dimanche, novembre 30, 2025
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Donald Trump exige un effort de défense à 5 % des européens, est-ce crédible ?

Si l’OTAN n’a pas été un des thèmes centraux de la campagne électorale américaine de 2024, les déclarations successives de Donald Trump, au sujet de l’effort de défense qu’il exigera des européens, ont créé un contexte anxiogène sensible en Europe.

En effet, alors que les Européens parviennent à peine à dépasser, ensemble, le seuil des 2 % de PIB visé pour 2025 et établi à l’occasion du sommet de l’OTAN de Cardiff en 2014, le candidat républicain répéta à plusieurs reprises qu’il imposera aux européens un effort de défense à 3 % de PIB, s’il était élu, pour que les États-Unis continuent d’assurer leurs engagements au sein de l’OTAN.

Après une période de déni, puis de flottement, les européens ont finalement pris le parti de rationaliser les déclarations « excessives » du candidat Républicain, d’abord en se convainquant que celui-ci ne remporterait pas les élections présidentielles de novembre, ensuite, en estimant qu’il s’agissait là d’une des nombreuses déclarations électoralistes, qui ne trouvera pas sa matérialité après l’élection.

Malheureusement, ces deux espoirs ont été déçus. Non seulement Donald Trump s’est-il largement imposé lors des élections, remportant la présidence et la majorité dans les deux chambres, mais il a, le 7 janvier, réitéré ses menaces, tout en ordonnant aux européens d’amener leur effort de défense à 5 % du PIB, cette fois.

L’état des lieux des efforts de défense au sein de l’OTAN aujourd’hui

À la suite de l’opération militaire en Crimée, en 2014, et le début de la guerre du Donbass, les alliés de l’OTAN se retrouvaient en situation très difficile. En effet, alors que les États-Unis ne représentaient que 40 % des investissements au sein de l’alliance en 1980, ce ratio atteignait 72 % en 2014, alors que seuls trois pays, dont les États-Unis, dépassaient le seuil des 2 % pour l’effort de défense.

OTAN sommet de cardiff
Sommet de Cardiff en septmebre 2014

Ainsi, lors du sommet de l’alliance de Cardiff, les 4 et 5 septembre 2014, le budget cumulé des armées de l’OTAN atteignait 910 Md$, dont 660 Md$ pour les seules armées américaines, et 250 Md$ pour les pays européens et le Canada réunis, soit un effort de défense moyen de 1,45 % pour ces pays.

Décision fut prise, à l’occasion de ce sommet, d’atteindre un effort de défense supérieur ou égal à 2 % pour l’ensemble des membres de l’alliance, à horizon 2025. Ce faisant, les européens devaient disposer d’un budget des armées de 400 Md$ à cette échéance, estimé largement suffisant pour contenir la menace russe et son effort de défense, 50 Md$, et l’ensemble des menaces périphériques, sans reposer exclusivement sur la protection américaine.

Si beaucoup de dirigeants européens considéraient cet objectif comme qualitatif, et ne montraient que très peu d’entrain pour l’atteindre, tout au long des années 2010, le début de l’offensive russe contre l’Ukraine, en février 2022, fit l’effet d’un électrochoc dans de nombreuses capitales.

Ainsi, en quatre ans seulement, le budget des armées européennes (et canadiennes), membres de l’alliance, est passé de 322 Md$ en 2021, à 430 Md$ en 2024, soit une hausse de 33,5 %, alors que le nombre de pays ayant atteint ou dépassé le seuil des 2 % de PIB, est passé de 5 à 23, hors États-Unis.

Dans le même temps, cependant, le budget des armées russes, engagées en Ukraine, est lui passé de 50 à 120 Md$, alors que les coefficients multiplicateurs d’efficacité budgétaire, liés à des équipements moins onéreux à produire, et des personnels moins onéreux à payer en Russie, et les points de pondérations en Europe, liés à la structure multinationale des forces de l’OTAN, demeurent les mêmes.

Donald Trump exige un effort de défense européen calqué en montant, sur celui des États-Unis

De fait, en dépit de la hausse des efforts de défense européens, le vieux continent demeure, aujourd’hui, très dépendant de la protection américaine, pour faire face à la menace russe, en particulier dans le domaine de la dissuasion.

victoire électorale donald trump
Donald Trump exige un effort de défense à 5 % des européens, est-ce crédible ? 9

Les européens eux-mêmes sont conscients de ce problème. Ainsi, Mark Rutte, le nouveau secrétaire général de l’OTAN, et ancien premier ministre néerlandais, a répété, ces derniers mois, qu’il sera nécessaire d’augmenter le seuil d’effort de défense demandé aux membres de l’alliance, « très au-dessus des 2 % actuels« , pour être en mesure de contenir la menace russe.

De fait, ces dernières semaines, en forme de consensus qui ne disait pas son nom, semblait émerger en Europe, visant à amener l’effort de défense exigé à 2,5 % à court terme, et à 3 % d’ici à 2030, à l’occasion du sommet de l’OTAN d’Amsterdam, qui doit se tenir au moins de juin 2025.

Cette exigence semblait adaptée pour contenir l’évolution de la menace russe, avec un budget des armées européennes autour de 600 Md$ en 2030, tout en satisfaisant aux exigences que Donald Trump avait formulées lors de la campagne présidentielle américaine, selon lesquelles il intimerait aux européens l’ordre d’augmenter leur effort de défense à 3 % du PIB, s’ils voulaient continuer à bénéficier de la protection US.

C’est dans ce contexte qu’interviennent les déclarations du désormais président élu, le 7 janvier, à deux semaines seulement, de sa prise de fonction. Donald Trump a, en effet, déclaré qu’il exigerait, dès son arrivée à la Maison-Blanche, un effort de défense de 5 % du PIB de la part des membres de l’OTAN, pour qu’ils continuent de bénéficier de la protection américaine.

Dans le même temps, il a déclaré que le Groenland, une possession danoise depuis 1721, devait passer sous drapeau américain, le territoire étant jugé « indispensable à la sécurité des États-Unis« , alors que le Canada constituerait, selon lui, « un excellent 51ᵉ états« , n’excluant pas recourir à la force armée, si besoin est.

Leopard 2 Bundeswehr
Même l’Allemagne a dépssé l’effort de défense de 2 % en 2024, et semble en phase avec un objectif à 3 %. Peut-être est-ce cela qui a provoqué le changement de posture de Trump.

Si les déclarations territoriales ont provoqué, on pouvait s’y attendre, un tollé à Copenhague et à Ottawa, les réactions concernant ce nouveau seuil à 5 %, qui serait exigé des européens, a fait l’effet d’un coup de massue dans les chancelleries de l’OTAN, qui n’ont pas réagi officiellement jusqu’ici.

A noté qu’un effort de défense à 5 % amènerait le budget des armées européennes autour de 900 Md$, soit à parité avec le budget américain, pour un PIB cependant 30 %, et un effort de défense américain de seulement 3,6 % du PIB. De toute évidence, Donald Trump a établi ce seuil sur cette seule base.

Les grandes puissances européennes face à une double crise politique et budgétaire

Il faut dire que pour l’immense majorité des pays européens, et le Canada, une telle hypothèse serait tout simplement catastrophique budgétairement, et provoquerait une destructuration profonde des équilibres économiques et sociaux existants.

D’abord, parce que beaucoup de pays européens sont aujourd’hui exposés à une dette souveraine très importante, représentant autant que le PIB annuel du pays, et générant des couts croissants sur le budget de l’État, alors que les taux sont orientés à la hausse. Ces mêmes pays peinent également à équilibrer leurs comptes publics, avec une croissance atone et des taux de prélèvements déjà très élevés.

sommet européen
Sommet de l’Union Européenne.

De fait, atteindre un effort de défense à 3 % du PIb représente déjà pour la France, l’Italie et même l’Allemagne, un objectif qui sera difficile d’atteindre d’ici à 2030. Viser 5 % dans ce contexte, parait tout simplement impossible, sauf à augmenter massivement les prélèvements et à effectuer des coupes franches dans les services et aides publiques, avec les conséquences sociales que l’on connait.

Mieux encore, aucun de ces pays ne saurait vraiment quoi faire d’un budget des armées à 5 % du PIB, n’ayant pas les ressources humaines pour justifier d’un tel effort en faveur des armées, même en recourant à nouveau à la conscription généralisée.

A cela s’ajoute, par ailleurs, une importante crise politique et démocratique, dans la plupart des grandes économies européennes, alors que les gouvernements français, allemands et britanniques sont très affaiblis, que les forces populistes gagnent rapidement en puissance électorale, et que ces pays ne parviennent pas à s’entendre, pour tenter de répondre ensemble aux crises et défis économiques, environnementaux et sociaux, qui couvent et émergent.

Un effort de défense de 3 à 3,2 % de PIB seraient suffisants pour permettre aux européens de neutraliser la menace russe

Non seulement ce seuil est-il parfaitement inaccessible, mais il serait, par ailleurs, inutile. En effet, le budget et l’effort de défense russe ne présente, aujourd’hui, que 120 Md$ mais aussi 8 % du PIB du pays, et il est peu probable, dans une économie semi-ouverte comme la Russie, qu’il puisse encore sensiblement augmenter dans les années à venir.

vladimir Poutine
Vladimir Poutine lors de la parade militaire du 9 mai 2021

En appliquant un coefficient de compensation de 3 en faveur du budget russe, pour tenir compte des couts inférieurs des équipements et des soldats, ce budget équivalent atteint donc 360 Md$.

De son côté, la part mobilisable des forces européennes dans le cadre de l’OTAN, et la multiplication des couts fixes, du fait de l structure multinationale de l’alliance, suppose que le budget efficace des armées européennes, pour s’opposer à la Russie, n’est que la moitié du budget total.

Dès lors, pour pleinement et efficacement contenir la menace russe en position défensive, les armées européennes doivent disposer d’un budget total deux fois plus élevé, que le budget équivalent russe de 360 Mds, soit 720 Md$.

Si 600 Md$ représentent 3 % du PIB, 700 Md€ représente donc un effort de défense de 3,5 %, suffisant pour aligner des forces égales, en nombre, aux forces russes, dans tous les domaines.

En s’appuyant sur une dissuasion plus réduite, d’une part, et sur une optimisation de certains couts par mutualisation des acquisitions, et en tenant compte de l’avantage défensif, un effort de 3 à 3,2 %, semble dès lors largement suffisant pour pleinement contenir la menace, dans qu’il soit nécessaire aux États-Unis d’intervenir.

Pourquoi Donald Trump met-il la barre aussi haut ?

Toute la question, dès lors, est de savoir quelles sont les raisons qui ont amené Donald Trump à passer d’une exigence à 3 %, à une exigence à 5 % pour l’effort de défense européen ? Plusieurs hypothèses peuvent être faites dans ce domaine, qui ne s’excluent pas les unes les autres.

Un moyen de pression dans les négociations commerciales à venir

La première d’entre elles n’est pas vraiment une hypothèse, puisqu’elle a été explicitement affichée par Donald Trump il y a quelques semaines. Celui-ci avait, en effet, déclaré que le maintien de la protection américaine au sein de l’OTAN, reposait sur la hausse du budget des armées européennes à 3 %, d’une part, et sur les concessions commerciales qui seront faites par les européens, lors des négociations à venir.

Donald Trump Merkel 2020
Negociations entre A. Merkel et Donlad Trump en 2020.

En d’autres termes, le président élu entend utiliser la menace du retrait de la protection américaine accordée aux pays européens, pour obtenir des conditions beaucoup plus favorables pour les entreprises américaines en Europe, et des conditions bien moins favorables pour les entreprises européennes aux États-Unis, sans que les européens déposent de plaintes à l’Organisation mondiale du commerce.

En amenant l’exigence d’effort de défense au-delà du seuil de soutenabilité des européens, celui-ci entend donc disposer d’une option de négociations variable lors des négociations à venir, sans qu’il lui soit nécessaire d’abaisser ses exigences commerciales.

Un contexte favorable pour retirer les forces américaines d’Europe

la seconde hypothèse repose sur la volonté, plusieurs fois affichée par Donald Trump, de retirer les forces américaines déployées en Europe. Pour le président élu, l’Europe et la Russie ne représentent pas un enjeu stratégique pour les États-Unis, qui doivent concentrer leurs forces et leurs efforts, dans le Pacifique, face à la Chine.

En exigeant un seuil inaccessible des Européens, celui-ci pourra alors justifier d’un retrait de toutes, ou presque, des troupes américaines déployées sur le vieux continent, tout en continuant de disposer du bras de levier du parapluie nucléaire américain, pour obtenir les compensations souhaitées, notamment en matière d’achat d’armements américains.

troupes américaines estonie
Troupes américaines en Estonie.

Il est également possible que ce seuil permettra au président de justifier du redéploiement de certaines troupes américaines vers des pays européens jugés plus amicaux, comme la Pologne, si ceux eux venaient à atteindre, même temporairement, celui-ci.

Il est enfin possible, dans ce domaine, que ce nouveau seuil ne serve qu’à créer un contexte intérieur favorable pour justifier de la mise en retrait des États-Unis de l’OTAN, une hypothèse plusieurs fois évoquée par Donald Trump lors de la campagne électorale.

Un affaiblissement de la puissance économique européenne

Enfin, il est probable que Donald Trump entende provoquer, par cette décision à venir, un affaiblissement de la puissance économique européenne, afin d’éliminer un compétiteur potentiel, tant sur le plan économique que technologique et monétaire, en occident.

En effet, même amener l’effort de défense qu’à 3 ou 3,5 %, mettra de nombreux pays européens dans une situation budgétaire critique, obligeant à une réorganisation profonde des équilibres sociaux-économiques, à des troubles sociaux, et à un inévitable déclassement économique et politique.

En outre, même si certains pays parviendront à résister un temps à ce raz de marré, l’intrication profonde des économies européennes viendra nécessairement les déstabiliser profondément, ce qui pourrait entrainer l’implosion de l’Union européenne et de la zone euro, face aux divergences économiques qui se seraient creusées, surtout si, dans le même temps, des conditions économiques et commerciales défavorables leurs sont appliqués avec les États-Unis.

Conclusion

On le voit, le seuil à 5 % posé par Donald Trump comme nouvelle exigence d’effort de défense, imposée aux membres de l’Alliance Atlantique, ne repose sur aucune exigence militaire ou sécuritaire, même si les budgets des armées européennes devront nécessairement augmenter bien au-delà de 2 %, dans les années à venir.

Écosystème défense français Missile SLBM M51 France
Missile SLBM M51 français.

De toute évidence, il s’agit donc d’une exigence contractuelle déraisonnable, destinée à être employée à la fois pour justifier d’un redéploiement des forces armérciaines en Europe, voire d’une mise en retrait de l’OTAN de la part des Etats-Unis, mais aussi comme bras de levier dans la guerre économique et commerciale qu’entend mener le nouveau président à l’Union européenne dans son ensemble.

