Les Pays-Bas viennent d’annoncer leur intention d’équiper leur armée de terre, du système antiaérien et antidrone Skyranger 30 de l’allemand Rheinmetall, pour remplacer les 18 systèmes Fenneck SWP armés de deux missiles Stinger.
Armée d’un canon de 30 mm, de missiles antiaériens à courte portée, et équiper d’un radar et de systèmes optroniques pour traquer, identifier et détruire les cibles aériennes et les drones évoluant à basse altitude dans un rayon de 5 km, la tourelle Skyranger 30 représente, aujourd’hui, incontestablement le système le plus abouti, en occident, dans ce domaine.
Alors que la commande de La Haye porte sur l’acquisition de 22 systèmes mobiles, pour 1,35 Md€, l’Armée de terre française vient, pour sa part, d’annoncer la commande de 30 Serval DSA et de 24 Serval LAD, pour la même mission, aux côtés de 8 systèmes VL MICA à courte portée, à destination de l’Armée de l’Air et de l’Espace.
Toutefois, si les chiffres se valent, en termes de quantité, ils révèlent une différence écrasante, en termes de densité de systèmes dédiés à la défense aérienne et à la lutte contre la menace drones. En effet, les Armées néerlandaises, disposeront , dans ce domaine, d’une densité de moyens cinq fois plus importante, que leurs homologues françaises.
Sommaire
L’Armée de terre néerlandaise annonce la commande de 22 systèmes SHORAD Skyranger 30 pour 1,35 Md€
La Haye vient donc d’annoncer la commande de 22 systèmes mobiles antiaériens à très courte portée, plus connus sous l’acronyme anglophone SHORAD, pour assurer la protection de ses forces terrestres contre les avions et hélicoptères évoluant à basse altitude, ainsi que contre les missiles de croisière et les roquettes d’artillerie, ou parle alors de C-RAM (Counter Rocket Artillery and Mortar), ainsi que pour détruite les drones adverses.
Gros plan sur la tourelle Skyranger 30 de Rheinmetall. On remarque le radar et les plaques AESA qui entourent la tourelle, le canon de 30 mm, le pod lance-missile Stinger, et le systme IRST optronique, ainsi que la mitrailleuse de 7,62 mm.
Comme l’Allemagne, l’Autriche, la Hongrie et le Danemark, les Pays-Bas se sont tournés vers la tourelle Skyranger 30 de Rheinmetall, pour assurer cette mission. Armée du même canon Oerlikon KC de 30 mm qui équipait le Saab J-37 Viggen, celui-ci envoie des obus antiaériens explosifs programmables jusqu’à 3 km de distance à une cadence de 1250 coups minutes, avec une élévation atteignant 85°. La tourelle a 300 coups prêts au tir, soit une dizaine de rafales.
Outre son canon, le Skyranger 30 est également équipé d’un pod missiles, armé de 2 ou 4 missiles antiaériens de type MANPADS, comme le FIM-92 Stinger américain, ou le Mistral 3 français. Ces missiles, d’une portée allant de 6 à 9 km, étendent sensiblement la portée efficace du système, contre des cibles d’intérêt important.
En matière de senseurs, la tourelle Skyranger permet l’embarquement de différents modèles de radar, dont le SPEXER 2000M 3D MkIII de l’allemand Hensodt, retenu par l’Allemagne, l’Autriche, le Danemark et pour les 18 exemplaires destinés aux armées hongroises. Ce radar AESA en Bande X, offre une couverture à 360° avec une portée de détection de 27 km contre les avions de combat modernes (hors F-35), de 35 km contre les hélicoptères évoluant à basse altitude (hors masquage terrain), de 9 km contre les drones moyens et de 6 km contre les micro-drones.
Elle emporte également un détecteur de type infrarouge baptisée FIRST (Fast Infra Red Search and Track), développé par Rheinmetall, ainsi que d’une caméra thermique pour l’identification visuelle des cibles de jour comme de nuit, et deux télémètres laser, l’un dédié aux cibles aériennes, l’autre aux cibles terrestres.
En tout état de cause, la tourelle Skyranger 30 et ses 3 tonnes seulement, représente aujourd’hui le système SHORAD et anti-drones le plus abouti disponible en occident, surpassant très nettement, en performances et en potentiel opérationnel, le M-SHORAD de l’US Army.
Le système NOMADS repose sur la technologie du systeme NASAMS 2, monté sur un chiéucle blindé chenillé ACSV. Il emporte son propre radar, ainsi que 8 missiles AIM-9X Sidewinder d’une portée de 18 à 20 km, prets au tir. L’Armée de terre néerlandaise à commandé 18 systèmes NOMADS.
Il est par ailleurs très versatile, pouvant être employé sur différentes plateformes mobiles blindées. Dans ce domaine, la Bundeswehr s’est tournée vers le Boxer 8×8 de KNDS, alors que la Hongrie va installer ses tourelles sur la plateforme KF41 Lynx chenillée, de Rheinmetall, assemblée dans le pays. Le Danemark, pour sa part, a choisi le Piranha V 8×8, déjà en service dans son Armée de terre.
Les Pays-Bas se sont prononcés en faveur de la plateforme chenillée Armoured Combat Support Vehicle, ou ACSV, de l’Allemand FFG, pour recevoir ses tourelles Skyranger 30. Déjà retenu pour mettre en œuvre les systèmes antiaériens à courte portée NOMADS du norvégien Kongsberg, l’ACSV G5 est un blindé chenillé léger conçu pour l’aérotransportabilité, avec une masse de seulement 30 tonnes, pour une puissance de 580 cv, offrant un excellent rapport puissance-poids, pour ce type de véhicule, de 19 tonnes par cv.
L’Armée de terre française a commandé 30 VBMR-L Serval DSA et 24 Serval LAD pour la defense antidrone et SHORAD
Le Serval DSA est équipé de la toutelle ATLAS-RC de MBDA, dans sa version 2 missiles (il existe aussi une version 4 missiles). Il met en oeuvre le très performant missile sol-air à très courte portée Mistral 3, d’une portée de 8 à 9 km, qui s’est montré aussi performant contre des cibles classiques (avions et hélicopteres), que contre les missiles de croisière, ou des drones. Le rechargement est manuel. En revanche, le Serval DSA ne dispose pas de radar, et doit se connecté au système de défense aérienne pour recevoir des informations afin d’anticiper l’arrivée de menaces.
La version DSA emportera le système lance-missile ATLAS-RC de MBDA. Armé de deux missiles mistral, et équipé d’une visée thermique jour et nuit, ainsi que d’une liaison de données, le SERVAL DSA permettra le déploiement et la mise en œuvre du très efficace missile Mistral 3, au sein d’une bulle de défense antiaérienne centralisée.
Il en va de même du SERVAL DSA, équipé, lui, d’une tourelle de 30 mm ainsi que d’un radar à courte portée et d’un détecteur de radiofréquence, pour détecter, suivre et engager les drones émitifs, comme les drones FPV et les munitions rôdeuses.
Les deux systèmes seront montés sur le Vehicle blindé 4X4 VBMR-L Serval, dont 978 exemplaires ont été commandés par l’Armée de terre. D’une masse au combat de 16 tonnes pour une puissance de 375 cv, les Serval LAD et DSA seront aérotransportable et très mobiles, avec un exceptionnel rapport puissance-poids de 25 cv/tonne. Ils seront mis en œuvre par les régiments d’artillerie de l’Armée de terre.
LE Serval DSA reprend le modèle du Fennek SWP, armé de 4 missiles Stinger FIM-92, celui-clà même qui sera remplacé, au sein de l’Armée de terre néerlandaise, par les 22 Skyranger 30….
L’Armée de l’Air et de l’Espace, quant à elle, recevra huit systèmes antiaériens à courte portée VL MICA, commandés au même moment. Ceux-ci viendront, avec la batterie déjà en service, remplacer les 12 batteries Crotale qui assurent la défense à courte portée des bases aériennes et des unités déployées françaises, dont une grande partie a été transférée à l’Ukraine. Trois batteries supplémentaires sont prévues d’être acquises et livrées, au-delà de la LPM 2024-2030.
D’une portée de 40 km avec le missile MICA NG, le système VL MICA permettra de déployer une seconde couche de défense, sous la bulle SAMP/T NG, et au-dessus de la bulle SHORAD, attribuée au SERVAL DSA et LAD.
La densité de la Defense antiaérienne SHORAD, C-RAM et antidrone des armées françaises, cinq fois inférieure à celle de l’Armée royale néerlandaise
Les 22 Skyranger 30 néerlandais, eux, seront mis en œuvre par le commandement de la défense aérienne intégrée (Defensie Grondgebonden Luchtverdedigingscommando ou DGLC), appartenant à l’Armée de terre néerlandaise, aux côtés des 18 batteries NOMADS, des 21 batteries NASAMS et des 4 batteries MIM-104 Patriot mises en œuvre par le 802 escadron.
La comparaison entre ces deux systèmes multicouches de défense antiaérienne et antidrone, est évidemment très intéressante, et riche d’enseignements. Ainsi, on remarque que l’ensemble de la capacité de défense antiaérienne est centralisée dans un unique commandement, dépendant de l’Armée de terre, aux Pays-Bas, et non ventilé entre l’Armée de l’Air et l’Armée de terre, selon les couches, comme en France.
L’Armée de terre néerlandaise va mettre en oeuvre 21 systèmes NASAMS 2, armés de missiles AIM-120 AMRAAM, aux performances comparables à celles du VL MICA de l’Armée de terre. Toutefois, les forces néerlandasies disposeront d’une densité très supérieure de systèmes, vis-à-vis de leurs forces, ainsi que d’une couche supplémentaire mobile, composée des 18 systèmes NOMADS.
En outre, celle-ci dispose d’une couche supplémentaire, avec 18 systèmes NOMADS d’une portée de 15 à 20 km, alors que les 21 systèmes NASAMS ont une portée de 40 à 60 km, lorsque équipés de missiles AIM-120D AMRAAM, comparable aux VL MICA français. Les 4 batteries Patriot PAC-2 (antiaérienne) et PAC-3 MSE (antibalistique) néerlandaises, ont, elles, des performances comparables aux SAMP/T NG français, dont 9 batteries ont été commandés, pour un total de 12 planifiées d’ici à 2035.
On remarque cependant que la configuration retenue pour le SERVAL DSA, est très similaire à celle du Fennek SWP actuellement en service aux Pays-Bas, celui-là même qui sera remplacé par les Skyranger 30. Le Serval DSA dispose, cependant, d’une liaison de donnée, pour suivre et engager les cibles. En outre, de manière évidente, un unique Skyranger 30 offre les mêmes capacités d’interception qu’un couple formé par un SERVAL LAD et un serval DSA.
Or, l’Armée de terre néerlandaise n’aligne que 20,000 hommes, dont 15,000 seulement dans les unités combattantes. Elle est donc 5 fois plus compacte que l’Armée de terre française, avec 120,000 militaires d’active, dont 77,000 appartenant à la Force Opérationnelle Terrestre, ou FOT. De même, la Koninklijke Luchtmacht, l’Armée de l’Air néerlandaise, n’aligne que 7,000 hommes et femmes et 176 aéronefs, contre 44,000 militaires et 376 aéronefs, pour l’Armée de l’Air et de l’espace.
Les forces aériennes néerlandaises aligneront finalement 58 F-35A, presque 60 % de plus que les 37 appareils initialement commandés. Il est cependant probable que si les membres de l’OTAN s’entendent autour d’une hausse du planché des dépenses de défense, à l’occasion du sommet d’Amsterdam, ce nombre sera revu à la hausse dans les années à venir. A moins que La Haye ne decide de se tourner vers un autre modèle, moins onéreux et plus européen, pour gagner en masse.
Rappelons, avant de continuer, que la population néerlandaise est de 18 millions d’individus, 1/4 de la population française, et que le PIB du pays, 1,150 Md$ (2023), représente moins de 40% du PIB français.
Ceci posé, on remarque un très important gradient, entre les deux forces armées, en termes de densité de systèmes antiaériens et antidrones. Si la densité en matière de défense antiaérienne et antibalistique (Patriot et SAMP/T) est proche entre les deux pays, elle s’avère, en revanche, presque douze fois plus importante, concernant la défense à courte et moyenne portée, en cumulant la couche NASAMS et NOMADS, face à la couche VL MICA, rapportée aux forces des deux pays.
Pour la composante SHORAD et antidrone, elle atteint une densité plus de cinq fois plus élevée, rapportée à la taille des seules forces opérationnelles terrestres respectives, aux Pays-Bas, face à la France, lorsque l’on considère que 1 Skyranger 30 est équivalent à un Serval LAD et un Serval DSA.
On retrouve cet écart de densité des systèmes de première ligne des armées de terre des deux pays, à de nombreux autres niveaux, avec 400 VCI CV90 et Boxer planifiés, contre 650 VBCI en France (densité x 3,5), 20 systèmes MLRS PULS commandés (2 livrés) pour 12 à 16 systèmes planifiés, mais non commandés en France (x 8), ou encore 46 canons automoteurs de 155 mm Pzh2000, contre 109 Caesar NG commandés par la France (x 2,3).
Dans ce dernier domaine, l’Armée de terre néerlandaise a déjà signifié son intérêt pour le RCH-155 de KNDS Deutschland, afin de densifier son artillerie. La Haye semble, par ailleurs, décidé de se doter à nouveau de deux bataillons de chars Leopard 2A8, soit autour de 120 exemplaires, pour un rapport de densité de 2,8 vis-à-vis de l’Armée de terre, avec un char beaucoup plus moderne que le Leclerc modernisé.
La France continue de refuser de durcir sa composante lourde de haute intensité
Dans les faits, face à l’Armée de terre néerlandaise, l’Armée de terre française ne brille que par le nombre de véhicules blindés polyvalents VAB, et leur successeur VBMR Griffon et VBMR-L Serval, avec respectivement 1818 et 974 exemplaires visés, pour 2035.
L’Armée de terre frnaçaise dispose du plus important parc blindé en Europe, avec plus de 3700 blindés sur roues de type VBCI, VAB, AMX-10RC, Griffon, Jaguar et Serval. En revanche, elle ne dspose, en tout et pour tout, que de 207 blindés, chenillés, soit 200 chars Leclerc, et 7 Lance-roquettes unitaires. Cette confiduation différe très netemment de celle de l’ensemble des autres forces armées de l’OTAN.
Cette spécificité, unique en Europe, de l’Armée de terre, permet aux unités françaises de disposer d’une mobilité exceptionnelle, pour un engagement très dynamique, qu’il s’agisse de manœuvres offensives ou défensives, et d’un potentiel de projection sans équivalent, avec une réactivité très importante par voie terrestre, navale ou aérienne.
En revanche, dans de nombreux domaines, il apparait que celle-ci souffre d’une densité extraordinairement faible de moyens, en particulier concernant les besoins de première ligne, qu’il s’agisse de l’artillerie, des blindés lourds, ou encore de la défense antiaérienne, antimissile et antidrone.
Pire encore, la LPM actuellement à l’œuvre, ne corrige aucun de ces problèmes, même si certains efforts sont faits, par exemple, avec 109 Caesar NG pour remplacer les 77 Caesar 6×6 et les antédiluviens AuF-1.
Toutefois, dans le domaine des blindés lourds de première ligne, de la puissance de feu ou encore de la défense antiaérienne et antidrones, les moyens français sont bien moins nombreux, rapportés à la force armée et à ses effectifs, comme à la population ou au PIB, par rapport à l’immense majorité des armées européennes aujourd’hui.
Que ce soit en raison d’arbitrages budgétaires, ou de doctrine, il apparait, très clairement, à présent, que l’Armée de terre française se dirige, à marche forcée, vers un décrochage capacitaire majeur et rapide, au regard des autres forces européennes, tant sa structure et ses moyens demeurent fermement imprégnés de la notion de corps expéditionnaire, et non de forces de ligne, comme pour l’ensemble des armées de l’OTAN.
Conclusion
On le voit, l’annonce de La Haye, concernant l’acquisition de 22 systèmes Skyranger 30, afin de remplacer les 18 Fennek SWp, s’inscrit dans un effort global du pays, afin de considérablement durcir les moyens de défense antiaériens, antimissiles et antidrones, de ses forces armées.
Un des 48 Pzh 2000 de la Koninklijke Landmacht. Selon la trajectoire actuelle des forces armées néerlandaises, il est probable qu’à relativement court terme, celleci chercheront à durcir leur artillerie, ayant déjà signifié leur interet pour le RCH-155 de KNDS Deutschland.
Ce faisant, la Koninklijke Landmacht sera dotée, à terme, d’une défense multicouche d’une exceptionnelle densité, capable de protéger très efficacement ses forces déployées, ainsi que ses moyens stratégiques nationaux, contre tous les types de menaces existants, en dehors des missiles balistiques IRBM, ICBM et des planeurs hypersoniques, dans l’attente de l’arrivée des systèmes européens Twister et HYdef/Hydis.
Par contraste, l’annonce faite, cette semaine, par le ministère des Armées, au sujet de l’acquisition de 30 Serval DSA et 24 Serval LAD, même accompagnée de la commande des huit systèmes VL MICA pour l’Armée de l’air et de l’Espace, fait bien pâle figure, et creuse encore davantage, l’e’ampleur du décrochage qui se dessine entre l’Armée de terre française, et l’ensemble de ses homologues en Europe, avec une densité d’équipements majeurs de 2,5 à 5 fois plus faible, que l’Armée de terre néerlandaise.
Une chose est certaine, à présent : si la France veut encore, dans les années à venir, s’appuyer sur ses armées, pour donner du poids à ses positions en Europe, en matière de Défense et de sécurité, celle-ci va devoir, rapidement, et radicalement, changer la trajectoire qui est la sienne.
Régulièrement, les médias français s’émeuvent, en découvrant certaines des faiblesses des armées, que ce soit à l’occasion de la publication d’une étude venue d’un think tank, ou d’une déclaration d’un officier supérieur ou général en retraite. « Comment ça, les armées françaises n’ont qu’une semaine de munitions d’artillerie ? », ou encore, « C’est affolant, l’armée française serait surpassée par l’Armée de l’Azerbaïdjan », a-t-on déjà pu lire et entendre, dans ce domaine, par le passé.
Aujourd’hui, c’est un rapport de l’IFRI qui met le feu aux poudres, en listant les faiblesses des forces aériennes françaises, sur la base de nombreux entretiens avec les premiers concernés, les officiers français. On peut cependant s’étonner du fait que le discours de ces officiers, ou de leurs chefs, lorsque interrogés par les médias, ou par la représentation nationale, soit beaucoup moins alarmant, que ce qui ressort de ce rapport. Cela n’a pourtant rien de surprenant.
En effet, depuis presque cinquante ans, maintenant, les officiers des armées françaises, et en particulier ceux qui les dirigent, sont fermement tenus en laisse par le pouvoir exécutif, et n’ont aucune liberté de parole, excepté les éléments de langage transmis par leurs services. Aujourd’hui, cette censure participe à créer un contexte de profond décrochage, entre la perception des français, alimentée par un discours, on ne peut plus édulcoré, et la réalité, beaucoup plus préoccupante.
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Les faiblesses des armées françaises refont la une de la presse nationale, dans un rapport de l’IFRI
Un rapport du think tank français IFRI, l’institut Français des Relations Internationale, publié le 24 janvier, défraie depuis peu la chronique nationale. Intitulé « L’avenir de la defense aérienne. Maitriser le ciel en haute intensité« , celui-ci dresse en tableau objectif, et donc des plus préoccupants, au sujet de la puissance aérienne française, face aux évolutions des menaces, mais aussi face aux moyens dont disposent les alliés de la France.
Pourquoi les faiblesses des armées, surprennent-elles encore les français en 2025 ? 17
À l’aide de quelques exemples bien choisis, celui-ci pointe certaines des faiblesses les plus sensibles, aujourd’hui, au sujet de la puissance aérienne française, comme le manque de masse, en particulier concernant la flotte de chasse, de capacités de recherche et de destruction des défenses antiaériennes adverses, ou les frappes dans la profondeur.
