dimanche, novembre 30, 2025
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Peut-on construire l’autonomie stratégique européenne sans Europe de la Défense globale ?

Après la Ministre des Armées, Florence Parly, s’est au tour du général Lecointre, Chef d’Etat-Major des armées, de plaider pour une Europe disposant d’une réelle autonomie stratégique et technologique. Tous deux estiment en effet que, si les Etats-Unis restent un allié très proche de la France et de l’Europe, la trajectoire prise ne permet plus de pouvoir baser la Défense du pays et du continent sur la base d’une dépendance marquée vis-à-vis de Washington. En outre, l’un comme l’autre pensent que le phénomène en cours outre atlantique n’est pas la seule résultante du caractère particulier du président Trump, mais bien un mouvement plus profond et donc, plus durable.

Cette indépendance stratégique est exprimée par les programmes franco-allemands comme le SCAF (système de Combat Aérien du Futur) ou le MGCS (Main Ground Combat System), respectivement l’avion de combat et le char de combat de nouvelle génération. Toutefois, peut-on imaginer qu’une réelle indépendance stratégique naisse en Europe, sans que l’Europe de la Défense, au sens politique et militaire, ne soit effective ?

Car depuis la fin de la seconde guerre mondiale, la plus grande faiblesse européenne est le manque de cohésion face aux Etats-Unis des états Européens eux-mêmes. Dès lors, peut-on envisager de créer une dépendance technologique vis-à-vis d’un autre état européen, qu’il peut être contraint par les Etats-Unis qui en assurent, dans l’OTAN, la sécurité ? Peut-on aujourd’hui imaginer créer une dépendance technologique vis-à-vis de la Pologne, de la Roumanie, ou même des Pays-Bas, sachant a quel point ces pays sont exposés aux industries de Défense américaines pour leurs propres défense ?

De fait, l’autonomie stratégique ne peut être que la conséquence d’une démarche d’intégration globale des politiques et moyens de Défense des pays européens, ou d’une partie d’entre eux, afin de créer un tout cohérent, suffisant et autonome. Sans renier l’alliance avec les Etats-Unis, cette alliance européenne pourra, de part sa nature, créer un contexte de confiance permettant de mettre en œuvre une véritable interdépendance stratégique. 

Les faiblesses du F-35 pointées du doigt par … Lockheed-Martin !

Les détracteurs du programme F-35 ont toujours pointés du doigt les mêmes faiblesses : la configuration monomoteur (et monopilote) qui entame la survivabilité de l’appareil, son rayon d’action trop limité, sa manœuvrabilité trop faible, et ses soutes trop petites, obligeant l’appareil à emporter des bidons et de l’armement sous voilure, réduisant à néant sa furtivité. En outre, ils mettaient en doute la toute puissance de la furtivité telle que présentée par Lockheed.

Au fil du déroulement du programme, d’autres facteurs critiquables firent leurs apparitions, comme l’absence de supercroisière permettant le vol supersonique sans post-combustion (et donc en consommant beaucoup moins de carburant), la complexité de maintenance excessive, le manque de polyvalence obligeant l’appareil à être escorté par un chasseur de supériorité comme le F22, et surtout, un cout de possession quatre fois plus élevé que les autres appareils du moment, comme le Rafale ou le Typhoon.

Les partisans du F-35 balayaient systématiquement ces problèmes au prétexte que, de toute façon, le F-35 était le meilleur avion du moment, et qu’aucun appareil ne lui ferait de l’ombre avant au moins 20 ans.

Voilà que Lockheed lui même, le fabricant du F-35, a proposé à l’US Air Force un nouvel appareil, une version hybride du F35 et du F22, mettant l’accent sur les points forts d’une telle configuration : bimoteur, plus long rayon d’action, plus grande soute, meilleure manœuvrabilité, et même un prix plus abordable, car basé sur des technologies maturées sur les deux autres appareils. 

L’offre de Lockheed-Martin ne vient pas par hasard, parce que les dirigeants du géant de l’armement américain auraient soudain vu la lumière … Cette approche est liée à l’offre faire par Boeing pour le F-15X, ultime version du chasseur de McDonnell-Douglas, présenté comme une fantastique plate-forme de supériorité aérienne disposant de tout ce qui manque au F-35, pour un prix bien inferieur. Parallèlement, le Japon avait lancé une demande d’information pour la construction d’un appareil pour remplacer ses F-15, et corrigeant les faiblesses du F-35 (celles-là même que nous avons listés), et qui reçu des propositions de Boeing qui cherche a reprendre pied dans le domaine des chasseurs après 30 ans de vaches maigres, du britannique BAe qui cherchent des partenaires pour son Tempest, et donc, de Lockheed Martin, bien conscient que le mirage F-35 ne durera plus très longtemps.