Reste que l’arme est à double tranchant. En effet, pour peu que les européens parviennent à s’entendre, en particulier autour du sujet de la dissuasion française et britannique, et d’un effort de défense soutenable et suffisant pour atteindre l’autonomie stratégique, il est très possible que la trajectoire dans laquelle le président américain entend s’engager, mène tout simplement à l’émancipation européenne de la sphère américaine.

Même si une telle entente n’était pas accessible, un pays comme la France, qui se mettrait lui aussi en retrait de l’OTAN, serait en mesure d’organiser une offre d’alliance qui pourrait séduire d’autres acteurs européens, tout en préservant la France des dictats de Washington.

Car une fois la menace du retrait du parapluie nucléaire américain neutralisé, le locataire du bureau ovale n’aura guère plus de moyens légaux pour amener les européens à leur déchéance, et pour provoquer l’éclatement de toute l’UE, même si son érosion partielle sera probablement inévitable.

Malheureusement, la faiblesse de l’exécutif français, aujourd’hui, handicape lourdement les possibilités d’action de Paris dans ce domaine, qui nécessiterait pourtant une véritable concorde nationale, face aux enjeux qui se dessinent, loin des calculs électoralistes des élites politiques. C’est pourtant bien dans ces moments de crises que les véritables figures historiques émergent et font leur place dans la grande histoire de France…

Le J-50, second chasseur de nouvelle génération chinois, est-il destiné aux porte-avions de l’APL ?

L’apparition d’un chasseur de nouvelle génération chinois sur les réseaux sociaux du pays, le 26 décembre, avait déjà fait l’effet d’une bombe, dans la sphère des experts aéronautiques et des armées chinoises.

Très imposant, le nouvel appareil de l’avionneur Chengdu, qui est aujourd’hui désigné J-36 par la numérotation observée sur son fuselage, coche de nombreuses cases de la sixième génération des avions de combat, actuellement en développement en Europe et aux États-Unis, notamment avec une puissance électrique démultipliée grâce à une motorisation composée de trois turboréacteurs.

Si l’apparition du J-36 fut une surprise, celle d’un second prototype, probablement développé par le second constructeur d’avions de combat chinois, Shenyang, le même jour, laissa sans voix la plupart de ces experts. En effet, non seulement l’appareil était-il inconnu, mais il semble, lui aussi, afficher de nombreux attributs de cette nouvelle génération.

Moins documenté et iconographié que le J-36, ce nouveau prototypel, pour l’heure baptisé « J-50 » par la presse, a fait l’objet de beaucoup moins d’articles de la part de la presse spécialisée, et de commentaires des experts. L’un deux, cependant, vient d’émettre une hypothèse des plus intéressantes.

En effet, selon le commentateur spécialisé Du Wenlong, reconnu en Chine, le nouvel appareil de Shenyang ne serait pas destiné aux forces aériennes chinoises, mais aux forces aéronavales, et pourrait représenter le prochain chasseur lourd embarqué à bord des porte-avions chinois.

Le J-50, second chasseur de nouvelle génération chinois observé le 26 décembre 2024

Comme évoqué en introduction, le faible nombre de photos et vidéos publiées (en illustration principale), au sujet de ce chasseur de nouvelle génération chinois, limite nécessairement la compréhension de ce nouveau système d’arme.

chasseur de nouvelle génération chinois J-36 Chengdu
un des clichés du J-36

Au mieux, sait-on que l’appareil est plus compact que le J-36, mais plus volumineux que le J-16 ou le J-20 actuellement en service. Contrairement au J-36, il ne dispose que de deux turboréacteurs, et d’une voilure en semi-delta proche de celle qui a été retenue, par exemple, pour le Tempest du programme GCAP britannique.

Contrairement à ce dernier, cependant, le J-50 est dépourvu d’empennage vertical, ce qui tend à en accroitre la furtivité multiaspect et la vitesse, au prix d’une manœuvrabilité plus réduite.

Selon certaines estimations circulant sur les réseaux sociaux, l’appareil aurait une longueur et une envergure de l’ordre de 22 m, et une masse max de 35 à 40 tonnes, contre 21 m/13 m et 37 tonnes, pour le J-20.

Il disposerait, semble-t-il, de deux vastes soutes à armement, conçues pour emporter des munitions longues, comme les nouveaux missiles air-air à longue portée PL-17, ou des munitions air-sol ou air-surface. En revanche, sa configuration bimoteur ne lui conférerait ni la puissance électrique, ni la vitesse du J-36, et ses dimensions plus réduites imposent une quantité de carburant emportée moindre, donc une autonomie, elle aussi, moins importante.

Pour un expert militaire chinois, le J-50 serait destiné à opérer à partir des porte-avions de l’APL

Pourquoi, alors, la Chine développe-t-elle simultanément deux appareils qui semblent bien entrer dans la classification de la sixième génération de combat, avec des performances aussi différentes ?

maqyette Scaf
Une des première maquette de Dassault aviation au sujet du programme SCAF. A ce moment, l’avionneur privilégiait la configuration sans empennage vertical.

D’abord, on peut penser qu’il s’agit, comme pour le FC-31 vis-à-vis du J-20, d’un appareil destiné au marché international. Toutefois, l’insuccès du FC-31, avant qu’il soit choisi par la Marine chinoise et devienne le J-35, ne plaide guère vers cette hypothèse. En outre, developper un appareil de 6ᵉ génération, à priori pour le seul marché export, semble un pari des plus risqués aujourd’hui, d’autant que les exportations chinoises ne brillent pas particulièrement dans ce domaine.

L’autre hypothèse serait qu’il s’agit, pour les forces aériennes chinoises, de disposer d’une gamme d’appareils aux performances et aux couts différents, comme c’est aujourd’hui le cas avec le J-10C, le J-16 et le J-20.

Cependant, alors que le J-35A a été présenté au salon de Zhuhai 2024, comme le successeur potentiel du J-10, et que le J-16 et le J-20 n’en sont qu’au milieu de leur vie opérationnelle, developper simultanément un successeur à ces deux appareils, n’est probablement pas la principale préoccupation des stratèges chinois.

Reste une troisième hypothèse, avancée par l’expert chinois Du Wenlong, dans les colonnes du site SCMP.com. Selon lui, le nouveau chasseur de Shenyang, ne serait pas destiné aux forces aériennes chinoises, mais aux forces aéronavales, et a été conçu pour armer les groupes aériens embarqués des futurs porte-avions de la Marine chinoise.

Rien ne permet, aujourd’hui, d’accréditer objectivement cette hypothèse, sur les clichés disponibles. On ne remarque, en effet, ni train renforcé, ni crosse d’appontage, sur le prototype. Pour autant, celle-ci est loin d’être absurde.

D’abord, parce que Shenyang a développé une véritable expertise dans la conception de chasseurs embarqués, d’abord avec le J-15, puis avec ses déclinaisons J-15D et J-15T, et enfin, avec le J-35. Or, le J-36 a été observé accompagné d’un J-20, alors que le J-50, lui, était escorté d’un J-16, des appareils développés respectivement par Chengdu et Shenyang, ce qui accrédite leur origine.

Un développement en miroir des programmes NGAD et F/A-XX américains ?

Ensuite, parce que le J-36 semble représenter une réponse chinoise au programme NGAD américain, tandis que le J-50 pourrait, lui, être le miroir du futur F/A-XX de l’US Navy, l’autre programme de chasseur de 6ᵉ génération américain.

Programme F/A-XX de l'US navy
Programme F/A-XX de l’US navy

En effet, tout indique que la Marine chinoise developpe son aéronavale embarquée en reproduisant le modèle américain. Ainsi, le J-15/T affiche des caractéristiques proches de celles du F/A-18 E/F Super Hornet, tandis que le J-15D de guerre électronique, reproduit les capacités du EA-18G Growler. Quant au J-35, il n’est autre qu’une réponse au F-35C embarqué à bord des porte-avions américains, ainsi qu’au F-35B à bord des LHD.

Or, l’US Navy a déjà lancé l’étude du futur remplaçant du Super Hornet. Le programme, baptisé F/A-XX, doit justement appartenir à la même 6ᵉ génération que le NGAD de l’US Air Force, tout en étend adapté à l’exploitation sur porte-avions, ce qui suppose des dimensions plus réduites, et une masse moins importante.

C’est précisément ce que l’on observe au sujet du J-50. Celui-ci a, semble-t-il, une longueur comparable à celle du J-15 (22 m). En outre, la configuration de ses ailes, laisse entrevoir la possibilité d’un système de rabattage d’une partie d’entre elles, pour en réduire l’empreinte au sol, et faciliter le stockage et les déplacements dans les hangars exigus d’un porte-avions.

Les grandes ambitions chinoises en matière de puissance aéronavale, et leurs conséquences

Bien évidemment, tout cela doit encore être confirmé par des observations plus formelles d’éléments attestant de la nature aéronavale du j-50. Toutefois, l’hypothèse est crédible, et s’inscrit dans un très important effort de Pékin, pour doter la Marine chinoise d’une puissante flotte de porte-avions, et des avions de combat nécessaires pour, au moins, faire jeu égal avec l’US Navy dans ce qui était perçu, il n’y a de cela que quelques années encore, comme son près carré exclusif, hérité de la Seconde Guerre mondiale.

J-35A Zhuhai air Show
J-35A au salon aéronautique de Zhuhai

Il n’aura, en effet, fallu qu’une dizaine d’années à la Marine chinois, et aux industriels qui l’accompagnent, pour passer des premiers essais de son premier porte-avions, le Liaoning, reconstruction d’un modèle soviétique acheté auprès de l’Ukraine, à une flotte de trois porte-avions, dont un doté de catapultes électromagnétiques, et bientôt armé d’un groupe aéronaval embarqué comparable à celui des porte-avions américains.

La prochaine étape, pour la Marine chinoise, sera de se doter d’un porte-avions à propulsion nucléaire. Dans ce domaine également, d’importants progrès ont été enregistrés, avec la construction du porte-avions de 80.000 tonnes Fujian, qui en reproduit le comportement, et le développement d’un nouveau réacteur destiné à embarquer à bord de ce type de navire, observé par satellite en novembre dernier.

Le même mois, Shenyang a effectué la première présentation publique et en vol de son J-35, dans sa version terrestre J-35A, à l’occasion du salon du Zhuhai. Ce bimoteur arbore les attributs de la 5ᵉ génération des avions de combat, avec une furtivité sectorielle et une fusion de données, représentant, comme dit précédemment, le pendant chinois du F-35B et C, selon qu’il sera embarqué à bord de LHD comme le Type 76, ou de porte-avions comme le Fujian. À noter qu’il semblerait que le J-35 embarquera également à bord des deux porte-avions équipés de tremplin, le Liaoning et le Shandong.

Dans ce contexte, le développement du J-50 pour contrecarrer l’arrivée du F/A-XX américain, tendrait à confirmer les grandes ambitions chinoises pour atteindre, au plus tôt, la parité opérationnelle avec l’US Navy dans ce domaine. Cela sous-entend que, comme elle, la Marine chinoise viserait une flotte de plus de 10 grands porte-avions, et autant de porte-aéronefs de type LHD.

Porte-avions de la Marine chinoise Fujian CV18
Porte-avions Fujian lors des essais

Le développement rapide de la flotte de sous-marins nucléaires d’attaque Type 09IIIb, dont 2 exemplaires ont été livrés à la Marine chinoise en 2024, semble-t-il, et d’escorteurs lourds comme les Type 055 et les Type 052DL, renforce la crédibilité de cette hypothèse.

En s’appuyant sur les capacités de production de l’industrie navale chinoise, une fois le premier porte-avions nucléaire construit et validé, probablement d’ici à 2030, la Marine chinoise pourra admettre au service quatre nouveaux navires tous les dix ans, ce qui permettra, en effet, d’aligner 12 porte-avions en 2049, comme exigé par la trajectoire fixée par Xi Jinping, pour le centenaire de la création de la République Populaire de Chine.

Conclusion

On le voit, l’hypothèse faite par Du Wenlong, dans les colonnes du South China Morning Post, est loin d’être absurde, tant elle s’inscrit bien dans la trajectoire ambitieuse de Pékin et de la Marine chinoise, dans le domaine aéronaval.

En outre, si l’appareil a bien été développé par Shenyang, comme on peut le supposer, sa fonction embarquée s’en trouverait renforcée, même si, aujourd’hui, aucune observation objective permet d’accréditer l’hypothèse.

Programme F/A-XX vision de boeing
Vision de Boeing du F/A-XX

Dans cette hypothèse, cela confirmerait la volonté de la Marine chinoise de construire sa puissance aéronavale en miroir de celle de l’US Navy, quitte, pour cela, à lui griller la politesse, en faisant voler son propre chasseur de 6ᵉ génération, sensiblement plus tôt que le futur F/A-XX.

Ce faisant, comme l’apparition du J-36 fait peser une pression renouvelée sur le programme NGAD de l’US Air Force, celle du J-50 redonne un caractère d’urgence au programme F/A-XX, alors que l’US Navy avait fait le choix de reporter de quelques années son développement, pour des questions de priorisation budgétaire.

À voir, à présent, comment le nouvel exécutif américain va réagir à ces informations et hypothèses, alors que Donald Trump semblait surtout vouloir mettre l’industrie de défense sous pression, quitte pour cela, à serrer les cordons de la bourse ?

Les frégates Constellation de l’US Navy dans le viseur de Donald Trump

Lancé en 2017, le programme FFG/X, qui donna naissance aux frégates Constellation, devait permettre à l’US Navy de répondre aux besoins croissant de coques et de capacités de lutte anti-sous-marine, face à la montée en puissance des tensions mondiales et de la Marine chinoise, après l’échec de plusieurs programmes, dont les corvettes Littoral Combat Ships et les destroyers de la classe Zumwalt.

Pour y parvenir, l’US Navy s’est engagée, sous la pression du Congrès, à se tourner vers un modèle « sur étagère », répondant à ses besoins, et pouvant être rapidement produit, à moindre coût, par l’industrie navale américaine.

Huit ans plus tard, force est de constater que ce cahier des charges n’a que très partiellement été respecté par le Pentagone, entrainant d’importants délais et surcouts, au programme. Cette situation avait déjà ému le Secrétaire à la Navy de l’administration Biden, Carlos del Toro, alors que le programme avait fait l’objet de plusieurs rapports très critiques, notamment de la part du GOA, l’équivalent américain de la cour des comptes.

C’est aujourd’hui au tour du président élu, Donald Trump, de remettre en question ce programme. En effet, à l’occasion d’une récente interview, celui-ci a directement critiqué la conduite du programme et les décisions de l’US Navy dans ce domaine, tout en soutenant l’industriel italien Fincantieri.

Comment l’US Navy s’est enlisée dans la conception des frégates Constellation

En 2017, Donald Trump, alors président, avait exigé de l’US Navy un plan pour atteindre une flotte de haute mer de 355 navires, à horizon 2040, pour faire face à la montée en puissance de la Marine chinoise, qui pouvait déjà s’appuyer sur une production navale soutenue.

