Ce week-end, le nouveau président élu américain, Donald Trump, a réitéré ses déclarations concernant un éventuel retrait américain de l’OTAN, si les européens n’acceptaient de « payer ce qu’ils doivent » aux États-Unis.
Cette menace n’a rien de nouveau, puisque a maintes fois été répétée par le candidat Trump, tout au long de la campagne présidentielle, dès l’hiver 2023. Longtemps, elles furent interprétées comme portant sur la seule augmentation de l’objectif d’effort de défense pour les alliés européens et asiatiques des États-Unis, afin d’atteindre un plancher représentant 3 % de PIB.
Si, cette fois encore, l’objectif de 3 % a été évoqué par le désormais président élu, lors d’une interview donnée ce week-end à NBC News, une seconde priorité, moins avouable, mais certainement beaucoup plus importante dans l’esprit de Donald Trump, est apparue à cette occasion. De toute évidence, celui-ci entend monnayer l’avenir de la protection accordée par les États-Unis, vis-à-vis de leurs alliés, au rééquilibrage du solde commerciale avec des pays.
Sommaire
L’Europe et les alliés des États-Unis dans le viseur de Donald Trump depuis le début de la campagne présidentielle américaines
La protection accordée par les États-Unis à leurs alliés, spécialement dans la région Pacifique et au sein de l’OTAN, a été l’un des principaux sujets internationaux présentés par le candidat Trump, à l’occasion de la campagne présidentielle américaine, débutée à l’hiver 2023, et terminée ce 5 novembre, avec la victoire du candidat républicain.
Aux dires de Donald Trump, les membres de l’OTAN, ainsi que les alliés des États-Unis dans le Pacifique, comme l’Australie, la Corée du Sud, le Japon ou Taïwan, bénéficieraient de la protection offerte par les armées américaines, et la dissuasion du pays, sans jamais participer équitablement à cet effort de défense global.
Ainsi, alors que les Européens atteignent tout juste, en 2024, un effort de défense moyen de 1,97 %, proche des 2 % exigés par le sommet de l’OTAN de Londres en 2014, Trump a répété, à plusieurs reprises, lors de la campagne, que les membres de l’Alliance Atlantique, et plus généralement, les alliés des États-Unis, ne « payez pas leur dû » à Washington dans cet effort.
Longtemps, les dirigeants de ces pays ont assimilé ces exigences à l’élévation du seuil de l’effort de défense à 3 % du PIB, évoqué effectivement à plusieurs reprises par le nouveau président élu, ces derniers mois.
Le nouveau président américain veut imposer un effort de défense à 3 % PIB aux membres de l’OTAN
Il faut dire que l’hypothèse peut sembler raisonnable. En effet, si les membres de l’OTAN portaient l’effort de défense moyen à 3 %, les européennes disposeraient, ensemble, de 200 Md€ supplémentaires chaque année, et d’un budget cumulé de 600 Md€, soit le second budget de la planète, et plus de quatre fois le budget dont disposent les armées russes.

Ce faisant, même en tenant compte du taux de recoupement des moyens inhérent à une force militaire composée de plusieurs armées indépendantes, des forces de réserve que conserveront chaque état pour protéger leurs propres frontières, et des couts de production moindre de l’industrie de défense russe, l’Europe disposera, par elle-même, des forces conventionnelles suffisantes pour neutraliser la puissance militaire russe dans son intégralité, sans recourir aux armées américaines pour cela.
En outre, en procédant ainsi, Washington et ses alliés européens pourraient entrainer Moscou dans une course aux armements que la Russie n’est plus en mesure de mener avec son économie et sa démographie, aujourd’hui, peut-être avec le secret espoir de voir l’histoire de 1991 se répéter à nouveau, dans les années à venir.
Cela permettra, également, aux armées américaines de peser de tout leur poids dans le Pacifique, pour contenir la montée en puissance des armées chinoises, ainsi que de la menace nord-coréenne, sur deux théâtres proches et pourtant, en bien des aspects, indépendants.
