dimanche, novembre 30, 2025
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La fin de la menace CAATSA appliquée à la Russie se confirme au salon IDEX 2025

Il y a quelques jours, un doute est apparu, au sujet d’un éventuel moratoire sur la législation CAATSA, appliquée à la Russie, lorsque l’Algérie a confirmé l’acquisition de 14 chasseurs furtifs Su-57E auprès de Moscou.

En effet, depuis 2020, et l’épisode des Su-35 égyptiens, Moscou avait opté pour une posture très discrète, sur la scène internationale, concernant ses négociations internationales en matière d’exportation d’armement. Cette discrétion fut encore renforcée, après le début de la guerre en Ukraine.

C’est dans ce contexte qu’a débuté le salon IDEX aux Émirats arabes unis, l’un des plus importants salons de l’armement au Moyen-Orient, au sein duquel la présence des grandes entreprises russes s’avère bien plus importante et ostentatoire, que lors des éditions précédentes.

De toute évidence, la Russie ne craint plus la législation CAATSA et ses conséquences, sans doute après avoir obtenu des assurances, à ce sujet, du président Trump, à l’occasion des discussions bilatérales entre Moscou et Washington. Toutefois, le changement radical de posture de la Russie, dans ce domaine, en dit bien davantage, sur la portée des accords entre les deux pays.

L’effondrement des exportations d’armement russes depuis 2021, sous l’effet des sanctions CAATSA et de la guerre en Ukraine

Depuis l’entrée en vigueur de la législation CAATSA, une loi permettant à l’exécutif américain de mettre sous sanctions sévères les pays, personnalités et entreprises impliqués dans l’acquisition de matériels militaires auprès de pays désignés comme adversaires des États-Unis, comme l’Iran, la Corée du Nord, et surtout, comme la Russie, l’industrie de défense russe a rencontré d’immenses difficultés pour convaincre sur la scène internationale.

Su-35 chine
la vente de 24 Su-35s à la Chine, en 2015, a été le dernier grand contrat export de l’indsutrie aéronautique militaire russe.

Ainsi, depuis 2019, les exportations russes d’armement ont connu un coup d’arrêt comparable à celui qui intervint de 1992 à 1996, le pire moment économique et politique de la nouvelle fédération de Russie, après l’effondrement du bloc soviétique. Avec le début de la guerre en Ukraine, la situation s’est encore plus dégradée, Moscou concentrant la production industrielle du pays, pour combler les nombreuses pertes en équipements, enregistrées chaque mois par ses armées.

Ainsi, en 2024, le niveau des exportations russes ne représentait plus que 8 % de leur niveau en 2021, et ne concernait, pour l’essentiel, que des systèmes légers et aisément dissimulables aux yeux des États-Unis, en grande partie à destination de certains alliés proches, comme l’Algérie, le Vietnam, l’Inde ou certains pays africains.

La menace des sanctions CAATSA permit, par exemple, de faire dérailler la vente de 24 chasseurs Su-35 à l’Égypte, et de 11 appareils identiques à l’Indonésie, alors que même le très fidèle Vietnam, s’est orienté vers des solutions occidentales et américaines, pour moderniser ses armées, afin de ne pas provoquer l’ire de Washington.

L’annonce du contrat algérien pour 14 Su-57E créer le doute sur l’application de CAATSA contre la Russie, sous l’administration Trump

Jusqu’à présent, les négociations entre la Russie et les éventuels clients de son industrie de l’armement, se faisaient à très faible bruit, même vis-à-vis de l’Inde, qui pourtant semblait avoir obtenu un totem d’immunité de la part de Washington, à ce sujet. Corollaire de cette discrétion, les entreprises de défense russes conservaient un profil très bas, lors des salons internationaux de défense, y compris auprès de pays non alignés.

Su-57E CAATSA
L’Algérie a confirmé l’acquisition de 14 Su-57E auprès de la Russie, avec des livraisons qui s’étaleront de 2025 à 2027.

Dans ce contexte, l’annonce par Alexander Mikheev, le CEO de Rosoboronexport, de la signature d’un premier contrat export pour le Su-57E, version export du premier chasseur furtif russe, à la mi-novembre 2024, contrastait très largement avec la position de Moscou depuis quatre ans.

Il y a quelques jours, Alger confirma être le destinataire de cette commande, portant sur 14 Su-57E, la plus importante commande aéronautique signée par Moscou depuis les 24 Su-35 chinois, en 2015, sachant que l’Iran a depuis, également, annoncé la commande de 24 Su-35, sans que l’on sache à quel point ces affirmations sont exactes. Surtout, contrairement à Téhéran, l’Algérie ne fait pas l’objet de sanctions américaines à ce jour.

De fait, comme évoqué dans un article précédent, la reconnaissance, par l’Algérie, de cette commande d’avions de combat russes, a fait naitre de sérieux doutes, quant à l’application de la législation CAATSA contre la Russie, par la nouvelle administration Trump.

En effet, depuis 2019, Alger s’était consciencieusement tenu à distance des offres russes en matière d’armement, afin de ne pas provoquer Washington. En outre, le calendrier des annonces, Mi-novembre pour Alexander Mikheev, 10 jours après la victoire électorale de Donald Trump, et la semaine dernière pour Alger, alors que président américain est entré en négociations avec Vladimir Poutine, suffisaient largement à faire émerger l’hypothèse d’assurances données par la nouvelle administration américaine à la Russie, concernant un moratoire sur la législation CAATSA, tout au moins, pour Moscou.

L’industrie russe omniprésente au salon IDEX aux Émirats arabes unis

À présent, le doute n’est plus vraiment permis. En effet, les industries russes de défense sont omniprésentes et extrêmement visibles, sur les salons IDEX et NAVDEX, qui se tiennent du 17 au 21 février à Abu Dhabi. Ceci contraste profondément avec la présence très discrète, notamment de Rosoboronexport, à ce type d’événement depuis 2019, et en particulier après le début de la guerre en Ukraine.

T-90MS Idex 2025
Char T-90MS russe au salon IDEX 2025

Bien évidemment, les industriels russes ont de nombreuses nouveautés à montrer, s’appuyant sur trois années de guerre de très haute intensité contre l’Ukraine, et sur la confrontation de ses équipements avec certains des meilleurs systèmes d’armes occidentaux.

Pour autant, ce n’est pas tant ces équipements combat-proven, ni la position centrale prise par les stands russes, lors de ce salon, qui doivent être remarqués ici. En effet, cette présence massive et ostensible des industries de défense russes donnent deux informations clés : la fin à présent explicitement anticipée par la Russie, de l’opération militaire spéciale en Ukraine, ou, tout au moins, des combats, d’une part, et d’autre part, la levée des sanctions CAATSA américaines, sur ses exportations d’armes russes.

La fin des combats en Ukraine anticipée par Moscou, sur fonds de négociations bilatérales entre Washington et Moscou

Le retour de l’industrie de défense russe, sur la scène internationale, qui plus est avec une telle visibilité, permet de supposer que les autorités russes anticipent, dans un avenir proche, la fin des combats en Ukraine.

En effet, une telle présence n’a de sens, au-delà des faibles retombées d’image qu’elle peut engendrer, que si les industries russes enregistrent, effectivement, de nouveaux contrats, ou, tout au moins, entament des négociations à ce sujet.

Or, il est apparu, ces dernières années, que les délais de livraisons des armements commandés sur la scène internationale, représentaient aujourd’hui un critère essentiel dans le choix de l’industriel et du pays retenu, par les éventuels clients.

trump poutine
Accord entre Donald Trump et Vladimir Poutine en 2019.

Ce faisant, les industries russes ne peuvent entamer des négociations sérieuses, dans ce domaine, qu’avec une capacité de production suffisante pour livrer ces équipements sur des délais relativement courts. Cela suppose donc que la production industrielle russe de défense, ne soit plus captée par les besoins des armées en Ukraine.

Bien évidemment, même si les combats venaient à cesser en Ukraine, l’industrie russe continuerait de produire pour moderniser les armées du pays. Cependant, réorienter une partie significative de l’outil industriel mis en place depuis 2022, pour compenser les pertes matérielles des armées russes en Ukraine, représenterait une alternative des plus séduisantes, pour le Kremlin, tant pour affermir sa position internationale, que pour faire entrer, à nouveau, de précieuses devises, en particulier si l’Europe continuait de maintenir le gaz russe sous sanction.

Or, si Moscou est suffisamment confiant pour réinvestir à ce point les grands salons de défense mondiaux, comme IDEX, cela montre, sans équivoque, que le Kremlin est très confiant dans le succès des négociations de paix entamées avec le président Trump, sans l’Ukraine et sans les Européens, concernant cette guerre.

Il est donc très possible que les grandes lignes de l’accord russo-américain aient d’ores-et-déjà été acceptées et validées, tant par Vladimir Poutine que par Donald Trump, les discussions entamées en Arabie Saoudite n’étant destinées qu’à donner un cadre plus officiel, et moins personnel, à celles-ci.

La levée des sanctions CAATSA sur les exportations d’armes russes par les États-Unis à présent actée

Le caractère très ostensible de la présence russe au salon IDEX, associé à la revendication algérienne, au sujet de l’importation des 14 Su-57E, montrent, également, que Moscou n’est plus le moins du monde inquiet des conséquences de la législation CAATSA. Une telle assurance ne peut venir que de garanties offertes par Donald Trump lui-même, à ce sujet, dans le cadre des accords russo-américains autour de l’Ukraine.

Arrivée S-400 en turquie juillet 2019
Les sanctions contre la Turquie, après avoir mis en service la batterie S-400 acquise auprès de la Russie, ont été la première utilisation visible de la législation CAATSA,

Ce faisant, le président américain fait, pour ainsi dire, coup double, en acceptant une concession sans grandes conséquences pour l’industrie de défense US, assez peu exposées à des arbitrages contre la Russie, tout en instrumentalisant les offres russes afin de concurrencer l’émergence chinoise ainsi que les offres de l’industrie de défense européenne, qui doivent être entièrement neutralisées pour garantir la main mise des industries de defense américaines sur le marché européen.

Il est aussi probable que la levée des sanctions CAATSA s’accompagneront, très rapidement, de la levée des sanctions américaines sur les hydrocarbures russes. Là encore, les conséquences pour l’économie américaine, très peu exposée, seraient négligeables. En revanche, cela pourrait rapidement amener plusieurs pays européens, dont l’Allemagne, à se tourner à nouveau vers la Russie pour alimenter ses centrales électriques, et retrouver un prix de l’énergie compatible avec la poursuite de ses exportations industrielles.

Conclusion

On le voit, les informations de ces derniers jours, concernant les exportations russes de Su-57e vers l’Algérie, mais aussi la présence très visible de l’industrie de défense russe, lors du salon de l’armement IDEX, aux Émirats arabes unis, dessinent un avenir des plus sombres, pour l’Europe.

Non seulement indiquent-elles que Washington et Moscou ont, probablement, déjà établi les grandes lignes de leur accord au sujet de l’Ukraine, y compris avec la levée des sanctions CAATSA contre l’industrie de défense russe, mais on y voit, par transparence, apparaitre un plan visant à diviser et profondément affaiblir les européens et leur industrie de Defense.

Dissuasion française Rafale ASMPA
Plus que jamais, la dissuasion française va porter la sécurité du pays, et peut-être, de l’Europe. ,

Toute la question, à présent, sera de savoir si les européens, français et britanniques en tête, sauront faire preuve de la force morale suffisante, pour résister à ce guet-apens russe instrumentalisé depuis Washington, ou si, fidèles à eux-mêmes, les européens se précipiteront à nouveau vers les leurres à court terme, agités par Trump ? Sait-on jamais, ils pourraient nous surprendre…

Dans le cas contraire, cependant, la France n’aura certainement d’autres choix que de quitter, rapidement, le commandement intégré, afin de ne pas sombrer sous le protectorat de fait américain, construit par le nouveau président américain.

3 Frégates et 30 Rafale : Sébastien Lecornu anticipe une hausse de format des armées sous contraintes RH

Le ministre des Armées français, Sébastien Lecornu, a commencé à positionner certaines idées clés, concernant la plus grande faiblesse des armées françaises aujourd’hui, le format, alors que plusieurs chefs d’État européens se retrouvent ce jour à Paris, pour tenter de définir une position commune face aux menaces russes, mais aussi américaines.

En effet, il y a quelques jours, le ministre a reconnu, face aux micros des journalistes, qu’il manquait aujourd’hui trois frégates à la Marine nationale, ainsi qu’une trentaine d’avions de combat à l’Armée de l’Air et de l’Espace, pour permettre de répondre aux évolutions en cours, en Europe et dans le Monde.

Ce faisant, Sébastien Lecornu s’attaque à l’un des dogmes les plus scrupuleusement respectés depuis le début de la reconstruction des armées françaises en 2018, le respect du format établi par le Livre Blanc de la défense de 2013, décidé par E. Macron, avec les Revues stratégiques 2018 et 2022, et les Lois de Programmation Militaire 2019-2025 puis 2024-2030.

Ces déclarations interviennent alors que le président français a annoncé, en janvier, le lancement de travaux de révisions de la Revue Stratégique 2022, pour intégrer les évolutions militaires et stratégiques intervenus depuis sa rédaction, qui pourrait bien n’avoir d’autres choix, comme évoqué dans plusieurs articles précédents, que d’aller au-delà du format actuel des armées.

Toutefois, à bien y regarder, les deux exemples choisis par le ministre, s’ils entraîneront une hausse des moyens disponibles pour l’Armée de l’Air et de l’Espace et la Marine nationale, ont été choisis et dimensionnés pour ne pas devoir s’accompagner d’une hausse des effectifs.

Les Armées françaises sous-capacitaires vis-à-vis de leur contrat opérationnel et de leurs engagements européens

En effet, le format des armées françaises, en 2025, a été établi sur des paradigmes de 2013, dans un contexte géopolitique radicalement différent de celui qui a cours aujourd’hui. En outre, même à ce moment-là, de nombreuses voix s’étaient exprimées pour alerter sur les moyens insuffisants dont disposeraient les armées françaises, face aux évolutions déjà perceptibles de la posture russe, chinoise, mais aussi américaine.

Armée de terre serval
3 Frégates et 30 Rafale : Sébastien Lecornu anticipe une hausse de format des armées sous contraintes RH 16

De manière synthétique, ce format a été conçu pour permettre à l’Armée de terre de projeter et maintenir un corps expéditionnaire de 5000 hommes, par exemple en Afrique, tout en garantissant à l’OTAN une brigade à 90 jours, en cas de crise.

L’Armée de l’Air, elle, devait pouvoir assurer la mission de dissuasion avec deux escadrons de chasse, la mission de police du ciel, et envoyer et maintenir, simultanément, 15 avions de combat en OPEX, avec leurs éléments de support et de protection.

La Marine nationale, enfin, devait être en mesure de déployer, à chaque instant, un capital ship (PAN Charles de Gaulle et PHA Mistral), avec son escorte, ainsi qu’une frégate par façade maritime, tout en assurant la posture de la Force Océanique Stratégique avec un SNLE en patrouille, un SNLE en alerte 24h, un SNLE à l’entrainement, et un SNLE en maintenance / modernisation.

Depuis, évidemment, les besoins et engagements de la France, ont radicalement évolué. Ainsi, l’Armée de terre doit être en mesure, dans les quelques années à venir, d’envoyer sur le front oriental sud de l’alliance (Roumanie), une division composée de deux brigades, d’un commandement de corps d’armée, et d’éléments de soutien.

L’Armée de l’Air, pour sa part, doit être en mesure de mettre à disposition de l’OTAN, 40 avions de combat, prêts au combat, ainsi que les moyens de défense aérienne pour la division française projetée, tout en assurant le flux logistique et de soutien pour ces deux forces.

La Marine, enfin, doit pouvoir envoyer ses Capital Ships dans les groupes aéronavals et amphibies alliés, avec une escorte renforcée, tout en fournissant des unités sous-marines et de surface, aussi bien en Atlantique / mer du Nord / mer Baltique, qu’en Méditerranée.

Sébastien Lecornu reconnait un besoin pour 3 frégates et 30 avions de combat en marge de la révision de la revue stratégique 2022, déjà évoqués par les Chefs d’état-major français

De fait, l’écart est énorme, entre ce dont disposent effectivement les armées françaises, et ce qu’elles doivent mettre à disposition de l’OTAN, dans le cadre de la défense collective et en Europe.

Sebastien lecornu
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C’est dans ce contexte que les armées françaises ont commencé, discrètement, à communiquer sur l’inadéquation entre les moyens et le contrat opérationnelle. Ainsi, depuis 2017, la Marine nationale tente de convaincre l’exécutif du besoin d’augmenter le nombre de frégates de 1ᵉʳ rang, à 18 exemplaires, sachant qu’au sein de l’état-major, le nombre de 24 frégates nécessaires, dont 6 à vocation antiaérienne, est très régulièrement évoqué.

De même, le chef d’état-major de l’Armée de l’air avait discrètement évoqué, en commission, le fait qu’il aurait besoin d’une flotte de chasse portée à 210 appareils, contre les 185 établis par le livre blanc de 2014, et repris par la LPM 2024-2030. Toutefois, nous avons montré, dans une précédente analyse, que ce besoin était très sous-estimé, vis-à-vis du contrat opérationnel de l’Armée de l’air, celui-ci exigeant plutôt un format un 280 avions de combat, soit 95 appareils supplémentaires.

Quoi qu’il en soit, les déclarations de Sébastien Lecornu, concernant les besoins de 3 frégates et 30 avions de combat supplémentaires, sont en strict alignement avec les besoins reconnus par l’Armée de l’air et de l’Espace et la Marine nationale, tout au moins sur la scène publique, sachant que la parole des chefs militaires français est traditionnellement très encadrée par l’exécutif.

On peut penser que l’écart entre les besoins de calculs (24 frégates, 280 Avions de combat) et le format potentiellement visé (18 frégates, 215 avions de combat), est avant tout justifié par une réalité économique et budgétaire.

frégates FREMM classe Aquitaine
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Toutefois, il est bien possible que ces formats aient été dictés par une autre contrainte. En effet, 3 frégates et un escadron de chasse supplémentaires (20 appareils opérationnels et 10 appareils en maintenance), représentent la plus importante hausse capacitaire envisageable, à format RH identique, grâce aux FREMM en équipage doublé, d’une part, et aux pilotes et personnels de maintenance surnuméraires, pour l’Armée de l’Air et de l’Espace, de l’autre.

Les contraintes RH encadrent strictement l’évolution du format des armées

C’est un fait, les armées françaises, comme partout en occident, rencontrent aujourd’hui d’immenses difficultés simplement pour maintenir leurs effectifs militaires, tant du fait de recrutements insuffisants, que de taux de reconduction des contrats des militaires d’active, jugés trop faibles.