Lancement LCS N°7 USS Detroit Marinette Shipyard
Lancement d’une LCS classe Freedom

Toutefois, le Congrès, qui avait déjà financé plusieurs programmes avortés ou ratés de l’US Navy ces dernières années, comme les LCS des classes Independance et Freedom, les destroyers Zumwalt ou le programme CG/X, décida de border ce dernier, notamment en imposant la sélection d’un modèle « sur étagère ».

Il s’agissait, par cette décision, d’éviter une nouvelle phase interminable d’études, et une nouvelle explosion des couts, comme le fit l’US Navy dans ses précédents programmes. Sans grande surprise, c’est le FREMM classe Bergamini de l’italien Fincantieri qui remporta la compétition en 2020. Frégate à la fois très capable, polyvalente et peu onéreuse, la Bergamini répondait bien au cahier des charges de l’US Navy, alors que Fincantieri était déjà implanté dans l’industrie navale US, avec les chantiers navals de Marinette.

Rapidement, cependant, les experts de l’US Navy entreprirent de modifier le navire, jugé trop léger pour recevoir le radar SPY-6, pas assez protégé contre les avaries, ou encore ne disposant pas de la bonne hélice, pour la lutte anti-sous-marine.

Ce faisant, le navire évolua, notamment en taille et en tonnage, ce qui provoqua une évolution des besoins de propulsion, et de production électrique. Au final, après trois ans de transformation, et alors même que la construction de la première unité avait débuté, les arbitrages définitifs de cette nouvelle classe, n’étaient toujours pas arrêtés par l’US Navy.

Frégate FREMM Bergamini
FREMM italienne classe Bergamini

Surtout, le navire n’avait plus que 15 % de composants en commun avec la classe Bergamini dont il était inspiré, tout en étant presque 30 % plus cher, alors que la livraison de la première frégate, initialement planifiée pour 2025, était reportée à 2029.

Fondamentalement, beaucoup des modifications demandées par l’US Navy, peuvent se justifier. Ainsi, le passage d’une hélice à pas variable, conçue pour la vitesse, à une hélice à pas fixe, améliore effectivement la discrétion acoustique du navire, en matière de lutte anti-sous-marine. C’est notamment un des points qui distingue les FREMM françaises, conçus pour la lutte ASM, et les FREMM italiennes.

En outre, la puissance électrique nécessaire pour les radars, sonars et systèmes informatiques du bord, de conception américaine, est beaucoup plus importante que celle requise pour les systèmes italiens et européens de la Bergamini ce qui, au final, nécessite une nouvelle motorisation.

Pour autant, plusieurs rapports d’organismes indépendants se sont avérés très critiques quant à la gestion du programme lui-même par l’US Navy, et notamment sur le fait d’avoir produit une multitude de modifications plus ou moins justifiées, en dehors de toute méthode gestion de projet normée.

En outre, ces mêmes rapports ont tous noté que l’objectif visé par le programme FFG/X était de produire une solution rapide et économique, quitte à devoir renoncer à certaines plus-values, alors que la gestion de projet appliquée a entièrement neutralisé cet objectif pourtant central, qui avait amené le Congrès à exiger le choix d’un modèle existant.

Donald Trump se montre très critique sur la conduite du programme par l’US Navy

Lors de son premier mandat présidentiel, de 2016 à 2020, Donald Trump s’était personnellement impliqué dans certains programmes de défense, et particulièrement dans l’effort visant à amener l’US Navy à 355 navires, ayant donné naissance au programme FFG/X.

Donald Trump national Guard Association 2024
Donald Trump en campagne en 2024 à la National Guard Association

En effet, pour le président élu, la montée en puissance économique et militaire de la Chine, représente un danger réel et immédiat pour les États-Unis, qu’il est nécessaire de contenir par tous les moyens.

Pour autant, les questions de défense n’ont été que traitée à la marge par Donald Trump lors de la campagne électorale, alors que ce dernier se montre beaucoup plus discret, sur l’ensemble des thèmes, depuis son élection.

De fait, lorsque Donald Trump s’en prend directement au Pentagone et à l’US Navy, concernant le programme Constellation, il ne fait aucun doute que ses propos sont pris avec grand sérieux, par l’ensemble de la sphère militaro-industrielle américaine.

« Les amiraux et les généraux de Biden et toutes les personnes impliquées, ils ont commencé à jouer et à bricoler et à changer le design, et ceci, vous savez, cela coûte. Cela coûte beaucoup d’argent. » a ainsi déclaré le président élu, lors d’une interview donnée à Hugh Hewitt, un commentateur politique américain très conservateur lié au Parti républicain.

Les Armées US et les industriels de défense américains sous tension dans l’attente de l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche

À son habitude, Donald Trump s’est paraphrasé lui-même à plusieurs reprises à ce sujet lors de la même interview, ce qui n’a fait qu’accroitre le sentiment qu’un conflit couvait aujourd’hui entre le futur locataire de la Maison-Blanche et le Pentagone.

Pete Hegseth TRump
Donald Trump interviewé par Pete Hegseth, futur Seceretaire à la défense, lorsqu’il travaillé comme chroniqueur pour Fox News.

Le fait est, depuis sa victoire électorale, il ne fait aucun doute que le président élu inquiète dans la sphère militaro-industrielle américaine, comme c’est le cas, aussi, parmi ses alliés. En effet, comme dit précédemment, celui-ci s’est montré très évasif et flou, sur la trajectoire qu’il entend donner à l’effort de défense américain, alors que plusieurs programmes à la fois très couteux, et parfois controversés, se présentent.

Ainsi, le Cabinet en charge des questions de défense, entourant le président américain, sera composé de profils très atypiques pour ces postes, avec Pete Hegseth, un ancien officier subalterne vétéran d’Afghanistan, connu pour s’être montré très critique vis-à-vis du commandement américain, comme Secrétaire à la Défense, le gestionnaire de edge funds John Phelan comme secrétaire à la Navy, et un autre ancien officier subalterne vétéran, Daniel Driscoll, comme Secrétaire à l’Armée.

Ces nominations, évitant soigneusement les anciens officiers généraux et parlementaires spécialisés dans les questions internationales et de défense traditionnels à ces fonctions, sont évidemment observées avec anxiété au Pentagone comme par les grands industriels américains, qui craignent une chasse aux sorcières dans l’état-major, notamment auprès des officiers généraux s’étant montré hostiles à la tentative du 6 janvier 2020.

Dans le même temps, les déclarations d’Elon Musk, concernant par exemple « l‘absurdité de commander des F-35 alors que des drones peuvent faire le travail« , et sa mission visant à économiser 2,000 Md$ de crédits fédéraux, tendent, eux aussi, à accroitre l’inquiétude dans les armées, et auprès des industriels de défense américains.

Une chance de remettre l’industrie de défense US dans le droit chemin, et le risque de faire dérailler l’outil militaire américain

Si, dans certains domaines, il est légitime de ressentir une certaine anxiété, concernant les arbitrages qui pourraient être pris par Donald Trump et son administration, après le 20 janvier, il n’en demeure pas moins vrai qu’en de nombreux aspects, les relations entre le Pentagone et l’industrie de défense US représentent, aujourd’hui, une des plus importantes faiblesses de l’outil de défense américain.

US Navy Toconderoga classe
Croiseur Viksburg classe Tidonderoga

Ainsi, ces derniers mois, de nombreux rapports indépendants ont mis en évidence la mauvaise gestion de nombreux programmes par les militaires américains et les abus des industriels eux-mêmes.

Ce fut, ainsi, récemment le cas concernant la modernisation de cinq croiseurs de la classe Ticonderoga, pour plus de 1,8 Md$, alors que les navires ne rejoindront pas le service avant leur retrait. D’autres programmes, comme SSN-AUKUS, ou encore F-35, ont également été épinglés pour leur mauvaise gestion budgétaire et technique par les organismes indépendants du congrès et le GAO.

En outre, comme nous l’avons évoqué à plusieurs reprises, les couts des équipements de défense américains ont augmenté cinq fois plus vite que l’inflation depuis 1970, sans que l’on puisse effectivement justifier de ces hausses par des plus-values opérationnelles ou technologiques équipotentielles. Rappelons, ainsi, qu’en 1990, le missile Stinger ne coutait que 25 k$, et qu’il coute plus de 400 k$ aujourd’hui, sans que ni l’inflation, ni l’augmentation des performances et de l’électronique embarquée du missile, puisse justifier cette hausse.

Il est probable, si pas certain, que d’immenses marges de manœuvres peuvent être dégagées du budget de la défense américain, par la réorganisation des méthodes de gestion de projet et de négociation du Pentagone, et par une reprise en main du contrôle des processus industriels et des marges, des principaux industriels de la BITD US.

Donald Trump
Donald Trump lors de son premier mandat

Toute la question, aujourd’hui, est de savoir si Donald Trump et son équipe, se mettront à la tâche pour relever ce défi particulièrement ardu, et effectivement remettre en ordre de bataille, le Pentagone et l’industrie défense américaine, afin de faire face à la Chine et à sa gestion qui semble exemplaire dans ces domaines ?

Ou, au contraire, si ces situations donneront lieu à des décisions aussi brutales que contre-productives, dans un contexte international ne souffrant d’aucune faiblesse apparente pour les États-Unis et leur outil militaire, sauf à déclencher une suite d’événements internationaux qu’il sera alors impossible de contenir ?

Conclusion

Toute l’anxiété perceptible du moment, repose précisément sur l’absence de certitudes, au sujet de ces deux dernières hypothèses. Donald Trump s’étant entouré uniquement de conseillers plus fidèles qu’expérimentés dans ce domaine, les contre-pouvoirs qui ont été à l’œuvre, lors de son premier mandat, sont à présent écartés.

trump
S’il s’est souvent mis en scène aux cotés de militaires, Donald Trump s’est toujours montré critique et reservé vis-à-vis du Pentagone, et de l’indsutrie de défense US.

Il s’agit pourtant de ceux-là mêmes qui parvinrent à convaincre in-extremis celui-ci de ne pas lancer de frappes aériennes massives contre l’Iran, pour un drone abattu, ou de déclencher le retrait des troupes américaines d’Allemagne, pour cause de désaccords économiques avec Angela Merkel.

Ces dernières semaines, il semble que la plupart des dirigeants occidentaux, comme des grands industriels de défense américains, pratiquent la méthode de la pensée positive à ce sujet, en assurant qu’en dépit de ces signes anxiogènes, le président élu et son cabinet resteront raisonnables, et écarteront toutes décisions excessives.

Une chose est certaine, le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, et la manière dont il entend appliquer sa politique vis-à-vis du Pentagone et des industries de Défense américaines, vont représenter l’un des principaux sujets d’attention et d’inquiétude de l’année 2025, elle-même certainement promise de devenir une date historique, pour le XXIᵉ siècle.

La Marine turque lance la construction de la plus puissante flotte de Méditerranée

Depuis une vingtaine d’années, la Marine turque est engagée dans un vaste programme de modernisation, s’appuyant sur le développement d’une puissante industrie navale militaire nationale.

Dans ce domaine, les corvettes de la classe Ada, les frégates de la classe Istif, les sous-marins de la classe Reis, et le porte-aéronefs d’assaut TCG Anadolu, ont représenté une étape déterminante de montée en gamme technologique et industrielle, notamment au travers de nombreux transferts de technologies en provenance d’Allemagne et d’Espagne.

Ankara semble, à présent, suffisamment confiant dans les compétences de son industrie navale militaire, pour entamer la dernière étape de son plan visant à doter la Marine turque d’une flotte de haute mer. En effet, le 2 janvier, les autorités turques ont annoncé le lancement simultané de la construction de trois nouvelles classes de navires militaires de premier plan.

Ainsi, outre les destroyers TF-2000, attendus comme la dernière étape du programme MILGEM, elles ont annoncé le lancement de la construction d’un porte-avions STOBAR de 60,000 tonnes, et d’une nouvelle classe de sous-marins de 2,700 tonnes à propulsion AIP. De quoi profondément bouleverser les rapports de force en Méditerranée orientale, et au-delà…

Ada, Istif, Reis et Anadolu : les récentes avancées de l’industrie navale turque

Depuis son accession au pouvoir, comme premier ministre en 2003, puis comme président en 2014, R.T Erdogan a fait du développement de l’industrie de défense turque, et de l’autonomie stratégique du pays, un objectif prioritaire de son action politique.

Marine turque Erdogan Reis
lancement d’un des sous-marins de la classe Reis en presence de R.T Erdogan

Dans ce domaine, l’analyse des données macroéconomiques du pays et de son effort de défense, s’avère peu concluante, avec la croissance économique rapide du pays (le PIB a triplé sur cette période) et l’effet de la forte inflation et de la dévaluation de la Livre turque, passée de 1,76 livre pour 1 euro au 1ᵉʳ janvier 2003, à 36,8 Livres pour 1 euro, en décembre 2023.

Quoi qu’il en soit, alors que l’industrie de défense turque était très limitée au début des années 2000, elle produit, aujourd’hui, plus de 70 % des équipements en service au sein des armées du pays, avec l’objectif d’atteindre l’autonomie stratégique d’ici à 2035.

Les progrès réalisés ont touché tous les domaines, allant des véhicules blindés avec le char Altay et le véhicule de combat ACV-15, des hélicoptères T-129 et des drones TB-2, aux avions de combat, avec le programme TFX et le Kaan.

Dans le domaine naval, cet effort s’est organisé autour du programme MILGEM. Lancé en 2004, celui-ci vise à renouveler la flotte de surface combattante turque, aujourd’hui composée de corvettes et frégates de conception américaine (huit frégates O.H Perry formant la classe Gabya), allemande (huit frégates MEKO 200 formant les classes Yavuz et Barbaross), et française (cinq corvettes A69 formant la classe Burak).

corvette ADA MILGEM
Corvette classe Ada de la Marine turque

Dès 2005, le Commandement Naval d’Istanbul entama la construction de la première des 5 corvettes de la classe Ada, un navire de 99 m et 2400 tonnes, équipé pour la lutte antinavire et anti-sous-marine littorale, avec un canon de 76 mm, 8 missiles antinavires Atmaca, un système CIWS RAM et deux tubes lance-torpilles double de 324 mm armés de torpilles anti-sous-marines Mk46.

Le premier navire de la classe, le TCG Heybeliada, est entré en service en 2011, alors que le cinquième, destiné à la Marine turque, le TCG Ufuk, a été admis au service en 2022. Le modèle rencontre un important succès international, commandé à quatre exemplaires par la Marine Pakistanaise, à deux exemplaires par l’Ukraine, et trois exemplaires, par la Marine royale malaisienne.

En 2017, la Marine turque lança la seconde phase du programme MILGEM, avec la construction de la frégate TCG Istanbul, première unité de la classe Istif. Version allongée de l’Ada, l’Istif atteint 113 m de long pour 3100 tonnes de déplacement.

Si elle emporte de nombreux équipements identiques à celle de sa prédécesseure, elle se caractérise par l’installation d’un système de lancement vertical VLS à 16 silos MIDLAS de conception nationale, armés de missiles antiaériens à courte et moyenne portée HISAR, avec une capacité quadpack pour le missile HISAR-D à courte portée.

