dimanche, novembre 30, 2025
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Quelles sont les 5 difficiles étapes pour créer une alliance militaire européenne ?

Alors que les 27 chefs d’État européens se sont rassemblés à Bruxelles, le 6 mars, et que de nombreux tabous ont été remis en question par les chancelleries, la question de la création d’une alliance militaire propre, articulée et commandée exclusivement par des européens, émerge à nouveau.

Pour l’heure, cette question n’est évoquée qu’à très bas bruit, et de manière indirecte, notamment pour articuler la possible intégration de l’Allemagne à un bouclier nucléaire assuré par les dissuasions françaises et britanniques, alors qu’il faudra, nécessairement, qu’une structure de commandement conjointe coordonne l’action militaire de ces trois pays, pour permettre de donner corps à cette mesure décisive.

Toutefois, si le principe semble, de prime abord, séduisant, lui donner corps sera très difficile, tant les différentes étapes à franchir, seront complexes, et nécessiteront des changements radicaux de paradigmes de la part des pays qui la rejoindront.

Quelles sont ces 5 étapes qui conditionnent, aujourd’hui, l’émergence d’une alliance militaire européenne ? Quelles seront leurs contraintes et difficultés propres ? Et dans quelle mesure, une telle initiative est-elle réaliste aujourd’hui ?

Créer une alliance militaire européenne, une initiative pas si naturelle que cela

Le principe de donner naissance à une alliance militaire européenne, autonome dans ses décisions comme dans ses sources d’approvisionnement en matière d’équipements de défense, n’a pas émergé il y a quelques jours, avec la remise en question de la protection américaine de l’Europe par Donald Trump, et l’évolution rapide de la menace russe.

CED 1952
Signature du Traité créant la Communauté Européenne de Défense le 27 mai 1952

Déjà, au début des années 50, la Communauté européenne de Défense, ou CED, fut un terrible échec pour la construction d’une Europe souveraine et autonome, en grande partie après le refus de valider le traité par le Parlement français en 1954, alors que même que la CED était une initiative lancée par Paris et Bonn en 1950. Pendant toute la guerre froide, la défense européenne ne s’est articulée que dans le cadre de l’OTAN, sous la tutelle américaine, et du Pacte de Varsovie, inféodée à l’Union soviétique.

Avec la chute du mur de Berlin, et l’éclatement du bloc soviétique qui s’en suivie, l’OTAN fédéra la presque totalité des pays européens, en à peine deux décennies, intégrant notamment les anciens membres du Pacte de Varsovie, certaines Républiques soviétiques et yougoslaves, et jusqu’à la Suède et la Finlande, après que la Russie a déclenché son opération militaire spéciale en Ukraine, en février 2022.

La situation, aujourd’hui, tout le monde la connait. Le rapprochement entre Washington et Moscou, sur fond de partage des ressources minières ukrainiennes, redessine l’ensemble de la carte géostratégique européenne, créant une profonde défiance des européens vis-à-vis de la promesse de protection américaine, elle-même taillée en brèche par le nouvel exécutif américain.

De fait, et alors que les européens se sont rassemblés, ce 6 mars, à Bruxelles, pour tenter de définir une stratégie commune pour soutenir l’Ukraine face à la Russie et au retrait de l’aide américaine, la tentation de se tourner, à nouveau, vers la création d’une alliance militaire européenne, est évoquée à demi-mots par plusieurs dirigeants européens, y compris ceux qui, jusqu’à présent, appartenaient à des pays qui y étaient le plus fermement opposé.

Étape 1 : Rassembler un socle fondateur résilient, attractif et nucléaire, pour fédérer les européens

Le sujet ne leur est pas inconnu, au-delà des références historiques. En effet, depuis 2017, le président français, Emmanuel Macron, n’avait cessé de plaider en faveur d’une telle initiative, et de l’émergence d’une véritable autonomie stratégique européenne, se substituant à la dépendance stratégique des européens envers les États-Unis.

Alliance militaire européenne Macron Sorbonne
Par deux fois, le président Macron a proposé aux européens d’étendre la dissuasion française pour garantir leur sécurité. Par deux fois, ces offres furent plus que fraichement accueillies. Photo LP / Fred Dugit

Pourtant, en dehors de la chancelière allemande, Angela Merkel, de 2017 à 2018, alors que Berline était à couteaux tirés avec un certain Donald Trump, alors président des États-Unis, sur des questions d’équilibres commerciaux, aucun dirigeant européen n’a jamais voulu s’engager dans cette direction.

Au contraire, les propositions françaises, y compris celles concernant la possible extension du bouclier stratégique de la dissuasion française, à certains de ses alliés européens, ont été très vivement rejetées par tous les européens, y compris par Angela Merkel qui, en 2020, avait trouvé un accord commercial avec la Maison-Blanche.

La situation, aujourd’hui, est très différente. La menace de la Russie est devenue bien plus pressante et immédiate pour de nombreux européens, rendant le besoin de défense, et en particulier de défense collective, bien plus urgent, alors qu’aucun pays européen n’a, aujourd’hui, la capacité militaire pour résister seul, à une menace militaire russe, fut-elle strictement conventionnelle.

Dans le même temps, la nouvelle posture de la Maison-Blanche, et de l’administration américaine, a fait émerger un doute persistant, quant à l’éventuelle implication des États-Unis, pour défendre un pays européen, membre de l’OTAN, dans l’hypothèse d’une attaque militaire russe, fut-elle, là encore, nucléaire, ou simplement conventionnelle.

Trump zelensky vance 28 fevrier 2025
La rencontre ayant reunie V. Zelensky, JD. Vance et D. Trump dans le Bureau Ovale, le 28 février 2025, fit l’effet d’un electrochoc pour les européens.

Toutefois, pour qu’une alliance militaire puisse voir le jour, la simple conjonction de ces deux facteurs n’est pas suffisante. En effet, il est nécessaire, pour qu’une telle initiative émerge, qu’elle puisse s’appuyer sur un socle formé de nations susceptibles de porter une offre de défense collective et sûre, tout en étant dotée, impérativement, de l’arme nucléaire, pour neutraliser la menace nucléaire russe.

Comme évoqué dans un précédent article, ce Socle semble aujourd’hui en cours de formation, entre la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne, chacun apportant un pilier indispensable pour remplir l’ensemble des conditions nécessaires à la formation de celui-ci.

En outre, ce triptyque présente l’immense force de palier, par son articulation, les risques de basculement démocratiques d’un des membres, de sorte à ne pas menacer la permanence de la protection nucléaire (France+Grande-Bretagne), du leadership économique et politique (France+Grande-Bretagne >= Allemagne), et des compétences industrielles et technologiques.

En d’autres termes, si l’un de ces trois pays venait à faire défaut, les deux restants seraient en mesure d’assurer la permanence de l’ensemble des mesures clés, liées à la stabilité de ce socle. Alors que les européens découvrent le risque que représente de s’en remettre pleinement à un unique partenaire, en matière de défense, cette architecture propose une résilience rassurante.

Étape 2 : Proposer une structure et une charte qui pallieraient les faiblesses observées au sein de l’OTAN

La seconde étape, pour ces trois pays, serait de poser les bases d’une nouvelle charte de défense, ainsi que celles des structures politiques, militaires et industrielles et technologiques, qui vont permettre d’encadrer la création, et surtout le bon fonctionnement de cette nouvelle alliance politique.

erdogan stoltenberg kristersson
Le président Erdogan a employé son droit de véto au sein de l’OTAN cocnernant l’adhésion de la Suède, pour obtenir la levée des sanctions américaines qui avaient été mises en place en 2019, après qu’Ankara a mis en service sa première batterie S-400 d’origine russe.

Pour être efficaces et convaincantes, celles-ci devront s’inspirer de celles de l’OTAN, pour permettre à tous de se retrouver dans un environnement familier et rassurant, tout en corrigeant les plus grandes faiblesses.

Parmi celles-ci, on peut citer le caractère potentiellement bloquant pour le fonctionnement politique et opérationnel de l’alliance, d’un pays membre ayant, pour une raison ou une autre, un nouvel agenda faisant de l’immobilisation de cette alliance, soit un outil de négociation, soit un objectif stratégique. Cette stratégie fut notamment appliquée par la Turquie et la Hongrie, au sujet de l’adhésion de la Suède et de la Finlande à l’OTAN.

En outre, il semble indispensable, à présent, de permettre à une large majorité de membres, de pouvoir réduire les prérogatives d’un État membre au sein de l’alliance, si celui-ci venait, par exemple, à s’écarter de la communauté de valeurs et d’objectifs stratégiques de celle-ci.

De la même manière, l’alliance européenne doit pouvoir intervenir, pour mettre fin à un conflit, si celui-ci devait intervenir entre deux de ses membres, pour protéger l’agressé vis-à-vis de l’agresseur, et surtout pour empêcher qu’un conflit ne débute. On pense, au sujet de l’OTAN, aux tensions entre la Grèce et la Turquie, au sujet desquelles l’OTAN serait incapable d’intervenir.

F-35A norvège
La Norvège est un partenaire stratégique pour la protection du flanc nord et Atltantique de l’OTAN, et ne peut être exclue d’une eventuelle alliance militaire européenne, au pretexte qu’elle n’est pas membre de l’UE.

Enfin, elle va devoir statuer sur son périmètre d’intervention, alors que plusieurs pays européens disposent de territoires et d’intérêts ultramarins, bien au-delà du seul bloc continental européen. Ce périmètre permettra, également, de traiter les adhésions potentielles de pays n’appartenant pas, strictement, au continent européen, comme la Turquie, l’Islande, le Canada ou encore l’Ukraine, la Géorgie ou l’Arménie, tous ayants, très certainement, un intérêt pour une telle initiative.

On peut aussi se poser la question pour ce qui concerne certains pays du bloc occidental, comme le Japon, Singapour, la Corée du Sud, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, ainsi qu’Israël et Taïwan.

Aujourd’hui, le périmètre de l’OTAN se limite à l’Europe et à l’Atlantique nord, ce qui explique, par exemple, que la Grande-Bretagne n’a pas déclenché l’article 5 en 1982, après l’invasion des iles Malouines par l’Argentine, et que les tensions qui opposent américains et chinois, dans le Pacifique, ne sont pas du ressort de cette alliance.

On peut se demander, à ce titre, si les États-Unis auraient pu faire appel à ce même article, après le 11 septembre, si les tours avaient été détruites à Los Angeles, et pas à New-York ? Pour des pays comme le Royaume-Uni, le Portugal, les Pays-Bas, le Danemark et la France, qui disposent de territoires ultramarins, la question du périmètre s’avèrera certainement décisive, pour adhérer à cette alliance.

Étape 3 : S’assurer de pouvoir disposer de tous les moyens nécessaires pour conduire des opérations militaires défensives interarmées

Avec la troisième étape, l’alliance militaire européenne entrerait dans le vif du sujet. Celle-ci se décompose, dans les faits, en deux parties. Dans un premier temps, elle va devoir établir un état des lieux des forces et moyens disponibles, ainsi que des besoins nécessaires pour s’assurer de pouvoir dissuader un adversaire, quel qu’il soit, et pour mener une guerre, et la gagner, le cas échéant.

NATO Steadfast 2021 exercice
Les exercices de l’OTAN permettent d’amliorer l’interopérabilité des forces, mais aussi à identifier les différentes faiblesses et difficultés auxquelles elles pourraient être conforntées en situation de déploiement et de combat.

Ensuite, elle va devoir tracer une trajectoire entre la situation actuelle et celle visée, afin d’atteindre ce seuil opérationnel et dissuasif, et ce, pour l’ensemble des moyens participants à la protection de l’Europe et de ses territoires, y compris en ventilant, auprès de ses membres, les besoins pour y parvenir.

Cette dimension s’étend à de nombreux domaines, au-delà des seules forces combattantes, y compris la mobilité des forces en Europe, le renseignement sous toutes ses formes, les moyens de communication et d’interopérabilité des forces, ainsi que la trajectoire technologique nécessaire pour maintenir une plus-value sur un adversaire potentiellement supérieur en nombre.

Elle concerne, également, l’organisation et le dimensionnement des moyens industriels, pour s’assurer de pouvoir soutenir les forces au combat, y compris dans l’hypothèse d’un vaste conflit de très haute intensité qui s’étendrait dans la durée. Cela suppose, notamment, de disposer de tous les moyens nécessaires pour compenser l’attrition matérielle de combat, ainsi que l’usure et la consommation opérationnelle des pièces et munitions, pour l’ensemble des systèmes d’arme employés.

Enfin, elle va devoir organiser les déploiements de moyens, le long des frontières, pour garantir la posture dissuasive, en volume, pour garantir cette fonction, tout en assurant les rotations requises.

Étape 4 : Créer et mettre en œuvre un commandement intégré, en charge de préparer les forces et de conduire les opérations

L’aboutissement des trois premières étapes serait, naturellement, la création d’un commandement intégré européen, en charge de piloter les opérations militaires au combat, ainsi que de préparer les forces pour qu’elles répondent, le moment venu, aux attentes.

armée estonienne
Mettre en oeuvre une force armée composée par les armées nationales de près de 30 pays européens, necessite un effort de planification et de commandement considerable.

Il s’agirait, en effet, de l’outil indispensable pour efficacement coordonner l’engagement des forces armées venant de près d’une trentaine de pays, sur des théâtres aussi différents que la péninsule scandinave et la mer du Nord, les plaines baltes et polonaises et la mer Baltique, la Roumanie et la mer Noire, la Grèce et la mer Égée, la Méditerranée, l’Atlantique Nord et, potentiellement, des territoires ultramarins.

Cela suppose une masse considérable de planification et de préparation, d’autant que pour atteindre l’efficacité nécessaire, il sera indispensable de mener de très nombreux exercices, destinés à identifier les problèmes et faiblesses, pour les corriger, ainsi qu’à fluidifier la coopération interalliée.

Corolaire de cette fonction, l’état-major européen aura une fonction normative essentielle, aujourd’hui presque intégralement déléguée aux États-Unis, par transfert des normes et standards appliqués aux armées US, à l’ensemble de leurs alliés.

Étape 5 : Arbitrer la priorisation qui sera donnée à l’alliance européenne vis-à-vis de l’OTAN et de l’UE

La cinquième et dernière étape, pour donner pleinement naissance à une alliance militaire européenne, n’est pas, à proprement parler, itérative, car elle doit être considérée dès la première étape, et tout au long du processus de création.

En effet, cette alliance, toute européenne qu’elle soit, concernera très certainement des pays n’appartenant pas à l’Union européenne, comme la Norvège, l’Islande et, bien évidemment, la Grande-Bretagne. Dès lors, celle-ci ne peut s’imaginer comme une extension de l’UE, ni dépendre, par extension, de l’article 42,7 de solidarité, de défense et de sécurité du Traité de l’Union européenne.

Sommet de Washington de l'OTAN en 2024
Sommet de l’Alliance Atlantique de Washington 2024

De la même manière, par essence, cette alliance européenne ne peut pas s’imaginer comme dépendante de l’OTAN, et de ses mécanismes passant, pour beaucoup, par Washington, notamment pour la mise en œuvre de la dissuasion, son objectif prioritaire étant de disposer d’une capacité de coordination, de planification et de commandement militaire interalliée européenne.

Dès lors, il sera nécessaire, au sein de cette alliance, de prioriser strictement ces trois niveaux de coordination et de décision, pouvant potentiellement suivre des trajectoires divergentes, voire contraires, selon les hypothèses.

L’une des possibilités, ici, serait de remplacer la participation des Etats membres de cette alliance, au sein de l’OTAN, par une participation unique fédérée, de sorte à disposer d’un poids militaire et économique du même niveau, si pas équivalent, à celui des États-Unis, sans devoir en passer par une restructuration radicale de l’Alliance Atlantique.

Ce faisant, si les États-Unis devaient revenir à des dispositions plus favorables vis-à-vis des Européens, dans les années à venir, une fois l’épisode Trump passé, le lien n’aurait pas été rompu, alors que la structure résultante serait certainement plus efficace, et plus flexible, qu’elle ne l’est aujourd’hui, sans subir, par ailleurs, les aléas des faiblesses de la Charte Atlantique, évoqués dans l’Étape 2.

Quant à l’Union européenne, elle pourrait, de la même manière, avoir un siège et un droit de vote, au sein de cette nouvelle alliance, ceci permettant de valoriser ses prérogatives budgétaires et économiques, sans que les deux structures empiètent l’une sur l’autre.

Conclusion

On le voit, construire une alliance militaire européenne sera tout sauf une mince affaire. Les difficultés sont, en effet, nombreuses et parfois importantes, tant l’exercice est délicat, et que son point d’origine, le changement de posture des États-Unis, n’appellent pas à la confiance des européens dans des capacités stratégiques de defense, détenues par un autre pays.

SSBN Vanguard Royal navy
SNLE de la classe Vanguard de la Royal Navy. la Grande-bretagne dispose de 4 de ces navires, emportant chacun 16 missiles balistiques SLBM Trident, pour assurer la dissuasion britannique.

Pour autant, le rapprochement apparent entre Paris, Londres et Berlin, dans ce domaine, permet de constituer l’indispensable socle résilient, pouvant inspirer suffisamment confiance auprès de plusieurs pays européens, afin d’entamer un processus dont l’aboutissement logique sera l’émergence d’une véritable alliance européenne, suffisamment puissante et coordonnée pour dissuader toute possibilité d’agression, contre un de ses membres.

Reste que pour y parvenir, les européens vont devoir faire preuve d’une détermination sans faille dans la durée, alors que les tentations seront certainement grandes de revernir vers le statuquo américain, d’autant plus attractif qu’il a formé un cadre extrêmement sécurisant en Europe pendant 75 ans.

Nul doute que la France déploiera d’immenses efforts pour y parvenir. La question est, à présent, de savoir à quel point les européens, en premier lieu desquels les britanniques et les allemands, pourront suivre une telle trajectoire suffisamment longtemps, pour lui donner effectivement naissance ?

Les tabous défense sautent les uns après les autres en Europe

Personne, en Europe, à l’exception de la France, n’avait sérieusement envisagé, jusqu’ici, un possible retrait de la protection offerte au vieux continent, par les États-Unis, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, tant le lien transatlantique semblait immuable. En un peu de plus de 6 semaines, Donald Trump et son administration, sont pourtant parvenus à briser 80 ans de confiance indéfectible et absolue des Européens envers Washington.

Ainsi, alors que le très probable nouveau chancelier sorti des urnes il y a 10 jours, Friedrich Merz multiplie les annonces pour réarmer rapidement l’Allemagne, épaulé par le très populaire ministre allemand de la Defense Boris Pistorius, pourtant affilié au SPD sortant, l’ensemble des tabous qui ont entravé, ces dernières années, l’émergence d’une défense européenne soutenue par la France, sautent à présent un à un.

Vers quelle nouvelle réalité géostratégique, ces bouleversements, si rapides qu’il devient difficile de les suivre, entrainent-ils l’Europe et les européens ? Quels sont ces tabous remis en question par les chancelleries européennes ? Et quels seront les plus importants défis auxquels les européens devront-ils faire face, pour s’engager sur cette voie aussi délicate que pressante ?

La nouvelle coalition CDU-CSU/SPD et le binôme Merz-Pistorius donnent un coup de barre radical aux postulats de Défense en Allemagne.

Il est rare de vivre des moments de portée historique, tout en ayant conscience de les vivres. C’est pourtant probablement cette conscience qui s’impose dans toutes les chancelleries européennes, et dans l’esprit de tous les dirigeants qui se rassemblent, aujourd’hui, à Bruxelles, pour un des sommets qui pourrait, potentiellement, redessiner la réalité géopolitique régionale et mondiale, de demain.

tabous defense Feidrich Merz
A peine etait-il arrivé en tête des élections législtatives allemandes, que Friedrich Merz, le leader de la CDU-CSU et très probable futur chancelier allemand, prit des positions faisant voler en éclat plusieurs Tabous défense jusqu’ici inamovibles outre-rhin.

Dans leurs malheurs, face à tant de bouleversements stratégiques en si peu de temps, les européens peuvent toutefois s’appuyer sur un coup de pouce du destin, la victoire électorale de la CDU-CSU lors des élections législatives anticipées du 23 février, et la très probable nomination de son leader, Friedrich Merz, au poste de chancelier.

En effet, alors même qu’il était en campagne, M. Merz avait ouvertement pris des positions pourtant très risquées, outre-Rhin, en évoquant notamment la possibilité, pour Berlin, d’ouvrir des discussions avec Londres et Paris, pour que les dissuasions françaises et britanniques soient étendues à l’Allemagne.

À peine sa victoire électorale, relative, mais suffisante pour créer une coalition majoritaire, fut-elle acquise, que M. Merz, à présent le très probable futur chancelier, répéta-t-il ses ambitions, tout en prenant des positions de plus en plus volontaires, autour des questions de défense, y compris sur le plan budgétaire.

Paradoxalement (pour un esprit français), Merz et la CDU-CSU, a trouvé dans les sociaux-démocrates du SPD, dont est issu Olaf Scholz, son probable allié de coalition, profitant en cela de l’appui de Boris Pistorius, le très populaire ministre de la Défense de la mandature en cours. Rappelons que M Pistorius a souvent exprimé des positions beaucoup plus volontaires qu’Olaf Scholz, sur les questions de défense, appelant notamment à une hausse sensible des crédits, une extension du format de Bundeswehr, ainsi qu’à un retour de la conscription, sur le modèle de conscription choisie scandinave.

