samedi, novembre 29, 2025
Accueil Blog Page 6

[Analyse] Programme Arminius : La Bundeswehr prépare l’achat de 1800 blindés Boxer

Depuis l’annonce détaillée par la presse spécialisée allemande, le projet-cadre « Arminius » de la Bundeswehr place Berlin au pied du mur : engager rapidement une commande ferme d’environ 1 800 véhicules blindés Boxer, et ouvrir des options susceptibles de porter le total au‑delà de 3 000 unités. Ce saut capacitaire, pensé pour s’étaler au‑delà de 2035, vise à regénérer la masse, la polyvalence et la résilience de l’armée de terre allemande, tout en reconfigurant l’outil industriel national.

Pour autant, l’ambition ne fait pas tout. La réussite d’Arminius dépendra d’une exécution méthodique : sécuriser les chaînes d’approvisionnement, stabiliser les budgets sur quinze ans, monter en cadence jusqu’à deux à trois véhicules/jour, et, surtout, absorber un choc RH inédit. La question de fond demeure : comment convertir cette promesse industrielle en capacités opérationnelles robustes, interopérables et soutenables, sans fragiliser la cohérence d’ensemble de la Bundeswehr et, au‑delà, de l’OTAN ?

Programme Arminius : Une tranche ferme d’environ 1 800 Boxer et des options au‑delà de 3 000 et jusqu’à 40 Md€

Le périmètre d’Arminius se précise : la Bundeswehr vise une commande ferme d’environ 1 800 Boxer assortie d’options susceptibles de porter l’ensemble au‑delà de 3 000 systèmes, selon les estimations consolidées par Hartpunkt. Le média rappelle que, selon Armin Papperger, PDG de Rheinmetall, le volume maximal du programme pourrait atteindre 40 milliards d’euros, dont environ 22 milliards pour Rheinmetall. Cette enveloppe haute ne se concrétiserait qu’en cas de levée de toutes les options, afin de couvrir la pleine dotation, un important accroissement de format et une généreuse réserve tournante.

Architecturalement, Berlin privilégie un unique contrat-cadre avec ARTEC, la coentreprise réunissant Rheinmetall et KNDS Deutschland, plutôt qu’une mosaïque de marchés par variante. D’après Hartpunkt, ce format permettra d’appeler des versions multiples — véhicules de commandement, Skyranger 30, RCH 155, transports de troupe — et d’envisager de nouvelles déclinaisons comme un brückenleger. Ce choix simplifie la contractualisation, mais complexifie la planification industrielle et logistique, compte tenu de la diversité des chaînes d’intégration, des capteurs et des sous‑ensembles embarqués.

La concentration industrielle est significative. Les achats de Boxer transitent par ARTEC, dont Rheinmetall détient, directement et indirectement, 64 % des parts, exposant fortement le groupe à la réussite (ou aux retards) d’Arminius. Toujours selon Hartpunkt, cette gouvernance explique l’écart entre les 22 milliards évoqués pour Rheinmetall et le volume total potentiel de 40 milliards. Elle confère au programme un poids politique considérable, l’exécution industrielle devenant, de facto, un enjeu national visible.

Le calendrier se veut serré : la signature du cadre est considérée possible au premier ou au second trimestre 2026, indique Hartpunkt. Pour tenir les jalons, Rheinmetall et KNDS Deutschland devraient accélérer fortement, avec une capacité de crête de deux à trois Boxer par jour. Néanmoins, les volumes en jeu et la diversité des variantes laissent présager une exécution s’étendant largement au‑delà de 2035. Ce phasage long exigera de verrouiller, très tôt, les capacités amont et les soutiens aval, pour éviter un effet d’accordéon dans les livraisons. 

De 62 000 à 150 000 soldats à l’horizon 2035 pour des Heer : rupture d’échelle et retour d’un service national rénové pour la Bundeswehr

La trajectoire s’explique par trente années de désinvestissements qui ont réduit Das Heer à 62 000 soldats en 2025, bien loin du pivot mécanisé qu’elle fut durant la guerre froide. Comme l’exposait notre analyse de septembre 2025, Berlin vise désormais 150 000 soldats pour l’armée de terre d’ici 2035, la création de nouvelles brigades et une dynamique industrielle inédite. Cet effort s’adosse à une hausse budgétaire marquée, avec des montants annoncés à 108 Md€ en 2026 et 161 Md€ en 2029, pour soutenir l’ampleur du redressement capacitaire engagé.

Bundeswehr
[Analyse] Programme Arminius : La Bundeswehr prépare l'achat de 1800 blindés Boxer 4

Sur le front RH, la coalition CDU/CSU–SPD a ajusté le cap avec un plan de service national mixant volontariat et possibilité de conscription partielle. Comme le précise DW sur cette réforme, un questionnaire sera adressé à tous les jeunes de 18 ans, les volontaires pouvant percevoir 2 600 € par mois, et un tirage au sort de conscrits restant possible en dernier recours. L’ambition affichée est d’atteindre environ 260 000 soldats d’active et 200 000 réservistes, pour donner de la profondeur à la montée en puissance opérationnelle.

Cette inflexion politique répond à une double contrainte : regagner rapidement de la masse, tout en réinjectant des compétences disparues. Mais elle peut, à court terme, accentuer les tensions sur l’encadrement et les filières de formation. Dans ce contexte, les grandes commandes, comme Arminius, doivent être coordonnées avec les capacités d’absorption du système de forces, sans quoi l’arrivée d’équipements sophistiqués risquerait de précéder durablement la génération des personnels qualifiés pour les mettre en œuvre, les soutenir et les commander.

Dans ce débat, le ministre de la Défense Boris Pistorius a tenu à rassurer. Selon DW, il a rappelé : « Il n’y a aucune raison de s’inquiéter, aucune raison d’avoir peur […] plus nos forces armées sont capables de dissuasion et de défense, grâce à l’armement, à la formation et au personnel, moins nous sommes susceptibles d’être impliqués dans un conflit. » Cette promesse n’exonère pas l’exécution : elle en fixe, au contraire, l’obligation de résultats sur la décennie. 

Plateformes modulaires : commandement, DCA rapprochée et artillerie, avec des effets d’entraînement et des risques immédiats

Arminius agrège plusieurs variantes clés. Selon Hartpunkt, une part importante des Boxers envisagés porterait sur des véhicules de commandement et des systèmes Skyranger 30, complétés par des RCH 155 et des transports de troupe, avec des déclinaisons nouvelles à l’étude. La logique est claire : densifier la chaîne de commandement et durcir la défense antiaérienne/antidrone au plus près des unités, tout en renforçant l’appui-feu mobile, pour une palette tactique complète et cohérente, du combat interarmes à la protection du territoire.

Cette ambition s’inscrit dans une stratégie plus large de densification de la défense sol‑air et antidrone. Comme l’a détaillé notre article de juillet 2025 sur le Skyranger 30, Berlin envisage l’acquisition de 500 à 600 systèmes Skyranger 30, dans une architecture multicouche visant la protection des forces, des villes et des infrastructures. Dans ce cadre, le Boxer devient un porteur central de l’effort de très courte portée, au service d’un « maillage » défensif sans équivalent en Europe, pensé pour résister à des campagnes de saturation prolongées.

RCH-155 KNDS
[Analyse] Programme Arminius : La Bundeswehr prépare l'achat de 1800 blindés Boxer 5

L’effet d’entraînement industriel peut être puissant : visibilité pluriannuelle, économies d’échelle, relance de compétences et d’emplois. Mais ces bénéfices supposent une montée en cadence soutenable, des investissements chez les équipementiers, et une gestion fine des variantes pour éviter la dispersion. Comme nous l’avons évoqué ici‑même en mars 2025, la Bundeswehr cumule, en outre, un déficit de personnels et des tensions de recrutement qui peuvent ralentir la transformation, si la filière de formation et l’encadrement ne suivent pas le tempo des livraisons.

Les contraintes amont sont, elles aussi, tangibles. D’après notre synthèse de mars 2025, la période qui s’ouvre combine hausse des prix et risques de retards, sur fond de tensions de supply chain. Les sous‑ensembles critiques — électroniques, capteurs, motorisations, suspensions — resteront sensibles aux pénuries et aux dépendances importées. Dans un programme aussi massif, ces goulets d’étranglement peuvent se traduire par des décalages de séries, des replanifications douloureuses et un alourdissement des coûts de possession si les standards varient au fil des lots. 

Cadence, soutenabilité et pression stratégique : produire 2 à 3 Boxer/jour sous contrainte d’alerte

La cible industrielle est connue : deux à trois Boxer par jour aux pics, si la signature intervient fin T1 ou T2 2026, comme l’avance Hartpunkt. Cet objectif exige des capacités additionnelles d’assemblage, des lignes de sous‑ensemble synchronisées et des buffers logistiques dimensionnés, faute de quoi les cycles s’allongent et la polyvalence des variantes dérive. À cette échelle, l’ordonnancement industriel et la stabilité des nomenclatures deviennent des facteurs opérationnels au même titre que les dotations budgétaires.

Ce calendrier se heurte à une pression stratégique explicite. Les chefs des principaux services de renseignement allemands ont averti que la « paix glacée » avec Moscou pouvait, à tout moment, basculer en confrontation ouverte. Comme le rapporte DW sur cette alerte des services, le BND estime que la Russie n’hésiterait pas à entrer en confrontation directe avec l’OTAN si nécessaire. En d’autres termes, le temps joue contre une planification trop étalée, et impose un phasage qui livre tôt des blocs capacitaires utiles.

La solution passe par une montée en puissance séquencée et utile au combat, plutôt que par une logique de « big bang » logistique. Prioriser, d’abord, les véhicules de commandement et la DCA rapprochée Skyranger 30, pour durcir les unités et protéger les flux ; accélérer, ensuite, l’artillerie mobile RCH 155, pour accroître l’allonge et le rythme des feux ; massifier, enfin, les transports de troupe et variantes d’appui. Ce séquençage minimise le risque opérationnel pendant la transition, tout en lissant l’effort chez les industriels et leurs fournisseurs critiques.

Cette approche suppose, parallèlement, une doctrine de soutien dimensionnée très tôt. La diversité des versions impose de standardiser au maximum les chaînes logistiques, d’anticiper les stocks de rechanges à forte criticité, et d’aligner les outillages et formations de maintenance. Sans cette discipline de série, la disponibilité technique opérationnelle peut chuter, avec un effet ciseau : davantage de livraisons, mais moins d’engins réellement en ligne, faute de soutien synchronisé et de personnels habilités. 

Standardisation, interopérabilité et cohérence OTAN : massifier sans rompre, coordonner pour durer

Arminius peut devenir un accélérateur d’interopérabilité si la standardisation est tenue. Un contrat-cadre unique favorise la convergence des architectures, la mutualisation des pièces et des formations, et facilite l’intégration OTAN, à condition de maîtriser la prolifération des sous‑versions. Dans cette logique, la déclinaison Boxer/Skyranger 30 doit s’imbriquer dans la défense multicouche allemande, pour que la très courte portée protège efficacement les couches supérieures et les unités de manœuvre.

Boxer Bundeswehr
[Analyse] Programme Arminius : La Bundeswehr prépare l'achat de 1800 blindés Boxer 6

Dans le même esprit, l’effort RH doit être dosé finement. Absorber rapidement de nouveaux effectifs, principalement des volontaires du service national, ne doit pas déstabiliser l’encadrement et les compétences clés. Un dimensionnement progressif des écoles, des centres de maintenance et des états-majors, synchronisé avec les livraisons, réduira le risque de « trous d’air » capacitaires. C’est la condition pour que la masse matérielle se traduise, réellement, en puissance opérationnelle disponible.

Sur le plan de l’Alliance, la densification allemande doit s’inscrire dans une logique de complémentarité, non de duplication. La protection des hubs logistiques, des centres industriels et des grandes villes renforcera la résilience globale, là où d’autres alliés concentrent l’effort sur la profondeur stratégique ou la projection. Le sujet avait été détaillé dans un article de juillet 2025, en soulignant que le maillage sol‑air envisagé en Allemagne change l’échelle de la défense de site, et appelle, en miroir, des apports complémentaires chez les partenaires.

Enfin, Arminius offre à Berlin un outil de pilotage industriel. Des tranches annuelles stables, des standards figés par blocs, et des priorités claires par variante, aideront ARTEC et ses fournisseurs à investir rationnellement. À l’inverse, des à‑coups budgétaires, des reconfigurations tardives et des séries trop courtes par version renchériraient les coûts et étireraient les délais. Comme nous l’avons rappelé ici‑même, la réussite ne tiendra pas à l’ampleur de l’annonce, mais à la constance de son exécution. 

Conclusion

Arminius incarne la nouvelle grammaire du réarmement allemand : une commande-cadre massive, multiservices et multivariantes, adossée à des trajectoires budgétaires robustes et à une volonté politique assumée. En agrégeant près de 1 800 Boxer en première intention, et des options au‑delà de 3 000, Berlin se donne les moyens de reconstruire la densité, la protection et l’allonge de son armée de terre. Encore faut‑il que le contrat-cadre, promis pour 2026, se traduise en livraisons utiles tôt, et en une montée en cadence soutenable chez ARTEC et ses fournisseurs, sans rupture de standards ni d’approvisionnements critiques.