La TCG Istanbul est entrée en service en janvier 2024, alors que 5 des 7 navires restant à livrer à la Marine turque, sont à différents stades de construction et de finition. L’immense majorité des systèmes embarqués sont aussi de conception turque, dont le radar Cenk-400N 4D AESA de surveillance aérienne, développé par ASELSAN.

TCG Istanbul Marine turque
Frégate TF-100 TCG Istanbul de la classe Istif.

Un troisième programme lié à MILGEM, les patrouilleurs hauturiers de la classe HISAR (HISAR en turc signifie forteresse, et il est repris par plusieurs programmes d’armement), a été lancé en 2021. Dérivés des Ada, dont ils reprennent la coque, les HISAR sont des OPV valant corvettes, lourdement armés avec un canon de 76 mm, huit missiles antinavires Atmaca, et un VLS MIDLAS à huit silos pour missiles à courte portée HISAR-D (qu’est-ce qu’on vous disait !). Chose rare pour un OPV, le programme HISAR emporte un sonar METEKSAN YAKAMOS 2020.

En 2015, la Marine turque lança simultanément deux programmes majeurs. D’abord, la construction de porte-aéronefs d’assaut TCG Anadolu, un LHD à pont droit de 232 m et 27,000 tonnes, dérivé de la classe Juan Carlos I de l’espagnol Navantia. Le navire est capable de transporter jusqu’à 700 Marines et une centaine de véhicules, dont une quarantaine de chars, et de mettre en œuvre une trentaine d’aéronefs.

Initialement, le TCG Anadolu, entré en service en avril 2023, devait mettre en œuvre des F-35B à décollage et atterrissage vertical ou court, acquis auprès des États-Unis. Les sanctions imposées à Ankara en 2019, à la suite de l’entrée en service de la batterie S-400 acquise auprès de la Russie, privèrent la Marine turque de ces appareils.

Aujourd’hui, le groupe aérien de l’Anadolu se compose d’une flotte d’hélicoptères et de drones MALE TB-3, ce qui en fait le premier porte-drones opérationnel. Il est cependant possible, à l’avenir, que l’amélioration des relations entre Washington et Ankara, permette l’acquisition des F-35B nécessaires pour faire du navire, le porte-aéronefs d’assaut qu’il devait initialement être.

TCG Anadolu TB-3
Essai du drone TB-3 à bord du TCG Anadolu

En 2015, La Marine turque lança également la construction de la classe de sous-marins Reis. Composée de 6 navires construits localement, cette classe repose sur le Type 214 de l’allemand TKMS, et s’accompagne d’importants transferts de technologies. Le premier navire, le Piri Reis, est entré en service en juillet 2024.

La Marine turque lance la construction de trois nouvelles classes de navires de haute mer

Au travers de ces cinq programmes, l’industrie navale militaire turque est parvenue, en vingt ans, à se transformer pour rejoindre les industriels les plus performants de la planète dans ce domaine, y compris en s’imposant lors de plusieurs compétitions internationales au Pakistan, en Malaisie ou en Inde, tout en conférant à la Marine turque de nouveaux navires à la fois performants et de facture entièrement nationale.

L’une comme l’autre n’entendent toutefois pas s’arrêter là. En effet, en ce début d’année 2025, la Marine turque a annoncé le lancement simultané de la construction de trois nouvelles classes de navires de combat, qui lui permettront d’entrer dans le cercle très fermé des marines de haute mer.

Programme MUGEN : un porte-avions STOBAR de 60,000 tonnes

Alors que longtemps, la Marine turque communiquait sur la fabrication d’un sister-ship au TCG Anadolu, elle s’est tournée, ces derniers mois, vers un autre projet, avec la conception d’un véritable porte-avions en configuration STOBAR, c’est-à-dire équipé d’un tremplin et de brins d’arrêt, que l’on retrouve notamment sur les porte-avions russes, chinois et indiens.

Baptisé programme MUGEN, celui-ci est bien plus ambitieux et lourd que l’Anadolu, avec un déplacement de plus de 60,000 tonnes pour 285 m de long et 70 m large, soit autant que la classe Queen Elizabeth britannique, un tremplin de 14° et, surtout, un pont incliné pour les manœuvres d’appontage, et non un point droit, comme les LHA classe America ou le porte-aéronefs Trieste italien.

programme MUGEN
Maquette du programme MUGEN

Le groupe aérien embarqué du futur porte-avions turc se composera de drones TB-3, d’avions d’attaque légers Hürjet en version navalisée, et du drone de combat supersonique Kizilelma. Il serait cependant étonnant que la Marine turque se limite à des appareils aussi légers, en disposant d’un navire aussi imposant.

L’hypothèse de l’acquisition d’un chasseur naval plus lourd, comme le J-35 chinois, ou le développement d’une version navale du Kaan, est certainement envisagée par l’amirauté turque.

La construction du navire ayant débuté en 2025, et sur la base de l’exemple du TCG Anadolu, on peut s’attendre un lancement pour 2027 ou 2028, et une entrée en service en 2029 ou en 2030.

Destroyer TF-2000 : un navire antiaérien de 96 silos et plus de 8000 tonnes

Le second programme à avoir été entamé en ce début d’année, n’est autre que le dernier appartenant au super programme MILGEM, le destroyer antiaérien TF-2000. Celui-ci prévoit de construire 8 destroyers lourds à vocation antiaérienne de 149 m et 8300 tonnes en charge, d’ici à 2040.

Ces navires représenteront une évolution capacitaire majeure pour la Marine turque, qui n’a jamais mis en œuvre, dans son histoire récente, de navires de surface combattants, aussi imposants et lourdement armés.

En effet, les TF-2000 emporteront, comme armement principal, pas moins de 96 silos verticaux armés de missiles antiaériens à moyenne portée et longue portée SIPER (150 km), de missiles de croisière Gezgin (1000 km) et de missiles antinavires Atmaca (200 km), tous de conception nationale.

TF-2000 destroyer
Maquette du destroyer TF-2000

Le navire disposera, entre autres, d’une puissante solution radar AESA ÇAFRAD 4D et UMR, ainsi que d’un canon de 127 mm et de différents CIWS armés de missiles et de canons, ainsi que de deux systèmes laser à haute énergie Nazar.

Si les TF-2000 égaleront les futurs DDX italiens ou Type 83 britanniques, en puissance de feu, la Marine turque prévoit d’aligner huit de ces navires, en plus de ses frégates classe Istif, ce qui lui conférera, sans le moindre doute, la plus puissante flotte de surface combattante en Méditerranée et en mer Noire.

Programme MILDEN : un sous-marin océanique AIP de conception turque

Le dernier des programmes lancés en ce début 2025, est certainement le plus complexe à réaliser. En effet, Ankara se lance, après l’Espagne et la Corée du Sud, dans la fabrication de son propre modèle de sous-marins à propulsion anaérobie, ou AIP.

Comme ce fut le cas de Séoul, avec le programme KSS-III, l’industrie navale turque entend s’appuyer sur les acquis et les transferts de technologies obtenues auprès de l’Allemagne, lors de la construction locale de ses sous-marins Type 209 et Type 214, pour concevoir son propre navire de 80 m et 2700 tonnes en plongée.

La conception du navire a été assurée par les chantiers navals Gölcük, située en mer de Marmara, qui a assuré la construction de tous les sous-marins de conception allemande de la Marine turque depuis le TCG Yıldıray en 1981, ainsi que des frégates MEKO 200 des classes Barbaros et Yavuz.

MILDEN sous-marin
Maquette du programme MILDEN

Pour l’heure, très peu d’informations a filtré autour de ce nouveau sous-marin, notamment sur son équipement, ses performances et son armement. Reste qu’en lançant ce programme, l’industrie navale turque entend rejoindre l’élite de la construction navale militaire mondiale, alors que la Marine turque pourra s’appuyer sur une flotte de conception entièrement nationale, ne souffrant d’aucune interférence internationale potentielle.

Kizilelma, CAFRAD, Hisar, Gezlin : les navires de la Marine turque seront équipés de systèmes nationaux

En effet, outre les navires eux-mêmes, l’essentiel des systèmes et systèmes d’armes embarqués à bord de cette nouvelle génération de navires militaires turcs, sera de conception nationale.

Ce sera le cas de l’électronique embarquée et des senseurs, qui sont conçus et fabriqués par l’entreprise ASELSAN, alors que les missiles, de l’Atmaca antinavire au HISAR antiaérien, en passant par le missile de croisière Gezlin, sont produits par ROKETSAN.

Les systèmes aériens embarqués, eux aussi, seront de facture nationale, comme le drone de combat supersonique Kizilelma et le drone MALE embarqué embarqué TB-3 de la société Baykar. Il en va de même des hélicoptères et des avions à ailes fixes, comme le T-129 et le Hûrjet, conçus et fabriqués par TAI.

drone de combat Naykar Kizilelma
Drone de combat supersonique Baykar Kizilelma

Aujourd’hui, peu de domaines semblent encore échapper à l’industrie de défense turque. C’est notamment le cas des systèmes de propulsion pour aéronefs (turboréacteurs, turbopropulseurs et turbines d’hélicoptères), des turbines à gaz des navires ou encore des moteurs et des transmissions des systèmes blindés les plus lourds.

Pour autant, de très importants efforts sont produits pour tenter de combler cette défaillance, même si, on le sait, la marche à franchir est très importante. Il suffit de voir les efforts produits depuis plusieurs décennies par la Chine et l’Inde pour tenter d’y parvenir, avec des résultats encore incertains pour le premier, et une succession d’échecs, pour le second.

Vers une transformation rapide du rapport de force en mer Égée, Méditerranée orientale et en mer Noire

On peut, naturellement, se montrer admiratif des efforts produits par Ankara pour atteindre l’autonomie stratégique, surtout en comparaison de la majorité des européens, qui se satisfait très bien de leur dépendance croissance à l’industrie de défense américaine, et qui ne semble guère désireuse de produire les efforts nécessaires pour atteindre cet indispensable pivot de la souveraineté.

Pour autant, il convient aussi de s’interroger au sujet de la volonté affichée, par les autorités turques, de se doter d’une telle flotte, sachant que la flotte de la mer Noire russe est destinée à s’étioler, contrainte à une mer fermée relativement étroite, que la menace navale, en méditerranée orientale, est largement maitrisée par l’OTAN, et qu’Ankara n’a pas d’emprise ultramarine particulière à protéger.

Marine turque parade
Parade navale de la Marine turque

En d’autres termes, pourquoi Ankara estime-t-il devoir se doter de porte-avions, d’une vaste flotte de sous-marins AIP, et de la plus importante flotte de surface combattante de l’ensemble du bassin Méditerranéen, sachant qu’elle a peu de chances, de prime abord, de devoir évoluer hors de son périmètre traditionnel ?

À ce sujet, il convient de garder à l’esprit que le principal adversaire d’Ankara, aujourd’hui, n’est autre qu’Athènes, les autorités turques, R.T Erdogan en premier lieu, estimant que les arbitrages post Première Guerre mondiale, ayant privé la Turquie du contrôle de la mer Égée, de la Thrace orientale et de Chypre, mais aussi d’une partie du Proche-Orient, représentent une insulte à l’histoire de l’Empire Ottoman.

On peut, dès lors, faire un parallèle entre l’effort de la Chine, pour se doter rapidement d’une très puissante flotte de haute mer, avec Taïwan en ligne de mire, et la trajectoire annoncée par Ankara, dans ce domaine, pour reprendre ce que les autorités du pays estiment être leur, en particulier en mer Égée.

Or, la Grèce n’a plus ni les moyens budgétaires, ni humains, pour s’opposer dans la durée à la montée en puissance des armées turques, et de sa marine, ce qui va rapidement créer, dans les années à venir, un profond déséquilibre dans les rapports de forces en Méditerranée orientale,

Un nouvel acteur sur le marché international, prêt pour prendre le relais de la Russie

En outre, avec son catalogue et son offre, l’industrie navale turque entend devenir un acteur complet sur le marché mondial, capable de répondre à de nombreux clients, sans subir l’interférence de la part d’acteurs extérieurs.

construction tcg istanbul
Construction de la frégate Istanbul

Si, pour l’heure, Ankara a enregistré ses principaux succès auprès de ses partenaires les plus proches, comme le Pakistan ou le Qatar, le pays disposera bientôt d’une offre attractive pour de nombreux pays qui évoluaient jusqu’à présent dans la sphère russe en matière d’armements, qui pourraient être tentés de ne pas s’exposer aux sanctions américaines CAATSA, qui visent les clients internationaux de l’industrie de défense russe, et qui ne souhaitent pas, pour autant, se tourner vers l’occident dans ce domaine.

Ainsi, avec une autonomie de décision étendue, Ankara sera en mesure de se positionner sur de nombreux marchés, dans le naval, mais aussi dans le domaine aéronautique ou des blindés, avec des offres que l’on sait attractives tant du point de vue budgétaire que des conditions de paiement, pour faire de l’industrie turque de défense, un acteur majeur à l’échelle mondiale.

Conclusion

On le voit, les annonces faites par la Marine turque, en ce début d’année 2025, représentent l’aboutissement d’efforts soutenus et ininterrompus, entamés en 2003 pour se doter d’une flotte de haute mer sans équivalent en Méditerranée.

Bien évidemment, l’industrie navale turque a encore tout à démontrer, qu’il s’agisse de construire son nouveau porte-avions STOBAR, de ses destroyers lourds antiaériens, et surtout de sa propre classe de sous-marins.

Eurofighter Typhoon forces aériennes espagnoles
Eurofighter Typhoon Forces aériennes espagnoles

Toutefois, si elle y parvient, et il n’y a pas de raison d’en douter, même si la marche technologique et industrielle sera tout autre que précédemment, elle sera en mesure de profondément transformer la réalité stratégique dans l’ensemble du bassin Méditerranéen, qui demeure un espace Maritime clé pour l’approvisionnement européen, mais aussi pour prendre, à sa convenance, le contrôle de la mer Égée, sans que la Grèce ait, à elle seule, les moyens de s’y opposer.

Toute la question, à présent, est de savoir si les Européens sauront anticiper cette évolution stratégique, en s’engageant aux côtés d’Athènes, et si les autorités grecques sauront, elles aussi, œuvrer en ce sens, ou si tous continueront de s’en remettre aveuglément à la Pax Americana, que l’on sait, historiquement, peu encline à intervenir lorsque deux de ses alliés entrent en conflit ?

Malheureusement, les dernières annonces en provenance d’Athènes en faveur du F-35, et d’Europe, prête à vendre des EF-2000 Typhoon à la Turquie, ne semblent pas montrer de réelles prises de conscience, dans ce domaine.

Programme de fidélisation et offre Éducation et Entreprise pour 2025 sur Meta-defense

Bonjour et, comme le veut la formule consacrée, une bonne et heureuse année 2025 à tous les lecteurs et abonnés de Meta-defense.fr.