Lecornu Pistorius
Sebastien Lecornu et Boris Pistorius à Berlin pour discuter du programme MGCS en juillet 2023. Les deux hommes, qui s’apprècient, collaborent efficacement autour des programmes MGCS et SCAF

Mieux encore, si la participation des Verts à la prochaine coalition de gouvernement est peu probable, sa cheffe de file, Annalena Baerbock, actuelle ministre des Affaires étrangères, a également multiplié les déclarations volontaristes dans ce domaine, rompant avec la tradition antimilitariste historique de son mouvement.

Cette semaine, après la séquence entre Zelensky, Trump et Vance de la semaine dernière, le nouvel exécutif allemand, en la personne de Merz, mais aussi de Pistorius, ont encore accru le changement de paradigmes qui se prépare à Berlin. D’abord, en multipliant les ouvertures avec Paris et Londres, pour donner corps à l’extension de la dissuasion française et britannique en Europe.

Surtout, ceux-ci ont, le 5 mars, ouvert la voie pour un réarmement massif de l’Allemagne et de la Bundeswehr, en sortant les investissements de défense des engagements budgétaires législatifs allemands. Pour M Merz, repris par M Pistorius, le réarmement rapide et complet de l’Allemagne, doit être réalisé « quoi qu’il en coute« , reprenant une formule devenue synonyme de danger imminent, en Europe.

Les tabous Défense remis en question dans toutes les capitales européennes

Le changement de posture de Berlin, brutal et décisif, engendre une profonde évolution des positions des chancelleries européennes, en matière de défense et d’autonomie stratégique.

Ainsi, certains des tabous défense, jusqu’ici faisant office de dogmes en Europe, sont à présent remis en question, par un nombre croissant de Chancelleries européennes. C’est notamment le cas de la participation de troupes européennes, à une force d’interposition déployée en Ukraine, pour assurer la sécurité du pays, une fois un cessez-le-feu consolidé, signé par toutes les parties.

JD Vance Munich
Le discour de J.D Vance, à l’occasion de la conférence de sécurité de Munich, assena plusieurs déclarations fracanssantes aux européens, notamment en remettant en question la « communion de valeurs » avec les Etats-Unis, alors que les européens exigent des GAFA de modérer les fausses informations sur leurs réseaux.

C’est aussi le cas d’une certaine forme de mutualisation de l’effort budgétaire de défense, au niveau européen. Cette possibilité a été initialement évoquée le 17 février par Olaf Scholz, à la sortie de la réunion européenne de Paris, faisant suite aux déclarations de J.D Vance, le vice-président américain, et de Pete Hegseth, le nouveau Secrétaire à la Défense de Donald Trump, lors de la conférence de Munich sur la Sécurité.

Elle a été reprise par Ursula von der Leyen, et la Commission européenne, en début de semaine, dans le cadre du programme ReArm. Souvent critiqué sur les réseaux sociaux, par son manque d’ambitions, celui-ci n’en constitue pas moins un outil de mutualisation du poids de la dette, en autorisant la création de 650 Md€ de dettes européennes sur quatre ans seulement, compensées et mutualisées, en matière d’impact économique et monétaire, par l’Union européenne et la Banque centrale européenne.

Bien évidemment, suite au changement de position de l’Allemagne, plusieurs autres chancelleries européennes, s’interrogent à présent sur la possibilité de rejoindre un bouclier nucléaire strictement européen, assumé par la France et la Grande-Bretagne. Rappelons-nous, à ce sujet, les réactions extrêmement hostiles que cette même proposition, faite par le Président Macron, avait engendré partout en Europe, en 2019, et même en 2022.

Autre changement en cours d’infusion, celui de privilégier les armements européens, pour équiper les armées européennes, non seulement, pour réduire la dépendance stratégique aux États-Unis, avec l’exemple de la fin du soutien militaire et technique à l’Ukraine, mais aussi, vis-à-vis d’autres partenaires extra-européens, comme Israël ou la Corée du Sud. Notons toutefois que la transformation, dans ce domaine, sera très difficile, certains pays, comme la Pologne, ayant fait des partenariats industriels avec Séoul et Washington, le pivot de sa stratégie industrielle de défense en cours.

chefs d'etats européens à Bruxelles
Le ton qui s’imposera, lors de la rencontre des 27 dirigeants européens autours des questions de Défense à Bruxelles ce 6 mars, sera sans aucun doute bien plus sérieux et solenelle, qu’il y a un an. (Photo by Sameer Al-Doumy / AFP)

Mais la rupture la plus radicale, qui commence à faire son chemin dans l’esprit de certains dirigeants européens, concerne la possibilité de créer un commandement militaire interallié strictement européen, ou, tout au moins, qui ne serait plus soumis aux États-Unis.

Ce sujet, qui émerge discrètement, sera certainement le plus difficile à accomplir, tant les européens dépendent aujourd’hui de l’OTAN en matière de commandement et d’organisation interalliée, et des moyens de C2, de renseignement et de soutien, des États-Unis, pour agir effacement dans le domaine militaire.

Vers la résurgence d’un couple franco-allemand moteur en Europe, sur des bases renouvelées autour de la dissuasion nucléaire

Cette dynamique émergente en Europe, est encore déstructurée, et les débats se tiennent, à ces sujets, avant tout à l’échelon national. Ne pouvant, pour des raisons évidentes, se structurer au sein de l’OTAN, l’Union européenne tente, aujourd’hui, d’assumer un rôle fédérateur pour canaliser ces initiatives.

Toutefois, ni la Commission Européenne, ni le Parlement européen, n’ayant de prérogatives supranationales, en matière de défense, le rôle de l’échelon européen atteindra, sans aucun doute, bientôt son plafond effectif.

Pour autant, une autre force fédératrice, particulièrement attractive et puissante, à l’échelle européenne, émarge à ce sujet. En effet, l’arrivée prochaine de Friedrich Merz à la Chancellerie allemande, et le poids croissant de Boris Pistorius dans l’alliance entre la CDU-CSU et le SPD, ont toutes les chances de profondément redynamiser le couple franco-allemand, sévèrement à la peine depuis plusieurs années.

Macron-scholz
Les divergences entre E.Macron et Olaf Scholz, ont sensiblement affaibli les éinitatives européennes en matière de défense depuis decembre 2021.

Or, l’alignement de Paris, et sa dissuasion nucléaire, et de Berlin, et sa puissance industrielle et économique, peut-être rejoint dès le départ, par Londres, dans un effort de se rapprocher à nouveau de l’Union européenne, face au pari perdant du lien économique privilégié avec les États-Unis, a le potentiel de créer un socle européen de défense suffisamment solide et représentatif.

Ce Socle pourrait alors convaincre, progressivement, un grand nombre de pays européens, de s’y joindre, et ainsi donner naissance, si pas à l’Europe de la Défense, en tout cas, à une défense européenne renforcée et parfaitement crédible, suffisante pour dissuader la Russie de toute initiative malheureuse à venir.

Rappelons qu’ensemble, l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne, rassemblent 218 millions d’habitants, soit 65 % de plus que la Russie, et un PIB de 11,000 Md$, 5.4 fois plus élevés que la Russie. Même en parité de pouvoir d’achat, le PIB conjoint de ces trois pays, est encore plus de deux fois supérieur à celui de Moscou.

Ces trois pays disposent, en outre, ensemble, d’une très puissante industrie de défense, disposant d’un panel de compétences et de technologies suffisant pour palier la presque totalité des équipements majeurs américains, ou autre, même si celle-ci est encore atrophiée par 30 années de sous-investissements.

Surtout, ils peuvent paliers la défiance à laquelle ils pouvaient être exposés, individuellement, et qui pouvait, jusqu’à présent, diluer l’efficacité des démarches unilatérales prises ou annoncées, en matière de défense européenne, d’autant qu’ensemble, ils modèreront les aléas démocratiques auxquels chacun d’eux peuvent être exposés pour garantir la pérennité de l’offre collective.

Les dirigeants européens unis, face au défi de l’opinion publique et des partis populistes

Si les dirigeants européens pourront, à l’avenir, peut-être s’appuyer sur un socle formé par l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne, pour structurer leurs arbitrages géopolitiques, le basculement nécessaire, pour effectivement donner naissance à une défense collective de l’Europe, strictement européenne, se confrontera à de nombreuses difficultés, et en particulier face aux attentes de leurs opinions publiques respectives.

Musk AFD
Les Etats-Unis s’impliquent à présent directement en soutien aux partis populistes européens, comme ici Elon Musk lors d’un meeting de l’AfD le 25 janvier 2025. /Credit:Hendrik Schmidt/DPA/SIPA/2501251859

En effet, après 30 années de bénéfices de la Paix, les européens ont, pour la plupart, perdu toute notion en matière de défense, et même de risque stratégique. Ainsi, un récent sondage, en France, montre que seuls 20 à 25% des Français sont prêts à une quelconque forme de sacrifice personnel, afin de renforcer l’outil de défense français. Et les nombreux discours de l’exécutif, semblent ne pas être en mesure de changer cette réalité.

De fait, il sera très difficile, pour de nombreux dirigeants européens, de réussir à fédérer le pays, derrière le besoin, pourtant aussi déterminant qu’il est urgent, d’augmenter les crédits de défense, leurs concitoyens semblant bien plus concernés par l’évolution de leur pouvoir d’achat et de leur protection sociale, que de la menace que représentera, 3 ans après la fin de la guerre en Ukraine, les quelque 6000 chars, 1200 avions de combat, 1,5 million de soldats et 2500 têtes nucléaires en vecteurs, aux mains des armées russes et du Kremlin.

Le défi de l’opinion publique sera d’autant plus difficile à relever, en Europe, que les partis populistes ont effectué des percées historiques, dans la plupart des parlements, comme l’AfD et ses 152 sièges au Bundestag (20,8%), ou les 126 sièges du Rassemblement National (21,8%) et les 71 députés LFI (12,3%) à l’Assemblée nationale.

Or, ceux-ci, au-delà de positions souvent alignées avec la Russie, voire avec Donald Trump, tendent à créer une stratégie de l’offre politique très attractive pour une opinion publique ayant perdu tout sens stratégique, et qui n’oriente ses décisions électorales, que sur des considérations à court terme et strictement nationale.

Même si ces partis n’atteignent pas la représentativité politique pour prendre les rênes d’un pays, encore que ce soit, on l’a vu, parfaitement possible (Italie, Pays-Bas, Slovaquie, États-Unis), ils tendent à parasiter les arbitrages politiques nationaux, précisément par cette politique de l’offre, que les dirigeants et partis politiques de gouvernement, peinent beaucoup à ignorer, tous gardant en permanence un œil attentif sur les sondages.

Orban poutine
Certains pays européens ont déjà mis au pouvoir des dirigeants d’obédiance populiste, et/ou proche de la Russie, comme ici Viktor Orban, le président hongrois, très proche de Vldimir Poutine. . (Photo by Grigory SYSOYEV / POOL / AFP)

De fait, aujourd’hui, cette faiblesse démocratique, caractérisée par l’attractivité accrue des partis populiste en Europe, va, sans le moindre doute, représenter le plus important défi pour les dirigeants européens, qu’il sera très difficile de dépasser, d’autant qu’États-Unis comme Russie emploient, à présent, tous leurs moyens, notamment Cyber, pour promouvoir la représentativité des partis populistes, qu’ils savent affaiblir la possible émergence d’une véritable défense de l’Europe autonome.

Conclusion

On le voit, un moment potentiellement historique se joue, ces jours-ci, en Europe, et jamais les paramètres, en faveur de l’émergence d’un basculement stratégique des européens, afin de s’engager dans une défense européenne, autonome des États-Unis, y compris dans le domaine de la dissuasion.

Comme évoqué dans un précédent article, cette initiative semble s’organiser autour d’un socle stratégique qui rassemblerait la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne, dans une vision continentale et une unité de valeurs, qui dépasse le seul cadre de l’Union européenne.

À ce sujet, la victoire électorale de la CDU-CSU, lors des élections législatives allemandes, entrainant l’arrivée prochaine de Friedrich Merz à la chancellerie suprême, et l’alliance qui se forme avec le SPD et Boris Pistorius, le ministre de la Défense allemand et proche de Sébastien Lecornu, avec qui il partage une ambition européenne de défense, complètent l’équipe de leaders européens, susceptible de donner naissance à cette initiative, avec le Français Emmanuel Macron, et le britannique Keir Starmer, dans une convergence de vues et de position unique dans l’histoire récente des trois pays.

merz pistorius
Boris Pistorius (à gauche) et Freidrich Merz (à droite), représentent aujourd’hui le plus grande chance pour donner naissance à une veritiable initative européenne de défense.

Reste que les trois dirigeants européens, et par extension, l’ensemble de leurs homologues sur le vieux continent, auront fort à faire, pour passer au-delà de leurs opinions publiques ayant perdu, au fil des dernières décennies, le sens de la réalité stratégique, et qui est, par ailleurs, aiguillonnées par des partis politiques faisant croitre la politique de l’offre, soutenus en cela par Moscou et Washington, eux-mêmes n’ayant strictement aucune intention de voir les européens s’émanciper, pour donner naissance à un bloc de puissance, qu’il sera très difficile de manipuler, s’il émerge vraiment.

Toute la question, maintenant, est de savoir si, et comment, ces dirigeants européens, en commençant par Macron, Steimer et Merz, sauront insuffler à leurs pays respectifs, et à leurs opinions pbliques, la détermination et la résilience qui sera necessaire, pour atteindre cet objectif, certes historique et très ambitieux, mais aussi loin d’être acquis.

[En Bref] : des nouveaux sous-marins marocains, taïwanais et singapouriens et le F/A-XX sans Lockheed Martin

L’actualité a été particulièrement riche dans le domaine des sous-marins conventionnels, ces derniers jours. Outre l’offre directe de Paris à Varsovie, pour tenter de remettre le Scorpene de Naval group en selle pour le programme Orka, largement couvert, le Maroc a annoncé le lancement d’une compétition pour acquérir 2 sous-marins à laquelle Naval Group participera, le premier sous-marin taïwanais est prêt à débuter ses essais à la mer, et la Marine de Singapour, qui a annoncé son intention d’acquérir 2 nouveaux sous-marins dans les années à venir.

Pour rester dans le domaine naval, l’US Navy a déclaré avoir écarté le géant aéronautique américain, Lockheed Martin, du programme F/A-XX, dans un découpage qui semble attribuer, de plus en plus, une spécialité à chacun des trois avionneurs américains, de sorte à garantir leur pérennité, comme leurs rentabilité.

Le Scorpene Evo face au Dolphin allemand et à l’Amur russe pour la Marine marocaine

Si les forces terrestres et aériennes marocaines sont largement dotées en hommes comme en équipements, alignant, ensemble, 213,000 militaires, plus de 800 chars, 400 canons automoteurs et 70 avions de combat, la marine royale marocaines, en dépit d’une histoire remontant au 11ème siècle, demeure très compacte, avec seulement 7,500 marins et officiers, 6 frégates dont 5 légères, une unique corvette et 18 OPV.

naval Group Scorpene evolved
Vue d’artiste du Scorpene Evo de Naval Group. Le sous-marin emportera des batteries Lithium-ion, lui conférant une autonomie accrue en plongée.

Surtout, elle ne dispose, aujourd’hui, d’aucune capacité de projection de force amphibie significative, et d’aucun sous-marin, alors que, dans le meme temps, la Marine algérienne s’est dotée de 6 sous-marins, dont quatre 636.1 russes capables de tirer des missiles de croisière Kalibr, et que des négocations seraient en cours, pour de nouvelles acquisitions.

Il n’est donc pas surprenant, considérant les tensions qui opposent les deux voisins, que Rabat ait engagé des consultations, en vue de se doter d’une composante sous-marine militaire. Selon les informations disponibles, les autorités marocaines envisageraient, à ce jour, deux options pour cela. Elles se sont ainsi rapprochées de la France et de Naval Group, au sujet du Scorpene Evolved, et de TKMS, pour le Type 209/1400, pour une offre concernant la construction de deux navires, peut-être localement.

Dans le même temps, Rabat aurait ouvert des discussions avec Lisbonne et Athènes, pour éventuellement acquérir deux sous-marins d’occasion, auprès de ces marines, ce qui laisserait supposer qu’il s’agirait, ici, de modèles Type 214 allemands, relativement récents, et dotés d’une propulsion AIP.

La surprise, dans ce dossier, est venue de l’annonce faite par la Russie, qui aurait proposé à Rabat deux sous-marins Amur 1600 delà partiellement construits, et qui étaient initialement destinés à la Marine russe. La classe Amur 1600 n’a jamais, en effet, rencontré le succès attendu par les bureaux d’études Rubin, pour ce qui devait être le successeur des 636.3 improved Kilo.

sous-marins Saint-Pétersbourg
Sous-marin Saint-Petersbourg de la classe Lada avant don retrait du service en 2024.

Cependant, la classe Lada, constituée par les Amur 1600 destinés à la Marine russe, n’ont jamais donné satisfaction à l’Amirauté, au point que le Saint-Petersburg, le navire tête de série, a été retiré du service 7 ans seulement après avoir été livré, sans jamais avoir atteint la pleine capacité opérationnelle. Cela n’empêche visiblement pas Moscou de promettre monts et merveilles à ses interlocuteurs marocains, avec un navire capable d’emporter 10 missiles de croisière, probablement à un tarif imbattable.

La proposition ouverte faite par Moscou à un allié des Etats-Unis, et client fidèle de son industrie de l’armement, démontre, une nouvelle fois, que la Russie n’a plus la moindre crainte en ce qui concerne la législation CAATSA américaine, sans aucun doute abandonnée par D.Trump, comme signe de bonne volonté adressé à Vladimir Poutine autour des négocations avec l’Ukraine.

L’US Navy a écarté Lockheed Martin du programme F/A-XX

Depuis la fin des années 80, l’avionneur américain Lockheed Martin, jusque-là en retrait sur la scène industrielle US dans le domaine des avions de combat, après l’échec du F-104 Starfighter, s’est imposé dans toutes les compétitions d’importance pour la modernisation de la flotte de chasse américaine. D’abord, avec le F-22 face au YF-23 de Northrop, dans le cadre du programme Advanced Tactical Fighter, en 1991, puis en s’imposant avec le F-35, dans le cadre du programme Joint Strike Fighter, face au X-32 de Boeing.

F-35C Lockheed Martin
Avec le F-35A/B/C, Lockheed Martin est parvenu a reproduire l’exploit du Mc Donnell F-4 Phantom II, mis en oeuvre par les 3 forces aériennes américaines.

Le F-35 représente, aujourd’hui, l’essentiel des commandes américaines d’avions de combat, que ce soit pour l’US Air Force (F-35A), pour l’US Navy (F-35C) et l’US Marines Corps (F-35B), avec un objectif de commande de 2,471 avions américains, auxquels s’ajoutent plus de 1250 appareils devant être commandés par plus d’une vingtaine de clients internationaux.

De fait, par sa puissance industrielle et économique, ainsi que ses acquis technologiques hérités des programmes F-22 et F-35, Lockheed Martin parait, aux yeux de beaucoup, aujourd’hui incontournable sur le marché des avions de combat américains.

Pourtant, c’est bien ce que vient de faire l’US Navy, en annonçant l’élimination de l’avionneur américain, de son programme d’avions de combat F/A-XX de 6ème génération, qui doit permettre de remplacer, à partir de 2040, les Super-Hornet à bord des porte-avions américains. Selon les informations recueillies par le site américain Breaking Defense, la proposition transmise par LM ne répondait pas aux exigences et attentes de la marine américaine, sans davantage de détails.

De fait, ne reste plus, à présent, dans ce dossier, que Northrop Grumman, qui avait conçu le Grumman F-14, face à Boeing qui réalisa le McDonnel Douglas Hornet puis le Boeing Super-Hornet, même si le F-18 était dérivé du YF-17, lui-même développé par Northrop dans la compétition qui l’opposait au YF-16, intégré depuis à Lockheed Martin….

Programme F/A-XX vision de boeing
Vision de Boeing du F/A-XX

Dans le même temps, dans le cadre du programme NGAD de l’US Air Force, c’est Northrop Grumman, qui développe le bombardier stratégique B-21 Raider, qui s’est retiré du programme, laissant Boeing face à Lockheed Martin,

On peut se demander si, derrière ce jeu de chaises musicales, ne se dessine pas un partage déjà acté du marché aéronautique militaire américain, laissant à LM le programme NGAD de l’US Air Force, ainsi que le F-35, à Northrop le très onéreux bombardier stratégique B-21 Raider, et à Boeing, le programme F/A-XX de l’US Navy. Ainsi, chaque avionneur américain disposerait d’une partie de la manne que représentera la 6ème génération d’avions de combat, ainsi que les compétences technologiques y étant attachée.

Singapour va acquérir deux sous-marins classe Invincible supplémentaires

En 2013, Singapour passa commande auprès de l’allemand TKMS pour deux sous-marins à propulsion conventionnelle AIP dérivés des Type 212 de la Bundesmarine, et de la classe Dolphin, conçue par le bureau d’étude allemand pour la marine israélienne.