Ainsi, en 2023, l’Armée de terre reconnaissait un déficit de recrutement de 2000 à 2500 hommes sur l’année, pour maintenir ses effectifs. L’Armée de l’air et de l’espace, comme la Marine nationale peinent également, d’années en années, à maintenir leurs effectifs et leur pyramide des grades et des compétences.

armee de terre odre serre
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Même si, en 2024, les mesures prises par les armées, notamment pour améliorer l’attractivité de la fonction militaire, ont, semble-t-il, permis de revenir à une forme d’équilibre, et même à accroitre légèrement les formats dans certaines spécialités, comme en Cyber, l’augmentation sensible du format des armées françaises apparait, aujourd’hui, hors de portée.

Quelles solutions pour briser le plafond de verre RH qui restreint les évolutions de format des armées françaises ?

Plusieurs solutions, pour briser le plafond de verre actuel du format des armées françaises, peuvent être envisagées, et certaines d’entre elles ont même été mises en œuvre, ces dernières années.

Accroitre l’attractivité de la fonction et de la mission pour les militaires d’active

C’est spécialement le cas de l’amélioration de l’attractivité de la fonction et de la mission, pour les militaires d’active, qui représentent aujourd’hui l’immense majorité des forces combattantes et de soutien des armées françaises. Ces évolutions ont été engagées dès 2019 par Florence Parly, alors ministre des Armées, et le chef d’état-major, le général François Lecointre, dans le cadre de la LPM 2019-2025, qui avait pour maitre-mot « Une LPM à hauteur d’homme« .

Il s’agissait, alors, de palier les dégâts et la démoralisation d’un grand nombre de militaires français, après 25 années de sous-investissements, ayant entrainé la dégradation très sensible de la qualité de vie des militaires et de leurs familles, ainsi que des moyens disponibles pour exécuter les missions.

pilotes de chasse
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Ces évolutions ont été efficaces, puisque le moral des militaires français s’est sensiblement amélioré ces dernières années, ce qui profite aussi bien à la reconduction des contrats, qu’aux recrutements.

Si ces mesures permirent de juguler l’hémorragie RH, il est aussi apparu, dès 2021/2022, qu’elles se confrontaient à présent à un plafond de verre, ne permettant pas d’accroitre le format potentiel RH des armées professionnelles, sauf à s’appuyer sur de nouveaux paradigmes de brassage permettant d’augmenter l’assiette de recrutement, et de mieux cibler les recrutements, afin d’améliorer la fidélité des militaires sous contrat.

Faire de la Réserve opérationnelle une véritable structure combattante, aux côtés de la Force opérationnelle terrestre

Face à ce constat, le nouveau ministre des Armées, Sébastien Lecornu, intégra à la LPM 2024-2030, un programme visant à faire de la réserve opérationnelle, le relais RH des armées françaises.

Les ambitions affichées sont très élevées, puisqu’il est question de faire passer cette réserve opérationnelle de 40,000 à 80,000 hommes et femmes sous contrat, d’ici à 2030, avec le recrutement de plus 15,000 réservistes chaque année.

Contrairement aux anciens militaires d’active, qui sont versés à la réserve opérationnelle après leur engagement, pour une durée de 10 ans, la réserve volontaire accueille des civils de 17 à 72 ans, faisant acte de volontariat et satisfaisant aux exigences des armées. Ils signent un contrat de 1 à 5 ans, avec une période d’activité planifiée par le contrat de 5 à 120 jours par an.

24eme regiment d'infanterie garde nationale
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La plupart du temps, les réservistes opérationnels sont rattachés à une unité, au sein de laquelle ils effectuent leurs périodes d’entrainement, et au sein de laquelle ils peuvent être appelés à être engagés, y compris hors des frontières du pays. En effet, contrairement aux conscrits, qui avaient interdiction d’être déployées hors des frontières nationales, depuis la désastreuse campagne de Madagascar de 1895, les réservistes opérationnels peuvent être déployés comme des militaires d’active, étant des militaires sous contrat, donc professionnels.

La trajectoire suivie par la Réserve Opérationnelle, jusqu’à présent, semble satisfaisante pour le ministère des Armées, avec un nombre de candidats suffisant pour respect les objectifs établis.

Reste, à présent, à sortir de l’organisation de la réserve opérationnelle héritée des précédents usages, autour des unités existantes, pour former de véritables unités entièrement composées de réservistes opérationnelles, et disposant de leur propre équipement, de sorte à doubler la réserve RH qu’elle constitue déjà, d’une véritable force combattante surnuméraire, comme exigé par les besoins à venir.

Accroitre le brassage ciblé des armées : la conscription choisie comme seule alternative crédible

Pour autant, le succès de la Réserve opérationnelle ne semble pas avoir permis de dépasser les limites des armées en matière de recrutement d’active. Or, pour répondre aux besoins prévisibles à venir, face notamment au désengagement, dorénavant inévitable, des forces américaines en Europe, il sera indispensable d’augmenter le nombre de militaires d’active, seuls habilités pour de nombreuses spécialités, très techniques.

Suède conscription

Certains pays européens ont mis en œuvre une stratégie des plus pertinentes pour palier ce problème, avec une forme de conscription que nous appellerons « conscription choisie ». Déjà abordée par plusieurs articles sur ce site, celle-ci permet aux armées de sélectionner, chaque année, un certain nombre de profils sur la classe d’âge concernée par la conscription obligatoire. Ils effectueront un service militaire d’une durée variable, conformément aux besoins, ainsi que des moyens d’encadrement, d’hébergement et d’entrainement des armées.

Cette forme de conscription permet de créer un contact approfondi entre les armées et les profils recherchés, tant pour les former, puisque mobilisables à l’issue de ce service militaire, que pour améliorer les recrutements, aussi bien pour les militaires d’active que pour les réservistes opérationnels.

En outre, les volontaires qui rejoindront, après leur service militaire, les écoles d’active, ou la réserve opérationnelle, auront déjà été confrontés à l’encadrement et la vie militaires, afin de réduire les abandons initiaux, qui demeurent trop nombreux lors des premières semaines de formation des militaires d’active et réserve.

Enfin, contrairement à un retour de la conscription universelle, ce modèle permet une montée en puissance maitrisée de la conscription, sans déstabiliser les forces existantes, tout en permettant aux armées d’adapter la trajectoire de cette force complémentaire des forces d’active et de réserve, à ses moyens humains, budgétaires et à ses infrastructures.

Conclusion

On le voit, les déclarations de Sébastien Lecornu, concernant les besoins de 3 frégates et 30 avions de combat supplémentaires, laissent supposer que le dogme du respect du format 2013 des armées, pourrait être dépassé, dans le cadre de la révision de la revue stratégique 2022.

VBCI Déploiement armées françaises Mali
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Cependant, les deux exemples évoqués par le ministre des Armées, sont très particuliers, puisque s’ils permettront effectivement à la Marine nationale et l’Armée de l’Air et de l’Espace de disposer de frégates et d’un escadron de chasse supplémentaires, la création de ces nouvelles unités ne nécessitera pas d’évolution du format de militaires d’active de ces deux armées.

Il apparait, dès lors, qu’au-delà des questions budgétaires, la contrainte RH constitue, comme dans de nombreux pays européens, le handicape le plus difficile à dépasser, par les armées françaises, pour envisager une évolution sensible du format des forces militaires du pays.

Or, si les améliorations apportées à la fonction militaire par la LPM 2019-2025, permirent effectivement de juguler la crise des vocations et l’hémorragie des effectifs qui pesaient gravement sur les armées françaises avant cela, elles semblent ne pas être en mesure de briser le plafond de verre RH de 210,000 militaires d’active actuel.

L’augmentation très marquée des objectifs de la réserve opérationnelle, dans le cadre de la LPM 2024-2030, peut permettre de compenser en partie les conséquences de ce plafond de verre qui apparait inamovible aujourd’hui, en particulier pour constituer de la masse au sein de l’Armée de terre, des forces de protection de l’Armée de l’Air et de la Marine nationale, et de certaines spécialités comme la médecine militaire, la logistique ou le cyber.

SNA Tourville et FDI lors essais à la mer naval Group

Pour autant, celle-ci ne semble pas en mesure de permettre aux forces d’active de croitre en format, ce qui pourrait bien, rapidement, s’avérer nécessaire face aux évolutions très rapides du contexte géopolitique. Pour permettre de franchir le seuil actuel, la mise en œuvre d’une nouvelle forme de conscription, la conscription choisie, pourrait représenter la meilleure alternative pour la France, après avoir déjà fait ses preuves en Norvège et en Suède.

Reste à voir à quel point la perception du changement d’époque, aujourd’hui, face aux menaces russes ainsi qu’au désengagement américain, suffira à convaincre l’exécutif de changer de trajectoire dans ce domaine, avec suffisamment de moyens, et surtout de convictions pour faire fléchir les états-majors des armées, que l’on sait particulièrement rétifs au sujet de la réserve opérationnelle, et encore davantage d’une quelconque forme de conscription.

Leclerc Evolution et Leopard 3 deviendront-ils les premières briques du programme MGCS ?

La présentation du Leclerc Evolution aux côtés du Leopard 2A8 par KNDS, à l’occasion du salon Eurosatory 2024, fut une surprise pour de nombreux observateurs. La volonté de l’Allemagne de s’appuyer sur des évolutions du Leopard 2, pour répondre à la demande de chars de génération intermédiaire, était alors déjà bien établie avec le Leopard 2A8.

Cependant, l’arrivée du Leclerc Evolution, sur des paradigmes différents, mais non moins intéressants, démontrait une stratégie globale et équilibrée du groupe franco-allemand, visiblement attaché à respecter la parité entre les deux pays dans ce domaine, en amont du programme MGCS.

Depuis, la trajectoire allemande s’est encore affermie, avec le développement annoncé, à partir de 2026, d’un Leopard 3 qui devrait entrer en service en 2030, et qui remplira pleinement, son rôle de char de génération intermédiaire, pour la Bundeswehr comme pour le marché export, jusqu’à l’arrivée du MGCS, désormais planifié au-delà de 2040.

Côté français, en revanche, le Leclerc Evolution, malgré ses attraits et un marché export plus que prometteur, n’a pas déclenché l’intérêt escompté par KNDS, auprès du ministère des Armées et de l’Armée de terre. Au contraire, les deux ont répété, au fil des mois, qu’ils ne voulaient pas acquérir de char de génération intermédiaire, qui risquerait de mettre en péril le programme MGCS lui-même, et surtout les financements français lui étant destinés, au grand dam de nombreux spécialistes du sujet, catastrophés de l’état de la cavalerie lourde française.

Face à l’obstination des autorités françaises, KNDS vient, semble-t-il, de changer son fusil d’épaule. En effet, par la voix de Nicolas Dupuy, qui dirige les activités systèmes au sein de KNDS France, le groupe a présenté, à l’occasion d’une audition face à la commission défense de l’Assemblée nationale, un nouvel angle d’attaque, pour convaincre Paris, en présentant le Leopard 3, mais aussi le Leclerc Evolution, comme de possibles premières implémentations du système de systèmes MGCS.

Leclerc Evolution et Leopard 3, la stratégie équilibrée et performante de KNDS pour la génération intermédiaire de chars de combat

Jusqu’il y a peu, beaucoup étaient ceux (y compris Meta-defense), à considérer le groupe KNDS comme un assemblage hétérogène et politique de deux entreprises souveraines, Krauss-Maffei Wegmann côté allemand, et Nexter côté français, n’ayant que peu de raisons de collaborer, en dehors d’un programme MGCS à l’avenir incertain.

MGCS vision allemande
Vision allemande de la famille de blindés du programme MGCS

Il est vrai que ni l’Allemagne, ni la France, ne semblaient pressées de collaborer dans le domaine des armements terrestres, en dehors de ce programme. Ainsi, Berlin concentrait ses acquisitions sur le Leopard 2A8, le Puma, le Boxer et le nouveau RCH-155, tandis que Paris, en matière de blindés, ne s’intéressait qu’au programme SCORPION, à la modernisation des Leclerc, et au canon Caesar. Difficile, dans ces conditions, de remarquer une véritable stratégie de groupe, pour KNDS, en dehors d’un programme MGCS longtemps souffreteux.

Dans ce domaine, le salon Eurosatory 2024 aura radicalement changé cette perception. En effet, à cette occasion, le groupe franco-allemand présenta deux modèles de chars de génération intermédiaire, l’un allemand, le Leopard 2A8, l’autre français, le Leclerc Evolution, ce dernier représentant en grande partie la tourelle jusqu’ici développée sous le nom EMBT.

Mieux encore, alors que KNDS Deutschland avait entamé les études pour un modèle de génération intermédiaire encore plus avancée, baptisé alors Leopard 2AX, disponible en 2030, KNDS France, pour sa part, présentait lors de ce même salon, un modèle visant, lui aussi, cette évolution, et reprenant le nom d’EMBT.

Pour KNDS, la complémentarité de ces deux familles de chars, était évidente. Non seulement était-il très improbable que la France et l’Allemagne se dotent d’un char de génération intermédiaire développé par l’autre, tout au moins jusqu’au MGCS, mais chaque pays avait un marché export adressable qui lui était propre, avec une faible zone de recoupement : l’Europe et l’OTAN, pour le Leopard 2A8/X, et le Moyen-Orient, l’Afrique, l’Asie et l’Amérique du Sud, pour le Leclerc Evolution/EMBT.

En d’autres termes, à une collaboration technique forcée et certainement peu fructueuse, le groupe franco-allemand semble préférer parier sur la complémentarité des offres, mais aussi des développements technologiques et des marchés, à l’image de ce que réussi très bien, depuis plus de vingt ans, un autre groupe multinational européen de défense, MBDA.

La France toujours rétive pour franchir le pas du Leclerc Evolution, et focalisée sur le programme MGCS

La pertinence de la stratégie de KNDS fut immédiatement perçue par les autorités allemandes, aidées en cela, il est vrai, par les premiers succès déjà enregistrés concernant le Leopard 2A8 en Norvège, puis en République tchèque.

Leclerc Evolution
Leclerc Evolution armé du canon ASCALON 120 lors du salon Eurosatory 2024.

D’ailleurs, le BAAINBw, l’équivalent allemand de la DGA, a confié à KNDS Deutschland, Hensoldt et Rheinmetall, un contrat d’étude pour le développement du désormais renommé Leopard 3, pour établir l’ensemble du cahier des charges du nouveau d’ici à un an, en vue d’une entrée en service en 2030.

Pour Berlin, il s’agit autant de tirer les enseignements de la guerre en Ukraine et d’anticiper la menace russe, sur un calendrier cohérent avec l’évolution de la menace, que de continuer à reprendre en main le marché européen, un temps menacé par l’arrivée du K2 Black Panther sud-coréen en Pologne, du M1A2 Abrams en Roumanie et en Pologne, et du KF51 de Rheinmetall, en Italie.

Pour Paris, en revanche, la stratégie présentée par KNDS, a laissé de marbre aussi bien le ministère des Armées que l’état-major de l’Armée de terre, tous deux préférant concentrer leurs efforts, et surtout leurs moyens, sur la bonne exécution du programme SCORPION, avec l’arrivée des Jaguar, Griffon et Serval, ainsi que des Caesar MK2.

Surtout, la France ne souhaite pas disperser ses moyens, et a choisi de les concentrer, concernant la composante char de combat, sur le programme MGCS et son système de systèmes qui engendrera une véritable rupture technologique dans ce domaine, en faisant les efforts nécessaires pour que celui-ci arrive effectivement en 2040.

MGCS systeme de systemes
Si l’attention autour du programme MGCS st focalisée sur la production du remplçant du Leclerc et du Leopard, la valeur ajoutée première de ce programme est le système de systèmes ouvert qui permettra d’y integrer une famille de vehicules blindés, mais aussi de drones, de munitions, d’équipements de détection et de simulation, capables de communiquer et d’agir conjointement, et de s’enrichir d’informations mutuellement, pendant et après l’engagement.

Cette position française est, objectivement, tout sauf irrationnelle. En effet, la plus grande plus-value, aujourd’hui, de la Force Opérationnelle Terrestre, le corps de manœuvre français, réside dans sa grande mobilité, et dans sa capacité à manœuvrer plus rapidement que ne peut le suivre l’adversaire potentiel. Pour cela, la bulle SCORPION s’avère essentielle, de sorte que son implémentation prioritaire assurera aux brigades françaises, une capacité d’engagement coopératif valant, certainement, coefficient multiplicateur de forces sensible.

En outre, au sein de la LPM 2024-2030, les moyens alloués à l’Armée de terre sont d’ores et déjà tous fléchés, avec des marges de manœuvre réduites. Dans ces conditions, se lancer dans le développement et l’approvisionnement de Leclerc Evolution, ne pourrait se faire qu’au détriment d’autres programmes planifiés, et l’on connait les effets délétères sur les couts unitaires, les délais de livraison et la disponibilité opérationnelle des forces, d’une replanification sauvage.

Le groupe KNDS veut faire du Leopard 3 et du Leclerc Evolution, les premières briques opérationnelles du système de systèmes MGCS

Reste que, toute rationnelle qu’elle puisse être, la position française, à ce sujet, est loin d’être satisfaisante. D’abord, parce que le Leclerc, même modernisé, manque à présent de protection et de moyens d’agression, pour survivre sur un champ de bataille moderne, comme en Ukraine.

Celui-ci est, en effet, incapable de se protéger efficacement contre les drones et les munitions rôdeuses désormais omniprésents ; son blindage est insuffisant, même à l’avant, pour résister aux frappes des missiles modernes ; et l’absence de système APS hard kill en fait une cible de choix pour les missiles et roquettes antichars. En d’autres termes, aujourd’hui, le Leclerc n’est plus adapté au combat de très haute intensité, dans sa configuration actuelle, selon plusieurs spécialistes ayant usé leurs chausses sur les sièges du blindé français.

leopard 2A8
Si le leopard 2A8 constitue une reponse en urgence aux enseignements ukrainiens, le Leopard 3 pourrait bien représenter la première implémentation opérationelle du système de systèmes MGCS.

Surtout, le Leclerc n’étant plus produit depuis 15 ans maintenant, la France n’a plus aucune présence dans ce domaine, sur la scène internationale, alors même qu’elle est politiquement bien placée pour intervenir sur certains marchés majeurs internationaux, comme aux Émirats arabes unis ou en Égypte, avec, à la clé, des commandes de plusieurs centaines de chars, pour peu que Paris ait le bon char, et la capacité de production requise.

Pour cela, une commande nationale pour l’Armée de terre est alors indispensable, au même titre que la Bundeswehr a commandé 18 puis 124 Leopard 2A8, pour assurer son avenir européen, et ne manquera pas de commander au moins une centaine de Leopard 3, après 2030, pour les mêmes raisons.

Pour KNDS, l’enjeu est donc de taille, d’autant que l’absence d’une offre française, sur ces marchés, ne ferait que renforcer l’émergence d’autres acteurs, comme la Corée du Sud avec le K2, la Turquie avec l’Altay, les États-Unis avec l’Abrams M1E3 et même l’Italie, avec le KF51 de Rheinmetall, Rome investissant plus de 10 Md€ pour se doter d’une grande capacité de production et d’un char attractif, dans ce domaine, dans les années à venir.