Après cette trêve salutaire, la rentrée promet d’être particulièrement riche, avec plusieurs grands contrats industriels qui devraient se concrétiser bientôt, l’évolution des tensions en Europe, au Moyen-Orient et en Asie, et la nouvelle course aux armements qui désormais oppose les États-Unis, européens et coréens, aux russes et chinois, dans un tempo qui n’existait plus depuis les années 80.

Cette rentrée est également l’occasion de présenter deux nouveautés sur Meta-défense, à destination des abonnés.

D’abord, le site propose à présent un programme de fidélisation, qui permet aux abonnés d’obtenir une réduction pouvant atteindre 50 % sur le prix de leur abonnement classique, étudiant et premium, annuels ou mensuels. Le processus ne pouvant être automatisé sur l’architecture actuelle du site (pas de couteux développements en tout cas), il sera géré au cas par cas.

Pour tout savoir sur le programme de fidélisation, et les conditions pour y accéder, c’est par ici.

Ensuite, pour répondre à plusieurs demandes qui sont arrivées en fin d’année dernière, Meta-defense met en place un principe d’abonnements groupés, offrant d’importantes réductions pouvant atteindre 60 % du prix public, à destination des écoles et des entreprises.

Pour tout savoir sur ces abonnements école et entreprise, rendez-vous sur cette page.

N’hésitez pas à nous contacter pour vos questions, à l’adresse du support metadefense.fr@gmail.com.

L’Oreshnik, analyse d’un missile pas comme les autres

Le 21 novembre 2024, la Russie a surpris la communauté internationale en lançant pour la première fois l’Oreshnik, un missile balistique à portée intermédiaire, une arme qu’elle n’était officiellement pas censée posséder. À ce jour, de nombreuses zones d’ombre subsistent autour de ce missile, mais il semble raisonnable de supposer qu’il est directement dérivé du RS-26, une version « raccourcie » du missile intercontinental RS-24.

S’agit-il simplement d’un RS-26 équipé de charges conventionnelles ? D’une adaptation du modèle existant ? Ou encore d’un nouveau développement basé sur le RS-26 ? Ces questions restent sans réponse. Cependant, il paraît peu probable que la Russie ait conçu cet engin à partir d’une feuille blanche, surtout lorsqu’elle disposait déjà d’un missile aux caractéristiques proches de ce qui était requis.

Officiellement classé parmi les missiles intercontinentaux (ICBM) en raison de sa portée maximale dépassant les 5 500 km, le RS-26 semble néanmoins appartenir davantage à la catégorie des missiles à portée intermédiaire. Or, cette catégorie était interdite à la Russie en vertu du Traité sur les Forces Nucléaires à portée intermédiaire (INF). Ce traité, dénoncé en février 2019 par les USA et la Russie, n’est toutefois plus en vigueur, permettant ainsi à la Russie d’explorer de nouvelles options stratégiques.

Par ailleurs, il est important de noter qu’un missile conçu pour des portées intercontinentales peut tout à fait être utilisé sur des distances beaucoup plus courtes, adaptant ainsi son usage aux besoins opérationnels du moment.

Que savons-nous sur le missile Oreshnik aujourd’hui ?

Initialement destiné à la dissuasion nucléaire, ce type de missile a été employé dans un tout autre contexte. Lors de l‘attaque sur l’usine Pivdenmach à Dnipro, il était équipé de six têtes, chacune contenant six sous-munitions inertes. Il s’agit de la première utilisation d’un tel missile avec des sous-munitions, marquant une évolution notable dans son emploi tactique. En se référant aux caractéristiques connues du missile RS-26, on peut estimer que chaque sous-munition pèse entre 30 et 35 kg, afin de respecter la charge utile maximale autorisée pour ce type de projectile.

Frappes Oreshnik Dnipro
frappe du missile Oreshnik le 21 novembre 2024

Les images de la frappe révèlent que les sous-munitions dégagent une forte luminosité en raison de la formation de plasma. Ce phénomène, lié au frottement de l’air à haute vitesse, se produit au-delà de Mach 10 (3 430 m/s). Cela suggère donc que la vitesse de ces sous-munitions dépasse largement cette limite.

En tenant compte des données disponibles, la vitesse moyenne d’une ogive de missile balistique à portée intermédiaire (IRBM) est estimée à environ 6 000 m/s. Pour l’Oreshnik, on peut supposer une vitesse comprise entre 5 000 et 7 000 m/s, selon l’altitude atteinte lors de l’apogée du missile.

Chaque sous-munition, pesant environ 30 kg, génère une énergie d’impact estimée entre 375 et 735 mégajoules (MJ), avec un pouvoir de pénétration élevé. Cette énergie équivaut à celle dégagée par 7 à 15 obus de 155 mm, soit l’équivalent de 90 à 176 kg de TNT pour chacune des 36 sous-munitions embarquées. Ce chiffre pourrait être légèrement supérieur si le missile était équipé d’une charge militaire.

Les images satellites publiées au début de décembre 2024 montrent une répartition des impacts sur les bâtiments du site Pivdenmach, s’étendant sur une zone de 1,4 km de longueur et 400 m de largeur. À titre de comparaison, le site complet mesure 2 km de long et 1,3 km de large.

Site de l’usine  Pivdenmach à Dnipro
Site de l’usine Pivdenmach à Dnipro

Un total de 19 groupes d’impacts a été identifié, chacun étant clairement visible. Les dégâts, bien que limités, restent significatifs. Il est notable qu’aucun impact ne semble avoir touché des zones situées en dehors des bâtiments.

Gros plan sur le secteur de l’usine touché dnipro
Gros plan sur le secteur de l’usine touché

À ce stade, il est encore difficile de confirmer si les impacts ont précisément ciblé les bâtiments visés, ce qui empêche d’évaluer avec certitude la précision des ogives. Cependant, ces observations permettent de contredire les affirmations selon lesquelles les ogives seraient retombées de manière aléatoire sur la ville.

Comparaison après et avant les impacts sur un bâtiment de l’usine
Comparaison après et avant les impacts sur un bâtiment de l’usine

Quelle utilité opérationnelle pour un tel missile balistique ?

Bien que de nombreux commentateurs aient rapidement affirmé que ce type de missile ne présente aucune utilité opérationnelle et ne relève que d’une simple démonstration de communication, il pourrait en réalité s’avérer pertinent pour certaines cibles spécifiques.

Deux cibles spécifiques semblent particulièrement adaptées à ce missile : les sites AEGIS Ashore Missile Complex situés en Roumanie (Deveselu) et en Pologne (Redzikowo). Ces installations comprennent un bâtiment radar équipé des quatre antennes plaques de l’AN/SPY-1, ainsi que trois groupes de huit lanceurs Mk-41, soit un total de 24 missiles SM-3 Block IIA. Ces derniers, parmi les plus performants au monde, sont conçus pour intercepter des missiles balistiques en exoatmosphérique. Cependant, leur coût élevé, dépassant les 10 millions de dollars par unité, limite leur utilisation.

L’efficacité de ces systèmes face à l’Oreshnik suscite toutefois des doutes. L’apogée des missiles SM-3 Block IIA est estimée autour de 1000 km, altitude maximale d’interception, et cela correspond à peu près à l’altitude où les six têtes de l’Oreshnik se séparent, probablement de 800 à 3000 km d’altitude en fonction de la portée de tir.

Aegis ashore pologne
Site Aegis Ashore Pologne

Plus la distance est courte, plus l’apogée et la séparation des têtes se produisent à une altitude élevée, compliquant l’interception avant dispersion. Les missiles balistiques, en raison de la durée fixe de leur poussée, atteignent un apogée plus élevé lorsqu’ils sont tirés à courte distance, ce qui est ici le cas : les deux sites AEGIS Ashore se trouvent à moins de 1000 km d’une zone de lancement depuis la Russie.

Une fois les têtes libérées, elles sont accompagnées de leurres, rendant leur interception coûteuse et complexe. Peu avant l’impact, chaque tête se fragmente en six sous-munitions. Les images disponibles montrent une faible dispersion de ces sous-munitions, suggérant une séparation à quelques kilomètres d’altitude seulement de l’objectif. Sans guidage individuel, la précision repose donc sur la trajectoire initiale des têtes.

Enfin, pour neutraliser un site AEGIS Ashore, il suffirait que quelques sous-munitions atteignent le bâtiment abritant le radar, rendant une attaque particulièrement efficace contre ces infrastructures stratégiques.

Lors de son « grand oral » du 19 décembre 2024, Vladimir Poutine a proposé, en guise de défi aux Occidentaux, un test grandeur nature sur l’Ukraine, démontrant sa compréhension technique de la question.

Aucun des systèmes anti-missiles actuellement en service, tels que le THAAD, l’ARROW 3 ou le SM-3 Block IIA, ne semble capable d’intercepter efficacement ce missile lorsque sa portée est réduite à moins de 2000 km. Cette réalité conforte l’idée que l’Oreshnik dépasse largement les capacités de défense conventionnelles.

Au-delà de cette démonstration, l’Oreshnik pourrait se révéler tout aussi efficace pour frapper d’autres cibles stratégiques. Ses capacités permettent d’envisager des attaques sur des infrastructures très protégées et de grande envergure, comme des usines industrielles, des chantiers navals ou encore des ports.

Dans ces derniers cas, il pourrait viser des unités navales importantes, notamment des porte-avions ou des navires de débarquement. De même, il représente une menace pour les bases aériennes, notamment au niveau des hangars et des dépôts de carburants par exemple.

L’Oreshnik est-il opérationnellement rentable ?

L’un des principaux arguments avancés par les critiques de l’Oreshnik, outre son supposé manque d’utilité opérationnelle, est son coût jugé prohibitif. En effet, le prix unitaire de ce missile, estimé à environ 20 millions de dollars, représente une valeur équivalente à celle de 15 à 25 missiles de croisière ou hypersoniques, des armes déjà bien intégrées dans l’arsenal russe. À titre de comparaison, son « grand frère », le RS-24, coûte approximativement 30 millions de dollars par unité.

Kh-101
Missile KH-101 sous l’aile d’un T-95MS

Cependant, cet argument économique perd de sa force lorsqu’il s’agit de cibles lourdement protégées. Pour obtenir des résultats comparables à ceux d’un Oreshnik, notamment une trentaine d’impacts sur une cible, il serait nécessaire de tirer environ 150 missiles de croisière, comme les Kh-101. Ce ratio s’explique par le taux d’interception moyen, observé dans le conflit ukrainien, qui atteint 80 % pour ce type de missile face à des défenses aériennes modernes.

Un tel tir massif s’accompagne de nombreuses contraintes. Par exemple, un bombardier Tu-95 ne peut transporter qu’un maximum de huit missiles Kh-101, ce qui impliquerait de mobiliser simultanément 19 appareils pour une seule frappe de cette envergure. Les coûts logistiques et opérationnels d’une telle mission seraient également très importants.

En termes financiers, une salve de 150 missiles Kh-101, dont le coût unitaire est estimé à 800 000 dollars, représenterait un investissement total de 120 millions de dollars. À l’inverse, l’utilisation d’un unique missile Oreshnik, bien qu’évaluée à 20 millions de dollars, s’avère bien plus rentable.

L’Oreshnik en bénéficiant d’une probabilité de coup au but nettement supérieure, voit sa pertinence opérationnelle renforcée. Dans un contexte dans lequel la cible est hautement défendue, ce missile peut donc, non seulement, surpasser les alternatives existantes, mais également se justifier économiquement et stratégiquement.

Conclusion

Il semble que le message transmis par le missile Oreshnik n’ait pas été pleinement saisi en Occident, du moins par les commentateurs des médias « mainstream ». Loin d’être une simple opération de communication, ce missile envoie un signal fort aux Européens : la Russie est capable de contourner toutes nos protections anti-aériennes et anti-missiles, y compris celles qui sont encore en développement, sans avoir à franchir le seuil nucléaire.

Illustration RS-26
Système RS-26 Rubezh

En d’autres termes, aucun site n’est totalement à l’abri, quels que soient les moyens déployés pour le protéger. C’est probablement ce message précis que la Russie cherche à faire passer avec ce tir.

Cependant, il est important de noter que ce missile n’est destiné qu’à des cibles très spécifiques et ne représentera jamais l’armement principal de la Russie. Il n’est pas nécessaire d’en produire des milliers : quelques dizaines, voire une centaine, suffiraient amplement pour atteindre les cibles qu’il peut viser en Europe.

Si nos médias n’ont pas pleinement saisi l’enjeu de ce missile, il est certain que nos états-majors ont parfaitement compris les défis et les implications qu’il comporte pour la sécurité européenne.

Oreshnik, J-36, Geran-2… : les occidentaux ont-ils perdu l’initiative stratégique et technologique mondiale en 2024 ?

Si 2022, et le début de l’agression russe contre l’Ukraine, aura été, pour beaucoup, un point de bascule marquant la fin de l’après-guerre froide, la dynamique alors engendrée a pris plusieurs années afin de se révéler pleinement.

2024 aura été une année charnière à ce sujet, marquée par plusieurs événements majeurs qui vont, sans aucun doute, profondément influencer l’avenir des relations internationales et des rapports de force, dans une géopolitique mondiale en pleine mutation.

Pour comprendre la portée des bouleversements générationnels qui interviendront probablement dans les 12 mois à venir, et qui dessineront une nouvelle carte stratégique mondiale sans aucun rapport avec celle qui fit suite à 1989, il est donc nécessaire, en ce début d’année, de revenir sur les événements intervenus en 2024, qui préparent la transition géostratégique historique à venir.

Dans cette première partie, nous étudierons les quatre événements les plus significatifs concernant le bloc sino-russe, qui apparait de plus en plus, depuis 2022, comme l’adversaire désigné du bloc occidental dans les années à venir. Et comme nous le verrons, la situation, dans ce domaine, au 1ᵉʳ janvier 2024, est à la fois très différente et bien plus préoccupante, qu’elle ne l’était un an plus tôt.

Oreshnik, KN-23, Kinzhal…: le retour au premier plan des missiles balistiques

Jusqu’il y a peu, les missiles balistiques étaient considérés, en occident, comme des armes onéreuses et complexes à employer, ce qui en limitait l’utilisation aux missiles stratégiques de portée intercontinentale. En outre, le traité limitant les armes de portée intermédiaire INF, interdisait à Washington et à Moscou, de posséder ou déployer des missiles balistiques sol-sol d’une portée allant de 500 à 5500 km.

RS-26 Oreshnik IRBM Départ
Oreshnik, J-36, Geran-2... : les occidentaux ont-ils perdu l'initiative stratégique et technologique mondiale en 2024 ? 54

Même après que le traité INF fut dénoncé par les États-Unis et la Russie en 2019, le premier accusant le second de ne pas le respecter (à juste titre semble-t-il), aucune dynamique propre, en occident, ne semblait s’imposer, en dehors de la Corée du Sud.

Dans ce domaine, 2024 aura été une année de transformation, en lien avec l’efficacité constatée de ces systèmes mis en œuvre par les armées russes pour attaquer des cibles en Ukraine, avec des taux d’impact très supérieurs à ceux des missiles de croisière.

