques mais limitées engendrées par les frappes russes contre les villes ukrainiennes, on peut raisonnablement se demander si le grand perdant de cette doctrine de frappes stratégiques conventionnelles ne serait pas la Russie elle-même, qui ponctionne de précieuses ressources pour cela, sans véritables résultats, ressources qui pourraient peser si elles étaient employées dans d’autres domaines ?

[ACTU] Colombie–Gripen E/F : un contrat à 1,9 Md$… pour des chasseurs sans moteurs ?

L’annonce de Bogotá a frappé fort : dix-huit Gripen E/F, une signature annoncée en octobre et un montage à crédit, comme l’a détaillé Infobae. L’effet d’annonce est indéniable, mais il se heurte à une arithmétique implacable : au prix agrégé de 1,9 milliard de dollars, le périmètre paraît incomplet. La question cesse alors d’être technologique pour devenir politique et industrielle : que paye-t-on réellement, et que peut-on effectivement livrer ?

Le contexte bilatéral alourdit cette équation. La Colombie a durci le ton avec Israël dès mai 2024, avant de multiplier, en 2025, les passes d’armes verbales avec Washington. À l’Assemblée générale de l’ONU, les échanges se sont tendus au point de mettre à nu une crise récurrente avec les États-Unis. Dans ces conditions, tout système d’armes qui dépend de licences américaines ou d’équipements israéliens devient un pari sur l’humeur du moment.

Dès lors, la problématique n’est pas de savoir si le Gripen E/F est un bon avion, mais si l’annonce colombienne protège la capacité de chasse en 2026, lorsque les Kfir sortiront d’entretien programmé. Entre cadres juridiques d’exportation, calendrier matériel et crispations politiques, la marge d’erreur se réduit. C’est dans cette étroite fenêtre que se joue la crédibilité d’un choix censé rétablir, et non fragiliser, la supériorité aérienne colombienne.

Du Kfir à l’annonce Gripen : une transition sous respiration artificielle

La séquence qui mène au Gripen E/F résulte de plusieurs tentatives avortées et de relances successives. La piste Rafale s’est évanouie, l’option F-16V n’a pas convaincu, et l’offre suédoise s’est imposée dans le débat public, à la faveur d’un montage financier et de la promesse de transferts. Pour autant, la chaîne opérationnelle ne s’est pas raffermie ; elle reste suspendue à un maintien en condition des Kfir obtenu in extremis et limité dans le temps, comme abordé dans un précédent article sur ce site, précisant que l’accord entre Bogota et Jerusalem était un accord à minima, ne portant pas au delà de juillet 2026.

Kfir C10 Forces aériennes colombiennes
Il reste moins d’une dizaine de Kfir C10 en service au sein des forces aériennes colombiennes, et l’accord de maintenance conclu en début d’année entre Bogota et Jerusalem ne coure que jusqu’en 2026.

Cette prolongation n’a donc pas inversé la pente des disponibilités des chasseurs colombiens. Le parc des Kfir s’est réduit à une poignée d’appareils réellement aptes, avec une usure qui pèse sur la posture d’alerte et la sûreté du ciel. Le moindre incident, ou la moindre immobilisation suffit à neutraliser une fraction trop importante de la composante de chasse, tandis que les réserves en pièces restent tributaires d’une relation israélo-colombienne à éclipses.

Surtout, le répit offert par Israel a une date de péremption précise. Le contrat d’entretien en vigueur couvre jusqu’au 30 juillet 2026, comme l’a documenté Militarnyi, « un accord d’une valeur de 7,2 millions de dollars, valide jusqu’au 30 juillet 2026 ». Au-delà, l’équation capacitaire devient binaire : soit les Gripen sont livrés, équipés, armés et prêts à l’emploi, soit la Colombie devra se passer, pour un temps indéterminé, de sa flotte de chasse. C’est cette mécanique de calendrier, plus que le débat des fiches techniques, qui devrait guider l’analyse de risque.

Gripen E/F : gabarit, propulsion, capteurs et armements — ce que l’avion exige pour exister

Le Gripen E/F s’inscrit dans la catégorie des chasseurs monomoteurs dits de génération 4.5, à forte polyvalence. D’après la fiche générale de l’avionneur suédois Saab, l’appareil affiche une longueur de 15,2 mètres, une envergure de 8,6 mètres, dix points d’emport et une masse maximale au décollage de 16 500 kilogrammes. Il est propulsé par un unique turboréacteur F414-GE-39E développant 98 kilonewtons en postcombustion. Du côté brésilien, la documentation de l’Académie de l’Armée de l’air situe la masse à vide du JAS-39E autour de 8 000 kilogrammes, formant un couple poids-puissance adapté pour un chasseur agile (Força Aérea Brasileira — AFA).

Au-delà du gabarit, la crédibilité opérationnelle du Gripen procède de la triade capteurs-munitions-guerre électronique. La série E embarque un radar Leonardo PS-05/A Raven à antenne active AESA et un système de poursuite infrarouge IRST Finmeccanica-Selex ES Skyward G, avec fusion de données et architecture de mission actualisable, comme le décrit la brochure « Game Changer » de Saab. Cet ensemble est complété par une suite d’autoprotection de type Arexis et par des capacités de pods de désignation modernes ; en pratique, les forces suédoises ont commandé des pods Litening 5 d’origine israélienne, qui structurent l’emploi air-sol guidé.

Gripen E/F Saab Suède
Le Gripen peut mettre en oeuvre de nombreuses munitions très modernes, comme le missile air-air à longue portée METEOR européen, le missile air-air à courte portée allemand IRIS-T ainsi qu’une vaste panoplie de munitions américaines : Sidewinder, AMRAAM, JASSM…

La valeur militaire du Gripen se mesure enfin aux munitions qu’il sait mettre en œuvre. En standard européen, l’IRIS-T pour le combat rapproché et le Meteor pour l’au-delà de la portée visuelle offrent un spectre air-air complet, la page produit de Saab confirmant l’intégration du premier et la « pleine intégration » du second sur la famille Gripen. À côté, l’avion accepte des missiles américains de référence, tels que l’AIM-9 Sidewinder et l’AIM-120 AMRAAM, option qui ouvre l’interopérabilité mais réintroduit la dépendance aux licences américaines.

À ce stade, une évidence s’impose : l’avion n’existe que s’il est livré complet, c’est à dire avec son moteur, ses capteurs calibrés et ses munitions disponibles. Or, la mécanique de l’International Traffic in Arms Regulations (ITAR) n’est pas un détail juridique ; elle conditionne l’accès au F414 et aux missiles américains, et reste sous le controle de l’exécutif US. Dès lors, l’élégance architecturale de l’E/F n’a de sens que si la chaîne des autorisations tient, faute de quoi la Colombie disposerait de cellules sous-équipées, incapables de remplir les missions assignées, et peut-être de simplement prendre l’air…

L’annonce et ses chiffres : 18 Gripen pour 1,9 Md$ — une promesse et un angle mort

L’onde de choc médiatique est partie d’un message officiel qui se voulait limpide et sans appel : dix-huit avions, un contrat imminent, des transferts et un crédit. Comme l’a relaté Infobae, l’exécutif a lié cette acquisition à des retombées industrielles et sociales ambitieuses, et à une première fenêtre de livraisons à partir de 2027. Pour un décideur politique, c’est la promesse d’une modernisation rapide, visible et socialement argumentée.

Cependant, l’addition présentée sonne faux. Un calcul présenté par Defence-UA ramène le prix implicite à environ 105 millions de dollars par appareil, niveau inférieur aux ordres de grandeur observés lorsque l’on intègre moteurs, munitions, rechanges et simulateurs. À ce stade, deux lectures coexistent : soit le périmètre n’inclut pas des briques critiques, soit la comparaison internationale est trompeuse. Dans les deux cas, la prudence s’impose.

GE F414 JAS 39E Saab
Conçu pour propulser le F/A-18 E/F Super Hornet, le turboréacteur F414 de General Electric a été choisi par Saab pour son Gripen E/F mais aussi par KAI pour le KF-21 Boramae.

Car l’expérience récente montre que le prix « complet » d’un lot initial grimpe dès lors qu’on comptabilise l’entrée en service. Les simulateurs sont indispensables pour accélérer la formation et réduire les risques, les munitions air-air constituent la moitié de la valeur militaire, et la dotation en rechanges conditionne la disponibilité. Si ces éléments majeurs sont exclus du premier ticket, la facture réelle est seulement reportée, tandis que la mise en service glisse dans le temps.