C’est dans ce contexte qu’interviennent plusieurs déclarations, faites ces derniers jours par KNDS, aussi bien France que Deutschland, pour tenter d’infléchir la position de Paris à ce sujet. La première offensive est venue d’Allemagne, lorsque le colonel Armin Dirks, responsable des opérations de l’équipe de projets commune MGCS, présenta le Leopard 3 à l’occasion de la conférence AIVC de Farnborough.

Leopard 2A-RC 3.0 par KNDS Deutschland
Le Leopard 2A-RC 3.0 représente certainement ce qui, aujourd’hui, se rapproche le mieux de ce que sera le Leopoard 3.

À cette occasion, le futur Leopard 3 fut présenté comme un char de génération intermédiaire, mais à durée de vie commerciale courte, moins de 20 ans, de sorte que celui-ci ne viendra pas entamer le marché potentiel du char de combat principal du programme MGCS lui-même, l’une des inquiétudes évoquées en France, notamment pour se tenir à distance du Leclerc Evolution.

Il y a quelques jours, ce fut au tour de KNDS France de passer à l’offensive. À l’occasion d’une audition par la Commission Défense de l’Assemblée nationale, Nicolas Dupuy, le directeur des activités systèmes au sein de KNDS France, a expliqué que le programme MGCS étant un système de systèmes, rien n’empêchait que le Leopard 3 soit développé en vue d’intégrer cette bulle collaborative, qui intégrera par ailleurs différents modèles de véhicules blindés.

Et d’ajouter que KNDS souhaite à présent que la DGA accompagne le développement du programme Leclerc Evolution, en vue de s’implanter sur certains marchés exports. Bien évidemment, la nature de KNDS France, une entreprise publique sous contrôle de l’exécutif français, empêchait toute intervention plus directe de sa part, par exemple, pour appeler à une commande nationale.

Cependant, le parallèle semble évident, entre le Leopard 3 et le Leclerc Évolution, pour en faire les premières briques opérationnelles du programme MGCS, avec une entrée opérationnelle dès 2030.

KNDS saura-t-il convaincre Paris de repenser une trajectoire progressive de MGCS ?

Reste que l’ouverture faite par KNDS, suppose de repenser la trajectoire actuelle du programme MGCS. En effet, aujourd’hui, celui-ci repose sur l’entrée en service simultanée du système de systèmes, et de certains de ces éléments applicatifs, dont le char de combat, formant une nouvelle génération de véhicules de combat terrestre.

Leclerc renové
Le Leclerc CP corrige une partie des obsolescences du Leclerc actuellement en service. Cependant, en l’absence d’APS Hard Kill, d’une vetronique de nouvelle génération et d’une defense antidrone, celui-ci serait très exposé en cas d’engagement symétrique de haute intensité.

À l’inverse, la trajectoire sous-entendue par les déclarations du groupe KNDS, suppose une montée en puissance progressive du programme MGCS, qui se concentrerait alors, avant tout, sur l’émergence d’un standard de communication et de pilotage des systèmes s’y connectant, au sein du système de systemes, plutôt que sur la conception de ses briques finales.

En d’autres termes, pour faire un parallèle avec l’informatique domestique, KNDS propose de passer d’une stratégie de type Apple, avec un environnement contrôlé alliant une couche logicielle et une couche matérielle propriétaire au sein d’un système global, à un environnement de type PC/Windows, permettant à différents équipements et différents logiciels venant de différentes sources, de fonctionner dans un environnement unifié, pour peu qu’ils disposent des bonnes interfaces.

Dans le premier environnement, il sera impossible d’intégrer un nouvel équipement dynamiquement, si ce dernier n’a pas été conçu précisément pour fonctionner dans cet environnement. Impossible donc d’y intégrer le Leopard 3 ou le Leclerc Evolution, alors que ceux-ci auront été conçus dix ans avant que l’architecture et les fonctionnalités du système de systèmes auront été fixées et implémentées.

Dans la trajectoire proposée par KNDS, le Leopard 3, et peut-être le Leclerc Evolution, pourront intégrer, par mises à jour logicielles successives, les évolutions du système de systèmes, même s’ils ne pourront, probablement, qu’en exploiter efficacement qu’une partie.

Reste qu’implémenter et maintenir un système de systèmes ouvert et évolutif comme celui-ci, est tout sauf simple. Les risques sont significatifs de voir les besoins de capacités de traitement numériques nécessaires pour le faire fonctionner, s’accroitre rapidement avec l’empilement des couches de code, tout en rendant celui-ci de plus en plus instable.

F-35 us air force
Le programme F-35 représente un parfait exemple de l’instabilité logicielle qui resulte de l’empilement de couches successives de codes, plutot que de maintenir un code optimisé pour un nombre limité et strictement controlé de systèmes.

C’est notamment, aujourd’hui, ce que l’on constate autour du F-35 de Lockheed Martin. Même s’il n’est pas, à proprement parler, un système de systèmes ouvert, celui-ci exploite à présent un code si lourd (8 millions de lignes de code), et si peu optimisé, qu’il en est devenu instable, et que la moindre évolution apportée, engendre désormais d’interminables nouveaux bugs.

De même, pour reprendre l’exemple des ordinateurs personnels, il est évident à quiconque utilise à la fois des Mac et des PC, que l’environnement du premier est considérablement plus stable et optimisé que celui du second. À l’inverse, l’environnement PC/Windows est infiniment plus riche que celui du Mac.

Toute la question, à présent, est de savoir si KNDS saura convaincre Paris de l’intérêt de faire évoluer les paradigmes du programme MGCS, pour s’engager dans cette voie éminemment pus prometteuse et riche, mais aussi plus complexe et, par conséquent, probablement plus chère.

La France, comme KNDS France, ont tout intérêt à cloner la trajectoire de l’Allemagne et de KNDS Deutschland

En dépit des risques évoqués précédemment, et du volet budgétaire, traité plus bas, la France a tout intérêt à s’aligner sur la trajectoire suivie par l’Allemagne en matière de chars de combat de génération intermédiaire, comme proposé par KNDS.

D’abord, afin de doter l’Armée de terre d’un char adapté au combat moderne, disposant de la puissance de feu, de la survivabilité et des moyens de communication et vetronique, pour s’intégrer pleinement et efficacement dans la bulle Scorpion. Quoi qu’en disent l’Armée de terre et la DGA, le Leclerc modernisé ne répond plus à ces exigences, alors que le char français représente le seul blindé lourd de première ligne, disponible au sein de la FOT.

Leclerc
Avec seulement 200 chars Leclerc en parc, la Force Opérationelle Terrestre française ne dispose d’aune reserve materielle suffisante pour s’engager dans un conflit de haute intensité symetrique qui risquerait de durer.

Dès lors, aujourd’hui, si les deux brigades blindées françaises, la 2ᵉ et la 7ᵉ, sont en mesure de surpasser, par la manœuvre, un adversaire comme une division mécanisée russe, forte de 8 à 10,000 hommes, de deux régiments blindés pour 100 chars, de deux régiments d’infanterie mécanisée pour 200 BMP, d’un bataillon de défense aérienne et de différents éléments organiques et détachés, les 50 chars Leclerc qu’elles alignent, seraient incapables d’en arrêter efficacement une offensive, par exemple, pour protéger un site stratégique.

En outre, avec seulement 200 chars en parc, l’Armée de terre ne dispose d’aucune réserve matérielle dans ce domaine, mais également d’aucune capacité de production industrielle, pour compenser une attrition d’autant plus inévitable que les Leclerc modernisés sont vulnérables. Renforcer la réserve humaine, avec 40,000 recrutements supplémentaires prévus d’ici à 2030, sans renforcer la réserve matérielle conjointement, n’a simplement aucun intérêt opérationnel.

Il en va de même du point de vue industriel et technologique. En effet, KNDS France n’a plus produit de chars, aujourd’hui, depuis plus de quinze ans. En l’absence d’un programme de génération intermédiaire, cette inactivité attendra 25 à 30 ans, lorsque la production du char de combat du programme MGCS, débutera. Ces délais effaceront définitivement la présence française du marché international, déjà lourdement érodée par les échecs successifs du Leclerc et du VBCI, dans ce domaine.

À l’inverse, le développement et la production de Leclerc Evolution, à relativement court terme, voire de l’EMBT, à partir de 2030, en parallèle des Leopard 2A8 et Leopard 3 allemands, repositionnerait KNDS France et toute la BITD terrestre française, sur un marché international en forte demande, qui plus est avec un char surclassant de la tête et des épaules, les K2 sud-coréens, Altay turcs, VT-4 chinois et autres T-90MS russes, et faisant jeu égal avec le M1E3 américain.

M1E3 US Army GDLS AbramsX
Avec le M1E3, General Dynamic et l’US Army entendent, eux aussi, se doter d’un cher de génération intermdiaire à l’horizon 2030, tant pour équiper les forces amércianes, que pour soutenir les exportations US dans ce domaine.

Comme évoqué dans un précédent article, le marché potentiel, dans ce domaine, pour la France et le Leclerc Evolution, dépasse les 8,000 chars à remplacer. Même avec un taux de remplacement de 33%, et un taux de pénétration de ce marché de 30%, le marché potentiel résultant dépasserait les 850 chars, soit sensiblement autant que le marché adressable par KNDS Deutschland concernant le Leopard 2A8 et le Leopard 3 sur la scène export.

Ce faisant, KNDS France et la BITD terre française, seraient effectivement à parité stricte avec KNDS Deutschland et la BITD terre allemande, tout en justifiant de parts de marché exports renforçant cette perception équilibrée, au profit d’une collaboration solide et mutuellement profitable, commercialement, technologiquement et politiquement, autour de KNDS.

Enfin, du point de vue budgétaire, l’exportation de 800 Leclerc Evolution, engendreraient bien davantage de recettes fiscales et sociales, imputées au budget de l’État, que le développement et l’acquisition de 200 à 300 de ces blindés nécessiteraient de crédits d’État.

Conclusion

Une nouvelle fois, KNDS déploie une stratégie coordonnée, entre sa composante française et allemande, afin d’amener Paris à infléchir ses positions, concernant le refus d’acquérir le Leclerc Evolution.

EMBT version 2024
Le démonstrateur E-MBT version 2024 au salon Eurosatory. Si le Leclerc Evolution représente le parallele français du Leoaprd 2A8, l’EMBT représenterait le parfait miroir français du Leopard 3 allemand et du M1E3 amércain.

D’abord, en montrant l’adhésion de l’Allemagne au développement de cette génération intermédiaire de chars, avec le lancement de l’étude du Leopard 3 par le BAAINBw, et en insistant sur la complémentarité de celui-ci avec le programme MGCS. Ensuite, en repositionnant la finalité du programme MGCS, vers le système de systèmes ouvert, permettant d’y intégrer, dès les années 2030, le Leopard 3, ainsi que, potentiellement, le Leclerc Evolution.

Reste que convaincre Paris d’une telle altération de trajectoire, dans sa planification d’équipement, mais également dans la logique qui sous-tend le programme MGCS, sera difficile, d’autant que l’état-major de l’Armée de terre n’est prêt à aucune concession pour y parvenir, non sans raison, il est vrai.

Dans ce domaine, il semble, paradoxalement, que Berlin soit, aujourd’hui, le meilleur allié du Leclerc Evolution, par sa position empruntant pleinement la trajectoire proposée par KNDS, avec le Leopard 2A8 et le Leopard 3. En effet, pour l’Allemagne, le char de génération intermédiaire français représente un outil parfaitement taillé pour contenir l’extension de marché du K2, de l’Altay et du M1E3, et en réduire la crédibilité sur la scène européenne et OTAN, cible prioritaire des chars allemands.

Si les investissements nécessaires sont importants, pour permettre à l’Armée de terre de developper et s’équiper du Leclerc Evolution en quantité suffisante (soit 6 à 8 Md€ prévisibles pour 200 à 300 exemplaires et la récréation d’une ligne de production complète), les bénéfices opérationnels, industriels et budgétaires prévisibles d’un tel programme, justifieraient pleinement un changement de posture de Paris, qui pourrait s’appuyer sur la révision de la revue stratégique 2022, et sur l’augmentation prévisible du budget des armées, pour y parvenir.

Alors qu’une majorité de services de renseignement européens estiment, dorénavant, que les risques d’un conflit avec la Russie seront à leur paroxysme, lors de la prochaine décennie, l’Armée de terre ne peut plus attendre 2040 pour moderniser sa composante chars. Pour cela, la nouvelle stratégie élaborée par KNDS, en tant qu’entreprise franco-allemande, présente certainement la meilleure approche pour associer efficacement besoins opérationnels, performance industrielle et soutenabilité budgétaire.

Inde, EAU…: le F-35 et Trump se préparent-ils à tuer l’industrie aéronautique militaire européenne ?

Depuis son arrivée sur le marché, à la fin des années 2000, le F-35 Lighting II de l’américain Lockheed Martin, s’est imposé dans toutes les compétitions internationales auxquelles il a participé, des Pays-Bas en 2002, à la Finlande en 2022, en passant par la Belgique, la Suisse et le Canada.

Pire encore, l’appareil américain a été commandé par l’ensemble des pays autorisés par Washington à l’acquérir et qui ont les moyens de s’en doter, en dehors de la France et de la Suède, qui disposent de leurs propres appareils nationaux, de la Hongrie, dont on connait la proximité avec la Russie, et de l’Espagne, qui a le plus faible budget défense relatif à son PIB, au sein de l’OTAN, en dehors du cas particulier luxembourgeois.

Ainsi, les succès enregistrés ces dernières années par le Rafale français, et l’Eurofighter Typhoon européens, sur la scène internationale, n’ont été obtenus qu’auprès de pays n’étant pas autorisés à acquérir le chasseur furtif américain, réservé jusqu’à présent aux membres de l’OTAN, ainsi qu’à une poignée de nations de la sphère Pacifique très proches des États-Unis (Australie, Corée du Sud, Japon et Singapour).

Dès lors, lorsque Donald Trump et Pete Hegseth, le nouveau secrétaire à la Défense américain, multiplient, ces derniers jours, les ouvertures concernant la possible exportation du F-35, auprès de pays jusqu’ici privés de cette possibilité, les avionneurs européens s’inquiètent beaucoup…

Carton presque plein du F-35 sur son marché adressable export jusqu’en 2025

Depuis 15 ans, il est de bon ton, en France, de critiquer le F-35 américain, ainsi que les pays européens s’en étant dotés. Toutefois, les motifs de raillerie autour du chasseur américain, comme ses couts de possession très élevés, sa crainte des éclairs, sa mauvaise disponibilité ou encore la dépendance qu’il engendre vis-à-vis des États-Unis, sont peu à peu passés en sourdines, alors que l’appareil était choisi par 14 forces aériennes de l’OTAN, ainsi que par les quatre nations du théâtre pacifique autorisées à l’acquérir.

F 35 Aviation de chasse | Actualités Défense | Allemagne
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De fait, en dehors de quelques cas particuliers spécifiques, tels la France et la Suède, arcboutées sur leurs Rafale et Gripen, la Hongrie proche de la Russie, et l’Espagne au budget défense famélique, tous les pays ayant les moyens budgétaires de s’offrir le chasseur de Lockheed Martin, et qui étaient autorisés à le faire, ont passé commande de cet avion de combat américain, ou se sont engagés à la faire, au détriment du Rafale, du Typhoon et du Gripen, pourtant européens.

Même des pays disposant d’un avion de combat national, en l’occurrence l’Allemagne, l’Italie et la Grande-Bretagne avec l’Eurofighter Typhoon, ont rejoint le programme américain, parfois sous la pression de Washington afin de demeurer au sein du programme de partage nucléaire de l’OTAN, alors que l’US Air Force refusait de qualifier le Typhoon, mais aussi le Super Hornet, pour transporter la nouvelle bombe nucléaire gravitationnelle américaine B61mod12.

Conséquence de cette situation unique depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le marché adressable restant, pour le F-35, est aujourd’hui très réduit, se limitant à d’éventuelles hausses de format des flottes déjà acquises, et à l’inévitable arrivée de l’Espagne, pour remplacer ses Hornet et ses Harrier embarqués.

Inde, Émirats arabes unis, Arabie Saoudite…: Donald Trump et son administration multiplient les offres et ouvertures pour exporter le F-35

Bien évidemment, cette situation n’est pas satisfaisante pour Donald Trump, pour qui la signature de gros contrats de défense a toujours représenté un aboutissement politique, et un moyen de présenter avantageusement son action ainsi que ses qualités de négociateurs.

Il n’est donc en rien surprenant qu’à peine fut-il revenu dans le Bureau Ovale, celui-ci réactiva les négociations avec les Émirats arabes unis, avec lesquels il avait signé une commande pour 80 appareils, mais aussi des Growler de guerre électronique, et des drones MALE Reaper, le tout pour plus de 20 Md$, à quelques heures seulement de son départ de La Maison-Blanche le 5 janvier 2020.

Donald Trump
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Toutefois, cette commande n’était pas du gout de Joe Biden, qui annonça peu après son investiture, que celle-ci était mise en suspens, le temps pour son administration d’en évaluer les conséquences. Au bout de deux ans, en l’absence d’avancées côté américain, Abu Dhabi annonça l’annulation de la commande, pour se tourner vers 80 Rafale F4 français, afin de remplacer ses Mirage 2000-9.

De retour à la tête de l’État américain, qui plus est avec une majorité dans les deux chambres, Donald Trump a donc, à présent, les mains libres pour relancer l’exécution de la commande émiratie. Cependant, le chef d’État américain, pour les quatre années à venir, n’entend cependant pas s’arrêter en si bon chemin.

Ainsi, ces derniers jours, il a laissé entendre que des accords de défense étendus seraient signés avec Ryad, ne laissant que peu de doutes sur le fait que ceux-ci intègrent un volet F-35.

Plus récemment, cette semaine, Donald Trump a directement proposé à son homologue Narendra Modi, l’achat de F-35, ce qui représenterait une évolution radicale de la position américaine, l’Inde mettant en œuvre de très nombreux équipements russes, dont des chasseurs Mig-29 et Su-30MKI, et des systèmes antiaériens S-400, le même qui provoqua l’exclusion de la Turquie du programme F-35, et l’interdiction de livrer ces appareils aux forces aériennes turques, en décembre 2019.

Vers un effondrement du marché adressable pour l’industrie aéronautique militaire européenne

En proposant à Narendra Modi, le F-35, Donald Trump signifie donc que toutes les restrictions qui encadraient l’exportation de l’appareil, ont été levées. Cela suppose donc que la Turquie pourra, à nouveau, acquérir le chasseur américain, et notamment la version ADAC/V F-35B pour équiper le porte-aéronefs Anadolu, mais aussi le Qatar, qui réclame depuis de nombreuses années le droit d’acheter le chasseur furtif, le pays accueillant la plus importante base américaine au Moyen-Orient.

Dassault Aviation Merignac Rafale
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On peut supposer, également, que le Maroc et l’Égypte seront autorisés à faire de même, tout comme la Thaïlande, les Philippines, l’Indonésie et peut-être, Taïwan, dans le Pacifique, avec la possibilité, pour Donald Trump, de défier Pékin directement.