Après 15 ans de martellement non-stop au sujet du F-35, le fait que l’US Air Force elle même s’intéresse à des programmes alternatifs est un signe des limites réels de l’appareil, réserves déjà exprimées dans un rapport du mois de mars 2018 expliquant que si les couts de possession du F-35 ne baissaient pas de 35%, la commande globale de l’US Air Force devra être réduite de 40%.

Quand à l’US Navy, le premier déploiement de F-35C à bord d’un de ses porte-avions s’est plutôt mal passé, puisqu’un de ses F-35C à cassé sa perche de ravitaillement puis absorbé le panier de ravitaillement, abimant mais n’éteignant pas le moteur (les paniers de ravitaillement sont conçus pour ne pas causer de dégâts trop importants sur les moteurs à réaction des chasseurs). Elle aussi, et elle ne s’en cache pas, espère pouvoir prochainement lancer le développement d’un nouvel appareil, adapté aux besoins spécifiques de l’emploi sur porte-avions.

Des 3 versions, seule la version à décollages et atterrissages courts ou verticaux, équipant le Marines Corps, les porte-avions britanniques et Italiens semble effectivement justifier ses faiblesses, au même titre que le Harrier justifiait des capacités inferieures au F-16 ou au F-18. D’ailleurs, plusieurs pays envisagent d’en acquérir de nouveaux exemplaires pour équiper leurs porte-aéronefs, comme le Japon et la Corée du Sud.

En tout état de cause, le programme F-35 montre de plus en plus de signe de faiblesse. Il ne serait pas étonnant que l’appareil de Lockheed finisse par équiper surtout les alliés des Etats-Unis, ces derniers ayant eu les moyens de remplacer l’appareil par un modèle plus performant, comme le F104 Starfighter qui fut remplacé par le F4 Phantom II il y a 50 ans.

Peut-on continuer à vendre des armes à l’Arabie Saoudite ?

Après l’Allemagne et la Suède, c’est au tour de l’Espagne de s’interroger sur la responsabilité morale du pays lorsqu’il vend des armes à l’Arabie Saoudite, elle-même engagée dans une guerre destructrice aux fondements très douteux. Ainsi, le gouvernement Espagnol a annoncé sont intention d’annuler une commande de 400 bombes guidées destinées aux forces aériennes saoudiennes, ces bombes pouvant être utilisées dans le conflit au Yemen.

Comme on pouvait s’y attendre, les autorités du Royaume Saoudien ont rapidement mis en balance cette commande d’un montant somme toute modeste de 9,2 millions d’euros, avec les 1,8 Md€ de la commande de 5 corvettes à Navantia, contrat signifié il n’y a que quelques mois lors de la tournée du prince héritier bin Salman en Europe.

En France également, des voix s’élèvent pour dénoncer la vente d’armes à divers pays, dont la classification dépend souvent de l’interlocuteur. Ainsi, si de nombreuses voix en France dénoncent volontiers les ventes d’armes à l’Arabie Saoudite, aux Emirats Arabes Unis ou à l’Egypte, ces mêmes voix s’étaient, pour la plupart, émues de l’annulation de la livraison des 2 BPC à la Russie faisant suite à l’annexion de la Crimée.

Une lecture rapide de la problématique conclue à opposer les impératifs moraux aux impératifs économiques du pays. Ceci dit, dans tous les cas, le pays acheteur trouvera très rapidement un autre fournisseur d’armes en cas de retrait de la France d’un marché. En outre, la vente d’armes assure un contrôle partiel mais réel vis-à-vis du pays importateur, comme ce fut le le cas lorsque la France empêcha l’Argentine d’utiliser la majorité de ses missiles exocets aux Malouines, ou lors de la campagne Tempête du désert, les avions alliés disposant des leurres pour leurrer les missiles français utilisés par l’aviation irakienne. Ces deux arguments tendent à privilégier une position « pragmatique », qui a longtemps été celle de la France, et que l’on a justifiée selon ces arguments.

En revanche, on ne peut ignorer que de tels contrats nuisent à l’image même du pays, et des justifications légalistes ou morales lors d’intervention à l’étranger.

Un étude plus approfondie révèle un problème beaucoup plus fondamental que le dilemme moral. En effet, il est révélateur de l’exposition critique de nos industries de Défense aux risques liés aux exportations. Aujourd’hui, les exportations représentent 50% du chiffre d’affaires des industries de défense françaises, qui emploient 200.000 collaborateurs directs, et génèrent 600 à 800.000 emplois induits. 

Ces exportations sont donc indispensables au maintien et à la survie même de cette industrie, d’autant que sur les 50% du CA « domestique », un quart sont consacrés à la dissuasion  et à ses technologies confidentielles et non exportables.