Ainsi, en dépit de leurs limitations, les Iskander-M et Kinzhal russes, ainsi que les KN-17 et KN-23 nord coréens, ont mené la vie dure, tout au long de 2024, aux batteries antiaériennes Patriot et SAMP/T ukrainiennes, seules capables de s’opposer à ce type de menace. Dans le même temps, le 30 septembre 2024, une frappe massive de 181 missiles balistiques MRBM iraniens, est parvenue à mettre à mal la défense antibalistique multicouche israélienne, la plus performante et la plus dense en occident, pour atteindre une base aérienne militaire.

Dans le même temps, des attaques menées par des missiles balistiques antinavires de conception iranienne, contre des navires commerciaux transitant en mer Rouge, ont montré l’efficacité de ce concept, mis en œuvre depuis deux décennies en Chine avec des missiles comme le DF-21D.

DF21D
Oreshnik, J-36, Geran-2... : les occidentaux ont-ils perdu l'initiative stratégique et technologique mondiale en 2024 ? 55

C’est cependant la première utilisation du missile IRBM Oreshnik, comme l’usine Pivdenmach à Dnipro, le 21 novembre 2024, qui finit de convaincre les occidentaux de la nécessité de disposer à nouveau de ce type de munitions. Conçu très probablement depuis une vingtaine d’années, en violation du traité INF, ce missile IRBM peut, en effet, transporter à plus de 2000 km 6 MIRV armées d’une tête nucléaire, ou des sous-munitions conventionnelles, comme celles utilisées en Ukraine.

Les caractéristiques de ce missile le mettent hors de portée des systèmes Patriot et Mamba, et rendent son interception par les THAAD, Arrow 3 et SM-3 occidentaux, si pas impossible, en tout cas très difficile. En outre, selon le renseignement ukrainien, la Russie sera bientôt en mesure de produire une vingtaine de ces missiles, conçus spécifiquement pour frapper l’Europe, et non les États-Unis, ressusciter le contexte qui donna naissance à la crise des euromissiles en 1983.

De fait, 2024 aura été une année pivot, ayant fini de convaincre les occidentaux, et les autres, de leur retard dans ce domaine face aux bloc sino-russe, ainsi que de la nécessité de se doter à nouveau, et sur des courts délais, de ce type d’armes capables de frapper la profondeur du dispositif adverse, dans leur version conventionnelle, ou de compléter les armes stratégiques, dans leur version nucléaire.

J-36, J-50, J-35, Type 076…: La Chine n’a plus de retard technologique militaire sur l’Occident

Si les missiles balistiques russes, coréens, chinois et iraniens, ont convaincu les occidentaux de leur mauvaise lecture dans ce domaine, ces mêmes pays ont montré, en 2024, d’autres avancées technologiques significatives, susceptibles de bouleverser l’évolution planifiée du rapport de force entre l’occident et l’alliance de fait qui émerge entre ces quatre pays.

J-36 Avion de combat de 6ᵉ génération CAC chine
Oreshnik, J-36, Geran-2... : les occidentaux ont-ils perdu l'initiative stratégique et technologique mondiale en 2024 ? 56

Ainsi, la fin d’année 2024 aura été l’occasion, pour la Chine, de dévoiler plusieurs de ces avancées majeures. D’abord, à l’occasion du salon aéronautique de Zhuhai, du 12 au 17 novembre, durant lequel furent présentés, entre autres, le J-35A, version terrestre du nouveau chasseur furtif moyen chinois, dérivé du programme FC-31, ainsi que du système antibalistique HQ-19, pendant chinois du THAAD américain.

A cette occasion, les industriels chinois et l’APL, montrèrent qu’ils disposaient, à présent, de moyens faisant jeu égal avec les équipements les plus avancés en service au sein des armées américaines, comme le F-35 A et C, le THAAD, mais aussi le EA-18G Growler, avec les J-15D et J-16D.

Si la présentation du J-35 était plus ou moins, si pas attendue, en tout cas espérée, lors du salon de Zhuhai, la découverte, le 26 décembre, d’un nouveau prototype d’avion de combat revêtant de nombreux attributs de la 6ᵉ génération, fut une surprise totale. Baptisé pour l’heure J-36, cet appareil lourd triréacteur, dispose d’une furtivité multiaspect, et d’une configuration qui apparait bâtie pour les missions à long rayon d’action et à vitesse élevée, tout en disposant d’une puissance électrique qui ne laisse guère de doute quant à son appartenance à une nouvelle génération d’avions de combat.

Si la découverte du J-36 stupéfia les spécialistes, celle du « J-50 », un second prototype d’avions de combat de nouvelle génération, plus compact et bimoteur, fit l’effet d’un coup de massue, dans le monde de l’aéronautique militaire occidentale. Bien que l’on en sache encore peu sur cet appareil, les clichés publiés ne laissent que peu de doutes sur son appartenance à la 5ᵉ génération actuelle, et peut-être à la 6ᵉ, telle que défini par les avionneurs américains et européens aujourd’hui autour des programmes NGAD, SCAF ou GCAP.

Shenyang J-50
Un des rares clichés du « j-50 », un second prototype de nouvelle génération observé dans le ciel chinois le 26 décembre 2024

Si la compréhension des performances et des missions potentielles de ces deux prototypes est insuffisante pour en tirer des conclusions certaines, il ne fait cependant aucun doute que par cette « révélation », certainement orchestrée par les autorités chinoises à l’occasion de l’anniversaire de Mao Tse Dong, la Chine a montré qu’elle était à présent au même niveau technologique que les programmes les plus avancés dans ce domaine en occident.

Le lendemain, ce fut au tour du KJ-3000 d’être observé pour la première fois. Cet appareil s’appuie sur le nouvel avion de transport lourd quadriréacteur Y-20, dont il existe déjà une version de ravitaillement en vol Y-20U, et arbore un radar coupole rotatif AESA pour assurer les missions d’alerte aérienne avancée.

La puissance électrique délivrée par les 4 turboréacteurs WS-20 conférera à l’appareil une puissance de détection très supérieure aux autres modèles d’Awacs chinois, et des performances qui pourraient égaler, voire dépasser, celles du E-7A Wedgetail américain.

KJ-3000
Clichés du KJ-3000 apparu le 27 décembre 2024.

Dans le domaine naval, aussi, la Chine a montré ses capacités à innover, au-delà des équipements inspirés plus ou moins librement des équipements russes ou occidentaux, comme ce fut le cas pour beaucoup de matériels des années 2010. C’est ainsi qu’il est apparu, au cours de l’année, plusieurs programmes toujours mal documentés, mais intriguant, comme celui de ce nouveau sous-marin conventionnel emportant un mini-réacteur nucléaire pour la production électrique en lieu et place du système AIP, ou le début des essais de ce porte-aéronefs léger conçu et fabriqué dans des délais extrêmement courts.

Au-delà du lancement de 2 croiseurs Type 055, de quatre destroyers Type 052DL et de quatre frégates Type 054A/B, les chantiers navals chinois ont également lancé, en fin d’année, un nouveau modèle de porte-aéronefs d’assaut. Dérivé du Type 075, le Type 076 présente la caractéristique d’emporter une unique catapulte électromagnétique et des brins d’arrêt sur son point droit, lui permettant de lancer et récupérer drones lourds et avions de combat, comme un porte-avions léger.

Type 076
Le lancement du Sichuan, le premier porte-aéronefs leger Type 076

Même dans le domaine des armements terrestres, beaucoup plus difficile à observer, tant la Chine maitrise l’information depuis le durcissement du cadre législatif de 2019, il semble que les ingénieurs chinois ne sont pas restés inactifs, avec, notamment, une observation réalisée d’un nouveau modèle de char de combat, qui semblerait davantage répondre à la classification de char moyen, que de char de bataille.

Ainsi, si à la fin de l’année 2023, les planificateurs américains et occidentaux, pouvaient encore tabler sur un éventuel avantage technologique valant coefficient multiplicateur de forces, il apparait, début 2025, que Pékin a considérablement réduit cette certitude, faisant même peser certains doutes sur cette notion, alors que la Chine a démontré des compétences propres parfois plus abouties que celles des États-Unis, comme dans le domaine des systèmes orbitaux de bombardements fractionnés.

Geran-2, Scythe, Shahed…: les drones d’attaque à longue portée s’imposent comme une composante majeure du rapport de force stratégique

Il est un autre domaine dans lequel les occidentaux auront été surpris, tant du point de vue technologique que militaire, au cours de l’année 2024, celui de l’utilisation des drones d’attaque pour mener des frappes stratégiques.

MQ-9 Reaper
Drone MQ-9 Reaper de l’Armée de l’Air et de l’Espace

Jusqu’il y a peu, l’idée dominante était que les occidentaux, et plus particulièrement les États-Unis et Israël, avaient une avance sensible, à l’échelle de la planète, dans le domaine de l’utilisation des drones, qu’ils soient aériens, navals ou sous-marins. Ce sont, en effet, les États-Unis qui, les premiers, produisirent des drones lourds armés, comme le MQ-1 Predator et le MQ-9 Reaper, dotés de munitions air-sol pour mener des frappes de précision, à partir d’un appareil capable de tenir la posture pendant plus de vingt heures.

Les israéliens, quant à eux, furent les premiers à employer les drones de reconnaissance, dès 1983 en Syrie, pour éliminer les batteries antiaériennes adverses, et à developper des drones d’attaque, à mi-chemin entre le missile et le drone.

Ce furent toutefois les iraniens qui perçurent les premiers le potentiel stratégique de ces drones. Développé à la fin des années 2010, le drone d’attaque Shahed-136 a montré toute la pertinence de son concept aux mains des militaires russes, en Ukraine. Celui-ci cumule, en effet, une longue endurance, capable de frapper des cibles à plus de 1500 km de distance, et sa précision grâce à son guidage GPS, délivrant les 50 kg d’explosif à quelques mètres seulement, de la cible visée.

Évoluant à basse altitude et à relativement faible vitesse, le Shahed est évidemment vulnérable. Mais il présente un atout incomparable : son prix. En effet, le drone peut être produit industriellement en grande quantité, pour un prix de l’ordre de quelques dizaines de milliers de $, soit beaucoup moins cher que n’importe quel missile employé pour l’intercepter. En outre, il est facile à assembler, et peut être produit en grande quantité, sur des délais particulièrement courts.

Geran-2
Les ingénieurs russes modifient rauglièrement le geran-2 pour s’adapter aux contre-ùesures ulrainiennes

Moscou a très rapidement compris tout l’intérêt de cette nouvelle munition, et acheta, au-delà des premiers milliers de drones livrés par Téhéran, la licence pour produire une version locale baptisée Geranium, ou Geran.

D’arme de frappe ponctuelle, le Geran russe était devenu une arme de frappe stratégique, conçue à la fois pour épuiser les défenses aériennes ukrainiennes, pour libérer les espaces nécessaires aux frappes par missiles de croisière, plus destructives, mais également pour attaquer des frappes de moindre valeur, qui trouve dans son ampleur son efficacité stratégique.

Si l’utilisation des Shahed en Ukraine a débuté à l’automne 2022, c’est bien en 2024 qu’elle s’est systématisée dans le but de mener des frappes stratégiques combinées à des frappes de missiles de croisière et balistique, en vue de détruire les infrastructures énergétiques et de communication ukrainiennes, sans que la parade ait encore été trouvée côté ukrainien ou occidental, même si Kyiv a développé ses propres drones d’attaque longue portée, comme le AQ400 Scythe.

Le théâtre ukrainien n’est pas le seul à avoir vu la menace des drones d’attaque s’étendre. Ainsi, en mer Rouge, la menace des drones Houthis est prise très au sérieux par les marines occidentales chargées de protéger le trafic commercial, avec le même écueil que représente l’utilisation d’un missile à un million de $, pour abattre un drone qui n’aura pas couté plus de 25,000 $ à produire.

Usine drones d'attaque Geranium-2
Production en grande série des drones Geranium par la Russie

Surtout, plusieurs pays ont, eux aussi, lancé leurs propres programmes en vue de se doter de drones d’attaque en grande quantité, pour saturer les défenses potentielles de l’adversaire. C’est notamment le cas de la Corée du Nord, ainsi que du Pakistan, ou encore de la Chine.

Étonnamment, aucune des grandes armées occidentales, en dehors de la Turquie, semble s’être engagée dans la conception de ce type de munitions à longue portée et à bas cout, restant fidèle à l’utilisation des missiles de croisière, voire de futurs missiles balistiques, pour mener des attaques dans la profondeur de l’adversaire.

En revanche, de très nombreuses initiatives ont été lancées pour tenter de contrer cette menace, allant d’armes à énergie dirigée (laser, micro-ondes), aux missiles sol/surface-air à bas cout, en passant par différentes solutions d’artillerie et de railgun, et de guerre électronique.

Moscou-Pyongyang : l’alliance russo-coréenne bouleverse le rapport de force en Ukraine, en Europe et en Corée.

Si les adversaires auto-désignés de l’occident ont montré de nouveaux équipements et de nouvelles doctrines lors de l’année 2024, venus surprendre le bloc occidental, cela aura été, sans conteste, l’arrivée de troupes nord-coréennes en Russie, qui aura représenté l’événement le plus significatif, sur le plan géopolitique, de cette année.

Mise à l’index des occidentaux, dès le mois de février 2022, et faisant l’objet de nombreuses sanctions économiques de la part des États-Unis et des Européens, la Russie est apparue, un temps, très isolée sur la scène internationale, suite à l’entame de son offensive en Ukraine.

Traité Kim jong un Poutin
Oreshnik, J-36, Geran-2... : les occidentaux ont-ils perdu l'initiative stratégique et technologique mondiale en 2024 ? 57

Deux pays ont toutefois rapidement répondu présent à Moscou. Faisant, eux aussi, l’objet de sévères sanctions internationales, mises en oeuvre avec l’aval de Moscou soit dit en passant, l’Iran comme la Corée du Nord ont vu, dans ce conflit, le moyen de briser leur propre isolement, en se rapprochant d’un nouveau bloc sino-russe qui ne disait pas son nom.

Ainsi, dès la fin de l’été 2022, Téhéran envoyait des drones d’attaque Shahed-136 en Russie, alors que la Corée du Nord commençait à alimenter les armées russes en obus et roquettes d’artillerie.

Si les relations avec l’Iran, comme avec la Chine, n’ont jamais dépassé un certain seuil transactionnel, la Corée du Nord, et son dirigeant Kim Jong Un, ont décidé de pleinement jouer la carte russe. Après les munitions d’artillerie, Pyongyang entama, ainsi début de 2024, l’envoi de missiles balistiques à courte portée KN17 et KN23, proches des Toshka et Iskander russes.

Pour marquer ce rapprochement, Vladimir Poutine répondit en juin 2024 à l’invitation de son homologue coréen, et se rendit à Pyongyang à l’occasion d’une visite officielle pour, notamment, signer un accord de défense valant alliance réciproque. C’est dans ce cadre que, suite à la percée ukrainienne dans la région de Koursk, la Corée du Nord accepta d’envoyer plusieurs milliers de soldats en Russie, pour répondre à la demande de Moscou.

