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Missile hypersonique LRHW en service en 2025, F-22 et A-10 menacés par l’USAF, explosion d’un Zuzana 2… L’actualité défense du 27 février en bref.

Tour d’horizon de l’actualité défense mondiale du 27 février 2025, avec l’entrée en service du missile hypersonique LRHW de l’US Army à la fin de l’année, Londres qui annonce porter son effort de défense à 2,5 % dès 2027, le lancement qui se rapproche pour le programme franco-belge d’Engin du Génie de Combat, ou EGC, un canon automoteur de 155 mm slovaque Zuzana 2 qui explose lors d’un tir d’essais, et l’US Air Force qui entend mettre à profit les réductions budgétaires annoncées par Pete Hegseth pour 2026, pour se débarrasser de ses avions « hérités »...

L’US Air Force entend mettre à profit les réductions budgétaires imposées par Trump pour se débarrasser de ses A-10

Depuis plus de 10 ans, l’US Air Force n’a eu de cesse que de tenter de retirer du service certains de ses appareils les plus anciens, ou jugés les moins utiles dans l’hypothèse d’un conflit sino-américain, comme le célèbre tueur de chars A-10 Thunderbolt II, jugé trop lent et trop vulnérable face aux défenses aériennes modernes, et les 33 F-22 Raptor du Block 20, une version sensiblement moins évoluée que le Block 30/35 qui assurent les missions de défense aérienne.

A-10 US Air Force
Le A-10 Thunderbolt II est depuis plusieurs années dans le viseur de l’US Air Force, celle-ci estimant l’appareil inadapté pour un engagement dans le Pacifique, et trop vulnérable pour se confronter aux défenses antiaériennes modernes.

Cependant, jusqu’ici, le Congrès s’était toujours opposé, avec plus ou moins de fermetés, à ces retraits. Si, officiellement, les Représentants et Sénateurs américains s’inquiétaient de l’évolution du rapport de force en matière de flotte de chasse, entre les États-Unis et la Chine, si ces appareils venaient à être retirés du service, le plus souvent, il s’agissait avant tout de considérations de politique très locales qui ont guidé les arbitrages parlementaires.

Ce statuquo pourrait bien voler en éclat en 2026. En effet, le nouveau secrétaire à la défense, Pete Hegseth, a demandé aux armées américaines, de réaliser une économie de 8% sur le budget prévisionnel 2026, établi par la précédente administration. La nouvelle est préoccupante pour les armées américaines, qui sont toutes engagées dans un vaste effort de modernisation pour s’adapter aux exigences d’un engagement potentiel face à la Chine.

Pour l’US Air Force, au contraire, il s’agit peut-être d’une opportunité, afin d’éliminer ces flottes de Legacy Aircraft, ces appareils hérités de la guerre froide et encore en service, sans que le Congrès, à majorité républicaine, puisse s’y opposer. Le retrait des 261 A-10, des 33 F-22 Block 20 et, éventuellement, de tout ou partie des F-15C/D encore en service, serait donc sur la table, pour atteindre les 8% d’économies budgétaires demandées par le Secrétaire à la Défense.

Cela permettrait de libérer des crédits et des moyens humains supplémentaires, pouvant être redirigés vers des besoins plus urgents, et mieux adaptés au théâtre Pacifique, notamment pour poursuivre le financement du programme NGAD, dont toutes les simulations démontrent le caractère indispensable face à l’APL à partir de 2030.

La Grande-Bretagne vise un effort de défense à 2,5% PIB en 2027

Les armées britanniques souffrent, aujourd’hui, des conséquences de budgets insuffisants de 1995 à 2020, dans le cadre des bénéfices de la Paix, comme de ses engagements en Afghanistan et en Irak, aux côtés des forces américaines, ceux-ci ayant lourdement entamé leurs réserves humaines et matériels.

Keir Starmer
Keir Starmer, le premier ministre britannique, a annoncé que la Grande-bretagne atteindrait un effort de défense de 2,5 % PIb dès 2027, avec l’objectif d’atteindre 3% PIB en 2030.

À cette situation déjà très préoccupante, concernant l’une des deux seules armées d’emploi en Europe, avec la France, s’est ajouté un pilotage pour le moins chaotique des programmes et investissements du ministère de la Défense britannique, depuis 2010, qui doit concomitamment faire face à d’immenses tensions dans le domaine des ressources humaines, alors qu’aujourd’hui, seul un départ sur 3, au sein des armées britanniques, est effectivement compensé par un nouveau recrutement.

Pour tenter de redresser la barre, ainsi que pour répondre aux besoins de sécurité nationale et collective, au niveau européen, le premier ministre travailliste, Keir Starmer, a confirmé, cette semaine, la trajectoire annoncée précédemment par son prédécesseur Rishi Sunak, d’amener l’effort de défense britannique à 2,5 % de son PIB. Cependant, le premier ministre s’est fixé pour objectif d’atteindre cet effort dès avril 2027, avec l’ambition d’atteindre 3 % en 2030, contre 2,3 % PIB aujourd’hui.

Cette mesure permettra de faire croitre le budget des armées britanniques jusqu’à 85 Md€ en 2027, soit 5 Md€ supplémentaires qui seront fléchés vers les investissements concernant le développement des technologies de défense avancées (IA, quantique, spatial..), celui de la base industrielle et technologique défense du pays, qui alimente directement et indirectement, 430 000 emplois, et pour améliorer l’interopérabilité avec les alliés européens et dans le cadre de l’OTAN.

Après le Danemark et la Suède, le Royaume-Uni est le troisième pays membre de l’OTAN à s’être engagé dans une hausse sensible et immédiate des crédits de défense, suite au cataclysme Trump, le plancher de 3 % PIB en 2030, évoqué il y a quelques semaines par Mark Ruth, le Secrétaire général de l’OTAN, semblant bel et bien s’imposer comme l’objectif qui sera annoncé ors du sommet de l’Alliance d’Amsterdam, en juin 2025.

Les premiers missiles hypersoniques LRHW de l’US Army en service à la fin de l’année 2025

Depuis le retrait des États-Unis du traité INF, décidé en 2019 par Donald Trump, l’US Army n’est plus tenue par l’interdiction de disposer de moyens sol-sol, balistiques ou de croisière, ayant une portée allant de 500 à 5000 km.

LRHW US Army
Le LRHW de l’US Army, est conçu pour atteindre des cibles à plus de 2500 km, en employant pour cela un planeur hypersonique à forte manoeuvrabilité, conçu pour déjouer les défenses antiaériennes et antibalsitiques adverses.

Si, officiellement, le retrait de Washington de ce traité datant de la fin de la guerre froide et des enseignements de la crise des euromissiles de 1982 à 1986, était justifié par le développement de programmes russes ne respectant pas ces engagements, il s’agissait, surtout, pour Washington, de se débarrasser rapidement de cette entrave ne concernant que les États-Unis et la Russie, et pas le moins du monde la Chine ou d’autres pays comme la Corée du Nord.

Ainsi, dès 2020, l’US Army entreprit le développement d’un missile sol-sol hypersonique à moyenne portée, pour répondre à l’arrivée du missile hypersonique DF-17 chinois, présenté pour la première fois l’année précédente par Pékin, à l’occasion de la grande parade militaire célébrant les 70 ans de la création de la République Populaire de Chine.

Ce programme, baptisé LRHW pour Long Range Hypersonic Weapon, a été codéveloppé en partie avec le programme Conventionnal Prompt Strike, dont il partage le planeur hypersonique, et qui armera très prochainement un premier destroyer de la classe Zumwalt, spécialement modifié pour accueillir le nouveau missile en lieu et place des deux systèmes d’artillerie AGS, jamais entrés en service.

Quoi qu’il en soit, les deux programmes conjoints LRHW et CPS ont été menés tambours battants par l’US Army et l’US Navy, pour une entrée en service initialement prévue pour 2024. Quelques difficultés rencontrées lors des campagnes d’essais, reportèrent d’une année ce calendrier.

Typhoon US Army
le programme le programme Strategic Mid-range Fires System, ou Typhoon, se positionne entre le PrSM de l’HIMARS et le LRHW, utilisant pour cela des missiles SM-6 et Tomahawk.

Cette semaine, l’US Army vient de confirmer qu’une première unité d’artillerie appartenant au 17ᵉ régiment d’artillerie de campagne, basée sur la base de Lewis-McChord dans l’état de Washington, sera dotée du système LRHW, d’ici à la fin de l’année 2025, ceci marquant l’entrée de l’US Army dans le cercle très restreint des forces armées « hypersoniques ».

On rappellera, par ailleurs, que, conjointement au programme LRHW et suite au retrait du programme INF, l’US Army a également développé le programme Strategic Mid-range Fires System, également baptisé Typhon. Entré en service dès 2023, le Typhon se présente comme un système Transporteur-Érecteur-Lanceur pouvant mettre en œuvre des missiles SM-6 et Tomahawk, capables d’atteindre des cibles au-delà de la portée du missile Précision Strike Missile du système HIMARS (500 km) mais en deçà de la portée du LRHW (2500 km).

Le lancement du programme EGC franco-belge se rapproche

Lancé en 2019, le programme CaMo, pour Capacités Motorisées, a marqué le début d’une coopération franco-belge très fructueuse et efficace, tant du point de vue opérationnel qu’industriel. Il s’agissait, initialement, de moderniser l’infanterie mécanisée belge, sur un modèle strictement identique à celui de l’Armée de terre française, pour optimiser l’interopérabilité entre ces deux forces terrestres européennes et voisines, autour du système SCORPION de gestion du champ de bataille.

Pour cela, la Composante terre, ou Landcomponent en néerlandais, a commandé 382 véhicules de transport de troupe blindés VBMR Griffon ainsi que 60 véhicules de reconnaissance armée EBRC Jaguar auprès de l’industrie de défense française, accompagnés, en 2022, par une commande de neuf canons Caesar.

EGC Engin du Genie de Combat
Vue d’artiste du EGC. Remarquez le tourelleau 7,62 mm.

En 2023, Bruxelles confirma sa volonté d’optimiser l’interopérabilité entre la Composante Terre et l’Armée de terre, en alignant ses capacités d’artillerie sur ceux de la France, avec la commande de 19 canons Caesar supplémentaires ainsi que de 24 Griffon MEPAC, équipés du mortier automatique de 120 mm 2R2M de Thales, et de 761 missiles antichars MMP auprès de MBDA. Pour l’occasion, comme la France, la Composante terre a basculé l’ensemble de sa flotte commandée vers des Caesar MK2.

L’année suivante, quant à elle, fut marquée par le rachat par le Belge James Cockerhill Défense du français Arquus, et l’entame de deux nouveaux programmes conjoints entre Paris et Bruxelles. D’abord, le Véhicule Blindée d’Aide à l’Engagement, ou VBAE, destiné à remplacer les VBL au sein de l’Armée de terre, ainsi que l’Engin du Génie de combat, ou EGC, rejoint par la Belgique en juillet 2024.

Ce dernier programme devrait très prochainement être officiellement lancé, selon l’OCCAr, qui en assure le pilotage. La France et la Belgique visent à acquérir jusqu’à 200 véhicules d’ici à 2040, pour un montant global estimé de 800 m€ à 1,2 Md€. Armé d’un bras automatique 4-en-1, l’EGC sera, par exemple, en mesure de creuser une tranchée de char en seulement 50 minutes, tout en opérant au plus près de la ligne d’engagement et des unités de contact.

Servi par un équipage de trois personnes, il disposera, pour cela, d’un tourelleau téléopéré, d’une mobilité comparable à celles des véhicules de la gamme SCORPION, ainsi que des mêmes outils de communication et de commandement.

Un canon automoteur slovaque Zuzana 2 explose lors de tirs d’essais

Plus de peur que de mal, à Senica, en Slovaquie, lorsqu’un canon automoteur de 155 mm Zuzana a explosé, lors d’un tir d’essais mené par l’Institut technique et de recherche militaire Záhorie. Selon la presse nationale, l’incident aurait fait deux blessés, l’un léger, l’autre plus gravement touché, tous deux ayant été transportés jusqu’à l’hôpital de Bratislava par hélicoptère, sans que leurs jours soient en danger cependant.

canon Zuzana 2
Le Zuzana 2 offre un excellent rapport performances annoncées – prix. Toutefois, sa faible disponibilité observée en Ukraine, va probablement lourdement handicper sa carrière internationale.

L’accident a eu lieu le mardi 25 février, à 8 heures du matin. Les causes exactes ne sont pas encore connues, selon Robert Kaliňák, le ministre de la Défense slovaque, arrivé sur les lieux peu de temps après que l’alerte fut donnée.

Le système concerné est le nouveau Zuzana 2, une évolution du canon automoteur Zuzana, lui-même dérivé du canon automoteur sur roues DANA. Plus lourd de 5 tonnes que le Zuzana, avec une masse au combat de 33 tonnes, le Zuzana 2 est entré en service au sein de l’Armée slovaque en 2019, et a notamment été livré à l’Ukraine et à Chypre. Il est armé d’un canon de 52 calibres à chargement automatique, censé lui conférer une portée de 40 km avec des obus planants et une cadence de tir de cinq coups par minutes, pour un équipage de quatre hommes.

Cet accident ne va pas améliorer l’image du canon automoteur slovaque, dont l’efficacité et le faible taux de disponibilité, en Ukraine, ne favorisent déjà pas le succès international, en dépit d’un prix particulièrement attractif de 5 m€. Selon les retours d’informations venus de Kyiv, le système de chargement automatique du Zuzana se serait montré particulièrement fragile au combat, alors que la mobilité incertaine du système, avec un moteur de seulement 425 cv pour 33 tonnes (12,8 cv/tonne), tendrait à en faire une cible de choix pour l’artillerie et les drones russes.

Abonnés, votre avis sur ce nouveau format serait utile

Voilà qui conclut ce premier format d’actualités. Il s’agit, vous l’aurez compris, d’un coup d’essai. Celui-ci n’est pas destiné à remplacer la publication d’analyse, plutôt de la compléter, si tant est que l’exercice soit pérennisé.

La question est la suivante : préférez-vous deux articles analyses par jours, en moyenne, comme jusqu’ici, ou pensez-vous qu’un rythme quotidien avec une analyse et un format d’actualités, comme celui-ci, répondrait davantage à vos attentes, sachant que le temps nécessaire à la rédaction d’une analyse ou d’un format d’actualités (env 3h30), est sensiblement le même ?

Votre avis sur le sujet, que vous pouvez exprimer dans les commentaires, serait très utile pour mieux comprendre vos attentes.

Peut-on restructurer SCAF et GCAP dans un super-programme E-SCAF/E-FCAS, pour répondre au défi de la puissance aérienne européenne ?

Aujourd’hui, les programmes d’avions de combat de 6ᵉ génération, SCAF et GCAP, portent, chacun de son côté, la réponse européenne aux défis en matière de puissance aérienne, pour les décennies à venir.

Pour autant, l’un comme l’autre, a été conçu et matérialisé dans un contexte géopolitique très différent de celui qui se dessine, à présent, avec le rapprochement apparent de Washington et de Moscou, sous l’égide de Donald Trump, et avec l’annonce, de plus en plus probable et proche, d’un retrait des forces américaines d’Europe, y compris de l’US Air Force.

Ce bouleversement, aussi rapide que brutal, du contexte sécuritaire européen, redessine les rapports de forces, en particulier face à la Russie. La puissance aérienne européenne représentera, à ce moment-là, le pivot dissuasif du bloc occidental, alors que la plupart des forces aériennes en Europe a entamé sa bascule vers le F-35 américain, à la disponibilité incertaine en cas de conflit russo-européen.

Pourquoi la puissance aérienne représente-t-elle un enjeu stratégique et urgent pour l’Europe ? Quelles sont les menaces qui peuvent en affaiblir l’efficacité et le caractère dissuasif face à la Russie ? Et comment, un super-programme E-SCAF/E-FCAS rassemblant et étendant SCAF et GCAP, permettrait-il de lever de nombreuses objections et inquiétudes, pour en améliorer l’adhésion des européens ?

La puissance aérienne, le fondement de la puissance de feu de l’OTAN

Dès 1949, puis sur la base des enseignements de la guerre de Corée, l’OTAN, menée par les États-Unis, a fait de la puissance aérienne le pivot de sa force militaire, s’appuyant sur des appareils de combat et de support, ainsi que des munitions, souvent plus performants que leurs homologues soviétiques et chinois, et sur une formation des équipages plus poussée.

F-100 Super Sabre Mirage III
En 1958, la France acheta 100 chasseurs américains F-100 Super-Sabre. Il s’agit du dernier chasseur américain acquis par la France pour son Armée de l’Air

Ainsi, si les forces terrestres soviétiques et du Pacte de Varsovie, déployées en Europe, surpassaient les troupes de l’OTAN dans un rapport de 1 à 8 dans les années 50 et 60, les forces aériennes cumulées des membres de l’OTAN n’étaient que moitié moindre de celles de l’adversaire désigné, tout en disposant, à partir des années 60, d’un nombre beaucoup plus élevé d’appareils de soutien valant multiplicateurs de force, comme les ravitailleurs en vol, puis les avions d’alerte aérienne avancée.

Ce rapport de forces aérien, favorable pour l’OTAN, n’avait d’ailleurs pas échappé aux planificateurs soviétiques, qui firent du développement d’une très puissante défense anti-aérienne, l’une des priorités de l’évolution de leurs capacités militaires, dès le milieu des années 50.

Cette situation s’est encore accrue, après l’effondrement du bloc soviétique, alors que l’aviation de combat russe perdait plus de 90% de ses moyens, contre 50% à 65 % pour l’OTAN et les européens. Aujourd’hui, les forces aériennes russes n’alignent « que » 1200 avions de combat (contre 12,000 en 1990), dont « seulement » 400 appareils modernes : Su-30, Su-34, Su-35 et une poignée de Su-57.

Face à elles, les européens alignent plus de 1500 appareils, dont près de 150 F-35, et 600 avions de 4ᵉ génération avancée (Rafale, Eurofighter, Typhoon et Gripen C/D/E/F). Ils alignent, également, une vingtaine d’avions d’alerte aérienne avancée (E-3 Sentry, E-2 Hawkeye, GlobalEye…), ainsi que de 90 avions ravitailleurs KC-130, KC-135 et A330 MRTT, là où les forces aériennes russes alignent, au mieux, une douzaine de Beriev A-50 d’alerte aérienne avancée et une vingtaine de ravitailleurs Il-78.

Rafale armée de l'air Typhoon Royal Air Force
Rafale, Typhoon et Mirage 2000 sont les seuls modèles d’avions de combat indépendant des Etats-Unis, aujourd’hui en service en Europe.

Comme durant la Guerre froide, les forces terrestres russes surpassent très nettement les forces terrestres européennes, mobilisables et déployables sur des délais raisonnables, en volume (700,000 militaires russes déployés en Ukraine et autour, contre 200,000/300,000 mobilisables en Europe) comme en puissance de feu (+2000 MBT vs 700/800, + 2000 systèmes d’artillerie vs 450/500, 1200 systèmes antiaériens vs 200).

Surtout, Moscou dispose d’une industrie capable d’absorber une attrition sévère, avec la production d’une trentaine de MBT, autant de VCI, et une vingtaine de systèmes d’artillerie chaque mois, contre une cinquantaine de chars, et autant de VCI et 150 systèmes d’artillerie aujourd’hui produits en Europe, mais chaque année. À l’inverse, l’industrie aéronautique russe ne produit que 24 avions de combat chaque année, contre plus du double en Europe.

On comprend, évidemment, que dans ce contexte, la capacité de dissuasion européenne repose, d’abord et avant tout, sur sa puissance aérienne et, dans une moindre mesure, sur les capacités navales du vieux continent, tout au moins jusqu’à ce que les grands programmes d’évolution et de modernisation des forces terrestres européennes, en particulier en Pologne, soient arrivés à leur terme, en 2035.

Le retrait potentiel des États-Unis va sensiblement affaiblir le dispositif de puissance aérienne européen

Pour autant, la puissance aérienne européenne souffre d’une immense faiblesse potentielle, aujourd’hui. En effet, la majorité de cette capacité globale a été conçue et formatée en s’appuyant sur les immenses moyens de soutien et de renseignement, qui seraient fournis par l’US Air Force, en cas de conflit dans le cadre de l’OTAN.

Satelitte France
Les européens reposent encore beaucoup sur les moyens spaciaux américains de communication et de renseignement.

À ce sujet, un article publié le 25 février par le site américain Defensenews.com, offre une analyse des plus intéressantes. Celui-ci a, en effet, interrogé un certain nombre de spécialistes européens en matière de puissance aérienne, au sujet des moyens qui manqueraient aux forces aériennes européennes, ainsi que des délais qu’ils estiment nécessaires pour cela, pour retrouver un niveau d’action et de puissance comparable à celui qu’elles offrent aujourd’hui, dans l’hypothèse d’un retrait des États-Unis et de l’US Air Force de ce théâtre.

Sans paraphraser l’article, par ailleurs en accès libre, on constate qu’une majorité des capacités considérées comme indispensables à la conduite efficace des opérations aériennes et terrestres, est estimée insuffisante aujourd’hui, avec des délais moyens de remise à niveau, évalués de 3-5 ans à 5-10 ans.

Les plus grandes faiblesses, rassemblant l’essentiel des avis, concernent les moyens de renseignement et de communication spatiaux, les moyens aéroportés de commande et de contrôle (C2) du champ de bataille, les moyens de frappe à longue distance ainsi que les moyens consacrés à al suppression des défenses antiaériennes adverses (SEAD), alors que le transport aérien, le ravitaillement en vol, les moyens de communication et les systèmes ISR sans pilotes, sont estimés soit suffisants, soit rapidement compensables (inf. 3 ans).