Dès lors, l’annonce politique crée une attente que la logistique doit tenir. La synchronisation entre autorisations d’exportation, fabrication du moteur F414, intégration des munitions et installation des moyens de formation ne se décrète pas. Plus l’on découvre, tard, des « lignes grisées » dans le périmètre, plus le calendrier opérationnel se dégrade. Ainsi se reconstitue le risque central : le pays pourrait avoir signé un excellent dossier politique, sans s’être assuré de l’essentiel pour voler et combattre.

Un prix « bas » qui s’explique par l’omission de l’essentiel : munitions, pièces, simulateurs… et réacteur F414

Comparer n’est pas trahir, c’est clarifier. Selon Reuters, « l’accord thaïlandais est chiffré à environ 556 millions pour quatre appareils et prestations associées ». À périmètre d’entrée en service, l’ordre de grandeur dépasse 130 millions de dollars par avion, alors même que les forces aériennes thaïlandaises mettent dejà en oeuvre une flotte de JAS 39 Gripen C/D, confirmant que 105 millions n’intègrent vraisemblablement pas tout ce qui fait d’une cellule un système d’armes complet et immédiatement utile.

Ce décalage retrouve une logique si l’on considère ce qui manque probablement. Les munitions américaines représentatives de la défense aérienne, les simulateurs avancés, les rechanges pour sécuriser la disponibilité et, surtout, le turboréacteur F414 n’apparaissent pas explicitement dans le quantum public. Or, comme nous l’avions déjà évoqué, « le Gripen E dépend intrinsèquement des États-Unis via le turboréacteur F414 de General Electric ». Autrement dit, la brique décisive du système n’est pas sous contrôle suédois.

Inde AMCA
Les tensions avec Washington ont dejà éloigné l’Inde du F414 de GE pour motoriser son programme de chasseur de 5eme génération AMCA.

L’argument selon lequel « on intégrera plus tard » bute sur la réalité des délais et des licences. Un simulateur livré tard condamne à apprendre en opération, au risque d’étirer la montée en puissance. Une dotation en rechanges insuffisante transforme chaque visite lourde en immobilisation à rallonge. Et des missiles livrés tardivement prouvent qu’un chasseur sans armes n’est qu’un avion d’entraînement aux couts d’exploitation démultipliés. La cohérence d’ensemble exige dès lors une première tranche complète, avec un coût facial qui ne pourra alors que grimper significativement, probablement de plus de 25 à 30%.

Enfin, la dépendance juridique représente un écueil ne pouvant être ignoré. L’ITAR encadre non seulement les missiles, mais aussi la propulsion de l’avion de combat. Tant que les licences afférentes ne sont pas sécurisées, le risque d’une livraison incomplète existe. On ne parle plus ici de confort, mais de l’existence même de la capacité militaire, dans un contexte de tensions intérieures et régionales croissantes. Une cellule sans moteur est une immobilisation à ciel ouvert, et un chasseur sans missiles n’assure pas la police du ciel, encore moins l’interception lointaine ou le soutien aérien rapproché.

Crises croisées avec Washington et Jérusalem : pourquoi la chasse devient indispensable et vulnérable

Or, la mission de la chasse en Colombie dépasse la simple défense du ciel du pays. Elle englobe également l’interception des trafics et l’appui aux forces de sécurité face aux Groupes armés illégaux. Interrogé sur l’enjeu, le ministre colombien de la Défense a lié l’acquisition d’une nouvelle flotte à la lutte contre l’ELN, les dissidences des FARC et le Clan del Golfo ; comme l’a rappelé Reuters, « la décision vise la préparation contre les groupes armés alors que les pourparlers n’ont pas encore abouti ». La chasse est donc un outil de souveraineté intérieure autant qu’un moyen de dissuasion régionale.

Or, l’architecture d’emploi du Gripen E/F réintroduit les deux dépendances ayant un puissant potentiel contraignant sur Bogota. Les pods de désignation Litening 5 essentiels aux frappes guidées air-sol sont d’origine israélienne, tandis que les missiles air-air AIM-9 et AIM-120, ainsi que, comme évoqué précédemment, le turboréacteur F414, relèvent de l’ITAR américaine. La transition entre la flotte de KFir actuelle, et la flotte de Gripen à venir, reponse également sur le bon vouloir de Jerusalem, alors que le contrat de maintenance des Kfir colombiens ne durera que jusqu’en juillet 2026, plusieurs mois avant que les premiers Gripen puissent être livrés, dans le meilleur des cas.

Gustavo Petro a la tribune des nations Unis
Gustavo Petro à la tribune des Nations Unis lors de sa charge féroce contre le président Trump, le 23 septembre 2025. L’administration américaine n’a pas encore réagi publiquement à cette invective, mais il serait surprenant que Washington ignore un tel affront, ce d’autant que la Colombie a ignoré son offre concernant la vente de F-16V.

Le 23 septembre 2025, les risques entourant la bonne exécution de ce programme ont encore enflés lorsque le chef de l’État colombien a exigé des poursuites contre le président américain pour des frappes antidrogue en mer ; d’après l’AP, « il a appelé à une enquête pénale contre le président Donald Trump ». Dès lors, Washington et Jérusalem disposent, de fait, des clés techniques, mais aussi des justifications potentielles, pour retarder, limiter ou empêcher l’entrée en service pleine et entière de la flotte de Gripen colombiens.

On le voit, ici, c’est bien l’attitude du pouvoir politique à Bogotá qui polarise le risque dans ce dossier. Un style cavalier, parfois ouvertement hostile et sans filtre, dans la communication extérieure, combiné à des annonces domestiques ambitieuses à l’excès, ne suffit pas à sécuriser des chaînes d’exportation juridiquement sensibles, comme on a pu le voir, il y a trois ans, lorsque ce même président Pietro avait annoncé publiquement la commande de Rafale français, sans avoir validé avec Dassault aviation les conditions contractuelles, entrainant une marche-arrière spectaculaire de Bogota, une semaine plus tard.

Or, L’aviation de chasse n’est pas une simple dotation militaire ; elle est, en Colombie, une condition de stabilité intérieure dans un environnement régional qui se durcit. Se priver, même temporairement, de cet outil, revient donc à ouvrir une fenêtre d’opportunité aux trafiquants, aux dissidences armées et aux provocations de voisinage, avec des menaces plus que sérieuses pour le pays ainsi que pour la stabilité régionale.

Conclusion

L’analyse converge autour de quatre enseignements. D’abord, le montant de 1,9 milliard pour dix-huit Gripen suggère un périmètre incomplet ; la comparaison thaïlandaise rappelée par Reuters situe l’entrée en service au-delà de 130 millions l’unité, contre moins de 105 millions de $ pour le contrat colombien : le compte n’y est pas.

Ensuite, la dépendance aux licences américaines et, dans une moindre mesure, à des équipements israéliens, expose l’accord à des aléas non maîtrisables par ses deux parties principales colombiennes et suédoises, que la crise politique récente a amplifiés.

En outre, le calendrier bute sur la fin de l’entretien des Kfir au 30 juillet 2026, alors qu’un décalage des premières livraisons, même limité, ouvrirait un trou capacitaire impactant l’ensemble de l’outil sécuritaire colombien, alors que l’outil chasse n’est pas accessoire en Colombie ; il irrigue la lutte contre les trafics, la sécurité intérieure et la crédibilité régionale, comme l’a résumé Reuters.

Au-delà, l’angle politique referme la boucle. Les relations heurtées avec Israël depuis 2024, puis la montée de tension publique avec Washington en 2025, créent un contexte défavorable à l’obtention sereine des licences moteurs et munitions indispensables à la mise en oeuvre des chasseurs suédois. Les annonces d’investissement social ne modifient pas ce fait structurel ; elles l’habillent, voire tente de les masquer. Tant que les autorisations restent conditionnelles, la Colombie ne détient pas une capacité, mais une promesse suspendue à des décisions étrangères, par ailleurs peu enclines à la mansuétude envers le Président Gustavo Pietro..

Le dossier révèle aussi une leçon d’architecture industrielle. Choisir une plateforme européenne ne signifie pas neutraliser les dépendances américaines si le moteur et l’armement principal restent soumis à l’ITAR. La souveraineté de livraison devient une dimension à part entière de la planification capacitaire, au même titre que la fiche technique ou le coût d’usage, qu’il s’agisse des livraisons initiales, mais aussi des contrats de maintenance et livraisons de réassort.

En définitive, la réussite du pari colombien ne tient qu’à deux gestes très concrets : sécuriser, par des voies diplomatiques apaisées, et sur un calendrier resserré, les licences d’exportation américaines et l’accès aux équipements israéliens, puis financer une première tranche intégralement dotée en simulateurs, rechanges et munitions. À défaut, Bogotá risquerait de franchir 2026 avec des avions promis mais indisponibles, alors que la sécurité intérieure exige précisément l’inverse.

