dimanche, novembre 30, 2025
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Les RETEX ukrainiens plaident en faveur d’un Caesar 105 mm

Depuis le début de l’offensive russe en Ukraine, en février 2022, l’artillerie est redevenue l’un des principaux sujets de préoccupation des armées, en particulier en Europe. C’est, en effet, le nombre de canons de 122, 152 et 155 mm, et de systèmes lance-roquettes multiples disponibles de part et d’autre, ainsi que l’état des stocks de munitions, qui définissent à présent la réalité du rapport de force en Ukraine, bien davantage que le nombre de chars, d’hélicoptères ou de véhicules de combat d’infanterie.

Ce sont également les tensions sur les stocks de munitions de 155 mm, au cours de l’année 2023, qui entravèrent, en grande partie, la conduite de l’opération de contre-attaque ukrainienne, et qui favorisèrent le retournement d’initiative constatée sur le terrain, à partir de l’automne de cette année.

Au-delà de ces enseignements déjà déterminants, les retours d’expériences, ou RETEX, venus des armées ukrainiennes, et de leur utilisation des systèmes d’artillerie occidentaux en particulier, ont, eux aussi, été des plus riches, et parfois surprenants.

Ainsi, la majorité des tirs d’artillerie s’effectue de 10 à 20 km de distance, soit dans la fenêtre de tir des systèmes de 122 mm, de plus en plus présents, ainsi que ceux de 105 mm. Ce calibre d’artillerie, qui a pourtant longtemps représenté une composante importante de l’artillerie de campagne occidentale, était en perte de vitesse ces dernières années.

Dès lors, en associant les excellentes performances au combat du canon Caesar, et de ses paradigmes à contre-courant de la pensée occidentale dominante jusqu’il y a peu, et les enseignements venus d’Ukraine, il apparait qu’un système d’artillerie de 105 mm, monté sur véhicule 4×4, selon les mêmes paradigmes que le CAESAR, pourrait répondre à de nombreux besoins opérationnels observés, avec des couts et délais de production et de mise en oeuvre, y compris concernant les munitions, sensiblement plus réduits que l’omniprésent 155 mm, pour répondre à un marché en forte demande, mais ignoré jusqu’à présent.

Le canon Caesar français bien plus efficace qu’anticipé selon les retex ukrainiens

Comme évoqué dans un précédent article, le CAESAR de KNDS France, a démontré des qualités exceptionnelles, et même inattendues, en Ukraine. En effet, ses trois principales faiblesses apparentes – le manque de blindage, la configuration sur roues 6×6 et le système de chargement semi-automatique – n’ont engendré, dans les faits, aucun des effets délétères que beaucoup attribuaient, jusque-là, au système d’artillerie français.

canon caesar batterie
Longtemp perçu comme un système d’artillerie de basse à moyenne intensité, le Caesar français a montré qu’il affichait des performances opérationelles au moins aussi bonne que celles des meilleurs systèmes occidentaux envoyés à l’Ukraine.

Ainsi, en dépit du faible blindage de sa cabine, le CAESAR demeure l’un des systèmes d’artillerie engagés en Ukraine les plus sûres et les plus résilients, avec l’attrition la plus faible, en dépit de leur utilisation intensive de la part des artilleurs ukrainiens.

Cette utilisation est la conséquence d’une très bonne disponibilité du système français, bien moins exposé aux pannes que, par exemple, les systèmes d’artillerie s’appuyant sur un système de rechargement automatique qui s’avère, à l’usage, souvent le point de faiblesse de ces systèmes.

Enfin, la configuration 6×6 du CAESAR n’entrave nullement sa mobilité, par rapport aux canons chenillés, bien au contraire. En effet, celui-ci exploite au mieux la densité du réseau routier en Ukraine, pour se déplacer très rapidement le long de la ligne d’engagement, et ainsi éviter les tirs de contrebatterie, et tout en apportant rapidement le feu là où il est nécessaire.

En outre, si les faiblesses attendues du Caesar ont en partie été gommées en Ukraine, ses atouts, en revanche, ont été confirmés. C’est notamment le cas de sa portée et de sa précision, égalant celle des meilleurs systèmes du moment, de sa robustesse et de sa rusticité, permettant une maintenance sur site et l’utilisation d’une grande variété d’obus, amenant les ukrainiens à le qualifier de « système d’artillerie omnivore ».

Caesar 105 mm PCL-161 PLA
Non ce n’est pas un Caesar 105 mm en version 4×4, c’est la version 122 mm et 4×4 du PCL-181 chinois, une copie du caesar. Baptisé PCL-161, ce système est égalment proposé avec un tube de 105 mm à l’export. Il equipe notamment les unités amphibie et les unités de montage de l’Armée Populaire de libération.

Surtout, le Caesar est à la fois peu onéreux, 4 m€ pour la version MK I 6×6 et 7 m€ pour la version 8×8 ; rapide à produire, avec 12 canons par mois promis par KNDS fr en 2025 ; et simple d’utilisation, alors qu’il faut moins de deux semaines d’entrainement, pour former un équipage opérationnel formé de conscrits.

La tactique Shoot and Scout et la furtivité au cœur de la survivabilité des systèmes d’artillerie

Au-delà du cas spécifique du Caesar, la guerre en Ukraine a également permis de prendre la pleine mesure de la numérisation du champ de bataille, ainsi que de l’omniprésence des drones et des systèmes de détection, capables de diriger ou de mener des frappes de contrebatteries avec des délais qui se chiffrent, à présent, en dizaines de secondes, et non plus en minutes.

La numérisation permet d’exploiter au mieux la puissance de feu de l’artillerie, au moment et à l’endroit requis, avec des délais de feu à présent très réduits, que ce soit contre des concentrations de forces ou des infrastructures adverses, ou pour détruire des systèmes d’artillerie adverses, peu après qu’ils ont été détectés par des radars de contrebatterie ou par des drones de reconnaissance.

Étant donné les taux d’attrition comparés concernant les systèmes d’artillerie sous blindage, comme le M109 ou l’AS91, et ceux à faible blindage, comme le CAESAR, il apparait que la protection offerte par les casemates blindées est loin de représenter une plus-value déterminante en termes de survivabilité.

Msta-s detruit ukraine
Les systèmes d’artillerie sous casemate chenillés, comme ce MSta-s, ont connu des taux d’atrition beaucoup plus élevés que le Caesar en Ukraine.

À l’inverse, la tactique dite de Shoot and Scout, consubstantielle de l’utilisation des Caesar, semble produire des résultats très satisfaisants dans ce domaine. Celle-ci prévoit de ne rester immobile que le temps nécessaire pour mener une frappe, soit 1 à 2 minutes, de sorte que le système aura évacué la zone d’origine du tir, bien avant que les drones, ou les frappes de contrebatterie, parviennent à l’atteindre.

Cela n’empêche pas les rencontres d’opportunité, notamment face à des munitions rôdeuses comme le Lancet, à l’origine de l’attaque de 4 des 5 Caesar rapportés détruits à ce jour (plus deux endommagés). Reste que cette tactique permet de très largement compenser la faiblesse du blindage du Caesar, et l’absence de casemate, pour une survivabilité au combat, au final, sensiblement supérieure aux autres systèmes.

Un reportage récent de Armiia-Tv, une chaine de streaming ukrainienne, a également montré que les équipages du Caesar appréciait la facilité à camoufler le véhicule, du fait de dimensions, si pas compactes, tout au moins contenues.

Dans tous les cas, il apparait, au travers des différents Retex venus d’Ukraine, que la furtivité des véhicules terrestres, par camouflage ou par dissimulation, représente une caractéristique déterminante pour la survivabilité à proximité de la ligne d’engagement, notamment pour échapper aux Camélas en spectre visible et IR des drones de reconnaissance et des munitions rôdeuses.

Le portrait robot du système d’artillerie « parfait » pour un engagement de type ukrainien

Les différents RETEX venus d’Ukraine permettent, aujourd’hui, de former un ensemble de spécifications pour qu’un système d’artillerie réponde, au mieux, aux besoins observés dans ce conflit qui, même s’il est spécifique, n’en demeure pas moins le premier conflit de haute intensité sur le sol européen depuis 1945.

Caesar MK2 eurosatory
Bien qu’équipé d’un tube de 52 calibre, permettant d’atteindre des cibles jusqu’à 42 km, les ukrainiens privilégient l’utilisation à moyenne portée de leur Caesar, avec des tirs de 10 à 25 km de portée.

Ce système devrait être, de toute évidence, très mobile, en particulier sur route, mais également en tout chemin. La configuration sur roues répond très bien à ces besoins, pour peu que la masse par essieux demeure faible, comme les six tonnes du Caesar, et qu’il dispose d’un puissant moteur lui permettant d’atteindre et conserver une vitesse élevée sur route et en tout chemin. Un ratio de 18 à 20 cv par tonne, semble ici répondre aux besoins.

Le système d’artillerie, lui, doit être en mesure de mener des frappes en tir surbaissé à une distance de 15 à 25 km, soit la portée de tir de l’immense majorité des appuis feu en Ukraine. Cette distance permet d’engager des forces au contact, ou dans la proximité immédiate de la ligne de contact, à la demande des forces alliées, avec des délais d’impact réduits.

En outre, la trajectoire « canon » sur des distances réduites, permet de réduire la durée d’exposition de l’obus aux radars de contrebatterie adverses, rendant la localisation du point d’origine plus imprécise. Les mortiers de 120 mm, qui sont en partie en charge de la frappe sur ce segment, ont en revanche une trajectoire balistique élevée et lente, rendant beaucoup plus aisée la détection des projectils puis le calcul balistique de contrebatterie.

Les canons de 105 mm, dotés d’un tube un peu plus long que les 30 calibres du LG-1 de Nexter, répondraient parfaitement à ces besoins. Ceux-ci peuvent, en effet, soutenir une cadence de tir de 12 coups minutes, à une portée pouvant atteindre 17 km. Avec un tube allongé de 40 ou 45 calibres, soit 4,2 à 4,72 m, le système devrait alors être en mesure d’atteindre la portée maximale de 25 km exigée, avec des obus planants.

Même avec un tube allongé, le canon ne devrait pas avoir une masse supérieure à deux tonnes. En ajoutant les 6 à 7 tonnes du véhicule porteur à vide, ainsi que les 2 tonnes de munitions et de carburant, et les 500 kg de l’équipage, il atteindrait donc une masse au combat de 11 à 12 tonnes.

Serval Mistral
Le VBMR Serval constituerait certainement une plateforme de choix pour une version 105 mm du Caesar sur chassi 4×4.

Un véhicule 4×4, doté d’un moteur de 200 à 240 cv, avec 6 tonnes par essieu et 16 à 20 cv par tonne, serait alors suffisant pour mettre en œuvre ce système, beaucoup plus léger et compact qu’un Caesar, tout en emportant une capacité de 80 coups, à 18 kg par obus de 105 mm transporté, et 300 litres de carburant.

En y intégrant les mêmes systèmes de géolocalisation, de pointage et de calcul balistique que le Caesar, un équipage à trois ou quatre parait adapté pour ce véhicule, du fait de la masse réduite des munitions et de l’absence de charge propulsive séparée, selon que l’on veuille, ou non, soutenir dans la durée l’intensité du tir.

Les atouts d’un Caesar 105 mm 4×4 en Ukraine, et ailleurs

Remettons à présent ce système Caesar 105 mm monté sur véhicule 4×4, dans le contexte Ukrainien. De toute évidence, celui-ci disposera d’une mobilité très élevée, comparable à celle des APC légers sur roues comme le Humvee ou le Tigr. Il aura également des dimensions rendant beaucoup plus rapide et facile, sa dissimulation sous la canopée, voire dans un bâtiment.

Il sera en mesure d’envoyer 25 kg d’explosifs en une minute jusqu’à 25 km, soit autant que 6 obus de 155 mm, avec une trajectoire surbaissée et une durée de vol réduite pour abaisser l’efficacité de la contrebatterie adverse.

Le Caesar 105 mm transportera jusqu’à 80 obus de 105 mm, contre seulement 18 à bord du Caesar 6×6, avec une puissance finale de destruction globale plus de deux fois supérieure à celui-ci, pour une empreinte RH plus réduite. En outre, la production de munitions de 105 mm est beaucoup plus rapide, moins onéreuse, et consomme moins de ressources, que celle des munitions de 155 mm.

Caesar 6x6 A400M
Un A400M pourrait aisément tranporter deux Caesar 105 mm simultanénement dans sa soute de presque 18 metres de long.

Il sera, dès lors, parfaitement adapté à la conduite de frappe avec la tactique du Shoot and Scout, avec une vitesse d’exécution qui pourrait surpasser celle du Caesar aujourd’hui, pour une survivabilité accrue.

Toutes les briques technologiques sont disponibles pour concevoir un Caesar 105 mm, face à un marché en très forte demande

Reste, évidemment, la question de la conception, de la fabrication et du prix d’un tel système. Avec l’expérience acquise sur les Caesar 6×6 Mk1 et MKII, et le Caesar 8×8, ainsi que sur l’obusier LG-1, KNDS France dispose dès à présent de toutes les briques technologiques pour concevoir ce système d’artillerie très mobile, doté d’une grande puissance de feu, et potentiellement adapté aux missions amphibies ou aéroportées.

En outre, la masse sensiblement plus réduite du système d’artillerie lui-même, même monté d’un tube de 40 ou 45 calibres, et les contraintes liées au recul lors du tir beaucoup plus réduites que pour le 155 mm, permettront de s’appuyer sur un châssis moins durci que pour le Caesar 6×6, donc plus léger et moins onéreux.

La conduite de tir, ainsi que les systèmes de protection et d’assistance au chargement, pourront être dérivés de ceux du Caesar, avec des contraintes, là encore, plus réduites, avec un obus pesant trois fois moins lourd, portant deux fois moins loin (moins de contraintes balistiques pour la précision du tir), et emportant sa propre charge propulsive.

tube caesar nexter KNDS france
KNDS France dispose déjà de toutes les briques indsutrielles et technologiques, pour concevoir rapidement un Caesar 105 mm

Enfin, la surface du véhicule étant plus réduite, la masse de blindage sera, elle aussi, allégée, de sorte que l’ensemble ne dépassera pas les 12 tonnes en masse de combat, et les huit tonnes en masse de transport, soit autant qu’un Serval. Il devrait d’ailleurs être possible de transporter 2 systèmes dans les 17,7 m de la soute d’un A400M, pour peu que les deux véhicules soient entrés face à face.

En partant d’un CAESAR 6×6 à 4 m€, on peut aisément imaginer que la version 4×4 pourra être proposée entre 2,5 et 3 m€ l’exemplaire, avec des performances surpassant, de beaucoup, tous les systèmes d’artillerie tractés du moment, pour un prix équivalent.

Or, comme nous l’avions évoqué dans un article du moins d’aout 2024, les armées mondiales vont devoir statuer, dans les années à venir, sur le remplacement de plus de 9000 canons tractés de 105 et 122 mm.

En associant la crédibilité et l’image d’efficacité au combat du CAESAR, forgés en Ukraine, à un nouveau système moins onéreux, moins contraignant et plus mobile que les 155 mm, le Caesar 105 mm pourrait dès lors se tailler la part du lion de ce marché, et même ouvrir des opportunités supplémentaires pour la version 6×6, en créant certaines synergies opérationnelles et de maintenance, entre les deux systèmes.

Conclusion

On le voit, l’analyse des retex venus d’Ukraine ne permet pas seulement de dresser un profil flatteur du comportement du Caesar en combat de haute intensité. En effet, il apparait qu’une grande partie des missions d’appui effectuées par les canons de 155 mm, que l’on sait lourd, onéreux et complexes d’entretien, pourrait être assurée par des systèmes de plus faible calibre, pour peu que ceux-ci reproduisent les atouts constatés du Caesar 6×6 au combat, que ce soit en matière de précision, de mobilité ou de furtivité.

Obus 155 mm caesar
L’obus de 155 mm pese, à lui seule, 3 fois le poids d’un obus HE de 105 mm, alors que ce dernier emporte sa propre charge propulsive avec lui.

À ce sujet, la conception d’une version du Caesar, montée sur un châssis 4×4, et armé d’un canon de 105 mm, s’appuyant sur les avancées technologiques et doctrinales du Caesar, ainsi que sur son image internationale désormais valorisée, permettrait de produire un système d’artillerie léger, très mobile, complétant à merveille le 155 mm en campagne, et le remplaçant efficacement pour les missions aéroportées, de montagnes ou amphibies.