Cette manœuvre serait aussi bien destinée à assurer la prédominance de l’industrie aéronautique américaine, sur ces différents théâtres et sur l’ensemble de la sphère occidentale, qu’à porter un coup décisif à l’industrie aéronautique européenne, en ligne de mire des États-Unis depuis de nombreuses années.

En effet, l’arrivée du F-35 sur un marché international étendu, priverait les avionneurs européens, Dassault, BAe, Airbus et Saab, mais aussi les émergents sud-coréens ou turcs, de toute possibilité d’exportation, en dehors des pays radicalement opposés à l’acquisition de matériels américains.

Dans le même temps, la levée probable de la menace CAATSA sur les exportations russes d’armement, que l’on devine au travers de l’annonce algérienne concernant l’acquisition de 14 Su-47E, permettra à Moscou de se replacer sur ses marchés traditionnels, ne laissant aux européens qu’un potentiel d’exportation quasi-vierge, aussi bien pour le Rafale que pour le Typhoon et le Gripen, et probablement pour le Tempest du programme GCAP, et le NGF du programme SCAF, sachant que la plupart des F-35 exportés auront été livrés de 2015 à 2035, avec une durée de vie de 40 ans.

La menace est déjà parfaitement perçue par les européens. Ainsi, il y a quelques jours, le Pdg de Leonardo a déclaré que l’entrée de l’Arabie Saoudite dans le programme GCAP, ne s’imaginait que précédée d’une commande de Typhoon, sachant que Ryad est toujours en négociation avec Londres et Rome, pour acquérir 40 Eurofighter supplémentaires.

Basculer du Rafale F5 vers un Super-Rafale pour 2030 : un impératif pour préserver la capacité d’action aérienne et les parts de marché françaises

Ce basculement de Donald Trump, vers une extension du marché du F-35, n’est pas, en soi, une surprise. En effet, la question, à ce propos, n’était pas tant de savoir si les États-Unis allaient, ou pas, étendre le marché adressable du chasseur de Lockheed Martin, mais quand cela interviendrait-il, alors même que l’appareil cré une manne budgétaire récurrente des plus conséquentes pour l’industrie aéronautique américaine.

Drone de combat Neuron Rafale Dassault Aviation
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Pour autant, aujourd’hui, la planification appliquée en Europe, n’est pas adaptée pour répondre à ce basculement précoce vers lequel Donald Trump se dirige. En effet, les Rafale, Typhoon et Gripen, ont montré qu’ils étaient dans l’incapacité de s’imposer face au F-35, alors que le Tempest n’arrivera qu’en 2035, et le SCAF en 2040, c’est-à-dire après la fenêtre de renouvellement probable, au niveau mondial, qui se jouera entre le F-35 américain, le Su-57 russe et peut-être, mais c’est peu probable, le J-35A chinois.

Pour répondre à cette menace, le développement du standard F5 du Rafale, même accompagné de son drone de combat, sera certainement insuffisant. Dépourvu de furtivité, le chasseur français sera encore beaucoup trop connoté 4ᵉ génération, pour convaincre sur la scène internationale, face à un F-35 qui, lui aussi, pourra être accompagné de drones.

La solution, pour la France, pour préserver la supériorité des forces aériennes françaises, au-delà de 2030, et pour conserver une présence forte sur le marché mondial, afin de contrecarrer la stratégie américaine et le retour de la Russie, pourrait être de developper, en lieu et place du Rafale F5, un nouvel appareil, qui intégrerait les systèmes prévus à bord de ce standard, dans une cellule redessinée pour atteindre un certain degré de furtivité, tout en préservant des qualités aéronautiques élevées, en matière de rayon d’action, de vitesse et de capacités d’emport.

Le sujet a été largement analysé dans un précédent article en deux partis, y compris en termes capacités, de marché et de soutenabilité budgétaire d’un programme Super-Rafale. Toutefois, contrairement aux postulats de cet article du 19 aout 2024, l’ouverture anticipée du marché F-35 par Donald Trump, sur la scène mondiale, exige probablement de faire l’impasse sur le standard Rafale F5, pour entamer, dès à présent, le développement de ce Super-Rafale, pour une entrée en service au début de la prochaine décennie, seul moyen de contenir la capture intégrale de marché par le F-35 et le Su-57.

Conclusion

On le voit, bien que passées relativement inaperçues, les ouvertures faites par Donald Trump, au sujet de la vente de F-35 au-delà des pays initialement identifiés, représentent une menace directe et potentiellement mortelle, pour l’industrie aéronautique de défense européenne, ce d’autant plus que cette ouverture pourrait se faire concomitamment à la levée des sanctions CAATSA sur la Russie, dans le cadre des négociations autour de l’Ukraine.

F-35A US Air Force
Inde, EAU...: le F-35 et Trump se préparent-ils à tuer l'industrie aéronautique militaire européenne ? 42

En effet, la plupart des pays concernés par cette extension du marché potentiel du chasseur furtif américain, constituent précisément le marché potentiellement adressable, dans les dix à quinze années à venir, pour le Rafale, le Gripen et le Typhoon européen, soit jusqu’à l’arrivée des avions de combat de 6ᵉ génération des programmes GCAP et SCAF.

Pire encore, elle pourrait bien saturer le marché adressable européen pour ces appareils de 6ᵉ génération, pourtant sensiblement supérieurs au F-35, dans une redite des difficultés rencontrées par le char Leclerc au début des années 90, alors qu’il était sans conteste le meilleur char du moment, mais arrivé 5 à 10 ans trop tard, sur un marché déjà saturé par les Leopard 2 allemands et M1A1 Abrams américains. Et l’on sait à quel point l’échec commercial du Leclerc a été dommageable à Nexter, à la BITD terre française ainsi qu’à leurs parts de marché internationales.

Dans ce contexte, la meilleure alternative, pour la France, afin de conserver l’ascendant en matière de force aérienne et de protéger ses parts de marché, serait incontestablement de remplacer le programme Rafale F5 par le développement, sur un calendrier identique, d’un Super-Rafale, version furtive aux performances étendues du Rafale F5, capable de prendre le dessus, commercialement et opérationnellement, sur le F-35 comme sur le Su-57E.

Toute la question est de savoir si les autorités françaises auront la lucidité de poser rapidement le diagnostic, le courage d’y faire face et la volonté de prendre les décisions qui s’imposent, sur un calendrier raccourci, pour y faire face ?

L’Armée de terre française va-t-elle acquérir des LRM Pinaka auprès de l’Inde ?

Depuis plusieurs semaines, circulait à bas bruits une rumeur concernant la possible acquisition, de LRM Pinaka indiens, par l’Armée de terre française, un lance-roquettes multiples conçu pour l’Armée indienne dans les années 80, afin de remplacer les BM-21 Grad soviétiques, dépassés par les modèles employés par l’armée pakistanaise.

La rumeur a pris une certaine substance, ces derniers jours, avec la confirmation faite par Ummalaneni Raja Babu, le directeur des missiles et systèmes stratégiques au sein de la DRDO, l’agence de l’armement indienne. Selon ses dires, « la France serait en négociations actives avec l’Inde au sujet du système Pinaka », alors qu’une démonstration aurait été organisée pour des officiels de l’Armée de terre il y a quelques mois, afin de démontrer la portée et la précision du système d’armes.

Pour l’heure, Paris demeure discret autour de ce sujet. Toutefois, de nombreuses questions se posent, concernant les raisons qui pourraient amener Paris à se tourner vers le système indien qui, s’il est économique et performant, dans sa gamme, est toutefois, à ce jour, moins versatile que les systèmes israéliens ou américains, déjà retenus par plusieurs armées européennes. Alors, le LRM Pinaka indien, serait-il un bon choix pour l’Armée de terre, ou un choix imposé par des facteurs extérieurs ?

Le LRM Pinaka indien comme solution économique pour augmenter la puissance de feu de l’Armée de terre française

Conçu à partir du début des années 80 par le Defense Research @ Development Organisation, ou DRDO, le Lance-roquette multiple, ou LRM Pinaka, est entré en service en 1994 au sein des armées indiennes. Monté sur un camion Tatra 8×8, celui-ci emportait 12 roquettes à longue portée de 122 mm et 214 mm, d’une portée de 45 km, soit des performances comparables au M270 employé en occident à la même époque.

LRM Pinaka Inde
LRM PInaka de l’Armée indienne sur camion tatra 8×8 – Le Pinaka peut tirer ses douzes roquettes en 44 secondes, pour atteindre une cible à 90 km de distance.

Au cours des années 2000, le DRDO entama la modernisation de son système, pour créer le Pinaka Mk2, voyant notamment sa portée atteindre 70 km, puis une précision accrue par l’intégration du système de navigation inertielle à gyro-laser Sigma 30 du français Sagem, qui équipe également le canon Caesar, à partir de 2010.

Le système équipe aujourd’hui 4 régiments d’artillerie de l’Armée de terre indienne, pour plus de 72 systèmes en service, avec l’objectif d’atteindre, à terme, 22 régiments équipés de MK1 et MK2, soit presque 400 systèmes. En 2022, l’Arménie, alliée proche de New Delhi, mais aussi de Paris, annonça la commande de quatre batteries, toutes livrées en moins d’une année.

La France, pour sa part, s’intéresserait à la version Pinaka MK-2 ER, d’une portée de 90 km, soit 20 km de plus que la portée actuelle des 7 Lance-roquettes Unitaires encore en service, dont la prolongation, après 2027, pose d’importants problèmes à l’Armée de terre.

Pour celle-ci, le LRM Pinaka peut donc représenter une solution potentielle à très court terme, à la vue des délais de livraison à l’Arménie, pour accroitre sensiblement la puissance de feu à moyenne portée de son artillerie, dans un environnement proche de celui du Caesar. En outre, le Pinaka est économique, coutant entre « 25 et 50% du prix du système HIMARS« , y compris pour ce qui concerne le prix des roquettes, d’un prix unitaire de 56,000 $, contre 100,000 $ pour le système américain.

De fait, les économies de crédits engendrées par l’acquisition de Pinaka, vis-à-vis d’un nombre équivalent de l’HIMARS et du PULS, au-delà du fait qu’il est très peu probable, cela dit, que Paris se tourne vers Israël pour des équipements de défense, pourraient parfaitement être employées pour concevoir un véritable système LRM souverain de nouvelle génération.

Une solution répondant à l’urgence des besoins de l’Armée de terre

Le Pinaka semble donc représenter une alternative intéressante pour Paris, en particulier à court terme, et comme solution de transition. En effet, l’artillerie à longue portée et la frappe profonde ont montré leur intérêt opérationnel, en Ukraine. Dès lors, l’Armée de terre française, comme l’ensemble des armées européennes, ne peuvent se passer d’une telle capacité.

LRU Armée de terre française
les LRU encore en service sont trop usés et trop peu nombreux pour répondre aux besoins de puissance de feu à moyenne portée de l’Armée de terre aujourd’hui.

Toutefois, dépendre d’un partenaire international, qu’il soit américain avec l’HIMARS, israélien avec le PULS, ou indien, avec le Pinaka, ne peut représenter qu’une solution de transition pour répondre à l’urgence, en Europe, alors qu’une ou des solutions souveraines s’imposent, tant le besoin est stratégique.

Pour l’heure, l’effort européen semble s’être concentré sur les besoins de frappe à très longue portée, avec le programme ELSA, pour European Long-Range Strike Approach, prévoyant de disposer rapidement d’une capacité de frappe par missile de croisière sol-sol, à l’échelle européenne.

De fait, se tourner vers le Pinaka pourrait permettre à Paris de traiter l’urgence, tout en développant, à moyen terme, un nouveau système, destiné à surpasser le HIMARS ou le PULS, avec une solution entièrement souveraine.

Dans le cas contraire, Paris pourrait embarquer à bord du programme Pinaka Mk3, récemment annoncé par New Delhi, visant à doter le système de deux roquettes de 300 mm d’une portée 120 et 200 km, faisant jeu égal avec les autres systèmes occidentaux et russes dans ce domaine.

Une solution pour activer la commande de 3 sous-marins et de 26 Rafale pour la Marine indienne

L’acquisition de Pinaka par Paris, pourrait également être réclamée par New Delhi, afin de conclure les négociations autour de l’acquisition de 3 sous-marins Scorpene modifiés supplémentaires, auprès de Naval Group, et de 26 Rafale, dont 22 Rafale M et 4 Rafale B, auprès de Dassault Aviation, à destinations de la Marine indienne.

Lancement INS Vagsheer MDL Naval Group
Lancement de l’INS Vagsheer, dernier sous-marin scorpene de la classe Kalvari construit par MDL à ce jour.

Selon la presse indienne, la signature de ces deux contrats était attendue à l’occasion de la visite de Narendra Modi à Paris les 11 et 12 février, afin de participer à la conférence sur l’Intelligence Artificielle.

Si Emmanuel Macron et son homologue indien ont multiplié les démonstrations d’entente parfaite, à cette occasion, notamment en arrivant ensemble à cette conférence, cette signature n’a pas eu lieu.

Surtout, au cours de la déclaration commune organisée par les deux chefs d’État, Narendra Modi a directement appelé la France à s’intéresser au système Pinaka, afin de marquer une nouvelle étape dans les relations bilatérales entre les deux pays, en matière de défense. Une manière à peine voilée de lier la signature des deux commandes de près de 10 Md€, en attente, à la décision française de s’équiper du système indien.

Il faut reconnaitre que le Pinaka est l’un des rares systèmes d’armes produit en Inde, mais n’ayant pas d’homologue en France, alors que pour New Delhi, une commande française représenterait un succès commercial significatif, afin de crédibiliser son industrie de défense sur la scène internationale.

Une procédure de compensation déjà appliquée par Paris avec les EMB 121 Xingu et les EMB 312F Tucano, en faveur des liens stratégiques avec l’Inde

Ce type de commandes, en réciprocité, ne serait pas une première pour la France. Ainsi, en 1979, Paris fit l’acquisition de 41 avions bi-turbopropulseurs brésiliens Embraer EMB 121 Xingu, en compensation de l’achat de chasseurs Mirage III par Brazilia.

EMB 212 Xingu Marine nationale
Xingu de la Marine nationale. C’est sur cet appareil, le N°68, que j’ai passé ma qualification de vol aux instruments, qui s’appelle « La carte » dans les armées, en 1993, au sein de l’escadrille 52 S de Lann Bihoué. La Carte marquait la fin de la phase d’instruction sur Xingu. Après quoi, les jeunes pilotes effectuaient une vingtaine de missions sur N262, avant de rejoindre leur première affectation.

Les appareils ont été répartis entre l’Armée de l’Air et la Marine nationale, et continuent de participer à la formation des pilotes multimoteurs et de patrouille maritime français.

Quinze ans plus tard, en 1995, la France s’est portée acquéreuse de 50 avions d’entrainement avancé EMB 312F Tucano, en compensation de l’achat d’une cinquantaine d’hélicoptères Cougar.

Les appareils ont été affectés à la formation des élèves officiers de l’École de l’Air de Salon de Provence. Toutefois, sa maintenance difficile, et ses couts élevés, condamnèrent la carrière de l’appareil, qui fut retiré du service en 2009.

La commande de LRM Pinaka à l’Inde, par la France, relèverait de la même logique transactionnelle, tout en intensifiant les liens entre les armées et les industries de défense des deux pays, au-delà de la simple relation client-fournisseur.

L’Inde étant appelée à accroitre sensiblement des investissements de défense dans les années à venir, en particulier pour se prémunir contre la menace chinoise, developper ce type de relations équilibrées, constituaient certainement un atout pour la France et sa BITD, dans un environnement concurrentiel de plus en plus intense.

Conclusion

On le voit, la commande, par la France, de systèmes LRM Pinaka indiens, aurait beaucoup de sens pour Paris, comme pour l’Armée de terre. En effet, celui-ci propose des performances satisfaisantes, pour un prix de revient inférieur à celui de l’HIMARS et du PULS, même si, en matière de tir à longue portée (au-delà de 100 km), ces caractéristiques demeurent à developper.

Notons cependant que, dans ce domaine, la France dispose d’autres moyens, comme les missiles de croisière aéroportés, et qu’elle s’est engagée dans le développement d’une solution balistique adaptée à ce type de besoins.

Pinaka LRM
Même imposé par des accords commerciaux, le LRM Pinaka apporterait beaucoup à l’Armée de terre, étant notamment disponible rapidement, et pour un tarif sensiblement inférieur à celui du HIMARS et du PULS.

New Delhi serait, par ailleurs, en mesure de livrer les systèmes acquis par Paris, sur des délais particulièrement courts, comme ce fut le cas avec l’Arménie, alors que l’Armée de terre est exposée à une faiblesse immédiate et très sensible, dans ce domaine.

Surtout, il semble que pour New Delhi et Narendra Modi, la commande potentielle française soit, à présent, liée à la signature des deux contrats portant sur l’acquisition de 3 nouveaux sous-marins Scorpene modifiés, et de 26 avions Rafale, à destination de la Marine indienne.

De fait, il est tout à fait possible que l’Armée de terre n’ait guère son mot à dire, à ce sujet, comme ce fut le cas de l’Armée de l’air et de l’aéronautique navale au sujet des avions brésiliens Xingu et Tucano, acquis en réponse à l’achat de Mirage III puis d’hélicoptères Cougar, par les forces aériennes brésiliennes.

Pour autant, même imposée, l’acquisition de système Pinaka Mk2 ER pour renforcer les capacités de frappes à moyenne portée, de l’artillerie française, serait très certainement une excellente nouvelle, tant le besoin est important et urgent.

Ce d’autant que, ce faisant, la France aurait alors le temps, ainsi que certains moyens (économisés vis-à-vis de l’achat de HIMARS), pour financer le développement d’une solution souveraine de nouvelle génération, et approfondirait ses liens avec les armées indiennes, appelées à prendre un rôle croissant dans la géopolitique mondiale à l’avenir.

La commande de Su-57 russes par l’Algérie représente-t-elle une nouvelle concession de Trump à Poutine ?

Depuis son premier vol en 2010, la Russie a produit d’immenses efforts pour tenter de vendre le chasseur de 5ᵉ génération Su-57, sur la scène internationale, d’abord en Inde, puis dans d’autres pays, y compris la Turquie.

Jusqu’à présent, ces tentatives échouèrent, prises entre des performances incertaines du chasseur et de sa fiabilité et des problèmes de production côté russe, et surtout, face à la législation CAATSA américaine de 2018, promettant à tous les clients internationaux de l’industrie de défense russe, des sanctions exemplaires.

Cette législation fit notamment dérailler la commande de 24 chasseurs Su-35 par l’Égypte, alors même qu’une partie des appareils avait déjà été produite par l’industrie russe, après qu’une photo, publiée par un journaliste russe aujourd’hui emprisonné, révélait l’imminence de la première livraison.

En dépit de ces menaces et du poids potentiel des sanctions américaines, Moscou confirma, il y a quelques semaines, qu’un premier contrat export avait été signé, concernant le Su-57, sans toutefois donner le nom du client, précisément pour le protéger des pressions et menaces américaines et internationales.

