dimanche, novembre 30, 2025
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Donald Trump entend monnayer la protection US bien au-delà du seul effort de défense à 3%

Ce week-end, le nouveau président élu américain, Donald Trump, a réitéré ses déclarations concernant un éventuel retrait américain de l’OTAN, si les européens n’acceptaient de « payer ce qu’ils doivent » aux États-Unis.

Cette menace n’a rien de nouveau, puisque a maintes fois été répétée par le candidat Trump, tout au long de la campagne présidentielle, dès l’hiver 2023. Longtemps, elles furent interprétées comme portant sur la seule augmentation de l’objectif d’effort de défense pour les alliés européens et asiatiques des États-Unis, afin d’atteindre un plancher représentant 3 % de PIB.

Si, cette fois encore, l’objectif de 3 % a été évoqué par le désormais président élu, lors d’une interview donnée ce week-end à NBC News, une seconde priorité, moins avouable, mais certainement beaucoup plus importante dans l’esprit de Donald Trump, est apparue à cette occasion. De toute évidence, celui-ci entend monnayer l’avenir de la protection accordée par les États-Unis, vis-à-vis de leurs alliés, au rééquilibrage du solde commerciale avec des pays.

L’Europe et les alliés des États-Unis dans le viseur de Donald Trump depuis le début de la campagne présidentielle américaines

La protection accordée par les États-Unis à leurs alliés, spécialement dans la région Pacifique et au sein de l’OTAN, a été l’un des principaux sujets internationaux présentés par le candidat Trump, à l’occasion de la campagne présidentielle américaine, débutée à l’hiver 2023, et terminée ce 5 novembre, avec la victoire du candidat républicain.

victoire électorale donald trump
Le président élu Donald Trump a répété, a pluseurs reprises, que les membres de l’OTAN devront « payer leur dû » pour bénéficier de la protection américaine. Longtemps, cette phrase était interpretée comme une exigence concernant l’effort de défense des pays européens. Il se pourrait bien que cette éxigence, évoquée par Trump, n’ait été qu’un leurre pour cacher ses véritables objectifs, concernant les négociations commerciales à venir.

Aux dires de Donald Trump, les membres de l’OTAN, ainsi que les alliés des États-Unis dans le Pacifique, comme l’Australie, la Corée du Sud, le Japon ou Taïwan, bénéficieraient de la protection offerte par les armées américaines, et la dissuasion du pays, sans jamais participer équitablement à cet effort de défense global.

Ainsi, alors que les Européens atteignent tout juste, en 2024, un effort de défense moyen de 1,97 %, proche des 2 % exigés par le sommet de l’OTAN de Londres en 2014, Trump a répété, à plusieurs reprises, lors de la campagne, que les membres de l’Alliance Atlantique, et plus généralement, les alliés des États-Unis, ne « payez pas leur dû » à Washington dans cet effort.

Longtemps, les dirigeants de ces pays ont assimilé ces exigences à l’élévation du seuil de l’effort de défense à 3 % du PIB, évoqué effectivement à plusieurs reprises par le nouveau président élu, ces derniers mois.

Le nouveau président américain veut imposer un effort de défense à 3 % PIB aux membres de l’OTAN

Il faut dire que l’hypothèse peut sembler raisonnable. En effet, si les membres de l’OTAN portaient l’effort de défense moyen à 3 %, les européennes disposeraient, ensemble, de 200 Md€ supplémentaires chaque année, et d’un budget cumulé de 600 Md€, soit le second budget de la planète, et plus de quatre fois le budget dont disposent les armées russes.

parade miltiaire pologne
avec un effort de défense supérieur à 4 %, et de très importants contrats d’importation avec les indsutriels américains, la Pologne fait office de très bon élève de la doctrine Trump en Europe. On peut d’attendre à un renforcement sensible du rôle de Varsovie au sein de l’OTAN, et à l’augmentation du nombre de troupes US déployées dans le Pologne, sous l’égide du nouveau président américain.

Ce faisant, même en tenant compte du taux de recoupement des moyens inhérent à une force militaire composée de plusieurs armées indépendantes, des forces de réserve que conserveront chaque état pour protéger leurs propres frontières, et des couts de production moindre de l’industrie de défense russe, l’Europe disposera, par elle-même, des forces conventionnelles suffisantes pour neutraliser la puissance militaire russe dans son intégralité, sans recourir aux armées américaines pour cela.

En outre, en procédant ainsi, Washington et ses alliés européens pourraient entrainer Moscou dans une course aux armements que la Russie n’est plus en mesure de mener avec son économie et sa démographie, aujourd’hui, peut-être avec le secret espoir de voir l’histoire de 1991 se répéter à nouveau, dans les années à venir.

Cela permettra, également, aux armées américaines de peser de tout leur poids dans le Pacifique, pour contenir la montée en puissance des armées chinoises, ainsi que de la menace nord-coréenne, sur deux théâtres proches et pourtant, en bien des aspects, indépendants.

Enfin, les 200 Md€ d’investissements supplémentaires imposés aux Européens, pourraient bien engendrer une nouvelle hausse des commandes d’armement de conception américaine dans les années à venir, permettant de raffermir la mainmise de Washington sur l’OTAN, et donc sur le destin européen, sans qu’il soit nécessaire de mobiliser d’importantes ressources militaires par cela, la seule dépendance des européens à la dissuasion US et aux armements fournis par l’industrie américaine, suffisant à cela.

Donald Trump nuance ses exigences d’effort de défense vis-à-vis de l’OTAN

Toutefois, lors de l’interview de ce week-end, Donald Trump a apporté une subtile, mais décisive nuance, à ses propos précédents. Celui a, en effet, réitéré les menaces de quitter l’OTAN, si les européens ne payez pas leur dû. Il a ajouté aussi que pour cela, ils devraient effectivement dépasser un effort de défense à 2%, et qu’il ferait pression pour que ce dernier soit porté à 3 %.

Donald Trump Merkel 2020
l’Allemagne était déjà la cible de prédilection de Donald Trump en Europe, lors de son premier mandat, avec un effort de défense à peine supérieur à 1%, et un excédent commercial abyssal vis-à-vis des Etats-Unis.

Or, comme évoqué précédemment, la moyenne des investissements des pays de l’OTAN représentait d’ores-et-déjà presque 2 % en 2023 et le seuil sera dépassé en 2024, même si certaines disparités très sensibles demeurent, entre les pays investissant le plus, comme la Pologne et les Pays-baltes, largement au-dessus de 3 %, et ceux qui investissent le moins, comme l’Espagne, la Belgique et l’Italie, sous les 1,5 %.

En outre, la principale cible de Donald Trump, depuis 2016, l’Allemagne, va, elle aussi, dépasser les 2 % en 2025, ne laissant donc que peu de prises au président américain dans ce domaine. Et même s’il fera pression pour atteindre les 3 %, à l’occasion des sommets à venir de l’OTAN, il est probable que cette augmentation se fera progressivement, avec un premier échelon à 2,5 % pour 2030, et, peut-être, 3 %, au-delà, soit bien après la fin du mandat non renouvelable du président américain.

Dès lors, les éventuels bénéfices d’image sur la scène intérieure, qu’il attend de ses actions internationales, dans ce dossier, sont hors périmètre pour le président américain, et il est probable qu’il se montrera plus mesuré, à l’avenir, dans ce domaine, vis-à-vis des européens.

Les déséquilibres commerciaux américains dans le viseur de Donald Trump, avec la protection américaine comme artillerie

C’est là qu’intervient une seconde nuance évoquée par le président élu américain, à l’occasion de cette interview. En effet, celui-ci a mis en balance le maintien de la protection américaine avec l’augmentation de l’effort de défense, mais aussi avec de futures discussions commerciales qui seront menées avec les pays alliés.

Trump von der leyen davos 2020
Les relations entre Ursula Von der Leyen étaient déjà très tendues avec Donald Trump, à la fin de son précédent mandat. Elles seront, sans le moindre doute, excecrables dans les mois et années à venir.

Il s’agit là, très probablement, de l’objectif réel de Donald Trump, l’effort de défense ne représentant qu’un paravent de communication, plus efficace en campagne électorale que les nombreux et importants déséquilibres de la balance commerciale américaine avec ses principaux alliés.

Ainsi, en 2023, le solde commercial des États-Unis avec l’Union européenne affichait un déficit de plus de 160 Md$, soit 0,7 % du PIB, dont 70 Md$ avec la seule Allemagne, et 40 Md$ avec l’Italie.

Il en va de même avec le Japon, après que les pressions de Donald Trump ont permis de passer d’un déficit de 150 Md$ en 2015, à un excédent de 40 Md$ en 2017, celui-ci replongé jusqu’à un plus bas historique de 160 Md$ de défense en 2022. Le déficit commercial avec Taïwan atteint 53 Md$ en 2022, et de 44 Md$ avec la Corée du Sud.

Pour Donald Trump, il est inadmissible que ces pays qui profitent tous de la protection directe des États-Unis, pour assurer leur sécurité, puissent afficher des soldes commerciaux excédentaires aussi importants, représentants, ensemble, presque 2 % du PIB des États-Unis.

Souhaitant éviter une guerre commerciale protectionniste, en renforçant les droits de douanes, ce qui entrainerait nécessairement une riposte équivalente de la part de ses alliés, le président élu entend monnayer le rééquilibrage de ces balances commerciales bilatérales, en usant de l’argument massue du retrait de la protection américaine, s’il n’obtenait pas satisfaction.

Troupes américaines au japon
Le défincit commecial des Etats-unis vis-à-vis du Japon trace une nouvelle cible sur Tokyo, comme en 2016.

Notons que, pour être efficace, Donald Trump n’aura nullement besoin d’aller jusqu’à la dénonciation des accords de défense et un retrait de l’OTAN, parfois évoqué. Le simple fait d’envisager publiquement la chose, et les dissensions stratégiques avec ses alliés qui en résultent, engendrant la réévaluation des mécanismes de protection américains, suffiront à considérablement affaiblir le caractère dissuasif que représente la protection américaine vis-à-vis de la Chine, de la Russie ou de la Corée du Nord. De cela, Berlin, Bruxelles, Rome ou encore Tokyo, en sont parfaitement conscients.

Une opportunité unique pour la France, le pays le mieux placé pour séduire Washington aujourd’hui en Europe

Paradoxalement, cette situation, qui va certainement entrainer des tensions significatives entre l’Europe et les États-Unis, pourrait bien profiter aux relations franco-américaines. En effet, de tous les membres de l’OTAN, la France est le pays dont la sécurité dépend le moins des États-Unis, et qui participe le plus, avec la Grande-Bretagne, aux opérations avec les armées US, hors d’Europe.

De fait, même si la France n’atteint qu’un effort de défense de 2 % aujourd’hui, Donald Trump serait bien en peine de s’en prendre à Paris, concernant les couts projetés des armées US, d’autant que le pays dispose de sa propre dissuasion. En outre, le solde commercial entre les États-Unis et la France est excédentaire de 5 Md$ coté américain.

En d’autres termes, en projetant les attentes exprimées par Donald Trump, pour ses alliés, la France représente l’allié idéal, y compris par son indépendance de défense. Considérant le poids démesuré de la protection américaine dans les négociations à venir avec l’Union européenne, la France a donc tout intérêt à se désolidariser de Berlin et le Rome dans ce dossier, pour soutenir, contre toute attente, les exigences de Donald Trump.

Elle pourra alors obtenir certaines conditions plus favorables, que ce soit en matière de défense, ou de commerce extérieur, comme atteindre une position privilégiée dans la compétition à venir pour les systèmes d’artillerie sur roues de l’US Army, pour laquelle le CAESAR est parfaitement adapté.

Conclusion

On le voit, contrairement à ce qui est anticipé par la plupart des dirigeants occidentaux, s’étant déjà précipités pour augmenter leurs investissements de défense, afin de répondre aux attentes anticipées de Donald Trump, tout indique, à présent, que ce dernier entend monnayer la protection américaine sur une base de négociations bien plus larges.

Donald Trump
Pour Donald Trump, les armées américaines représentent un levier de négociation puissant avec ses propres alliés, en particulier pour équilibrer la balance commaciale du pays.

En particulier, tout indique que le futur locataire du Bureau ovale usera de cet argument massue, en ces temps de risques géopolitiques très élevés, pour obtenir des conditions commerciales à nouveau favorables aux États-Unis, et ainsi, rétablir la balance commerciale du pays.

Même si la méthode paraitra critiquable à certains, il est cependant naturel que les pays usent de tous ses atouts pour atteindre une position plus favorable. Considérant les effets délétères des déficits commerciaux sur les équilibres macroéconomiques du pays, et le rôle central des armées américaines dans la protection de l’ensemble de ces États, un tel basculement était donc prévisible, même s’il ne correspond pas à la vision apaisée post-guerre froide, imaginée par beaucoup.

L’Europe ayant sous-investi dans ses armées depuis vingt ans maintenant, il lui faudra une bonne décennie pour recouvrer les moyens d’assurer, seule, sa propre défense conventionnelle, même face à une Russie n’étant plus que l’ombre de l’Union Soviétique, et privée de ses alliés du Pacte de Varsovie.

La fenêtre de négociation, pour Donald Trump, est donc aussi étroite qu’elle est tentante. Il serait alors bien optimiste de penser qu’il se privera d’un tel bras de levier pour équilibrer rapidement, peut-être même brutalement, la balance commerciale des États-Unis.

L’AMX-10RC bien plus efficace qu’initialement annoncé en Ukraine

L’annonce de la livraison de véhicules de reconnaissance blindés AMX-10RC à l’Ukraine, en janvier 2023, fut un des moments forts dans le soutien européens apporté à Kyiv. Alors présentés comme des « chars » par Paris, cette décision permit, en effet, de lancer la dynamique européenne pour l’envoi de blindés de combat lourds aux armées ukrainiennes.

Livrés dès le mois de mars aux forces armées ukrainiennes, l’AMX-10RC fut rapidement déployé au combat, avec des résultats peu concluants. En effet, les ukrainiens, qui utilisaient le blindé français pour des missions offensives frontales, ont rapidement constaté que celui-ci n’avait pas le blindage ni la puissance de feu nécessaires à cette fonction.

Des rapports négatifs d’inefficacité du blindé émergèrent, avec des témoignages peu valorisant des militaires chargés de les mettre en œuvre. On aurait pu croire que face à ce constat, les armées ukrainiennes allaient se passer d’utiliser l’AMX-10RC, ou le reléguer à des missions à moindre risque.

Il n’en fut rien. Désormais employé comme canon d’assaut, le blindé 6×6 français s’avère un atout capital, là où il est engagé, pour l’organisation de la résistance ukrainienne, en menant des frappes mortelles et décisives contre les assauts d’infanterie, et en s’appuyant sur sa grande mobilité, pour éviter les tirs de riposte.

La mobilité et la précision de l’AMX-10RC très appréciées des militaires ukrainiens

C’est en tout cas ce qui ressort d’un récent reportage diffusé par le site Armiia TV, un de ses reporters ayant accompagné et interviewer un équipage ukrainien mettant en œuvre le blindé français.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le témoignage du chef de char, baptisé Rapier, diverge grandement des rapports initiaux. Celui-ci se montre, en effet, très confiant dans l’efficacité de sa machine, mettant en avant certaines qualités déterminantes pour mener les missions qui lui sont confiées.

Ainsi, la précision du système de visée de l’AMX-10RC, associée aux informations transmises par les drones de surveillance ukrainiens, permet au blindé de mener des tirs de barrage dévastateurs contre les assauts de l’infanterie russe contre les positions alliées. Dans ce domaine, la puissance du canon de 105 mm F2 BEKA MECA de 48 calibres, permet d’engager des cibles à longue distance avec des obus explosifs à fragmentation OE 105 F3 très efficaces contre l’infanterie.

Avec un chargeur bien entrainé, le blindé peut ainsi tirer à une cadence d’un coup toutes les six secondes, et envoyer onze ou douze projectiles antipersonnels, avant de quitter sa position. C’est là qu’intervient le second atout de l’AMX-10RC, sa grande mobilité.

Avec une masse au combat de 17 tonnes, celui-ci dispose, en effet, d’une masse par essieu inférieure à 6 tonnes et un rapport puissance-poids de 16,5 cv par tonne, lui conférant une excellente mobilité tout terrain.

AMX-10RC
L'AMX-10RC bien plus efficace qu'initialement annoncé en Ukraine 12

Surtout, sa configuration 6×6 lui permet de se déplacer très rapidement sur les routes ukrainiennes, mettant à profit sa vitesse élevée (>80 km/h sur route), pour rejoindre et quitter les postes de tirs préalablement identifiés.

Ainsi, à l’instar de ce que l’on sait déjà du Caesar, l’AMX-10RC applique en Ukraine une tactique de Shoot and Scout, voire de Hit & Fade, neutralisant les options de ripostes de l’adversaire, de sorte à pouvoir multiplier les appuis, sans jamais être directement engagé par l’artillerie ou les drones russes.