KNDS France dispose, aujourd’hui, de toutes les briques technologiques pour rapidement developper un tel Caesar 105 mm sur châssis 4×4, sur des courts délais, afin de répondre à un marché en forte demande, alors que les options sont peu nombreuses pour remplacer les quelque 9000 pièces de 105 et 122 mm devant être retirés du service dans les années à venir.

Même pour l’Armée de terre française, un Caesar 105 mm à 3 m€ l’unité, trouverait sans aucun doute sa place au sein des nombreuses forces d’assaut, troupes aéroportées et troupes de montagne qu’elle met en œuvre, mais aussi des unités de ligne, s’insérant parfaitement entre le VBMR MEPAC avec son mortier automatique de 120 mm, et le CAESAR 6×6 MkII équipé du canon de 155 mm, pour atteindre une densité de feu beaucoup plus élevée qu’elle ne l’est aujourd’hui.

Comment l’US Navy a dépensé 1,84 Md$ pour moderniser des croiseurs qui ne rejoindront jamais le service ?

En 2025, l’US Navy recevra un budget de 203,87 Md$, soit le plus élevé des forces armées américaines, devant l’US Air Force et ses 188 Md$, et l’US Army, avec 184 Md$, et très loin devant les 53,7 Md$ de l’US Marines Corps.

30 % de ce budget, soit 61 Md$, seront consacrés aux programmes d’équipements, dont 17 Md$ pour l’acquisition de matériels volants. Il permettra à l’US Navy de financer la construction de six nouveaux navires de ligne : un SSN classe Virginia, deux destroyers Arleigh Burke, une frégate Constellation, un LPD San Antonio et un navire de débarquement moyen.

Il permettra en outre la poursuite de la construction des trois porte-avions classe Gerald Ford actuellement en cours, l’USS J.F Kennedy (CV79), l’USS Enterprise (CV80) et l’USS Doris Miller (CV81), et le financement du second nouveau sous-marin nucléaire lanceur d’engins de la classe Columbia.

En dépit de ce budget colossal, équivalent à l’ensemble des programmes d’équipements des armées européennes, l’US Navy peine à renouveler sa flotte, et voit le nombre d’unités navales de combat diminuer chaque année, pour n’atteindre aujourd’hui que 278 navires de première ligne, loin des 355 visés pour être en mesure de contenir la progression de la Marine chinoise.

Selon plusieurs rapports successifs du Gouvernement Accountability Office, ou GAO, l’équivalent américain de la Cour des comptes, ce déficit trouve en partie son origine dans les défauts de planification et de pilotage des programmes par la Marine américaine.

Le dernier rapport en date montre, à ce sujet, comment l’US Navy a dépensé, en pures pertes, 1,84 Md$ de 2012 à aujourd’hui, pour moderniser 4 croiseurs de la classe Ticonderoga, qui seront retirés du service avant d’avoir pu quitter les chantiers navals américains en charge de cette transformation.

L’extension de vie des croiseurs classe Ticonderoga de l’US Navy

En effet, en 2012, l’US Navy demanda le retrait du service de sept de ses croiseurs de la classe Ticonderoga, tous ayant atteint leur limite d’âge. Il s’agissait, pour le Pentagone, de libérer des ressources budgétaires et humaines, pour permettre l’entrée en service de nouveaux navires, en l’occurrence, les deux DDG 1000 restants à livrer, et les cinq destroyers Arleigh Burke supplémentaires, commandés lors de l’annulation du programme Zumwalt, en 2008.

US Navy Toconderoga classe
La modernisation de l’USS Vicksburg a couté 745 m$ mais elle ne sera pas achevée avant le retrait du service du navire.

Toutefois, les nombreuses déconvenues survenues les années précédentes, avec l’abandon du programme CG(x), puis celle du programme DDG-1000 en 2008, amena le Congrès à s’opposer à ce retrait. Il s’agissait, pour les parlementaires américaines, de préserver le nombre de navires, et surtout le nombre de silos verticaux en service au sein de l’US Navy.

Pour satisfaire aux exigences du Congrès, l’US Navy obtint une enveloppe de 3,7 Md$, devant permettre la modernisation et l’extension de vie des 7 navires qui devaient être retirés du service, pour leur conférer cinq années de service complémentaires.

Le tampon ainsi créé devait permettre de s’assurer de la bonne livraison d’un nombre suffisant de destroyers Arleigh Burke, pour que le nombre de VLS globalement disponible, demeure stable.

C’est précisément la conduite de ces travaux de modernisation et d’extension de vie par l’US Navy, qui est au cœur du dernier rapport du GAO. Et celui-ci s’avère pour le moins critique.

1,84 Md$ dépensés en 12 ans pour moderniser 4 croiseurs qui ne retourneront plus au service, selon le GAO

Après plusieurs rejets successifs, par le congrès, au sujet du retrait des croiseurs Ticonderoga restant, l’US Navy lança donc, à contrecœur, et sans enthousiasme, un programme pour moderniser et étendre la vie de 11 de ses navires en 2015.

US Navy classe Ticonderoga
Les Ticonderoga emporte deux blocs de 61 silos Mk41 pour un otal de 122 silos verticaux pouvant accueillir des missiles antiaériens SM-2 et ESSM, des missiles antibalistiques SM-3, des missiles de croisières Tomahawk et des missiles porte-torpilles ASROC.

Deux ans plus tard, le programme ne portait déjà plus que sur 7 navires, pour un montant total de 3,7 Md$. Toutefois, aujourd’hui, il apparait que 4 de ces navires, l’USS Hue City, l’USS Anzio, l’USS Cowpens et l’USS Vicksburg, auront vu leur modernisation à ce point s’étendre, à coups de délais successifs, que ces 4 navires seront retirés du service, avant même d’avoir pu rejoindre la flotte, tout en ayant consommé, au passage, 1,84 Md$, en pures pertes.

Pire encore, les trois navires restants, l’USS Gettysburg, l’USS Chosin et l’USS Cape St. George, effectivement modernisés et renvoyés à l’US Navy par la NAVSEA, qui conduit les programmes industriels de l’US Navy, ne resteront en service qu’une fraction des cinq années prévues par cette procédure.

Dès lors, dans ce dossier, l’US Navy aura dépensé un montant équivalent à celui d’un sous-marin nucléaire d’attaque classe Virginia, de 1,5 destroyer classe Arleigh Burke, ou de presque 4 frégates classe Constellation neuves, sans en retirer le moindre bénéfice opérationnel sensible, alors même qu’elle manque de coques de haute mer, et de VLS, dans un contexte de tensions internationales sans équivalent depuis la fin de la guerre froide.

Pour en arriver là, le rapport du GAO met en lumière les procédures de pilotage industrielle appliquées par l’US Navy et la NAVSEA, très éloignées des bonnes pratiques dans ce domaine, et dépourvues de toute démarche qualitative et de suivie de projet, traditionnellement appliquées avec rigueur, pour ce type de programme.

L'USS Gettysburg est l'un des 3 croiseurs américains ayant pu rejoindre la flotte après sa modernisation.
L’USS Gettysburg est l’un des 3 croiseurs américains ayant pu rejoindre la flotte après sa modernisation.

Au-delà des recommandations faites par le GAO, au sujet desquelles le Pentagone et l’US Navy n’ont pu que se ranger, pour empêcher qu’une telle gabegie ne se reproduise à l’avenir, on ne peut, toutefois, s’empêcher de penser, à la lecture du rapport, qu’il pourrait y avoir eu une volonté sous-jacente de saborder ce programme imposé par le Congrès, et très loin des objectifs de l’US Navy, quitte à dépenser, pour cela, 3,7 Md$ d’argent public.

Le pilotage industriel de l’US Navy toujours dans la tourmente

Cependant, ce rapport du GAO n’est pas le seul à remettre profondément en question les procédures de pilotage industriel appliquées par l’US Navy, entrainant d’importants retards et l’explosion des couts, sans que celle-ci ne puisse jamais atteindre ses objectifs quantitatifs et qualitatifs, pour faire face à ses besoins opérationnels croissants.

Ainsi, un précédent rapport de ce même GAO, publié en mai 2024, s’était montré très critique quant à la manière dont l’US Navy avait piloté le programme de frégates classe Constellation jusqu’à présent.

Spécifiquement, le GAO a mis en évidence, dans ce rapport, la manière dont l’US Navy s’était concentré sur la sur-production quantitative de documents entourant ce programme, sans jamais procéder à l’analyse de ceux-ci, pour tenter de corriger les problèmes et dérives constatés.

CGI classe Constellation US Navy
Les frégates de classe Constellation n’auront que 15 % de composants communs avec les FREMM italiennes dont elles sont dérivées.

C’est ainsi que d’une frégate qui devait être produite rapidement à partir d’un modèle acquis sur étagère auprès de l’Italie, pour en réduire les couts et les délais, la Constellation se retrouve à ne partager que 15% de composants communs avec la FREMM italienne, et que le programme a pris trois ans de retard en trois ans d’existence…

En juin, le rapport annuel du GAO sur l’industrie de défense US, se montrait également très critique sur le pilotage industriel exercé par les armées, sachant que les 100 plus importants programmes industriels de défense des États-Unis, représentent, à eux seuls, 2000 Md$ d’engagement de crédits. La moitié d’entre eux seraient, par ailleurs, hors délais, selon ce même rapport.

Ces problèmes répétés concernant le pilotage industriel des programmes de l’US Navy amenèrent, d’ailleurs, le Secrétaire à la Navy, Carlos del Toro, a ordonné la rédaction d’une étude de synthèse en début d’année 2024, sous 90 jours seulement. Les conclusions de ce rapport, rendues publiques en mai 2024, allaient dans le même sens que les différents rapports du GAO, constatant les importants retards et surcouts de presque tous les grands programmes industriels de l’US Navy, et pointant du doigt les procédures de pilotage appliquées, dans ce domaine.

L’US Navy face à la nouvelle administration Trump

Il apparait donc qu’en dépit des nombreux, et très couteux échecs de l’US Navy concernant ses programmes industriels ces 30 dernières années, du SSN Sea Wolf aux Littoral Combat Ships, en passant par les Zumwalt ou le programme CG(x), celle-ci n’avait pas, jusqu’à présent, tiré les leçons pour faire évoluer sa stratégie d’équipements et de conduite de programme.

Lancement LCS N°7 USS Detroit Marinette Shipyard
Le pogramme LCS aura été l’un des mielleurs exemples de ce qu’il ne faut pas faire en matière de programme naval militaire.

On retrouve ainsi dans le programme FFG(X) des frégates Constellation, mais aussi dans le pilotage de la construction des sous-marins SSN classe Virginia, ou des porte-avions classe Ford, les mêmes erreurs engendrant retards et surcouts importants.

À présent, cependant, l’US Navy n’a plus le loisir de continuer à se tromper, ou à feindre d’ignorer ses échecs successifs, et leurs conséquences sur la puissance navale US. D’abord, car elle doit, à présent, faire face au plus terrible adversaire depuis la flotte japonaise de la Seconde Guerre mondiale, la Marine chinoise.

Celle-ci s’appuie, en effet, sur une planification et une puissance industrielle parfaitement rodées, et très efficaces, lui permettant de recevoir trois fois plus de nouveaux navires militaires chaque année, que n’en produisent les chantiers navals américains.

Surtout, l’US Navy va devoir composer, à présent, avec la nouvelle administration Trump, qui a fait de la chasse aux dépenses publiques inutiles, l’une de ses missions prioritaires. Ainsi, le nouveau Secrétaire à la Navy, désigné par Donald Trump, John Phelan, n’est ni un ancien amiral, ni un politicien expérimenté ayant fait ses armes dans les différentes commissions du Congrès.

John Phelan
Le nouveau SECNAV, John Phelan, n’a ni passé politique, ni militaire. C’est en revanche un financier accompli, ayant dirigé plusieurs edge funds de la tech et de l’indsutrie avec succès.

John Phelan est, en effet, un financier pur-jus, ayant fait sa fortune en dirigeant des fonds d’investissement réputés, dans la tech comme dans l’industrie. On peut s’attendre, dès lors, à ce que les rapports du GAO se retrouvent sur le haut de la pile des documents qu’il devra consulter dès son arrivée, et que les erreurs mises en avant dans ceux-ci, concernant le pilotage industriel de l’US Navy, donneront à des mesures fermes et spectaculaires, comme les affectionne le nouveau président élu.

Ce d’autant que Donald Trump avait fait de l’objectif de 355 navires de combat américains, pour 2035, un objectif public et prioritaire de son mandat, et que dans ce domaine, rien n’a véritablement bougé, du côté de l’US Navy, qui reste embourbée dans une production industrielle handicapée par le manque de main d’œuvre et d’investissements.

On peut donc s’attendre qu’avec l’arrivée de la nouvelle administration, des remaniements sévères soient opérés au sein de l’US Navy, comme ce sera aussi le cas de l’US Army, Donald Trump ayant choisi pour le poste de secrétaire à l’US Army, Daniel P. Driscoll, un ancien officier subalterne vétéran ayant combattu en Irak, qui s’est toujours montré plus que critique face à la manière dont le haut commandement considérait ses soldats sur le terrain.

Quant à l’US Air Force, si le nom du secrétaire n’a pas encore été dévoilé à ce jour, tout indique qu’elle se prépare, et Lockheed Martin avec elle, à de sévères coupes budgétaires, ou tout au moins à une reprise en main des relations contractuelles avec ses partenaires industriels.

Conclusion

On le voit, si l’US Navy demeure, aujourd’hui encore, la force navale militaire la plus puissante de la planète, elle ne doit cette position dominante, en grande partie, qu’à l’inertie de décisions et d’efforts qui remontent à la fin de la guerre froide, et à l’érosion des moyens des flottes mondiales, jusqu’en 2010.

chantiers navals Arliegh burke
La construction navale américaine est malade. De sa guérison rapide dépendra l’avenir de la suprématie navale américaine dans les années à venir, face à la la Chine.

Toutefois, alors que la Marine chinoise a su s’appuyer sur une planification industrielle qui, de l’extérieur tout du moins, parait exemplaire, pour rapidement se doter de la seconde plus puissante marine de haute mer de la planète, la Marine américaine, quant à elle, a perdu l’essentiel de ses compétences en matière de pilotage industriel, ces dernières décennies.

Aujourd’hui, elle rencontre d’immenses difficultés dans ce domaine, ayant engendré retards, surcouts et échecs opérationnels successifs, depuis une vingtaine d’années, et qui, à présent, vienne menacer cette position dominante, face à son incapacité à se renouveler aussi vite que ne le fait la Marine chinoise.

Le dernier rapport du GAO, sur l’exemple du programme de bondérisation et d’extension de vie de 7 croiseurs de la classe Ticonderoga, ayant consommé 3,7 Md$ pour un résultat opérationnel négligeable, ne fait que confirmer les constats faits par des rapports précédents, tous mettant sévèrement en cause les procédures de pilotage industrielle appliquée par l’US Navy aujourd’hui.

Dorénavant, celle-ci n’a plus le choix. Soit, elle parvient, très vite, à se réattribuer ces compétences perdues, pour retrouver son rang sur l’échiquier industriel naval, soit, elle se verra, tout aussi vite, rattrapée, puis distancée par la Marine chinoise, exemplaire dans ce domaine. Reste à voir si l’arrivée du nouveau secrétaire à la Navy, John Phelan, au profil très atypique pour ce post, saura relever ce défi dans la fenêtre de temps très étroite qui lui reste pour le faire.

Pour la flotte de porte-avions de la Marine chinoise, 2024 aura été une année pivot

Alors qu’en France, des voix continuent de s’élever pour tenter de faire dérailler le programme PANG, la flotte de porte-avions de la Marine chinoise, ainsi que l’acquisition des compétences pour les mettre en œuvre, sont devenues, pour Pékin, l’un des efforts clés pour être en mesure de contenir la puissance navale américaine dans les années à venir.

Entamé au début des années 2000, cet effort a connu plusieurs points d’inflexion. D’abord, avec l’entrée en service du Liaoning, en 2017, cinq ans après avoir été remis à la Marine chinoise. Le Liaoning, premier porte-avions du pays, n’est autre qu’une reconstruction totale de la coque du porte-avions Riga soviétique acquis auprès de l’Ukraine en 1998, à moitié construit, et équipé du nouveau chasseur embarqué J-15, entré en service deux ans plus tôt, lui-même dérivé d’un Su-33 également acquis auprès de l’Ukraine.