Dans tous les cas, en admettant que tout se passe comme idéalisé par Bogota, l’exécutif colombien devra, une fois les Gripen en service, adopter un ton tout autre vis-à-vis de Washington, au risque de rapidement voir sa flotte de chasse clouée au sol, faute de pièces pour ses F414…

[ANALYSE] Conscription en vue en Allemagne ? Merz pousse l’année de service, la Bundeswehr manque d’effectifs

Le débat allemand sur la conscription s’est déplacé d’un registre technique à un enjeu de cap national. À la faveur d’une prise de position remarquée, Friedrich Merz a remis en cause l’efficacité du modèle de service proposé par Boris Pistorius. En conséquence, l’hypothèse d’une année obligatoire pour toute une classe d’âge ressurgit. Cette controverse ne porte pas seulement sur un instrument, elle interroge la manière dont Berlin entend reconstruire la masse militaire nécessaire à une posture crédible.

La nouvelle a pris corps à partir des doutes exprimés par le chef du gouvernement, relayés par le magazine Der Spiegel. Comme le rapporte Der Spiegel, la confrontation entre un modèle scandinave sélectif et un service universel rimant avec rapidité et lisibilité politique structure désormais l’agenda. Le titre dit l’essentiel : la Bundeswehr manque d’effectifs et la tentation du retour à la conscription gagne en intensité.

L’enjeu dépasse la simple équation du recrutement. Il touche à la synchronisation entre besoins immédiats de posture face à la Russie et réalités capacitaires d’hébergement, d’instruction et d’encadrement. Si l’effort financier est engagé, l’infrastructure et la chaîne de formation restent les véritables goulots d’étranglement. C’est sur cette tension, et non sur une préférence idéologique, que se joue la pertinence d’un choix aujourd’hui déterminant.

Dès lors, la question ne se résume pas à trancher entre volontariat encadré et obligation généralisée. Elle consiste à apprécier ce que chaque option permet à court terme, sans déstabiliser l’appareil militaire au moment précis où il doit durcir sa posture. Par ailleurs, l’exemple allemand pourrait devenir un banc d’essai pour d’autres capitales européennes, confrontées à des défis similaires de ressources humaines et de résistance logistique.

Cette analyse part de la controverse publique pour éclairer les besoins réels de la Bundeswehr, puis examine les limites organisationnelles associées, l’architecture juridique sous-jacente et le rapport coût-opportunité de chaque voie. Elle se conclut par une évaluation structurée des risques et par une réflexion sur la portée européenne de ce possible « proof of concept » allemand, dont le succès ou l’échec pèsera sur l’équilibre militaire du continent.

De la suspension de la conscription à une Bundeswehr durablement sous-dimensionnée

L’Allemagne a suspendu la conscription en 2011, convaincue que la professionnalisation permettrait de concentrer des moyens rares sur des capacités expéditionnaires et sur des spécialités de haute technicité. L’expérience a produit des gains en termes de gestion des compétences, mais elle s’est traduite par un affaiblissement très net de la base d’effectifs mobilisables. Ce déficit s’est accentué avec la remontée des tensions en Europe, puis avec la prise de conscience, à Berlin, des limites d’un format d’active trop étroit pour garantir une dissuasion conventionnelle robuste et continue.

armées allemandes Bundeswehr
Entrainement au tir de recrus de la Das Heer, l’Armée de terre allemande.

Le diagnostic chiffré confirme ce déclassement progressif. Selon la Bundeswehr, « au total, 182 984 en uniforme et 80 602 civils assurent aujourd’hui l’aptitude opérationnelle », pour un effectif théorique de 206,000 militaires, soit un déficit de près de plus de 12%. Le socle reste respectable, mais demeure insuffisant pour satisfaire à la fois aux contrats opérationnels, aux besoins de relève et aux exigences de régénération. À l’opposée de la période de conscription, la profondeur de réserve s’est amincie, tandis que les structures d’accueil et d’instruction se sont adaptées à un flux réduit.

Or, l’ambition publique redéfinie depuis la « bascule d’époque » (Zeitenwende) engage un changement d’échelle. D’après Meta-Défense, « atteindre 260 000 militaires actifs d’ici à 2035 depuis environ 203 000 aujourd’hui » constituerait la nouvelle trajectoire théorique. Même si l’écart exact dépend des hypothèses de sortie et de rétention, l’ordre de grandeur illustre le saut attendu : il s’agit de reconstituer un format de masse, tout en modernisant les équipements et en reprenant la maîtrise des flux RH sur la durée.

Ce rappel historique éclaire la nature du dilemme actuel. La suspension de la conscription a produit des effets irréversibles sur la culture d’organisation, les filières d’encadrement et les infrastructures. Reconstituer en peu d’années ces maillons disparus, du logement aux centres d’instruction, ne se décrète pas. Par ailleurs, le nécessaire durcissement de posture vis-à-vis de la Russie rend le calendrier plus contraint. La recherche d’un levier rapide d’augmentation de la base d’appel se heurte donc, implicitement, à une mécanique qui se reconstruit lentement.

Enfin, l’opinion publique allemand est sollicitée sur un sujet particulièrement sensible, qui engage une relation nouvelle entre l’État et la jeunesse. L’abandon de la conscription avait fait naître une norme sociale, et la réintroduction d’un service universel rebat les cartes. Le débat se structure désormais autour de la faisabilité et de la pertinence d’un modèle plus souple, inspiré du Nord de l’Europe, par rapport à un schéma général, immédiatement lisible, mais beaucoup moins souple en termes de logistique et d’organisation.

Une armée qui rétrécit et vieillit malgré l’effort budgétaire engagé

Au-delà des intentions, la photographie récente des effectifs renforce l’urgence à agir. Selon Reuters, « les effectifs sont tombés à 181 200 en 2024, l’âge moyen grimpant à 34 ans ». Cette dynamique négative, même mesurée, pèse sur la capacité à tenir des contrats de disponibilité, à fortiori dans des métiers en tension. Elle fragilise aussi la pyramide des grades et des compétences, indispensable pour former et encadrer de nouvelles vagues de recrues, alors que près de 40% des effectifs atteindront la limite d’âge dans les 7 années à venir..

Luftwaffe tornado
Eurofighter Typhoon de la Luftwaffe. La professionnalisation de la Luftwaffe a permis aux armées allemandes de participer à des missions hors de ses frontières, même si la constitution de la République Fédérale d’Allemagne impose certaines contraintes nettes dans ce domaine.

La contrainte financière, conséquence de 20 années de sous-investissements chroniques, n’explique plus tout, à elle seule. Le ministère fédéral de la Défense (Bundesministerium der Verteidigung, BMVg) a actionné des leviers budgétaires substantiels. D’après le BMVg, « 62,43 Md€ en 2025, plus 24,06 Md€ du fonds spécial, soit plus de 86 Md€ » sont consacrés aux armées en 2025. Cet effort vise à combler des retards capacitaires, relancer des programmes et restaurer la disponibilité. Or, sans améliorer le pipeline RH, la dépense marginale est moins efficace, les équipements livrés risquant de manquer d’équipages et de maintenanciers formés et opérationnels.

En outre, l’âge moyen plus élevé traduit une difficulté à toucher les cohortes jeunes, alors même que les filières civiles et les secteurs techniques rivalisent pour les mêmes profils. La Bundeswehr paie un déficit d’attractivité relatif, amplifié par l’image d’infrastructures perfectibles, par la perception d’un chemin de carrière peu lisible et par des contraintes plus élevées pour les volontaires. L’élargissement de la base de recrutement, qu’il passe par une conscription sélective ou universelle, devient donc un enjeu d’architecture des flux autant que de volume.

Ainsi, la question n’est pas de savoir si l’Allemagne dépense davantage, mais si elle le fait dans un ordre cohérent : d’abord les capacités d’accueil et d’instruction, ensuite la montée des formats, enfin la stabilisation de la pyramide. L’inversion de cette logique exposerait l’organisation à des à-coups, voire à des ruptures d’aptitude. C’est dans ce cadre qu’il faut apprécier la confrontation entre un modèle « scandinave » gradué de « conscription choisie », et une solution plus radicale visant une année pour tous.

Enfin, la fenêtre temporelle compte. À court terme, la posture de dissuasion conventionnelle au profit de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) exige des unités armées, encadrées et entraînées, pouvant être rapidement mobilisées et déployées. La tentation d’une solution rapide est compréhensible. Néanmoins, si l’appareil d’instruction ne suit pas, l’effet net peut devenir négatif, avec des recrues mal formées, une usure accélérée du commandement et des ressources détournées de la préparation opérationnelle, voire des moyens fondant la dimension dissuasive eux-mêmes.

