dimanche, novembre 30, 2025
Accueil Blog Page 29

La nouvelle frégate Type 054B rejoint la flotte chinoise

Annoncée dès 2019, la frégate Type 054B devait représenter une évolution capacitaire majeure, dans le domaine de l’escorte anti-sous-marine, pour la Marine chinoise. Le premier navire de ce modèle, vient d’entrer en service au sein de la flotte chinoise, avec des performances sensiblement accrues, vis-à-vis des Type 054A qui le précède, sans toutefois être le pas technologique majeur, attendu.

Pour autant, la Type 054B représente une avancée sensible pour les capacités de lutte anti-sous-marine hauturières chinoises, notamment grâce à l’arrivée de l’hélicoptère embarqué Z-20, bien plus performant que les Z-9 du modèle précédent, et un armement sensiblement plus performant, mettant la nouvelle frégate chinoise, sur un pied d’égalité avec les escorteurs ASM les plus modernes du camp occidental.

Quelles sont les caractéristiques et les équipements de cette nouvelle frégate ? Combien d’exemplaires seront produits ? Et comment celle-ci s’intègre-t-elle dans l’effort naval chinois, visant à prendre l’ascendant régional en 2035, et mondial, pour 2049 ?

La première frégate Type 054B de lutte anti-sous-marine rejoint la flotte de l’Est de la Marine chinoise

Si la Marine chinoise demeure discrète concernant ses nouveaux navires et leur production, l’arrivée d’un nouveau modèle de navires de surface combattants donne, le plus souvent, lieu à une large communication vers la presse nationale et internationale.

construction frégate 054B
la frégate Type 054B après son lancement

C’est aujourd’hui le cas avec l’entrée en service d’un nouveau modèle de frégates de lutte anti-sous-marine, destinée à escorter et protéger les groupes navals, amphibies et aéronavale chinois, en particulier lors des missions distantes.

Baptisée Luohe, cette frégate est la première représente du modèle Type 054B, désigné par l’OTAN sous le nom de Jankai III. Il s’agit d’une évolution majeure de la frégate anti-sous-marine Type 054A Jankai II, en production depuis 2005, et dont une quarantaine d’exemplaires ont déjà été admis au service au sein des trois flottes chinoises.

La frégate Luohe, une ville de presque 500,000 habitants, située dans la région du Henan, à 2000 km au sud de Pékin, a rejoint la flotte de l’est basée à Qingdao, dans la province du Shandong, qui accueille, notamment, le porte-avions Liaoning.

La Type 054B, une nouvelle frégate chinoise qui n’a rien à envier aux modèles occidentaux les plus évolués

Longue de 150 m pour un déplacement en charge estimé entre 5500 et 6000 tonnes, la nouvelle Type 054B est sensiblement plus volumineuse que la Type 054A dont elle est dérivée, avec 134 m de long et 4000 tonnes en charge.

Z-20S naval
La frégate Type 054B mettra en oeuvre l’héslicotpère naval Z-20S, bien plus perofmant que les Z-9 précédents.

Le navire a, qui plus est, été conçu pour une furtivité électromagnétique, thermique et acoustique renforcées vis-à-vis du modèle précédent, que l’on devine aisément en observant ses lignes et ses superstructures.

Cette prise de volume lui permet, notamment, d’accueillir l’hélicoptère naval Z-20, plus lourd et imposant que les Z-9 qui arment les Type 054A, et doté de performances largement accrues, en termes d’autonomie, d’équipements embarqués et de capacités d’emport d’armement.

Un armement et des senseurs largement modernisés

L’ajout de la plateforme aérienne et du hangar permettant d’accueillir et de mettre en œuvre l’hélicoptère Z-20 n’est pas la seule avancée observable à bord des Type 054B. La frégate dispose, en effet, de senseurs largement renouvelés, et d’un armement plus moderne et plus performant.

Elle emporte, ainsi, un nouveau radar AESA rotatif, positionné sur un mat avant surélevé, pour réduire les interférences de détection liées à la cheminée et au second mat intégré, positionné plus en arrière, qui accueille certainement d’autres senseurs et systèmes de communication.

Type 054B
La frégate Type 054B lors des essais industriels.

Des radars plaques ASEA ont également été déployés autour du navire pour assurer le guidage des missiles antiaériens HQ-16, mis en œuvre à partir d’un système de lancement vertical à 32 silos, accueillant principalement ce type de missile, ainsi que des missiles anti-sous-marins porte-torpilles Yu-8.