Deux ans plus tard, en 2019, c’était au tour du Shandong, sistership du Liaoning et premier navire entièrement construit en Chine, de rejoindre le service actif. Depuis, les deux navires ont multiplié les entrainements pour parfaire leur maitrise du combat aéronaval, une discipline nouvelle pour la Marine chinoise, qui ne bénéficie pas d’une aide extérieure étatique pour cela.

Mais ce sera incontestablement l’année 2024 qui représentera, à l’avenir, le plus important point d’inflexion dans la concrétisation des efforts chinois dans ce domaine, avec le début des essais du nouveau porte-avions Fujian de plus de 80.000 tonnes, dotés de catapultes électromagnétiques, des exercices de nouvelle nature pour la flotte existante, et la présentation de 3 nouveaux chasseurs embarqués, dont le J-35 de 6ᵉ génération, ouvrant la voie à la construction d’une vaste flotte de porte-avions chinois, capable de relever le défi de l’US Navy dans les années à venir..

Les essais à la mer du nouveau porte-avion Fujian

C’est en avril 2024, que le premier porte-avions chinois, équipé de catapultes et de brins d’arrêt électromagnétiques, a effectué son premier essai à la mer, après avoir été lancé moins d’un an plus tôt, en juin 2022.

Porte-avions de la Marine chinoise Fujian CV18
Porte-avions Fujian lors du depart pour un essai à la mer.

Ce navire de 316 mètres pour 76 m de maitre-bau est le plus imposant navire militaire non américain jamais lancé, avec un tonnage estimé de 80 à 85 000 tonnes en charge. C’est également le premier porte-avions non occidental, doté de catapultes de l’histoire.

Bien que s’appuyant sur une propulsion conventionnelle et non nucléaire, le Fujian représente certainement la dernière étape, pour la Marine chinoise, avant d’entreprendre la construction d’une flotte de super porte-avions à propulsion nucléaire susceptible d’égaler les performances des Nimitz et Ford de l’US Navy, disposant notamment d’une propulsion l’électrique intégrée, qui reproduit le comportement d’une propulsion nucléaire.

Depuis le premier essai à la mer d’avril 2024, le Fujian a réalisé pas moins de cinq essais à la mer allant de plusieurs jours à deux semaines, dans un processus de validation visiblement mené avec rigueur par les ingénieurs navals et les militaires chinois.

Par comparaison avec les programmes précédents, on peut anticiper que le navire sera remis à la Marine chinoise au second semestre 2025, à partir de quand il entrera dans un processus d’essais et de montée en capacités militaires de plusieurs années, pour une pleine capacité opérationnelle probablement atteinte entre la fin de l’année 2026 et le milieu de l’année 2027.

Les essais industriels déjà menés, et ceux à venir d’ici à la livraison du navire à la Marine chinoise, permettront de valider de nombreux arbitrages technologiques et industriels, permettant notamment d’avancer sur la construction d’un second navire de même type, ou pour franchir l’étape décisive de la propulsion nucléaire.

Les premiers exercices avec deux premiers porte-avions de la Marine chinoise, le Liaoning et le Shandong

Pendant que le Fujian menait ses essais de conception, les deux premiers porte-avions chinois, le Liaoning et le Shandong, ont continué à être mis à profit pour améliorer la maitrise de la Marine chinoise concernant la guerre aéronavale, tout au long de l’année 2024

porte-avions chinois Shandong
Le shandong est entré en service en 2019, deux ans seulement après que le Liaoning ait été déclaré pleinement opérationnel.

C’est ainsi qu’en octobre 2024, fut mené le premier exercice mettant en œuvre simultanément ces deux navires, dans un effort pour accroitre les compétences de coopération et d’action coordonnée entre plusieurs grandes unités aéronavales chinoises.

Précédemment, le Liaoning avait participé, pour la première fois, à un exercice à caractère opérationnel, en dirigeant l’une des flottilles chinoises déployées dans le cadre de l’exercice Joint Sword 2024B, à l’est de Taïwan, à la mi-octobre 2024.

La présence du Liaoning dans cet exercice, qui constitue une démonstration de forces et un acte de provocation de la part de Pékin vis-à-vis des velléités d’indépendance de Taïwan et de son nouveau président, Lai Ching-te, démontre la confiance accrue de la Marine chinoise dans son navire, ainsi que dans sa maitrise de l’action aéronavale dans son ensemble.

Dans les faits, les porte-avions chinois ont multiplié les exercices cette année, que ce soit pour acquérir certaines compétences de projection de puissance, de coopération avec les unités de surface ou l’aviation basée à terre, ou pour continuer à former les équipages de la chasse embarquée.

J-15T, J-15D et J-35, une nouvelle génération de chasseurs embarqués chinois débarque

2024 aura également été l’année de la présentation publique d’une nouvelle génération de chasseurs embarqués chinois, destinée à remplacer et compléter les J-15 actuellement en service.

J-15T salon de Zhuhai 2024
J-15T lors des démonstrations en vol au salon de Zhuhai 2024.

C’est à l’occasion du salon aéronautique de Zhuhai, en octobre, qu’il a été possible d’observer pour al première fois le J-15T, une évolution du J-15 conçue pour employer les nouvelles catapultes électromagnétiques du Fujian. L’appareil voit par ailleurs son électronique embarquée modernisée, avec notamment un nouveau radar AESA aux performances accrues, permettant de mettre en œuvre les nouveaux missiles air-air à longue portée chinois, comme le PL-15 ou le PL-17.

Aux côtés du J-15T, évolue aussi le J-15D de guerre électronique. L’appareil, qui constitue une réponse au EA-18G Growler de l’US Navy, partage un ADN commun avec le J-16D, version de guerre électronique et de suppression des défenses aériennes du chasseur lourd polyvalent J-16 basé à terre. Le J-15D dispose de puissants brouilleurs électromagnétiques pour neutraliser les radars adverses, ainsi que de munitions antiradars pour éliminer les défenses aériennes.

Surtout, le salon de Zhuhai a été l’occasion de découvrir, pour la première fois, le nouveau chasseur furtif moyen chinois, le J-35, dans sa version terrestre J-35A. Dérivé du FC-31, le J-35 est un chasseur bimoteur embarqué de 17.3 mètres de long pour 11,4 m d’envergure, et d’une masse maximale au décollage de 28 tonnes.

L’appareil a surtout été conçu pour la furtivité, à l’instar du F-35C embarqué de l’US Navy, et pour mener des combats aériens coopératifs, en articulant ses moyens de détection et de traitement des informations, ses propres munitions, ainsi que les moyens dont disposent les appareils alliés, comme les J-15T et J-15D.

J-35A Zhuhai air Show
J-35A au salon aéronautique de Zhuhai

Ce faisant, le groupe aérien embarqué des porte-avions chinois n’aura, dans un avenir proche, guère à envier à celui des navires américains, avec le J-35 similaire au F-35C, le J-15T proche du F/A-18 E/F Super Hornet, et le J-15D, du EA-18G Growler.

Chose intéressante, alors que l’on attendait le J-35 uniquement à bord du Fujian, pour employer les catapultes électromagnétiques du navire, le concepteur du J-15, Sun Cong, a laissé entendre, à l’occasion de ce salon, que l’appareil serait également déployé à bord des Liaoning et Shandong, dotés de tremplin.

L’outil indispensable pour maitriser la haute mer et protéger Taïwan

Le déploiement du Liaoning, lors de l’exercice Joint Sword 2024B, pour prendre le contrôle de l’espace de l’espace sud-est au large de Taïwan, donne également une indication sur la manière dont les porte-avions chinois seront employés pour mener une action militaire contre l’ile, qu’il s’agisse d’un blocus ou d’une action amphibie.

Ainsi, les navires constitueront un rideau défensif sur la côte orientale de l’ile, pour empêcher l’intervention de marines extérieures, tout en restant potentiellement sous la protection de la chasse basée à terre venue du continent, et des avions de soutien, comme les appareils de patrouille maritime, les tankers et les avions de détection avancée.

porte-avions liaoning Marine chinoise
La liaoning a participé pour la première fois à un déploiement opérationnel en ocotbre 2024, en participant à l’exercice Joint Sword 2024B autour de Taiwan.

Le groupe aérien embarqué, quant à lui, pourra alors être mis à profit pour contenir la menace navale et aérienne venue du nord (Japon), du Sud (Philippines), ou de l’Est (flotte océanique de l’US Navy).

On comprend aussi qu’il faudra au moins 4 porte-avions pour soutenir un tel rideau défensif, pendant quelques semaines, six à sept navires, pour tenir la posture pendant deux ou trois mois, et au moins, une dizaine de porte-avions, afin d’être en mesure de maintenir la posture dans la durée, si le blocus ou une éventuelle campagne terrestre devait s’étaler dans le temps (ce qui est très possible).

Selon Sun Cong, lors de cette même interview, le développement de la flotte de porte-avions de la Marine chinoise, vise également, au-delà de Taïwan, à permettre d’assurer la suprématie navale océanique de Pékin, ce qui suppose d’être en mesure de prendre l’avantage numérique et capacitaire sur l’US Navy.

Il faut s’attendre à une montée en puissance rapide de la flotte de porte-avions chinois

Avec les essais du Fujian, et l’arrivée prochaine de la nouvelle génération de chasseurs embarqués comme le J-15T et le J-35, il faut donc, à présent, s’attendre à une accélération des cadences de production de nouveaux porte-avions par les chantiers navals chinois, dans les années à venir, notamment une fois que le premier porte-avions à propulsion nucléaire aura été construit et validé.

construction porte-avions Fujian CSSC Shanghai
Construction du porte-avion Fujian aux chantiers navals CSSC de Shanghai en 2021

Selon certaines déclarations officielles, la construction du 4ᵉ porte-avions chinois aurait, d’ailleurs, déjà débuté, sans toutefois que l’on ait pu observer, jusqu’à présent, des signes d’un tel programme sur les photos satellites des grands chantiers navals du pays.

Une fois que les dernières inconnues auront été levées, avec les essais du Fujian spécifiquement, qui préfigure certainement, si pas les futurs porte-avions chinois, tout au moins leur architecture technologique et industrielle, tout indique, à présent, que Pékin mettra à profit ses infrastructures de construction navale pour rapidement produire une flotte de grands porte-avions équivalents aux navires américains.

Pour autant, si tel est le cas, et que les chantiers navals chinois réalisent, dans ce domaine, les mêmes prouesses que concernant la construction des grandes unités de surface combattantes, destroyers et frégates, il est très possible que la construction navale chinoise permettra non seulement à la Marine chinoise de rapidement égaler l’US Navy en matière de porte-avions, mais également de dépasser celle-ci, sans que les chantiers navals américains puissent suivre le rythme.

Conclusion

On le voit, 2024 marque bien un important point d’inflexion dans la trajectoire suivie par la flotte de porte-avions chinois. On peut, ainsi, assimiler les années précédentes, depuis la livraison du Liaoning à la Marine chinoise, en 2012, à une forme d’enfance, ayant permis d’apprendre les bases industrielles, technologiques, capacitaires et humaines, pour employer ces navires sans équivalent.

porte-avions nouvelle génération
la France dispose de compétences très enviées de l’immense majorité des marines mondiales, par sa maitrise industrielle et oopérationelle, du combat aéronaval. Annuler le programme PANG aboutirait à un déclassemnt irreversible dans ce domaine, que quelques dizaines de Rafale basés à terre, ou quelques frégates supplménetaires, ne pourraient jamais compenser.

À partir de 2025, cependant, cette flotte va atteindre l’âge de l’adolescence, durant lequel elle va rapidement croitre, prendre en volume et en performances grâce aux acquis des années précédentes, et à une montée en compétence précisément dirigée par la Marine chinoise, permettant d’obtenir, simultanément, un navire et des appareils de nouvelle génération, comme ce fut le cas, en 2015, avec le Liaoning et le J-15.

Toute la question, à présent, est de savoir jusqu’où Pékin entend-il aller, sachant que la Chine dispose, potentiellement, de tous les atouts pour surprendre les États-Unis et l’Occident, dans ce domaine, avec des capacités de production navale très largement supérieures à toutes celles mobilisables par ailleurs, et des ressources humaines largement supérieures.

Dans tous les cas, la débauche de moyens et d’efforts déployée par les autorités et les armées chinoises, pour rapidement se doter d’une flotte de porte-avions massive et efficace, démontre à quel point celles-ci font de ce type de navire, le point central de la puissance navale de haute mer, et un enjeu stratégique pour relever le défi posé par l’US Navy dans l’Indo Pacifique.

Alors que la Marine nationale a, elle aussi, déployé d’immenses efforts pour conserver cet acquis technologique et opérationnel au plus haut niveau, l’exemple chinois devrait certainement appeler à la modération les détracteurs du programme PANG français, tout au moins si la France entend toujours être en mesure de protéger ses emprises ultramarines, et de peser sur la scène internationale, au-delà des frontières européennes.

KNDS et l’État danois ont négocié un accord confidentiel pour éviter le procès sur l’acquisition des ATMOS 2000 israéliens

Depuis que les autorités danoises ont annoncé, en janvier 2023, l’acquisition de 19 canons portés Atmos 2000 auprès de l’israélien Elbit Systems, pour remplacer les Caesar 8×8 français envoyés par Copenhague en Ukraine, de nombreuses questions ont émergé autour de cet arbitrage.

Pour le français KNDS, cette décision fit l’effet de gifle donnée en public, tant rien ne laissait présager un tel retournement de situation de la part des autorités et des armées danoises qui, jusqu’ici, semblaient satisfaites de leurs Caesar.

Rapidement, les questions et investigations de la presse danoise, elle aussi intriguée par cet arbitrage brutal, se transformèrent en scandale d’état, obligeant le ministre de la Défense à présenter officiellement ses excuses au Parlement, pour avoir transmis des documents incomplets et pouvant induire en erreur le lecteur.

Reste que, pour KNDS, la pilule était difficile à avaler. De toute évidence, le groupe français envisageait sérieusement de mener l’affaire devant les tribunaux danois. En effet, pour éviter cela, un accord aurait été conclu entre les parties, pour en rester là. Et cet accord ne doit guère être favorable pour les autorités danoises, puisque le contenu de celui-ci, et ses modalités, doivent rester confidentielles.

Le Danemark finance activement la livraison de canons Caesar à l’Ukraine

On pouvait s’interroger sur l’incohérence apparente entre la décision danoise de se tourner vers l’ATMOS 2000, un canon porté qui offre des performances très similaires à celles du Caesar, et les investissements danois qui financent la construction d’une partie des 76 Caesar promis par la France à l’Ukraine d’ici à 2025.

KNDS caesar 8x8
En 2017, le Danemark a commandé 15 canons Caesar 8X8, et 4 exemplaires supplémentaires en 2019.

On comprend, à présent, que la participation danoise représente une compensation pour KNDS, afin d’empêcher qu’un procès autour du programme ATMOS n’ait pas lieu. Ainsi, il y a quelques jours seulement, Copenhague confirmait la libération d’une enveloppe de 308 m€, pour la construction d’un nombre indéterminé de canons Caesar MkI destinés aux armées ukrainiennes.

Avec un prix unitaire estimé à 5 m€, cette enveloppe permet donc le financement d’une soixantaine de Caesar MkI, pour les armées ukrainiennes, soit une grande majorité des 76 caesar promis par la France.

De manière intéressante, ces 308 m€ représentent également une enveloppe de financement pour plus d’une quarantaine de Caesar 8×8, et s’avèrent même 22,5 % plus élevé que les 252 m€ prévus pour acquérir les 19 Atmos 2000 et les 6 systèmes lance-roquettes multiples PULS israéliens..

On comprend, dans ces conditions, les raisons qui amènent KNDS à lever sa plainte, pour éviter le procès, et permettre à l’industriel « de se concentrer sur sa bonne coopération avec le Danemark en faveur de l’Ukraine« , selon les mots de Gabriel Massoni, le porte-parole de l’industriel, dans une réponse apportée au site d’information danois Altinget.dk.