Le 11 février, le voile a été levé sur l’identité de ce client, l’Algérie, la commande ayant été directement annoncée sur une des chaines publiques du pays. Cette annonce est cependant révélatrice d’une inflexion sensible de la législation CAATSA, Alger ne prenant certainement pas le risque des sanctions US, comme de se voir potentiellement priver des transactions en $, concernant ses exportations d’hydrocarbures.

L’Algérie confirme la commande d’un nombre indéterminé de chasseurs Su-57 russes de 5ᵉ génération

C’est à la mi-novembre 2024 qu’Alexander Mikheev, le CEO de Rosoboronexport, annonça qu’un premier contrat à l’exportation avait été signé au sujet du chasseur de 5ᵉ génération Su-57, baptisé Felon par l’OTAN.

KIm jong un Su-57 Moscou septembre 2023
Kim Jong Un dans un cockpit de Su-57 lors de sa visite en Russie en septembre 2023

Pour autant, le nom du client ne fut pas révélé, même si l’Algérie était identifiée comme le client le plus probable, Alger étant un des clients les plus fidèles de l’industrie de défense russe, sur la scène internationale.

Pour autant, cette annonce restait incertaine, car sous la menace de la législation CAATSA (Countering Adversaires of America Through Sanction Act), permettant à l’exécutif américain de mettre en œuvre de sévères sanctions à l’encontre des clients de l’industrie de défense des adversaires des États-Unis, dont fait partie la Russie.

De fait, depuis sa promulgation par Donald Trump en décembre 2019, sous la pression du Congrès, la loi CAATSA a considérablement handicapé les exportations militaires russes, les commandes de grands systèmes, comme les avions de combat, de navires ou de chars, ayant connu cinq années de vaches maigres, pour ne pas dire faméliques.

Les éléments de la commande algérienne demeurent inconnus, qu’il s’agisse du nombre d’appareils commandés, du calendrier de livraison ou de son montant. On sait cependant, par la télévision algérienne, que des pilotes et des personnels de maintenance de l’Armée de l’Air algérienne sont déjà en Russie pour être formés, ce qui laisse supposer que les premières livraisons interviendront cette année, ou en début d’année prochaine.

De même, la présence de militaires algériens en Russie, laisse aisément supposer que le contrat entre Moscou et Alger a été signé il y a de nombreux mois, voire plusieurs années, seule l’annone de celui-ci ayant été reportée, pour ne pas reproduire la déconvenue des Su-35 Égyptiens.

Un moratoire sur la législation CAATSA américaine concernant la Russie, une concession d’ampleur de Trump à Poutine autour de l’Ukraine ?

Cela dit, se pose alors la question autour du calendrier de ces révélations publiques. En effet, l’annonce initiale de ce contrat par Alexander Mikheev, est intervenue en marge du salon aéronautique chinois de Zhuhai, durant lequel l’appareil russe fit de remarquables démonstrations en vol de super manœuvrabilité.

Démonstration en vol du Su-57 au salon aéronautique international de Zhuhai en novembre 2024.

En effet, outre le salon de Zhuhai, cette première déclaration est surtout intervenue une semaine après la victoire de Donald Trump aux élections présidentielles américaines. Or, depuis son retour dans le Bureau Ovale, le 20 janvier 2025, le nouveau président américain a multiplié les ouvertures vis-à-vus de la Russie, et en défaveur de ses alliés ukrainiens et européens, spécialement pour obtenir un accord de paix en Ukraine.

La reconnaissance, par Alger, de l’existence de ce contrat, et de la formation déjà entamée pour les pilotes et personnels de maintenance, intervient, quant à elle, concomitamment à l’entame des négociations officielles entre Donald Trump et Vladimir Poutine, autour de la fin du conflit en Ukraine.

De toute évidence, le président américain entend, à présent, obtenir de Kyiv de très importantes concessions au sujet de l’exploitation des terres rares du pays, non pour assurer sa sécurité à l’avenir, en retour, mais en compensation de l’aide américaine ayant déjà été livrée.

Pour cela, il doit obtenir un accord de paix rapide avec Moscou, ce qui suppose de céder à Vladimir Poutine sur de nombreux points. C’est notamment le cas sur le refus américain concernant l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, annoncé par le secrétaire à la défense américain, Pete Hegseth, en visite à Bruxelles ce 12 février.

L’annonce algérienne indique, à présent, que parmi les nombreuses concessions accordées par Donald Trump à son homologue russe, Vladimir Poutine, figure également un moratoire sur la législation CAATSA, tout au moins vis-à-vis de la Russie, et des clients de son industrie de défense.

Un cadeau fait à la Russie et à la reconstruction rapide de ses armées, après la fin des combats en Ukraine.

Un moratoire sur l’application de la législation CAATSA à la Russie, constituerait un cadeau sans équivalent fait par Donald Trump, à l’effort de défense russe, en particulier concernant la reconstruction des armées du pays, après la fin des combats en Ukraine.

Donald trump bureau ovale
Donald Trump dans le Bureau Ovale.

En effet, l’industrie de défense russe a vu ses moyens triplés de 2021 à 2025, et ses effectifs multipliés par deux, sur la même période, passant de 1 à 2 millions de collaborateurs.

Pour Vladimir Poutine, ce basculement en faveur de l’industrie de défense, a représenté un outil décisif pour contenir un éventuel mécontentement dans l’opinion publique, tant par les emplois créés, que par les hausses de salaires que cette demande a engendré dans le pays, de sorte à compenser l’inflation galopante depuis quatre ans.

Or, aujourd’hui, les caisses de l’État russe sont presque vides, alors que les exportations d’hydrocarbures vers certains pays alliés, ne parviennent pas à générer les marges nécessaires à l’équilibrage du budget de l’État, et en particulier, les très importantes dépenses dans les armées.

Si la reprise des exportations d’hydrocarbures ne pourra se faire que progressivement, en particulier vers l’Europe, encore très rétive, l’appel d’air que constitue la fin des sanctions CAATSA, sur les exportations d’équipements de défense, permettrait de rapidement faire entrer d’essentielles devises, de maintenir l’activité industrielle à son niveau actuel, et ainsi de financer, en grande partie, la reconstruction et la modernisation des armées.

Su-30 Algérie
Su-30 des forces aériennes algériennes.

En outre, les entreprises russes réalisant de très importantes marges à l’export, celles-ci pourront rétablir leur trésorerie, largement mise à mal par les exigences de Moscou ces trois dernières années, ayant amené nombre d’entre elles à accroitre, au-delà du raisonnable, leur endettement.

De fait, pour Moscou, la levée immédiate des sanctions CAATSA, a constitué très certainement un des pré-requis pour entamer les discussions avec Washington, au sujet de l’Ukraine. Quant à Donald Trump, il est sûrement bien trop obnubilé par la perspective d’obtenir des gisements de terres rares en Ukraine, pour s’intéresser aux conséquences de la fin des sanctions CAATSA, sur le potentiel de reconstruction des armées russes, et donc sur la sécurité en Europe.

Un profond bouleversement des équilibres géopolitiques en Méditerranée occidentale, et en Afrique du Nord

Au-delà des conséquences sur la géopolitique européenne des nouvelles positions de l’administration américaine, la livraison de Su-57E, la version export du chasseur russe, à l’Algérie, va sans aucun doute, transformer les équilibres géopolitiques en Afrique du Nord, comme en Méditerranée occidentale, et en Afrique sud-saharienne.

En premier lieu, l’arrivée des Su-57 algériens va provoquer une rupture de l’équilibre des forces aériennes avec le voisin marocain, celles-ci n’alignant, aujourd’hui, que des appareils de générations précédentes, F-16, Mirage F-1 et, bientôt, Mirage 2000-9.

F-35A
F-35A de l’US Air Force.

Si la furtivité et la fusion de données du Su-57 n’égalent pas celles du F-35, l’appareil russe dispose d’une discrétion largement accrue, vis-à-vis de ces appareils, et de nombreux atouts en matière de performances, en particulier concernant le rayon d’action, que ce soit pour la supériorité aérienne comme l’attaque, les frappes profondes et la suppression des défenses aériennes.

De même, Alger va disposer d’un appareil capable de faire peser une menace potentielle en Méditerranée occidentale, y compris sur les marines et forces aériennes françaises, italiennes et espagnoles.

Ce faisant la livraison des Su-57 aux forces aériennes algériennes, pourrait reproduire le basculement déjà observé lors de la livraison de 20 MIG-25 par l’Union Soviétique à Alger, un appareil qui surpassait les intercepteurs du moment en Europe, en matière de vitesse et de plafond, rendant toute interception extrêmement difficile, si pas impossible.

Alger avait, à de nombreuses reprises, usé de cet avantage, pour survoler le Maroc, le Sahara occidental et certains territoires européens, tout au moins jusqu’à l’entrée en service des Mirage F-1 en Espagne et au Maroc, seul appareil capable d’atteindre Mach 2,5, et à disposer d’un potentiel d’interception vis-à-vis du MIG-25.

Face au Su-57E, il est probable que le Maroc, et surtout l’Espagne, se tourne à présent vers le F-35A. Il est d’ailleurs probable que Washington a anticipé ce besoin, Donald Trump ayant déjà donné certaines indications concernant un assouplissement des règles d’exportation du chasseur de Lockheed Martin, notamment pour relancer le contrat avec les Émirats arabes unis, signé in extremis par Donald Trump, avant de quitter la Maison-Blanche en 2021, mais suspendu par Joe Biden, quelques jours plus tard.

Conclusion

On le voit, l’annonce, par l’Algérie, de la commande de Su-57E russes, porte, avec elle, de nombreuses conséquences et informations induites, qui tracent les contours des bouleversements géopolitiques qui se dessinent en Europe et en Méditerranée.

Su-57
Su-57 N°054 bleu des forces aériennes russes.

En effet, celle-ci ne peut avoir eu lieu, qu’accompagnée d’assurances offertes par Donald Trump et son administration, à Moscou comme à Alger, au sujet d’un probable moratoire autour de la législation CAATSA, sans quoi, celle-ci n’aurait certainement pas eu lieu avant la livraison même des appareils.

Ce faisant, Moscou a obtenu, par là, une bouffée d’oxygène salvatrice pour ses équilibres budgétaires, son industrie de défense, et par transitivité, pour la reconstruction rapide de son armée, une fois les combat en Ukraine terminés, alors que les services de renseignement européens multiplient les alertes au sujet d’une possible agression russe contre les pays baltes, dans les quelques années à venir.

Il est à présent indispensable d’anticiper ces évolutions qui s’annoncent radicales de la géopolitique européenne, en particulier pour les deux nations dotées, la France et la Grande-Bretagne, seules capables d’effectivement contenir l’augmentation de la menace à l’Est comme au sud, et de se substituer à l’évident désengagement américain des questions sécuritaires européennes.

Suivre les évolutions des armées chinoises va être encore plus difficile après le 1ᵉʳ mars 2025

La Chine, comme les Armées chinoises, se montrent, depuis plusieurs années, des plus précautionneuses et frugales, quant aux informations qui sont communiquées sur la scène publique, y compris au sujet de leurs équipements, contrairement à de nombreux pays, comme la Russie, particulièrement prolixes à ce sujet.

En dépit de cela, et d’un durcissement législatif progressif, il restait possible, en sources ouvertes, de suivre avec une certaine précision, les évolutions des armées et de l’industrie de défense du pays, en particulier grâce aux photos et documents vidéos publiés par les spotters et certains particuliers passionnés chinois, ainsi qu’à partir des informations publiées par les milbloggers du pays.

Cette source d’information va probablement se tarir dans un avenir proche, alors qu’une nouvelle loi prendra bientôt effet, encadrant très strictement la publication d’informations concernant l’APL, ses opérations, ses matériels et leurs évolutions, et ne laissant plus que les communiqués officiels des armées et des industriels, ainsi que les clichés satellites ou publiés par les armées occidentales, pour suivre l’évolution de cette force militaire, qui a pour ambition de devenir la plus puissante de la planète, d’ici à 25 ans.

Un durcissement progressif des règles concernant la diffusion d’information au sujet des armées chinoises depuis 2018

La nouvelle loi, qui entrera en application le 1ᵉʳ mars 2025, ne représente pas un changement radical de la position de Pékin et de l’APL, à ce sujet, mais plutôt un durcissement de la législation actuelle.

Armées chinoises Char moyen Type 22
Pékin ne veut plus qu’il soit possible de diffuser des clichés volés de materiels miltiaires, comme ici un nouveau char moyen inconnu observé et photographié dans une ville chinoise

En effet, jusqu’en 2018, suivre les évolutions de l’Armée populaire de libération, ainsi que de ses équipements, était relativement aisé. D’une part, les militaires et industriels de défense chinois communiquaient volontiers et fréquemment, avec la publication régulière de nombreux articles et reportages, portant sur les évolutions en cours.

Surtout, de nombreux spotters, des passionnés qui se postent autour des bases, terrains d’entrainement et infrastructures industrielles militaires, armés de leurs appareils photos et autres smartphones, publiaient de manière soutenue des photos, des vidéos ainsi que des informations, sur le sujet. Il était alors possible de suivre, de manière relativement précise, et presque en temps réel, quels étaient les navires qui étaient lancés, ou quels régiments étaient équipés d’un nouveau modèle d’avion ou d’hélicoptère.

Une législation, publiée en 2018, concomitamment au durcissement des règles concernant la « Grande Muraille de Chine digitale » chinoise interdisant, spécialement, l’utilisation des VPN, constitua un coup d’arrêt sensible de cette source d’informations riche et presque exhaustive.

Il est, depuis, interdit de publier des photos et vidéo des installations industriels et des équipements destinés à l’Armée populaire de Libération, plusieurs spotters et milbloggers chinois ayant été condamnés à de fortes amendes, voire à des peines de prison, pour ne pas s’être conformés strictement à cette règle.

Toutefois, après deux années de vaches maigres, de nouveaux clichés sont apparus, rares, il est vrai, montrant notamment le nouveau chasseur embarqué J-35 chinois, ou l’état d’avancement des constructions navales, en particulier à Shanghai, l’arsenal étant régulièrement survolé par des avions de ligne en procédure de départ ou d’arrivée.

J-35 essais
Les clichés de spotters, comme celui-ci, montrant le prototype 003 du programme KC-31/J-35, pourraient permettre aux forces occidentales, de découvrir certains aspects que Pékin ne souhaite pas réveler concernant ses materiels militaires.

À cela s’ajoutaient les discussions entre milbloggers et passionnés chinois, qui diffusaient fréquemment certaines informations, jusqu’ici inconnues, mais dont l’origine et la crédibilité, pouvaient être sujettes à débat. Enfin, la démocratisation de l’accès aux clichés satellites, donna un second souffle pour suivre l’évolution de l’APL, ceci ne concernant, toutefois, que les équipements les plus lourds, et les plus distinguables, comme les navires ou les aéronefs et drones de taille importante.

Tout ce qui n’est pas diffusé par les armées chinoises, est interdit de publication

Face à cela, les autorités chinoises viennent d’annoncer l’entrée en vigueur, au 1ᵉʳ mars, d’un nouveau texte encadrant encore plus strictement, la publication d’informations, au sens large, concernant les armées chinoises et l’industrie de défense du pays, mais également la politique de défense et internationale chinoise, en dehors de ce qui a été dûment publié par les autorités compétentes.

En d’autres termes, tout ce qui n’a pas été initialement diffusé par l’APL, les industriels ou les instances gouvernementales, concernant la sphère défense chinoise, ne doit ni être publié, ni republié, et encore moins, discuté ou analysé. Les contrevenants s’exposent à un « bannissement », sans que l’on sache, précisément, ce que ce terme recoupe.

Notons que ce texte ne remplace pas, mais étend celui de 2018, exposant donc, là encore, les contrevenants à des amendes lourdes, des peines de prison et des mesures sociales coercitives.

CV 18 Fujian
Pékin veut une communication strictement officielle cocnernant l’APL, comme ce cliché après le lancement du porte-avions CV-18 Fujian.

Dès lors, non seulement est-il à présent interdit de publier des photos, vidéos ou informations non officielles, mais il est aussi prohibé, par exemple, de publier des modèles 3D ou des dessins des nouveaux équipements chinois.

Il est aussi interdit de spéculer sur les capacités de ces équipements existants ou supposés, comme sur les évolutions de la structure ou des missions de l’APL, y compris sur la base de matériels en provenance de l’étranger (comme des images satellites, par exemple).

Opacifier les éventuelles préparations pour une action militaire contre Taïwan, ou garder un contrôle de l’information défense strict à l’échelle nationale ?

Officiellement, ce durcissement doit permettre de priver les adversaires de la Chine, de certaines sources d’information. Il s’agirait donc, ici, d’une tentative d’opacification des trajectoires suivies par Pékin, dans l’évolution de son arsenal militaire.

On pense, entre autres choses, à certaines informations publiées ces derniers mois, notamment la construction de plusieurs nouvelles barges de transbordement et de débarquement, qui pourraient probablement servir à créer des points de débarquement artificiels pour l’immense flotte de RoRo évoluant sous pavillon chinois en mer de Chine, et qui pourrait apporter un soutien ô combien précieux, lors d’une action aéro-amphibie contre Taïwan.

Illustration opération debarquement APL Taiwan
Même une Illustration, comme celle-ci, montrant l’utilisation probable de la barge de débarquement chinoise, ne pourra plus être diffusée en Chine. il est probable que la plupart des sites sépcialisés défense internationaux seront bientot bannis des DNS chinois, et ne seront plus accessibles dans le pays.

Toutefois, ces évolutions s’appuient le plus souvent, non sur des photos de spotters, mais sur des clichés satellites occidentaux, contre lesquels Pékin ne peut rien, hors de ses frontières. Il s’agit donc surtout d’empêcher les passionnés de discuter ou d’analyser ces données, à l’attention d’un public chinois, et de justifier le prochain « bannissement » des médias spécialisés étrangers, le livrant à ce type d’exercice.

De fait, ce durcissement semble avant tout viser à contrôler strictement l’information, au niveau national, pour qu’aucune voix discordante, si ce n’est celle de l’APL et du PCC, soit entendue dans le pays, autour des questions de défense. Elle permettra également d’identifier et de contrôler tous les milbloggers, spotters et passionnés, susceptibles de diffuser une information non conforme, de sorte à rapidement faire disparaitre ce type de comportement.

Pour autant, un tel contrôle de l’information, une fois accomplie, constituera un précieux outil pour strictement opacifier l’arrivée de nouveaux équipements critiques, voire pour masquer des préparatifs en vue d’une action militaire d’envergure, comme concernant Taïwan.

Une stratégie de communication chinoise à l’opposée de celle de la Russie

On remarque aussi que la stratégie de contrôle de l’information, autour de la sphère politico-industrielle défense, est à l’opposée radicale de celle appliquée par la Russie. Moscou, en effet, n’est jamais avare de commentaires, officiels ou non, autour de ses armées et de son industrie de défense, avec un flot constant d’informations, à la fiabilité parfois douteuse, diffusé aussi bien par les organes officiels, la presse sous contrôle et les milbloggers.