Fondamentalement, cette étude ne fait aucune révélation inconnue des lecteurs assidus de ce site ou, plus généralement, de ceux qui suivent, avec plus ou moins d’assiduité, l’actualité autour de ce sujet. L’Armée de l’air et de l’Espace, comme l’aéronautique navale, manquent, en effet, toutes deux, d’un nombre d’avions de combat représentant autour de 50 % de leur format actuel, pour simplement remplir leurs engagements et contrats opérationnels, notamment vis-à-vis de l’OTAN.
Les stocks très insuffisants de munitions, et spécialement l’absence de munitions antiradars, ainsi de que pods de brouillage multibande, dans les cadres des missions SEAD ou DEAD, avaient également été largement abordés ici, ayant même engendré une question du, alors, député JC Lagarde, à la ministre des Armées Florence Parly. L’absence de furtivité du Rafale avait à plusieurs reprises été identifiée comme une faiblesse importante, dans les articles consacrés à un éventuel Super-Rafale, pour le coup furtif.
Enfin, l’arrivée du Rafale F5, et surtout de son drone de combat furtif, ont été présentés, sur Meta-defense, comme une capacité qui transformera en profondeur le potentiel opérationnel des forces aériennes françaises, précisément en apportant une réponse dans le domaine du SEAD/DEAD, de la pénétration profonde, ainsi que de la supériorité aérienne, face aux appareils de 5ᵉ génération dotés d’une furtivité sectorielle avancée, et d’une puissante fusion de données.
En outre, comme dans l’étude de l’IFRI, il a été préconisé de mettre l’accent sur une gamme de drones, de sorte à disposer d’une palette de systèmes distribués plus évolutive et adaptative, que ne peut l’être l’avion de combat lui-même.
Pourquoi les faiblesses des armées, surprennent-elles encore les français en 2025 ? 18
Toutefois, l’analyse de l’IFRI s’appuie, elle, sur de très nombreux entretiens avec des officiers et officiers généraux français et européens, ceux-ci ayant donc façonné le message alarmant que le rapport véhicule, donnant à ce dernier, une portée et une densité autrement importante, que les articles de ce site.
La parole des militaires, sévèrement bridée par l’exécutif, enferme l’opinion et le législatif dans un biais de confirmation permanent.
Plus généralement, depuis quelques mois, de nombreuses informations filtrent, ci de la part des think tanks, là des industriels, et parfois des officiers et officiers généraux en retraite, autour des insuffisances auxquelles font toujours face les armées françaises, ainsi que des limites de la LPM 2024-2030, pour en corriger, dans le temps imparti, ces faiblesses.
En revanche, ces constats, difficiles à ignorer tant ils sont alarmants et aisément vérifiables, y compris en sources ouvertes, n’émanent qu’exceptionnellement des armées elles-mêmes, et presque jamais, des généraux et amiraux qui occupent les postes excessifs clés, à leur tête.
Au contraire, les chefs d’État-major, les major-généraux et les sous-chefs plan, des trois armées comme de l’état-major des armées, formant le triumvirat dirigeant chacune des trois armées françaises, demeurent en permanence sur une ligne très discrète, parfaitement en phase avec les documents cadres émanant de l’exécutif et validés par le Parlement.
Le CEMAT, le général Pierre Schill, s’était montré agacé des questions sur le manque de masse de l’Armée de terre, lançant un « Qu’ils viennet s’y frotter ». Mais était-ce vraimeent sa position, ou sa seule alternative de communication ?
Au point que pour tenter de se faire une idée moins contrainte, des enjeux de défense, les députés et sénateurs ont pris pour habitude d’auditionner certains experts indépendants, certains brillants bien davantage par leur exposition médiatique, que par la pertinence de leurs analyses et affirmations. Ce n’est pas encore idiocracy, mais cela s’en rapproche parfois.
Pourtant, tout désignerait les chefs des armées, ou leurs adjoints, pour apporter une vision objective, en particulier devant la représentation nationale, si pas devant l’opinion publique, probablementtrop sensible pour en comprendre les enjeux.(Si vous y voyez un sarcasme, et bien, vous avez raison)
Malheureusement, cette parole est contrainte, en France, comme nulle part ailleurs, en occident, et ce, quel que soit l’exécutif en place, depuis Georges Pompidou, ce dernier ayant une défiance naturelle vis-à-vis des élites militaires et des services de renseignement, ayant largement infusé au sein de la très haute administration française, depuis les années 70.
Ce faisant, l’opinion publique, comme la représentation nationale, évoluent bien souvent dans une bulle édulcorée, concernant les questions de défense, de renseignement et, en partie, de relations internationales, bulle qui éclate, partiellement, à l’occasion de certains articles plus médiatisés que d’autres, comme celui de l’IFRI, avec son lot de stupeurs et de questionnements, sans réponse, dans un contexte éminemment anxiogène par ailleurs.
Libérer la parole des hauts responsables militaires, une nécessité absolue pour faire face aux enjeux à venir
Entre un exécutif n’ayant qu’une expérience limitée des questions de défense, et sans aucune expérience de la guerre, comme cela pouvait encore être le cas jusqu’à Jacques Chirac, des hauts responsables militaires dont on exige un alignement inconditionnel sur les positions exprimées au plus haut sommet de l’état, et une représentation nationale et une opinion publique volontairement privées d’éléments objectifs, tout cela pointe, en France, vers l’émergence de puissants biais de confirmation, qui prennent racines jusqu’au plus haut sommet de l’État.
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C’est ainsi que les formats des armées, ainsi que de leurs capacités, sont établis de manière éminemment obscure, par une équipe réduite qui n’en présente que les résultats, en affirmant que tel format, répond effectivement à tel contrat opérationnel, et suffit à contrôler telle menace, sans jamais en détailler les tenants et aboutissants, en dehors de la seule notion qui importe, aux yeux de l’exécutif, le budget qui devra y être consacré.
Ce faisant, l’exécutif, qui par ailleurs contrôle, le plus souvent, fermement un Parlement parfaitement aligné, défini lui-même l’appréciation de la menace, et les moyens nécessaires pour y répondre, et l’encadre dans une loi de programmation qu’il a également élaboré, et dont il contrôle l’exécution. Dans ce processus, aucune voix dissonante, aucune question fut-elle pertinente, n’est acceptée.
C’est ainsi que lorsque jean-Christophe Lagarde, à la suite d’un article publié sur ce site, a interrogé la ministre des Armées, en 2021, au sujet de la nécessité de doter l’Armée de l’Air et de l’Espace d’une capacité de guerre électronique aéroportée, et de munitions air-sol antiradars, la réponse du ministère fut aussi laconique qu’anachronique, au regard de l’évolution des tensions et de la menace sol-air russe, celle-là qui, aujourd’hui, est au cœur de l’article de l’IFRI.
Rappelons qu’en 2023, soit à peine 26 mois après la réponse de Me Parly, Sébastien Lecornu annonçait la conception d’un missile anti-radar, dans le cadre de la LPM, pour armer le Rafale. 26 mois, pour un revirement de posture à 180°, venant de la même majorité présidentielle…
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Pour briser ce cercle vicieux, mortifère à bien des égards, spécialement dans le contexte international actuel, la solution la plus évidente, et la plus efficace, à court terme, serait de permettre aux officiers généraux, en charge des postes exécutifs des armées, d’exprimer des positions propres, devant le Parlement, mais aussi devant le public, attendu qu’une fois la décision prise par l’exécutif, et validée par le Parlement, celle-ci devra être pleinement et intégralement exécutée.
Il s’agirait, alors, rien de moins que de libérer la parole des hauts gradés militaires, y compris dans leurs fonctions, pour tracer une compréhension bien plus exhaustive, précise et pertinente, des forces et faiblesses des armées françaises, comme de la réalité des menaces, et ainsi, permettre à l’opinion publique, ainsi qu’à la représentation nationale, de s’imprégner des enjeux présents et à venir, au-delà de la version tamisée et, en bien des points, bien trop optimiste, largement distillée aujourd’hui.
Faire de la défense un véritable débat national, et un enjeu politique, comme dans plusieurs pays européens et alliés
Libérer la parole publique des hauts responsables militaires, ne constituerait cependant qu’une étape, si l’objectif est de véritablement faire des questions de défense, un enjeu national et politique, auprès de l’opinion publique. En effet, comme évoqué précédemment, la centralisation de toute la programmation militaire, aux seules mains de l’exécutif, tel que c’est le cas depuis le début de la 5ᵉ république, est au cœur des dérives constatées aujourd’hui, qui menacent le pays et ses intérêts.
Pour briser ce travers fermement ancré dans les institutions, il serait, alors, nécessaire de diviser l’ensemble des étapes participant à la programmation militaire, tout en respectant les prérogatives fortes et indispensables qui reviennent, notamment, au chef de l’État, également chef des armées, pour la mise en œuvre de l’outil militaire lui-même, y compris de la dissuasion.
Commission éfense et forces armées de l’Assemblée nationale.
Ainsi, l’évaluation des menaces comme des forces et faiblesses des armées françaises, en alliance ou en autonomie, serait confiée à un collège d’experts constitué de militaires, industriels, de membres des services de renseignements, de parlementaires, d’experts indépendants, de think tank et de certains membres des services affiliés (affaires étrangères, intérieur, commerce, économie et éducation nationale).
Ce collège rédigerait une analyse détaillée des rapports de forces présents et à venir, ainsi que des risques nécessitant une intervention potentielle des armées françaises, avec les rapports de forces alors à l’œuvre, dans un document de synthèse faisant office de Revue Stratégique.
Sur la base de cette Revue Stratégique, un second collège, composé de membres de l’exécutif, de militaires, de parlementaires et d’industriels, rédigeraient alors un Livre Blanc, dont l’objectif serait exclusivement de définir le format des armées, et les moyens nécessaires pour couvrir, point par point, et globalement, l’ensemble des menaces évoquées par la Revue Stratégique.
Une fois le Livre Blanc disponible, l’exécutif pourra s’en emparer, pour rédiger une loi de programmation militaire, qui représenterait, alors, les arbitrages politiques et budgétaires, par l’équipe dirigeante et le président de la République, pour répondre aux menaces et satisfaire aux besoins évoqués par la RS et le LB.
En d’autres termes, ici, l’exécutif serait contraint de partir d’une analyse objective et publique de la situation internationale, des rapports de force et des forces et faiblesses de ses armées, pour décider quels sont les sujets à privilégier, à écarter, ou à traiter par d’autres moyens (diplomatie, etc..), sachant que sa responsabilité repose précisément sur la grille d’analyse utilisée pour réaliser ces arbitrages.
Frégate FDI classe Amiral Ronarc’h de la Marine Nationale sur le site Naval Group de Lorient
Le Parlement, quant à lui, aurait pour fonction de valider la LPM, et les PLF (projet de Loi de Finance) annuels, en exécution de cette LPM. Il n’y a aucune raison de penser que, dans un schéma comme celui-ci, les députés et sénateurs français seraient plus indépendants de leurs organes politiques qu’aujourd’hui, dans le vote des projets de lois.
Cependant, le Parlement aurait également la charge de vérifier l’exécution de la LPM, ainsi que la validité des documents cadres, Revue Stratégique et Livre Blanc. Ainsi, une évolution sensible du contexte géopolitique, devra entraîner, à l’initiative du Parlement, une révision de la RS, elle-même entrainant une révision du LB et de la LPM. L’apparition d’une nouvelle technologie majeure, quant à elle, peut entrainer la révision du LB et de la LPM pour y faire face.
L’objectif de ce schéma, qui n’est pas sans rappeler le dogme Plan-Do-Check-Action de la démarche qualité, est de s’assurer, autant que possible, de l’objectivité des documents cadres qui déterminent la programmation militaire nationale, et d’en garantir la pertinence face à l’actualité, afin d’éviter de construire une programmation militaire sur la base d’un Livre Blanc obsolète avant même sa publication, comme en 2014.
En outre, chacun des documents, et chacune de leurs mises à jour, constitueront autant de points de discussion et de contradiction, sur la scène politique et médiatique, de sorte que l’opinion publique s’imprègnera, petit-à-petit, de cette culture défense qu’elle a perdue à partir des années 90, pour ainsi remettre la defense au cœur des enjeux politiques nationaux, comme en Grèce, dans les Pays baltes, en Pologne ou aux États-Unis, position qu’elle n’aura pourtant jamais dû quitter.
Conclusion
On le voit, le fait le plus marquant, concernant la publication du rapport de l’IFRI sur la défense aérienne, n’est pas tant son contenu, que l’émoi qu’il suscite, dans les médias et l’opinion publique française.
En effet, aucun des constats faits par le rapport, ne constitue une révélation, tout au moins pour le microcosme défense national. En revanche, il cueille à froid une opinion publique bercée par des propos comme « la plus puissante armée d’Europe« , et autre superlatif entourant le Rafale, en assénant plusieurs vérités préoccupantes, qui ne devaient pas atteindre de si chastes oreilles.
E.Macron n’a pas créé la situation actuelle. mais comme ses prédeceseurs, il l’a parfaitement assimilée pour faire cadrer ses decisions, en matière de défense, avec la perception publique des menaces.
De ces faiblesses, les militaires sont parfaitement conscients, et nombres d’entre eux n’hésitent pas à s’en ouvrir, pour peu que le sujet soit évoqué sous le sceau de la confidentialité. Toutefois, ceux-ci sont, aujourd’hui, bridés au plus haut point dans leur liberté d’expression, que ce soit face à l’opinion publique, la presse et même la représentation nationale.
Ce faisant, il s’est créé, en France, un discours lénifié alternatif, prenant de plus en plus de distance avec une réalité connue de seulement quelques spécialistes, sous le contrôle plein et entier d’un exécutif tenant simultanément les rênes du narratif et de la bourse, pour faire, au mieux, converger les deux, même s’ils s’éloignent, chaque année davantage.
Si libérer la parole des hauts responsables militaires s’avère, aujourd’hui, aussi urgent qu’indispensable, pour permettre aux français de comprendre la situation exacte en matière de défense, une révision profonde de l’ensemble de la programmation militaire, toujours tenue de bout en bout par l’exécutif, serait tout aussi indispensable, à court terme, si la France entend effectivement traverser la période de fortes turbulences internationales qui se présente.
Reste qu’aujourd’hui, peu nombreuses sont les personnalités politiques ayant suffisamment d’objectivité, pour soutenir une telle démarche, pourtant salutaire. Et dans tous les cas, d’ici à deux jours, les médias auront oublié le rapport de l’IFRI, et les français avec. Alors, pourquoi s’en faire ?
Annoncée le 21 janvier par le président Macron, à l’occasion des vœux aux armées, la révision de la revue nationale stratégique 2022, doit permettre d’actualiser la trajectoire programmatique militaire française, notamment pour la Marine nationale.
Celle-ci devra, notamment, intégrer les évolutions des menaces apparues ces deux dernières années, après que la Revue nationale Stratégique 2022 a été rédigée pour servir de trajectoire à la Loi de Programmation Militaire 2024-2030.
Après un premier article faisant la synthèse de ces nouvelles menaces depuis 2022, cette analyse porte sur les arbitrages probables qui apparaitront dans cette révision. Au-delà de l’évidence, l’article étudie, également, le format nécessaire, pour la Marine nationale, afin de faire face aux nouvelles menaces, ainsi qu’aux évolutions géopolitiques intervenues ces dernières années, entrainant une transformation sensible des besoins en matière de puissance navale, pour la France.
Sommaire
La flotte française, un enjeu majeur pour la sécurité du pays, de ses territoires et de ses intérêts stratégiques
Le rôle de la Marine militaire, dans les grandes confrontations qui se dessinent à travers le Monde, est souvent mal compris, spécialement en France. En effet, pendant longtemps, les armées françaises ont disposé de suffisamment d’emprises régionales, en Afrique et au Proche et Moyen-Orient, notamment, pour accueillir des déploiements terrestres et aériens, suffisants pour protéger les intérêts du pays.
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Ces deux dernières années, cependant, l’évolution de la géopolitique a montré la fragilité de cette posture, alors que 6 des 8 pays africains qui accueillaient des contingents militaires français, ont exigé, plus ou moins fermement, leur départ, les privant de très importants moyens de renseignement et d’action, pour contenir l’évolution de la menace terroriste dans cette région.
Le cas n’est pas spécifique à la France, d’ailleurs. Ainsi, la Russie vient de perdre ses deux emprises syriennes, la base navale de Tartous et la base aérienne de Hmeymim, après le renversement de la dynastie Assad, privant la Marine russe d’une position stratégique en Méditerranée orientale, y compris pour contrôler les accès à la mer Noire par le détroit du Bosphore, alors que l’Armée de l’air russe a perdu une base essentielle pour soutenir les forces déployées en Afrique.
Une fois privées de ces emprises terrestres, les armées ne peuvent se tourner que vers leur flotte, pour protéger les intérêts de la Nation, et pour peser dans le déroulement des tensions et des conflits régionaux, pouvant influencer directement le pays.
Par ailleurs, alors que la compétition entre super-puissances a retrouvé un niveau de tension supérieur ou égal à celui de la guerre froide, la force navale a également pour rôle d’assurer la sécurité des espaces maritimes nationaux, ainsi que des flux commerciaux, indispensables au fonctionnement fluide du pays et de son économie, face à des moyens adverses, eux aussi, en pleine expansion, précisément pour exploiter toutes les failles du dispositif défensif naval national.
Dès lors, quel que soit le point de vue choisi, l’adaptation des moyens de la Marine nationale, pour faire face aux nouveaux enjeux sécuritaires, s’impose aujourd’hui à la France, tant pour assurer la sécurité du pays et de ses citoyens, y compris du point de vue économique, que pour fournir à l’état-major, des options d’action inaccessibles par d’autres moyens.
Sécuriser les ambitions de la LPM 2024-2030 et combler ses lacunes pour la Marine nationale
Dans ce contexte, la première mission de la révision de la Revue Nationale Stratégique 2022, annoncée par le Président Macron, sera, sans le moindre doute, de sécuriser strictement l’exécution de la trajectoire fixée par la Loi de Programmation militaire 2024-2030.
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En effet, celle-ci porte sur un ensemble de moyens et de programmes, à présent indispensables, à court ou moyen termes, à la Marine nationale, pour espérer remplir son contrat opérationnel défini par la Revue Stratégique 2022. Étant admis que la révision à venir n’allant pas réduire, mais étendre, les ambitions de ce contrat opérationnel, la mission première de cette révision sera, sans le moindre doute, de sécuriser strictement l’exécution de l’ensemble des programmes listés par la LPM.
On pense, notamment, au respect strict du programme de Porte-avions de Nouvelle génération, certes onéreux, mais plus indispensable que jamais, pour garantir la capacité d’action des armées françaises, au-delà d’un rayon de 2000 à 3000 km, autour de la métropole.
Dans le même temps, la Révision portera, certainement, sur l’intégration de certains programmes et besoins apparus ces deux dernières années, en lien avec l’actualité et la pression opérationnelle, et absent de la LPM 2024-2030.
On pense, en particulier, au renforcement absolument nécessaire des moyens de défense de la flotte, et spécialement des navires de première ligne, comme les frégates, par l’ajout de systèmes CIWS de protection rapprochée, et par le renforcement, lorsque c’est possible, du nombre de VLS emportés par les navires, en particulier pour les FDI classe Amiral Ronarc’h, ainsi que l’activation de l’option B1 à bord des frégates armées de missiles antiaériens Aster 30.
Il s’agira, enfin, d’anticiper la libération de crédits non planifiés pour certains nouveaux programmes évoqués, comme la création d’une flottille embarquée Rafale F5 + drones de combat, certainement pour remplacer les Rafale M les plus usés à ce moment-là, et pour maintenir la composante nucléaire embarquée, une fois le missile ASN4G entré en service, en 2035.
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Adapter la flotte de surface aux nouveaux défis navals
Pour autant, même encadrée de ces améliorations, la programmation navale française demeurera sensiblement en deçà de ses besoins réels, pour faire face à l’évolution des menaces évoquées, et pour anticiper un possible retrait des États-Unis de l’équation sécuritaire européenne.
Or, comme abordé dans un précédent article, il est probable que la France, comme l’ensemble des pays membres de l’OTAN, sera appelée à accroitre sensiblement ses investissements de défense, dans les mois et années à venir, à partir du sommet de l’OTAN d’Amsterdam, en juin prochain.