Les raisons ayant poussé le FMI à biaiser la compétition pour l’artillerie danoise demeurent inconnues

En revanche, les raisons ayant amené le ministère de la Défense danois et le Forsvarsministeriet anbefalede Folketinget, ou FMI, l’Agence du matériel et des achats littéralement, à tronquer la procédure de remplacement des 19 CAESAR 8×8 envoyés en Ukraine, en faveur des ATMOS 2000, restent pour l’heure, totalement obscures.

KNDS Caesar 8x8
Plus lourd, plus automatisé et mieux blindé que le Caesar 6×6, le Caesar 8×8 a été choisi par le Danmark et la République Tchèque.

Suite à la décision du gouvernement danois d’envoyer ses 19 Caesar 8×8 flambant neufs à l’Ukraine, début janvier 2023, dans un effort global de soutien à Kyiv que l’on retrouve au travers de nombreux autres équipements, comme les F-16, transférés aux armées ukrainiennes, les armées danoises devaient rapidement trouver une solution de remplacement.

Il fallut moins de 3 semaines à Copenhague pour annoncer l’acquisition des 19 canons portés ATMOS 2000 de 155 mm, un système d’artillerie très proche du Caesar en performances comme en prix, proposé par l’israélien Elbit.

Selon les arguments avancés alors par le FMI et le ministère de la Défense, devant les parlementaires danois, l’offre israélienne était la seule à répondre aux attentes en matière de prix et de délais.

La presse danoise, ainsi que certains Parlementaires, ne se sont cependant pas contentés de cette explication sibylline, et rapidement, il est apparu que la procédure de consultation menée par le FMI avait visiblement été bâclée, alors que KNDS n’avait pas même reçu de demande de cotation de la part des danois. En réalité, seuls Elbit et le sud-coréen Hanwha furent consultés, avec un évident biais visant à privilégier l’offre israélienne.

Ce scandale en gestation a amené le ministre de la Défense alors en fonction, Jakob Ellemann-Jensen, à présenter ses excuses devant le Parlement, avant d‘être opportunément transféré au poste de ministre des Affaires publiques, en aout 2023, pour être remplacé par Troels Lund Poulsen, lui-même avant delà, ministre… des affaires publiques.

Le gouvernement danois produit d’immenses efforts pour enterrer cette affaire et éviter d’exposer les causes de ces comportements

Pour autant, ce petit jeu des chaises ministérielles musicales, n’était pas suffisant pour étouffer le scandale émergeant, surtout avec le risque de procès suite au recours déposé par KNDS dans ce dossier.

caesar ukraine
Les Caesar 6×6 ont montré des qualités presque inatendues en Ukraine, compensant leur manque d’automatisation, de blindage et de chenille, par une excellente disponibilité, une grande précision et simplicité d’emploi.

C’est évidemment là qu’intervient le contrat de 308 m€, annoncé quelques jours seulement avant que l’existence d’un accord confidentiel entre KNDS et le FMI soit rendu public, pour un montant excédant de beaucoup (probablement le double) le cout du contrat pour les canons portés danois.

Les comportements inappropriés du FMI et du ministère de la Défense danois étant déjà rendu public, au point d’obliger le ministre à présenter ses excuses, une telle débauche de moyens, pour éviter le procès, parait suspicieuse.

En effet, les seules inconnues qui demeurent, dans ce dossier, sont les raisons ayant amené les autorités danoises à de tels comportements, ne pouvant ni se justifier par une préférence industrielle, ni par une préférence politique et opérationnelle. Rappelons, au passage, que la livraison des ATMOS 2000 a été reportée d’un an, à la suite de problèmes de production, de sorte que Copenhague avait largement le temps pour se tourner vers des offres européennes, dans ce dossier.

Les efforts déployés pour masquer ces raisons sont d’autant plus inquiétants, que l’on constate une recrudescence récente dans les acquisitions de systèmes d’armes israéliens de la part de pays membre de l’OTAN, alors que, bien souvent, des alternatives européennes, voire américaines, existent, que ce soit dans le domaine de l’artillerie (Caesar, Archer, RCH-155, Pzh-2000…), des lance-roquettes multiples (HIMARS), des systèmes antiaériens (SAMP/T, VL MICA, Iris-T SLM, Nasams…).

Or, si les industriels israéliens sont effectivement parvenus à engendrer des comportements aussi éloignés des bonnes pratiques dans un pays comme le Danemark, que l’on sait plutôt rigide dans ce domaine, cela porterait un regard chargé de soupçons sur les autres contrats récemment annoncés aux Pays-Bas, en Finlande, en Grèce et dans d’autres pays européens.

Conclusion

on le voit, l’accord confidentiel signé entre KNDS et les autorités danoises, est très certainement en faveur de l’industriel français qui, en conséquence, renonce à poursuivre son action en justice, ce d’autant que les Caesar français et danois démontrent des qualités inattendues en Ukraine, en faisant les systèmes d’artillerie les plus craints des militaires russes aujourd’hui.

Elbit Atmos 2000
Apparu quelques années après le Caesar, en 2001, l’Atmos 2000 de l’Elbit en reprend les principales caracteristiques, et la configuration générale.

En revanche, il prive les danois, et les européens au sens large, du fin mot de cette affaire, qui sera certainement enterrée par Copenhague, sauf si des journalistes ou des parlementaires zélés décidaient de poursuivre les investigations.

Le fait est, aujourd’hui, les raisons ayant amené le FMI et Jakob Ellemann-Jensen, alors ministre de la Défense, à prendre autant de distance avec les procédures de marchés publics danois, en faveur de l’acquisition des ATMOS 2000 israéliens, restent nimbées de brouillard, alors que tout est fait, semble-t-il, pour éviter au vent de se lever.

Toute la question, à présent, est de savoir si les énergies seront déployées au Danemark, pour mettre en lumière les forces qui ont été à l’œuvre dans ce dossier, ou si, comme le désir ardemment les autorités danoises, celui-ci sera rapidement oublié.

Faut-il transformer l’Eurodrone français en système de patrouille maritime ?

En octobre dernier, Sébastien Lecornu, le ministre des Armées, avait fait part de ses doutes autour du programme Eurodrone, alors que l’OCCAR, qui pilote le programme européen, avait reconnu un nouveau retard d’un an, pour la livraison des premiers systèmes.

Le fait est, bientôt dix ans après le début de ce programme qui rassemble la France, l’Italie, l’Allemagne et l’Espagne, celui-ci n’a toujours pas entamé la construction d’un prototype, et les retards accumulés viennent à présent menacer la pérennité de certaines capacités opérationnelles critiques de leurs forces armées.

C’est dans ce contexte que la DGA vient de signifier un contrat pour la réalisation d’une étude autour du drone Aarok, développé par la société française Turgis et Gaillard, concernant le potentiel d’utilisation sans certification de l’appareil, qui doit effectuer son premier vol en 2025.

Performant, bien moins onéreux et disponible plus rapidement que l’Eurodrone, l’Aarok pourrait dès lors représenter une alternative pour les forces aériennes françaises, afin de prendre le relais des MQ-9 Reaper américains actuellement en service.

Mais dans une telle hypothèse, que faire de Eurodrone, sachant que selon le ministre des Armées, « quitter le programme couterait aussi cher que de le mener à son terme » ? Une option, parmi d’autres, serait d’employer la configuration spécifique de ce système, pour une mission appelée à devenir de plus en plus importante : la patrouille maritime.

L’Eurodrone n’arrivera pas avant 2031

On le sait, à présent, les Eurodrones n’arriveront dans les unités qu’à partir de 2031, soit avec 6 ans de retard vis-à-vis du plan initial qui, en 2016, prévoyait une entrée en service pour 2025.

maquette eurodrone
Initialement, le programme Eurodrone devait permettre une livraison à partir de 2025.

Pire encore, à cette date, la construction du premier prototype n’aura pas débuté, alors que le premier vol de l’appareil n’est à présent pas attendu avant 2028. Ceci pose évidemment de sérieux problèmes en termes de planification, pour les forces aériennes devant mettre en œuvre le nouveau système, ce d’autant que, depuis, la guerre en Ukraine a mis en évidence la grande vulnérabilité des drones MALE en environnement de haute intensité.

Ainsi, de l’aveu même du Chef d’état-major de l’Armée de terre, si l’Eurodrone devrait arriver, dès 2031, prêt à l’emploi, avec ses certificats de navigabilité, tel qu’attendu depuis 2016, force est de reconnaitre que les besoins ont changé entre temps.

L’Eurodrone devait initialement reprendre les missions du Reaper américain, et des drones MALE de même type, en apportant des capacités de renseignement, de surveillance, de reconnaissance, y compris en espace réglementé, ainsi que frappe au sol.

Pour répondre aux exigences de l’ensemble des participants au programme, l’Eurodrone a été doté d’une configuration bimoteur, et d’importantes dimensions, lui permettant de ternir l’air pendant 18 à 40 heures (selon la charge, la vitesse et l’altitude), avec une vitesse de croisière élevée de 500 km/h, à une altitude jusqu’à 13.700 mètres, avec plus de 2 tonnes d’équipement et d’armement.

Mais ces performances ne se sont pas construites sans que l’appareil prenne de la masse, et voit ses couts s’envoler. Ainsi, l’Eurodrone a une masse maximale au décollage de 11 tonnes, deux fois plus importante que celle du MQ-9, et le prix du programme est aujourd’hui fixé à 7,1 Md€, pour soixante drones, dont douze sont destinés à la France pour former 4 systèmes.

Le drone MALE Aarok devient une option crédible pour les forces armées françaises

Présenté pour la première lors du salon du Bourget de 2023, le drone MALE Aarok, développé par la société Turgis et Gaillard, est, en quelque sorte, l’opposé en tout du programme Eurodrone.

drone aarok
Illustration du drone Aarok de Turgis et Gaillard.

L’Aarok a été développé depuis 2020 en grand secret par l’entreprise, avec l’aide de la DGA, et des investissements publics très réduits. L’appareil, en lui-même, est un drone MALE monomoteur de 22 m d’envergure (contre 30 m pour l’Eurodrone), et de 5,4 tonnes au décollage, capable d’emporter cependant 1,6 tonne d’équipements pendant 24 à 30 heures, à moyenne altitude.

Surtout, l’Aarok promet d’être peu onéreux, estimé de 5 à 10 m€ selon la configuration, selon son concepteur, alors que sa capacité d’emport élevée en fait un bon candidat pour une grande partie des missions qui devaient être confiées à l’Eurodrone.

En dépit du soutien au programme européen, la DGA a continué d’appuyer le développement du programme Aarok, qui doit permettre au prototype d’effectuer son premier vol durant l’année 2025, laissant entrevoir une entrée en service potentielle dès 2027 ou 2028.

Il y a quelques jours, le drone Aarok s’est vu notifier un premier marché public par le ministère des Armées. Il s’agit, ici, d’un contrat passé par la Direction de la Maintenance Aéronautique, en vue d’étudier le principe de drone « certifiable mais non certifié », et ainsi démontrer le respect réglementaire de la sécurité des vols en espace aérien réglementé, sans devoir en passer par la très lourde procédure de certification civile.

drone aarok
Maquette à l’echelle 1:1 du drone MALE AAROK lors du salon du Bourget de 2023.

Des procédures comparables existent déjà dans les armées, permettant notamment à certains appareils militaires d’occuper l’espace aérien réglementé, sans devoir en passer par l’ensemble des normes civiles, notamment pour les avions de chasse et leurs pilotes. Elle n’a cependant pas été étendue aux drones jusqu’à présent.

La nature même de cette étude montre que pour l’Armée de l’Air, la mise en œuvre rapide de l’Aarok est à l’étude, ce qui, bien évidemment, pourrait directement influencer les besoins concernant le programme Eurodrone.

L’Eurodrone, une configuration bien adaptée pour les missions de surveillance et de patrouille maritime

Reste que, comme l’a fait remarquer le ministre des Armées, quitter le programme, aujourd’hui, couterait certainement aussi cher que de le mener à son terme. Il a par ailleurs évoqué la possibilité de faire évoluer, conjointement à ses partenaires européens, l’objet du programme, si l’ensemble des acteurs venaient à s’entendre vers le sujet. Mais évoluer vers quoi ?

Il est, en effet, probable que les retards et la hausse des couts du programme Eurodrone, affectent de manière identique les armées de l’air des quatre pays y participant. En outre, comme la France, ces pays ont, eux aussi, pris connaissance de la vulnérabilité des drones MALE lorsque employés près de la ligne d’engagement, comme envisagé jusqu’ici.

MQ-9B Sea Gardian
General Atomics, leader mondial des drones MALE, a parfaitemetn saisi l’interet de proposer des drones MALE de patrouille maritime avec le MQ-9B Sea Gardian.

Toutefois, il est des espaces peu contestés, pour lesquels la configuration spécifique bimoteur lourde de l’Eurodrone, constituerait un avantage de taille. Il s’agit de la patrouille maritime.

Traditionnellement confiée à des avions multimoteurs relativement imposants, comme l’Atlantique 2, le P3 Orion ou le P8 Poseidon, la patrouille maritime a pour fonction de détecter, surveiller et potentiellement engager, les unités navales de l’adversaire, qu’elles soient de surface ou sous-marines.

Pour ce faire, les avions de patrouille maritime disposent d’une vaste panoplie de senseurs, radar, infrarouge et bouées sonar, et peuvent emporter des missiles antinavires, des bombes guidées et des torpilles aéroportées, en faisant une composante d’utilité stratégique pour protéger les flottes et les espaces maritimes, et éliminer les menaces.

Pour autant, les avions de Patmar, comme leurs précieux équipages, coutent cher, et les flottes sont revues à la basse au fil des années. Ainsi, des 42 Atlantic en service en 1980, il ne reste aujourd’hui que 18 Atlantique 2 modernisés, alors que le nombre d’appareils commandés pour les remplacer, sera certainement encore moins élevé.

Atlantique 2 patrouille maritime Marine nationale
Atlantique 2 de la Marine nationale

Par leur autonomie et leur capacité pour emporter senseurs et armements, les drones MALE représentent, de fait, le parfait complément d’optimisation d’une flotte de patrouille maritime. Le leader américain du marché des drones MALE General Atomics ne s’y est pas trompé, en proposant depuis plusieurs années une version du MQ-9B baptisé Sea Gardian, spécifiquement pour mener ce type de missions.

Dans ce domaine, la configuration de l’Eurodrone, capable d’emporter plus de deux tonnes d’équipements, sa vitesse de croisière élevée, et surtout sa configuration bimoteurs, constituent autant d’atouts de taille pour effectuer ce type de mission, sans terrain de dégagement, souvent exercées avec des conditions météorologiques difficiles.

Un complément utile à une flotte plus réduite A321MPA pour remplacer les Atlantique 2 de l’Aéronautique navale

En effet, si l’Eurodrone est un drone « cher » vis-à-vis de ses homologues, il sera, en revanche, beaucoup moins onéreux qu’un avion de patrouille maritime moderne, comme le P-8 Poseidon, qui coute plus de 150 m$, ou du futur A321 MPA qui, semble-t-il, est destiné à remplacer les Atlantique 2 de la Marine nationale.

Or, dans de nombreux cas, le drone sera capable d’assurer la même mission qu’un avion de patrouille maritime, une fois équipé des senseurs en conséquence. Il permettrait, dès lors, d’optimiser au mieux l’utilisation de cette flotte aussi onéreuse que réduite et stratégique, alors que les besoins, dans ce domaine, iront croissant dans les années à venir.

Airbus A321 MPA Euronaval
Maquette de l’A321 MPA présentée par Airbus DS lors du salon Euronaval 2024.

En effet, que ce soit dans l’Atlantique face à la Marine russe, en Méditerranée et au Moyen-Orient, devenus l’enjeu de nombreuses confrontations, et même dans l’océan Indien et dans le Pacifique, pour assurer l’indispensable surveillance des espaces maritimes français face à des compétiteurs de plus en plus véhéments, le domaine maritime est devenu un espace de tensions de premier plan, et de pas moindre intensité que les zones de contact terrestres.

Ainsi, les quatre systèmes et les 12 Eurodrones devant être acquis par la France (plus deux systèmes et six drones en option), permettraient de déployer des capacités de surveillance complémentaires à la Patmar classique en Atlantique, en Méditerranée, dans l’Ocean indien et dans le Pacifique, permettant notamment d’assurer une permanence de surveillance, avec un nombre réduit d’avions de Patmar déployés.