Par ailleurs, ces exportations sont très souvent concentrées sur un nombre réduit de pays. Depuis 2005, plus de 70% des exportations françaises en matière d’équipements de Défense ont été le fait de 5 pays (Chine, Inde, Egypte, Qatar et Arabie Saoudite), aggravant encore d’avantages cette exposition au risque.

Car d’autres acteurs investissent aujourd’hui le marché mondial de l’armement, comme la Turquie, Israël, la Corée du Sud et même le Japon. Mais c’est surtout l’arrivée de la Chine qui risque de bouleverser profondément ce marché, et de réduire sensiblement les opportunités françaises, et même européennes, en Afrique, Asie et Amérique du Sud. N’oublions pas non plus le retour très marqué de la Russie et l’agressivité des Etats-Unis, qui atteint des sommets jamais égalés jusqu’ici.

De fait, l’industrie de Défense Française et Européenne va devoir, et très rapidement, évoluer pour subsister. Il est d’ailleurs plus que probable que de nombreux acteurs européens ne seront plus d’ici 2030.

Il y a aujourd’hui trois voix qui permettraient de résister à cette restructuration mondiale :

  • La concentration des entreprises européennes, avec son corolaire, cesser de proposer des usines clés en main en solution offset à chaque contrat d’équipements.
  • Protéger, à l’échelle européenne, les marchés de Défense, tant par des initiatives politiques (Europe de la Défense) que par des initiatives Economiques (compensations fiscales partagées)
  • Enfin, et surtout, il sera nécessaire d’augmenter les volumes de commandes « domestiques » , de sorte à ce que l’exposition relative au risque export soit ramené à des niveaux raisonnables n’exposant pas l’entreprise en cas de problème (20-25% maximum)

C’est à ces conditions, et à ces conditions seulement, que les pays Européens pourront préserver leur industrie de Défense et leur autonomie stratégique, tout en renforçant la crédibilité Européenne sur la scène internationale. Et cela simplifiera, par là même, les décisions morales sur les exportations d’armement …

La Russie menace-t-elle vraiment la France ?

Dès lors que l’on désigne la Russie comme un adversaire potentiel de la France, cela déclenche systématiquement un volet de bois verts de la part de personnes indignées que l’on considère ainsi ce pays. Et de fait, une part significative de la classe politique française est très ouvertement favorable à une rapprochement avec la Russie, n’hésitant pas à aller rencontrer son président, les membres de la Douma, ou à s’épancher devant une carte des immensités russes.

Or, dés lors que l’on rentre dans une analyse plus technique, plus objective des relations entre la France et la Russie, et des intérêts des deux pays, on ne peut manquer d’y voir d’importantes divergences et des tensions très nettes. 

Doit-on, dans ce cas, considérer la Russie comme une menace potentielle vis-à-vis de la France ?

Pour cela, nous étudierons les deux aspects de la question : la Russie a-t-elle le potentiel de menacer la France, et doit-on considérer ce potentiel comme une menace?

Depuis sa prise de pouvoir, le président Putin s’est donné pour mission de redonner à la Russie un rang international suffisant pour être acteur des grandes décisions de ce monde. Pour cela, il a entrepris de reconstruire les forces armées russes, en totale déliquescence par 10 années de présidence Ieltsine. En 15 ans, la Russie reconstituera une force militaire de premier plan, et en fera la démonstration lors de son intervention en Syrie. Aujourd’hui, les forces russes disposent de prés de 2800 chars de combat modernisés, 1300 avions de chasse, et une soixantaine de sous-marins d’attaque, pour ne citer que les équipements les plus marquants. En moyenne, les forces russes disposent de 2 fois plus d’équipements que la somme des équipements disponibles en Europe. A sa puissance conventionnelle déjà marquée, s’ajoute une puissance nucléaire très largement supérieure à celles des deux puissances nucléaires européennes, la France et la Grande-Bretagne.

Du point de vu des objectifs, la puissance militaire russe représente donc bel et bien une menace potentielle pour l’Europe occidentale, dont la France fait évidemment partie.

D’autre part, la Russie a déjà montré, récemment, qu’elle n’hésitait pas à user de cette force militaire pour parvenir à ses objectifs politiques et géopolitiques. Outre les exemples Ukrainiens et géorgiens, les forces russes n’ont pas hésité à défier les forces occidentales lors de l’intervention en Syrie pour protéger le régime de Bashar Al Assad. De même, lorsque la France et la Grande-Bretagne participèrent aux frappes contre les installations chimiques Syriennes, les unités navales russes ont volontairement tenté d’entraver le bon déroulement de la mission, au risque d’un incident aux conséquences importantes. De même, dans les Pays Baltes, comme en mer noire les appareils occidentaux ont régulièrement à faire avec des appareils russes au comportement volontairement dangereux. 