La clé se situe, désormais, dans l’alignement des trois piliers : phasage industriel réaliste, priorités opérationnelles claires, et trajectoire RH maîtrisée. Produire deux à trois Boxer par jour n’a de sens que si les équipages, les maintenanciers et les cadres sont formés, et si la logistique suit. Bien exécuté, Arminius renforcera la résilience allemande et la cohérence OTAN. À l’inverse, une montée en puissance trop rapide, mal soutenue, pourrait créer des fragilités temporaires au pire moment. L’ambition est là ; reste l’épreuve décisive de l’exécution, sur la durée.

[Analyse] L’OTAN renonce à l’acquisition de E-7A Wedgetail pour remplacer ses Awacs

Les Pays-Bas, avec plusieurs partenaires, ont renoncé à l’achat de six Boeing E-7A Wedgetail initialement destinés à reprendre la mission AWACS de l’OTAN. L’information, rapportée en Allemagne, actera une inflexion majeure de la trajectoire iAFSC de l’Alliance et rouvre un débat que l’on croyait tranché en 2023 : faut-il encore investir dans un avion d’alerte avancée lourd, coûteux et très visible, alors que la menace anti‑accès s’étend et que les finances publiques se contractent ?

Au-delà du coup de frein, c’est un dilemme stratégique qui se précise : poursuivre l’option E‑7 — opérationnellement pertinente, mais onéreuse et exposée — ou pivoter vers des architectures distribuées mêlant GlobalEye, essaims de drones et capteurs spatiaux. Dans cette perspective, l’angle utile est, selon nous, pragmatique et européen : diversifier les capteurs et consolider la résilience de la kill‑web, tout en conservant des capacités EAW de transition.

Le retrait néerlandais rebat les cartes du remplacement AWACS de l’OTAN par l’E-7A Wedgetail

Selon Hartpunkt, les Pays‑Bas, avec un groupe de pays partenaires, renoncent à l’achat de six E‑7 Wedgetail destinés à l’AWACS de l’OTAN. La décision, qui intervient en pleine remise à plat du volet iAFSC, touche le cœur de la succession des E‑3A Sentry basés à Geilenkirchen, et injecte une incertitude capacitaire sur le calendrier et les modalités de remplacement. Au‑delà du symbole, c’est l’architecture de détection aéroportée de l’Alliance qui doit être réexaminée, à l’aune des coûts, de la maturité industrielle et de l’évolution des menaces à très longue portée, désormais structurantes pour tout choix relatif aux plateformes de commandement aérien avancé. Comme le rapporte Hartpunkt, l’abandon porte explicitement sur le lot de six appareils.

En 2023, l’OTAN avait annoncé son intention de commander six E‑7A Wedgetail à Boeing pour remplacer les quatorze E‑3A Sentry exploités par la NAEW&C depuis Geilenkirchen. Le financement relevait de l’iAFSC, avec la participation de huit États (États‑Unis, Allemagne, Danemark, Belgique, Luxembourg, Pays‑Bas, Norvège, Roumanie). Cette trajectoire, présentée alors comme logique au regard de la base installée de partenaires de l’E‑7, s’inscrivait dans une démarche de continuité transatlantique. D’après Opex360, l’E‑7 était le choix privilégié de l’Alliance à l’époque, au détriment du GlobalEye suédois initialement proposé.

E-3 Sentry OTAN
E-3 Sentry de l’OTAN

Le Wedgetail dispose, par ailleurs, d’un socle d’opérateurs établi : Australie et Corée du Sud, ainsi que Turquie et Royaume‑Uni au sein de l’OTAN. Les États‑Unis avaient, eux, affiché l’intention d’en acquérir vingt‑six pour remplacer leurs E‑3A Sentry, ce qui a sans doute pesé dans l’arbitrage initial de l’OTAN. Toutefois, le signal néerlandais, en reconfigurant la perspective d’un lot commun de six appareils, expose le programme iAFSC à une renégociation de périmètre, voire à une réévaluation technico‑opérationnelle des alternatives.

Dans l’intervalle, la dynamique de marché reste mouvante : si le Wedgetail est un appareil éprouvé, le GlobalEye suédois s’est imposé en Scandinavie et dans le débat français. L’Alliance dispose donc de plusieurs options crédibles, mais hétérogènes par leurs coûts, profils de mission, empreintes logistiques et survivabilité. La décision néerlandaise renforce l’hypothèse d’un panier de solutions, plutôt que d’une plateforme unique, pour structurer une capacité EAW OTAN qui conjugue permanence de veille, résilience et interopérabilité. 

Capacité EAW : du Sentry au Wedgetail, atouts techniques et exposition croissante

Le besoin de moderniser la détection aéroportée de l’OTAN s’enracine dans l’âge et la vulnérabilité croissante du modèle AWACS, alors que l’Alliance opère les E‑3A Sentry depuis la base de Geilenkirchen. Sur le plan technique, l’E‑7A Wedgetail se distingue par un radar AESA MESA, dont la portée est annoncée supérieure à 400 km, des contre‑mesures électroniques et un éventail complet de liaisons et communications (UHF, HF, VHF, Liaison 11/16, ICS, SATCOM). Ce socle confère une excellente capacité de détection et un effet de commandement embarqué, au service de la gestion tactique de l’espace aérien.

Mais ces qualités intrinsèques se heurtent à une évolution rapide des menaces à longue et très longue portée. Comme l’a montré l’expérience ukrainienne, deux A‑50 russes ont été perdus, selon Kyiv, tandis que les missiles air‑air R‑37M ont démontré des engagements à grande distance. Les systèmes sol‑air S‑400 et S‑500, eux, étendent des bulles de déni de plusieurs centaines de kilomètres, repoussant AWACS et ravitailleurs loin de la ligne d’engagement. Dans un tel contexte, l’efficacité d’un EAW lourd se dégrade mécaniquement quand il est contraint d’opérer à grande distance.

La conséquence opérationnelle est claire : plus les portées adverses s’étirent, plus l’intérêt de la plateforme centrale décroît si la chaîne de détection n’est pas distribuée et redondée. La plateforme lourde conserve son utilité, mais à condition d’être insérée dans une architecture multi‑capteurs capable de compenser l’éloignement par des relais avant et des liaisons robustes. Autrement dit, l’excellence du capteur MESA et des suites EAW ne suffit plus à neutraliser la menace, si l’adversaire peut interdire durablement la proximité de la zone d’engagement.

Dès lors, la question posée par le retrait néerlandais dépasse l’appareil lui‑même : comment structurer une posture EAW qui garde le bénéfice du commandement aérien déporté, tout en réduisant la signature, en multipliant les points de détection et en acceptant un continuum air‑espace‑surface plus distribué ? Pour l’OTAN, cette transition impose d’orchestrer des briques complémentaires plutôt qu’un basculement brutal, afin d’éviter toute rupture capacitaire. 

Effets de bord : calendrier OTAN, options GlobalEye et turbulences budgétaires américaines

À court terme, l’abandon du lot de six E‑7 ouvre un espace d’options pour les Alliés contributeurs de l’iAFSC. D’après Opex360, l’Agence OTAN de soutien (NSPA) a indiqué que « le plan est, dans son ensemble, en cours d’évaluation », et que des « options disponibles » seront étudiées par l’OTAN et les pays participants, ce qui pourrait profiter au GlobalEye. La réouverture du jeu implique, mécaniquement, de revisiter la timeline de remplacement et le partage de charges, avec le risque d’une solution transitoire plus longue sur E‑3A modernisés si les arbitrages tardent.

Saab Globaleye
Saab Globaleye

Aux États‑Unis, le dossier E‑7 reste politiquement chahuté. Comme le détaille Air and Space Forces, la Chambre des représentants a introduit des mesures pour empêcher la fermeture du programme E‑7, malgré une volonté de l’exécutif de l’amortir sur les prochaines années. Le Congrès veut préserver une option E‑7 pour répondre à un besoin de court terme, jugeant les alternatives spatiales encore immatures, mais sans ouvrir pour l’heure les vannes budgétaires au‑delà des montants alloués au prototypage et à la continuité capacitaire.

Cette tension budgétaire et capacitaire américaine pèse sur l’OTAN par ricochet : l’effet d’entraînement de l’USAF sur l’Alliance conditionne souvent les choix techniques et industriels communs. Si Washington ralentit, reconfigure ou lisse son effort E‑7, l’économie d’échelle anticipée par les Européens s’érode, renchérissant mécaniquement tout achat en faible série. À l’inverse, un panier européen combinant GlobalEye et relais distribués pourrait stabiliser une trajectoire moins dépendante des cycles politiques américains.

Le risque opérationnel existe toutefois si la transition s’accélère trop vite : en l’absence d’alternatives pleinement matures, un retrait rapide du paradigme AWACS concentré créerait un trou capacitaire sur la gestion de l’espace aérien allié. C’est tout l’enjeu d’un phasage prudent, articulant plateformes existantes modernisées, alternatives aéroportées plus légères et expérimentations sur drones et capteurs orbitaux, pour préserver la continuité de la veille, du contrôle et du C2 aériens. 

De la plateforme unique à la kill‑web: satellites, drones et résilience par redondance

Comme nous l’avons détaillé dans un article de septembre 2024, l’US Space Force vise, dès le début des années 2030, des satellites capables de détecter et suivre des cibles aériennes, navales et terrestres, pour compléter — et non remplacer — les AWACS et JSTARS. L’objectif est de redonner de la profondeur de perception sans exposer des plateformes habitées vulnérables, mais l’économie d’un remplacement intégral demeure prohibitive, tant le volume de satellites et les contraintes orbitales seraient lourds.

Surtout, la doctrine américaine insiste sur la complémentarité des moyens. Les satellites coûtent cher, n’offrent qu’une fenêtre de visibilité limitée en orbite basse et peuvent devenir des cibles d’armes antisatellites. En conséquence, la chaîne de détection « classique » restera longtemps structurée autour de plateformes comme E‑7 et E‑2D, renforcées demain par des capacités déportées montées sur drones. Cette hybridation, en maillage, permet d’additionner des points de détection à faible signature et de répartir les risques.

Dans cette architecture, les essaims de drones jouent le rôle d’éclaireurs et de relais, densifiant le réseau et prolongeant la portée utile des capteurs, tandis que les stations au sol et en mer referment les mailles basses. L’intérêt est double : complexifier l’équation de ciblage de l’adversaire et préserver l’effet C2 « humain » de l’EAW, en l’éloignant davantage des zones d’engagement. On parle alors d’une kill‑web distribuée, où l’utilité de la plateforme habitée ne tient plus à sa proximité, mais à sa capacité à orchestrer et fusionner.

Su-35s R-37M
Le missile air-air à très longue porté R-37M russe s’est montré bien plus précis et efficace qu’anticipé par les occidentaux en Ukraine, en étant notamment capable d’engager des appareils manoeuvrant comme des chasseurs. Son taux d’interception demeure faible, mais des victoires aériennes contre des Su-25 ukrainiens ont été confirmées par les ukrainiens eux-mêmes.

Appliquée à l’OTAN, cette logique plaide pour un investissement parallèle dans les liaisons résistantes, la guerre électronique embarquée et la standardisation des données. Le cœur de résilience, ce n’est plus l’avion‑capteur isolé, mais la redondance des nœuds et la qualité des tuyaux. La décision néerlandaise peut être l’opportunité de structurer ce pivot, en mariant un EAW plus « arrière » à des capteurs plus distribués et réactifs, sur des plateformes plus sobres et moins exposées. 

Le regard 2050 de l’US Air Force et ses enseignements pour l’OTAN

Les rapports récents remis au Congrès, synthétisés ici‑même en janvier 2025, décrivent une guerre aérienne profondément transformée à l’horizon 2050. Missiles antiaériens à très longue portée, kill‑web satellitaire et drones maillant l’espace imposeront une dispersion accrue des moyens habités et repousseront les avions de soutien au‑delà de leur portée efficace si rien n’évolue. Dans cette perspective, l’AWACS lourd isolé perd de sa pertinence, sauf à s’adosser à une constellation de capteurs distribués et de liaisons durcies, pour préserver sa valeur de commandement et de fusion multi‑sources.

Concrètement, l’Alliance a intérêt à bâtir un continuum de transition : maintenir une capacité EAW crédible tout en accélérant l’expérimentation de relais aéroportés et orbitaux. Les enseignements américains soulignent qu’aucune brique ne suffira seule et que les ruptures devront être graduelles. Le panier de capacités doit donc combiner appareils habités modernisés, architectures distribuées et standards d’interopérabilité partagés, afin d’éviter la fragmentation capacitaire lorsque chaque État optimise localement.

D’un point de vue opérationnel, trois axes paraissent incontournables. D’abord, durcir la survivabilité des plateformes habitées par la guerre électronique, les profils d’emploi et la discipline électromagnétique. Ensuite, multiplier les nœuds de détection bas‑signature — drones, pods, stations déportées — pour saturer l’équation adverse. Enfin, garantir la circulation des données par des liaisons résistantes, interopérables et sobres. Ce triptyque, au coût soutenable, offre une voie de passage entre l’existant et l’ambition 2050 sans rupture d’alerte avancée.

Sur le plan industriel, la décision néerlandaise ouvre une fenêtre européenne. Des solutions comme GlobalEye, déjà retenues par la force aérienne suédoise et évoquées en France, peuvent servir de pivot d’autonomie relative, sans exclure des coopérations transatlantiques ciblées. L’enjeu est de consolider une base technologique et industrielle capable de produire à la fois des capteurs performants, des plateformes sobres et des drones relais, pour tenir la promesse d’une kill‑web alliée réellement résiliente et durable. 

