Si l’OTAN n’a pas été un des thèmes centraux de la campagne électorale américaine de 2024, les déclarations successives de Donald Trump, au sujet de l’effort de défense qu’il exigera des européens, ont créé un contexte anxiogène sensible en Europe.
En effet, alors que les Européens parviennent à peine à dépasser, ensemble, le seuil des 2 % de PIB visé pour 2025 et établi à l’occasion du sommet de l’OTAN de Cardiff en 2014, le candidat républicain répéta à plusieurs reprises qu’il imposera aux européens un effort de défense à 3 % de PIB, s’il était élu, pour que les États-Unis continuent d’assurer leurs engagements au sein de l’OTAN.
Après une période de déni, puis de flottement, les européens ont finalement pris le parti de rationaliser les déclarations « excessives » du candidat Républicain, d’abord en se convainquant que celui-ci ne remporterait pas les élections présidentielles de novembre, ensuite, en estimant qu’il s’agissait là d’une des nombreuses déclarations électoralistes, qui ne trouvera pas sa matérialité après l’élection.
Malheureusement, ces deux espoirs ont été déçus. Non seulement Donald Trump s’est-il largement imposé lors des élections, remportant la présidence et la majorité dans les deux chambres, mais il a, le 7 janvier, réitéré ses menaces, tout en ordonnant aux européens d’amener leur effort de défense à 5 % du PIB, cette fois.
Sommaire
L’état des lieux des efforts de défense au sein de l’OTAN aujourd’hui
À la suite de l’opération militaire en Crimée, en 2014, et le début de la guerre du Donbass, les alliés de l’OTAN se retrouvaient en situation très difficile. En effet, alors que les États-Unis ne représentaient que 40 % des investissements au sein de l’alliance en 1980, ce ratio atteignait 72 % en 2014, alors que seuls trois pays, dont les États-Unis, dépassaient le seuil des 2 % pour l’effort de défense.
Ainsi, lors du sommet de l’alliance de Cardiff, les 4 et 5 septembre 2014, le budget cumulé des armées de l’OTAN atteignait 910 Md$, dont 660 Md$ pour les seules armées américaines, et 250 Md$ pour les pays européens et le Canada réunis, soit un effort de défense moyen de 1,45 % pour ces pays.
Décision fut prise, à l’occasion de ce sommet, d’atteindre un effort de défense supérieur ou égal à 2 % pour l’ensemble des membres de l’alliance, à horizon 2025. Ce faisant, les européens devaient disposer d’un budget des armées de 400 Md$ à cette échéance, estimé largement suffisant pour contenir la menace russe et son effort de défense, 50 Md$, et l’ensemble des menaces périphériques, sans reposer exclusivement sur la protection américaine.
Si beaucoup de dirigeants européens considéraient cet objectif comme qualitatif, et ne montraient que très peu d’entrain pour l’atteindre, tout au long des années 2010, le début de l’offensive russe contre l’Ukraine, en février 2022, fit l’effet d’un électrochoc dans de nombreuses capitales.
Ainsi, en quatre ans seulement, le budget des armées européennes (et canadiennes), membres de l’alliance, est passé de 322 Md$ en 2021, à 430 Md$ en 2024, soit une hausse de 33,5 %, alors que le nombre de pays ayant atteint ou dépassé le seuil des 2 % de PIB, est passé de 5 à 23, hors États-Unis.
Dans le même temps, cependant, le budget des armées russes, engagées en Ukraine, est lui passé de 50 à 120 Md$, alors que les coefficients multiplicateurs d’efficacité budgétaire, liés à des équipements moins onéreux à produire, et des personnels moins onéreux à payer en Russie, et les points de pondérations en Europe, liés à la structure multinationale des forces de l’OTAN, demeurent les mêmes.
Donald Trump exige un effort de défense européen calqué en montant, sur celui des États-Unis
De fait, en dépit de la hausse des efforts de défense européens, le vieux continent demeure, aujourd’hui, très dépendant de la protection américaine, pour faire face à la menace russe, en particulier dans le domaine de la dissuasion.