De véhicule blindé de reconnaissance à canon d’assaut, l’AMX-10RC marqué par sa versatilité

Alors qu’il a été conçu comme un véhicule de reconnaissance armée, l’AMX-10RC est, à présent, employé comme un canon d’assaut en Ukraine, la reconnaissance étant, aujourd’hui, très majoritairement portée par les drones employés par les deux belligérants.

Dans ce domaine, la canon de 105 mm du blindé français constitue, évidemment, un atout de taille. Celui-ci a été conçu pour engager les blindés légers et moyens ou les bunkers de l’adversaire, pouvant notamment percer 350 mm de blindage avec un obus à charge creuse OCC 105 F3, et même 365 mm de blindage incliné à 60° à 1200 mm, avec l’obus flèche OFL 105 F3. Il dispose également d’une grande puissance de feu contre l’infanterie avec ses obus à fragmentation, en tir indirect, ce qui représente sa principale utilisation en Ukraine.

AMX-10RC afrique
Les AMX-10RC se sont montré très efficaces sur les théatres exterieurs, notamment en Afrique, au Moyen-Orient et en Afghanistan. Toutefois, des doutes subsistaient quant à son efficacité en haute intensité.

De fait, rares sont les blindés légers ou moyens aussi versatiles, sur le champ de bataille, que peut l’être l’AMX-10RC, disposant d’une vaste panoplie de capacités à sa disposition, pour répondre à de nombreux scénarios opérationnels.

Il est vrai que la mission de reconnaissance armée exige précisément cette versatilité et cette compétence à engager différents types de cibles, puisque, par définition, le blindé ignore ce qu’il va trouver face à lui.

La mobilité et la fiabilité distinguent les blindés français en Ukraine

Reste qu’avec le Caesar et le VAB, l’AMX-10RC est le troisième système de combat terrestre envoyé par la France en Ukraine, à démontrer des potentiels opérationnels supérieurs à ce qui était initialement anticipé.

On retrouve, dans ces trois modèles, des paradigmes typiques de l’Armée de Terre française, qui associent habilement plusieurs caractéristiques jugées, souvent, inadaptées pour un engagement de haute intensité, spécialement en Europe centrale.

Ainsi, la configuration sur roues du parc blindé français a beaucoup été critiquée, en France comme à l’étranger, en avançant que cet arbitrage était avant tout guidé par les contraintes d’aérotransportable et des déploiements en Afrique.

equipage caesar 6x6 andrei ukraine
Un précédent reportage de Armiia TV avait porté sur le canon CAESAR.

Or, il apparait que la densité du réseau routier en Europe, permet aux blindés montés sur roues, de profiter pleinement de la plus-value offerte par cette configuration, notamment pour quitter rapidement des positions de tir, et pour se déplacer à grande vitesse transversalement sur la ligne d’engagement.

Le faible blindage de ces trois véhicules, tout juste capable d’arrêter des projectiles de petit calibre, a aussi été vertement critiqué, y compris par les Ukrainiens eux-mêmes, lorsqu’ils reçurent ces matériels. Pour autant, il apparait qu’une fois la doctrine de mobilité qui sous-tend l’utilisation de ces blindés intégrée, ce faible blindage permet précisément de garantir la mobilité sur laquelle toute la survivabilité de l’engin est construite.

Enfin, comme l’avait affirmé un chef de pièce ukrainien, au sujet de son Caesar, dans un précédent article, il apparait que l’AMX-10RC est une mécanique fiable et robuste, dont la maintenance est aisée, y compris pour son équipage. Il offre, dès lors, une excellente disponibilité, selon Rapier, même si aucun chiffre n’est avancé.

SCORPION, et si l’Armée de terre avait fait le bon choix pour la haute intensité ?

Bien évidemment, les retours venus d’Ukraine, concernant les performances des Caesar, VAB et AMX-10RC, éclairent d’une nouvelle lumière, les arbitrages de l’Armée de terre, concernant la constitution de sa capacité blindée de combat.

KNDS VBMR griffon
Dans le cadre du programme SCORPION, l’Armée de terre a privilégié les configurations sur roues et les blindés légers et mobiles, à la confugration chenillée. L’une des conséquences de ce choix, est que l’Armée de terre sera l’a force armée disposant du plus grand nombre de blindés en Europe, meme face à la Pologne.

Comme beaucoup, Meta-defense a regretté, à plusieurs reprises, certains de ces arbitrages récents, privilégiant les blindés légers du programme Scorpion, et la configuration sur roues, à des blindés plus lourds et chenillés, comme dans les autres armées européennes.

Pour autant, lorsque l’on observe les performances des blindés de génération précédente, en Ukraine, on s’aperçoit qu’une fois employés au plus près de la doctrine française, pour laquelle ils ont été conçus, ceux-ci s’avèrent à la fois efficaces, très mobiles, et au final, pas davantage vulnérables, que les blindés lourds envoyés des États-Unis ou d’Allemagne, y compris en Europe centrale, et face aux armées russes.

Dès lors, la programme SCORPION de l’Armée de Terre, qui prévoit de s’appuyer très majoritairement sur des blindés relativement légers, montés sur châssis 4×4 et 6×6, prend une nouvelle perspective, en particulier une fois associé au système de communication et de commandement qui représente le cœur du système.

En effet, ainsi dotés, les unités françaises disposeront d’une mobilité et d’une capacité d’engagement coopératif, susceptibles de prendre de vitesse le commandement adversaire, pour déplacer, concentrer ou disperser les forces françaises, et ainsi se rendre maitre du terrain, même avec une puissance de feu inférieure.

En outre, la configuration sur roues, associée à un théâtre ayant un réseau routier particulièrement dense, comme c’est le cas en Europe, étend encore davantage le potentiel de mobilité tactique et stratégique de ces unités, permettant de répondre à un grand nombre de scénarios, y compris avec des forces moins nombreuses.

Conclusion

On le voit, les retours d’expérience concernant l’efficacité opérationnelle des équipements français mis en œuvre en Ukraine, sont riches d’enseignements. Au-delà de la satisfaction initiale, compréhensible mais futile, de voir un équipement français recevoir les éloges des militaires ukrainiens, c’est en fait toute la doctrine de l’Armée de terre, et les arbitrages récents mettant l’accent sur le programme SCORPION, qui se voient mis en lumière ici.

EBRC Jaguar SCORPION
L’EBRC Jaguar est le successeur désigné de l’AMX-10RC au sein du programme Scorpion.

On comprend, ainsi, que la configuration sur roues est loin d’être aussi désavantagée qu’escompté, en Europe centrale, notamment du fait de la densité du réseau routier, permettant d’exploiter les atouts de la roue, tout en conservant une maintenabilité et une consommation largement réduite par rapport à la chenille.

En outre, une fois intégrée au niveau doctrinale, cette mobilité permet de compenser le blindage léger de ces blindés, au final pas davantage exposé à l’attrition que des modèles bien plus lourds, et considérablement plus onéreux, même face à une puissance de feu concentrée comme c’est le cas des armées russes.

Reste que l’exploitation de ces qualités suppose de disposer d’une importante profondeur stratégique, pour éroder l’adversaire au fil de son avance, ou d’une ligne de front très solide, et donc disposant des blindés lourds nécessaires pour cela.

Toute la question, à présent, est de savoir si les ratios appliqués par l’Armée de terre sont suffisants, avec un char Leclerc pour presque 25 blindés de transport de troupe ou de combat d’infanterie sur roues, et d’un canon Caesar de 155 mm pour presque 40 blindés de ligne ? Il faudrait une étude dépassant très largement le cadre de cet article, pour répondre à cette question déterminante.

180 heures de vol annuelles des pilotes de chasse : un défi complexe pour l’Armée de l’Air et de l’Espace

En 2023, les pilotes de chasse de l’Armée de l’Air et de l’Espace, en escadrons de chasse, ont effectué, en moyenne, 147 heures de vol sur avion d’armes, un nombre jugé insuffisant tant par l’état-major que par les députés de la commission défense de l’Assemblée nationale.

En effet, l’Armée de l’Air comme les autres forces aériennes de l’OTAN, doivent viser un plancher de 180 heures de vol (hdv) par an, pour les pilotes de chasse opérationnels, de 320 hdv pour les pilotes de transport, et de 200 hdv pour les pilotes d’hélicoptères, pour s’assurer de disposer d’équipages correctement entrainés et aguerris.

Ce seuil de 180 heures de vol par an, pour les pilotes de chasse en escadron, fait partie des objectifs visés par l’Armée de l’Air et de l’Espace, pour 2030. Toutefois, y parvenir ne sera pas des plus simples. En effet, outre la disponibilité des avions de combat, qui devra être accrue pour y parvenir, ce seul va entrainer des contraintes fortes sur le nombre de pilotes de chasse entrainables chaque année, et sur l’usure des appareils.

L’entrainement des pilotes de chasse au sein de l’Armée de l’Air et de l’Espace

Comme beaucoup de branches de forces armées, la flotte de chasse de l’Armée de l’Air a subi de plein fouet les conséquences du désamour politique français pour les questions de défense, après la chute du bloc soviétique.

Mirage F1 armée de l'Air
180 heures de vol annuelles des pilotes de chasse : un défi complexe pour l'Armée de l'Air et de l'Espace 21

Ainsi, la flotte de chasse française est passée de plus de 700 avions de combat en 1990 (Armée de l’Air et Aéronautique navale), à seulement 225 appareils aujourd’hui. Dans le même temps, le nombre de pilotes, mais aussi de personnels et de moyens de maintenance, ont également été sensiblement réduits, alors que, dans le même temps, la complexité des avions de chasse, n’a cessé de croitre.

La diminution des flottes et du nombre d’équipages, cumulée aux difficultés accrues de Maintien en Conditions Opérationnelles (MCO), ont créé une situation particulièrement tendue, dans les années 2010, marquée par l’effondrement de la disponibilité des appareils, et une nette diminution du nombre d’heures de vol effectuées chaque année, par les équipages de chasse, ne dépassant pas les 150 heures de vol par an, et non 180 comme recommandé par l’OTAN.

Cette valeur moyenne cache, en outre, de profonds écarts, en particulier entre les jeunes pilotes à l’entraînement, volant sensiblement moins, et les pilotes et équipages confirmés, déployés en zone opérationnelle, volant parfois plus de 200 heures en quelques mois seulement, en opérations extérieures.

Si cette situation, toute insatisfaisante qu’elle puisse être, pouvait ne pas prêter à conséquences graves durant les années 2010, alors que les menaces perçues, contre la France, étaient, dans leur grande majorité, dissymétriques, le retour des risques de conflits directs avec la Russie, à partir de 2022, exige une réponse rapide et immédiate.

C’est dans ce cadre que le chef d’état-major de l’Armée de l’Air et de l’Espace (CEMAA), le général Jérôme Bellanger, a répondu aux questions des députés de la Commission Défense de l’Assemblée nationale, en particulier, sur la manière dont l’AAE entendait parvenir à atteindre l’objectif de 180 heures de vol sur avion d’arme à ces pilotes de chasse en escadron, chaque année.

Pour le Chef d’état-major de l’Armée de l’Air et de l’Espace, il faudra accroitre l’usure des Rafale pour atteindre 180 heures de vol par an et par pilote de chasse

Pour le général Bellanger, l’Armée de l’Air et de l’Espace est engagée pour atteindre, d’ici à 2030, cet objectif de 180 hdv sur avion d’arme chaque année, auxquels s’ajouteront soixante heures de vol sur simulateur, tel que visé par la LPM 2024-2030.

Armée de l'air et de l'Espace Rafale Mirage 2000D
180 heures de vol annuelles des pilotes de chasse : un défi complexe pour l'Armée de l'Air et de l'Espace 22

Pour y parvenir, le CEMAA entend poursuivre les efforts afin d’améliorer la disponibilité de l’ensemble des avions en parc, au travers du renforcement des procédures et outils de maintien en condition opérationnelle, à disposition du personnel de maintenance et des planificateurs. L’amélioration de la disponibilité de la flotte de chasse constitue, en effet, l’alternative la plus efficace pour atteindre cet objectif, qui suppose une augmentation de 20 % du nombre d’heures de vol effectué annuellement par l’ensemble des pilotes de chasse en escadron.

En effet, cette disponibilité est passée, concernant les Rafale B et C de l’Armée de l’Air, de 44 % en 2012, à plus de 60 % en 2022, avec l’objectif d’encore accroitre ce taux, dans les années à venir. Toutefois, en dépit de ces progrès spectaculaires, avec une hausse de plus de 36 % de la disponibilité des Rafale, et de 27 % pour la flotte de Mirage 2000 D et -5, le nombre d’heures de vol par pilote n’a pas évolué sur la même période de temps.

En cause, la livraison de 24 Rafale B/C à la Grèce et la Croatie, soit 13% de la flotte de chasse théorique, prélevés sur la flotte de Rafale de l’Armée de l’Air et de l’Espace, créant un décalage sensible entre le nombre de pilotes en escadron, résultant d’un processus pluriannuel de planification RH, et le nombre d’appareils disponibles effectivement, conséquence de décisions politiques « instantanées ».

Alors que les appareils de remplacement arrivent à présent dans les escadrons, le nombre d’heures de vol effectuées par chaque pilote de chasse en escadron de combat, devrait à présent rapidement croitre, et l’objectif d’atteindre les 180 hdv par an, semble bien à portée de main de l’Armée de l’Air aujourd’hui, comme c’est déjà le cas de l’Aéronautique navale qui, elle, n’a pas eu à absorber des retraits brutaux d’avions en parc.

Pour autant, comme le fait remarquer le général Bellanger, si cet objectif est à portée de main, il ne se fera pas sans d’autres concessions que devra faire l’Armée de l’Air, dans la gestion de son parc aérien. En effet, cette augmentation ne pourra se faire qu’au prix d’une usure prématurée des cellules des avions de combat.

7500 heures de vol pour le Rafale B/C, et 6000 heures pour le Rafale M

En effet, tous les avions sont livrés par le constructeur, avec une limite concernant le nombre d’heures de vol que la cellule pourra soutenir, dans le respect des règles de sécurité. Pour les Rafale de l’Armée de l’Air, cette limite est à 7500 heures, alors qu’elle n’est que de 6000 heures pour les Rafale Marine, en raison des contraintes particulières liées à l’utilisation de ces appareils sur porte-avions.

RAfale maintenance
180 heures de vol annuelles des pilotes de chasse : un défi complexe pour l'Armée de l'Air et de l'Espace 23

Chaque Rafale B ou C étant prévu pour rester en service 35 ans au sein de l’Armée de l’Air, il pourra donc effectuer, en moyenne, 215 heures de vol chaque année. Rapportés aux 150 heures de vol annuels des pilotes de l’Armée de l’Air aujourd’hui, ce seuil permet à chaque escadron de disposer de (215-150)/150 = 1,43 pilote entrainé par cellule théorique.

Considérant les contraintes RH (vacances, formations, indisponibilités temporaires diverses), un tel ratio permet de disposer d’un certain tampon en termes d’équipages entrainés, pour mettre en œuvre l’intégralité du parc, à n’importe quel moment. Si le nombre d’heures de vol atteint 180 heures de vol par an, ce tampon devrait, logiquement, être ramené à 1,2 pilote par appareil, soit un nombre trop faible pour absorber les contraintes RH courantes.

La solution sera donc d’accroitre le nombre d’heures de vol effectuées chaque année par chaque cellule, pour conserver ce même taux de 1,43 pilote par machine, soit 257 hdv par an, que nous arrondirons à 260 heures de vol par an. Ramené au potentiel de vol de 7500 heures d’une cellule, chaque Rafale ne pourra, alors, voler que pendant 29 ans, soit 17 % de moins que les 35 ans initialement prévus.

Cela supposerait donc que les premiers Rafale livrés à l’Armée de l’Air et de l’Espace, en 2002, ne pourraient rester opérationnels que jusqu’en 2031, s’ils avaient été employés selon cette pression opérationnelle sur l’ensemble de leur durée de vie, et qu’ils devront, dans tous les cas, être remplacés avant 2040, une fois cet objectif atteint, sans que l’on sache si le programme SCAF, censé les remplacer, sera effectivement disponible à cette échéance.

Les options pour libérer des marges de manœuvre pour entrainer les pilotes de chasse

Dès lors, si le retour sur la courbe de dotation planifiée de la flotte et l’amélioration de la disponibilité des aéronefs constituent, pour l’Armée de l’Air et de l’Espace, les clés pour atteindre, d’ici à 2030, l’objectif de 180 heures de vol par an, pour les pilotes en escadron de chasse, l’atteindre engendrera d’autres défis, tout aussi complexes à résoudre.