Ces deux navires, formant le type 218SG et la classe Invincible, ont été lancés en 2019, et admis au service en septembre 2024, en remplacement des deux derniers sous-marins de la classe Challenger, acquis d’occasion auprès de la Suède en 2000. Deux autres sous-marins de la classe Invincible ont été commandés par Singapour en 2017. Ces navires doivent entrer en service cette année, pour remplacer les deux sous-marins de classe Archer, également acquis auprès de Stockholm en 2011 et 2013.

sous-marin type 218SG
Lancement du premier sous-marin Type 218SG, l’Invincible, qui a donné le nom à la classe de navires.

La Marine de Singapour devait maintenir son format de 4 sous-marins Type 2018SG, par ailleurs très performants et discrets, avec l’exécution de ces deux contrats. Cependant, l’évolution des menaces régionales, semble avoir convaincu le ministre de la défense singapourien, le Dr. Ng Eng Hen, des limites de ce format, ne permettant, au mieux, que de disposer d’un navire à la mer en permanence.

C’est la raison pour laquelle celui-ci a annoncé, dans les cadres des recommandations transmises au parlement, son intention d’acquérir deux sous-marins supplémentaires, de sorte à disposer d’une flotte en « état stable » pour la flotte singapourienne. De toute évidence, Singapour se tournera à nouveau vers le Type 218SG, pour ses deux navires supplémentaires, les deux premiers sous-marins de la classe Invincible ayant démontré leur parfaite adaptation aux conditions tropicales, selon les propos du ministre.

Concomitamment à ce contrat qui pourrait prendre forme rapidement, Singapour envisage aussi de remplacer ses Fokker 50 de patrouille maritime. Le C-295 d’Airbus, et le P-8 américain, semblent être sur les rangs, même s’il sera, évidemment, très difficile de comparer deux appareils aussi radicalement différents en matière de capacités, de doctrines et de prix. De toute évidence, dans ce dossier, Singapour semble surtout vouloir donner l’illusion du choix, avec, cependant, une idée déjà bien arrêtée, de ce que sera son arbitrage dans ce domaine.

Le premier sous-marin taïwanais Hai Kun débutera ses essais à la mer en avril prochain

Alors que, comme l’Europe et le Canada, Taiwan doit à présent subir les foudres de Washington, au pretexte que l’ile autonome aurait volé aux Etats-unis sa position dominante dans le domaine des puces électroniques, l’ile autonome doit également faire face à une intensifications des provocations chinoises le long de ses côtes et de son espace aérien, avec des exercices de plus en plus fréquents, proches et intenses, au fil des mois.

sous-marin taiwan class archer
Sous-marin classe Archer de la Marine Taïwanaise.

Si la Marine taïwanaise dispose d’une flotte de surface significative, avec 4 destroyers de la classe Kidd, 22 frégates, 7 corvettes et 37 vedettes lance-missiles et OPV, celle-ci est particulièrement mal équipée dans le domaine des sous-marins, avec seulement deux sous-marins d’origine néerlandaise et datant des années 70, formant la classe Hai Lung, et deux sous-marins Guppy II américains, datant de la fin des années 40.

En outre, si Taipêi dispose sans conteste des moyens budgétaires pour acquérir de nouveaux sous-marins sur la scène internationale, les navires à propulsion conventionnelle de ce type, ne sont produits qu’en Europe, en Russie, en Corée du Sud, au Japon et en Chine. Aucun de ces pays n’est prêt à subir l’ire de Pékin, en livrant un matériel militaire aussi sensible qu’un sous-marin, à Taiwan.

C’est dans ce contexte que les autorités taïwanaises ont entrepris, en 2017, de rassembler les compétences et technologies nécessaires, pour entreprendre la conception et la construction locale d’une nouvelle classe de sous-marins, avec l’assistance technique des Etats-unis, qui n’ont plus construit de sous-marins à propulsion conventionnelle depuis les années 50.

Comment Taipei et Washington sont-ils parvenus à rassembler l’ensemble des techniques et compétences nécessaires pour parvenir à construire le premier navire de cette nouvelle classe, demeure un mystère. Quoi qu’il en soit, le Hai Kun (Narval), dont la construction avait été officiellement annoncée en 2019, et dont le lancement a été effectué en septembre 2023, devrait entamer sa campagne d’essais à la mer, dès le mois d’avril 2025, selon le ministère de la défense taïwanais.

sous-marin classe Hai Kun
Sous-marin Hai Kun de la Marine Taiwanese, après son lancement.

Long de 70 m pour un déplacement en plongé de 2500 tonnes, le Hai Kun disposerait de batteries lithium-ion, ainsi que d’un ensemble de senseurs et d’un système de combat conçus par les industries de défense taïwanaises et les Etats-Unis, permettant notamment au navire de mettre en oeuvre la torpille Mk48 et le missile antinavire Harpoon, tous deux de conception US.

Au total, 8 navires doivent être construits et livrés à la marine taïwanaise, ce qui constituerait une evolution majeure des capacités défensives de l’ile, même si, dans le même temps, la Marine chinoise développe intensivement sa flotte sous-marine, que ce soit dans le domaine conventionnelle avec les navires Type 39A/B/C, dans le domaine nucléaire avec les SNA Type 09III/a/b, et même dans le domaine hybride, avec la nouvelle et très mystérieuse classe Zhou (Type 041).

Reste que si les Hai Kun sont suffisamment discrets et efficaces, ceux-ci pourraient bien, une fois disponibles en nombre suffisant, entraver considérablement les options d’assaut amphibie de la Marine chinoise contre l’ile autonome. Reste à voir si Taipei aura effectivement le temps pour cela…

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Suite à la consultation de la semaine dernière, Meta-defense publiera donc, chaque semaine, un à deux articles d’actualité, aux cotés des analyses, pour enrichir le contenu, et surtout pour aborder certains sujets ne justifiant pas d’une analyse complete, mais qui méritent toutefois d’être traités et portés à la connaissance des lecteurs.

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La dissuasion française va devoir se renforcer, mais pas pour les raisons (souvent) avancées

Le chaos engendré par les positions de Donald Trump, depuis le 20 janvier 2025 et son retour dans le Bureau ovale, génèrent de très nombreux commentaires, que ce soit au sein de la classe politique, dans la presse plus ou moins spécialisée, et sur les réseaux sociaux.

Les questions au sujet de la dissuasion française, et de son efficacité face à la menace russe, ont été particulièrement pressantes ces derniers jours, surtout après que le probable futur chancelier allemand, Friedrich Merz, a évoqué la possibilité de s’en remettre à la dissuasion française et britannique, comme alternative, pour l’Allemagne, à un éventuel retrait du bouclier nucléaire américain.

À ce sujet, à de nombreuses reprises, certains experts et personnalités plus ou moins au fait de la question, ont appelé à étendre le format de la dissuasion française, si celle-ci devait accroitre le périmètre de ses intérêts stratégiques en Europe, alors qu’aujourd’hui, la France dispose de six fois moins de têtes nucléaires en vecteurs, que la Russie.

L’extension du périmètre protégé par la dissuasion, doit-il effectivement s’accompagner d’une extension du format de celle-ci ? Pourquoi et comment la France doit-elle faire évoluer ses moyens de dissuasion, dans les années à venir ? Comment ce changement de format pourrait-il financer ?

La dissuasion française aujourd’hui est-elle efficace ?

La dissuasion française est, aujourd’hui, l’une des plus efficaces et des plus équilibrées de la planète. Celle-ci se compose de deux capacités distinctes, la force océanique stratégique, ou FOST, qui met en œuvre quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins de la classe le Triomphant, et la Force Aérienne Stratégique, ou FAS, épaulée de sa composante aéronavale FANu (Force Aéronavale Nucléaire), fortes de deux escadrons armés de Rafale, et d’une flottille disposant que quelques appareils et pilotes formés pour la mission, à partir du porte-avions Charles de Gaulle.

SNLE classe triomphant
Depart en patrouille d’un SNLE classe Le Triomphant. Remarquez la fréate classe Aquitaine qui participe à la dillution du SNLE français.

Ce faisant, la France dispose d’une force de riposte en seconde frappe permanente et stratégique, avec un SNLE armé de 16 missiles balistiques SLBM M51.3 emportant 4 à 6 véhicules de rentrée atmosphérique à trajectoire indépendante TNO de 110 kt, permettant de frapper plus de 80 cibles par sous-marins à la mer, d’une puissance de destruction supérieure à sept fois la bombe de Hiroshima.

Les SNLE français, comme leurs homologues britanniques, sont à ce point discrets, lorsqu’ils patrouillent, qu’en 2009, les deux navires têtes de classe de leurs séries éponymes, le Triomphant français, et le HMS Vanguard britannique, ne prirent conscience qu’ils évoluaient à proximité l’un de l’autre, que lorsqu’ils entrèrent en collision, sans faire de blessé, fort heureusement.

Cette furtivité est au cœur de l’efficacité de la dissuasion, permettant au navire en patrouille de lancer ses missiles à tout moment, contre les cibles lui ayant été désignées, sans qu’il soit possible, par des frappes préventives, de neutraliser cette capacité détenue, dans les faits, par seulement cinq pays dans le monde, les membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU.

À cette composante, stratégique, mais aussi, par nature, très discrète, s’ajoute la composante aérienne, qui s’appuie sur des chasseurs Rafale B, armés du missile de croisière supersonique ASMPA-R. Avec deux escadrons appartenant aux FAS, la France est en mesure mettre en œuvre, à chaque instant, une dizaine de bombardiers susceptibles d’atteindre des cibles distantes de 2000 ou 3000 km, avec le missile ASMPA-R armé d’une tête nucléaire pouvant atteindre 300 kt.

Rafale B missile ASMPA
Rafale B de k’Armée de l’Air en configuration de frappe nucléaire avec un ASMPA, quatre MICA EM et deux MICA IR.

Contrairement aux sous-marins, les Rafale des FAS, ainsi que de la FANu, représentent la dissuasion visible de la France, dont le simple déploiement, ou la mise en alerte renforcée, envoient un message très audible par un quelconque adversaire. Longtemps, les missiles ASMPA ont été présentés comme constituant l’ultime avertissement de la France, voire comme une potentielle capacité de frappe tactique, contre des moyens militaires.

Toutefois, cette présentation est erronée, la France ne considérant pas que l’armée nucléaire puisse avoir une quelconque dimension tactique, ou d’avertissement. Dans la doctrine française, les FAS et la FANu, permettent avant tout au pays de disposer d’une réponse graduée, n’entamant pas nécessairement le potentiel de riposte de ses SNLE à la mer, qui doivent rester très discrets jusqu’à recevoir l’ordre de tirer tous leurs missiles. Elles permettent, aussi, d’enrichir la grammaire française en matière de dissuasion, notamment dans le cadre de postures de réassurance, et de montée des tensions.

L’extension du périmètre à protéger n’influence pas le format de la dissuasion

Dès lors, la dissuasion française est équilibrée et très performante, et dispose, à tout instant, de la capacité de frapper autour de 80 grandes villes de l’adversaire. Dans le cas de la Russie, cela représenterait autour de 80 à 90 millions de victimes, soit un potentiel de destruction très supérieur aux éventuels bénéfices attendus par Moscou, pour utiliser ses armes nucléaires contre la France, ou pour venir en menacer les intérêts stratégiques.

Toutefois, si la France devait étendre le périmètre protégé par sa dissuasion, par exemple, pour y intégrer l’Allemagne, le Benelux, et plusieurs autres pays européens, il semble raisonnable d’imaginer qu’il sera indispensable d’augmenter le format de cette dissuasion.

Ce type de raisonnement, souvent avancé ces derniers jours, est cependant conceptuellement faux. En effet, le potentiel de destruction de la dissuasion française, face à un adversaire comme la Russie, excède les pertes qu’un gouvernement russe pourrait accepter d’absorber, et ce, quels que soient les bénéfices attendus, d’autre part.

Tornado OTAN partage nucléaire
Les Tornado allemands participent aujourd’hui à la mission de dissuasion de l’OTAN.

De fait, du moment où la dissuasion française est jugée efficace et suffisante, pour protéger la France et ses intérêts, face à la menace Russe, elle est aussi suffisante pour protéger un périmètre étendu en Europe, sans qu’il soit nécessaire d’en étendre le format.

En outre, par ses moyens complémentaires des FAS et de la FANu, la dissuasion française offre des moyens de riposte graduée, que ce soit face à la Russie, ou à certaines menaces émergentes potentielles, y compris au-delà du périmètre atteignable par les missions Poker de l’Armée de l’Air et de l’Espace, soit jusqu’à 3000 km des frontières françaises, par l’utilisation de la FANu, et de son porte-avions nucléaire.

Néanmoins, pour être effectivement efficace et dissuasive, face à la Russie, la France devra faire la preuve de sa détermination à assumer la sécurité de ses voisins et alliés, comme elle l’a été, jusqu’à présent, pour la protection de ses intérêts stratégiques, et ce, quelle que soit l’évolution de sa vie politique.

À ce sujet, l’ambiguïté stratégique, effectivement consubstantielle de l’efficacité de la dissuasion, représentera sans le moindre doute une faiblesse qu’il s’agira de tailler en brèche, pour Vladimir Poutine, en cas de conflit.

Les évolutions des technologies et des moyens adverses nécessitent un renforcement de la dissuasion française, indépendamment du périmètre à protéger

Pour autant, la France va probablement devoir étendre le format et les moyens de sa dissuasion, qu’il y ait, ou pas, une extension du périmètre de protection en Europe. En effet, au-delà de cette extension possible, la dissuasion française va devoir se confronter à des évolutions technologiques, susceptibles d’en affaiblir le caractère systématique et inévitable, et donc, de réduire son efficacité dissuasive.

Un ou deux SNLE supplémentaires, face à la menace des planeurs de surveillance sous-marins et des capacités antibalistiques

C’est le cas des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, et de leurs missiles SLBM, qui pourraient voir leur efficacité et leur caractère inévitable, diminuer dans les années à venir, y compris avec l’arrivée des nouveaux SNLE3G français, bien plus performants et discrets que les Triomphant.

SNLE 3G Naval Group
Vue d’artiste des SNLE 3G

En effet, l’arrivée conjointe des planeurs sous-marins de surveillance, des drones de surveillance maritime, et de capacités largement accrues, en matière de traitement algorithmique du signal, va sensiblement accroitre, dans les années à venir, le risque statistique d’une compromission opportuniste d’un SNLE à la mer, même parfaitement dilué.

Or, avec un unique SNLE à la mer en temps normal, sa compromission potentielle ouvre, pour l’adversaire, une fenêtre d’opportunités pour neutraliser la capacité de frappe de riposte française, neutralisant potentiellement l’efficacité même de la dissuasion française, tant que la position du navire demeure connue.

À cette menace, qu’il sera indispensable de traiter, s’ajoute celle qui s’appliquera sur les missiles balistiques et leurs vecteurs de rentrée atmosphérique, dans les années à venir. La Russie a déjà des capacités antibalistiques déployées autour de Moscou et de Saint-Pétersbourg, s’appuyant sur des missiles Nudol A-235, conçus pour intercepter des missiles balistiques en trajectoire exoatmosphérique.

À ces moyens existants, s’ajouteront, à l’avenir, de nouveaux systèmes antibalistiques et capables d’intercepter des vecteurs hypersoniques, dans le cadre du programme S-550. Si ni le Nudol, ni les S-550 ne seront en mesure de neutraliser l’ensemble des vecteurs lancés potentiellement par la France contre la Russie en riposte, ils seront en mesure d’en réduire le nombre, et donc le potentiel de destruction.

Peut-être même ces moyens parviendront-ils à contenir à ce point la menace stratégique, que les pertes et destructions potentielles de ces frappes de riposte, passent sous le seuil de soutenabilité, éliminant donc son caractère dissuasif.

Écosystème défense français Missile SLBM M51 France
Missile SLBM M51.3 français.

Pour palier ces deux menaces, la France devra augmenter le nombre de SNLE afin de conserver, en permanence, au moins deux de ces navires à la mer, de sorte à neutraliser la menace d’une compromission intégrale de la force océanique stratégique, par les nouveaux moyens de surveillance, tout en augmentant le nombre de vecteurs pouvant être lancé simultanément en riposte, de sorte à saturer le potentiel de protection des systèmes antibalistiques à venir.

Durant la guerre froide, la FOS était ainsi composée de 6 SNLE classe le Redoutable, pour conserver, en permanence, deux navires à la mer, et trois en temps de crise. Les progrès réalisés en matière de sous-marins et de disponibilité, pourraient peut-être permettre d’atteindre le même dispositif, avec seulement 5 SNLE3G, sans qu’il soit, alors, indispensable de passer à un format de 6 navires, chacun d’eux coutant autour de 10 Md€.

Un escadron nucléaire supplémentaire, face aux risques de premières frappes ainsi qu’aux besoins de dispersion et de réassurance

Les Forces Aériennes Stratégiques, elles aussi, devront accroitre leur format, dans les années à venir. En effet, le nombre de vecteurs disponibles, à chaque instant, devra être accru pour faire face à l’évolution des moyens de défense aérienne, contre les avions comme contre les missiles de croisière nucléaire qu’ils emportent.

Rappelons, à ce sujet, que le taux d’interception des missiles de croisière russes, en Ukraine, a été très élevé, lorsque les armées de Kyiv disposaient d’une défense antiaérienne d’une densité comparable à celle mise en œuvre par la Russie. En outre, si la vitesse et les moyens de protection de l’ASMPA-R, devraient assurer au missile français un taux de survie supérieure à ceux des KH-55 et KH-101 russes subsoniques, ces munitions demeurent à la portée de très nombreux systèmes, allant du Buk au S-400, en passant par le S-350 et le S-300.

Dissuasion française Rafale ASMPA
Rafale B de l’Aréme de l’air et de l’Espace, armé d’un missile ASMPA et de quatre missiles air-air MICA

En outre, l’arrivée de moyens de frappe hypersoniques à moyenne portée dans l’arsenal russe, comme le missile Kinzhal ou l’Oreshnik, offrent aux forces russes des moyens de frappes préventives d’autant plus efficaces que les forces aériennes stratégiques françaises seront réduites et concentrées.

Face à ces menaces, la création d’un troisième escadron de bombardement stratégique, et l’extension des moyens de soutien et d’accompagnement nécessaires à sa mise en oeuvre (ravitailleurs, Awacs, drones, escorte..), constitue la réponse la plus efficace, tant en permettant d’accroitre le nombre de vecteurs mobilisables simultanément, pour frapper un objectif en saturant ses défenses potentielles, qu’en permettant d’en accroitre la dispersion, pour mieux résister à d’éventuelles frappes préventives.

En outre, la création d’un troisième escadron au sein des FAS, constitue, aujourd’hui, la mesure pouvant être déployée sur le calendrier le plus réduit, face à l’évolution rapide des menaces. Enfin, et de manière induite, ce troisième escadron permettrait, au besoin, d’assurer plus efficacement des missions de réassurance, par exemple, en déployant des moyens à partir de bases aériennes de certains alliés européens, sans affaiblir la posture défensive nationale.

Une flottille nucléaire et un second porte-avions, pour la protection déportée des intérêts stratégiques français outremers

Bien évidemment, ce qui est vrai, pour les FAS, l’est tout autant pour la FANu, qui a pour mission de prendre le relais des FAS, au-delà de son périmètre accessible, européen et méditerranéen.

Aujourd’hui, la FANu est assurée par quelques Rafale M et une poignée de pilotes de la flottille 12F, spécialement entrainés et équipés pour mettre en œuvre le missile ASMPA-R, à partir du porte-avions Charles de Gaulle. Or, les menaces qui s’appliquent à la métropole, se retrouvent sur certains territoires ultra-marins, potentiellement menacés, eux aussi, par des nations dotées.

Rafale M armé d'un missile ASMPA nucléaire au catapultage
Rafale M des FANu equipé d’un missile ASMPA.

Si les SNLE français sont en mesure d’atteindre, au besoin, ces pays du théâtre Indo-Pacifique, les bénéfices évoqués concernant l’utilisation de la composante aérienne, ne peut être assurée qu’à partir d’un porte-avions, sachant que très rares sont les pays qui autoriseraient des Rafale et des A-400M de l’Armée de l’air, transportant des missiles nucléaires ASMPA-R, à faire escale pour atteindre le Pacifique, et encore moins, à utiliser leurs infrastructures, pour mener des missions de dissuasion.

Face à la multiplication des menaces stratégiques sur ces théâtres, la création d’une nouvelle flottille de chasse embarquée, spécialement conçue pour assurer la mission FANu, s’impose à présent, afin d’accroitre le nombre de Rafale nucléaire potentiellement mobilisables simultanément, à bord d’un porte-avions français.

Corollaire de ce besoin, une flotte disposant d’au moins deux porte-avions, permettant d’assurer une alerte à 30 jours, ou mieux, à trois navires, pour une alerte à sept jours, serait exigée, si la France étend, effectivement, employer la FANu et son potentiel dissuasif, à son plein potentiel.

Un nouveau missile balistique à moyenne portée pour former une capacité de riposte rapide et visible

Si les trois aspects d’extension de format de la dissuasion française, évoqués jusqu’ici, ne concernaient qu’une évolution homothétique des moyens, pour faire face aux évolutions des besoins et des menaces sur la mission, le dernier repose sur la création, ou plutôt, recréation d’une troisième composante stratégique, équipée de moyens sol-sol.