Les Type 054B, disposant d’un radar plus puissant que les A, pourraient être équipée de la dernière version du missile antiaérien HQ-16, le HQ-16C, d’une portée de plus de 150 km, voire de HQ-16F, pouvant atteindre 150 km. Dérivés du système Buk M2 soviétique, ce missile à un guidage inertiel radar, et dispose d’un guidage terminal double, semi-actif ou actif radar. La configuration radar du navire, laisse envisager qu’il serait capable de suivre et engager jusqu’à 16 cibles aériennes simultanément.

La frégate met aussi en œuvre un canon de 100 mm, dérivé du DCN-100 français, ainsi que deux systèmes CIWS, un lance-missiles à courte portée FL3000N armé de 8 missiles, et un système antimissile de 30 mm Type 1130. Enfin, elle dispose de 8 missiles antinavires YJ-83, et, très certainement, de deux tubes lance-torpilles triples de 324 mm, comme les Jankaï 2.

En matière de lutte anti-sous-marine, justement, outre l’hélicoptère Z-20 qui confère au navire une efficacité largement accrue dans ce domaine, celui-ci dispose d’un sonar de coque et d’un sonar remorqué à profondeur variable actif/passif, sans que les modèles employés aient été communiqués à ce jour.

Propulsion CODAD, configuration proche des Jankaï 2…: la Jankaï 3 pourrait n’être qu’un modèle de transition

En dépit de ses capacités renforcées, vis-à-vis des Type 054A Jankaï 2 qui précédent, la Type 054B Jankaï 3, semble s’être éloignée des ambitions initialement affichées par Pékin et la Marine chinoise, au sujet de ce modèle.

Type 054A Blocus de Taiwan Exercice Joint Sword 2024A
Une frégater Type 054A déployée par la Marine chinoise lors de l’exercice Joint Sword 2024 simulant le blocus de Taiwan.

Ainsi, la Type 054B devait initialement être équipée d’une propulsion électrique intégrée, permettant de fusionner la production énergétique du navire et ses besoins de propulsion, avec de très puissants générateurs alimentant à la fois les systèmes du bord, et les moteurs électriques de propulsion.

Cette architecture permet, entre autres, d’accroitre la puissance électrique disponible à bord, sans consommer davantage d’espace, facilitant l’évolution du navire, notamment par l’ajout de systèmes informatiques, de senseurs ou d’armes à énergie dirigée, tous très énergivores.

Finalement, la Jankaï 3 reprend la très classique propulsion CODAD (Combined Diesel and Diesel), de sa prédécesseure, privant le modèle d’un des principaux pas technologiques attendus.

En ce sens, la plus grande différence entre les modèles A et B, n’est autre que l’allongement de la coque, pour accueillir l’hélicoptère Z-20, comme ce fut, il y a quelques années, le cas pour les destroyers antiaériens Type 052D, devenus 052DL, précisément pour la même raison.

Production conjointe de Type 054B et A, et modernisation des frégates Type 054A

En outre, la production de Type 054B ne semble pas avoir provoqué l’arrêt du modèle A, bien au contraire, alors qu’au moins une dizaine d’exemplaires sont encore attendus, dans les années à venir, au sein de la Marine chinoise, à raison de 2 ou 3 nouvelles frégates par ans livrées.

construction 054B
Cue satelitte de la construction d’une Type 054B.

À ce titre, les Type 054A, en service depuis 2008, seront prochainement modernisées, notamment pour voir leur système de combat modernisé, tout commes leurs senseurs. À cette occasion, les Jankaï 2 devraient recevoir le missile antiaérien HQ-16C, bien plus performant que le HQ-16A actuellement employé, avec une portée passant de 40 à 70 km.

De fait, loin de représenter le nouveau pilier de la défense anti-sous-marine hauturière des flottes chinoises, la nouvelle Type 054B pourrait bien n’être, au demeurant, que l’ultime version de la famille des frégates Jankaï, servant de transition technologique et capacitaire avec l’arrivée, dans le future, d’une véritable frégate de nouvelle génération, reprenant une grande partie des avancées technologiques initialement envisagée pour la Jankaï 3.

Cette nouvelle génération ne devrait pas entrer en service avant la prochaine décennie, avec le remplacement des premières Jankai 2, entrée en service en 2008, qui auront alors 30 années de service.

