samedi, novembre 29, 2025
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[Dossier] La révolution des acquisitions du Pentagone de Pete Hegseht : vitesse, concurrence et coûts en jeu

L’allocution récente de Pete Hegseth à Washington, appuyée par un mémo interne, a destination des grands industriels du Pentagone, place la vitesse, l’investissement privé et la concurrence au cœur d’une refonte du système d’acquisition. En visant des contrats plus longs conditionnés à la livraison, l’achat prioritaire de solutions commerciales « à 85 % » et la création de directeurs d’acquisition de portefeuille, le Pentagone entend rompre avec l’ère des délais et des surcoûts. Mais cette bascule intervient alors que les prix des armements ont explosé depuis 1970 et que la base industrielle peine à monter en cadence face à la Chine.

Cet agenda soulève une tension centrale pour la puissance militaire américaine. Il s’agit de récupérer de l’efficacité sans créer de nouvelles vulnérabilités stratégiques, qu’il s’agisse de la perte de contrôle public, d’une dégradation des performances opérationnelles ou d’une dépendance accrue à quelques fournisseurs. L’enjeu, désormais, consiste à tirer parti des gains d’agilité que promet la réforme, tout en garantissant une pluralité de sources, un pilotage robuste des exigences et un calendrier crédible pour la livraison de capacités concrètes.

Inflation des coûts et loi d’Augustine, un fardeau pour la réforme acquisitions

Dès l’origine, l’initiative de Pete Hegseth se heurte à un héritage coûteux et documenté depuis des décennies par des données convergentes. Les prix des armements occidentaux ont été multipliés par cinq en valeur constante depuis 1970, alors que le budget du Pentagone a atteint 877 milliards de dollars en 2022, contre 83 milliards en 1970, en pleine guerre du Vietnam. La « loi d’Augustine » formulée en 1978 par Norman R. Augustine illustre ce biais technologique, avec un chasseur F-22 facturé 150 millions de dollars en 2010, soit 178 millions en 2020. Comme nous l’avons rappelé dans un article d’août 2024, la hausse de 400 à 500 % affecte toute la gamme, du char Abrams au porte-avions Ford.

Cette inflation ne se limite pas à l’aérien. Les frégates de lutte anti-sous-marine américaines coûtent autour d’un milliard de dollars par unité, là où les Knox des années 1970 valaient 31 millions de dollars, soit 207 millions en 2020, en dollar constant. Le différentiel d’échelle est encore plus net pour les porte-avions, avec des Kitty Hawk à l’équivalent de 2 milliards contre 12 à 13 milliards pour une unité de classe Ford. Il en résulte une contraction structurelle des formats, des flottes d’avions et de chars aux composantes navales. Cette contraction réduit la résilience opérationnelle et accroît la vulnérabilité face à des adversaires capables de produire massivement.

USS Gerald Ford Pentagone
En $ constants, l’USS Gerald Ford a couté 6 fois plus chers que les porte-avions de la classe Kitty Hawk.

Ce phénomène n’est pas uniforme selon les pays, ce qui éclaire le défi américain. La Russie a maintenu des prix unitaires stables en dollar constant pour ses chars, entre 2 et 3,5 millions pour T-72, T-80, T-90 et T-90M sur cinquante ans. Les avions russes de référence ont suivi une trajectoire comparable, entre 20 et 30 millions pour Su-22, Su-27, Su-30 et Su-35. La hausse occidentale s’explique par la montée en gamme et par une anticipation budgétaire adossée à la croissance du PIB, qui a autorisé des exigences croissantes. La réforme actuelle se veut une réponse à cette dérive, en réencastrant performance, coûts et délais.

Enfin, cette dynamique nourrit un cercle vicieux qui pèse sur la compétitivité industrielle. La hausse des coûts a réduit les productions en série, ce qui renchérit encore la base technologique et la maintenance. Dans le même temps, les exigences de certification se sont complexifiées, rallongeant les délais entre la définition du besoin et la mise en service. Les armées ont privilégié l’augmentation des performances unitaires au détriment de la masse, ce qui a fragilisé la dissuasion conventionnelle. La correction proposée par Hegseth devra donc inverser ces causalités, sous peine de n’être qu’une parenthèse dans une trajectoire lourde. 

Délais, cadences et effets de structure : l’état des lieux chiffré et technique

Les difficultés actuelles se lisent dans les programmes navals, où les retards s’accumulent alors que les menaces s’accélèrent. La classe Constellation, qui devait livrer une frégate de lutte anti-sous-marine rapidement, affiche cinq ans de retard sur son calendrier prévisionnel, avec seulement 10 % de progression en deux ans sur l’USS Constellation. Le socle « sur étagère » de la FREMM italienne, initialement prévu à 85 %, n’en représenterait plus que 15 % selon les audits. Le sujet avait été détaillé ici-même en avril 2025, avec l’alerte d’élus évoquant l’option d’un changement de cap.

Cette stagnation contraste avec la cadence documentée en Asie, où le rival principal multiplie les livraisons d’escorteurs. La marine chinoise met en service six à huit unités océaniques par an, avec la Type 054B déjà admise début 2025 après un cycle court de construction. La comparaison des trajectoires renvoie au « tempo technologique chinois » qui s’accélère sur l’aéronaval, l’anti‑balistique et les drones de combat. Comme l’a souligné un article de septembre 2025, plusieurs révélateurs récents, du J‑50 au Type‑100, visent à imposer un agenda à Washington, et non plus à suivre.

Ces écarts de cadence révèlent trois fragilités qui expliquent la réforme. La sur‑spécification dégrade les trajectoires de coût et de délais, comme l’a montré l’ajout tardif de sous‑systèmes lourds sur la Constellation. La culture de conformité multiplie les validations, alors que les chefs de programme tournent trop rapidement pour imposer une vision. Enfin, la base industrielle se concentre sur quelques maîtres d’œuvre avec des chaînes moins résilientes, ce qui renforce les cycles d’arrêt et reprise. Ce triptyque explique l’insistance nouvelle sur l’itération commerciale et la responsabilité individualisée au sein des portefeuilles.

J-50 6 G fighter Shenyang
La technologie défense chinoise n’est plus en retard sur l’occident, pas meme vis-à-vis des Etats-Unis.

Au-delà de l’écart de tempo, c’est l’horizon de masse qui s’éloigne si rien ne change. Une flotte qui progresse de six à huit escorteurs par an rattrape rapidement un compétiteur qui peine à livrer un destroyer par an. L’équation budgétaire ne peut compenser des écarts de production en série sur plusieurs années, d’autant que l’inflation des coûts unitaires continue. Pour éviter l’effet « Domodedovo 2.0 » décrit dans l’article cité précédemment, la bascule vers la vitesse mesurée devient le paramètre central. C’est à ce défi que les mesures portées par Hegseth prétendent répondre, en articulant pilotage, concurrence et investissement. 

PAE, fin du JCIDS et solutions commerciales : l’architecture de la réforme Hegseth

La réforme annoncée vise un passage d’un système d’acquisition centré sur les programmes à un pilotage par portefeuilles. Le Pentagone propose de remplacer les Program Executive Offices par des directeurs d’acquisition de portefeuille (PAE), responsables d’axes interconnectés avec une capacité de réallocation interne des ressources. Les PAE auront des mandats de quatre ans, avec rémunération liée aux délais de livraison, à la concurrence et aux résultats de mission. Le plan s’inscrit dans la création d’un « Système d’acquisition pour le combat » orienté vers la vitesse et l’interarmées, détaillé par Defense News en novembre 2025.

Sur le volet des exigences, Hegseth a acté la fin du Joint Capabilities Integration and Development System (JCIDS), jugé trop lent et déconnecté du terrain. Le Joint Requirements Oversight Council transformera sa mission vers l’identification des problèmes opérationnels prioritaires. Trois dispositifs sont annoncés pour fluidifier l’ensemble. Un Requirements and Resourcing Alignment Board, coprésidé par le Vice‑président des chefs d’état‑major et le Secrétaire adjoint à la Défense, alignera besoins et budgets. Une Mission Engineering and Integration Activity réunira pouvoirs publics, industriels et laboratoires pour expérimenter tôt. Une Joint Acceleration Reserve financera les projets prometteurs.

Le cadrage contractuel évolue aussi, avec une préférence explicite pour les méthodes commerciales et les autorités transactionnelles autres (OTA), plutôt que les Federal Acquisition Regulations. Le Pentagone achètera des « solutions à 85 % » pour itérer rapidement jusqu’à 100 %, avec des pénalités ou incitations liées aux délais. Le mémo exige de « maintenir au moins deux sources qualifiées pour les contenus critiques » afin d’éviter les verrouillages. Des tableaux de bord d’évaluation par portefeuilles mesureront délais, coûts, performances et part de contenu dual ou commercial. Un déplacement de la Defense Security Cooperation Agency vers l’acquisition est également annoncé.

La séquence est politique autant que technique. Hegseth crédite le soutien du Congrès, avec Mike Rogers et Roger Wicker qui veulent intégrer ces priorités à la loi d’autorisation 2026. L’administration mise sur des contrats plus longs pour donner de la visibilité à l’investissement privé. Les maîtres d’œuvre sont appelés à engager leurs fonds propres, notamment sur la chaîne de sous‑traitants. Dans ce cadre, l’allocution de Hegseth formule l’ambition sans ambiguïté : « Ce n’est pas un discours. C’est le début d’un assaut inlassable pour changer la manière dont nous travaillons, et dont la bureaucratie répond. » Une exigence de cohérence s’impose donc à court terme. 

Vitesse, concurrence, investissements privés : les bénéfices attendus et mesurables

Les bénéfices recherchés sont explicites, avec des jalons chiffrés qui rompent avec les cycles actuels. Pour des projets définis, le Pentagone vise des livraisons en un an, là où trois à huit ans étaient la norme. La concurrence doit passer d’un oligopole de maîtres d’œuvre à un mix où des fournisseurs dynamiques montent en cadence à un « rythme commercial ». L’exécutif veut accorder « des contrats plus gros et plus longs » aux systèmes éprouvés, pour sécuriser l’investissement industriel. Le message associe vitesse et volume aux impératifs de dissuasion, que la présidence de l’AIA résume par une priorité aux résultats.

frégates constellation US Navy
Le programme des frégates classe Constellation est caractéristiques des dérives du Pentagone en matière d’acquisition ces 30 dernières années.

L’attractivité pour les capitaux privés dépendra de deux éléments, au cœur des annonces. D’une part, la visibilité pluriannuelle remplacera les commandes au coup par coup, avec des plans de montée en série plus lisibles et des portefeuilles stabilisés. D’autre part, les indicateurs de performance axés sur les délais et la capacité opérationnelle rassureront des investisseurs encore prudents. Le département soutient la profitabilité dès lors que le risque industriel est assumé par les entreprises. Selon Defense News, la culture visée repose sur des risques calculés, arbitrés par des dirigeants responsabilisés et appuyés par des contrats flexibles.

La préférence annoncée pour les solutions duales s’inscrit dans une mutation plus large déjà visible. Aux États‑Unis, l’irruption d’acteurs centrés sur l’IA, la robotique et la fabrication additive renouvelle la base productive et compresse les coûts. Des cas comme Palantir pour l’analyse, Anduril pour les effecteurs aériens, ou Istari pour la certification numérique, ont ouvert la voie à des cycles itératifs rapides. Ce mouvement a été analysé comme une révolution high‑tech à bas prix, avec des promesses de capacité pour des ordres de grandeur inférieurs aux systèmes traditionnels.

Le couplage des deux dynamiques, réforme et dualité technologique, peut produire des effets d’échelle. Une solution « à 85 % » bien encadrée, adossée à un écosystème qui réagit vite aux contre‑mesures, gagne en valeur au fil des versions. La défense antiaérienne s’adapte mieux à l’attrition lorsqu’elle repose sur des lots de capteurs réentraînés et de munitions intelligentes à coût maîtrisé. Les gains ne relèvent pas uniquement du prix unitaire. Ils portent sur les stocks mobilisables, la réparabilité et l’obsolescence gérée, qui sont devenues des paramètres décisifs dans les conflits de haute intensité observés depuis 2022. 

Entre performance et contrôle public, où se situent les risques stratégiques ?

La transformation voulue par Hegseth réduit des risques connus, mais elle en crée d’autres qu’il faut encadrer. Accélérer les acquisitions implique d’accepter un risque d’acquisition supérieur pour diminuer le risque opérationnel, ce qui suppose une gouvernance stricte des arbitrages. La focalisation sur l’itération commerciale de « solutions à 85 % » exige des critères d’acceptation robustes, sans quoi la performance réelle au combat peut se dégrader. Les données récentes sur les retards navals montrent combien la sur‑spécification est coûteuse, mais la sous‑spécification l’est tout autant lorsque les menaces évoluent plus vite que la correction.

La dépendance industrielle constitue un second risque si la concurrence ne se traduit pas en pluralité effective. Les maîtres d’œuvre demeurent au cœur de la production lourde et conservent des savoir‑faire uniques sur l’intégration complexe. L’exigence de maintenir deux sources qualifiées sur les contenus critiques répond à ce défi, mais elle suppose des volumes suffisants pour justifier des lignes redondantes. La bascule vers des fournisseurs duals augmente la résilience d’ensemble, tout en créant des points d’appui civils plus difficiles à sécuriser. L’arbitrage entre sécurité des chaînes et ouverture à la tech doit être permanent.

google IAVS
Paratroopers of the 82nd Airborne Division train with IAVS at Fort Pickett, Virginia in October 2020.

Enfin, l’alignement politico‑budgétaire reste un facteur de risque, alors que les calendriers législatifs ne coïncident pas toujours avec les cycles industriels. Une réforme réussie exige des engagements de moyen terme non réversibles à chaque alternance. Les pénalités contractuelles supposent des bases d’évaluation incontestables, sans quoi les contentieux ralentissent la livraison autant que les retards eux‑mêmes. La réorganisation des responsabilités, avec des dirigeants exposés sur le coût, le calendrier et la performance, doit s’accompagner de formations et d’une continuité de poste, sous peine de reproduire les mêmes travers avec une nouvelle terminologie. 