E-SCAF / E-FCAS : Un super-programme pour réorganiser et structurer la puissance aérienne européenne

Ce que n’aborde pas (bien évidemment), l’article américain, concerne les conséquences potentielles d’un changement de ban des États-Unis, qui semblent se rapprocher à grandes enjambées de Moscou, sans aucune considération sur les transformations géopolitiques qu’un tel revirement peut entrainer sur le vieux continent.

La menace F-35 sur la flotte de chasse européenne

En effet, si l’on peut à présent raisonnablement douter de l’implication des États-Unis, en cas de conflit entre des pays européens et la Russie, on se doit, aussi, de constater qu’aujourd’hui, une grande partie de la trajectoire de modernisation des forces aériennes européennes, s’appuie sur l’acquisition de chasseurs F-35 américains.

F-35A norvège
La disponibilité du F-35 américain, en cas de conflit entre la Russie et l’Europe, soit être considérée comme incertaine.

Or, dans l’hypothèse d’un conflit armé entre deux « alliés », la doctrine américaine suppose l’arrêt du soutien militaire vis-à-vis des deux belligérants et la neutralisation rapide des moyens militaires américains, qu’ils peuvent mettre en œuvre.

Si une telle position entraverait au bout de quelques semaines les missions des aviations européennes s’appuyant sur des chasseurs américains comme le F-16 et le F-18, elle permettrait aussi de clouer au sol, sur des délais très courts de quelques heures à quelques jours, l’ensemble de la flotte de F-35 en Europe, privant sa puissance aérienne de la moitié de sa flotte de chasse prévue d’ici à 2035.

On comprend, dans ce contexte, l’urgence, pour les européens, de réorienter leurs acquisitions en matière de flotte de chasse, de sorte à compenser, le plus rapidement possible, la menace potentielle liée au F-35.

Les européens vont vouloir dissoudre le risque politique dans leurs acquisitions d’équipements militaires

Face à ce constat des plus préoccupants, l’hypothèse, pour les européens, de se tourner vers les avions de combat européens existants, est peu réaliste. Non seulement Rafale, Typhoon et Gripen sont-ils de génération antérieure à celle du F-35, dénués notamment de furtivité, mais on imagine mal les néerlandais, polonais, tchèques, finlandais ou norvégiens, se tourner à nouveau vers un appareil sous contrôle exclusivement national, fut-il construit par un pays européen, après la déconvenue américaine.

RAfale Gripen AAE
Le Gripen suédois est propulsé par un turboreacteur américain.

Ce ne serait, en effet, que remplacer une dépendance par une autre, sachant que ni la Grande-Bretagne, ni la France, ni la Suède n’est à l’abri d’un revirement démocratique en faveur d’une majorité favorable à la Russie, comme aux États-Unis.

Pour autant, aucun de ces pays ne dispose des compétences technologiques et industrielles, et souvent des moyens budgétaires, pour réaliser par eux-mêmes un avion de combat moderne, et encore moins un programme répondant aux besoins à venir de la guerre aérienne.

La solution pourrait venir des programmes d’avions de combat de 6ᵉ génération lancés en Europe ces dernières années, avec le SCAF qui rassemble la France, l’Allemagne, l’Espagne et la Belgique, et le GCAP qui rassemble la Grande-Bretagne, l’Italie et le Japon.

Pour autant, pour effectivement franchir le pas, la plupart des forces aériennes européennes, voudront prendre part, d’une manière ou d’une autre, au processus industriel et technologique du programme qui développe l’alternative potentielle au F-35 américain. Or, tels que structurés, ni SCAF, ni GCAP, ne permettent d’accueillir efficacement plusieurs autres pays, pas sans remettre en question le calendrier, pourtant stratégique, de ces deux programmes, qui doivent entrer en service entre 2035 et 2040.

Faire de E-SCAF / E-FCAS un super-programme ouvert structurant pour la restructuration rapide d’une puissance aérienne autonome européenne

Pour répondre à cette quadrature du cercle, la solution pourrait être de transformer les programmes SCAF et GCAP, pour les intégrer dans un super-programme normatif et ouvert, intégrant un ensemble de piliers et de programmes répondant à une norme européenne en termes d’interopérabilité, d’évolution et de maintenance.

programme E-SCAF EFCAS
Organigramme synthétique de ce que pourrait être un super programme E-SCAF / E-FCAS (cliquez pour agrandir)

Pour cela, ce programme E-SCAF / E-FCAS (European-SCAF/FCAS), définirait deux grandes normes, dans le domaine logiciel, comme dans le domaine des périphériques, permettant à tous les équipements, ou effecteurs, répondant à ces normes, de pouvoir s’installer et se connecter sur les avions de combat et drones qui en forment les vecteurs.

Ce faisant, les NGF et Tempest actuellement en développement au sein des programmes SCAF et GCAP, deviendraient des appareils intégrés à ce super-programme, partageant une architecture logicielle et des systèmes de périphériques communs, leur permettant de mettre en œuvre l’ensemble des senseurs, drones, pods et munitions développés dans le cadre de cette norme, à l’image de ce que représente la couche HAL au sein de Microsoft Windows, pour garantir que tous les programmes Windows soient en mesure de communiquer et de contrôler, s’ils sont conçus pour cela, tous les périphériques connectés au système.

Ce faisant, il ne sera pas nécessaire de déstructurer les programmes d’avions de combat de 6ᵉ génération SCAF et GCAP, sauf en matière de définition de la norme et de ses procédures d’évolution (ce qui est considérable, mais pas nécessairement bloquant), de sorte à conserver les calendriers et les partenariats actuels, tout en ouvrant de nombreuses opportunités, pour d’autres nations, de rejoindre un ou plusieurs piliers, en fonction de leurs compétences industrielles et technologiques.

On imagine aisément que, dans ce modèle, le Tempest pourrait représenter le chasseur lourd à vocation de supériorité aérienne, là où le NGF serait un chasseur moyen polyvalent à capacités embarquées. Pour une vision pleinement européenne, il sera aussi nécessaire de developper un chasseur monomoteur à hautes performances (Single Engine European Fighter), héritier des Gripen et Mirage, pour durcir et renforcer la masse, et pour permettre aux pays les moins fortunés, de se doter d’une flotte de chasse budgétairement soutenable.

Un profond et nécessaire changement de paradigmes de la part des puissances aéronautiques européennes

L’intégration des programmes GCAP et SCAF, pour donner naissance à un super-programme E-FCAS, ne pourrait pas se faire sans de profondes évolutions de la part des grandes puissances aéronautiques européennes, et plus spécialement de la France, de la Grande-Bretagne et de la Suède.

NGF SCAF
Attendre des européens de basculer du F-35 vers le SCAF ou le GCAP, reviendrait à attendre d’eux qu’ils remplacent une dépendance stratégique pour une autre, avec le même risque de bacule démocratique.

En effet, jusqu’à présent, chacune de ces puissances avait pour habitude de concevoir ses propres systèmes comme des systèmes fermés, assurant, par là même, la pérennité de l’ensemble de leur base industrielle et technologique aéronautique, notamment au travers des contrats de maintenance, d’évolution et de munitions.

Surtout, si la Grande-Bretagne a acheté des chasseurs américains F-35, et si la Suède a équipé son Gripen d’un turboréacteur américain, aucun d’eux n’a jamais acquis d’avions de combat français, en dehors d’éventuels programmes en coopération, comme le SEPECAT Jaguar.

Quant à la France, elle ne s’est plus équipée d’avions de combat étrangers pour son Armée de l’air, depuis le F-100 Super Sabre American, acquis à la fin des années 50, à l’exception, là encore, du Jaguar franco-britannique et, dans une moindre mesure, de l’Alpha-jet franco-allemand.

Si Français, britanniques et suédois veulent convaincre les européens, ils vont devoir montrer leur détermination pour faire émerger une puissante dynamique européenne, respectant, certes, leurs intérêts nationaux, mais ne leur donnant pas une mainmise comparable à celle des États-Unis aujourd’hui.

La décision la plus puissante, dans ce domaine, serait de s’engager à des acquisitions croisées, entre ces pays. Ainsi, la France ferait l’acquisition de deux escadrons (36 à 40 appareils) équipés du nouveau Tempest, pour les missions de défense aérienne, lorsque celui-ci serait disponible, dès 2035, alors que la Grande-Bretagne s’équiperait de deux escadrons de NGF, à partir de 2040, pour les missions de frappe, et peut-être d’une flottille embarquée pour ses porte-avions.

Programme GCAP Tempest Royal Air Force Farnborough 2024
Pour donner confiance aux européens, dans un super programme E-SCAF / E-FCAS, il pourrait être utile pour la France d’acquerir des Tempest britanniques, et à la Grande-Bretagne, d’acquerir des NGF.

De même, la Suède ferait l’acquisition d’un escadron de NGF pour les frappes distantes (par exemple), alors que la France ferait l’acquisition de deux ou trois escadrons de SEEF, attendu que la France participerait aussi à ce programme.

Ce faisant, le brassage capacitaire et industriel serait structurellement acté par l’interdépendance que ces grandes nations aéronautiques auraient créé, agissant de fait comme un élément modérateur puissant, pour contenir les éventuels basculements démocratiques nationaux, au profit d’une confiance et d’une stabilité très largement accrues, pour l’ensemble des autres pays européens.

Une vision alléchante, mais très difficile à mettre en œuvre face aux nécessairement très hostiles États-Unis

Dis ainsi, cela semble alléchant, et même, relativement accessible, en particulier dans la dynamique actuelle, alors qu’Européens, britanniques, et même canadiens et japonais, semblent tous faire front commun pour contenir les conséquences des profonds changements géopolitiques engendrés par Donald Trump, depuis son retour à la Maison-Blanche.

Cependant, si, aujourd’hui, le président américain cultive surtout son image nationale, par ses prises de positions aussi brutales que radicales, une réaction des européens, voire des occidentaux au sens large, pour s’engager vers plus d’indépendance, ne manquera de déclencher de très nombreuses alarmes, au département d’État, comme auprès des industriels de défense américains.

Assemblage F-35 Lockheed-Martin
Le marché européen représente une manne que l’indsutrie de défense américaine ne lachera pas facilement.

En effet, toute la stratégie américaine, depuis le F-16 jusqu’au F-35, deux appareils conçus dans le cadre d’une apparente, mais trompeuse, coopération inter-alliée, visait à affaiblir les industries aéronautiques européennes, et plus particulièrement françaises et britanniques, tant sur la scène européenne qu’internationale.

L’émergence d’un super programme E-SCAF, rassemblant la plupart des grandes puissances aéronautiques occidentales (France, Royaume-Uni, Suède, Allemagne, Espagne, Italie, Japon, Belgique des programmes SCAF et GCAP, mais également Grèce, Portugal, Pays-Bas, République tchèque, voire Croatie et Serbie), pour donner naissance à une gamme d’avions de combat caractérisés par leur interopérabilité et leur maintenance en partie unifiée, constituerait une immense menace sur les parts de marché à l’exportation des États-Unis à partir de 2035/2040.

Or, beaucoup de ces pays ont des intérêts directs au sein de la BITD américaine, au travers d’industriels comme BAe, Leonardo, Fincantieri, Navantia ou Rheinmetall, qui ne manqueraient pas d’être immédiatement menacés par Washington, le cas échéant. D’autres, comme Saab, TkMS, Babcock ou Damen, dépendent de licences d’exportations américaines pour produire une grande partie de leur offre catalogue, sur la scène nationale comme internationale.

Plus globalement, une fois la menace pleinement identifiée par Washington, il est très probable que l’exécutif US mènera une guerre commerciale très coercitive, contre les européens, notamment pour menacer les pays ayant les excédants commerciaux avec les États-Unis les plus élevés, comme l’Allemagne et l’Italie, pour faire dérailler, de l’intérieur, une telle initiative.

Conclusion

On le voit, la puissance aérienne représente, pour l’Europe, l’enjeu le plus prometteur, face à la Russie, mais également celui qui nécessite les réactions les plus rapides et les plus déterminées, de la part des européens, pour faire face à la recomposition géopolitique qui se déroule ces derniers jours, entre Washington et Moscou.

Rafale Typhoon
Les européens auront ils la volonté et la force d’âme pour s’engager vers une trajectoire dans laquelle ils prendraient veritablement les renes de leur sécurité ?

En effet, dans la plus pure tradition de l’OTAN et de l’influence américaine, les armées européennes font reposer sur leurs forces aériennes, une très grande partie de leur puissance de feu et de leurs moyens de riposte, face à un adversaire supérieur en nombre comme la Russie. En outre, si l’industrie militaire russe représente un atout de taille, pour soutenir un engagement terrestre décidé par Moscou, face à l’Europe, la situation est inversée dans le domaine aérien.

Pour répondre à l’hypothèse d’un retrait américain d’Europe, voire d’un antagonisme de Washington vis-à-vis de l’Europe face à la Russie, privant potentiellement ses anciens alliés de l’utilisation des matériels américains qu’ils mettent en œuvre, comme le F-35, les européens doivent s’engager dans une dynamique visant à combler rapidement leurs faiblesses dans ce domaine, pour maintenir une posture dissuasive globale et étendue, vis-à-vis du Kremlin.

Dans ce contexte, une possibilité serait de rassembler les programmes GCAP et SCAF d’avions de combat de 6ᵉ génération, au sein d’un super-programme normatif E-SCAF / E-FCAS, conçu pour permettre d’intégrer aisément plusieurs autres pays européens, notamment pour modérer le risque de basculement démocratique, temporaire ou pas, d’un des pays cadres de l’industrie aéronautique militaire européenne, comme c’est aujourd’hui le cas des États-Unis.

Pour autant, une telle initiative, évidemment aussi prometteuse que séduisante de prime abord, sera difficile à mettre en œuvre, en particulier une fois que Washington aura pris conscience du danger qu’elle représenterait, sur les exportations militaires américains en Europe et dans le Monde.

Reste à voir, à présent, si les européens parviendront à trouver les ressources morales nécessaires, pour s’engager dans une direction menant effectivement vers l’autonomie de défense, et en particulier dans le domaine de la puissance aérienne qui représente, très certainement, la plus grande urgence face à la Russie et au retrait potentiel des États-Unis, ou s’ils privilégieront le court terme et le business as usual, comme ils l’ont fait, ces dernières années ?

F-35 suisses : les parlementaires helvétiques s’inquiètent des faiblesses des garanties du contrat en matière de prix

Le choix de Bernes de se tourner vers des F-35 suisses, en 2021, avait cueilli à froid Dassault Aviation et la délégation française participant à cette compétition, qui pensaient être parvenus à convaincre leurs homologues suisses de choisir le Rafale.

De fait, ce choix helvétique a fait l’objet d’une stigmatisation importante, dans la presse et blogosphère défense française, faisant perdre de vue certaines faiblesses qui étaient déjà perceptibles dans le contrat alors proposé par Joe Biden, notamment en termes de respect des couts.

Côté suisse, en retour, ce choix créa une réaction à l’opposée, dans beaucoup de publications spécialisées, parant de toutes les vertus le chasseur américain et les garanties offertes par Washington, perdant aussi de vue ces mêmes faiblesses.

Celles-ci réapparaissent à présent, alors que Donald Trump est arrivé à la Maison-Blanche, et qu’il multiplie les prises de position fermes vis-à-vis de l’ensemble des partenaires des États-Unis, faisant craindre une hausse pouvant atteindre 20 % du prix négocié de 6 Md CHF, pour la livraison des 36 F-35 aux forces aériennes helvétiques, en 2029. Pour autant, cette hausse de prix à venir, ne représente que la partie émergée d’un iceberg budgétaire et contractuel, bien plus imposant.

Le contrat d’acquisition de F-35 suisses, présenté comme offrant toutes les garanties en matière de respect des prix, sous le feu de critiques depuis 2021

À la décharge des journalistes suisses, le gouvernement helvétique en 2021, et plus spécialement me Viola Amherd, la conseillère fédérale en charge de la Défense, et Armasuisse, l’agence qui mena la compétition et les évaluations des avions de combat proposés, affichaient une confiance ne souffrant d’aucun doute, lors de l’annonce du choix du chasseur américain.

F-35 suisses
F-35 suisses : les parlementaires helvétiques s'inquiètent des faiblesses des garanties du contrat en matière de prix 21

Ainsi, à ce moment-là, il était assuré par les autorités suisses, que le contrat de 6 Md€ de francs suisses, disposait de garantis fermes de la part des États-Unis, spécialement pour garantir le prix d’achat, ainsi que les compensations industrielles promises, ce, en dépit des mises en garde venues, notamment, de France, à ce sujet.

Rapidement, cependant, le programme fit l’objet de certaines critiques, spécialement de la part de parlementaires. Le plus souvent, cependant, il ne s’agissait que de calculs politiques nationaux, voire locaux, de la part de ces parlementaires helvétiques, et non d’une véritable remise en question raisonnée du contrat, et encore moins du choix du F-35.

Pourtant, dès le début des négociations, après l’annonce du vainqueur de la compétition, les faiblesses des engagements américains étaient apparues. Ainsi, le prix initial annoncé par Lockheed Martin, passa de 5 à 6 Md CHF, soit une hausse de 20% du prix annoncé, pour répondre aux demandes spécifiques des forces aériennes helvétiques qui, visiblement, n’étaient pas apparues lors de l’appel d’offres…

Quelques mois plus tard, en novembre 2021, ce fut au tour des engagements d’offset de se voir sensiblement rabotés, lors des négociations, passant de 3,6 Md CHF, dont 1,1 Md CHF en Suisse Romande, promis sur l’offre initiale de 5 Md CHF, à 2,9 Md CHF, pour un contrat de 6 Md CHF, ne respectant, donc, plus l’impératif d’offset de 60 % du montant garanti, qui était exigé par Armasuisse pour ses évaluations.

Selon la presse helvétique, les garanties tarifaires du contrat suisse, ne garantissent rien

Plus récemment, en juillet 2024, un autre sujet est apparu concernant ce contrat helvétique, au sujet, cette fois, la modernisation du turboréacteur F-135, nécessaire lors du passage au standard Block IV.

F-35 F-135 engine
F-35 suisses : les parlementaires helvétiques s'inquiètent des faiblesses des garanties du contrat en matière de prix 22

En effet, les F-35A qui seront livrés à Bernes seront à un standard antérieur, et les armées suisses devront financer leur changement de standard, quelques années, voire quelques mois seulement, après leur livraison. Or, cette évolution promet d’être particulièrement onéreuse, et devra être intégralement assumée par les suisses, provoquant, une nouvelle fois, une levée de bouclier dans le pays.

Moins d’un an plus tard, c’est le magazine NZZ am Sonntag, qui relance la polémique aujourd’hui. En effet, selon l’hebdomadaire en langue allemande, publié en Allemagne comme en Suisse alémanique, le contrat concernant l’achat des 36 F-35A suisses, pourrait connaitre une nouvelle hausse tarifaire, d’ici à 2029, contre laquelle les autorités helvétiques ne pourront rien.

En effet, selon l’analyse du magazine, si des garanties contractuelles apparaissent bien dans le contrat signé par Bernes et le Foreign Military Sales américains, concernant le prix du contrat, dans les faits, rien ne permet de forcer les États-Unis à respecter cet engagement, juridiquement parlant.

Lockheed Martin et l’US Air Force négocient, aujourd’hui, sur un prix unitaire de 111 m$ par appareil, pour le F-35A, pour les lots à venir à partir de 2026, afin de tenir compte de l’inflation aux États-Unis. Or, les appareils vendus par le FMS, aux alliés des États-Unis, s’appuient précisément sur le prix de négociation entre l’USAF et Lockheed Martin, concernant le F-35A.

De fait, si les livraisons devaient débuter en 2026, et non en 2029, le FMS perdrait 14 m$ par appareil vendu à la Suisse, s’il respectait le prix de 97 m$ qui servit de base aux négociations.

Les parlementaires suisses s’inquiètent d’une hausse potentielle de 20% du prix d’achat des 36 F-35A helvétiques

Dès lors, les parlementaires helvétiques, et en particulier la présidente de la Commission de la politique de sécurité du Conseil national, Priska Seiler Graf, redoutent à présent que les États-Unis répercutent en plein les hausses de tarifs du F-35A au contrat suisse, ce qui, en 2029, pourrait représenter une hausse globale de 20 %, pour un contrat qui atteindrait alors 7,2 Md CHF.

F-35A US Air Force
F-35 suisses : les parlementaires helvétiques s'inquiètent des faiblesses des garanties du contrat en matière de prix 23

Bien évidemment, les offsets obtenus par l’industrie helvétiques, eux, resteraient stables aux 2,9 Md CHF négociés en 2021, soit un taux d’offset final d’à peine 40 %, 33% moins élevé que les 60 % exigés par l’appel d’offre initial.

Les parlementaires helvétiques semblent prendre conscience de cette réalité, uniquement du fait de l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche, et de ses positions particulièrement fermes vis-à-vis des européens, pour privilégier exclusivement les intérêts américains. «Je peux difficilement imaginer que le président américain Donald Trump fasse payer l’avion suisse au contribuable américain», affirme ainsi Priska Seiler Graf, dans l’article de NZZ am Sonntag.

Cette position est étonnante, pour ne pas dire naïve, puisqu’elle suppose que si Joe Biden, ou Kamala Harris, avaient remporté les élections présidentielles US, le problème ne serait pas apparu. On peut toutefois douter qu’un président américain, peu importe qui il est, ou quel est son parti d’origine, accepterait de payer 1,2 Md CHF à Bernes, simplement pour respecter un contrat non coercitif.

Conclusion

Quoi qu’il en soit, la note promet d’être salée pour les suisses, pour payer leurs F-35A. Ceux-ci ont-ils déjà dû consentir à une hausse de 20 %, puis à une baisse de 20 % des engagements d’offset, lors des négociations contractuelles de 2021. Ils vont, très certainement aussi, devoir faire face à une nouvelle de 20% d’ici à 2029, juste pour respecter les prix d’achat du FMS, qui tiennent compte de l’inflation aux États-Unis.