En effet, disposer d’un missile balistique à moyenne portée, ou MRBM, potentiellement armé d’un planeur hypersonique, à l’instar du DF-17 chinois, et mis en œuvre à partir d’un TEL mobile (Transporteur-Érecteur-Lanceur), apporterait d’importantes plus-values à la posture dissuasive française, qu’elle soit, ou pas, étendue en Europe.

DF-17 missile APL
Présentation officielle du missile MRBM hypersonique DF-17 chinois, en novembre 2019.

Ainsi, à l’instar des FAS et de la FANu, cette composante terrestre viendrait considérablement augmenter la grammaire française dans ce domaine, en offrant des moyens de réponse « en miroir », à d’éventuels déploiements ou mises en alerte de moyens similaires adverses, offrant une plus grande flexibilité et progressivité, dans le message envoyé par Paris.

Par ailleurs, par leur mobilité, les TEL transportant ces missiles, conféreraient une grande capacité de dispersion à la dissuasion française, réduisant considérablement le potentiel d’une attaque préventive adverse, pour tenter de priver la France de ses moyens stratégiques.

Enfin, cette capacité peut très efficacement répondre à des besoins de réassurance, comme ce fut le cas des missiles MRBM américains Pershing II en République Fédérale d’Allemagne en 1979, pour répondre au déploiement de MRBM SS-20 soviétiques en Allemagne de l’Est.

Parallèlement, et à l’instar du missile Oreshnik russe, le développement d’un MRBM par la France, doterait également, potentiellement, le pays d’une capacité de frappe conventionnelle à moyenne portée, particulièrement difficile à intercepter.

La défense antimissile, un volet indissociable de l’efficacité de la dissuasion

Si, lorsqu’il est question de dissuasion, l’attention se concentre avant tout sur les vecteurs de frappe nucléaire, et les moyens nécessaires pour les mettre en œuvre, l’efficacité de la posture dissuasive, repose sur un ensemble de capacités offensives et défensives plus étendu, formant la véritable efficacité de la posture dissuasive.

SAMP/T NG depart missile aster
Tir d’un missile ASTER par une batterie SAMP/T Mamba.

C’est en particulier le cas de la défense antiaérienne et antibalistique, employée pour neutraliser les vecteurs de frappe de l’adversaire. On comprend, à ce titre, dans ce qui précède, à quel point cette composante est intimement à la notion de dissuasion, puisqu’elle est au cœur du changement de format préconisé des FAS, de la Fanu, et, en partie, de la FOST.

De fait, il sera indispensable, à la France, de se doter d’une défense antimissile renforcée, si elle veut continuer de dissuader efficacement des pays comme la Russie et la Chine, produisant de très importants efforts à ce sujet, alors que les États-Unis se sont engagés dans le programme Golden Dome, précisément pour renforcer leur propre défense antibalistique et antimissile sur l’ensemble du territoire.

Ne pas se doter de moyens comparables reviendrait, pour la France, à décrocher, en termes d’équation stratégique, des autres grandes puissances nucléaires mondiales, et donc de voir l’efficacité même de sa dissuasion s’amoindrir avec le temps, avec le risque de passer sous son seuil critique d’efficacité.

+ 5 Md€ par an sur dix ans, partiellement financés par les Européens ?

Bien évidemment, un tel changement de format des forces de discussion françaises, nécessiterait des investissements considérables, venant s’ajouter à ceux déjà mobilisés dans le cadre de sa modernisation en cours, avec la conception des futurs SNLE 3G, devant entrer en service à partir de 2035, du missile ASN4G destiné à remplacer les ASMPA-R à la même date à bord des futurs Rafale F5, auxquels on peut ajouter une partie des couts de conception et de fabrication du porte-avions PANG, le futur remplacement des E-3F Sentry de l’Armée de l’Air et de l’Espace, et le développement du programme antibalistique HYDIS européen.

missile aquila MBDa
présentation du missile d’interception balsitique Aquila de MBDA en 2023 lors du salon du Bourget.

En effet, appliquer l’ensemble des mesures évoquées, nécessiterait 12 à 24 Md€ pour la construction d’un ou deux SNLE supplémentaires, et d’y ajouter leurs missiles M51.3 ; 5 Md€ pour l’acquisition d’une trentaine de Rafale F5 B et M supplémentaires, et les missiles ASN4G surnuméraires requis ; 10 Md€ pour un PANG supplémentaires, ou deux PAN moyens ; 2 Md€ pour les appareils de soutien et d’accompagnement des FAS et FANu (MRTT, Awacs NG, E-2D) ; 5 Md€ pour la conception et la fabrication d’une quarantaine de MRBM hypersoniques, et 5 Md€ pour 10 batteries SAMP/T NG supplémentaires, dans l’attente du programme HYDIS.

Au total, total, ce basculement, hors besoins RH et infrastructures, requiert 44 à 56 Md€, soit autour de 5 Md€ supplémentaires par an, pendant une dizaine d’années, d’ici à 2035, soit une hausse de 10% du budget des armées actuel de 50 Md€.

Toutefois, cet effort bénéficiant également à plusieurs pays européens, voire à tous, que ce soit potentiellement, au travers de l’ambiguïté stratégique qui est celle de la France, concernant ses intérêts stratégiques européens aujourd’hui, soit explicitement, si Paris et des pays européens venaient à former une alliance de fait dans ce domaine, il semble raisonnable d’espérer pouvoir trouver, auprès de Bruxelles, des modalités de financement assouplies, voire pour obtenir, de la Commission, des positions plus en accord avec les attentes de Paris, en matière d’autonomie stratégique européenne.

Plus généralement, la France ayant consacré, en moyenne, 0,5 % de son PIB à la dissuasion, depuis 1960, ce qui représente un cumul de 32,5 % de PIB, soit plus de 800 Md€ en 2025, Paris serait en position de négocier des aménagements de sa dette et de ses déficits, auprès des instances européennes, par exemple, en reprenant une partie de la dette française pour en réduire les couts des intérêts, qui consomment 50 Md€ d’argent public par an aujourd’hui, dans le pays.

Conclusion

On le voit, les nombreuses affirmations, faites ces derniers jours, concernant la nécessité, pour la France, d’augmenter le format de sa dissuasion, si elle venait à étendre le périmètre de protection à ses voisins européens, si elles sont exactes, dans leurs conclusions, sont erronées, dans leur raisonnement.

SSBN Borei-A
La dissuasion française va devoir se renforcer, mais pas pour les raisons (souvent) avancées 36

En effet, le dimensionnement et l’efficacité de la dissuasion française, en particulier face à la Russie, ne dépendent ni de l’étendue du périmètre à défendre, ni du rapport de force supposé, entre les moyens dont disposent Paris et la Moscou, dans ce domaine. Ceux-ci reposent, exclusivement, sur le franchissement d’un seuil critique, au-delà duquel, les destructions assurées chez l’adversaire, neutralisent ses initiatives qui pourraient déclencher ces frappes.

Ainsi, à partir du moment où, comme aujourd’hui, la France est en mesure d’éliminer les cents plus grandes villes russes, avec ses moyens propres, cette dissuasion est pleinement efficace, quels que soient les moyens détenus par l’adversaire (la France ne peut être détruite qu’une fois), ni du périmètre à protéger.

Pour autant, la France sera bien contrainte, dans les années à venir, d’étendre le format de sa dissuasion, et ce, qu’elle étende ou pas sa protection à l’Europe. En effet, l’arrivée de nouvelles capacités de détection, de frappes et d’interception des vecteurs, liés aux progrès technologiques récents, va sensiblement accroitre la vulnérabilité des moyens porteurs, qu’il s’agisse des sous-marins, des avions de combat ou des missiles.

Dès lors, pour s’assurer d’une capacité de destruction identique, supérieur au seuil de soutenabilité politique de l’adversaire (et l’expérience Ukraine montre que celui-ci est très élevé en Russie), Paris sera dans l’obligation, dans les années à venir, d’accroitre l’ensemble de ses composantes de dissuasion, mais aussi de se doter d’une troisième composante sol-sol, pour enrichir sa grammaire et ses capacités de dispersion.

Dans ce contexte, l’extension de la dissuasion, en Europe, pourrait permettre à la France, de monétiser en partie ce changement de format, et plus généralement, d’obtenir certaines compensations pour les efforts consentis par la France depuis le début des années 60, pour être prêt, aujourd’hui, à prendre le relais des États-Unis, alors que la Russie est plus menaçante que jamais.

Reste à voir si la classe politique française saura mettre de côté ses calculs électoraux et de posture nationale, pour se mettre au niveau du moment historique d’aujourd’hui, pour refaire de la France, le leader européen qu’elle n’aura jamais dû cesser d’être, ou si, comme aujourd’hui, elle se contentera de positions médiocres, sans enjeux si ce n’est de flatter les plus bruyants de leurs électeurs…

En visant un effort de défense de 3,7 % PIB, la Commission européenne veut relever le défi russe

Les européens vont-ils parvenir à augmenter leur effort de défense, afin d’assurer leur sécurité face à la Russie, tout en s’extirpant du protectorat américain ? En tout cas, les annonces de ces derniers jours, face aux déstabilisations successives de Donald Trump, semblent dessiner une trajectoire qui n’aura jamais été aussi proche de ces objectifs, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Dans ce contexte, les annonces faites, ce 4 mars, par Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission Européenne, en faveur d’un assemblage de mesures représentant, potentiellement, 800 m€ destinés à accroitre les investissements européens de défense, dans les quatre années à venir, pourraient constituer le cadre requis pour libérer les énergies et les volontés, sur le vieux continent, afin d’atteindre ces objectifs.

Comment sont composés ces 800 Md€ proposés par la Commission Européenne ? Pourquoi ce montant est-il cohérent avec les besoins pour faire face à la menace ? Comment peut-il affaiblir la Russie, bien davantage que les sanctions prises depuis 2022 ? Surtout, comment, et à quelles conditions, ces crédits pourront-ils être employés efficacement par les armées et l’industrie de défense européenne ?

800 Md€ sur 4 ans proposés par Ursula von der Leyen, pour augmenter l’effort de défense européen

Sans surprise, le grand emprunt européen espéré par Emmanuel Macron, pour financer un sursaut continental en matière de défense, n’aura pas lieu. À la place, Ursula von der Leyen, a présenté, ce 4 mars, un ensemble de mesures visant à permettre de libérer 800 Md€ supplémentaires, à destination des armées européennes, dans les quatre années à venir.

SAMP/T NG depart missile aster
La défense antiaérienne et antimissile est citée comme le premier sujet d’investissement par la Commission européenne.

Pour cela, la Commission propose deux mesures phares. La première consistera à libérer 150 Md€ de crédits, en vue d’accorder des prêts de développement et d’équipement, pour les armées de l’UE, et plus spécialement dans certains domaines comme la défense antiaérienne et antibalistique (tient donc…), l’artillerie, les missiles à longue portée, les munitions, le Cyber et la mobilité.

Au-delà de cette enveloppe initiale, la Commission propose la mise en œuvre d’une mesure de décompte des investissements de défense au-delà du planché de 2% PIB, comme évoqué par le Chancelier allemand sortant, Olaf Scholz, il y a quelques jours, à la sortie de la réunion informelle de Paris.

Selon les estimations de Bruxelles, cette mesure permettra d’élever l’effort de défense moyen des européens de 1,5 % PIB, représentant au total 650 Md€ supplémentaires sur les quatre années à venir.

Un objectif à 3,7% PIB en 2030, pour l’ensemble des armées européennes, adapté pour relever le défi sécuritaire russe et pour soutenir l’Ukraine

L’effort de défense européen moyen étant aujourd’hui de 2,05 % PIB, l’action cumulée de ces deux enveloppes, doit permettre d’atteindre un effort de défense moyen de 3,9 % PIB sur les 4 années à venir, et de 3,5 % PIB, à partir de 2030, une fois l’enveloppe de 150 Md€, consommée. Cela représentera un effort de défense de 550 Md€, au sein de l’UE, et, on peut le supposer, de 650 à 680 Md€, en euros 2025, une fois la Norvège et la Grande-Bretagne, ajoutés à ce décompte.

effort de defense commission européenne
La commission européenne de 2024 sera aux manettes jsqu’en 2029, et les prochaines élections européennes.

En 2025, la Russie va dépenser, en toute hypothèse, l’équivalent de 145 Md$, pour ses armées. Sachant que les équipements militaires russes, et les soldes des soldats, sont en moyenne 2,5 fois moins chers, à niveau équivalent, que leurs homologues européens, il est nécessaire, pour les européens, de disposer d’un budget total de 362 Md$, pour faire jeu égal avec la Russie.

À cela, il est nécessaire d’ajouter un coefficient de correction de 50 %, sachant que contrairement aux armées russes, qui sont homogènes et intégrées dans une structure unique, les armées européennes, elles, ne seront jamais intégralement déployées par leurs pays d’origine pour contrer une offensive russe, et que chaque armée européenne dispose de structures faisant doublon avec celles de leurs homologues, ceci venant grever leur efficacité globale.

Au total, donc, les armées européennes doivent disposer d’un budget supérieur à 3,75 fois le budget alloué par Moscou à ses armées, pour efficacement contenir la menace. L’effort de défense russe maximal ne dépassant pas 10 % du PIB du pays, soit 180 Md$, les dépenses de défense européennes doivent atteindre 675 Md$, soit 650 Md€, très proches d’un effort de defense de 3,5% PIB visé par le plan européen.

Le surinvestissement temporaire pour atteindre un effort de défense moyen de 3,9 à 4% PIB, quant à lui, doit permettre aux européens de combler certaines faiblesses urgentes, comme dans le cas de la défense antiaérienne et antimissile, conformément à l’analyse publiée sur ce site hier même, tout en libérant les moyens nécessaires pour remplacer les équipements envoyés en Ukraine, et prélevés sur les inventaires des armées européennes face à l’urgence.

Forcer Moscou à maintenir ses dépenses de défense au-delà du soutenable dans la durée ?

Toutefois, la trajectoire européenne pourrait avoir une autre fonction, évidemment non reconnue par les leaders politiques de l’UE, et pourtant, potentiellement, très efficace pour venir à bout, dans la durée, de la menace russe.

reunion Paris europen 17 fevrier 2025
Reunion du 17 février à Paris, après laquelle Olaf Scholz s’était prononcé en faveur du decompte des investissements de défense excedant les 2% PIB, du deficit public, dans le cadre des accords européens.

En effet, avec un budget de défense globale de 650 Md€, les européens vont faire peser une pression inadmissible sur le Kremlin, qui aujourd’hui ne dépenserait que 20% du budget des européens pour ses propres armées. Mieux encore, les européens disposeront, dans quelques années, d’un potentiel militaire équivalent à 150 % du potentiel russe, en volume, même si 35 % de ce potentiel, ne sera pas exploitable.

Comme ce fut le cas dans les années 70 et 80, cette situation pourrait pousser Moscou, et le Kremlin, à maintenir un niveau de dépense, pour les armées russes, au moins égal à celui actuellement dépensé pour soutenir l’opération militaire spéciale, en Ukraine, une fois cette guerre terminée, si tant est que cela arrive effectivement.

Or, ces dépenses pèsent très lourdement sur les finances publiques et sur l’économie russes, entrainant une importante inflation de près de 10%, une baisse drastique des investissements privés et la déliquescence du tissu économique qui s’était construit à partir de 2000. Si Moscou n’a pas l’opportunité de réduire ses dépenses de défense, avec la fin du conflit ukrainien, cette pression budgétaire et économique se maintiendra, et pourrait atteindre, d’ici à quelques années, le seuil de soutenabilité de la société russe dans son ensemble.

Une hausse brutale des crédits de défense européens, qu’il sera difficile d’employer efficacement par les armées et les industries de défense.

Reste que le lecteur attentif de Meta-defense que vous êtes, aura immédiatement perçu le plus grand point faible de la mesure annoncée par Ursula von der Leyen, son manque de progressivité.

infanterie
Doubler le budget des armées sans augmenter leur format RH n’aurait aucun sens.

Comme évoqué dans de précédents articles, la dimension budgétaire ne constitue qu’un des obstacles qui, aujourd’hui, entravent le changement de format des armées, qu’elles soient françaises ou européennes. En effet, les armées font reposer leur efficacité sur des pyramides des grades et des compétences, qui imposent une évolution ascendante particulièrement lente, afin de ne pas en déstabiliser la structure d’efficacité.

En outre, au-delà des contraintes RH, un changement de format des armées engendrent des besoins de déploiement d’infrastructures, d’équipements et d’espaces d’entrainement, ainsi que la création des structures d’encadrement et de suivi nécessaires à leur mise en œuvre.

Il en va, évidemment, de même pour la production industrielle de défense, qui nécessite, elle aussi, pour changer de format, de déployer de nouvelles capacités de production, dans de nouvelles infrastructures, et surtout de former le personnel qui armera ces centres de production, sachant que la défense est aujourd’hui l’un des secteurs industriels les plus sélectifs en matière d’emplois, qu’il s’agisse des compétences comme des profils des collaborateurs.

La solution proposée par Ursula von der Leyen, au contraire, suppose une hausse brutale des crédits de défense dans les armées, puisqu’il est question de passer, sur un à deux ans seulement, à un effort de defense de presque 4%, soit le double de l’effort de défense moyen en Europe.

On peut supposer que l’objectif de cette augmentation budgétaire, à terme, soit de doubler le format des armées européennes, et de quadrupler la production industrielle sur le vieux continent, attendu qu’elle ne représente, aujourd’hui, moins de 40% des investissements d’équipements des armées européennes.

T90M en Ukraine
Le T90M coute 4 fois moins cher que le Leopard 2A8 allemand.

Il faudra, sans le moindre doute, une dizaine d’années pour atteindre cet objectif dans le domaine RH des armées, et certainement autant, du côté industriel, sachant que, comme évoqué dans un précédent article, se tourner vers des moyens militaires importés hors de l’UE, ne constituerait qu’une faiblesse supplémentaire des armées européennes face à la Russie.

Or, la mesure, annoncée par la Commission européenne, ne concernerait que les quatre années à venir, soit le temps qu’il reste à celle-ci, avant les prochaines élections européennes, en 2029 (ce qui, incidemment, correspond aussi à la fin du mandat de Donald Trump à la Maison-Blanche, s’il respecte la constitution US).

La seule alternative, pour employer efficacement ces budgets, consistera à provisionner des moyens destinés à financer des équipements de défense dont la livraison interviendra ultérieurement, de sorte à financer principalement la dimension industrielle, dans les premières années, tout en permettant de s’appuyer sur une progression linéaire de la dimension RH, afin de respecter les impératifs des armées.

Notons également que cette mesure budgétaire, peut permettre de financer la création d’une nouvelle forme de conscription, en Europe, selon le modèle norvégien de conscription choisie, destinée à créer une défense territoriale, sans toutefois que cela obère l’indispensable progressivité pour ce modèle également.

Un surdimensionnement militaire et industriel européen qui n’a de sens que si les mesures sont pérennisées dans la durée.

Surtout, cette arrivée massive de crédits, ne peut s’imaginer, pour être efficace, que dans une démarche à moyen et long terme, visant à stabiliser les dépenses de défense européennes, au niveau nécessaire pour disposer, dans la durée, des moyens militaires et industriels nécessaires pour assurer la sécurité du continent, et la protection de ses intérêts stratégiques. Il s’agit d’éviter à tout prix les effets déstabilisants des variations de crédits et de format, dont on a pu voir, en France, les effets dévastateurs sur les armées et leurs capacités opérationnelles, de 2008 à 2015.

Armées françaises défilés Ecole de Maistrance
Il faut une dizaine d’année pour faire d’une jeune recrue entrée à Maistriance, un premier-maitre capable d’encadrer efficacement son service.

Il est donc requis de dimensionner les moyens militaires, qu’il s’agisse des capacités humaines, des infrastructures, des matériels, ainsi que des stocks de pièces et de munitions, pour atteindre un point d’équilibre avec la menace, d’une part, ainsi qu’avec l’offre industrielle déployée à cet effet, de l’autre, sachant que plus stable sera ce point d’équilibre, plus efficaces seront les investissements.

Or, les mesures annoncées par Ursula von der Leyen, ce jour, souffrent d’une dernière faiblesse critique, leur caractère nécessairement temporaire. En effet, d’une manière ou d’une autre, l’objectif de déficit de moins de 3 % PIB, s’imposera à nouveau rapidement aux économies européennes, celui-ci représentant le seuil au-delà duquel la pression de la dette souveraine augmente sur l’économie nationale, car n’étant plus compensée par l’action conjuguée de l’inflation et de la croissance.

De fait, quel que soit l’objectif visé en matière d’effort de défense, par les pays européens, en application de ces mesures, il est indispensable que ceux-ci anticipent dès à présent les mesures à prendre afin de permettre de conserver cet effort de défense, tout en ramenant le déficit public sous la barre des 3% PIB, d’ici à cinq ans, peut-être un peu plus.

Paradoxalement, la France pourrait mieux y parvenir que les autres pays européens, son industrie de défense fournissant déjà l’immense majorité des équipements de ses armées. En d’autres termes, les crédits supplémentaires qui seront dépensés, au sein de la BITD française, en application des mesures européennes, engendreront des créations d’emplois directs, indirects et induits, des recettes sociales et fiscales, ainsi que des économies sociales de ruissèlement, qui viendront naturellement compenser une partie importante des déficits engendrés par ces dépenses, et temporairement non décomptés par Eurostat.