Conclusion

La volte‑face néerlandaise est un signal politique fort : le modèle AWACS lourd, s’il garde une utilité opérationnelle, est désormais contesté pour son coût et sa vulnérabilité. Les alternatives existent — GlobalEye, relais drones, capteurs spatiaux — mais aucune ne s’impose seule et immédiatement. L’OTAN doit donc arbitrer en faveur d’une diversification des capteurs et d’une résilience par redondance, en préservant une capacité EAW de transition et en phasant la bascule autour des liens de données, de la guerre électronique et de l’interopérabilité.

Ce choix aura des conséquences industrielles et géopolitiques tangibles. Les coopérations européennes peuvent réduire la dépendance et stabiliser les coûts, tandis que les débats budgétaires américains continueront d’irradier la trajectoire de l’Alliance. En filigrane, la reconfiguration de la kill‑web accélérera les investissements dans les drones tactiques, les capteurs spatiaux et l’architecture de données. L’heure n’est pas au tout‑ou‑rien : c’est par la combinaison et l’échelonnement des solutions que l’OTAN sécurisera sa supériorité informationnelle dans les années à venir.

[Analyse] La construction du Type 004, premier porte-avions nucléaire chinois, semble se confirmer

Une semaine après la mise en service du Fujian, une nouvelle série d’images — photographies et vues satellites — laisse entrevoir, au cœur de la coque assemblée à Dalian, une structure qui évoque très clairement une enceinte de confinement pour réacteur. Pour la première fois, l’hypothèse d’un Type 004 nucléaire s’adosse à un indice physique solide, au-delà des seules déclarations d’intention.

Dès lors, l’enjeu n’est plus de savoir si Pékin veut un porte‑avions à propulsion nucléaire, mais ce que cette bascule implique concrètement entre 2029 et 2034 : cadence industrielle, calendrier d’entrée en service, format de flotte et capacité à maintenir des groupes aéronavals complets au‑delà de la première chaîne d’îles. Avec une grille de lecture assumée ici : la synchronisation des chaînes industrielles, logistiques et humaines pèsera plus que la simple multiplication des coques.

Du porte-avions STOBAR au CATOBAR électromagnétique : l’effet Fujian change d’échelle

En dix ans, la séquence Liaoning (CV‑16) – Shandong (CV‑17) – Fujian (Type 003) a installé une progression rapide et méthodique. Contrairement aux deux premiers porte‑avions STOBAR dérivés de la classe Kuznetsov, le Fujian adopte trois catapultes électromagnétiques et un pont bien plus étendu. Entièrement conçu en Chine, il approche ou dépasse 85 000 tonnes, embarque autour de 50 aéronefs et vise des cadences quotidiennes nettement supérieures aux deux aînés. Sa propulsion électrique intégrale, qui dissocie production d’énergie et entraînement, prépare de fait la marche suivante vers une propulsion nucléaire.

Surtout, l’arrivée conjointe d’un groupe aérien renouvelé clarifie le saut capacitaire. Comme nous l’avions montré dans un documentaire embarqué, l’architecture opérationnelle s’ordonne désormais autour des J‑15T, du chasseur furtif J‑35 et de l’avion d’alerte avancée KJ‑600, catapultés et appontés électromagnétiquement. Cette synchronisation navire‑systèmes‑aéronefs valide une capacité de cycles de pont soutenus et flexibles, comparable, dans sa logique, à celle des Carrier Strike Groups américains, et non plus un simple jalon technologique isolé, ici‑même.

Fujian J-35 J-15T KJ-600
Essais des 3 appareils du GAE chinois du Fujian : J-15, J-15T et KJ-600

Le contexte stratégique donne la mesure du pas franchi. Pékin cherche à projeter sa puissance au‑delà de la première chaîne d’îles, dans le Pacifique occidental et jusqu’à l’océan Indien. À ce titre, le passage au CATOBAR sur une coque de grand tonnage élargit la panoplie des aéronefs et des profils de mission, tout en densifiant l’endurance opérationnelle du groupe aéronaval. Le Fujian s’inscrit donc comme pivot entre la phase d’apprentissage et une phase de projection pérenne en eaux bleues.

Enfin, des indices publics balisent déjà la bascule nucléaire. En mars, le commissaire politique Yuan Huazhi a confirmé la construction d’un quatrième porte‑avions, sans préciser sa propulsion. Et l’existence d’un prototype de réacteur terrestre adapté à un grand bâtiment de surface, signalée près de Leshan, accrédite l’hypothèse d’un saut vers l’atome. Ces éléments s’alignent désormais avec les images sorties des ateliers de Dalian. 

Les clichés en disent long : une enceinte réacteur apparente à Dalian et une construction en miroir à Jiangnan

L’observation la plus marquante porte sur une structure interne, identifiable au sein du bloc‑coque assemblé à Dalian, qui ressemble fortement à une enceinte de confinement réacteur. Selon The War Zone, cette configuration est « largement similaire » à celle des super‑porte‑avions nucléaires américains, et fait consensus comme indicateur clef de l’installation d’un réacteur. La publication n’exclut pas, théoriquement, un module d’essai, mais l’hypothèse nucléaire s’en trouve significativement confortée.

Les mêmes analyses rappellent que des modules antérieurs, visibles avant mai 2024, laissaient voir des tranchées pour les rails de catapultes, suggérant deux catapultes latérales en plus de deux en proue — une disposition proche des classes Nimitz et Ford. En miroir des progrès du Fujian, l’ensemble renvoie à un design de porte‑avions CATOBAR plus abouti, avec, cette fois, la fourniture de puissance associée aux capteurs, à l’aviation embarquée et aux systèmes de mission sur la durée.

type 004 confinement réacteur
image partagée par le compte x @RickJoe_PLA

En parallèle, l’organisation industrielle se précise. Dalian mènerait la construction du Type 004, tandis que Jiangnan, à Shanghai, pourrait entamer un sistership conventionnel amélioré, sur la base d’un Type 003 optimisé. Des indices visibles dans la darse — opérations de nettoyage et de préparation — pointent, là aussi, vers un prochain démarrage. Des images satellites commerciales publiées depuis la fin de l’été mettent d’ailleurs en évidence de nouvelles sections de coque à Dalian, absentes un mois plus tôt.

Le calendrier se dégage par touches successives. La confirmation visuelle de l’enceinte réacteur suggère une phase d’assemblage avancée, alors que plusieurs sources chinoises laissent entrevoir une montée en cadence. Dans nos analyses du printemps 2025, le jalon « deux à trois ans » pour la construction du super‑porte‑avions, suivi d’une mise en service autour de 2030, apparaissait cohérent avec la pratique industrielle chinoise récente et le rythme d’intégration d’un groupe aérien de nouvelle génération. 

2026–2034 : deux lignes de construction de porte-avions, l’une conventionnelle, l’autre nucléaire, un objectif de masse critique et des effets opérationnels graduels

Le scénario central qui se dessine est celui d’une accélération parallèle sur deux lignes : une classe conventionnelle dérivée du Type 003 à Jiangnan, et une classe nucléaire Type 004 à Dalian. Ce schéma, plusieurs fois évoqué, répond à une logique d’industrialisation continue, en mutualisant les acquis tout en introduisant la propulsion atomique sur une seconde ligne. À ce rythme, un format d’environ six porte‑avions pourrait être atteint dès 2032‑2033, seuil minimal pour tenir une présence continue en haute mer et peser au‑delà de la première chaîne d’îles, selon notre analyse de janvier 2025.

construction porte-avions Fujian CSSC Shanghai
Construction du porte-avion Fujian aux chantiers navals CSSC de Shanghai en 2021

Sur le plan calendaire, l’horizon 2029‑2030 pour un premier Type 004 opérationnel reste plausible, si l’on considère l’état d’avancement observé et la maîtrise désormais affichée des systèmes critiques (EMALS, groupes aériens). Un sistership conventionnel amélioré pourrait suivre de près, la filière ayant déjà montré sa capacité à produire et intégrer un grand CATOBAR. L’essentiel demeure la cohérence d’ensemble : navire, systèmes de lancement, aéronefs, logistique et doctrine doivent converger vers des jalons rapprochés, sans ruptures capacitaires.

Les effets opérationnels attendus seraient graduels. À partir de 2030, la PLAN pourrait viser la tenue simultanée de deux porte‑avions en opérations, l’entraînement ayant déjà basculé vers des séquences mettant en œuvre deux unités. La propulsion nucléaire accroîtrait l’endurance des groupes, étendant la profondeur d’action vers le Pacifique occidental et l’océan Indien. Dans les détroits autour de Taïwan, la capacité de contrainte s’en trouverait renforcée, sous réserve d’un maillage complet des moyens d’escorte et de soutien.

Les facteurs critiques à surveiller sont explicites : le nombre et la disponibilité des grands destroyers/croiseurs antiaériens (Type 055/052DL), des frégates ASM (054B), des ravitailleurs et des SSN d’attaque, conditionnent l’endurance des Carrier Battle Groups. Rappelons que la production chinoise de surface a soutenu, ces dernières années, un tempo élevé, permettant de densifier la bulle de protection anti‑air, anti‑surface et anti‑sous‑marine. C’est toutefois la cohérence du flux, plus que la cadence brute, qui fixera l’effet opérationnel réel entre 2029 et 2034. 

Goulots d’étranglement : équipages, fiabilité, soutien et limites de la dissuasion océanique

La première contrainte est humaine. Former des pilotes et des ponts d’envol aux cycles CATOBAR soutenus, bâtir des pyramides d’âges et de grades cohérentes, aguerrir les équipes de maintenance sur le temps long : autant de chantiers qui ne se compressent pas au seul rythme des coques. Le Fujian jouera ici le rôle d’école et de plateforme d’expérimentation, mais l’écart d’expérience avec l’US Navy se comblera au fil des années, pas au fil des lancements.

Deuxième contrainte : la fiabilité et le maintien en condition des systèmes. Les EMALS et brins d’arrêt électromagnétiques chinois ont montré leur pertinence, mais leur endurance en opérations prolongées reste à éprouver. Les États‑Unis eux‑mêmes ont mis plus d’une décennie à stabiliser ces systèmes sur la classe Ford. La bascule nucléaire ajoute une complexité de sûreté, d’intégration et de maintenance, tout en renforçant la disponibilité énergétique pour les capteurs, les catapultes et l’aviation embarquée.

USS Gerald Ford
USS Gerald Ford.

Le troisième point touche à l’empreinte logistique. Même nucléaire, un porte‑avions exige un train logistique soutenu pour son groupe aérien et ses escorteurs, des stocks munitions et une chaîne de pièces robuste. À ce stade, l’avantage de portée conféré par l’atome s’équilibre avec la vulnérabilité potentielle des flux. L’endurance ne devient supériorité qu’adossée à des ravitailleurs disponibles et à des bases de soutien crédibles le long des axes de projection, au-delà de la première chaîne d’îles.

Enfin, il faut relativiser l’effet de masse à court terme. Aujourd’hui, tous les porte‑avions américains — onze — sont à propulsion nucléaire, avec l’endurance, la profondeur logistique et l’expérience que cela suppose, rappelle le South China Morning Post. Même si l’écart se réduit à vive allure, la dissuasion océanique s’éprouve dans la durée, au large, et exige des groupes complets, intégrés et entraînés, plus que des jalons strictement industriels. 

Synchronisation industrielle et opérationnalisation : la véritable clef de voûte de la métamorphose de la Marine chinoise

L’enseignement majeur de ces images n’est pas seulement l’enceinte réacteur de Dalian : c’est la confirmation que Pékin conduit, de manière désormais routinière, des convergences programmatiques multiples. Le précédent du Fujian l’a montré : navire, EMALS, J‑15T, J‑35 et KJ‑600 convergent vers une même fenêtre, réduisant le risque de désajustement entre plateformes et systèmes. La méthode s’oppose aux trajectoires linéaires occidentales et explique la rapidité du rattrapage observé.

Pour autant, la construction de coques n’est pas une capacité. Même avec six porte‑avions physiques, l’efficacité d’ensemble dépendra de la disponibilité conjuguée des escorteurs lourds, des SSN, des ravitailleurs, des stocks et d’un groupe aérien qualifié. Le moindre maillon manquant impose des arbitrages, réduit la permanence à la mer et rabote l’effet de masse. C’est ce différentiel entre potentiel et puissance effectivement projetable qui fera la différence sur 2029‑2034.

À court terme, l’indicateur le plus probant ne sera pas le tonnage mis à l’eau, mais la qualité des cycles d’exercices conjoints, le rythme des déploiements outre‑chaîne d’îles, la stabilité de la MCO et la montée des qualifications jour/nuit et tout temps. La propulsion nucléaire du Type 004 offrira de nouvelles marges, mais n’abolira ni les frictions humaines, ni les lois de la logistique, ni les retours d’expérience indispensables à une aviation embarquée mature.

J-15T a l'appontage sur le Fujian
J-15T à l’appontage à bord du Fujian

C’est pourquoi nous privilégions un prisme pragmatique : compter les coques éclaire la symbolique, observer la synchronisation révèle la puissance réelle. Les images de Dalian confirment une trajectoire que nous anticipions ; elles n’en gomment ni les obstacles institutionnels, ni la complexité technique à absorber pour atteindre, puis soutenir, un standard d’opérations comparable à celui des Task Forces américaines. 