L’hypothèse privilégiée, aujourd’hui, serait de voir émerger, à cette occasion, un accord pour accroitre l’investissement de défense à 2,5 % PIB en 2026, puis à 3 % en 2030, avec, peut-être, une trajectoire croissante pour atteindre 3,5 ou 3,7 %, d’ici à 2035.
Dans cette hypothèse, la Marine nationale pourrait, enfin, résoudre ses problèmes de masse et de permanence opérationnelle, qui handicapent aujourd’hui son efficacité, en s’engageant dans une révision globale de son format, pour répondre aux enjeux navals à venir.
1, 2 ou 3 porte-avions pour la Marine nationale ?
Longtemps, le porte-avions de la Marine nationale, et son remplacement, ont été un sujet de confrontation, dans le débat public. Pour ses détracteurs, ce type de navire était jugé bien trop vulnérable et onéreux, pour la plus-value escomptée, alors que les moyens étant alloués à cette mission, auraient pu être employés plus efficacement ailleurs.
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Ces arguments ont toutefois perdu beaucoup de leur portée, ces dernières années, alors que plusieurs marines, en particulier aux États-Unis avec la Classe Ford, en Chine avec la classe Fujian, et en Inde, avec la classe Vikrant, déploient d’immenses efforts pour se doter d’une flotte importante de porte-avions.
De fait, en dépit de ces arguments, le programme de porte-avions de nouvelle génération a été intégré à la PL 2024-2050, alors que la commande définitive du navire, sera notifiée cette année. En parallèle, la France tient bon autour pour que le programme SCAF intègre une capacité embarquée, en dépit des nombreuses réticences allemandes à ce sujet.
Pour autant, un unique porte-avions, fut-il nucléaire et de 80,000 tonnes, comme le PANG, ne pourra assurer l’alerte navale que 40 à 50 % du temps, ce qui constitue la plus grande limite du dispositif de projection de puissance français, imposant, en moyenne, une alerte supérieure à 30 jours, et une indisponibilité non compressible de 1 an, tous les 10 ans. En d’autres termes, une flotte n’alignant qu’un unique porte-avions, est insuffisante, à présent, pour les besoins sécuritaires et opérationnels de la France.
Plusieurs options s’offrent alors à la Marine nationale. La première, la plus évidente, serait de prévoir la construction d’un sister-ship au PANG, pour revenir au même format qui était celui dans les années 70 et 80, avec le Clemenceau et le Foch.
Cette configuration à deux porte-avions, permet de garantir une alerte à 30 jours, tout au long de l’année, du groupe aéronaval, y compris en période d’indisponibilité périodique. En outre, même lorsqu’un navire est déployé, le second peut, hors IPER, procéder à la formation des équipages, et notamment aux qualifications et requalifications nécessaires pour l’appontage.
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Si la flotte venait à passer à trois porte-avions, la période d’alerte serait alors ramenée à 7 ou 15 jours, avec deux porte-avions déployables, 50 à 60 % du temps. En outre, la permanence opérationnelle du groupe aéronaval serait bien plus résiliente, en temps de guerre, face à l’attrition.
Pour cela, et sachant que même à 3 % de PIB, les budgets ne sont pas inextensibles, la France pourrait avoir intérêt à developper une seconde classe de porte-avions, plus compacte, de l’ordre de 55,000 à 65,000 tonnes, équipée ou non d’une propulsion nucléaire, avec pour objectif que le prix des deux nouveaux navires, cumulé, soit proche de celui du second PANG.
Rappelons, à ce titre, que les deux porte-avions britanniques de la classe Queen Elizabeth, ont couté 7,6 Md£, soit 8,5 Md€, soit un prix comparable à celui du PANG, estimé de 8 à 10 Md€. En outre, un navire plus compact, et plus économique, aura plus d’attrait vis-à-vis de certaines marines désireuses, elles aussi, de retrouver une capacité aéronavale embarquée, comme le Brésil, surtout si la propulsion est conventionnelle.
Bien évidemment, un PA(N) moyen de 65,000 tonnes, ne pourra pas emporter autant de moyens aériens, que le PANG, conçu spécialement pour emporter jusqu’à 30 NGF du programme SCAF. Cependant, même à 18 NGF, un tel navire disposera d’importantes capacités de projection de puissance aérienne, alors que le bénéfice opérationnel de disposer de 3 PA, compensera certainement cette faiblesse relative.
4 ou 5 grands navires d’assaut pour une alerte permanente du groupe amphibie
Le raisonnement, autour de la disponibilité opérationnelle, est strictement le même, concernant le groupe d’assaut amphibie. Aujourd’hui, celui-ci se compose de 3 Porte-hélicoptères d’assaut, ou PHA de la classe Mistral, un navire de 21,000 tonnes capable de transporter et projeter une force d’assaut de 450 hommes, 50 véhicules et une dizaine d’hélicoptères.
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Théoriquement, avec 3 PHA, la Marine nationale devrait être en mesure de garantir une alerte opérationnelle à 15 jours, pour un navire. Cependant, l’un d’eux assure, chaque année, la mission Jeanne d’Arc, d’une durée de cinq mois, dans le but de former les élèves officiers de l’École navale.
Ce faisant, la disponibilité réelle pour l’alerte amphibie, repose non sur trois, mais sur deux navires, soit une disponibilité garantie à 30 jours d’un navire, même si, dans les faits, les PHA ont très souvent été sollicités sur des délais bien plus courts, n’ayant pas les mêmes contraintes que le porte-avions, pour anticiper un déploiement.
À ce problème de disponibilité, s’ajoute un problème de capacités de projection. En effet, avec 450 troupes de marines transportées, un PHA ne peut projeter, dans les faits, que deux S-GTIA, alors que les retours d’expérience, notamment venus d’Ukraine, plébiscitent le déploiement d’unités plus importantes, pour atteindre l’objectif opérationnel.
En d’autres termes, tout indique, aujourd’hui, que la projection d’un GTIA (Groupement tactique interarmes, une unité de combat constituée autour d’un régiment, et disposant de l’ensemble des moyens de soutien nécessaires, pour opérer en autonomie), s’avère nécessaire pour atteindre l’effet recherché, dans un contexte de moyenne ou haute intensité.
Dès lors, au moins deux, voire trois PHA sont nécessaires, conjointement, pour mener efficacement une opération d’assaut amphibie, sachant par ailleurs que la France ne dispose pas d’une flotte de soutien, comme la Royal Navy ou l’US Navy, pour assurer le soutien une fois la tête de pont sécurisée.
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Dès lors, attendu que la mission Jeanne d’Arc s’avère indispensable à la formation des officiers de la Marine nationale, une flotte de 4 ou 5 grands navires d’assaut, s’avère indispensable pour exploiter, pleinement, un groupement d’assaut amphibie.
On notera, toutefois, que dans une telle hypothèse, le recours à un navire un pont droit de type PHD, comme les PHA, ne s’impose pas nécessairement pour les navires surnuméraires. Un navire d’assaut de type LPD, pourrait parfaitement répondre aux besoins, même si l’arrivée massive des drones, plaide pour un pont aérien traversant.
24 escorteurs dont 6 frégates antiaériennes pour répondre aux menaces grandissantes
Les porte-avions et les navires amphibies représentent, pour la Marine nationale, le pivot central de l’action naval, dimensionnant, en grande partie, le format du reste de la flotte. C’est en particulier le cas de la flotte d’escorteurs, composée de destroyers et de frégates, en chargent d’assurer la sécurité de ces Capital Ships, contre les menaces de surface, sous-marines et aériennes.
Le passage d’une flotte de 1 à 2 porte-avions, et de 3 à 4 PHA, nécessiterait une augmentation du nombre d’escorteurs, aujourd’hui composée de 4 frégates antiaériennes des classes Horizon et Alsace, et (théoriquement) de 11 frégates polyvalentes anti-sous-marines des classes Aquitaine et Amiral Ronarc’h. Les 6 frégates FREMM de la classe aquitaine disposent, en outre, d’une importante capacité de frappe vers la terre, avec 16 missiles de croisière MdCN chacune.
Tir d’un missile Aster par une frégate FREMM classe Alsace
Concrètement, il serait alors nécessaire d’ajouter une frégate antiaérienne et deux frégates anti-sous-marines, à la composante porte-avions comme au groupe amphibie, pour escorter les nouveaux navires. Par ailleurs, la Marine nationale a plusieurs fois répété qu’elle devait atteindre un format à 18 frégates, dont quatre anti-aériennes, pour répondre à son contrat opérationnel actuel.
En d’autres termes, la flotte d’escorteurs français devrait atteindre un format de 24 navires, dont 6 frégates antiaériennes, et 19 frégates polyvalentes et anti-sous-marines, pour assurer pleinement le nouveau contrat opérationnel, intégrant un porte-avions et une PHA supplémentaires.
Plusieurs alternatives se présenteraient, dans ce cas, aux planificateurs français. la plus évidente consistant à construire 2 nouvelles frégates classe Alsace, et sept nouvelles FDI classe Amiral Ronarc’h.
Bien que plus économique, cette approche ne serait toutefois pas optimale, les Alsace ayant une puissance de feu limitée à 32 missiles Aster sans réelles capacités antibalistiques, en matière de défense aérienne, alors que les FDI, même équipées de 4 Sylver 50, ne disposeraient pas de capacités de frappe vers la terre.
FDI héllenique classe Kimon avec 4 Sylver 50.
Une seconde possibilité, préférable, consisterait à developper une nouvelle classe de frégates ou destroyers antiaériens, possiblement avec un partenaire européen comme l’Italie, avec les destroyers DDX, ou les Pays-Bas, avec le remplaçant des De Zeven Provincien. Ces navires disposeront, en effet, d’un nombre important de VLS, de 64 à 96, permettant de repousser les attaques de saturation. En outre, de tels navires constitueront d’excellente plate-forme pour le développement d’une capacité antibalistique navale.
Pour amortir convenablement les couts de développement, et produire un navire potentiellement attractif sur la scène international, tout en renforçant sensiblement les capacités de défense antiaérienne et antibalistiques de la flotte, la Marine nationale pourrait acquérir quatre de ces navires.
Les deux frégates Alsace, qui disposent des mêmes capacités de lutte anti-sous-marine que les Aquitaines, seraient alors référencées comme frégates ASM à capacités antiaériennes renforcées (ce qu’elles sont, dans les faits), alors que 5 nouvelles FDI seraient construites pour atteindre le format souhaité de 24 escorteurs. Pour l’occasion, celles-ci pourraient recevoir non 4 Sylver 50 et 32 Aster 30 B1, mais 3 Sylver 50 et 24 Aster, ainsi qu’un Sylver 70, pour 8 missiles MDCN, faisant croitre le potentiel de frappe vers la terre de la flotte de surface de plus de 40 %.
Pétrolier-ravitailleurs, guerre des mines, navires de renseignement
La flotte de soutien française devra, elle aussi, évoluer, pour répondre aux besoins de ces nouvelles capacités de première ligne. Ainsi, le nombre de pétroliers ravitailleurs, ou Bâtiment Ravitailleurs de la Flotte (BRF), devra certainement passer de 4 à 6 navires, afin de s’assurer de la disponibilité des moyens de soutien logistique tant du groupe aéronaval que du groupe amphibie, tout en garantissant une capacité d’accompagnement pour une flottille de surface.
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En outre, si la France venait à perdre certaines facilités internationales, pour alimenter le flux logistique, dans ce certaines régions du monde, cette flotte logistique devrait croitre encore davantage, pour tenir compte des trajets plus longs entre la flotte et les ports accessibles.
La flotte de guerre des mines pourrait, elle aussi, devoir évoluer, sans qu’il soit possible, en sources ouvertes, d’évaluer les besoins supplémentaires potentiels, liés à l’évolution de la menace, et aux besoins liés à l’extension de la flotte.
Il est également probable que les besoins, autour des moyens de communication et de renseignement, évolueront à la hausse, dans les années à venir, qu’il s’agisse de garantir l’efficacité des nouveaux moyens de la Marine nationale, ou pour faire face à l’évolution de la menace et à la diminution des emprises terrestres.
Le bon moment pour créer un corps des Gardes Côtes ?
Reste à statuer sur le sort de la flotte de second rang, et des patrouilleurs de la Marine nationale. Fondamentalement, l’évolution de la menace internationale, au sens de la compétition entre grandes puissances, n’influence pas les besoins en matière de patrouilleurs, patrouilleurs hauturiers et de frégates de surveillance françaises.
En outre, le passage à 24 frégates de 1ᵉʳ rang, rendrait probablement inutile le besoin de remplacer les FLF de la classe Lafayette, alors que les moyens dits de second rang, sont à présent certainement trop faiblement armés et équipés, pour faire face à des menaces militaires, même à proximité des cotes et dans la ZEE nationale.
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En fait, le durcissement des tensions militaires internationales, tendrait à accroitre le distinguo entre la flotte militaire, d’une part, et la mission de Gardes Cotes, de l’autre, plutôt que de préserver un certain flou à ce sujet, comme le fait aujourd’hui la Marine nationale, notamment avec les patrouilleurs Hauturiers, et les Frégates de surveillance.
Un tel sujet nécessiterait, à lui seul, une analyse complète. Toutefois, on comprend aisément, aujourd’hui, que la question se pose, en France, concernant la dissociation de la mission Marine nationale, et de la mission Gardes Cotes, tant pour éviter les mésinterprétations quant à la puissance militaire navale, que pour garantir des moyens suffisants pour sécuriser les cotes et la Zone économique Exclusive du Pays.
S’il est peu probable que la révision de la Revue stratégique s’aventure sur ce terrain complexe, il n’en demeure pas moins vrai qu’aujourd’hui, le sujet mériterait une analyse objective et dépassionnée, au plus grand bénéfice des deux missions.
L’extension de la flotte de sous-marins tactiques, un impératif sécuritaire
À l’instar de la flotte de surface, le format de la flotte de sous-marins tactiques, comprendre en dehors de la mission de dissuasion, est également appelé à évoluer, en particulier si le nombre de Capital Ships est, lui aussi, appelé à évoluer.
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Ce format a été conçu pour assurer la protection du groupe Aéronaval, d’une part, la sécurité des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, de l’autre, et pour assurer les missions de renseignement et de surveillance des flottes adverses.
De fait, l’extension du format de la flotte de porte-avions nécessiterait, très certainement, un SNA supplémentaire, pour atteindre sept navires, comme la Royal Navy, qui aligne deux porte-avions.
On peut également anticiper qu’une extension du groupe amphibie, et de sa capacité de projection de puissance, nécessiterait, à son tour, une escorte sous-marine, tant pour les transits que pour protéger les navires dans leur soutien aux forces débarquées.
Au total, donc, un à deux SNA supplémentaires seraient certainement plus que bienvenus au sein de la flotte de sous-marins nucléaires d’attaque de la Marine nationale. On notera, à ce sujet, qu’une évolution de la classe Suffren pour ces deux navires, en les dotant de VLS armés de missiles MdCN, pour mettre en œuvre une capacité de frappe vers la terre plus lourde que le tir horizontal des Suffren, serait certainement très utile, tout en conférant cette option attractive aux Barracuda conventionnels proposés sur la scène export.
Préparer l’arrivée des drones et navires robotisés
Bien que le sujet soit déjà pris en compte par la LPM 2024-2040, l’arrivée des différents modèles et types de drones, au sein de la Marine nationale, s’est rapidement transformée, ces dernières années.
C’est ainsi que l’Aeronautique navale sera dotée d’une flottille de Rafale F5 et de drones de combat, embarqués à bord du porte-avions Charles de Gaulle, au cours de la prochaine décennie, sans que le calendrier exact ait été annoncé par l’état-major, ni que le sujet ait été abordé par la LPM.
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De même, au-delà de l’arrivée des systèmes robotisés de guerre des mines, prévue par la LPM, la Marine nationale a entamé l’expérimentation de drones de surface, mis en œuvre à partir de ses frégates, pour préparer l’arrivée de cette capacité au plus tôt, alors que, dans le même temps, les industriels comme Thales et Naval Group, enrichissent leur offre rapidement dans ce domaine.
Depuis 2022, par ailleurs, les exemples d’utilisation opérationnelle des drones dans le domaine du combat naval, se sont multipliés, que ce soit en Ukraine, avec les pertes infligées par les drones de surface pilotés ukrainiens à la flotte de la mer Noire russe, obligeant celle-ci à se retirer en mer d’Azov et à distance des cotes ukrainiennes, ou en mer Rouge, les drones d’attaque ayant été très largement employés par les Houthis, pour attaquer le trafic commercial et les navires occidentaux les escortant.
De fait, deux ans et demi après la rédaction de la Revue nationale stratégique 2022, la perception de besoins, ainsi que des contraintes, entourant l’arrivée des systèmes automatisés navals, sous-marins et aériens, a considérablement évolué, et s’est affinée, de sorte que la révision de la RS 2022, permettrait d’y intégrer une compréhension largement améliorée des enjeux que cette nouvelle capacité muti-domaine recoupe.
Dimensionner l’aéronautique navale au nouveau format de la flotte française
Enfin, toute évolution du format de la flotte de surface, entrainera, nécessairement, une évolution du format de l’aéronautique navale française. Ainsi, la décision de mettre en œuvre un second porte-avions, devrait entrainer une extension de format de 50 % de la flotte de chasse embarquée, comme du nombre d’avions radars. De même, l’augmentation du nombre d’escorteurs, nécessitera une augmentation du nombre d’hélicoptères embarqués proportionnelle.
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Au-delà de cette croissance homothétique, la révision de la Revue nationale stratégique, pourrait se pencher sur la pertinence de doter, à nouveau, la Marine nationale d’une flotte d’hélicoptères lourds, dédiée à la mission d’assaut, comme c’était le cas, dans les années 70 et 80, avec les hélicoptères Super Frelon.
En outre, le changement de format de la flotte aérienne embarquée, pourrait justifier de relocaliser, en France, la formation des pilotes de chasse de l’aéronavale, ce d’autant qu’avec un second porte-avions (voire un troisième), les moyens de formation et de qualification seront suffisants pour cela.
Enfin, la révision de la Revue Stratégique, pourrait être l’occasion d’affiner la grille d’analyse concernant le remplacement des Atlantique 2, alors que le choix de l’A321 d’Airbus, pour servir de plate-forme à cette capacité, demeure contestable, tant du point de vue opérationnel, qu’industriel, face à un marché déjà tenu, dans ce segment, par le P-8A américain, sur le segment adressable par la France.
La dimension RH, le facteur limitant de l’extension de la flotte française
Avec le passage d’un effort de défense de 2 à 3 % PIB, la majorité, pour ne pas dire, la totalité des évolutions de format évoquées dans cet article, seraient à la portée budgétaire de la Marine nationale, si tant est qu’elle reçoive une évolution de moyens proportionnelle.
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Pour autant, la mise en œuvre d’une telle trajectoire, ne sera pas sans rencontrer d’immenses difficultés, avant tout dans le domaine des ressources humaines. En effet, comme l’Armée de terre et l’Armée de l’Air et de l’Espace, la Marine nationale fait face, aujourd’hui, à de sérieuses difficultés pour stabiliser ses effectifs.
Or, pour atteindre le format évoqué ici, celle-ci devrait voir ses effectifs croire de 25 à 30 %, soit près de 10,000 postes supplémentaires. À cette tension, déjà importante, s’ajoute une contrainte spécifique, liée au nombre d’équipages « nucléaires » pouvant être formé et opéré par la Marine nationale.
Dès lors, toute trajectoire d’extension de format, ne pourra s’envisager qu’accompagnée d’une stratégie efficace visant à accroitre les effectifs, soit en améliorant l’attractivité de la fonction militaire, soit en augmenter le brassage vis-à-vis de la jeunesse, et spécialement des profils spécifiques à la Marine nationale.
Dans ce domaine, une stratégie globale, à l’échelle de la mission défense, s’imposera probablement, dans les années à venir, reposant à la fois sur la montée en puissance de la Garde Nationale, ainsi que, par exemple, sur le retour d’une forme de conscription, comme la conscription choisie.
Ces enjeux de formats et de recrutement touchant autant les trois armées, et représentant un des principaux handicaps pour permettre aux armées de répondre à l’évolution des menaces, on peut penser qu’ils représenteront un point central de l’analyse autour de la Révision de la Revue Stratégique 2022.