La modernisation et l’extension de la flotte chinoise ne montre aucun signe de fléchissement

D’ici là, la production de Type 054A et B, devrait se poursuivre, au même rythme qu’aujourd’hui, soit à raison de deux frégates en moyenne, livrées chaque année. Ce faisant, la flotte chinoise atteindra son format optimal avancé de 60 à 70 frégates de lutte anti-sous-marine, dont 50 Type 054A et 10 à 20 Type 054B, autour de 2038.

Marine chinoise Type 055 Type 052D Type 056
Finition de croiseurs Type 055 et de destroyers Type 052DL.

À ce moment-là, la Marine chinoise devrait aligner plus d’une vingtaine de croiseurs Type 055, ainsi que 60 à 70 destroyers antiaériens Type 052D/DL, de 6 à 7 porte-avions, dont 2 à propulsion nucléaire, soit une flotte équivalente au cumul des IIIe et VIIe flottes américaines, présentes dans le Pacifique, appuyées des flottes japonaises, australiennes et Coréennes, si tant est qu’elles fassent effectivement front commun, derrière les États-Unis, face à la Chine.

Rappelons que Xi Jinping avait donné ordre à l’APL d’être en capacité de prendre l’ascendant régional à partir de 2035, et d’être la plus puissante force armée mondiale, pour 2049, et le centenaire de la création de la République Populaire de Chine.

Tout indique, aujourd’hui, que la Marine chinoise est belle et bien engagée dans cette trajectoire, déroulant un programme industriel et humain de montée en puissance qui semble bien mieux maitrisé que ceux mis en œuvre par son principal compétiteur, les États-Unis, et par plusieurs de leurs alliés.

Conclusion

On le voit, l’arrivée de la nouvelle frégate de lutte anti-sous-marine Type 054B Jankaï 3, n’est pas la révolution technologique et capacitaire attendue initialement. Bien que sensiblement plus performant que la Jankaï 2, en particulier par l’arrivée de l’hélicoptère Z-20, ce navire demeure dans le ton technologique du moment, sans retard, mais sans capacités supplémentaires, vis-à-vis des navires récents occidentaux de même type.

Il est probable que la Marine chinoise a privilégié, ici, l’arrivée rapide de navires performants, notamment cotés de moyens aériens renforcés, plutôt que de prendre des délais supplémentaires, pour developper, par exemple, une propulsion électrique intégrée, pour une coque aussi compacte.

Reste qu’en matière de flotte, la Chine semble davantage privilégier le nombre à l’envol technologique, de sorte à rapidement disposer d’une puissance navale égale, voire supérieure, à la flotte de surface occidentale présente dans l’espace indo-pacifique, avec une trajectoire qui semble déroulée sans accroc, pour respecter les injonctions de Xi Jinping dans ce domaine.

Le « Leopard 3 » se profile comme le véritable char intérimaire allemand pour 2030

Le très attendu « Leopard 3 », va-t-il entrer en service, au sein de la Bundeswehr, à partir de 2030 ? C’est en tout cas la trajectoire évoquée par le responsable des opérations de l’équipe de projets commune MGCS, Armin Dirks, à l’occasion de la conférence AIVC, qui s’est tenue à Farnborough.

Lors de la présentation officielle du Leopard 2A8, en mai 2023, KNDS Deutschland avait déjà confirmé la conception d’un nouveau modèle plus évolué pour 2030, sans donner davantage de détails à ce sujet.

Alors baptisé Leopard 2AX dans les médias, ce char devait représenter une réponse rapide à l’évolution de la menace, notamment autour des enseignements venus d’Ukraine, faisant de ce nouveau modèle la véritable plate-forme intérimaire allemande, jusqu’à l’arrivée des blindés du programme MGCS, prévus désormais lors de la décennie 2040.

De nouvelles informations ont été divulguées à ce sujet, à l’occasion de la 25ᵉ conférence internationale sur les véhicules blindés : ce programme interviendra en amont du programme MGCS, sans pour autant venir phagocyter son marché potentiel, y compris au sein de la Bundeswehr. Mais sera-ce vraiment le cas ?