Conclusion

On le voit, même si l’Armée de l’Air et de l’Espace devait se tourner vers le couple Aarok / drone de combat du Rafale F5, pour mieux répondre à ses besoins face à la réalité des engagements modernes, et à un calendrier de plus en plus serré, la France pourrait ne pas avoir intérêt à se retirer du programme Eurodrone.

En effet, si les caractéristiques et les prix de ces Eurodrone peuvent prêter à discussion, pour les engager dans une confrontation terrestre classique face à un adversaire symétrique, vis-à-vis à des drones bien moins onéreux, le drone européen représente, en revanche, une plateforme qui parait parfaitement adaptée pour une autre mission, non moins stratégique aujourd’hui, la patrouille maritime.

Eurodrone patmar
L’avenie de l’Eurodrone est-il dans la Patoruille Maritime ?

Toute la question, à présent, est de savoir si une telle adaptation est envisageable, soit dans le cadre du programme lui-même, ce qui supposerait que les trois autres pays aient la même lecture de la situation, soit au travers d’un besoin spécifique français, ce qui entraînerait nécessairement délais et couts supplémentaires.

Reste que porter l’Eurodrone en version Patmar représenterait certainement l’utilisation la plus performante, aujourd’hui, de la cellule et du système tel que développés, mais aussi la plus économique, en permettant de diminuer les besoins d’utilisation de la flotte de Patmar, qui sera sans le moindre doute trop largement mise à contribution vis-à-vis de son dimensionnement, dans les années à venir.

Non, il n’y aura pas de tsunamis radioactifs d’origine russe ou nord-coréenne

Des tsunamis radioactifs engendrés par des armes sous-marins indétectables et inarrêtables, pour détruire et contaminer les grandes villes côtières américaines. C’est le fantasme qui ressurgit avec un cycle de dix-huit à vingt-quatre mois, depuis 2017, dans les médias occidentaux.

Ce scénario, digne des plus grands films catastrophe de Hollywood, a de quoi inquiéter, puisque 40 % de la population des États-Unis vivent à proximité directe des cotes océaniques, et que les images des tsunamis de Fukushima en 2011, et celles des vagues géantes ayant frappé de nombreuses stations balnéaires en Indonésie, Thaïlande et au Sri Lanka, en 2004, ont largement frappé les esprits.

De fait, imaginer que la Russie, ou la Corée du Nord, puisse être en mesure de déclencher à volonté de tels séismes, à l’aide de torpilles armées de puissantes têtes nucléaires, et trop rapides pour être interceptées, a évidemment de quoi attirer l’attention, et générer des millions de visites sur des pages chargées de publicité, au moment ou les prix publicitaires sont les plus élevés.

Il est donc indispensable, à présent, de remettre l’église au centre du village, et surtout d’expliquer la réalité de ce que sont les torpilles nucléaires Poseidon russes et Haeil nord-coréennes, et de la menace potentielle qu’elles pourraient représenter. Comme nous le verrons, on est loin, très loin, de la perception véhiculée par une presse aussi mal informée qu’avide de sensationnalisme.

Nouvelle hystérie médiatique autour des nouvelles armes russes et nord-coréennes capables de créer des tsunamis radioactifs

Le nouvel épisode d’hystérie médiatique entourant le potentiel destructeur des tsunamis radioactifs générés par la Poseidon russe, ou la Haeil nord-coréenne, trouve aujourd’hui dans un article publié par le site américain « Popular Mecanics ».

Torpille Poseidon
La torpille nucléaire océanique autonome Status-6 Poseidon russe est alimentée par un réacteur nucléaire miniaturisé

Selon cet article, la Russie, mais aussi la Corée du Nord et la Chine, auraient fait d’immenses progrès, ces dernières années, dans le domaine des drones sous-marins, et auraient développé des armes capables de détruire les villes côtières des États-Unis, en créant d’immenses tsunamis radioactifs engendrés par l’explosion de la charge nucléaire de forte puissance transportée.

« La torpille nucléaire Poseidon de la Russie est capable de créer des vagues destructrices, avec une charge utile qui est censée être capable d’anéantir des populations côtières et des infrastructures entières. » affirme ainsi le site. Et d’ajouter « La Russie et la Corée du Nord ont développé de manière indépendante des UUV conçus pour transporter des ogives nucléaires capables de générer ce que l’on peut décrire comme des ondes catastrophiques d’eau radioactive, menaçant des villes côtières et des régions entières« .

Ces quelques phrases, extraites d’un article par ailleurs assez cohérent pour un site généraliste, ont engendré un nouvel emballement médiatique, aux États-Unis, ainsi qu’en Europe, au sujet de la menace mortelle et inévitable que représenteraient ces armes.

Ce n’est pas la première fois qu’un tel phénomène se produit. Le premier épisode intervint en 2018, lorsque Vladimir Poutine présenta pour la première fois ses nouvelles armes stratégiques censées donner à la Russie un avantage technologique incomparable dans le domaine des armes de dissuasion.

À cette occasion, le président, candidat à sa propre réélection, présenta le missile hypersonique Kinzhal, ne pouvant être intercepté par les défenses antimissiles occidentales, ainsi que le missile de croisière à propulsion nucléaire Burevestnik, de système de planeur hypersonique Avangard et la torpille nucléaire Poseidon.

Mig-31K russe armé d'un missile Kinzhal
Le missile Kinzhal russe est à la portée des systèmes antimissiles occidnetaux Patriot PAC-3 et SAMP/T

Depuis, les affirmations du président russe ont la plupart du temps mal vieillie. Ainsi, le Kinzhal a montré qu’il était largement à la portée des systèmes antibalistiques modernes occidentaux, comme le Patriot PAC-3 et le SAMP/T Mamba. L’avenir du Burevestnik semble, quant à lui, compromis, tant cette technologie datant des années 50 entraine plus de contraintes que de bénéfices.

Et si le planeur hypersonique Avangard semble effectivement devoir prochainement entrer en service, concomitamment au missile balistique intercontinental RS-28 Sarmat, les autres systèmes ont vu la réalité de la menace largement amoindrie par les analyses des spécialistes.

La torpille nucléaire russe Poseidon

C’est en particulier le cas de la torpille sous-marine Poseidon. On retrouve les premières références à ce programme de torpille autonome à propulsion nucléaire, capable d’emporter une arme nucléaire, dès 2015, dans un article du site Rosskaja Gazetta. La torpille dronisée était présentée alors comme ayant une autonomie de 10,000 km, et une vitesse de 100 noeuds, notamment pour contourner les barrières sonars de l’adversaire (les États-Unis en l’occurrence).

À cette époque, la charge emportée ne devait pas être nucléaire, mais radiologique, à base de Cobalt-69, dans le but d’entrainer une contamination des infrastructures militaires visées, pour en empêcher l’utilisation.

poseidon Armes nucléaires | Actualités Défense | Corée du Nord
Non, il n'y aura pas de tsunamis radioactifs d'origine russe ou nord-coréenne 41

La menace d’armes susceptibles de déclencher des tsunamis n’est apparue que trois ans plus tard, après que Vladimir Poutine a présenté officiellement le programme. Toutefois, elle ne venait pas la communication russe, mais de tabloïds britanniques, toujours en quête de titres accrocheurs.

Si l’hypothèse a rapidement été rejetée par les spécialistes du sujet, la propagande russe en a bien compris le potentiel en termes de communication vers les masses. Celle-ci commença, alors, à faire certaines annonces délirantes, mais absorbées telle quelle par la presse occidentale, parlant d’une charge nucléaire de 100 Mégatonnes et de tsunamis de plus de 100 mètres de haut, capables de raser toutes les grandes villes américaines et européennes du littoral.

Aujourd’hui, même le site Wikipédia reproduit ces aberrations, sachant que la plus puissante bombe nucléaire, la Tzar Bomb, n’atteignait que 57 Mt, et que la plus puissante bombe nucléaire de l’arsenal russe, aujourd’hui, n’atteint que 5 Mt.

Les affirmations nord-coréennes autour de la torpille Haeil

Le régime de Pyongyang a parfaitement saisi l’efficacité de l’arme russe, non pas en tant qu’arme stratégique, mais en tant qu’outil de propagande. Ainsi, en mars 2023, la Corée du Nord annonça l’essai réussi d’une arme comparable, baptisée Haeil, c’est-à-dire tsunami en coréen.

Selon la communication nord-coréenne, la Haeil serait une torpille dronisée capable d’emporter une arme nucléaire de forte puissance, susceptible, là encore, de créer des tsunamis de « plusieurs centaines de mètres » pour détruire les côtes adverses, et les contaminer pour plusieurs centaines d’années.

Explosion HAEIL Corée du nord
Pour démontrer l’existence de la Haeil, la télévision d’état nord-coréenne a diffusé une courte video montrant une explosion sous-marine de moyenne puissance, équivalente à celle d’une mine sous-marine.

Là encore, les spécialistes du sujet ont dû intervenir pour débunker les affirmations de Pyongyang. Rappelons, notamment, que la Corée du Nord n’est aujourd’hui pas capable de construire de sous-marins modernes, se limitant à de pâles adaptations de modèles soviétiques datant des années 50, eux-mêmes dérivés de modèles allemands de la Seconde Guerre mondiale.

En outre, si la Corée du Nord serait, semble-t-il, parvenue à construire une arme thermonucléaire, avec un essai potentiellement réussi en 2017, rien n’indique que les ingénieurs du pays puissent être en mesure de miniaturiser suffisamment une telle munition, pour l’embarquer dans une torpille dronisée, ni qu’ils maitrisent les outils de navigation sous-marine indispensables à la mise en œuvre de cette technologie.

Quant à la courte séquence vidéo diffusée alors par la télévision d’État nord-coréenne, pour « accréditer » ces affirmations, elle ne montre qu’une explosion sous-marine de moyenne puissance, très près des cotes, et n’ayant engendré pas plus qu’une faible houle de 1 à 2 mètres, rapidement dissipée.

Le fantasme médiatique autoentretenu autour de ces armes incapables d’engendrer le moindre tsunami

Si l’existence même de la Haeil nord-coréenne est donc très largement soumise à caution, ce n’est pas le cas de la Poseidon russe, déjà en service. Celle-ci dispose même de sous-marins à propulsion nucléaire dédiés à sa mise en œuvre aujourd’hui, le K-239 Belgorod et le Khabarovsk. Par la suite, les quatre unités de la classe Khabarovsk pourront transporter 6 Poseidon chacun, même si cette mission ne représentera qu’une option opérationnelle parmi d’autres, incluant notamment des missiles antinavires et des missiles de croisière.

SSGN Belgorod
Le SSGN Belgoros a été spécialement modifié pour mettre en oeuvre la torpille Poseidon

Pour autant, si la Poseidon est bien opérationnelle, elle n’est en aucune manière capable de générer un Tsunami, tel que fantasmé par les articles de presses récents, qui se répliquent les uns les autres.

Il faudrait, en effet, une explosion nucléaire de plusieurs centaines de Megatonnes, cinq cents pour être précis, pour engendrer un tsunami comme celui de Fukushima, qui ne faisait « que » 15 mètres de haut. Une telle arme nucléaire n’existe tout simplement pas. En outre, la contamination radiologique engendrée par une explosion sous-marine de 2 Mt, serait essentiellement le fait de la vapeur d’eau générée, et donc de l’orientation des vents.

Un potentiel stratégique sans plus-value vis-à-vis des armes existantes

En réalité, l’utilisation probable de la Poseidon russe, se rapprocherait de celle d’une arme nucléaire tactique, lancée contre une concentration de navires militaires, ou d’une MIRV lancée contre des infrastructures navales côtières, comme les grands ports militaires de Norfolk ou San Diego.

En explosant, l’arme pourrait détruire beaucoup d’unités navales de petite et moyenne taille, et lourdement endommager les infrastructures et les grands navires de surface, comme les porte-avions et les destroyers.

En outre, la contamination engendrée par la vapeur radioactive, viendra contaminer les navires et infrastructures survivants, les rendant inutilisables pendant un long moment, le temps d’une lourde et complexe décontamination.

Explosion nucleaire sous-marine
C’est la vapeur d’eau et les goutelettes propulsées dans l’atmopshère par une explosion sous-marine nucléaire, qui véhiculent la contimaniation radiologique, et non un tusinami qui n’existe pas.

Pour autant, l’utilisation de la torpille Poseidon, par la Marine russe, contre des installations portuaires ou une flotte de combat américaines ou occidentales, engendrait très certainement une riposte nucléaire de la part des États-Unis, de la France ou de la Grande-Bretagne, contre les installations russes. Au mieux, cette riposte serait en miroir, mais les risques sont importants que l’utilisation d’une telle arme, engendre une réponse identique à celle d’un missile balistique.

Or, un missile balistique et ses têtes mirvées, est tout aussi complexe, voire davatange, à intercepter que la seule torpille Poseidon, qui ne manquera pas d’être détectée par les réseaux sonars qui protègent les grands ports militaires occidentaux, surtout si la torpille évolue en supercavitation.

En outre, bien qu’ils soient à présent bien plus discrets que les modèles plus anciens, les sous-marins Oscar II (Belgorod) et les Khabarovsk feront certainement l’objet d’une surveillance renforcée de la part des SSN américains, britanniques et français, surtout en période de tensions.

Conclusion

On le voit, les articles récents présentant la Poseidon russe et la Haeil nord-coréenne, comme des armes apocalyptiques capables de créer des tsunamis nucléaires géants, n’ont aucun fondement objectif.

Pire, en véhiculant ce type de fantasme d’origine endogène, ils participent à diffuser la peur sur laquelle une grande partie de la propagande russe est aujourd’hui construite pour éroder la résistance occidentale face aux ambitions hégémoniques du Kremlin.

Avagard RS-28 SArmat
Le planeur hypersonique Avangard entrera veritablement en service simultanément au RS-28 SArmat.

Sans nier l’existence de la torpille nucléaire Poseidon, comme celle du missile Kinzhal ou du planeur hypersonique Avangard, il convient avant toute chose de garder à l’esprit que ces armes ne modifient en rien l’équation stratégique entre l’occident et la Russie, et encore moins celle en Corée, puisque la Haeil n’est, très certainement, qu’un objet de propagande sans matérialité.

Ce nouvel épisode est toutefois révélateur de la grande porosité des médias occidentaux, vis-à-vis de ce type de manipulations susceptibles d’engendrer des comportements profonds dans des opinions publiques ayant, le plus souvent, perdu toute culture stratégique.

La France pourra-t-elle atteindre un effort de défense à 3% PIB, bientôt exigé par l’OTAN en 2030 ?

Les insuffisances de la LPM 2024-2030, et de son objectif d’effort de défense à peine supérieur à 2 % du PIB, sont apparues de plus en plus clairement ces dernières semaines, avec son lot inévitable de commentaires pour déterminer quel serait le programme le plus susceptible d’être abandonné.

Du côté de l’OTAN, en revanche, le ton n’est pas du tout le même. Qu’il s’agisse des autorités militaires ou civiles de l’alliance, ou des certains membres, dont le très influent Donald Trump, tous insistent sur la nécessité, dans les mois et années à venir, d’augmenter les moyens à dispositions des armées européennes, pour faire face à la menace russe.

Ces derniers jours, une information a émergé, auprès de certains grands sites d’information, selon laquelle le prochain sommet de l’OTAN, qui se tiendra à Amsterdam en juin 2025, verra les États membres s’accorder pour passer le plancher d’investissement de défense, de 2 à 2,5 % PIB à courte échéance, et même à 3 % PIB, à horizon 2030.

Si cette décision peut avoir beaucoup de sens pour s’assurer que les Européens pourront contenir la menace russe, sans intervention US, elle va aussi représenter un défi budgétaire colossal pour des pays comme l’Italie, l’Espagne, la Belgique et surtout la France, embourbée dans une situation budgétaire et politique particulièrement difficile aujourd’hui.

Il est donc pertinent de s’interroger sur l’origine de ce seuil de 3 %, sur ses conséquences sur les rapports de force à venir en Europe et dans le monde, ainsi que sur la manière dont la France peut envisager d’accroitre de 50 % son effort de défense aujourd’hui, alors que le pays ne parvient pas à baisser son déficit public abyssal ?

Avec un effort de défense à 2% PIB, l’Europe ne peut pas se défendre seule face à la menace russe

Si beaucoup d’européens n’avaient guère montré, jusqu’en 2022, d’empressement pour atteindre l’objectif d’effort de défense de 2 % du PIB, acté lors du sommet de Londres en 2014, une majorité d’entre eux a promptement réagi pour atteindre et dépasser cet objectif, à l’échéance de 2025, après le début de l’offensive russe contre l’Ukraine.