Merz veut un service pour tous, Pistorius défend un modèle scandinave de sélection

Le débat public s’est cristallisé sur deux voies. D’un côté, Boris Pistorius présente un modèle de « nouveau service » fondé sur un recensement, une obligation de réponse pour les hommes et une montée progressive, en fonction des capacités. Selon le BMVg, « au départ, environ 5 000 supplémentaires la première année, capacités à reconstruire ». L’idée est de tester, puis d’étendre, en évitant de saturer une organisation fragilisée par une décennie de sous-investissement dans le soutien.

Friedrich merz boriz Pistoruis
Boris Pistorius (SPD, ministre de la Défense), à gauche, et Friedrich Merz (CDU, chancelier) à droite, étaient jusqu’à présent alignés dans leurs ambitions pour la Bundeswehr et la stratégie de défense allemande, y compris industrielle. La conscription est le premier couac dans ce front uni.

De l’autre côté, Friedrich Merz doute que la base du volontariat, même encadré, permette d’atteindre la masse souhaitée. Comme l’affirme Stern, « je soupçonne que la seule base du volontariat ne suffira pas ». À ses yeux, une année de service pour toute une classe d’âge apporte une lisibilité politique et un effet de levier immédiat. L’objectif est d’instaurer un réflexe collectif, quitte à traiter les difficultés d’infrastructure en parallèle.

Or, ce différend n’est pas purement doctrinal. Il recouvre une divergence d’appréciation sur la capacité réelle du système à absorber un choc d’effectifs. D’après Stern, le ministre a annoncé la création de 40 000 places supplémentaires d’hébergement. Ce chiffre illustre l’ampleur du chantier, et rappelle que l’augmentation des flux ne se décrète pas sans encadrement, sans formateurs et sans matériels d’instruction en nombre.

Par ailleurs, le « Nouveau Wehrdienst » suppose une ingénierie administrative précise. Le recensement à 18 ans, l’obligation de réponse pour les hommes et la sélection posent des questions juridiques et sociales spécifiques, parmi lesquelles la répartition des efforts entre sexes et la compatibilité avec les parcours d’études. La progressivité vise justement à amortir ces frictions. À l’opposée, la solution universelle rassure sur la quantité, mais elle expose l’organisation à une déflagration logistique immédiate.

Ainsi, la controverse agit comme un révélateur. Elle oblige à expliciter le compromis entre volume et qualité, mais aussi entre vitesse d’exécution et robustesse de la formation et entre symbole politique et pragmatisme opérationnel. Le risque central serait d’adopter un schéma qui corrige le symptôme sans traiter la cause : la faiblesse d’un écosystème d’instruction, d’hébergement et d’encadrement, que seule une politique soutenue et ordonnée peut réhabiliter durablement.

Construire une réserve crédible et viser 460 000 personnels mobilisables

Pour être efficace, la réforme doit s’adosser à une finalité claire : reconstituer une réserve conséquente et une profondeur de force capable d’encaisser la surprise stratégique. Toujours selon le BMVg, « il faut viser 460 000 militaires, réserve comprise, pour la défense et l’Alliance ». Ce jalon fixe l’ambition. Il renvoie à un horizon dans lequel la Bundeswehr doit pouvoir projeter, soutenir et régénérer, tout en assurant la défense du territoire et les obligations OTAN.

Bundeswehr Soldat allemand das Heer
Lre tour à la conscription en Allemagne a pour but d’accroitre les effectifs de la reserve mobilisable, en cas de conflit, pour atteindre 460,000 soldats.

La conscription choisie pourrait, si elle est bien calibrée, renforcer l’attractivité. La perspective d’un engagement limité, mais assorti de passerelles vers des statuts plus durables, peut convaincre des profils hésitants. Elle crée un sas d’entrée, évitant l’effet repoussoir d’une obligation généralisée. Néanmoins, pour que l’outil soit crédible, il faut garantir un encadrement satisfaisant, des équipements disponibles et des parcours formateurs reconnus, sous peine de décourager le vivier visé.

À plus long terme, la ressource financière doit suivre. D’après Meta-Défense, « la Bundeswehr disposera d’ici 2030 d’un budget dépassant 150 Md€, soit 3,5 % du PIB ». Une telle trajectoire offre des marges pour traiter simultanément les trois chantiers : le format, la modernisation de l’équipement et la reconstitution d’un écosystème d’instruction. Or, l’efficacité réelle dépendra de l’ordre d’exécution et de la constance politique, plus que du seul niveau de dépense.

En outre, un modèle gradué permet de tester les hypothèses, d’identifier les goulets et d’ajuster la volumétrie sans casser la machine. Il favorise l’apprentissage organisationnel et préserve la qualité de formation, déterminante pour la sécurité et la cohésion. À l’inverse, un basculement universel non préparé pourrait diluer la qualité, fragiliser le commandement intermédiaire et détourner des moyens critiques, notamment dans la maintenance et l’instruction initiale, au moment où la disponibilité opérationnelle doit progresser.

Enfin, la dimension européenne ne doit pas être négligée. Si l’Allemagne réussit une montée en puissance ordonnée, son expérience deviendra un point d’appui pour d’autres pays confrontés à des contraintes analogues. L’effet d’entraînement pourrait porter sur l’architecture des réserves, sur les coopérations industrielles et sur l’alignement des cycles de formation. À l’opposée, un échec retentissant refroidirait durablement toute velléité de retour à une forme de service en Europe.

Infrastructures, encadrement et droit : les contraintes qui bornent le choix politique

À ce stade, l’obstacle le plus immédiat reste matériel. Le ministère a chiffré le vaste chantier d’infrastructure à conduire. Selon le BMVg, « quelque 8 000 projets doivent être accélérés ; 1,7 Md€ de volume en 2025 ». Casernes, écoles, champs de tir, ateliers et hébergements doivent être remis à niveau. Sans cette base, la montée en flux d’instruction et de formation ne tiendrait qu’au prix d’une dégradation de la qualité et de la discipline.

Puma Armée de terre allemande
Le VCI Puma de la BundesWehr

S’ajoutent les contraintes d’encadrement. La formation de formateurs, la consolidation du commandement de proximité et la disponibilité des matériels d’instruction exigent du temps. Un afflux massif de conscrits, sans prévisibilité ni phasage, exercerait une pression inédite sur des maillons déjà sous tension. L’expérience internationale montre que la qualité de l’instruction initiale conditionne durablement la cohésion, la sécurité et l’aptitude au combat. La tentation du « court-termisme » se paierait plus tard.

Le droit encadre également la marge de manœuvre. L’article 12a de la Loi fondamentale, accessible via Gesetze im Internet, a été conçu avec une portée qui, dans sa lettre, vise d’abord les hommes. Étendre sans ambiguïté un « service pour tous » supposerait de clarifier la base constitutionnelle. Une révision d’ampleur exigerait des majorités qualifiées et un compromis politique solide, au risque de ralentir le calendrier si l’option universelle était retenue.

Dans ce contexte, l’évaluation de la « décision Merz » en termes de forces, faiblesses, opportunités et risques prend tout son sens. Sa force principale tient à la lisibilité : une année de service pour toute une classe d’âge envoie un signal clair et crée un large vivier. Sa faiblesse est logistique et pédagogique, car l’appareil ne paraît pas calibré pour absorber un tel volume immédiatement. L’opportunité réside dans l’accélération de la constitution d’une réserve. Le risque se loge dans les contentieux, l’impopularité et la perturbation de la posture.

Enfin, l’alignement entre la politique et l’exécution fera la différence. Une stratégie progressive, même en cas d’option universelle, est susceptible de réduire les frictions. Cependant, elle masquerait mal une tension de fond : comment augmenter rapidement le format tout en préservant la qualité de la formation et la disponibilité opérationnelle ? La réponse exige un séquençage rigoureux et une gouvernance inter-ministérielle capable de coordonner budgets, infrastructure et ressources humaines.

Un service annuel universel face à des cohortes 18–24 ans hétérogènes

Le débat ne peut ignorer la taille et le profil des classes d’âge. La statistique rappelle que la population jeune n’est ni disponible, ni homogène. D’après Destatis, « 59 % des 6,1 millions de 18–24 ans sont encore en études ou formation ». Un service universel heurterait donc une diversité de parcours, et imposerait un calibrage fin des dérogations, des reports et des voies d’accomplissement alternatif. Faute de quoi, la friction sociale risquerait de l’emporter.

recrues allemandes Bundeswehr
Il manque aujourd’hui plus de 20,000 soldats au sein de la Bundeswehr pour satisfaire à son objectif d’effectifs théoriques.

