L’Estonie place 2027 comme le terme critique où la Russie pourrait restaurer une capacité de combat apte à tester la cohésion alliée, selon le rapport annuel présenté par le général-lieutenant Andrus Merilo. Tallinn en déduit une fenêtre de deux ans pour renforcer le flanc Est et passer d’une posture d’attente à une préparation active. Cette alerte intervient alors que les États baltes ont signalé des incursions de drones et une violation de l’espace aérien par un chasseur russe, tandis que Moscou a menacé d’une riposte en invoquant l’article 51 si des survols ukrainiens étaient tolérés, accusation rejetée par les pays concernés.
L’évaluation estonienne s’appuie sur les réformes militaires menées en Russie depuis 2022 et l’augmentation des productions du complexe militaro-industriel, notamment en munitions d’artillerie. Le chef d’état-major des armées françaises, le général Fabien Mandon, a partagé des projections d’un effort russe accru à l’horizon 2030, appuyant l’idée d’une menace durable sur le continent. Dans le même temps, la diplomatie russe a durci son discours, de l’« avertissement » de Maria Zakharova aux propos de Sergueï Choïgou visant les pays baltes et la Finlande, ce qui alimente la pression régionale sous le seuil de l’affrontement ouvert.
Sur le terrain, la région a connu, en moins de 48 heures fin mars, plusieurs incidents aériens. À trois heures quarante-trois le 25 mars, un drone arrivé de Russie a frappé la cheminée de la centrale d’Auvere en Estonie sans faire de blessés, déclenchant une session d’urgence du gouvernement. Environ dix minutes après détection radar, un autre appareil a explosé en Lettonie près de Krāslava. Une semaine plus tôt, le 18 mars, un Su-30 russe avait pénétré l’espace aérien estonien près de Vaindloo, entraînant une réaction de la mission de police du ciel alliée et une protestation diplomatique de Tallinn.
Parallèlement, des médias pro-guerre russes ont détaillé des scénarios d’attrition contre le réseau électrique estonien, avançant qu’un maximum de 250 missiles et drones pourrait suffire à l’immobiliser, en ciblant treize postes majeurs. Ces évaluations, publiées sur la chaîne Military Chronicle, demeurent théoriques et ne tiennent pas explicitement compte d’une défense antiaérienne alliée ni d’une possible riposte. Elles illustrent toutefois l’intérêt porté par Moscou aux vulnérabilités énergétiques baltes, alors que l’Ukraine frappe des infrastructures russes en Baltique avec des drones longue portée, ce qui nourrit la propagande contre les pays voisins.
Face à cette menace, les Forces de défense estoniennes exigent que toutes les unités puissent être prêtes en vingt-quatre heures et opérer en autonomie pendant trente jours. Le rapport rappelle la règle de résistance selon laquelle aucune composante ne peut être nulle sans compromettre l’ensemble du système de défense. La population est entraînée à subvenir à ses besoins au moins une semaine. Tallinn unifie l’appréciation de la menace au sein de la société et intègre les enseignements d’Ukraine, en fixant un tempo de préparation sur deux ans et en refusant l’idée d’une décennie disponible avant tout choc.
L’Estonie structure sa réponse autour de capacités proactives. Un Commandement pour l’Innovation et les Capacités Futures pilote l’adoption de méthodes de guerre plus offensives, jusqu’à la mise en place d’une chaîne d’attaque efficace capable d’identifier et de neutraliser des cibles au-delà de la frontière si la situation l’exige. Les retards constatés sur certaines munitions américaines destinées aux systèmes HIMARS, liés à d’autres priorités de Washington, poussent parallèlement Tallinn à diversifier ses approvisionnements et à rechercher des solutions temporaires pour maintenir l’effet de dissuasion dans l’intervalle.
Le volet feux est renforcé par l’artillerie automotrice et les lance-roquettes. Après douze CAESAR Mk.1 commandés en 2024 et livrés en deux lots en 2025, un second contrat porte l’objectif à vingt-quatre pièces lorsque les livraisons seront achevées. Les obusiers K9A1, au standard K9EST Kõu, sont modernisés et soutenus en service par Kongsberg. Tallinn a signé en décembre dernier pour six K239 Chunmoo avec premières livraisons attendues en 2027, tout en ajoutant trois HIMARS supplémentaires pour la même année. Des artilleurs estoniens ont, début mars, suivi en Pologne des formations sur Homar-K et M142.