Dans des domaines moins « visibles », les confrontations entre forces russes et françaises en matière de guerre sous-marine, de renseignement, de spatialet de Cyber, sont fréquentes, au point de rappeler les tensions lors de la guerre froide.

Par ailleurs, les forces russes consacrent une grande partie de leur entrainement à des scénarii envisageant une confrontation avec les forces de l’OTAN, qui inclut, rappelons le, la France. A ce titre, la conception même des équipements de Défense russes est optimisée pour prendre l’avantage sur l’OTAN, et sur l’OTAN uniquement.

Ainsi, alors que la Russie partage 2300 km de frontières communes avec la Chine, soit 3 fois plus qu’avec l’OTAN, elle n’a conçu aucun équipement pour contrer spécifiquement les forces chinoises, alors même que la moitié des territoires russes sibériens étaient encore chinois jusqu’au milieu du 18eme siècle.

Enfin, la Russie a une structure politique très centralisée, et les contre-pouvoirs y sont particulièrement affaiblis, rendant le pays plus disposé à des actions unilatérales dangereuses.

Alors, la Russie, menaçante ou incomprise ?

Objectivement, la réponse doit-être « ni l’une ni l’autre ». Si les frictions entre les forces russes et les forces occidentales, dont françaises, ne sont pas rares, il n’y a aucun signe préfigurant une détérioration prochaine de la situation actuelle. En outre, les relations commerciales et industrielles entre les deux pays restent importantes, la France étant le premier investisseur privé en Russie. 

En revanche, il serait irresponsable d’ignorer le renforcement militaire russe, qui aujourd’hui dispose d’un gradient de puissance largement positif en Europe. La Russie représente aujourd’hui la plus puissante menace potentielle pour la France, même si elle n’est pas la plus probable. 

D’un point de vue militaire, c’est donc bel et bien vis-à-vis de la menace Russe, la plus importante force militaire potentiellement menaçante, qu’il est nécessaire de dimensionner l’outil de Défense. Ce n’est ni de la russophobie, ni la résultante d’une soumission aux Etats-Unis, mais la conséquence des éléments factuels du moment.

Paradoxalement, il est probable que le renforcement de la puissance militaire européenne serait de nature à apaiser les tensions entre les capitales européennes et Moscou, car ce faisant, lé dépendance à la puissance militaire américaine serait moindre, ne justifiant plus la présence de troupe US sur le sol Européen.

A méditer …

Pourquoi la question du second porte-avions est-elle toujours repoussée à la prochaine mandature

Depuis le retrait du service du porte-avions Foch, en 2000, la Marine Nationale ne dispose plus que d’un seul navire de ce type. De fait, elle est dans l’incapacité d’assurer une permanence d’alerte d’un bâtiment pourtant intégré à la doctrine de dissuasion du pays.

Cette absence a été particulièrement remarquée lors des arrêts techniques de 2008 et de 2017-2018, durant lesquels le bâtiment était totalement indisponible, et la France incapable de déployer une force aéronavale.

La question de la construction d’un second porte-avions s’est posée alors même que le Charles de Gaulle, premier porte-avions nucléaire français, était lui même en construction. Mais à cette époque, le cout avait été jugé trop important, et cette construction avait été reportée à la mandature suivante. Depuis, cette question réapparait cycliquement lors des élections présidentielles, et est systématiquement reportée à la magistrature suivante par le gouvernement du président élu, sur la base des mêmes arguments de cout.

Pourtant, un porte-avions ne représente pas, à priori, un cout si élevé qu’il soit hors de portée des investissements de l’Etat. Naval Group estime aujourd’hui que le prochain porte-avions français, sur la base des informations généralement admises (propulsion nucléaire, 60.000 tonnes) couterait entre 4 et 5 Md€, a peine 40% du prix des porte-avions américain, deux fois plus gros, il est vrais.

Cependant, un second porte-avions nécessite d’autres investissements. Contrairement à ce qui a été souvent avancé par les opposants au projet, il ne serait pas nécessaire d’augmenter le nombre de bâtiments de surface, ou de sous-marins, vis-à-vis du format prévu actuellement. En revanche, il serait requis de former un second équipage de 1500 hommes, ainsi que d’augmenter le parc aérien de l’aéronautique navale, d’au moins une flottille de Rafale (20 appareils) et une flottille d’avions de veille aérienne Hawkeye E2-D, soit un surcout de 2,5 Md€ du seul point de vu des acquisitions.

Or, le budget dédié à l’acquisition des équipements de Défense est déjà largement sous pression, et ce pour les 3 armées. Il ne serait pas question pour la Marine Nationale de renoncer à 4 de ses sous-marins nucléaires d’attaque, comme l’armée de l’air à ses 18 A330 MRTT. Quand à l’Armée de Terre, ce budget représente l’équivalent des équipements blindés de 3 de ses 6 brigades. 