Gouvernance, contrôle et métriques : les garde‑fous déjà inscrits dans la réforme

Plusieurs garde‑fous intégrés aux annonces répondent aux risques évoqués et doivent être mis en œuvre avec rigueur. La création de tableaux de bord par portefeuilles est un levier structurant pour objectiver le temps de livraison, la concurrence et l’apport de solutions duales. L’obligation d’au moins deux sources pour les contenus critiques s’oppose au verrouillage et facilite les substitutions de composants. Les incitations et pénalités axées sur la livraison créent une discipline de production, dès lors que les clauses sont exécutables et que le calendrier tient compte des réalités de montée en cadence.

La fin du JCIDS et la réorientation du JROC vers les problèmes opérationnels prioritaires crédibilisent l’itération. Les trois nouvelles instances proposées remplissent chacune une fonction précise. L’organe d’alignement besoins‑ressources synchronise la planification et évite les projets orphelins d’enveloppe. L’entité d’ingénierie de mission dérisque tôt, avec des expérimentations qui associent gouvernement, industriels et laboratoires. La réserve d’accélération apporte une flexibilité financière pour faire basculer rapidement les projets qui tiennent leurs promesses. Ces dispositifs permettent à la prise de risque de rester calculée.

Sur le plan législatif, la trajectoire de la loi d’autorisation 2026 est un vecteur de stabilité si elle intègre les outils présentés. Les projets de loi SPEED et FoRGED, portés respectivement par la Chambre et le Sénat, visent à donner plus de pouvoir aux dirigeants de portefeuilles, à réduire la bureaucratie et à encourager un sourcing élargi. Leur intégration doit clarifier les responsabilités et simplifier les exemptions pour les programmes de taille réduite. La logique poursuivie consiste à permettre l’adaptation rapide, sans renoncer aux contrôles indispensables qui protègent l’argent public et la sécurité nationale.

La bascule contractuelle vers les méthodes commerciales et les OTA exige une doctrine d’emploi transparente. Une préférence commerciale ne doit pas se traduire par un affaiblissement des exigences de sûreté ou de cybersécurité sur des chaînes civiles. À l’inverse, la qualité militaire ne doit pas justifier des cycles qui ignorent trois décennies d’innovations logicielles et matérielles dans le civil. C’est précisément le rôle des dirigeants de portefeuilles que de définir des seuils d’acceptation, d’organiser des itérations rapides, et de documenter les risques pris au regard des menaces et des alternatives disponibles. 

Cas d’école et enseignements croisés : ce que corrigent vraiment les mesures

Le cas de la frégate Constellation fournit un contre‑exemple utile pour comprendre la logique de la réforme. Le programme FFG/X devait capitaliser sur une base éprouvée, avec 85 % de composants issus de la FREMM italienne et une cadence de deux navires par an. Il a dérivé vers un assemblage complexe, tout en perdant le bénéfice de l’architecture initiale. Les mesures défendues par Hegseth visent à fermer cette fenêtre d’instabilité, en liant la rémunération des dirigeants et des industriels aux délais, et en décourageant les modifications tardives non essentielles. La vitesse devient une exigence, pas un alibi pour la précipitation.

KF-41 Lynx OMFV Program
Rheinmetall propose le KF-41 Lynx à l’US Army dans le cadre du programme OMFV.

À l’inverse, des exemples récents ont mis en évidence la pertinence d’acteurs technologiques non traditionnels pour délivrer vite. Des solutions analytiques ont été intégrées pour traiter des volumes de données croissants, tandis que des plateformes de drones ont contourné des cycles longs. La doctrine d’achat « 85 % puis itération » épouse cette réalité, car un effecteur aérien ou une fonction logicielle gagne en valeur par des mises à jour fréquentes. Le pari consiste à capter cette dynamique sans fragiliser les règles de sécurité, de résilience et d’interopérabilité que l’armée impose à juste titre.

Sur le plan culturel, la notion de risque calculé requiert une professionnalisation renouvelée. Les dirigeants de portefeuilles auront à arbitrer entre performances, coûts et délais dans un contexte où l’adversaire adapte ses systèmes très vite. Ils devront aussi sanctuariser la pluralité des sources sur des sous‑ensembles critiques, ce qui suppose des coopérations industrielles et des transferts intelligents entre lignes. Des pénalités crédibles pour des retards répétés peuvent rééquilibrer la relation entre le ministère et les maîtres d’œuvre. Elles doivent aller de pair avec de vraies perspectives de croissance pour les entreprises qui jouent la vitesse et la fiabilité.

L’interaction avec le Congrès est enfin un test d’endurance. Les dispositifs législatifs faciliteront la réforme si les comités conservent une cohérence dans l’allocation, malgré des cycles budgétaires annuels. En retour, le Pentagone doit fournir des métriques stables, éviter les changements de cap fréquents et protéger les équipes. Les enseignements des retards navals et aériens plaident pour des décisions plus tôt, moins nombreuses et mieux tracées. Si la réforme stabilise ce triangle entre exécutif, législatif et industriel, la vitesse promise cessera d’être un slogan et deviendra une variable opérationnelle tangible. 

Vitesse sans dépendance : pluralité, masse et cohérence interarmées comme boussole

L’objectif ultime dépasse les jalons contractuels et les organigrammes. Il s’agit de reconstruire un avantage de masse et de tempo face à des compétiteurs qui combinent cadence de production et maturité technologique. La pluralité de sources sur les contenus critiques doit être un principe de planification, pas un correctif tardif. Elle permet à la fois de forcer la concurrence par les performances et de réduire le risque de rupture sur des composants sensibles. Elle appuie aussi les trajectoires de prix en favorisant la standardisation et les substitutions rapides.

La masse repose sur des familles de systèmes modulaires, où des sous‑ensembles communs se déclinent à travers plusieurs plateformes. L’introduction de portefeuilles alignés sur des problèmes opérationnels communs facilite cette modularité. Elle favorise aussi l’interopérabilité interarmées, cruciale pour des opérations à théâtre large. Les indicateurs de performance, s’ils sont publiés et suivis dans la durée, instaurent une discipline de livraison qui a manqué à plusieurs programmes emblématiques. C’est à cette condition que des cycles d’un an cesseront d’être exceptionnels et deviendront une pratique dans certains segments.

Anduril Fury programme CCA US Air Force
Présentation du drone de combat Fury d’Anduril Technologies pour le programme CCA de l’USAF

Enfin, la vitesse exige des passerelles solides avec la technologie civile qui évolue le plus vite. Les solutions d’IA, de communications, de navigation, de cybersécurité et de fabrication additive se renouvellent par mois, non par années. La doctrine d’achat « 85 % » et les OTA ne sont pas une fin en soi. Elles doivent s’articuler avec des exigences d’essais, de sécurité et de traçabilité proportionnées aux équilibres opérationnels. Ce couplage entre itération et contrôle est le cœur d’une prise de risque calculée. Il enserre la vitesse dans une architecture de responsabilité qui protège, au final, la supériorité opérationnelle. 

Conclusion

Il apparaît de ce qui précède que la réforme d’acquisition défendue par Pete Hegseth vise à renverser des causalités qui ont trop longtemps dégradé délais, coûts et formats. Les PAE, la préférence pour des solutions commerciales « à 85 % », les incitations à la livraison et la fin du JCIDS redistribuent la responsabilité, la concurrence et le rythme. Les liens organiques avec le Congrès, l’exigence de deux sources sur les contenus critiques et des tableaux de bord par portefeuilles constituent des garde‑fous pertinents.

Reste à prouver que les promesses de vitesse ne se traduiront ni en dépendances nouvelles ni en pertes de capacités, alors que le « tempo technologique chinois » presse. La discussion s’ouvre désormais sur l’exécution : continuité des équipes, clarté des métriques et constance législative décideront si la vitesse devient un atout stratégique durable ou un épisode de réforme de plus.

[Actu] Inde : Exportation de Su-30MKI vers l’Arménie et Enjeux Géostratégiques

Les négociations entre New Delhi et Erevan autour de Su-30MKI modernisés ont franchi un cap, selon des médias proches du dossier. Le choix d’un biréacteur d’origine russe assemblé localement, et non du Tejas, signale un pari assumé sur une filière déjà mature. Cette perspective éclaire une stratégie d’exportation encore prudente mais plus offensive, où l’avionneur public et ses partenaires visent des contrats structurants qui réaffirment la crédibilité du pays asiatique sur le segment des avions de combat lourds.

Au-delà du volume encore discuté, le possible accord interroge l’autonomie technologique que New Delhi veut accélérer. Les modernisations proposées, l’architecture de soutien, et les transferts industriels associés dessinent un test grandeur nature. L’environnement du Caucase ajoute une dimension sensible, entre rivalités régionales et dépendances croisées. La promesse d’un standard « très indien » du Su-30MKI, intégrant capteurs et armements nationaux, servirait de levier à la montée en gamme industrielle tout en redéfinissant des rapports de force locaux.

Des Su-30MKI façonnés par HAL, pilier de l’Indian Air Force, pour l’Arménie

Le dossier s’inscrit d’abord dans une trajectoire industrielle bien balisée. Comme le rapporte Defence24, le pays du sous-continent a commandé 272 Su-30 et en a fait un socle opérationnel. La version MKI a d’abord été montée à Irkoutsk, puis l’assemblage final et une partie de la chaîne d’approvisionnement ont migré vers les sites de Hindustan Aeronautics Limited. Cette transférabilité donne au programme un atout rare, qui combine masse, retours d’expérience et profondeur logistique.

Au fil des ans, l’avionneur public a densifié un écosystème de sous-traitants et de capteurs locaux. Defence24 rappelle que le Su-30MKI intègre des équipements israéliens et français, ce qui a hissé la variante au meilleur niveau de la famille. Cette hybridation a servi de tremplin pour des intégrations d’armements nationaux. Elle a aussi alimenté un projet de modernisation ambitieuse autour d’un radar à balayage électronique actif Uttam, qui vise une standardisation plus « indigène » du chasseur biturbine et une pérennité de la flotte.

Su-30MKI Indian air force
[Actu] Inde : Exportation de Su-30MKI vers l'Arménie et Enjeux Géostratégiques 10

Ces gages d’industrialisation rencontrent une opportunité politique. Les discussions avec Erevan ouvrent une phase nouvelle d’une relation bilatérale jusque-là discrète sur l’aviation de chasse. L’éventuelle vente d’un lot compact, livrable à court terme, donnerait de la substance à une coopération sécuritaire récente. Elle offrirait aussi une vitrine export à une configuration éprouvée, capable d’absorber des modernisations successives tout en restant compatible avec des composants déjà maîtrisés localement.

Opérationnellement, le Su-30MKI a longtemps incarné le sommet de l’arsenal aérien national. Avant l’arrivée du Rafale, il était considéré comme l’appareil le plus performant en dotation, et demeure le pivot de l’armée de l’air indienne (IAF). Cette centralité explique l’effort consenti sur la maintenance et l’armement. L’avionneur public mise désormais sur une montée de standard qui renforce la survivabilité, la fusion de données et l’emport, sans rompre avec l’architecture qui facilite l’assemblage final effectué sur le territoire national. 

HAL monte en gamme et New Delhi renégocie son autonomie technologique

La négociation avec Erevan intervient au moment où l’avionneur public consolide ses capacités. Les lignes d’assemblage du Su-30MKI restent actives, et la base industrielle s’oriente vers davantage d’éléments nationaux dans les capteurs et l’armement. Cette dynamique répond à une feuille de route plus large qui vise une autonomie stratégique en quinze à vingt ans, notamment sur des segments encore sensibles comme la motorisation de forte puissance et certains calculateurs. Le contrat à l’export testerait la maturité de cette ambition.

Le débat interne sur l’avion de combat multirôle (MRFA) renforce cette inflexion. Selon la Presse indienne, l’IAF garde plusieurs options ouvertes, dont le Rafale. L’accent porte sur la fabrication locale et les libertés d’usage. L’état-major résume cette exigence en des termes clairs et pragmatiques : « Il importe d’opter pour la solution prête à fabriquer en Inde, à transférer la technologie et à offrir davantage de liberté opérationnelle. »

Ce cadrage remet en perspective la place des fournisseurs européens, américains et russes. Le Rafale conserve des atouts techniques et une intégration déjà amorcée. Pourtant, la décision finale semble davantage indexée sur la densité des transferts industriels et la latitude d’évolution. Cette logique est cohérente avec l’approche adoptée sur le Su-30MKI, où l’expérience accumulée justifie une modernisation qui augmente la part nationale, tout en protégeant la disponibilité et les coûts de possession sur le cycle de vie.

Dans ce contexte, une première exportation d’une version modernisée du Su-30MKI soutiendrait la trajectoire de l’avionneur public. L’industriel capitaliserait sur un standard connu, intégrant un radar à balayage électronique actif, des liaisons de données évoluées et des munitions locales. Le client caucasien bénéficierait d’un dispositif de soutien déjà rodé. Pour New Delhi, l’intérêt réside aussi dans la démonstration de fiabilité d’une filière, dont la valeur dépasse le seul appareil pour englober formation, maintenance et montée de compétence. 

Un contrat ambitieux, 8 à 12 Su-30MKI et livraisons 2027–2029

Les contours évoqués affichent une ambition nette. Des médias indiens indiquent que le client caucasien regarderait un lot de huit à douze appareils, au standard le plus « indien » possible, incluant l’armement local. Le budget évoqué irait de 2,5 à 3 milliards de dollars, pour des livraisons entre 2027 et 2029. La cible donne de la visibilité à l’avionneur public et envoie un signal de crédibilité au marché régional. Elle ancre aussi une logique de flotte compacte, mais durable, adossée à une chaîne logistique connue.

JF-17 Thunder forces aériennes pakistanaises
[Actu] Inde : Exportation de Su-30MKI vers l'Arménie et Enjeux Géostratégiques 11

Le voisinage stratégique pèse sur cette décision. Selon Forbes, la réponse d’Erevan intervient alors que Bakou s’équipe de JF-17 Block III. Les pilotes locaux pourraient s’appuyer sur l’expérience accumulée par l’IAF face à ce chasseur, qui a déjà été confronté à des tactiques adaptées. Cette asymétrie d’apprentissage crée un effet d’entraînement. Elle renforce la valeur opérationnelle de l’offre, à condition d’assurer formation, doctrine et disponibilité en cohérence avec l’environnement du Caucase.

La flotte existante complique toutefois l’équation. Le pays a reçu quatre Su-30SM en 2019–2020, qui n’ont pas été engagés lors des affrontements avec Bakou, faute de pleine disponibilité et, selon certaines spéculations, d’armements adaptés. Le projet discuterait une mise à niveau de ces appareils pour rapprocher les standards et simplifier le soutien. La manœuvre réduirait la fragmentation logistique, augmenterait la sécurité des approvisionnements et limiterait les doublons sur la chaîne de maintenance. 