Elle va, en effet, devoir faire face à une usure prématurée de sa flotte d’avions de combat, ce qui risque, à moyen échéance, de créer des difficultés encore plus importantes, venant directement affecter le potentiel opérationnel immédiat de celle-ci. Plusieurs options peuvent cependant être envisagées, à ce stade, afin d’en palier les effets.

L’extension de potentiel de vol des avions de combat

La première, et la plus simple, repose sur la « régénération » du potentiel de vol des cellules. Cette procédure permet de redonner à un avion ayant atteint son potentiel d’heures de vol, un nouveau potentiel de vol représentant plusieurs centaines, voire plusieurs milliers d’heures de vol.

Dassault Aviation Merignac Rafale
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Cette procédure, effectuée directement par l’avionneur, n’est cependant pas sans conséquences. D’abord, elle est longue et onéreuse, d’autant qu’elle se fait, le plus souvent, concomitamment à une procédure de modernisation des systèmes de bord de l’appareil.

Ainsi, la procédure de passage du standard Block 50/52 au Block 70/72 du F-16, s’accompagne le plus souvent d’une extension de potentiel de 2000 heures de vol, ou plus, soit un quart des 8000 heures de vol de cette cellule particulièrement robuste. Cette procédure immobilise cependant chaque cellule plus d’un an, et coute, au final, presque aussi chère qu’un F-16 Block 70 neuf.

En outre, l’extension de potentiel n’empêche pas l’usure des pièces anciennes, et les appareils passés par ce type de procédure, ont souvent une disponibilité sensiblement inférieure à celle des appareils neufs, et des couts de maintenance plus élevés.

Les simulateurs, des outils très utiles mais insuffisants

Les progrès réalisés dans le domaine de la simulation, permettent également d’envisager de transférer un plus grand nombre d’heures de vol, vers des heures de simulateurs, pour entrainer pilotes et navigateurs. Le simulateur permet, en effet, d’entrainer les équipages à de nombreux scénarios, à des couts considérablement plus réduits que sur avion d’armes.

Toutefois, même si ce type d’arbitrage a été fait par certaines forces aériennes peu exposées, ou pensant l’être, comme en Suisse, il n’est pas dénué de nombreux points faibles. D’abord, parce que les simulateurs coutent cher, et même très cher. Selon les modèles et leur degré de sophistication, ils peuvent couter le prix d’un appareil, voire de plusieurs d’entre eux.

simulateur Rafale
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Corollaire de ce prix, ils sont peu nombreux, et la file d’attente, pour les séances de « simu », est souvent longue sur les bases de chasse. Il serait évidemment possible d’augmenter le nombre de simulateurs, mais cela ne pourrait se faire, à budget constant, qu’au prix d’une réduction de la flotte de chasse elle-même. Or, un simulateur, s’il est utile pour former les pilotes, n’a guère d’efficacité pour défense de ciel, ou mener des frappes distantes.

Surtout, la formation que délivrent les simulateurs, toute efficace et performante qu’elle puisse être, n’est pas dénuée de faiblesse, dans la finesse de l’environnement, le retour multisensoriel, ou encore, dans la perception du risque. La conjonction de ces trois facteurs peut créer certains biais dangereux, dans la formation du pilote de chasse, que la formation en vol permet de neutraliser.

En d’autres termes, si les simulateurs sont d’excellents compléments de formation pour les pilotes de chasse, ils ne représentent pas, à ce jour, une solution de substitution efficace à l’entraînement en vol, seul susceptible de confronter efficacement le pilote et l’équipage à la réalité du vol de combat et à ses risques.

Réduire la durée de vie planifiée des avions de combat

La troisième option, pour l’Armée de l’Air, n’est pas, en soi, une alternative. Il s’agirait simplement d’intégrer la réduction de la durée de vie des avions de combat, dans la planification globale et industrielle.

Ainsi, plutôt que de remplacer la flotte d’avions de chasse tous les 35 à 40 ans, comme aujourd’hui planifié, il serait nécessaire de le faire tous les 27 à 30 ans, de sorte que le nombre d’appareils en unité, et le nombre d’heures de vol annuelles des cellules, correspondent bien à l’entrainement de 1,4 pilote / équipage par cellule, et à 180 heures de vol par pilote /équipage et par an.

Drone de combat Neuron Rafale Dassault Aviation
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De prime abord, une telle solution semble avant tout générer des surcouts pour les armées, puisque les avions resteront moins longtemps en unité, tout en consommant le même potentiel d’heures de vol total.

Pour autant, cette approche n’est pas dénuée d’intérêts. D’abord, en réduisant la durée de vie moyenne des appareils, on augmente, mécaniquement, le tempo technologique de l’industrie aéronautique de défense, et des armées françaises, dans ce domaine. Alors qu’une nouvelle course aux armements mondiale a démarré, il est tout à fait possible que le passage d’un pas génération de 40 à 30 ans, s’impose de lui-même, par pression extérieure, dans les années à venir.

Par ailleurs, les avions de combat neufs coutent bien souvent moins cher à entretenir et mettre en œuvre, à performances comparables, que les avions qu’ils remplacent. Ce constat se renforce par le fait que le remplacement anticipé d’un avion de combat permet de passer outre une nouvelle phase de modernisation, souvent onéreuse, pour permettre à l’appareil plus ancien de rester à niveau du « par » technologique et opérationnel du moment.

En d’autres termes, la diminution de la durée de vie d’un avion de combat, pour en accroitre la consommation de potentiel annuelle, s’appuie sur une équation économique bien plus complexe et riche qu’il n’y paraît, pour l’Armée de l’Air, et encore davantage pour l’État, pour qui l’arrivée d’un avion de combat de nouvelle génération ouvrent de nouvelles opportunités d’exportations, et donc de recettes fiscales et sociales.

Un avion d’entrainement à hautes performances pour la formation et l’aguerrissement des pilotes de chasse

La dernière option, pour répondre à ce défi, n’est autre que celle qu’avait appliquée l’Armée de l’Air pendant plusieurs décennies, d’abord avec le CM170 Fouga Magister, puis avec l’Alpha Jet.

Alpha jet cazaux
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En effet, ces appareils d’entrainement ont rempli, depuis les années 60, bien plus que la simple formation des élèves pilotes à Cognac, Salon, Tour et Cazaux, et les démonstrations en vol de la Patrouille de France. Nombre d’entre eux étaient, ainsi, directement déployés dans les escadrons de chasse.

Là, ils assureraient des missions de formation complémentaires pour les pilotes de chasse, tout en permettant à des pilotes « abonnés », d’effectuer les quelques dizaines heures de vol par an requis pour conserver la qualification de pilote, et la solde qui va avec.

En escadron, les avions d’entrainement avancés, comme l’Alpha Jet, le Hawk ou le M-346, permettent de se substituer au vol sur avion d’arme, tout en reproduisant une grande partie du comportement de ceux-ci, ce qui s’avère très efficace pour différents types de mission d’entrainement indispensables à la formation du pilote, mais pour lesquelles la panoplie complète des capacités de l’avion d’arme est surdimensionnée (vol sans visibilité, navigation à vue tba, manœuvre aérienne…).

Les appareils les plus modernes permettent, en outre, de reproduire l’avionique et une partie des systèmes de l’avion de combat, comme c’est déjà le cas, mais à moindres performances, pour le PC-21 Pilatus sur lesquelles la formation initiale des pilotes de chasse est effectuée, aujourd’hui, à Cognac.

Bien que performants, ces appareils sont considérablement moins chers à l’achat comme à la mise en œuvre que les avions d’armes modernes, de sorte que sur la durée de vie de l’aéronef, un avion d’arme revient au même prix que quatre ou cinq de ces appareils.

Conclusion

On le voit, le passage de 150 à 180 heures de vol effectuées chaque année par les pilotes en escadron de chasse, est un problème qui a de nombreuses ramifications, bien au-delà de la simple augmentation de la disponibilité des avions en parc.

Rafale très basse altitude
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Dis autrement, l’Armée de l’Air et de l’Espace, et par extension, la Marine nationale, ne pourront pas faire l’économie d’une réflexion et d’un plan d’action structurant sur le moyen et le long terme, pour être en mesure de soutenir un tel rythme d’entrainement, certes indispensable, mais particulièrement gourmand en ressources très couteuses.

Plusieurs options s’offrent à ce jour, chacune obligeant à des investissements supplémentaires significatifs, dans les années à venir, pour maintenir les équilibres complexes qui portent l’efficacité de la flotte de chasse française, au cœur de la dissuasion et de la puissance militaire du pays.

Dans ce domaine, la LPM 2024-2030, n’a fait qu’une partie du chemin, en misant sur l’amélioration de la disponibilité des aéronefs, pour atteindre les 180 heures de vol par an, requises par l’OTAN pour l’entrainement des pilotes de chasse.

Toutefois, les conséquences directes de l’accélération de la consommation du potentiel de vol des avions de combat, en lien avec l’augmentation du nombre d’heures de vol annuelles des pilotes de chasse, ne sont pas abordées, et risquent fort de revenir « avec du badin » dans la programmation pluriannuelle de l’Armée de l’Air et de l’Espace, d’ici à quelques années.

Les forces aériennes nord-coréennes devraient recevoir des MIG-29 et des Su-27 russes

L’obsolescence de la flotte de chasse des forces aériennes nord-coréennes représente, aujourd’hui, une des principales faiblesses de Pyongyang, pour contenir la doctrine « trois axes » mise en œuvre par les armées de Séoul.

Dès lors, depuis qu’à l’été 2022, le soutien massif nord-coréen à l’effort militaire russe en Ukraine a été mis à jour, beaucoup anticipaient, en retour, un soutien militaire et technologique russe à Pyongyang, pour moderniser certaines capacités critiques, dans le domaine des armes nucléaires, des sous-marins, des défenses antiaériennes ainsi, bien évidemment, des avions de combat.

Pour autant, jusqu’à présent, aucune confirmation n’était venu accréditer cette dernière hypothèse. C’est désormais chose faite, par la voix de l’amiral Samuel Paparo, à la tête du commandement indo-pacifique américain. Il semblerait, en effet, que la Russie s’apprête à envoyer des MIG-29 et des Su-27 d’occasion, vers Pyongyang, à relativement courte échéance.

Les forces aériennes nord-coréennes aujourd’hui

Après une vingtaine d’années de sanctions internationales très sévères, après le premier essai nucléaire de 2006, la Corée du Nord est, aujourd’hui, exsangue en bien des domaines, avec un PIB de seulement 40 Md$, et un des PIB par habitant parmi les plus faibles de la planète.

MIG-29 forces aériennes nord-coréennes
Le nombre de MIG-29 nord-coréens encore en état de voler reste inconnu, sur les 35 acquis auprès de Moscou dans les années 80.

Les armées nord-coréennes, engagées dans un conflit figé depuis 1952 avec le sud, ont évidemment lourdement souffert de cette situation. En effet, l’effondrement du bloc soviétique à la fin des années 80, et l’effort de normalisation des relations sino-occidentales au milieu des années 90, ont privé Pyongyang de ses deux soutiens majeurs qui, jusque-là, lui avait permis de rester au contact technologique avec les armées sud-coréennes, soutenues par les États-Unis.

Le décrochage des armées nord-coréennes touche l’ensemble des domaines, même si Pyongyang est parvenu à en limiter les effets concernant l’artillerie et les missiles balistiques. Il est en revanche très sensible, pour ce qui concerne l’aviation nord-coréenne, et plus particulièrement, sa flotte de chasse.

Celle-ci apparait, aujourd’hui, comme toujours figée au début des années 90. Ainsi, sur les 576 avions de combat en inventaire théorique, la moitié appartient à la seconde génération des avions de combat, avec en centaine de J-5, copie chinoise du MIG-17, et autant de J-6, le MIG-19 chinois, ainsi que 80 bombardiers moyens H-5, dérivés de l’Il-28 soviétique.

Même si ces appareils peuvent mettre en œuvre certains missiles, ils se caractérisent par l’absence d’électronique embarquée, ou de très faible puissance, comme le radar RP-1 Izumrud équipant certains MIG-19.

J-5 flotte de chasse nord-coréenne
La moitié de la flotte de chasse nord-coréenne se compose de chasseurs de 2ème génération, comme ce J-5, copie chinoise du MIG-17, qui a fait con premier vol en 1950.

La seconde moitié des avions de combat nord-coréens se compose exclusivement d’appareil de 3ᵉ génération, dont 150 MIG-21 et J-7 chinois, une cinquantaine de MIG-23, une quarantaine d’avions d’attaque Su-25 et une vingtaine de bombardiers Su-7. La flotte la plus moderne se compose de 35 MIG-29, acquis dans les années 80 auprès de Moscou.

Les munitions emportées par cette flotte de chasse sont à l’image de cette dernière, avec une majorité de bombes lisses et de roquettes, ainsi que de missiles air-air de première génération, comme l’antédiluvien et très peu efficace AA-2 Atoll. Il semblerait cependant que Pyongyang dispose de quelques centaines de missiles plus modernes, comme le missile à moyenne portée R-27 (AA-10 Alamo) et à courte portée R-60 (AA-8 Aphid) pour les MIG-23, et quelques R-73 (AA-11 Archer) à courte portée, pour les MIG-29.

Enfin, plusieurs rapports indiquent que la très faible disponibilité des avions de combat nord-coréens, entraverait considérablement l’entrainement de ses pilotes, qui ne voleraient que quelques dizaines d’heures par an, contre 120 h en Russie, et de 150 à plus de 200 heures en Chine, en Corée du Sud, ou aux États-Unis.

De fait, aujourd’hui, et à tout point de vue, la flotte de chasse nord-coréenne affiche un potentiel opérationnel très réduit, qu’il soit offensif ou défensif, et s’avère, en tout état de cause, largement surpassée par la chasse sud-coréenne, même privée de l’appui de l’US Air Force.

Le renseignement américain affirme la livraison prochaine de Su-27 et MIG-29 d’occasion russes à la Corée du Nord

Cette faiblesse comparée de la chasse nord-coréenne, ainsi que de ses défenses antiaériennes, pas vraiment mieux loties, est au cœur de la doctrine « trois axes » mise en place par les armées de Séoul, pour contenir la menace de frappe nucléaire nord-coréenne.

MIG-29 russe
Les MIG-29 en service au sein des VVS, les forces aériennes russes, sont beaucoup plus modernes que ceux mis en oeuvre par la Corée du Nord.

La doctrine prévoit, en effet, de mener des frappes préventives contre les sites de lancement de missiles et de bombardiers nord-coréennes, pouvant être employés pour transporter des ogives nucléaires contre des cibles dans le sud, si la Maison Bleue avait acquis la certitude d’une attaque imminente et nucléaire, menée par Pyongyang.

Ces frappes préventives seraient menées par des missiles balistiques et de croisière, qui nécessitent des informations de localisation récentes, en provenance de satellite, et surtout des drones et avions de combat sud-coréens. De fait, éliminer ces drones et avions de combat, viendrait sensiblement altérer l’efficacité potentielle de la première phase de la doctrine « trois axes », ce qui en diminuerait considérablement l’intérêt stratégique.

On comprend, dans ce contexte, tout l’intérêt de Pyongyang, pour moderniser sa flotte de chasse. Et il semblerait que le processus ait été engagé, entre la Corée du Nord et la Russie.

En effet, selon l’Amiral Samuel Paparo, qui dirige l’INDOPACCOM, le commandement américain du théâtre indo-pacifique, les services de renseignement américains auraient obtenu des documents, révélant la prochaine livraison de MIG-29 et de Su-27 russes d’occasion, aux forces aériennes nord-coréennes.

Il s’agirait, selon toute vraisemblance, d’un des nombreux volets portant sur les mesures de compensation russes, vis-à-vis du soutien apporté par Pyongyang à Moscou, dans sa guerre contre l’Ukraine. Rappelons que depuis l’été 2022, la Corée du Nord transfert d’importants volumes de munitions d’artillerie vers la Russie.

Su-27 VVS
Malgré son age, (premier vol en 1977), le Su-27 demeure un avion de supériorité capable, emportant une importante puissance de feu, et soté de performances remarquables.

À compter de la mi-2023, il est apparu que des missiles balistiques nord-coréens, notamment le KN-23, ont également été livrés aux forces russes en Ukraine. Enfin, à l’autonome 2024, les services de renseignements ukrainiens et sud-coréens ont révélé l’envoi de troupes nord-coréennes en Russie, d’abord 1500 hommes, suivis par plus de 10,000 autres, avec un effort global représentant, pensent-on, 100.000 hommes au total.

Ces dernières semaines, plusieurs informations semblaient indiquer que Moscou avait entamé son paiement en retour, vis-à-vis du soutien de Pyongyang, d’abord avec certaines technologies de miniaturisation des têtes nucléaires, dans le domaine sous-marin, ainsi que dans le domaine de la défense aérienne.