Effort de defense européen conditionne protection US
Aujourd’hui, les armées européennes auraient beaucoup de mal pour contenir à elles seules, la pression convetionelle d’un dispositif russe comme celui deployé en et autour de l’Ukraine, en dépit d’un budget cumulé presque 3 fois plus élevé.

Ainsi, de 2021 à 2025, l’effort de défense moyen des pays européens membres de l’OTAN, est passé de 1,6 % à 2,1 % PIB, soit une progression de 31 % en 4 ans seulement. Toutefois, en dépit de ces efforts budgétaires indiscutables, les armées européennes doivent toujours, aujourd’hui, s’appuyer sur la puissance militaire américaine dans de nombreux domaines, pour espérer contenir la puissance militaire russe.

En effet, si les dépenses de défense ont augmenté de presque 43 % en Europe sur cette période, inflation comprise, elles ont été multipliées par 2,5 en Russie, le pays s’étant entièrement structuré économiquement et socialement, autour du conflit en Ukraine, et à plus longue échéance, dans l’hypothèse d’une confrontation avec l’OTAN.

Or, avec un budget défense de 120 Md$, la Russie surclasse très nettement les 355 Md€ qui représentent un effort de défense à 2 % de l’ensemble des pays européens. En effet, la structure multinationale des armées européennes entraine de nombreuses dépenses répétées, et donc inefficaces. Par ailleurs, chaque pays ne consacrera qu’une partie de ses forces à l’action collective au sein de l’OTAN, préservant l’autre partie pour sa propre défense autonome.

L’industrie de défense russe produit, en outre, des équipements performants à des couts sensiblement moins élevés que l’industrie occidentale, avec un char T-90M à 4 m$ contre 20 m$ pour un char occidental comme le Leopard 2A8, 37 m$ pour un Su-57 contre 100 m$ pour un chasseur moyen comme le Rafale, le Typhoon ou le F-35A, ou encore avec un SSGN projet 885M Yasen à moins de 800 m$, contre 4 Md$ pour un sous-marin nucléaire d’attaque classe Virginia, ou 2 Md$ pour un Astute britannique.

Su-57 VKS Russie
Le Su-57 coute aux forces aériennes russes, 35 % du prix d’un F-35A.

Enfin, les couts de personnels des armées russes sont, eux aussi, sensiblement moins élevés que pour les armées occidentales, même en tenant compte des surprimes promises pour combattre en Ukraine.

Mis bout à bout, si les européens veulent effectivement être en mesure de neutraliser définitivement la menace conventionnelle russe sur le vieux continent, sans s’appuyer sur les armées américaines en dehors de la dissuasion, ils doivent dépenser quatre fois le plafond d’investissement russe, soit de 480 Md€ à 600 Md€, ensemble, soit 2,6 à 3% du PIB.

Ce niveau d’investissement atteint, l’Europe demeurera hors de portée de la menace conventionnelle russe, même si les armées américaines sont engagées dans un autre conflit majeur, comme face à la Chine et/ou la Corée du Nord.

Il obligera également Moscou à étendre encore son propre effort de défense, probablement à plus de 10, voire 12 % de son propre PIB, avec l’objectif évident d’attirer l’économie russe sur une pente difficilement négociable du point de vue économique et social, sur la durée, celle-là même qui sonna le glas de l’Union Soviétique.

Pour le sommet d’Amsterdam, en 2025, l’OTAN vise 2,5% PIB à court terme, et 3% PIB en 2030

Ce calcul, plusieurs membres influents de l’OTAN l’ont également fait. C’est notamment le cas de la Pologne, des pays Baltes, et surtout des États-Unis, Donald Trump ayant fait d’un effort de défense établi à 3 %, la condition nécessaire (mais pas suffisante), pour que les États-Unis restent pleinement investis au sein de l’OTAN, et assurent ainsi, la protection des Européens contre les armes nucléaires russes.

Sommet de Washington de l'OTAN en 2024
Sommet de l’Alliance Atlantique de Washington 2024

Depuis plusieurs mois, l‘hypothèse d’un relèvement du plancher de l’effort de défense au-delà des 2 % actuels, a été évoquée à plusieurs reprises, y compris par les autorités politiques et militaires de l’OTAN.

L’action conjuguée de l’arrivée de Donald Trump, ainsi que du discours de plus en plus agressif de Moscou, et des actions de déstabilisation et de sabotage contre des intérêts européens, ordonnées du Kremlin, a fini de convaincre une majorité de dirigeants européens de la nécessité de franchir cette nouvelle étape, et d’augmenter sensiblement le plancher d’effort de défense.

C’est en tout cas ce qu’annonce le Financial Times dans un récent article, qui avance que les négociations en cours, au niveau des ministres des Affaires étrangères des membres de l’OTAN, porteraient sur une élévation de l’objectif à 2,5 % à courte échéance, et à 3 % du PIB en 2030. Ces mesures pourraient être officialisées dès le prochain sommet de l’OTAN, qui se tiendra du 24 au 25 juin 2025 à Amsterdam.

L’Union européenne probablement mise à contribution pour permettre une telle progression

Pour autant, atteindre un effort de défense de 3 % d’ici à 2030, représentera un défi de premier ordre pour beaucoup de pays européens. Ainsi, pour la France, l’Allemagne, la Suède ou les Pays-Bas, elle représentera une hausse de près de 50 % du budget des armées, en cinq ans seulement. Pour l’Italie, il faudra alors doubler le budget des armées, et même l’augmenter de 130 % pour la Belgique ou l’Espagne.

Ursula von der leyen présidente de la commission européenne
L’Union Européenne va devoir jouer un rôle de tampon pour absorber la hausse des budgets de défense exigée par l’OTAN.

Or, plusieurs de ces pays, dont la France, l’Espagne, l’Italie et la Belgique, rencontrent aujourd’hui de sérieuses difficultés pour équilibrer leurs dépenses publiques, avec un déficit excédant déjà les 3 % de PIB exigés par les traités européens. Même la très sérieuse allemande, avec un déficit de 2,12 % PIB, ne pourra pas respecter ces critères, en augmentant son budget de défense de 1 % de PIB.

En fait, sur la base des niveaux d’investissements et de déficits actuels des membres de l’OTAN et de l’UE, la hausse du plancher des investissements de défense à 3 % du PIB va entrainer la mise hors périmètre de plus d’une dizaine de pays européens respectant actuellement la règle des du déficit maximal de 3 % de l’UE.

Pour la France et l’Italie, respectivement deuxième et troisième économie de l’UE, cette mesure pourrait entrainer une nouvelle explosion des déficits, venant effacer les efforts qui seront faits d’ici là par Paris et Rome dans ce domaine.

Plus globalement, la hausse du niveau d’investissement défense jusqu’à une année de croissance et d’inflation cumulée, obligera certainement l’UE à revoir, un temps au moins, ses critères de convergence économiques, pour les amener à un déficit public autorisé de 4 %, voire 4,5 % du PIB, afin de libérer les espaces d’investissements dans la durée sans venir déstabiliser les économies européennes.

La France devra changer ses paradigmes budgétaires et programmatiques pour ne pas dévisser en Europe

Même partiellement compensée par l’évolution des critères de l’Union européenne, amener l’effort de défense à 3 % d’ici à 2030, va représenter un enjeu difficile à relever pour la France. Si, contrairement à l’Italie ou à l’Espagne, la France a déjà dépassé les 2 % du PIB, elle est aussi championne d’Europe des déficits publics, sans solution évidente pour repasser sous la barre des 3 % d’ici à 2030.

porte-avions nucléaire de nouvelle génération PANG
Avec un budget à 3 % PIB, plus de soucis à se faire pour le PANG, ni pour son indispensable sistership !

Paris dispose, cependant, de plusieurs atouts pour y parvenir, sans dégrader outre mesure les finances publiques, ou la trajectoire de retour sous les seuils exigés par Bruxelles, pour son déficit public, pour peu qu’il accepte de faire évoluer certains de ses paradigmes.

Concentrer les nouveaux investissements sur le volet industriel et les nouveaux équipements

D’abord, la France devra construire l’augmentation de son effort de défense non pas sur la simple augmentation des dépenses, mais sur l’objectif d’atteindre un solde budgétaire le plus efficace possible.

En effet, l’industrie de défense française, par son exhaustivité et sa faible exposition aux importations, présente un solde budgétaire, la différence entre les recettes sociales et fiscales et les dépenses autour d’un même investissement, particulièrement efficace, que l’on peut estimer de 50 à 65 %, selon les cas.

À l’inverse, l’investissement RH n’engendre qu’un retour budgétaire de l’ordre de 30 %. Quant aux diverses prestations de service, elles sont à mi-chemin, autour de 40 %. On comprend dès lors que plus la part d’acquisition de nouveaux équipements sera élevée, dans l’enveloppe budgétaire, plus le retour budgétaire global sera, lui aussi, élevé, et donc, plus l’effort à produire par l’état et la nation, sera réduit.

Mettre l’accent sur la production d’équipements de défense répondant à la demande européenne

Il sera également nécessaire de concentrer les investissements en matière d’équipements, sur des équipements ayant un fort potentiel d’exportation, en particulier en Europe, quitte à amener les armées à revoir lors exigences, attentes et doctrines.

KNDS Leclerc Evolution Eurosatory 2024
Leclerc Évolution de KNDS présenté au salon Eurosatory (Photo F. Dosreis)

En effet, l’industrie de défense française réalise, aujourd’hui, 40 % de son chiffre d’affaires à l’exportation. Ceci créer, mécaniquement, un coefficient multiplicateur de l’efficacité budgétaire de l’investissement public de l’ordre de 50 %, faisant progresser les 65 % de retour budgétaire direct, à autour de 100 %, en tenant compte des investissements d’exportation.

En d’autres termes, en fléchant les surinvestissements industriels vers des équipements ayant le plus important potentiel d’exportation, il est possible d’intégralement neutraliser les surcouts budgétaires, sur les finances publiques, de ceux-ci.

Dans le même temps, l’augmentation du plancher d’investissement au sein de l’OTAN, à 3 % du PIB, va créer un appel d’air représentant 150 à 200 Md$ supplémentaires chaque année pour les armées européennes, dont 30 à 50 Md$ serviront à acquérir de nouveaux équipements.

Afin d’atténuer au mieux les effets sur le déficit public français de l’augmentation du budget des armées, il conviendra, alors, de disposer d’un catalogue d’équipements répondant aux besoins de ces armées européennes, avec les offres attractives nécessaires pour les imposer.

Si certains équipements comme le Rafale F5 et son drone de combat, les sous-marins Scorpene Evolved et Barracuda, les systèmes SAMP/T Ng ou encore le canon CAESAR NG, constituent déjà les piliers de l’offre française à venir, il sera nécessaire de la compléter vers des équipements à fort potentiel export, comme le char Leclerc Évolution et son canon Ascalon, le drone Aarok, une version 105 mm du CAESAR ou un système SHORAD canon-missiles mobile sur camion.

Privilégier les effectifs de réserve ou le retour à une forme de conscription, aux effectifs professionnels

Bien évidemment, le passage d’un effort de défense de 2 à 3 % PIB, ouvrira de nombreuses opportunités, notamment pour compenser les déficits et faiblesses constatées de la LPM en cours.

24eme regiment d'infanterie garde nationale
Les régiments composés presque exclusivement de réservistes sont appelés à se multiplier en France. Il faudra toutefois en faire de veritables régiments combattants, et pas de simple conteneur administratifs de personnels supplétifs, comme c’est le cas aujourd’hui, et les doter effectivement de leurs propres équipements lourds.

On pense surtout à un second porte-avions, de nouveaux sous-marins nucléaires d’attaque et de nouvelles frégates pour la Marine nationale, l’augmentation de la flotte de chasse et du réseau de satellite de l’Armée de l’Air et de l’Espace, et la création d’une ou deux divisions mécanisées / blindées supplémentaires, pour l’Armée de Terre.

Toutefois, il serait illusoire d’espérer répondre aux besoins RH que de telles évolutions entraineraient, sur la base de la seule armée professionnelle. Afin d’étendre l’assiette de recrutement des armées, et de renforcer leur résilience, il sera alors indispensable de se tourner vers l’extension de la Garde Nationale, voire la création d’une forme hybride de service nationale, construit autour des principes de la conscription choisie pour répondre à ces enjeux.

Cette approche permettrait, en outre, de considérablement augmenter les effectifs à périmètre budgétaire constant, vis-à-vis d’une armée exclusivement professionnelle, tout en améliorant la zone de contact entre les armées et la société civile, et ainsi fluidifier et consolider les recrutements professionnels des armées.

Monétiser le rôle d’une dissuasion française renforcée au niveau européen

Enfin, la dernière option, pour la France, afin de rendre soutenable la marche budgétaire que représentera le passage de 2 à 3 % de l’effort de Défense, n’est autre que d’appliquer la même stratégie que celle qui sera mise en œuvre par Donald Trump, contre les États Européens, dans le bras de fer commercial qui va s’engager dans les mois à venir.

SNLE classe triomphant
La dissuasion française peut jouer un rôle decisif dans les négociations entre l’Europe et les Etats-Unis que Donald Trump a promis d’entamer, et pourrait également permettre à la France d’obtenir des conditions plus favorables de la part de l’UE, pour sortir de la crise budgétaire dans laquelle elle se trouve.

Rappelons qu’il y a quelques jours, le nouveau président élu a indiqué qu’il garantirait la protection américaine à ses alliés européens de l’OTAN, si ceux-ci augmentaient bien leurs investissements de défense (les 3 %), mais également si ceux-ci se montraient dociles dans les négociations commerciales à venir.

Pour Trump, il est, en effet, inadmissible que l’Europe, qui profite de la protection américaine, affiche un excédant commercial de 150 Md$ par an avec les États-Unis, dont 70 Md$ pour la seule Allemagne.

La France n’est pas vraiment concernée par ce bras de fer, ayant un solde commercial faiblement négatif avec les États-Unis. Pour autant, Paris peut parfaitement profiter des tensions qu’engendreront ces négociations, pour proposer des conditions beaucoup plus acceptables pour les Européens, afin de bénéficier de la « protection française », en matière de dissuasion.

Bien évidemment, pour des questions de crédibilité et de perception, plus que de besoin, il est probable que la dissuasion française soit amenée à évoluer dans ce contexte, pour passer à 5 ou 6 SNLE, afin de conserver deux navires en patrouille, à trois escadrons et une flottille de chasse embarquée de bombardement stratégique, et certainement d’ajouter une composante terrestre équipée de missiles MRBM ou IRBM à capacité mixte, pouvant employer des têtes nucléaires TNO ou des têtes conventionnelles, afin de répondre à la menace des Oreshnik russes.

RS-26 Oreshnik IRBM Départ
Il faudra certaineemnt à la France developper une réposne au missile Oreshnik russe, ne serait-ce que pour disposer de l’ensemble de la grammaire de dissuasion face à la Russie.

Ce faisant, la France pourrait négocier un plafond plus élevé en matière de déficit public, à 4 % plutôt que 3 % par exemple, et la possibilité de financer une partie de cette dette directement auprès de la BCE, à un tarif plus bas que celui actuellement pratiqué.

Si de telles revendications n’auraient aucune chance d’aboutir en temps normal, un tel « plan B » pour Berlin et Rome, afin de réduire le rapport de forces avec Washington au sujet de la protection nucléaire US, pourrait s’avérer des plus séduisants dans les mois à venir.

Conclusion

On le voit, l’hypothèse de voir le seuil minimal d’investissement exigé par l’OTAN, augmenter à 2,5 % du PIB à court termes, et à 3 % en 2030, est désormais très crédible, et tout indique que ce sujet sera au cœur du prochain sommet de l’alliance à Amsterdam en juin 2025.

Cet objectif permettra effectivement aux européens d’assumer seuls le rapport de force face à la Russie, et ainsi de dissuader Moscou de tout aventurisme occidental dans les années à venir, tout en créant un contexte favorable à une course aux armements dans laquelle la Russie atteindra rapidement ses propres limites économiques et sociales. Les États-Unis, pour leurs parts, pourront alors pleinement se consacrer à la Chine et au théâtre Pacifique, tout en assurant toujours la dissuasion européenne.

industrie russe de defense Uralvagonzavod
L’industrie de défense russe s’est déjà transformée pour soutenir un pays en guerre. Ce n’est le cas d’aucune des BITD occidentale, et surtout pas en Europe.