La cohérence entre besoins et flux potentiels doit également être clarifiée. Selon n-tv, « la Bundeswehr a besoin d’environ 80 000 soldats actifs supplémentaires », cohérent avec l’objectif de 150,000 soldats déjà évoqué sur ce site. Ce chiffre donne une idée de l’ampleur du rattrapage. Si l’on visait une année de service pour tous, l’écart entre la taille de la cohorte et les besoins militaires ouvrirait la question des affectations civiles, de la sécurité civile à la santé, afin d’éviter de mobiliser sans utilité militaire immédiate.

Or, l’universel n’est pas synonyme d’uniforme. L’aptitude physique, les compétences techniques, les niveaux d’études et les engagements déjà pris par les jeunes sont variés. Un modèle de sélection, à la manière scandinave, prétend précisément faire coïncider les profils et les besoins, quitte à laisser hors du périmètre une part substantielle d’une classe d’âge. La contrepartie est symbolique : la visibilité politique d’un effort partagé s’en trouve atténuée, ce que ses détracteurs soulignent.

Le défi d’encadrement demeure central, quel que soit le modèle. Passer de 5 000 entrants supplémentaires la première année, tel que posé dans le « Nouveau Wehrdienst », à des volumes beaucoup plus élevés, supposerait déjà d’accroître d’autant le nombre d’instructeurs, de cadres et de maîtres de spécialité. Sans cette densification, le taux d’encadrement se dégraderait, compromettant l’apprentissage et la sécurité. La contrainte est d’autant plus forte que l’âge moyen actuel de l’active s’élève. L’obstacle serait, naturellement, décuplé s’agissant d’une classe d’âge de 800,000 jeunes gens, meme si les armées ne devaient en absorber que 10 à 15%.

Enfin, la temporalité importe. Un schéma universel, même bien accepté, produirait ses effets avec retard si l’infrastructure, annoncée en renforcement, n’était pas prête. À l’inverse, un modèle gradué permettrait de calibrer les flux, de mesurer l’absorption réelle et de préserver la disponibilité opérationnelle, au prix d’un symbole moins puissant. La décision à prendre arbitre entre ces deux logiques, toutes deux légitimes, mais attachées à des calendriers et à des risques distincts.

Conclusion

L’analyse conduite fait apparaître quatre points décisifs. D’abord, la Bundeswehr souffre d’un déficit structurel de ressources humaines, documenté par ses propres chiffres et par les constats d’une armée vieillissante. Ensuite, le modèle de conscription graduée vise une montée en puissance maîtrisée, à hauteur de 5 000 entrants supplémentaires la première année. En outre, l’option d’un service universel proposée par Friedrich Merz offre de la lisibilité, mais elle concentre des risques logistiques et juridiques. Enfin, l’objectif stratégique reste la construction d’une réserve crédible à hauteur de 460 000 personnels.

Boris pistorius en suède mai 2024
Boris Pistorius en Suède en Mai 2024, pour observer le fonctionnement de la mécanique de conscription choisie dans les pays scandinaves.

La question du « bon moment » se pose donc avec acuité. À court terme, la posture de dissuasion conventionnelle au profit de l’OTAN impose de préserver la qualité de la formation et surtout la disponibilité des forces promises à l’alliance. Un changement de très grande ampleur, sans séquençage, pourrait produire des effets inverses à ceux recherchés. À l’opposée, une montée en charge graduée risque de paraître timorée, alors que l’opinion et les alliés attendent des signaux forts de reconstitution de la masse.

La soutenabilité du choix repose donc sur l’ordonnancement des chantiers. Les 8 000 projets d’infrastructure et le volume de 1,7 milliard d’euros annoncés pour 2025 doivent d’abord sécuriser l’accueil, l’instruction et l’encadrement. La trajectoire financière évoquée à l’horizon 2030 offre une fenêtre pour réinvestir le cœur de l’appareil militaire, à condition d’aligner la gouvernance sur un calendrier réaliste. L’adhésion sociale dépendra, elle, de la clarté des règles et des passerelles proposées aux jeunes.

Au-delà du périmètre allemand, l’enjeu est européen, notamment en France et en Italie, ou le sujet d’un retour à la conscription est régulièrement évoqué avec un manque évident de perspective opérationnelle. Si Berlin parvient à équilibrer vitesse et qualité, son expérience fera école et facilitera des coopérations renforcées, depuis l’industrie jusqu’aux doctrines de mobilisation. L’Allemagne deviendrait alors un point d’appui, non un contre-exemple. À l’inverse, un emballement mal maîtrisé obérerait la crédibilité du retour à la conscription sur le continent, au moment même où la profondeur de force redevient un déterminant de la sécurité collective.

En définitive, la controverse entre Boris Pistorius et Friedrich Merz aura eu une vertu : mettre à nu les arbitrages réels qui se cachent derrière les slogans, en Allemagne, mais aussi en Europe. Nul instrument ne remplacera la logique d’exécution, la constance politique et la hiérarchie des priorités. L’Allemagne peut réussir une réforme utile si elle accepte qu’une armée se reconstruit par le bas, par les casernes et par les écoles, au rythme des instructeurs et des cadres, et que l’empilement de chiffres ne vaut pas politique si la séquence n’est pas maîtrisée.

[En Bref] Livraison de nouveaux BMPT Terminator, l’Altay turc prêt pour la production en série, 8 destroyers antiaériens pour la Deutsche Marine…

L’actualité défense est dense et en évolution rapide, alors que certains sujets, ne justifiant pas un article dédié, ne peuvent être ignorés pour comprendre l’évolution des lignes de force dans les différents domaines clés entourant l’équation stratégique européenne et mondiale.

Ainsi, en dépit de sérieuses interrogations sur son efficacité au combat, le BMPT Terminator continue d’être produit et livré aux armées russes. En Turquie, le char de combat Altay, attendu depuis de nombreuses années, semble enfin prêt à franchir le seuil industriel, mais des questions pèsent au sujet ce nouveau char qui se veut de génération intermédiaire, sans en avoir toutes les caractéristiques.

En Allemagne, la Deutsche Marine confirme son intention de se doter de 8 destroyers antiaériens lourds F127, mais ses arbitrages en matière de radar et de missiles, semblent bien éloignés du discours pro-européen volontiers répété par Berlin. Enfin, Trump a conditionné la vente de F-35 à la Turquie, à l’arrêt des importations de pétrole russe par Ankara, alors que, dans le même camp, les forces aériennes turques semblent se désintéresser du F-16V pour donner la priorité à l’acquisition de turboréacteurs F110 américains pour le chasseur Kaan.

BMPT Terminator : nouvelles livraisons et vraie utilité en Ukraine

D’après le UK Ministry of Defence, la Russie n’engageait, au printemps 2022, qu’une seule compagnie de véhicules de combat de soutien de char (BMPT Terminator) sur l’axe de Sievierodonetsk. Ce point de départ éclaire l’interrogation : quelle est, aujourd’hui, l’efficacité réelle de ce concept en Ukraine, et dans quelles missions est-il employé ? En effet, le BMPT fut pensé pour escorter les chars et écraser l’infanterie adverse en milieu urbain. Dès lors, la montée en cadence observée en 2025 doit se lire à l’aune de cet emploi initial, encore expérimental au début du conflit.  

BMPT Terminator en Ukraine
BMPT Terminator russe en Ukraine

Comme le rapporte Defense Express, Uralvagonzavod a expédié une nouvelle tranche de BMPT vers les forces russes, au moins cinq exemplaires étant visibles lors du roulage. La nouveauté tient moins à la plateforme qu’à sa persistance : après des apparitions clairsemées, Moscou reconduit l’effort pour épauler ses unités blindées. On peut supposer que si la production continue, c’est que le commandement perçoit une utilité tactique, fût-elle de niche, dans l’appui rapproché des chars et la neutralisation de positions tenaces le long d’axes urbanisés. Par ailleurs, cela suggère des besoins accrus en escorte blindée.  

Sur le plan technique, le BMPT assemble deux canons automatiques de 30 mm, deux lance-grenades automatiques et des missiles guidés « Ataka », configuration conçue pour saturer l’ennemi à courte et moyenne portée, tout en menaçant les blindés légers. En outre, sa protection équivalente à celle d’un char, renforcée par des modules réactifs, vise à survivre en évoluant au plus près des T-72/T-90 qu’il accompagne. Cependant, l’environnement ukrainien, dominé par la détection aérienne et les frappes précises, semblait avoir réduit l’avantage théorique d’un tel véhicule imposant et distinctif, qui exige une bulle de guerre électronique et d’infanterie.