F-18 forces aériennes hélvétiques

En outre, à peine les appareils seront-ils livrés, qu’ils devront subir une modernisation très importante, pour passer au standard Block IV, qui se chiffrera probablement au-dessus du Md CHF pour l’ensemble de la flotte.

Au final, à la mi-2035, lorsque tous les appareils auront été livrés, et modernisés, il est probable que ceux-ci auront couté environ 60 % plus chers que le prix négocié lors de la compétition, et que l’offset n’aura représenté que 35 % du montant dépensé, contre 60% exigés contractuellement.

Il semble que la classe politique helvétique tente de se défausser, à ce sujet, sur l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche, pour expliquer à son opinion publique, une évolution aussi catastrophique, budgétairement parlant, de ce contrat. Cependant, en regardant les différentes étapes clés ayant marqué l’évolution de ces deux marqueurs clés, le prix et le montant d’offset, on comprend que Donald Trump n’a certainement aucun rôle dans cette situation, et que, par ailleurs, un autre président américain, agirait certainement de la même manière, à sa place.

Reste à voir comment l’opinion publique helvétique accueillera l’information, surtout à présent qu’il est évident que les États-Unis n’assureront en rien la protection de la confédération, F-35 ou pas F-35 ?

L’Armée de terre française sera-t-elle à nouveau négligée par la révision de la revue stratégique 2022 ?

L’Armée de terre française va-t-elle être, une fois encore, la grande perdante de la révision de la revue stratégique 2022, annoncée par Emmanuel Macron à la fin du mois de janvier ? On peut raisonnablement se poser la question, alors que dans une interview donnée au quotidien Le Parisien, le ministre des Armées, Sébastien Lecornu, a confirmé son intention d’augmenter la flotte de Rafale et de frégates des armées françaises, sans évoquer d’évolution de format la concernant spécifiquement.

Pourtant, l’Armée de terre dispose, au-delà de ses forces et de ses moyens, d’une caractéristique partagée uniquement par la British Army en Europe, une expérience avancée du combat, et un aguerrissement sans équivalent sur le vieux continent, en dehors du cas ukrainien.

Quels seraient les atouts, pour le bloc défensif européen, d’une armée de terre française (et britannique) plus étendue ? Pourquoi le sujet ne semble-t-il pas être intégré aux options de la révision de la revue stratégique 2022 ? Et qu’est-ce que cela peut signifier, pour l’avenir de l’Armée de terre et de l’objectif français d’armées complètes ?

Rafale, frégates, guerre électronique, drones… mais pas de chars ou de systèmes d’artillerie dans le discours de Sébastien Lecornu

Ce week-end, le ministre des Armées français, Sébastien Lecornu, a détaillé, dans un article publié par le Le Parisien quelques axes qu’il entend mettre en avant dans les semaines à venir, très certainement dans le cadre de la révision de la revue stratégique 2022, lancée par Emmanuel Macron en janvier.

macron revue stratégique voeux aux armées 2025
Vœux aux Armées 2025 par E.Macron – Photo ministère des armées.

Petit aparté : une fois encore, Sébastien Lecornu donne une interview qui concerne tous les français, mais publiée sous Pay wall par Le Parisien, dont le lectorat ne représente qu’une infime partie de la population (75,000 abonnés numériques et 197,000 lecteurs presse). Il serait temps que lorsque les ministres, en particulier régaliens, s’expriment dans la presse, sur des sujets d’actualité concernant l’ensemble de l’opinion, ceux-ci conditionnent l’interview à une publication en accès libre.

On ne peut pas dans le même temps, s’inquiéter de la montée en puissance de l’influence médiatique et cognitive de certaines puissances extérieures en France, et ne s’adresser qu’en aparté, vers un nombre ridiculement faible de français, sur des sujets aussi capitaux. On peut d’ailleurs douter que M Bernard Arnaud, ait besoin de ces interviews pour assurer la survie de ses titres de presse. Fin de l’aparté.

Comme il l’avait évoqué, il y a quelques jours, celui-ci préconise vivement l’acquisition de 3 frégates supplémentaires, pour amener le format de la flotte d’escorteurs de 1ᵉʳ rang de la Marine nationale, à 18 unités, ce qui reviendra à remplacer les 5 frégates de second rang de classe Lafayette, par trois frégates de premier rang, probablement de la classe Amiral Ronarc’h.

Par ailleurs, le ministre a également confirmé son intention d’accroitre la flotte de chasse française de 20 à 30 Rafale supplémentaires, amenant son format autour de 250 avions de combat, soit un escadron de chasse supplémentaire, contre 225, armée de l’air et de l’espace (185) et marine nationale (40) confondues, selon l’objectif du Livre Blanc de 2013, confirmé par les Revues stratégiques de 2017 et 2022.

Enfin, M Lecornu a indiqué, sans les quantifier, que des efforts importants devront être faits en matière de guerre électronique, de drones et de lutte antidrone, en particulier pour l’Armée de terre.

Bien que très ciblées, ces mesures constituent la première remise en question du format des armées défini par le Livre Blanc de la Défense et de la Sécurité Nationale de 2013, alors que celui-ci avait été sanctuarisé, en grande partie, par les Revues stratégiques 2017 et 2022, et par les deux Lois de Programmation Militaires qui ont suivi, la LPM 2019-2025, puis la LPM 2024-2030.

Bien que légères et réduites, les forces de l’Armée de terre française ont une expérience unique et de compétences rares en Europe

En revanche, on peut s’étonner de l’absence d’effort pour ce qui concerne le format de l’Armée de terre et de ses moyens, et en particulier pour ce qui concerne son bras armé, la Force Opérationnelle Terrestre, ou FOT. En effet, avec seulement 77,000 militaires d’active et 40,000 réservistes opérationnels, celle-ci représente, de l’avis de très nombreux spécialistes, le point faible des armées françaises.

Lecornu voeux
L'Armée de terre française sera-t-elle à nouveau négligée par la révision de la revue stratégique 2022 ? 30

Non pas qu’elles soient inefficaces, bien au contraire. En effet, les deux divisions et les six brigades de combat qui les compose (2ᵉ et 7ᵉ Brigades Blindées, 11ᵉ Brigade Parachutiste, 27ᵉ Brigade d’infanterie de Montagne, 9ᵉ Brigade d’Infanterie de Marine et 6ᵉ Brigade Légère Blindée), ainsi que les forces organiques qui les soutiennent (4ᵉ Brigade aéromobile, 19ᵉ Brigade d’Artillerie, Brigade du génie…), disposent de forces très bien entrainées, aguerries et capables d’employer des doctrines d’engagement coopératif très avancées.

En outre, une grande partie des équipements de cette force opérationnelle terrestre, sont en cours de renouvellement, avec le programme SCORPION, les Caesar Mk2, les NH90 etc… De fait, la FOT représente, aujourd’hui, en Europe, l’une des forces terrestres européennes les plus efficaces et rapidement projetables, pour répondre à une crise, y compris de haute intensité.

À cette expérience du combat, très majoritairement obtenue sur des théâtres extérieurs d’intensité faible à moyenne, s’ajoutent des compétences conservées et mises à jour, à grands frais, par l’Armée de terre, en matière de combat de haute intensité, pour permettre une remontée en puissance beaucoup plus rapide, le cas échéant.

C’est la raison pour laquelle, en dépit d’une force blindée lourde limitée avec seulement 200 chars Leclerc, l’Armée de terre a conservé l’ensemble des infrastructures et services pour maintenir les compétences dans ce domaine au plus haut niveau, ce qui a longtemps été critiqué, en France, en parlant, à tort, d’armée d’échantillon.

Leclerc VAB
L'Armée de terre française sera-t-elle à nouveau négligée par la révision de la revue stratégique 2022 ? 31

Or, en Europe, l’ensemble de ces compétences, acquises et développées par l’Armée de terre, y compris lors des très difficiles 25 dernières années, représentent un potentiel exceptionnel de montée en puissance, en ces temps troublés, que l’on ne retrouve qu’au sein de la British Army, elle-même dans une situation très proche de celle de l’Armée de terre française en termes de format.

L’Armée de terre française et la British Army doivent jouer un rôle cadre pour la montée en puissance des forces terrestres européennes.

Par les besoins en matière de dissuasion, qui pourrait bien s’étendre à d’autres pays européens, par leur position géographique en troisième rideau défensif, et par les compétences spécifiques de leurs industries aéronautiques et navales militaires, il peut être tentant, pour la France et la Grande-Bretagne, de concentrer leur effort de défense sur ces trois composantes, déléguant à d’autres pays européens, plus prêts de la ligne d’engagement, et ne disposant pas de ces moyens spécifiques, la charge de concentrer leurs investissements sur la composante terrestre.

C’est, d’ailleurs, plus ou moins, la manière dont la Pologne articule ses propres investissements, avec une surreprésentation très sensible des efforts pour renforcer et étendre son infanterie mécanisée, mais une puissance aérienne proportionnellement moindre vis-à-vis des équilibres généralement constatés au sein des armées européennes et une marine encore plus réduite.

Armée de terre Niger
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Pour autant, ni la Pologne, ni les pays baltes, ni les pays scandinaves, ni la Roumanie, ni la République tchèque, et pas davantage l’Allemagne ou l’Italie, n’ont l’expérience du combat terrestre, fut-il d’intensité moindre. Dans ce domaine, l’Armée de terre française, et la British Army, sont les seules à disposer de cette expérience, et de cet aguerrissement.

Au-delà des questions de format efficace de l’Armée de terre, traitées d’un précédent article, qui nécessiterait une extension de format au travers de la création d’un corps de manœuvre articulé autour d’une Garde nationale, et d’une defense opérationnelle du territoire, formée de conscrits issus, par exemple, d’un modèle de conscription choisie, la FOT française, comme la British Army, ont aujourd’hui besoin d’une extension de format, afin de transmettre efficacement ces compétences uniques, aux forces européennes de première et seconde ligne, pour en accroitre l’efficacité et la résilience.

L’Armée de terre doit étendre son format et s’endurcir, pour jouer pleinement son rôle en Europe

Dans ce contexte, l’évacuation d’une évolution du format de l’Armée de terre, dans les propos du ministre des Armées, apparait donc des plus problématiques. En effet, aujourd’hui, la priorité, pour les armées françaises, qu’il s’agisse de défense collective européenne, ou de défense nationale pure, repose en grande partie sur l’extension de son format, et plus spécifiquement de celui de la FOT.

En outre, cette extension de moyens devrait être fléchée vers des moyens de combat lourds, le point faible évident de l’Armée de terre française, aujourd’hui, précisément pour pouvoir répondre aux contextes probables d’engagement en Europe centrale, ainsi que pour répondre aux attentes des partenaires européens, bien plus intéressés par des compétences en matière de chars, d’infanterie mécanisée et d’artillerie, que de forces légères professionnelles appliquant des doctrines complexes, qu’elles seules peuvent mettre en œuvre.

VBCI avec tourelle  T40
L'Armée de terre française sera-t-elle à nouveau négligée par la révision de la revue stratégique 2022 ? 33

Pour autant, comme évoqué dans un précédent article, une telle évolution de l’Armée de terre et de la FOT, ne pourrait se faire que par une extension des effectifs, chose que l’on sait très délicate à réaliser, aujourd’hui. Or, qu’il s’agisse des trois frégates ou de l’escadron de chasse supplémentaire, évoqué par M Lecornu, aucune de ces évolutions ne nécessitera de hausse sensible des effectifs, ni de la Marine nationale, ni de l’Armée de l’air et de l’espace.

La première va probablement utiliser les trois équipages doubles des frégates de la classe Aquitaine, pour former les équipages des nouvelles frégates, alors que l’AAE a les ressources suffisantes, en pilotes et personnels de maintenance, pour former un nouvel escadron de chasse.

Or, une extension de format, en matière RH, est un exercice très difficile pour les armées, en raison des tensions sur les recrutements comme sur la fidélisation des effectifs, comme des infrastructures qui n’existent plus. Il est donc probable, en dépit des besoins, que la révision de la revue stratégique 2022, qui doit être achevée en seulement 3 mois, tentera d’étendre et de durcir les moyens des armées, à effectifs constants, laissant au successeur d’Emmanuel Macron, en 2027, la responsabilité d’aller au-delà s’il le souhaite.

Conclusion

On le voit, outre les moyens et l’efficacité opérationnelle détenus par l’Armée de terre française et la British Army, en Europe, ces deux armées disposent également d’une expérience du combat, largement plus étendue que celles des autres forces terrestres européennes, y compris, et peut-être même, surtout, celles qui forment aujourd’hui le premier rideau défensif du bloc européen.

KNDS VBMR griffon
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En ce sens, l’orientation qui semble être prise, tant pour Paris que par Londres, privilégiant la dissuasion, les forces aériennes et navales, dans le mix militaire européen, si elle repose sur des arguments objectifs pour répondre aux besoins de defense collective, affaiblie cependant l’immense bénéfice que représentent l’expérience du combat terrestre de ces deux forces, ainsi que leur potentiel de formation vis-à-vis des forces terrestres du premier et du second rideau défensif terrestre européen.

En ce sens, étendre, de manière sensible mais raisonnable, les moyens de l’Armée de terre française, comme de la British Army, permettrait d’accélérer ce transfert de compétences et d’expériences vers les armées européennes qui représentent le premier bloc défensif en Europe, agissant dès lors comme un coefficient multiplicateur de forces sensible, pour la défense de l’Europe.

Pour autant, il est peu probable que Paris s’engage en ce sens, tout au moins dans le cadre de la révision de la revue stratégique 2022. En effet, tout indique que si le respect strict des formats hérités du Livre Blanc de 2013, semble avoir disparu des contraintes données à ses rédacteurs, l’évolution du format RH ne semble pas à l’ordre de jour, en dehors de la trajectoire fixée par l’évolution de la réserve opérationnelle, établie dans le cadre de la LPM 2024-2030.

Se pose, à présent, la question de savoir si les points évoqués par Sébastien Lecornu, concernant l’évolution des moyens des armées, actent une forme de spécialisation des armées françaises, dans un mix européen distribuant à chaque pays, un rôle spécifique en fonction de sa position géographique et de ses moyens humains, budgétaires et industriels ? Si tel était le cas, cela mériterait, certainement, un débat au-delà des salons feutrés de l’Hôtel de Brienne et de l’Élysée…

Vers une alliance tripartie entre la Paris, Londres et Berlin, pour former le socle d’une défense de l’Europe ?

En bien des aspects, ce début d’année 2025 a toutes les chances d’entrer dans les livres d’histoire, au même titre que certaines dates historiques ayant façonné le XXᵉ et le début du XXIᵉ siècle.

Non seulement les menaces venues de Russie et d’ailleurs n’ont-elles jamais été aussi pesantes et directes sur ses voisins européens, mais l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche, a profondément ébranlé les fondements mêmes de 75 ans de liens transatlantiques, en quelques semaines seulement.

De fait, aujourd’hui, les européens sont dans un état d’anxiété sans précédent depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Même pendant la crise des euromissiles, l’un des deux points culminants des tensions entre l’Est et l’Ouest, durant la guerre froide, les européens savaient pouvoir compter sur l’engagement des États-Unis à leurs côtés. Aujourd’hui, cette certitude n’existe plus.

C’est dans ce contexte, et avec le succès de la CDU et de Friedrich Merz lors des élections législatives allemandes du 23 février, que dessinent, à bas bruits, les contours d’une initiative qui mobiliserait la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne, pour construire, le plus rapidement possible, une solution pour la défense de l’Europe, ainsi que pour le soutien à l’Ukraine.

Quelles sont les initiatives et les déclarations qui tracent les contours de cette alliance primordiale ? Comment celle-ci peut-elle se structurer autour des grandes puissances européennes ? Et pourra-t-elle répondre aux enjeux de défense de l’Europe, dans les délais requis, face aux innombrables contraintes et obstacles qui ne manqueront pas d’apparaitre ?

Entre une foi quasi-mystique en l’alliance américaine et le déni de la menace russe, les Européens à présent face à un défi sécuritaire historique

Si beaucoup font reposer le début de la construction de celle qui est devenue la seconde puissance économique mondiale et l’un des trois piliers industriels et technologiques de la planète, l’Union européenne, à la création de la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier, ou CEA, en 1952, dans les faits, c’est, avant tout, la signature du traité de l’Atlantique Nord, le 4 avril 1949, qui fit émerger le cadre sécuritaire et supranational formant le socle de cette construction européenne.

creation OTAN
Signature du traité de l’Atlantique Nord, le 4 avril 1949 à la Maison-Blanche.

Pendant 75 ans, ce traité s’imposa comme le ciment européen, et celui du lien trans-atlantique avec les alliés canadiens et surtout américains, ceux-là mêmes qui, par leur force de dissuasion, ont tenu en respect l’Union Soviétique jusqu’en 1991, son effondrement. Après cela, l’OTAN continua à s’étendre, avec l’adhésion, par vagues successives, de pays ayant appartenu au Pacte de Varsovie et au bloc soviétique. Nombreuses étaient les capitales d’Europe de l’Est à craindre la résurgence d’une puissance militaire russe, et de ses velléités territoriales à l’ouest.

Le fait est, à partir de 2000, et l’arrivée de Vladimir Poutine à la tête du pays, Moscou entreprit de reconstruire son outil militaire ainsi que son industrie de défense, d’abord avec le soutien des occidentaux, y compris les européens de l’ouest (France, Allemagne…), puis, depuis 2014, la prise de la Crimée et le début de la guerre du Donbass, de manière autonome.

Pour autant, en dépit de l’attaque de la Géorgie, en 2008, puis de l’Ukraine, à partir de 2014, les européens, français et allemands en tête, refusaient de considérer la Russie comme une véritable menace, menant l’un comme l’autre d’importants programmes de coopération économique avec Moscou.

À ce moment-là, malgré la mise en garde des européens de l’Est, et l’objectif d’un effort de défense de 2% PIB, arraché par les négociateurs lors du sommet de l’OTAN de Cardiff, bien peu semblaient, en Europe, inquiétés par la menace russe, et l’immense majorité des pays n’avaient pas fait les efforts budgétaires nécessaires, pour moderniser et étendre leurs armées, tous ayant une certitude quasi-religieuse, d’une protection américaine inamovible, tant en matière de dissuasion que de forces conventionnelles.

OTAN sommet de cardiff
Le sommet de l’OTAN de 2014 à Cardiff, qui enterina l’objectif d’un effort de défense minimum de 2% PIB pour l’ensemble des membres de l’alliance, d’ici à 2025.

Le début de l’Opération Militaire Spéciale, telle que désignée par Moscou, contre l’Ukraine, il y a un an jour pour jour, constitua un terrible retour à la réalité pour l’ensemble des européens, en particulier ceux qui continuaient à se convaincre, au-delà du raisonnable, de la possibilité de négocier avec Vladimir Poutine, pour en faire un partenaire commercial et de sécurité, aveugles qu’ils voulaient bien l’être, aux deux inflexions publiques de ce dernier, en 2007, d’abord, concernant l’extension de l’OTAN, et surtout en 2012, après les immenses manifestations à Moscou, contre sa réélection.

C’est, en effet, à ce moment-là, que le discours de Vladimir Poutine a ouvertement désigné l’occident, et plus spécialement l’Europe, comme un adversaire stratégique de la Russie, entrainant de profondes réformes à la fois pour moderniser et étendre les armées, et pour saper l’unité et la résilience des européens.

La confiance des européens envers les États-Unis profondément ébranlée par Donald Trump ces dernières semaines

De fait, ni l’attaque de la Géorgie, ni l’annexion de la Crimée et la guerre dans le Donbass, ne suffirent à provoquer le réveil des européens. Ainsi, en 2017, l’effort de défense de la France n’était que de 1,53 % de son PIB, celui de l’Allemagne, à 1,1 %, et de nombreux pays ne consacraient pas même 1 % à la mission défense, y compris en Europe de l’Est et dans les Pays Baltes.

La guerre globale en Ukraine, qui débuta en février 2022, constitua un électrochoc sans précédent, en Europe. En dépit de l’assurance de la protection américaine, distillée par le très rassurant Joe Biden, ceux-ci entreprirent, dans leur immense majorité, d’augmenter leurs budgets de défense. Ainsi, alors que seuls 7 pays européens dépensaient au moins 2 % de leur PIB à la mission défense en 2022, ils seront 24 en 2025 à le faire, certains s’étant même engagé bien au-delà, comme la Pologne et les Pays Baltes.

Biden Zelensky
A l’instar des européens, l’Ukraine avait une grande confiance dans les Etats-Unis de Joe Biden, et n’a pas anticipé le boulversement qui resulte de l’élection de Donald Trump.

La protection américaine continuait de représenter l’Alpha et l’Oméga de la politique sécuritaire de presque toutes les capitales européennes, en dehors de la Grèce, dans un contexte particulier face à la Turquie, et de la France qui, bien que très isolée sur le sujet, a multiplié les appels aux européens, pour s’émanciper de cette dépendance quasi sectaire des européens à la protection américaine.

C’est dans ce contexte que se sont déroulées les élections présidentielles américaines. Face à un Joe Biden de plus en plus affaibli physiquement, puis à une Kamala Harris manquant de charisme, le candidat Donald Trump s’est largement imposé, après avoir fait main basse sur tous les organes du Parti républicain, exigeant une dévotion quasi religieuse de l’ensemble de ses cadres.

Tout au long de la campagne, Donald Trump avait multiplié les menaces contre l’Europe, contre l’Ukraine, et plus globalement, contre l’ensemble des engagements de défense liant les États-Unis, en particulier vis-à-vis de pays, ou groupe de pays, bénéficiant de la protection militaire et stratégique des États-Unis.

Une fois encore, les européens furent dans le déni, refusant d’anticiper une victoire de plus en plus probable du gourou de la Mar-a-Lago, et encore moins de croire à la réalité des menaces proférées par le alors candidat Trump.