Dassault Aviation Merignac Rafale
Les industries de défense européennes doivent être dimensionnées pour atteindre leur position d’équilibre, et non temporairement surdimensionnées.

En appliquant un modèle économique performant, articulé autant pour renforcer les armées françaises et leurs spécificités, que l’industrie de défense nationale, en particulier sur la scène internationale, il est donc possible de transformer cet épisode potentiellement traumatisant et présenté comme un nécessaire effort de la nation pour sa défense, en une solution efficace pour résorber une grande partie des déficits publics au-delà de 3% PIB.

Parmi ces modèles, on peut citer la réduction sensible de la durée de vie des équipements, au sein des armées françaises, en vue de les replacer sur le marché de l’occasion après 7 à 12 ans de service, à 35% à 50% de leur valeur d’achat, dans un modèle qui se rapproche du modèle autoporteur Socle Défense, sans en passer par la très complexe dimension de leasing.

Conclusion

On le voit, les annonces faites ce 4 mars, par la présidente de la Commission Européenne, révèlent une très haute ambition des européens en matière d’effort de défense, afin d’être en mesure de faire face à la menace russe, sans l’appui ni la protection potentielle des États-Unis.

En outre, les 150 Md€ de prêts, ainsi que la décote des investissements excédant le seuil des 2% PIB d’investissement de défense, du déficit de calcul de Maastricht, pourraient permettre aux européens de passer d’un effort de défense proche de 2% PIB, aujourd’hui, à presque 4 % PIB, pour les quatre années à venir, avant de revenir autour de 3,5 % PIB, à partir de 2030.

Un tel niveau d’investissement est suffisant pour maintenir la Russie sous pression, et l’amener à conserver un effort de defense proche de 10% de son PIB, soit à la limite de son seuil de soutenabilité, entrainant nécessairement le délitement de l’économie russe, dans les années à venir.

KNDS Leclerc Evolution Eurosatory 2024
Leclerc Évolution de KNDS présenté au salon Eurosatory – C’est maintenant ou jamais ! (Photo F. Dosreis)

Pour autant, ce surinvestissement, proposé par Ursula von der Leyen, souffre de deux caractéristiques qu’il faudra, impérativement, modérer dans son application, en particulier en France, qui doit, conjointement, réduire ses propres déficits publics non-défense.

D’abord, cette hausse de crédits s’avèrera particulièrement élevée et brutale, alors que la construction d’une force armée efficace, comme d’une industrie de défense perenne et performante, s’inscrit dans une montée en charge progressive sur un minimum de dix ans, soit le temps nécessaire pour faire d’une jeune recrue, un adjudant, ou un commandant expérimenté, et pour constituer l’ensemble des pyramides des âges, des grades et des compétences, arrivant jusqu’à eux.

Ensuite, l’aide européenne, proposée par la Commission, sera inévitablement temporaire, alors que ces investissements ne trouveront leur efficacité, qui si l’effort de défense atteint, est effectivement maintenu, au-delà des mesures européennes elles-mêmes.

Il sera donc indispensable, dès le lancement de cette opportunité proposée par Bruxelles, que les européens mettent immédiatement en œuvre des modèles de soutenabilité, permettant de recoller avec le plafond de déficit public de 3% PIB, avant que ces mesures prennent fin, la pire des options étant de subir, dans quelques années, une baisse brutale des crédits de Defense, pour des raisons budgétaires, alors même les menaces seront à leur plus haut niveau, de 2030 à 2035, peut-être au-delà.

En d’autres termes, si le plan européen peut faire penser au plan Covid, il doit être mis en œuvre d’une manière radicalement différente, que ce qui fut fait par la France, sachant que, contrairement à la menace virale, qui était évidemment appelée à s’amenuiser avec le temps et la montée en puissance de l’immunité collective, les mondiales géostratégiques mondiales sur l’Europe, elles, n’iront pas en diminuant avec la fin de l’aide européenne.

L’échec du Gripen en Colombie préfigurent-ils un basculement de la stratégie export défense des États-Unis ?

Il y a quelques mois, alors que l’Armée de l’air colombienne s’était exprimée en faveur du Rafale français, pour remplacer ses Kfir israéliens, le président Gustavo Petro prit l’initiative de négocier avec Stockholm et Saab, pour que la chasse colombienne s’équipe de chasseurs JAS 39 Gripen.

Les choses semblaient bien se dérouler pour le chasseur monomoteur suédois, jusqu’il y a quelques semaines, lorsque la nouvelle administration américaine de Donald Trump, refusa d’accorder à Stockholm la licence de réexportation du turboréacteur F414 de General Électrique, qui propulse le chasseur suédois, alors que Washington déploie à présent des trésors de pressions et contraintes, pour amener Bogota à se tourner vers le F-16V.

L’épisode colombien doit-il être interprété comme un épiphénomène, ou comme la première étape d’une stratégie américaine visant à reprendre le contrôle du marché occidental des chasseurs légers et moyens ? Quels sont les appareils potentiellement concernés par ce revirement américain ? Et comment cette stratégie va-t-elle redessiner la réalité du marché aéronautique militaire mondial ?

L’administration Trump refuse la vente des turboréacteurs GE F414 pour les Gripen pour les forces aériennes colombiennes

Dépendre de technologies américaines, peut s’avérer un handicap très lourd, en particulier lorsqu’il s’agit de technologies militaires. C’est l’amère expérience que viennent de faire les dirigeants du groupe suédois Saab, en Colombie.

Kfir C10 Forces aériennes colombiennes
Les forces aériennes colombiennes se sont vues accourder un surcis par les autorités israléiennes, qui ont accepté de renouveler le contrat de maintenance de la flotte de Kfir jusqu’en 2026.

En effet, aux termes d’une campagne commerciale et d’influence particulièrement bien menée, Saab était parvenue à prendre l’ascendant sur le Rafale français et le Typhoon européen, tous deux étant considérés comme les favoris, jusqu’il y a quelques mois, pour le remplacement des Kfir colombiens.

Les enjeux étaient à la taille des efforts déployés, pour Saab comme pour Stockholm. En effet, depuis 2015 et le contrat brésilien pour la vente de 36 Gripen E/F, l’avionneur suédois n’a plus signé de nouvelles commandes à l’exportation, en dehors de 4 Gripen C/D supplémentaires pour la Hongrie, étant systématiquement écarté face au F-35A, au Rafale et au F-16V.

Or, Saab avait obtenu le soutien financier de Stockholm, pour developper le Gripen E/F, bien plus évolué que le modèle C/D précédent, précisément en s’appuyant sur la promesse d’un marché export en forte demande, et de 100 à 200 cellules pouvant être exportées. On comprend, dans ce contexte, l’importance stratégique que représentait le contrat potentiel avec la Colombie pour 16 à 18 appareils.

La douche froide est venue, il y a quelques semaines, de la nouvelle administration américaine. Celle-ci a, en effet, refusé à la Suède, l’autorisation d’acquérir les turboréacteurs F414 qui propulsent le Gripen E/F, pour les réexporter vers la Colombie. Dans le même temps, Washington multiplie les pressions diplomatiques et économiques sur Bogota, pour amener les forces aériennes colombiennes à se tourner vers le F-16V américain, concurrent direct, en performances comme en configuration, du Gripen Suédois.

La technologie des turboréacteurs est la plus discriminante dans l’aéronautique militaire

Or, si Saab est privé de l’autorisation d’acquérir le F414, pour équiper ses Gripen sur la scène internationale, l’avionneur suédois devra faire une croix définitive sur les espoirs d’exportation de son chasseur de génération intermédiaire. Et le risque que le refus de Washington, à ce sujet, se systématise, sont très importants.

Gripen E/F Saab Suède
Le Gripen E/F suédois s’appuie sur le turboreacteur Ge F-414 du F/A-18 E/F Super Hornet, alors que le Gripen C/D est équipé du F404 du Hornet. Stockholm s’était tourné vers le britannique Rolls-Royce pour motoriser le J-29 Tunnan (1951), et le J-35 Draken (1960), avant de se tourner vers des turboreacteyrs americains pour le j-37 Viggen (1971) et le <<j-39 Gripen (1988)

En effet, le Gripen, en version E/F équipée du F414, ou en version C/D propulsée par le F404 du même motoriste américain, General Electric, est aujourd’hui engagé dans plusieurs compétitions internationales, et en particulier en Thaïlande et aux Philippines, ses plus grandes chances de succès aujourd’hui.

Cependant, à Bangkok comme à Manille, les avionneurs américains déploient, là aussi, de très importants efforts en vue d’imposer des appareils de conception américaine. On peut donc aisément anticiper que Washington usera de la même mesure coercitive contre le Gripen dans ces deux compétitions, ce qui risque bien de priver Saab de toute perspective d’exportation future, et de menacer l’avenir de la filière chasse suédoise.

Il n’est pas envisageable, pour Saab, de se tourner vers un autre moteur occidental, pour son Gripen. En effet, seuls deux autres pays occidentaux maitrisent les technologies et les savoir-faire pour concevoir et fabriquer des turboréacteurs d’avions de combat, la France avec Safran, et la Grande-Bretagne, avec Rolls-Royce.

Or, ni le M88 français qui propulse le Rafale (7,5 tonnes avec PC), ni l’EJ200 britannique de l’Eurofighter (9 tonnes avec PC), n’a été conçu pour fournir la même puissance que le F414 américain (10 tonnes avec PC), alors que l’appareil suédois a été dessiné autour du turboréacteur américain, et qu’une remotorisation complète, supposerait une étude longue et très couteuse.

En outre, la technologie des turboréacteurs militaires est, aujourd’hui, et de manière incontestable, la plus discriminante dans ce domaine. Il a ainsi fallu à la Chine plus de 35 ans d’investissements et d’efforts très importants, pour parvenir à produire des turboréacteurs suffisamment fiables pour remplacer les modèles russes jusqu’ici employés, alors que l’Inde n’y parvient toujours pas, après 25 ans d’efforts.

Une stratégie américaine qui vise à supprimer l’émergence de nouveaux avionneurs mondiaux ?

De fait, non seulement la remotorisation du Gripen serait incompatible, budgétairement et commercialement, avec la poursuite des négociations en cours avec la Colombie, les Philippines et la Thaïlande, mais l’offre internationale de turboréacteurs, adressable par Stockholm, dans ce domaine, ne répond pas aux besoins spécifiques du Gripen E/F, alors qu’une ambition nationale est inenvisageable à ce sujet.

F-16V
Le Gripen est un concurrent direct du F-16V de l’américain Lockheed Martin, proposé notamment par Washington en Colombie et aux Philippines, face à l’appareil suédois.

Toute la question, à présent, est de savoir à quel point les États-Unis entendent systématiser la démarche, afin de privilégier leurs propres exportations d’équipements de défense.

En effet, dans le cas du Gripen E/F, le prix du turboréacteur F414, de l’ordre de 5 m€, ne représente que 7% du prix de l’aéronef de 70 m€ en conditions de vol standard à destination de la BITD américaines, contre 100% de 80 m€, pour un F-16V, 110 m€ pour un F-35 et 120 m€, pour un F-15EX. Mieux encore, le contrat de maintenance annuel d’un appareil représente souvent 4 à 6% de son prix d’achat, soit en moyenne, 3,5 m€ par an, pour un Gripen, dont seulement 0,5 m€ pour le F414 et la BITD américaine, contre 4 m€/an pour un F-16V.

Or, tout indique, aujourd’hui, que Donald Trump et son administration, feront tout ce qui est en leur pouvoir, pour systématiquement privilégier, au-delà de toute autre considération, le commerce extérieur américain, quitte à saboter les possibilités d’exportation de ses alliés les plus proches pour cela.

L’orientation prise par Washington, à ce sujet, ne devrait d’ailleurs surprendre personne. On se rappelle, ainsi, qu’en 2019, Donald Trump avait fait classer, en urgence, un composant électronique dédié à la navigation GPS, dans la liste ITAR. Celui-ci était, alors, employé à bord du missile de croisière franco-britannique SCALP-EG, celui-là même que Le Caire s’apprêtait à commander à la France, aux côtés de chasseurs Rafale supplémentaires.

Rafale SCALP-EG
En 2019, l’administration US de Donald Trump intégrant un composant employé par le missile franco-britannique SCAL-EG, pour faire derailler une commande de Rafale supplémentaires pour les forces aériennes Egyptiennes. Cet épisode montre le caractère très transitoire du label ITAR-FREE, souvent affiché par les indsutriels européens, à tort.

Peu après, l’autorisation de réexportation de ce composant de seulement quelques dizaines de $, vers l’Égypte, fut refusée à la France, ce qui fit dérailler les négociations au sujet du missile et des Rafale supplémentaires. Ceux-ci seront, tout de même, commandés par les autorités égyptiennes trois ans plus tard, après que MBDA a remplacé le composant américain dans le système de guidage de son missile.

Cet épisode doit également rappeler aux européens, que la classification ITAR-Free, souvent mise en avant au sujet de certains équipements, ne vaut que le jour de son annonce, si l’équipement en question contient des composants d’origine américaine. Ceux-ci peuvent, à tout moment, faire l’objet de mesures de rétention par Washington, spécialement lorsqu’il s’agit de défendre ses intérêts commerciaux.

Gripen, Boramae, Kaan, M-346 et même Eurodrone : un grand nombre de programmes occidentaux aéronautiques militaires à présent menacés sur leurs ambitions d’exportation

Reste que le Gripen est loin d’être le seul appareil de combat non américain, à avoir été développé autour d’un propulseur made in USA. Tous, à présent, sont directement menacés par la nouvelle stratégie commerciale de l’administration Trump.

C’est notamment le cas des avions de combat sud-coréens, le T/FA-50 golden Eagle, acquis notamment par la Pologne et les Philippines, et propulsé par le GE F404 du F/A-18 Super Hornet, et surtout le nouveau KF-21 Boramae, un chasseur bimoteur de génération intermédiaire prometteur, équipés de deux GE F414 du Super Hornet.

KA-21 Boramae atterrissage
Séoul a de grands espoirs concernant le KF-21 Boramae sur la scène internationale. Mais ces espoirs risquent fort d’être taillés en brèche par la nouvelle stratégie US, alors que l’appareil sud-coréen s’appuie sur le meme turboreacteur F414 que le JAS 39 gripen.

Si Washington n’empêchera certainement pas Séoul d’acquérir ces réacteurs pour ses propres avions de combat, tout porte à croire, à présent, que ceux ne recevront plus d’autorisations de réexportation, concernant les F404/414, en particulier alors que le T-50 évolue dans la même catégorie que le nouveau T-7A de l’USAF, et que le KF-21 Boramae peut représenter une alternative face au F-35A et au F-15EX.

Il en va exactement de même au sujet des Tejas et Tejas Mk1A indiens, un chasseur monomoteur léger propulsé par le F404, et le futur Tejas Mk2, qui doit être propulsé par le F414. Là encore, si Trump ne s’opposera pas à la vente des turboréacteurs pour les appareils destinés aux forces aériennes indiennes, d’autant que celui-ci a également ouvert la porte au F-35A pour New Delhi, il est peu probable que Washington permette l’exportation de ces modèles.

Le nouveau chasseur TF Kaan turc est un appareil bimoteur sensé appartenant à la 5ᵉ génération, et propulsé par deux turboréacteurs GE F110, celui-là même qui équipe les F-16 Block 50 des forces aériennes turques. On peut penser, au sujet de cet appareil, qu’Ankara pourra éventuellement se tourner vers l’EJ200 de Rolls-Royce, le chasseur étant encore en développement, alors qu’Ankara pourrait commander 40 Eurofighter providentiels pour Londres, et le maintien de sa chaine d’assemblage jusqu’en 2032, avant de basculer vers le Tempest.

TAI Kaan premier vol 20 fevrier 2024
Le Kaan turc est un chasseur moyen bimoteur propulsé par deux F110 américains, identiques à ceux qui équipent les F-16 Block 50 des forces aériennes turques.

Même l’appareil d’entrainement avancé italien M-346, pourrait voir sa carrière internationale se déliter rapidement, celui-ci étant propulsé par un turboréacteur Honeywell/ITEC F124 américain, alors que l’avion italien est un concurrent frontal du Boeing T-7A américain.

Le basculement américain pourrait même toucher la France, au travers du programme Eurodrone. Rappelons qu’en 2022, italiens et allemands firent pression pour que le drone MALE européen, soit équipé du turbopropulseur CATALYST de General Electric, certes assemblé en Italie, et ITAR-free (à ce moment-là) mais de conception américaine, au détriment du turboréacteur Ardiden du Français SAFRAN, entièrement national. Bien joué…

Safran et Rolls-Royce, la planche de salut des européens

Paradoxalement, la position américaine pourrait bien s’avérer, rapidement, bénéfique pour les avions de combat et d’entrainement européens, et en particulier ceux conçus autour de moteurs français ou britanniques.

En effet, celle-ci pourrait drastiquement limiter les effets néfastes et délétères que représente l’arrivée de concurrents émergents, très largement soutenus par des politiques publiques volontaires, comme la Corée du Sud et la Turquie. Mieux encore, elle pourrait bien, à court terme, entrainer un basculement radical de plusieurs pays, vers des offres et des équipements européens plutôt qu’américains, considérant l’instrumentalisation faite par Washington de la vente de ses équipements de défense.

EJ200 eurofighter
Le britannie Rolls-Royce a developpé le turboracteur EJ200 de l’Eurofighter Typhoon.

Notons également qu’avec la suppression de la législation CAATSA contre la Russie, cette nouvelle stratégie américaine pourrait paver la voie pour un retour en force de Moscou sur le marché international de l’armement, précisément en représentant une alternative bien moins regardante que Washington, sur l’utilisation faite des équipements militaires vendus.

Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, la France et la Grande-Bretagne représentent, sans la moindre doute, deux pôles de compétences salvateurs pour les européens, non seulement dans le domaine des armes nucléaires, mais aussi dans celui des moteurs aéronautiques, des systèmes balistiques, des sous-marins à propulsion nucléaire, et de nombreuses autres technologies critiques, développées à grands frais par Paris et Londres, au fil des décennies, et qui, aujourd’hui, représentent les seules alternatives adressables aux compétences technologiques américaines dans de nombreux domaines.

Conclusion

On le voit, bien que passée relativement inaperçue, dans le chaos international ambiant de ces dernières semaines, l’annonce par Washington, du refus de livrer les turboréacteurs F414 à la Suède, pour équiper les JAS 39 Gripen E/F destinés à la Colombie, représente, une nouvelle fois, une rupture radicale et profonde de l’administration américaine, avec la stratégie appliquée par les États-Unis à ce sujet, depuis plusieurs décennies.

Pour l’équipe dirigeante américaine, il semble, en effet, hors de question de permettre à une offre concurrente à celle portée par sa propre industrie aéronautique et militaire, de se positionner sur la scène internationale, si celle-ci s’appuie sur certaines technologies et équipements d’origine américaine.

Eurodrone
Le choix du turbopropulseur américain CATALYST pour l’Eurodrone va certainement empecher son exportation, tout au moins tant que Donald retera à la Maison Blanche.

Ce faisant, de nombreux programmes actuels et futurs, comme le KF-21 Boramae sud-coréen, le TF Kaan turc, le Tejas indien et même l’Eurodrone européen, vont certainement se voir interdire toute démarche d’exportation, en dehors de leurs pays d’origine, alors même que beaucoup d’entre eux s’appuient sur un modèle économique incluant un recours à l’exportation, pour trouver leur équilibre et leur pérennité.

Toutefois, la stratégie décidée par Donald Trump, à ce sujet, pourrait bien être à double tranchant pour Washington, en étendant l’attractivité des systèmes non américains, qu’ils soient européens, russes et même chinois, sur la scène internationale, ceux-ci pouvant être perçus comme plus sûres, et moins contraints, que les modèles américaines.

Reste à voir, à présent, si la stratégie appliquée contre Saab et la Suède par Washington, s’étendra à d’autres compétitions, comme en Thaïlande ou aux Philippines, ainsi que si elle s’étendra à d’autres domaines, comme la construction navale militaire ou les moteurs d’avions civils ?

Quoi qu’il en soit, on remarque que la nouvelle réalité géostratégique sui se dessine depuis le retour de Donald Trump dans le Bureau Ovale, se décline bien au-delà des déclarations qui font la polémique depuis six semaines maintenant, dans des décisions bien moins relayées, et pourtant au moins aussi significatives, comme la fin des sanctions CAATSA contre la Russie, et celle des autorisations d’exportation de certaines technologies clés militaires.

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Trump, Poutine…: Pourquoi les européens n’ont-ils rien vu venir ?

Cela fait six semaines, maintenant, que Donald Trump est revenu dans le Bureau Ovale. Sur cet intervalle de temps, le président américain, et son administration, s’ils ont amené israéliens et palestiniens à signer un cesser-le-feu, ont également multiplié les menaces contre leurs alliés les plus proches, qu’il s’agisse du Canada, destiné à devenir le 51ᵉ État américain selon Donald Trump, du Danemark devant céder le Groenland, ou de l’Ukraine, menacée de tous les maux, si elle ne cédait pas aux entreprises américaines, une partie de son sous-sol.

Pour les européens, le choc est aussi rude que brutal, l’immense majorité d’entre eux ayant bâti toute leur architecture de défense, sur la certitude de pouvoir bénéficier du bouclier nucléaire américain, et de la protection des armées US en cas de conflit conventionnel.