Effets géostratégiques au Caucase et accélération de la base industrielle indienne

La composante industrielle dépasse les seules retombées locales. Defence24 souligne que la Russie resterait bénéficiaire de la chaîne de valeur, chaque appareil modernisé conservant de nombreux composants d’origine. Moscou profiterait aussi de livraisons d’armement aérien assurées par New Delhi, ce qui soulagerait ses stocks. L’équilibre économique du contrat repose alors sur une hybridation assumée, où l’avionneur public tire parti de l’existant tout en poussant des remplacements nationaux sur les sous-systèmes les plus mûrs.

Pour Erevan, l’apport n’est pas qu’une montée en gamme matérielle. La crédibilité dépendra de la vitesse d’atteinte de la pleine capacité, de la qualité de l’instruction et du flux de pièces. L’articulation entre une escadrille limitée et des besoins de surveillance étendus impose une doctrine de l’emploi réfléchie. La valeur d’un biréacteur lourd s’exprime si la chaîne de commandement exploite ses capteurs, et si l’on synchronise la défense sol-air avec la supériorité aérienne temporairement acquise.

Rafale Su-30MKI et Tejas Mk1
[Actu] Inde : Exportation de Su-30MKI vers l'Arménie et Enjeux Géostratégiques 12

La région caucasienne verrait aussi se déplacer des lignes. L’introduction d’un chasseur multirôle lourd par Erevan créerait une dissuasion spécifique, qui compliquerait la planification adverse et réduirait l’initiative aérienne de l’allié de Bakou. Cette bascule resterait conditionnée à la mise en service réelle, qui doit éviter les écueils rencontrés par les Su-30SM. Un standard unifié, adossé à un soutien robuste et à un stock de munitions pertinent, changerait la donne plus sûrement qu’un simple affichage capacitaire.

Pour l’avionneur public, l’effet de gamme serait déterminant. Une commande export irriguerait la base de fournisseurs, amortirait le coût de la modernisation et crédibiliserait la filière des capteurs nationaux. La vitrine caucasienne renforcerait la position de la version modernisée face aux offres concurrentes. Elle appuierait aussi la logique de négociation sur le MRFA, où New Delhi fait de la fabrication locale, des transferts de technologie et des libertés d’usage le cœur de sa sélection industrielle. 

Conclusion

On comprend à présent que l’offre de Su-30MKI modernisés condense une ambition industrielle et une lecture fine du Caucase. Les chiffres avancés, la perspective de livraisons à partir de 2027 et l’unification des standards formeraient un levier de crédibilité, tout en confortant l’avionneur public dans sa montée en gamme. Le voisinage avec les JF-17 de Bakou clarifie l’intérêt opérationnel, sous réserve de formation et de disponibilité. La chaîne de valeur, encore partagée avec Moscou, offre une transition réaliste vers davantage de contenu national et une autonomie mieux assurée à moyen terme.

[Actu] La Grèce envisage des Rafale F4 supplémentaires pour préserver sa supériorité aérienne face à la Turquie

L’intérêt renouvelé d’Athènes pour des Rafale F4 supplémentaires intervient moins d’un an après que Kyriakos Mitsotakis a écarté, en décembre 2024, l’hypothèse d’aller au-delà des vingt-quatre appareils déjà acquis. Entre-temps, Ankara a officialisé une commande d’Eurofighter et exploré l’achat d’exemplaires d’occasion, tandis que la fin du soutien aux Mirage 2000-5 se rapproche. Le débat porte désormais sur la pertinence temporelle et technique d’un renfort rapide au standard F4, plutôt que d’attendre un F5 post-2030, alors que le calendrier des F-35A et l’attrition de la flotte héritée resserrent les marges de manœuvre.

Le pivot n’est pas seulement capacitaire, il est politique et industriel. Le Plan 2030 fixé par Athènes vise deux cents plateformes de combat modernes, quand la Turquie consolide son autonomie et accélère ses programmes. Le choix d’un lot additionnel de l’avion français au standard F4.3 aurait un triple impact: conserver un ascendant opérationnel à court terme, stabiliser la planification face aux aléas de livraison du F-35A, et ancrer la coopération technico-opérationnelle avec Paris. Reste à apprécier la séquence: quand commander, quels volumes pour remplacer les Mirage 2000-5, et quelles contreparties industrielles pour pérenniser l’effet stratégique recherché.

Format aérien grec et Plan 2030: chiffres, échéances et supériorité recherchée

Les tensions récurrentes en mer Égée et en Thrace orientale opposent Athènes et Ankara depuis des décennies, mais l’équilibre se modifie à mesure que le rôle de modération américain s’érode. Cette dynamique s’est accrue depuis 2022, alors que l’attention de Washington se concentre sur l’Indo-Pacifique. Dans ce contexte, le Plan 2030 rappelé le 5 novembre 2025 structure l’effort hellénique. L’objectif est d’atteindre deux cents plateformes de combat modernes, un jalon politique et militaire. Cette cible suppose de compenser les retraits attendus, tout en évitant les « trous » capacitaires à court terme. La fin du soutien de certains vecteurs pèse sur le calendrier.

Selon les données communiquées publiquement, la force aérienne aligne vingt-quatre Rafale F3R et quatre-vingt-trois F-16 en cours de modernisation vers le standard Block 70/72 « Viper ». En 2024, Athènes a accepté un premier lot d’au moins vingt F-35A, avec une option pour vingt appareils supplémentaires. Comme l’a rapporté Zone Militaire le 6 novembre 2025, l’appareil français en standard F4.3 est privilégié pour une commande additionnelle, afin de préserver l’avantage opérationnel. Cette perspective cadre avec le besoin d’homogénéiser une partie de la flotte autour d’un standard interopérable et immédiatement disponible.

F-35A USAF Amraam
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Parallèlement, le soutien industriel aux Mirage 2000-5 doit s’achever en 2027, ce qui crée une contrainte. En décembre 2024, Kyriakos Mitsotakis avait indiqué ne pas envisager, « à court terme », de nouvelles unités au-delà des vingt-quatre Rafale. Toutefois, l’annonce d’achats turcs et la fenêtre temporelle créée par la fin de soutien aux Mirage modifient l’équation. L’hypothèse d’un remplacement « à nombre quasi constant » par des F4 supplémentaires permettrait d’éviter une rupture. En conséquence, les responsables évaluent volumes, financement et délais compatibles avec la cible de 2030.

Dans ce cadre, la communication de Nikos Dendias le 5 novembre 2025 a été explicite. Le ministre de la Défense a souligné l’ampleur de l’ambition, en insistant sur la modernisation globale des systèmes. Il a déclaré à Elefsina: « Une fois le programme 2030 achevé, notre pays disposera de 200 plateformes de combat modernes et bien plus puissantes que celles dont nous disposions jusqu’à présent ». Cette trajectoire implique un calibrage fin entre retraits, modernisations et acquisitions neuves. Elle suppose aussi de préserver la cohérence doctrinale, afin de maintenir une capacité de dissuasion aérienne crédible sur l’ensemble du spectre. 

Eurofighter Typhoon turcs et calendrier F-35 grec: pourquoi miser tôt sur le Rafale F4

Le 27 octobre 2025, un accord d’environ huit milliards de livres sterling a été signé à Ankara pour la fourniture de vingt Eurofighter Typhoon, lors de la première visite de Keir Starmer en Turquie. Comme le rapporte Euronews, Londres et Ankara ont aussi évoqué l’acquisition d’appareils d’occasion auprès du Qatar et d’Oman, à raison de douze chacun selon des déclarations relayées localement. Ce renforcement intervient alors que le chasseur national Kaan est annoncé au mieux à partir de 2028. Pour Athènes, l’addition de nouveaux Typhoon au parc turc change le tempo des décisions capacitaires.

La réponse étudiée repose sur un renfort rapide au standard F4.3, plutôt que sur une attente du F5 évoqué autour de 2035. L’argument est temporel et technique. Le F4 apporte une connectivité accrue pour le combat collaboratif, un radar à balayage électronique actif (AESA) RBE-2 aux fonctions étendues, et un Système de Protection et d’Évitement des Conduites de Tir du Rafale (SPECTRA) amélioré. Il intègre l’AASM 1000 et une optronique secteur frontal dotée d’une voie infrarouge (OSF-IRST) modernisée, tandis que le système TRAGEDAC permet une localisation passive de cibles par mise en réseau. Concrètement, ces évolutions répondent à l’urgence.

Le volet américain reste déterminant, mais il est borné par des délais. En juillet 2024, Athènes a formalisé par lettre d’acceptation l’achat de vingt F-35A, avec option pour vingt autres, tandis que l’arrivée du premier appareil est attendue à partir de 2030. D’après The Aviationist, la réflexion sur des F-35 additionnels se heurte aux aléas de modernisation des trente-huit F-16C/D Block 50, tandis que la montée en puissance des quatre-vingt-quatre F-16 vers le standard Viper Block 72 se poursuit jusqu’en 2027. Les premières livraisons de F-35A étant attendues fin 2028 en production, l’écart de calendrier renforce l’intérêt d’un F4 livrable plus tôt. 

Rafale F4 supplémentaires: effets opérationnels, leviers industriels et signaux politiques

Au plan opérationnel, un lot additionnel d’avions français F4 permettrait d’homogénéiser les standards et de densifier les escadrons autour d’équipements communs. Cette homogénéité facilite l’entraînement, réduit la charge logistique et optimise l’emploi de munitions comme l’AASM 1000. Ainsi, le renforcement de la supériorité aérienne s’appuie sur une connectivité supérieure et une survivabilité accrue par SPECTRA amélioré. En conséquence, la posture de dissuasion gagne en réactivité face aux pics de tension. À court terme, l’enjeu est d’emporter l’avantage sur la détection et la première salve, y compris face à des Typhoon livrés en nombre limité mais dotés de missiles longue portée.

RAfale grèce
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L’impact industriel dépendra des contreparties et du partage de charge en maintenance et MCO, alors que la base industrielle et technologique hellénique dispose de compétences aéronautiques. La perspective de moderniser les F3R au standard F4 accroît l’effet de série et mutualise les chaînes de soutien. Surtout, la visibilité sur dix ans favorise les investissements, à condition d’adosser des coopérations de R&D ciblées. L’intégration progressive de technologies de géolocalisation passive et de liaisons de données robustes s’inscrirait alors dans une trajectoire commune, susceptible d’augmenter la disponibilité, tout en gardant sous contrôle les coûts d’heure de vol.

Au plan politique, l’arbitrage entre l’appareil français et le chasseur américain prolonge une dialectique ancienne, mais il s’opère dans un contexte inédit d’autonomisation turque. Le traité bilatéral de 2021 et la commande de frégates FDI ont déjà structuré un socle d’intérêts partagés avec Paris. Comme nous l’avons évoqué ici-même en mai 2025, l’approfondissement de la coopération franco-grecque offre une alternative crédible face aux incertitudes stratégiques régionales. À bien y regarder, un signal fort sur le F4 consoliderait aussi l’effet dissuasif au sein de l’Alliance, en clarifiant l’équilibre régional visé à l’horizon 2030. 

Conclusion

On comprend à présent que la fenêtre 2027–2030 concentre les contraintes et les opportunités d’Athènes: fin du soutien des Mirage 2000-5, montée en puissance des F-16V, premières arrivées de F-35A, et arrivée annoncée d’Eurofighter côté turc. Dans ce séquencement, un lot additionnel d’avions français au standard F4.3 apparaît comme l’option la plus immédiatement opérante, car elle réduit le risque de « trou » capacitaire et maximise l’avantage qualitatif dans un délai court. L’équation restera néanmoins politique et industrielle: volume de commande, éventuelle montée en gamme des F3R vers F4, et participation accrue de la BITD hellénique, afin d’ancrer dans la durée l’avantage recherché face aux modernisations d’Ankara.

[Analyse] Général Suhr : minimiser le « kerfuffle » industriel du SCAF et recentrer le débat sur la négociation

À Rome, le 7 novembre 2025, le général Philippe Suhr a invité à relativiser l’ampleur des frictions autour du Système de combat aérien du futur (SCAF), tout en rappelant l’objectif d’une livraison dans les années 2040. L’officier, point de contact de l’Armée de l’Air et de l’Espace (AAE), a situé son propos dans une séquence marquée par des déclarations tranchées de dirigeants industriels et par la visibilité croissante d’un programme concurrent. Le lancement franco‑allemand de 2017, rejoint ensuite par l’Espagne, et la perspective de remplacement des Rafale et des Eurofighter vers 2040 fournissent le cadre chronologique et capacitaire de cette mise au point.

Cette prise de parole pose une question de méthode et de gouvernance plus que de communication. Faut‑il calmer le récit médiatique pour déverrouiller des négociations où Paris et Berlin opposent des priorités différentes, notamment sur le calendrier et le pilotage du pilier avion ? Les échanges politiques en septembre et octobre 2025, l’évocation d’ultimatums par des élus allemands, et l’annonce d’une réunion trilatérale décisive ont renforcé la pression. L’enjeu est de savoir si ce recadrage public permet d’ouvrir un espace de compromis, sans masquer des risques programmatiques et politiques bien réels.

Un programme SCAF lancé en 2017 et miné par la gouvernance

Dès septembre 2017, l’initiative conjointe d’Emmanuel Macron et d’Angela Merkel a arrimé le Système de combat aérien du futur à une ambition européenne, avant l’entrée officielle de Madrid en juin 2019. La signature d’un accord‑cadre au salon du Bourget 2019 et la présentation d’une maquette du New Generation Fighter (NGF) ont posé les jalons publics du calendrier, avec un remplacement des flottes vers 2040. Pourtant, dès septembre 2019, les tensions sur le partage industriel et les arbitrages nationaux ont ressurgi. Comme évoqué dans un précédent article à ce sujet, chaque crise a été résolue par une solution minimale, sans traitement des causes profondes.