De fait, lorsque celui entreprit de donner corps à ses menaces, à peine fut-il intronisé le 47ᵉ président des États-Unis, il n’y a de cela que 35 jours, d’abord en exigeant du Danemark la cession du Groenland, puis en entamant des négociations avec la Russie au sujet de l’Ukraine, cédant à Vladimir Poutine l’ensemble de ses exigences, sans même la participation de l’Ukraine, le choc fut aussi brutal que profondément déstabilisant, pour l’immense majorité des chancelleries européennes, certaines n’ayant toujours pas, à ce jour, pris la mesure des changements inévitables que cela impliquait.

Freidrich Merz
Freidrich Merz, le leader de la CDU et futur chancellier allemand, suite aux élections du 23 février.

Ainsi, depuis quelques jours, les déclarations se sont multipliées en Europe, pour mettre en doute, ouvertement, la réalité de la protection américaine. Ce fut en particulier le cas de Friedrich Merz, le leader de la CDU, récent vainqueur des élections législatives du pays, et très probable futur chancelier allemand.

Dans une interview donnée à la radio allemande, celui-ci déclara en effet « Nous devons nous préparer à la possibilité que Donald Trump ne respecte plus inconditionnellement l’engagement de défense mutuelle de l’OTAN« , marquant une rupture sans précédent de la confiance de Berlin envers la protection américaine, y compris, autour du sujet le plus sensible, le bouclier nucléaire américain.

La France et la Grande-Bretagne prennent les rênes de la résistance européenne face à Trump et son administration

Alors que l’Allemagne ne verra pas de gouvernement de coalition émerger avant plusieurs semaines, et que l’Italie de Giorgia Meloni a, de toute évidence, décidé de prendre une position plus conciliante vis-à-vis de Donald Trump et Elon Musk, dont elle partage les orientations politiques, il revenait naturellement à la France et à la Grande-Bretagne, de structurer la possible résistance des européens, au sens large, face à Donald Trump.

Même si Keir Starmer, le premier ministre britannique, et le président français, Emmanuel Macron, ne partagent pas nécessairement les mêmes positions concernant la nécessité de maintenir un lien puissant entre l’Europe et les États-Unis, en matière de défense, les deux chefs d’État se rendent cette semaine à Washington, le français aujourd’hui, et le britannique dans trois jours, pour tenter d’infléchir la dynamique Trump, en particulier contre l’Ukraine.

Macron Starmer
Keir Stramer, le premier ministre britannique, et Emmanuel Macron, le président français.

Surtout, la coopération entre Paris et Londres semble aller bien au-delà du cas ukrainien, en particulier pour apporter une réponse en matière de sécurité aux Européens, face au dorénavant probable désengagement des États-Unis du théâtre européen, et à l’inévitable montée en puissance de la menace russe.

La Russie de 2025 est, en effet, articulée entre les impératifs économiques et sociaux de Moscou reposant sur la poursuite des tensions et la préparation de la guerre, d’une part, et de l’autre, la personnalité même de Vladimir Poutine, qui veut entrer dans l’histoire comme celui qui aura reconstruit la Russie moderne comme une super-puissance qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être, selon lui.

Ainsi, Paris et Londres ont déjà communiqué, conjointement, sur la possibilité d’envoyer, ensemble, 30,000 soldats en Ukraine, ainsi qu’une capacité de défense du ciel, dans le cadre des engagements de sécurité pouvant être apporté à Kyiv, dans le cadre d’un accord pour mettre fin à la guerre avec la Russie.

Ces deux initiatives, annoncées sur une fenêtre de temps très courte, indiquent que la France et la Grande-Bretagne ont entrepris un dialogue stratégique en vue de former le socle sécuritaire pour prendre le relais d’un éventuel retrait des États-Unis du théâtre européen.

La victoire de la CDU et de Friedrich Merz lors des élections législatives allemandes, redistribue les cartes pour construire une défense de l’Europe

L’hypothèse d’un rapprochement franco-britannique pour former ce socle sécuritaire européen, face à Donald Trump, avait été étudié dès le mois de septembre 2024, dans un article publié par Meta-defense. À ce moment-là, l’article estimait que le plus puissant point de résistance à ce possible basculement stratégique en Europe, serait l’Allemagne d’Olaf Scholz.

Boris pistorius en suède mai 2024
Boris Pistorius, le très populaire ministre de la défense allemand, pourrait bien conserver son poste dans le cadre de la nouvelle coalition de gouvernement qui émergera dans les prochaines semaines, d’autant que celui-ci s’est toujours montré beaucoup plus volontaire qu’Olad Scholz sur les questions de défense et de l’aide à l’Ukraine.

Ce dernier avait, en effet, systématiquement suivi les positions des États-Unis en matière de soutien l’Ukraine, n’acceptant de livrer de nouveaux équipements, qu’une fois Washington ayant annoncé une décision en ce sens.

La défaite sans appel du SPD (16,4%) d’Olaf Scholz, mais aussi les résultats historiquement bas du Parti libéral FDP (4,4 %), et le succès modéré, bien qu’historiquement haut, de l’AfD (20,7%), met la CDU (28,5%) de Friedrich Merz en position de former un gouvernement de coalition, s’appuyant probablement le FPD et une SPD menée par la très populaire ministre de la Défense Boris Pistorius.

Avec Merz et Pistorius pour diriger le pays et ses armées, Berlin effectuerait un basculement radical en matière de défense et de défense de l’Europe. En effet, dans la même interview durant laquelle le leader de la CDU avait fait part de ses doutes au sujet de la protection américaine, celui-ci évoqua la possibilité de négociations avec la France et la Grande-Bretagne, au sujet d’une possible extension du bouclier nucléaire de ces nations dotées, en Allemagne.

Cette déclaration marque un changement historique de la politique internationale et de défense de l’Allemagne post Seconde Guerre mondiale, et montre aussi le niveau de défiance qui existe à présent à Berlin, vis-à-vis de Donald Trump.

Paris, Londres et Berlin, ensemble, pour créer le nouveau socle de la défense de l’Europe ?

Dès lors, se dessine aujourd’hui un contexte unique dans l’histoire moderne européenne. Simultanément, la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne, se disent, directement ou indirectement, prêtes à entamer des négociations pour la création d’une nouvelle architecture européenne de défense, articulée sur des moyens européens, alors que, dans le même temps, les États-Unis multiplient les déclarations invitant à une défiance croissante, vis-à-vis de Washington.

Macron maison-blanche
Emmanuel Macron arrivant à la Maison Blanche ce 24 février 2025 (Photo by Jim WATSON / AFP)

Bien évidemment, si Paris, Londres et Berlin venaient à s’entendre, à ce sujet, l’objectif serait rapidement d’étendre cette architecture aux pays européens qui le désirent, venant directement menacer le protectorat américain de fait sur l’Europe, au travers de l’OTAN.

Toute la question, à présent, est de savoir quelles seront les réactions des États-Unis, et plus particulièrement de Donald Trump, face à une telle fronde potentielle ? En effet, d’un côté, ce basculement européen permettrait aux États-Unis de retirer leurs forces et leurs moyens militaires du vieux continent, pour se concentrer sur la menace chinoise, comme évoqué à de nombreuses reprises lors de la campagne électorale.

Toutefois, la Maison-Blanche prendra très rapidement conscience qu’un tel bouleversement ferait perdre la mainmise des États-Unis sur la politique internationale européenne, ainsi que le formidable marché que représentent les pays européens, pour l’industrie de défense américaine.

En effet, aujourd’hui, la dépendance des européens à la protection des États-Unis, constituent un bras de levier et de coercition potentiels dans les mains du président américain, d’autant plus efficace, que la menace russe sera sensible en Europe.

Conclusion

On le voit, on peut donc anticiper une réaction de la part de Washington, pour tuer dans l’œuf l’émergence de cette initiative, qui alliera des actions de séduction vis-à-vis de certains dirigeants européens, et des menaces directes vis-à-vis des autres, dans le plus pur style Trump, comme il l’a démontré en Ukraine ces derniers jours.

Collaboration fr-UK
Si la Grande-bretagne comme la France ont une armée professionelle performante et experiementée, elle souffre, là encore, comme la France, de formats des armées bien trop reduit pour apparaitre, seule, comme un alternative à la protection US.

Reste à voir comment les européens sauront rester déterminés et solidaires, face à cette probable charge polymorphe qui ne manquera pas d’arriver de la part des États-Unis, dans les jours et semaines à venir. De cette force d’âme, dépendra très certainement l’avenir de l’Europe et des européens sur la scène internationale ?

Dans tous les cas, la séquence qui s’entame, aujourd’hui, à Washington, s’avèrera sans aucun doute décisive pour l’avenir de l’Europe, comme projet, ainsi que de la sécurité de l’ensemble des européens, face à la menace russe qui ne cessera de croitre, et des États-Unis qui, quel que soit le discours, n’interviendront très probablement plus face à une agression miliaire russe contre un ou des pays européens.

Quelles sont les solutions de financement pour augmenter l’effort de défense français en 2025 ?

Depuis quelques jours, l’intérêt des français, et de la classe politique nationale, autour des questions de défense et des solutions de financement pour augmenter l’effort de défense du pays, a été décuplé, en lien avec le durcissement de la menace russe, et surtout, avec les déclarations de Donald Trump et de son administration, au sujet de l’Ukraine et de l’Europe.

L’anxiété générale est telle, que le président de la République, Emmanuel Macron, s’est prêté à un exercice inattendu, le 20 février, en répondant directement, pendant plus d’une heure, aux questions posées par les français sur les réseaux sociaux, au sujet de l’Ukraine et de la défense.

À cette occasion, le chef de l’État a indiqué que dans les mois à venir, la France n’aurait d’autres choix que d’augmenter significativement ses investissements pour ses armées, dans un cadre européen, comme il est de coutume pour E. Macron, très attaché à cette vision européenne de défense collective.

Au-delà des chiffres évoqués, qui n’atteindront certainement pas 5% de PIB comme exigé par le président Trump, la France n’ayant pas les ressources humaines pour utiliser efficacement un tel budget, et de certaines pistes abordées dans les questions des internautes, comme la création d’un produit d’épargne dédié, quelles sont les modèles qui permettraient une augmentation de l’effort de défense français, leurs points forts comme leurs faiblesses, face aux contraintes liées à cet exercice technique et complexe ?

Les contraintes liées au financement de l’effort de defense français aujourd’hui

En effet, l’augmentation de l’effort de défense s’inscrit dans un exercice classique d’augmentation de la dépense publique, avec certaines contraintes liées aux spécificités défense. Ces contraintes, ne pouvant être ignorées, sont au nombre de six :

Solutions de financement effort de défense français - Emmanuel Macron questions internet defense ukraine
Pendant plus d’une heure, le 2à février, le président français a répondu en direct, sur internet, aux questions des internautes, au sujet de l’Ukraine, de la Russie, de Donald Trump mais également des besoins d’augmentement l’effort de défense pour la France.
  • Le cout pour l’état, c’est-à-dire les couts comparés pour les finances publiques de ce mode de financement, par rapport à l’émission classique de dettes souveraines.
  • Le cout pour les français, qui représente les mesures qui devront être prises par l’état, et subies par les français, pour équilibrer ses hausses de dépense en matière de défense
  • La durée de la mesure, déterminant si le modèle peut ou non être pérennisé, ou s’il est contraint dans sa durée, sachant que les armées et l’industrie de défense nécessitent des crédits stables pour évoluer efficacement.
  • Le volume des financements mobilisables par la mesure, sachant que pour atteindre un effort de defense à 3,5 % PIB, la France devrait dépenser 40 Md€ de plus qu’aujourd’hui.
  • La souplesse de ventilation des investissements, notamment si les crédits dégagés peuvent être investis, ou non, dans les 3 grandes catégories de dépense de défense (Industrie, RH et entrainement/déploiement)
  • Et enfin, le respect des critères budgétaires européens, sachant que de ce respect, dépendent notamment les taux auxquels la France peut se financer sur les marchés financiers.

Chaque modèle doit donc être évalué au regard de ces six critères, pour en déterminer l’efficacité relative, et ainsi savoir s’il représente, ou pas, une solution, même partielle, qui pourrait permettre à la France d’augmenter son effort de défense de manière significative dans la situation présente.

Les différentes pistes de financement évoquées pour accroitre l’effort de défense français

Si de très nombreux modèles ont été plus ou moins directement évoqués, ces dernières années, par certains politiques, journalistes, blogueurs et militaires, ceux-ci peuvent se synthétiser en cinq grandes familles : la hausse unilatérale des dépenses de défense, l’assouplissement des critères de Maastricht, la création d’un fonds européen de défense, la création d’un produit d’épargne national spécialisé Défense et la création d’un modèle de leasing.

La hausse budgétaire unilatérale par la France

Points fortsPoints faibles

+ couts pour l’État
+ souplesse d’investissement
+ durée
de la mesure
– cout pour les Français
– volumes mobilisables
– critères européens 

Le modèle le plus simple, et le plus évident, repose sur une augmentation unilatérale du budget des armées par la France, décidé par l’exécutif. C’est, en substance, ce qui a été fait par E. Macron depuis 2017, amenant le budget des armées de 35 à 53 Md€ de 2017 à 2025, et de 1,53% à 2,05% de son PIB.

Lecornu assemblée nationale
La LPm 2024-2030 a été conçu au seuil haut d’une hausse unilaterale nationale classqiue soutenalbe pas les finances publiques françaises. Elle vise à emener le budget des armées à 67 Md€, 2,2% PIB en 2030. A prèsent, face à la menace, ce montant est insuffisant, de l’avis meme du président Macron.

Cette solution a plusieurs atouts. D’abord, les couts pour l’État sont, censément, relativement peu élevés, la France empruntant, à 10 ans, avec un taux d’intérêt de 3,3 %. En outre, l’état peut décider, sans contrainte, de la ventilation de ses investissements, mais aussi de la durée de cette mesure.

Toutefois, ce modèle n’est pas employé, aujourd’hui, pour passer de 2,05 à 3,5% PIB, à raison. Il entrainerait un nouveau dérapage de la France en matière de critères européens, ce qui conduirait à une hausse des taux d’intérêts de l’ensemble des emprunts français, et à de nouvelles pénalités venues de Bruxelles.

De fait, soit ce modèle doit être extrêmement contraint en termes de volume, comme c’est le cas aujourd’hui avec une hausse de 3,3 Md€ par an du budget des armées, dans le respect de la LPM 2024-2030, soit il doit s’accompagner de la création de nouvelles recettes budgétaires, ou de nouvelles économies, ce qui, rapidement, augmenterait la notion de cout pour les français, qu’il soit fiscal ou social.

L’assouplissement des critères de Maastricht par Bruxelles

Points fortsPoints faibles

+ couts pour l’État
+ souplesse d’investissement
+ volumes mobilisables

– cout pour les Français
– Durée limitée

Le second modèle repose sur l’assouplissement des critères économiques et budgétaires du pacte de stabilité européen. C’est, aujourd’hui, la piste évoquée par Olaf Scholz, avec la possibilité qui serait offerte aux États européens de décompter de leurs déficits publics, leurs investissements de défense excédant 2% PIB, et par Ursula von der Leyen, celle-ci n’ayant pas, à ce jour, indiqué de mesures précises, mais ayant assuré que des décisions seront prises dans ce domaine rapidement.

Ursula von der leyen présidente de la commission européenne
La présidente de la commission européenne, Ursula von der Leyen, a annoncé cette semaine qu’elle proposerait sous peu des solutions européennes permettant d’augmenter sensiblement et rapidement l’effort de défense des pays de l’Union Européenne, y compris certaines mesures ciblées (exonération des dépenses de dissuasion de la France ?).

Ce modèle à de nombreux avantages, avec des couts pour l’état compétitifs, puisque le financement serait en partie assuré par la BCE avec des taux bas, des arbitrages libres en matière d’utilisation de ces crédits au sein des armées et de la BITD, et des volumes mobilisables élevés, suffisant pour effectivement passer de 2 à 3,5% PIB.

En revanche, comme pour le Covid, ces mesures ne seront que temporaires, et devront donc, au-delà du délai accordé par Bruxelles (et Berlin), être compensées par des recettes et/ou des économies supplémentaires, ce qui se traduira nécessairement par un cout pour les français, fiscal ou social, à moyen termes.

La difficulté de ce modèle est qu’il ne repose pas sur une seule décision nationale, mais doit faire l’objet d’un consensus au niveau européen. C’est la raison pour laquelle, jusqu’à présent, celui-ci était écarté du champ des possibilités, le revirement de l’Allemagne et des frugaux (Suède, Pays-Bas, Finlande…) dans ce domaine étant très récent, et en grande partie lié à l’évolution de la menace immédiate.

Création d’un fonds européen d’investissement de Défense

Points fortsPoints faibles

+ couts pour l’État
+ couts pour les français

– durée limitée
– investissements fléchés
– volumes mobilisables
– critères européens 

Autre modèle souvent évoqué, la création d’un fonds européen d’investissement de défense est, notamment, soutenue activement par le président français, comme c’était le cas du précédent commissaire Thierry Breton.

programme edip thierry breton
Lorsqu’il était commissaire européen, Theorry Breton avait ardemment soutenu la creation d’un fonds européen d’investissement de defense, restraint aux seuls equipements produits en Europe. Cela lui valu les inimités de plusieurs commissaires et chefs d’etat, très attachés à l’acaht d’équipements de conception et de fabrication amércaiine.

Un fonds européen de défense, calqué sur le modèle Covid, présente deux atouts de taille. D’abord, il permet d’obtenir des financements à des couts beaucoup plus intéressants pour Paris, puisque calqués strictement sur les taux de la BCE. En outre, il se composerait, pour partie, de subventions, comme pour le Covid, réduisant sensiblement ses couts d’équilibrage pour les français eux-mêmes, car conçus pour être absorbés par la croissance.

Toutefois, une telle solution n’est que très partielle, pour atteindre un effort de défense de 3,5 % PIB. En effet, un fonds de 500 Md€, soit 70% des fonds Covid, sur 10 ans, ne représenterait, pour la France, que 5 Md€ supplémentaires par an, bien loin de 40 Md€ nécessaires.

Surtout, sa durée est limitée, et les investissements pouvant être financés, par ce modèle, seront exclusivement industriels, et probablement contraints par une certaine dose de coopération européenne. Concrètement, il ne permettrait, dès lors, que de financer quelques programmes industriels, sur une durée limitée, sans apporter de solution globale.

Créer un produit d’épargne national pour soutenir l’effort de défense

Points fortsPoints faibles


+ volumes mobilisables

– cout pour l’Etat
– couts pour les français
– souplesse d’investissement

– durée de la mesure
– critères européens

La création d’un produit d’épargne national défense, a fait l’objet de très nombreuses communications ces dernières années. Il convient, avant toute chose, ici, de bien cadrer le sujet. En effet, certains députés ont évoqué la possibilité de créer un fonds d’investissement abondé par un produit d’épargne, afin de soutenir les investissements de la BITD, qui fait face à de nombreuses difficultés pour trouver ce type de financements auprès des banques traditionnelles.

24eme regiment d'infanterie garde nationale
L’achat d’équioement ne représente qu’un des trois volets des grandes familles de depense des armées, avec les couts RH et les couts liés à la formation, à l’entrainement et aux déploiements opérationnels.

Cette solution est envisageable, et certainement utile, même si elle ne répondra qu’à une partie des besoins des ETI et PME du réseau de sous-traitance de la BITD, qui souffrent également de l’impossibilité d’obtenir des fonds de roulement et des crédits documentaires auprès des banques françaises, pour leurs exportations.

En outre, s’appuyer, dans ce cas, sur un produit d’épargne, n’est pas l’unique alternative de financement envisageable pour cela. Ainsi, la création d’une banque défense en partenariat public-privé, ou d’un fonds alimenté par la BPI, les grands industriels de défense et les armées, pourraient aisément s’y substituer.

Pour autant, un tel fonds n’est d’aucune aide pour résoudre les problèmes d’augmentation de l’effort de défense, et pour financer l’achat des équipements des armées, sauf à simplement créer une source de financement éminemment complexe à déployer et à équilibrer, sensiblement plus cher que les marchés, et fortement contraintes par la dette souveraine qu’elle génèrera, au seul bénéfice d’obtenir des financements d’origine française (ce qui est un atout, mais également un important risque politique).

Dans ce contexte, permettre à l’État français d’augmenter les plafonds de certains livrets d’épargne d’état, participant au financement de la dette souveraine, s’avèrerait certainement plus efficace et considérablement moins complexe, que la création d’un produit d’épargne ad hoc national.

Créer un modèle de leasing national des équipements militaires (Socle Défense)

Points fortsPoints faibles

+ couts pour les français
+ volumes mobilisables
+ critères européens 

– couts pour l’État
– durée illimitée
– investissements fléchés

Le dernier modèle envisageable, pour parvenir à accroitre le budget des armées et l’effort de défense, repose sur la création d’une offre de leasing des équipements militaires à destination des trois armées, sujet présenté à de nombreuses reprises sur ce site avec le Socle Défense.

gripen hongrie
Certains pays louent déjà une partie de leurs equipements de défense. C’est le cas de la Hongrie qui loue depuis 2005 ses JAS 39 Gripen C/D auprès de Saab et de la Suède.

Le modèle est assez complexe, puisqu’il repose sur un produit d’épargne alimentant une société d’investissement qui financerait le développement et l’acquisition des équipements militaires des armées, pour les leurs louer sur une durée de 15 à 20 ans, après quoi les équipements seraient vendus sur le marché de l’occasion.

Ce modèle à de nombreux atouts. D’abord, la localisation d’équipements militaires par les armées, si elle respecte certaines règles strictes (pas de Vr à 0, montants financés inférieurs à 75% du prix de l’équipement, actif détenu par une société privée, gestion de l’attrition, entre autres), permet de ne pas décompter l’investissement dans le déficit budgétaire, ni dans la dette souveraine.