A contrario, les Armées de Terre et de l’Air comprendraient mal pourquoi la Marine Nationale bénéficierait des budgets supplémentaires pour construire son porte-avions supplémentaires, alors que pour le même investissement, elles pourraient remplacer l’intégralité des hélicoptères de l’Alat ayant atteint la limite d’âge et pourtant utilisés quotidiennement en opération extérieure, ou les 45 Rafales et 15 A400M qui manquent à l’Armée de l’Air pour rééquilibrer son parc vis-à-vis de la pression opérationnelle actuelle.

La LPM2019-2025 prévoit que le budget d’équipement passera de 7 Md€ en 2018 à 11,5 Md€ en 2025. Mais cette croissance ne permettra que de combler le décrochage des investissements enregistré ces 25 dernières années, ayant entrainé les conséquences que l’on sait sur la disponibilité et l’obsolescence des équipements. Mais ce budget, s’il est effectivement atteint, ne permettra pas de passer au delà du format actuel des armées, et donc ne permettra probablement pas de financer un second porte-avions « en dotation standard », pas plus que l’armée de l’Air ne bénéficiera des 275 chasseurs dont elle aura besoin, ou l’armée de terre des 500 chars, 100 systèmes d’artillerie, et 150 hélicoptères qui lui manque.

Pour être en mesure de répondre à ces besoins avérés, il sera nécessaire de concevoir différemment le modèle de financement et de planification de l’investissement de Défense. 

Aura-t-on la clairvoyance de le faire à temps ?

Vers une autonomie technologique renforcée en France et en Europe

Après la chute de l’Union Soviétique, la France comme une très grande majorité des pays ont sensiblement réduit leurs investissements de Défense. La conséquence fut une réduction importante des volumes de systèmes d’armes produits. Pour un pays comme la France, la commande domestique ne justifiait plus de devoir développer l’intégralité des composants et des systèmes embarqués. C’est ainsi que des composants en provenance des Etats-Unis, du Japon, de Corée ou de nos alliés Européens ont été intégrés à nos systèmes, destinés aux armées françaises comme à l’exportation. 

Or, concomitamment, cette baisse des commandes domestiques entraina l’augmentation de la part relative des exportations pour l’industrie de Défense, passant de 30% à 50%, atteignant donc le seuil de survivabilité de l’industrie de Défense dans son ensemble.

Malheureusement, cette dépendance technologique est également accompagnée d’un cout, qui semble aujourd’hui bien supérieur aux économies espérées à l’époque du choix des composants étrangers. Elle prit par exemple la forme d’atermoiement de nos partenaires européens vis-à-vis de l’exportation d’un système d’arme des pays jugés peu démocratiques, comme l’Arabie Saoudite par exemple.

Mais c’est l’opposition américaine à l’exportation de composants intégrés aux missiles de croisière SCALP destiné à l’Egypte qui déclencha la colère de Paris, et le changement de position exprimé par la Ministre des Armées, Florence Parly.

Washington a effectivement intégré ces composants dans la liste des composants sensibles relevant de la règlementation ITAR, et soumise à autorisation des autorités fédérales. Et cette autorisation est refusée par celles-ci, sur la base d’arguments très discutables, servant avant tout à empêcher la vente de Rafale supplémentaires par la France. Il ne faut pas oublier que l’avion français est opposé aux avions américains dans de nombreuses compétitions : en Belgique, en Inde, en Malaisie, en Finlande … Tout ce qui peut nuire à la pérennité de la chaine de production est donc un argument de poids pour les industriels américains, Boeing et Lockheed Martin.

Le président Macron espérait, lors de sa visite à Washington en Mai dernier, que ce blocage aurait été levé par le président Trump, qui avait donné « des signes encourageants » jugeait-on au retour à Paris. Malheureusement, il n’en fut rien, et l’agressivité commerciale des Etats-Unis s’est même sensiblement renforcée depuis, notamment en Inde, ou une campagne destinée à attaquer le contrat initial de 36 Rafale a été lancé par l’opposition sur des bases elles aussi plus que discutables, pour ne pas dire montées de toutes pièces, très peu de temps après que le gouvernement indien ait décidé de modifier les règles de participation de sa compétition pour l’achat de 120 chasseurs, que Lockheed pensait jusque là acquise, permettant ainsi au Rafale comme au Typhoon d’y participer. Or, avec 36 Rafales déjà en service, et les investissements pour amener l’appareil aux standards indiens déjà effectués, l’offre française partait avec un avantage certain …

Quoiqu’il en soit, la volonté affichée par le ministère des armées est désormais de limiter autant que faire ce peu la dépendance aux composants importés hors de l’UE, de sorte à conserver la plus grande autonomie de décision dans ses exportations.