Ce diagnostic s’observe dans la chronologie des phases techniques et budgétaires. La Phase 1, issue de l’accord‑cadre de 2019, n’a pas permis d’aligner durablement les attentes sur le pilotage du NGF, cœur technologique et symbolique du programme. La Phase 1B, décidée après une impasse entre 2021 et 2022, a relancé les études, mais sans ancrer des garanties sur la propriété intellectuelle et les transferts de technologies. En 2023 et 2024, l’exposition médiatique a diminué, sans que les lignes durs se rapprochent. Le communiqué du 20 septembre 2025, plus circonspect, a montré que l’impasse demeurait structurante.

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Les divergences initiales n’ont pas disparu. Paris vise un appareil polyvalent, apte à la frappe à longue portée, à la mission nucléaire et à l’embarquement, soit des exigences proches de l’empreinte opérationnelle du Rafale. Berlin s’oriente vers un intercepteur plus lourd, calibré pour la supériorité aérienne, en remplacement du Typhoon. Sur le plan industriel, l’avionneur national revendique le rôle de maître d’œuvre du pilier avion, au motif d’une expérience mondiale en conception d’avions de combat. Les partenaires contestent cette exclusivité, au nom d’une logique de cofinancement et de co‑pilotage.

Cette dialectique entre leadership technique et équilibre industriel explique l’effet de répétition des crises observé depuis 2019. Elle a produit un enchaînement d’accords « phase par phase », où chaque verrou est ouvert avec le minimum d’effets sur les verrous suivants. Les conséquences ont été visibles en 2020, puis en 2021 et 2022, lorsque les ministres ont dû reprendre la main pour sauver les jalons. Comme nous l’avons évoqué ici‑même en septembre 2025, le report d’arbitrages sensibles a empêché de stabiliser la gouvernance du NGF. La dynamique a, de fait, accru le coût politique de chaque nouvelle décision. 

Tensions industrielles actuelles et ultimatums politiques en Allemagne

En 2025, la prise de position du dirigeant de l’avionneur français, le 24 septembre à l’Assemblée nationale, a ravivé le clivage. Exiger un statut clair de maître d’œuvre pour le NGF, avant l’entrée en phase de démonstrateur, a été présenté comme un prérequis pour tenir les jalons. De son côté, le groupe partenaire a rejeté tout déséquilibre, en raison de sa présence en Allemagne et en Espagne. Ce durcissement verbal a ramené au premier plan la question d’un partage par compétences plutôt que par quotas. Opex360 a détaillé ces échanges, et rapporté l’annonce d’une réunion trilatérale à Berlin en octobre.

Le climat n’a pas été apaisé par les déclarations relayées outre‑Rhin. Un parlementaire de la CDU a réclamé, fin septembre, une coopération sur un pied d’égalité, tout en agitant la menace d’un arrêt si le désaccord persistait. L’appel à une stratégie transparente, à des résultats concrets et à la justification de l’investissement public s’adressait directement aux ministères concernés. Hartpunkt.de a rapporté ces mises en garde, en fixant une échéance politique avant la fin de l’année. Cette pression a pesé sur les négociateurs, qui ont dû démontrer des avancées tangibles.

Sur le plan gouvernemental, la séquence des 23 et 24 septembre 2025 a été marquée par des démentis et par des exigences. Le ministre allemand de la Défense a réfuté l’idée d’un plan alternatif déjà engagé, tout en confirmant une décision imminente sur la poursuite du projet. À Paris, l’argument de la dissuasion a réaffirmé la contrainte d’un premier escadron stratégique à l’horizon 2045. Ces jalons nationaux ont encadré la marge de manœuvre des industriels et des états‑majors. La date de la réunion de Berlin a cristallisé l’urgence d’un compromis.

Ce contexte a mécaniquement alimenté un phénomène d’écho médiatique. Les prises de parole fermes attirent l’attention, puis rigidifient les positions à mesure que les propos entrent dans le débat public. Cette dynamique a été accentuée par la concurrence entre modèles européens, très visible en 2025. Dans ce climat, chaque détail technique, comme la montée en puissance d’un démonstrateur ou la définition des briques collaboratives, a servi de proxy à un débat qui reste d’abord politique. La difficulté consiste alors à dissocier la communication tactique de la négociation réelle. 

Général Suhr recadre le récit public et réaffirme l’échéance des années 2040

C’est dans cette séquence que la mise au point de l’AAE a été formulée à Rome, le 7 novembre 2025. En enjoignant à « ne pas croire tout ce qui s’écrit », le général Suhr a rappelé l’engagement des partenaires et la nécessité de livrer dans les années 2040. Il a contesté les chiffres amplifiant certains récits, comme l’idée d’une répartition démesurée des tâches sur le pilier avion. Selon DefenseNews, cette intervention a ciblé le « bruit » médiatique, sans nier l’existence de différends.

L’argument a été structuré autour d’un triple message. D’abord, les antagonismes ne sont ni nouveaux ni insolubles, comme l’illustrent les épisodes de 2019, 2020 et 2022. Ensuite, la contrainte capacitaire demeure, puisqu’il s’agit de remplacer deux flottes majeures dans un environnement stratégique dégradé. Enfin, l’espace de négociation appartient aux gouvernements et aux maîtres d’ouvrage, non aux manchettes. Cette ligne vise à ramener le débat dans le champ de la gouvernance, là où se décident les clauses de propriété intellectuelle et le pilotage effectif du NGF.

NGF programme SCAF
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La comparaison avec le programme concurrent a renforcé la portée du discours. Le partenariat trilatéral italo‑britannico‑japonais a formé, à l’automne 2025, trois consortiums industriels pour accélérer. Le 12 décembre, l’industriel de tête italien a indiqué viser plus d’un milliard d’euros de contrats nationaux sur ce projet. Cette dynamique s’est accompagnée d’un discours de souveraineté technologique, articulant autonomie et partage ciblé. L’opposition entre les deux trajectoires a été très commentée, et a nourri l’idée d’une course européenne vers la sixième génération.

La tonalité de Rome a toutefois été un pari assumé sur le temps long. En mobilisant l’échéance des années 2040, elle place la décision au niveau politique, tout en cadrant la séquence technique des prochaines phases. Elle tente de desserrer l’étau médiatique dans lequel les propos des dirigeants industriels s’inscrivent depuis le début de 2025. L’objectif est clair : permettre aux délégations nationales d’aboutir sans avoir à gérer un surcroît de contraintes publiques. Reste la question de l’effet réel de cette désescalade sur des positions désormais très marquées. 

Dédramatiser pour négocier : bénéfices concrets et risques persistants

L’effet immédiat d’une parole d’autorité est de réduire la surenchère dans la presse spécialisée. En 2025, les propos d’Eric Trappier et les réactions du top management allemand ont rythmé l’agenda, avec une forte audience de part et d’autre du Rhin. Une tonalité plus mesurée permet d’éviter des ultimatums publics, comme ceux relayés fin septembre. Elle rend possible, aussi, une reprise des discussions sur des bases techniques, par exemple en réexaminant le partage par compétences. Le bénéfice est immédiat si la réunion de Berlin produit une feuille de route claire.

Cependant, le rappel d’un calendrier ne résout pas une divergence de fond. L’exigence française liée à la composante aéroportée de la dissuasion à partir de 2045 impose un calendrier plus tendu. Les partenaires, qui ne partagent pas cette contrainte, peuvent accepter un décalage. Ce hiatus a déjà nourri les crises de 2020 et 2022, et s’est rappelé en 2025. L’expérience des phases 1 et 1B montre qu’une solution minimale ne stabilise pas la gouvernance du NGF. La tension ressurgit lorsque l’on aborde le transfert de technologies et la répartition des travaux critiques.

Rafale vs Eurofighter Typhoon
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Par ailleurs, la concurrence visible en 2025 n’a rien d’accessoire. Les annonces industrielles dans l’autre programme européen ont introduit une variable d’entraînement, avec des jalons publics et des consortiums dédiés. Lorsque les partenaires perçoivent une alternative crédible, l’incitation au compromis peut s’affaiblir. Le risque est alors de voir la dédramatisation médiatique produire un « effet retard », sans infléchir les intérêts stratégiques sous‑jacents. C’est la logique qu’avait déjà mise en exergue l’article de septembre 2025 sur ce site, s’agissant des crises récurrentes.

Enfin, il faut intégrer l’impact d’opinions publiques et de parlements plus attentifs aux retours sur investissement. Les requêtes de transparence portées depuis Berlin ont souligné la nécessité d’une stratégie lisible. Le rappel d’un cap commun, avec un partage des risques et une gouvernance clarifiée, devient alors la condition d’un soutien stable. Dans cette perspective, la parole d’un responsable militaire peut apaiser, mais ne peut suffire. Le point d’équilibre réside dans des garanties tangibles sur la maîtrise d’œuvre, la propriété intellectuelle et l’articulation entre démonstrateur et prototypes. 

Déclarations de Suhr et perception médiatique : portée et limites opérationnelles

La conférence de Rome a mis en scène un contraste. Les propos d’un officier français ont d’abord trouvé un écho marqué dans la presse internationale, qui a insisté sur l’idée d’une exagération du tumulte. En Europe, la résonance immédiate a été plus faible, alors que, quelques semaines plus tôt, les déclarations de dirigeants industriels occupaient la une des sites spécialisés. Cette asymétrie a une conséquence directe sur la posture des négociateurs. Elle ouvre une fenêtre extérieure, tout en laissant inchangée la pression intérieure.

L’intérêt du message tient à sa précision. « Il y a des différences, mais ne croyez pas tout ce que vous lisez. Nous restons engagés avec nos partenaires et ferons tout pour trouver une solution. », a‑t‑il déclaré, en réaffirmant l’objectif des années 2040. La contestation de chiffres prêtés à l’avionneur français vise à délégitimer une narration caricaturale. La volonté d’aboutir sans rupture a été posée comme une obligation stratégique. Cette articulation de fermeté et d’apaisement a été au cœur de la communication rapportée par DefenseNews.

Sur le fond, la méthode cherche à recoller le débat autour des leviers étatiques. Les précédentes crises, en 2019, 2020 et 2022, se sont dénouées après une intervention conjointe des ministres, avec des compromis limités. L’argument est donc de dire que l’issue dépend moins des déclarations à chaud que d’un cadrage intergouvernemental. En pratique, cela suppose un mandat clair sur la maîtrise d’œuvre du NGF, une charte sur la propriété intellectuelle, et un calendrier verrouillé pour le démonstrateur. Le réalisme de cet agenda sera jugé dès la prochaine séquence.

budget des armées - merignac dassault rafale
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L’écho de la comparaison avec l’autre programme européen souligne un point de vigilance. Les annonces de l’automne 2025 ont matérialisé une trajectoire plus linéaire, avec des rôles industriels distribués. Les partenaires du SCAF voient donc se dessiner un référentiel de tempo et de méthode. Si la négociation échoue, l’attraction d’un modèle concurrent augmente mécaniquement. Inversement, si un compromis crédible sur la gouvernance est trouvé, le programme conserve sa cohérence stratégique tripartite. L’enjeu est de convertir la dédramatisation en engagements vérifiables.

L’une des vertus du recadrage de Rome est de réhabiliter la gradation des actes. La séquence précédente était dominée par des phrases de dirigeants, synonyme de polarisation. La présente séquence vise à rétablir des jalons d’action, avec des décisions attendues à court terme. Toutefois, la prudence s’impose. Les positions durs des responsables industriels ne sont pas que médiatiques. Elles expriment des intérêts économiques et des visions techniques de long terme. L’alignement suppose donc un arbitrage politique assumé, qui doit être porté publiquement pour éviter tout nouveau malentendu.

Dans cette perspective, une méthode de compromis peut être envisagée, sans changer l’architecture générale. Elle consisterait à sanctuariser le rôle d’architecte du pilier avion pour l’avionneur français, tout en encadrant des coopérations par « briques » sur les sous‑systèmes. Les capteurs, l’architecture logicielle, ou le combat collaboratif pourraient faire l’objet de leaderships distribués. Cette logique d’« athlète le plus compétent » crée des incitations positives, en alignant responsabilités et compétences. Elle répond, aussi, aux attentes d’un cofinancement perçu comme équitable par les partenaires.

La réussite d’un tel ajustement suppose, en retour, des garde‑fous précis. L’établissement d’un protocole sur la propriété intellectuelle conditionne la confiance. Un dispositif de revue conjointe, à chaque fin de sous‑phase, sécurise l’articulation entre démonstrateur et prototypes. Enfin, un calendrier de points durs, associé à des mécanismes d’arbitrage, évite le « glissement silencieux » observé en 2020 et 2022. Le recadrage de Rome a ouvert l’espace pour ce type de solution. Il reste à le convertir en décisions, avec une communication maîtrisée et synchronisée des trois capitales. 

Conclusion

Comme on le voit, la dédramatisation portée par l’AAE n’est ni un déni ni un simple exercice de style : elle cherche à replacer la décision au niveau des gouvernements et à cadrer les étapes vers un démonstrateur crédible. Les épisodes de 2019, 2020 et 2022, puis l’embrasement de septembre 2025, rappellent qu’une narration apaisée ne suffit pas si la gouvernance du NGF et la propriété intellectuelle ne sont pas clarifiées. L’échéance des années 2040, la contrainte française de 2045 et la comparaison avec la trajectoire concurrente imposent des engagements vérifiables. Le test se jouera à Berlin, puis dans la capacité à maintenir une parole politique cohérente sur la durée.

On comprend à présent que l’utilité des propos tenus à Rome dépend d’une double condition. La première est un compromis de gouvernance, lisible et opposable, qui stabilise le rôle d’architecte du pilier avion et encadre les leaderships sur les briques critiques. La seconde est une stratégie de communication conjointe, qui protège la négociation des emballements médiatiques, tout en informant les parlements et les opinions sur les progrès réalisés. Sans ces deux leviers, le risque d’attrition, déjà illustré par les crises passées, resterait élevé ; avec eux, le programme peut retrouver une logique de construction partagée et durable.

[Actu] Le Royaume‑Uni suspend le Type 32 : quand ambitions technologiques heurtent réalités RH et budgétaires

Le ministère britannique a confirmé qu’aucune date de mise en service n’était communiquée pour le Type 32 et que les décisions seraient intégrées au prochain Plan d’investissement de la défense. La mise en attente renvoie à des choix capacitaires, mais surtout à un arbitrage stratégique remis à plus tard. En filigrane, la promesse d’une marine hybride, apte à conjuguer plates‑formes habitées et systèmes non habités, se heurte à la réalité d’une base humaine contrainte, d’une industrie saturée et d’un budget agrégé sous pression.