La défense aérienne et la lutte antidrones constituent une autre priorité. L’Estonie et la Lettonie doivent recevoir d’ici fin 2026 les premières batteries IRIS-T issues d’un accord signé avec Diehl Defence, un contrat évalué à environ quatre cents millions d’euros, le plus important de l’histoire estonienne dans ce domaine. Tallinn prévoit des achats additionnels de Piorun portatifs et investit plus de deux cents millions d’euros dans un système de protection multiniveaux sur la frontière orientale et dans les grandes villes. Le gouvernement a, en parallèle, réorienté cinq cents millions d’euros en suspendant l’achat de nouveaux CV90 au profit d’urgences plus pressantes.
Les obstacles de terrain et de foncier n’empêchent pas l’avancée de la Baltic Defence Line. L’ECDI, le Centre estonien des investissements de défense, a lancé le 19 février un appel d’offres négocié pour six cents bunkers modulaires, financés à hauteur de soixante millions d’euros. Les premières structures sont déjà en cours d’installation dans le sud-est et le nord-est du pays. Riga a manifesté son intérêt pour rejoindre l’achat afin de mutualiser volumes et coûts, ce qui pourrait accélérer livraisons et mise en place, même si l’objectif d’achèvement d’ici fin 2027 reste conditionné par les contraintes locales.
Pour sécuriser l’approvisionnement, Tallinn développe sa base industrielle. Une usine de munitions de gros calibre est attendue au parc industriel de Põhja-Kiviõli, à environ quatre-vingts kilomètres de la frontière russe, avec un démarrage de production de munitions de 155 mm prévu en 2028. Le projet, estimé à au moins trois cents millions d’euros, a été annoncé par le ministre Hanno Pevkur, l’investisseur suédois n’ayant pas été dévoilé avant la signature annoncée pour la mi-avril. En parallèle, Lockheed Martin investit onze millions de dollars et met en place en Estonie une capacité de maintenance locale pour les composants HIMARS.
La réponse alliée se manifeste au quotidien. Le 18 mars, le détachement italien basé à Ämari a réagi à l’incursion du Su-30 dans le cadre de la mission de police du ciel de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord, tandis que Tallinn convoquait le chargé d’affaires russe. Sur le terrain, l’exercice Bold Dragon 2026 réunit à Tapa des militaires britanniques et français aux côtés de la 1ère brigade d’infanterie estonienne, à une centaine de kilomètres de la frontière russe. Environ mille cinq cents Estoniens participent, pour un total estimé entre mille huit cents et deux mille, avec pour objectifs la préparation collective et la logistique en conditions réelles.
Les entraînements intègrent les leçons d’Ukraine. L’an dernier, lors de Hedgehog 2025 en Estonie, des spécialistes ukrainiens de la guerre par drones ont déployé le système de gestion du champ de bataille Delta pour agréger les renseignements et refermer la chaîne de feu en quelques minutes. Une dizaine d’opérateurs a simulé en une demi-journée la neutralisation de dizaines de cibles blindées sur un secteur restreint, poussant un regroupement allié manœuvrant sans camouflage à être presque entièrement détruit dans la simulation. Ces retours conduisent les forces alliées à adapter dispersion, signature et échanges de données.
Au plan politique, le Premier ministre estonien Kristen Michal s’est dit disposé à discuter de l’idée française d’une dissuasion avancée, qui verrait le parapluie nucléaire de Paris couvrir davantage de partenaires européens. La Lettonie a exprimé son soutien, tandis que la Roumanie a rappelé sa couverture par les États-Unis. Pour Tallinn, cette piste s’ajoute aux renforcements en cours, qu’il s’agisse des IRIS-T attendus fin 2026, des capacités de frappe profonde livrées en 2027 ou du maillage de bunkers, avec pour but affiché de gagner une éventuelle guerre dès ses premières phases.