Dès lors, depuis la charge menée par J.D. Vance, le vice-président américain, et Pete Hegseth, le Secrétaire à la Défense, à l’occasion de la Munich Security Conference, les européens tentent, tant bien que mal, de trouver, ensemble, une stratégie collective permettant de palier les menaces de l’exécutif US, tout en cherchant une voie leur permettant, collectivement ou individuellement, de revenir dans les bonnes grâces de la Maison-Blanche.

Cette stupéfaction européenne, face à Donald Trump, n’est pas sans rappeler celle qui les frappa, il y a trois ans maintenant, lorsque Vladimir Poutine ordonna le lancement de son opération militaire spéciale en Ukraine, qui ne devait alors durer que de 3 jours à 3 semaines.

Y a-t-il des similitudes entre ces deux épisodes aussi traumatisant que mal anticipé par les européens ? Pourquoi les européens, et plus généralement, les occidentaux, sont-ils mal armés pour anticiper les décisions des autocrates et populistes ? Et quelles sont les autres menaces de ce type qui pourraient émerger dans les années à venir ?

Les européens n’ont pris conscience de la menace russe contre l’Ukraine que quelques semaines avant le début de l’offensive du 24 février 2022

L’un des épisodes les plus révélateurs de la surprise et la stupéfaction des européens, concernant le début de l’opération militaire spéciale russe en Ukraine, aura été le post publié sur LinkedIn par le chef d’état-major de la Bundeswehr, le Lieutenant General Alfons Mais. En quelques mots bien choisis, l’officier général allemand prévenait de l’impossibilité, pour la Bundeswehr, d’assurer la protection du sol allemand, en raison de budgets très insuffisants pendant de trop nombreuses années.

Olaf Scholz
trois jours après le début de la guerre en Ukraine, Olaf Scholz annonçait la libération d’une enveloppe budgétaire de 100 Md€, pour combler les faiblesses les plus critiques de la Bundeswehr.

Le message du général Mais fit l’effet d’un électrochoc en Allemagne, ainsi qu’en Europe, amenant le très économe et profondément antimilitariste chancelier Olaf Scholz, à annoncer la création d’une enveloppe de 100 Md€ pour financer les programmes les plus urgents de la Bundeswehr, et une trajectoire pour arriver, dès 2023, à un effort de defense de 2 % PIB.

Rares étaient ceux, en Europe, à croitre à la possibilité d’une agression russe unilatérale contre l’Ukraine, avant que celle-ci ne débute, en dehors des pays Baltes et de la Pologne, par ailleurs jugés en Europe de l’Ouest comme menés par un profond sentiment anti-russe. Ainsi, le président Macron et le Chancelier Scholz, ont multiplié les initiatives pour tenter de s’entendre avec Vladimir Poutine, persuadés que les 200,000 hommes, 1200 chars et 400 avions de combat déployés autour des frontières ukrainiennes par les armées russes, ne représentaient qu’une forme de négociation musclée de la part de Moscou.

Pourtant, les signes étaient bien perceptibles depuis longtemps, sans même parler de la Géorgie en 2008, de la prise de la Crimée en 2014 et de la guerre dans le Donbass, à partir de 2015. Ainsi, dès le mois de mai 2021, les armées russes entamèrent une série de manœuvres et d’entrainement à la frontière de l’Ukraine, reproduisant, à l’identique, la stratégie employée avant le déclenchement de l’attaque contre la Géorgie.

Après chaque exercice, tous les deux mois, Moscou annonçait la fin de celui-ci, et le retrait des troupes. Les clichés satellites et les observations OSINT montraient, au contraire, que seule une partie des équipements était retirée, l’autre partie restant sur place pour former un contingent de matériel de dimension croissante, mobilisable sur un préavis très court, simplement en transportant les personnels.

Dans le même temps, la communication russe, directe via ses canaux de presse traditionnels, et induits par des opérations de manipulations de relais occidentaux, mettaient de plus en plus l’accent sur la menace que représentait l’Ukraine, contre la Russie, et en particulier sur ses négociations concernant son éventuelle adhésion à l’UE et à l’OTAN.

Offensive russe Kyiv 25 février 2022
Début des frappes russes contre l’Ukraine, dans la nuit du 24 au 25 février 2025. Jonathan Ernst – RC130CF82580

Plus en amont, le discours russe, que ce soit sur la scène nationale comme internationale, devenait, depuis plusieurs années, de plus en plus belliqueux vis-à-vis de l’Europe, tout en flattant le nationalisme russe, et la singularité de la nation russe dans l’histoire et le monde. Dans le même temps, Moscou avait considérablement modernisé et étendu ses armées, passées de 800,000 à 1,2 m de 2016 à 2020, et l’arrivée de matériels plus modernes comme les chasseurs Su-30SM, Su-34 et Su-35s, les chars T-72B3M, T-80BVM et T-90M, ou les nouveaux missiles Sarmat, Bulava et Kinzhal.

Toutefois, pour les européens, les conséquences économiques et sociales contre la Russie, si celle-ci venait à attaquer l’Ukraine, ainsi que le rapport de force, très loin d’assurer aux armées russes une victoire contre les armées de Kyiv, suffirent à les convaincre de gesticulations orchestrées par Vladimir Poutine, pour obtenir certaines concessions des européens sur le prix du gaz et sur l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, sans jamais envisager la possibilité d’une volonté réelle d’attaquer, avant le 24 février 2022 au petit matin.

Les européens n’ont pas voulu croire au basculement américain de Trump, et résistent encore malgré les évidences.

En bien des aspects, la dynamique ayant entouré la dégradation très rapide des relations entre européens et américains, avec un risque bien réel sur la sécurité du vieux continent, et sur l’unité du bloc occidental, est similaire à celle qui, trois ans plus tôt, entoura le début du conflit en Ukraine.

Là encore, le choc engendré par le basculement de la position américaine, avec le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, aurait pu être largement atténué, si les européens avaient un minimum observé l’ensemble des signes qui étaient pourtant très visibles, à ce sujet.

Trump réduction des dépenses de défense poutine
Depuis son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump applique avec méthode son programme électoral. Pourtant, les européens ne l’avait anticipé.

Ainsi, dès le début de la campagne présidentielle américaine, en janvier 2023, et l’organisation des primaires républicaines, il était évident qu’à présent, Donald Trump détenait l’ensemble des rouages du Grand Old Party, celui-ci ayant méthodiquement éliminé toutes les voix dissonantes n’étant pas parfaitement alignée avec ses positions et son leadership. Celle-ci était à ce point forte, que plusieurs de ses adversaires républicains les plus farouches, comme J.D. Vance, durent faire acte de contrition et de soumission, pour poursuivre leur carrière politique.

Outre l’absence de pluralité, autour de Trump, la campagne présidentielle a été marquée par deux aspects particulièrement notables. D’abord, la très grande liberté que prenait le candidat, avec les faits, n’hésitant pas à soutenir des faits parfois farfelus, sans que la moindre mise en doute soit admise, au point que le fact checking fut banni des débats télévisés politiques américains.

Ensuite, le candidat républicain a multiplié les menaces concernant l’Europe et les alliés des États-Unis, les jugeant comme responsables du déficit commercial américain, et leur promettant à la fois de futurs droits de douanes très élevés, et la fin de la protection militaire américaine, tout en présentant, dans le même temps, des autocrates autoritaires comme Vladimir Poutine, Xi Jinping ou R.T Erdogan, comme des interlocuteurs valables et respectés.

Toutefois, là encore, les européens ne voulurent pas voir la menace, et encore moins l’anticipé. Ils se réfugièrent d’abord derrière la possible défaite électorale de Trump face à Joe Biden, puis face à Kamala Harris, en dépit de sondages très indécis. Ensuite, la plupart des dirigeants européens, se sont autopersuadés que les menaces de Trump n’étaient que météoriques, à visée électorale, et que jamais il ne les mettrait en œuvre, tant la relation entre les États-Unis et leur pays, était importante, pour eux comme pour Washington.

Pourquoi les européens sont-ils mal armés pour comprendre les autocrates et les populistes ?

Dans les deux cas, les européens se réfugièrent dans un puissant biais de confirmation, écartant les signaux d’alerte, pour ne réagir qu’aux seuls signes pouvant modérer le risque. En outre, à chaque fois, ils refusèrent fermement de mettre en œuvre des mesures conservatoires, avec la crainte d’engendrer une réaction amplifiant les risques, tant à la Maison-Blanche qu’au Kremlin.

réduction des dépenses de défense vladimir Poutine
Vladimir Poutine avait très mal évalué les risques lorsqu’il a engagé son armée dans l’offesnive contre l’Ukraine. Il lui fallut mettre à genou son économie, perdre 200,000 hommes et en estropier au moins autant, pour pervenir à faire d’un echec stratégique, une possible victoire tactique.

À ces deux entraves cognitives, concernant l’ensemble des européens, dans chacun des deux cas, se sont ajoutés des biais purement nationaux, que l’on a pu observer en France et en Allemagne, traditionnellement russophiles, face à la Russie, et que l’on retrouve, à présent, en Pologne et en Italie, les plus américanophiles des européens, face à Donald Trump, tous refusant de voir l’évidence, en se basant sur des supposées relations privilégiées.

Le fait est, les européens, et plus généralement le bloc occidental, a perdu, au cours des 80 années ayant suivi la fin de la Seconde Guerre mondiale, une grande partie de ses facultés d’analyse, en particulier lorsqu’ils doivent anticiper les réactions de dirigeants caractérisés par un égo surdimensionné, parfois teinté d’une forme de mysticisme et d’une mission historique, et par un contrôle ferme et sans partage de toutes les rênes du pouvoir, ne souffrant d’aucune contestation.

Ainsi, nu doute que si Vladimir Poutine avait été entouré d’un politburo équilibré, comme en Union soviétique après Joseph Staline, celui-ci aurait réfléchi à deux fois avant d’attaquer l’Ukraine, ce qui a déjà couté la vie à plus de 200,000 russes, et plonge l’économie russe dans un chaos que n’avait plus connu le pays depuis les années Eltsine.

De même, si Donald Trump était encore entouré de conseillers comme le General Mattis, son secrétaire à la Défense, lors de son premier mandat, il ne multiplierait pas de manière aussi inconsidérée les menaces et les invectives, contre ses propres alliés, au risque de les voir s’émanciper de la tutelle américaine, pourtant construite patiemment par toutes les administrations américaines depuis Harry S. Truman.

Mattis trump
Lors de son premier mandat présidentiel, le président Trump avait été modéré dans ces decisions par l’endadrement du parti républicain, comme lé général Mattis, devenu depuis un des plus fervent opposant du nouveau président américain.

Ainsi, les européens se sont, à chaque fois, persuadé que leur interlocuteur choisirait la voie la plus raisonnable, offrant le plus grand bénéfice pour un minimum de risque, alors que ces derniers ont simplement visé la trajectoire offrant, potentiellement, les gains les plus importants, de leur point de vue, en ne tenant compte des risques que d’une manière secondaire.

En d’autres termes, là où les européens ont appliqué un filtre géopolitique et géostratégique pour anticiper les décisions de Donald Trump comme de Vladimir Poutine, ceux-ci auraient dû employer une forme de profilage psychologique, bien plus performant et efficace, face à ce type de personnalité, dans leurs contextes politiques respectifs.

Chine, Turquie…: quelles sont les menaces émergentes pour les européens ?

Cela posé, on constate que plusieurs autres pays et dirigeants mondiaux, s’inscrivent dans ce même schéma. C’est notamment le cas de Xi Jinping, le président chinois. Comme Poutine, celui-ci a pris l’ensemble des bras du pouvoir chinois et éliminé toutes les voix dissonantes, depuis son arrivée à la tête du pays en 2012.

L’un des signes très efficaces, pour intégrer ou pas un leader politique à ce modèle, concerne les adaptations constitutionnelles qu’ils ont entrepris pour conserver le pouvoir. Ainsi, en 2021, Vladimir Poutine a fait modifier la constitution russe, pour éliminer la limite de deux mandats présidentiels successifs, qui l’obligeât à céder la présidence à Dmitry Medvedev de 2009 à 2012.

Xi poutine 2019
Xi Jinping comme Vladimir Poutine ont fait modifier les regles electorales, pour conserver le pouvoir au delà des deux mandats exigés par leurs constitutions respectives. Combien faudra-t-il de temps à Trump pour tenter de faire de même ?

Pour le président russe, les immenses manifestations de la jeunesse russe contre sa réélection de 2012, ont été la conséquence de la mandature Medvedev, ainsi que de l’occidentalisation de l’opinion publique russe. C’est d’ailleurs à partir de ce moment-là, que le Kremlin refit de l’OTAN et de l’occident, son adversaire désigné, dans la doctrine militaire russe.

Le président chinois Xi Jinping fit exactement comme Vladimir Poutine, trois ans plus tôt, en modifiant la constitution et les règles du Parti Communiste Chinois, pour lui permettre de rester à la tête du pays, de manière illimitée.

Un autre dirigeant d’une grande puissance militaire a, également, pris certaines libertés constitutionnelles, pour conserver le pouvoir. Il s’agit de R.T Erdogan, le président turc, qui s’est fait élire en 2023, pour un troisième mandat de cinq ans, alors que la constitution turque limite les mandats présidentiels successifs à deux.

Or, comme Poutine, Trump ou Xi, avec qui il entretient par ailleurs de très bonnes relations, Erdogan a, lui aussi, éliminé méthodiquement les voix dissonantes au sein du Parti de la Justice et du Développement qu’il dirige, et qui est proche de la Mouvance des frères musulmans. Comme eux, il est par ailleurs animé d’un profond sentiment national, et d’une mission historique, celle de redonner la Turquie la place qui était la sienne avant les désastreux arbitrages post Première Guerre mondiale, qui donnèrent la Trace et la mer Égée à la Grèce, et démantelèrent les possessions proche-orientales de l’Empire Ottoman.

Erdogan Trump
Donald Trump et R.T Erdogan ont lié d’excellentes relations lors du premier mandat du premier, en dépit des sanctions CAATSA imposées contre Ankara par le Congrès, et non par le président Trump.

Comme eux, R.T Erdogan a montré qu’il pouvait prendre des décisions et des positions en rupture avec la trajectoire historique turque depuis son adhésion à l’OTAN, comme lorsqu’il décida de soutenir militairement la tripolitaine dans la guerre civile libyenne, ce malgré l’embargo sur les armes imposé par l’OTAN. En outre, à l’instar des trois hommes, Erdogan est adepte des revendications territoriales unilatérales, parfois par la force militaire, que ce soit dans le Kurdistan Syrien ou Irakien, en mer Égée et Méditerranée orientale.

Paradoxalement, certains pays, pourtant désignés comme des adversaires potentiels par l’occident depuis de nombreuses années, n’entrent pas du tout dans cette catégorie. C’est le cas, par exemple, de l’Iran, dont la structure de pouvoir, bien qui pilotée par les gardiens de la révolution d’une main de fer, est beaucoup plus distribuée qu’il n’y parait. D’autres pays, comme la Biélorussie, cochent toutes les cases, mais leur dirigeant semblent surtout particulièrement habiles pour éviter les confrontations directes.

Conclusion

Quoi qu’il en soit, on comprend, à présent, les raisons de l’impréparation des européens, face à Donald Trump, qui sont les mêmes que celles qui permirent à Vladimir Poutine de figer les européens pendant plusieurs jours, au début de l’offensive contre Kyiv, et qui laissèrent à Xi Jinping, toute latitude pour developper un outil industriel militaire tel qu’il permet à la Chine de contester aux États-Unis la suprématie dans le Pacifique occidental aujourd’hui, et dans le monde en 2050, sans que personne, en occident, ne s’en inquiète avant que cela devienne évident et impossible à arrêter.

La principale cause expliquant cette impossibilité occidentale pour anticiper ces revirements stratégiques et historiques, s’explique par un outil d’analyses défaillant des occidentaux, face à des dirigeants comme Trump, Poutine ou Xi, dénués de filtres, et dont la mission historique autoréalisatrice leur confère une faculté pour ignorer les risques et viser les bénéfices les plus grands, dans leurs arbitrages.

Biden Zelensky
le président Joe Biden dans la posture qui fut celle des Etats-Unis vis-à-vis de ses alliés depuis la fin de la seconde guerre mondiale.

Ces personnalités sociopathes, dénuées d’empathie et dotées d’un immense charisme, sont d’autant plus déstabilisantes qu’elles parviennent à éliminer toutes les voix modératrices et dissonantes les entourant, de sorte à évoluer dans un monde perçu correspondant à leurs attentes.

S’y adapter sera un exercice, on ne peut plus difficile, pour les démocraties européennes, d’autant plus qu’elles ont été formées, depuis plusieurs décennies, pour se ranger derrière l’apparente position raisonnable des États-Unis, sans devoir assumer, ou très peu, les erreurs de jugement.

Pour autant, ce ne sera qu’en se dotant des outils analytiques et cognitifs nécessaires pour effectivement comprendre et anticiper des interlocuteurs comme Poutine, Trump ou Xi, que ceux-ci pourront commencer à les anticiper, pour agir avec méthode, plutôt que de réagir dans la précipitation face à l’urgence. Ce d’autant que d’autres dirigeants, proches de l’Europe, présentent un profil remarquablement similaire.

Pourquoi la défense antiaérienne et antibalistique est-elle la priorité absolue des européens dès 2025 ?

Depuis quelques jours, les européens multiplient les annonces afin de tenter d’absorber le choc cognitif que représente le basculement de position des États-Unis, que ce soit concernant le soutien à l’Ukraine, comme de l’implication américaine dans la sécurité de ses alliés européens.

La brutalité des déclarations de Donald Trump et de son administration ayant créé un état de sidération compréhensible de la part d’Européens biberonnés depuis 75 ans par le discours américain d’allié indéfectible, une certaine forme de chaos semble émerger des déclarations arrivées, en ordre dispersé, des chancelleries européennes.

Pourtant, certaines mesures, limitées en engagement, permettraient de considérablement durcir les moyens de défense dont disposeraient les européens, collectivement, s’ils devaient faire face, seuls, à une agression russe. Parmi elles, le renforcement rapide et massif, des moyens de défense antiaériens et antibalistiques, représente, sans le moindre doute, le dossier le plus urgent, aux côtés de l’extension de la dissuasion franco-britannique, pour répondre à une menace russe en évolution très rapide.

Defense antiaérienne et antibalistique européenne : l’état des lieux aujourd’hui

Conformément à la doctrine américaine, la défense antiaérienne n’a jamais été le véritable point fort des armées européennes. En effet, selon l’OTAN, c’est l’aviation qui doit assurer le contrôle des menaces aériennes tactiques, grâce à une flotte de chasse et de soutien (Awacs, ravitailleurs), très supérieure en nombre, en qualité et en entraînement, aux forces aériennes russes.

lancement d'un Iskander-M russe
Tir d’un missile balistique à courte portée Iskander-M.

Pour autant, la guerre en Ukraine a montré que, désormais, il n’est plus nécessaire de survoler l’espace aérien de l’adversaire, pour mener des frappes tactiques, mais aussi des frappes stratégiques conventionnelles à longue portée, contre les forces et les infrastructures clés de l’adversaire.

Ainsi, l’essentiel des destructions enregistrées en Ukraine, concernant les infrastructures de commandement, les stocks de munitions, ainsi que les infrastructures et ouvrages d’art civils (énergie, communication…), ont été la conséquence de frappes de missiles balistiques Iskander-M et Kinzhal, de missiles de croisières Kh-35, Kh-55, Kh-101 et Kalibr, ainsi que de drones d’attaque à longue portée Geran-2, sans que jamais les vecteurs porteurs aient dû pénétrer l’espace aérien ukrainien.

De fait, face à la Russie, l’Europe est plus exposée que jamais, face à une menace contre laquelle elle ne s’est pas pleinement préparée. En effet, aujourd’hui, les armées européennes alignent, ensemble, moins de 50 batteries antiaériennes à longue portée Patriot, SAMP/T et S-300, dont la moitié seulement a des capacités antibalistiques contre des missiles à courte portée, comme l’Iskander-M.

Contre la menace des missiles de croisière, elles disposent de moins d’une centaine de batteries à moyenne portée de type Nasams, Iris-T SLM ou Kub, et d’un peu plus de 200 batteries à courte portée comme le Crotale, Aspide et les systèmes OSA, ainsi que de systèmes à très courte portée comme les systèmes canons. À cela s’ajoutent plus de 4000 missiles sol-air d’infanterie MANPADS Stinger, Mistral ou RBS 70.

Toutefois, ces chiffres, de prime abord impressionnants, doivent être profondément relativisés. D’abord, car seule la moitié d’entre eux, est de facture européenne, et ce montant baisse à moins de 35 %, lorsqu’il est question des missiles eux-mêmes. Par ailleurs, la situation, en 2029, n’ira pas en s’améliorant, avec seulement 35 % des systèmes sol-air présents en Europe, produits et alimentés en munitions produites en Europe (UE+UK).

Défense antiaérienne SAMP/T NG départ missile aster
Système SAMP/T Mamba franco-italien.

En outre, sur les 47 batteries sol-air à longue portée, seule une petite partie pourra être déployée pour former, éventuellement, une défense périmétrique aux frontières de l’Europe, même si, dans ce cas, les moyens navals pourront aussi être mis à contribution. En effet, celles-ci servent également à défendre les intérêts stratégiques de leurs pays d’origine.