Une transition indispensable pour reconstruire les forces aériennes nord-coréennes, et ouvrir la porte à des chasseurs de 4ᵉ génération avancés

La livraison prochaine de chasseurs russes, anticipée par les services de renseignement américains, s’inscrit dans cette alliance transactionnelle entre Moscou et Pyongyang. Sachant la puissance des forces aériennes sud-coréennes, on peut toutefois s’étonner de la livraison d’appareils relativement datés, comme le Su-27 et le MIG-29, qui plus est, des avions d’occasion.

En effet, bien que beaucoup plus modernes et performants que les appareils actuellement mis en œuvre par les forces aériennes nord-coréennes, ceux-ci seront encore sensiblement désavantagés face aux F-15, F-16, F-35A et bientôt, KF-21 sud-coréens.

Toutefois, il est probable que, dans ce domaine, cet arbitrage soit le plus approprié. En effet, comme évoqué précédemment, la flotte de chasse nord-coréenne n’est plus, à proprement parler, une véritable force de combat, avec une disponibilité très faible des aéronefs, faute de pièces et de capacités de maintenance, et un entrainement très insuffisant des équipages.

KA-21 Boramae atterrissage
Les forces aériennes sud-coréennes alignent 330 avions de combat modernes, dont 59 F-15K, 157 F-16 et 40 (60) F-35A. L’avion de combat KF-21 Boramae, de génération intermédiaire, entrera en service en 2027.

Il sera donc nécessaire, dans un premier temps, de reconstruire un noyau opérationnel et efficace, à cette flotte de chasse, s’appuyant en partie sur l’existant, tout en restant à la portée des compétences et de l’expérience acquise par les militaires nord-coréens.

Pour cela, le choix du MIG-29, déjà en service, et du Su-27, un chasseur à mi-chemin entre la 3ᵉ et la quatrième génération, est certainement pertinent, pour permettre cette transformation et cette transition, afin de reconstruire, sur les meilleurs délais, une force aérienne opérationnelle, pouvant servir de socle pour l’arrivée d’appareils plus modernes, comme le chasseur bombardier Su-30, le bombardier tactique Su-34, le chasseur Su-35, voire le MIG-35.

Tous ces appareils, en effet, sont pleinement ancrés dans la 4ᵉ génération des avions de combat, et nécessitent des compétences, qu’il s’agisse de la maintenance, de la mise en œuvre et le pilotage, que la chasse nord-coréenne n’a pas.

À ce titre, il sera particulièrement intéressant d’observer si, aux côtés des Su-27 et MIG-29 envoyés par la Russie en Corée du Nord, figureront des avions d’entraînement comme le Yak-130, spécialement conçu pour former les pilotes de chasse pour mettre en œuvre des appareils de 4ᵉ et 5ᵉ génération.

Une stratégie d’équipement pour contrer la doctrine trois axes de Séoul

Cela dit, l’arrivée de Su-27 et de MIG-29 prélevés sur l’inventaire des forces aériennes russes, en Corée du Nord, ne va pas uniquement permettre une transition plus efficace, d’ici à quelques années, vers une flotte de chasse moderne.

Yak-130
Il faudra surveiller la livraison potentielle d’avions d’entrainement avancés Yak-130 russes à la Corée du Nord, comme un marqueur d’un effort de modernisation à long terme des forces aériennes nord-coréennes, soutenu par la Russie.

Même dans leurs versions initiales soviétiques, ces appareils peuvent constituer des adversaires de taille pour les appareils sud-coréens chargés de localiser les sites de lancement des missiles nord-coréens, en particulier pour éliminer les drones de reconnaissance.

Ils peuvent notamment mettre en œuvre des missiles air-air à moyenne portée, comme le R-27, et sont dotés de performances élevées pour réaliser efficacement de telles interceptions. En outre, on ne peut exclure que tout ou partie de ces appareils, soient prélevés sur la flotte opérationnelle des forces aériennes russes, par exemple, dans le cas de leur remplacement par le Su-35s ou le Su-57.

Or, les Su-27SM russes, ceux-là mêmes qui furent modernisés dans les années 2000 et 2010, disposent d’une électronique beaucoup plus moderne, permettant, par exemple, l’emploi de missiles modernes comme le R-73 à courte portée, et surtout le R-77 à guidage actif à moyenne portée.

Reste que, pour l’heure, aucune information quant aux versions des appareils qui seront envoyés par Moscou en Corée du Nord, n’a été divulguée, et il est peu probable que l’on en apprenne davantage à ce sujet, de manière directe, la Corée du Nord étant très opaque à tous les points de vue.

Il faudra donc observer certains éléments périphériques, comme la livraison éventuelle d’avions d’entraînement modernes comme le Yak-130, pour appréhender l’évolution de la transformation opérationnelle de la flotte de chasse nord-coréenne, et surtout pour savoir si, oui ou non, la livraison des Su-27 et MIG-29 évoqués par l’Amiral Paparo, constitue une première étape vers un effort de modernisation bien plus ambitieux.

Vers un double front potentiel en Asie-Pacifique pour les États-Unis ?

En effet, pour Moscou, la modernisation des forces aériennes nord-coréennes, constitue un levier très efficace pour contenir la possibilité américaine de venir contrecarrer certains plans en Europe, au Caucase ou en Afrique.

Armée nord-coréenne
Le service militaire en Corée du Nord dure dix ans, et rassemble 1,2 millions d’hommes sous les drapeaux en permanence.

En dépit de son économie très faible, le pays dispose, en effet, d’une puissance militaire monumentale, avec plus de 1,2 million d’hommes sous les drapeaux en permanence, et une force mobilisable dépassant les 5 millions d’hommes, au besoin.

Même moins bien armées et entrainées que les forces sud-coréennes, une telle masse représente une puissance militaire considérable, contre laquelle une intervention massive des armées américaines sera indispensable pour empêcher qu’elles ne débordent les défenses des armées de Séoul, sans oublier le potentiel destructeur des armes nucléaires de Pyongyang.

De fait, au travers de certains transferts de technologies bien pesés, et de l’envoi de certains équipements plus modernes, Moscou s’assure de l’obligation croissante, pour les États-Unis, d’intervenir pour assurer la protection de la Corée du Sud et du Japon, sans pouvoir s’en désengager au profit potentiel d’un autre front, au risque de provoquer une attaque d’opportunité.

Or, dans le même temps, les États-Unis sont engagés dans un second bras de fer dans cette région, cette fois avec la Chine, autour de Taïwan. Or, pour contenir la puissance militaire chinoise au-delà de 2027 à 2030, les armées américaines seraient contraintes de peser de tout leur poids sur ce seul théâtre.

Dès lors, en imposant un durcissement sensible du théâtre coréen, Moscou oblige les États-Unis à affaiblir leur réponse potentielle à une opération militaire chinoise contre Taïwan. En dépit de la proximité relative de ces deux théâtres, ils doivent être considérés comme deux conflits potentiels différents, mais liés par l’opportunité que déclencherait l’activation de l’un, au profit de l’autre.

K2 armée sud-coréenne
Bien que remarquablement bien armées, les armées sud-coréennes auraient beaucoup de mal pour resister, seules, aux 5 millions d’hommes mobilisables par Pyongyang en cas de conflits.

Enfin, en obligeant les États-Unis à durcir et étendre leur protection face à la Corée du Nord, Moscou s’assure de contenir la réponse potentielle des armées américaines sur les théâtres européens, moyen-orientaux et caucasiens, ouvrant davantage d’opportunités d’action et de décision au maitre du Kremlin.

Conclusion

On le voit, la livraison potentielle de chasseurs Su-27 et MIG-29 aux forces aériennes nord-coréennes par la Russie, représenterait des enjeux sécuritaires et stratégiques bien plus importants que le potentiel opérationnel relativement daté de ces deux appareils, peut laisser apparaitre de prime abord.

En effet, non seulement ces avions de combat à la lisière de la 3ᵉ et 4ᵉ génération, sont-ils adaptés pour reconstruire le potentiel opérationnel des forces aériennes nord-coréennes, aujourd’hui très détérioré, mais ils disposent de capacités pouvant sensiblement entraver le déroulement de la doctrine « trois axes » sud-coréennes, peut-être même au-delà de son seuil d’applicabilité.

Surtout, l’arrivée de ces avions de combat, et la reconstruction d’une flotte de chasse nord-coréenne opérationnelle, ne pourra pas être ignorée de Washington, qui représente toujours l’assurance-vie de Séoul, face à la menace que représentent les immenses armées nord-coréennes.

Su-35s
Le Su-27 demeure un des avions de combat les plus reussis du XXème siecle, et une plateforme très actuelle, ayant donné naissance aux très modenres Su-35s, J-16 et Su-34.

Ce faisant, le simple envoi de ces chasseurs en fin de vie en Corée du Nord, pourrait bien sensiblement accroitre le potentiel de fixation que représente la Corée du Sud pour les Armées américaines, au détriment des autres théâtres comme Taïwan, le Moyen-Orient, et bien entendu, l’Europe, au cœur des préoccupations russes.

En bien des aspects, cet exemple montre le danger du piège, dans lequel les États-Unis, ainsi que les Européens, la Corée du Sud, le Japon, l’Australie ou encore l’Arabie Saoudite se sont engagés volontairement, en s’appuyant au-delà du raisonnable sur la protection américaine, sans que les États-Unis aient la possibilité de défendre simultanément l’ensemble de ses alliés, face à la convergence des intérêts chinois, russes, nord-coréens ou encore iraniens.

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RS-26 Oreshnik : la Russie pourrait produire 25 missiles IRBM par an

Le tir d’un missile balistique de portée Intermediate RS-26 Oreshnik, le 21 novembre, contre l’usine aérospatiale ukrainienne de PA Pivdenmash, aura, en bien des aspects, sonné la fin de l’époque post-soviétique et le début d’une nouvelle réalité géopolitique en Europe.

En effet, si le missile russe lancé des bords de la mer Caspienne, n’était équipé que de munitions inertes non nucléaires, et qu’il n’a pas spécialement brillé par sa précision, en obtenant des résultats médiocres du point de vue opérationnel, il a, en revanche, envoyé un message de portée stratégique aux Européens et à leurs alliés américains : la Russie disposait à nouveau d’un missile balistique de portée intermédiaire IRBM, capable de frapper toutes les grandes villes européennes avec des charges nucléaires.

Depuis, Vladimir Poutine a donné, à plusieurs reprises, certains détails sur ce nouveau missile. Si les capacités extraordinaires de frappe et de précision avancées par le chef d’État russe, sont à mettre au crédit d’un discours de propagande classique, l’annonce de la production en série de ce nouveau missile, plus sérieuse, pourrait avoir des conséquences majeures sur les équilibres stratégiques en Europe aux États-Unis.

Une récente analyse, argumentée et crédible, des services de renseignement ukrainiens, démontre que Vladimir Poutine pourrait, rapidement, donner vie à cette menace. En effet, l’industrie de défense russe serait en capacité immédiate de produire de 20 à 25 de ces missiles, chaque année.

Le RS-26 Oreshnik, un missile balistique de portée intermédiaire conçu pour frapper l’Europe

Le développement du missile RS-26, alors baptisé Rubezh, a débuté en 2008. Il s’agissait, en substance, d’une version du missile ICBM RS-24 Yars privé de son second étage de propulsion, pour en réduire la taille et les couts.

Le RS-26 était alors présenté par Moscou comme un missile de catégorie intercontinentale, avec une portée de 5,500 km, une nécessité afin de respecter les clauses du traité INF, qui interdisait à la Russie et aux États-Unis de posséder ou de developper des missiles balistiques ou des missiles de croisière à lancement terrestre, d’une portée allant de 500 à 5,500 km.

MARV IRBM RS-26  frappe Dnipro 21/11/24
Image de l’attaque russe contre Dnipro du 21/11/24. Remarquez les 4 véhicules indépendants, frappant de concert.

Pour autant, aucun des tirs d’essais du RS-26, réalisés dans le cadre du développement du missile, avait dépassé la portée de 2000 km, ce qui amena plusieurs spécialistes du sujet, à émettre de sérieux doutes, quant à sa classification comme ICBM.

Selon les propos de Vladimir Poutine, ces derniers jours, le missile Oreshnik serait une évolution du programme Rubezh, dont il garderait la désignation RS-26. Maintenant que le traité INF est mort et enterré, le chef d’État russe reconnait une portée de 3,500 km, une vitesse annoncée de Mach 20 (Mach 10 étant plus probable en finale), et l’emport de 6 véhicules de rentrée atmosphérique à trajectoire indépendante MIRV, pouvant contenir une tête nucléaire stratégique de 150 à 300 kt.

Le missile peut également emporter des MIRV armées de sous-munitions conventionnelles, fussent-elles inertes comme à Dnipro. Lancé des bords de la mer Caspienne, il serait en mesure d’atteindre toutes les villes européennes, y compris Lisbonne au Portugal, avec une durée de vol ne dépassant pas 18 minutes pour les cibles les plus éloignées.

En revanche, en dehors de l’Alaska, si le missile était déplacé sur les rives les plus orientales russes, le RS-26 est dans l’incapacité d’atteindre les États-Unis. Il pourrait atteindre nombre de grandes villes chinoises, ainsi que la Corée du Sud ou le Japon, le cas échéant, mais là ne semble pas être sa fonction. En effet, le missile Oreshnik a été conçu, et construit, dans un seul but : changer la géopolitique stratégique en Europe.

Un missile hors de portée des défenses antimissiles américaines ou européennes

Si les informations diffusées jusqu’ici concernant le RS-26, sont exactes, le missile pourrait poser de très importants problèmes à la défense antimissile, déployée en Europe. Rappelons que celle-ci se compose de deux sites AEGIS Ashore, en Pologne et en Roumanie, armés chacun de 24 missiles SM-3 américains, d’éventuelles batteries THAAD de l’US Army, déployées en Europe, des missiles SM-3 déployés à bord des destroyers et croiseurs de l’US Navy, près des côtes européennes, ainsi que du futur système Arrow-3, acquis par l’Allemagne auprès d’Israel, dans le cadre de l’initiative Européen Skyshield.

AEGIS Ashore Roumanie
Site AEGIS Ashore de Roumanie

Les systèmes antimissiles Patriot et SAMP/T NG, quant à eux, ont des performances très insuffisantes pour intercepter ce type de missile, ou les MIRV larguées. Pour autant, les deux systèmes AEGIS Ashore, conçus pour intercepter les missiles IRBM iraniens, et les destroyers de l’US Navy, limités aux cotes et mers bordant l’Europe, ont, ou peuvent avoir, des positions et des orientations inadéquates pour réaliser ce type d’interception, selon le point d’origine et la trajectoire du missile, ce que Moscou n’ignorera certainement pas.

Le THAAD, quant à lui, manquera certainement de puissance pour intercepter ce type de missiles dont les performances se rapprochent de celles d’un ICBM. Celui-ci a été conçu pour contrer des missiles monoblocs, et non des missiles mirvés. C’est aussi le cas de l’Arrow-3 israélien, conçu spécifiquement pour intercepter les MRBM iraniens, qui n’ont ni les performances, ni les MIRV du RS-26.

Ainsi, si quelques interceptions sporadiques peuvent être enregistrées par ces différents systèmes, ils ne constituent pas un bouclier antimissile représentant une véritable menace contre la capacité stratégique que représenteraient plusieurs dizaines de missiles Oreshnik envoyés contre les grandes villes européennes.

Le site industriel de Votkinsk, qui produisait les ICBM RS-24 Yars, pourrait basculer vers la production de RS-26 Oreshnik

Si les performances du RS-26, vantées par le président russe, sont à prendre avec certaines précautions, l’annonce faite du lancement de la production en série du missile balistique, après le test opérationnel réussi du 21 novembre, est une menace beaucoup plus sérieuse et crédible.

rs-26 Oreshnik production plant Votkinsk
Image satellite du site de Votkinsk qui produit les RS-24 Yars et les RS-30 Bulava

Un récent rapport émanant des services de renseignement ukrainiens, présente une hypothèse parfaitement crédible qui permettrait au Kremlin, de donner corps à cette menace.

En effet, le site industriel de la ville de Votkinsk, située en république d’Oudmourtie, entre Kazan et Perm, produisait jusqu’à présent une vingtaine de missiles ICBM RS-24 Yars chaque année, dont le RS-26 est une version allégée, aux côtés des missiles SLBM RS-30M Bulava destinés aux sous-marins de la classe Borei/A.

Or, aujourd’hui, les forces stratégiques russes ont entrepris leur transformation vers le missile RS-28 Sarmat, plus modernes et produits par l’entreprise Zlatmash sur le site de Zlatoust, près de Tcheliabinsk.