Conclusion

Les indices extérieurs s’additionnent : l’assemblage visible à Dalian, les modules de catapultes et désormais cette structure d’enceinte réacteur suggèrent fortement qu’un Type 004 à propulsion nucléaire est engagé. En miroir, des signaux convergents laissent penser qu’un sistership conventionnel pourrait suivre à Jiangnan. Pris ensemble, ces éléments valident la logique d’une double filière accélérée, visant l’atteinte d’une masse critique de porte‑avions à l’horizon 2032‑2033.

Pour autant, nous l’avons souligné à maintes reprises, la clef ne réside pas dans la seule disponibilité des coques. La performance qui comptera entre 2029 et 2034 sera celle de la synchronisation : escorteurs, SSN, ravitailleurs, groupes aériens qualifiés, doctrine et MCO. La propulsion nucléaire élargira l’endurance et la flexibilité, mais c’est la cohérence du tout qui décidera de la capacité de projection au‑delà de la première chaîne d’îles — et, in fine, de la crédibilité d’une marine capable de contester durablement la suprématie américaine en eaux bleues.

[Actu] Indra propose boucliers antidrones et optronique longue portée pour sécuriser le réseau ferroviaire européen

La proposition d’Indra est d’agréger digitalisation ouverte, cyberrésilience, optronique longue portée et « escudos antidrones » pour durcir la mobilité militaire par rail arrive alors que l’Union européenne hisse la mobilité et les transports militaires au rang de priorité. L’enjeu est limpide : rendre le réseau ferroviaire apte à soutenir des déploiements rapides, interopérables et sécurisés, y compris sous menaces. Mais la question de fond demeure entière : de tels dispositifs dual-use suffiront-ils à garantir la continuité des flux face à des campagnes de saturation par essaims de drones et salves de missiles, sans laisser les infrastructures civiles critiques à découvert, ni dépasser les capacités budgétaires et industrielles européennes ?

L’UE multiplie par dix les investissements mobilité face à des frappes conventionnelles de saturation

Le nouveau plan European Defense Readiness a multiplié par dix l’effort en faveur de l’adaptation de la mobilité et du réseau ferroviaire européens, afin de renforcer la capacité de mouvement des forces en temps de paix comme de crise, et d’améliorer l’interopérabilité entre États membres. Derrière ce saut capacitaire, se dessine une logique de continuité logistique : accélérer, sécuriser et rendre traçables des flux ferroviaires qui demeurent le vecteur obligé pour une large part des matériels lourds, depuis l’Ouest vers le flanc Est. Cette dynamique politique place, de facto, la modernisation ferroviaire au cœur de la résilience militaire européenne.

Cette priorité s’inscrit face à un contexte stratégique durci. Comme nous l’avons évoqué dans un article de septembre 2025, la Russie a intensifié les frappes conventionnelles coordonnant plusieurs centaines de drones et des dizaines de missiles, avec un objectif assumé de saturation. L’épisode de près d’une vingtaine de drones Geran ayant franchi l’espace aérien polonais, présenté comme accidentel par Moscou, relève d’une levée de doute stratégique. L’enjeu pour l’Europe n’est donc pas théorique : il s’agit d’absorber des séquences de frappes répétées sans rupture logistique ni discontinuité de service sur les nœuds ferroviaires et portuaires.

Geran drone
[Actu] Indra propose boucliers antidrones et optronique longue portée pour sécuriser le réseau ferroviaire européen 17

Dans ce contexte, le rail concentre l’attention. Le constat, rappelé par l’industriel, est prosaïque mais structurant : une large part des véhicules militaires lourds ne peut être transportée que par train. Si le maritime permet certains acheminements, la phase d’approche finale repose sur les infrastructures ferroviaires. D’où la volonté affichée d’unifier ports, bases et centres logistiques, pour réduire délais, frictions réglementaires et vulnérabilités opérationnelles. La mobilité militaire ferroviaire devient ainsi la colonne vertébrale de l’effort de défense continental, avec des exigences accrues en matière de sûreté et de cybersécurité.

Reste que l’Europe évolue sous contrainte. L’hétérogénéité des normes nationales, la sensibilité des réseaux électrifiés, et la dépendance croissante aux communications et au positionnement satellitaire, créent un espace de fragilité que des campagnes de saturation entendent précisément exploiter. L’impératif est double : durcir les systèmes de contrôle-commande et de signalisation contre les attaques cyber et brouillages, tout en augmentant la capacité de détection et de protection des emprises et itinéraires critiques. C’est sur ce terrain qu’Indra avance un bouquet technologique dual, combinant numérisation, résilience et protection active.

Digitalisation, ERTMS satellital, cyberrésilience et boucliers antidrones : le bouquet d’Indra

Indra présente à l’Union européenne un ensemble cohérent pour moderniser et sécuriser la mobilité militaire sur les infrastructures critiques, spécialement ferroviaires. L’objectif affiché est de lever les barrières logistiques, législatives et d’infrastructure par la digitalisation des procédures, la modernisation des équipements et l’harmonisation des normes. Au centre, une signalisation digitale ouverte, scalable et interopérable — Open Digital Signalling — doit optimiser la gestion du trafic, automatiser les processus administratifs et fluidifier les mouvements transfrontaliers au sein d’un écosystème européen unifié, dans une logique duale assumée.

Le premier pilier tient à la cybersécurité des systèmes de signalisation et de contrôle, avec la capacité d’opérer via des satellites militaires pour sécuriser les communications entre voies, trains et conducteurs. Indra met en avant une résilience énergétique ad hoc pour un réseau électrifié « très sensible » : trains à batteries, remise en service de matériels diesel et alimentation duale des points critiques (aiguillages, centres de contrôle). Ce socle vise à maintenir l’opérabilité des réseaux et des postes centraux en environnement contesté, malgré des perturbations électriques, cyber ou spatiales.

Le deuxième pilier concerne l’automatisation et le contrôle. L’industriel développe des portiques d’inspection basés sur la vision artificielle et l’IA, pour vérifier la concordance des cargaisons déclarées et réelles des convois appelés à traverser plusieurs pays, accélérant les contrôles et améliorant leur sécurité. Côté protection physique, Indra propose des « escudos antidrones » et de l’optronique de longue portée, de type déjà déployé sur la ligne à grande vitesse en Arabie saoudite, conçus pour détecter et neutraliser menaces hybrides, sabotages, vols et attaques par drones.

Enfin, l’entreprise souligne une expérience opérationnelle sur le flanc Est, en Lituanie et en Estonie, où elle fournit les systèmes nationaux de contrôle et de gestion du trafic ferroviaire. Indra affirme être la seule société européenne alliant technologies militaires et ferroviaires, et se présente comme un « partenaire clé » de la souveraineté technologique du continent. Côté financement, environ 17 milliards d’euros européens seraient alloués aux réseaux ferroviaires, auxquels s’ajouteraient 30 milliards pour les infrastructures en général, selon Infodefensa ,au-delà des apports nationaux.

Des gains concrets, un risque de saturation persistant et un angle mort civil à combler

Les effets attendus du bouquet proposé sont clairs : accélération et traçabilité des convois, fluidité transfrontalière via une normalisation européenne, résilience accrue des systèmes de contrôle contre les cyberattaques, et amélioration de la détection/protection des emprises face aux menaces locales. L’ambition est d’unifier ports, bases et centres logistiques dans un continuum opérationnel, connecté et supervisé, y compris par des capacités spatiales. « La digitalisation est essentielle pour garantir un mouvement transfrontalier fluide et efficace, un élément clé de la modernisation de la mobilité militaire européenne. » — Raúl Ripio, Indra.

cropped 258 l hydroelectricite scaled Chaine logistique militaire | Actualités Défense | Alliances militaires
[Actu] Indra propose boucliers antidrones et optronique longue portée pour sécuriser le réseau ferroviaire européen 18

Ces avancées ne gomment pas les contraintes du feu adverse. Les campagnes de saturation observées en Ukraine combinent désormais essaims de drones et salves de missiles pour épuiser défenses et stocks d’interception, stratégie explicitement décrite pour « saturer » la défense adverse. Cette dynamique, documentée dans notre article de septembre 2025 ,pose une limite d’architecture : boucliers antidrones et optronique longue portée améliorent l’alerte locale et la protection de points, mais verront mécaniquement leur efficacité décroître si le volume et la cadence de frappe excèdent les capacités de détection, de traitement et d’interception disponibles simultanément sur le réseau.

À cette contrainte s’ajoutent des réalités budgétaires et industrielles. Les milliards européens annoncés ne sauraient couvrir rapidement l’ensemble des besoins, tandis que l’industrie devra produire à l’échelle capteurs, optronique, systèmes antidrones et moyens de durcissement cyber/énergie. Surtout, prioriser exclusivement les actifs militaires laisserait un vaste périmètre civil vulnérable. Le sujet avait été détaillé ici-même en septembre 2023 : le Vieux Continent fait face à un nombre considérable de cibles critiques et ne dispose pas des moyens de défense multicouche nécessaires pour les protéger de manière étendue et pérenne.

Dès lors, la vertu de l’approche duale avancée par Indra tient aussi à ce qu’elle peut servir de cadre à une politique élargie de protection des infrastructures civiles critiques. Une feuille de route pragmatique consisterait à prioriser des listes d’emprises indispensables, à déployer des solutions modulaires, interopérables et économiquement scalables, et à généraliser les outils de digitalisation, d’authentification et de supervision temps réel pour réduire les angles morts. À défaut, tout progrès sur la mobilité militaire ferroviaire resterait vulnérable aux effets systémiques d’une campagne visant délibérément le civil pour disloquer la résilience globale.

Conclusion

Au total, la proposition d’Indra apporte des réponses opérationnelles concrètes à un besoin critique : digitalisation, cyberrésilience, ERTMS satellital, portiques IA, boucliers antidrones et optronique longue portée peuvent accélérer et durcir la mobilité militaire ferroviaire. Mais ces briques, seules, ne suffiront pas face à des campagnes de saturation par drones et missiles, ni à combler des fragilités budgétaires et industrielles persistantes. L’impératif politique est donc d’étendre la protection au périmètre civil critique, de mutualiser les moyens de détection et de supervision, et d’harmoniser normes et interopérabilité. C’est à ce prix que la continuité des flux logistiques et la résilience des sociétés européennes pourront être effectivement garanties.

[Flash] Que révèle la présentation du DefendAir de MBDA Deutschland au sujet de l’ESSI ?

L’annonce par MBDA Deutschland du développement du missile anti‑drones DefendAir, présenté comme intégré à l’initiative European SkyShield (ESSI), pose une question simple et cruciale : s’agit‑il d’un vrai renforcement opérationnel de la défense aérienne européenne, fondé sur des critères techniques et des tests d’interopérabilité, ou d’une opération de communication favorisant des intérêts industriels nationaux au détriment d’une harmonisation stratégique paneuropéenne ? À l’heure où Berlin promeut une architecture ESSI resserrée et où les besoins SHORAD explosent, la ligne de crête entre dynamique capacitaire et vitrine commerciale devient ténue. C’est cette frontière, entre promesse opérationnelle et capture industrielle potentielle, que nous proposons d’examiner à partir des faits connus et des choix affichés par les acteurs du moment.

DefendAir sur Skyranger : une annonce militaire ou une opération industrielle ?

Comme le rapporte Hartpunkt, MBDA Deutschland a signé un contrat pour développer le missile anti‑drones DefendAir, présenté comme une brique d’armement destinée à la tourelle Skyranger 30. Cette décision intervient alors que le besoin d’un effector léger et économique pour contrer drones d’attaque et munitions rôdeuses s’impose désormais comme une priorité. En l’état, l’annonce acte un développement, pas une mise en service. Elle s’inscrit dans un calendrier où les armées européennes, et la Bundeswehr en particulier, cherchent à densifier la composante SHORAD. Le pari industriel est clair : ajouter un étage de létalité à un système canon‑missiles mobile qui s’est rapidement imposé sur le marché européen par sa modularité et son pragmatisme d’emploi.

Skyranger 30 Rheinmetall
[Flash] Que révèle la présentation du DefendAir de MBDA Deutschland au sujet de l'ESSI ? 21

Comme nous l’avions souligné ici‑même en avril 2024, l’Allemagne a commandé 19 systèmes Skyranger 30, tandis que MBDA Deutschland développe un missile léger spécifiquement pour cette tourelle. L’objectif opérationnel est explicite : compléter utilement le canon de 30 mm et les MANPADS, dont l’usage contre les drones pose des questions d’efficacité économique. Selon cette même présentation, neuf missiles légers pourront prendre place dans le pod de lancement, quand les configurations actuelles accueillent quatre MANPADS. En attendant, les 19 Skyranger destinés à remplacer les Gepard au sein de la Bundeswehr seront initialement équipés de missiles Stinger, en attendant l’entrée en service du nouveau missile.

Sur le plan technique, la prudence s’impose. Toujours d’après l’analyse présentée ici‑même, la communication de MBDA autour de ce missile reste très restreinte : ni performances détaillées, ni calendrier, ni objectifs de prix unitaires n’ont été publiés. On sait seulement que l’effector serait dérivé de l’Enforcer léger de MBDA Deutschland, mis en avant pour sa compacité et sa simplicité d’emploi. À ce stade, rien ne permet, donc, de qualifier DefendAir d’« opérationnel », ni d’en déduire une quelconque validation interopérable. Le cœur du sujet demeure un développement en cours, promis à armer Skyranger, mais encore en deçà d’une qualification d’ensemble.