L’écart entre l’ambition technologique et la soutenabilité du modèle s’élargit. Frégate modulaire, intégration massive d’engins non habités et équipage ramené à 50 ont servi de boussole aux promoteurs du Type 32. Or, l’absence de calendrier, l’empilement des priorités et l’exposition récente des fragilités du dispositif britannique interrogent la crédibilité opérationnelle à court et moyen terme. À partir de la suspension officielle, il s’agit d’éclairer la logique et la chronologie des faits, puis d’en mesurer les conséquences pour la flotte et la posture stratégique du Royaume‑Uni. 

De 2020 à 2025, le Type 32 de la Royal Navy s’enlise entre concept et priorités

L’initiative Type 32 remonte à 2020 avec la National Shipbuilding Strategy, comme l’a rappelé Naval News. La phase de concept a débuté en septembre 2022, puis une étude de cas initiale était annoncée pour le printemps 2024, sans qu’un jalon ferme n’ait suivi, selon Naval News. Dans le même temps, Londres menait de front les programmes Type 26 City et Type 31 Inspiration, déjà prioritaires. Cette chronologie a créé une friction croissante entre l’ambition affichée pour une frégate modulaire et la réalité d’une chaîne industrielle occupée. En conséquence, le Type 32 est resté à l’état de besoin futur, en attente d’un cadrage budgétaire stabilisé.

Cette mise en file d’attente s’est aussi nourrie d’un contexte humain dégradé. La Revue de Défense Stratégique, détaillée ici‑même en juin 2025, souligne que les effectifs théoriques ont glissé d’environ 185 000 militaires en 2012 à près de 155 000 aujourd’hui. Le document acte des difficultés de recrutement et de fidélisation, évaluées à plusieurs milliers de départs nets par an. Cette contrainte dimensionne les ambitions navales, car chaque nouvelle classe exige des équipages formés et des soutiens à terre. La voie technologique est assumée, mais elle ne supprime pas l’exigence en compétences.

Type 26 HMS Glasgow royal navy
HMS Glasgow, première unité de la classe City Type 26 aux chantiers navals BAE Systems

Par ailleurs, la logique d’enchaînement des programmes reste déterminante pour l’équilibre de la flotte. Les Type 26, à vocation anti‑sous‑marine, et les Type 31, généralistes, doivent succéder aux Type 23 à un rythme soutenu. La bascule de génération impose de maîtriser les risques de transition, sous peine de creuser des trous capacitaires dans la présence en mer et la permanence de l’escorte. À bien y regarder, l’effet de masse recherché par l’avionneur naval dépend autant des cadences industrielles que des arbitrages budgétaires à court terme.

Enfin, la place du Type 32 a été pensée comme un prolongement de cette transition, avec l’objectif d’absorber les technologies émergentes et d’augmenter la flexibilité opérationnelle. L’idée d’un bâtiment apte à mettre en œuvre des systèmes non habités et à reconfigurer ses effets selon les missions a trouvé un écho doctrinal. Toutefois, l’absence de calendrier ferme a réduit la lisibilité du projet, tandis que la pression sur les ressources humaines et financières a rappelé que la planification reste un exercice de cohérence avant d’être une vitrine technologique. 

Hybrid Navy et DIP, la suspension du Type 32 décale l’échéance

Le pivot est intervenu lorsque le ministère a refusé de donner une date d’admission au service pour la première unité et a renvoyé les choix capacitaires au Plan d’investissement de la défense. Comme le rapporte UK Defence Journal, Luke Pollard a précisé que la planification future s’inscrivait dans une Hybrid Navy combinant navires habités et non habités. Il a évoqué des technologies modulaires et reconfigurables pour accélérer l’acquisition et accroître la masse d’effets. Cette position a figé l’entrée en phase opérationnelle et prolongé l’incertitude sur le dimensionnement des séries et le profil de mission.

Dans le discours industriel, l’argument clef est resté la réduction de l’équipage grâce à l’automatisation. Comme nous l’avons évoqué dans un article de février 2024, Babcock a visé un format de cinquante marins pour une frégate dérivée du Type 31, contre environ cent pour l’Inspiration et bien davantage pour les Type 23. L’intégration de systèmes autonomes et de mission modules devait permettre de reconfigurer rapidement les profils d’emploi. Cette approche collait au cap doctrinal, tout en répondant aux difficultés de recrutement qui pèsent sur les armées.

Il reste que ce pari suppose des choix techniques et des validations lourdes. Le contrôle d’essaims de drones, la gestion de la maintenance à équipage réduit et la cybersécurité de systèmes hautement numérisés exigent des itérations de conception. L’espoir d’un calendrier resserré s’éloigne donc, et les jalons annoncés lors de la phase concept demeurent en suspens sans décision d’industrialisation. À court terme, l’effet est clair sur la flotte, puisque la capacité promise par le Type 32 ne viendra pas soulager les tensions de disponibilité avant la fin de la décennie. 

Automatisation et équipage à 50, promesses techniques et réalité des ressources humaines

La réduction de l’équipage répond à une contrainte stratégique que la RDS pose sans détour, mais elle bute sur la résilience en opérations. La technologie peut automatiser des tâches, pas effacer l’usure humaine ni le besoin de compétences multiples en déploiement long. Les retours d’expérience étrangers sur les formats réduits rappellent la nécessité de marges pour la maintenance, la protection et la permanence du quart. Le pari d’un équipage de cinquante suppose donc des compensations robustes en soutien à quai et en redondance des systèmes, ce qui renvoie à la fois aux effectifs et au financement d’un soutien renforcé.

Essais Rattler1 USV Hybridismes Navy Royal Navy
Essais de l’USV Rattler1 par la Royal Navy.

Sur le plan capacitaire, la promesse d’une Hybrid Navy appelle une cohérence d’ensemble plus qu’un saut isolé. La frégate n’est qu’un nœud dans un réseau de capteurs et d’effecteurs, qui inclut des drones aériens, des navires téléopérés et des vecteurs sous‑marins. L’efficacité dépendra de la qualité de l’architecture et du débit des flux logistiques, pas uniquement de la sophistication du bord. Or, l’expérience montre qu’un système réduit en équipage reporte à terre des charges de maintenance importantes. Cette translation doit être planifiée pour éviter de saturer les capacités industrielles et de réduire la disponibilité réelle des bâtiments.

La question de crédibilité ne se limite pas aux escortes de surface. Les difficultés récentes autour de la dissuasion rappellent les risques d’un modèle très tendu. Deux essais Trident II D5 ont échoué en 2016 et le 30 janvier 2024, selon une analyse de mars 2025. Le document souligne l’effet de ces échecs sur la perception d’ensemble et sur la grammaire stratégique disponible, le Royaume‑Uni ne disposant plus que d’une composante sous‑marine. L’enseignement vaut pour la flotte de surface, car une ambition technologique non soutenue par des ressources humaines et industrielles suffisantes expose la posture à des fragilités comparables. 

Contraintes budgétaires et crédibilité, effets immédiats pour la Royal Navy

La suspension du Type 32 pèse d’abord sur la masse critique disponible. Tant que les escortes en construction n’auront pas atteint leur maturité, l’effort reposera sur un noyau restreint d’unités, soumises à une forte rotation. Cela accroît la sensibilité aux aléas techniques et aux indisponibilités, et complexifie la planification des déploiements lointains. En conséquence, la promesse d’une augmentation d’effets par la robotisation est décalée, alors que la charge opérationnelle demeure élevée. À court terme, la question centrale redevient celle de la disponibilité, qui dépend largement des ressources de maintenance et de la fidélisation des équipages.

Sur le plan financier, la mise en attente renvoie les arbitrages au Plan d’investissement de la défense, avec un effet d’entraînement sur l’industrie. Un glissement de programmes reporte des dépenses, mais prolonge les coûts fixes associés aux équipes, aux infrastructures et aux chaînes. Le bénéfice immédiat est donc limité si la visibilité manque, car la base industrielle doit être entretenue pour conserver des compétences rares. À moyen terme, la sincérité budgétaire exigera de choisir entre cadence accrue sur les programmes en cours ou insertion d’un nouveau standard, sans créer un échelon intermédiaire difficile à soutenir.

Fearless class MRSS
La Royal Navy produit de très nombreux concepts interessant et disrupteurs, comme ce HMS Ferles à la fois destroyer et LPD. Dans les faits, cependant, bien peu arrivent à ne serait-ce que dépasser les images numériques et les effets de conférence.

Au‑delà, la crédibilité opérationnelle associe désormais étroitement la cohérence RH, la technique et la finance. La RDS a posé le cap d’une défense hybridée par la technologie, mais elle a aussi rappelé que l’humain devient une ressource rare et structurante. Pour que la Hybrid Navy dépasse le stade de l’intention, il faudra aligner formation, fidélisation et planification soutenable des cycles d’activité. L’ambition n’est pas hors de portée, à condition d’accepter une progression continue, fondée sur l’exploitation des programmes en cours et sur des validations itératives, plutôt que sur une rupture simultanée des standards d’équipage et des architectures embarquées. 

Conclusion

Il apparaît de ce qui précède que la suspension du Type 32 n’est pas un simple décalage calendaire, mais la manifestation d’une tension entre un projet de marine hybridée et les contraintes humaines et financières du moment. Les jalons publics de 2020, 2022 et 2024 ont cadré une ambition modulable, cependant la décision renvoyée au Plan d’investissement prolonge la phase d’incertitude.

À court terme, la priorité reste la disponibilité des unités en construction et la stabilité des équipages, conditions d’une crédibilité réelle. À moyen terme, la réussite passera par des intégrations progressives de systèmes non habités, soutenues par une base industrielle et des compétences solides, afin de transformer la promesse en effets concrets en mer.

[Actu] Zelensky réclame 25 Patriot : urgence hivernale, capacité industrielle et débat Patriot vs SAMP/T

À Kyiv, la demande publique de vingt-cinq systèmes américains vise à contrer des frappes combinant missiles et drones qui provoquent des délestages programmés à l’approche de l’hiver. Lundi, Volodymyr Zelenskyy a mis en avant l’urgence de protéger le réseau électrique, alors que les attaques régionales contre des postes et des sous-stations se multiplient et que la bataille autour de Pokrovsk mobilise jusqu’à 170 000 soldats russes. Les coupures d’électricité menacent directement le chauffage et l’eau chaude, tandis que l’intensité des tirs s’accroît. L’appel aux alliés s’inscrit donc dans un calendrier resserré, au moment où les stocks et la production pèsent sur les choix.

Cette requête ravive aussi un débat technique trop souvent schématisé. Le Patriot et le SAMP/T Mamba ne se distinguent pas seulement par leurs performances nominales, mais par leur disponibilité, leurs flux de munitions et leur ancrage industriel. Or, la montée en cadence des missiles russes, l’évolution de leurs profils de vol et la dispersion des frappes compliquent les interceptions. La question ne se réduit pas à un duel de fiches techniques. Elle réside, pour une large part, dans l’ajustement entre l’urgence opérationnelle, la capacité industrielle des fabricants et la volonté politique des alliés d’ouvrir leurs arsenaux à court terme.

Intensification des frappes et défense aérienne ukrainienne avant l’hiver

L’initiative de demander vingt-cinq batteries américaines s’appuie d’abord sur un constat énergétique et humanitaire. Selon DefenseNews, les frappes combinées contre le réseau suscitent des délestages programmés dans la plupart des régions, tandis que les drones équipés de caméras améliorent leur ciblage et saturent les défenses. L’exécutif ukrainien évoque un besoin immédiat, car l’hiver approchant renforce l’exigence de protéger le chauffage et l’eau chaude. Dans le même temps, l’effort militaire russe se concentre vers Pokrovsk, avec environ 170 000 hommes massés pour reprendre l’initiative. Cette double pression crée une fenêtre critique où l’efficacité de la défense antiaérienne doit augmenter rapidement.

Ce contexte opérationnel s’inscrit dans une trajectoire d’intensification adversaire bien documentée. Comme nous l’avons évoqué dans un article d’avril 2025, la production russe de missiles Iskander-M atteindrait la cinquantaine par mois, tandis que les Kalibr et Kh-101 progresseraient vers la quarantaine chacun. Le même état des lieux indiquait près de 1 800 drones d’attaque Geran sur le seul mois de mars 2025, sans puiser dans les stocks. Au total, Moscou disposerait chaque mois de 130 à 150 missiles balistiques et de croisière, de plusieurs milliers de drones, de quoi imposer une pression soutenue et une attrition logistique à l’adversaire.

Iskander-m depart
Le missile balistique Iskander-M, comme le missile balistique aérolargué Kinzhal qui en est dérivé, posent d’importants problèmes aux batteries Patriot mises en oeuvre par l’Ukraine.

L’efficacité des défenses a par ailleurs varié au fil des séries d’attaques. Le même article rapportait qu’autour de Kyiv, un seul Iskander-M sur six avait été intercepté par des batteries américaines lors d’une séquence récente, alors que ce système avait d’abord été salué pour ses résultats contre des cibles balistiques. Des ajustements techniques et doctrinaux russes expliqueraient cette évolution, notamment la capacité à manœuvrer hors des profils balistiques les plus attendus. Cette dynamique crée un dilemme, car il faut simultanément renforcer la couverture et préserver un stock de munitions adapté aux vagues de missiles et de drones qui s’enchaînent.

Par ailleurs, la Russie a modifié sa méthode de ciblage contre l’énergie. D’après DefenseNews, elle frappe désormais région par région, en visant des postes de transformation locaux plutôt que le réseau national centralisé. Cette approche fragmente les dégâts, complique les réparations et affaiblit les zones où la couverture antiaérienne est naturellement plus mince. Les autorités de l’énergie en Ukraine ont appelé à rationaliser la consommation aux heures de pointe, signe d’une contrainte durable. Cette géographie des frappes, couplée à l’augmentation des volumes, explique que la protection des nœuds électriques devienne la priorité immédiate. 

Vingt-cinq Patriot demandés, urgence opérationnelle et capacité industrielle

Volodymyr Zelenskyy assume le coût élevé et la durée de fabrication d’un lot aussi important. Il propose que des pays européens transfèrent des batteries américaines tout en attendant leurs remplacements, à condition que ces remplacements soient programmés sans délai. D’après DefenseNews, il insiste sur l’idée de ne pas patienter, alors que l’aviation russe combine drones et missiles pour épuiser la couverture. L’Ukraine a d’ailleurs récemment reçu des unités de l’Allemagne, mais l’ampleur totale de l’inventaire sur le territoire demeure inconnue et les besoins s’étendent bien au-delà de la capitale.