De fait, au prix d’une modernisation indispensable du site de Votkinsk, Moscou pourrait rapidement être en mesure de remplacer la production des RS-24 pour la remplacer par celle de RS-26, soit 20 à 25 missiles IRBM chaque année. Notons également que les autorités russes ont annoncé de récents efforts en vue d’augmenter la production de propulseurs à carburant solide, ceux-là mêmes qui sont employés par le Sarmat, le Bulava, et l’Oreshnik.

Vers une transformation rapide de la géopolitique stratégique euro-atlantique

De fait, même en hypothèse basse, la Russie pourrait être en mesure de recevoir une vingtaine de RS-26 chaque année, à compter de 2026 ou 2027, au-delà des quelques exemplaires de pré-série qui ne manqueront pas d’être employés par Moscou contre l’Ukraine, à des fins de démonstration.

SNLE classe triomphant
La France aligne 4 SNLE de la classe le Triomphant, armés chacun de 16 missiles SLBM M51.3

Chaque missile transportant 6 MIRV dotés d’une tête nucléaire stratégique, ce seront donc plus d’une centaine de têtes nucléaires pointées directement sur les grandes villes européennes, qui arriveront chaque année.

Pour y faire face, les européens disposent, aujourd’hui, des flottes de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins SSBN français et britanniques, soit huit navires, avec une permanence à la mer en cas de crise, de trois à quatre sous-marins.

Chaque sous-marin emportant 16 missiles SLBM de portée intercontinentale, dotés de 4 à 6 véhicules de rentrée atmosphérique à trajectoire indépendante, armés d’une tête nucléaire stratégique, ce sont donc 64 à 96 têtes nucléaires visant la Russie par navire, et 192 à 384 têtes nucléaires pointées simultanément par l’Europe vers la Russie.

En d’autres termes, et sur la seule comparaison des capacités balistiques stratégiques, l’arrivée du RS-26 permettra à Moscou de neutraliser la « menace européenne », en deux à quatre ans seulement, soit d’ici à 2030, en cumulant les hypothèses favorables aux Européens.

Surtout, dans ce cas, Moscou sera en mesure de pointer l’ensemble de ses missiles stratégiques ICBM et SLBM, vers des cibles américaines, et non de les repartir entre cibles américaines et européennes, comme aujourd’hui.

Une manière pour le Kremlin de s’imposer dans le dialogue stratégique sino-américain

Ce faisant, Moscou s’imposera comme une menace de premier ordre, dépassant de loin la menace chinoise aujourd’hui, vis-à-vis des États-Unis, obligeant Washington à renouer un dialogue direct, et d’égal à égal, avec les autorités russes.

Donald Trump
En démontrant l’efficacité du RS-26, Vladimir Poutine dispose d’un atout de taille dans son futur bras de fer avec Donlad Trump.

Il s’agit, aussi, pour le Kremlin, d’amener les États-Unis à contraindre britanniques et français à intégrer les futures discussions de contrôle des armes stratégiques, alors que les arsenaux nucléaires de ces deux pays n’étaient pas concernés par les accords signés à la fin de la guerre froide entre les États-Unis et l’Union Soviétique, comme le traité INF.

Pour autant, la Chine développant à marche forcée son propre arsenal nucléaire stratégique, mais n’étant pas concernée directement par la confrontation russo-occidentale en Europe, trouver un point d’équilibre acceptable aussi bien par Washington, Moscou, Pékin, Paris et Londres, semble hors de portée aujourd’hui.

Dès lors, l’hypothèse la plus probable, à présent, est que la production soutenue de missiles RS-26 par la Russie, va entrainer une nouvelle crise des missiles en Europe, comme ce fut le cas de 1983 à 1986, et qui fut l’un des deux points critiques des tensions est-ouest, pendant la guerre froide.

Toute la question, dorénavant, est de savoir si, comme dans les années 80, les États-Unis interviendront en Europe en déployant des armes de portée régionale, mais de puissance stratégique, pour répondre aux déploiements de RS-26 russes, ou si l’administration Trump estimera qu’il revient aux Européens eux-mêmes, de répondre à cette menace spécifique, sachant que les RS-26 ne menacent pas son pays, creusant la défiance entre les différents alliés.

Conclusion

On le voit, l’arrivée du missile RS-26 Oreshnik, dans l’arsenal stratégique russe, constitue un bouleversement considérable des équilibres stratégiques en Europe. Non seulement celui-ci peut-il atteindre toutes les villes européennes, à partir du sol russe, mais il a des performances et des caractéristiques réduisant considérablement l’efficacité du bouclier antimissile déjà déployé ou à venir, pour protéger le vieux continent.

Illustration RS-26
Système RS-26 Rubezh

La Russie dispose, semble-t-il, des infrastructures et des capacités industrielles, pour produire ce missile en série, comme annoncé par Vladimir Poutine, à un rythme soutenu de 20 à 25 missiles par an.

Ce faisant, d’ici à 2030, le RS-26 aura neutralisé la plus-value stratégique que représentent aujourd’hui les flottes de sous-marins SSBN français et britanniques, permettant à Moscou de concentrer l’ensemble de sa puissance de feu intercontinentale contre les États-Unis.

En peu de temps, et avec un investissement limité, le Kremlin va donc se doter d’une arme susceptible de profondément bouleverser, à son avantage, les équilibres stratégiques euro-atlantiques hérités de la guerre froide. Si ce missile pourra conférer un atout significatif dans d’éventuelles discussions stratégiques avec les États-Unis à la Russie, le plus probable, cependant, est qu’il entrainera une nouvelle crise des euromissiles, comme au milieu des années 80, tout en accroissant, potentiellement, la défiance entre alliés, exposés à des menaces différentes.

La flotte de chasse chinoise aura achevé sa transformation en 2030

Ces dernières années, la modernisation de la flotte de chasse chinoise, au sein de l’Armée Populaire de Libération, a été masquée, dans la sphère occidentale, par la transformation et l’extension aussi massive que rapide de la flotte de haute mer militaire du pays..

On le sait, en effet, chaque année, La Marine chinoise admet au service une dizaine de grands navires de surface combattants modernes, destroyers et frégates, soit cinq fois plus que l’US Navy, ainsi qu’un grand navire aéronaval, LHD ou porte-avions, tous les deux ans. Ce faisant, elle sera en capacité de tenir tête à la Marine américaine, autour de Taïwan entre 2027 et 2030, et prendra, dans la trajectoire actuelle, l’avantage sur celle-ci, dans le Pacifique, au-delà de 2033 à 2035.

Le dynamisme de la Marine chinoise a, pour ainsi dire, masqué aux yeux des observateurs, une autre dynamique, entamée plus tardivement, mais tout aussi rapide, celle de la conversation et de l’extension des forces aériennes chinoises. Ainsi, depuis la seconde moitié des années 2010, celles-ci ont entamé une transformation radicale, en admettant au service des appareils comme l’avion de transport stratégique Y-20, sa version de ravitaillement en vol Y-20U, ou l’avion d’alerte aérienne avancée KJ-500.

C’est cependant incontestablement la flotte de chasse chinoise qui, aujourd’hui, se transforme et s’étend le plus rapidement, au point qu’elle pourrait bien, elle aussi, prendre l’ascendant sur la très puissante US Air Force, à partir de 2035.

Le remplacement des derniers appareils de 3ᵉ génération de la flotte de chasse chinoise sera achevée en 2030

Aujourd’hui, la flotte de chasse des forces aériennes de l’Armée populaire de Libération (en dehors de l’aéronautique navale, donc), aligne encore une flotte très disparate composée de pas moins d’une dizaine de modèles, allant de l’antique J-7 dérivé du MIG-20, au très moderne J-20 de 5ᵉ génération, en passant par le J-10, pendant chinois du F-16, et le Su-35s acquis auprès de la Russie.

Flotte de chasse chinoise J-11
Les forces aériennes chinoises alignent encore plus de 700 avions de combat de 3ème génération, comme le J-11, dérivé du Su-27.

Sur les 1800 avions de chasse alignés, presque 700 appareils appartiennent encore à la troisième génération, celle du Mirage III, du Mig-21 et du F-4 Phantom II, dont le J-7, sa version intercepteur J-8, le Su-27 ou encore le J-11.

Toutefois, début 2018, ils étaient encore près de 1400 appareils appartenant à cette génération, le J-10 étant alors le principal représentant de la 4ᵉ génération, alors que le J-16 et le J-20, n’arrivaient encore qu’au compte-gouttes dans les unités.

Ces dernières années, cependant, la dynamique s’est radicalement transformée. À présent, la flotte de J-20 dépasse largement les 200 unités, tout comme la flotte de chasseurs bombardiers J-16, de 300 à 350 exemplaires, alors que la flotte de J-10 s’approcherait des 600 exemplaires.

Selon une estimation publiée par le site Janes en juin 2024, la production annuelle de J-20 dépasserait à présent les 70 à 80 exemplaires, pour remplacer les J-8, J-11 et les Su-27 encore en service, alors que celle du J-16 évoluerait entre 35 et 50 exemplaires par an, selon qu’il faille ou non produire également des J-15 pour la Marine chinoise. Enfin, les J-10C sont produits à un rythme moyen d’une trentaine d’appareils par an, notamment pour remplacer les derniers J-7.

Au total, donc, ce sont pas moins 135 à 160 nouveaux avions de combat de quatrième et cinquième génération qui rejoignent les forces aériennes de l’Armée populaire de libération, chaque année. À ce rythme, il faudra encore 5 à 6 ans, donc en 2030, pour qu’elles alignent une flotte de 1800 avions de combat homogène, composée exclusivement de chasseurs de 4ᵉ génération modernisés (génération 4,5), et d’appareils de 5ᵉ génération.

Arrivée massive de chasseurs de 5ᵉ génération J-20, alors que le J-35A se profile

Avec 70 à 80 nouveaux J-20 livrés chaque année, la flotte de chasse chinoise progresse à présent plus vite, en matière d’avions de combat de 5ᵉ génération, que l’US Air Force, qui ne reçoit que 48 à 60 nouveaux F-35A chaque année.

J-20 APL Air Force
Les forces ariennes chinoises reçoivent chaque année 70 à 80 chasseurs de 5ème génération J-20.

Avec 350 F-35 en service au sein de l’US Air Force, et un rythme de livraison qui se maintiendrait au rythme de 48 appareils par an, il faudra moins de 4 ans pour que la flotte de J-20 chinois dépasse celle de F-35A, et moins de trois ans supplémentaires, pour que la flotte totale de J-20, dépasse celle de F-35A et de F-22 au sein de l’USAF.

Selon la trajectoire actuelle, donc, d’ici à 2032, la flotte de chasse des forces aériennes chinoises, dépassera, en nombre d’appareils de 5ᵉ génération, la flotte de chasse de l’US Air Force. Dans le même temps, la flotte totale de chasse chinoise devrait atteindre les 2300 appareils, soit davantage que les 2100 avions de combat de l’US Air Force.

Ces projections ne tiennent cependant pas compte de l’arrivée d’un nouvel appareil, le J-35A, présenté publiquement pour la première fois à l’occasion du salon aéronautique international de Zhuhai, en novembre 2024.

Ce chasseur bimoteur de 5ᵉ génération, qui se classe dans la catégorie des chasseurs moyens, comme le F-35 ou le Rafale, devrait prochainement entrer en service au sein des FAAPL. Après une période de quelques mois à quelques années, pour la prise en main de l’appareil, on peut aisément anticiper que la production en série du J-35A débutera, sur un rythme soutenu, prenant le relais de la production de J-10C.

J-35A Zhuhai air Show
J-35A au salon aéronautique de Zhuhai

On peut donc anticiper, sans grand risque, qu’à compter de 2026 ou 2027, la production annuelle de chasseurs de 5ᵉ génération chinois J-20 et J-35A, dépassera largement les 100 exemplaires par an, soit 2 à 3 fois plus soutenue que celle des États-Unis, à destination de ses propres forces aériennes.

Rappelons toutefois que si 70 à 80 F-35 A/B/C produits chaque année par Lockheed Martin, sont à destination des forces aériennes américaines (US Air Force, US Navy et US Marines Corps), ceux-ci ne représentent que la moitié de la production totale de l’avionneur américain, le reste étant destiné ou nombreux clients internationaux de l’appareil, alliés des États-Unis, en Europe ou en Asie.

Transformation de la formation des pilotes de chasse chinois, ramenée à 3 ans seulement

Comme ce fut le cas pour la Marine chinoise, les forces aériennes chinoises ont anticipé cette transformation, en adaptant leurs infrastructures, mais aussi en transformant le cursus de formation des pilotes.

Jusqu’il y a peu, les trois académies de pilotes de chasse chinoises, les académies Shijiazhuang, Harbin et Xi’an, appliquaient un cursus de formation des jeunes pilotes de chasse en quatre années.

JL-8 Karakouroum Forces aériennes de l'Armée populaire de Libération
Le JL-8 a formé toute une génération de pilote de chasse chinois.

Après une formation initiale d’un an sur CJ-6, un appareil à piston dérivé du Yak-18, les élèves passaient plus d’un an sur le monoréacteur d’instruction JL-8 Karakoroum, avant de passer le reste du cursus sur des avions d’entrainement avancés de 3ᵉ génération JJ-7 et JL-9. Après quoi, les pilotes fraichement macaronés chasse étaient directement envoyés en escadron, qui assurerait leur transformation sur avion d’armes.

L’arrivée majoritaire de chasseurs de 4ᵉ et 5ᵉ génération, disposant de commandes de col électrique, et d’une avionique moderne, a transformé les besoins de formation des FAAPL. Il n’était, en effet, plus indispensable de doter les jeunes pilotes des connaissances spécifiques au pilotage des appareils de génération précédente, nécessitant des compétences de pilotages plus abouties.

À partir de 2020, l’académie de Shijiazhuang, pilote en la matière, a ainsi reçu ses premiers avions d’entrainement avancés JL-10. Spécifiquement conçu pour former les élèves au pilotage et à la conduite de mission sur avions de 4ᵉ et 5ᵉ génération, l’appareil remplace à la fois le JL-8 et le JL-9, permettant de raccourcir de 4 à 3 ans, le cursus de formation, pour les jeunes pilotes.

En outre, l’académie a reçu des J-10 pour assurer la transformation des élèves, avant de les envoyer en escadron, avec un bagage opérationnel plus avancé que précédemment, en quatre ans. Il semblerait que l’academie Harbin soit destinée en subir la même transformation que celle de Shijiazhuang, à partir de 2026.

JL-10 avion d'entrainement forces aériennes chinoises
Dérivé du yak-130, le JL-10 permet de remplacer à la fois le JL-8 et le JL-9, et de réduire d’une année le cursus de formation des jeunes pilotes de chasse chinois.

Pour l’heure, l’académie Xi-an semble poursuivre le cursus classique, probablement pour continuer à produire de jeunes pilotes tant que les derniers J-11 et Su-27 des FAAPL seront en service, soit jusqu’en 2028-2029, laissant aux pilotes les plus anciens la responsabilité de mener à leur terme, les flottes de ces appareils.

Une flotte de chasse chinoise faisant jeu égal avec l’US Air Force en 2030 ?

Dès lors, on constate que la flotte de chasse des forces aériennes chinoises, disposeront d’autant d’appareils, et d’appareils aussi modernes que l’US Air Force, d’ici à 2030, En outre, elle disposera des pilotes pour mettre en œuvre ses avions de combat.

Ainsi, la trajectoire de modernisation de la chasse chinoise, se confond avec celle de la flotte de surface et de la flotte sous-marine de la Marine chinoise, sur le même objectif de temps, à savoir autour de 2030.

Pour autant, ce n’est pas le cas de l’ensemble des flottes aériennes chinoises. Ainsi, la flotte d’avions de soutien des FAAPL, et notamment d’avions ravitailleurs, restera, à cette date, très inférieure à celle de l’US Air Force, avec au mieux, une trentaine ou une quarantaine d’appareils, contre plus de 450 pour l’USAF. Il en va de même pour les avions d’alerte aérienne avancée, ou de renseignement électronique.

J-16 et J-20 ravitallée Y-20U
Ravitailleur Y-20U en phase de ravitaillement d’un J-20 et d’un J-16 des forces aériennes chinoises

En outre, l’US Navy aligne, pour sa part, 600 avions de combat Super Hornet, Growler et F-35C, à bord de ses porte-avions, auxquels il faut ajouter plus de 80 E-2D Hawkeye de veille aérienne avancée, ainsi que les 700 Super Hornet, Lighting II et Harrier de l’US Marines Corps.

Cependant, dans l’hypothèse d’un conflit autour de Taïwan, les forces aériennes américaines, dans leur ensemble, ne pourront déployer simultanément qu’une partie de cet arsenal, qui devra conserver des forces significatives pour défendre le ciel américain, et pour armer les bases en Europe et au Moyen-Orient.