Dès lors, faut‑il y voir une annonce militaire, ou une opération industrielle ? Le besoin capacitaire est avéré, et la logique d’emport de neuf missiles sur Skyranger est cohérente face à la prolifération des drones. Pour autant, tant que performances, essais et qualification ne sont pas documentés, présenter DefendAir comme une « intégration » aboutie relèverait de l’anticipation. Le risque, ici, tient moins à l’effector lui‑même qu’au cadrage politique et commercial que certains veulent lui prêter. Autrement dit, sans critères explicites et communs, la frontière entre maturation technico‑opérationnelle et marketing pré‑commercial peut vite s’estomper. 

ESSI reconfigurée : interopérabilité compromise au profit d’intérêts industriels

Comme nous l’avons analysé dans cet article d’avril 2024, l’ESSI, telle que conçue par Berlin, ne reconnaît officiellement que trois systèmes complémentaires : le missile antibalistique Arrow 3, le Patriot PAC à longue portée et l’IRIS‑T SLM à moyenne portée. En sont exclus d’autres solutions européennes pourtant répandues, comme NASAMS, CAMM, MICA VL et surtout Aster, ce qui explique, en partie, la non‑adhésion de la France et de l’Italie. Dans le même temps, l’initiative a agrégé un large périmètre politique, passée d’une quinzaine de pays au lancement à 22 membres, tandis que la Grèce, la Turquie et la Suisse ont entrepris de la rejoindre, sur fond de promesse d’homogénéisation.

Danemark hongrie ESSI juin 2025 Skyranger 30
Signature de l’adhésion du Danemark à l’ESSI conjointement à la Hongrie en juin 2024? lors de la passation du contrat pour ‘l’acquisition de 16 tourelles Skyranger 30 à Rheinmetall. Mais Copenhague s’est finalement tourné vers le SAMP/T NG et le VL MICA NG pour équiper sa défense antiaérienne et antimissile à courte et moyenne portée.

Le pivot polonais illustre la complexité réelle du dispositif. Varsovie a annoncé son intention de rejoindre l’ESSI, alors même que ses forces se structurent autour de six batteries Patriot PAC‑3, de 44 batteries à courte portée armées du CAMM britannique, et de 22 batteries SHORAD PSR‑A Pilica. Cette configuration, décrite dans le détail, pourrait forcer la main à Berlin pour intégrer le CAMM au catalogue ESSI, satisfaisant Londres et Rome, mais marginalisant davantage Paris et MBDA France. L’enjeu n’est pas anecdotique : au‑delà de l’adhésion politique, se dessine une norme d’architecture qui figera, de facto, les chaînes d’interopérabilité futures et leurs effets de parc.

Le risque tient à l’instrumentalisation commerciale d’un cadre censé produire de l’interopérabilité. L’ESSI a été pensée pour la complémentarité Patriot/IRIS‑T SLM, sans alternative américaine sur le segment moyen, et avec l’assentiment de Washington. À l’inverse, la France aligne MICA VL NG et SAMP/T Mamba, concurrents frontaux de ces systèmes, d’où l’exclusion initiale. Cette « puissance normative » annoncée menacerait directement la filière missiles antiaériens française en Europe, en verrouillant marchés et standards. À terme, c’est la crédibilité même du projet commun qui pâtirait, si la liste restait close et les critères d’intégration opaques.

Pourtant, des opportunités existent, à condition de clarifier la méthode. Si, une fois testé et qualifié, DefendAir s’avère techniquement solide, il renforcera utilement la composante SHORAD de certaines armées, aux côtés de Skyranger. Mais cela suppose des procédures de qualification partagées, des scénarios d’emploi communs et une validation d’interopérabilité qui restent à établir. Notons, d’ailleurs, que pour de nombreux pays, l’adhésion à l’ESSI demeure encore symbolique, faute d’acquisitions compatibles engagées. C’est précisément dans cet interstice que se joue la finalité de l’initiative : cadre technique transparent et ouvert, ou plateforme partielle orientée par intérêts nationaux. 

Conclusion

Trois enseignements ressortent. Premièrement, l’annonce MBDA/DefendAir acte un contrat de développement pour Skyranger, pas une intégration opérationnelle aboutie : performances, essais et calendrier restent à documenter. Deuxièmement, l’ESSI, resserrée autour d’Arrow 3, Patriot PAC et IRIS‑T SLM, installe une norme qui avantage ses fondateurs et exclut des offres européennes concurrentes, tandis que l’adhésion polonaise peut pousser à intégrer CAMM et reconfigurer les équilibres. Enfin, le risque est politique et capacitaire : une vitrine industrielle fragiliserait la crédibilité du projet et retarderait l’interopérabilité réelle. À moyen terme, deux voies s’ouvrent : critères techniques transparents et ouverture, ou consolidation d’une plateforme partielle, au prix d’une fragmentation européenne durable.

[Flash] : Les Philippines déploient la première batterie côtière BrahMos à Zambales

L’officialisation, le 7 novembre 2025, du premier dispositif opérationnel BrahMos à Zambales transforme une planification en capacité tangible. Avec une portée annoncée d’environ 290 km et la possibilité de tenir Scarborough à près de 200 km, la Marine philippine dispose, pour la première fois, d’un moyen mobile d’interdiction côtière adossé à l’île de Luçon. Au‑delà de l’effet d’annonce, l’enjeu est opérationnel et politique : reconfigurer l’espace de manœuvre alentour de Subic et des approches de Manille, sans pour autant franchir un seuil d’escalade. Dans ce cadre, l’effet recherché relève d’une dissuasion ciblée, destinée à renchérir le coût de toute action coercitive en mer, tout en laissant ouvertes les marges de manœuvre diplomatiques vis‑à‑vis de Pékin.

Capacité opérationnelle : ce que la batterie BrahMos change pour la défense côtière

Comme le rapporte DefenceTurk, les Marines philippins ont présenté, à l’occasion de leur 75e anniversaire, la première batterie côtière BrahMos déployée à Zambales, déclarée en capacité opérationnelle initiale le 7 novembre 2025. Le dispositif montré comprend deux lanceurs autonomes, emportant chacun deux missiles prêts au tir, un centre de commandement mobile, un véhicule de soutien et un transporteur‑chargeur pour les rechargements. Cette configuration, pensée pour la mobilité et la mise en batterie rapide, vise à doter la capitale d’une défense maritime flexible, apte à se repositionner le long du littoral. L’accent mis sur la présentation publique souligne également la dimension de signal stratégique associée à ce déploiement.

Brahmos defense côtière philippines
Batterie de défense côtière Brahmos Philippine

La portée annoncée d’environ 290 km place l’archipel dans une logique d’interdiction crédible des approches maritimes sensibles. Selon BrahMos, le missile, supersonique (environ Mach 2,8), à guidage fire‑and‑forget et ogive conventionnelle jusqu’à 200 kg, conjugue cinétique élevée et temps de réaction réduit pour la cible. Dans le cas philippin, DefenceTurk précise que Scarborough se trouve à près de 200 km de la position, donc dans l’enveloppe d’engagement. Concrètement, patrouilleurs, grands bâtiments de garde‑côtes et milices maritimes opérant dans la zone doivent désormais intégrer un risque immédiat, ce qui infléchit les postures d’approche et d’escorte autour de Luçon.

Au‑delà de la seule munition, l’intégration « capteur‑à‑tireur » conditionne l’efficacité. D’après DefenceTurk, le Coastal Defense Regiment a, lors des deux derniers exercices, enchaîné les données issues de radars côtiers, d’unités de l’armée de l’air et de l’ISR allié pour alimenter la chaîne décisionnelle et de tir. Les enseignements publiés indiquent qu’une petite unité, adossée à une image radar persistante, peut générer une « bulle » d’interdiction mobile couvrant Subic, les approches de Manille et le détroit de Luçon. Cette combinatoire de capteurs nationaux et de contributions alliées augmente l’agilité tactique et réduit la fenêtre d’exposition à la détection adverse.

Les limites résident d’abord dans le volume de feu et la montée en puissance. Toujours selon DefenceTurk, Manille a signé en janvier 2022 un contrat de 370 millions de dollars pour trois batteries complètes, avec une première formation en Inde, poursuivie à Subic avec des conseillers techniques indiens. La première livraison de missiles et de lanceurs est intervenue en avril 2024, suivie d’acheminements additionnels au fil des certifications jusqu’en 2025. En attendant l’achèvement du parc et la constitution des stocks, la valeur opérationnelle immédiate repose sur la capacité à « peser » localement et à manœuvrer la menace plus qu’à tenir un tempo de feu prolongé. 

Dissuasion calibrée et réponses probables : analyse géopolitique et scénarios

Sur le plan stratégique, l’intention affichée reste la défense côtière et la dissuasion. La batterie positionnée à Zambales confère une ligne de défense crédible contre des cibles de surface, y compris grands garde‑côtes, milices maritimes et bâtiments de guerre, tels que mentionnés par DefenceTurk. Il s’agit d’augmenter le coût de toute action coercitive à proximité de Luçon, sans rechercher une provocation délibérée. En demeurant sur l’île, Manille s’en tient à une posture sous le seuil, privilégiant la pression dissuasive plutôt que la projection. Cette calibration permet de modifier les calculs d’accès et d’escorte adverses, tout en limitant le risque de surenchère immédiate.

tensions chine philippines
photo du 5 mars 2024 : un navire des garde-cotées chinois attaque au canon a eau le navire Unaizah May 4 (C) afreté par la marine philippine pour ravitailler l’atoll de shoal en Mer de chine du sud.(Photo by JAM STA ROSA / AFP)

Quant aux réactions de Pékin, les scénarios les plus plausibles ne relèvent pas d’une riposte militaire ouverte, mais d’une persistance — voire d’une intensification — des opérations de faible intensité en mer. Les frictions impliquant milices maritimes et garde‑côtes, déjà documentées, pourraient ainsi se poursuivre, Pékin pariant sur la retenue de Manille face à une arme très létale. Pour les Philippines, l’enjeu est d’articuler la pression de l’interdiction avec une communication de crise maîtrisée, de façon à éviter qu’un incident tactique n’emporte des conséquences stratégiques non désirées. La posture vise donc à contraindre, plutôt qu’à escalader.

Le poids des partenariats façonne aussi la crédibilité. D’après le CSIS, la trajectoire de Manille s’ancre davantage dans des appuis bilatéraux que dans une confiance exclusive envers l’ASEAN. Comme le résume le think tank, en substance : « Les actions de Manille montrent que la dissuasion dépend moins de l’ASEAN que de partenariats bilatéraux militaires, notamment avec les États‑Unis et des alliés régionaux. » Ce cadre explique la mise en cohérence entre capteurs nationaux, contributions alliées en ISR, et vecteurs comme BrahMos, pour densifier une architecture locale d’interdiction et de déni d’accès.

Les risques d’incident demeurent, en particulier lors d’interceptions ou d’enchevêtrements avec des unités para‑étatiques en mer. Procédures de déconfliction, alertes graduées et diplomatie préventive seront nécessaires pour canaliser les interactions et contenir l’aléa. Comme nous l’avons évoqué ici‑même, l’appréciation coûts/efficacité d’une capacité ne vaut pleinement qu’insérée dans une architecture de commandement et de coopération solide. Dans cette perspective, la batterie de Zambales prend place dans un continuum capacitaire et partenarial : elle dissuade par le risque imposé, tout en restant lisible politiquement, si le pilotage de crise suit. 

Conclusion

La bascule opérée à Zambales fait passer BrahMos du plan à l’outil : portée d’environ 290 km et capacité à menacer Scarborough à près de 200 km créent une interdiction côtière concrète autour de Luçon. L’objectif reste une dissuasion calibrée, qui renchérit les opérations coercitives sans rechercher la confrontation directe.

À court terme, la réaction la plus probable de Pékin s’inscrira dans la continuité de pressions non cinétiques, tandis que Manille capitalisera sur l’intégration capteur‑à‑tireur déjà exercée. À moyen terme, la densification du parc (trois batteries sous contrat), la consolidation des stocks et la maturation des procédures de déconfliction diront si cette capacité s’affirme comme pivot d’une architecture locale A2/AD, soutenue par des partenariats bilatéraux renforcés.

[Analyse] Permanence aéronavale : le pari du second porte‑avions et la capacité de la France à l’assurer

L’intervention récente du général Fabien Mandon replace la question de la permanence aéronavale au cœur des choix capacitaires français, alors que la Loi de programmation militaire 2024–2030 (LPM) encadre des études déterminantes attendues en 2028. Le futur porte‑avions de nouvelle génération (PANG) doit succéder au Charles de Gaulle à l’horizon 2038, mais la capacité à maintenir une présence continue, crédible et flexible interroge autant le financement que l’industrialisation et les ressources humaines. L’argument opérationnel est clair, l’arbitrage budgétaire l’est moins, et la fenêtre de décision se refermera vite si l’on veut éviter un nouveau cycle d’indisponibilité prévisible.