Conclusion
On le voit, pour peu que la Révision de la Revue Stratégique dépasse la seule adaptation de la RS 2022, et donc de la LPM 2024-2030, pour tenir compte des dernières évolutions immédiates, technologiques et sécuritaires, celle-ci peut tracer le cadre d’un nouveau format pour la Marine nationale, attendu de longues dates par les marins français.
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Les besoins évoqués dans cet article, ne représentent, dans les faits, qu’une extrapolation actualisée du format de la Marine nationale dans les années 80. Loin d’être sur-capacitaire, alors, celui-ci permettait, cependant, à la France de disposer des moyens navals nécessaires, pour protéger ses intérêts et son indépendance d’action.
Dans le contexte qui se dessine à présent, entre la renaissance de la menace russe, la montée en puissance de la menace chinoise, l’émergence de certaines puissances navales régionales comme la Turquie ou l’Inde, et le statut très incertain des États-Unis, ce format représente, probablement, le format planché pour permettre à la France de conserver la maitrise de son destin sur les océans.
Reste à voir à quel point les experts mobilisés pour rédiger la révision de la Revue nationale stratégique, auront l’indépendance suffisante, mais aussi le temps, pour aborder ces sujets, qui ne peuvent pourtant guère souffrir de devoir encore attendre plusieurs années, avec d’être arbitrés.
Depuis son entrée en service, le système Dôme de fer israélien, conçu par Rafael et IAI, s’est taillé une réputation d’efficacité, en protégeant efficacement Israël des roquettes, drones et obus de mortier lancés par le Hamas et le Hezbollah.Si le système israélien est limité à l’interception de ce type de menaces, le terme « Dome de fer » est entré dans le vocabulaire courant, pour désigner un système de défense aérienne global, capable de protéger un vaste territoire contre toutes les menaces existantes.
C’est précisément en usant de cette référence que Donald Trump, le nouveau président américain, vient de signer un ordre exécutif, afin de concevoir un « Dome de fer américain », qui sera capable de protéger l’ensemble du territoire des États-Unis, mais aussi, semble-t-il, celui de certains de ses alliés, contre toutes les menaces aériennes et balistiques existantes, s’appuyant, pour cela, sur d’importants moyens terrestres et spatiaux.
Ce programme, qui n’est pas sans rappeler l’Initiative de Défense Stratégique de Ronald Reagan, a-t-il des chances de voir le jour ? S’agit-il d’une nouvelle manœuvre de communication américaine, contre la Chine, la Russie, voire pour disposer d’un leurre très attractif, vis-à-vis de certains des alliés des États-Unis ?
Sommaire
Donald Trump ordonne le lancement d’une étude pour créer un « dôme de fer américain », pour s’opposer aux menaces présentes et à venir
Depuis son retour derrière le Bureau Ovale, Donald Trump multiplie la signature d’ordres exécutifs (OE), dans de nombreux domaines, tant pour assurer sa main mise sur l’ensemble des services de l’État, en éliminant toutes les voix dissonantes, que pour marquer de son empreinte la stratégie américaine, à l’échelle nationale comme internationale.
Donald trump dans le Bureau Ovale.
C’est dans ce contexte que le président américain vient de signer un nouvel OE, donnant mission au nouveau secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, de mener une étude préalable, pour la conception d’un système « Dome de fer américain« .
Cet ordre donne mandat pour réaliser, sous 60 jours, un plan d’action afin d’accélérer le déploiement des capacités de détection spatiaux des menaces balistiques et hypersoniques, pour l’étude et le déploie de capacités d’interception spatiale de ces menaces lors de la phase d’accélération des menaces, pour le déploiement d’une capacité d’interception des menaces en phase terminale, de l’étude et du déploiement d’une capacité de destruction des vecteurs avant leur lancement ou en phase de lancement, de l’étude et du déploiement d’une capacité de protection des moyens militaires spatiaux, et de la sécurisation la supply chain, pour le développement, le déploiement et la mise en œuvre, de l’ensemble de ces moyens.
Une fois l’ensemble des moyens identifiés, le Pentagone a pour mission d’évaluer les besoins de protection pour le territoire américain, ainsi que pour les forces américaines déployées de par le globe, et les moyens nécessaires pour assurer la protection des alliés des États-Unis. Pour l’heure, aucun calendrier, ni aucune enveloppe budgétaire, même globale, n’ont été évoqués.
Un système antiaérien et antibalistique multicouche, reposant sur des moyens de détection et d’interception terrestres et spatiaux
Concrètement, le Dome de fer américain, tel que visé par Donald Trump, repose sur un ensemble de systèmes de détection terrestres et spatiaux, distribués pour assurer la surveillance et la détection de l’ensemble des menaces, avions, missiles de croisière, missiles balistiques et missiles hypersoniques, pouvant menacer les États-Unis.
Satellite equipé d’un laser à haute énergie
Une fois la menace détectée et identifiée, le Dome de fer américain disposera d’un ensemble d’effecteurs, pour la neutraliser. Il s’agira de systèmes d’interception spatiaux, destinés à l’interception précoce et pendant la phase d’accélération, et de systèmes terrestres, qui assureront la protection terminale, contre les menaces ayant survécu à la première couche spatiale.
La nature des systèmes d’interception n’est pas spécifiée, mais il est probable qu’il s’agira d’un assemblage de missiles d’interception et d’armes à énergie dirigée, voire de systèmes d’artillerie comme les canons électriques, déployés pour assurer la défense la plus étendue du territoire.
À ces intercepteurs cinétiques s’ajouteront des capacités non cinétiques, de guerre électronique et cyber, pour accroitre l’efficacité globale du système global, dont la mission sera d’assurer la protection multi-vecteurs d’un immense territoire, contre l’ensemble des menaces existantes, y compris les missiles balistiques ICBM et hypersoniques, qui aujourd’hui demeurent hors de portée des défenses antibalistiques modernes.
En outre, le Dome de Fer américain, devra être en mesure d’assurer la défense de ses propres moyens spatiaux, ce qui suppose, par extension, qu’il sera en mesure de protéger l’ensemble des moyens spatiaux militaires américains.
Un produit d’appel très attractif pour s’assurer de l’alignement strict des alliés des États-Unis
Si l’ambition de lancer le programme « Dome de fer américain », avait été évoquée par Donald Trump lors de sa campagne, un aspect de celui-ci, figurant dans l’ordre exécutif, mérite une attention toute particulière.
missile balsitique RS-28 SArmat russe
En effet, alors que le président américain ne cesse de répéter son intention de réduire la protection américaine « offerte » à ses alliés, le projet fait explicitement référence, à la possibilité de défendre les alliés des États-Unis.
Il s’agirait, le cas échéant, d’une offre plus qu’alléchante et attractive, pour l’ensemble des alliés proches des États-Unis, puisque pouvant, potentiellement, neutraliser l’ensemble des menaces stratégiques, qu’elles soient ou non nucléaires. Ce faisant, pour peu que l’efficacité du système s’avérait suffisamment convaincante, une telle offre viendrait en grande partie neutraliser les déséquilibres entre nations dotées et non dotées, et, en particulier, affaiblirait considérablement la menace russe contre l’Europe.
Pour autant, s’en remettre à Washington, pour une telle protection centralisée, signerait certainement la fin de ce qui reste de l’Independance des pays européens, ainsi que du Japon, de la Corée du Sud et de l’Australie & Nouvelle-Zélande, vis-à-vis des États-Unis.
En effet, étant donné la trajectoire affichée par Donald Trump, depuis son retour à la Maison-Blanche, il ne fait aucun doute que celui-ci réservera la protection offerte par ce système, à ses alliés les plus fidèles, et surtout les plus dociles, vis-à-vis des exigences formulées par Washington.
Ce faisant, le Dome de fer américain, pourrait rapidement devenir un sujet de dissonance majeure, spécialement au sein de l’Union européenne, opposant les pays les plus proches de Washington, comme la Pologne, l’Italie, ou la Hongrie, et ceux qui tentent, encore, de suivre une trajectoire plus autonome.
Un véritable projet « Guerre des Étoiles », quarante-cinq ans après l’Initiative de Defense Stratégique de Ronald Reagan
En bien des aspects, le Dome de fer américain, lancé par Donald Trump, rappelle l’Initiative de Defense Stratégique, un des programmes au cœur de la stratégie américaine de l’administration Reagan, pour mener l’Union Soviétique vers la banqueroute, pendant les années 80.
Initative de defense stratégique 1983
Lancée officiellement en 1983, l’IDS visait à déployer un ensemble de moyens terrestres et spatiaux, précisément pour détecter et intercepter les missiles balistiques soviétiques, avant qu’ils puissent atteindre les États-Unis (et l’Europe). Ce programme était alors présenté comme le pivot de toute la stratégie américaine de confrontation avec l’Union Soviétique, censé assurer une plus-value stratégique incontournable aux forces américaines, dans leur confrontation avec le Pacte de Varsovie.
En réalité, il s’est rapidement imposé, aux militaires et industriels américains, que les ambitions affichées étaient hors de portée des compétences technologiques du moment. Pour autant, officiellement, le programme était poursuivi, et même accéléré, dans le but d’amener l’Union soviétique à accroitre leurs investissements de défense au-delà du seuil de soutenabilité économique.
Avec la Chute du mur de Berlin, en 1989, puis de l’Union soviétique, en décembre 1991, beaucoup attribuèrent à programme IDS la responsabilité de l’effondrement économique du bloc de l’Est, et en attribuèrent la paternité à Ronald Reagan. Des recherches dans les archives soviétiques établirent cependant que le seuil de soutenabilité de l’effort de défense soviétique avait été dépassé bien avant l’IDS, et que celle-ci n’eut presque aucune influence, sur les évolutions du Pacte de Varsovie, puis de l’Union Soviétique.
Conclusion
Toute la question, à présent, est de savoir à quel point la technologie américaine a suffisamment avancé pour donner effectivement naissance à ce super système de défense antimissile, ou si, comme ce fut le cas dans les années 80, il ne s’agira, dans les faits, qu’une d’une initiative sans substance, destinée à atteindre d’autres objectifs que ceux officiellement visés.
Sommet de l’Alliance Atlantique de Washington 2024
La question se pose d’autant plus que les investissements qui seront nécessaires, pour developper un bouclier antimissile multicouche à composante spatiale, susceptible de couvrir non seulement les États-Unis, mais aussi certains de leurs alliés, atteindront des montants certainement difficiles à imaginer aujourd’hui, alors que rien ne semble indiquer que le gouvernement Trump entend considérablement accroître le budget du Pentagone, dans les années à venir.
Reste que le « Dome de fer américain », qu’il soit ou non réalisable, finalement, constituera, sans aucun doute, un leurre des plus attractifs, à court ou moyen termes, pour s’assurer du soutien inconditionnel de certains alliés, en particulier en Europe, alors que Washington s’apprête à engager un bras de fer commercial sans précédent avec l’UE.
Il convient donc de s’interroger sur la véritable nature de ce programme. Est-il, effectivement, un programme légitime, susceptible de bouleverser les paradigmes de la pax nucléera à l’œuvre depuis 1949 ? Est-il un programme visant, à nouveau, à entrainer la Russie et/ou la Chine, dans une course aux armements, pour les amener à dépenser plus qu’ils ne peuvent soutenir, en matière de défense ? Ou est-il simplement un leurre, destiné à diviser la fragile unité européenne, à quelques mois d’une guerre commerciale sans précédent menée par Washington ?
Il est probable que la réponse apportée par chacun, à cette interrogation, dépendra considérablement des idées dominantes, dans chque pays, au sujet de la protection américaine.
À l’occasion des vœux aux armées 2025, le président Emmanuel Macron a annoncé une révision anticipée de la Revue Nationale stratégique 2022. Pour le chef d’État français, cette mise à jour du document cadre pour la construction de l’effort de défense national, s’impose en raison des évolutions rapides du contexte sécuritaire international et des menaces qui s’appliquent au pays comme à ses intérêts stratégiques.
Quels sont ces changements et évolutions, non anticipés par la Revue nationale Stratégique 2022, remise le 7 novembre 2022 et conçue de juillet à octobre de la même année ? Et comment ceux-ci vont-ils influencer la programmation militaire du pays, dans les années à venir ?
Sommaire
Le grand basculement américain de Donald Trump
Soyons clair, sans l’élection de Donald Trump en novembre 2024, et son retour dans le Bureau Ovale ce 21 janvier, il est peu probable que cette mise à jour anticipée de la Revue Nationale Stratégique aurait été lancée, tout au moins avant la clause de revoyure prévue par la Loi de Programmation Militaire 2024-2030, pour 2027.
Vœux aux Armées 2025 par E.Macron – Photo ministère des armées.
En effet, en quelques semaines, seulement, les États-Unis sont passés du statut de grand protecteur de l’Europe, en particulier contre la menace russe, à celui de compétiteur et allié imprévisible, comme le montre les menaces proférées par le président Américain à l’encontre du Danemark, si celui-ci ne cédait pas à ses exigences de vendre le Groenland aux États-Unis.
De toute évidence, Washington n’a plus la moindre intention de jouer le rôle qui était le sien, depuis le début de la guerre froide, vis-à-vis de l’Europe, et certainement, aussi, vis-à-vis des nations alliées du théâtre Pacifique, Trump n’ayant pas fait mystère de son intention de procéder à un grand redéploiement des forces américaines déployées dans le Monde.
En outre, à présent, il apparait que le président Américain usera d’un large panel de menaces, concernant la protection américaine, mais également la mise en œuvre de sanctions économiques, contre les pays, y compris, voire spécialement alliés, qui résisteraient à ses exigences.
Cette situation était prévisible. Il suffisait, pour cela, d’écouter les discours du candidat Trump, depuis le début de l’année 2023, ceux-ci s’étant progressivement radicalisés au fil des mois, et d’une victoire de plus en plus probable. En outre, il était évident, dès les primaires Républicaines, que la mouvance MAGA avait pris toutes les rênes du parti, et que toutes les forces modératrices, en place lors de son premier mandat, avait été éliminées.
La France avait, à de nombreuses reprises, appelé les européens à plus d’autonomie vis-à-vis des États-Unis, en particulier en matière de défense, précisément pour anticiper un scénario de ce type. Elle ne fut jamais écoutée, par une Europe dépendante jusqu’à l’intoxication, à la protection américaine, tous préférant ignorer les menaces du candidat Trump, en les mettant sur le compte des excès du personnage, en campagne.
Les européens ont volontairement ignoré les menaces faites par Donald Trump candidat, estimant qu’il ne pouvait s’agir que de discours electoralistes sans substance. Depuis son arrivée dans le Bureau Ovale, il s’avère que le nouveau président américain est encore plus radical qu’il ne l’était, en campagne.
Depuis le 21 janvier, il est apparu le phénomène inverse. Non seulement le président Trump est-il dans la droite ligne des positions exprimées lors de la campagne, mais il semble encore plus radical, dans ses ambitions, avec des exigences qui, il y a quelques semaines seulement, auraient semblé inimaginables, vis-à-vis du Groenland, du canal du Panama, et même du Canada.
L’absence de contre-pouvoirs pour modérer les prises de position présidentielles américaines, alors que la Maison-Blanche contrôle les deux chambres du Congrès, ainsi que la Cour Suprême, vient à présent menacer jusqu’au caractère transitoire de la menace Trump, celui-ci étant, sans le moindre doute, tenté par une modification constitutionnelle, lui permettant de briguer un ou plusieurs nouveaux mandats, après celui-ci.
Le retrait possible (probable ?) de la protection américaine de l’Europe, oblige alors Paris à entièrement réviser la réalité des menaces à l’échelle du continent, qu’il s’agisse de la Russie, comme de la Turquie, qui pourrait vite être tentée de reprendre à la Grèce, alliée de Paris, le contrôle de la mer Égée, de Chypre et de la Trace orientale.
La France, en tant que seule nation dotée de l’Union européenne, devra également repenser sa propre posture de dissuasion, avec ou sans la Grande-Bretagne, en particulier pour dissuader la Russie de recourir à la menace nucléaire, pour avoir les mains libres, militairement, en Europe de l’Est, dans une réécriture sans précédent de la réalité stratégique européenne, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Une menace russe bien plus précise et importante qu’évaluée alors, et le retour de la menace nucléaire en Europe
Dans le même temps, la menace russe a considérablement évolué depuis la rédaction de la Revue Nationale Stratégique 2022, à l’été et à l’automne de cette année. À ce moment-là, les armées russes étaient, en effet, exposées à de nombreuses difficultés, après l’échec de l’offensive contre Kyiv de février à mars 2022, et le recul de ces forces, face aux armées ukrainiennes, jusqu’à la ligne Surovikine.
A l’automne 2022, les Armées russes semblaient depassées par la synamique ukrainienne.
L’idée dominante, alors, était que les Armées russes étaient bien moins redoutables qu’anticipé, ne parvenant pas même à prendre l’ascendant face aux armées ukrainiennes, également sous-évaluées par les occidentaux. Quelques mois plus tard, au moment de la rédaction de la RS 2022, la préparation de la contre-offensive de printemps ukrainienne, continuait de présenter en mauvaise appréciation du rapport de force.
La reconstruction de l’outil militaire russe débuta, en effet, en septembre 2022, et ses premiers effets ne commencèrent à apparaitre, qu’à partir du mois de janvier 2023. Depuis, le pays est passé en économie en guerre, consacrant 10 à 15 % de son PIB, selon le périmètre observé, à son effort de défense et à l’opération militaire spéciale en Ukraine.
De fait, en dépit de pertes très élevées, les armées russes ne cessent de voir leur potentiel opérationnel s’accroitre, au fil des mois, prenant à présent l’ascendant sur la défense ukrainienne. Dans le même temps, le potentiel d’agression de la Russie, vis-à-vis de certains pays européens, comme les Pays Baltes, ou la Finlande, devenait de plus en plus évident, alors que Moscou multipliait les démonstrations de forces et les menaces nucléaires vers l’Europe.
Aujourd’hui, la plupart des services de renseignement européens estiment que les Armées russes seront en mesure d’entamer des opérations hybrides, voire offensives, contre certains pays européens, deux à trois ans, seulement, après la fin des combats en Ukraine.
A partir de janvier 2023, il était devenu évident que Moscou allait mettre toutes ses forces dans son effort de défense, et dans le soutien approté à l’opération spéciale miltiaire en Ukraine.
En outre, les armées russes ont sensiblement évolué depuis 2022, devenant plus pragmatiques et efficaces dans leur doctrine aéroterrestre, alors que de nouveaux équipements, comme le char T-90M, le VCI BMP-3M, le système SHORAD Pantsir, les LRM Tornado ou les avions de combat Su-34 et Su-35, arrivent à présent dans les unités russes, et que la production de missiles balistiques, missiles de croisière et drones d’attaque à longue portée, surpasse toutes les productions européennes réunies.
De fait, la menace russe, qu’elle soit hybride, conventionnelle et nucléaire, doit être révisée en profondeur, dans le cadre de mise à jour de la Revue nationale stratégique, qui plus est, au spectre du désengagement potentiel américain, agissant, ici, comme un facteur aggravant, tant vis-à-vis des risques de conflit, que du rapport de forces.
L’Armée populaire de libération se dote des moyens pour s’emparer de Taïwan et défier les États-Unis dans le Pacifique
Le second théâtre majeur potentiel de la planète, Taïwan et l’opposition sino-américaine, a aussi sensiblement évolué, au cours des deux années et demie, qui viennent de s’écouler. Celui-ci concerne la France à deux égards.
D’abord, en raison de la présence de territoires ultramarins sur le théâtre indo-pacifique, la Nouvelle-Calédonie, la Polynésie française, la Réunion et Mayotte, pouvant faire l’objet de menaces extérieures, liées ou non aux tensions sino-américaines, spécialement dans les domaines de la guerre hybride et de la manipulation des mouvements indépendantistes.
La Marine chinoise se modernise à grande vitesse, en se dotant d’unités navales de haute mer à un ryhtme très soutenu, comme ici la première frégate anti-sous-marine Type 054B, entrée en service il y a quelques jours au sein des forces navales de l’APL.
Ensuite, parce que la France, comme l’Union européenne, ont une économie mondialisée, s’appuyant sur des approvisionnements en provenance de République Populaire de Chine, de Taïwan, ainsi que du Japon, de la Corée du Sud, d’Indonésie et de nombreux autres pays appartenant au périmètre bordant ce théâtre stratégique.