Qui plus est, en dehors des porte-avions de l’US Navy, l’utilisation des avions de combat basés à terre de l’US Air Force, sur ce théâtre, nécessite l’autorisation donnée par le Japon d’utiliser les bases aériennes d’Okinawa, voire certains aérodromes plus avancés, pour pouvoir atteindre l’ile, ce qui nécessitera un grand nombre de ravitailleurs, et réduira l’efficacité et le nombre des appareils déployés simultanément.

Dès lors, les différents coefficients d’attrition applicables aux forces aériennes américaines, dans leur ensemble, opposés à la proximité des bases aériennes chinoises face et autour de Taïwan, tendent à une inversion du rapport de force potentiel plus tôt que 2030, peut-être autour de 2027 et 2028, comme c’est le cas pour la flotte de surface et sous-marine, et en pleine fenêtre Davidson.

Conclusion

On le voit, alors que l’attention était focalisée presque exclusivement sur le développement très rapide de la flotte de haute mer chinoise, pour évaluer le potentiel opérationnel de l’APL autour de Taïwan, il apparait, à présent, que les forces aériennes chinoises ont, elles aussi, suivi une trajectoire identique, quoique moins visible, pour surclasser les forces aériennes américaines autour de Taïwan, après 2027.

J-16 forces aériennes Armée Populaire de Libération
Inspiré par le Su-30MKK, le J-16 est un veritable avion de combat de génération 4,5, disposant d’une avionique très moderne, et de commandes de col électriques.

Et les forces terrestres, direz-vous ? En effet, pour s’emparer militairement de l’ile, au-delà de s’assurer du contrôle des mers pour empêcher une intervention américaine, des ports pour débarquer les forces, et du ciel, pour toutes les autres raisons, ce sont elles qui devront, le cas échéant, assurer la capture d’une ile à la géographie très défavorable, les français en ayant fait l’amère expérience à la fin du XIXᵉ siècle.

Malheureusement, s’il est relativement aisé de suivre la progression de la flotte chinoise, au travers des clichés satellites des différents chantiers navals, il est déjà plus difficile de suivre avec précision, l’évolution des forces aériennes, surtout depuis que Pékin a mis une chape de plomb sur la publication d’informations à ce sujet, en 2018. Pour les forces terrestres, c’est presque impossible, dans le domaine public, de suivre efficacement la progression de l’APL.

Cependant, si l’on admet que Pékin a déjà mis sa Marine et ses forces aériennes, dans une trajectoire pour prendre l’ascendant contre Taïwan, et contre une éventuelle intervention américaine, sur une fenêtre s’étalant de 2028 à 2030, pour sa flotte navale et son aviation de chasse, on peut, sans grand risque, supposer qu’il en est allé de même concernant les forces terrestres censées constituer le corps d’invasion de l’ile, et qui devra se confronter aux forces armées taïwanaises, sur un terrain difficiles qu’elles maitrisent parfaitement.

Reste que l’hypothèse d’une intervention terrestre offensive sur l’ile, doit certainement représenter l’ultime alternative pour Pékin, tant elle est risquée, et un blocus aérien et naval strict, pour amener les autorités taïwanaises à céder, sous la pression de la rue, constitue assurément la stratégie la moins dangereuse, pour les armées chinoises.

Encore faut-il qu’elles puissent résister aux coups de boutoirs américains. De toute évidence, elle se prépare activement pour y parvenir.

L’autonomie stratégique est-elle hors de portée budgétaire de la France ?

Depuis son arrivée à l’Élysée, Emmanuel Macron a produit d’importants efforts pour tenter de donner corps à l’émergence d’une autonomie stratégique à l’échelon européen. Pour cela, le président français avait convaincu, en 2017, la chancelière allemande Angela Merkel, de s’engager dans plusieurs programmes industriels de défense clés, dont le programme SCAF d’avion de combat de 6ᵉ génération, et le programme de char de combat MGCS, sont aujourd’hui les plus emblématiques, et les seuls survivants.

Cependant, ces dernières semaines, dans le cadre de la construction du budget 2025 des armées françaises, plusieurs rapports parlementaires se sont montrés pour le moins inquiets, parfois même critiques, vis-à-vis de ces deux programmes. Au-delà du bienfondé de ces inquiétudes et critiques, émerge donc une question qu’il est à présent indispensable de se poser, en France.

En effet, ces deux programmes avaient été lancés sur la base de deux paradigmes : l’émergence d’une autonomie stratégique européenne centrée sur le couple franco-allemand et l’augmentation des coûts de développement des équipements militaires modernes, les mettant hors de portée des seules capacités d’investissement de la France.

On pourrait craindre, dès lors, que les difficultés rencontrées par ce deux programmes, viennent menacer directement et rapidement, l’autonomie stratégique de la France, si celle-ci n’est plus en mesure de financer, seule, l’ensemble de ses propres équipements de défense, pour équiper efficacement ses armées.

Mais est-ce vraiment le cas ? Pour répondre à cette question, il peut être utile de porter notre regard en arrière, y compris durant la guerre froide, pour comprendre ce que représentait, effectivement, l’investissement de défense français afin de préserver l’autonomie stratégique du pays.

« Les coûts de développement des armements modernes sont trop élevés pour la France seule« 

Cette phrase, elle a été répétée en boucle pour expliquer la nécessité, pour la France, de s’appuyer sur des partenariats européens, dans le développement de ses nouveaux systèmes d’armes.

programme MGCS
La détermination politique française pour poursuivre le programme MGCS, représenterait une menace directe pour l’Armée de terre et pour les compétences industrielles françaises à court termes, selon un rapport sénatorial récent.

Elle n’a cependant rien de nouveau. Dès les années 50, de nombreux programmes de défense ont été lancés à l’échelle européenne, pour être en mesure de rester dans la course aux armements que se livraient les États-Unis et l’Union Soviétiques, chacun d’eux dépensant des montants faramineux pour tenter de prendre l’avantage technologique sur l’autre.

C’est ainsi que naquirent les avions de patrouille maritime Atlantic, codéveloppés par la France, l’Allemagne, l’Italie et les Pays-Bas afin de remplacer les P-2 Neptune américains. D’autres équipements majeurs ont été développés sur ce modèle de coopération européenne, dont l’avion de transport C-160, l’avion d’entrainement Alpha Jet et les missiles antichars HOT et MILAN entre la France et l’Allemagne, les hélicoptères Puma, Gazelle et Lynx et l’avion jaguar entre la France et la Grande-Bretagne, ou l’avion de combat Panavia Tornado entre la Grande-Bretagne, l’Allemagne et l’Italie.

Le principe était toujours le même : sur la base d’un besoin proche, puisque centré sur le même théâtre d’opération centre-Europe, les pays européens pouvaient mettre en commun les savoir-faire de leurs industries de défense, et partager les coûts de développement d’un équipement commun, pour en réduire le poids budgétaire de conception, et permettre, ainsi, d’envisager des ambitions technologiques supérieures.

En outre, la mutualisation des développements permettait d’étendre le socle de production, pour accroitre le volume de production, de sorte à atteindre certains seuils de soutenabilité industrielle, censés abaisser les coûts de production, et étendre le socle d’utilisateurs, pour la soutenabilité des évolutions à venir.

Cette vision est cependant très théorique. Dans les faits, le nombre de programmes européens avortés depuis les années 50, dépasse de beaucoup celui des programmes menés à termes. Bien souvent, des contraintes de charge de travail des industriels nationaux, des exigences spécifiques divergentes entre les armées, voire des considérations de politique internationale, notamment vis-à-vis des États-Unis, sont venus faire dérailler ces initiatives.

autonomie stratégique Mirage IV
Pour se doter d’une autonomie stratégique efficace, la France a produit d’importants efforts dans les années 50 et 60, notamment pour mettre en oeuvre une dissuasion crédible.

En outre, les bénéfices budgétaires attendus, que ce soit en matière de conception comme de fabrication, sont presque toujours sensiblement moins significatifs qu’attendus. Ainsi, le Rafale français aura couté presque deux fois moins cher à concevoir que son cousin européen, l’Eurofighter Typhoon, pour des appareils sensiblement similaires.

On retrouve, ici, la règle empirique qui veut que le prix de développement d’un équipement conçu en coopération, subit une hausse équivalente à la racine carrée du nombre de participants, en l’occurrence quatre, soit un coefficient multiplicateur égal à deux.

De même, l’appareil, coproduit par la Grande-Bretagne, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne, affiche un prix unitaire plus de 20 % supérieur à celui du chasseur français, ceci venant entraver son potentiel export. Enfin, loin de bénéficier d’une unique ligne d’assemblage susceptible d’atteindre les seuils industriels attendus, le Typhoon est assemblé à quatre endroits différents, tous faisant face à d’importantes inquiétudes concernant le carnet de commande de l’appareil.

En dépit des limites des bienfaits de la coopération, toutefois, les contraintes budgétaires auxquelles sont exposées la France et ses armées, aujourd’hui, semblent bien interdire à Paris tout retour vers une autonomie stratégique nationale stricte, en assumant les investissements nécessaires au développement de l’ensemble des systèmes d’armes modernes, nécessaires au bon fonctionnement de ses armées et de sa dissuasion.

Quels sont les crédits mobilisables pour developper un programme SCAF national ?

En effet, nous avons montré, dans un précédent article, que les couts d’acquisitions, comme les prix de développement des équipements de défense modernes, ont cru cinq fois plus vite que l’inflation, depuis 1970, y compris en France. On peut en déduire qu’à présent, les investissements nécessaires pour atteindre une autonomie stratégique intégrale, seraient hors de portée des finances publiques.

Dissuasion française Rafale ASMPA
Le programme Rafale aura couté autour de 20 Md€ pour son developpement de 1085 à 1999.

Toutefois, cette comparaison à l’inflation ne raconte qu’une partie de l’histoire. En effet, si les prix à la consommation ont été multipliés par 7 en France, de 1970 à 2023, le produit intérieur brut du pays, lui, a été multiplié par 19, passant de 126 à 2400 Md€.

De fait, les couts moyens des équipements des armées ont été multipliés par 35 (5 x 700%) de 1970 à 2023, mais uniquement par 1,84, une fois rapportés à l’augmentation du PIB, qui détermine les recettes de l’État. Dans le même temps, les formats des armées ont également diminué, passant, par exemple, de 850 à 225 avions de combat, ou de 885 à 200 chars, sur le même intervalle.

En outre, l’arrivée des systèmes polyvalents et multimission, ont sensiblement baissé le nombre de modèles à developper. Ainsi, là où l’Armée de l’Air alignait cinq modèles d’avions de combat en 1970 (Mirage III, Mystère IV, Vautour, Super Sabre et Mirage IV), plus deux pour l’aéronavale (Étendard IV et Crusader), ils ne sont plus que 3 aujourd’hui (Rafale, Mirage 2000-5 et Mirage 2000D), et ne seront que deux après 2035 (Rafale et Rafale F5).

Ainsi, rapporté au PIB, l’investissement d’équipement de l’Armée de l’Air est resté relativement stable depuis 1970, passant de 0,2 % du PIB en 1970, à 0,15% en 2023. En appliquant le même principe, on comprend que les 20 Md€ dépensés pour le développement du programme Rafale de 1985 à 1999, représenteraient aujourd’hui une capacité équivalente de 40 Md€, en 2025, rapportée à la hausse du PIB.

Une fois transformé par les investissements requis sur la même période pour développer le Mirage 2000-5 et le Mirage 2000D, il apparait qu’à effort budgétaire constant, la France pourrait donc soutenir un développement de 45 Md€ en euros 2025, pour concevoir son prochain avion de combat, si elle devait le faire seul, comme ce fut le cas pour le Rafale de 1985 à 1999.

F100 Mirage III Budgets des armées et effort de Défense | Analyses Défense | Construction aéronautique militaire
Au debut des années 70, les forces aériennes françaises mettaient en ouvre plus de 1000 avions de combat, de 7 types différents.

Ce montant demeure toujours très éloigné des 80 à 100 Md€, que doit couter le développement du programme SCAF, dans son format actuel. Toutefois, il convient de compenser ce montant, de la règle empirique de codéveloppement à trois partenaires, la Belgique ayant un impact pour l’heure négligeable sur le sujet.

Une fois divisés par la racine carrée de 3, soit 1,71, les couts de développement nationaux du SCAF, dans son format actuel, seraient donc de 46 à 58 Md€, soit de 2 à 29 % plus chers, que la transposition du programme Rafale.

Le positionnement spécifique de la France et de ses armements durant la guerre froide

On peut, naturellement, considérer que ces 13 Md€ supplémentaires, pour developper le même système d’armes, dans une version strictement nationale, sont à la portée des finances publiques, ce d’autant que plus de 60% de ces investissements, reviendront dans les caisses de l’État.

Pour autant, dans l’état actuel des finances publiques, on se doit de considérer que chaque euro compte, et que la transposition du programme Rafale représente le plafond de l’effort effectivement soutenable, pour les finances publiques.

Toutefois, il convient de garder à l’esprit que le programme SCAF, tel qu’actuellement conçu, répond aux besoins de quatre forces aériennes (avec l’aéronautique navale française), et de trois industries de défense. Dès lors, les expressions de besoin, pour le moment prises en compte pour la conception du système d’armes, sont nécessairement contraintes par des exigences supplémentaires que n’aurait pas un appareil strictement national.

Porte-avions nouvelle génération
Les diemnsions, donc le prix du PANG, sont directement liés à la taille du NGF du programme SCAF. Si celui-ci devait être plus léger, et plus compact, lle PANG pourrait, lui aussi, suivre une cure d’amincissement sensible au niveau budgétaire.

Une fois ramené aux besoins stricts de la France et de ses forces aériennes, il est tout à fait concevable que l’appareil final, comme son système de combat, aient un périmètre plus réduit que le SCAF actuel, du fait des attentes espagnoles et surtout allemandes, ces derniers ayant, par exemple, toujours privilégié des appareils plus lourds.

En outre, un développement national, sans revenir sur les ambitions stratégiques du programme SCAF, pourrait permettre de revenir sur ce qui fut la marque de fabrique de l’aéronautique militaire française depuis 1960, avec des appareils à hautes performances, modernes et performants, mais plus compacts, et surtout moins onéreux que leurs homologues américains, là où le SCAF actuel vise davantage la parité capacitaire avec les avions américains.

Une autonomie stratégique à portée de main de la France, avec un effort de défense de 2,75 % du PIB

En soi, donc, la France pourrait être en mesure de financer le développement d’un programme SCAF en autonomie, avec un effort strictement identique à celui qui fut consenti dans les années 80 et 90, pour concevoir le Rafale.

Pour autant, sur la trajectoire budgétaire actuelle, une telle hypothèse est inenvisageable. En effet, en dépit des hausses de budget des armées planifiées d’ici à 2030, dans le cadre de la LPM 2024-2030, l’ensemble de cette enveloppe budgétaire est d’ores et déjà fléchée vers les différents programmes prévus sur cette période, tous aussi urgents et indispensables, que le SCAF, notamment pour conserver l’autonomie stratégique du pays.

Or, même ramené à 45 Md€, l’enveloppe de développement national du SCAF, est très supérieure aux 27 à 33 Md€ actuellement prévus, en collaboration avec l’Allemagne et l’Espagne. Il manque donc 12 à 18 Md€, d’ici à 2035, pour effectivement financer ce programme, soit autour de 1,5 Md€ par an.

M88 Rafale
Le programme T-REX doit premettre d’équiper le Rafale F5 d’un turboreacteur developpant 9 tonnes de poussée. Il n’est cependant pas financé par la LPM en cours.

Ce déficit n’est pas théorique ou isolé. Ainsi, on retrouve dans les différents rapports et amendements parlementaires, concernant le budget 2025, une liste non négligeable de programmes non financés, et pourtant tout aussi nécessaires, comme le moteur T-REX du Rafale F5, le drone de combat Aarok, ou un char de combat de génération intermédiaire, alors que ces mêmes parlementaires appellent avec insistance à certaines évolutions de format ou d’équipements embarqués, concernant le programme de frégates FDI ou la flotte de chars.

Mis bout à bout, ces différents besoins font apparaitre un déficit de crédits de l’ordre de 2 à 3 Md€ par an, pour les travaux de recherche et de développement, et de 3 à 4 Md€, pour les crédits d’équipements, à la trajectoire actuelle de la LPM. En outre, l’augmentation des formats qui résulteraient de l’application de ces besoins, entrainerait une hausse de 2 à 3 Md€ des crédits de personnels, et autant pour les crédits d’utilisation, chaque année.

Au total, donc, il conviendrait d’atteindre, pour dépasser les impasses actuelles, un budget des armées, en 2030, qui verraient 8 à 13 Md€ s’ajouter aux 67 Md€ visés par la LPM en 2030. Une fois compensés de l’inflation, le budget résultant devrait donc atteindre 72 à 75 Md€, à cette date, pour atteindre l’ensemble de ces objectifs, par ailleurs loin d’être excessifs, ce qui représente un effort de défense de 2,75 % du PIB, en 2030.