Enfin, les 200 Md€ d’investissements supplémentaires imposés aux Européens, pourraient bien engendrer une nouvelle hausse des commandes d’armement de conception américaine dans les années à venir, permettant de raffermir la mainmise de Washington sur l’OTAN, et donc sur le destin européen, sans qu’il soit nécessaire de mobiliser d’importantes ressources militaires par cela, la seule dépendance des européens à la dissuasion US et aux armements fournis par l’industrie américaine, suffisant à cela.
Donald Trump nuance ses exigences d’effort de défense vis-à-vis de l’OTAN
Toutefois, lors de l’interview de ce week-end, Donald Trump a apporté une subtile, mais décisive nuance, à ses propos précédents. Celui a, en effet, réitéré les menaces de quitter l’OTAN, si les européens ne payez pas leur dû. Il a ajouté aussi que pour cela, ils devraient effectivement dépasser un effort de défense à 2%, et qu’il ferait pression pour que ce dernier soit porté à 3 %.
Or, comme évoqué précédemment, la moyenne des investissements des pays de l’OTAN représentait d’ores-et-déjà presque 2 % en 2023 et le seuil sera dépassé en 2024, même si certaines disparités très sensibles demeurent, entre les pays investissant le plus, comme la Pologne et les Pays-baltes, largement au-dessus de 3 %, et ceux qui investissent le moins, comme l’Espagne, la Belgique et l’Italie, sous les 1,5 %.
En outre, la principale cible de Donald Trump, depuis 2016, l’Allemagne, va, elle aussi, dépasser les 2 % en 2025, ne laissant donc que peu de prises au président américain dans ce domaine. Et même s’il fera pression pour atteindre les 3 %, à l’occasion des sommets à venir de l’OTAN, il est probable que cette augmentation se fera progressivement, avec un premier échelon à 2,5 % pour 2030, et, peut-être, 3 %, au-delà, soit bien après la fin du mandat non renouvelable du président américain.
Dès lors, les éventuels bénéfices d’image sur la scène intérieure, qu’il attend de ses actions internationales, dans ce dossier, sont hors périmètre pour le président américain, et il est probable qu’il se montrera plus mesuré, à l’avenir, dans ce domaine, vis-à-vis des européens.
Les déséquilibres commerciaux américains dans le viseur de Donald Trump, avec la protection américaine comme artillerie
C’est là qu’intervient une seconde nuance évoquée par le président élu américain, à l’occasion de cette interview. En effet, celui-ci a mis en balance le maintien de la protection américaine avec l’augmentation de l’effort de défense, mais aussi avec de futures discussions commerciales qui seront menées avec les pays alliés.
Il s’agit là, très probablement, de l’objectif réel de Donald Trump, l’effort de défense ne représentant qu’un paravent de communication, plus efficace en campagne électorale que les nombreux et importants déséquilibres de la balance commerciale américaine avec ses principaux alliés.
Ainsi, en 2023, le solde commercial des États-Unis avec l’Union européenne affichait un déficit de plus de 160 Md$, soit 0,7 % du PIB, dont 70 Md$ avec la seule Allemagne, et 40 Md$ avec l’Italie.
Il en va de même avec le Japon, après que les pressions de Donald Trump ont permis de passer d’un déficit de 150 Md$ en 2015, à un excédent de 40 Md$ en 2017, celui-ci replongé jusqu’à un plus bas historique de 160 Md$ de défense en 2022. Le déficit commercial avec Taïwan atteint 53 Md$ en 2022, et de 44 Md$ avec la Corée du Sud.
Pour Donald Trump, il est inadmissible que ces pays qui profitent tous de la protection directe des États-Unis, pour assurer leur sécurité, puissent afficher des soldes commerciaux excédentaires aussi importants, représentants, ensemble, presque 2 % du PIB des États-Unis.