Pour étendre le sujet, article en anglais (4 min)

https://www.defensenews.com/air/2018/09/07/we-are-not-dupes-france-takes-step-away-from-us-with-fighter-program/

Micro et Nano satellites vont bouleverser l’acquisition de renseignements tactiques

Comme l’avait très bien traité Olivier Dujardin dans son article « Déni d’accès et brouillard de guerre » , les systèmes d’armes de Déni d’accès comme les S-300 et S-400 russes, le PAC-3 américain ou le SAMP/T Mamba franco-européen, réduisent très sensiblement la capacité d’accès à des données pertinentes et à jours sur le champs de bataille et dans la profondeur du dispositif adverse. Or, ces informations sont essentielles pour pouvoir mener les frappes destinées à déstabiliser et affaiblir l’adversaire, par des frappes aériennes ou des missiles de croisière.

Mais, comme a chaque fois depuis la nuit des temps, l’apparition d’un nouveau bouclier entraine l’apparition rapide d’une nouvelle lance. En l’occurrence, pour maintenir l’accès à ce renseignement fluide et constant, l’utilisation de micro ou de nano satellites est une alternative performante et économique. Le faible cout de ces satellites, et la capacité à pouvoir les lancer à partir d’un avion de combat, rendent son utilisation souple et flexible, adaptative dans la dynamique du combat, contrairement aux satellites traditionnels, indispensables mais aux couts de conception et de lancement très importants.

Certes, ces nano-satellites sont potentiellement exposés aux missiles antibalistiques exo-atmosphériques, comme le THAAD américain ou le futur S-500 russe, mais le cout très élevé des missiles  capables d’intervenir à ces altitudes les réserves à l’utilisation exclusive contre les armes balistiques. Et même dans le cas ou l’adversaire décidait d’utiliser ses systèmes antibalistiques pour contrer le lancement de nano-satellites, il ne ferait qu’épuiser ses réserves difficilement renouvelables là ou la conception de nano-satellites sera rapide et peu onéreuse.

La technologie des nano et microsatellites associée à celle du lancement de ces dispositifs est donc d’une importance stratégique pour être mesure d’avoir accès à des renseignements fiables et à jours, et la France a déjà à plusieurs reprises pu valoriser l’intérêt de disposer de ses propres sources, notamment vis-à-vis des américains qui fardent parfois l’information partagée aux alliés pour soutenir leurs objectifs.

On ne peut, dés lors, que se satisfaire de voir une start-up comme UnseenLabs être soutenue par le dispositif DefInvest de la DGAen partenariat avec Bpi. Il ne faudra pas, cependant, négliger la dimension lancement, un domaine dans lequel Dassault Aviation s’investi depuis plusieurs années et propose des solutions très intéressantes.  En toute logique, ce couple Dassault/UnseenInvest devrait être un projet phare de l’Europe de la Défense, car c’et bien toute l’Europe qui bénéficierait d’avoir ses propres sources de renseignement.

Au delà des projets de collaboration industrielle, il est possible de l’Europe de la Défense trouve ses premiers succès opérationnels dans des programmes de ce type, au bénéfice de l’information de première main plus que de la capacité militaire pure.

Les difficultés de la Défense allemande peuvent-ils être résolus par l’augmentation de son budget ?

Depuis quelques mois, la Défense et les armées allemandes font l’objet d’un traitement médiatique et politique peu enviable et peu élogieux. D’un coté, le président Trump a fait de l’Allemagne l’exemple du manque d’investissements des pays européens dans l’OTAN et dans leur Défense. D’autre part, de nombreux articles ont dénoncé la très faible disponibilité des équipements majeurs des armées allemandes, comme les avions de chasse, les chars de combat, les frégates et les sous-marins.

Dans le deux cas, c’est le budget attribué au ministère de la Défense qui a été pointé du doigt, avec en ligne de mire la règle élevée au rang de dogme des « 2% de PIB ». 

Comme souvent, la situation est plus complexe, et la seule augmentation du budget de la défense ne permettrait probablement pas de résoudre les défaillances opérationnelles allemands à eux seuls.

Il est vrai que le budget de la Défense allemand a connu une forte déflation face au PIB du pays depuis 1990. En Euro constants, les dépenses ont également légèrement baissées avant de stagner pendant prés de 20 ans. Comme pour beaucoup de pays, les gouvernements allemands successifs se sont laissés grisés par les « bénéfices de la paix », au point de développer une certaine myopie vis-à-vis des évolutions géopolitiques mondiales. Et comme beaucoup d’armées européennes, les armées allemandes ont été confrontées au paradigme « faire toujours mieux pour toujours moins cher ». En ce sens, la situation actuelle des forces allemandes est parfaitement représentative de ce qu’aurait été celle des forces françaises si la LPM 2019-2025 n’avait pas inversé la tendance. Cette épée de Damoclès pèse toujours sur les armées françaises, si les engagements de la LPM n’étaient pas respectés. 