Le programme MGCS demeure l’aboutissement de la trajectoire actuellement suivie par la Bundeswehr

Si, ces dernières semaines, le programme MGCS pouvait sembler à nouveau sur une trajectoire difficile, notamment du fait du refus allemand de se tourner vers le canon ASCALON français, pour lui préférer le canon de 130 mm de Rheinmetall, les annonces faites à l’occasion de la 25ᵉ conférence internationale sur les véhicules blindés (IAVC), a montré un programme beaucoup plus serein que perçu.

Rheinmetall et Leonardo KF51 Panther
Le « Leopard 3 »; désignation plebiscitée outre-rhin pour le programme Leoaprd 2AX, pourrait intégrer de nombreuses technologies du KF-51 de Rheinmetall, dont le canon de 130 mm à chargement automatique.

Le programme franco-allemand a, en effet, détonné par son originalité, ses paradigmes avancés, et ses ambitions bien plus élevées que les autres programmes évoqués, suscitant un intérêt marqué de la part de l’ensemble des participants.

En outre, les déclarations du colonel Armin Dirks, responsable des opérations de l’équipe de projets commune MGCS, ont décrit une trajectoire maitrisée des attentes convergentes ainsi que des avancées régulières, y compris du point de vue des relations entre industriels français et allemands, loin des tensions chaotiques évoquées par ailleurs.

Surtout, alors que l’on pouvait craindre, dans le présent contexte, de fortes divergences, notamment en matière de calendrier entre Paris et Berlin, amenant potentiellement l’Allemagne à suivre un chemin qui lui serait propre, il apparait que celui-ci demeure l’aboutissement attendu par la trajectoire allemande dans ce domaine.

En d’autres termes, si des zones de frictions et des désaccords subsistent autour du programme, celui-ci demeure actif, continue de mobiliser les quatre industriels participants (KNDS Deutschland, KNDS France, Rheinmetall et Thales), et reste le programme structurant tant pour la Bundeswehr que pour l’Armée de terre française.

Au-delà du Leopard 2A8, l’Allemagne veut un véritable char de génération intermédiaire, pour la décennie 2030

Si les déclarations entourant la poursuite du programme MGCS ont été bien accueillies, ce sont toutefois celles entourant le développement par l’industrie allemande, d’un véritable char de génération intermédiaire à horizon 2030, qui ont suscité le plus d’intérêt.

Leopard 2A8 de KNDS au salon Eurosatory 2024
Le Leopard 2A8 est apparu, dans sa version définitive, pour la première fois en public lors du salon Eurosatory 2024

En effet, contrairement à la France, la Bundeswehr et l’industrie allemande n’étendent pas se contenter des chars actuellement en service, même modernisés, pour faire le lien avec l’arrivée de MGCS, qui n’interviendra au mieux qu’à compter de 2040.

Pour cela, une étude est en cours, outre-Rhin, prenant pour base la plateforme du Leopard 2. Elle devrait donner lieu aux arbitrages finaux concernant la configuration du nouveau char, au second semestre 2026, pour une entrée en service attendue à partir de 2030.

Selon le site Esut.de, celui-ci devrait intégrer de nouvelles couches de numérisation (vis-à-vis du Leopard 2A8), des drones de reconnaissance et des munitions rôdeuses. Il recevra par ailleurs le nouveau canon de 130 mm de Rheinmetall, alimenté par un système de chargement automatique.

Représentant une évolution majeure vis-à-vis du Leopard 2, notamment par sa dimension numérique et son armement principal à chargement automatique, le nouveau char pourrait recevoir le nom de « Leopard 3 », en lieu et place de Leopard 2Ax initialement avancé, selon la presse outre-Rhin, ceci afin de marquer la rupture générationnelle avec le Léopard 2 conçu initialement dans les années 70.

Des chars dont la durée de vie opérationnelle serait réduite à 20 ans seulement

Autre point intéressant évoqué par le colonel Dirks à l’occasion de l’IAVC, il semblerait que la Bundeswehr et l’industrie allemande envisageraient une durée de vie opérationnelle de seulement une vingtaine d’années pour ces chars de génération intermédiaire.

Cette affirmation permet, effectivement, de justifier l’acquisition de Leopard 3, par la Bundeswehr, sur la décennie 2030, sans revenir sur les engagements allemands d’acquisition vis-à-vis de MGCS. Ainsi, Berlin peut conserver les équilibres actuels avec Paris autour de ce programme, .