Souhaitant éviter une guerre commerciale protectionniste, en renforçant les droits de douanes, ce qui entrainerait nécessairement une riposte équivalente de la part de ses alliés, le président élu entend monnayer le rééquilibrage de ces balances commerciales bilatérales, en usant de l’argument massue du retrait de la protection américaine, s’il n’obtenait pas satisfaction.
Notons que, pour être efficace, Donald Trump n’aura nullement besoin d’aller jusqu’à la dénonciation des accords de défense et un retrait de l’OTAN, parfois évoqué. Le simple fait d’envisager publiquement la chose, et les dissensions stratégiques avec ses alliés qui en résultent, engendrant la réévaluation des mécanismes de protection américains, suffiront à considérablement affaiblir le caractère dissuasif que représente la protection américaine vis-à-vis de la Chine, de la Russie ou de la Corée du Nord. De cela, Berlin, Bruxelles, Rome ou encore Tokyo, en sont parfaitement conscients.
Une opportunité unique pour la France, le pays le mieux placé pour séduire Washington aujourd’hui en Europe
Paradoxalement, cette situation, qui va certainement entrainer des tensions significatives entre l’Europe et les États-Unis, pourrait bien profiter aux relations franco-américaines. En effet, de tous les membres de l’OTAN, la France est le pays dont la sécurité dépend le moins des États-Unis, et qui participe le plus, avec la Grande-Bretagne, aux opérations avec les armées US, hors d’Europe.
De fait, même si la France n’atteint qu’un effort de défense de 2 % aujourd’hui, Donald Trump serait bien en peine de s’en prendre à Paris, concernant les couts projetés des armées US, d’autant que le pays dispose de sa propre dissuasion. En outre, le solde commercial entre les États-Unis et la France est excédentaire de 5 Md$ coté américain.
En d’autres termes, en projetant les attentes exprimées par Donald Trump, pour ses alliés, la France représente l’allié idéal, y compris par son indépendance de défense. Considérant le poids démesuré de la protection américaine dans les négociations à venir avec l’Union européenne, la France a donc tout intérêt à se désolidariser de Berlin et le Rome dans ce dossier, pour soutenir, contre toute attente, les exigences de Donald Trump.
Elle pourra alors obtenir certaines conditions plus favorables, que ce soit en matière de défense, ou de commerce extérieur, comme atteindre une position privilégiée dans la compétition à venir pour les systèmes d’artillerie sur roues de l’US Army, pour laquelle le CAESAR est parfaitement adapté.
Conclusion
On le voit, contrairement à ce qui est anticipé par la plupart des dirigeants occidentaux, s’étant déjà précipités pour augmenter leurs investissements de défense, afin de répondre aux attentes anticipées de Donald Trump, tout indique, à présent, que ce dernier entend monnayer la protection américaine sur une base de négociations bien plus larges.
En particulier, tout indique que le futur locataire du Bureau ovale usera de cet argument massue, en ces temps de risques géopolitiques très élevés, pour obtenir des conditions commerciales à nouveau favorables aux États-Unis, et ainsi, rétablir la balance commerciale du pays.
Même si la méthode paraitra critiquable à certains, il est cependant naturel que les pays usent de tous ses atouts pour atteindre une position plus favorable. Considérant les effets délétères des déficits commerciaux sur les équilibres macroéconomiques du pays, et le rôle central des armées américaines dans la protection de l’ensemble de ces États, un tel basculement était donc prévisible, même s’il ne correspond pas à la vision apaisée post-guerre froide, imaginée par beaucoup.
L’Europe ayant sous-investi dans ses armées depuis vingt ans maintenant, il lui faudra une bonne décennie pour recouvrer les moyens d’assurer, seule, sa propre défense conventionnelle, même face à une Russie n’étant plus que l’ombre de l’Union Soviétique, et privée de ses alliés du Pacte de Varsovie.
La fenêtre de négociation, pour Donald Trump, est donc aussi étroite qu’elle est tentante. Il serait alors bien optimiste de penser qu’il se privera d’un tel bras de levier pour équilibrer rapidement, peut-être même brutalement, la balance commerciale des États-Unis.