Les conséquences de cette livraison sont ambivalentes. D’un côté, la Russie entérine une doctrine où le choc blindé conserve une valeur, et où l’« escorte feu » mécanisée doit ouvrir ou sécuriser des pénétrations locales ; de l’autre, la réalité opérationnelle impose de composer avec un front saturé de drones téléopérés et à usage suicide, compliquant la mobilité et l’abri des colonnes. Les villes de première ligne vivent désormais sous la menace constante de drones, ce qui renforce les contraintes sur tous les véhicules, même lourdement protégés : la survivabilité dépend autant des contre-mesures actives que de la discipline tactique.  

Dès lors, l’empreinte thermique et visuelle du BMPT en fait une cible prioritaire, et ses grilles ou écrans « anti-drones » n’offrent qu’un sursis si l’escorte d’infanterie, le génie et la couverture électromagnétique ne sont pas synchronisés. En conséquence, l’efficacité du Terminator restera fonction de son intégration au combat interarmes : reconnaissance par drones amis, neutralisation des observateurs adverses, brouillage opportun et progression courte sous appuis.

La taille réelle des tranches livrées, la capacité à engager en sections/compagnies complètes, et surtout la transformation des retours d’expérience en tactiques reproductibles plutôt qu’en démonstrations ponctuelles permettront d’affiner la compréhension de l’efficacité réelle de ce type de blindé, et de son intégration dans la manoeuvre blindée de première ligne..

Altay : la série se profile pour un char moderne mais daté

Comme le rapporte Defence24, Aselsan a annoncé la fin des essais en usine des sous-systèmes destinés à l’Altay (conduite de tir Volkan II, système de protection active Akkor, tourelleau téléopéré SARP 100, capteurs, liaisons, système de gestion de bataille (BMS), identification ami-ennemi (IFF), etc.). Trois chars de série doivent être livrés cette année, avant une montée à 85 Altay T1 puis un basculement vers le T2 (165 exemplaires au premier lot), Ankara visant à terme 1 000 unités. Dès lors, la question centrale n’est plus « si », mais « dans quelles conditions » la série sera tenue.

Altay tank tests
Le MBT Altay lors de ses essais constructeurs

Après plus de sept ans d’attente ponctués de reports et de contraintes extérieures, l’Altay semble enfin franchir le seuil industriel. Le point d’intérêt est clair : char de « génération intermédiaire » par ses capteurs, sa mise en réseau et son Akkor, il affiche pourtant l’empreinte des chars lourds. D’après Meta-Defense, l’Altay se positionne dans la catégorie des 65 tonnes, comparable aux Leopard 2A7 modernisés. Ainsi, son architecture privilégie la survivabilité et l’intégration de systèmes plutôt qu’une rupture de masse ou de silhouette ; le débat porte donc sur un éventuel décalage doctrinal face aux paradigmes émergents.

En effet, l’Altay agrège des briques technologiques cohérentes avec ce positionnement. Le couple Volkan II/Akkor vise à préserver l’équipage dans un environnement saturé de munitions rôdeuses et de missiles antichars, tandis que le BMS doit assurer une circulation rapide de l’information tactique. Par ailleurs, l’adjonction d’un tourelleau téléopéré et d’alarmes laser complète la bulle de protection rapprochée. D’autre part, la bascule planifiée du T1 vers le T2 traduit un design pensé pour l’itération : d’abord stabiliser la chaîne et les interfaces, puis déployer des incréments de performance. Ainsi, l’Altay coche les attributs d’une génération transitoire misant sur l’intégration plutôt que sur une rupture cinématique.

Selon l’Anadolu Agency, la production de série a démarré sur le site BMC d’Ankara, avec un outillage robotisé et l’objectif d’insérer le groupe motopropulseur national BATU. En conséquence, l’autonomie industrielle recherchée par Ankara se matérialise : en réduisant la dépendance extérieure sur les composants critiques, la Turquie sécurise la soutenabilité des flux et prépare des offres export plus maîtrisées. Ainsi, la livraison des premiers exemplaires servira de jauge, à la fois pour l’industrialisation (qualité-coût-délais) et pour l’endurance des sous-ensembles dans la durée.

Reste le nœud des risques. En dépit de la confiance affichée par Ankara, force est de constater que l’Altay est à contre-courant de la tendance actuelle pour les chars de génération intermédiaire. Ainsi, tant le M1E3 américain, le KF51 italien que le Leopard 3 allemand, tous visent une masse au combat inférieure à 55 tonnes, sur la base des enseignements venus d’Ukraine ayant montré les limites et lourdes contraintes de mise en oeuvre des MBT de plus de 60 tonnes comme le M1A1, le Challenger 2 et le Leopard 2A5-6.

La génération suivante, que l’on peut voire poindre avec le M-100 chinois ou le MGCS franc-allemand, est encore plus radicale, avec une masse de 50 tonnes ou moins, pour un moteur de puissance constante de 1500 tonnes. De fait, en bien des aspects, l’Altay apparait comme un char, certes moderne, mais également daté en matière de paradigme. Il faisait illusion en 2019, lorsqu’il accueillait fièrement les visiteurs du Salon Eurosatory. Aujourd’hui, il représente, en bien des aspects, ce qu’il ne faut plus faire, en matière de char de combat.

Deutsche Marine : cap sur huit F127, arbitrage imminent sur la F126

Comme le rapporte Hartpunkt, Berlin prépare un relèvement de cible pour la future classe F127, de cinq unités (plus une option) à huit frégates, avec un budget d’environ 26 milliards d’euros incluant l’armement. Le programme retient le système de combat Aegis et le radar SPY-6, et introduirait pour la première fois une capacité de défense antimissile balistique (DAMB) au sein de la Deutsche Marine. Par ailleurs, une décision proche est attendue sur la F126, retardée par des difficultés logicielles chez le maître d’œuvre néerlandais : poursuite, reprise en main allemande, ou solution transitoire de type MEKO 200 sont évoquées.

F127 Marine allemande
Désignée comme frégate par la Deutsche Marine, la future F127 aura toutes les caractéristiques d’un destroyer lourd, avec un déplacement de plus de 10,000 tonnes et un armement massif. L’absence de capacités de frappe vers la terre l’exclu cependant de la désignation de croiseur.

L’insight met en avant la volonté allemande de s’imposer comme « marine critique » en Europe. D’après la Bundeswehr, le cap stratégique depuis 2022 privilégie la défense nationale et collective, la préparation aux combats de haute intensité et la masse critique des moyens. Ainsi, le document « Objectives for 2035 and beyond » insiste sur la présence soutenue, la résilience du commandement et l’agrégation de capteurs longue portée avec des effecteurs modernes. En conséquence, l’accroissement du nombre de plateformes au-dessus et au-dessous de l’eau devient une condition d’efficacité, donc un déterminant des formats.

Sur le plan technique et industriel, Hartpunkt précise que TKMS et NVL ont constitué une coentreprise pour construire les F127 sur base du design MEKO A-400 AMD. En outre, le choix du SPY-6 plutôt que du SPY-7 aurait été acté par une « décision de sélection » signée par l’Inspecteur général, tout en restant sensible à d’éventuels surcoûts si des contributions américaines aux coûts de développement étaient exigées. D’autre part, l’option d’une transition F126 vers un pilotage allemand, voire d’une solution intérimaire, vise à réduire l’exposition calendaire, à coût maîtrisé, dans un contexte où la menace et la vitesse d’exécution priment.

La montée en puissance n’est toutefois crédible qu’adossée à des effectifs accrus. Selon Reuters, l’objectif gouvernemental vise environ 260 000 militaires d’active, soit jusqu’à 60 000 supplémentaires par rapport aux niveaux actuels, alors même que le palier de 203 000 n’a pas encore été atteint et qu’un déficit d’environ 20 000 persiste. Dès lors, l’effort capacitaire naval s’insère dans une tension RH plus large : formation des équipages, fidélisation, et montée en compétence pour la DAMB et la défense aérienne et antimissile (DAAM) pèseront sur le calendrier comme sur les coûts récurrents.

Reste enfin un faisceau de risques et de conséquences. L’adoption d’une architecture américaine (Aegis et SPY-6) accroît l’interopérabilité avec les Etats-Unis, mais peut nourrir le débat européen sur l’autonomie industrielle. En effet, les trois autres grandes marines européennes ont, elles, opté pour la solution Aster 30B1/NT pour la défense antiaérienne et antimissile. L’efficacité de ce missile conçu par MBDA, a été démontrée en mer Rouge ces derniers mois, y compris contre les cibles balistiques.