Surtout, associé à un modèle économique privilégiant le retour budgétaire, et à une planification industrielle efficace, il permet de neutraliser, sur la durée, la totalité des couts de possession des équipements par les armées pour les dépenses publiques. De fait, les couts pour les français seraient très bas, les volumes mobilisables importants et les critères européens seraient intrinsèquement respects.

En revanche, un modèle de ce type a aussi de nombreuses contraintes. D’abord, le prix de l’argent emprunté pour financer un leasing est sensiblement plus élevé que pour un financement d’état classique. En outre, les matériels doivent impérativement être restitués pour revente sur le second marché, au bout de 15 à 20 ans, pour permettre au modèle de s’équilibrer.

Rafale croatie
la vente de materiels avancés d’occasion peut représenter un marché à forte valeur commerciale pour la France, comme lorsque la Croatie préféra se tourna vers des Rafale B et C d’occasion, plutot que vers des Gripen C/D ou des F-16V neufs.

Enfin, un tel modèle ne peut s’imaginer que pour des volumes élevés (+10 Md€ par an minimum), sur une durée très longue (plus de 40 ans, soit deux cycles minimum), et ne concerne que les équipements des armées, à l’exclusion des financements RH et de l’entrainement.

Pendant longtemps, le Socle Défense pouvait représenter une solution, pour permettre à l’exécutif d’augmenter très sensiblement les investissements de dépense, sans alourdir la dette souveraine ni les déficits, toujours affichés comme le frein à l’augmentation de l’effort de défense en France.

Cependant, avec le changement de posture de Bruxelles, et l’assouplissement annoncé des critères européens, celui-ci n’a plus d’intérêts, sa seule fonction étant de permettre une montée en puissance maitrisée, mais sous contrainte, de l’effort de defense français, dans un contexte d’opposition politique nationale et européenne.

L’assouplissement des critères de Maastricht, proposé par Olaf Scholz, est indispensable, mais non suffisant

On le comprend, aujourd’hui, deux solutions de financement semblent se dessiner, pour permettre à la France d’augmenter raisonnablement son effort de défense de manière significative.

D’abord, la création d’un fonds européen d’investissement, une dynamique qui, certainement, verra le jour, dans les semaines à venir à Bruxelles, mais qui ne répondra que très partiellement, aux besoins des armées françaises.

Olaf Scholz Bundeswehr
En annonçant qu’il ne s’opposait plus à l’assouplissement temporaire de certains critères budgétaires européens, à la sortir de la reunion de Paris du 1è février, Olaf Scholz a certainement ait l’annonce la plus decisive de l’ensemble de son mandat de Chancelier sur la scène internationale et européenne.

Surtout, l’assouplissement des critères de rigueur budgétaire européens, annoncée par Olaf Scholz, et certainement complétée par certaines mesures émanant de la commission européenne, représente sans le moindre doute la plus grande opportunité, pour la France, comme pour tous les européens, pour augmenter rapidement et sensiblement, leurs investissements de défense, afin de répondre, sur les délais requis, à l’évolution de la menace.

Cependant, ces solutions, sous tension, mais, pour ainsi dire, inespérées jusqu’il y a peu, ne représenteront qu’une première étape dans la politique qui devra être mise en œuvre, par Paris, pour pérenniser cet effort dans la durée. En effet, le fonds européen devra, d’une manière ou d’une autre, être remboursé, alors que l’allégement des critères de Maastricht, ne sera que temporaire, tout au moins pour ce qui concerne l’exclusion des dépenses au-delà de 2% PIB.

De fait, dès leur mise en œuvre, la France devra axer ses efforts pour préparer la soutenabilité de cet effort de defense, dans les années à venir, que ce soit en augmentant les recettes sociales et fiscales, ou en réduisant les dépenses dans ces deux domaines.

Fort heureusement, Paris pourra s’appuyer sur la grande efficacité budgétaire et sociale de son industrie de défense, par ailleurs très exportatrice, et qui génère, en moyenne, un retour budgétaire de l’ordre de 90 % vis-à-vis des montants investis par l’État, en tenant compte des exportations, et d’une supply-Chain à forte composante nationale.

Les clés de la soutenabilité, pour la France, ici, se trouveront certainement dans la part donnée à l’industrie de défense dans le sur-investissement accordé (au moins 50%), mais aussi dans la ventilation entre recrutements d’active, recrutements de réserve et éventuellement, conscription, afin d’atteindre un solde budgétaire le plus efficace possible et entrainant donc des surcouts perceptibles pour les français, les plus faibles possibles, à termes.

Conclusion

On le voit, si nombreux ont été ceux qui ont communiqué sur une martingale qui permettrait d’augmenter sensiblement le budget des armées et l’effort de défense français, dans les faits, le sujet s’avère à la fois complexe et très contraint, sans qu’aucune solution évidente s’en détache à priori.

Rafale M porte-avions charles de Gaulle
En toute hypothèse, la France n’a aucun interet à porter son effort de defense à 5% de son PIB, n’ayant pas les ressources RH mobilisables pour justifier d’un tel budget. En revanche, avec un budget à 3,5 ou 3,7%, en faisant largement appel à la Garde Nationale, et en s’appoyant sur un modèle de conscription efficace et progressif, comme la conscription choisie scandinave, elle se doterait rapidement d’un outil de defense global et très performant, y compris contre un pays comme la Russie.

Le revirement allemand et celui de la commission européenne, ces derniers jours, au sujet du fonds européen de defense, et surtout d’un allégement temporaire des critères de Maastricht, constituent, de manière évidence, une opportunité à ne pas rater pour la France, pour amener son effort de défense à son seuil de soutenabilité économique et humain, qui se situe autour de 3,7 % PIB.

Pour autant, il ne s’agira nullement d’argent magique, et l’exécutif devra faire preuve de discernement dans la manière dont ces crédits seront employés, tant pour atteindre l’efficacité militaire, industrielle et technologique optimale recherchée, que pour en faciliter la pérennisation, une fois les mesures européennes passées.

Reste à voir, maintenant, dans le détail, quels seront les éléments accompagnant ces mesures, et la manière dont l’état, et les Armées, sauront s’en saisir pour rapidement relever le défi russe, et les autres ?

10 mesures urgentes pour l’autonomie stratégique française

Dire que les derniers jours ont changé toute la donne stratégique héritée de ces 75 dernières années, tiendrait de l’euphémisme. Face à cela, plus que jamais, la France doit s’appuyer sur son autonomie stratégique, lui conférant les moyens de se défendre en toute indépendance, quel que soit l’adversaire, et d’assumer son propre discours, sur la scène internationale, pour protéger ses intérêts ainsi que sa singularité, face à des super-puissances qui semblent, à présent, sûres de leur force et de son pouvoir coercitif.

Toutefois, le fait qu’américains et russes s’autorisent à négocier l’avenir de l’Ukraine, et par capillarité, de l’ensemble du bloc européen, sans que ni la France, ni l’Europe ne soient représentées, montre, sans aucune échappatoire sémantique possible, que cette autonomie stratégique française n’est plus suffisante, aujourd’hui, amenant Washington et Moscou à considérer qu’elle peut être ignorée.

Dès lors, alors que la situation sécuritaire européenne se dirige vers un chaos comparable à celui du début du XXᵉ siècle, lorsque plusieurs empires s’opposaient pour imposer leur hégémonie, la France doit, de toute urgence, reconstruire cette autonomie stratégique, non seulement pour assurer sa propre sécurité et la défense de ses intérêts, mais aussi pour former un pôle de stabilité et de sécurité en Europe, et ainsi contenir les appétits périphériques.

Pour y parvenir, dans le temps imparti par la reconstruction des moyens adverses, la France doit s’engager dans une transformation radicale de sa propre conception de défense, et dans une trajectoire qu’elle seule peut suivre, en Europe, aujourd’hui, au travers de 10 mesures urgentes et aussi indispensables à la sécurité du pays, qu’à celle de l’ensemble du continent, la France et son destin, y étant irrémédiablement liés.

Sommaire

L’autonomie stratégique française lourdement entamée par 25 ans de perceptions erronées

Pour relever ce défi, la France va devoir commencer par faire table rase de l’évolution de sa conception de l’autonomie stratégique, conséquence de 25 années de dérives. En effet, jusqu’à la fin de la guerre froide, la notion d’autonomie stratégique française, héritée du gaullisme, reposait sur une notion parfaitement claire : « Pouvoir choisir nos guerres, et les gagner« .

autonomie stratégique française de gaulle Mirage 4 7 novembre 1967 pierre messmer
Visite du général de Gaulle sur une base de Mirage IV le 7 novembre 1967

En d’autres termes, l’autonomie stratégique reposait sur l’autonomie que lui conférait son industrie de défense, pour doter ses armées d’équipements nationaux ne souffrant d’aucune interférence étrangère, y compris, et surtout, pour la dissuasion, mais également sur la certitude de disposer d’un outil militaire suffisant, en capacités de combat comme en matière de réserve, pour permettre à Paris d’intervenir dans n’importe quel engagement, sans devoir nécessairement s’appuyer sur des capacités exogènes.

Toutefois, après la fin de la Guerre froide et le début des années marquées par l’illusion des bénéfices de la paix, cette seconde partie de la dualité formant l’autonomie stratégique française, s’est érodée sur la certitude d’une absence de menaces.

Avec le retour des tensions, en Europe, et l’évident besoin de durcir les capacités de réponse militaire, face au réarmement militaire de la Russie et l’émergence d’autres menaces, Paris ne revint pas vers cette notion initiale. Celle-ci fut, au contraire, remplacée par une conception européenne de la défense collective, sans que personne, en Europe, n’y adhère pleinement, tous étant persuadés de l’intangibilité de la protection américaine.

La situation dans laquelle se trouve la France, aujourd’hui, évincée du règlement de la crise ukrainienne par Washington, et incapable de fédérer les européens pour lancer une véritable dynamique dans ce domaine, résulte précisément de ces deux biais successifs, conçus pour ne jamais devoir revenir aux contraintes que représentait l’autonomie stratégique française durant les années 60, 70 et 80.

Les quatre objectifs constitutifs d’un retour à l’autonomie stratégique française.

De fait, en 2025, pour répondre aux transformations très rapides du contexte géopolitique et sécuritaire, européen et périphérique, la France n’a d’autres choix que de recoller à cette notion d’autonomie stratégique entière. Pour cela, elle doit satisfaire à quatre objectifs concomitants, sur un planning cohérent avec l’évolution des menaces.

Retrouver une dissuasion élargie

D’abord, la France doit retrouver une dissuasion élargie, sécurisée et surtout crédible face à la Russie. Rappelons, à ce propos, que l’efficacité de la dissuasion ne dépend pas du périmètre protégé, mais sur sa capacité à faire subir à l’adversaire des dommages insupportables, excédant très largement les bénéfices potentiels d’une agression, sur le périmètre défendue.

SNLE le triomphant
Le SNLE Triomphant doit rester indétectable pour assurer sa mission de dissuasion

Pour cela, la dissuasion française doit impérativement élargir son dispositif, pour en palier les défaillances potentielles, même infimes. Ainsi, si un dispositif à un unique SNLE à la mer en permanence n’est compromis, en moyenne, que 0,1% du temps, cela représente tout de même presque neuf heures par an, soit une fenêtre de temps suffisante pour mener une action de suppression des moyens. Avec deux SNLE en patrouille, cette fenêtre est ramenée à 5 minutes tous les 10 ans, bien trop étroite pour toute action.

Il en va de même des moyens aériens, avec une pérennisation de la FANU de l’aéronautique navale, indispensable pour assurer, au besoin, une mission de dissuasion projetée à grande distance. Enfin, la réintroduction d’une troisième composante sol-sol, apparait à présent indispensable pour étendre la grammaire nucléaire française, face à des frappes nucléaires tactiques russes, qui demeurent présentent dans la doctrine militaire de Moscou.

Retrouver une armée d’emploi de haute intensité

Ensuite, la France doit impérativement retrouver un potentiel militaire conventionnel suffisamment puissant, pour peser significativement dans le rapport de force face à la Russie. Pour cela, les armées françaises doivent redevenir les armées d’emploi de haute intensité, qu’elles furent pendant la guerre froide.

Aujourd’hui, l’Armée de terre est structurée autour de ce qui fut, dans les années 80, la Force d’action Rapide, et de deux brigades blindées, seules survivantes des 14 divisions blindées et mécanisées qui formaient le corps de manœuvre de la 1ʳᵉ Armée française. Elle ne dispose, de fait, d’aucune capacité d’engagement dans la durée, et ne peut aligner, dans le meilleur des cas, que deux brigades simultanément au combat, au risque de dégarnir dangereusement les quelques capacités de défense du territoire restantes.

Armée de terre leclerc
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Il en va de même de l’Armée de l’air et de l’espace, pour qui la perte de moins d’une dizaine d’appareils, en 2024 (2 Rafale accidentés et 6 Mirage 2000-5 transférés à l’Ukraine), suffit à menacer gravement l’exécution d’un contrat opérationnel pourtant sensiblement sous-évalué face aux menaces.

Quant à la Marine nationale, si elle a pu préserver davantage de moyens, depuis le début des années 90, que ses homologues, elle a toutefois perdu certaines capacités critiques, comme son second porte-avions, et doit faire face, dorénavant, à l’hypothèse du retrait de la très puissante US Navy du théâtre européen et méditerranéen.

Retrouver une industrie de défense dimensionnée pour soutenir le combat

Pour s’engager et peser, ou pour qu’une menace de le faire soit crédible, les armées françaises doivent pouvoir s’appuyer sur la certitude que les industries de défense nationales, seront en mesure de soutenir cet engagement, en l’alimentant en munitions comme en pièces détachées, et pour entretenir et compenser l’attrition de ses équipements.

La guerre en Ukraine, et les immenses difficultés rencontrées par la France, comme par toute l’Europe, pour suivre la consommation de munitions, les besoins de maintenance et l’attrition en Ukraine, démontre que l’industrie de défense française n’est plus, en grande partie, en capacité d’assumer cette mission, même si de très substantiels progrès ont été enregistrés ces deux dernières années à ce sujet.

Retrouver une autonomie technologique et industrielle supérieure à celle de la Russie

Enfin, pour être crédible, la France et ses armées, doivent disposer d’équipements supérieurs, en termes de qualités, de performances et de survivabilité, à ceux de l’adversaire. Celles-ci vont, en effet, devoir compenser l’inévitable désavantage numérique face à la Russie, le cas échéant, tout en étant au moins à parité avec les équipements américains, utilisés par nos alliés, ainsi que par des pays à la trajectoire encore incertaine, comme la Turquie.

Su-57 VKS Russie
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Cela suppose de porter un regard objectif sur les faiblesses actuelles des armées françaises, en termes de capacités technologiques, et de lancer, sur un calendrier resserré, les programmes nécessaires pour les corriger.

Les 10 mesures indispensables et urgentes pour reconstruire l’autonomie stratégique française

Pour satisfaire à ces objectifs, il serait nécessaire, pour la France, de s’engager dans dix mesures urgentes, afin d’apporter une réponse globale pour doter, à nouveau, le pays l’autonomie stratégique indispensable pour faire face aux enjeux à venir, pour sa sécurité, son influence internationale et la protection de ses intérêts stratégiques.

Reconstruire une dissuasion suffisante à 3 composantes

Comme évoqué dans le premier objectif stratégique, la reconstruction d’une dissuasion étendue à trois composantes, représente le pilier sur lequel l’ensemble de l’autonomie stratégique française doit reposer.

Cela suppose, d’abord, l’augmentation du nombre de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, afin de garantir une patrouille à deux navires en temps de paix, et à trois navires en temps de crise. Savoir s’il sera nécessaire de passer à un format à 6 SNLE, comme pour les sous-marins de la classe le Redoutable lors de la guerre froide, ou si 5 SNLE3G suffiront, avec une disponibilité plus élevée, relève d’un arbitrage qu’il est impossible de faire en sources ouvertes.

Toutefois, l’extension de la Force Océanique Stratégique, ou FOST, n’interviendra pas, potentiellement, avant 2040, voire 2045. Pour répondre à l’urgence, il sera donc nécessaire de durcir d’autres moyens de dissuasion. Cela doit passer par l’ajout d’un troisième escadron de frappe stratégique, mis en œuvre par les Forces Aériennes Stratégiques, et par la constitution d’une flottille de frappe stratégique, dans le cadre de la FANU (Force aéronavale nucléaire), si un second porte-avions était construit, afin d’exploiter la permanence du groupe aéronaval.

Rafale M armé d'un missile ASMPA nucléaire au catapultage
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Surtout, il semble indispensable de doter l’Armée de terre d’une composante sol-sol nucléaire, avec la conception d’un missile balistique potentiellement hypersonique de moyenne portée MRBM, mis en œuvre par un Transporteur-Érecteur-lanceur mobile, ou TEL, et pouvant atteindre une grande partie du sol de Russie occidentale, y compris Moscou et Saint-Pétersbourg, à partir du sol français.

Cette Force terrestre stratégique (FTS), permettrait non seulement à la France d’étendre sensiblement son potentiel stratégique, d’ici à 2035, mais également de répondre à l’arrivée de nouveaux moyens russes, comme le missile balistique Oreshnik, et, le cas échéant, de disposer d’une capacité de faible intensité (Low-Yied), pour contenir la menace nucléaire tactique russe.

En outre, il s’agirait d’une composante à haute visibilité politique, contrairement aux SNLE, dont le déploiement, en particulier sur le territoire d’un pays allié, à sa demande, constituerait un message impossible à ignorer par l’adversaire, quel qu’il puisse être.

Création d’un corps de manœuvre mécanisé haute intensité autour d’une véritable Garde Nationale

Ensuite, il sera indispensable de créer un corps de manœuvre mécanisé, au sein de l’Armée de terre, jouant le même rôle que la 1ʳᵉ armée, dans les années 80. Celui-ci aurait pour mission de relever les forces de déploiement rapides (11ᵉ BP, 6ᵉ BLB, 27ᵉ BIM et 9ᵉ BIMa), aux côtés des deux brigades blindées d’active, la 2ᵉ BB et la 7ᵉ BB.

Une telle force nécessiterait deux divisions mécanisées, composées de six nouvelles brigades, pour un total de 80,000 militaires (autant que la FOT), ceci dépassant de beaucoup, les capacités prévisibles de recrutement potentiel pour des militaires d’active. Par ailleurs, même si un tel niveau de recrutement s’avérait possible, la création de 80,000 postes d’active grèverait le budget des armées au-delà du raisonnable, avec une hausse de 35% les couts RH actuels (soit + 8 Md€/an).

Leclerc VAB
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La meilleure alternative, pour donner naissance à ce corps de manœuvre haute intensité, serait d’en confier la création et le commandement à la Garde Nationale, à l’instar du modèle américain, pour la former très majoritairement de militaires de réserve, plus faciles à recruter, et bien moins couteux en temps de paix (+ 2 Md€/an pour 80k réservistes, contre +8 Md€/an pour 80k militaires d’active). Les réservistes étant des militaires sous contrat, ils pourront être déployés en Europe, comme les unités composées de militaires d’active, et contrairement à des conscrits, qui eux, ne peuvent pas, statutairement, quitter le territoire national.

À la différence de la réserve opérationnelle actuelle, ce corps de manœuvre de la Garde Nationale devrait disposer de ses unités organiques propres, du régiment jusqu’à la division et au Corps d’armées, ainsi que de ses propres équipements, y compris les blindés, l’artillerie ou les systèmes de missiles, voire de ses propres doctrines, adaptées à des militaires n’ayant ni le niveau d’entrainement, ni l’aguerrissement des régiments d’active.

Recréation de la Défense Opérationnelle du Territoire autour d’un retour partiel de la conscription

Pour permettre aux unités d’active et de réserve d’être pleinement et intégralement employées sur l’ensemble de théâtres européen, afin d’arrêter une agression russe le plus loin possible des frontières françaises, et dans le même temps, de protéger une partie du territoire européen, la création d’un troisième échelon défensif terrestre, en charge de la défense du territoire national, s’impose.

Pour cela, la recréation de la Défense Opérationnelle du Territoire, ou DOT, constituerait la meilleure réponse à ce besoin. Formée de six brigades, une par division administrative métropolitaine et une brigade chargée des outremers, celle-ci permettrait de repartir, sur le territoire, la présence militaire, mais aussi d’assurer la formation des futurs Gardes nationaux, par la suite reversés aux unités du Corps de Manœuvre.

armee de terre odre serre
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S’il est possible d’armer la DOT de réservistes en formation, la solution la plus efficace serait, incontestablement, de recourir à une forme de conscription choisie, similaire à celle mise en œuvre en Norvège et en Suède avec succès. Un format, à termes, de 40,000 conscrits, permettrait d’assurer une rotation des effectifs de la Garde nationale de 80,000 à 100,000 hommes, avec un taux de rétention moyen de 6 ans, pour un taux d’engagement de 33%.

À l’instar de la Garde Nationales, les unités formant les brigades de la DOT, seraient des unités de combat, disposant donc de leur propre équipement, tant pour former les réservistes en devenir, que pour assurer la défense ultime du territoire français, et enfin, pour disposer d’un stock d’équipements de combat lourds de réserve, afin d’absorber en partie l’attrition de combat, le cas échant, le temps pour l’industrie de défense de prendre le relais.

Création de 4 nouveaux escadrons et une flottille de chasse tactique

Après la dissuasion et les forces terrestres, le retour à l’autonomie stratégique suppose une extension de la composante aérienne, et plus particulièrement, de la flotte de chasse française.