Les européens eux-mêmes sont conscients de ce problème. Ainsi, Mark Rutte, le nouveau secrétaire général de l’OTAN, et ancien premier ministre néerlandais, a répété, ces derniers mois, qu’il sera nécessaire d’augmenter le seuil d’effort de défense demandé aux membres de l’alliance, « très au-dessus des 2 % actuels« , pour être en mesure de contenir la menace russe.
De fait, ces dernières semaines, en forme de consensus qui ne disait pas son nom, semblait émerger en Europe, visant à amener l’effort de défense exigé à 2,5 % à court terme, et à 3 % d’ici à 2030, à l’occasion du sommet de l’OTAN d’Amsterdam, qui doit se tenir au moins de juin 2025.
Cette exigence semblait adaptée pour contenir l’évolution de la menace russe, avec un budget des armées européennes autour de 600 Md$ en 2030, tout en satisfaisant aux exigences que Donald Trump avait formulées lors de la campagne présidentielle américaine, selon lesquelles il intimerait aux européens l’ordre d’augmenter leur effort de défense à 3 % du PIB, s’ils voulaient continuer à bénéficier de la protection US.
C’est dans ce contexte qu’interviennent les déclarations du désormais président élu, le 7 janvier, à deux semaines seulement, de sa prise de fonction. Donald Trump a, en effet, déclaré qu’il exigerait, dès son arrivée à la Maison-Blanche, un effort de défense de 5 % du PIB de la part des membres de l’OTAN, pour qu’ils continuent de bénéficier de la protection américaine.
Dans le même temps, il a déclaré que le Groenland, une possession danoise depuis 1721, devait passer sous drapeau américain, le territoire étant jugé « indispensable à la sécurité des États-Unis« , alors que le Canada constituerait, selon lui, « un excellent 51ᵉ états« , n’excluant pas recourir à la force armée, si besoin est.

Si les déclarations territoriales ont provoqué, on pouvait s’y attendre, un tollé à Copenhague et à Ottawa, les réactions concernant ce nouveau seuil à 5 %, qui serait exigé des européens, a fait l’effet d’un coup de massue dans les chancelleries de l’OTAN, qui n’ont pas réagi officiellement jusqu’ici.
A noté qu’un effort de défense à 5 % amènerait le budget des armées européennes autour de 900 Md$, soit à parité avec le budget américain, pour un PIB cependant 30 %, et un effort de défense américain de seulement 3,6 % du PIB. De toute évidence, Donald Trump a établi ce seuil sur cette seule base.
Les grandes puissances européennes face à une double crise politique et budgétaire
Il faut dire que pour l’immense majorité des pays européens, et le Canada, une telle hypothèse serait tout simplement catastrophique budgétairement, et provoquerait une destructuration profonde des équilibres économiques et sociaux existants.
D’abord, parce que beaucoup de pays européens sont aujourd’hui exposés à une dette souveraine très importante, représentant autant que le PIB annuel du pays, et générant des couts croissants sur le budget de l’État, alors que les taux sont orientés à la hausse. Ces mêmes pays peinent également à équilibrer leurs comptes publics, avec une croissance atone et des taux de prélèvements déjà très élevés.
De fait, atteindre un effort de défense à 3 % du PIb représente déjà pour la France, l’Italie et même l’Allemagne, un objectif qui sera difficile d’atteindre d’ici à 2030. Viser 5 % dans ce contexte, parait tout simplement impossible, sauf à augmenter massivement les prélèvements et à effectuer des coupes franches dans les services et aides publiques, avec les conséquences sociales que l’on connait.
Mieux encore, aucun de ces pays ne saurait vraiment quoi faire d’un budget des armées à 5 % du PIB, n’ayant pas les ressources humaines pour justifier d’un tel effort en faveur des armées, même en recourant à nouveau à la conscription généralisée.