T-80BVM russie
La Russie n’a jamais été avare d’informations cocnernant son outil de défense, bien au contraire, même si, souvent, les informations officielles venant de Moscou sont à prendre avec une bonne dose de précautions.

Si le discours, en Russie, semble plus libre qu’en Chine, certains aspects demeurent strictement sous contrôle. Ainsi, on ne connait pas précisément la production annuelle des grands industriels de défense comme Uralvagonzavod, ni ne savons, autre que par déduction, combien d’avions de combat neufs ont été livrés aux forces aériennes du pays, ces deux dernières années (ce qui semble normal en temps de guerre).

Toutefois, les milbloggers russes jouissent d’une certaine liberté d’expression, certes politiquement bordées, et de très peu de restrictions, concernant la diffusion de photos et vidéos d’équipements en service. La vigilance de Moscou, à ce sujet, porte davantage sur certains dossiers sensibles, pour ne pas réitérer, par exemple, l’épisode des Su-35 Égyptiens, annulés sous pressions américaines, après qu’un journaliste russe a publié un cliché d’un appareil aux couleurs égyptiennes.

La grande différence entre Moscou et Pékin, dans ce domaine, se trouve avant tout dans le volume d’informations officielles publiées et diffusées côté russe, très supérieur à celui de son partenaire, ce, même en temps de paix.

Contrairement à la Chine, qui déroule une planification de montée en puissance parfaitement exécutée, la Russie doit, en effet, très largement épaissir le trait de la menace militaire perçue qu’elle peut représenter, afin de tenir en respect Européens et américains, et de garder sous contrôle le soutien de ces derniers à l’Ukraine, souvent en surjouant sa puissance militaire réelle.

nouveau sous-marin chinois
Les clichés satelittes, les photos prises lors des salons et des rencontres opérationelles, ainsi que les salons de l’armement, vont bientot constituer l’essentiel des sources pour suivre l’évolution de l’outil militaire chinois, en occident et en sources ouvertes.

La Chine, à l’inverse, n’a aujourd’hui aucun intérêt à se montrer plus fort, ou plus menaçante qu’elle ne l’est, au risque de provoquer une réaction forte des États-Unis, ce qui viendrait menacer l’exécution de son plan visant à obtenir la supériorité militaire régionale d’ici à 2035, et mondiale pour 2049.

Pour cela, Pékin doit, alors, très finement, contrôler l’évolution de la menace perçue qu’elle représente, que ce soit aux États-Unis, mais aussi auprès de Taïwan, du Japon et de l’ensemble de la sphère occidentale, pour ne pas risquer d’effectivement, réveiller un occident somnolent, ni apparaitre trop faible, au risque de ne pas pouvoir protéger certains aspects critiques de sa stratégie à moyen termes.

Conclusion

On le voit, le durcissement des règles de publication des informations défense, en Chine, s’inscrit dans une stratégie globale qui exige un contrôle particulièrement fin de certaines notions, comme la menace perçue que représente et représentera Pékin, vis-à-vis de l’Occident et des États-Unis.

Pour cela, l’APL se doit de maitriser précisément l’ensemble des informations publiées à son sujet, ceci passant en particulier par le contrôle des flux en provenances des milieux composés de passionnés, sur les réseaux sociaux, jusqu’ici assez prolixe à ce sujet.

type 039C
Ce type de cliché, montrant un nouveau modèle de sous-marin à propulsion convetionnel de la famille Type 039, dans un fleuve chinois, ne sera bientot plus disponible.

Il sera donc, à la fois, beaucoup plus difficile, mais aussi encore plus indispensable, de suivre l’évolution de l’outil militaire et industriel défense chinois dans les années à venir, en particulier maintenant que Pékin a atteint la parité technologique avec l’occident.

En effet, ce contrôle strict de l’information, imposé par les autorités chinoises, aura très certainement pour fonction, non pas d’empêcher les occidentaux de se renseigner sur l’évolution des équipements militaires de l’APL, mais de garder sous contrôle la perception de la menace chinoise, au moins jusqu’à ce que l’écart de trajectoire soit tel, qu’il lui sera impossible de réagir.

Connaissant l’appétence des dirigeants occidentaux pour la politique de l’autruche, en particulier dans le domaine géopolitique, on peut craindre qu’une fois privée des alertes émises jusqu’ici par la sphère OSINT et la presse spécialisée, à ce sujet, ceux-ci ne s’en retournent le déni, comme ce fut longtemps le cas, aussi, au sujet de la Russie.

Défense européenne : 5 mesures à la portée de la Commission Européenne pour anticiper Trump

Alors que les services de renseignement européens alertent, un à un, sur le risque d’un rapport de force défavorable de la défense européenne face à la Russie, les provocations répétées de Donald Trump en campagne, au sujet de l’OTAN, commencent à engendrer de réelles inquiétudes dans la plupart des chancelleries du vieux continent.

La situation est d’autant plus difficile que beaucoup d’États européens ont déjà sensiblement accru leurs investissements de défense, sans qu’ils aient de marges de manœuvre supplémentaires pour éventuellement les augmenter. Dans ce domaine, l’Union européenne peut joueur un rôle décisif, afin de répondre à l’équation sécuritaire, aujourd’hui en Ukraine, demain en Europe.

Bien plus efficacement qu’au travers de discours aphones, ou de programmes de coopération, mais au calendrier trop long, celle-ci peu, en effet, libérer, par son action, des investissements importants, aussi bien au profit de la sécurité collective, qu’en soutien à l’Ukraine, tout en donnant un cadre des plus structurants pour l’émergence d’une réelle autonomie stratégique européenne, désormais indispensable de manière évidente.

L’inquiétude grandit en Europe après les dernières déclarations de Donald Trump sur l’OTAN

Ces dernières semaines, les dirigeants européens semblent, dans leur ensemble, souffrir d’une grande fébrilité, pour ce qui concerne l’avenir de la sécurité sur le vieux continent. D’une part, Donald Trump multiplie les annonces fracassantes concernant la manière dont il entend remanier l’implication des États-Unis dans l’OTAN, et dans la défense de l’Europe. D’autre part, les rapports se multiplient, quant à l’évolution de la puissance militaire russe, avec des perspectives peu encourageantes en Ukraine, mais aussi contre certains pays de l’Alliance Atlantique.

donald trump en campagne
Plus agressif que jamais, Donald Trump multiplie les discours dans lesquels ils annonce vouloir prendre ses distances avec l’OTAN, entrainant une réelle inqiétude des européens.

Fondamentalement, rien, ici, n’est spécialement nouveau. La manière dont Trump entend prendre ses distances avec l’OTAN, était déjà au cœur de son discours international lors de son premier mandat. L’absence de menace perçue immédiate en Europe, et le rôle modérateur qu’ont joué certains des membres de l’administration Trump, limitèrent cependant la prise de conscience des Européens.

De même, le réarmement rapide de la Russie, l’évolution de la société russe pour soutenir les armées, et les risques que cette transformation engendre sur l’Ukraine et l’Europe, sont décrits depuis de nombreux mois par les spécialistes du sujet. Si celle-ci a pris une toute nouvelle dimension depuis l’automne 2022, elle était déjà au centre de la politique nationale et internationale de Vladimir Poutine depuis 2012.

Toutefois, convaincus d’être sous la protection des États-Unis, les Européens, une nouvelle fois, ne prirent pas la mesure de la menace en développement, pas même après que la Russie a attaqué l’Ukraine.

Aujourd’hui, cependant, ces deux trajectoires semblent avoir atteint un seuil, exacerbé par les déclarations tonitruantes d’un Donald Trump en campagne, et d’un Vladimir Poutine en pleine confiance. De bastion économique imprenable, l’Europe prend, soudainement, toute la mesure de sa vulnérabilité liée à son hyper-dépendance à la protection américaine, d’une part, et à son manque d’anticipation face à la menace russe, de l’autre.

L’Union européenne se cherche toujours une légitimité d’intervention en matière de défense européenne

Ainsi, depuis plusieurs jours, les déclarations, pour le moins inquiètes, de la part des dirigeants européens, se multiplient. Si certains sont en manque de solution, comme l’Allemand Olaf Scholz qui plaide, sans la moindre emphase, pour un retour à la raison des États-Unis, d’autres, comme la ministre danoise de la défense Troels Lund Poulsen, répètent les mises en garde concernant l’évolution rapide de la menace russe aux frontières du vieux continent.

Josep Borrell
Sans veritable état, et sans armée, la diplomatie européenne est, le plus souvent, aphone, malgré les efforts de Josep Borrelle pour lui donner corps.

La fébrilité et l’anxiété des européens, qui prennent soudain conscience de leur dépendance exagérée à la protection américaine, se ressent, y compris sur les réseaux sociaux, dans les posts inquiets, parfois furieux, des leaders d’opinion, en particulier dans le domaine de la défense.

Soudain, tous semblent découvrir que si Washington venait à prendre une posture différente face à la Russie, comme promise par Trump, ceux-ci perdraient simultanément le parapluie nucléaire américain, une grande partie des moyens de commandement, de communication et logistiques de l’OTAN, ainsi que le soutien de l’industrie de l’armement américaine pour la mise en œuvre de très nombreux armements, en particulier dans le domaine critique des avions de combat, et de la défense antiaérienne et antimissile.

Dans ce contexte de tensions extraordinaires, l’Union européenne semble, elle aussi, assez démunie. Par la nature purement nationale de la défense, et la chasse âprement gardée de l’OTAN pour empêcher toute initiative européenne dans ce domaine, celle-ci s’est, en effet, limitée, jusqu’à aujourd’hui, à des déclarations sans véritable poids, alors que ses initiatives comme le Fonds Européen de Défense, ou le PESCO, ne peuvent répondre à l’urgence la situation.

5 mesures européennes pour absorber le choc Trump et faire face à la menace

Pourtant, l’Union européenne peut, si elle le souhaite, jouer un rôle décisif dans l’évolution de cette situation géopolitique, afin de faire face aux menaces existentielles qui la menace, elle et ses membres.

Ainsi, au travers de cinq mesures complémentaires et de son ressort, elle pourrait permettre, non seulement, d’anticiper les conséquences d’une éventuelle victoire de Donald Trump aux prochaines élections présidentielles américaines, mais aussi, de contenir efficacement la menace russe, y compris en augmentant sensiblement l’aide militaire à l’Ukraine.

Déduction des investissements de dissuasion du déficit public de calcul

La première de ces mesures est aussi la plus stratégique d’entre elles. Celle-ci permettrait de déduire les investissements nationaux en matière de dissuasion, du déficit public de calcul, établi chaque année par Eurostat, et qui sert de socle aux mesures d’équilibrages budgétaires, y compris dans la zone euro.

Dissuasion RAfale B ASMPA
La dissuasion française pourrait vite devenir l’enjeu de nombreuses convoitises en Europe, alors que le risque d’un retrait américain se fait de plus en plus pressant.

Cette mesure concernerait bien évidemment, avant toute chose, la France, dont il ne fait aucun doute, désormais, que la dissuasion devra jouer un rôle décisif pour la protection de l’ensemble des membres de l’UE et de l’OTAN, face à la Russie.

Elle s’appliquerait également aux pays ayant fait le choix d’acquérir des capacités de défense antimissiles, comme l’Allemagne avec l’Arrow 3, si tant est que les garanties nécessaires et suffisantes soient données d’une utilisation autonome, en cas de besoin.

Elle impliquerait, également, des contreparties, notamment avec le passage d’un format de 4 à 6 sous-marins nucléaires lanceurs d’engins pour la Marine nationale, pour maintenir une permanence de deux navires à la mer, ainsi que la mise en œuvre d’une dissuasion partagée à l’échelle européenne, sur le modèle de celui employant les bombes américaines B61 au sein de l’OTAN.

Enfin, la France s’engagerait à developper, sur des délais courts, une capacité balistique à courte portée, potentiellement hypersonique, à usage mixte, pouvant être employée pour répondre aux déploiements de missiles Iskander-M ou similaires, près des frontières de l’UE, de sorte à redonner à l’Europe le plein vocabulaire de la dissuasion face à la Russie. Bien évidemment, comme c’est le cas de la dissuasion partagée de l’OTAN, la France conserverait le contrôle exclusif des têtes nucléaires.

Moratoire de 10 ans sur la TVA des équipements de défense en Europe

La seconde mesure à fort potentiel, pouvant être prise rapidement par l’Union européenne, serait d’annoncer un moratoire de 10 ans sur la TVA payée par les armées européennes, concernant l’acquisition d’équipement de défense, pièces détachées et munitions, de conception et fabrication européennes.

défense européenne production de munitions
L’augmentation de la production de munitions en Europe, ne pourra se faire qu’au travers d’un effort coordonné sur le vieux continent.

Cette simple mesure, de bon sens pourrait-on dire, permettrait d’augmenter de 25% le pouvoir d’acquisition des armées européennes, sans venir déstabiliser les budgets, de sorte à augmenter rapidement les stocks de pièces détachées et de munitions, d’accélérer la modernisation des forces, mais aussi de financer l’augmentation des formats envisagée par de nombreuses armées.

Elle rendrait également, de manière mécanique, plus attractifs les équipements européens, alors que la dépendance aux équipements importés de pays ne partageant pas la même communauté de destin, qu’ils soient américains ou autres, montre toutes ses limites aujourd’hui.

Déduction des investissements de défense supérieurs à 2,0 % PIB du déficit public de calcul pendant 5 ans

La situation dans laquelle se trouvent les pays européens, aujourd’hui, en matière de sécurité, n’est pas sans rappeler celle à laquelle ils durent faire face lors de la crise Covid. Comme à ce moment-là, il est donc indispensable de libérer des ressources budgétaires, pour leur permettre de répondre à ces besoins, et ce, de la manière la plus efficace possible.

K2 Pologne
La Pologne a obtenue une dérogation européenne pour deficit exceptionel, alors que son deficit annuel et son effort de defense atteidnront tous deux 5 % de PIB en 2024.

Il serait pertinent, pour répondre à ce défi, ainsi qu’à son urgence, de permettre aux états de déduire de ses déficits publics de calcul, les investissements de défense supérieurs au seuil des 2 % établi par l’OTAN en 2014.

Cette mesure ne nécessite pas de libérer des budgets particuliers au niveau européen, comme dans le cas du fonds spécial Covid, laissant aux États les arbitrages dans ce domaine, mais permet de libérer les énergies, en particulier concernant les pays les plus volontaires.

On notera, à ce titre, qu’elle n’est pas très différente du passe-droit accordé à la Pologne pour 2024 et 2025, mais porterait sur l’ensemble des États de l’Union européenne, de manière structurée, mais limitée dans le temps, de sorte à obtenir l’efficacité la plus importante sur le calendrier le plus resserré possible.

Bien évidemment, cette mesure ne porterait pas les investissements concernant la dissuasion, ceux-ci étant couverts par une mesure dédiée préalablement abordée. En outre, elle ne concernerait que les investissements liés à l’effort de défense, en dehors des pensions, ou des forces de sécurité, parfois rattachées au ministère de la Défense de plusieurs pays, et décomptés, à tort, dans l’investissement de défense par l’OTAN.

Déduction du déficit public de calcul des investissements de matériels militaires neufs européens envoyés en Ukraine

Une mesure similaire serait dédiée au soutien militaire à l’Ukraine, alors que l’aide américaine est de plus en plus mise en péril, y compris pour 2024. Comme précédemment, il s’agirait de déduire du déficit public de calcul, les montants des investissements réalisés par les États européens, pour acquérir ou pour moderniser et entretenir, des équipements militaires destinés aux forces armées ukrainiennes.

Leopard 2A4 Ukraine
Les européens n’ont d’uatres choix que de se subsitituer aux Etats-Unis en soutien à l’Ukraine, et donc de consacrer une partie de leur appareil productif défense à cette seule mission.

Cette mesure ne concernerait que les investissements réalisés au sein de l’Union européenne, et uniquement sur des équipements neufs, ou des prestations de modernisation ou d’entretien, sans tenir compte des valeurs des équipements neufs acquis par les armées européennes, pour remplacer ceux envoyés en Ukraine.

Il pourrait être pertinent, dans le cadre de cette mesure, d’y ajouter un critère normatif, en établissant une liste des équipements neufs ou d’occasion éligibles à la mesure, de sorte à réduire le poids de l’équation logistique du soutien à l’Ukraine, et les difficultés rencontrées par les armées de Kyiv pour mettre en œuvre un patchwork d’équipements sans cohérence.

Contrairement aux autres mesures, celle-ci ne serait pas, a priori, limitée dans le temps, sa clause de fin étant la reconnaissance internationale de la fin de ce conflit. Rappelons qu’une défaite de l’Ukraine face à la Russie dégraderait considérablement la position défensive des Européens, alors que dans le cas d’une victoire ukrainienne, ou même d’un conflit gelé, le handicap serait très significatif pour les armées russes, obligées de maintenir des forces très importantes face à celles de l’Ukraine.

Mise en œuvre d’un mécanisme de compensation sociale et fiscale entre états de 20 % sur les équipements de défense produits en Europe à destination d’autres États européens

La dernière des mesures a pour fonction d’accroitre simultanément l’acquisition d’équipements de défense européens par les armées européennes, tout en stimulant les investissements des grandes entreprises de défense européennes dans les pays européens, y compris pour y produire des équipements destinés à leurs marchés nationaux.

Ligne Dassault Blagnac
Un mecanisme de compensation sociale et fiscale des investissements dans l’indsutrie de défense entre états européens permettrait d’accroitre l’attractivité des équipements européens dans les armées du vieux continent.

Pour cela, un mécanisme de compensation des recettes fiscales et sociales générées par les commandes des armées européennes à une industrie de défense européenne, mais non nationale, serait mis en place. Concrètement, 20 % des investissements consentis par un État européen envers l’industrie de défense d’un autre État européen, lui seraient rétrocédés sous forme de compensations sociales et fiscales.

Cette mesure permettra d’acquérir des équipements européens sans venir artificiellement venir multiplier les infrastructures industrielles à la durée de vie et au modèle économique douteux, comme c’est souvent le cas.

Cela permet aussi aux entreprises européennes de localiser de nouvelles capacités industrielles dans les pays disposants des infrastructures et de la main d’œuvre requise, tout en bénéficiant toujours de la commande nationale pour en garantir l’efficacité, ouvrant la voie à de nombreuses coopérations bilatérales ou multilatérales bien plus aisément équilibrées qu’aujourd’hui.

Conclusion

On le voit, si la Défense n’est pas, à proprement parler, le domaine de compétence de l’Union européenne, celle-ci peut, toutefois, jouer un rôle des plus décisifs, pour soutenir le renforcement des armées européennes, mais aussi pour accroitre l’autonomie stratégique du vieux continent, en réduisant la part des équipements militaires importés, ou pour soutenir l’Ukraine en se substituant à des États-Unis défaillants.

F-35B Italie
La question se pose desormais : qu’en serait-il de l’utilisation des équipements américains face, par exemple, à la RUssie, si Donald Trump venait à mettre les Etats-Unis en retrait de l’OTAN ?