MGCS vision allemande
Contrairement au Leopard 2 ou 3, au ou Leclerc, le programme MGCS s’appuiera sur plusieurs plateformes equipées de moyens différenciés, pour répondre à l’avolution des menaces et des besoins, sur le champs de bataille. Selon le général Schill, CEMAT, si toutes ces capacités devaient être intégrées à une unique plateforme, celle-ci depsserait les 70, coire 80 tonnes.

Pour autant, on constate que le développement du Leopard 3, à sept ans d’écart seulement du Leopard 2A8 déjà commandé par plusieurs armées européennes, et à seulement dix à quinze ans, de la révolution MGCS, engendre une perception beaucoup plus soutenue du tempo technologique par l’écosystème blindé allemand, que ce fut le cas durant les trente dernières années.

Autrement dit, il n’est plus possible, à présent, de s’en remettre à de simples modernisations de matériels existants, pour répondre à l’évolution très rapide de la menace et des besoins des armées, tant du point de vue technologique que du point de vue quantitatif.

Pour répondre à l’arrivée massive de chars russes modernes comme le T-90M, de munitions rôdeuses, d’obus d’artillerie intelligents et des missiles antichars NLOS (Non Line of Sight – au-delà de la ligne de visée), les industriels allemands doivent procéder à une reconstruction profonde, sur la base du châssis du Leopard 2, qui demeure une valeur sûre, pour donner au nouveau char la survivabilité, la puissance de feu et l’efficacité nécessaires à l’établissement d’un rapport de force positif, sachant que l’Allemagne, pas plus que la France d’ailleurs, n’a pas vocation à alimenter ses armées en jeunes hommes sacrifiables à volonté.

On notera que le principe de réduction de la durée de vie opérationnelle des équipements à 15 ou 20 ans, avait déjà été évoqué à plusieurs reprises sur ce site, principalement dans le domaine des avions de combat, tant pour faire face à l’accélération du tempo technologique, que pour sortir du dictat de l’évolutivité des équipements modernes, et des surcouts que cela engendre.

Ici, cependant, il semble que ce soit l’évolution de la menace, en volume comme en capacités, qui influence la réduction de la durée de vie des chars allemands, dans un contexte qui se rapproche de celui des années 50 à 70, avec l’évolution rapide des moyens mis en œuvre par les armées soviétiques et du Pacte de Varsovie, avec l’arrivée successive des T-55, T-62/64, T-72 puis T-80, soit un nouveau char tous les 8 ans de 1955 à 1980.

Berlin anticipe-t-il de nouvelles commandes européennes à partir de 2030, avec l’augmentation imposée des dépenses de défense des membres de l’OTAN ?

Si la trajectoire annoncée repose, dans le discours, avant tout sur les besoins de la Bundeswehr, il ne fait guère de doutes que l’industrie allemande de défense vise, avec le Leopard 3, l’extension du marché européen de chars de combat qui résulterait de l’augmentation des crédits de défense imposée par l’OTAN, probablement lors du sommet d’Amsterdam.

Leopard 2A-RC 3.0 par KNDS Deutschland
Le démonstrateur Leopard 2A-RC 3.0 préfigure ce que pourrait être, en partie, le « Leopard 3 ».

Rappelons que les dépenses de défense moyennes en Europe, en 2024, ont atteint 2,05 % du PIB, concernant les membres de l’OTAN. Depuis quelques semaines, avec le retour de Donald Trump dans le Bureau Ovale, les menaces faites par ce dernier lors de la campagne électorale américaine, au sujet de l’augmentation des dépenses de défense européennes, ont considérablement pris en crédibilité.

Ce faisant, on peut anticiper, aisément, que les budgets des armées européennes atteindront, voire dépassera, 3 % du PIB en Europe, d’ici à 2030, soit une hausse de plus 50 %, en Euros constants, vis-à-vis de 2025.

Pour beaucoup d’armées européennes, ces crédits supplémentaires permettront de financer une modernisation radicale, voire un changement de format, notamment dans le domaine terrestre, ce qui promet de nombreuses commandes de transports de troupe blindés, de véhicules de combat d’infanterie, de systèmes d’artillerie mobiles, et bien évidemment de chars de combat, dans les années à venir.

En arrivant en 2030, le Leopard 3 pourrait alors se tailler la part du lion de ce marché en transformation, s’appuyant sur le parc de Leopard 2 actuellement en service en Europe, face aux évolutions du K2 sud-coréen, au KF-51 italo-allemand, à l’Altay turc et au M1E3 en développement outre-atlantique.