Un transfert large depuis les arsenaux alliés pose immédiatement la question des trous temporaires dans leurs propres postures. Les pays qui céderaient des batteries américaines devraient disposer d’un calendrier de remplacement crédible, sinon leurs zones sensibles resteraient découvertes. L’hiver et les risques de saturation aérienne ne concernent pas seulement le théâtre ukrainien. L’Alliance coordonne des livraisons régulières, mais ces paquets lourds proviennent souvent de l’avionneur américain et s’inscrivent dans des files de production déjà chargées. En pratique, réussir un pont de capacité suppose des arbitrages politiques et des compromis de sécurité nationale.

La faisabilité dépend aussi du contexte transatlantique. Force est de signaler que l’administration Trump n’accorde pas d’armes à l’Ukraine, contrairement à la période précédente, comme le rappelle DefenseNews. L’effet se ressent dans la prévisibilité des flux, car les Européens et le Canada achètent une part substantielle de leurs équipements aux États-Unis, et les fenêtres de livraison varient. Cette variabilité accroît l’intérêt de recourir à des transferts intra-européens rapides, lorsqu’ils sont disponibles, ou de combiner des bulles de couverture locales en utilisant plusieurs couches, du très courte portée jusqu’aux capacités antibalistiques.

L’option privilégiée par Kyiv reflète aussi la réalité industrielle des systèmes disponibles. Le système européen et ses missiles Aster 30 B1 offrent des performances de premier plan, mais les cadences de production restent inférieures à celles des missiles américains. Comme rappelé dans l’article d’avril 2025, l’assise industrielle du Mamba demeure plus étroite et les flux de munitions limités. Les besoins nationaux pour moderniser les parcs français et italiens, ainsi que les créneaux industriels contraints, réduisent la marge pour accélérer des livraisons additionnelles. À l’échelle d’un hiver, la disponibilité immédiate l’emporte sur la stricte comparaison technique. 

Patriot versus SAMP/T, performances réelles, stocks et disponibilité

Le débat public assimile trop vite la demande ukrainienne à une supériorité intrinsèque du système américain. Abordé ici-même en mars 2025, ce raccourci ne résiste pas aux faits. Le Mamba a connu des difficultés logicielles au début de son déploiement, mais les correctifs ont été apportés en quelques semaines selon les responsables européens. Les performances de l’Aster 30 B1 ont été jugées remarquables contre des menaces balistiques dans d’autres théâtres, avec une consommation de munitions optimisée. Les différences observées en Ukraine tiennent d’abord aux volumes de réassort, bien plus fournis côté américain, et à l’allocation de chaque batterie sur des zones d’exposition distinctes.

TEL SAMP/T NG Armée de l'air
TEL SAMP/T NG de l’Armée de l’Air et de l’Espace.

Surtout, des voix autorisées ont requalifié l’écart actuel en faveur du système européen contre certaines menaces balistiques. Le 5 novembre, le chef d’état-major des armées françaises a replacé le sujet dans la chronologie des adaptations adverses et des retours d’expérience. Selon Opex‑360, le général Fabien Mandon a souligné les interceptions réussies du Mamba là où les batteries américaines peinaient récemment. Il a déclaré en séance publique au Sénat : « Aujourd’hui, le Patriot a du mal à les intercepter. Le SAMP/T les intercepte. […] Pour beaucoup, le Patriot est synonyme de protection. En fait, la solution […] marche. Et elle marche mieux que le Patriot. »

Cette appréciation s’inscrit dans une perspective d’évolution continue des systèmes. Le standard SAMP/T NG, avec radar Ground Fire 300 côté français ou Kronos côté italien, et l’Aster 30 B1NT, élargit l’enveloppe d’interception, y compris contre des menaces de portée moyenne, comme détaillé ici-même en mars 2025. Parallèlement, le système américain a initialement affiché de très bons résultats en Ukraine, avant de rencontrer des difficultés face aux Iskander-M et au Kinzhal manœuvrant, documentées dans l’article d’avril 2025. L’enjeu n’est donc pas un verdict figé, mais la capacité à adapter vite radars, logiciels et doctrines. 

Conclusion

On comprend à présent que la requête de vingt-cinq batteries renvoie d’abord à une équation de temps, de stocks et de cadence, plus qu’à un arbitrage définitif entre systèmes. Les frappes russes, désormais régionales et massives, accentuent les délestages et imposent de sécuriser les postes électriques avant l’hiver. Les batteries américaines bénéficient d’un flux de munitions plus abondant et d’une base industrielle large, tandis que le Mamba, performant et en progrès avec le standard NG, demeure contraint par des volumes plus faibles et des modernisations nationales. L’ouverture tient donc à la vitesse d’adaptation industrielle et doctrinale, car la compétition technique reste dynamique, et la disponibilité immédiate, décisive pour l’Ukraine et ses alliés.

[Flash] HX-2 : le drone d’attaque allemand de Helsing — capacités, tests et enjeu pour l’autonomie offensive européenne

À l’heure où les frappes conventionnelles à longue portée se banalisent, la HX-2 s’impose comme un révélateur de ce que l’autonomie offensive européenne peut devenir. Conçue pour fonctionner sans dépendre des systèmes mondiaux de navigation par satellite (GNSS), testée en environnements contestés et pensée selon une logique centrée sur le logiciel et l’intelligence artificielle (IA), cette plate-forme ouvre un champ doctrinal encore peu exploré sur le continent. Dans le même temps, la production de masse de drones d’attaque par Moscou et les accélérations industrielles en Europe posent une question simple et centrale : comment calibrer, en quantité et en qualité, une capacité offensive crédible face à l’attrition et à la saturation ?

Dans la chronologie des annonces publiques, la HX-2 a été présentée comme une plate-forme de frappe longue portée capable d’opérer même sans GNSS, avec une montée graduelle des performances lors des essais. Comme le rapporte Hartpunkt, l’industriel travaille à renforcer l’autonomie, en intégrant de l’IA pour optimiser la décision en temps réel et l’efficacité en mission. Le même média décrit des usages combinant reconnaissance, attaque ciblée et appui aux forces au sol, dans des environnements urbains et ruraux. Cette optique d’optimisation continue dénote une approche incrémentale : elle vise la robustesse en opérations dégradées, puis le gain d’effet par la fusion capteurs et les communications résilientes.

drone d'attaque HX-2 Helsing
[Flash] HX-2 : le drone d'attaque allemand de Helsing — capacités, tests et enjeu pour l’autonomie offensive européenne 32

Pour comprendre la trajectoire industrielle, il faut revenir au profil de l’entreprise basée à Munich, fondée en 2021 par Gundbert Scherf, Torsten Reil et Niklas Köhler, et orientée IA pour des gouvernements démocratiques. Selon la note de recherche de Contrary, la plate-forme Altra Recce‑Strike agrège IA embarquée et réseau tolérant aux dégradations pour accélérer la boucle de ciblage. Le même document précise que la HX‑2, annoncée en décembre 2024, adopte une cellule en X, pèse environ 12 kg, atteint 136 mph et opère au‑delà de la vue directe. L’industriel a ouvert la Resilience Factory (RF‑1) fin 2024, et annoncé en février 2025 la production de 6 000 HX‑2 pour Kiev. Comme l’a résumé Torsten Reil : « C’est très simple. Nous voulons rendre l’Europe plus sûre. »

Le rapport de forces qui se dessine impose cependant l’angle de la masse. Comme nous l’avons évoqué dans un article de septembre 2025, les estimations publiques situaient il y a un an la production des drones Geran autour de 600 par mois, avant de basculer vers des objectifs supérieurs à 6 000 mensuels. Le même texte souligne l’articulation avec environ 200 missiles balistiques et de croisière mensuels, afin d’user les défenses couche après couche. L’équation coûts/effets devient alors centrale, un Geran coûtant nettement moins cher qu’un intercepteur, tandis que l’assaillant adapte ses salves à l’attrition observée.

Face à ce défi, des réponses européennes émergent sur le tempo industriel et l’emploi. Présenté au Bourget 2025, le OWE (One‑Way Effector) du missilier européen revendique une cadence potentielle d’un millier d’exemplaires par mois et une utilisation assumée en saturation. Développé sur fonds propres depuis décembre 2024, l’engin emporte une charge de 40 kg, vole à 450 km/h et affiche 500 km de portée, avec une logique d’industrialisation distribuée. Nous l’avions détaillé ici‑même en juin 2025, en soulignant que le positionnement n’était pas la sophistication maximale, mais l’effet de nombre pour créer des brèches exploitées ensuite par des moyens plus lourds.

Pour autant, la dissymétrie persiste entre portée stratégique et emploi tactique. D’un côté, les Geran atteignent environ 1 700 km et permettent de menacer des centres urbains, selon une grammaire de pression qui vise l’usure psychologique autant que l’effet militaire. De l’autre, les 500 km annoncés pour le OWE bornent l’effet à l’intermédiaire profond : aérodromes, dépôts ou états-majors avancés, voire certaines grandes villes proches des frontières, comme Saint‑Pétersbourg. Ainsi, ce dernier demeure, à ce stade, un outil de manœuvre et de saturation, quand l’arsenal adversaire peut viser des cibles plus lointaines pour modeler le tempo politique et logistique.

Dans cet entre‑deux, la HX‑2 se singularise par la résilience en environnement contesté. La documentation publique insiste sur l’autonomie embarquée : en cas de coupure liaison, l’engin recherche, ré‑identifie puis frappe la cible grâce à des données cartographiques et des algorithmes d’IA, tandis qu’un opérateur reste dans ou sur la boucle pour les décisions critiques. Les informations de Hartpunkt et l’architecture Altra décrite par Contrary convergent : navigation, localisation et ciblage indépendants du GNSS, réseau tolérant aux brouillages et gestion de mission autonome. En conséquence, l’effet tactique ne dépend plus uniquement du lien de données, ce qui complique la contre‑mesure par la seule guerre électronique (GE).

MBDA Drone OWE
Drone d’attaque OWE de MBDA – vue d’artiste par MBDA.

Reste la question des volumes et de l’industrialisation robuste. La RF‑1 affiche une capacité initiale de plus de 1 000 HX‑2 par mois, tandis que le OWE vise lui aussi 1 000 unités mensuelles en montée de cadence, deux chiffres qui commencent à dialoguer avec la logique d’attrition. L’annonce de 6 000 HX‑2 destinés à Kiev, ajoutée à la production distribuée recherchée par l’industriel munichois, esquisse une voie européenne plausible : constituer des stocks offensifs à faible empreinte logistique, pensés pour l’effet combiné et l’adaptation rapide des séries. Pour franchir un palier, il faudra toutefois relier ces briques à une doctrine qui assume la frappe au-delà du tactique, sans renier les garde‑fous juridiques et politiques propres aux démocraties.

Dans cette perspective, l’articulation entre saturation, précision et résilience devient le cœur de la réponse européenne. La masse produite à cadence élevée crée les fenêtres d’opportunité, la vitesse et la discrétion augmentent le taux d’impact, et l’autonomie logicielle maintient l’effet sous GE. À bien y regarder, la convergence d’un OWE calibré pour le nombre et d’une HX‑2 pensée pour opérer sans GNSS esquisse un continuum d’options, de la riposte d’attrition à la frappe ciblée. Reste à définir l’échelle pertinente, les priorités d’objectifs et les chaînes de commandement associées, afin de transformer ces capacités en dissuasion conventionnelle crédible sur la durée. 

Conclusion

On comprend à présent que la valeur de la HX‑2 ne tient pas seulement à ses performances isolées, mais à ce qu’elle manifeste : une bascule logicielle et industrielle capable de soutenir des opérations dans un spectre électromagnétique contesté. Mise en regard des ambitions du OWE et des salves adverses décrites en 2025, elle souligne le double besoin européen : produire vite et en nombre, tout en garantissant l’effet en profondeur par la précision et la résilience. La question centrale devient doctrinale : comment articuler saturation et frappe sélective pour contraindre un adversaire qui parie sur l’attrition ? La réponse passera par des volumes crédibles, des chaînes de ciblage accélérées et, surtout, une volonté politique assumée d’employer ces moyens à bon escient.

[Analyse] Le Fujian entre en service : l’EMALS et la redéfinition de la projection chinoise face à l’US Navy

L’annonce officielle de l’entrée en service du porte-avions Type 003 Fujian à Sanya, le 7 novembre 2025, consacre un jalon majeur pour la flotte asiatique. Le navire inaugure les catapultes électromagnétiques, ou catapulte électromagnétique (EMALS), une technologie jusqu’ici réservée à la marine américaine. Avec trois catapultes, des brins d’arrêt électromagnétiques et un groupe aérien renouvelé, l’ambition est claire. Reste à déterminer si cet acquis technologique se traduira en supériorité opérationnelle durable, dans une compétition qui mêle maîtrise technique, formation des équipages et capacité à reproduire l’outil en série.La chronologie éclaire déjà l’ampleur du saut.

Lancé le 17 juin 2022, le navire a débuté ses essais à la mer le 30 avril 2024, avant sa mise en service solennelle en 2025. Long de 316 mètres, pour plus de 85 000 tonnes, il peut embarquer environ 50 aéronefs. Ce format l’éloigne nettement des deux unités à tremplin, et rapproche son architecture fonctionnelle des super porte‑avions américains. La question cruciale demeure toutefois la fiabilité des systèmes électromagnétiques, la montée en compétence des personnels et le rythme industriel à tenir pour créer une masse crédible face à la marine américaine.

Du Liaoning au Fujian, chiffres et accélération de la flotte chinoise et de ses porte-avions

En huit ans, la force navale chinoise a franchi des étapes que l’on pensait s’étaler sur plusieurs décennies. Le Liaoning, entré en service en 2016, a été suivi du Shandong en 2019, puis du Type 003 lancé le 17 juin 2022. Selon un article d’avril 2024, les essais à la mer ont débuté le 30 avril 2024, deux ans après le lancement. L’admission de 2025 confirme une courbe d’apprentissage resserrée. En moins de dix ans, la flotte est passée d’une plateforme reconstruite à un navire à catapultes, avec un groupe aérien de conception nationale.