Même dans le domaine très complexe et national de la dissuasion, celle-ci peut jouer un rôle cadre, avec le potentiel de faire émerger une véritable cohésion européenne dans ce domaine. Et ce, sans déroger de ses prérogatives, et sans s’aventurer sur des rivages plus que douteux, comme celui d’une armée européenne ou d’un porte-avions européens fantasmés, mais sans substance.

Si les mesures évoquées ici sont relativement simples et rapides à mettre en œuvre, elles n’iront pas, cependant, sans créer certaines inquiétudes, en particulier vis-à-vis de la France, qui viendrait jouer un rôle central en matière de dissuasion.

À Paris de trouver les arguments, mais aussi les garanties, à donner à ses partenaires, pour créer le contexte de confiance pouvant former le socle sur laquelle une réelle autonomie stratégique européenne pourrait effectivement voir le jour, stimulée par une situation géopolitique et sécuritaire plus préoccupante et pressante que jamais.

La plus grande vulnérabilité du F-35 a-t-elle été découverte par la Chine ?

Le F-35 représente, aujourd’hui, un des systèmes d’arme les plus craints par l’Armée Populaire de Libération chinoise, en particulier dans l’hypothèse d’une opération militaire contre ou autour de Taïwan. Pour y faire face, l’APL a déployé, ces dernières années, des radars basses fréquences, comme le JY-27A terrestre, dont une version navale équipe également les nouveaux destroyers Type 052DL.

Les chercheurs du très réputé Institut d’optique, de mécanique fine et de physique de Changchun, ou CIOMP, se sont visiblement emparés du sujet, eux aussi. Ces derniers ont, en effet, publié les conclusions d’une étude portant sur le potentiel de détection d’un système infrarouge travaillant sur certaines plages de fréquences, pour détecter le chasseur américain à grande distance.

Celles-ci montrent qu’en embarquant un tel système sur un drone stratosphérique, il serait alors capable de détecter une F-35 à très grande distance atteignant 1,800 km, ouvrant la porte à la réalisation d’un Kill Chain longue distance, celle-là même qui serait indispensable à la mise en œuvre des nouveaux missiles antiaériens chinois à longue portée, comme le PL-17 et le futur PL-XX, y compris contre le F-35 américain.

Le F-35 est effectivement un appareil très difficile à détecter en secteur frontal, y compris en infrarouge

La France a longtemps voulu se convaincre de l’intérêt temporaire de la furtivité, face aux contraintes qu’elle imposait à un avion de combat. Même l’Armée de l’air estimait, dans les années 90, que celle-ci n’offrirait qu’un avantage transitoire, donc dispensable, alors que les senseurs et capacités de traitement numérique, parviendraient à passer outre celle-ci, en une ou deux décennies.

F-35A US Air Force
En secteur frontal, le F-35 est très difficile à détecter à moyenne et longue portée, y compris en infrarouge.

La prédiction française ne s’est que partiellement réalisée. En effet, pour atteindre la furtivité visée, le F-35 est devenu un appareil complexe, très onéreux, difficile à maintenir et doté de performances sensiblement inférieures à celles des autres avions de combat du moment.

Toutefois, et même si certains radars basse fréquence offrent, à présent, des solutions de détection plus efficaces face aux avions furtifs comme le F-35, ceux-ci continuent, vingt ans plus tard, de bénéficier d’une plus-value opérationnelle sensible, en particulier pour certaines missions comme la suppression des défenses adverses, tout en se montrant très efficace en air-air.

En réalité, le F-35 demeure, aujourd’hui, un appareil qu’il est très difficile de détecter, en particulier en secteur frontal, que ce soit en mode radar, mais aussi en infrarouge, le revêtement employé lui confèrant une discrétion accentuée, y compris dans ce domaine, face aux IRST traditionnels.

Cet avantage ne se limite pas uniquement à la détection initiale et au suivi. En effet, si un missile à longue portée était lancé contre un F-35, en secteur frontal, celui-ci devrait activer son autodirecteur qu’à proximité de l’appareil, pour être en mesure de le détecter, qu’il s’agisse d’un guidage terminal infrarouge ou électromagnétique, ce d’autant que les autodirecteurs radars travaillent, le plus souvent, sur des longueurs d’ondes très courtes, celles-là mêmes contre lesquelles la furtivité de l’appareil est optimisée.

Les ingénieurs chinois annoncent pouvoir détecter un F-35 à 350 km en secteur frontal, et 1800 km en secteur arrière.

Pour y faire face, et en particulier pour prendre l’avantage sur les F-35 américains, australiens, voire japonais, les ingénieurs chinois ont déployé plusieurs parades, comme le radar AESA JY-27A, qui fonctionne en mode VHF, et qui a été spécialement conçu pour détecter et suivre les appareils furtifs, en s’appuyant sur les phénomènes de résonance qui apparaissent entre les plans verticaux et horizontaux, en fréquence métrique.

radar JY-27A
L’APL prduit d’importants efforts pour se doter de moyens de détection capables de contrer les appareils furtifs, et en particulier le F-35 américain, également en service au Japon, en Corée du sud et en Australie. Le radar AESA VHF JY-7A est l’un de ces systèmes, conçu spécifiquement pour la détection des appareils furtifs.

L’APL déploie également, depuis peu, des capacités spatiales électrooptiques, destinées à surveiller le ciel et détecter les aéronefs, y compris furtifs, qui pourraient s’en approcher. Ces capacités de détection lointaine pourraient bientôt être renforcées par une nouvelle technologie, qui, si l’on en croit les affirmations des chercheurs chinois, pourraient bien remettre en question l’utilité même du F-35, sur ce théâtre.

Pour atteindre ce résultat, les ingénieurs chinois du CIOMP, veulent équiper un engin de surveillance stratosphérique, d’un système de détection infrarouge, travaillant spécifiquement sur une longueur d’ondes allant de 2,8 à 4,3 micromètres, permettant de réduire les interférences atmosphériques à leur minimum, afin de détecter le cône de chaleur propulsé par le turboréacteur F-135 du F-35, trois fois plus intense que le rayonnement de la cellule.

Ainsi équipé, le drone stratosphérique, évoluant à une altitude supérieure à 20 km, serait, selon les projections de calcul des chercheurs chinois, en mesure de détecter un F-35 à 350 km de distance, quelles que soient les conditions météorologiques, en secteur frontal, et à 1,800 km, en secteur arrière, employant pour cela un télescope muni d’une ouverture de 300 mm, et relié à des détecteurs au mercure-cadmium-tellurure.

Vers un réseau de drones chinois équipés de capteurs infrarouges pour détecter les avions furtifs américains ?

Pour autant, un unique système de ce type, qui il serait effectivement capable d’assurer une alerte aérienne avancée, contre les avions furtifs comme le F-35, ne serait pas en mesure de diriger une interception, et encore moins de fournir les données nécessaires à l’élaboration d’une solution de tir, pour un missile air-air ou sol-air, à longue portée.

J-16 PLAAF armé du missile air-air longue portée PL-17
Pour exploiter la portée du missile PL-17, donnée à près de 400 km, la simple détection radar est insuffante. Celui-ci soit s’appuyer sur une Kill Chain distribuée suceptible de detecter, d »identifier, de suivre et d’engager une cible, y compris furtive, à des distances de plusieurs centaines de km.

En revanche, en assemblant les informations en provenance de plusieurs systèmes similaires, repartis avec un écartement suffisant, dans le plan horizontal comme vertical, il pourrait être possible non seulement d’établir l’azimut-distance, et l’altitude du ou des cibles détectées et identifiées, mais également d’en déterminer le vecteur vitesse, afin d’en déduire une solution de tir entièrement passive, pour intercepter et détruire les cibles, voire pour dynamiquement corriger la position probable de la cible, si celle-ci évolue lors de l’interception.

Ce faisant, la Chine disposerait de la Kill Chain évoquée dans notre précédent article, au sujet du missile air-air à très longue portée PL-XX, que l’on sait indispensable à la mise en œuvre de ce type de munitions capables d’atteindre des cibles bien au-delà de la portée de détection radar traditionnelle.

Pour l’heure, cependant, la Chine ne dispose pas d’un tel système, et il est peu probable qu’elle en sera dotée avant plusieurs années, si tant est que les affirmations des chercheurs chinois soient effectivement avérées.

Pour autant, une telle capacité, d’autant plus robuste qu’elle serait distribuée et scalaire, y compris sur des drones plus légers équipés de moyens de détection moins puissants et travaillant en essaim, pourrait effectivement représenter une kill chain à longue portée d’autant plus efficace qu’elle serait tout à fait passive et très difficile à éliminer.

Si la furtivité demeure indispensable, la vitesse redevient un paramètre essentiel à la survie des avions de combat

En fait, les affirmations des chercheurs chinois, ne sont en rien une découverte. L’efficacité de ces longueurs d’onde infrarouges, en matière de détection lointaine et avancée, y compris contre les avions furtifs, sont étudiées de longue date, notamment en France.

WZ-9 divine eagle Shenyang
Le système de détection infrarouge chinoise pourrait être emporté par un drone HALE comme le WZ-9 Divine Eagle de Shenyang, capable d’atteindre l’altitudfe de 25 km.

La publication chinoise montre cependant que les chercheurs de l’Institut d’optique, de mécanique fine et de physique de Changchun (CIOMP), que l’on sait très proche et active, au sein des programmes de missiles chinois, étudient à présent de près le sujet.

Pour défier une telle capacité de défense intégrée, la furtivité, seule, ne sera certainement pas suffisante, même si s’en passer reviendrait, certainement, à faciliter la tâche de l’adversaire, en matière d’interception à longue distance.

On peut, en revanche, imaginer que la combinaison de la furtivité, ainsi que d’une vitesse et d’un plafond élevés, serait susceptible de surprendre un tel filet de détection, d’engagement et de destruction antiaérien, en particulier si l’appareil évolue au même niveau, voire au-dessus de ces drones stratosphériques, et surtout à des vitesses très élevées, afin de prendre de vitesse les capacités de riposte de l’adversaire, que ce soit pour franchir le rideau défensif, ou pour l’attaquer et l’engager.

Paradoxalement, le programme d’avions de combat qui semble, aujourd’hui, répondre le mieux à des besoins, est également chinois. Il s’agit de l’appareil de Chengdu observé en décembre dernier, et désigné, aujourd’hui, sous le sigle J-36, faute d’une référence officielle chinoise.

J-36
Avec sa large voilure delta diamant et se motorisation triple, le J-36 semble répondre aux exigences de vitesse et de plafond, pour pouvoir se confronter à une Kill Net infrarouge distribué.

Ce chasseur lourd s’appuie, en effet, sur une structure furtive, dénuée de plans verticaux ou de plans horizontaux arrières, de sorte à supprimer les phénomènes de résonances radar à basse fréquence, de trois turboréacteurs profondément encastrées dans la cellule, et d’une voilure très large en diamant delta, lui permettant, potentiellement d’évoluer à très haute altitude, soit au-dessus de 20 km, et à de grandes vitesses, une supercroisière bisonique n’étant pas à exclure.

Reste que les performances de cet appareil demeurent aujourd’hui extrêmement spéculatives, et il convient donc d’attendre que davantage d’informations soient disponibles, à son sujet, pour s’en faire une idée plus précise, et ainsi en déduire le, ou les profils de missions qu’il sera amené à accomplir, s’il entre effectivement en service.

Conclusion

On le voit, si la découverte des capacités de détection de certaines longueurs d’onde infrarouges, face aux avions furtifs, ne peut être attribuée aux ingénieurs chinois, la publication des chercheurs du CIOMP, montre que dorénavant, cette approche est prise très au sérieux par Pékin.

Pour l’heure, le programme chinois est loin de fournir une capacité opérationnelle. Toutefois, celui-ci ouvre la porte au déploiement d’une Kill Chain entièrement passive, et capable, effectivement, de détecter, identifier, suivre et engager des avions de combat à l’aide de missiles sol-air ou air-air à très longue portée, y compris contre le redouté F-35.

Si l’arrivée de tels systèmes de détection ne remettra pas en question les besoins de furtivité passive, sur le spectre électromagnétique comme infrarouge, pour les avions de combat de nouvelle génération, elle pourrait en revanche influencer leur cahier des charges, en exigeant des performances beaucoup plus élevées que celles des appareils actuels en matière de vitesse, de plafond, voire de vitesse ascensionnelle, seule alternative pour espérer se défaire d’une Kill chain passive distribuée sur le spectre infrarouge.

Ces 4 menaces stratégiques sous le seuil nucléaire auxquelles les européens doivent se préparer

Avec la guerre en Ukraine, et le retour des tensions nucléaires dans le Pacifique entre les États-Unis et la Chine, les menaces stratégiques ont fait leur grand retour sur la scène mondiale, depuis quelques années, après avoir presque disparu des esprits pendant plus de 20 ans.

Plus que jamais, les nations occidentales dotées d’une dissuasion, et en particulier les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France, ont entrepris de moderniser, voire d’étendre leur dissuasion, avec des programmes comme le bombardier B-21 et le Rafale F5, les sous-marins Columbia, Dreadnought et SNLE 3G, ou le missile ICBM Sentinel.

Il en va, bien évidemment, de même côté chinois et russe, avec l’arrivée de nouveaux missiles comme le RS-28 Satan 2, le DF-41 et l’Oreshnik, de nouveaux sous-marins avec les Boreï et le Type 09VI, et celle, annoncée, mais encore imprécise, de nouveaux bombardiers, avec le H-20 et le PAK-DA.

Toutefois, ces dernières années, sont également apparues de nouvelles menaces, appartenant, elles aussi, à la sphère stratégique, mais dont l’utilisation serait susceptible de demeurer sous le seuil nucléaire. Ces menaces, parfois pas si nouvelles que ça, représentent à présent un enjeu sécuritaire et stratégique, ainsi qu’un nouvel espace de conflit, en particulier en Europe, alors qu’aucun de ses pays n’est effectivement prêt à y faire face.

Des frappes stratégiques de la Seconde Guerre mondiale à la dissuasion nucléaire de la guerre froide, l’évolution des menaces stratégiques ces 90 dernières années

La notion de frappe stratégique, qui consiste à viser des moyens non militaires de l’adversaire pour obtenir un avantage majeur sur le plan militaire ou politique, est relativement récente.

Du Blitz aux bombardements stratégiques alliés contre l’Axe

Si, pendant la Première Guerre mondiale, certaines missions de bombardement à longue portée, ancêtres des frappes stratégiques, ont été menées notamment par l’Allemagne, contre des villes françaises, d’abord à l’aide de dirigeables Zeppelin, puis des premiers véritables bombardiers, le premier exemple de frappe stratégique, conçue en tant que tel, a été le blitz allemand contre les villes britanniques, de septembre 1940 à mai 1941.

blitz
En dépit des destructions et de 43,000 morts, la resistance britannique ne fut pas ebranlée par le blitz de la Luftwaffe, qui perdit presque 900 bombardiers et chasseurs pour mener cette mission.

Le chancelier allemand, Adolf Hitler, et le chef de la Luftwaffe, Hermann Göring, ont lancé une série de bombardements stratégiques sur plusieurs villes anglaises, avec pour objectif de faire plier la résistance d’un Winston Churchill faisant face à une population éprouvée et démoralisée par ces destructions successives.

En dépit des 43,000 morts et 90,000 blessés graves que ces bombardements firent au sein de la population britannique, le Blitz fut un cuisant échec pour la Luftwaffe. Non seulement la résistance britannique n’était pas érodée, mais l’opinion publique faisait plus que jamais bloc avec son premier ministre, face à l’Allemagne nazie. Pire, la Luftwaffe perdit presque 900 avions lors de ces missions, ainsi que leurs inestimables équipages, sans qu’elle puisse jamais vraiment se remettre de ces pertes, après cela.

L’échec du Blitz n’empêcha pas britanniques et américains de recourir à la même stratégie, contre l’Allemagne, mais aussi contre le Japon, l’Italie et certains pays occupés, de jour (pour les américains) et de nuit (pour les britanniques), jusqu’à la toute fin du conflit mondial. La Royal Air force et l’US Air Force avaient alors deux commandants fervents défenseurs de cette stratégie, en la personne de l’Air Marshal Arthur Harris, surnommé Bomber Harris, et du général Curtiss LeMay.

Si ces campagnes de bombardement, aussi massives que couteuses, en aéronefs comme en vies humaines, jouèrent un rôle dans l’affaiblissement des capacités industrielles de l’axe, jamais, elles ne parvinrent à arrêter la production d’avions, de chars, de canons ou de sous-marins, ni à faire fléchir la résistance des belligérants, en dépit des 600,000 tués en Allemagne, 500,00 au Japon et 100,000 en Italie.

La campagne de bombardement des grandes villes japonaises, du mois d’avril au début du mois de juin 1945, ne fit pas, non plus, vaciller la résistance nippones. Toutefois, les deux bombes nucléaires américaines sur Hiroshima, le 6 aout, puis sur Nagasaki, trois jours plus tard, amenèrent Tokyo à capituler sans condition, dans un contexte stratégique, il est vrai, très dégradé, avec la Mandchourie subissant l’attaque des divisions soviétiques, et les armées impériales laissées exsangues après la bataille d’Okinawa.

De Hiroshima à la destruction mutuelle assurée, et l’équilibre des dissuasions

En quelques jours seulement, l’arme nucléaire venait de redéfinir la notion de frappe stratégique, capable d’obtenir la reddition d’une grande puissance militaire n’en étant pas dotée.

Hiroshima bombardement
l’explosion d’hiroshima entraina la capilutation sans condition du Japon. En ce sens, elle constitue le premier, et le seul à ce jour, aboutissement stratégique d’une campagne de bombardement visant les villes plutot que les infrastructures industrielles ou militaires.

À ce moment-là, les États-Unis avaient la certitude que l’Union Soviétique ne pourrait pas se doter de la bombe à fission avant les années 70. Ainsi, Washington démantela rapidement une grande partie de son arsenal militaire conventionnel, afin de ne se doter que de bombardiers stratégiques, certains qu’ils étaient, alors, d’avoir l’arme suprême, leur donnant une puissance inégalée pour les trois décennies à venir.

Quatre ans plus tard, seulement, l’Union soviétique faisait exploser sa première bombe A. S’ouvrit alors une nouvelle réalité, en matière de frappes stratégiques, Washington comme Moscou disposant tous deux de la capacité de détruire plusieurs fois l’adversaire. Dès lors, le pinacle de la frappe stratégique était ramené à une posture de non-emploi, avec l’apparition du concept de dissuasion, et de celui de destruction mutuelle assurée.

Depuis, si des frappes de type stratégique conventionnelle ont parfois été employées, notamment par les États-Unis au Vietnam, cette composante de l’arsenal militaire fut le plus souvent assimilée à la seule dissuasion nucléaire.

4 menaces stratégiques sous le seuil nucléaire contre lesquelles les européens sont peu ou pas préparés

Si la frappe stratégique avait été presque absente ces 50 dernières années, elle a refait son apparition avec le conflit en Ukraine, en particulier avec l’utilisation de drones d’attaque à longue portée, employés par la Russie, mais aussi par l’Ukraine, tout en restant sous le seuil nucléaire, même lorsque des infrastructures industrielles critiques russes ont été touchées.