Enfin, l’Europe abrite pas loin de 10,000 infrastructures critiques en matière d’énergie, de communication, de logistique et de pouvoir politique. Faute d’une défense périmétrique très dense, seule une très petite partie d’entre elles, pourra être protégée, sans qu’elles puissent résister à une frappe de saturation.

À titre de comparaison, les forces armées russes alignent 50 bataillons équipés du système S-400, 300 batteries S-300 (soit 150 systèmes à capacités antibalistiques), 140 batteries BUK, S-350 et KUB à moyenne portée, et plus de 2000 systèmes à courte portée (OSA, Pantsir…).

La production russe de missiles tactiques et drones d’attaque à longue portée aujourd’hui

Si la densité de systèmes antiaériens et antibalistiques russes donne une indication sur le manque de moyens des forces européennes dans ce domaine, elle ne permet pas de déterminer quels sont les besoins des européens, dans ce domaine. En revanche, les informations de production de missiles balistiques, de missiles et de croisière et de drones d’attaque russes, aujourd’hui, permettent de se faire une idée plus précise dans ce domaine.

Kh-101
Missile KH-101 sous l’aile d’un T-95MS

Un récent rapport du Royal United Services Institute for Defence and Security Studies, ou RUSI, donne des informations très pertinentes à ce sujet. Celui-ci annonce, en effet, qu’en 2024, l’industrie de défense russe a produit 750 missiles balistiques à courte portée 9M723 Iskander-M, ainsi que 560 missiles de croisière aéroportés Kh-101. D’autres sources affirment que la production de missiles de croisière 3M14/54 Kalibr dépasserait les 20 missiles par mois, alors que celle des drones d’attaque Geran-2, atteindrait 5000 exemplaires par an.

Le missile 9M723 Iskander-M est un missile balistique à courte portée, d’une portée officielle de 490 km, car il a été conçu pour respecter les contraintes du traité INF, qui interdisait à la Russie et aux États-Unis, de disposer de moyens Sol-Sol d’une portée allant de 500 à 5000 km. Selon plusieurs spécialistes, la portée de l’Iskander-M pourrait avoir été artificiellement réduite pour respecter les contraintes internationales. Ainsi, le missile nord-coréen KN-23, très proche en dimension comme en systèmes embarqués de l’Iskander, est donné pour avoir une portée de 600 à 900 km.

Le missile Kh-101 est un missile de croisière aéroporté subsonique d’une portée de 3500 km, destiné à remplacer le Kh-55. Il est mis en œuvre par des bombardiers stratégiques Tu-95MS et Tu-160/M, à raison de 4 à 6 missiles par appareil. Le missile de croisière 3M54 Kalibr est un missile de croisière naval ou aérien, d’une portée de 2500 km, et disposant d’une vaste panoplie d’utilisation, y compris antinavire. Il arme notamment les frégates et corvettes russes équipées de silos UKSK, et les sous-marins de la Marine russe, dans une version à lancement horizontale et à changement de milieux.

Le Geran-2/3 est une évolution du drone d’attaque iranien Shahed-136. S’il est léger, lent et vulnérable, il compense ses faiblesses par un prix de production très bas, estimé de 20,000 à 30,000 $, et des délais de fabrication réduits, permettant à l’unique usine russe d’Alabuga d’en produire presque 500 exemplaires par mois.

Geran-2 menaces stratégiques
Drone d’attaque Geran-2 russe

Ce faisant, après 3 ans d’un éventuel cessez-le-feu en Ukraine, les armées russes disposeraient de 2500 à 3000 missiles balistiques à courte portée Iskander-M, de 1500 à 2000 missiles de croisière aéroportés Kh-101, de plus d’un millier de missiles de croisière Kalibr et de 15,000 à 20,000 drones d’attaque Geran. À quoi, il convient d’ajouter 150 à 200 missiles balistiques aéroportés Kinzhal, et une cinquantaine de missiles balistiques IRBM Mirvés Oreshnik.

Quels besoins en Europe pour contenir la menace russe après trois ans de cesser-le-feu en Ukraine ?

On comprend, par ces chiffres, que la défense antiaérienne et antibalistique européenne doit être en mesure de contenir une puissance d’attaque considérable, et très concentrée, représentant 1000 à 1500 missiles balistiques, autant de missiles de croisière, 20,000 drones d’attaque et une centaine de missiles balistiques à longue portée tactique, employés en première intention sur une durée très réduite, de quelques heures à quelques jours, pour décapiter et démoraliser les européens, et leur retirer toute intention de se battre.

Pour y parvenir, il est nécessaire de disposer de plus de 3000 missiles antibalistiques prêts à tirer, soit une cinquantaine de batteries antiaériennes et antibalistiques, déployée à proximité des frontières entre l’Europe et la Russie, pour former une défense périmétrique et stratégique, et au moins autant de batteries similaires, déployées autour des grandes villes et infrastructures particulièrement critiques, distantes de 500 à 600 km des frontières russes.

À cela s’ajoutent 150 à 200 batteries à moyennes portées, pour protéger les infrastructures plus distantes, à la portée des missiles de croisière russes. Enfin, plusieurs milliers de systèmes à courte portée, statiques ou mobiles, devraient être employés pour protéger les infrastructures de moindre valeur, sur l’ensemble du territoire, contre les drones et les missiles de croisière russes ayant échappé aux différents volets défensifs, aériens comme antiaériens.

IRIS-T SLM faisant feu
Tir d’un missile Iris-T par un TEL d’une batterie Iris-T SLM.

À cela s’ajoutent les moyens nécessaires à la protection des forces employées face aux forces russes, soit, sur la base d’un contingent de 300,000 hommes, une cinquantaine de batteries à moyenne portée, ainsi qu’un millier de systèmes à courte portée, pour la mission C-RAM (Counter-Rocket/Artillery/Mortar). Sans oublier que les pays les moins exposés, comma la France, l’Italie, l’Espagne ou le Portugal, voudront garder des capacités de défense nationale propres, qui ne peuvent être comptabilisées ici.

Au total, donc, les besoins des européens, en matière de défense antiaérienne multicouche, au terme d’une analyse, il est vrai, très succincte, s’élèveront, d’ici à 3 ans, en Europe à 110 à 130 batteries à longue portée et à capacités antibalistiques, 200 à 250 batteries à moyennes portées, et autour de 1000 batteries à courte portée, soit 2,5 plus de moyens qu’elle n’en dispose aujourd’hui.

Un besoin capacitaire indissociable du besoin de production industrielle de nouveaux systèmes et de munitions

Au-delà des moyens nécessaires pour neutraliser les conséquences politiques et stratégiques d’une frappe massive de décapitation et de sidération menée par la Russie contre l’Europe, les européens doivent également disposer des moyens de soutenir, dans la durée, le défi industriel russe.

Cela suppose de produire, chaque année, au moins 1,500 missiles antibalistiques, simplement pour neutraliser la menace des Iskander-M et Kinzhal, ainsi que de 1200 missiles à moyenne portée, et au moins 5000 missiles à courte portée.

batterie Patriot Pologne
Batterie MIM-104 Patriot en Pologne

Or, pour assumer un tel besoin, les européens ne peuvent pas se permettre de dépendre de l’approvisionnement de réassort en provenance des États-Unis ou d’Israël, qui pourraient avoir un agenda différent, par exemple, pour ne pas froisser le partenaire russe face à la Chine, ou pour préserver le vote de la diaspora russe en Israël. L’exemple de la défense antiaérienne ukrainienne, qui a tenu en respect la menace russe pendant près de deux ans, avant de ne plus avoir de réserve, et de dépendre de livraisons venant de ses partenaires, est très éclairant à ce sujet.

En d’autres termes, la défense antiaérienne et antibalistique européenne, n’aura de potentiel dissuasif que son propre potentiel opérationnel dans la durée, qui reposera, sans le moindre doute possible, uniquement sur le potentiel industriel pour soutenir le défi dans la durée de l’industrie russe.

Dit autrement, les batteries Patriot, David Sling, Barak-MX et même NASAMS (missiles américains AIM-9X et AIM-120), qui forment aujourd’hui l’essentiel des programmes récents pour renforcer la défense antiaérienne des pays européens, n’auront aucun rôle dissuasif face à la Russie, qui sait pouvoir compter sur l’usure et épuisement des munitions de ces systèmes, dans la durée, pour atteindre ses objectifs.

Le corolaire de ce constat est l’urgence à renforcer les moyens de production des entreprises européennes, pour produire leurs systèmes, ainsi que leurs missiles, à beaucoup plus grande échelle, dans un rapport de 1 à 8 vis-à-vis d’aujourd’hui.

Les systèmes antiaériens et antibalistiques européens, présents et à venir

Fort heureusement, les européens disposent de solutions très efficaces, aujourd’hui, pour répondre à l’ensemble des besoins. C’est en particulier le cas du système SAMP/T NG franco-italien, et de son missile ASTER 30B1 et B1NT. Le premier est capable d’intercepter des missiles balistiques à courte portée comme l’Iskander-M, le second peut engager et détruire des missiles à plus longue portée et capacités de manœuvre, comme le Kinzhal, tout en étant très efficace contre les missiles de croisière et les aéronefs.

Aster 30 B1NT p^premier tir d'essais 8 octobre 2024
Premier tir d’essai du missile Aster B1NT le 8 octobre 2024 à Biscarrosse/

Avec une portée de plus de 100 km, l’Aster 30 B1NT est en mesure de doubler l’empreinte au sol protégée vis-à-vis du B1, une unique batterie pouvant efficacement protéger une grande agglomération comme Paris, pour peu qu’elle dispose d’un emplacement adapté pour son radar. Le SAMP/T NG présente également la singularité de pouvoir nativement intégrer des TEL VL MICA à courte et moyenne portée, pour densifier la défense antimissile et antidrone.

À moyenne portée, l’Europe peut s’appuyer sur le non moins efficace IRIS-T SLM allemand, qui s’est montré très performant contre les missiles de croisière russe en Ukraine. D’une portée de 40 km, l’Iris-T SLM peut, en particulier, s’appuyer sur les moyens industriels déployés par l’Allemagne pour en accroitre la production depuis le début de la guerre en Ukraine. L’équivalent français de l’IRIS SLM est le VL MICA qui atteint une portée de 20 km avec le MICA, et de 40 km avec le MICA NG. Dans cette catégorie, les britanniques ont développé le système CAMM, d’une portée allant de 20 à 40 km, selon le missile employé.

Enfin, à courte portée, les européens disposent de trois missiles très efficaces, le Mistral 3 français, le RBS 70 suédois, et le Starsteak britannique, et surtout de la nouvelle tourelle Skyranger 30 de Rheinmetall, probablement la capacité SHORAD la plus aboutie en occident, voire dans le monde, associant un radar AESA, un canon de 30 mm et des missiles MANPADS.

Paradoxalement, si chacun de ces systèmes européens affichent des performances au moins aussi élevées, et même souvent supérieures, aux systèmes américains et israéliens, les européens se sont massivement tournés vers le Patriot et le Stinger américains, le NASAMS norvégien (mais utilisant des missiles américains) et même vers les David Sling et Barak-M israéliens, pour moderniser leur défense antiaérienne, en dépit du risque, déjà évoqué, que ces systèmes représentent face à la Russie.

Conclusion

On le comprend, après l’extension des dissuasions françaises et britanniques, qui reste le sujet structurant pour effectivement permettre aux européens de s’engager vers une véritable autonomie stratégique rompant avec le protectorat américain, la défense antiaérienne et antibalistique représente, sans le moindre doute, le sujet le plus urgent, et l’un des défis les plus importants, pour se doter d’une dissuasion conventionnelle crédible face à la Russie.

Mig-31K russe armé d'un missile Kinzhal
L’Aster B1NT est conçu pour intercepter des missiles à capacité de manoeuvre comme le Kinzhal russe, avec un très haut taux d’impact.

En effet, les moyens dont disposent les armées européennes en matière de défense antiaérienne et antibalistique à longue portée, de défense antiaérienne et antimissile à moyenne portée, ainsi que de défense à courte portée et de systèmes SHORAD, doivent être multipliés par 2,5, pour atteindre un seuil de crédibilité et d’efficacité suffisant, pour dissuader Moscou qui, par ailleurs, se dote à marche forcée, de moyens de première frappe conventionnelle à moyenne et longue distance.

Surtout, au-delà du nombre de batteries et de missiles en stock, que devront aligner les armées face aux missiles balistiques, missiles de croisière et drones d’attaque à longue portée russes, les européens devront disposer des capacités industrielles nécessaires et suffisantes pour contenir les capacités de production de missiles et de drones russes dans la durée.

Pour cela, les européens devront, impérativement, se détourner de certains choix potentiellement plus attrayants, d’un point de vue superficiel, mais créant une faiblesse stratégique que la Russie ne manquera pas d’exploiter, en cas de conflit, dans la durée. Cela suppose, aussi, que les industriels européens, notamment MBDA, présente une ambition industrielle dimensionnée pour faire face à ce défi, dans le temps imparti, sans nécessairement attendre que toutes les garanties d’état soient alignées, et les acomptes versés.

La Chine rejette l’idée d’une réduction des dépenses de defense conjointe avec la Russie et les États-Unis

Depuis trois semaines maintenant, et le début de la séquence qui s’est engagée en amont de la conférence sur la Sécurité de Munich, il est difficile de suivre efficacement l’ensemble des déclarations, contre-déclarations et démentis, venus de Donald Trump, de son administration et de ses interlocuteurs.

Si beaucoup d’entre elles ne représentent, en l’état, pas d’enjeux spécifiques, au-delà du désormais assumé rapprochement entre Washington et Moscou, et de la démonstration de forces entamée par le président américain contre ses alliés, la proposition avancée par ce dernier, de réduire de moitié, conjointement, les dépenses de défense des trois super-puissances mondiales, USA, Chine et Russie, mérite de s’y attarder un instant.

La proposition de Trump d’une réduction des dépenses de défense américaines, russes et chinoises, évidemment bien accueillie par Vladimir Poutine

Depuis le début des négociations publiques entre Washington et Moscou, pour, officiellement, mettre fin à la guerre en Ukraine, il est apparu que Donald Trump visait, concomitamment, un autre objectif, beaucoup plus personnel, celui d’obtenir le prix Nobel de la Paix, comme ce fut le cas de B. Obama.

Trump réduction des dépenses de défense poutine
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Pour cela, le président américain multiplie les déclarations pour paraitre comme un grand pacificateur, aux yeux de son électorat comme ceux du comité suédois, alors que son administration fait office de chambre de résonance à ce sujet, dès lors qu’un micro leur est tendu.

C’est dans ce contexte que, dans le cadre des négociations directes avec son homologue russe, Vladimir Poutine, le locataire de la Maison-Blanche a proposé un accord pour le moins inattendu : diviser par deux les budgets de la défense des trois super-puissances mondiales, dans un effort global en vue de réduire les menaces militaires sur la planète.

Proposition que le président russe s’est, évidemment, empressé d’accepter. En effet, ce faisant, il présente une image beaucoup plus pacifique à la communauté internationale, alors que lui et son homologue américain, multiplient les déclarations et les réécritures historiques, pour tenter de minimiser le rôle du président russe, dans la décision unilatérale russe d’attaquer l’Ukraine par des moyens militaires sans équivalent en Europe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Surtout, le budget des armées russes, qui atteint, en 2025, presque 150 Md$, est 2,5 fois plus élevé que celui de 2022, la première année de guerre, lorsqu’il n’était que de 65 Md$. De fait, en divisant par deux le budget 2025, Moscou demeurerait avec un budget de 75 Md€, soit plus de 200 Md$ en parité de pouvoir d’achat.

Dans le cas de la fin de la guerre en Ukraine, la simple démobilisation du personnel engagé dans le conflit, et percevant des primes très supérieures à la solde militaire russe traditionnelle, et l’arrêt de l’attrition, suffiront très certainement à compenser cette baisse de crédits, sans entamer la trajectoire d’extension et de modernisation des armées russes, elle-même.

réduction des dépenses de défense vladimir Poutine
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Le budget du Pentagone, lui, passerait de 842 à 421 Md$. Pour y parvenir, il serait nécessaire de réduire drastiquement le format des armées, probablement au-delà de 50 %, et d’abandonner un grand nombre de programmes de défense en cours. Cela désorganiserait en profondeur, et pendant de très nombreuses années, les armées américaines, ainsi que l’industrie de défense du pays.

En outre, les armées US n’auraient alors plus du tout les moyens de se maintenir sur des théâtres extérieurs, comme en Europe, au Moyen-Orient, ou en Asie, au-delà du déploiement de forces faiblement dimensionnées, incapables de peser dans un éventuel conflit.

Enfin, du point de vue de la dissuasion nucléaire, qui, à elle seule, coute aux États-Unis près de 80 Md$ par an, une telle décision entrainerait une réduction sensible et inévitable des moyens américains, alors que les capacités russes, dans ce domaine, seraient pour l’essentiel préservées.

Nulle surprise, donc, dans le fait que Vladimir Poutine ait accueilli avec enthousiasme une telle proposition de son homologue américain. Probablement, n’en espérait-il pas tant, même venant de Donald Trump, même s’il ne s’agissait, en substance, que de théâtre.

Mais rejetée, sans surprise, par Xi Jinping

La réaction chinoise, en revanche, a été tout autre, bien qu’elle fût, elle aussi, parfaitement prévisible. C’est par la voix de Lin Jian, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères chinois, que la réponse de Pékin est venue, à l’occasion d’une conférence de presse qui s’est tenue le 25 février 2025.

Marine chinoise Type 055 Type 052D Type 056
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« La Chine s’est engagée dans un développement pacifique. Ses dépenses limitées en matière de défense sont entièrement motivées par la nécessité de sauvegarder la souveraineté nationale, la sécurité et les intérêts du développement, ainsi que par le besoin de maintenir la paix dans le monde.« , a fait valoir le diplomate, tout en expliquant, à mots couverts, que la trajectoire suivie par la Chine, en matière de défense, n’était pas négociable.

Là encore, il ne s’agit nullement d’une surprise. En effet, la Chine est, aujourd’hui, engagée dans une stratégie de montée en puissance militaire, industrielle et technologique, engagée au début des années 1990, qui lui a déjà permis de rattraper, en à peine plus de 30 ans, les 20 années de retard technologique qui étaient les siens, à la fin de la guerre froide, vis-à-vis des États-Unis, en matière d’armement.

Surtout, cette trajectoire donne à présent sa pleine mesure, permettant à l’Armée populaire de libération chinoise, et à l’industrie de défense du pays, de dépasser les États-Unis en matière de production d’équipements modernes, et de tempo technologique défense, dans une dynamique articulée très efficacement depuis plusieurs décennies.

L’objectif reconnu par Pékin, dans ce domaine, demeure celui annoncé par Xi Jinping en 2015, à savoir de disposer, pour le centenaire de la création de la république populaire de Chine, en 2049, de la plus puissante force armée de la planète. Et, aujourd’hui, tout porte à croire que ce sera effectivement le cas.

Dans ce contexte, s’engager dans une démarche de réduction des dépenses de défense, pour la Chine, serait un acte très inconsidéré. D’abord, cela briserait la dynamique en cours, et avec elle, toutes les chances d’atteindre l’objectif stratégique fixé pour 2049. Ensuite, cela entamerait profondément les capacités d’évolution des armées chinoises sur un délais court, et viendrait, à plus long terme, obliger l’APL à réduire la voilure encore davantage, dans ce domaine, à mesure que le niveau de vie moyen des chinois continuera de croitre.

Assaut amphibie APL
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Cela priverait, aussi, définitivement Pékin de toute option militaire concernant Taïwan, alors même qu’une grande partie de l’effort actuel, semble précisément s’orienter pour être en mesure de répondre à cette hypothèse, dans les quelques années à venir.

Enfin, le budget des armées chinoises, autour de 260 Md$ en 2025, ne représente que 1,2 % du PIB du pays. Même en prenant les investissements masqués, l’effort de défense de Pékin n’excède pas les 1,7% PIB, un niveau parfaitement soutenable, dans la durée, par la Chine, là où la Russie ne pourra pas soutenir les 11% de son PIB consacrés à ses armées en 2025, et où les 3 % américains paraissent se heurter à plafond de verre budgétaire, lié aux déficits publics du pays.

Autrement dit, aujourd’hui, Pékin n’a aucun intérêt à répondre favorablement à un tel projet, pouvant faire valoir un effort de defense plus de deux fois moindre de celui des États-Unis, et sept fois moins important que celui de la Russie, une fois rapporté à son PIB, et encore bien davantage, rapporté à sa population.

Surtout, la Chine est, aujourd’hui, presque assurée de prendre le leadership mondial, en matière de capacités militaires, dans les deux décennies à venir, cela sans même devoir forcer le trait et les investissements.

À l’inverse, s’engager dans une telle trajectoire marquerait un profond coup d’arrêt dans cette dynamique comme dans la trajectoire technologique militaire du pays, alors même que, par définition, Donald Trump ne sera là que pour quatre ans, et que son successeur aura toutes les chances de revenir sur un tel accord.

Une proposition ne servant que le narratif, sans réelle matérialité, ni espoir de succès

De fait, la réponse de Vladimir Poutine, comme celle de Xi Jinping, autour de la proposition de Donald Trump, était parfaitement prévisible, tant pour le président américain que pour son homologue russe. Alors, sachant qu’elle n’avait aucune chance de séduire la Chine, pourquoi l’avoir faite, et surtout, pourquoi l’avoir rendue publique ?