L’analyse des besoins ayant déjà été faite sur ce site dans un précédent article, nous nous contenterons, ici, de considérer qu’il est nécessaire, pour répondre au contrat opérationnel actuel, de créer quatre nouveaux escadrons de chasse au sein de l’Armée de l’Air et de l’Espace, ainsi qu’une flottille de chasse embarquée au sein de la Marine nationale. Ne s’agissant que de la chasse tactique, ces besoins se comprennent hors extension de la dissuasion, traitée plus haut.

Rafale meteor
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Ce format permettrait de faire croitre l’aviation tactique française de 155 à 250 avions de combat pour l’Armée de l’Air et de l’Espace, et de 40 à 52 chasseurs embarqués, pour la Marine nationale, hors hypothèse d’un second porte-avions. Si un second porte-avions entrait en service, ce format devrait alors être porté à 65 avions de combat embarqués, pour assurer, en permanence, l’embarquement potentiel de 24 avions de combat à bord d’un porte-avions français.

Création de 12 nouveaux escadrons de défense antiaérienne et anti-balistique

L’arrivée massive des missiles de croisière, missiles balistiques tactiques, drones d’attaque et autres munitions stand-off, va nécessiter un durcissement considérable des moyens de défense antiaériens et anti-balistiques, tant pour protéger les unités déployées par la France au combat, que pour assurer la sécurité du territoire.

En admettant que l’Armée de l’Air et de l’Espace continue de prendre en charge cet mission, cela représenterait un besoin supplémentaire de 12 escadrons de défense antiaérienne, un par brigade nouvellement créée, à supposer que les 4 escadrons de chasse supplémentaires soient ventilés sur des bases aériennes existantes, soit 12 systèmes SAMP/T NG et 12 VL MICA supplémentaires, en plus des 12/12 systèmes déjà commandés / annoncés.

En outre, les régiments d’artillerie de la DOT pourront participer, avec leurs moyens SHORAD, à la défense de certaines infrastructures critiques régionales, le cas échéant, conférant une sécurité accrue et une plus grande résilience aux territoires, en cas d’agression.

Construction d’un second porte-avions, de deux BPH et de neuf nouvelles frégates

Le rôle de la Marine nationale, dans les années à venir, va être sensiblement accru, vis-à-vis de celui qui était le sien, durant la guerre froide. En effet, l’hypothèse d’un retrait de l’US Navy, du théâtre européen, voire du théâtre Méditerranéen, ne peut être écartée, ce qui suppose de disposer de davantage de moyens, que dans les années 80.

Porte-avions de nouvelle génération Sébastien Lecornu
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Pour cela, la Marine nationale doit pouvoir disposer de deux porte-avions à propulsion nucléaire (PAN), dans les années à venir, pour garantir la permanence de l’alerte du Groupe aéronaval, ou d’un PAN et de deux porte-avions moyens conventionnels, moins onéreux, mais ayant une capacité d’emport d’aéronefs plus réduite, de 18 à 22 avions de combat contre 24 à 30 pour le PANG.

De même, pour s’assurer de disposer du potentiel amphibie suffisant pour projeter un régiment/GTIA complet, elle devra passer de 3 à 5 grands bâtiments amphibies, attendu que l’un d’eux continuera d’assurer la mission Jeanne d’Arc chaque année, pour former les élèves officiers de l’École Navale.

Pour escorter ces nouvelles capacités, et pour disposer d’une frégate supplémentaire par façade maritime, la Marine nationale devra disposer d’une flotte d’escorte de 24 frégates de 1ᵉʳ rang, dont six antiaériennes et 18 de polyvalentes et de lutte anti-sous-marine.

Comme évoqué dans un précédent article à ce sujet, l’arbitrage le plus efficace, ici, serait probablement de construire quatre nouveaux destroyers antiaériens, et 5 FDI dotées d’une capacité de frappe vers la terre, tout en reclassant les deux FREMM de la classe Alsace en frégates anti-sous-marine à capacité antiaérienne renforcée, ce qu’elles sont dans les faits, et non plus en frégates antiaériennes.

Construction de deux SNA à capacité de frappe étendue

Enfin, la Marine nationale devra se doter d’au moins deux sous-marins nucléaires d’attaque, ou SNA, supplémentaires, pour assurer l’escorte des Capital Ships (porte-avions et grands navires amphibies), ainsi que pour accroitre la protection de la dissuasion et des espaces maritimes.

Cette évolution de format pourrait permettre de se doter d’une capacité supplémentaire, en s’équipant d’une évolution de la classe Suffren dotée d’un système de lancement vertical de missiles de croisière MdCN, pour devenir un sous-marin nucléaire lance-missile guidé, ou SSGN, à l’instar des Virginia de l’US Navy, des Type 093b chinois, ainsi que des Anteï et Iassen russes.

classe Suffren
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Outre leurs capacités d’escorte, de renseignement et de Hunter-Killer, ces deux navires seraient en mesure de lancer une frappe de saturation furtive contre des installations, avec une densité de feu réduisant considérablement le potentiel de défense et de l’adversaire. Ils participeraient, dès lors, à accroitre le potentiel de riposte national, et donc à la posture de dissuasion du pays, dans l’espace conventionnel.

Recrutement de 25,000 militaires d’active supplémentaires, de 80,000 gardes nationaux et mise en œuvre d’une conscription choisie de 40,000 recrues par an

Pour donner corps à de telles évolutions de moyens, les armées françaises devront entamer une métamorphose profonde en matière de ressources humaines. En effet, l’ensemble des points évoqués représentent une hausse de 25,000 militaires d’active, dont 10,000 pour l’Armée de terre, 7,500 pour l’Armée de l’Air et 7,500 pour la Marine nationale, ainsi que le recrutement de 80,000 à 100,000 gardes nationaux, en plus des 40,000 réservistes opérationnels déjà sous les drapeaux dans les unités d’active, qu’il conviendra de conserver.

La DOT, quant à elle, s’appuiera sur 40,000 conscrits issus du mécanisme de conscription choisie, et sera encadrée par des effectifs fournis par les unités d’active, de la Garde nationale ainsi que de la Réserve opérationnelle.

Outre son cout annuel, de l’ordre de 6 à 7,5 Md€ à termes, cette transformation impose une progressivité indispensable dans la montée en puissance, tant pour ne pas déstabiliser les pyramides des grades et des compétences nécessaires au bon fonctionnement des armées, que pour trouver et fidéliser les candidats, et enfin, pour déployer les infrastructures d’accueil, et équiper les nouvelles unités créées.

Pour cela, une montée en puissance progressive sur 15 années est inévitable, afin de ne pas détériorer l’efficacité de l’existant, et donc la posture d’autonomie stratégique, ce qui irait à l’opposé des objectifs recherchés.

Lancer un super-programme d’armement pour retourner à la parité technologique avec les États-Unis et devant la Russie

Outre les effectifs, les armées vont devoir lancer un certain nombre de programmes d’équipements majeurs, visant à répondre, dans l’urgence, aux impératifs opérationnels, avec l’idée directrice que les armées françaises doivent pouvoir opérer efficacement, sans le soutien des États-Unis, et vaincre un adversaire militaire composé d’unités russes.

EMBT version 2024
Le démonstrateur E-MBT version 2024 au salon Eurosatory

Une possibilité serait de créer, à cet effet, un super-programme, à l’instar du célèbre BIG 5 qui permit à l’US Army de reprendre l’ascendant sur les armées soviétiques dans les années 70, avec l’arrivée du M2 Bradley, le M1 Abrams, de l’UH-60 Black Hawk, de l’AH-64 Apache et du Patriot.

Parmi les programmes qui s’avéraient indispensables, on peut trouver la conversion du Rafale F5 en Super-Rafale furtif, le développement d’un char de combat de génération intermédiaire sur la base du Leclerc Evo et de l’EMBT, l’acquisition de VBCI MK2 et l’évolution d’une partie des VBCI vers ce standard, la construction d’un second porte-avions ou d’une classe de porte-avions moyens, le développement d’une version SSGN du SNA classe Suffren, la conception d’un destroyer antiaérien et antibalistique et le développement d’une solution mobile SHORAD canon-missiles.

En outre, deux programmes apparaissent strictement indispensables et urgents, avec le développement d’une solution mobile MRBM mobile, pour durcir la dissuasion, et d’une capacité antibalistique haute couche, comme celle développée dans le cadre du programme européen HYDIS. Enfin, de nombreux moyens devront être alloués pour permettre à la France de doter ses armées de drones de tous types, ainsi que de moyens pour s’en défendre, et également de capacités de guerre électronique et cyber, et de moyens spatiaux supplémentaires, précisément pour palier le retrait américain, très présents dans ces trois domaines au niveau de l’OTAN.

Passer d’un effort de défense de 2% à 3,7% PIB, pour assurer la transformation de l’outil militaire français sur 15 ans

Enfin, pour permettre à ces 9 premières mesures d’exister, afin de retrouver son autonomie stratégique, au sens historique, la France devra consentir à un effort budgétaire significatif, en portant, dans les 5 années à venir, son effort de défense de 2% à 3,5 % ou 3,7 % de son PIB, soit 90 à 95 Md€ (en euros 2025), ce qui représente une hausse de 75 à 80 %, vis-à-vis du budget 2025.

Cet effort sera rendu possible, à courte échéance, par l’arrêt du décompte des investissements excédants 2% PIB, dans le déficit public des États européens, comme annoncé par Olaf Scholz en début de semaine, ainsi que par d’autres mesures en cours de préparation au niveau européen.

reunion Paris europen 17 fevrier 2025
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Sa soutenabilité, quant à elle, sera en grande partie assurée par l’efficace ventilation des dépenses excédentaires consenties, dont seulement 25 % seront fléchées vers les couts RH (+- 10 Md€), 25 % vers l’entrainement (+- 10 Md€), et 50% vers l’industrie (+- 20 Md€), dont 30 % pour l’achat d’équipements majeurs ayant un important potentiel export (+- 12 Md€), afin d’atteindre un cout résiduel pour les finances publiques de l’ordre de 0,6 % du PIB, soit +- 15 Md€, absorbable par des mesures ciblées à faible contrainte économique et sociale.

Un objectif stratégique, mais trois échéances à ne pas manquer !

Comme évoqué précédemment, une telle ambition de transformation suppose une trajectoire progressive, afin de ne pas créer des effets néfastes et déstabilisants pour les armées, et donc pour la posture défensive du pays.

Toutefois, si un calendrier sur 15 ans, visant une échéance 2040 pour atteindre l’ensemble des capacités évoquées, est effectivement raisonnable et inévitable, Paris, ses armées et ses industriels de défense devront, dans le même temps, se conformer à un calendrier d’échéances strictes, afin d’entrainer l’émergence de bénéfices exploitables et efficaces, sur des courts délais, conforme à l’évolution de la menace.

La première échéance concerne le lancement de l’ensemble des programmes, et de l’ensemble des mesures évoquées, qui devra avoir eu lieu avant la fin de l’année 2026. En effet, bien que purement déclaratives, ces annonces entraineront un changement perceptible de statut de la France sur la scène internationale, comme c’est aujourd’hui le cas pour la Pologne, qui n’aura pas terminé la mutation de ses armées avant 2035, et qui, pourtant, est d’ores-et-déjà considérée en Europe comme la puissance terrestre de référence.

industrie de défense russe
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La seconde échéance sera atteinte en 2030. C’est à ce moment-là que, selon toute hypothèse, les armées russes auront retrouvé leur plein potentiel opérationnel, si la guerre en Ukraine se termine effectivement cette année. À cette date, la moitié des recrutements supplémentaires devront avoir été effectués pour les forces d’active, ainsi qu’un tiers des effectifs de la garde nationale.

Quant à la conscription choisie, elle devra porter sur 10,000 jeunes par an en 2030. 25% des équipements planifiés devront avoir été livrés, et 25 % des programmes du super-programme devront entamer leurs livraisons cette année, de sorte à faire peser, dans les faits, une nouvelle menace immédiate, sur tout aventurisme russe.

La dernière échéance intermédiaire devra intervenir en 2035, le changement de format des forces d’active devra avoir été mené à son terme, alors que 65 % des effectifs de la nouvelle garde nationale seront sous les drapeaux. La conscription choisie, elle, portera sur 25,000 jeunes par an. 60% des équipements auront été livrés, alors que 50 % des programmes du super-programme, auront commencé à être livrés.

Enfin, l’échéance finale du programme sera atteinte en 2040. À ce moment-là, l’ensemble de la transformation RH aura été menée à son terme, et l’ensemble des équipements équipant les nouvelles unités, et les nouvelles capacités évoquées, auront été livrés, alors que tous les équipements innovants et de nouvelle génération, du super-programme, seront également en phase de livraison.

VBCI Philoctete Nexter
Philoctetes VBCI – source ministère des Armées

Respecter ce calendrier permettra à la France de revenir à une autonomie stratégique intégrale, dans les 15 années à venir, sans mettre en péril ni déstabiliser ses forces actuelles, leur efficacité et leur potentiel dissuasif non négligeable, tout en s’assurant de disposer, sur un échéancier court, de plusieurs bénéfices en amont de phase, en particulier pour peser sur la perception internationale.

Notons enfin que si la France s’engageait dans une telle trajectoire, il ne fait aucun doute que l’Allemagne et la Grande-Bretagne feraient de même, ces derniers craignant bien davantage de voir la France prendre le leadership militaire en Europe, que la menace des divisions et des missiles russes, plus par orgueil que par crainte d’un retournement d’alliances.

Conclusion

Au travers de cet article, on comprend deux points déterminants, au sujet de l’autonomie stratégique française, et de la perte d’influence de Paris, face à la Russie comme face aux États-Unis, mise en évidence par les négociations de Riyad.

D’abord, cette perte d’influence est la conséquence du dévoiement progressif de la notion même d’autonomie stratégique, qui s’est opéré en France depuis la fin de la guerre froide, au profit d’une vision portant exclusivement sur les aspects technologiques et industriels, et en particulier sur la dissuasion.

défilé du 14 juillet 2021
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Ensuite, il montre que l’écart entre la situation actuelle de la France, de ses armées et de son industrie de défense, et une véritable autonomie stratégique, au sens historique du terme, est considérable, puisqu’il serait nécessaire de presque doubler l’effort de défense, les effectifs et les moyens des armées, pour y recoller, ce qui prendrait, dans le meilleur des cas, une quinzaine d’années.

Pour autant, l’article montre également qu’une telle trajectoire existe toujours, aujourd’hui, pour la France. Mieux encore, si Paris décidait d’emprunter ce chemin, les conséquences positives sur la sécurité de toute l’Europe seraient rapidement perceptibles, tout en faisant office de lièvre pour les grandes capitales européennes, et ce, quels que soient leurs arbitrages vis-à-vis de la nouvelle politique de Washington.

Pour y parvenir, la France doit rapidement et fermement réagir, sans quoi, l’écart de temps entre la montée en puissance des moyens, et l’évolution des menaces, serait vite très défavorable et impossible à combler, créant de fait une vulnérabilité que certains adversaires, mais aussi certains alliés, ne manqueraient pas d’exploiter, comme ils exploitent ses faiblesses actuelles, dès à présent.

Reste à voir si les autorités françaises auront la lucidité nécessaire pour s’éloigner de leurs tropismes exclusivement européens, de toute évidence en échec aujourd’hui, pour retourner vers une posture plus nationale, mais non moins en faveur de la sécurité de toute l’Europe, bien au contraire ?

Après le CAESAR, le chinois Norinco s’inspire du RCH-155 pour le SH-16A

Présenté pour la première fois en 2019, le canon porté sur camion 6×6 PCL-181 du chinois Norinco, représente aujourd’hui l’un des principaux systèmes d’artillerie de l’Armée Populaire de Libération (APL), au sein de laquelle il remplace les canons tractés PL-66 de 152 mm et Type 59 de 130 mm.

De toute évidence, le système chinois, par ailleurs exporté sous la désignation SH-15, a donné pleinement satisfaction aux armées chinoises, puisque Norinco, son concepteur, a reproduit sa Genèse, pour developper le nouveau SH-16A, un canon automoteur en tourelle portée par un blindé 8×8 VN-22.

En effet, pour developper le SH-16A, l’industriel semble s’être très inspiré, dans son concept, ses performances et son architecture, du nouveau canon automoteur RCH-155 de KNDS Deutschland. Et pourquoi s’en priverait-il, après le succès du PCL-181, très inspiré, avant lui, par le CAESAR 6×6 de KNDS France ?

Le PCL-181, le canon porté de l’APL très inspiré par le Caesar français

Comme le CAESAR français, le PCL-181 est un canon porté de 152/155 mm, disposant d’un système de navigation et de pointage balistique, le tout monté sur un camion Taian 6×6. Le tube de 52 calibres, comme celui du système français, est alimenté par un système de chargement semi-automatique, lui aussi très proche, dans sa cinématique, de celui du Caesar.

PCL-181 APL
Le anon porté PCL-181 du chinois Norenco, est très proche, dans son design, du Caesar 6×6 de KNDS France.

Tout ceci confère au PCL181, et à sa version d’exportation SH-15, des performances très proches de celles du canon français, que ce soit en termes de portée ou de cadence de tir. Les chinois ont d’ailleurs intégré au PCL-181, de conception bien plus récente que le Caesar, certaines avancées qui n’apparaitront, en France, qu’avec le Caesar MK2, à partir de 2025, comme la cabine protégée à quatre portes.

Pour autant, avec une masse de 25 tonnes, et une garde au sol très handicapée par l’installation d’un conteneur pour 15 munitions supplémentaires de part et d’autres, le PCL181 est, très certainement, sensiblement moins agile que le Caesar, ce dernier ayant fait de sa mobilité, le principal atout pour sa survivabilité en Ukraine.

En outre, on ignore beaucoup au sujet les performances du système balistique chinois, en particulier en termes de précision à longue portée, ou la résistance du tube à l’usure liée au tir, sachant que le tube du Caesar, s’est montré considérablement plus résistant que prévu en Ukraine, avec un remplacement tous les 5000 ou 6000 tirs, contre 800 initialement planifiés.

Le nouveau canon automoteur 8×8 SH-16A, le futur RCH-155 de l’Armée de terre chinoise ?

Étant donné les excellentes performances du PCL181, Norinco a utilisé la même approche, très inspirée des équipements de KNDS, pour developper le SH-16A. Fondamentalement, le nouveau canon de 155 mm chinois (152 mm pour la version APL), s’appuie sur les mêmes paradigmes que ceux employés par KNDS pour developper le nouveau système d’artillerie qui évoluera aux côtés du Pzh-2000, à savoir une tourelle automatisée, portée sur un camion ou sur un véhicule blindé.

RCH-155 KNDS
Le RCh-155 de KNDS Deutschland, est capable de mener un tir d’artillerie à longue portée en mouvement.

Lors de ses premières apparitions, le SH-16A était ainsi monté sur un camion 6×6 plus imposant que celui du PCL-181. Pour le salon IDEX 2025, celui-ci est installé sur un véhicule blindé 8×8 VN-22, proche en aspect comme en masse et performances, du Boxer allemand.

Ce faisant, le SH-16A se rapproche considérablement du nouveau RCH-155, avec sa tourelle automatisée montée sur un blindé 8×8, et armé par un équipage de 2 à 3 hommes. À l’instar du PCL-181, le nouveau système est équipé d’un tube de 52 calibres, et dispose, comme le RCH-155, d’un système de chargement et de pointage entièrement automatique.

Le nouveau canon automoteur de Norinco, affiche une masse au combat de 36 tonnes, proche des 39 tonnes du RCH-155, mais une protection équivalente Stanag 4, inférieure au Stanag 5 du canon allemand. On ignore, par ailleurs, quel est le comportement réel du SH-16A en matière de mobilité, ni s’il peut emporter, comme le VN-22, le système de protection actif hard-kill CL6.

Il semble cependant peu probable que le SH-16A soit doté de la capacité la plus originale du RCH-155, à savoir sa capacité à tirer en mouvement. Cette spécificité du système allemand a démontré, lors de récents essais, une efficacité trois fois supérieure à celle du déjà très performant Pzh2000. S’il en était doté, nul doute que Norinco en aurait fait la promotion lors du salon IDEX, ce qui n’a pas été le cas.

Espionnage et/ou inspiration, les ingénieurs chinois reproduisent régulièrement les équipements prometteurs occidentaux, sur des délais très courts

Qu’il s’agisse du PCL-181 vis-à-vis du Caesar, et du SH-16A face au RCH-155, il ne fait que peu de doutes que ces deux systèmes d’artillerie chinois, ont trouvé leur inspiration auprès de l’européen KNDS, très innovant dans ce domaine depuis plusieurs années.

Chinese PCL 181 self propelled howitzer enters in services with army of China 925 001.jpg Actualités Défense
Le PCL-181 est un des principaux systèmes d’artillerie de l’APL aujourd’hui.

Il est possible que cette inspiration soit le résultat d’opérations de renseignement et d’espionnage, les services chinois étant, on le sait, très actifs en Europe comme aux États-Unis. Pour autant, l’hypothèse la plus probable, ici, est qu’il s’agit du résultat de travaux d’évaluation inspirés des modèles innovants européennes, pour en déterminer les plus-values opérationnelles.

En effet, ces dernières années, la Chine a, à plusieurs reprises, démontré qu’elle était capable de concevoir des équipements d’inspiration européenne et américaine, avant même que ces équipements entrent en service dans leur pays d’origine. Ainsi, en 2021, l’avionneur chinois CASC a présenté, à l’occasion du salon aéronautique de Zhuhai, un clone du drone XQ-98A Valkyrie américain, le drone FH-97, quelques mois seulement après que celui-ci a entamé ses essais en vol pour l’US Air Force.

Plus tard, en juin 2022, la Marine chinoise terminait une importante campagne d’essais pour son nouveau navire autonome trimaran, presque concomitamment aux premiers essais de grande ampleur des Sea Hunter et Seahawk de l’US Navy, dont il semblait très inspiré.