Par ailleurs, même si l’Armée populaire de Libération se construit avant tout pour s’emparer, à relativement court terme, de l’ile de Taïwan, et pour contrer une possible intervention américaine pour s’y opposer, le développement de l’Arsenal nucléaire, ainsi que naval, aérien et terrestre, chinois, représente une menace qui pourrait rapidement déborder jusqu’aux frontières de l’Europe, que ce soit du fait de l’alliance de fait entre Pékin et Moscou, ou de la présence accrue de la Chine en Afrique, au Proche et Moyen-Orient, et dans le Caucase.
En particulier, la République Populaire de Chine a produit, ces deux dernières années, un effort sans précédent pour accroitre son arsenal nucléaire, tant en matière de vecteurs intercontinentaux que de têtes nucléaires, pouvant potentiellement atteindre l’Europe et la France, alors que, dans le même temps, l’APL développe une puissante force de projection de puissance, susceptible d’intervenir sur un très large périmètre, y compris dans la zone d’intérêts stratégiques européenne.
Enfin, si pour l’heure, les exportations d’armement chinoises demeurent limitées, bien qu’en croissance constante, on ne peut exclure, dans un avenir proche, que Pékin décide d’armer rapidement, et massivement, certains proxys, eux-mêmes instrumentalisés pour nuire aux intérêts occidentaux, et européens en particulier, alors que l’industrie de défense chinoise a, à présent, pleinement comblé son retard vis-à-vis de l’occident, et a dépassé, en de nombreux domaines, l’industrie de défense russe.
Mer Rouge, mer Égée, Proche-Orient, Caucase, Corée : un conflit multipolaire qui se globalise sur la planète
Si l’héritage de la Guerre Froide tend à reproduire le schéma bipolaire de l’époque, sur les évolutions en cours du contexte stratégique et sécuritaire international actuel, celui-ci est, en de nombreux aspects, bien différent de ce qu’il était alors.
Lancement de trois missiles Aster contre des missiles balistiques Houthis par la frégate Alsace
En effet, la Russie et la Chine, auxquels on associe fréquemment des pays comme l’Iran et la Corée du Nord, sont loin de représenter un bloc homogène, comme c’était le cas du Pacte de Varsovie. Au contraire, ce bloc, qui ne trouve son unité que dans sa posture anti-occidentale, se compose de plusieurs sphères d’influences plus ou moins poreuses, engendrant des zones de tension, et des conflits, tout autour de la planète.
C’est le cas en mer Rouge, le théâtre naval le plus actif depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, opposant les rebelles Houthis, soutenus par l’Iran, et en sous-main, par la Russie, face aux marines occidentales, en charge de protéger le trafic commercial en chemin vers le canal de Suez et les ports saoudiens, égyptiens et israéliens.
Ce théâtre est également lié au conflit israélo-arabe, avec des tirs fréquents de missiles de croisière et de missiles balistiques Houthis vers Israël et vers l’Arabie Saoudite, conjointement ou non, de tirs iraniens vers l’État Hébreux, le tout étant la conséquence du conflit entre Tsahal, le Hamas et le Hezbollah, suite au massacre du 7 octobre 2023.
Plus au nord, ce sont les tensions entre la Grèce et la Turquie, qui engendrent d’importantes inquiétudes, en particulier maintenant qu’Ankara a une économie surpassant sensiblement celle d’Athènes, et que les États-Unis semblent ne plus devoir tenir le rôle d’élément modérateur, dans cette partie du Monde.
La France a déployé des forces navales de reassurance en 2022, aux cotés des unités navales grecques, pour contenir la menace turque.
On retrouve la même instabilité dans le Caucase, en particulier, dans l’attitude de plus en plus hostile de l’Azerbaïdjan, soutenue par la Russie et Israël, face à l’Arménie, soutenue par l’Inde et la France avec, là encore, un gradient très déséquilibré entre l’économie et la démographie des deux pays. Bakou multiplie, à ce titre, les actes de déstabilisation contre la France, en instrumentalisant les mouvements indépendantistes régionaux.
Les tensions sont également élevées sur la péninsule coréenne, Pyongyang jouant la carte de l’alliance militaire formelle avec la Russie, avec l’envoi massif de munitions et de troupes en Russie face aux armées ukrainiennes. En retour, la Corée du Nord aurait obtenu d’importants transferts de technologies défense, en particulier, dans le domaine nucléaire, et l’acquisition de matériels russes, permettant la modernisation des forces armées nord-coréennes.
Plus généralement, au-delà des deux théâtres majeurs opposant l’occident au couple sino-russe, ce sont pas moins d’une dizaine de théâtres secondaires, plus ou moins indépendants, qui évoluent rapidement dans le Monde, tous devant être évalués, par la France, en fonction des intérêts stratégiques du pays, et des conséquences probables de leur activation.
La fin de l’aventure africaine pour les armées françaises
À l’Automne 2022, lors de la rédaction de la Revue nationale stratégique, les armées françaises étaient largement présentes en Afrique, au Burkina Faso, au Niger, au Tchad, au Sénégal, en Côte d’Ivoire, à Djibouti et en République Démocratique du Congo.
L’Armée de terre française a été conçue, par le LBDSN 2013, comme une force de projection avant tout destinée à opérer en Afrique, et sur des théatres d’intensité faible à moyenne.
Depuis, la France a dû retirer ses forces du Burkina Faso et du Niger, et a été priée de le faire par le Tchad, le Sénégal et la Côte d’Ivoire, ne laissant plus que la République démocratique du Congo, et Djibouti, pour accueillir des troupes françaises, sur le continent Africain.
Au-delà des raisons ayant amené N’Djamena ou Bamako à exiger le départ des forces françaises, dans un contexte marqué par un accroissement de l’influence russe et chinoise dans ces pays, ces retraits marquent la fin de l’aventure africaine pour les armées françaises, et en particulier pour l’Armée de terre, dont la structure, établie par le Livre Blanc de la Défense de 2014, et reproduite par les Revues Nationales Stratégiques de 2017 et 2022, était articulée autour d’un corps expéditionnaire conçu pour ce théâtre.
De fait, plus que toutes les armées françaises, la révision de la Revue Nationale Stratégique 2022, devra porter sur la refondation des missions, et donc du format et des équipements, de l’Armée de terre, pour remettre les forces lourdes au sommet de la hiérarchie des moyens nécessaires, et la diminution sensible, proportionnellement parlant, des forces légères de projection.
L’accélération du tempo technologique militaire dans le monde, avec la Chine en chef d’orchestre
Enfin, la révision de la RNS 2022, va devoir répondre à un dernier constat, faisant l’objet d’une importante divergence vis-à-vis des postulats lui ayant donné naissance, il y a deux ans et demi. En effet, le tempo technologique militaire, à l’échelle de la planète, s’est considérablement accéléré, de manière incontestable.
Personne n’aurait imaginé, en 2022, que la Chine serait en mesure de faire voler simultanément deux prototypes d’avion de combat de nouvelle génération, à la fin de l’année 2024.
Ainsi, personne, en 2022, n’imaginait que la Chine serait en mesure de faire voler, conjointement, deux démonstrateurs ou prototypes d’avion de combat de 6ᵉ génération, à la fin de l’année 2024, et la perception, alors, était que pékin ne serait pas en mesure de le faire, avant 2035.
De nombreux domaines, des drones à l’intelligence artificielle, des armes hypersoniques aux armes à énergie dirigée, du spatial aux clouds de combat, ont radicalement évolué sur cette même période, alors que plusieurs paradigmes ont été largement bousculés, qu’il s’agisse du rôle à nouveau central des chars et de l’artillerie, comme celui de la guerre électronique et des missiles balistiques.
De nouveaux débats sont également apparus, avec l’arrivée de menaces Low-cost comme les drones d’attaque et antinavires, coutant une fraction du prix des missiles d’interception employés pour les contrer, ou de la vulnérabilité des unités navales, face aux armes antinavires modernes.
L’arrivée du missile russe Oreshnik, quant à elle, a relancé le besoin, en Europe, de capacités de frappe à portée intermédiaire, dans la bande 1000 -5000 km, ainsi que des systèmes d’alerte précoce et d’interception contre ce type de menaces, qu’elles soient conventionnelles ou nucléaires.
le missile russe Oreshnik lance, par son arrivée, une nouvelle crise des euro-missiles, celui-ci étant conçu pour frapper l’Europe dans jamais menacer les Etats-Unis.
Enfin, cette accélération du tempo technologique a remis au gout du jour, ces cycles industriels plus courts, comme c’est le cas du Leopard 2A8 et du futur Leopard 3, conçus tous deux pour n’être efficaces qu’une vingtaine d’années, dans l’attente du programme MGCS, alors que les Leopard 2A4 qu’ils remplaceront, auront été en service pendant plus de 40 ans.
Conclusion
On le comprend, les évolutions stratégiques, industrielles et technologiques, entourant le contexte sécuritaire français, sont telles, qu’un nouveau document cadre, pour repenser en profondeur les missions, les contrats opérationnels et les moyens, des armées françaises, a très certainement sa place, aujourd’hui.
Pour autant, ni le Président Macron, ni le gouvernement Bayrou, n’ont la puissance politique suffisante, pour lancer la rédaction d’un nouveau Livre Blanc de la défense, pourtant indispensable, tout au moins, pas sans en confier la rédaction à un collège d’experts militaires, politiques et industriels indépendants, avec le risque de voir ses conclusions largement sortir du cadre souhaité par l’exécutif français, notamment en matière de coopération européenne.
Une révision de la Revue Stratégique, en revanche, demeure un exercice à la fois limité et parfaitement cadré, permettant au pouvoir politique d’un tracer les contours, avant même sa rédaction, comme ce fut le cas des deux précédentes Revues Stratégiques, ainsi que de tous les Livres Blancs français, depuis la fin de la Guerre froide, ceci expliquant, en partie, la faiblesse relative des armées et de l’outil défense français, aujourd’hui.
la France devrait se doter d’un nouveau document cadre stratégique, face aux évolutions du contexte sécuritaire international, et pas d’une simple révision de la révue nationale stratégique 2022.
À cette exigence politique, s’ajoute une contrainte de calendrier. Le président Macron entend arriver au prochain sommet de l’OTAN, qui se tiendra en juin à Amsterdam, avec une stratégie budgétaire, industrielle et politique, explicitement établie, alors que tout indique que ce sommet donnera lieu à une réévaluation du plancher d’investissements pour les membres de l’OTAN, pour atteindre, sur un calendrier très raccourcie, 3% de PIB.
Pour autant, une fois cette échéance passée, et surtout une fois le pouvoir politique affermi dans le pays, le besoin d’une nouvelle Revue Stratégique, ou un nouveau Livre Blanc, conçu avec méthode et objectivité, sur la base d’un collège d’experts plus indépendants que jusqu’à présent, s’impose au plus tôt dans le pays, si la France entend, effectivement, pleinement relever les défis stratégiques et la révolution d’alliance, qui se dessinent aujourd’hui.
Les Armées italiennes sont-elles en passe de devenir les plus puissantes d’Europe de l’Ouest, y compris dans le domaine terrestre, avec une flotte de KF51 et de KF41 sans équivalent en Europe occidentale ?
On savait déjà que Rome entendait se doter de la flotte de surface la plus nombreuse et la mieux armée en Méditerranée, surpassant sensiblement, en nombre de frégates et de navires d’assaut, la Marine nationale française, présente sur deux façades maritimes.
En matière de puissance aérienne, également, l’Italie semble vouloir s’imposer en Europe, avec une flotte de 200 appareils de combat, composée pour moitié de Typhoon européens, et pour moitié de F-35A et B américains, soit la plus importante flotte du chasseurs de 5ᵉ génération, en Europe.
C’est à présent au tour des forces terrestres italiennes, d’entamer leur transformation. Et là encore, Rome a des ambitions surpassant très nettement celles affichées par la France ou la Grande-Bretagne, dans ce domaine qui, pourtant, n’était pas un axe majeur pour l’état-major italien, jusqu’il y a peu.
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380 chars KF-51 Panther pour l’Armée de terre italienne
En effet, à l’occasion de la conférence AIVC, qui s’est tenue à Farnborough, la semaine dernière, les officiels italiens ont confirmé que l’Armée de terre italienne allait commander non 130, comme évoqué précédemment, mais 380 chars KF51 Panther, codéveloppés avec l’allemand Rheinmetall.
Les KF51 panther italiens remplaceront l’ensemble des chars Ariete encore en service, passant d’une flotte de 200 à 380 chars de combat pour l’occasion.
Les Panther italiens remplaceront l’ensemble de la flotte de chars Ariete, même si une centaine d’entre eux seront modernisés au standard C2, pour assurer l’interim. Les nouveaux chars seront cofabriqués par Leonardo et Rheinmetall, dans le cadre d’une coentreprise baptisée Leonardo Rheinmetall Military Vehicles (LRMV), détenue à 50 % par chacun des actionnaires, alors que 60 % de la production sera réalisée en Italie.
Présenté pour la première fois en 2022, à l’occasion du salon Eurosatory, le KF51 est aujourd’hui le char de génération intermédiaire le plus avancé et le plus abouti en occident, doté de capacités sensiblement plus évoluées que le Leopard 2A8 de KNDS.
S’il repose sur une caisse de Leopard 2A4, il est doté d’une tourelle entièrement redessinée, pour accueillir le canon L/52 de 130 mm à âme lisse et à chargement automatique de Rheinmetall, ainsi que des systèmes d’armes secondaires, comme un tourelleau téléopéré, et un pod lance-drones ou lance-missiles.
Il dispose, en outre, d’un système de protection actif intégré StrikeShield de Rheinmetall, et d’une vetronique et d’un système C4i de nouvelle génération. Sans succès, Rheinmetall a tenté de convaincre la Bundeswehr de faire du KF51 une alternative au programme MGCS pendant près de deux ans. Cependant, celle-ci a privilégié le Leopard 2A8 de KNDS, et semble à présent se tourner vers son successeur, qui arrivera à horizon 2030, et qui intégrera, notamment, plusieurs équipements du KF-51, dont son canon.
Le KF51 Panther est aujourd’hui le char de génération intermédiaire le plus abouti du marché.
Les Panther italiens différeront du KF51 présenté par Rheinmetall lors du salon Eurosatory de 2024, recevant une série d’équipements conçus par Leonardo, dont la suite de communisation et de commandement, et très certainement, plusieurs systèmes secondaires, dont le tourelleau, et le pod lance-missiles.
Rome prévoit d’investir plus de 10 Md€ pour la conception et la fabrication des 380 chars KF51, et se positionner, grâce à cela, comme un acteur central du marché des chars de combat qui s’ouvre, aujourd’hui, particulièrement en Afrique et au Moyen-Orient, pour le remplacement des M-60, M1 et T-72, encore largement employés dans ces régions.
1050 véhicules blindés KF41 Lynx en 16 versions
Aux côtés de ses 380 Panther, l’Armée de terre italienne déploiera également 1050 véhicules blindés basés sur le véhicule de combat d’infanterie KF41 Lynx, également de Rheinmetall. Le blindé a déjà été retenu par l’armée de terre hongroise, ainsi que par l’US Army, pour la compétition visant à remplacer le M1A2 Bradley, face au Griffin III américain.
Cette flotte sera majoritairement composée de véhicules de combat d’infanterie, eux aussi devant recevoir, pour l’occasion, des systèmes italiens conçus par Leonardo. 15 autres versions seront aussi développées, dont un véhicule de commandement, un mortier mobile de 120 et 81 mm, un système antiaérien SHORAD, des systèmes d’artillerie et d’appui feu, ou encore un véhicule de reconnaissance et de cavalerie.
l’Armée de terre italienne va acquérir 1050 KF41 Lynx qui seront déclinés en 16 versions, du véhicule de combat d’infanterie au système SHORAD.
Le Lynx est un véhicule blindé chenillé affichant une masse au combat de 45 tonnes au combat, en version combat d’infanterie. Il est propulsé par un moteur 6 cylindres en ligne de 750 cv, lui conférant un rapport puissance-poids de 17 cv par tonne. Il peut, lui aussi, recevoir le système APS StrikeShield pour renforcer sa protection et sa survivabilité au combat, et différents types de tourelles et d’armement.
Les Lynx italiens remplaceront les véhicules de combat d’infanterie Dardo, ainsi que différents modèles de blindés aujourd’hui en service. Comme pour le Panther, les 1050 Lynx qui seront livrés, sur un calendrier encore indéterminé, vont représenter une hausse qualitative très importante des moyens à la disposition e l’état-major italien, ainsi qu’une hausse quantitative de 30 % à 40 %, du nombre de véhicules blindés de première ligne disponibles.
Rome prévoit de dépenser jusqu’à 16 Md€ pour la conception et la fabrication de ces 1050 véhicules blindés chenillés, ce qui représente, à ce jour, le plus important contrat pour ce type de blindés, jamais passé par une armée européenne, loin devant les 7 md£ du programme Ajax britannique.
L’Armée de terre italienne, deux fois mieux armée que l’Armée de terre française et que la British Army
Rome va donc investir, dans les années à venir, 26 Md€ pour la modernisation et l’extension de sa composante blindée de première ligne. Ceux-ci viendront renforcer les 150 chars légers Centauro II et le millier de véhicules de transport de troupe blindés 8×8 Frecchia, déjà commandés, les deux véhicules partageant le même châssis.
L’Armée de terre italienne a déjà lancé l’acquisition de 150 chars légers Centauro II, ainsi que d’un milliers de véhicules blindés 8×8 Frecchia, basés sur le même chassis.
Ce faisant, l’Armée de terre italienne alignera une des plus puissantes forces blindées en Europe de l’Ouest, loin devant la France (200 Leclerc, 630 VBCI), la Grande-Bretagne (146 Challenger III, 600 Ajax), et faisant jeu égal avec l’Allemagne (396 Leopard 2 dont seulement 123 Leopard 2A8, 800+ de Puma et Marder modernisés). En Europe, elle ne cédera qu’aux 1250 K2 et Abrams polonais, et aux 1400 Borzuk qui les accompagneront, dans ce domaine.
En prenant compte des 200 avions de combat modernes déjà évoqués, dont une centaine de F-35, et de sa flotte composée de deux porte-aéronefs, de 3 LPD, de 21 frégates et destroyers, et de ses 8 sous-marins Type 212, Rome alignera, à horizon 2030/2035, la plus puissante force armée conventionnelle globale en Europe, surclassant nettement la France, la Grande-Bretagne et même, l’Allemagne, dans ce domaine.
Rappelons que le PIB de l’Italie demeure 30 % inférieur à celui de la France, 40 % que celui de la Grande-Bretagne, et qu’il n’est que la moitié du PIB allemand. En outre, contrairement à Paris, Rome ne dispose pas d’une industrie de défense ayant atteint l’autonomie stratégique, et se voit contraint d’acquérir de nombreux équipements, auprès de ses alliés américains ou européens, comme les F-35 américains, les Typhoon européens (mais britanniques avant tout), et les Panther et Lynx allemands.
Conclusion
En termes de défense, Rome voit grand, et même très grand, comme le montre les dernières annonces concernant la modernisation du parc blindé de l’Armée de terre italienne. Loin des 132 Panther initialement évoqué, destinés à évoluer aux côtés d’une centaine de Ariete C2 modernisés, ce seront donc 380 KF51 Panther, qui rejoindront cette force, faisant d’elle la plus moderne et la plus lourdement armée, dans ce domaine, des pays d’Europe de l’Ouest.
Avec moins de 150 Challenger III, la British Army ne sera plus que l’ombre d’elle même en 2030. Avec 200 Leclerc modernisés à l’économie, l’Armée de terre française ne sera pas mieux lotie.
Comme c’est, la plupart du temps, le cas avec l’Italie, ces arbitrages ne visent pas tant à renforcer les moyens défensifs du pays. En effet, aucune évolution de format des effectifs n’a été annoncée, alors que les armées italiennes rencontrent d’importantes difficultés simplement pour maintenir leurs effectifs aujourd’hui.
En revanche, que ce soit sur le plan industriel, et en particulier, sur celui des exportations d’équipements militaires, ainsi que sur le plan de la posture internationale, spécialement face à Donald Trump, et aux attentes de l’UE et de l’OTAN, Rome montre patte blanche, et fait même office de premier de la classe, par ses ambitions industrielles affichées, lui permettant de venir en position de forces, dans les négociations à venir, malgré un effort de défense à seulement 1,6 % de son PIB.