Ukraine attaques grille électrique
La Russie mene depuis deux ans, maintenant, une camapgne de bomberdement stratégique contre les infrastructures énergetiques ukrainiennes, pour amener Kyiv à rendre les armes, sous la pression de son opinion publique. Sans succès jusqu’à présent, même si la resilience des ukrainiens s’érode face aux conditions de plus en plus difficiles de vie.

Le fait est, aujourd’hui, de nouvelles menaces sont apparues, capables de mener des attaques de dimension stratégique contre un pays, voire contre une alliance, sans jamais franchir ce seuil qui déclencherait le feu nucléaire. Parmi celles-ci, quatre d’entre elles méritent une attention particulière, concernant le théâtre européen.

Les frappes de drones d’attaque à longue portée en nuée

La première de ces menaces est, aujourd’hui, celle qui est régulièrement employée par les deux belligérants du conflit russo-ukrainien. Les drones d’attaque sont à la croisée des chemins entre les drones et les missiles de croisière, permettant de mener des frappes à très longue distance, de plusieurs centaines à plusieurs milliers de kilomètres.

Ils peuvent s’infiltrer à basse altitude dans le territoire adverse grâce à une navigation satellite, pour s’abattre avec précision contre la cible désignée, et faire exploser les quelques dizaines de kg d’explosifs transportés.

Fondamentalement, les drones d’attaque, comme le désormais célèbre Shahed-136 iranien, et son évolution russe, le Geran-2, n’apportent pas de capacités opérationnelles révolutionnaires. Ils ont une portée et une trajectoire équivalente à celle de nombreux missiles de croisière, tout en étant plus lents et beaucoup plus vulnérables que ceux-ci, et en transportant une charge militaire plus réduite.

Fabrication drones d'attaque geranium-2 alabuga
L’usine russe l’Alabuga produit à présent plus de 500 drones geran-2 par mois, pour mener la campagne de frappe stratégique contre les installations énergétiques et de communciation ukrainiennes. Elle emploie notamment de la main d’oeuvre venue de plusieurs pays proches de Moscou.

La véritable révolution capacitaire opérée par ces nouveaux drones, se trouve dans leur prix, de quelques dizaines de milliers de $, et dans leur simplicité de fabrication. Ainsi, l’usine de production russe d’Alabuga, montée à la hâte après le début du conflit pour assembler des copies du Shahed-136 iranien, et fonctionnant en partie sur de la main d’œuvre non qualifiée étrangère, produit aujourd’hui plus de 500 drones Geran-2 chaque mois, alors que la production de missiles de croisière Kh-101 culmine de 10 à 20 exemplaires par mois, avec des moyens industriels considérablement plus importants.

Avec un prix de production de l’ordre de 30,000 $, et une production de 500 drones par mois, la Russie serait en mesure, en 5 ans, de se doter d’une flotte de plus 30,000 de ces drones, pouvant être lancés de manière préventive et simultanée, contre les installations militaires et civiles européennes, dans un périmètre de 1000 à 1500 km des frontières russes, pour un cout global de « seulement » 900 m$, soit une fraction des crédits consommés par la dissuasion nucléaire du pays.

Une telle nuée de drones d’attaque, lancée sur un intervalle de temps très réduit, viendrait très rapidement saturer, et épuiser, les défenses antiaériennes de l’OTAN, avec le potentiel de frapper de 5 à 10 drones, près de 3000 cibles d’importances en Europe orientale, et un potentiel de désorganisation, voire de sidération, très élevé, ce d’autant qu’après cette frappe initiale, les missiles de croisière russes, éminemment plus destructeurs, pourraient évoluer sans rencontrer de résistance dans le ciel européen.

La portée stratégique d’une attaque de plusieurs dizaines de milliers de drones à longue portée est évidente. Pour autant, en dépit de sa traçabilité sans équivoque, celle-ci ne déclencherait très probablement pas une riposte nucléaire, en particulier venant d’une nation dotée, puisque respectant le caractère strictement conventionnel du missile de croisière.

En d’autres termes, l’arme nucléaire ne représente en aucun cas un caractère dissuasif vis-à-vis de ce type de menace, appelée à rapidement s’étendre, aux mains de la Russie, comme d’autres pays ayant bien compris le potentiel stratégique de cette arme, employée à son plein potentiel.

Les attaques cyber et sur la sphère informationnelle

la seconde menace stratégique, visant l’Europe aujourd’hui, est certainement la plus connue, et la mieux anticipée, à ce jour. Celle-ci vise la dépendance occidentale aux technologies de communication, et plus spécifiquement aux liaisons de données.

Cyber APL
L’Armée chinoise s’est dotée dès le milieu des années 2000, d’une composante cyber destinée à mener des opérations offensives et defensives sur internet.

Le bon fonctionnement de ces infrastructures de communication conditionne, en effet, une grande partie de l’activité économique, mais aussi le fonctionnement des infrastructures énergétiques et des services bancaires, alors que l’accès à l’argent est de plus en plus dématérialisé. Il en va de même des infrastructures de santé, ou de l’accès aux réseaux de transport, qui alimente en flux tendu chaque foyer et chaque entreprise en Europe, tous étant dépourvus, ou presque, de stocks.

En d’autres termes, priver un pays occidental de ses infrastructures de communication, aujourd’hui, mettrait ce dernier en situation de stase socioéconomique pendant quelques jours, avant que d’importants troubles n’apparaissent, face à une population n’ayant plus de réserves de nourriture, d’énergie, de travail ni même d’accès à son argent.

Cette menace ayant été identifiée de longue date, en particulier depuis les attaques cyber contre l’Estonie en 2007, l’Europe et l’OTAN ont mis en œuvre des moyens de protection, en particulier, contre les attaques logiques, ou de déni d’accès. Cependant, l’Europe dépend de ses connexions numériques avec les infrastructures américaines, pour le bon fonctionnement de ses réseaux, et donc de ses câbles sous-marins, comme de ses satellites de communication.

Les câbles internet sous-marins européens ont été, à plusieurs reprises, pris pour cible par des opérations de sabotage attribuées à Moscou, voire à Pékin, alors que des satellites russes sont venus plusieurs fois menacer des satellites européens, ces derniers mois, montrant l’intérêt que représente la rupture de ces moyens de communication, pour l’adversaire, en cas de conflit.

cables sous-marins
carte des cables sous-marins mondiaux.

Au-delà des menaces logiques ou physiques contre les infrastructures communications, elles-mêmes, une nouvelle menace, tout aussi stratégique, est apparue ces dernières années, par la manipulation de masse engendrée par le contrôle des réseaux sociaux, et de leurs algorithmes d’exposition, comme l’a montré l’exemple de la manipulation des élections présidentielles roumaines par le réseau social chinois TikTok, au profit d’un candidat inconnu jusqu’à une semaine de la veille du scrutin, et très favorable à Moscou, entrainant l’annulation du scrutin.

Dans ce domaine, le contrôle d’une partie des esprits de l’opinion publique adverse, est aussi devenu un enjeu stratégique dans la confrontation qui se dessine, précisément pour amener cette dernière à prendre des positions favorables, voire à abandonner la résistance, ce qui est, justement, l’objectif des frappes stratégiques.

Cependant, la traçabilité de l’agression cyber, voire des actions de sabotages des infrastructures, étant délicate, voire incertaine, et la létalité directe étant relativement faible, ces attaques de portée stratégique ne justifient en aucune manière, évidemment, une riposte nucléaire pour y faire face, ou y répondre.

Les armes à impulsion électromagnétique transportables

La numérisation de l’ensemble des aspects de la vie économique et sociale des pays occidentaux, engendre également une vulnérabilité accrue vis-à-vis des armes à impulsion électromagnétique, ou EMP.

impulsion electro-magnétique nucléaire
Les explosions nucléaires exo-atmosphériques engendrent une puissante impulsion électromagnétique suceptible de détruire les equipements électroniques et nuémriques non durcis à plusieurs centaines de km à la ronde.

Longtemps envisagées uniquement au travers des explosions nucléaires exo-atmosphériques, celles-ci générant une très puissante impulsion électromagnétique sur un territoire vaste, les armes à EMP apparaissent à présent à l’échelle tactique, comme les canons à micro-ondes.

Ces armes ont l’intérêt d’être relativement simple à produire, et facile à transporter, même si, en cas de systèmes mobiles, la puissance délivrée est souvent limitée. Toutefois, un tel équipement, activé à proximité directe d’une infrastructure sensible, peut engendrer des dégâts sur les infrastructures numériques, d’autant plus considérables qu’ils sont irréparables, nécessitant le remplacement de l’ensemble du ou des équipements touchés.

De fait, si l’adversaire est en capacité de mener des opérations de sabotage des câbles sous-marins, voire de faire exploser certains sites de munition, on imagine qu’il lui serait aussi possible de déployer, simultanément, plusieurs de ces armes à EMP transportables, à proximité d’autant d’infrastructures très sensibles, pour les détruire, numériquement parlant, entraînant de très importantes ruptures de services dans le pays visé.

Dans ce domaine, les infrastructures énergétiques, de communication, certaines infrastructures industrielles ou politiques, ainsi que les data-centers, seraient des cibles de choix, pour une campagne de sabotage par EMP ciblée et simultanée, précédant une opération d’envergure stratégique, par exemple, la destruction des câbles sous-marins ou l’utilisation de drones d’attaque en nuée.

data-center
Les data-centers représentent des cibles de choix pour des attaques par impusion électromagnétique tranportable de fabiel puissance, entrainant la destruction irrémédaible des equipements, et la perte des données.

Rien n’exclut, d’ailleurs, que certains de ces drones soient eux-mêmes équipés d’un système EMP léger, lorsqu’ils sont destinés, par exemple, à attaquer des infrastructures de transport ou de production d’électricité, des nœuds de contrôle ou de communication, voire certaines usines très numérisées.

Comme toutes les opérations de sabotage, l’utilisation d’armes à EMP est une action délicate, potentiellement traçable, et pouvant être interceptée avant d’avoir eu lieu. Toutefois, une attaque simultanée de nombreuses infrastructures, en cellules autonomes, serait très difficile à contrer dans sa globalité, même pour les plus efficaces des services de contre-espionnage occidentaux. La traçabilité, en revanche, est relativement aisée.

Cependant, la nature non létale de ces attaques, comme c’est aussi le cas de la rupture de câbles sous-marins, ou de l’interférence spatiale, exclut la riposte nucléaire pour un pays qui en serait victime, alors même que leurs effets potentiels, sur le tissu économique et social de la cible, peuvent être très importantes, si correctement ciblées.

Ainsi, une étude du congrès américain lancée en 2001 sur le sujet, a montré que la neutralisation de quelques relais par des armes EMP légères, pouvait entrainer l’effondrement de l’ensemble de la grille électrique des États-Unis, et priver l’ensemble du pays, mais aussi du Canada, d’électricité pendant plusieurs jours, voire plusieurs semaines.

La menace biologique à propagation contrôlée

La dernière menace stratégique qui pèse, aujourd’hui, sur l’Europe et l’occident, le risque biologique, est référencé comme une arme de destruction massive depuis de nombreuses années, entrainant, logiquement, une riposte nucléaire. Il s’agit de l’utilisation de souches pathogènes pour contaminer la population, également appelées armes biologiques.

Covid
la crise Covid a montré le caractere destabilisant d’une épidemie de type SRAS à léthalité moyenne pour les pays indsutrialisés.

En effet, toute attaque nucléaire, radiologique, biologique ou chimique, le fameux acronyme NRBC, est susceptible d’engendrer une riposte nucléaire de la part des pays dotés, même si celle-ci ne touche que des pays alliés. En outre, les pays européens ont banni les armes chimiques, radiologiques et biologiques de leurs arsenaux, depuis de nombreuses années, ne laissant que l’arme nucléaire, pour riposter.

Encore faut-il pouvoir désigner l’agresseur de manière certaine… Or, dans ce domaine, la crise Covid-19, a montré qu’il était très difficile de remonter rapidement vers l’origine d’une contagion, qui plus est, si le pays d’origine ne coopère pas activement avec les instances internationales.

Sans entrer dans la polémique de savoir si le Covid-19 était, ou pas, un virus créé par la Chine, il ne fait aucun doute que les états-majors russes et chinois, ont parfaitement assimilé les effets dévastateurs que la diffusion d’un tel virus pouvait engendrer dans la sphère occidentale.

Dans ce cas, il est à présent possible, si pas probable, que Pékin, et peut-être Moscou, développent leurs propres souches virales, plus contagieuses et létales que le SARS-Cov-21, contre lesquels les vaccins occidentaux ne sont pas efficaces, mais contre lesquels eux-mêmes disposeraient de vaccins adaptés.

La libération de ces souches, en occident, entrainerait certainement une réaction similaire à celle de 2020, avec des confinements pour en diminuer la propagation, jusqu’à l’arrivée de vaccins, alors que les populations chinoises ou russes, elles, pourraient rapidement se tourner vers un vaccin déjà produit en quantité suffisante.

covid panique
Les confinements avaient entrainé la rupture des flux logistiques d’approvisionnement des villes occidnetales, phénomène accentué par le sentiment de panique qui s’etait emparé d’une partie de l’opinion publique.

Un tel scénario serait, à lui seul, catastrophique pour l’Europe et les États-Unis, qui se remettent à peine de la crise Covid-21, tous deux ayant consommé beaucoup de leurs réserves et de leur crédit d’endettement, pour en atténuer les effets.

En outre, l’opinion publique, déjà à fleur de peau, se monterait alors encore plus aisément manipulable et accessible au travers des réseaux sociaux, faisant le jeu de Moscou, qui aurait alors certainement les mains libres dans les pays baltes, et de Pékin, avec Taïwan, sans que ni les autorités européennes et américaines, et encore moins leurs opinions publiques, ne s’en émeuvent outre mesure.

Même si une offensive biologique de ce type peut s’avérer relativement létale, la traçabilité de son origine est à ce point complexe, incertaine et longue, que l’usage d’armes nucléaires, en riposte, n’est probablement pas envisageable, alors même qu’une telle attaque a le potentiel de considérablement affaiblir le potentiel militaire, mais aussi économique de l’adversaire, nonobstant les inévitables dégâts collatéraux engendrés.

Comment protéger l’Europe face à ces menaces stratégiques hors de portée des dissuasions nucléaires ?

Les quatre menaces évoquées précédemment, sont parfaitement à la portée d’un pays comme la Russie qui, par ailleurs, dispose d’une très puissante force nucléaire, pour contenir l’utilisation de capacités stratégiques de riposte, par les européens.

Dissuasion française Rafale ASMPA
Très efficace pour contenir les menaces de destruction massives traçables, comme les attaques nucléaires par missiles ou bombardier, la dissuasion est cependant d’aucune utilité pour contrer certaines menaces stratégiques, évoluant sous son seuil d’utilisation et de riposte.

Dès lors, ne pouvant être contenue par une capacité globale supérieure, comme les armes nucléaires, est-il possible de contenir ces menaces, qui ont été, très certainement, d’ores-et-déjà identifiées par Moscou, voire par Pékin et d’autres, pour prendre l’ascendant stratégique sur l’OTAN ?

Pour cela, la meilleure réponse, pour les européens, et les occidentaux en général, consisterait à developper une réponse spécifique à chacune d’elles, soit en développant une capacité en miroir, soit en s’attachant à se doter de parades efficaces, pour en diminuer l’efficacité.

Ainsi, face à la constitution d’une flotte de drones d’attaque russe, pouvant être déployée en nuée, la solution la plus réaliste serait certainement l’acquisition d’une capacité strictement similaire, en nombre, avec des performances peut être plus étendues, afin d’atteindre la profondeur stratégique de cet immense pays.

Sachant que la Russie se dote déjà très rapidement de ce type de drones, en grande quantité, il y a certainement urgence à appliquer une telle mesure miroir, pour contenir l’utilisation des Geran-2 contre l’Europe.

Le durcissement des capacités de cyber defense est déjà engagé au sein des membres de l’OTAN et de l’UE, de même que la surveillance accrue des câbles sous-marins et des satellites, y compris à l’échelon supranational européen. La résilience de l’internet européen, en cas d’isolement ou de goulet d’étranglement, devrait cependant encore être renforcé, pour garantir le bon fonctionnement des services clés (énergie, transport, santé, banques, logistique…).

retrait SAB
Avec la dématerialisation de l’argent, les reserves d’argent liquide, dans les entreprises comme chez les particuliers, sont très réduites. Une rupture des communciations concernant le système bancaire, entrainerait très rapidement des tensions majeures au sein de la population.

L’arsenal législatif, capable d’intervenir rapidement face à des tentatives d’ingérences et de manipulation de l’opinion, devrait lui aussi être étendu, en dépit des oppositions des États-Unis, avec la possibilité de suspendre, temporairement ou définitivement, un service ne se conformant pas aux injonctions nationales ou européennes.

De même, la protection contre la menace EMP et biologique, devrait passer par une analyse des risques propective, évaluant à la fois la realité de ces menaces, ainsi que leurs conséquences potentielles sur le pays, voire sur l’Europe, afin de mettre en œuvre des moyens de surveillance, de sécurité et de réponse.

Conclusion

On le voit, à l’instar de l’utilisation des drones d’attaque dans la guerre russo-ukrainienne, le principe de frappe stratégique, demeurant sous le seuil de riposte nucléaire, doit à présent être pris en compte, dans la planification de défense en Europe.

En effet, plusieurs technologies, émergentes ou pas, sont à présent en mesure de doter l’adversaire de moyens pouvant atteindre des objectifs et des effets comparables aux frappes stratégiques conventionnelles de la Seconde Guerre mondiale, afin de réduire le potentiel de réaction de la cible visée, voire d’annihiler sa volonté de résister.

Surtout, ces armes stratégiques ont un profil spécifique, ne permettant pas de les contenir par la dissuasion, comme ce fut le cas depuis le début de la Guerre Froide, au sujet des armes NRBC.

Le siege de lOTAN a Aviation de chasse | Actualités Défense | Allemagne
les menaces stratégiques évoluant sous le seuil néucléaire doivent trouver une réponse supranationale, notamment au sein de l’UE et de l’OTAN, aux cotés des réponses strictements nationales.

Ainsi, qu’il s’agisse des drones d’attaque à longue portée, des attaques sur la sphère de communication et d’information, des armes à impulsion électromagnétiques transportables, ou du contrôle et de l’instrumentalisation de menace biologique, tous ont le potentiel de considérablement influencer la volonté des États européens de participer à la défense collective, ou d’en altérer les moyens de manière plus que significative.

Ce nouvel espace de conflit, qui s’insère, à présent, entre la dissuasion nucléaire et l’action militaire conventionnelle, et en dehors des actions strictement hybrides ou de basse intensité, souvent évoquées par les états-majors, mérite très certainement de figurer parmi les priorités du moment de la planification militaire, tant il est susceptible d’emporter la décision avec des moyens limités et des risques d’emballement sous contrôle.