Un arbitrage allemand vers ce missile aurait évidemment considérablement renforcé l’autonomie stratégique européenne, et l’interopérabilité de la Deutsche Marine avec les marines de ses voisins les plus proches alors que les destroyers allemands évolueront le plus souvent en coopération avec leurs homologues britanniques, italiens ou français. On ne peut manquer d’y voir une démarche d’obstruction de Berlin pour éviter que l’Aster s’impose comme un standard européen, alors que les industriels allemands ont lourdement investis pour être l’inside-man des missiles américains en Europe, tout en développant ses propres solutions…

Trump conditionne un retour des F-35 en Turquie à une rupture énergétique avec Moscou

Comme le rapporte Defence24, Donald Trump a rouvert le dossier F-35 avec Ankara en posant une condition politique explicite : cesser les importations turques d’hydrocarbures russes. Dans le même temps, Washington et Ankara ont signé un protocole d’accord sur des coopérations nucléaires civiles, signe que le dégel bilatéral s’accélère. En filigrane, une lecture plausible est la suivante : pour gagner du temps sur le chasseur national Kaan, Ankara pourrait arbitrer en faveur des moteurs, quitte à rogner sur des kits de modernisation F-16V, tout en rouvrant la voie à une commande de F-35. Dès lors, la triangulation turque entre autonomie, calendrier industriel et accès occidental se tend.

F-35B USMC
Le F-35B demeure la seule option pour équiper les LHD turcs classe Anadolu afin de les gréer en porte-aéronefs et non comme porte-hélicoptères et porte-drones d’assaut.

D’après le Congressional Research Service, l’exclusion de la Turquie du programme F-35 et les sanctions de la loi américaine CAATSA ont découlé de l’acquisition du système russe S-400 en 2019. Cette architecture juridique pèse encore : la livraison d’aéronefs demeure politiquement et légalement conditionnée à la résolution du dossier S-400. En effet, toute réintégration exigerait une séquence crédible de désengagement vis-à-vis des équipements russes et, potentiellement, des gages énergétiques. Ainsi, les « discussions » annoncées aujourd’hui s’inscrivent dans un cadre contraint qui limite les gestes rapides et impose des étapes vérifiables avant tout transfert effectif.

Par ailleurs, le tempo grec rebat les cartes en Méditerranée orientale. Selon Reuters, Athènes a ouvert la voie à l’acquisition, non pas de deux, mais de quatre frégates Bergamini d’occasion (classe FREMM, « Frégate européenne multi-missions ») auprès de l’Italie, tout en validant une quatrième frégate de défense et d’intervention (FDI) française et de nouveaux sous-marins, pour un plan pluriannuel d’environ 28 milliards d’euros. La densité capacitaire grecque en mer Égée va donc rapidement s’épaissir, renforçant l’alerte aérienne et la maîtrise de surface. Dès lors, la fenêtre d’opportunité d’Ankara pour cimenter un avantage qualitatif aérien se rétrécit.

Sur le plan technique, la logique turque est lisible : l’accès à une capacité « furtive » crédible ne peut reposer sur un seul pilier. D’une part, le Kaan doit franchir les seuils critiques d’industrialisation et de motorisation ; d’autre part, un lot initial de F-35 garantirait une bascule opérationnelle rapide et des effets d’apprentissage. En outre, l’arbitrage évoqué sur les F-16V et la priorisation de moteurs pour le Kaan relèvent d’un calcul de chemin critique : raccourcir la phase la plus risquée du programme national, quitte à accepter des compromis transitoires sur la flotte héritée. Ainsi, Ankara chercherait à lisser le risque calendrier tout en regagnant de l’influence auprès de Washington.

Reste que des risques majeurs subsistent. Dans ce domaine, la condition énergétique posée par Washington suppose des décisions visibles et assumées sur les approvisionnements turcs, donc des coûts internes non négligeables. En effet, la mécanique CAATSA ne disparaît pas par simple déclaration ; elle requiert des gestes vérifiables et une trajectoire soutenable.

Dès lors, l’agenda politique américain, les équilibres du Congrès et la capacité turque à gérer simultanément désengagement énergétique et montée en puissance industrielle seront déterminants. Il faudra donc surveiller de prêt les signaux concrets sur le S-400, le calendrier d’ajustement énergétique, la formalisation d’un chemin procédural vers le F-35, et, en miroir, la consolidation des achats grecs et leur rythme d’entrée en service.

[ACTU] Les 5 derniers Dassault Albatros de surveillance maritime ont été commandés pour la Marine nationale

Le 26 septembre 2025, la Direction générale de l’armement a notifié à Dassault Aviation la commande des cinq derniers Falcon 2000LXS « Albatros » du programme AVSIMAR, bouclant ainsi l’objectif de douze appareils pour la Marine nationale. Cette commande permet d’accélérer la régénération des moyens consacrés à la surveillance maritime par la Marine Nationale, dans l’Hexagone comme outre-mer.

L’intérêt concret tient à la continuité d’alerte, à la police des pêches, à la lutte contre les trafics et au secours en mer, avec des moyens plus endurants et mieux outillés. La décision achève une séquence engagée en 2020 et ouvre la phase d’industrialisation pleine. Elle appelle, dès l’introduction, un point de contexte solide.

AVSIMAR : 12 Dassault Albatros pour remplacer Falcon 50M et Gardian de la Marine nationale

Comme le confirme Dassault Aviation, la cible d’AVSIMAR a été fixée à douze Albatros, avec sept appareils déjà contractualisés en décembre 2020. Ce format vise le remplacement progressif des Falcon 50M et Falcon 200 Gardian, tous deux arrivés en fin de potentiel utile après plusieurs décennies de service intensifs, durant lesquelles les appareils se sont taillés une réputation de fiabilité et de sureté auprès des équipages des marins du ciel.

En ce sens, le choix du Falcon 2000LXS répond à une logique de série, de coûts maîtrisés mais également de continuité. Le premier exemplaire a volé en janvier 2025 ; la maturation industrielle et la qualification doivent désormais s’enchaîner sans rupture, faute de quoi la continuité de la mission SURMAR (Surveillance Maritime) serait exposée dans certaines zones éloignées, comme dans le Pacifique et dans l’Océan Indien.  

Facon Gardian Marine nationale
[ACTU] Les 5 derniers Dassault Albatros de surveillance maritime ont été commandés pour la Marine nationale 83

Héritier des Falcon de génération précédente, le 2000LXS en conserve certaines qualités propres, dont une grande autonomie et un comportement à basse vitesse sûr, indispensable pour certaines phase de vol comme le largage de chaine SAR (chaine de sauvetage aéroportée en mer). Son endurance accrue permet également de rallonger les créneaux sur zone et de réduire les relèves, ce qui allège certaines contraintes sur le contrat opérationnel global à format fixé.

Le saut capacitaire entrainé par l’Albatros, ne tient pas qu’à la cellule ou à la propulsion ; il résulte surtout d’un ensemble cohérent de capteurs et de réseaux, notamment grâce au radar de surveillance maritime à antenne active (AESA) opérant en bande X SearchMaster de Thales et la boule optronique Euroflir 410 de Safran. L’endurance de l’appareil couplée à ses capteurs évolués, permettra de tenir plus longtemps une « bulle » de détection autour d’un événement maritime, depuis la Manche jusqu’aux confins pacifiques.

Le standard « Albatros » embarque également des hublots d’observation et des moyens de largage dédiés au SAR, permettant aux opérateurs de tranche arrière de collecter des informations complémentaires, et d’interagir avec l’environnement. La logique de mission privilégie l’identification rapide, la collecte probante et la liaison vers les centres d’action de l’État en mer.

Le travail en équipage reste évidement central, Marine nationale oblige. Les consoles, la fusion de données et l’ergonomie visuelle, toutes très largement améliorées et modernisées, représenteront une avancée majeure vis-à-vis des modèles précédents, notamment pour réduire les phénomène de saturation cognitive. À ce stade, l’enjeu n’est pas l’exotisme technologique mais la robustesse, l’évolutivité logicielle et l’intégration fluide dans les corridors de données nationaux et interalliés.

Historiquement, la Marine nationale a mis en oeuvre des flottes mixtes pour couvrir des théâtres très dissemblables. Les Gardian ont ainsi porté l’outre-mer pendant que les Falcon 50M assuraient des missions plus proches. La bascule vers un parc homogène simplifie la formation des équipages et des personnels de maintenance, ainsi que du maintien en condition opérationnelle, tout en réduisant les coûts de possession, proportionnellement parlant.