Dans ce domaine, les grandes puissances européennes historiques, France et Royaume-Uni, apparaissent comme figées dans un modèle dont elles peinent à s’extraire, en dépit des atouts dont disposent leurs armées comme leurs industries de défense respectives, sans jamais parvenir à valoriser, à sa juste valeur, la dissuasion de chacune d’elle, sur la scène européenne comme internationale.
On ne peut qu’espérer que l’exemple montré par Rome, Varsovie ou encore Berlin, autour de ces questions d’investissements de défense, et de priorisation en matière d’équipements exportables, amèneront Londres et Paris à prendre conscience des faiblesses de leurs positions actuelles, dans ce domaine, car les deux pays demeurent, en bien des aspects, les véritables piliers de la défense de l’Europe.
Investir davantage dans l’effort de défense est-il une solution pour réduire les déficits budgétaires, et pour améliorer la situation économique de la France ? Une telle question peut, très certainement, prêter à sourire, alors que depuis trente ans, maintenant, nombreuses ont été les voix politiques ou économiques, pour présenter l’investissement de défense, comme une dépense à perte pour le pays.
De fait, la France n’a eu de cesse, depuis les années 90, que de réduire le poids relatif de ses dépenses de défense, sur le budget de l’État, ne prenant la trajectoire inverse que contrainte et forcée par un contexte international devenu plus menaçant que pendant la guerre froide.
Pourtant, il se pourrait bien que cet investissement soit loin d’être aussi inefficace qu’avancé, que ce soit du point de vue des finances publiques, de l’emploi et de la création de richesses, et qu’il s’avère la solution la plus performante, pour remettre la France sur l’échiquier européen et mondial, après des années d’érosion ininterrompue de son influence internationale.
Sommaire
L’effort de défense, le mal-aimé de l’opinion publique et de la classe politique française
Au fil des années, les différents sondages d’opinion semblent indiquer un soutien massif de l’opinion publique française, vis-à-vis de ses Armées. Ainsi, un sondage IFOP d’octobre 2023 indiquait que 9 français sur 10 avaient confiance dans les armées du pays, alors que 57 % des jeunes français se disaient prêts à rejoindre les armées, si le pays était menacé.
Si les français ont une excellente image de leurs armées, ils ne se sentent que peu concernés par les questions de défense, celles-ci n’ayant eu aucun poids électoral, lors des dernières élections présidentielles et législatives, alors même que le contexte de menaces était à nouveau très proccupant.
Ce type de sondage a été régulièrement mené depuis plusieurs décennies, avec des résultats relativement constants, nonobstant certaines variations contextuelles. Pour autant, la Défense n’a jamais fait l’objet d’un enjeu décisif lors des élections nationales, quels que soient le contexte et les partis politiques et personnalités engagés.
Ainsi, ces sondages masquent une réalité bien différente, que celle initialement véhiculée par les conclusions avancées, alors que jamais les questions de défense ont été aussi éloignées des préoccupations électorales de l’opinion publique, celle-ci privilégiant très nettement les questions de sécurité, d’emploi et de pouvoir d’achat, pour orienter son vote.
En tant qu’organes pleinement dédiés à remporter des élections, les partis politiques français l’ont bien compris, et les questions de défense sont reléguées au fin fond des programmes électoraux, si tant est que le sujet soit effectivement traité au-delà de certaines notions sans substances, ne faisant l’objet d’aucun enjeu budgétaire ou en termes de politique intérieure.
Ainsi, les questions de défense n’ont été que marginalement traitées lors des élections présidentielles de 2022, en dépit de la guerre en Ukraine, et ont été totalement absentes des élections législatives de 2024, malgré les menaces répétées de la Russie et d’autres pays, contre la France et ses intérêts.
Lors des Vœux aux Armées 2025, E.Macron a annoncé la revision de la Revue Stratégique 2023, pour répondre aux évolutions des menaces et du contexte stratégique de ces deux dernières années – Photo ministère des armées.
Les questions de défense ont également été absentes des préoccupations des trois gouvernements nommés depuis, si ce n’est par les efforts du ministre des Armées lui-même, et de certains députés, dont la portée dépasse très rarement le périmètre restreint de l’écosystème défense lui-même.
4 arguments en faveur d’un accroissement de l’investissement de défense en France
Ceci explique que, pour de nombreuses personnalités politiques de premier plan, en France, la Défense n’est pas un sujet d’intérêt : celle-ci n’a qu’une influence négligeable du point de vue de l’opinion publique. Elle coute aussi très cher au budget de l’État, donc aux programmes politiques, alors que de nombreuses voix ont martelé, depuis le début des années 90, que l’investissement de défense était un investissement à perte pour le pays, ne produisant aucun produit ou service améliorant la vie des citoyens.
Toutefois, ce postulat, qui a été à l’origine des fameux « Bénéfices de la Paix », et qui, à présent, est fermement ancré dans les esprits, s’avère très contestable, à de nombreux points de vue. En effet, au-delà d’assurer la sécurité du pays, de ses citoyens et de ses intérêts, pour peu que les moyens soient en adéquation avec les menaces, l’investissement de défense s’avère, pour un pays comme la France, un outil particulièrement efficace, et ce, dans de nombreux domaines.
Près de 20 emplois localisés en France par million d’euros investis dans les armées françaises
Le premier d’entre eux est le domaine social. En effet, l’investissement dans les armées s’avère l’un des plus efficaces, en matière de création et de sécurisation d’emplois privés, avec plus de 20 emplois localisés en France, dont 10 emplois privés, par m€ investis par l’État. Pour rappel, le dispositif CICE, fer de lance du quinquennat Hollande, avait été crédité de 5 à 7 emplois « sauvés » par m€ d’argents publics investis.
La France est un des 4 pays de la planete a avoir atteint l’autonomie stratégique globale, produisant l’ensemble des équipements employés par ses armées sur le sol national, à l’exception de quelques equipements très spécifiques, comme les catapultes des porte-avions et les avions radars, en nombre insuffisant dans les armées pour justifier d’une conception nationale.
En effet, les Armées dépensent 20 Md€ pour 290 000 personnels, dont 210 000 militaires, alors que l’investissement industriel représente 18 Md€, pour un total de 280 000 emplois localisés en France au sein de la BITD. À cela, s’ajoutent l’ensemble des sous-traitants évoluant autour des armées, ainsi que les emplois induits par la consommation de ces personnels.
Au total, donc, ce sont environ 20 emplois par m€ investis, qui sont sécurisés ou créés en France, par les 50 Md€ du ministère des Armées, soit 1 million d’emplois au total, dont 29 % de militaires, 28 % de la BITD, puis environ 20 % de sous-traitance et 20 % d’emplois induits, soit sensiblement mieux que l’Éducation nationale (1,4 m emplois dont 0,3 m privés pour 65 Md€), ou la fonction publique hospitalière (1,8 m emplois dont 0,4 m privés pour 90 Md€).
Le point d’origine de nombreuses grappes technologiques
En effet, contrairement à ces deux pôles de dépenses de l’État, l’investissement dans les armées concentre plus de 50 % de ses moyens, pour l’investissement dans le tissu économique privés, et en particulier, dans l’industrie.
Ce faisant, les investissements d’état, dans ce domaine, engendrent de nombreuses avancées technologiques, à l’origine de grappes technologiques ayant, par la suite, une grande efficacité économique et sociale.
L’indsutrie aéronautique française, ses 250 000 emplois et ses 65 Md€ de chiffres d’affaire, n’existerait pas sans les invesitssements de défense frnaçais realisés dans les années 50 et 60.
Peu sont ceux qui savent, aujourd’hui, que le TGV a vu le jour grâce aux avancées réalisées en matière de turbines électriques, dans le cadre du programme de Sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, de la classe Le Redoutable. C’est également ce programme qui permit à l’industrie française de developper les centrales inertielles qui équipent, à présent, la moitié des avions de ligne de la planète.
Plus largement, il est très peu probable que la famille des avions de transport Airbus ait existé, sans les compétences acquises par l’industrie aéronautique militaire française, alors qu’il en va de même pour Airbus hélicoptères, qui n’existerait pas sans les alouettes, Super Frelons et autres Puma, développés par Aérospatiale (ex Sud-Aviation), et motorisés par les turbines Artouste de Turbomeca, aujourd’hui Safran.
Ainsi, les avancées technologiques réalisées dans le domaine des avions de combat, des drones, des missiles, des navires, des satellites et des blindés, sont à l’origine de très nombreuses grappes technologiques qui alimentent, aujourd’hui, une partie significative de l’industrie française.
Une performance économique inégalée pour un investissement public
La combinaison de l’efficacité sociale et des grappes technologiques engendrées par l’investissement de défense français, en font un investissement économique particulièrement performant pour l’État.
La France exporte, chaque années, l’equivalent de 50 % du montant de ses investissements en matière d’equipements de défense, soit de 9 à 12 Md€. Ces exportations engendrent un retour budgétaire d’une efficacité inégalée, pour l’industrie de défense, et plus généalement, pour les armées, en termes de nombre d’emplois générés, et de retour budgétaire.
En effet, l’État récupère, en moyenne, 55 à 60 % de l’ensemble des crédits investis dans ses armées, sous la forme de taxes et de cotisations sociales. C’est près du double du retour budgétaire de l’éducation nationale et de la fonction publique hospitalière, ce sans compter les conséquences économiques à moyens et longs termes des grappes technologiques.
Ce montant repose en grande partie sur l’efficacité de l’industrie de défense, dont le réseau de sous-traitance est également en France pour son immense majorité, et donc très peu exposé à la dissipation de l’investissement par importation. Comme montré dans un précédent article, l’efficacité budgétaire de l’investissement dans l’industrie de défense atteint 65 %, et monte à plus de 87 %, lorsque les exportations directes sont prises en compte.
Il est, à ce titre, très surprenant qu’aucune étude globale, pour évaluer l’efficacité de l’investissement de défense en France, du point de vue du cout résiduel pour l’État, n’a jamais été menée, au-delà de la simple manipulation des données macro-économiques générales.
Certaines études, par bassin d’emplois, avaient toutefois montré une efficacité sans équivalent en matière d’emplois, dépassant les 25 emplois par m€ investis, ceci laissant supposer, au final, une efficacité supérieure à 100 % dans ce domaine.
L’investissement industriel représentant 36 % du budget des armées, et engendrant un surinvestissement export de l’ordre de 50 %, soit 9 Md€, on comprend le poids économique de ces 27 Md€ industriels en France, soit 40 % du volume de l’industrie aéronautique du pays.
Un atout majeur en matière d’influence internationale
De fait, l’investissement dans les Armées représente, incontestablement, un outil très fructueux pour soutenir l’activité économique et industrielle du pays, qu’elle soit civile ou militaire, alors qu’il s’agit du domaine d’investissement majeur de l’État, affichant, et de loin, le meilleur retour budgétaire pour les finances publiques. Hors des frontières françaises, cet investissement agit également au profit du pays, que ce soit en Europe, ou dans le Monde.
Les armées françaises représentent, aujourd’hui, le meilleur atout de la France sur la scène internationale, pour renforcer l’influence du pays.
Comme aime à le rappeler le président Macron, les armées françaises demeurent, aujourd’hui, parmi les plus efficaces en Europe, ayant un aguerrissement et une expérience du combat inégalée sur le vieux continent, en dehors de la Grande-Bretagne.
En outre, Paris dispose, par son autonomie stratégique, d’une latitude de décision et d’action dont aucun autre pays européen ne dispose, car reposant en partie sur la protection américaine, et mettant en œuvre des équipements, eux aussi, importés.
Toutefois, ce rapport de forces, en termes d’influence en Europe et au-delà, évolue très rapidement, avec l’arrivée d’armées très puissantes en Europe, comme la Pologne, et l’émergence de nouveaux acteurs venant concurrencer les parts de marchés françaises en matière d’exportation d’équipements militaires, comme l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, mais aussi Israël et la Corée du Sud.
N’ayant plus l’ascendant en matière économique ou diplomatique, la seule plus-value française, sur la scène extérieure, repose sur ses armées, et sur son industrie de défense, la seule capable d’atteindre l’autonomie stratégique en Europe, mettant la France au même niveau des États-Unis, de la Chine et de la Russie, dans ce domaine.
Les effets de seuil qui s’appliquent à l’effort de défense
Présenté ainsi, il est possible de conclure que l’investissement dans les armées, et en particulier, dans l’industrie de défense, peuvent représenter une martingale politique, permettant de résoudre certaines des difficultés auxquelles la France est exposée aujourd’hui, comme concernant ses finances publiques ou le chômage.
Très peu exposée aux importations, tout en étant exportatrices, l’indsutrie de défense française présente un profil d’une efficacité sans equivalent concernant l’investissement d’état.
S’il est vrai que l’augmentation de l’effort de défense, efficacement articulée, peut représenter une stratégie macro-économique valable pour le pays, celle-ci est toutefois cadrée par de nombreux facteurs intérieurs et extérieurs, qui engendrent d’importants effets de seuils encadrant cette stratégie.
Ainsi, l’efficacité budgétaire de l’investissement dans l’industrie de défense repose, en grande partie, sur le potentiel d’exportation de ces industries, dans le Monde, dans un marché aujourd’hui plus concurrentiel que jamais.
De fait, même si des armées françaises plus puissantes, et un catalogue produit plus élargi de la BITD, engendreront une extension de marché sensible, il convient de garder à l’esprit que le marché international de l’armement, aujourd’hui, résulte d’un contexte international précis, amenant nombre de forces armées à renouveler et étendre, simultanément, leurs équipements, avec le risque d’une stagnation, voire d’un effondrement à moyen terme, une fois le plafond atteint.
En outre, les besoins des armées françaises reposent, en grande partie, sur leurs capacités à étendre leurs propres formats, en matière RH, ce qui, également, est soumis à d’importantes contraintes et effets de seuils.
Enfin, pour les industries de défense, la contrainte RH s’applique tout autant, alors qu’elles sont, structurellement, contraintes à des variations relativement lentes et maitrisées de la production, tant l’ensemble de l’écosystème entourant la conception d’un équipement majeur, est complexe, et concerne un nombre élevé de sous-traitants.
Conclusion
On le voit, si d’un point de vue électoral, les questions de défense n’ont que peu de poids, il en va tout autrement dans la gestion de l’état, et pour faire face aux nombreux défis présents et à venir, qui se profilent aujourd’hui.
En dépit de son potentiel sociau-économqiue, la Défense n’a pas les faveurs de la classe politique française, ainsi que de l’opinion publique, en grande partie grâce à 30 années de discours absurdes créant une perception éronnée de l’efficacité de l’investissement de défense.
Ainsi, une augmentation maitrisée de l’effort de défense, prenant en compte certaines notions comme le retour budgétaire, les grappes technologiques et les besoins d’influence internationale du pays, permettrait de sensiblement améliorer les perspectives économiques, sociales et internationales de la France, sans mettre à mal les équilibres budgétaires, bien au contraire.
On peut, d’ailleurs, penser que de nombreux pôles de dépense qui grèvent le budget de l’État, sans jamais atteindre l’efficacité budgétaire et le nombre d’emplois créés par l’investissement défense, seraient bien plus efficacement employés dans ce domaine, au bénéfice des finances publiques et des citoyens.
Nul doute que les 30 à 40 Md€ qui manquent, aujourd’hui, aux armées et à l’industrie de défense nationale, pour garantir l’autonomie stratégique et la sécurité de la nation, peuvent être trouvés en observant chaque dépense de l’état, et des collectivités locales, au spectre de cet abaque simple à comprendre, et à mettre en place.
Reste à voir si la sphère politique est prête à se saisir de ce dossier, décisif pour l’avenir du pays, et à faire preuve de la pédagogie nécessaire pour l’expliquer à l’opinion publique, plutôt que de se perdre en clientélisme politique, pour tenter de convaincre chaque microcosme national de se prononcer en leur faveur ?
Depuis sa présentation, en avril 2023, le char Leopard 2A8 ne cesse de faire l’actualité en Europe, en s’imposant dans de nombreuses compétitions et appels d’offres menés par les armées européennes.
À l’occasion de la conférence IAVC, qui s’est déroulée cette semaine à Farnborough, ce fut au tour de l’Armée de terre espagnole de se prononcer en faveur du nouveau char de KNDS Deutschland, déjà retenu par l’Allemagne, la Norvège, la Suède, la République tchèque, les Pays-Bas, la Lituanie et la Croatie.
Si ni le budget ni le calendrier de ce futur contrat, qui doit encore être approuvé par les instances dirigeantes, ont été divulgués, il s’agit, cependant, d’un nouveau succès pour KNDS, avec un modèle, évolution du Leopard 2A7 HU, qui était encore inconnu, il y a tout juste deux ans.
Sommaire
L’Armée de terre espagnole annonce son intention de remplacer ses Leopard 2A4 par des Leopard 2A8
C’est donc à l’occasion de la 25ᵉ conférence internationale sur les véhicules blindés (IAVC), qui s’est tenue à Farnborough, que les représentants de l’Armée de terre espagnole ont confirmé leur intention d’acquérir de nouveaux Leopard 2A8 allemands, pour remplacer les Leopard 2A4 actuellement en service.
Leopard 2A4 de l’Armée de terre espanole, en entrainement avec des equipages ukrainiens- Javi Martinez. 13-3-2023. Zaragoza.
Pour l’heure, le programme n’en serait qu’à sa phase préliminaire, n’ayant pas reçu, aujourd’hui, ni l’aval du Parlement, ni les financements, alors que le calendrier, comme le nombre de blindés concernés, et donc le budget, n’ont pas encore été détaillés publiquement.
Cette décision visera à remplacer les 80 Leopard 2A4 de l’Armée de terre, dont une trentaine sont en réserve, pour renforcer les 219 Leopard 2E (Leopard 2A6), acquis sur la première décennie des années 2000 pour remplacer les M60 AMX-30 de la guerre froide, et qui arment les bataillons blindés espagnols aujourd’hui, amenant le parc de chars de l’Armée de terre à 300 unités.
Elle s’inscrit dans un vaste effort de modernisation débuté dans les années 2000 avec l’entrée en service du véhicule de combat d’infanterie Pizzaro (ASCOD), puis la commande, en 2020, de 348 transports de troupes blindés VCR 8X8 Dragon afin de remplacer les APC M113, qui sera suivie en 2026 de la commande d’un second lot de 365 blindés, livrables de 2027 à 2035, et d’un troisième et dernier lot de 285 véhicules, livrables post-2035.
Madrid a également annoncé, dans ce domaine, la commande de 12 lance-roquettes multiples israéliens PULS, fin 2023, pour un peu plus de 700 m€, et a lancé une consultation en vue de renforcer son artillerie automotrice, pour une force armée de 86.000 hommes et femmes.
Le Leopard 2A8 dans le détail
La présentation du Leopard 2A8, par KNDS Deutschland, en avril 2023, fit l’effet d’une petite bombe dans l’écosystème des armements blindés européens. Si le nouveau char était, à l’origine, une évolution du Leopard 2A7 HU, conçu pour la Hongrie, il intégrait de manière native un ensemble de systèmes, représentant un progrès notable en termes de survivabilité, de puissance de feu et de perception et gestion du champ de bataille.
Le Leopard 2A8 lors du salon Eurosatory 2024.
Le blindé repose sur la même caisse que le Leopard 2A7, reprenant notamment le power pack bi turbo diesel de 1500 cv de MTU, la transmission RENK, et l’ensemble du train roulant. Il en va de même de l’armement principal, qui reste fidèle au canon L/51 de 120 mm de Rheinmetall à chargement manuel, et à sa mitrailleuse coaxiale de 7,62 mm. Enfin, le Leopard 2A8 reprend le système de maintenance ILME, éprouvé et apprécié de ses utilisateurs.
Extérieurement, la différence la plus visible avec le A7, concerne l’intégration native du système APS Eurotrophy, conçu par l’Israélien Rafael, qui assure une protection active à 360° contre les roquettes et missiles antichars, détectés grâce à quatre antennes EASA intégrées dans la coque de la tourelle, et non ajoutées, comme pour le A7 HU.