À ce niveau d’investissement, et sur la base d’un format figé de la plupart des composantes de la Défense, la France serait donc en capacité de préserver son autonomie stratégique, sans devoir en transférer des pans entiers à l’échelon européen, ce qui, aujourd’hui, n’est probablement plus envisageable, considérant les sévères divergences qui touchent les positions françaises et allemandes.

Conclusion

On comprend, de ce qui précède, que la comparaison stricte des couts de développement, notamment entre le SCAF et le Rafale, pour justifier de la nécessité, pour la France, de recourir à l’échelon supranational européen, pour ses programmes de défense, représente certainement une interprétation erronée de la réalité.

En effet, une fois compensé des différents paramètres qui tendent à augmenter les couts du programme européen et ramené à l’effort de défense vis-à-vis du PIB du pays, il apparait que le développement national du SCAF, ne représenterait pas un surcout infranchissable pour la France, y compris dans la présente situation budgétaire.

programme HYDIS
Certains programmes d’ampleur européenne, comme HYDIS, justifient de leur positionnement supranational. Toutefois, en l’absence d’accord européen sur le sujet, la France devra en assumer seule les developpements.

Toutefois, le SCAF n’est pas le seul programme dans ce cas. MGCS, EPC, HyDIS et bien d’autres, sont à présent orientés vers la coopération européenne, devenue la règle plutôt que l’exception pour la France, alors même que sa propre industrie de défense dispose des compétences et des savoir-faire, pour les developper par elle-même.

En outre, au-delà du besoin de remplacer les avions de combat et les chars à horizon 2035, les armées françaises doivent également moderniser de nombreuses autres capacités simultanément, après 25 années de sous-investissements ayant entrainé l’accumulation de besoins à traiter simultanément et avec urgence.

Pour répondre à ces défis concomitants, la France n’aura d’autres choix que de revoir sa trajectoire budgétaire défense à la hausse, pour atteindre rapidement un effort de défense de 2,75 %, seuil minimum pour conserver l’autonomie stratégique au niveau national.

Dans le contexte budgétaire actuel, la marche à franchir, de l’ordre de 0,75 % PIB, aujourd’hui, peut sembler inaccessible. Toutefois, il s’agit, ici, de crédits majoritairement destinés aux investissements industriels, ceux-là mêmes qui disposent de la plus grande efficacité fiscale et sociale, pour l’État, de sorte que les coûts résultants, seraient inférieurs à 0,3 % PIB.

En associant (et non en intégrant) certains pays partenaires de la BITD française aux nouveaux programmes ainsi financés, comme c’est le cas aujourd’hui des Émirats arabes unis pour le Rafale F5, et en garantir le potentiel d’exportation immédiat, cette dernière marche budgétaire pourrait aisément être franchie, de sorte que le poids résultant, sur les déficits, demeurerait neutre, voire négatif, permettant alors de le soutenir.

Les insuffisances budgétaires de la LPM 2024-2030 dénoncées par un rapport sénatorial

Depuis plusieurs mois, il semble que la LPM 2024-2030, la Loi de programmation militaire française en cours, soit souvent remise en cause, pour ses insuffisances, voire pour ses arbitrages considérés comme contestables par de nombreux spécialistes.

Dans le cadre du projet de loi de finance 2025, la commission des affaires étrangères et de la défense du Sénat, a émis un avis particulièrement rugueux, au sujet des investissements industriels de défense prévus dans le programme 146, lors de cette année.

Au travers de plusieurs exemples bien choisis, mais non exhaustifs, allant du porte-avions de nouvelle génération à la flotte de chars de combat, en passant par le nouveau turboréacteur T-REX qui doit propulser le Rafale F5, le rapport montre certaines des nombreuses insuffisances et impasses de cette LPM, alors que les tensions stratégiques et le tempo technologique défense, sont plus élevés que jamais, depuis la fin de la guerre froide.

Les nombreuses insuffisances de la LPM-2024-2030, pointée du doigt par un rapport de la commission des affaires étrangères et de la Défense du Sénat français

Tout en saluant la hausse des crédits de défense, prévue par la LPM 2024-2030, qui doit permettre d’atteindre un budget des armées à 67 Md€ en 2030, presque deux fois ce qu’il était en 2016, les sénateurs de la commission des affaires étrangères et de la Défense Cedric Perrin, Hugues Saury et Hélène Conway-Nouret ont rendu un avis sur le projet de loi de finance 2025 concernant l’équipement des forces, pour le moins préoccupant.

LPM 2024-2030 Stock A2SM
2025 doit permettre de reconstituer une partie des stocks de munitions des armées françaises, lourdement amoindrie par l’aide apportée à l’Ukraine, Toutefois, les objecftifs visés dans ce domaine, n’ameneront ces stocks qu’à hauteur de deux mois de consommation « haute intensité », ce qui est insuffisant pour mettre en oeuvre une veritable capacité industrielle en économie de guerre, suceptible de soutenir en flux tendu, la consommation des unités françaises au combat.

En effet, au travers de plusieurs cas concrets qui parleront aux trois armées, les parlementaires ont mis en évidences les insuffisances de cette LPM, pour faire face aux enjeux sécuritaires, mais également politiques et industriels, qui se dessinent et évoluent rapidement, dans un contexte international plus tendu et dynamique que jamais.

Les objectifs de stock de munitions de la LPM ne couvrent que 2 mois de combats de haute intensité

Le premier de ces constats concerne les stocks de munitions des armées. Le rapport se félicite de l’effort consenti en 2025, dans ce domaine, avec un budget de 1,9 Md€ consacré à l’acquisition de nouvelles munitions A2SM, Meteor, torpille F21, Aster, Scalp, Mistral et obus de 155 mm, soit une hausse de presque 27 % par rapport à 2024. Il souligne, néanmoins, que l’objectif de recomplétion des stocks de munitions, visé par la LPM, ne concerne que deux mois de combat de haute intensité pour les armées françaises.

Là encore, comme évoqué dans un précédent article, il s’agit d’un niveau de stock qui avait été défini dans le cadre du Livre Blanc de 2013, et qui n’a pas été modifié depuis, essentiellement pour des raisons budgétaires, ni par les Revues Stratégiques 2017 et 2022, ni par les LPM qui en ont été tirées.

« Si la France se prépare effectivement à une guerre de haute intensité, il vaudrait mieux que celle-ci soit brève… afin de ne pas manquer de munitions. » peut-on lire dans l’introduction de l’avis, précisément en raison de ces niveaux de stock conçu pour répondre à un contexte international qui n’existe plus.

Ainsi, la première recommandation faite par cet avis sénatorial, appelle à porter le niveau de stock de munitions de 2 à 6 mois. Ce délai de quatre mois supplémentaires, doit permettre à l’industrie de défense française, de s’adapter et d’accroitre la production de munitions, pour permettre une consommation en flux tendu si l’engagement de haute intensité devait s’étendre.

Ukraine 155 mm
Le rapport sénatorial indique que si la production de munitions de 155 mm aura été décuplée depuis 2021 en France, elle reste très en deça de la consommation de l’artillerie ukrainienne au combat.

Notons que cette même recommandation pourrait s’appliquer au dimensionnement des effectifs, ainsi que des matériels lourds, blindés, systèmes d’artillerie et aéronefs, eux aussi dimensionnés selon un principe de stricte suffisante dans les armées, sans qu’aucun tampon stratégique ne soit mis en œuvre, sur cette LPM, en dehors des efforts pour accroitre le format de la garde nationale.

Le financement du programme du réacteur T-REX dans le cadre du Rafale F5, n’est pas prévu par la LPM

Apparu, il n’y a de cela que quelques jours, à l’occasion d’une audition de la commission défense de l’Assemblée nationale, la conception d’une version à poussée augmentée du turboréacteur M-88, est également abordé dans l’avis sénatorial.

Baptisé T-REX, ce nouveau moteur doit permettre d’amener la poussée maximale du M-88 qui équipe le Rafale aujourd’hui, de 7,5 à 9 tonnes. Notons que l’avis sénatorial ne laisse aucun doute quant au lien entre ce programme et le Rafale F5, là où les propos tenus en commission, la semaine précédente, pouvaient prêter à une certaine interprétation.

Comme l’avait fait le précédemment le député Frank Giletti, les sénateurs plébiscitent le développement de ce nouveau turboréacteur, qui permettra au Rafale de compenser sa prise de masse et les besoins de performances de la version F5, tout en représentant un argument bienvenu pour soutenir les exportations de l’appareil.

En outre, ils confirment que son développement permettra à Safran de conserver et faire évoluer ses compétences et savoir-faire pour concevoir et produire un turboréacteur moderne pour avions d’arme, ce dont seulement six industriels sont capables dans le monde à ce jour, en particulier alors que l’avenir du programme SCAF apparait compromis, au mieux dans son calendrier, au pire dans sa pérennité.

programme T-REX Rafale
Le lien entre le programme T-REX et le Rafale F5 est fait de manière tout à fait explicite, dans le rapport sénatorial.

Pour autant, comme le député du Var, les sénateurs de la commission des affaires étrangères et de la Défense, pointent le fait qu’aucun budget n’a été prévu dans le cadre de la LPM 2024-2030, pour cette mission, alors que Safran aura certainement de compréhensibles réticences s’il devait assumer seul, et en intégralité, le développement de ce nouveau moteur.

En effet, la flotte de Rafale F5 prévue d’être acquise par les armées françaises, par la planification stratégique actuelle, ne devrait pas dépasser les 60 appareils, 48 pour l’Armée de l’Air et de l’Espace et 12 pour la Marine nationale, soit un peu plus de 120 moteurs T-REX, hors export.

Même si ce même T-REX devait équiper le futur drone de combat français de type Loyal Wingmen, comme évoqué dans un précédent article, ce volume pourrait alors se rapprocher, voire dépasser les 200 moteurs, ce qui reste un volume réduit pour amortir les couts de développement nécessaires, ainsi que l’adaptation de la ligne de production des M-88 pour ce turboréacteur probablement plus imposant que le moteur original.

L’impasse sur l’extension du parc de chars de combat français constitue une faiblesse aussi bien opérationnelle qu’industrielle

On retrouve cette même impasse budgétaire, concernant l’évolution de la flotte de chars de combat, de l’Armée de terre. Selon le rapport sénatorial, les nombreuses incertitudes qui pèsent sur le programme franco-allemand MGCS, en particulier ceux liés au manque de motivation allemande, pour respecter le calendrier établi, alors que le Leopard 2 se vend toujours très bien, viennent à présent menacer l’efficacité opérationnelle de l’Armée de terre, particulièrement si elle devait intervenir face à un adversaire symétrique (la Russie pour ne pas la nommer).

KNDS Leclerc Evolution Eurosatory 2024
Le cas du canon ASCALON est emblématique, selon le rapport sénatoriale, de l’inefficacité des efforts produits par Paris dans le cadre du programme MGCS (Photo F. Dosreis)

Selon les sénateurs, la commande d’un nouveau char de combat, pour moderniser et étendre le parc de 200 Leclerc XLR visé par la LPM, s’impose à présent, tant pour préserver le potentiel opérationnel de l’Armée de terre, que pour pérenniser la composante « blindés chenillés et chars de combat » de la BITD française, et de KNDS France en particulier.

Ceux-ci se montrent, à ce titre, très incisifs au sujet des fondements de la coopération franco-allemande dans ce domaine, qu’il s’agisse du programme MGCS jugé encore très incertain, et même du rapprochement de Nexter et de KMW au sein de KNDS.

Les parlementaires pointent spécialement le refus allemand pour équiper le Leopard 2 du canon ASCALON français à obus télescopés, qui représente, selon eux, une immense plus-value par rapport aux canons de 120 et 130 mm actuellement proposés sur les Leopard 2A8 et les KF51 Panther.

En revanche, si la commande de nouveaux chars de combat de conception française, par l’Armée de terre, s’avère aujourd’hui nécessaire à tout point de vue, elle n’est, à nouveau, pas prévue par la LPM en cours, ceci venant menacer un pan entier des capacités opérationnelles et industrielles françaises.

L’armement insuffisant des frégates françaises constitue une menace face au risque d’engagement de haute intensité

Le sous-armement des frégates, et plus généralement de l’ensemble des navires de première ligne, de la Marine nationale, est également mis en avant, dans le rapport sénatorial.

Frégate FDI Amiral Ronarc'h de la Marine nationale lors de ses premiers essais à la mer
Avec seulement 16 silos verticaux pour missiles Aster 30, las frégates FDI de la classe amiral Ronac’h, sont insuffisameent armées pour repondre à la realité des menaces, selon le rapport sénatorial.

C’est en particulier le cas des nouvelles frégates de défense et d’intervention, alors que, selon les sénateurs, on sait à présent que les 16 missiles Aster 30 qui armeront les 2 systèmes SYLVER 50 des frégates françaises, seront insuffisants pour efficacement protéger le navire, ou pour lui permettre de protéger un espace ou un navire clé, comme le porte-avions ou un porte-hélicoptère d’assaut.

Outre l’insuffisance du nombre de missiles Aster à longue portée des FDI, le rapport appelle également à doter les navires de premier rang de la Marine nationale, de systèmes de protection rapprochée, citant notamment le canon de 40 mm RapidFire de Thales, et appelle surtout à produire les efforts pour poursuivre le développement de la munition d’artillerie Airbust destinée à la lutte antidrone.

Comme précédemment, si ces évolutions et développement sont jugés indispensables dans le rapport sénatorial, il n’existe aucune flexibilité budgétaire dans l’exécution de la LPM, pour les financer, sauf à attendre la clause de revoyure qui doit permettre, en 2026, d’actualiser cette planification, en fonction des évolutions des besoins, mais uniquement à partir de 2027.

Il faut 1 Md€ non planifiés pour lancer le programme de porte-avions de nouvelle génération en 2025

Beaucoup plus proche, le lancement de la réalisation du porte-avions de nouvelle génération, ou PANG, qui doit débuter en 2025, pourrait ne pas avoir les crédits nécessaires à cela, sur le budget 2025.

porte-avions nucléaire de nouvelle génération PANG
Le PANG est considéré comme une composante stratégique de la dissuasion française, par les sénateurs français, au même titre que le sous-marins SNLE3G, le missile ASN4G et le Rafale F5.

En effet, les industriels engagés dans ce programme, ont rappelé aux sénateurs, que la trajectoire budgétaire, d’ici à 2027, était toujours déficitaire de 1 Md€, pour le financement de ce programme intégré à la dissuasion nationale, pour les sénateurs. Selon le DGA, le devis concernant le PANG, n’était pas finalisé lors de la conception de la LPM 2024-2030, alors que le programme T-REX n’était pas prévu alors, puisque le SCAF devait entrer en service en 2035.

Ainsi, les sénateurs appellent à ce que ces flous budgétaires, comme concernant le PANG, indispensable à la dissuasion, et donc stratégique pour la France, soient rapidement éclaircis, ainsi que les modalités de financement des programmes urgents, mais non planifiés, comme le programme T-REX ou l’armement des FDI.

Il manquerait plus de 30 Md€ la trajectoire budgétaire équipements de la LPM 2024-2030 face aux besoins des armées

Les différents points abordés par le rapport sénatorial pour avis, sur le projet de loi de finance 2025, concernant le programme 146, mettent en évidence un défaut de budgétisation des besoins des armées dans ce domaine, sur l’ensemble de la LPM 2024-2030, faisant même s’interroger ouvertement les sénateurs, sur la sincérité de cette loi de programmation.

Ainsi, en mettant bout à bout les différents points évoqués, concernant le triplement des stocks de munitions des armées, pour faire ace à une consommation de haute intensité de 6 mois ; l’indispensable commande de nouveaux chars de combat (au moins 150) ; le réarmement des frégates FDI et des navires de premier rang de la Marine nationale ; le financement du développement des M-88 T-REX et la sanctuarisation de toutes les composantes de la dissuasion, y compris le PANG, les besoins budgétaires atteindraient aisément les 30 Md€ supplémentaires, sur la seule LPM en cours.

Industrie de défense française MBDA
Très peu exposée aux importations, l’indsutrie de défense française présente une efficacité sociale et fiscale incomparable en matière d’investissement d’état, efficacité exacerbée par les exportations d’équipments de défense français.

Que cette hausse budgétaire soit à progression immédiate (+8,3 Md€ en 2026, puis retour à la progression planifiée du budget des armées jusqu’en 2030), ou progressive (+5,3 Md€ par an jusqu’en 2030), les surcouts sur l’exécution de la LPM représenteraient une hausse difficile à financer, dans le contexte budgétaire actuel, alors que la tentation est déjà grande d’user ce certains artifices, comme les reports de charge, pour tenter d’atténuer la progression budgétaire prévue.