Dans ce contexte, le débat technique s’entremêle au signal politique. Les auditions parlementaires d’octobre et novembre ont rappelé que la disponibilité actuelle d’un groupe aéronaval à un seul bâtiment restait trop intermittente pour une posture stratégique à la mer. La distinction entre permanence d’alerte, en mer proche et en mer lointaine engage des choix de flotte, de doctrine et de calendrier. Elle oblige à poser des options réalistes, qu’il s’agisse d’un second PANG, de solutions plus légères ou d’une mutualisation européenne. L’urgence n’exclut pas la lucidité : il faut trancher sur le format, la soutenabilité et l’usage. 

Permanence aéronavale et héritage: vingt‑cinq ans de débats relancés aujourd’hui

L’histoire éclaire d’abord le présent, car la question d’un second porte‑avions revient depuis un quart de siècle sans décision définitive. Dans les années 1997–2000, les retraits du Clemenceau puis du Foch ont laissé la Marine avec un format monobloc, dont les limites ont été vécues dans la durée. Comme nous l’avions rappelé dans un article d’octobre 2023 publié ici‑même, les bâtiments de projection et de commandement classe Mistral ont servi de doublure opérationnelle, sans pouvoir remplacer une patrouille de combat à voilure fixe pour la supériorité aérienne autour du groupe naval, comme nous l’expliquions ici‑même en 2023.

De telles substitutions ont eu lieu en 2011 lors d’Harmattan et en 2020 en Méditerranée orientale, avec le BPC Tonnerre engagé pendant l’IPER du Charles de Gaulle. Cette réalité matérielle s’ancre dans une évolution doctrinale, du porte‑avions unique vers une architecture duale visant la réactivité. Elle a nourri l’idée d’unités complémentaires pour garantir la disponibilité, idée désormais reposée par la perspective PANG. Par ailleurs, l’expérience accumulée démontre que l’absence de voilure fixe embarquée contraint fortement l’option « doublure » dès lors que des frappes en profondeur ou une bulle aérienne étendue sont requises.

C’est précisément là qu’un second bâtiment fait sens, de manière moins spéculative que par le passé. Un dispositif équilibré offrirait un spectre d’emploi allant de l’entraînement et de la présence à la mer aux déploiements de crise. Selon l’analyse développée en 2024 sur le rôle singulier du porte‑avions, l’outil reste irremplaçable pour combiner dissuasion, projection et liberté d’action en haute mer, malgré les critiques récurrentes sur la vulnérabilité perçue et le coût, comme l’argumente cet article, ici-même, en 2024. La permanence ne se décrète pas, elle se construit en cohérence avec le format.

Permanence aéronavale PAN Charles de Gaulle Rafale M Hawkeye
L’unique PAN Charles de Gaulle a joué un rôle considérable pour maintenir la France dans son rang international ces 25 dernières années.

Ainsi, l’enchaînement des arbitrages passés éclaire la contrainte actuelle : une flotte centrée sur un seul porte‑avions organise mécaniquement des périodes d’interruption. La pertinence d’un renfort, qu’il soit lourd ou compact, dépendra de l’ambition fixée en 2028 et de la capacité à mutualiser des briques techniques déjà maîtrisées. Cette continuité historique, longtemps occultée par d’autres priorités, revient désormais cadrer la décision. 

Chiffres et études PANG: disponibilité à 65 %, jalons 2028 et contraintes de coûts

Les auditions récentes ont fourni les ordres de grandeur qui structurent le raisonnement. Selon l’amiral Nicolas Vaujour devant l’Assemblée le 23 octobre, la disponibilité opérationnelle du groupe aéronaval plafonne à environ 65 % dès lors qu’un seul porte‑avions est en parc. Comme le rapporte Opex360, la LPM 2024–2030 prévoit deux études remises en 2028: les crédits d’un second « PA‑NG » avec infrastructures et personnels, et la viabilité du maintien du Charles de Gaulle après 2040 selon l’état de ses deux réacteurs.

Ce calendrier conditionnera tout lancement industriel, car la séquence budgétaire bute sur des masses significatives. Le coût du PANG est estimé autour de 8 Md€, avec des effets d’entraînement technologiques déjà engagés, mais qui doivent rester soutenables face aux autres priorités navales. En hypothèse basse, une solution assurant une permanence d’alerte réclamerait 14–15 Md€, ce qui équivaut, en ordre d’idée, à plus d’une centaine de chasseurs Rafale ou à environ 700 chars modernes. L’arbitrage portera sur l’échelle de la permanence recherchée et le rythme de trésorerie acceptable.

Les contraintes industrielles sont aussi structurantes. Le contrat de lancement du PANG n’a pas encore été notifié, ce qui retarde la sécurisation des plans de charge et des compétences. Le dimensionnement des infrastructures, la définition de la propulsion et le choix des systèmes de catapultage et d’arrêt auront un impact direct sur la valeur finale. À l’exigence financière s’ajoute la capacité réelle à livrer dans les délais sans perturber d’autres programmes navals essentiels.

La clef se situe donc à l’intersection de trois courbes: disponibilité à la mer, facture consolidée et faisabilité manufacturière. Les études LPM 2028 devront trancher avec des hypothèses étayées, incluant des scénarios de mutualisation industrielle ou de solutions complémentaires plus compactes. Leur contenu guidera, à la fois, la géométrie du futur système et le degré de permanence visé par l’autorité politique. 

Le général Mandon précise la permanence: 2, 3 ou 4 unités, et une « puissance aérienne » embarquée

Le séquencement des auditions a clarifié la définition du besoin, en distinguant plusieurs niveaux de permanence. D’après l’explication du Chef d’etat-major de la Marine, l’Amiral Vautour, reprise par le site spécialisé, la permanence d’alerte exige 2 unités, celle en mer proche 3, et la permanence en mer lointaine, résiliente, 4 bâtiments, le tout par analogie avec la posture des sous‑marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE). Comme l’a indiquée site francophone, ce cadrage permet d’objectiver les coûts, les effectifs et la flotte d’escorte nécessaires selon l’ambition réelle.

S’y ajoute une inflexion conceptuelle. Devant les sénateurs, le Chef d’Etat-major des Armées (CEMA), le général Mandon, a insisté sur la nature du « système » porte‑avions, en insistant moins sur la plateforme que sur l’agrégat de moyens aériens embarqués à forte valeur. Il a rappelé que des avions de prochaine génération, mais aussi une variété de drones, composeraient la charge utile, ce qui impacte le plan de pont, le hangar, la maintenance et les cycles d’activité. La négociation conduite avec la Délégation générale pour l’armement vise à aligner la géométrie, le volume et le coût avec cette vision d’ensemble.

Neuron Rafale
Comme le relève le général Mandon, le groupe aéronaval du XXIeme siècle doit se composer autant d’aéronefs que de drones de différents types.

Dans cette logique, le chef des armées a également exprimé sa préoccupation face à l’évolution des coûts de chaque système, alors que le contrat PANG n’est pas encore notifié. La transformation attendue n’est pas une reconduction du passé, ce qui implique des compromis technico‑opérationnels exigeants. Les choix devront rester cohérents avec la permanence visée, car l’équipement d’un pont pour drones lourds ou d’un guet aérien de type E‑2D n’obéit pas aux mêmes contraintes qu’une flotte centrée uniquement sur des chasseurs.

La tension entre ambition et soutenabilité est condensée dans une formule qui résume le besoin. Le CEMA a ainsi déclaré: « Un outil de combat qui est disponible 65 % du temps, ce n’est pas l’idéal. En tout cas, pour moi, soit il est disponible quand j’en ai besoin, soit il n’est pas disponible. » Cette position ne vaut pas posture polémique, mais norme de planification; elle renvoie aux niveaux de permanence exposés et à la fonctionnalité réelle attendue d’un groupe aéronaval. 

Second porte‑avions, PAN‑E et Europe: bénéfices, obstacles et voies praticables

Le bénéfice d’une permanence accrue dépasse la simple disponibilité technique. Elle renforce la dissuasion conventionnelle, crédibilise la réactivité aux crises et accroît la liberté d’action loin des bases, en cohérence avec nos outre‑mer. La signalisation stratégique dans l’Atlantique, en Méditerranée ou dans l’Indo‑Pacifique s’en trouve stabilisée. Comme nous l’avons évoqué dans un article de juin 2025, la convergence européenne pourrait, en outre, favoriser des coopérations utiles sur les études, les architectures et, à terme, l’interopérabilité aéronavale, selon l’analyse publiée sur le second porte‑avions, il y a quelques mois.

Pour autant, les obstacles sont concrets. Les 14–15 Md€ d’un « second groupe » assurant une permanence d’alerte pèsent lourd face aux programmes concurrents. La ressource humaine embarquée, entre 1 500 et 2 000 marins par grand bâtiment, suppose un flux de recrutement soutenu et durable. Les aéronefs embarqués, la logistique et l’escorte (frégates, SNA, ravitailleurs) demandent un plan d’ensemble, sous peine de déshabiller d’autres fonctions critiques. Le risque d’éviction d’investissements terrestres ou aériens ne peut être éludé.

Des alternatives existent, sans redire le schéma du PANG. Une « classe » de porte‑avions d’escorte plus légère (PAN‑E), aux dimensions proches du Charles de Gaulle et à propulsion conventionnelle, offrirait une présence à la mer à coût contenu. Le mix PANG + PAN‑E répartirait les missions: le premier pour la haute intensité et la dissuasion, les seconds pour l’alerte, l’entraînement et les opérations intermédiaires. La mutualisation européenne d’études et d’escortes viendrait alléger la facture, si une gouvernance claire respecte les attentes de chacun.

PAN CHarles de Gaulle Marine nationale
Un navire de la taille du Charles de Gaulle n’aura pas les capacités d’un PAN de 80,000 t, deux fois plus imposants. Mais il serait beaucoup moins cher, et pourrait toute de même emporter une groupe aérien embarqué de 20 à 25 avions, hélicoptères et drones, loin d’être négligeable pour de nombreuses missions. Il sera aussi, surtout, deux fois moins cher.

Enfin, un effort plus appuyé pour la marine implique une spécialisation assumée au sein des armées, en réorientant les marges vers les domaines de plus forte valeur stratégique. Abordé dans un précédent article sur la contrainte capacitaire et l’« armée globale », ce paradigme a déjà été discuté sur ce site, en invitant à hiérarchiser les priorités sous forte pression budgétaire, comme nous l’avons développé dans cette analyse de 2022. La permanence aéronavale devient, dans ce cadre, un choix de modèle au moins autant qu’un choix de plateforme.

Au‑delà des quatre chapitres ci‑dessus, deux considérations structurent encore la décision et méritent d’être explicitées avant d’aborder la conclusion.

Les ressources humaines et l’aérien embarqué fixent la ligne de crête autant que les coques. Trois flottilles de chasse embarquée permettent aujourd’hui d’armer un groupe aérien standard autour de 24 appareils, avec des marges limitées pour la formation et la régénération. Ajouter une permanence plus soutenue exige d’augmenter progressivement le parc de chasse embarquée et d’anticiper l’intégration de drones lourds associés au Rafale F5. Le soutien aux E‑2 et la disponibilité des hélicoptères d’alerte avancée de lutte anti‑sous‑marine doivent rester au rendez‑vous. Sans cette densification, un second bâtiment allégerait peu la contrainte d’emploi réelle, ce qui affaiblirait la justification opérationnelle de l’investissement.

Le calendrier LPM 2024–2030 et les études 2028 dessinent, ensuite, la trajectoire de gouvernance. Les arbitrages à venir engageront des dépenses sur des dizaines d’années, alors que le contrat de réalisation du PANG n’est pas notifié. Il faudra articuler des décisions séquentielles: lancer la réalisation du PANG, sécuriser l’industrialisation, puis statuer sur une solution de permanence (second PANG, PAN‑E, ou mix), à l’aune des conclusions techniques et financières. La question de l’interopérabilité européenne et des synergies industrielles restera ouverte, mais elle ne peut servir d’alibi; il s’agira d’adosser une coopération utile à un besoin français clairement exprimé, avec des garde‑fous robustes sur le coût, le délai et l’emploi. 

Conclusion

Comme on le voit, la demande du général Fabien Mandon ramène la Marine au cœur d’un triptyque indissociable: disponibilité, soutenabilité et faisabilité. Les auditions ont objectivé les niveaux de permanence, fixé l’épure des études et rappelé un principe simple: sans second bâtiment, la posture restera intermittente. Les bénéfices opérationnels sont établis, mais les obstacles financiers, industriels et humains commandent des choix assumés.

Deux voies se détachent, à paramètres connus: un second PANG à très forte valeur, ou un PAN‑E plus compact appuyé sur la mutualisation d’escortes, possiblement européen. Reste à sécuriser le PANG, densifier l’aérien embarqué, et décider en 2028 d’un modèle de permanence qui engage, pour de bon, l’ambition maritime française.

[Actu] La Marine testera le Lanceur Modulaire Polyvalent (LMP) de Naval Group en 2026

Annoncée pour janvier 2026, la campagne d’essais du Lanceur Modulaire Polyvalent (LMP) doit valider une promesse affichée depuis 2023 par l’industriel français. Face aux attaques saturantes de drones et de munitions bon marché, l’enjeu opérationnel est clair pour la Marine nationale : protéger des plateformes hétérogènes, du patrouilleur au bâtiment de premier rang, sans épuiser des missiles coûteux. Les essais, d’abord à terre puis embarqués, doivent confirmer l’efficacité en tir, la cadence, et la simplicité logistique du rechargement à la mer, dans une logique d’emploi proche et multi-milieux.