Un tourelleau est également présent, pouvant recevoir des armes de différents calibres allant de la mitrailleuse de 7,62 mm ou 12,7 mm, au lance-grenade de 40 mm. Celui-ci dispose de ses propres systèmes de visés et de détection optiques et multispectraux, et peut être commandé directement par le commandant de bord, ou le canonnier.
Les différences les plus significatives sont moins visibles. En effet, le Leopard 2A8 s’est vu doté d’un système de visualisation optique et multispectral offrant au chef de char, et au canonnier, une vision indépendante et assistée de leur environnement, le tout étant intégré dans un système de commandement et de communication C4i évolué, permettant d’échanger les informations entre les véhicules de groupe de combat, et avec le commandement.
Poste chef de char du Leopard 2.
Ce faisant, le Leopard 2A8 confère à ses utilisateurs des capacités d’engagement renforcées, dotées d’une première dimension d’engagement coopératif, constituant, dans les faits, la plus grande valeur ajoutée de ce nouveau modèle, et, en grande partie, les raisons de ses succès répétés en Europe.
L’Espagne rejoint la longue liste des pays européens s’étant tournés vers le Leopard 2A8
L’Espagne est le 8ᵉ pays européen à s’être déclaré en faveur du Leopard 2A8, un record pour un blindé présenté il y a moins de deux ans. Dans ce domaine, la décision de la Bundeswehr, quelques jours à peine après sa présentation, de se tourner vers ce modèle, plutôt que vers le A7+ initialement commandé, pour remplacer les 18 Leopard 2A6 prélevés sur l’inventaire de la Bundeswehr pour être envoyés en Ukraine, a constitué un détonateur très efficace.
En effet, quelques semaines plus tard, la Norvège annonçait, elle aussi, qu’elle remplaçait sa commande de 54 Leopard 2A7, passée quelques mois auparavant au terme d’une compétition contre le K2 sud-coréen, par autant de Leopard 2A8, constituant le premier succès européen du nouveau char allemand. Et ce ne sera pas le seul.
En effet, la commande norvégienne fut suivie par une commande de la République tchèque pour 77 exemplaires, de la Lituanie (44 ex.) et de la Suède (44 ex.), alors que les Pays-Bas et la Croatie ont également annoncé leur intention de commander prochainement ce blindé.
Le Leopard 2A8 est dérivé du Leopard 2A7+, lui même du 2A7HU.
La Bundeswehr, pour sa part, a annoncé, en 2024, qu’elle commanderait non pas 18, mais 123 Leopard 2A8, pour remplacer les A6 envoyés en Ukraine, et pour armer la brigade mécanisée allemande qui sera déployée en Lituanie à partir de 2026.
D’autres pays européens, en particulier ceux qui exploitent encore le Leopard 2A4, sont visés par KNDS Deutschland, dont la Grèce et la Finlande. Au-delà du cas polonais, déjà engagée vis-à-vis du K2 sud-coréen et du M1A2 américain, les seuls échecs, en Europe, du Leopard 2A8, à ce jour, sont en Roumanie, qui s’est prononcée en faveur de l’acquisition de 54 M1A2 SEPv3 Abrams américains, et l’Italie, qui s’est tournée vers le KF-51 Panther de Rheinmetall, après l’échec des discussions de partenariat industriel avec KNDS.
Un marchepied technologique et commercial pour le futur Leopard 3 en Europe ?
Comme évoqué dans un précédent article, le Leopard 2A8 ne représente qu’une étape, dans la stratégie industrielle et commerciale de KNDS. En effet, en 2026, la Bundeswehr confirmera les caractéristiques d’un nouveau char de génération intermédiaire, destiné à entrer en service à partir de 2030, pour assurer l’intérim jusqu’à l’arrivée des blindés du nouveau système de combat terrestre MGCS franco-allemand, après 2040.
Baptisé par la presse spécialisée allemande « Leopard 3 », ce nouveau char marquera une rupture technologique et capacitaire sensiblement plus marquée que ne le fait le Leopard 2A8 aujourd’hui, notamment en étant doté du nouveau canon de 130 mm de Rheinmetall, qui armera également les KF-51 italiens, et en intégrant des drones de reconnaissance et d’attaque.
Le Leopard 2A8 a douché les espoirs sud-coréens de s’implanter massivement et durablement en Europe avec le K2.
Toutefois, ce sera certainement dans le domaine les capacités d’engagement collaboratif, que le Leopard 3 marquera le plus sa différence avec son prédécesseur, intégrant certaines des caractéristiques du futur MGCS dans ce domaine.
Pour la Bundeswehr, l’arrivée de ce nouveau char est jugée indispensable pour maintenir une posture opérationnelle dissuasive suffisante vis-à-vis du réarmement russe, et il est probable que celle-ci sera, à nouveau, le premier client à se déclarer en sa faveur.
Cependant, la filiation naturelle entre le 2A8 et le Leopard 3, conférera au premier des capacités de communication et de coopération accrue avec le nouveau char, servant, de fait, de marche pied technologique, et commerciale, pour convaincre les opérateurs de 2A8, de se tourner vers son successeur, lors du très probable changement de format des armées européennes, consécutif des accords de hausse des crédits de défense, qui interviendront cette année.
Les paradigmes de l’Armée de terre française de plus en plus isolés en Europe
L’annonce, par l’Armée de terre espagnole, de l’acquisition prochaine de Leopard 2A8, s’inscrit donc dans une dynamique européenne largement partagée, visant à rapidement moderniser, et parfois à étendre, les flottes de chars de combat et de blindés de première ligne, pour faire face à l’évolution de la menace russe dans les années à venir, ainsi qu’au très probable désengagement conventionnel des États-Unis, du théâtre européen.
En effet, toutes les grandes armées européennes, de l’Allemagne à la Pologne, en passant par la Grande-Bretagne, l’Italie, la Suède, les Pays-Bas, la Norvège et maintenant, l’Espagne, se sont déclarés en faveur de l’acquisition de chars de génération intermédiaires, plus ou moins évolués.
Le Leclerc Evolution de KNDS France est le pendant français du Leopard 3, un char de génération intermédiaire destiné à assurer l’interim jusqu’à l’arrivée du programme MGCS.
Dans ce domaine, la position France, qui reste ferme sur un parc de seulement chars Leclerc modernisés à l’économie, va rapidement représenter une faiblesse politique, au-delà de l’évidente faiblesse militaire déjà reconnue de tous les experts du domaine.
La situation est d’autant plus paradoxale que KNDS France a présenté, lors du salon Eurosatory 2024, un modèle pouvant aisément servir de base de travail avancée, pour la conception d’un char de génération intermédiaire de facture nationale, le Leclerc Évolution, et que la France disposerait de plusieurs ouvertures internationales, au Moyen-Orient (Égypte, EAU) et même en Europe (Belgique, Grèce, Serbie), pour trouver les débouchés exports ou de coopération, afin de rendre le projet budgétairement plus soutenable.
Une chose est certaine, en effet : avec moins de 200 chars Leclerc insuffisamment modernisés en parc, épaulés par 600 VBCI 8×8 à l’armement faible et dépourvus de protection active, et par un peu plus d’une centaine de Caesar 8×8 et une dizaine de LRM, le statut de « première armée d’Europe », revendiquée encore récemment par Paris, commence à sérieusement faire sourire en Europe, tout en privant progressivement la France de sa crédibilité, sur la scène internationale.
Conclusion
Comme ce fut le cas de la Suède, en décembre dernier, l’annonce par les Armées espagnoles, de leur intention d’acquérir prochainement le Leopard 2A8, dans le cadre de l’effort de modernisation de leur composante terrestre, à l’occasion de la conférence AIVC, n’était pas spécialement attendue à ce moment-là.
Celle-ci montre qu’une réelle dynamique est à l’œuvre, en Europe, autour de la modernisation rapide de la flotte de chars de combat, afin de faire face, au plus vite, à l’extension-modernisation des armées russes dans ce domaine.
Le Leopard 2A RC-3.0 préfigure ce à quoi pourrait ressembler le Leopard 3.
Cette dynamique semble, une fois encore, s’articuler autour de l’Allemagne et de son modèle phare du moment, le Leopard 2A8, déjà retenu par huit armées européennes, qui s’est taillé la part du lion, ces dernières années, dans les contrats en Europe, marquant un coup d’arrêt direct au K2 sud-coréen, pourtant pressenti comme un futur grand succès sur le vieux continent, il y a encore deux ans de cela.
Dans ce domaine, la position, toujours affichée par Paris, d’étendre la durée de vie de son parc trop réduit de Leclerc, jusqu’à l’arrivée du programme MGCS, apparait de plus en plus anachronique, et en décalage complet des efforts produits par l’ensemble des autres armées de premier rang en Europe.
On ne peut qu’espérer, à présent, que face à ce qui est, à présent, une évidence, la France optera pour une trajectoire plus raisonnable et consensuelle, dans ce domaine, en se tournant rapidement vers le Leclerc Évolution, dans le cadre de la révision de la Revue Stratégique 2022, annoncée il y a quelques jours par le président Macron. Si tel n’est pas le cas, le mieux serait alors d’éviter de présenter les armées françaises comme « les plus efficaces en Europe »…
Ces dernières semaines, et notamment depuis l’élection de Donald Trump, beaucoup d’articles ont traité de la question de l’augmentation du budget des Armées, que ce soit pour faire face à l’évolution de la menace, pour traiter les insuffisances de la LPM 2024-2030, ou pour répondre aux exigences qui ne manqueront pas d’être formulées lors du prochain sommet de l’OTAN d’Amsterdam.
Qu’il s’agisse de la nécessité, ou non, d’augmenter l’effort de défense français, au-delà de la trajectoire visée par la LPM de 67 Md€ en 2030, ou d’en évaluer l’augmentation nécessaire, pour faire face au réarmement russe et à l’inévitable retrait des forces conventionnelles US d’Europe, les avis sont, évidemment, partagés, au sein de l’opinion publique et de la classe politique.
Pour autant, s’il est facile, dans les mots, d’exiger que l’effort de défense français passe de 2 à 3 % de PIB, voire au-delà, dans les faits, une telle évolution est d’une grande complexité, tant les dépenses de défense, le format des armées, et la base industrielle et technologique Défense (BITD), sont exposés à des contraintes sévères et variées.
Dans cet article, nous tenterons de dresser un tableau simplifié et accessible, des principales contraintes qui s’appliquent à une variation ascendante du budget des armées. Et comme nous le verrons, même présenté de manière synthétique, ce sujet est d’une rare complexité.
Sommaire
Les contraintes de soutenabilité d’une augmentation du budget des armées
La principale contrainte avancée, lorsqu’il est question d’augmenter le budget des armées, est évidemment budgétaire. C’est, en effet, la contrainte la plus accessible, et la plus aisément manipulable.
En effet, aujourd’hui, l’effort de défense français, hors pensions, représente 2 % du PIB du pays, soit 50 Md€. Dans le même temps, les finances publiques afficheront un déficit estimé à 5,0 % du PIB, en 2025, alors que les textes européens, et la bonne pratique budgétaire, exigent que le déficit public demeure sous la barre des 3 % PIB, pour maintenir un taux d’endettement fixe, une fois compensé de l’inflation et de la croissance.
+ 1% de PIB pour les armées = + 4 % de TVA
Dès lors, alors que les différents gouvernements peinent à trouver la martingale qui permettrait de sortir les finances publiques françaises de cette zone de danger dans les années à venir, augmenter le budget des armées s’oppose à ce mur déficitaire, la France ne disposant plus du tampon de la dette, pour absorber temporairement les effets d’une hausse significative.
Pour le Secretaire général de l’OTAN Mark Rutte, les européens doivent accroitre rapidement et massivement leurs investissemetns de défense, s’ils entendent contenir l’évolution de la menace russe.
Dès lors, et de manière simplifiée, augmenter le budget des armées de 1 % de PIB, soit 25 Md€ 2025, nécessiterait de générer, dans le même temps, autant de recettes fiscales supplémentaires, ce qui nécessiterait, par exemple, une hausse de 4 points de la TVA.
Une telle hausse entrainerait, nécessairement, un réajustement économique global, créant inflation, réduisant la consommation et mettant à mal, au final, la croissance encore faible et peu dynamique du pays, avec, à la clé, destruction d’emplois et précarités.
Économiser, d’une année sur l’autre, 25 Md€ de dépenses publiques, ne serait pas davantage aisé ou indolore, ceci ne pouvant se faire qu’au détriment de l’action publique, qu’elle soit sociale ou économique. D’une manière ou d’une autre, un tel effort, demandé au français, créerait beaucoup d’insatisfactions, dans une opinion publique déjà sous tension, avec des risques élevés de débordement et de casse économique et sociale.
Le calcul du retour budgétaire de l’effort de défense
Fort heureusement, ce scénario catastrophe, parfois avancé par les plus féroces opposants à l’effort de défense, résulte d’une simplification, très excessive, des mécanismes économiques à l’œuvre, dans ce dossier.
En effet, l’argent injecté dans les armées par l’État, ne s’évapore pas. Il sert à payer les soldes des militaires et les salaires du personnel civil du ministère des Armées, à payer les industriels qui conçoivent et fabriquent les équipements militaires, et à payer les produits et services, nécessaires au fonctionnement de cette administration.
lors d’une recente interveiw aux cotés de Boris Pistorius, le ministre des Armées, Sébastien Lecornu, a reconnu que la France devra augmenter son effort de défense, au delà de la trajectoire actuellement suivie par la LPM.
Concrètement, l’immense majorité des crédits du ministère des Armées, retourne dans l’économie française, et génère, dès lors, des recettes sociales et fiscales, qui viennent alimenter, en retour, les caisses de l’État.
Toutefois, ce retour budgétaire n’est pas uniforme. Il n’est que de 30 %, concernant les soldes, salaires et pensions versés par le ministère des Armées, tenant compte de la consommation qui sera financée par ces crédits, donc des recettes de TVA, des recettes sociales, ainsi que des différents impôts et taxes appliqués aux ménages.
Les crédits investis dans l’industrie de défense, eux, ont un retour budgétaire bien plus élevé. En effet, la presque totalité de la valeur ajoutée financée concerne des salaires et prestations réalisées en France, soumises aux prélèvements moyens de 42 % selon l’OCDE. Le taux de TVA de calcul, dans ce taux de prélèvement, n’est que 12 %, alors qu’il est de 20 %, concernant les achats des Armées aux industriels.
En outre, pour des raisons de sécurité, la chaine de sous-traitance des industriels français de la défense est, elle aussi, majoritairement composée d’entreprises basées en France, développant leur propre valeur ajoutée dans le pays. De fait, le coefficient multiplicateur industriel moyen de 1,25, en France, est sous-évalué.
Avec un coefficient de 1,3, plus probable, les 50 % (42% + (20%-12%)) de retour budgétaire atteignent, alors, 65 % de valeur de calcul. S’y ajoutent, enfin, les recettes budgétaires liées aux contrats d’exportation de cette industrie, qui n’existeraient pas sans les commandes des Armées françaises.
L’industrie de défense française affiche un retour budgétaire très élevé, notamment grâce à sa très faible exposition aux importations, à son réseau de sous-traitants nationaux, et à ses exportations soutenues
En moyenne, ces 20 dernières années, la facturation annuelle export de la BITD française était supérieure ou égale à 50 % de sa facturation nationale. Sur la base d’un retour budgétaire de 65 % évoqué précédemment, les recettes supplémentaires liées aux exportations, déduction faite des 12 % de TVA de calcul (puisque exportations), représentent donc 35 % des recettes nationales, soit un retour budgétaire planché total de 87,5 % pour l’industrie de défense française.
Les couts de fonctionnement étant composés, par simplification, pour moitié, de couts RH, et pour moitié, de couts industriels, leur retour budgétaire de calcul peut être évalué à 58,75 %, soit la demi somme des 30 % RH et des 87,5 % industriels.
Dès lors, le calcul du retour budgétaire, qui se déduit donc de l’investissement global, pour déterminer les surcouts appliqués directement aux finances publiques, dépend de la ventilation qui existe entre ces trois groupes d’investissements.
Sur la base d’un investissement équipotentiel de 1% PIB, le retour budgétaire global résultant serait alors de 0, 41 % PIB, nécessitant, toujours par exemple, une hausse de 1,65 points de TVA, pour compenser les dépenses, plus aisément absorbable par l’économie et l’opinion publique.
Les contraintes directes et induites des ressources humaines dans les armées
Pour ceux qui ont survécu à cette première démonstration, il est à présent temps d’aborder les autres contraintes qui s’appliquent à l’élévation de l’effort de défense, tout aussi complexes, mais beaucoup plus rarement évoquées. C’est en particulier le cas des questions de ressources humaines.
Le lieutenant Bertrand présente le métier d’operateur de prise de vue en opération.- Stand défense sur le salon européen de l’éducation, les 3 armées sont représentées pour informer ou recruter des étudiants. 21 novembre 2013 à Paris porte de Versailles.
Recrutement et fidélisation des effectifs militaires
Tous ceux qui suivent, plus ou moins attentivement, l’actualité défense, ces dernières années, savent que les Armées occidentales rencontrent, aujourd’hui, d’immenses difficultés dans le domaine des ressources humaines.
Celles-ci ont deux origines : les difficultés pour recruter de nouveaux militaires, d’abord, et les difficultés pour les garder, une fois qu’ils arrivent au terme de leur contrat, ensuite.
Pour certaines armées européennes, comme les armées britanniques, cette situation est désormais critique, avec seulement un départ sur trois, compensé par les nouveaux recrutements, obligeant, la Royal Navy à retirer du service certains de ses navires, faute de disposer des équipages nécessaires pour les faire naviguer.
Elles souffrent, également, d’une dégradation qualitative concernant le profil des candidats, alors même que l’évolution technologique, au sein des armées, exige à présent des profils de plus en plus sélectionnés.
En norvège, la conscription chioise est perçue par les jeunes retenus comme un privilége, et un sesame professionel pour la vie future.
Des initiatives ont été prises, aux États-Unis comme en Europe, pour tenter de juguler ce phénomène qui conditionne lourdement le format des forces. Les Armées américaines ont ainsi abaissé leurs exigences physiques et psychologiques, pour élargir la base de volontaires, alors que certaines spécialités en fin de contrat, comme les pilotes, se voient attribuées de très fortes primes de réengagement, le cas échéant.
Certains pays européens, dont la Norvège et la Suède, ont réintroduit une forme de conscription, dite conscription choisie, permettant aux armées de sélectionner, parmi les jeunes éligibles dans une tranche d’âge, le nombre et les profils voulus de conscrits, pour un service militaire d’un an.
Étonnamment, la démarche est plutôt très bien acceptée par la jeunesse scandinave, qui voient dans le fait d’avoir été choisi pour ce service militaire, un marchepied professionnel dans leur jeune CV, le nombre de volontaires dépassant, à présent, systématiquement les besoins des armées des deux pays.
La France, pour sa part, s’est tournée vers la création d’une importante réserve, avec le passage de 40 à 80.000 réservistes opérationnels au sein de la garde nationale, d’ici à 2030. Pour autant, il semblerait que cette initiative se heurte, elle aussi, à certaines difficultés de recrutement, et de fidélisation, comme les armées professionnelles, la garde nationale française étant encore à un stade embryonnaire, en comparaison de son homologue d’outre-Atlantique.
Déstabilisation de la pyramide des compétences et des grades
Augmenter les effectifs des armées est donc beaucoup plus facile à dire, qu’à faire. Mais même lorsqu’on y parvient, ce n’est pas, pour autant, la fin des difficultés liées à la dimension RH.
En effet, les armées reposent, pour fonctionner efficacement, sur un système hiérarchique bien spécifique, lui-même reposant sur une pyramide des grades, et sur une pyramide des compétences, les deux étant une extrapolation plus ou moins fidèle de la pyramide des âges.
L’efficacité des armées repose sur une pyramide des grades et des compétences strictement équilibrée. S’il peut être aisée de couper une partie des effectifs, sans destabiliser l’ensemble, comme ce fut fait en 2009 et 2014, recontruire une pyramide efficace prendra necessairement du temps, de 5 à 15 ans, selon l’ampleur de la tache.
On comprend aisément, à ce sujet, le caractère déstabilisateur d’une hausse sensible et rapide des effectifs, pour ces deux aspects. Il est, en effet, impossible de créer ces pyramides de grades et de compétences, sur la base de profils externes, recrutés il y a peu.