La France va devoir prendre une décision, face aux arguments et à la trajectoire industrielle et opérationnelle de l’Allemagne

Les arguments et la stratégie, évoqués par le Colonel Armin Dirks, font évidemment écho au discours français dans ce domaine, qu’il vienne du ministère des Armées ou de l’état-major de l’Armée de terre. En effet, Paris semble déterminé à faire l’impasse sur cette génération intermédiaire de chars, pour attendre avec fébrilité l’arrivée du MGCS, en 2040, et pas au-delà.

Leopard 2A8 au salon eurosatory 2024
Leopard 2A8 au salon eurosatory 2024 – Photo by Artur Widak / NurPhoto / NurPhoto via AFP

Ce faisant, la France conservera ses quelque 200 Leclerc, potentiellement une nouvelle fois modernisés pour atteindre 2040, pour les remplacer à partir de cette date, par les premiers véhicules du programme MGCS, si tant est qu’ils arrivent effectivement sur ce calendrier de moins en moins crédible.

Dans le même temps, l’Allemagne aura fait évoluer son parc de 375 Leopard 2A5, A6 et A7 vers une flotte probablement plus importante composée Leopard 2A8 et de Leopard 3, en particulier si Berlin, et l’Europe, se rangent aux exigences américaines d’augmenter les dépenses de défense européennes.

La pression est donc, à présent, côté français, pour qui il sera de plus en plus difficile de justifier ses positions actuelles dans ce domaine, en faisant l’impasse sur la menace lors de la période 2025-2040, et même 2045, le temps que le nombre de systèmes MGCS soit suffisant dans les armées, pour représenter un changement significatif dans le rapport de forces.

Qui plus est, en dépit des attentes et exigences françaises, il est probable que l’arrivée du Leopard 3 tendra à réduire la pression sur l’intangibilité du calendrier de MGCS, côté allemand.

Enfin, avec l’arrivée du Leopard 3, pour répondre à un pic de demande en Europe, toutes les chances seront du côté du canon de 130 mm allemand, face à l’ASCALON de 140 mm, pour armer le « char de combat » du programme MGCS, faisant de ce calibre, et de ce canon, un standard de fait de l’OTAN, et privant KNDS France de tout espoir dans ce domaine, même si la France décidait de choisir ce canon pour ses propres blindés.

Conclusion

À en croire les déclarations du colonel Armin Dirks, lors de la conférence IAVC de Farnbourouh, il apparait donc que le programme MGCS évolue sous des cieux bien plus apaisés que l’image perçue, notamment en France, à son sujet, ces dernières semaines.

KNDS Leclerc Evolution Eurosatory 2024
Leclerc Évolution de KNDS présenté au salon Eurosatory (Photo F. Dosreis)

Surtout, il apparait que pour la Bundeswehr, ce programme constitue l’aboutissement d’un processus de modernisation en cours de l’ensemble de la composante blindée, afin d’entamer un saut générationnel majeur, indispensable pour contenir la menace à venir au-delà de 2040 dans ce domaine, .

Pour autant, pour la Bundeswehr comme pour l’industrie de défense allemande, il n’est pas question d’attendre jusqu’à cette échéance, en ne s’appuyant que sur les modèles existants, mêmes modernisés, qui s’avèreront rapidement incapables de répondre à l’évolution rapide de la menace, tant dans sa composante qualitative que quantitative.

Pour cela, Berlin va, dès 2026, arrêter les caractéristiques d’un char de génération intermédiaire, probablement appelé Leopard 3, tant il représentera un saut capacitaire vis-à-vis du Leopard 2 dans de nombreux domaines. Rien n’exclut, à ce titre, que ce Leopard 3 s’appuie sur la synthèse des technologies les plus avancées, développées par KNDS Deutschland avec le Leopard 2A8 et le Leopard 2A- RC 3.0, et par Rheinmetall avec le KF-51 Panther retenu par Rome.

Si cela permettra à la Bundeswehr de maintenir une plus-value opérationnelle vis-à-vis des forces russes sur la prochaine décennie, l’arrivée du Leopard 3 permettra aussi à l’industrie de défense allemande, d’être en position de force face aux autres modèles occidentaux qui seront alors disponibles, pour s’imposer lors de la transformation des formats des armées européennes résultant de la hausse des budgets en cours de négociation au sein de l’OTAN.