Pour l’heure, il semblerait que 12 à 15,000 militaires nord-coréens ont été déployés en Russie, pour combattre en particulier autour du saillant de Koursk. Selon les informations diffusées par les armées ukrainiennes, les combattant nord-coréens souffriraient de lourdes pertes, et seraient loin d’être aussi efficace que les troupes russes qu’elles côtoient.

soldats nord-coréens
Oreshnik, J-36, Geran-2... : les occidentaux ont-ils perdu l'initiative stratégique et technologique mondiale en 2024 ? 58

Pour autant, le déploiement du contingent nord-coréen autour de Koursk, a permis à l’état-major russe de ne pas alléger son dispositif dans le Donbass et face à Zaporojie, pour poursuivre sa difficile offensive dans ce secteur.

Ce déploiement nord-coréen, qui pourrait atteindre 100.000 hommes selon certaines sources, n’a toutefois pas pour seul objectif qu’un rééquilibrage du rapport de force local. En effet, il constitue la matérialisation d’une alliance russo-coréenne, qui tend à profondément faire évoluer les rapports de forces présents et à venir, en Europe, comme sur la péninsule coréenne.

D’abord, parce que l’implication et le soutien de Pyongyang à Moscou, n’est certainement pas gratuit. Tout porte à croire, en effet, que Kim Jong Un aura négocié avec Vladimir Poutine d’importantes compensations économiques et surtout technologiques, pour moderniser ses forces armées, qui utilisent encore aujourd’hui, des équipements datant des années 70 ou 80.

Or, la modernisation de certaines composantes des forces armées nord-coréennes, notamment dans le domaine des forces aériennes, de la flotte sous-marine et de la défense aérienne, serait en mesure de neutraliser rapidement l’efficacité de la doctrine trois axes, mise en œuvre par les armées sud-coréennes, pour contenir la menace nucléaire de son voisin.

MIG-29 forces aériennes nord-coréennes
Oreshnik, J-36, Geran-2... : les occidentaux ont-ils perdu l'initiative stratégique et technologique mondiale en 2024 ? 59

Des progrès dans le domaine des missiles, de la miniaturisation des têtes nucléaires et du spatial, seraient également en mesure de profondément transformer le rapport de force en Corée. En outre, les armées nord-coréennes n’avaient plus combattu depuis 1952, et l’épreuve du feu, en Ukraine, sur un théâtre moderne de très haute intensité, sera certainement riche d’enseignement, tout au moins pour ceux qui survivront.

N’oublions pas, enfin, qu’en cas de conflit en Corée, Moscou pourrait, au titre de l’alliance, intervenir aux côtés des forces nord-coréennes, notamment pour compenser certaines de ses faiblesses les plus importantes, en matière de forces aériennes, de renseignement spatial, de guerre électronique et de défense antiaérienne.

Côté russe, au-delà de l’aide ponctuelle autour de Koursk, cette démonstration permet à Moscou de faire évoluer la perception du rapport de force en Europe, en cumulant ses propres 2 millions de soldats, au 1,2 million de soldats nord-coréens.

Même si les troupes de Pyongyang ne s’engageraient probablement pas en Europe, leur présence permettrait de libérer certaines formations militaires russes déployées en zone Vostok (est), Kavkaz (Caucase) ou Tsentr (centre), pour renforcer ses forces Zapad (Ouest), face aux européens. De fait, l’alliance russo-coréenne, a le potentiel de rapidement redessiner les rapports de force en Europe comme en Corée, alors même que ces deux pays apparaissaient précisément très affaiblis du fait de leur isolement.

Conclusion

On le voit, en bien des aspects, le monde en janvier 2025, ressemble beaucoup plus à celui d’il y a soixante ans, qu’à 2015. Qui plus est, en une seule année, la confrontation potentielle entre les deux blocs qui se dessinent, les occidentaux avec à leur tête les américains d’un côté, et le bloc sino-russe, auquel participent également l’Iran et la Corée du Nord, de l’autre, est devenue plus crédible mais aussi beaucoup plus imprévisible.

Sommet de Washington de l'OTAN en 2024
Sommet de l’Alliance Atlantique de Washington 2024

Ainsi, dans plusieurs domaines technologiques stratégiques, comme les missiles balistiques ou les drones d’attaque, il apparait que les russes, chinois, coréens et iraniens, disposent à présent d’une avance technologique, et surtout industrielle et doctrinale, notamment pour mener des frappes conventionnelles à portée stratégique, contre lesquelles les occidentaux sont très mal préparés, surtout lorsque ces frappes sont accompagnées d’attaque saturante de drones d’attaque à longue portée, alors qu’aucun d’eux dispose des moyens nécessaires pour efficacement protéger leurs infrastructures stratégiques.

Pire encore, dans les domaines traditionnels d’excellence technologique des occidentaux, l’aéronautique et le naval, la Chine a montré, au cours de l’année 2024, qu’elle avait entièrement comblé son retard sur les programmes les plus avancés aux États-Unis et en Europe, et pourrait même prendre la tête de cette course dans la course aux armements, privant là aussi, l’occident, du contrôle de la situation.

Enfin, l’émergence d’une alliance militaire entre Moscou et Pyongyang, redessine en profondeur les rapports de forces en Europe comme sur la péninsule coréenne, sans que ni les armées européennes, ni celles de Séoul, aient anticipé un tel bouleversement.

Le fait est, aujourd’hui, le bloc sino-russe, même s’il ne constitue pas une véritable alliance militaire comme l’OTAN, apparait en position de force, sur la scène géopolitique internationale, en donnant aussi bien le tempo de nombreux domaines technologiques militaires, qu’en redessinant, à sa guise, les rapports de force sur des théâtres critiques.

Il faudra certainement que les américains, européens et alliés de la sphère Asie-Pacifique, acceptent de remettre en question leurs propres certitudes, certes confortables, mais héritées d’une période révolue, s’ils entendent efficacement relever le défi qui se dessine rapidement à présent.

Un nouveau prototype d’avion de combat de 6ᵉ génération chinois est apparu

Depuis quelques heures, les réseaux sociaux sont envahis de photos et vidéos montrant un nouveau prototype d’avion de combat de 6ᵉ génération chinois en vol, accompagné d’un J-20.

Si les rumeurs allaient bon train ces dernières semaines au sujet de l’existence de cet appareil triréacteur à aile en diamant, et dépourvu d’empennage vertical, les spécialistes du sujet restaient cependant très prudents à cet égard, d’autant que l’appareil présentaient de fortes ressemblances avec le programme de démonstrateurs hypersoniques, révélé il y a peu par les médias chinois.

Alors oui, Meta-Defense est censé être en vacances. Mais une telle information ne pouvait patienter jusqu’au début de l’année prochaine, tant elle est riche d’enseignements et de conséquences potentielles.

Vidéos et photos à l’appui, la Chine a effectué le premier vol d’un programme d’avion de combat de 6ᵉ génération

Depuis quelques heures, les réseaux sociaux chinois ont commencé à fourmiller de photos et de vidéos présentant ce qui apparait être un nouveau prototype d’avions de combat chinois.

C’est la vidéo ci-dessus qui a lancé la dynamique, montrant un appareil reprenant les attributs généralement attribués à la 6ᵉ génération des avions de combat, avec une silhouette, de toute évidence, conçue pour la furtivité, mais reprenant, également, certains aspects du programme de drones hypersoniques chinois, rendu public il y a quelques semaines par Pékin.

L’appareil a été observé et filmé en vol, accompagné par un J-20, ce qui permet de se faire une idée de sa taille, sensiblement plus long et doté d’une envergure de plusieurs mètres supérieure aux 13 m du J-20, aujourd’hui encore, le plus moderne des avions de combat en service au sein des forces aériennes de l’Armée Populaire de Libération.

Cette comparaison permet de supputer que le prototype s’inscrit dans la gamme des chasseurs lourds, ou des chasseurs bombardiers, avec une masse à vide supérieure ou égale à 20 tonnes, et une masse max au décollage, qui doit dépasser les 45 tonnes.

Le fait qu’il soit accompagné par un J-20 en livrée expérimentale jaune, indique aussi que l’appareil est très probablement construit par CAC (Chengdu Aircraft Corporation), à l’origine du J-20, le premier chasseur de 5ᵉ génération chinois, et du J-10 avant lui, premier chasseur pleinement de 4ᵉ génération et entièrement conçu en Chine, sans retroconception d’un modèle russe ou soviétique.

Une configuration aérodynamique proche de celles évoquées pour les programmes NGAD et F/A-XX américains

La configuration aérodynamique de l’appareil interpelle au premier regard. Avec des ailes en diamant, l’absence d’empennage vertical et ses entrées d’air triangulaire sous apex, celui-ci se rapproche, en de nombreux aspects, d’importantes ressemblances avec certaines vues d’artiste publiées par Lockheed Martin, Northrop Grumman et Boeing dans les cadres des programmes américains NGAD de l’US Air Force et F/A-XX de l’US Navy.

Cette configuration permet de renforcer la furtivité multiaspect de l’appareil, notamment en limitant les phénomènes de résonance électromagnétique face à certaines longueurs d’ondes, permettant aux radars UHF et VHF de mieux détecter les appareils furtifs d’aujourd’hui, conçus principalement pour des fréquences plus élevées, comme la Bande X, principalement en secteur frontal.

De fait, il est très probable que le prototype de CAC représente un effort pour developper rapidement un avion de combat de 6ᵉ génération chinois, avec un calendrier visant 2030, ou peu de temps après, comme c’était le cas, jusqu’il y a peu, du programme NGAD américain.

Depuis, l’US Air Force a suspendu ce programme, et l’US Navy a reporté le sien au-delà de 2040, dans les deux cas, pour des raisons budgétaires. On peut penser que l’apparition en vol du prototype chinois, pèsera lourdement dans les arbitrages qui doivent rapidement être menés par les deux principales forces aériennes occidentales, maintenant que tout indique que les forces aériennes chinoises seront bien dotées de ces nouveaux appareils, sous peu.

Une configuration trireacteur qui interroge

Toutefois, l’aspect le plus surprenant de cet appareil, n’est pas son appartenance apparente à la 6ᵉ génération, ni son calendrier visiblement bien plus avancé qu’anticipé jusque-là, mais sa configuration spécifique propulsive. En effet, l’appareil semble bien être doté non pas de la classique configuration bimoteur pour les chasseurs lourds et les chasseurs bombardiers, mais d’une configuration trimoteur.

vue arrière 6eme génération CaC
Vue arrière du prototype. il semble qu’en dehors de ce qui ressemble à des aerofreins, l’appareil soit dépourvu de surfaces de contrôle aerodynamiques.

On peut naturellement penser que ce troisième moteur servira à compenser la prise de masse de l’appareil, de sorte à conserver un rapport poussée-poids favorable pour mener des opérations d’interception, ou pour conserver une vitesse de croisière supersonique sans utiliser la post-combustion, la super-croisière.

Toutefois, deux WS-10 suffisent déjà à produire une poussée sèche de plus de 17 tonnes, et de 27 tonnes avec post-combustion, ce qui ouvre de nombreuses perspectives pour qu’à l’avenir, les moteurs chinois soient capables de produire la poussée nécessaire pour réponse à ce cahier des charges, sans ajouter de 3ᵉ moteur.

Dans le même temps, on ne peut s’empêcher de remarquer les similitudes de formes et de configuration entre ce programme d’avion de combat, et le programme de démonstrateurs chinois destinés à expérimenter le vol hypersonique, présenté il y a quelques semaines, avec les vols des avions sans pilote MD-19 et MD-22.

Or, le MD-19 (visible ci-dessous) a, lui aussi, une configuration trimoteur, avec deux turboréacteurs classiques pour le vol sub et supersonique, et très probablement un scramjet pour le vol supersonique élevé et hypersonique, en position centrale.

On ne peut, dès lors, écarter que la configuration trireacteur du nouveau prototype de CAC, repose, elle aussi, sur un assemblage de deux turboréacteurs WS-10, identiques à ceux du J-20, pour le vol subsonique et supersonique bas, et d’un Scramjet destiné aux vols à très hautes vitesses, lorsque les turboréacteurs classiques ne sont plus capables de soutenir la vitesse du flux d’air.

On remarque également, à ce titre, que le prototype pourrait être équipé d’un système de gouvernes par flux aérodynamiques, et non de gouvernes mobiles. Cette technologie est expérimentée par les ingénieurs chinois depuis plusieurs années. Ainsi, en février 2023, le Centre de recherche et de développement de l’aérodynamique situé dans la province du Sichuan a publié un article revendiquant les essais en vol d’un appareil doté de cette technologie, au nez et à la barbe des équipes américaines impliquées dans un programme similaire baptisé CRANE.

La Chine montre qu’elle est, à présent, en avance sur la construction aéronautique militaire occidentale

La publication de ces photos et vidéos, apparues ce jour sur les réseaux sociaux chinois, montrant ce qui peut être le premier vol d’un nouveau programme de chasseur ou chasseur bombardier de 6ᵉ génération chinois, est sans conteste une profonde humiliation pour les États-Unis, et pour toute l’aéronautique militaire occidentale.

air force j 20 Aviation de chasse | Actualités Défense | Construction aéronautique militaire
CAC a été l’avionneur des pas générationnels chinois, avec le J_10 en 1998, et le J-20 en 2011.

En effet, alors qu’en 2000, les forces aériennes chinoises étaient encore composées très majoritairement de copies d’avions de combat soviétiques, et que son industrie aéronautique parvenait à peine à présenter le J-10, l’équivalent des F-16 et Mirage 2000 entrés en service 20 ans plus tôt, c’est aujourd’hui un prototype chinois qui ouvre le bal des chasseurs de 6ᵉ génération, plusieurs années avant qu’un modèle équivalent américain ou européen puisse prendre l’air.

Cette situation n’est pas sans rappeler la stupeur américaine lorsque le MIG-25 soviétique fit son premier vol en 1964, surclassant très nettement, en vitesse et plafond, tout ce qui était sur les planches à dessin des avionneurs américains à ce moment-là.

Bien évidemment, la configuration de l’appareil observé en vol, ne suffit pas, à elle seule, à attester de l’arrivée prochaine de chasseurs de 6ᵉ génération au sein de l’APL. En effet, cette nouvelle génération d’avions de combat repose, avant tout, sur sa capacité à contrôler des drones de combat, pour obtenir une réponse opérationnelle homogène et étendue, sensiblement supérieure à celle des appareils de génération précédente.

Elle montre cependant que les ingénieurs chinois sont, à présent, capables de concevoir des plateformes de combat aérien au moins aussi évoluées, si ce n’est davantage, que leurs homologues occidentaux, avec le risque, bien sensible à présent, de voir le rapport de forces technologique changer de camp dans les années à venir.