Plus en amont, on remarque depuis de nombreuses années que les ingénieurs et architectes défense chinois, n’hésitent pas à s’inspirer très largement de nombreux équipements occidentaux, comme le porte-hélicoptère d’assaut Type 075, très proche des LHA classe America de l’US Navy, l’hélicoptère Z-20, de l’UH-60 Blackhawk, du chasseur furtif J-35, vis-à-vis du F-35, ou encore du nouveau sous-marin Type 039C, dont le kiosque ressemble comme deux gouttes d’aux, à celui-ci du futur A-26 suédois, qui n’entrera pourtant en service qu’en 2027.

Z-20S naval
Le nouvel hélicoptère de manoeuvre Z-20 chinois, et ici sa version navale Z-20S, sont très proches des hélicoptères de l’américain Sikorskt Black Hawk et Seahawk. Remarquez notamment la gouverne de profondeur monobloc, caractersitique de l’appareil américain.

On ignore presque toujours si les équipements chinois copiés ou inspirés, ont, ou pas, les mêmes performances que celles des équipements occidentaux de défense dont ils dérivent. Cependant, l’existence même de ces systèmes, démontre le dynamisme de l’industrie de défense chinoise, capable, parfois, de produire des équipements d’origine occidentale, plus vite que leur industriel occidental d’origine.

Ils offrent, en outre, la possibilité aux ingénieurs chinois, comme à l’APL, d’expérimenter le plus rapidement possible et par eux-mêmes, ces nouveaux concepts, et obtenir ainsi de précieux retours d’expériences, ceci expliquant, en partie, le tempo technologique de ces vingt dernières années. Parfois même, parviennent-ils à en corriger certaines faiblesses constatées, comme dans le cas des deux portes de la cabine du Caesar.

Conclusion

On le voit, sans le moindre doute, le nouveau canon automoteur SH-16A du chinois Norinco, s’est largement inspiré du développement du RCH-155 de KNDS Deutschland, dans sa conception. Peut-être même, celui-ci a-t-il profité de certaines informations de conceptions obtenues par des opérations de renseignements chinoises.

Néanmoins, la présentation de ce système, lors du salon IDEX 2025, montre surtout le dynamisme et la richesse du développement des équipements défense chinois, aujourd’hui sur la même ligne technologique que les meilleurs systèmes occidentaux, même si des doutes subsistent quant aux performances réelles de ces systèmes d’arme.

Sh-16A norenco
Si le SH-16A représend l’ensemble des codes du RCH-155, on ignore cependant s’il en a les performances, et en particulier, si, comme le système allemand, celui-ci est capable de faire feu en mouvement.

Rappelons, à ce titre, que si le SH-16A est à présent prêt à être proposé sur le marché export, puisque présenté lors d’un salon international, et qu’il a probablement été choisi par l’APL, pour s’intégrer entre l’agile PCL-181 et le PLZ-05 lourd chenillé, de son côté, l’US Army vient juste de lancer la procédure visant à acquérir un nouveau canon automoteur pour remplacer les M109 dépassés, à laquelle le RCH-155 de KNDS participe, d’ailleurs.

De toute évidence, c’est en multipliant la conception de démonstrateurs technologiques, y compris, parfois, très inspirés d’équipements occidentaux encore à l’état de prototypes, voire de concept, que les industriels de défense chinois, sont rapidement parvenus à combler le retard technologique qui était le leur, sur les industriels occidentaux. C’est aussi de cette manière qu’ils entendent, à présent, prendre le large capacitaire et technologique, sur leurs armées. Nous voilà prévenus.

Trump se positionne comme un adversaire de l’Ukraine et de l’Europe, et un allié de la Russie

Après sa victoire électorale, Donald Trump avait, un temps, choisi de se mettre en retrait, en matière de déclarations au sujet de la future politique internationale des États-Unis, sous sa nouvelle mandature. Ceci permit aux ukrainiens, comme aux européens, d’espérer pouvoir s’appuyer sur le soutien sécuritaire américain, une fois qu’il sera de retour dans le Bureau Ovale, après le 20 janvier 2025.

De nombreux dirigeants européens ont ainsi multiplié les actes et déclarations d’apaisement, espérant prendre du recul vis-à-vis des propos tenus lors de la campagne électorale US, au sujet de la fin de l’aide américaine à l’Ukraine, et d’une possible mise en retrait des États-Unis de l’OTAN.

Arrivée à la Maison-Blanche, le nouveau président, et son administration, commencèrent par une série d’annonces venues désarçonner leurs plus proches alliés, en évoquant l’intégration du Canada comme 51ᵉ État américain, la reprise du canal de Panama, et l’achat du Groenland, auprès du Danemark.

Si Panama City montra très rapidement patte blanche, en se soumettant aux exigences américaines, et que le Mexique, également visé par les menaces du président, fit de même en déployant 10,000 militaires le long de la frontière américaine, pour réduire les flux migratoires sortant et les trafics, le Danemark déclina vigoureusement les avances américaines, en dépit de pressions extraordinaires, accompagnées de menaces sérieuses.

Pour autant, jusqu’à la seconde semaine de février, les européens, comme les ukrainiens, continuaient d’espérer une normalisation des exigences américaines, ainsi que la poursuite de l’aide militaire US vers Kyiv et de la protection US vis-à-vis de l’Europe.

Ces sept derniers jours firent l’effet d’une douche glacée, tant en Europe qu’en Ukraine. Non seulement le président américain présenta-t-il un plan de paix incluant des compensations de guerre de l’Ukraine, vers les États-Unis, au travers de contrats d’exploitation exclusives des ressources minérales du pays (Lithium, terres rares, etc.), mais son discours, comme celui de son administration, se durcit considérablement vis-à-vis des européens, par ailleurs exclus des négociations avec la Russie, tout comme l’Ukraine, du reste.

Quelles sont les positions exprimées par cette nouvelle administration américaine, au sujet de l’Ukraine et du dossier sécuritaire européen ? Que nous disent les dernières déclarations américaines concernant le rapprochement entre Washington et Moscou ? Pourquoi Trump cède-t-il autant à Poutine ? Et qu’elles doivent être les réponses françaises à ce revirement géostratégique historique, pour préserver ses intérêts vitaux, et pour convaincre les européens, qu’une voie autonome existe bien ?

Donald Trump se déchaîne contre l’Ukraine et le président Zelensky

Jamais, dans l’histoire moderne des États-Unis, un changement d’administration s’était accompagné d’un bouleversement aussi rapide et aussi marqué, des axes stratégiques visés sur la scène internationale. Même après l’élection de Ronald Reagan et la libration des otages de l’ambassade américaines de Téhéran en 1980, la continuité stratégique fut le maitre-mot de la transition entre les deux administrations.

Biden Zelensky
Jusqu’au 20 janvier 2025, les Etats-unis étaient le principal allié de l’Ukraine et du président Zelensky

Visiblement, cette tradition n’a eu aucune prise sur le nouveau président américain. En effet, depuis son retour à la Maison-Blanche, celui-ci a pris, à de nombreuses reprises, des positions en rupture avec les précédentes administrations. Ceci s’observe en particulier au sujet du dossier Ukrainien.

Depuis le début de l’offensive russe contre l’Ukraine, le 24 février 2022, Washington s’était tenue aux côtés de Kyiv, avec un soutien militaire et budgétaire très important, tout au long de ces trois années de guerre, sans lequel les armées ukrainiennes auraient très probablement été défaites par les armées russes, les États-Unis assurant, à eux seuls, plus de la moitié du soutien en matériels militaires à son allié, et le tiers du soutien budgétaire.

Du côté de la présidence ukrainienne, l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche, si elle était redoutée, pouvait également représenter une opportunité de mettre fin à ce conflit, pariant pour cela sur le caractère emporté du nouveau président, pour faire plier Moscou sur ses exigences les plus problématiques.

La déception de Kyiv fut à la hauteur des espoirs d’une fin prochaine du conflit. En effet, il y a une dizaine de jours, Donald Trump présenta, par l’intermédiaire de son envoyé spéciale, le général Kellog, son « Plan de paix pour l’Ukraine », qui reposait sur l’abandon des territoires capturés par les armées russes, sur l’absence d’engagements de sécurité américains vis-à-vis de l’Ukraine, ainsi que sur un plan de « compensations de guerre », imposées à l’Ukraine par Washington. Selon celui-ci, Kyiv devait céder l’exploitation de 50% de ses ressources minérales aux entreprises américaines, pour « rembourser les 500 Md$ d’aides américaines ces trois dernières années« .

Sans surprise, le Président Zelensky refusa, une première fois, ce plan, en dépit des pressions américaines, ce qui provoqua l’exclusion de Kyiv des négociations bilatérales entre les représentants des États-Unis et de la Russie, au sujet du règlement de la guerre en Ukraine, qui se sont tenues le 18 février à Riyad.

Rubio Lavrov Riyad
Réunion entre Marco Rubio et Sergei Lavrov au sujet de l’Ukraine à Riyad le 18 février 2025

Kyiv restant ferme sur son refus, Donald Trump a lancé, le 18 au soir, un déchainement d’attaques contre Kyiv, et surtout sur le président Zelensky. Le locataire de la Maison-Blanche a ainsi remis en question la légitimité de Zelensky à diriger le pays, annonçant « un taux de popularité de seulement 4%« .

Aujourd’hui, cette popularité serait au-dessus de 50% selon les derniers sondages crédibles dans le pays. Mais à quoi bon, s’attacher aux chiffres ? Trump répète déjà depuis trois semaines, que la guerre en Ukraine a fait : « des millions de morts« , alors que le nombre total de victimes militaires et civiles avoisinerait plutôt autour de 300,000.

En outre, le président US a repris les arguments de Moscou au sujet de l’absence d’élections en Ukraine, que même les oppositions ukrainiennes ne réclament pas tant que la guerre n’est pas terminée, puisqu’il serait impossible de tenir des élections véritablement équitables et démocratiques, avec 6 millions d’Ukrainiens et d’Ukrainiennes réfugiés en Europe, et une part non négligeable du territoire sous la menace directe des frappes russes.

Notons au passage que ces déclarations auront certainement l’effet inverse que celui espéré par Trump, en mobilisant plus que jamais les ukrainiens, dont on connait la force de résistance, autour de leur président, et de sa résistance non seulement face à Poutine, mais également face à Trump, ce qui va certainement donner une nouvelle légitimité au président Zelensky.

Zelensky-Butcha
Zelensky a Butcha, en avril 2022. Après avoir résister à la Russie, le présdeint ukrainien doit à présent resister aux Etats-Unis.

Pire encore, Donald Trump a fait peser sur l’Ukraine la responsabilité de cette guerre, par, selon lui, ses demandes répétées d’adhésion à l’OTAN et à l’Union européenne, reprenant, là encore, mot pour mot, la propagande que Moscou distille depuis trois ans. En d’autres termes, lorsque l’Ukraine et Zelensky ne cèdent pas aux exigences totalement déraisonnables américaines, celui-ci prend fait et causes pour l’agresseur russe, et son président Vladimir Poutine.

La charge des seconds couteaux de l’administration américaine contre l’Europe à la conférence de Munich

L’Ukraine n’est pas la seule cible de Donald Trump. Les Européens, eux aussi, sont dans le collimateur du président américain, en particulier si ceux-ci s’estiment en droit de ne pas obéir aux injonctions américaines, qu’elles soient économiques ou géopolitiques.

Ainsi, par la voix de son vice-président, J.D. Vance, et de son Secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, l’administration américaine a mené une charge sans précédent contre les européens, à l’occasion de la Munich Security Conférence, qui s’est tenue en fin de semaine dernière en Allemagne.

Ceux-ci ont, en effet, mis en cause les fondements mêmes du pacte sécuritaire transatlantique, en déclarant que les positions européennes sur le contrôle des fake news et des algorithmes des réseaux sociaux, rapprochaient davantage les États-Unis de la Russie ou de la Chine, que des européens.

JD Vance Munich
le vice président américain, J.D. Vance, lors de la Munich Security Conférence.

Rappelons qu’en Russie, la publication d’un post sur les réseaux sociaux défavorable à l’opération spéciale militaire est passible de plusieurs années de prison, alors que les réseaux sociaux américains en Chine, comme Facebook et X, ont dû ouvrir leur code à la censure et la surveillance de l’État chinois, précisément pour surveiller toutes les tentatives de contestation.

Dire que Washington se sent plus proche, à présent, de Moscou et de Pékin, que des Européens, qui entendent contenir les manipulations de masse instrumentalisées de l’étranger, au travers des manipulations des réseaux sociaux, et la publication de fausses informations, en dit long sur la trajectoire suivie par Donald Trump et son administration.

Au-delà des attaques directes menées par le vice-président et par le secrétaire à la défense américains, autour de questions géopolitiques aux implications profondes, celui-ci a également lancé une guerre commerciale contre les Européens, avec l’annonce de multiples nouveaux droits de douanes, sur des bases de réciprocités jusqu’ici jamais évoquées, comme le montant de la TVA appliquée en Europe aux produits américains.

Les États-Unis deviennent un allié de la Russie pour l’éloigner de la Chine

Les positions exprimées, ces derniers jours, par Donald Trump et sa nouvelle administration, ne fait à présent plus de doutes, quant aux objectifs poursuivis par Washington.

D’abord, les États-Unis veulent se retirer militairement d’Europe, tout en conservant la mainmise sur l’OTAN, son commandement intégré, et en préservant ses parts de marchés en Europe, qui demeure le principal client à l’exportation des entreprises de défense américaines.

Poutine Xi JInping
Vladimir Poutine et Xi Jinping, se sont rencontrés 3 fois pour la seule année 2024 en mai, juillet et octobre.

Histoire de s’assurer de cela, Washington exige l’augmentation rapide des crédits de défense des pays européens, pour que les européens conservent la protection du bouclier nucléaire américain. Les États-Unis ayant des capacités industrielles largement supérieures à celles des européens, l’arrivée de crédits supplémentaires devrait, très certainement, amener les européens à se tourner vers cette industrie, pour utiliser ces fonds.

Surtout, le président Trump tente une danse érotique devant Vladimir Poutine, en cédant à toutes ses exigences, notamment en rejetant le retour de l’Ukraine à ses frontières antérieures, et en refusant son adhésion à l’OTAN, et en allant jusqu’à adopter ses éléments de propagandes russes. L’abrogation de la loi CAATSA contre la Russie, évoquée dans de précédents articles, s’inscrit dans cette dynamique.

L’objectif, ici, est de séduire Moscou pour que la Russie s’éloigne de la Chine, sachant que la confrontation sino-américaine est la préoccupation première de la Maison-Blanche, dans une redite du rapprochement sino-américain du début des années 70, au détriment de l’Union Soviétique. En effet, si Washington et Moscou faisaient front commun contre la Chine, Pékin devrait conserver des troupes importantes le long des frontières russes, ce qui pénaliserait lourdement ses moyens d’actions dans le Pacifique.

Reste que rien ne garantit la sincérité de Moscou (et pas davantage de Washington), dans ces déclarations, et encore moins que la Russie, une fois ses exigences satisfaites, ne se retournera pas vers Pékin, qui a l’immense avantage d’être une autocratie n’obligeant pas à changer d’interlocuteur dans quatre ans. À moins que…

Les européens, dépourvus et surpris face au revirement américain, font face à une vaste campagne d’influence américaine et russe pour bloquer leurs moyens de décision.

Pour les européens, le choc est rude. Pour l’immense majorité de chancelleries européennes, l’ensemble de l’architecture économique et sécuritaire sur laquelle elles ont construit leurs politiques, repose sur le postulat de la protection des États-Unis bienveillants.

reunion Paris europen 17 fevrier 2025
rencontre de Paris le 17 février 2025.

Ceux-ci font, en effet, face, sur des délais très courts, à la remise en cause du paradigme sécuritaire, et à une vassalisation imposée par les États-Unis, les privant de toutes possibilités, à termes, de diriger leurs pays comme ils l’entendent.

Le traumatisme est d’autant plus profond que tous, ou presque, n’ont jamais envisagé la remise en question du statuquo post Seconde Guerre mondiale, fondé sur le respect, par les États-Unis, des aspirations des peuples, ayant notamment permis à la France de se retirer du commandement intégré de l’OTAN et de developper sa propre dissuasion dans les années 60, sans retrouver des chars américains sur les Champs Élysées (contrairement à la Hongrie et la Tchécoslovaquie au sein du pacte de Varsovie).

De fait, le renversement cognitif qu’impose la situation, est très difficile à admettre pour l’immense majorité des européens, ce d’autant que, concomitamment, Washington distille très efficacement des messages nationaux, visant à saper les initiatives d’émancipation des Européens, que ce soit en remettant en cause l’efficacité des dissuasions britanniques et françaises, ou en instrumentalisant certaines publications, notamment pour les convaincre du bienfondé des exigences américaines.

Surtout, Washington sait pouvoir compter sur ses plus fidèles alliés européens, comme la Pologne et l’Italie, pour neutraliser toute initiative au sein de l’Union européenne, comme c’est aussi le cas de la Russie, avec la Hongrie et la Slovaquie.

Ainsi, les États-Unis ont l’assurance que les deux instances supranationales qui encadrent la sécurité et la réponse potentielle des européens, seront inefficaces, car exigeants l’une comme l’autre, un vote à l’unanimité pour les décisions majeures, comme l’adhésion de l’Ukraine à l’UE, par exemple, qui verra toujours l’opposition des séides européens de Moscou.

La France doit sécuriser et renforcer massivement sa propre sécurité, pour espérer convaincre en Europe

Dans ce contexte éminemment préoccupant, la France jouit d’une position unique et hautement stratégique en Europe. En effet, celle-ci dispose de deux atouts singuliers et exclusifs en Europe, une dissuasion indépendante à deux composantes, ainsi qu’une industrie de défense lui conférant une autonomie stratégique.

Écosystème défense français Missile SLBM M51 France
Chacun des 16 missiles SLBM M51.3, mise en oeuvre par les sous-marins SNLE classe le Triomphant, emporte en moyenne 4 véhicule de rentrée atmopshérique à trajectoire indépendante TNO transportant une charge de 100 kt, soit 7 fois Hiroshima.

Ce faisant, la France est en capacité d’assurer sa propre protection stratégique, avec une dissuasion capable d’infliger des dégâts insupportables à la Russie, en cas de frappes nucléaires contre le pays, et de mettre en œuvre ses armées de manière indépendante, sans devoir obtenir l’aval de Washington pour employer ses avions de combat F-35, ou ses missiles Patriot.

En dépit de ces atouts susceptibles de permettre aux Européens de réorganiser leur architecture de défense, la France peine, aujourd’hui encore, à convaincre en Europe, il est vrai, bien aidé en cela par une campagne de longue date articulée par Washington, mais aussi Berlin, Londres et Varsovie, pour des raisons différentes.

En effet, les forces conventionnelles françaises, avec les 77,000 hommes de sa force opérationnelle terrestres face aux 700,000 hommes des forces terrestres russes déployés en Ukraine et autour, ses 200 chars Leclerc contre 2500 chars russes, ses 114 canons caesar et 7 Lance-roquettes unitaires, face aux 3000 canons et LRM russes, ses 225 avions de combat face aux 1200 chasseurs et bombardiers russes, ou ses 6 sous-marins nucléaires d’attaque, face aux 45 sous-marins russes, dont 20 nucléaires tactiques, ne font guère illusion en Europe. Rappelons que la Russie n’est que deux fois plus peuplées, et 30% moins riche, que France

Et si sa dissuasion est capable de détruire 60 des plus grandes villes russes, avec la puissance de feu d’un unique SNLE classe Triomphant, elle souffre, dans la perception européenne, de la comparaison avec l’arsenal russe, ses 12, bientôt 14, SNLE, sa centaine de bombardiers stratégiques ou à long rayon d’action, et son millier de missiles balistiques ICBM, IRBM et SRBM.

Bombardier Tu-160M
La RUssie aligne une centaine de bombardiers stratégiques et à longue portée, dont une quinzaine de Tu-160/M, une trentaine de Tu-22M3M Backfire-C, et une conquantaine de Tu-95 Bear.

Face à l’effondrement de l’architecture globale de défense européenne, la France doit, à présent, rapidement, et massivement renforcer ses moyens de defense, y compris sa dissuasion, et combler au plus vite ses défaillances les plus flagrantes, en termes de masse comme de technologies (MRBM, Super-Rafale, LRM…), en visant avant tout la sécurité du pays, et à dissuader la Russie.

Le prochain assouplissement, probable, des règles budgétaires européennes, annoncé par Olaf Scholz le 17 février, donnera à Paris l’opportunité de porter ses investissements de défense à 3 ou 3,5% PIB, en s’appuyant sur sa propre industrie de défense pour en maximiser la soutenabilité budgétaire.

Paradoxalement, ce faisant, la voix française deviendrait considérablement plus audible, au niveau européen, comme c’est le cas, aujourd’hui, de la Pologne, qui pourtant est loin d’avoir atteint ses objectifs de 6 divisions mécanisées, prévu seulement pour 2035. Elle aurait ainsi la crédibilité pour fédérer, progressivement, certains pays autour d’une architecture de défense exclusivement européenne, reposant sur des puissances militaires nationales suffisantes pour dissuader la Russie dans tous les domaines.

Conclusion

On le voit, l’Europe vit, aujourd’hui, si pas ses derniers jours, en tout cas, une transition historique, marquant irrévocablement la fin de la période post Seconde Guerre mondiale, et de l’architecture de sécurité occidentale organisée sur le lien transatlantique.

De toute évidence, le nouveau président américain, et son administration, entendent renverser les équilibres géopolitiques ayant structuré cette architecture, notamment en se rapprochant pleinement des positions russes, et en prenant pour cible, l’Ukraine, son président, ainsi que les Européens.

Rafale armée de l'air Typhoon Royal Air Force
Si la reconstruction de l’architecture de défense européenne repose en grande partie sur la France, une alliance franco-britannique, dans ce domaine, confererait à la dynamique une bien plus grande crédibilité.