Si, du point de vue géopolitique, un tel objectif est plus que bienvenu, il sera en revanche difficile à appliquer pour beaucoup de pays européens, et plus particulièrement pour la France, embourbée dans d’importantes difficultés budgétaires et une grande instabilité politique et sociale aujourd’hui.

Pour autant, Paris n’est pas désarmé pour affronter ce défi. En premier lieu, son industrie de défense lui confère un retour budgétaire potentiel d’autant plus important, que l’offre industrielle défense sera attractive sur la scène européenne, pour en améliorer la soutenabilité budgétaire.

Ensuite, les armées françaises étant encore très majoritairement constituées de militaires en activité, elle peut se permettre de se tourner vers l’extension de la Réserve ou de la Garde Nationale, voire vers la création d’une version moderne du service national, pour accroitre ses effectifs le plus efficacement possible, et à moindre coût.

Enfin, la France peut, elle aussi, participer aux négociations stratégiques qui se tiendront entre l’Europe et les États-Unis, alors que Donald Trump mettra en balance la protection nucléaire du vieux continent, et le solde budgétaire déficitaire de son pays. Il s’agit, très probablement, d’une opportunité unique pour monétiser les efforts présents, passés et à venir de la France, afin de disposer d’une dissuasion efficace, susceptible de contenir la menace nucléaire russe.

Reste à voir, à présent, si la France saura effectivement se saisir de ces opportunités, plutôt que de subir les contraintes de l’OTAN, et ainsi transformer une situation difficile en contexte favorable, y compris pour sortir de l’ornière budgétaire dans laquelle elle s’est mise ces dernières années.

Le premier des destroyers Type 45 de la Royal Navy reçoit ses 24 missiles CAMM supplémentaires

Avec 6 destroyers Type 45, la Royal Navy surclasse, aujourd’hui, toutes les marines européennes dans le domaine de la défense antiaérienne et antibalistique, bien loin devant les quatre destroyers spécialisés dans ce domaine de la France et de l’Italie.

Toutefois, en dépit de leurs 48 silos SYLVER 50, et autant de missiles Aster 15 et 30, très efficaces, ces navires ont montré les limites de cette configuration en mer Rouge, ces derniers mois, notamment pour faire face à des menaces très hétérogènes, allant du missile balistique antinavire au drone d’attaque.

C’est dans ce contexte que la Royal Navy poursuit la modernisation de ses six navires entamée dès 2021, pour en accroitre la puissance de feu, mais aussi pour en améliorer le système de production électrique intégré, qui a rencontré plusieurs problèmes ces dernières années, spécialement en mer chaude.

Le destroyer HMS Defender est le premier à subir cette modernisation. Selon le site spécialisé, Naval News, le navire a reçu, il y a quelques ajours, le système Sea Ceptor et ses 24 missiles surface-air CAMM supplémentaires à son bord, en autres choses.

Les destroyers Type 45 Classe Daring de la Royal Navy

Long de 152 m pour un maitre-bau de 21 mètres, le destroyer Type 45 est un navire imposant jaugeant 8500 tonnes, 3000 tonnes de plus que les destroyers Type 42 de la classe Sheffield, qu’ils ont remplacé.

destroyers type 45 classe daring
La Royal Navy aligne 6 destroyers antiaériens Type 45 de la classe Daring. Ces navires ont remplacé les destroyers Type 42 de la classe Sheffield.

Initialement conçus conjointement avec la France et l’Italie, dans le cadre du programme de destroyers antiaériens européens de la classe Horizon, ces navires partagent beaucoup de composants communs avec les destroyers franco-italiens, étant notamment construits pour mettre en œuvre le système antiaérien PAAMS, baptisé Sea Viper outre-manche.

Les Type 45 mettent ainsi en œuvre, comme armement principal, les mêmes missiles surface-air franco-italiens Aster 15 et Aster 30, ensilotés dans 48 silos verticaux, eux-mêmes appartenant aux 6 systèmes SYLVER 50 du navire.

Toutefois, contrairement aux Horizons, les Type 45 sont équipés du radar SAMSON, développé par BAe, et non l’EMPAR italien. En outre, les deux ou trois canons OTO Melara des Horizon ont été remplacés par un unique canon de 113 mm Mk 8 britannique (4,5 pouces).

De même, le navire met en œuvre deux systèmes Phalanx CIWS absents des navires franco-italiens, et des missiles antinavires Harpoon américains, et non les Exocet (France) ou les OTOMAT Teseo (Italie) des Horizon.

Déârt d'un missile Aster à bord d'un destroyer britannique Type 45 en mer Rouge
Départ d’un missile Aster du système Sea Viper à bord d’un destroyer Type 45 de la Royal Navy en mer Rouge.

Surtout, les Type 45 ont été parmi les tout premiers navires de combat opérationnels, à mettre en œuvre une propulsion électrique intégrée, s’appuyant sur deux turbines électriques GE de 20 MW (27,000 cv), chacune.

Contrairement aux systèmes de propulsion classiques, qui produisent d’une part l’énergie propulsive, et d’autre part, l’énergie électrique pour les systèmes du navire, cette configuration repose sur une production électrique unifiée, servant à la fois à entrainer les propulseurs et à l’alimentation électrique du bord et de l’ensemble de systèmes.

Les Type 45 commencent à recevoir les systèmes Sea Ceptor et les 24 missiles CAMM des frégates Type 23

Le contrat de modernisation des destroyers Type 45 a été passé en 2021, et confié au britannique MBDA UK concernant l’installation du système baptisé Sea Ceptor, à bord des navires.

Les systèmes ont été prélevés sur les frégates anti-sous-marines polyvalentes Type 23, probablement le HMS Monmonth, retiré en 2021, ou le HMS Argyl, en 2024. Le retrait de ces frégates, entrées en service de 1997 à 2002, a été planifié en vue de l’entrée en service des 8 frégates Type 26 et des 5 Type 31, devant les remplacer d’ici à 2036.

SEA ceptor TYPE 23
D »part d’un missile CAMM du système Sea Ceptor à bord d’une frégate britannique Type 23 classe Duke.

Contrairement aux Type 23, qui embarquaient 32 missiles CAMM en remplacement du système Seawolf initialement installé, les Type 45 ne recevront que 24 silos, et autant de missiles CAMM, en complément des silos des 6 SYLVER 50, accueillant 48 missiles Aster.

Long de 3,2 mètres pour une masse de 99 kg, le CAMM est un missile surface-air d’une portée de 25 km et disposant d’un autodirecteur radar terminal. Il conférera aux Type 45 une capacité d’interception à courte portée supplémentaire, et leur permettra de n’embarquer que des missiles Aster 30 à longue portée et capacité antibalistique, à bord de leurs SYLVER 50.

Ce faisant, le Type 45 disposera de 72 missiles surface-air à son bord, soit une puissance antiaérienne et antimissile comparable, et même supérieure en certains aspects, à celle d’un destroyer de la classe Arleigh Burke de l’US Navy, l’Aster 30 étant sensiblement plus efficace que le SM-2 américain.

Les navires de surface les plus armés en Europe, pour un temps

Ce faisant, les Type 45 de la Royal Navy, seront les navires de surface les plus lourdement armés de l’ensemble des flottes européennes, avec 80 missiles prêts à faire feu, dont 72 antiaériens.

Pour autant, cette position risque bien de ne pas durer longtemps. En effet, plusieurs programmes sont en cours, en Italie avec le destroyer DDX et ses 80 silos, en Allemagne avec le Type 127, et même en Grande-Bretagne, avec le Type 83, tous des programmes devant voir le jour à la fin des années 2020 ou au début des années 2030.

DDX Italie
Représentation du destroyer DDx de la Marine itaienne. Le premier des deux navires de ce type devrait entrer en service en 2028 ou 2029, selon Rome.

Pour beaucoup de marines, en effet, les expériences récentes ont montré la nécessité de revenir à des formats de navires de surface plus imposants, permettant d’emporter davantage de missiles pour faire face aux attaques de saturation pouvant mobiliser plusieurs dizaines de missiles et drones simultanément, et surtout pour emporter et mettre en œuvre les radars de plus en plus puissants, et de plus en plus lourds et gourmands en énergie, que la mission de défense antiaérienne et antibalistique impose à présent.

Au-delà du cas européens, et des États-Unis, d’autres marines majeures s’orientent, elles aussi, vers ce paradigme, comme la Chine avec le destroyer lourd Type 055, le Japon avec les Kongo et les Maya, très inspirés des Burke américains, et les KDX-III sud-coréens.

Reste que cet arbitrage n’est pas exempt de certaines faiblesses. En premier lieu, ces navires sont onéreux, et même très onéreux, de l’ordre de 2 à 3 Md$ par navire. En outre, ils requièrent des équipages importants, 300 hommes pour les Burke, les type 055 ou les KDX-III.

Enfin, si ces navires offrent une puissance de feu et de détection sans égal, ils sont contraints par leur position géographique et la rotondité de la terre, tout en représentant des cibles prioritaires, en particulier pour les sous-marins adverses, avec le risque d’un effondrement majeur des capacités de défense, si le navire venait à être endommagé, ou coulé.

destroyer type 055
Les destroyers lourds Type 055 des forces navales de l’Armée populaire de libération sont, aujourd’hui, les navires de surface opérationnels les plus armés de la planete, exception faite des deux croiseurs nucléaires de la classe Kirov russes, au statut de disponibilité très incertain.

L’autre possibilité, ici, repose sur un système de combat plus distribué, reposant sur plusieurs frégates disposant de systèmes de détection et d’une puissance de feu moindres, mais combinées dans un système de défense global offrant des performances supérieures, et sensiblement plus résilientes.

Comme évoqué dans un précédent article, un unique destroyer Arleigh Burke Block III, coute le prix et a la même empreinte en matière de ressources humaines que trois frégates moyennes comme la FDI française. Or, ensemble, ces trois frégates peuvent couvrir un espace aérien supérieur à celui d’un unique Burke, en dépit de la moindre puissance de leur radar, et de leurs 32 silos verticaux (en version export).

En outre, la disponibilité d’une flotte de 6 ou 9 de ces frégates, s’avère sensiblement supérieure à celle de 2 ou 3 destroyers lourds, et offrent une résilience aux dégâts bien supérieure, tout en conférant une masse globale offrant davantage d’options aux états-majors navals.

À cette équation, déjà complexe, s’ajoute à présent l’arrivée des navires autonomes, susceptibles de transporter munitions et systèmes de détection au profit d’un navire de combat, pour en étendre la létalité et le potentiel de détection. Or, ces unités navales sont susceptibles de palier certaines faiblesses des unités lourdes, notamment en déportant la détection, comme ils peuvent accroitre la puissance de feu des unités plus compactes.

Conclusion

On le voit, la modernisation des destroyers antiaériens Type 45 de la Royal Navy, avec l’ajout de 24 missiles surface-air CAMM du système Sea Ceptor, s’inscrit dans une évolution globale des besoins de puissance de feu et de capacités de défense des grandes unités de combat de surface, observée au sein de beaucoup de grandes marines mondiales.

Type 45
Vue plongeante sur le système Sea Viper et ses 48 silos verticaux pour missiles Aster d’un destroyer Type 45 classe Daring.

Il ne fait aucun doute qu’à l’issue de celle-ci, la Royal Navy disposera d’une flotte d’escorteurs antiaériens particulièrement performante, y compris pour contenir de potentielles attaques de saturation.

Pour autant, le choix de concentrer cette puissance de feu et ces capacités de détection, dans une unique coque, ne va pas nécessairement de soi, et d’autres possibilités peuvent être envisagées, pour parvenir à un résultat équivalent, voire supérieur, avec une empreinte budgétaire et RH équivalente. L’arrivée des navires autonomes ou semi-autonomes, dans les années à venir, va également rebattre les cartes des paradigmes actuels, dans ce domaine.

Reste que le constat initial, lui, demeure inchangé, et les unités de surface, seules ou en groupe tactique constitué, devront sans le moindre doute disposer d’une puissance de feu antiaérienne, antibalistique et antidrone très largement accrue, vis-à-vis des standards actuels, pour répondre à l’évolution des menaces.

Dans ce domaine, on ne peut que s’inquiéter de voir arriver, dans la Marine nationale, des unités navales qui ne seront dotées que de 16 missiles Aster, sans le moindre CIWS, comme c’est déjà le cas des 6 frégates de la classe Aquitaine, ce qui s’avère, on le sait à présent, avec l’exemple de la mer Rouge, très insuffisant pour assurer une posture d’escorte efficace, dans le contexte opérationnel à venir.

Les drones d’attaque et les missiles antinavires étant, eux aussi, appelés à se démocratiser et à se répandre rapidement sur l’ensemble des théâtres, dans les années à venir, on peut également s’interroger sur la pertinence de vouloir produire des patrouilleurs hauturiers reproduisant les mêmes faiblesses relatives que les A69 en leur temps, en particulier dans le domaine antiaérien et antimissile, et donc incapables de faire autre chose que des missions de service public, au profit de la Marine nationale, qui va sévèrement manquer, et manque déjà, de coques satisfaisantes, dans ce domaine.

[OPINION] Pourquoi la Grèce devrait conserver les Mirage 2000-5 dans sa flotte ?

La défense de la Grèce est essentielle pour protéger ses territoires et ses intérêts en Méditerranée orientale. Bien que l’armée de l’air hellénique (HAF) ait récemment ajouté des Rafale à sa flotte, les Mirage 2000-5 restent des avions très utiles et efficaces. Ces avions ont encore un rôle important à jouer, et il est judicieux de les conserver. Voici pourquoi.

Le Mirage 2000-5, un avion performant qui complète les Rafale

Les Mirage 2000-5 sont des avions de chasse polyvalents. Ils sont capables de mener des missions différentes, comme le combat aérien, la défense des territoires et les attaques précises contre des cibles maritimes.

Mirage 2000-5
Les Mirage 2000-5 grecs continuent de jouer un rôle déterminant dans la défense du ciel grec.

Grâce aux missiles MICA et aux missiles anti-navires Exocet, les Mirage sont très bien adaptés à la situation stratégique de la Grèce. Avec de petites modifications techniques, les Mirage peuvent continuer à utiliser les Exocet pour des missions importantes en mer.

Les Rafale, qui sont plus récents et très avancés technologiquement, peuvent se concentrer sur des missions complexes et stratégiques. Pendant ce temps, les Mirage 2000-5 peuvent assurer des missions de protection de l’espace aérien et des zones maritimes. En travaillant ensemble, les Rafale et les Mirage forment une équipe efficace et puissante.

Une flotte de chasse hellénique variée et robuste

Avoir plusieurs types d’avions dans une flotte est une grande force. Les Mirage 2000-5, les Rafale et les F-16 apportent chacun des avantages uniques. Les Mirage, en particulier, sont connus pour leur fiabilité et leur capacité à réagir rapidement en cas de besoin.

En gardant ces avions, la Grèce réduit le risque d’être trop dépendante d’un seul modèle d’avion. Cela rend la défense aérienne plus flexible et plus résistante aux imprévus.

Une alliance renforcée avec la France

Les Mirage 2000-5 sont aussi un symbole des relations étroites entre la Grèce et la France. En conservant ces avions, la Grèce continue de collaborer avec Dassault Aviation, l’entreprise française qui construit les Mirage et les Rafale.

RAfale grèce
Les forces aériennes helléniques mettent en oeuvre 24 Rafale F3R.

Cette coopération renforce l’amitié entre les deux pays et ouvre la porte à des projets militaires communs dans le futur. La France est un allié important de la Grèce en Méditerranée, et garder les Mirage aide à maintenir ce partenariat stratégique.

Une option économique et pratique pour Athènes

Acheter de nouveaux avions pour remplacer les Mirage coûterait très cher. Mais ces avions peuvent encore être modernisés pour prolonger leur durée de vie. Par exemple, il est possible de mettre à jour leurs systèmes de communication (Link16) et leurs logiciels.

Ces améliorations rendent les Mirage plus performants pour des missions modernes, tout en restant moins coûteuses que l’achat d’avions entièrement nouveaux. C’est une solution pratique et économique pour la Grèce, qui peut ainsi continuer à utiliser ses Mirage pendant plusieurs années encore.