Conclusion

Le vol observable du nouveau prototype de CAC va, sans le moindre doute, entrainer de nombreuses réactions en occident. À commercer par les États-Unis, qui ne peuvent plus, à présent, retarder leurs propres programmes NGAD et F/A-XX.

programme NGAD vue d'artiste
Le prototype de CAC semble très proche des vues d’artiste du NGAD americain (Ici Lockheed MArtin)

En dépit des rodomontades d’Elon Musk, au sujet de l’obsolescence supposée des avions de combat pilotés, il y a fort à parier, à présent, que dans un avenir très proche, l’US Air Force et l’US Navy relanceront leurs programmes NGAD et F/A-XX, avec des objectifs raccourcis et, potentiellement, de nouveaux crédits.

Il est, en effet, peu probable que Donald Trump accepte sans broncher la démonstration de forces technologique chinoise, qui viendrait tailler en brèche son discours de supériorité américaine dans ce domaine, d’autant qu’il pourra faire porter la responsabilité de la situation à son prédécesseur.

L’arrivée de ce nouvel appareil, dont on ignore encore s’il s’agit d’un successeur au J-20, au J-16 ou au JH-7, va également ébranler le calendrier des programmes européens, et plus particulièrement du SCAF franco-allemand (+ Espagne et Belgique). En effet, alors que la Chine va à présent engager son programme d’essais concernant un appareil de 6ᵉ génération, le démonstrateur européen, lui, ne volera pas avant 2029, et n’entrera pas en service avant 2040, en respectant le calendrier actuel.

Or, si la Chine reste encore sinocentrée à ce jour, ses ambitions mondiales la pousse à étendre son influence, notamment en Afrique, au Caucase et au Moyen-Orient, entrainant de possibles confrontations avec la sphère européenne, sans même parler de la dépendance du vieux continent aux importations et exportations avec l’Asie et ces différents théâtres.

NGF programme SCAF
Le SCAF est-il toujours sur le bon calendrier en visant une entrée en service en 2040 ?

Ainsi, comme pour la première utilisation du missile Oreshtnik russe, il y a quelques semaines, l’apparition du prototype chinois, marque le départ d’une nouvelle course aux armements, qui n’aura rien à envier aux deux précédentes, qui se sont déroulées de 1949 à 1962, d’abord, puis de 1965 à 1989, ensuite.

Reste à voir, à présent, si les dirigeants occidentaux feront preuve de la même clairvoyance et détermination qu’Eisenhower, Kennedy, De Gaulle, Thatcher ou Reagan, en leurs temps, et avec leurs sensibilités respectives, ou s’ils resteront figés comme ils le sont depuis 2012, lorsqu’il est devenu évident que Moscou et Pékin allaient suivre des trajectoires de confrontation, sans réaction de la part des occidentaux ?

Meta-defense part en vacances, rendez-vous le 3 janvier 2025 !

Chers lecteurs et chers abonnés,

Après 51 semaines de publication sans interruption, et plus de 430 articles publiés, meta-defense va prendre quelques jours de repos, pendant ces fêtes de fin d’année, histoire de récupérer un peu, et de recaler les gyros.

Rendez-vous donc le 3 janvier, pour une nouvelle année d’analyses et d’actualités sur les questions de défense françaises, européennes et internationales, mais aussi pour quelques nouveautés à destination des abonnés.

En vous souhaitant d’excellentes fêtes,

Le Congrès US mise sur la construction navale et la flotte commerciale américaine face au défi géopolitique chinois

Dans une économie globale qui s’est très largement mondialisée, le poids des flottes commerciales et les capacités de construction navale des grandes puissances, est le plus souvent passée au second plan des préoccupations stratégiques des gouvernants, préférant se focaliser sur la construction d’une puissance militaire immédiate, et d’une économie florissante, faute d’être robuste.

Alors que les flottes commerciales transportent 3 à 6 billions de $ de marchandises chaque année, ce manque de vigilance a permis à la Chine de prendre une position plus que dominante, dans ces deux domaines, avec plus de 5500 grands navires commerciaux sillonnant les mers du Globe, produits par une multitude de chantiers navals s’étant taillée la part du lion de ce marché critique pour l’économie mondiale.

Si les européens continuent de faire la politique de l’autruche à ce sujet, ce n’est plus le cas des États-Unis. Le Congrès US vient, en effet, de présenté un projet de loi baptisée SHIPS (Shipbuilding and Harbor Infrastructure for Prosperity and Security) for America, qui veut redonner au pays le contrôle de sa flotte commerciale tout en stimulant la construction navale civile comme militaire.

De toute évidence, les sénateurs américains anticipent la détérioration rapide et inévitable des tensions internationales, spécialement avec la Chine, obligeant le pays à reprendre les rênes de ce volet stratégique pour son économie et sa défense, avec, en ligne de mire, l’idée que la puissance navale a été au cœur du succès des États-Unis, lors des deux guerres mondiales.

La construction navale chinoise produit ses navires 230 fois plus vite que les chantiers navals américains

La loi SHIPS for America débute par une série de statistiques et de données, toutes plus préoccupantes les unes que les autres. Ainsi, on apprend qu’aujourd’hui, la flotte commerciale américaine n’aligne que 80 navires océaniques, contre 5500 mis en œuvre par la seule flotte chinoise.

construction navale port de shangai
Port commercial de Shangai.

Ces navires américains ne transportent, dans les faits, que 2 % de l’ensemble des approvisionnements transitant par voie maritime à destination ou à partir des États-Unis, avec à peine 12,000 marins civils américains pour assurer le transport des matériels, des biens et des matières premières indispensables au bon fonctionnement de l’économie du pays.

La situation est encore plus détériorée dans le domaine de la construction navale, alors que les trois quarts de chantiers navals américains qui existaient, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, ont cessé leur activité, ne laissant plus que 20 infrastructures industrielles exploitables aujourd’hui.

Ces infrastructures sont, par ailleurs, en très mauvais état, avec des besoins d’investissements et de modernisation estimés à 163 Md$ pour les ports, 6,8 Md$ pour les voies navigables, ou encore 125 Md$ pour la rénovation des différents ponts qui enjambent ces voies navigables permettant le transit naval.

Aujourd’hui, le carnet de commande de ces chantiers navals américains, est principalement constitué de navires à destination de l’US Navy, des US Coast Guard ou des différentes administrations, alors que seuls 5 navires commerciaux océaniques sont en construction dans le pays, contre un carnet de commande de 1,700 navires similaires, pour les chantiers navals chinois, soit un rapport de 1 pour 230.

Le Congrès US présent la nouvelle loi SHIPS for America pour quadrupler la flotte commerciale américaine d’ici à 10 ans

Pour le Congrès des États-Unis, cette situation représente, à présent, une vulnérabilité stratégique pour le pays, son économie et sa capacité à soutenir un effort militaire prolongé. C’est dans ce contexte qu’a été rédigé la nouvelle loi SHIPS for America, visant précisément à donner l’impulsion nécessaire pour rapidement inverser cette situation de vulnérabilité extrême.

port Etats-unis
Seul 2 % du fret maritime des Etats-Unis est transporté par des navires américains.

La loi, elle-même, est issue d’une initiative bipartisane rassemblant les deux chambres, avec à sa tête, le sénateur Démocrate de l’Arizona, Mark Kelly, rejoint par le sénateur Républicain de l’Indiana, Todd Young, le représentant Démocrate de Californie, John Garamendi, et le représentant Républicain du Missouri, Trent Kelly.

L’objectif de cette loi est de créer un contexte économique, politique et social, permettant de relancer rapidement la construction navale civile et militaire dans le pays, ainsi que d’étendre, tout aussi rapidement, le nombre de marins et personnels qualifiés pour construire, entretenir et mettre en œuvre ces navires.

L’objectif quantitatif est, quant à lui, particulièrement ambitieux puisque la Loi vise à construire et armer, dans la décennie suivant son adoption, 250 navires commerciaux océaniques américains, ce qui reviendrait à plus de quadrupler la flotte commerciale civile du pays, en 10 ans seulement, et à lancer près de 30 à 35 navires jaugeant plusieurs dizaines de milliers de tonnes, voire plus de 100.000 tonnes, chaque année, d’ici à 2 à 3 ans seulement.

Un ensemble de mesures pour relever les défis maritimes et économiques à venir

Pour y parvenir, la loi SHIPS for America, prévoit de libérer des crédits fédéraux, prélevés notamment sur les provisions de dépenses administratives de l’Administration des Transports (30 m$/an), autant sur les dépenses administratives des gardes côtes des États-Unis, et 2 m$/an en provenance de la Commission fédérale maritime.

construction navale USA
L’essentiel des capacités de construction navale des Etats-Unis est dédié à la production de navires militaires ou à destination des administrations US.

Ces fonds ne représentent, cependant, qu’une infime partie des investissements nécessaires. Ceux-ci proviendront, en effet, dans leur immense majorité, de fonds privés, la loi prévoyant un ensemble de mesures pour stimuler et rendre attractifs les investissements, mais aussi les carrières, dans la construction navale et le transport maritime.

Parmi elle, on trouve un crédit d’impôts de 25 % concernant les investissements industriels dans la construction navale et les chantiers navals, et de 33 % pour la construction de nouveaux navires commerciaux ou la modernisation et la mise en conformité de navires existants vers cette fonction.

Un Centre d’innovation orienté vers la construction navale sera également créé, alors qu’un comité sera formé pour reprendre et adapter l’encadrement législatif jugé trop contraignant de cette activité.

Un vaste programme destiné à accroitre l’attractivité des carrières maritimes commerciales et industrielles sera également lancée. Elle sera, elle aussi, accompagnée d’une adaptation des contraintes légales qui encadrent ces fonctions, et d’un important effort de formation et de rétention dans ces deux domaines.

La Loi prévoit également d’imposer rapidement l’utilisation de navires américains (et construits aux États-Unis), armés d’équipages, eux aussi, américains, pour le transport maritime de biens ou d’équipements liés aux administrations fédérales du Pays. Cette mesure pourrait d’ailleurs être étendue, selon le texte, à une partie des échanges commerciaux navals avec la Chine, d’ici à la fin de la décennie.

Enfin, la loi SHIPS for America prévoit de créer un poste de Conseiller à la sécurité maritime, qui sera directement rattaché au Président des États-Unis, et de créer un Bureau à la Sécurité maritime rassemblant les grandes agences et administrations américaines, pour diriger et superviser la mise en œuvre des moyens fédéraux dans ces deux domaines, sous le contrôle du GAO.

Ce comité sera sous la présidence du Conseiller à la sécurité maritime, et rassemblera, entre autres, les autorités militaires (Secrétaire à la défense, Secrétaire à la Navy, commandant des gardes côtes, commandant du Sea Lift…) et les autorités civiles (Secrétaire au transport, secrétaire au commerce, secrétaire à la sécurité intérieure, secrétaire d’État…), et devra être rassemblé sous les 90 jours ayant suivi la promulgation de la loi.

L’économie américaine se prépare à une conflagration élargie dans le monde

Bien que la loi SHIPS for America peut être interprétée comme à visée économique et protectionniste, sa dimension stratégique apparait dès l’entame du texte.  » Les gouvernements et l’industrie privée ont affaibli la construction navale et la main d’œuvre de transport commerciale des États-Unis, contribuant au déclin des flottes commerciales américaines pour alimenter le marché national et les armées US en temps de guerre« .

Liberty Ships
Des 80 chantiers navals américains ayant produit près de 10.000 Liberty Ships pendant la seconde guerre mondiale, il n’en reste que 20, aux infrastructures et capacités productives attrophiées, aujourd’hui.

Et d’ajouter « Au travers de l’histoire, la force d’une Nation maritime a toujours été liée à la puissance de son industrie de construction navale, et les États-Unis ont gagné deux guerres mondiales en s’appuyant sur une puissante industrie navale« .

Ces deux phrases portent l’ensemble des raisons justifiant la rédaction de la Loi SHIPS, et de l’indispensable et urgente prise de conscience de la vulnérabilité stratégique des États-Unis, de son économie, et de ses armées, du fait de cette seule faiblesse.

Comme évoqué dans de précédents articles, l’introduction de la loi SHIPS for America met en évidence deux constats, la surprise stratégique dans laquelle se trouvent, aujourd’hui, les États-Unis, et avec eux, l’occident dans son ensemble, face à la montée en puissance industrielle, économique et militaire de la Chine, d’une part ; et le caractère presque inévitable d’une future conflagration mondiale structurée autour de la compétition sino-américaine, de l’autre.

Si la nature et la forme de cette confrontation reste encore incertaine, il est certain que le Congrès américain anticipe une rupture prochaine des relations commerciales entre les deux pays, et, possiblement, l’émergence de conflits opposant ces deux super-puissances, directement ou par proxy, obligeant les États-Unis à se doter, à nouveau, des moyens navals pour assurer le bon fonctionnement du pays, mais aussi pour relever le défi que pose la construction navale militaire chinoise, aujourd’hui.

Conclusion

Alors que l’attention tend à se concentrer sur la construction de moyens militaires, ou le budget des armées, pour évaluer la perception des États du risque géopolitique, ce sont, en fait, les mesures visant à transformer structurellement, les pivots économiques et sociaux d’un pays, qui en disent le plus sur les intentions à moyen et longs termes de ses dirigeants.

construction uss kennedy
la construction navale commerciale constitue un vase d’expansion naturel pour la construction militaire.

Ainsi, ce ne sont pas tant l’arrivée des croiseurs Type 055 ou du porte-avions Fujian que les fantastiques efforts produits pour developper et étendre la construction navale militaire comme civile, qui montrent les ambitions navales chinoises, ni la stratégie à venir de Pékin pour s’emparer de Taïwan.

De même, c’est la transformation de la politique industrielle et du contrat social russe, à partir de l’hiver 2023, qui permet de comprendre les objectifs à moyens et longs termes de Vladimir Poutine, et l’inévitable confrontation avec l’OTAN, pour laquelle il prépare son pays.

Il en va de même aux États-Unis. La nouvelle loi SHIPS for America porte en elle, en effet, au-delà de ses objectifs quantitatifs, une prise de conscience de la confrontation sino-americaine à venir, et de la fin de la période post-guerre froide, et de ses espoirs de mondialisation très idéalisés.

Bien entendu, les questions et prises de conscience qui ont amené les sénateurs et représentants américains, à rédiger cette loi, s’extrapolent presque intégralement à l’Europe, encore plus dépendante du transport commercial maritime que les États-Unis, et dont la plupart des capacités de construction navale commerciale ont été abandonnées dans les années 80 et 90, au profit de la Corée du Sud et du Japon, d’abord, puis de la Chine.

Toutefois, rien n’indique, à ce jour, que les dirigeants européens soient prêts à renoncer au rêve mondialiste, pour sécuriser leurs approvisionnements stratégiques, et réduire leur dépendance, lorsque c’est possible, vis-à-vis des indispensables ressources naturelles. La dépendance de certains pays aux échanges commerciaux internationaux, tend, dans ce domaine, à paralyser toute initiative raisonnable, susceptible de renforcer la résilience européenne à ce sujet.