La question se pose désormais dans des termes concrets, après la validation « prêt au tir » du démonstrateur le 5 novembre 2025. Les équipages, comme les états-majors, attendent une réponse proportionnée à des menaces désormais courantes en mer Rouge ou en mer Noire. Si le LMP articule roquettes de 70 mm, missiles Mistral 3 et Akeron MP autour d’une tourelle légère, sa valeur réelle dépendra autant de son intégration au système de gestion de combat (CMS) que de sa capacité à se reconfigurer et se réalimenter au large, sans immobiliser les bâtiments.

Menace drones et défense rapprochée navale : un déficit révélateur en mer Rouge

La montée en puissance des attaques de drones aériens et de surface a mis en évidence une consommation disproportionnée de missiles antiaériens. Comme nous l’avons rappelé en avril 2024, les escorteurs occidentaux ont engagé presque une centaine de SM‑2 et SM‑6 en mer Rouge, tandis que 300 à 350 drones et une centaine de missiles ont été lancés par les Houthis depuis novembre 2023, avec des effets notables sur l’autonomie de combat et la permanence à la mer, d’après l’analyse publiée en avril 2024. Dans ces conditions, l’attrition logistique devient centrale, y compris pour des destroyers richement dotés.

Ce constat s’est aussi imposé à Paris. Selon notre récapitulatif de mars 2024, deux frégates françaises déployées en mer Rouge entre novembre 2024 et fin mars ont tiré 22 missiles Aster pour intercepter drones et vecteurs, soit une fraction substantielle de leurs dotations de 16 et 32 munitions. La question du réapprovisionnement en mer, impossible pour les lanceurs verticaux Sylver (VLS), a ressurgi, tout comme celle d’un second rideau d’armes de proximité. Les états-majors ont, en conséquence, promu l’artillerie de 76 mm et les missiles à très courte portée pour préserver les stocks.

Naval group LMP
[Actu] La Marine testera le Lanceur Modulaire Polyvalent (LMP) de Naval Group en 2026 29

Cette crise met en lumière un décalage historique. Dès les années 80, des systèmes de défense rapprochée (CIWS) comme Phalanx ou RAM se sont imposés à l’étranger, quand les frégates françaises étaient jugées sous-dotées pour leur tonnage. Le lanceur Mk49 du RIM‑116 RAM, d’une masse d’environ 7 tonnes, a séduit de nombreuses marines par son format compact et son efficacité. En France, l’absence prolongée d’un CIWS dédié a nourri le besoin d’une solution légère, modulaire et économique. C’est précisément la place que le LMP prétend occuper en champ proche, sur un large spectre de navires. 

Architecture du Lanceur Modulaire Polyvalent et campagne d’essais de janvier 2026

Le LMP agrège, dans une tourelle pivotante sur deux axes, quatre modules munitions interchangeables d’environ 60 centimètres de large pour 2 mètres de long. Compatible avec plusieurs modes de lancement, pyrotechnique, pneumatique et par éjection, il est pilotable de manière autonome ou via le système de gestion de combat (CMS) du bord. Comme le rapporte Zone Militaire, le système intervient en « champ proche », jusqu’à 8 km, avec calculateurs de tir capables de traiter des cibles mobiles, y compris en environnement côtier et multi-milieux, où la vulnérabilité des bâtiments est accrue.

Le 5 novembre 2025, le directeur général de l’industriel a validé la capacité « prêt au tir », jalon qui précède la campagne d’essais terrestres de janvier, puis une séquence embarquée engageant cibles fixes et mobiles. L’industriel insiste sur la reconfiguration à la mer et un emport agrégé d’une tonne. « Le LMP apporte une rupture opérationnelle, avec la capacité notamment à se reconfigurer facilement et rapidement en cours de mission et une quantité inédite de munitions tirées, sans nécessité de retour dans une base navale partenaire », a indiqué Naval Group dans Naval Review, en amont de ces essais cruciaux pour l’adoption.

La polyvalence repose sur des compositions ajustables par module. Les scénarios évoqués combinent jusqu’à 16 missiles Mistral 3 prêts au tir, 40 roquettes de 70 mm guidées laser, ou 8 missiles Akeron MP selon la menace. Présenté aux Naval Innovation Days 2023, puis à Euronaval 2024, le démonstrateur vise une mise en cohérence capacitaire avec les lanceurs verticaux Sylver et la défense de zone Aster. Développé avec Thales et KNDS France, il doit confirmer sa valeur ajoutée en mode « plug and fight » naval, depuis l’architecture d’un navire neuf comme en retrofit, à condition de démontrer la fluidité de l’intégration et de la conduite de tir au CMS. 

Rechargement en mer et intégration sur tonnages variés : vers une protection étendues contre les attaques saturantes

L’intérêt opérationnel annoncé s’enracine dans la logistique. Là où les VLS ne se recomplètent pas au large, le LMP promet un rechargement modulaire à la mer, avec échange rapide de caissons prédéfinis. En pratique, l’équipage doit pouvoir passer d’une dotation orientée missiles antiaériens à une configuration roquettes ou anti-navires légers en quelques évolutions. Le défi sera d’enchaîner ces manœuvres en conditions réelles, houle et contraintes de pont comprises, sans pénaliser la sécurité. Les essais de janvier, puis la campagne embarquée, doivent éclairer cadence, ergonomie et robustesse, éléments déterminants pour les équipages et les ateliers flottants.

frégate Alsace Aster 15
Tir d’un missile Aster par une frégate FREMM classe Alsace

Le format compact renforce l’attrait industriel et opérationnel. Avec une masse annoncée de trois tonnes, l’ensemble pèse deux fois moins que le lanceur Mk49 du RAM, ouvrant l’accès aux corvettes et patrouilleurs hauturiers sans déstabiliser le centrage. Comme nous l’avions présenté dans un article d’octobre 2023, chaque module peut recevoir quatre Mistral 3, deux Akeron MP, ou dix roquettes de 70 mm. Cette densité en champ proche complète utilement la défense de zone Aster portée par les Sylver, et protège le potentiel des frégates face aux menaces bon marché, tout en économisant les munitions stratégiques.

Le bénéfice tactique s’élargit en bulle courte, notamment sur des bâtiments dotés de radars à balayage électronique actif (AESA) comme le Sea Fire 500 des FDI. Les couches se combinent alors avec l’artillerie de 40 mm RapidFire, déjà citée pour sa capacité à contenir plusieurs drones, et les missiles Aster pour la moyenne et longue portée. Comme nous l’avons analysé en mars 2024, la consommation de 22 Aster en quatre mois illustre l’urgence d’une solution d’autodéfense économiquement proportionnée. LMP et RapidFire forment, ici, un tandem de contre-saturation crédible, en particulier dans des eaux resserrées et littorales. 

Conclusion

Comme on le voit, la dynamique enclenchée par la validation « prêt au tir » du 5 novembre 2025 place le LMP devant une séquence probatoire décisive. Les essais de janvier 2026, puis l’embarquement sur un bâtiment de la Marine nationale, devront confirmer trois promesses structurantes : une performance mesurée jusqu’à 8 km sur cibles fixes et mobiles, un rechargement modulaire en mer réellement praticable, et une intégration efficace au CMS de plateformes de tonnages variés. Les données accumulées en mer Rouge, avec 22 Aster tirés en quatre mois, justifient cette recherche d’une réponse proportionnée aux menaces saturantes.

Il apparaît de ce qui précède que l’architecture modulaire du LMP, légère et reconfigurable, peut refermer une faille devenue évidente entre artillerie et missiles de défense de zone. L’emport agrégé d’une tonne, la masse de trois tonnes et les configurations allant jusqu’à 16 Mistral 3, 40 roquettes de 70 mm ou 8 Akeron MP, dessinent un outil pertinent pour préserver les VLS Sylver. Reste à traduire ces atouts en doctrine et en cadence logistique crédibles, afin d’installer, avec RapidFire et les radars AESA, une couche courte robuste contre drones et munitions bon marché. La campagne 2026 apportera la preuve attendue, ou l’ajustement nécessaire, pour densifier la protection anti-saturation de la flotte.

[Actu] General Atomics propose des railguns pour Golden Dome et la défense de Guam : révolution antimissile ou mirage technologique ?

L’annonce d’un recours à des canons électriques (railguns) par General Atomics pour le concept Golden Dome et la protection de l’île de Guam replace soudainement une technologie jugée compromise en 2021 aux États-Unis. L’industriel avance trois variantes, des puissances de 3 à 32 mégajoules, et un rôle assumé d’interception terminale pour contrer de possibles salves massives venues d’Asie. La proposition arrive alors que la question des stocks de missiles intercepteurs est devenue stratégique et que le coût par tir pèse autant que la portée ou la précision.

La problématique s’inscrit dans une chronologie précise marquée par un abandon américain, puis par un recentrage mondial vers des calibres plus modestes, des munitions guidées et des besoins énergétiques réduits. Reste à savoir si ces inflexions suffisent à rendre le railgun crédible pour la défense antimissile et antidrones. Les points durs sont connus, depuis l’usure des tubes jusqu’à l’énergie électrique nécessaire, en passant par la soutenabilité budgétaire face à des attaques saturantes. Les chiffres revendiqués, et les retours d’expérience récents, offrent désormais un cadre d’évaluation concret.

Du programme US au pivot antiaérien: chiffres, limites et changement d’échelle du railgun

Le programme américain de canon électrique a été lancé en 2005, avant d’être privé de financements en 2021, après environ 500 millions de dollars dépensés et de multiples suspensions d’essais. Nous avions signalé, dans un article de juin 2021, que l’état-major naval jugeait la filière trop coûteuse et redondante avec les armes à énergie dirigée. L’US Navy visait alors des vitesses en sortie de bouche entre Mach 6 et Mach 9, et des portées proches de 200 kilomètres, voire 400 si Mach 10 était atteint. La munition hypervéloce GLGP, inférieure à 100 000 dollars par obus, a été suspendue la même année.

La cause immédiate tenait à l’usure rapide des tubes, aggravée par les contraintes thermiques et mécaniques de tirs répétés à haute énergie. Comme nous l’avons évoqué dans un article de mars 2024, la difficulté provenait d’un grand calibre naval, conçu pour remplacer des missiles antinavires et des frappes vers la terre, depuis les bâtiments de type Zumwalt. Le bénéfice attendu était une réduction de l’emploi de missiles coûteux, mais le rapport performances-prix est resté défavorable. L’Amirauté a alors priorisé des lasers de 300 kilowatts à l’horizon 2025 pour l’autoprotection proche.

Railgun test US Navy
[Actu] General Atomics propose des railguns pour Golden Dome et la défense de Guam : révolution antimissile ou mirage technologique ? 32

La réorientation actuelle procède d’un constat simple, corroboré par plusieurs programmes étrangers depuis 2016. En réduisant le calibre, la masse des projectiles baisse, l’énergie à délivrer diminue et les effets de plasma dans le tube se restreignent. Les vitesses annoncées restent supérieures à Mach 6, tout en abaissant la fatigue structurelle. Cette inflexion ouvre le champ antiaérien et antimissile, là où la trajectoire tendue, la vitesse de transit et le coût par tir deviennent décisifs. Elle a aussi relancé l’intérêt pour des munitions guidées à fragmentation dense, plus adaptées contre des cibles manœuvrantes. 

General Atomics détaille trois railguns conteneurisés pour Golden Dome et Guam

Comme le rapporte Defence24, l’industriel propose trois versions complètes pour Golden Dome et la protection de la base américaine du Pacifique occidental. Le Blitzer de 3 mégajoules loge son alimentation dans un conteneur Tricon de 6,5 pieds. Le système moyen de 10 mégajoules s’intègre dans un Bicon de 10 pieds. Le plus puissant atteint 32 mégajoules, avec une alimentation en conteneur standard de 20 pieds, destiné prioritairement au naval. Les vitesses revendiquées dépassent Mach 7, soit plus de 10 000 kilomètres par heure.

Le groupe avance un emploi en phase terminale contre missiles balistiques et de croisière, ainsi que contre des drones en essaim. L’argumentaire repose sur plusieurs données opérationnelles issues de la même source. La cadence pourrait atteindre un tir environ toutes les dix secondes, offrant un débit soutenu face à des salves nombreuses. La portée évoquée atteint jusqu’à deux cents kilomètres, avec une trajectoire plus tendue que l’artillerie traditionnelle. Les munitions se stockent plus facilement, car elles n’emportent ni explosif, ni charge propulsive, la propulsion reposant sur la force de Lorentz.

L’évolution majeure porte sur la charge utile et le guidage. L’industriel indique avoir fabriqué des projectiles dotés d’un pilotage électronique et d’une tête remplie de grenaillage au tungstène, pour élargir la zone létale. Cette bascule rompt avec l’approche purement cinétique, où l’impact seul produisait l’effet terminal. Elle répond aux limites de 2021, lorsque l’objectif d’une munition peu coûteuse, visée sous 25 000 dollars le projectile, restait hors d’atteinte. En réduisant la masse et en introduisant une fragmentation dense, la durée de vie des tubes serait prolongée et le coût unitaire mieux maîtrisé. 