En outre, accélérer la progression des profils existants, pour assurer le chapeau de cette pyramide en évolution, viendrait rapidement déstabiliser les capacités existantes, qui manqueraient, alors, de cohérence et d’expérience dans de nombreux domaines.
En d’autres termes, au-delà d’un certain seuil, l’augmentation des effectifs des forces armées, et donc de leur format, sans altérer l’efficacité des forces existantes, ne peut se faire qu’au travers d’une montée en puissance échelonnée et maitrisée dans le temps,
Le problème des infrastructures militaires
Une fois ces problèmes ô combien délicats surmontés, reste, enfin, le problème des infrastructures, pour former, accueillir et entrainer, dans la durée, les troupes surnuméraires qui auront été recrutées.
En effet, avec la fin de la conscription, en 1997, les armées ont dû se séparer d’un très grand nombre de leurs casernes, bases et terrains d’entrainement, notamment pour alimenter, par la vente de ces biens, le budget qui leur était alors alloué, dans un formidable exemple d’auto-cannibalisation des armées, orchestré par l’exécutif français.
Dès lors, les armées n’ont plus les infrastructures nécessaires pour traiter efficacement un format sensiblement plus important, et devront, le cas échéant, trouver et/ou construire les terrains, bâtiments et infrastructures, nécessaires pour accueillir les nouveaux régiments, escadrons ou flottilles.
Bien qu’ayant vendu l’essentiel des emprises non occupées, les Armées françaises n’auront probablement pas trop de difficultés pour trouver des communes, départements et régions prets à soutenir budgétairement un prjet d’implantation de régiment ou de base militaire.
Toutefois, ce dernier aspect n’est probablement pas le plus difficile à résoudre. En effet, beaucoup de municipalités, et de communautés de communes, souhaitent accueillir des emprises des armées, celles-ci jouant, toujours, un rôle important dans le dynamisme économique et sociale d’un territoire.
En d’autres termes, il est probable que les armées ne manqueraient pas d’offres, ainsi que de financements, pour les convaincre de s’installer dans telle ou telle région, département ou commune.
Les contraintes de l’industrie de défense et des équipements militaires
Les contraintes qui s’appliquent aux armées, en termes d’effectifs et d’infrastructures, s’appliquent également aux industriels pour concevoir et fabriquer les équipements des armées, tout en trouvant des solutions de financement de leur croissance, comme de sécurisation de l’investissement, pour elles-mêmes comme pour l’ensemble de leur chaine de sous-traitance.
Dimensionnement de l’outil productif et de la main d’œuvre de la BITD
Ainsi, pour produire un avion de comme le Rafale, Dassault pilote un écosystème de 400 entreprises, allant du groupe international côté, comme Safran et Thales, à des PME de quelques dizaines de salariés seulement. Tous doivent travailler de concert, au même rythme, pour permettre à Dassault d’assembler les appareils.
Tout changement, ascendant ou descendant, dans ces cadences, entrainent une restructuration en profondeur de l’entreprise, et de l’ensemble de ses partenaires et sous-traitants, tous devant adapter conjointement leurs forces et infrastructures de production, leurs stocks et leurs flux.
Pour arriver à l’assemblage final des Rafale, DAssault à dû piloter et synchroniser l’activité industrielle de 400 entreprises de tailles très différentes.
C’est ainsi que pour passer de 2 à 3 Rafales produits par mois, Dassault a dû, en 2024, réduire sa production annuelle à seulement 13 appareils, précisément pour permettre de restructurer l’ensemble de la chaine d’activité, afin de permettre une montée en puissance à partir de 2025.
À l’inverse, lorsque le gouvernement français a décidé de passer d’une commande initiale de 17 frégates FREMM, à 12, puis à seulement 8, avec un étalement dans le temps de 50%, Naval Group (alors DCNS) n’a eu d’autres choix que de facturer chaque frégate au double du prix initialement convenu, entendu que l’industriel et son réseau de sous-traitants avaient déjà structuré leur outil productif, effectuer les recrutements et les investissements, afin de répondre à la demande initiale d’une nouvelle frégate tous les sept mois.
Notons également que les compétences réclamées à la main d’œuvre employée par ces entreprises de la BITD, et par leurs sous-traitants, ainsi que les contraintes de sécurité qui sont imposées aux profils recrutés, rendent tous les processus de changement de format, aussi délicats que longs et difficiles.
Enfin, si les grands groupes ne rencontrent pas de réelles difficultés pour financer leur croissance, ce n’est pas le cas des ETI et PME, qui constituent l’essentiel du réseau de sous-traitance national, sans lequel aucun de ces programmes n’existerait, sauf à importer tout ce que la France ne produit pas, comme le font beaucoup de pays européens ne visant pas l’autonomie stratégique.
En effet, la taxonomie européenne continue de désigner l’activité industrielle défense comme une industrie duale à risque, empêchant nombre de ces entreprises de s’appuyer sur les indispensables prêts bancaires pour financer leur croissance.
Une activité stable par cycle générationnel qui s’oppose aux économies d’échelle
À ces contraintes, déjà notables, mais relativement similaires à celles rencontrées par les Armées, s’ajoutent les contraintes économiques propres à l’activité commerciale de toute entreprise. En effet, contrairement aux Armées, l’immense majorité des entreprises de la BITD doivent être rentables, si elles veulent survivre.
le programme FREMM français représente un parfait exemple de variation rapide et mal encadré et anticipé des capacités indsutrielles, amenant la Marine à ne recevoir que 8 frégates pour le prix de 17 exemplaires.
De fait, celles-ci évaluent toute variation de l’activité demandée, en fonction de critères permettant de s’assurer d’une activité sécurisée et rentable, à moyen terme. Or, cette exigence s’oppose à la présente situation, alors que les armées sont en forte demande de renouvellement d’équipements, sur des courts délais.
En effet, conséquences du sous-investissement critique des armées sur la période 1995-2020, de nombreux équipements en service n’ont pas été remplacés comme ils auraient dû l’être, attendu que les risques de conflits majeurs étaient alors jugés inexistants, et que les matériels en service, bien que datés et usés, semblaient donner satisfaction sur les théâtres de moindre intensité où ils étaient déployés.
Aujourd’hui, la tentation est grande de demander aux industriels d’augmenter rapidement leurs cadences de production, pour compléter les stocks et renouveler les équipements, sur des délais réduits, afin de faire face à une menace en évolution rapide.
Bien évidemment, ces deux attentes s’opposent, sachant que l’industriel n’a, généralement, aucune garantie que les commandes des armées françaises, à moyens termes, seront suffisantes pour exploiter le nouvel outil industriel et humain mis en œuvre, à grands frais, pour répondre à la demande immédiate.
Plus généralement, l’industrie de défense, qui repose avant tout sur la commande publique nationale, n’est jamais aussi efficace et performante, que lorsqu’elle sait pouvoir s’appuyer sur un plan équilibré et sécurisé à moyen terme, ce qui, bien entendu, va à l’encontre des variations brutales de format et de moyens.
L’évolution des menaces militaires
On le voit, les Armées, comme l’industrie de défense, ne sont pas, structurellement, adaptées pour répondre à des variations rapides de format et de production, tout en maintenant des seuils suffisants d’efficacité et de soutenabilité, indispensables en temps de paix.
Les nombreuses ramifications de chacune des contraintes évoquées jusqu’ici, suffisent à comprendre, déjà, à quel point le sujet est complexe, et repose sur des équilibres aussi difficiles à atteindre qu’à maintenir.
La Russie consacre à présent près de 10 % de son PIB à ses seules armées, et probablement davantage, en tenant compte des différents modèles d’investissements mis en oeuvre par Moscou, pour soutenir l’effort militaire en Ukraine.
Pourtant, dans les faits, cette situation est encore plus instable, du fait de facteurs exogènes, indépendants de la planification nationale, et souvent très perturbateurs et contraignants : l’évolution des menaces.
En effet, l’exercice défense n’est pas un exercice interne, bien contenu dans un milieu adiabatique maitrisé. Il s’inscrit dans un environnement international lui-même très instable, influencé par la perception de ses propres faiblesses, et exigeant des réponses d’autant plus radicales et rapides, que l’équilibre était éloigné.
Ainsi, aujourd’hui, ce sont en partie les nombreuses difficultés rencontrées par les armées et l’industrie de défense américaines, qui stimulent les efforts chinois pour renforcer rapidement et efficacement leurs moyens aériens, navals, sous-marins et de projection, pour tenter de prendre de vitesse les armées US autour de Taïwan.
De même, nombreux sont les spécialistes qui font reposer, en partie, sur la faiblesse perçue des armées européennes, au début de la décennie en cours, la décision russe d’attaquer l’Ukraine, Vladimir Poutine estimant que les européens n’avaient, alors, ni la volonté, ni les moyens de s’opposer à la Russie dans ce conflit.
Sans être totalement imprévisibles, ces facteurs extérieurs jouent un rôle déstabilisateur d’autant plus sensible, dans la recherche des indispensables équilibres budgétaires, RH et industriels qui sous-tendent le changement de format des armées, que cet équilibre est déjà menacé par une mauvaise anticipation ou gestion des moyens.
Synthèse
Au terme de cette analyse, il est, à présent, évident que toutes les démarches visant à faire évoluer sensiblement le format des armées, sont des exercices d’autant plus complexes et risqués, qu’ils s’inscrivent dans un calendrier court, alors que, de manière évidente, la simple augmentation des crédits, déjà complexe à elle seule, est loin de suffire à tracer une trajectoire vers l’efficacité souhaitée.
La plainification française doit en permanence prendre en compte les contraintes et opportunités d’exportation de ses equipement miltiaires, ceux-ci jouant un rôle déterminant dans la soutenabilité budgétaire de l’effort de défense.
Dans ce contexte, les exigences affichées par Donald Trump, concernant la hausse de l’effort de défense des européens, jusqu’à 4 ou 5 % de leur PIB, semblent davantage tenir de la déclamation politique destinée à son propre électorat et à justifier un bras de fer économique et commerciale avec l’UE, que le résultat d’une démarche raisonnable, applicable et concertée, pour contenir effectivement la montée en puissance des armées russes.
Pour autant, le besoin, pour les armées européennes, et françaises en particulier, d’accroître le budget (et le format) des armées, existe bel et bien, et est d’autant plus urgent, qu’il résulte de 25 années de sous-investissements ayant considérablement érodé leurs capacités opérationnelles, et que la Russie est passée, depuis trois ans maintenant, dans un modèle économique et sociétal, entièrement tourné vers le renforcement de sa propre puissance militaire.
Pour y parvenir, les planificateurs politiques, industriels et militaires, vont devoir élaborer une trajectoire à la fois complexe et précise, afin de relever l’ensemble des défis et contraintes évoqués dans cette analyse, du volet budgétaire à la dimension RH, en passant par l’épineux dossier du dimensionnement à moyen terme de la BITD, le tout, en gardant un œil proactif sur les initiatives prises par Moscou et par d’autres.
C’est à cette seule condition que la France, et plus généralement les européens, pourront effectivement réussir la transformation efficace de leurs armées et moyens de production de défense, dans un calendrier et avec des moyens suffisants pour contenir, à terme comme sur toute la trajectoire, l’ensemble des menaces.
Les autorités indiennes viennent d’annoncer le nom du vainqueur de la compétition P75i, portant sur la construction locale de six nouveaux sous-marins équipés d’un système de propulsion anaérobie, ou AIP. Sans grande surprise, c’est l’allemand tKMS, associé aux chantiers navals Mazagon Shipbuilding de Goa, qui s’est imposé face à l’espagnol Navantia, qui proposait le S-80 Plus, dans ce contrat doté d’une enveloppe de 50,000 crores, soit 5,5 Md€.
Il s’agit d’un grand succès pour tKMS, qui peinait à s’imposer, dans les compétitions internationales, en dehors du partenariat germano-norvégien, depuis 2019. Cette annonce intervient à quelques semaines de la signature, très attendues, de la commande de trois sous-marins Scorpene et de 26 avions Rafales pour la Marine indienne, lors d’une nouvelle visite officielle de Narendra Modi en France, le 10 février 2025.
Sommaire
Une évolution du Type 214 de tKMS pour le programme P75i de la Marine indienne
Selon les informations relayées par la presse indienne, les six nouveaux sous-marins AIP de la Marine indienne, construits par Mazagon Shipbuilding, dans le cadre du programme P75i, seront une évolution du Type 214, déjà choisi par la Turquie, la Grèce et la Corée du Sud.
tKMS Type 214 turc de la classe Reis
Selon les visuels diffusés, le nouveau submersible sera plus long et plus imposant que le Type 214 traditionnel, et doté d’une coque conçue pour réduire l’empreinte acoustique du navire, en particulier face aux sonars actifs, comparable à celle des nouveaux Type 212 destinés à la Marine norvégienne et à la Bundesmarine.
Le navire sera doté d’une propulsion diesel conventionnelle, ainsi que du système AIP allemand, qui a largement fait ses preuves à bord des navires allemands, italiens, singapouriens ou grecs.
Les nouveaux sous-marins indiens, qui devraient afficher un tonnage de plus de 2500 tonnes en plongée, à en juger par les visuels, permettront à la Marine indienne de remplacer les Type 209 les plus anciens, entrés en service il y a plus de 35 ans, tout en étendant sensiblement ses capacités de patrouille sous-marine de haute mer.
Un succès stratégique pour tKMS, à un moment décisif pour le groupe allemand
Ce succès arrive à point nommé pour tKMS, le spécialiste allemand de la construction navale militaire, qui a fait sa réputation autour de l’immense succès des sous-marins Type 209 et des corvettes Meko.
Celui-ci a, en effet, traversé une période de doutes, alors qu’en novembre dernier, le groupe Carlyle, en lice pour racheter l’industriel au groupe Thyssenkrupp, annonça l’échec des négociations et le retrait de son offre.
Vue d’artiste du Type 212 CD commandé à 6 exemplaires par la Marine norvégienne ainsi que par la Bundesmarine
Depuis, tKMS a enregistré une nouvelle commande de 4 Type 212CD, alors que la Norvège se dirige vers la commande de deux navires supplémentaires, pour un carnet de commande équilibré, concernant ce modèle, de six sous-marins pour la Bundesmarine, et de six navires pour la Marine royale norvégienne.
À ces 12 sous-marins de nouvelle génération commandés ou en cours de construction, s’ajoutent deux nouveaux sous-marins Type 212NFS pour la Marine italienne. Le groupe allemand est également très actif dans plusieurs compétitions en cours, au Canada (12 navires), en Pologne (3 sous-marins) et en Argentine (2 sous-marins), alors que Berlin évalue la possibilité, pour le gouvernement fédéral, de monter dans le capital de l’entreprise, comme il le fit, en 2020, avec le radariste Hensoldt.
Une compétition P75i complexe, avec des exigences indiennes très poussées
Le programme P75i indien a connu, comme c’est souvent le cas dans le pays, un parcours aussi long que chaotique. Celui-ci trouve son origine dans le programme P75, en 1997, qui devait permettre la construction de 24 nouveaux sous-marins pour la Marine indienne, sur 30 ans, avec deux lignes différentes.
La classe S-80 plus de Navantia n’a pas reussi à convaincre les autorités indiennes
La première partie du programme, le programme P75, fut remportée par le français DCNS (devenu naval group depuis), en 2005. Le programme 075i, lui, fut défini en 2008, et devait porter sur l’acquisition de 6 autres navires, équipés cette fois d’un système de propulsion anaérobie, ou AIP.
Faute de réponses appropriées, et de cadre suffisant, le programme dut être relancé plusieurs fois, en 2013, puis en 2015, et finalement en 2017, avec, à cette occasion, l’exigence que la propulsion AIP proposée par les partenaires industriels, ait démontré son efficacité à bord de navires opérationnels.
Cette décision mit hors course certains industriels, dont le français Naval Group, ainsi que le russe Rubin, alors que la classe Lada, poussée avec insistance par Moscou auprès de New Delhi, y compris en tentant, à plusieurs reprises, de convaincre les autorités indiennes de mettre fin au programme, pour entrer dans une négociation bilatérale exclusive. Sans succès cependant.
Au final, la liste des candidats se réduisit au nombre de deux, après l’élimination du KSS-III sud-coréen, du Soryu japonais, et du S-26 suédois, ne laissant, depuis deux ans, que l’allemand tKMS et son type 214, face au S-80 espagnol. Il n’y avait guère que les espagnols eux-mêmes, pour croire en leurs chances dans cette compétition, tant les incertitudes autour de ce modèle, demeurent importantes, face aux certitudes industrielles et technologiques allemandes.
La commande de 3 sous-marins Scorpene supplémentaires, et de 26 avions Rafale, certainement officialisée lors de la visite en France de Narendra Modi, en février 2025
L’annonce du vainqueur de la compétition P75i, intervient alors que la Marine indienne aligne, aujourd’hui, moins de 20 sous-marins opérationnels, 17 conventionnels et 2 nucléaires, contre un objectif à 24 navires, déterminé depuis 1997.
Lancement de l’INS Vagsheer, de la classe Kalvari, par les chantiers navals Mazagon, de Goa. La Marine indienne devrait officialiser la commande de 3 scorpenes supplémentaires,ainsi que de 26 avions Rafale, à l’occasion de la viste de Narendra Modi en France, les 10 et 11 février 2025.
En outre, 11 des sous-marins conventionnels, 4 Type 209 allemand et 7 Kilo russes, sont entrés en service à la fin des années 80 ou au cours des années 90, arrivant à présent au bout de leur vie opérationnelle.
Pour les remplacer, New Delhi s’appuie sur le programme P75i, qui entamera les premières livraisons au cours de la prochaine décennie, ainsi que sur trois nouveaux sous-marins de la classe Kalvari, et de type Scorpène modernisée. La commande de ces navires a été annoncée à l’occasion de la visite du premier ministre Narendra Modi en France, lors des festivités du 14 juillet 2023.
Les négociations ont toutefois été retardées par les élections législatives de 2024 en Inde, et plusieurs sources concordantes indiquent, à présent, qu’ils seront officiellement commandés à l’occasion de la visite officielle, en France, de Narendra Modi, les 10 et 11 février 2025.
À cette même occasion, New Delhi devrait officialiser la commande de 22 avions Rafale Marine, pour armer le nouveau porte-avions indien, l’INS Vikrant, ainsi que de 4 Rafale B biplaces, pour l’entraînement des pilotes de l’aéronavale indienne. Le contrat global est estimé autour de 8 Md€.
Conclusion
La désignation d’un vainqueur, concernant le programme P75i, était attendue de longue date, en particulier par la Marine Indienne. Le choix de l’Allemand tKMS ne constitue en rien une surprise, tant l’offre allemande semblait plus attractive, et plus sécurisée, que celle de son adversaire désigné, l’espagnol Navantia.
La construction des Type 214 evolués par MAzagon devrait intervenir après celle des trois derniers Scorpene de la classe Kalvari. La Marine indienne demeurera cependant très exposée, dans le domaine sous-marin, au moins jusuq’à l’execution complete du programme P75i, ne lui conférant, au final, que 15 sous-marins convetionnels modernes, face à quatre fois plus de sous-marins de meme catégorie en Chine.
Reste à voir, à présent, combien de temps seront nécessaires pour signer, effectivement, la commande, et lancer les travaux de construction, assurés par les mêmes chantiers navals Mazagon Shipbuilding, qui avait assemblé les 6 sous-marins Kalvari de conception française, et les 3 nouveaux exemplaires, dont al construction devrait pouvoir débuter, au cours du premier semestre 2025, après la signature de la commande en France, en février.
En effet, les 9 navires commandés, ne permettront pas de remplacer les 11 Type 209 et les sept kilos toujours en service, et qui, aujourd’hui, marquent le poids des années, en particulier face aux nouveaux Type 039A de la Marine chinoise et pakistanaise.
Il faut espérer que le processus de la compétition aura permis de lisser l’ensemble des aspects contractuels, afin que les négociations avec tKMS, puissent durer le moins longtemps possible, et que la construction des nouveaux navires puisse prendre la suite de celle des trois nouveaux Scorpene, sans période de latence, comme ce fut le cas entre la fin du contrat P75, et la commande des 3 Kalvari supplémentaires.