A cela s’ajoute, par ailleurs, une importante crise politique et démocratique, dans la plupart des grandes économies européennes, alors que les gouvernements français, allemands et britanniques sont très affaiblis, que les forces populistes gagnent rapidement en puissance électorale, et que ces pays ne parviennent pas à s’entendre, pour tenter de répondre ensemble aux crises et défis économiques, environnementaux et sociaux, qui couvent et émergent.
Un effort de défense de 3 à 3,2 % de PIB seraient suffisants pour permettre aux européens de neutraliser la menace russe
Non seulement ce seuil est-il parfaitement inaccessible, mais il serait, par ailleurs, inutile. En effet, le budget et l’effort de défense russe ne présente, aujourd’hui, que 120 Md$ mais aussi 8 % du PIB du pays, et il est peu probable, dans une économie semi-ouverte comme la Russie, qu’il puisse encore sensiblement augmenter dans les années à venir.
En appliquant un coefficient de compensation de 3 en faveur du budget russe, pour tenir compte des couts inférieurs des équipements et des soldats, ce budget équivalent atteint donc 360 Md$.
De son côté, la part mobilisable des forces européennes dans le cadre de l’OTAN, et la multiplication des couts fixes, du fait de l structure multinationale de l’alliance, suppose que le budget efficace des armées européennes, pour s’opposer à la Russie, n’est que la moitié du budget total.
Dès lors, pour pleinement et efficacement contenir la menace russe en position défensive, les armées européennes doivent disposer d’un budget total deux fois plus élevé, que le budget équivalent russe de 360 Mds, soit 720 Md$.
Si 600 Md$ représentent 3 % du PIB, 700 Md€ représente donc un effort de défense de 3,5 %, suffisant pour aligner des forces égales, en nombre, aux forces russes, dans tous les domaines.
En s’appuyant sur une dissuasion plus réduite, d’une part, et sur une optimisation de certains couts par mutualisation des acquisitions, et en tenant compte de l’avantage défensif, un effort de 3 à 3,2 %, semble dès lors largement suffisant pour pleinement contenir la menace, dans qu’il soit nécessaire aux États-Unis d’intervenir.
Pourquoi Donald Trump met-il la barre aussi haut ?
Toute la question, dès lors, est de savoir quelles sont les raisons qui ont amené Donald Trump à passer d’une exigence à 3 %, à une exigence à 5 % pour l’effort de défense européen ? Plusieurs hypothèses peuvent être faites dans ce domaine, qui ne s’excluent pas les unes les autres.
Un moyen de pression dans les négociations commerciales à venir
La première d’entre elles n’est pas vraiment une hypothèse, puisqu’elle a été explicitement affichée par Donald Trump il y a quelques semaines. Celui-ci avait, en effet, déclaré que le maintien de la protection américaine au sein de l’OTAN, reposait sur la hausse du budget des armées européennes à 3 %, d’une part, et sur les concessions commerciales qui seront faites par les européens, lors des négociations à venir.
En d’autres termes, le président élu entend utiliser la menace du retrait de la protection américaine accordée aux pays européens, pour obtenir des conditions beaucoup plus favorables pour les entreprises américaines en Europe, et des conditions bien moins favorables pour les entreprises européennes aux États-Unis, sans que les européens déposent de plaintes à l’Organisation mondiale du commerce.
En amenant l’exigence d’effort de défense au-delà du seuil de soutenabilité des européens, celui-ci entend donc disposer d’une option de négociations variable lors des négociations à venir, sans qu’il lui soit nécessaire d’abaisser ses exigences commerciales.
Un contexte favorable pour retirer les forces américaines d’Europe
la seconde hypothèse repose sur la volonté, plusieurs fois affichée par Donald Trump, de retirer les forces américaines déployées en Europe. Pour le président élu, l’Europe et la Russie ne représentent pas un enjeu stratégique pour les États-Unis, qui doivent concentrer leurs forces et leurs efforts, dans le Pacifique, face à la Chine.