Sans grande surprise, les questions relatives aux solutions de financement envisageables, pour mettre en œuvre l’ensemble des recommandations, certes difficilement contestables, mais également très onéreuses, ne sont pas évoquées par le rapport sénatorial.

On touche, ici, à la limite de ce type d’exercice, puisqu’il est toujours beaucoup plus aisé de pointer les dysfonctionnements et les pistes d’amélioration, que d’imaginer les solutions de financement crédibles et soutenables, pour y parvenir.

Pourtant, des solutions peuvent être envisagées, pour répondre à ces enjeux, mais aussi aux nombreux autres, tout aussi urgents et stratégiques, qui n’ont pas été évoqués par le rapport sénatorial, comme l’indispensable modernisation de la flotte de véhicules de combat d’infanterie de l’Armée de terre, l’extension de la flotte de frégates et de sous-marins de la Marine nationale, ou encore, l’ajout de deux escadrons de chasse, pour l’Armée de l’Air et de l’Espace.

Ainsi, l’industrie de défense française aura réalisé un chiffre d’affaires global de presque 30 Md€ en 2023, probablement davantage en 2024, alors que les dépenses françaises, dans ce domaine, n’excédent pas les 20 Md€.

tube caesar nexter KNDS france
L’industrie de défense française s’appuie sur quelques produits stars à l’exportation, comme l’avion Rafale, le sous-marin Scorpene et le canon Caesar.

Or, les recettes sociales et fiscales, générées par cette activité nationale et export, avoisinent les 50 % du montant global investi (60/65 % dont 20 % de TVA en France, 30/35 % à l’export sans TVA, déduction faite des fabrications locales), et représentent donc, en hypothèse basse, 15 Md€ chaque année, soit 75 % du montant investi par les armées françaises.

Dans l’hypothèse d’une commande complémentaire, entrainant un surcroit d’activité, et une extension du potentiel export, une augmentation annuelle de 2 Md€ des investissements de défense, fléchés vers le programme 146 exclusivement, ne représenterait alors que 0,5 Md€ par an de reste à charge, hors inflation, soit un surcout beaucoup plus aisément absorbable par les finances publiques.

Pour peu qu’un accord avec les industriels permette, précisément, une participation de ces derniers à hauteur de 30 à 35 %, concernant les couts de recherche et de développement, en anticipation des profits exports qu’ils réaliseront, ce surcout pourrait être ramené à seulement +250 m€ par an. Sans être budgétairement transparent, une telle hausse est absorbable par les finances publiques, surtout à la vue des bénéfices sécuritaires obtenus.

Conclusion

Le rapport de la Commission sénatoriale des Affaires étrangères et de la Défense pointe, une nouvelle fois, les limites de la programmation militaire, telle qu’elle a été construite en 2023. Ceci n’enlève nullement les vertus de la LPM 2024-2030, qui reste la loi de programmation militaire la plus ambitieuse jamais établie dans le pays, depuis le début de l’exercice.

Toutefois, il apparait que les tensions internationales, comme le tempo technologique engendré par la nouvelle course aux armements, ont pris de court cette planification, encore bien trop empreinte de certains paradigmes hérités des années 2010, et surtout d’arbitrages inchangés depuis le Livre Blanc de 2013.

SCAF NGF
Comme c’est le cas d’autres rapports parlementaires récents, le rapport pour avis de la commission sénatoriale des affaires étrangères et de la Défense, se montre particulièrement circonspect quant aux chances que les programmes SCAF et mGCS arrivent à leur terme. En outre, celui-ci insiste sur la menace que représentent les arbitrages nationaux des partenaires, pour les exportations françaises, elles-mêmes indispensables pour l’autonomie stratégique du pays.

Particulièrement dense, le rapport aborde de très nombreux sujets de préoccupations, allant des conséquences de l’arbitrage défavorable concernant l’extension de la flotte de chars de combat, sur cette LPM, aux financements de certains programmes non planifiés, comme le turboréacteur T-REX.

Pour autant, si toutes ces recommandations sont marquées du sceau du bon sens, elles représenteraient, à elles seules, une hausse de plus de 12% de l’enveloppe budgétaire restante à financer, dans le cadre de la LPM en cours, sans aborder le point le plus critique, et certainement le plus délicat, la manière de financer les 30 Md€ nécessaires.

Dans le contexte français actuel, marqué par des tensions budgétaires et politiques hors norme, il est donc très peu probable que ces recommandations soient suivies de faits, même si l’application de méthodes macroéconomiques simples et incontestables, permettraient d’en améliorer la soutenabilité de manière considérable.

Il est assurément temps, à présent, que les parlementaires français, voire l’exécutif, quel qu’il soit, se penchent sur ces questions de soutenabilité et de modèles budgétaires innovants (ou peu conventionnels), afin de permettre de produire, et d’assumer, l’indispensable hausse des crédits de défense, pour répondre aux enjeux sécuritaires et industriels qui arrivent, et préserver l’autonomie stratégique nationale.

Le CAESAR 6×6 préféré à la version 8×8 par les artilleurs ukrainiens

Il y a tout juste un mois, nous analysions les performances comparées du canon CAESAR 6×6 et 8X8, face aux autres systèmes d’artillerie mobile occidentaux mis en œuvre par les armées ukrainiennes, sur la base de données statistiques collectées par leur état-major.

Ces données montraient qu’en dépit de son faible blindage, et de sa configuration 6×6, le CAESAR se montrait le plus redoutable des systèmes d’artillerie sur ce théâtre, aux mains des ukrainiens, alliant une grande mobilité, à des performances balistiques de premier plan.

Surtout, en dépit de sa conception légère, le CAESAR affichait un taux d’attrition comparé très inférieur à ceux de systèmes beaucoup plus protégés, comme le M109, le Krab ou l’AS91, tout en affichant une disponibilité très largement supérieure à celle des systèmes équipés d’un chargement automatique, comme le Pzh2000 ou l’Archer, handicapés par la fragilité de ce système.

Aujourd’hui, c’est un point de vue radicalement différent qui est présenté. En effet, le CAESAR est au cœur d’un récent article d’immersion du site ukrainien armyinform.com.ua, aux côtés d’un équipage de la 55ᵉ brigade d’artillerie Zaporizhzhia Sich. Le témoignage recueilli Vladislav Ivchenko, le journaliste ukrainien, à cette occasion, confirme et étaye le bon comportement du système d’artillerie français, sur ce théâtre de très haute intensité.

Robuste, manœuvrant, rapide et facile à cacher, le CAESAR 6X6 fait pleuvoir un déluge de feu aux mains des artilleurs ukrainiens

Sans aucun surjeu, l’équipage d’un CAESAR 6×6 prélevé sur l’inventaire des armées françaises, s’est donc prêté aux questions du journaliste, tout en l’emmenant lors des missions de tirs. C’est le chef de pièce, baptisé Andreï, qui répond aux questions du journaliste, notamment sur le déroulement des missions, les conditions de vie, et surtout sur l’efficacité du système CAESAR.

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Le CAESAR 6x6 préféré à la version 8x8 par les artilleurs ukrainiens 73

Beaucoup des informations communiquées, confirment les données statistiques préalablement avancées, dans l’article précédent. Ainsi, Andreï confirme que son CAESAR a été employé pour mener des tirs à très longue portée, à 40 km, mais que ceux-ci étaient relativement rares.

En moyenne, la plupart des tirs sont effectués à une portée de 14 à 36 km. Comme évoqué dans le précédent article, il s’agit certainement d’une contrainte imposée en raison de la grande variété d’obus que le CAESAR peut tirer, mais dont seule une partie peut être employée pour tirs à longue portée, nécessitant 5 ou 6 charges de poudre.

La précision du CAESAR est également évoquée, de manière indirecte. En effet, Andreï indique, lors de l’interview, que l’utilisation d’obus Excalibur à guidage GPS permet de détruire une cible à coup sûr, là où deux ou trois obus classiques seraient nécessaires pour obtenir le même résultat.

Bien qu’il faille naturellement prendre ces déclarations avec précautions, de tels ratios accréditeraient très largement la grande décision du CAESAR, puisqu’il ne devrait employer que deux ou trois obus classiques, coutant chacun 6000 à 8000 $, pour obtenir le même résultat qu’un obus Excalbur, à plus de 100,000 $ l’unité.

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Par sa disponibilité, sa mobilité et ses performances, les CAESAr ukrainiens ont joué un grand role pour contenir les offensives russes depuis 1 an et demi maintenant.

La grande mobilité et la manœuvrabilité du CAESAR sont également très appréciées de l’équipage ukrainien, qui profite pleinement de la capacité de mise en batterie et d’évacuation de la pièce d’artillerie, en moins d’une minute chacune, pour éviter les tirs de contrebatterie et les drones russes.

Selon Andreï, son propre CAESAR a déjà enregistré des jours avec plus de 150 tirs, ce qui confirme, là encore, les données statistiques diffusées précédemment, la moyenne journalière évoluant de 60 à 90 tirs.

Il précise, à ce titre, que le système soutient parfaitement la cadence de tir de six coups par minutes, prévue par le constructeur. Des capteurs de sécurité empêchent d’aller au-delà, selon l’artilleur ukrainien, qui précise cependant que le besoin ne s’était jamais fait ressentir jusque-là.

Bien que le plus souvent employé en tirs d’appui et de barrage, le CAESAR d’Andreï participent également fréquemment à des tirs de contrebatterie, surclassant très nettement les Hyacynt (2S5 de 152 mm) et les Msta (2S19 Msta-S de 152 mm) russes. Comme évoqué dans un article du mois de mois d’avril, il semble bien que la réputation de cauchemar de l’artillerie russe du CAESAR, ne soit pas surfaite.

Un équipage ramené à 4 hommes, car la cabine du Caesar est à la fois un abris et une maison

Au-delà de ces aspects opérationnels généraux, déjà abordés par d’autres articles, mais confirmés par ce témoignage, l’article de Armyinform donne également une vision, plus personnelle, de cet engagement, et de la manière dont les ukrainiens emploient leurs CAESAR.

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Andrei et son équipage de 3 artilleurs ukrainiens, devant leur CAESAR 6×6

On apprend, ainsi, que l’équipage du CAESAR d’Andrei, ne se compose que de quatre artilleurs, et non 5, comme préconisé par KNDS. La raison de ce format n’est pas liée à l’attrition ou aux difficultés de recrutement, mais à la manière dont les ukrainiens utilisent leurs CAESAR.

En effet, la plupart du temps, les hommes restent plusieurs jours, voire plusieurs semaines, à proximité de la ligne d’engagement. Ce faisant, ils vivent et dorment dans la cabine blindée du système d’artillerie, celle-ci conférant confort et sécurité aux quatre membres d’équipage, qui ne pourraient pas faire de même, s’ils étaient 5.

Souvent décriée par ces détracteurs, la cabine blindée du CAESAR 6×6, conçue pour stopper uniquement les armes de petit calibre, semble bien remplir son rôle pour protéger l’équipage et l’engin. Andrei raconte, ainsi, que son CAESAR a été frappé par une munition Lancet russe, n’ayant entrainé que des blessures légères pour l’équipage, et des dégâts limités et rapidement réparés au véhicule.

Les tubes du CAESAR peuvent atteindre 6000 tirs en Ukraine

Si l’équipage à quatre et la résistance de la cabine blindée peuvent déjà surprendre, un autre paramètre, évoqué par Andrei, semble lui aussi tailler en brèche certaines idées reçues, sur le CAESAR.

En effet, le tube, actuellement monté sur son propre système, affiche déjà plus de 4000 tirs, avec une dégradation minimale des performances du canon, compensées par le calculateur balistique. Selon le chef de pièce, celui-ci devrait être remplacé autour de 6000 coups, soit autant que le tube des Pzh2000 allemands en Ukraine, présentés comme une performance sans égale par Rheinmetall, il y a quelques mois.

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Plus perfoirmant que le CAESAR dans presque tous les aspects du point de vue théorique, le PZH2000 souffre d’une disponibilité très inéfieure liée à une fragilité accrue, notamment de son système de chargement automatique et de son électronique embarquée.

Pour KNDS France, le tube du CAESAR doit être changé tous les 800 à 3000 tirs. Les différences avec l’utilisation ukrainienne repose sur une majorité de tirs à 3 ou 4 charges de poudre, et non 5 ou 6, beaucoup plus stressantes pour le métal du tube.

En outre, KNDS donne des valeurs sans dégradation de la performance ou de la précision du tube, alors que les ukrainiens acceptent un certain niveau de dégradation, afin de disposer de davantage de tubes sur la ligne de combat.

Pour autant, atteindre les 6000 tirs avec le tube du CAESAR, constitue sans le moindre doute une performance inattendue du système d’artillerie français, qui s’avère, de fait, bien plus robuste qu’anticipé jusque-là, y compris dans un contexte opérationnel des plus contraignants.

La rusticité et la compacité du CAESAR 6×6 préférée au blindage et à l’électronique du CAESAR 8×8

Toutefois, les qualités les plus appréciés par Andrei, et son équipage, concernant le CAESAR, aux côtés de ses performances balistiques, et de son système de chargement semi-automatique qui économise de terribles efforts aux artilleurs, sont sans le moindre doute, la rusticité et la compacité du CAESAR, en particulier dans sa version 6×6.

Il ne faut, en effet, que quelques instants à l’équipage pour camoufler le système d’artillerie sous la canopée, ou pour préparer une position de tir protégée, à usage ultérieure, tant le camion est compact, en comparaison des autres systèmes de même type.

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Pour Andrei, l’artilleur ukrainien, le CAESAR 6×6 est supérieur à la version 8×8, car plus mobile, maneuvrante et facile à cacher.

Rappelons, ainsi, que le CAESAR 6X6 ne fait que 10,5 mètres de long pour 2,55 mètres de large, avec une masse au combat de 17 tonnes, là où l’Archer suédois fait 14 m x 3 m pour 34 tonnes, et le Pzh2000, 11,6 x 3,6 m pour plus de 55 tonnes, pour comparer des systèmes équipés de tubes de 52 calibres.

Outre la capacité à se cacher, le CAESAR est également manœuvrant, et peut rapidement et aisément prendre et quitter une position de tir. Son autonomie de 600 km est, par ailleurs, un atout de taille, dans cette doctrine basée sur le mouvement, même si avec seulement 18 obus transportés, le système doit fréquemment procéder à un très rapide rechargement de ses munitions.

Enfin, pour Andreï, le CAESAR est robuste, mais aussi rustique, permettant à l’équipage de réparer lui-même de nombreux problèmes, et aux personnels de maintenance ukrainiens formés en France, de faire tout le reste, sauf pour ce qui nécessite un retour en usine. Cette caractéristique explique, notamment, l’excellent taux de disponibilité du CAESAR, de loin le plus élevé des systèmes 52 calibres utilisés en Ukraine.

À ce titre, l’artilleur vétéran ukrainien, ne troquerait pas son CAESAR contre un autre système, y compris le CAESAR 8×8 offert par le Danemark à l’Ukraine. Plus lourd, plus imposant, et plus automatisé, celui-ci n’a pas les faveurs d’Andrei, qui plébiscite l’équilibre que représente son CAESAR 6×6 venu de France, et construit en 2007, pour combattre face aux armées russes.

Conclusion

On le voit, en bien des aspects, le témoignage d’Andrei et de son équipage, à bord de leurs CAESAR français, confirme et met en perspective les statistiques du ministère de la Défense ukrainien, au sujet des performances comparées des différents systèmes d’artillerie mobile occidentaux en Ukraine.

Andrei Caesar 6X6
Andrei, c’est lui.

Ainsi, défiant tous les pronostics antérieurs à ce conflit, le petit CAESAR 6×6, ses 17 tonnes au combat, sa cabine faiblement blindée et son système de chargement semi-automatique, loin de représenter des handicaps, s’avèrent des atouts dans le duel que mènent les artilleurs ukrainiens avec les adversaires russes. Et tout en étant plusieurs fois moins onéreux que ses principaux concurrents occidentaux, le CAESAR se montrent, bien souvent, aussi performant, et beaucoup plus robuste, que ces systèmes bardés de technologies et lourdement protégés.

Le fait est, alors qu’une nouvelle course à la technologie militaire est engagée sur l’ensemble de la planète, avec le bras de fer sino-américain comme moteur, l’exemple du canon CAESAR français, conçu pour apporter le meilleur équilibre en performances, robustesse et simplicité d’utilisation, pour un prix défiant toute concurrence, devrait inviter les armées et les grands industriels de défense, à s’interroger sur la recherche de l’arbitrage médian au sommet d’une courbe de gauss entre technologie et rusticité, certes très ardue, mais ô combien efficace au combat.

L’article de Armyinform.com.au peut-être consulté ici : https://armyinform.com.ua/2024/11/27/ponad-150-postriliv-za-dobu-caesar-troshhyt-rosiyan-na-donechchyni-reportazh/