Défense antimissile face à la saturation: atouts, risques et intégration progressive à Guam

Plusieurs bénéfices sont mis en avant pour des sites exposés, en particulier la base du Pacifique occidental où le stockage de missiles intercepteurs resterait limité. La cadence d’environ dix secondes par coup accroît la profondeur de magasin, tandis que le coût d’un projectile demeure très inférieur à celui d’un intercepteur. L’atteinte d’environ deux cents kilomètres, avec une vitesse supérieure à dix mille kilomètres par heure, réduit le temps de transit. Enfin, l’absence d’explosif simplifie l’armement des postes et diminue les risques logistiques au sol.

railgun japon
[Actu] General Atomics propose des railguns pour Golden Dome et la défense de Guam : révolution antimissile ou mirage technologique ? 33

Des risques subsistent toutefois, et l’expérience américaine passée les a documentés. Les contraintes thermiques et mécaniques demeurent, même si la réduction de calibre en atténue les effets. L’alimentation électrique reste un verrou, surtout à terre, là où les navires disposent d’une puissance embarquée plus élevée. En 2021, les autorités navales ont d’ailleurs privilégié des lasers d’environ 300 kilowatts pour protéger les bâtiments, au détriment de l’option électromagnétique. L’enjeu budgétaire, entre cadence utile, maintenance des tubes et soutien énergétique, conditionnera la viabilité réelle de ces systèmes.

La dynamique internationale pèse également sur l’évaluation, avec des signaux techniques convergents. Des ingénieurs chinois ont évoqué un canon d’environ 25 millimètres capable de cent vingt tirs sans changement de tube, grâce à une instrumentation dense proche de cent mille capteurs. Le Japon développe depuis 2016 un railgun visant Mach 7, annoncé publiquement en 2022, et a réalisé un premier essai en octobre 2023. La France affiche des démonstrateurs NGL-60 et Rafira, avec une présentation navale prévue à l’horizon 2028 selon nos précédents développements ici-même.

Les enseignements japonais récents apportent un éclairage opérationnel sur l’interception terminale et le coût par tir. Selon Asia Times, un tir hypersonique depuis le bâtiment d’essais Asuka a été conduit en mer, dans une logique de complément aux boucliers Aegis et Patriot. L’article rappelle que le missile SM‑3 avoisine 27,9 millions de dollars l’unité, quand un intercepteur Patriot se situe autour de 4 millions de dollars. La fenêtre d’interception terminale dure moins d’une minute, ce qui renforce l’intérêt d’un système à tir rapide contre des salves denses.

Dans cette perspective, la proposition de l’industriel californien s’inscrit comme une réponse ciblée aux attaques saturantes, qui combinent missiles de croisière, engins balistiques et drones. La fragmentation tungstène guidée peut compenser l’incertitude de trajectoire en phase terminale, quand la vitesse initiale et la portée permettent de couvrir un volume important. L’énergie requise, conteneurisée en modules Tricon, Bicon ou vingt pieds, facilite l’intégration progressive sur site. Reste que l’équilibre entre tir soutenu, usure contrôlée et alimentation fiable devra être démontré par des essais prolongés et publics. 

Conclusion

On comprend à présent que la proposition de canons électriques pour Golden Dome et la base du Pacifique occidental résulte d’un double mouvement, technique et stratégique, qui replace le railgun au cœur de la défense antimissile. Les chiffres avancés, de 3 à 32 mégajoules, Mach 7, tir toutes les dix secondes et portée autour de deux cents kilomètres, offrent une réponse crédible au coût et à la profondeur de magasin, face à des intercepteurs à plusieurs millions de dollars.

La viabilité dépendra cependant de la durée de vie des tubes, de l’aptitude à l’interception terminale guidée et de l’énergie disponible, alors que les programmes chinois, japonais et français montrent, eux aussi, qu’un calibre réduit et une fragmentation dense peuvent transformer une impasse de 2021 en piste opérationnelle solide, en particulier sur mer et autour d’infrastructures critiques.

[Actu] Hanwha monte un K9A2 sur Tatra 8×8 : vers l’artillerie modulaire, blindée… et vraiment mobile ?

À Séoul, en octobre 2025, l’industriel sud-coréen a remis en lumière sa stratégie d’artillerie en présentant un modèle de K9A2 montée sur châssis Tatra Force 8×8 de troisième génération, avec cabine blindée. La démonstration, annoncée en version prototype à court terme, prolonge une séquence entamée en juillet 2024 et amplifiée à KADEX 2024 puis à AUSA 2024. La nouveauté réside dans l’usage d’un module de tourelle dérivé du K9A2, 155 mm L/52, installé sur un porteur routier courant en Europe centrale, pour optimiser l’accès logistique et la maintenance locale sur le réseau routier.

Cette initiative intervient alors que les retours d’expérience de la guerre en Europe orientale ont replacé la mobilité routière, la fiabilité et le temps de remise en batterie au cœur des comparaisons. Les systèmes lourds automatisés et mieux protégés revendiquent une survivabilité accrue, mais ils imposent une masse et une maintenance supérieures. À l’inverse, les solutions légères sur camion misent sur la rusticité et l’agilité pour échapper à la contre-batterie. La K9 sur Tatra Force 8×8 projette une troisième voie potentielle, modulable et blindée, que les armées européennes examineront à l’aune des arbitrages entre protection, mobilité et soutien logistique.

ADEX 2025 et la K9 Tatra 8×8 vers un module K9A2 autonome

Selon Defence24, Hanwha Aerospace a dévoilé à ADEX 2025 un modèle de K9 dite Mobile Howitzer sur châssis Tatra Force 8×8 de troisième génération, doté d’une cabine blindée conçue par Tatra Defence Vehicle. Le module de tourelle dérivé du K9A2 conserve un canon de 155 mm à tube L/52, avec la perspective d’un L/58 pour de futures versions. La démonstration d’un prototype est annoncée à brève échéance. Ce choix de porteur 8×8, fréquent chez de nombreux opérateurs européens, vise une intégration plus simple dans les flottes existantes et une meilleure aptitude à exploiter le maillage routier.

Le concepteur avait déjà montré le concept en juillet 2024 avec un camion Doosan 8×8 puis à KADEX 2024 avec le Tatra Force 8×8, avant AUSA 2024 sur un Mack M917A3. La répétition des scénarios d’intégration confirme l’approche modulable du module K9A2, conçu pour différents porteurs, qu’ils soient routiers ou chenillés. La cabine blindée s’inscrit dans une exigence de protection des équipages, sans modifier les dimensions clés imposées par la longueur du tube L/52. L’objectif annoncé est de disposer d’un démonstrateur rapidement pour valider dynamiquement le couple tourelle châssis sur routes et terrains dégradés.

K9A2 Hanwha chenillé
K9A2 et son tube de 52 calibres

La tourelle autonome reprend un système de chargement entièrement automatisé et un équipage annoncé de trois opérateurs, en cohérence avec les évolutions K9A2. La compatibilité avec les véhicules de ravitaillement K10 reste à confirmer, ce qui pèsera sur les cycles de feu et la doctrine de réapprovisionnement. Le passage à un tube L/58, pressenti pour un K9A3, impose une maîtrise de l’usure liée aux charges fortes. À cet égard, l’écosystème sud-coréen s’était imposé en Europe du Nord, comme l’illustrait un article de novembre 2022 sur l’augmentation du parc K9 en Finlande et l’attrait d’une offre industrielle flexible. 

Automatisation du canon sur roues tir en mouvement et coûts réels

Comme nous l’avons détaillé dans un article de juillet 2024, les simulations du constructeur KNDS ont mis en exergue l’intérêt du tir en mouvement du RCH-155 jusqu’à 36 km/h. Dans le scénario décrit, la batterie automatisée détruisait 35 véhicules en quarante minutes, soit trois fois les effets du Pzh 2000 en deux heures, grâce à la continuité de feu et aux munitions à capteurs. Le gain de survivabilité venait de l’impossibilité pour la contre-batterie adverse de localiser une position fixe, tandis que la densité de tir accélérait l’attrition de l’assaut mécanisé.

Ce constat oppose deux écoles. D’un côté, les systèmes automatisés et blindés, tels que RCH-155, Archer ou Dana, recherchent la protection passive et la cadence. De l’autre, des systèmes plus légers sur camion comme CAESAR ou PCL-181 misent sur la mobilité et une maintenance allégée. Comme l’ont montré les retours présentés dans un article d’octobre 2024, l’agilité routière et les faibles délais de mise en batterie ont souvent primé dans les engagements récents. Le coût global et l’effort de soutien des chaînes automatiques, plus sensibles sous stress opérationnel, ont également pesé sur la disponibilité.

Les leçons du front indiquent que la plupart des tirs s’effectuent entre 14 et 36 km, ce qui cadre avec un tube de 52 calibres sans solliciter continuellement les charges maximales. La rapidité d’occupation puis d’évacuation de la position, parfois en moins d’une minute, a réduit l’exposition aux drones et à la contre-batterie. L’articulation entre mobilité, précision et discrétion électromagnétique est alors devenue centrale. Cette dynamique rebat les cartes pour un canon sur roues blindé et automatisé, qui doit prouver qu’il conserve ces avantages tout en assumant masse, coûts et maintenance plus importants. 

Artillerie modulaire logistique usure des tubes et mobilité en Europe

Le passage au tube de 58 calibres annoncé pour de futures itérations du module K9A2 promet une portée accrue mais renforce les contraintes de durabilité. Les enseignements du programme Extended Range Cannon Artillery (ERCA) ont montré que la durée de vie du tube sous charges fortes conditionnait la viabilité opérationnelle. La longueur de tube supérieure, les pressions en chambre et la cadence soutenue accélèrent l’usure si la métallurgie et le refroidissement ne sont pas optimisés. Cette extension de longueur accroît la portée (jusqu’à 70 km avec munitions V-LAP), mais impose un contrôle thermique et métallurgique rigoureux. Le choix du L/52 comme base pour le démonstrateur apparaît pragmatique, le L/58 exigeant un saut de fiabilité validé par des campagnes étendues.

K10 ravitaillant un automoteur K9
Vehicule de ravitaillement automatique K10 en procédure de rechargement d’un K9 Thunder

La logistique reste décisive pour le cycle de feu. L’interopérabilité avec un ravitailleur automatique analogue au K10 conditionnera la durée de maintien sous le feu et l’exposition au repérage par drone pendant le réapprovisionnement. Par ailleurs, les systèmes très automatisés consomment plus vite leur dotation et exigent un soutien accru et la cadence accrue des versions K9A2 renforce ce besoin de synchronisation, sous peine de perdre le gain de survivabilité procuré par l’automatisation.

Comme nous l’avons relaté dans un article de décembre 2024, la simplicité du rechargement, la compacité et la capacité à former un équipage en moins de deux semaines influent fortement sur la disponibilité et la survie des pièces. Les doctrines qui limitent l’attroupement de véhicules sur zone réduisent aussi les pertes durant le réarmement.

Les armées européennes opèrent sur des réseaux routiers denses où la mobilité sur 6×6 ou 8×8 offre des avantages concrets pour l’évasion après tir. Les plateformes chenillées conservent leur utilité dans la zone létale à 10 ou 20 km de la ligne de front, mais elles acceptent une exposition plus longue aux capteurs aériens. À l’inverse, un canon sur roues compact se camoufle plus vite sous la canopée, avec une signature thermique et électromagnétique à maîtriser. Dans cette perspective, une artillerie modulaire, blindée et mobile sur 8×8 doit concilier protection, temps de cycle réduit et soutien, sous peine d’éroder l’avantage tactique de la mobilité. 

Conclusion

Il apparaît de ce qui précède que la K9 montée sur Tatra Force 8×8 propose une modularité crédible et un niveau de protection supérieur, mais qu’elle ne pourra s’imposer qu’en préservant les atouts décisifs du canon sur roues. La présentation d’ADEX 2025 confirme l’ambition d’un module K9A2 autonome, 155 mm L/52, prêt à migrer vers plusieurs porteurs, après les démonstrations sur Doosan, Tatra et Mack. Toutefois, la question de la compatibilité avec un ravitailleur automatique type K10, l’usure du tube sous charges fortes et la maîtrise des délais de remise en batterie demeurent structurantes pour l’emploi.

Comme nous l’avons évoqué dans un article d’octobre 2024, l’expérience récente a privilégié la mobilité, les mises en batterie éclair et la fiabilité, autant de critères qui ont favorisé des systèmes plus légers au détriment de solutions entièrement blindées et lourdement automatisées. Les simulations rappelées dans un article de juillet 2024 montrent que l’automatisation peut offrir un gain majeur, mais au prix d’un soutien intensif et de conditions d’emploi spécifiques. L’adoption d’un L/58 exigerait, en outre, de valider la durabilité du tube, constat confirmé par les enseignements ERCA sur l’élévation des contraintes internes.

On comprend à présent que la voie sud-coréenne, modulable et orientée vers des porteurs répandus, cherche un compromis opérationnel entre protection et mouvement. Un démonstrateur convaincant, articulé à une chaîne logistique claire et à une doctrine de réapprovisionnement discrète, pourrait élargir l’attrait de l’artillerie modulaire blindée en Europe, y compris là où le K9 chenillé a déjà séduit, comme le rappelait un article de novembre 2022. Tout l’enjeu sera de préserver la vitesse d’exécution et la simplicité d’emploi sans renoncer aux gains apportés par l’automatisation, afin de répondre aux menaces de drones et de contre-batterie sur les théâtres européens.