Conclusion

Les Mirage 2000-5 sont des avions essentiels pour l’armée de l’air hellénique, même avec l’arrivée des Rafale. Leur capacité à mener des missions variées, notamment en mer, est cruciale pour la sécurité de la Grèce. En gardant et en modernisant ces avions, la Grèce renforce sa défense tout en économisant des ressources.

De plus, cette décision soutient ses relations stratégiques avec la France, un partenaire clé en Méditerranée orientale. Les Mirage 2000-5 ne sont pas seulement des avions performants, mais aussi un atout stratégique et diplomatique pour la Grèce.

Ioannis Sidiropoulos, LL.M (LSE, UvA), Avocat, Chercheur universitaire non-résident à l’Académie diplomatique de l’Université de Nicosie

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Les armées américaines peuvent-elles encore parier sur le manque d’expériences au combat de l’Armée Populaire de Libération en 2025 ?

À de nombreuses reprises, dans l’histoire récente, les armées occidentales, et plus particulièrement les armées américaines, se sont engagées dans un conflit avec la certitude d’avoir l’ascendant militaire et technologique sur l’adversaire.

Ce fut le cas en Corée, en Indochine, puis au Vietnam, mais aussi lors des campagnes plus récentes en Irak, en Libye, en Afghanistan ou en Afrique Sud-Saharienne. Si l’ascendant technologique a souvent été confirmé, lors de ces conflits, et que les armées US et occidentales ont le plus souvent affiché des taux de pertes très inférieurs à l’adversaire, ces campagnes se sont souvent conclues par une défaite occidentale, face à un adversaire moins équipé, moins entrainé, mais beaucoup plus déterminé.

Pour autant, ces références historiques ne semblent pas avoir entamé la confiance des états-majors américains, dans la supériorité de leurs forces armées, combinaison d’une technologie plus avancée et d’un entrainement et d’un aguerrissement plus poussés, et ce, quel que soit l’adversaire.

Longtemps, ainsi, les états-majors occidentaux ont regardé avec un certain mépris les efforts produits par la République Populaire de Chine, et par l’Armée Populaire de Libération, pour se mettre à niveau. Si, initialement, ce sentiment de supériorité reposait sur la certitude d’équipements moins performants et moins fiables, celui-ci a basculé, ces dernières années, sur la mise en avant de l’expérience du combat des armées américaines, dont seraient dépourvues les armées chinoises.

Il est donc utile de s’interroger, aujourd’hui, sur la réalité de ces propos présentés telles des certitudes par certains hauts gradés américains, et sur la plus-value effective qu’a pu représenter l’aguerrissement des forces, lors d’un engagement de portée stratégique.

Les Armées chinoises n’ont pas connu d’engagement militaire majeur depuis 1979

En dehors de quelques escarmouches localisées, comme la bataille du Mont Laoshan contre le Vietnam en 1984, ou les engagements limités sino-indiens sur les plateaux himalayens et au Ladakh, la dernière guerre significative à laquelle a participé l’Armée Populaire de Libération remonte à l’hiver 1979, lors de la guerre sino-vietnamienne.

bataille laoshan APL 1984
La bataille du Mont Loashan opposa 20.000 soldats chinois à 10.000 vietnamiens. Elle permit à l’APL de prendre le controle de cette position stratégique.

À cette occasion, Pékin envoya une force de plus de 200,000 soldats s’emparer des villes frontalières du Vietnam, et de la route menant à Hanoï, à l’issue d’une campagne éclair qui se déroula du 17 février au 6 mars, en réponse à l’invasion du Cambodge par les armées vietnamiennes, pour mettre fin au régime des Khmers Rouges, soutenu par la RPC.

Après ce coup de force, Pékin retira cependant ses troupes au-delà de la frontière, et le 16 mars, la guerre prenait officiellement fin, après que les deux armées ont tout de même perdu autour de 50,000 hommes chacune. Si Pékin revendiqua la victoire, comme Hanoï du reste, l’occupation vietnamienne du Cambodge continuera jusqu’en 1989.

Depuis, l’Armée Populaire de Libération n’a plus connu de conflit ou d’engagement majeur, ayant notamment été préservé des conflits africains et moyen-orientaux, du fait d’un interventionnisme beaucoup plus mesuré que du côté occidental.

Il est donc exact d’affirmer que, contrairement à certaines armées occidentales, comme la France, la Grande-Bretagne et surtout les États-Unis, ayant toutes participé à plusieurs conflits d’intensité variable ces 40 dernières années, l’APL n’a plus, pour ainsi dire, l’expérience du combat aujourd’hui.

Notons cependant qu’en dehors des trois pays précités, ou encore d’Israël, ce constat s’applique également à l’immense majorité des armées mondiales occidentales, y compris les précieux alliés de la zone Pacifique des États-Unis que sont le Japon, la Corée du Sud et Taïwan.

Pour le général Eric M. Smith, l’expérience au combat des Armées américaines représente un atout majeur pour dissuader Pékin

Si l’APL n’a plus combattu depuis 1979, elle n’est cependant pas restée inactive. En effet, les armées et l’industrie de défense chinoises sont parvenues, de 1990 à 2020, à rattraper les quelque 20 années de retard technologique qui étaient les leurs, en particulier face aux États-Unis.

Armées américaines General Eric Smith USMC
Pour le general Eric Smith, commandant le Corps des Marines, l’experience du combat des forces américaines constitue un atout valant multiplicateur de forces face aux forces chinoises, que Pékin ne doit pas sous-estimer.

En conséquence, aujourd’hui, l’APL dispose de matériels qui n’ont plus guère à envier à ceux en service au sein des armées américaines et occidentales, et bénéficient d’un appui industriel et d’une planification bien plus efficace que ceux observés aux États-Unis.

Si, pendant deux décennies, jusqu’en 2020, les états-majors occidentaux semblaient convaincus que les matériels militaires produits chinois souffraient de nombreuses faiblesses en termes de performances et de fiabilité, et qu’ils n’atteignaient pas les performances revendiquées par Pékin, ces certitudes se sont rapidement effacées ces dernières années, alors que l’APL multipliait les exercices et les essais.

Aujourd’hui, il n’y a plus guère de voix pour mettre en doute la menace que représentent les missiles balistiques antinavires DF-21D, les avions de combat de 5ᵉ génération J-20, ou les destroyers lourds Type 055, tous produits rapidement par l’industrie chinoise. Reste qu’à ce jour, effectivement, l’APL n’a pas fait la démonstration de son efficacité au combat.

Pour le commandant du Corps des Marines des États-Unis, le général Eric M. Smith, ce manque d’aguerrissement de l’APL, constitue une faiblesse majeure, que Pékin ne devrait pas sous-estimer, en particulier face aux armées américaines.

Armées américaines afghanistan
Que ce soit en Irak ou en Afghanistan, les armées américaines ont combattu pendant l’essentiel du XXème siecle, contrairement à l’APL.

« Le dernier combat de l’armée américaine a été capturé sur un iPhone 14, et le dernier combat de l’armée chinoise a été capturé en peinture sur toile. Et les Chinois ne devraient pas l’oublier » a-t-il ainsi déclaré à l’occasion d’une interview, il y a peu. Et d’ajouter « Nous avons créé une culture de la guerre. Nous avons une culture d’interopérabilité dans la force commune. Et la Chine n’est pas à niveau pour cela. Ils devraient comprendre cela.« 

En d’autres termes, pour le chef des US Marines, l’efficacité et la fiabilité des troupes américaines au combat, sont démontrées et indiscutables, alors que ce n’est pas le cas des troupes chinoises, dont le comportement et la fiabilité au feu, demeurent incertains.

L’histoire ne plaide pas systématiquement en faveur d’un atout considérable lié à l’aguerrissement des forces armées

L’idée sous-jacente des propos du général Smith, est que l’expérience acquise par les forces armées américaines, lors de ses combats passés récents, ainsi que leur supériorité doctrinale (autoproclamée) sur les armées chinoises, constitueraient un atout valant multiplicateur de forces, en cas de conflit sino-américain.

Il faut donc à Pékin, ne pas simplement évaluer le rapport de forces apparent, basé sur la simple comparaison des équipements déployés ou déployables, par les États-Unis, dans l’évaluation des risques et des conséquences qu’un tel conflit entrainerait, mais également appréhender le rôle décisif de ces deux facteurs complexes, et bien plus incertains à pondérer.

Bien sûr, l’aguerrissement, un entrainement poussé et des doctrines plus efficaces, ont pu renverser le cours de certaines guerres modernes, y compris avec un rapport de forces apparent très défavorable. Ce fut le cas, notamment, lors des guerres israélo-arabes des 6 jours et du Kippour, ainsi que lors de la guerre des Malouines.

Reddition Argentine port Stanley 1982
Les forces armées professionelles britanniques ont largement surpassé les défenses argentines déployées autour de Port stanley par l’état-major argentin, composées principalement de conscrits mal équipés et mal entrainés.

Toutefois, la plus-value apportée par ces soldats expérimentés et aguerris, n’est ni systématique, ni universelle, et elle atteint aussi rapidement ses limites. C’est ainsi que les forces coloniales françaises et birtanniques, rappelées en France et en Belgique, pour contenir l’offensive allemande de 1914, ne jouèrent qu’un rôle temporaire face à des forces allemandes moins aguerries, mais plus nombreuses et mieux structurées.

De même, la très expérimentée Luftwaffe n’est parvenue à s’assurer de la supériorité aérienne qu’à peine plus d’une année sur le front de l’Est, avant d’être surclassée en nombre, en puissance de feu, et même en aguerrissement, par les forces aériennes soviétiques.

Beaucoup plus récemment, on observe ce même phénomène au sein des forces russes et ukrainiennes qui se font face depuis 2022. Ainsi, initialement, Moscou avait parié sur l’aguerrissement et l’entrainement supérieurs de ses troupes d’assaut aéroportées, en particulier pour mener le premier assaut sur Kyiv. Ces troupes subirent cependant de lourdes pertes, très difficiles à compenser à l’équivalent, lors des trois mois qu’a duré cette offensive, face à des troupes ukrainiennes déterminées, sans jamais apporter la plus-value décisive attendue.

Dans tous les cas, l’histoire montre que sauf à obtenir une décision rapide, comme en 1969, en 1973 ou en 1982, le rôle de ces troupes aguerries, ne peut s’avérer que temporaire. La décision repose, le plus souvent, sur les procédures d’entrainement et de remplacement des effectifs et des matériels les plus efficaces, même privées de l’aguerrissement nécessaire.

L’Armée Populaire de Libération produit d’immenses efforts pour aguerrir sans combattre ses forces armées

Or, les efforts produits, ces deux dernières décennies, par les Armées chinoises, semblent bien porter sur cette perception des besoins de formation qualitatifs en flux continue, plutôt que de produire une force armée immédiate, très expérimentée et dotée d’un aguerrissement supérieur.

Assaut amphibie APL
L’APL mutiplie les exercices de grande apmpleur, avec tir de munitions réelles, pour accroitre l’experience du combat de ses troupes.

Il faut ainsi rappeler que l’APL est une armée de structure hybride, avec 700.000 conscrits parmi ses 2 millions de militaires sous les drapeaux. Ceux-ci effectuent un service militaire de 18 à 24 mois, la plupart du temps après avoir fait acte de volontariat, contrairement aux armées US qui sont exclusivement professionnelles et composées pour moitié de réservistes.

La doctrine globale chinoise n’a, en effet, pas rompu avec sa structure populaire dans son organisation, ce qui en limite, nécessairement, la qualité et l’exhaustivité de la formation, et encore davantage, l’aguerrissement, nonobstant le fait que la Chine n’a pas de culture interventionniste dans les conflits extérieurs, ces dernières décennies.

En revanche, cette organisation confère à l’APL un important réservoir de réservistes, évalué à plus de 5 millions, auxquels s’ajoutent les forces mobilisables au besoin, appartenant aux différentes milices et services de sécurité, pour un total mobilisable et entrainé, dépassant très largement les 8 millions d’hommes.

En outre, il convient de reconnaitre que l’APL produit d’importants efforts afin de doter ses troupes, et surtout ses officiers et sous-officiers, d’une expérience se rapprochant le plus possible de l’expérience du combat. Ainsi, chaque grand navire de surface chinois, frégate ou destroyer, participe chaque année à au moins deux exercices majeurs impliquant le tir de munitions réelles. À ces occasions, il est commun que chaque navire tire une ou plusieurs munitions de chaque type embarqué, très au-dessus des normes appliquées en occident.

Les armées occidentales sont-elles trop sûres de leur supériorité militaire ?

En d’autres termes, il faut probablement voir dans le niveau d’entrainement et d’aguerrissement des armées chinoises, aujourd’hui, davantage les conséquences d’arbitrages structurels qui encadrent l’ensemble de la construction de cette force armée, battie sur des paradigmes différents, mais pas nécessairement moins efficaces, que ceux des armées occidentales.

Armée de terre Niger
Les armées occidentales, en particulier les armées US, françaises et britanniques, ont une grande experience du combat, mais ne disposent plus de structures et de doctrines pour absorber l’attrition de masse, si le conflit devait durer.

On peut, dès lors, s’interroger sur le bienfondé des déclarations du général Smith, et plus globalement, sur la pertinence du sentiment de supériorité technologique, doctrinale et opérationnelle, qu’expriment souvent les armées occidentales, comme lorsque le général Pierre Schill, chef d’état-major de l’Armée de terre, lança un « Venez vous y frotter« , en réponse aux interrogations sur le format de l’Armée de terre.

En effet, sans remettre en question l’évidente plus-value instantanée que représentent des forces professionnelles bien entrainées et aguerries, notamment pour mettre en œuvre des doctrines et des technologies trop complexes pour des conscrits et des mobilisés, on ne peut ignorer que cet avantage n’est que transitoire, ces forces étant nécessairement soumises à l’attrition, sans qu’il soit possible de les remplacer à l’identique.

En d’autres termes, les armées occidentales sont, aujourd’hui, très majoritairement conçues pour une utilisation relativement limitée dans le temps, n’ayant ni les stocks de matériels, ni les capacités industrielles, et encore moins les processus de recrutement et de formation et les doctrines, pour absorber l’attrition inévitable après quelques semaines ou quelques mois d’engagement.

À l’inverse, l’APL est initialement structurée pour s’engager dans ce type de conflit long, acceptant et compensant l’attrition, sans que cela vienne altérer ni les doctrines appliquées, ni l’efficacité attendue des forces déployées.

Conclusion

On le voit, si l’aguerrissement supérieur des troupes américaines et occidentales, face à l’Armée populaire de libération, constitue incontestablement un atout valant coefficient multiplicateur de forces, et permet la mise en œuvre de doctrines plus complexes, mais plus efficaces, cet avantage n’est valable qu’un temps, sur le champ de bataille.

Entrainement lycée apl
La Chine a fait entrer l’enseignement militaire dans les collèges et les Lycées, pour disposer d’une reserve mobilisable la plus étendue possible.

À l’inverse, si les combats sont appelés à durer et à s’entendre, la doctrine globale chinoise semble être en mesure de procurer un avantage numérique et opérationnel très significatif aux forces armées de l’APL, le temps que les Armées américaines fassent évoluer leur propre recrutement, mais aussi leurs doctrines et leurs attentes technologiques, pour les mettre à niveau de recrues formées en six mois ou un an, et non en trois ans.

Il est certes de bonne guerre, pour un chef d’état-major, de mettre en valeur ses atouts. C’est ce qu’a fait de général Smith, en parlant de l’aguerrissement des armées US, et c’est aussi ce que fit le général Schill, au sujet de l’efficacité des forces terrestres françaises.

Toutefois, si ce type de puissance instantanée peut, en effet, s’avérer dissuasive face à des pays ne disposant pas du potentiel industriel et humain pour résister au choc initial, ce n’est probablement pas le cas de la Chine, qui dispose de toutes les cartes en main, pour surclasser, dans la durée, ses adversaires, surtout si ceux-ci persistent à ne parier que sur le seul bénéfice des forces immédiatement disponibles.

Toute la question, à présent, est de savoir si les Armées occidentales, comme leurs opinions publiques respectives, accepteront de réintroduire les sacrifices nécessaires pour se doter à nouveau d’une force armée conçue pour absorber l’attrition, alors que la Russie a engagé cet effort, dans la douleur, il y a peu, et que la Chine, ou la Corée du Nord, n’ont jamais quitté ce modèle.