Ces capacités seront notamment déterminante lors de la phase de transition, et lors du retrait des anciens vecteurs, alors que la continuité de service doit être tenue . Pour l’heure, la cohérence du programme prime.

Commande des 5 derniers Albatros en 2025 : lot final notifié par la DGA

Dans un communiqué, la DGA indique avoir notifié, le 26 septembre 2025, la commande de cinq Falcon 2000 LXS Albatros supplémentaires. Ce lot complète la première tranche de sept appareils engagée en 2020 et ferme la cible à douze. La séquence contractuelle permet de garantir aux industriels une visibilité ferme sur les cadences. Elle conditionne, par ricochet, la planification de livraisons et la montée en puissance des escadrilles. Le message adressé aux équipages est lisible : le renouvellement sera continu, sans rupture de ligne.

Falcon 2000 Albatros
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Naval News précise que le lot final porte sur la variante dédiée aux missions de surveillance et d’intervention, avec capteurs et liaisons adaptés à la police des pêches, à la lutte anti-trafics et au secours. Le périmètre couvre également l’action de l’État en mer, de la pollution à la sûreté. La stabilisation des choix techniques évite d’introduire, en fin de série, une sous-version qui alourdirait la logistique. Dès lors, la Marine peut planifier ses bascules d’équipages de manière lisible.

Le calendrier s’aligne désormais sur une IOC attendue fin 2026 pour les premiers avions, puis une montée en charge jusqu’au format opérationnel complet, permettant d’additionner heures de vol et retour d’expérience en « spirale » courte. La qualification capteurs et procédures seront classiques, de l’essai à l’évaluation en unité. La clé reste le rythme de transformation des équipages et des maintenanciers. Si l’on évite la dispersion des standards, la conversion se fera plus vite. Par conséquent, l’effet concret sur la posture de veille peut intervenir plus tôt qu’anticipé.

Les sources convergent sur le fait que l’effort porte d’abord sur l’outillage de mission et l’interopérabilité nationale. La conformité aux réseaux et aux règles de l’action de l’État en mer conditionne l’exploitation des données. L’autre levier tient à la disponibilité technique, dépendante des flux de rechanges et du soutien logiciel. Un point d’attention demeure : le lissage des retraits anciens vs l’arrivée des nouveaux appareils. L’écart de génération impose des procédures de cohabitation claires, sans quoi la productivité globale des heures de patrouille s’en trouverait réduite.

Surveillance maritime : endurance accrue et couverture ZEE étendue dès 2026

Selon BFMTV, l’entrée en service est visée « fin 2026 », sur la BAN de Lann-Bihoué et des détachements prévus en Polynésie et en Nouvelle-Calédonie. L’outre-mer impose des transits longs, des pistes contraintes et des délais d’intervention spécifiques. En pratique, la nouvelle flotte offrira plus d’heures utiles sur zone, pour une logique d’alerte, d’identification et d’intervention rapide, du Morbihan aux archipels du Pacifique.

Falcon 200
La Tranche arrière de l’Albatros représentera une transformation générationelle vis-à-vis de celle du Gardian

La valeur d’emploi d’un jet de surveillance tient à la combinaison de sa vitesse de transit et de sa tenue basse vitesse en zone d’intérêt. La première règle consiste à « arriver vite, rester assez, repartir sûr ». L’Albatros promet davantage d’allonge et une meilleure persistance grâce à ses capteurs et à ses liaisons. La dimension SAR demeure structurante en métropole et outre-mer. À ce stade, l’intérêt concret se mesure au temps effectivement passé à observer et documenter, davantage qu’au seul profil de vol.

L’interopérabilité interministérielle constitue l’autre gain attendu. Les avions doivent alimenter, en flux continu, les centres de coordination et les autorités maritimes. La pertinence se mesure à la qualité des preuves visuelles, au calage géoréférencé et à la continuité des pistes. Le bénéfice se matérialise quand la chaîne « détection-qualification-orientation » se déroule sans friction. Si les interfaces restent stables et l’ergonomie des consoles fiable, la productivité de chaque heure de vol augmentera. La logique de mission doit demeurer évolutive pour intégrer de futurs capteurs.

La montée en puissance demande une discipline MCO ferme. La polarité Lann-Bihoué/océans lointains exige des stocks pré-positionnés, des équipes de soutien projetables et une formation continue des spécialistes. La gestion des obsolescences logicielles conditionnera la stabilité des capteurs. L’aviation d’État ne peut se permettre des indisponibilités longues en période d’activité maritime soutenue. C’est ici que l’on mesure la pertinence d’un standard de flotte resserré, plus facile à maintenir. Cette exigence ouvre naturellement sur la projection industrielle et les jalons des vingt-quatre prochains mois.

Montée en puissance 2027–2030 : MCO, export et trajectoires industrielles

D’après Mer et Marine, la prise de capacité opérationnelle est attendue fin 2026 pour les premiers appareils. L’année 2027 verra l’élargissement des détachements outre-mer si le calendrier des livraisons est respecté. La fenêtre 2027–2028 servira de banc d’essai grandeur nature pour la consolidation des procédures et du soutien. Le jalon observable demeure la validation en unité, à date annoncée, puis la première campagne prolongée sur une ZEE lointaine. Si ces étapes s’enchaînent, l’effet de série se concrétisera.

Dassault Albatros Marine nationale
Image d’illustration Dassaut Aviation du Falcon 2000 pour le programme AVISMAR

En janvier 2025, les premiers avions ont volé en France et la chaîne Falcon 2000 est appelée à migrer progressivement vers l’Inde pour une partie de l’assemblage, avant conversion de mission dans l’Hexagone. Cette configuration suppose une logistique amont fluide et un pilotage de la qualité strict. Le bénéfice attendu est la sécurisation des cadences, avec des conversions à Mérignac et des essais à Istres. Si les flux internationaux se tendent, la priorité sera de protéger les chemins critiques des équipements de mission.

Sur le plan export, l’alignement d’une flotte nationale crédible sert d’argumentaire. La démonstration en service, les coûts de cycle de vie et la tenue opérationnelle sur des mers agitées feront foi. Plusieurs garde-côtes étrangers scrutent les retours d’expérience de la Marine française. Si la disponibilité technique reste élevée et l’intégration capteurs-liaisons stable, l’offre Falcon ISR gagnera en lisibilité face aux concurrents turboréacteurs et turbopropulseurs. Cette perspective contribue à amortir la chaîne et à sécuriser les évolutions incrémentales.

Reste la question de la cohérence budgétaire dans la durée. Le MCO logiciel et capteurs doit être provisionné sur l’intégralité de la trajectoire, sans « effet de falaise ». Le vrai point dur se niche souvent dans les mises à jour sécurisées, la cybersécurité embarquée et les requalifications périodiques. À court terme, l’épreuve de vérité sera la capacité à délivrer, d’ici fin 2026, un premier plot pleinement apte, puis une rotation soutenue en 2027. C’est ce jalon daté qui permettra d’arbitrer, in fine, la réussite du pari capacitaire.

Conclusion

En définitive, la commande des cinq derniers Albatros verrouille un format de douze appareils et répond à la question posée en introduction : la Marine se dote d’un outil homogène, endurant et interopérable pour ses missions de surveillance et d’intervention. L’apport se lira dans le temps passé sur zone et la qualité des données transmises. Le point critique réside dans la tenue du soutien logiciel et des capteurs, ainsi que dans l’ordonnancement des livraisons et des retraits.

D’ici fin 2026, la validation d’un premier plot pleinement opérationnel fera office d’échéance observable ; sa réussite conditionnera la capacité à élargir les détachements outre-mer dès 2027, sans rupture de posture.

Au-delà de ces aspects nationaux, le programme Albatros représente également un symbole international : respectant ses engagements, Dassault Aviation va assembler une partie des appareils destinés à la Marine nationale en Inde. Cette décision s’inscrit dans un cadre spécifique, alors que l’annulation du programme MMCA en 2013, fut la conséquence d’un refus, par Dassault Aviation, de garantir le processus qualité retenu par l’avionneur indien HAL, ce dernier refusant d’appliquer les directives strictes de l’industrie français.

Maintenant que Dassault a établi, avec son partenaire indien Tata, ses propres infrastructures de production dans le pays, la garantie qualité est assurée, y compris pour des appareils destinés aux armées françaises. Passée inaperçue par ailleurs, cette décision tend donc à considérablement renforcer la crédibilité du plan industriel soutenu par Dassault, Tata et l’Indian Air Force, pour la production locale de 114 Rafale supplémentaires, puisque les appareils seront au même standard de qualité que les appareils assemblés à Merignac, permettant de les mettre en oeuvre sereinement, mais aussi, le cas échéant, de les exporter.