Mais au delà de la question budgétaire, c’est la conception même de la Défense par les autorités allemandes qui pose problème, et qui entrave la reconstruction de l’outil militaire allemand. Ainsi, pour de nombreux dirigeants allemands, le pilotage de la Défense au seul périmètre de la dépense est l’axiome de la soutenabilité de l’effort de Défense. C’est cette approche qui explique les dérives procédurales et législatives qui empêchent, aujourd’hui, les forces allemandes d’organiser leurs flux logistiques. En outre, si le modèle économique et social allemand est souvent cité en exemple en Europe, il est construit sur une base extrêmement fragile, la démographie du pays. La faible natalité et l’augmentation de l’espérance de vie génèrent un risque très important dans l’avenir pour les équilibres financiers allemands, risques que les tenants de l’orthodoxie financière veulent contenir en réduisant au maximum les « dépenses non productives » de l’Etat.

De fait, même lorsque Me Merkel s’engage à mettre l’accent sur l’effort de Défense, de nombreux contre-pouvoirs entravent les initiatives de la chancelière. `

Enfin, la population allemande elle-même est peu concernée, si pas hostile, par les questions de Défense, et les armées ont beaucoup de difficultés à recruter et conserver leurs effectifs.

Il apparaît donc que l’augmentation du budget de l’effort de Défense allemand est loin d’être suffisant pour reconstruire le force militaire opérationnelle nécessaire à la défense du pays. Elle doit s’accompagner d’une réflexion profonde sur le rôle de la Défense sur l’Economie du Pays, ainsi que d’une importante phase de communication pour expliquer aux électeurs allemands les enjeux d’une telle Défense, pour le Pays comme pour l’Europe.

En ce sens, la situation de la Défense et des forces armées de notre voisin n’est autre qu’un miroir grossissant des problèmes et des difficultés françaises, et les solutions de l’un doivent donc pouvoir s’appliquer à l’autre.

Les armes hypersoniques vont redéfinir les doctrines militaires à court terme

Depuis l’annonce en mars dernier de l’entrée en service de systèmes d’armes hypersoniques par le président Putin, il semble que le Pentagone en ai fait sa plus grande priorité, reléguant la sacro-sainte furtivité au rang de technologie secondaire.

Ainsi, de nombreux programmes ont été annoncés ces derniers mois, visant à développer des missiles hypersoniques, mais également des systèmes destinés à pouvoir les contrer, comme la conception d’un drone HALE emportant un laser de 140kw et même 280 kw.

Mais aujourd’hui, l’avantage est clairement passé du coté russe, qui dispose d’une avance notable concernant les missiles hypersoniques comme les planeurs d’entrée atmosphérique. Ainsi, le missile Kinjal est aujourd’hui susceptible d’éliminer un grand nombre d’infrastructure stratégique de l’OTAN dans une logique de première frappe, alors même que cette doctrine avait toujours été en faveur des occidentaux. Ne pouvant être intercepté, emportant une lourde charge militaire de 500 km, et portant à plus de 2000 km, le couple Kinjal/Mig31 est aujourd’hui en mesure d’éliminer une grande partie des sites de défense anti-aérienne et anti-missile occidentaux avant qu’ils n’aient le temps de réagir. Il peut également viser les infrastructures de transport, de communication et de commandement, vitales pour une alliance comme l’OTAN qui doit coordonner les armées de 28 pays.

De plus, les forces aériennes russes auraient effectuées plus de 280 missions d’entrainement avec missile Kinjal depuis le mois de mars,  montrant l’importance donnée à ce système d’arme par la doctrine russe. En outre, les versions modernisées du bombardier stratégique Tu-22M3 Backfire, le Tu-23M3M, emporteront elles aussi le missile hypersonique, non pour frapper les porte-avions, le missile ne pouvant probablement pas utiliser de système de guidage « vers l’avant » en haute vitesse, indispensable pour attaquer des cibles mobiles comme un porte-avions. En revanche, les dégâts qu’un tel missile pourrait faire aux infrastructures portuaires , comme aéroportuaires, européennes, pourraient mettre très à mal les capacités de renforcement américaines et canadiennes.

On comprend dès lorsl’empressement des Etats-Majors occidentaux à trouver une parade face à ce système d’arme, susceptible de porter un coup fatal à l’OTAN, d’autant que la maitrise des technologies du Kinjal permettrait aux ingénieurs russes de développer d’autres missiles hypersoniques sur la base d’autres plates-formes balistiques.