Les données physiques traduisent ce changement d’échelle. Les longueurs restent proches, avec 305 mètres pour le Liaoning, 315 mètres pour le Shandong et 316 mètres pour le Type 003. L’écart se creuse sur le déplacement, supérieur à 85 000 tonnes pour le nouveau navire, contre 67 000 à 70 000 tonnes pour ses prédécesseurs. Le pont d’envol plus vaste et des hangars agrandis portent la capacité embarquée à environ 50 aéronefs. D’après l’article d’avril 2024, les manœuvres quotidiennes peuvent atteindre 80 rotations, soit le double des unités à tremplin.

porte-avions chinois Fujian
vue d’artiste du fujian avec son groupe aérien embarqué

Cette accélération tient aussi à une synchronisation programmatique inédite. L’industrialisation rapide d’un porte‑avions à catapultes s’est doublée du développement du J‑35, du J‑15T et du KJ‑600, des appareils destinés à former le noyau du groupe aérien. Comme nous l’avons évoqué dans un article de septembre 2025, cinq programmes ont convergé vers une même échéance, un fait rare à l’échelle mondiale. Par ailleurs, l’intervalle de deux ans entre essais et mise en service rappelle la temporalité du premier porte‑avions, ce qui souligne une continuité méthodologique.

Le contexte aérien facilite cette bascule. La modernisation engagée au sein des forces aériennes se mesure à la croissance des flottes de J‑20 et de J‑16. D’après une analyse de décembre 2024, la production annuelle atteint 70 à 80 J‑20, 35 à 50 J‑16 et une trentaine de J‑10C. Selon la même source, ce sont 135 à 160 chasseurs modernes livrés chaque année, accélérant la transition vers la quatrième génération modernisée et la cinquième. Cet effort, détaillé ici en décembre 2024, alimente les viviers de pilotes et de techniciens appelés à armer la filière aéronavale. 

EMALS et architecture du Type 003, capacités techniques et chiffres clés

Le Type 003 adopte une architecture à catapultes et brins d’arrêt, dite catapultes et brins d’arrêt (CATOBAR), propice aux aéronefs lourds. Trois catapultes électromagnétiques et des brins d’arrêt électromagnétiques équipent le pont. La propulsion électrique intégrale sépare production d’énergie et propulsion par turbines électriques. Ce choix ouvre des marges de gestion énergétique pour l’EMALS et pour les radars comme les capteurs. Les dimensions du navire, 316 mètres de long pour plus de 85 000 tonnes, créent la réserve de volume nécessaire à la montée en cadence. Ces éléments ont été détaillés dans une étude d’avril 2024.

La capacité opérationnelle théorique découle de ces choix structurants. Les hangars et le pont plus vastes autorisent un parc d’environ 50 aéronefs. Les rotations peuvent atteindre 80 par jour en régime soutenu, toujours selon l’analyse d’avril 2024. Dans des scénarios optimisés, le potentiel théorique est souvent estimé à 120 à 140 manœuvres quotidiennes. Le passage du tremplin aux catapultes double au moins le tempo possible par rapport aux deux unités à décollage assisté par tremplin. Ce différentiel conditionne la densité de sortie des patrouilles et la capacité d’emport carburant et armement.

J-35 FUjian
essais catapultes emails J-15T et J-35 à bord du fujian.

La comparaison fonctionnelle avec les super porte‑avions américains s’impose par la similitude d’usage, en dehors de la propulsion nucléaire. L’adoption des catapultes permet la mise en œuvre d’un avion de veille aérienne comme le KJ‑600, doté d’un radar à balayage électronique actif (AESA), dont l’emploi sous tremplin serait fortement contraint. Le J‑35, chasseurs de cinquième génération, et le J‑15T, version modernisée polyvalente, forment avec le KJ‑600 un triptyque ressemblant aux groupes aéronavals américains associant F‑35C, Super Hornet et E‑2D. La logique d’ensemble repose sur la complémentarité des rôles et la permanence aérienne.

L’EMALS implique toutefois des contraintes logistiques et de maintenance spécifiques. Les catapultes électromagnétiques nécessitent des pièces critiques nouvelles et des procédures d’entretien distinctes des systèmes à vapeur. La propulsion électrique intégrale impose une allocation fine d’énergie en opérations. Ces paramètres exigent des infrastructures à terre adaptées, ainsi qu’un stock de rechanges dimensionné pour l’intensif. L’intégration des brins d’arrêt électromagnétiques suppose, elle aussi, formation et outillage dédiés. Le bénéfice opérationnel est net, mais la robustesse de l’ensemble s’éprouvera, dans la durée, par l’usage intensif et la répétition des cycles de pont. 

Entrée en service à Sanya et convergence J‑35 et KJ‑600

L’entrée en service du Type 003 a été officialisée à Sanya le 7 novembre 2025. Selon le South China Morning Post, la cérémonie s’est tenue en présence de Xi Jinping, qui a reçu des exposés sur l’emploi des catapultes électromagnétiques. La décision d’adopter l’EMALS a été attribuée au chef de l’État dans les comptes rendus officiels relayés par l’agence Xinhua. Le navire devient ainsi le premier porte‑avions non américain à mettre en service des catapultes électromagnétiques, ce qui place la flotte asiatique dans une catégorie nouvelle.

Les autorités ont diffusé des images et séquences montrant des J‑15T, des J‑35 et des KJ‑600 catapultés, puis récupérés par des brins d’arrêt électromagnétiques. Les aéronefs étaient présentés avec des configurations opérationnelles, laissant apparaître des cycles de pont complets. La présence simultanée de ces trois plateformes sur un même pont valide l’intégration initiale des systèmes critiques, au‑delà de la seule démonstration navale. L’accent a été mis sur la régularité des manœuvres et sur l’usage conjugué des trois catapultes, de manière à illustrer la cadence atteignable.

Cette synchronisation reflète une planification centrale rigoureuse. Le navire, ses catapultes et trois aéronefs majeurs convergent vers la même fenêtre, une première d’ampleur reconnue par plusieurs observateurs. Le J‑35 incarne la percée vers une chasse embarquée de cinquième génération, tandis que le KJ‑600 apporte la veille avancée indispensable à la conduite d’opérations aéronavales soutenues. Le J‑15T modernisé, en complément, étend le spectre d’emploi air‑air et air‑surface. L’alignement temporel évite les désajustements chroniques entre plateformes et systèmes qui pénalisent souvent la prise en main des outils complexes.

Au plan institutionnel, la mise en service confère une validation symbolique forte, mais l’essentiel se joue désormais dans l’appropriation opérationnelle. Les équipages devront transformer ces acquits en routines fiables, en stabilisant la maintenance, les procédures de sécurité et la gestion du pont. Le rythme de qualification des pilotes sur catapulte et brins d’arrêt déterminera la montée en puissance réelle. Le passage d’un usage démonstratif à une capacité de combat crédible exige des milliers d’appontages, des cycles répétés et une chaîne logistique stabilisée, ce qui requiert plusieurs années d’efforts continus. 

Bénéfices attendus et risques, fiabilité EMALS et formation à maîtriser

Les gains attendus sont immédiats en matière de projection. La capacité d’emporter environ 50 aéronefs et de soutenir 80 rotations quotidiennes augmente nettement la densité d’effet. Le KJ‑600 étend la bulle de détection, tandis que le J‑35 introduit un chasseur furtif embarqué. L’ensemble autorise des missions de supériorité aérienne, de frappe dans la profondeur, de veille et de guerre électronique. L’impact stratégique s’étend au Pacifique occidental et à l’océan Indien, où les options de déploiement se diversifient. La simple présence du groupe aéronaval élargit la dissuasion conventionnelle et complique la planification adverse.

KJ-600 catapulte Fujian
L’avion de veille aérienne avancé KJ-600 lors des essais de catapultage à bord du Fujian

Les risques technologiques résident d’abord dans la fiabilité des systèmes électromagnétiques. La robustesse de l’EMALS et des brins d’arrêt ne se juge que dans le temps long et sous contrainte d’intensité. Les cycles répétés d’accélération et d’arrêt, l’usure des composants et la gestion énergétique peuvent générer une attrition non triviale. Comme nous l’avons détaillé dans un article de septembre 2025, la synchronisation des programmes ne préjuge pas de la maturité finale en rythme soutenu. Le différentiel entre potentiel théorique de 120 à 140 manœuvres et activité soutenable restera à objectiver.

Les facteurs humains et doctrinaux pèseront tout autant. Mettre en œuvre des cycles de pont denses exige des procédures éprouvées, des automatismes collectifs et une culture de sécurité rigoureuse. La formation au catapultage et à l’appontage nécessite du temps, des écoles adaptées et des simulateurs dédiés. Les équipes pont doivent intégrer la gestion d’un trafic accru et l’emploi du KJ‑600 au cœur de la manœuvre. Les deux premiers porte‑avions avaient permis d’acquérir la base, mais la marche à franchir reste haute, tant la catégorie CATOBAR relève d’un autre niveau de complexité.

La contrainte industrielle pose un dilemme stratégique. Faut‑il lancer une série de Type 003 pour créer rapidement la masse, ou attendre un modèle à propulsion nucléaire pour viser l’endurance maximale. D’après une analyse d’avril 2025, l’objectif de six porte‑avions opérationnels en 2035 impliquerait un lancement tous les trois ans, un rythme exigeant. Ce calendrier pèserait sur la formation de trois nouveaux équipages, dont au moins deux pour des bâtiments nucléaires. La décision structurera la trajectoire face à la marine américaine, qui conserve un avantage d’expérience et de nombre. 

Cadence industrielle et Type 004, impacts stratégiques en Indo‑Pacifique

La montée en puissance future dépendra de la capacité à industrialiser l’outil. Les chantiers ont démontré ces dernières années une production soutenue d’escorteurs, avec entre huit et dix nouveaux grands bâtiments livrés annuellement. L’écart technologique s’est resserré, rendant hasardeuse l’idée d’un avantage occidental systématique sur les destroyers et frégates. L’articulation entre porte‑avions, destroyers Type 055, destroyers Type 052DL et frégates Type 054B offre une base cohérente pour des groupes aéronavals crédibles. La logique consiste à inscrire le porte‑avions dans un écosystème de surface et sous‑marin capable d’opérer au long cours.

Le débat sur la propulsion nucléaire a déjà infusé les cercles industriels. Des indices évoqués en 2025 suggèrent que la construction d’un quatrième porte‑avions aurait démarré, avec des modules observés sur les chantiers de Dalian. La maquette de pont d’entraînement à Wuhan aurait été agrandie, alignant ses dimensions sur celles des bâtiments américains les plus récents. Selon l’analyse d’avril 2025, l’ajout d’une quatrième catapulte EMALS et d’un troisième ascenseur serait cohérent avec un navire de tonnage accru. Un tel format orienterait naturellement vers une propulsion nucléaire.

L’impact stratégique se mesure déjà dans la planification régionale. La possibilité de projeter une bulle aéronavale crédible au‑delà des bases terrestres modifie les équations autour de la première chaîne d’îles. Les marines alliées doivent intégrer un groupe aéronaval doté de veille avancée et de chasse de cinquième génération. La densité de sorties et la souplesse d’emploi créent des fenêtres d’opportunité pour peser sur des crises lointaines. La présence d’un tel navire offre un instrument de pression flexible, notamment en mer de Chine méridionale, où la compétition pour l’accès et la liberté de navigation reste au centre des frictions.

Premier exercice double porte-avions chinois
L’arrivée du Fujian va permettre à la Marine chinoise de densifier et d’étendre son dispositif aéronaval embarqué dans le pacifique occidental.

La temporalité joue, enfin, un rôle central. Les projections aériennes publiées en 2024 décrivent une montée en cadence des J‑20 au rythme de 70 à 80 appareils par an, et des J‑16 entre 35 et 50 par an. La perspective d’une production conjointe soutenue de J‑20 et de J‑35 à partir de 2026 ou 2027 accentue l’effet de masse. Cette dynamique, détaillée ici en décembre 2024, suggère que le différentiel opérationnel pourrait s’inverser plus tôt dans l’environnement proche, dès la seconde moitié de la décennie. Le porte‑avions amplifie cette tendance en offrant une mobilité stratégique supplémentaire. 

Conclusion

Comme on le voit, la mise en service du Type 003 ne se résume pas à l’adoption de l’EMALS, mais à la convergence réussie d’un navire, de systèmes d’envol électromagnétiques et d’un groupe aérien moderne. Les faits marquants sont établis, de l’architecture CATOBAR aux 80 rotations possibles, des 316 mètres de longueur aux environ 50 aéronefs embarqués, et de la cérémonie du 7 novembre 2025 à Sanya à la présence de J‑35 et de KJ‑600.

La conversion de ce saut technologique en supériorité durable passera par la fiabilité des systèmes, la formation des équipages et une cadence industrielle capable d’engendrer la masse, alors même que se profile l’étape Type 004 et la tentation du nucléaire. La décennie qui s’ouvre dira si l’avance technique se transforme en avantage opérationnel tangible, et si la flotte asiatique peut imposer son rythme sur les mers qui comptent pour elle.

[Actu] La Bundeswehr et le camouflage multispectral stationnaire : vers une invisibilité face aux drones et satellites

Selon le site allemand Hartpunkt, la Bundeswehr se prépare à attribuer à une entreprise belge un système de camouflage multispectral stationnaire destiné à contrer la surveillance par drones et satellites, sans calendrier public communiqué. Cette orientation intervient alors que la diffusion d’images commerciales et la généralisation des capteurs infrarouges augmentent mécaniquement la probabilité de détection prolongée, en particulier lorsque les unités cessent leur mouvement. Elle s’inscrit, selon la presse spécialisée allemande, dans une stratégie plus large de renforcement de la protection, afin d’élever la sécurité des déploiements et de réduire l’exposition aux frappes à distance conduites après observation persistante.

La question opérationnelle dépasse la simple discrétion et touche désormais l’effacement partiel des signatures visibles et thermiques, comme l’ont montré les débats technologiques relancés en 2020 et les retours d’expérience en Ukraine en 2022. Les capteurs électro-optiques, les imageurs infrarouges et la veille spatiale ont bouleversé la tenue du terrain, en permettant de localiser un opérateur ou une position fixe en quelques minutes. Les initiatives nationales européennes, suisses notamment, explorent des combinaisons de leurres et de matériaux actifs pour contrer cette pression sensorielle. Le projet allemand de système stationnaire s’inscrit dans cette dynamique, avec un enjeu central de survivabilité et de continuité de manœuvre.