Trump faiseur de paix
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En éliminant l’hypothèse d’une proposition non maitrisée de la part de Donald Trump, peu probable, mais pas impossible, il apparait que celle-ci alimente très efficacement le discours des deux présidents russes et américains, dans leurs postures respectives.

En effet, en acceptant publiquement la proposition, Vladimir Poutine alimente son image de personnage politique raisonnable d’envergure mondiale, qui plus est, attachée à la paix, y compris au prix d’un affaiblissement sensible de ses forces armées. Cela renforce également le narratif selon lequel la Russie a été poussée dans le conflit ukrainien, à son corps défendant, même si, et il le sait, accepter la proposition n’avait une incidence, sachant que la Chine la rejetterait.

En outre, cela consolide la position de la Russie sur la scène internationale, replaçant le pays dans le club des super-puissances mondiales aux yeux des États-Unis, au même titre que Washington et Pékin, et effaçant, définitivement, l’humiliation de 2014, lorsque B. Obama avait qualifié la Russie de puissance régionale sur le déclin.

Pour Donald Trump, les bénéfices attendus sont aussi nombreux. D’abord, il sert, sur un plateau, une tribune pacifique à Vladimir Poutine, dans le cadre des négociations qui se poursuivent autour de la paix en Ukraine, et qui semblent même, à présent, largement déborder de ce cadre, justifiant par là, son action et sa méthode.

Ensuite, cela alimente son propre narratif, faisant de la Chine, le principal adversaire potentiel des États-Unis, celle-ci ayant même rejeté une offre historique en matière de désarmement, acceptée par ailleurs par les deux autres super-puissances mondiales. En outre, cela justifie le retrait des forces américaines des autres théâtres, en particulier, d’Europe, par l’absence de menaces résiduelles, afin de se concentrer sur le seul adversaire chinois.

Premier exercice double porte-avions chinois
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Enfin, cela alimente la légende d’un président faiseur de Paix, et pleinement engagé pour apaiser les tensions mondiales, même si, dans les faits, il ne fait que se délester de certaines zones de tensions, pour se concentrer sur un unique adversaire potentiel. Nul doute que cela sera habilement articulé et répété, par l’administration américaine, pour jouer en faveur du président américain pour le prix Nobel de la Paix 2025.

Conclusion

On le comprend aisément, la proposition faite par Donald Trump à son homologue russe, Vladimir Poutine, concernant la division par deux des budgets de la défense américains, russes et chinois, n’avait simplement aucune chance d’aboutir. Et il ne fait que peu de doutes que les présidents américain comme russe, le savaient parfaitement, avant même que la proposition fut rendue publique.

Dans ce contexte, cette proposition du président Trump, et la réaction positive du président Poutine à son sujet, n’ont représenté, très certainement, que du théâtre servant les narratifs des deux dirigeants. Pour Poutine, il s’agissait d’adoucir son image internationale, après qu’elle fut très endommagée par l’agression de l’Ukraine et les centaines de milliers de morts que cette guerre a déjà fait, tout en redonnant pleinement, à la Russie, son statut de super-puissance mondiale.

Pour Trump, il s’agit de cultiver son image nationale de président pacifique et pacifiste, à destination de son électorat, tout en traçant une cible sur la Chine, et en justifiant les très probables désengagements américains en Europe, en Afrique et, peut-être même au Moyen-Orient. Cerise sur le gâteau, il enrichit son dossier, pour obtenir le prix Nobel de la paix, peut-être même dès la première année de son mandat, comme le fit B. Obama, avant lui.

Reste à voir, à présent, comment cette séquence sera effectivement employée dans les jours et semaines à venir ? Quoi qu’il en soit, elle montre, sans doute possible, une grande proximité, pour ne pas dire complicité, entre les présidents russes et américains, suffisantes pour aller jusqu’à instrumentaliser la Chine, afin d’alimenter leurs narratifs propres. De quoi laisser perplexe…

Le futur missile antiradar français en dit long sur le Rafale F5 et sa future doctrine

L’une des grandes et bonnes surprises de la Loi de Programmation Militaire 2024-2030, a été l’annonce du développement d’un missile antiradar français à destination du futur standard Rafale F5 et de son drone de combat dérivé du Neuron, afin de permettre aux forces aériennes et aéronavales françaises de réinvestir le domaine de la suppression des défenses aériennes adverses, abandonné à la fin des années 90 avec le retrait du dernier escadron équipé de Jaguar et de missiles AS-37 Martel.

Pour autant, les ambitions technologiques et opérationnelles de ce nouveau missile, et de cette capacité SEAD (Suppression of Enemy Air Defense), demeuraient floues jusqu’à présent. Le chef d’état-major de l’Armée de l’Air et de l’Espace, le général Jérôme Bellanger, a donné, à ce sujet, certains détails dans une interview accordée au quotidien Le Figaro.

Les informations partagées par le CEMAAE au sujet de ce nouveau missile, permettent également de mieux appréhender la doctrine d’utilisation et les performances du Rafale F5, et de ses drones d’accompagnement et de soutien, qui pourraient bien constituer, dès le début de la prochaine décennie, une réponse très efficace face aux évolutions en cours en matière de guerre aérienne, et ce, en dépit du manque de furtivité du chasseur français.

Le besoin urgent d’un missile antiradar pour les forces aériennes françaises

Ces vingt dernières années, les forces aériennes et aéronavales françaises, ont démontré à plusieurs reprises leur efficacité opérationnelle, que ce soit en appuyant les forces françaises et alliées dans le ciel afghan, irakien, syrien ou en Afrique sud-saharienne, en menant des raids à très longue distance (opération Hamilton), ou en éliminant une menace militaire constituée sans frappe préparatoire (Harmattan).

Rafale très basse altitude
Pendant 25 ans, le Rafale a répondu à tous les besoins opérationnels des forces aériennes et aéronavales françaises. Le Rafale F5 amenera l’appareil au-delà de son plafond capacitaire actuel.

Cependant, et en dépit des atouts du Rafale et de son système d’autoprotection SPECTRA, ayant déjà permis au chasseur français d’opérer en environnement contesté, comme dans le ciel Libyen, de nombreuses voix (y compris ce site), ont alerté depuis plusieurs années, au sujet de l’absence de capacités de suppression des défenses antiaériennes adverses, également désignées sous l’acronyme anglo-saxon SEAD.

En effet, contrairement à la plupart des grandes forces aériennes occidentales, la France n’a pas doté ses Rafale de missiles antiradars, comme l’AGM-88 HARM américain, qui équipe les chasseurs de huit forces aériennes de l’OTAN (Allemagne, Grèce, Italie, Espagne, Turquie, États-Unis, Pays-Bas, Pologne), ni n’avait entrepris de developper sa propre munition antiradar, pour remplacer l’AS37 Martel.

La guerre en Ukraine a cependant montré, sans équivoque, le rôle déterminant des défenses aériennes ukrainiennes et russes, dans la neutralisation des flottes de chasse des deux camps, appelées dès lors à jouer un rôle presque secondaire pendant les deux premières années du conflit.

Face au risque croissant de devoir se confronter à un adversaire doté d’une défense antiaérienne multicouche efficace, comme la Russie, et aux limites, dans ce domaine, de la protection offerte par SPECTRA et par les munitions standoff classiques du Rafale, comme la bombe propulsée A2SM ou le missile SCALP-ER, le besoin de developper un nouveau missile antiradar s’est imposé, dans le cadre de la LPM 2024-2030, avec la conception d’un standard Rafale F5 bien plus ambitieux qu’initialement prévu, et accompagné d’un drone de combat lourd, ainsi que de drones Remote Carrier Expendable plus légers.

Si le Rafale F5 doit entrer en service en 2030, et son drone de combat dérivé du Neuron, peu de temps après, le nouveau missile antiradar, lui, est aujourd’hui prévu pour 2035, parallèlement à l’entrée en service du missile ASN4G qui remplacera le missile supersonique de croisière ASMPA-R armant, aujourd’hui, la composante aérienne de la dissuasion française.

Longue portée, vitesse supersonique élevée…: Le futur missile antiradar français repose sur des arbitrages très spécifiques

Le ministère des Armées, la DGA, Dassault Aviation, comme l’ensemble de la BITD aéronautique française, ont été, comme à leur habitude, très discrets autour de ces nouveaux programmes, déterminants pour l’avenir de la puissance aérienne française.

RJ10 MBDA
Le missile RJ10 de MBDA a été developpé dans le cadre du programme FMAN/FMC franco-britannique.

Au mieux savait-on que le nouveau standard du Rafale recevrait un nouveau câblage en fibre optique, ainsi que de nouvelles capacités de traitement numérique renforcées et faisant largement appel à l’Intelligence artificielle, en particulier pour contrôler le ou les drones de combat qui accompagneront l’appareil.

En outre, il semble que l’appareil pourrait recevoir une évolution du turboréacteur M88 de SAFRAN. Baptisé T-REX, celui-ci permettrait d’accroitre la puissance délivrée (8,5 à 9 t de poussée unitaire avec PC), mais aussi d’améliorer la maintenance par de nouvelles fonctions d’analyse prédictive. Surtout, bien que cela ne soit pas évoqué dans les communiqués à ce jour, on imagine que le T-REX aura une production électrique sensiblement supérieure à celle du M88 actuel, pour alimenter les nouvelles capacités de traitement numérique et la fusion de données du Rafale F5.

En revanche, concernant les performances attendues du nouveau chasseur, comme de ces nouvelles munitions, aucune information n’avait été révélée, tout au moins jusqu’à présent, en dehors de l’enveloppe de 41,9 m€, consacrée à la conception du futur missile antiradar français, dans le cadre de la LPM, et ce, jusqu’en 2027.

Cette semaine, le chef d’état-major de l’Armée de l’Air et de l’Espace, le général Jérôme Bellanger, a accordé une interview au quotidien Le Figaro (ndlr : à nouveau dans un article réservé aux abonnés, qui ne doit donc concerner que 0,6 % des Français, faut-il croire…), dans lequel il dévoile certaines informations autour de ce programme, et plus particulièrement, concernant le missile antiradar.

Rafale B
Rafale B de l’Armée de l’Air et de l’Espace.

Ainsi, le CEMAEE a indiqué que le nouveau missile serait basé sur le RJ10 de MBDA, un missile anti-navire supersonique conçu dans le cadre du programme Futur Missile antinavire, ou FMAN, aux côtés du FMC (Futur Missile de Croisière), qui sera lui, un missile furtif subsonique à trajectoire rasante.

De fait, on sait à présent que le futur missile antiradar français, sera une arme à longue portée, très certainement, au-delà de 500 km, et évoluant à une vitesse supersonique élevée, au-dessus de Mach 3,5.

À titre de comparaison, la dernière version du missile HARM américain, l’AGM-88, a une portée de 350 km, pour une vitesse de croisière estimée autour de Mach 4. Quant au SPEAR EW, développé par MBDA UK, il s’agira d’un missile beaucoup plus compact, d’une portée de 150 km, et d’une vitesse beaucoup plus réduite.

La Kill-Chain du Rafale F5 se dévoile au travers de ce nouveau missile antiradar français

Le choix du RJ10, un missile de frappe dans la profondeur, plutôt que d’un missile tactique, pour porter la capacité SEAD du Rafale F5, est particulièrement révélateur de la doctrine qui sera mise en œuvre, autour de l’appareil et de son environnement opérationnel, en particulier pour lui permettre d’assurer des missions de manière au moins aussi efficace, qu’un chasseur furtif comme le F-35 américain.

Le Rafale F5 comme un attaquant et stratège de fond de court

En effet, le Rafale F5, pas davantage que les standards précédents, ne sera pas furtif. Au mieux sera-t-il discret, sur le spectre électromagnétique comme optique et infrarouge, de sorte à compliquer la tache des radars et systèmes de détection électrooptiques adverses, épaulé en cela par une nouvelle évolution du système d’autoprotection SPECTRA.

Rafale SCALP
Rafale frnaçis en configuration lourde avec deux missiles de croiière SCALP, trois bidons subsoniques de 2000l, deux MICA EM et deux MICA IR. Le Rafale est un des rares avions de combat capable d’emporter davantage de charge (petrole + munitions) que sa masse à vide.

Pour autant, ce manque de furtivité obligera le Rafale F5 à évoluer à une certaine distance des chasseurs et des systèmes antiaériens de l’adversaire, au risque de se faire détecter et engagé par les missiles adverses. Aujourd’hui, pour palier ce manque de furtivité, le Rafale exploite très efficacement ses capacités pour évoluer à très basse altitude et à haute vitesse, afin de profiter du masquage du terrain contre l’adversaire.

Toutefois, cette tactique n’est pas sans risque, surtout face à un adversaire qui dispose de nombreux missiles et systèmes antiaériens portables MANPADS et à courte portée SHORAD, sans perdre de vue le risque aviaire, démultiplié à mesure que l’avion évolue plus près du sol. En outre, les moyens de détection aéroportés, comme les avions d’alerte aérienne avancée Beriev A-50 russes ou KJ-500 chinois, sont spécialement conçus pour détecter des cibles évoluant en dessous d’eux.

La meilleure protection, dans ce contexte, pour le Rafale, consiste à se tenir à distance de ces moyens de détection et d’engagement, sachant qu’aujourd’hui, rares sont les systèmes capables de détecter un Rafale à plus de 150 km.

Dans ce contexte, disposer de munitions à longue portée, en particulier pour la mission SEAD, constituera un atout de taille pour le Rafale, lui permettant d’engager et de détruire des cibles à une distance de sécurité supérieure à celle des capacités de détection et d’engagement de l’adversaire. En d’autres termes, le Rafale F5 passera du statut de pointe de l’épée, qu’il a assumé avec succès jusqu’ici, à celui de joueur de fond de court, pour la référence tennistique, ou de quaterback, pour les plus américanophiles, employant ses munitions à longue portée, pour engager et détruire l’adversaire sans s’exposer lui-même.

Le drone de combat, les Remote carrier et les drones MALE remplaceront avantageusement la furtivité défaillante du Rafale F5

Pour autant, le Rafale F5 n’aura pas été repoussé de 150 à 200 km, de sa zone d’évolution, par son manque de furtivité. En effet, celui-ci sera bel et bien présent, à la pointe, par l’intermédiaire de son ou ses drones de combat.

Drone de combat Neuron Rafale Dassault Aviation
Le futur drone de combat français sera dérivé du démonstrateur Neuron, mais sera beaucoup plus imposant, avec une masse au comabt autour de 18 tonnes, comme le Mirage 2000.

En effet, pour mettre en œuvre des munitions à longue portée, comme le RJ10, et atteindre des cibles par nature mobiles, ou pour exécuter des frappes d’opportunités, il est nécessaire de déployer des moyens de détection, voire des effecteurs, de manière avancée.

Ce sera le rôle du drone de combat dérivé du Neuron, développé conjointement au Rafale F5, par Dassault Aviation et l’ensemble de la BITD aéronautique française, ainsi qu’aux drones aéroportés de type Remote Carrier Expandable, développés par MBDA, et aux drones de soutien, comme les drones MALE, qui viennent de se voir mis en avant par le ministre de la Défense et la DGA, dans le cadre d’un programme destiné à rattraper, d’ici à 2027, l’ensemble du retard industriel et militaire de la France dans ce domaine.

Lui-même furtif, le drone de combat qui accompagnera le Rafale F5, aura précisément pour mission de mettre en œuvre des senseurs à partir de positions trop exposées pour le Rafale lui-même, et de diriger des frappes, qu’elles soient menées par lui-même, par d’autres drones, ou par le Rafale en retrait, contre les cibles terrestres, navales ou aériennes qu’il aura identifié.

On peut aisément imaginer que le Drone de combat sera, pour cela, doté de senseurs évolués, comme un radar, un IRST et des détecteurs ESM, dont les informations seront en partie exploitées par l’IA du drone, et surtout transmises et fusionnées par le Rafale F5, avec les informations venues d’autres drones et des senseurs de l’appareil. En outre, celui-ci pourra emporter ses propres effecteurs, comme des missiles air-air et des munitions air-sol.

Remote carrier expandable MBDA
Le Remote Carrier Expendable de MBDA, et un drone de combat léger aéroporté destiné à la reconaissance, la designation de cibles voire à l’attaque.

Les Remote Carrie Expendable, qui représentent des drones légers et exposés à l’attrition, auront, quant à eux, pour mission d’identifier et de qualifier les cibles et les menaces, et plus spécifiquement les cibles et menaces terrestres ou navales, tout en préservant la furtivité du drone de combat.

Enfin, les drones MALE à venir, dont l’Eurodrone et, certainement, l’Aarok qui semble avoir séduit au ministère des Armées, assureront des missions de soutien, en particulier en matière de relais de communication et de transferts de données.

Ainsi structurée, l’architecture d’engagement autour du Rafale F5 fera de l’appareil un système très efficace, et hautement résiliant, qui permettra avantageusement de remplacer le manque de furtivité du chasseur français, que ce soit dans les missions air-air, les missions air-sol et les missions polyvalentes.

Faut-il encore un Super-Rafale pour assurer l’intérim commercial et opérationnel jusqu’au SCAF ?

De fait, à partir de 2035, le Rafale F5 pourrait bien ne faire l’objet d’aucun désavantage opérationnel sensible, face à des appareils furtifs comme le F-35, tout du moins, jusqu’à l’entrée en service du Next Generation Fighter, du programme SCAF, prévu pour 2040. En outre, ce faisant, la France, ses armées et ses industriels, accumuleraient une grande expérience en matière d’engagement collaboratif coordonné et de système de systèmes, au cœur de l’architecture du SCAF.

Su-57
Pour faire face à des avions de combat de 5ème génération comme le Su-57, le Rafale F5 fait le pari du système de systèmes.

Ce constat remet donc en question une partie de l’analyse développée il y a quelques mois, au sujet de la conception d’un Super-Rafale, qui serait un Rafale F5 redessiné pour être furtif, et pour assurer précisément l’intérim entre le Rafale actuel, et le SCAF à venir, tant du point de vue opérationnel, et en particulier dans le cadre de la dissuasion, qu’industriel et commercial, face à la menace de plus en plus précise, d’une ouverture de marché autour du F-35 par Donald Trump, et de la levée des sanctions CAAPTa contre la Russie.

En effet, en dehors de la réassurance face à un possible échec du SCAF, il apparait que les autres arguments évoqués dans l’analyse, concernant le Super-Rafale, seront tous traités par un Rafale F5 non furtif, mais disposant d’une offre de drones et de munitions à longue portée, dessinant une nouvelle doctrine d’emploi au moins aussi efficace que la doctrine traditionnelle, qui s’appuie sur la fusion, en une cellule unique, des senseurs et effecteurs.

Alors, l’idée du Super-Rafale est-elle à présent obsolète ? Pas nécessairement. En effet, pour atteindre une efficacité comparable à celle d’un Super-Rafale, un Rafale F5 et son indispensable drone de combat, devront être disponibles en quantité similaire, et à un tarif relativement proche de celui du seul Super-Rafale, pour que l’effort à consentir pour se doter d’une flotte de chasse identique en volume, soit acceptable relativement à la plus-value que cette architecture produit, face aux couts d’une même flotte armée, par exemple, de F-35A.

De fait, la doctrine qui transparait, à présent, rebat les cartes dans ce domaine, sans toutefois en changer les valeurs. Il faudra attendre de connaitre les couts de développement, d’acquisition et de mise en œuvre du Rafale F5 et de son drone de combat, ainsi que les ambitions françaises en matière de flotte, pour arbitrer à ce sujet, de manière objective.

Conclusion

On le voit, les quelques révélations faites par le général Jérôme Bellanger, autour du Rafale F5 et, surtout, de son futur missile antiradar, dessinent les premières esquisses de ce que seront ces nouveaux équipements, et surtout au sujet de la doctrine qui sera employée pour les mettre en œuvre.

S400 Triumf
La densification des systèmes de défense aérienne multicouches de certains pays, comme la Russie, font peser une menace très importante sur les forces aériennes de l’OTAN.

On comprend, ainsi, que le Rafale F5 emploiera son drone de combat, et ses drones périphériques Remote Carrier et de soutien MALE, pour créer une kill-chain étendue, comparable, peut-être même plus efficace, à celle qui sera mise en œuvre par des avions de combat furtifs, comme le F-35 et le Su-57, de manière à prendre le dessus sur les défenses antiaériennes et la chasse de l’adversaire.

De nombreuses zones d’ombre demeurent, à ce jour, autour de ce nouvel appareil, de ses périphériques et de la nouvelle doctrine qui s’imposera, en particulier dans le domaine des performances et des couts de chaque équipement, et, par corollaire, du volume des forces qui seront acquises par la France.

Selon les éclaircissements qui seront apportés dans ces domaines, il est à présent possible que le Rafale F5 et son drone de combat, représentent, à l’avenir, une offre opérationnelle ainsi que commerciale, adaptée et performante pour assurer l’intérim entre le Rafale F4 et le SCAF, prévu pour 2040, face à l’arrivée de chasseurs de 5ᵉ génération comme le Su-57, le J-20 et le J-35 ; face à la modernisation des systèmes de défense antiaériens et face à l’ouverture du marché concernant le F-35 américain et la fin des sanctions CAATSA.