Si les ukrainiens, en dépit du risque considérable que représente une possible rupture de ban vis-à-vis des États-Unis, s’opposent déjà aux dictats américains, les européens, quant à eux, sont encore sonnés par le choc qu’un tel renversement a engendré.

Pour faire face à cette situation, la France a certainement un rôle central à jouer. Pour autant, sa voix, en Europe, est d’autant plus atone que ses forces armées sont bien trop réduites, même pour assurer la seule defense du territoire, du point de vue conventionnel, ne faisant reposer sa sécurité et la protection de ses intérêts stratégiques, que sur sa seule dissuasion.

Paris doit, sans le moindre doute, changer de perspectives très rapidement, en cherchant, avant toute chose, à reconstruire, sur des délais courts, une force armée suffisante pour protéger le pays et ses intérêts, une autonomie stratégique complète, et une industrie de défense, des stocks et des réserves, dimensionnés pour soutenir ses forces, lors d’un conflit de haute intensité, profitant des assouplissements budgétaires proposés par l’Europe et par l’Allemagne, pour donner corps à cette ambition.

Ce faisant, la France disposerait d’une crédibilité autrement renforcée, sur la scène européenne, de sorte à proposer une réelle alternative au dictat américain, tout au moins pour les pays les plus lucides, si tant est qu’il y en ait. Dans le cas contraire, elle aurait la possibilité de dissuader toute agression venant de la Russie, sans dépendre de qui que ce soit pour cela.

La pire des postures, aujourd’hui, pour Paris, serait sans le moindre doute, de conserver la stratégie mise en œuvre depuis 2017, en n’imaginant la défense qu’au niveau européen, sans jamais se poser la question des limites que cette attitude engendre, sur la sécurité du pays, ainsi que sur la crédibilité de la France en Europe, tel un pays qui parle beaucoup, mais qui fait bien peu, à l’inverse, par exemple, de la Pologne.

Augmentation des budgets de défense européens : l’Allemagne se dit prête à une concession majeure

Jusqu’à présent, l’Allemagne avait toujours eu une position ferme, refusant toute concession permettant l’augmentation des budgets de defense européens, par des mesures globales budgétaires au niveau de l’UE.

Pourtant, à la sortie de la réunion de Paris, organisée le 17 février en urgence par Emmanuel Macron, suite aux différentes déclarations de Donald Trump et de son administration, ces derniers jours, le chancelier allemand, Olaf Scholz, s’est dit favorable à ce que les investissements de defense dépassant 2% PIB soient déduits du déficit public de calcul sur lequel sont basés les équilibres budgétaires européens, une mesure par ailleurs évoquée il y a un an, dans un article prospectif ici même.

Pourquoi ce changement de posture allemande ? Que révèle-t-il sur l’évolution de l’architecture de defense en Europe, et sur les relations entre européens et américains au sein de l’OTAN ? Quels seront les pays qui bénéficieront le plus de cette mesure ? Et en quoi permettrait-elle à la France et à l’Europe, d’améliorer la defense du vieux continent face à la menace russe ?

Les Européens pris au dépourvu par les déclarations récentes de l’exécutif américain et les négociations russo-américaines

Comme ce fut le cas le 24 février 2022, face à Vladimir Poutine et sa décision d’attaquer massivement l’Ukraine, les européens se sont retrouvés surpris et dépourvus, après une semaine de déclarations au vitriol venues de Washington et de son administration, au sujet des négociations russo-américaines autour de l’Ukraine, mais aussi du soutien et de la protection accordée à l’Europe occidentale dans le cadre de l’OTAN, par les États-Unis.

JD Vance Munich
J.D Vance, le vice-président américain, a mené un terrible requisitoire contre les européens lors de la conférence de Munich.

De toute évidence, Donald Trump fait à présent le pari de la normalisation des relations entre les États-Unis et la Russie, pour tenter de reproduire la manœuvre de Nixon avec Zhou Enlai en 1972, ayant entrainé, au terme d’un processus entamé depuis plusieurs années, la rupture entre Pékin et Moscou, et le rapprochement avec les États-Unis.

Ce basculement chinois joua probablement un rôle bien plus important dans l’effondrement final de l’Union soviétique, obligée de protéger deux fronts majeurs simultanément, que l’initiative de defense stratégique de Reagan, pourtant souvent créditée de cette victoire.

Pour les Européens, évidemment, une telle manœuvre s’avère très dangereuse, en particulier pour la sécurité des pays bordant les frontières russes et biélorusses, et une rupture radicale avec le droit international et les valeurs défendues sur le vieux continent. Ce d’autant que le plan de sécurité américain s’avère très déséquilibré, aux seuls bénéfices des États-Unis et de la Russie, et en défaveur des ukrainiens, et des européens eux-mêmes.

En d’autres termes, la semaine dernière, les États-Unis ont cessé d’agir comme des alliés des européens. Nonobstant les abus probables des européens, ayant surexploité la protection américaine au profit de leur économie et paix sociale, il s’agit d’une rupture sans équivalent de la ligne politique internationale américaine depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Après trois années de résistance, l’Allemagne annonce être prête à autoriser l’exclusion des dépenses, pour les budgets de defense européens, au-delà de 2% PIB

Cette trajectoire de Donald Trump était largement prévisible, et d’ailleurs, plusieurs fois abordée, depuis le début d’année 2023, sur ce site. Les Européens ont refusé de réagir aux menaces du candidat puis président élu, pour ne pas provoquer les États-Unis, pariant sur le fait que Donald Trump reviendrait à la raison, du point de vue européen, une fois au pouvoir.

Le calcul politique et industriel d’Olaf Scholz pour faire de l’Allemagne le leader européen de la défense

Les européens eurent la même attitude, de novembre 2021 à février 2022, lorsque la Russie avait déployé des troupes croissantes aux frontières de l’Ukraine, sans déclencher de réaction militaire des occidentaux, y compris de la part des britanniques et américains, pourtant garants de l’intégrité territoriale du pays depuis le mémorandum de Budapest.

Olaf Scholz budgets de defense européens 2%
Olaf Scholz lors de l’annonce du Zeitenwende face au Budestag, trois jours après le debut de l’opémation militaire russe en Ukraine.

Après le choc du début du conflit, chaque pays européen s’engagea, en ordre dispersé, dans une trajectoire de réarmement plus ou moins soutenue, selon que le pays est plus proche, ou plus éloigné, des frontières russes, d’autant que tous sortaient à peine de la crise Covid et de ses effets dévastateurs sur l’économie européenne.

Certains pays, dont la France et la Pologne, ont appelé, à plusieurs reprises, à un assouplissement des règles budgétaires européens, afin de permettre une hausse rapide des investissements de défense, craignant surtout un basculement lent, mais inévitable, des moyens militaires américains vers le Pacifique et contre la Chine.

D’autres pays, Allemagne en tête, s’opposèrent fermement à cela. Si, pour les Pays-Bas ou la Suède, il s’agissait avant tout de préserver les intérêts économiques de l’union, pour Berlin et Olaf Scholz, cette opposition relevait davantage d’un calcul stratégique, visant à faire du pays le pivot central et le leader de la nouvelle organisation défensive européenne, en s’appuyant sur la bonne tenue de son économie, et ses finances publiques saines, face à une France militairement supérieure, mais dans un contexte économique et budgétaire lamentable.

Surtout, Olaf Scholz, comme beaucoup d’européens, pariaient pleinement sur l’inamovibilité de la protection américaine, y compris dans le domaine stratégique. Ce faisant, la reconstruction des armées européennes devenaient avant tout une équation économique, industrielle et politique, sans véritable contrainte opérationnelle, le risque de confrontation avec la Russie étant écarté par la protection américaine, garantie à plusieurs reprises par Joe Biden.

Macron-scholz
Depuis le debut de la guerre en Ukraine, Allemands et Français ont systematiquement eu des trajectoires, si pas antagonistes, tout au moins divergentes sur un grand nombre de sujets.

C’est dans ce contexte que Berlin lança le Zeitenwende, et alloua une enveloppe de 100 Md€ pour palier ses principales faiblesses, qui sera pour moitié utilisée pour acquérir des systèmes d’armes américains (F-35A, P-8A, Patriot, CH-47…), puis lança l’initiative européenne Sky Shield, excluant la France et ses systèmes antiaériens et anti-balistiques, précisément pour renforcer cette position.

Dans le même temps, Berlin s’est systématiquement aligné sur la position américaine, concernant l’envoi de nouveaux équipements de défense vers l’Ukraine, comme ce fut le cas pour les systèmes d’artillerie, puis les blindés, les chars et les systèmes anti-aériens, tout en présentant patte blanche à Washington, en amenant ses dépenses de defense au-delà de 2% du PIB, dès 2023.

À la sortie de la réunion informelle de Paris, Olaf Scholz se dit prêt à certaines flexibilités européennes pour stimuler l’investissement de défense en Europe.

Pourtant, à la sortie de la réunion organisée à Paris par Emmanuel Macron, rassemblant plusieurs chefs d’États européens, y compris la Grande-Bretagne et les dirigeants des instances européennes, dont la présidente de la commission, Ursula von der Leyen, Olaf Scholz fit une annonce à l’opposée de la position allemande depuis 2022 dans ce dossier.

En effet, celui-ci déclara que, désormais, l’Allemagne était favorable à ce que les investissements de défense, au-delà d’un plancher de 2% PIB, ne soient plus décomptés des critères budgétaires européens, et en particulier, des déficits publics de calcul, devant se maintenir sous la barre des 3% PIB.

armée polonaise
La Pologne pourra continuer à restructurer et renforcer son armée sans menacer ses engagements budgétaires européens.

Ce faisant, Berlin fait un cadeau inattendu à la France et à la Pologne, les deux pays qui demandaient activement ce type de mesure. Pour Varsovie, qui dépense déjà presque 4% de son PIB pour moderniser et renforcer ses armées à marche forcée, pour un déficit public de 5%, cette mesure permettra de ramener le déficit public de calcul sous la barre des 3%.

Ce faisant, la Pologne pourra persévérer dans son effort, qui vise à construire, équiper et entrainer 6 divisions mécanisées d’ici à 2035, soit la plus importante force terrestre européenne, et une capacité opérationnelle et dissuasive plus que significative, face à la Russie.

Pour Paris, qui dépense 2,1% de son PIB en 2025 pour ses armées, pour un déficit supérieur à 5 %, cette mesure permettra de décorréler l’évolution des dépenses de defense nécessaires pour accélérer la modernisation et le changement de format des armées françaises, sans creuser ses déficits de calcul, et sans mettre à mal l’éventuelle trajectoire de normalisation des finances publiques, par ailleurs indispensable.

Cette mesure présente aussi l’avantage de mettre sous pression certains des pays européens les plus rétifs pour accroitre leurs investissements de défense, en raison de leur situation budgétaire, comme l’Italie (1,6%), la Belgique (1,35%) et l’Espagne (1,3%), en faisant miroiter des capacités d’investissements significatives une fois le seuil atteint, pour soutenir leurs propres industries de défense.

general Carmine massiello armee de terre italienne
Il y a quelques semaines, le général Carmine massiello, chef d’etat-major de l’Armée de terre italienne, revelait qu’il lui manquait 45,000 hommes pour assurer efficacement les engagements de l’Italie vis-à-vis de l’OTAn et sur la scène internationale

Enfin, pour une majorité de pays européens, cette mesure permettra d’engager la transition pour atteindre un objectif d’investissement supérieur, le chiffre de 3 % pour 2030 et 3,5% pour 2035, ayant été évoqués.

De toute évidence, le changement de la posture américaine, devenu évident cette dernière semaine, a convaincu Berlin que sa propre stratégie européenne n’était plus tenable, et que l’Allemagne devait désormais s’appuyer sur ses alliés, et notamment sur la Pologne et ses puissantes divisions mécanisées, et sur la France, et sa dissuasion, pour assurer la sécurité du bloc européen, passant d’une vision centrale et hégémonique, dans ce domaine, à une vision multilatérale, obligeant à certaines concessions.

Les autres pistes pour augmenter les dépenses de defense européennes à court terme

Il est intéressant de constater que la stratégie évoquée par Olaf Scholz, et probablement étudiée activement par la commission européenne depuis quelques jours, avait été évoquée et analysée dans un article Meta-defense du 12 février 2024 intitulé « Défense européenne : 5 mesures à la portée de la Commission Européenne pour anticiper Trump« .

L’article préconisait, en effet, la déduction des investissements de défense supérieurs à 2,0 % PIB du déficit public de calcul pendant 5 ans, au sein d’un ensemble de 4 autres mesures, avec l’exclusion des investissements de dissuasion du déficit budgétaire de calcul, un moratoire de 10 ans sur la TVA des équipements de défense en Europe, la déduction du déficit public de calcul des investissements de matériels militaires neufs européens envoyés en Ukraine, et la mise en œuvre d’un mécanisme de compensation sociale et fiscale entre états de 20 % sur les équipements de défense produits en Europe à destination d’autres États européens.

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Le partage de la dissuasion française à l’echelon européen peut être envisagé sur un modèle strictement comparable à celui aujourd’hui mis en oeuvre au sein de l’OTAN par les Etats-Unis.

On remarque, évidemment, que l’ensemble de ces mesures, au-delà de celle évoquée par Olaf Scholz, répondraient effectivement de manière efficace à l’urgence des besoins auxquels font face les pays européens aujourd’hui.

Surtout, il est intéressant de constater que cet article a été écrit il y a tout juste un an, comme une réponse possible à l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche, sur la base des positions exprimées par le candidat Trump lors de la campagne présidentielle. Comme quoi, la situation actuelle était bel et bien prévisible, et aurait largement pu être anticipée par les dirigeants européens.

À ce titre, l’article a été passé en accès intégral ce 18 février. Sait-on jamais, cela pourrait donner des idées aux dirigeants européens, pour répondre, le plus efficacement possible, à la présente situation ?

Une opportunité pour la France, en situation de force exclusive en Europe dans ce domaine

Quoi qu’il en soit, et nonobstant d’éventuelles nouvelles mesures annoncées dans les jours et semaines à venir, au niveau européen, l’annonce faite par Olaf Scholz, au sujet de l’exclusion du déficit budgétaire de calcul des investissements au-delà de 2% PIB, représente une opportunité inespérée pour la France.

En effet, celle-ci étant dans une situation budgétaire très délicate, elle n’avait aucune marge de manœuvre pour accroitre sensiblement son effort de défense, en dépit des très nombreux besoins analysés dans la série d’articles consacrés à la révision de la révision stratégique 2022, lancée par Emmanuel Macron en janvier dernier.

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Par son indsutrie de defense exhasutive, la France dispose d’un retour budgétaire exceptionnel et unique concernant les investissements de defense en Europe.

Ce faisant, la France pourra recourir à un endettement temporaire, pour accroitre ses investissements de defense, sans déstabiliser ses engagements budgétaires européens, au-delà de leur niveau actuel. Elle pourra alors amener le budget des armées au-delà de 3% ou 3,5%, soit un niveau compatible avec la préservation de l’autonomie stratégique française, tout en renforçant la dissuasion française pour atteindre un niveau suffisant pour couvrir l’ensemble de l’Union européenne, au besoin.

Le lecteur attentif que vous êtes, aura évidemment remarqué l’adjectif « temporaire« , employé ici. En effet, pour Paris, les déficits de calcul ne représentent qu’une partie de l’équation économique globale, pesant sur le pays, alors que creuser le taux d’endettement global du pays, n’est certainement pas une solution pérenne.

Fort heureusement, pour la France, celle-ci peut s’appuyer sur le retour budgétaire de ses investissements de defense, très supérieur à celui de ses voisins, en raison de prélèvements fiscaux et sociaux supérieurs, d’une part, et surtout d’une industrie capable de produire l’ensemble des équipements nécessaires, et de les exporter.

De fait, comme démontré dans de précédents articles, si la France devait passer d’un effort de defense de 2 à 4% PIB, avec +0,5% consacrés aux effectifs, + 0,5% à l’entrainement, et +1% aux équipements, le retour budgétaire global en sortie serait de 1,3%, vis-à-vis des +2% surinvestis, pour un cout résiduel effectif de l’ordre de 0,7%, qui peut être contenu, par exemple, par une hausse de TVA de 2,7%, ou par d’autres sources représentant 17,5 Md€/an.

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Les invesitssements de dissuasion devraient, eux aussi, etre exclus du deficit de calcul, en particulier pour permettre à la France de rapidement rencoforcer sa dissausion qui pourrait bien devenir très bientot indispensable à la sécurité de l’Europe.

Toutefois, atteindre les équilibres industriels et RH nécessaires pour obtenir un tel retour budgétaire, prendra plusieurs années, en particulier en raison de la nécessaire progressivité qu’une telle évolution de budget et de format imposent.

Ainsi, en permettant à Paris de se tourner vers un creusement temporaire de ses déficits annuels, Berlin permet à la France d’engager cette transition majeure et indispensable, tant pour reconstruire une force conventionnelle adaptée, en technologie comme en masse, aux enjeux sécuritaires modernes, pour déployer une industrie de defense capable de soutenir ces armées au combat dans la durée, et pour renforcer la dissuasion française, pour qu’elle puisse étendre sa protection à l’ensemble de l’Europe, le cas échéant.

Les européens doivent réinventer leur organisation défensive, alors que le caractère dissuasif de la protection US s’est évaporé en quelques jours

En effet, la nouvelle posture américaine, vis-à-vis de l’Europe et de la Russie, fait naitre un sérieux doute quant à l’engagement potentiel des États-Unis, si un ou des pays européens, appartenant à l’OTAN, venaient à être attaqués par les armées russes, à l’avenir. Surtout, de sérieux doutes sont apparus, quant à la détermination américaine d’user de l’arme nucléaire contre la Russie, en cas de conflit en Europe.

Ces doutes suffisent à annuler totalement, et définitivement, le potentiel dissuasif de la participation américaine au sein de l’OTAN, face à la Russie, laissant aux seuls européens, la responsabilité de leur defense collective, et de leur propre dissuasion. Ce d’autant que, de toute évidence, Washington et l’administration Trump entendent profondément transformer leurs relations avec la Russie.

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Donald Trump semble vouloir tenter de refaire la manoeuvre de Nixon avec la Chine au debut des années 70, cette fois avec la Russie poutinienne.

Ce faisant, les européens doivent, maintenant, repenser intégralement leur architecture de défense collective, en particulier face à la Russie et ses armées, beaucoup plus efficaces qu’elles ne l’étaient en 2022, en amont de la guerre en Ukraine, qu’il s’agisse de moyens, d’aguerrissement, de doctrines et de soutien industriel.

Pour cela, la première étape consistera à admettre, au niveau européen, la réalité et le caractère inéluctable des changements en cours, représentant une rupture copernicienne pour l’immense majorité des chancelleries européennes et leurs dirigeants, biberonnées depuis des décennies par l’illusion d’une protection américaine indéfectible.

Ensuite, les européens devront s’atteler à redéfinir une architecture de défense, ainsi qu’une structure de commandement et de planification, strictement européenne, et non soumise aux États-Unis, comme l’est l’OTAN.

Une telle démarche, encore inenvisageable, il n’y a de cela que quelques jours, peut à présent voir le jour, même si, dans les faits, il faudra s’attendre à d’immenses réticences européennes, ainsi qu’à d’importantes pressions venant de Washington, pour continuer à garder la main mise sur la défense européenne dans le cadre de l’OTAN, et avec elle, un bras de levier gigantesque sur les pays européens, ainsi que l’extraordinaire marché export que ses membres représentent pour l’industrie de defense US.

Conclusion

On le voit, la période en cours a le potentiel de radicalement redessiner la carte géopolitique européenne, avec l’émergence de la puissance américaine entièrement soumise à son président et sa perception des relations internationales et des intérêts des États-Unis, sans qu’un quelconque contre-pouvoir puisse modérer cela. Bien qu’anticipable, cette situation a été ignorée par les européens, jusqu’à ce qu’ils soient mis face à l’évidence, notamment lors de la conférence de Munich.

reunion Paris europen 17 fevrier 2025
La reunion informelle de Paris du 17 fevrier 2025. Georgia Méloni semble aux anges …

Ce faisant, les européens doivent, à présent, réviser radicalement leurs positions, voire leurs calculs politiques au sein de l’Union européenne, pour donner rapidement corps à une posture de defense collective autonome, seule susceptible d’effectivement dissuader la Russie de s’en prendre à certains pays européens dans un avenir proche.

Cette évidence est très certainement à l’origine du changement de position d’Olaf Scholz, au sujet d’un allégement des exigences européennes budgétaires, afin de libérer certaines marges de manœuvre, spécialement concernant deux des principaux contributeurs militaires en Europe, la Pologne et son corps mécanisé, d’une part, et de l’autre, la France et sa dissuasion nucléaire.

Cette évolution de posture allemande montre qu’à présent, le chancelier Scholz comprend la nécessité de s’appuyer sur ses alliés européens, pour dissuader Moscou, et plus sur l’effet dissuasif de la présence militaire américaine en Europe, appelée à rapidement s’étioler.

Il s’agit, bien évidemment, d’une opportunité pour la France, qui va pouvoir s’appuyer sur un tampon budgétaire constitué d’une dette temporaire, pour entamer les transformations indispensables de son outil de défense, en termes de masses, d’équipements, d’industrie et de dissuasion, pour effectivement renforcer son autonomie stratégique, et pour participer à dissuader la Russie de tout aventurisme militaire en Europe.

Pour autant, il faudra, aux européens, réaliser une évolution radicale de leurs positions en termes de défense, après 75 ans d’une dépendance absolue à la protection américaine, ayant formé plusieurs générations de dirigeants européens. Reste à voir, donc, si ceux-ci parviendront effectivement à faire leur métamorphose, ou s’ils reviendront, après quelques mois de postures, sous l’illusion confortable de la protection américaine ?