Du camouflage classique au camouflage multispectral face à la détection des drones

L’initiative allemande s’inscrit dans une longue continuité, depuis la combinaison ghillie employée au combat durant la première guerre mondiale jusqu’aux méta-matériaux récents évoqués en 2020. Comme nous l’avons détaillé ici-même, la rupture ne tient pas à une « cape » unique mais à des familles de solutions qui traitent le visible et l’infrarouge. Des matériaux chromogéniques modulés par un faible courant, des cristaux liquides thermochromiques et des structures capables de courber la lumière visent à réduire l’empreinte dans plusieurs bandes spectrales. Cette pluralité technique répond à la montée des capteurs imageurs et des traitements numériques.

La diffusion de drones de reconnaissance et de la surveillance satellitaire, y compris via des services commerciaux, a élevé la probabilité d’identification des positions immobiles, jusqu’ici moins exposées. D’après Hartpunkt, la force allemande prévoit un marché pour une solution stationnaire multispectrale, susceptible d’améliorer sensiblement la protection des déploiements. Les détails du contrat restent inconnus, mais l’objectif annoncé est d’empêcher l’adversaire de caractériser les équipements et d’interdire la localisation durable des unités. Le choix d’un équipement fixe confirme la priorité donnée aux emprises et positions logistiques.

Sur le plan pratique, les matériaux chromogéniques modifient leur rendu avec un courant de très faible intensité, ce qui offre un réglage fin dans le visible et l’infrarouge. Des approches par tuiles thermiques, déjà démontrées sur des véhicules, reconfigurent la signature apparente pour tromper l’identification. Par ailleurs, les cristaux liquides thermochromiques adaptent leur réponse à la température ambiante, ce qui allège les contraintes d’alimentation électrique. Enfin, les structures qui dévient la lumière restent directionnelles, qualité qui impose un emploi réfléchi selon les menaces et les angles d’observation.

Or un système stationnaire multicouche peut agréger ces briques, des filets à propriétés optiques contrôlées aux leurres thermiques, pour briser l’algorithme de détection. L’enjeu dépasse la couleur et porte sur l’alignement spectral avec l’environnement proche, afin de coller aux arrière-plans dans le visible et d’aplatir les gradients thermiques. De plus, la compatibilité avec des cycles jour nuit et la robustesse aux intempéries conditionnent l’efficacité durable. En conséquence, la trajectoire allemande vers un camouflage d’emprise semble logique, dans une guerre d’observation qui sanctionne les signatures répétitives et les émissions mal maîtrisées au repos. 

Retours d’expérience ukrainiens et invisibilité thermique des positions

Les enseignements d’Ukraine ont précisé l’effet d’une exposition prolongée sous capteurs adverses, dès l’hiver 2022. Comme l’a décrit C4ISRNETen octobre 2022, des dispositifs AeroScope exploitant l’identification à distance ont localisé des opérateurs de drones en quelques minutes. Des programmeurs ont publié en mai 2022 un outil qui désactive l’identification, chargé via un boîtier dédié, pour casser la traçabilité en temps réel. Des instructeurs ont rappelé que des salves d’artillerie, y compris des Grad tirant quarante roquettes en vingt secondes, frappaient parfois en cinq à six minutes après la détection.

Ces dynamiques ont accéléré les efforts pour atténuer la signature thermique, y compris chez l’adversaire. Selon Forbes en novembre 2025, des groupes d’assaut ont tenté l’infiltration avec des capes thermiques destinées à tromper les imageurs infrarouges. La méthode reste risquée, mais elle illustre l’importance de l’absorption ou de la diffusion thermique pour éviter la détection nocturne. Le retour d’expérience montre qu’une position ou un opérateur sont vulnérables dès que la signature demeure stable dans le champ d’un capteur, ce qui justifie le développement de parades passives et actives.

En conséquence, la tenue du terrain suppose de réduire la permanence d’observation dans le visible et l’infrarouge, et pas seulement de « se cacher » brièvement. Les frappes à distance se déclenchent souvent après une corrélation multi-capteurs qui prend quelques minutes, comme l’ont noté des témoins en 2022. L’intérêt d’un camouflage stationnaire est de casser cette corrélation, en amortissant les contrastes thermiques et en brouillant les contours. Ainsi, la survivabilité des postes de commandement, des points logistiques ou des nœuds de communication gagne en profondeur, à condition de maintenir des procédures d’émission et de mouvement cohérentes avec l’effacement spectral. 

Tests suisses, doctrine européenne et gain de survivabilité des emprises

Des expérimentations menées par des acteurs voisins éclairent les choix doctrinaux qui se dessinent en Europe. Le projet « Système de camouflage multispectral » mené par Armasuisse évalue en conditions réelles de nouveaux filets, revêtements et leurres, avec des partenaires industriels et académiques. L’accent est mis sur la durabilité, l’adaptabilité et la compatibilité avec divers environnements, afin d’intégrer ces techniques dans les futures stratégies de protection. En d’autres termes, les exigences combinent performance spectrale, endurance au terrain et simplicité d’emploi pour disséminer la capacité au niveau des unités.

Armasuisse insiste sur l’évaluation opérationnelle et sur l’impact concret des solutions, ce que souligne la documentation officielle. Comme le résume le communiqué, en précisant le cadre de mesure et l’objectif, « Les tests se déroulent dans des conditions réelles, permettant d’évaluer l’efficacité des systèmes de camouflage dans divers environnements ». L’intérêt est double, en validant l’efficience technique et en mesurant la charge logistique induite, deux paramètres décisifs pour une intégration à l’échelle. Cette approche structure les choix doctrinaux et limite les impasses technologiques coûteuses.

Si la force allemande privilégie un système stationnaire, c’est que le centre de gravité des pertes s’est déplacé vers les positions fixes, très exposées face aux drones et aux constellations d’imagerie. L’expérience ukrainienne de 2022 a montré l’effet délétère d’une observation continue, tandis que l’essor des capteurs civils ajoute une couche de disponibilité permanente. De plus, les analyses publiées en 2020 ont établi que l’effacement infrarouge exige des matériaux actifs, parfois alimentés par un courant, et des structures adaptées aux angles d’observation. Le paradoxe opérationnel est d’augmenter la protection sans rigidifier l’emploi ni multiplier les signatures annexes.

La transformation sera effective si trois conditions sont réunies, qui découlent des tests suisses et des enseignements de 2022. D’abord, la compatibilité avec les cycles de réchauffement et de refroidissement, afin de lisser la signature durant la nuit et au lever du jour. Ensuite, la facilité de déploiement et la résistance aux intempéries, pour ne pas sacrifier la manœuvrabilité et la disponibilité. Enfin, la cohérence avec la discipline électromagnétique et thermique, car un mauvais usage des émetteurs ou un échauffement parasite ruinent l’effacement. À terme, un tel système stationnaire donnera du temps et de la profondeur à la défense, si l’emploi reste rigoureux. 

Conclusion

On comprend à présent que l’attribution envisagée d’un camouflage multispectral stationnaire à une entreprise belge répond à la pression combinée des drones, des imageurs infrarouges et de la surveillance spatiale. Les faits tirés de 2020 et de 2022 indiquent que l’effacement spectral, visible et thermique, redevient un multiplicateur de survivabilité lorsque le mouvement est interrompu. Les tests suisses montrent comment la durabilité et l’adaptabilité conditionnent l’intégration réelle, tandis que les retours d’Ukraine rappellent que cinq à six minutes suffisent parfois pour déclencher un feu à distance. La tenue du terrain se renforce donc par la réduction de l’observation prolongée, à condition d’aligner techniques, procédures et discipline d’émission dans une logique cohérente d’effacement durable.

[Flash] La montée alarmante des ingérences d’États — espionnage, cyber et désinformation – au Royaume-uni

La police antiterroriste britannique signale un franchissement de seuil dans le domaine des ingérences d’États, qui bouleverse l’équilibre entre sécurité intérieure et rivalités d’influence. En confirmant que les opérations liées à des États pèsent désormais lourd dans son activité, l’appareil de sécurité ouvre un débat immédiat sur la nature de la riposte. L’addition d’espionnage discret, d’automatisation en ligne et de proxies criminels oblige à penser simultanément police, renseignement et résilience démocratique. Or, les acteurs visés exploitent une porosité cognitive accrue et des lignes de fracture sociales. La question n’est donc plus seulement de détecter, mais de réduire l’attractivité de ces récits et d’ajuster les coûts imposés à leurs commanditaires.

Comme l’a confirmé le UK Defence Journal, le Counter Terrorism Policing (CTP) indique qu’un peu plus d’un cinquième de ses dossiers actuels concerne des activités sponsorisées par des États. L’appareil a bâti, depuis Salisbury en 2018, des équipes « state threats » pour investiguer espionnage, intrusions numériques et criminalité appuyée par l’étranger. L’Assistant Commissioner Laurence Taylor signale une multiplication par cinq des enquêtes pilotées récemment et désigne trois acteurs majeurs. « Nous gérons une multiplication par cinq des enquêtes, et les trois acteurs majeurs sont l’Iran, la Russie et la Chine ». Ces opérations relèvent de la répression transnationale et dépassent le contre‑terrorisme stricto sensu, car elles visent des intérêts nationaux et la stabilité sociale.

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[Flash] La montée alarmante des ingérences d’États — espionnage, cyber et désinformation - au Royaume-uni 38

Le responsable évoque aussi un emploi croissant de réseaux criminels comme proxies, avec un complot d’incendie attribué à un commanditaire étranger qui a abouti à une peine de 29 ans début 2025. En parallèle, la dimension en ligne s’est accélérée et aggrave l’adhérence aux narratifs extrémistes. Les signalements à l’unité de référencement internet du contre‑terrorisme (CTIRU) ont augmenté de 150 % depuis 2021 et pourraient atteindre 40 000 par an à l’horizon 2029. Après les attaques du 7 octobre, une hausse de 48 % d’activité automatisée imputable à des robots a été mesurée, ce qui illustre la capacité des adversaires à industrialiser l’influence.

Ce tableau hybride recoupe une dynamique déjà observée en Europe, où l’ambiguïté et la contagion sociale alimentent les effets de panique et d’épuisement décisionnel. Comme nous l’avons évoqué dans un article d’octobre 2025, l’enchaînement d’incidents attribués à des acteurs hostiles se prête à la négation plausible et aux tests de réaction. Les autorités britanniques s’inscrivent dans ce continuum, car le chevauchement entre espionnage traditionnel, manipulation numérique et extrémisme local nourrit une menace à bas bruit. Cette superposition oblige à synchroniser police, renseignement et communication publique pour éviter les effets d’entraînement, y compris médiatiques.

Face à la manœuvre numérique, une première option consiste à ériger des barrières de protection. La présidente de la Commission a annoncé un projet de centre pour la résilience démocratique chargé de surveiller la désinformation en ligne et de coopérer avec les plateformes. Cette approche outille la détection, renforce l’alerte et vise les périodes électorales, ce qui répond à une temporalité d’attaque récurrente. Toutefois, l’adaptabilité des techniques adverses limite l’effet durable des seules solutions techniques. Il faut donc articuler ces moyens avec une doctrine de communication publique, afin de réduire la surface d’adhésion aux récits hostiles.

Une deuxième option met l’accent sur le contre‑discours démocratique en soutenant des médias indépendants exposés. D’après Challenges, la Commission a proposé 1,5 milliard d’euros pour l’Ukraine, la Moldavie et la Géorgie afin de renforcer la qualité éditoriale et la résilience aux manipulations. Cette ligne investit le long terme et stabilise l’écosystème d’information, ce qui diminue la dépendance à des sources biaisées. Elle s’adresse aussi à la crise de confiance qui facilite l’ingérence et permet, par capillarité, de tarir le recrutement cognitif que les campagnes numériques recherchent dans les sociétés ouvertes.

Une troisième piste mobilise le droit, avec la transparence sur les représentants d’intérêts liés à des pays tiers. Selon le Delors Centre, des registres nationaux obligatoires sont discutés, mais leur capacité à traiter l’ingérence maligne reste limitée. Les acteurs hostiles recourent à des prête‑noms, des sociétés écrans et des canaux illégaux que le cadre déclaratif capte mal. Des garde‑fous sont en débat pour éviter un effet dissuasif sur la société civile, qui demeure un pilier démocratique. Cette piste a un intérêt d’assainissement, mais elle ne remplace ni l’outillage numérique, ni le renforcement du pluralisme médiatique.

Se pose enfin l’option d’une réplique en miroir, destinée à réhausser le coût des attaques par des actions informationnelles symétriques. Abordé ici‑même en septembre 2025, le calcul de saturation et de coûts imposés structure déjà certaines stratégies contemporaines. Transposée au champ informationnel, une telle logique peut dissuader sans recourir à la force armée, mais elle expose à une escalade invisible et difficilement contrôlable. Les autorités doivent donc peser la réversibilité des effets et la compatibilité avec l’état de droit. L’important est d’aligner moyens, temporalité et objectifs pour éviter d’alimenter la spirale qu’elles cherchent à contenir.

Dans ce contexte, le pays doit associer protection technique et réponse sociétale pour réduire la porosité cognitive que les adversaires exploitent. Londres peut conjuguer coopération policière, partenariats avec les plateformes et soutien ciblé aux communautés vulnérabilisées par la crise de confiance. Les chiffres rapportés par le CTP depuis 2021 valident l’urgence d’un pilotage interministériel, capable d’articuler prévention, disruption et poursuites. À terme, la cohérence entre ces trois axes permettra d’amortir les pics d’attaque liés aux événements géopolitiques, tout en limitant l’effet d’entraînement médiatique qui donne leur rendement aux opérations hostiles. 

Conclusion

Comme on le voit, l’alerte chiffrée de la police antiterroriste depuis 2018 dessine une menace hybride où espionnage, automatisation en ligne et proxies criminels se renforcent. Les trajectoires ouvertes vont de la protection numérique au contre‑discours, avec un appoint juridique dont la portée reste bornée. La tentation d’une réplique en miroir existe, mais elle impose une doctrine claire et des garde‑fous démocratiques. L’enjeu est d’aligner moyens techniques, soutien aux médias et transparence proportionnée, afin de réduire l’adhésion sociale aux narratifs adverses. La discussion s’ouvre donc sur le bon dosage entre dissuasion, résilience et communication, pour tarir simultanément l’offre hostile et la demande sociale de désinformation.