En exigeant un seuil inaccessible des Européens, celui-ci pourra alors justifier d’un retrait de toutes, ou presque, des troupes américaines déployées sur le vieux continent, tout en continuant de disposer du bras de levier du parapluie nucléaire américain, pour obtenir les compensations souhaitées, notamment en matière d’achat d’armements américains.
Il est également possible que ce seuil permettra au président de justifier du redéploiement de certaines troupes américaines vers des pays européens jugés plus amicaux, comme la Pologne, si ceux eux venaient à atteindre, même temporairement, celui-ci.
Il est enfin possible, dans ce domaine, que ce nouveau seuil ne serve qu’à créer un contexte intérieur favorable pour justifier de la mise en retrait des États-Unis de l’OTAN, une hypothèse plusieurs fois évoquée par Donald Trump lors de la campagne électorale.
Un affaiblissement de la puissance économique européenne
Enfin, il est probable que Donald Trump entende provoquer, par cette décision à venir, un affaiblissement de la puissance économique européenne, afin d’éliminer un compétiteur potentiel, tant sur le plan économique que technologique et monétaire, en occident.
En effet, même amener l’effort de défense qu’à 3 ou 3,5 %, mettra de nombreux pays européens dans une situation budgétaire critique, obligeant à une réorganisation profonde des équilibres sociaux-économiques, à des troubles sociaux, et à un inévitable déclassement économique et politique.
En outre, même si certains pays parviendront à résister un temps à ce raz de marré, l’intrication profonde des économies européennes viendra nécessairement les déstabiliser profondément, ce qui pourrait entrainer l’implosion de l’Union européenne et de la zone euro, face aux divergences économiques qui se seraient creusées, surtout si, dans le même temps, des conditions économiques et commerciales défavorables leurs sont appliqués avec les États-Unis.
Conclusion
On le voit, le seuil à 5 % posé par Donald Trump comme nouvelle exigence d’effort de défense, imposée aux membres de l’Alliance Atlantique, ne repose sur aucune exigence militaire ou sécuritaire, même si les budgets des armées européennes devront nécessairement augmenter bien au-delà de 2 %, dans les années à venir.
De toute évidence, il s’agit donc d’une exigence contractuelle déraisonnable, destinée à être employée à la fois pour justifier d’un redéploiement des forces armérciaines en Europe, voire d’une mise en retrait de l’OTAN de la part des Etats-Unis, mais aussi comme bras de levier dans la guerre économique et commerciale qu’entend mener le nouveau président à l’Union européenne dans son ensemble.
Reste que l’arme est à double tranchant. En effet, pour peu que les européens parviennent à s’entendre, en particulier autour du sujet de la dissuasion française et britannique, et d’un effort de défense soutenable et suffisant pour atteindre l’autonomie stratégique, il est très possible que la trajectoire dans laquelle le président américain entend s’engager, mène tout simplement à l’émancipation européenne de la sphère américaine.
Même si une telle entente n’était pas accessible, un pays comme la France, qui se mettrait lui aussi en retrait de l’OTAN, serait en mesure d’organiser une offre d’alliance qui pourrait séduire d’autres acteurs européens, tout en préservant la France des dictats de Washington.
Car une fois la menace du retrait du parapluie nucléaire américain neutralisé, le locataire du bureau ovale n’aura guère plus de moyens légaux pour amener les européens à leur déchéance, et pour provoquer l’éclatement de toute l’UE, même si son érosion partielle sera probablement inévitable.
Malheureusement, la faiblesse de l’exécutif français, aujourd’hui, handicape lourdement les possibilités d’action de Paris dans ce domaine, qui nécessiterait pourtant une véritable concorde nationale, face aux enjeux qui se dessinent, loin des calculs électoralistes des élites politiques. C’est pourtant bien dans ces moments de crises que les véritables figures historiques émergent et font leur place dans la grande histoire de France…