Ne nous y trompons pas, le Kinjal n’est pas à lui seul une arme miracle, même si ses performances sont de nature à apporter un avantage marqué aux forces russes en cas de conflit. En revanche, le missile est révélateur de la doctrine qui prévaut aujourd’hui en Russie, de développer des technologies et des systèmes d’armes utilisant les faiblesses de l’OTAN, en l’occurrence sa forte dépendance aux infrastructures. C’est la même logique qui prévalait à la conception du S-400 pour contraindre la puissance aérienne occidentale, comme au choix de donner la priorité aux versions modernisées du T-72, T-80 et T-90 plutôt qu’au T-14 pour disposer rapidement et à moindre cout d’un nombre très supérieur de chars de combat face à l’OTAN. 

Quelque soit l’appréciation que l’on peut avoir du gouvernement Russe, et de la Russie, on ne peut ignorer qu’aujourd’hui, elle développe depuis 10 ans une force militaire conçue et formatée pour défaire l’OTAN en neutralisant ses forces (comme la puissance aérienne) et en exploitant ses faiblesses (comme la force blindée lourde). C’est un sujet de préoccupation majeur aujourd’hui de la majorité des Etats-Majors en Europe.

Ou en est la MESA, l’OTAN du Moyen-Orient ?

L’administration américaine ne ménage pas ses peines depuis plusieurs mois pour tenter de faire émerger le MESA, ou Middle East Strategic Alliance, une alliance militaire liant 8 pays arabes (Arabie Saoudite, Koweit, EAU, Oman, Bahrein, Qatar, Egypte et Jordanie) aux Etats-Unis dans une alliance militaire inspirée de l’OTAN, avec comme point fédérateur la menace Iranienne. 

Or, le projet ne semble pas avancer aussi vite, et aussi bien, que ne l’espérait de Département d’Etat. Si la menace iranienne fait effectivement recette pour la majorité de ses pays, des tensions internes mettent à mal le processus. Ainsi, les positions du Qatar ont donné lieu à des tensions très sévères entre Doha et Ryad, ce dernier ayant même envisagé de créer un blocus terrestre de la péninsule Qatari.

Mais d’autres facteurs, plus diffus, semblent être à l’œuvre dans ce dossier. Ainsi, le royaume Saoudien a d’ores et déjà constitué deux alliances militaires étendues panarabique, la première pour l’intervention contre les rebelles Houtis au Yemen, la seconde à l’occasion de la crise syrienne. Cette dernière, même si elle n’a pas eu donné lieu à une intervention militaire en Syrie pour soutenir les rebelles islamistes, avait tout de même fédéré plus de 16 pays musulmans sunnites, du Pakistan au Maroc, en passant par les pays de la bande sahélo-saharienne, et quelques pays d’Afrique de l’ouest.

En outre, Ryad comme Abu d’Abi ont entrepris de tisser des accords économiques bilatéraux avec de nombreux acteurs de la communauté sunnite, mais également des accords industriels. Et c’est la Turquie qui apparaît comme le partenaire privilégié en matière économique, comme en matière d’industrie de Défense. 

Il faut également prendre en considération le rôle modérateur d’Israel dans ce dossier, l’hypothèse d’une alliance militaire sunnite étant loin d’être un scénario idyllique pour Tel Aviv.

Enfin, les poids lourds de la MESA, à savoir l’Arabie Saoudite, L’Egypte et les Emirats Arabes Unis, maintiennent une position neutre et même bienveillante vis à vis de la Russie, et surtout de la Chine, ce qui, évidemment, poserait de sérieux problèmes dans le cas d’une alliance de Défense avec les Etats-Unis.

De fait, la MESA sur le modèle d’une OTAN arabe est aujourd’hui loin d’avoir résolu l’ensemble de ses contradictions pour pouvoir émerger. En revanche, l’hypothèse de l’émergence à court ou moyen terme, d’une Union Sunnite Indépendante, sur le modèle de l’Union Européenne, intégrant un volet de Défense, ne doit pas être négligée, d’autant qu’elle peut, elle aussi, se construire autour de la menace Iranienne, ou plutôt de la menace Chiite, qui représente une menace avérée contre la légitimité des familles dirigeantes de beaucoup de ces royaumes, comme contre la stabilité des républiques islamiques à population mixte.

L’émergence d’un tel acteur sur la scène internationale, contrôlant une part importante des ressources énergétiques comme des points de la navigation mondiale, disposant d’un important potentiel démographique et de ressources financières très élevées, et d’un nombre remarquable des meilleurs équipements de Défense mondiaux, serait de nature à profondément bouleverser la géopolitique régionale et mondiale. 

Car rien ne garantit une allégeance de cette alliance aux Etats-Unis, ou à l’occident, bien au contraire !

Pour approfondir le sujet, article en anglais (6 min)

https://www.realcleardefense.com/articles/2018/09/04/four_key_questions_about_an_arab_nato_113767.html