Le document Sparta 2.0, rendu public par l’Institut de Kiel pour l’Économie mondiale et signé par Thomas Enders et quatre autres personnalités de l’industrie et de la recherche allemandes, chiffrerait à environ 50 milliards d’euros par an l’effort nécessaire pour bâtir une autonomie européenne de défense. Les auteurs décrivent une dépendance prononcée aux États-Unis et fixent des fenêtres de trois à cinq ans pour des progrès sensibles. Cette ambition se heurte toutefois à des commandes majeures passées par plusieurs capitales européennes au bénéfice d’équipements non européens, qui orientent les chaînes d’effet et de soutien loin du continent.
L’étude identifie dix lacunes critiques touchant le commandement et le contrôle, les systèmes autonomes, la frappe de précision et la défense aérienne. Elle évalue entre 150 et 200 milliards d’euros l’investissement d’ici 2030, et 500 milliards sur dix ans, financés, selon elle, par une réallocation équivalente à environ 10 pour cent des dépenses militaires européennes, soit près de 0,25 pour cent du PIB. « Un degré élevé d’indépendance européenne peut être atteint dans quelques années », affirme Thomas Enders, à condition de traiter cet objectif comme un véritable Projet Manhattan.
Les auteurs détaillent des ordres de grandeur et des calendriers. Un système européen de commandement et de contrôle pourrait être établi en trois à quatre ans pour 10 à plus de 20 milliards d’euros, avec pour référence opérationnelle le système Delta ukrainien. Une montée en puissance des drones et munitions rôdeuses, à l’échelle de plusieurs millions d’unités annuelles, nécessiterait au moins 30 milliards sur trois à cinq ans. La frappe de précision terrestre est évaluée à 20 à 30 milliards sur un horizon similaire, tandis que des chasseurs de sixième génération exigeraient au moins 200 milliards sur plus d’une décennie.
Dans le même temps, le segment aérien européen continue de s’équiper massivement outre Atlantique. Lockheed Martin estime qu’environ 450 F 35 pourraient voler en Europe d’ici 2030. En Italie, la Cour des comptes a relevé une hausse marquée des coûts du programme F 35 par rapport aux prévisions initiales, avec près de 12 milliards de dollars engagés au total et des décisions unilatérales américaines pesant sur la trajectoire. Rome a réduit sa cible à 90 appareils, sans remettre en cause sa participation, soulignant la profondeur de l’ancrage capacitaire et industriel.
Sur le volet naval, l’Allemagne a retenu pour ses futures frégates de défense aérienne de type F 127 une architecture intégrant des radars américains, le système de combat AEGIS et douze modules de lanceurs verticaux Mk41, portant le nombre de silos à 96. Berlin souhaite notifier la commande à partir de mi 2026 pour huit bâtiments dont l’entrée en service est visée au début des années 2030. Selon les évaluations communiquées, le programme de 26 milliards d’euros pourrait générer des gains supérieurs à 12 milliards de dollars pour les industriels américains.
À terre, Varsovie a engagé une trajectoire différente en privilégiant la Corée du Sud, avec 180 chars K2 commandés en 2022 puis un second contrat signé le 1er août 2025 pour 180 K2 supplémentaires et 81 véhicules de soutien. Soixante quatre chars seront produits en version K2PL, dont soixante et un en Pologne, dans le cadre d’un transfert industriel structurant. Hyundai Rotem et ZM Bumar Łabędy doivent formaliser les derniers accords de préparation de la production le 27 avril 2026, illustrant un arbitrage combinant calendrier de livraison et montée en capacité locale.
En Espagne, l’Armée de l’air et de l’espace a ouvert des discussions avec Turkish Aerospace Industries au sujet du chasseur de cinquième génération Kaan, a confirmé le directeur général de TAI lors du salon SAHA à Istanbul. Madrid avait réservé en 2023 une enveloppe de 6,25 milliards d’euros pour remplacer ses Harrier II et ses F A 18. D’après El País en août 2025, l’exigence gouvernementale d’investir 85 pour cent des fonds en Europe rendrait incompatible l’acquisition du F 35, tandis qu’une commande de trente Hürjet d’entraînement a été annoncée en coopération avec Airbus et TAI.
Sparta 2.0 place la construction d’un commandement et contrôle souverain et d’un cloud de défense au cœur de la réduction de dépendance. Les auteurs notent l’absence d’équivalent européen à Palantir et recommandent de bâtir un réseau spatial et de connectivité de type constellation, identifié comme priorité numéro un. Ils estiment qu’une efficacité initiale en défense aérienne peut être obtenue en trois à cinq ans, un achèvement plus large en cinq à dix ans pour un total voisin de 50 milliards d’euros, avec des intercepteurs de nouvelle génération au terme de l’effort.
Les promoteurs du document jugent crédible l’objectif à condition d’une priorité politique soutenue, de coalitions de pays moteurs et de méthodes d’acquisition recentrées sur des prototypes en compétition et des contrats orientés résultats. Ils insistent sur une incertitude de coûts de l’ordre de 20 à 30 pour cent, appelant à prévoir des marges et des mécanismes d’adaptation lors de l’exécution. « L’Ukraine montre qu’un large paysage de fournisseurs combinant des acteurs établis et nouveaux est plus résilient, plus rapide et plus rentable », écrivent ils.
La séquence des décisions d’achat révèle toutefois une orientation persistante vers des systèmes américains, coréens ou turcs, que ce soit pour des raisons industrielles, de coûts ou d’alliances. Ce mouvement pèse directement sur la consolidation d’une base technologique et opérationnelle vraiment européenne, alors même que Sparta 2.0 propose des fenêtres resserrées de trois à cinq ans pour des progrès substantiels. Tant que ces arbitrages perdureront, les trajectoires esquissées par l’étude resteront mises à l’épreuve par la réalité des programmes et des contrats en cours.