Cette trajectoire allemande contraste avec celle affichée par la France, alors que tant le ministère des Armées, que la DGA et que l’état-major de l’Armée de terre, s’opposent au développement et à l’acquisition d’un char de génération intermédiaire, tous restant arcboutés sur le remplacement des 200 Leclerc en cours de modernisation, uniquement par les blindés du MGCS, à partir de 2040.

Il sera cependant de plus en plus difficile aux autorités françaises, de justifier cet arbitrage, tant il sera contraire à celui de son partenaire allemand, ainsi que de l’immense majorité des armées européennes dans ce domaine.

Reste à voir si, ici, l’augmentation imposée des budgets défense, dégagera certaines marges d’investissements en France, pour traiter la menace terrestre jusqu’en 2040/2045, au-delà de ses forces et formats actuels ?

Marché unique de la Défense : L’Union européenne va-t-elle mettre la France au pied du mur en 2025 ?

Depuis quelques semaines, face aux contours tracés par la Commission européenne, concernant la création d’un marché unique de la Défense, dans le cadre du programme EDIP, l’écosystème défense français est en ébullition.

Cette initiative d’Ursula von der Leyen s’appuie, en effet, sur la création d’un marché unifié, en Europe, destiné à encadrer les grands programmes d’équipement des armées, pour en accroitre la part européenne, aujourd’hui très insuffisante, et pour en améliorer l’application, avec des prix et des délais réduits, ainsi qu’une meilleure interopérabilité.

Pour Paris, cependant, une telle trajectoire marquerait la fin de l’Autonomie stratégique française, héritée du gaullisme, et des prérogatives nationales dans les arbitrages en matière d’équipement de défense, avec le risque, très réel, de voir l’industrie de défense française se dissoudre dans un bloc européen qui n’aurait pas, dans le même temps, atteint l’autonomie stratégique lui-même.

En effet, du côté de la commission comme d’une grande majorité de pays européens, il est hors de question d’exclure les États-Unis et la Grande-Bretagne, de ce marché commun de l’armement, Washington étant toujours perçu comme le pivot protecteur de l’OTAN, dans toutes les capitales européennes, sauf une, Paris.

Quels sont les ressorts à l’œuvre dans ce dossier très complexe ? La France a-t-elle les moyens de peser sur les décisions de la commission européenne dans ce dossier ? Et, quelles seraient les alternatives, pour Paris, face à une majorité européenne contre ses positions ?

Le constat : les européens s’équipent majoritairement de matériels militaires conçus ou fabriqués hors d’Europe

Plusieurs rapports ont émergé, ces dernières années, pour montrer la position de grande fragilité de l’Europe, en matière de défense, et plus spécialement, d’équipements de Défense. Ainsi, l’IRIS avait estimé, en septembre 2023, que les armées européennes avaient consacré 78 % de leurs crédits d’équipement pour acquérir des matériels conçus et/ou produits hors d’Europe, en 2022 et 2023, dont 65 % pour les équipements européens.

Rafale F-35 et Typhoon Royal Air Force et Armée de l'air
Marché unique de la Défense : L'Union européenne va-t-elle mettre la France au pied du mur en 2025 ? 26

En mars 2024, le rapport du SIPRI allait dans le même sens, estimant que les importations européennes d’armement avaient connu un bond de 94 % sur la période de 2019-2023, vis-à-vis de la période précédente, 2014-2018, dont une hausse de 35 % pour les seuls matériels d’origine américaine.

Il est vrai qu’en marge de l’invasion russe en Ukraine, nombre d’armées européennes ont annoncé de très importants programmes d’acquisition de matériels militaires américains, qu’il s’agisse de systèmes de défense aérienne, de missiles, de blindés, de systèmes d’artillerie, d’hélicoptères et, surtout, d’aéronefs, en particulier l’omniprésent F-35, désormais choisi par plus de la moitié des forces aériennes européennes.

Une étude plus récente, de l’IISS, tend toutefois à modérer, un peu, ces affirmations, en estimant à seulement 52 %, la part des équipements importés pour les armées européennes, dont 34 % pour les États-Unis, depuis 2022, sur la base d’une étude plus élargie, ne se limitant pas uniquement aux programmes majeurs d’équipement.

Ce fut, toutefois, le rapport Draghi, publié en septembre 2024, qui finit de convaincre la présidente de la nouvelle commission européenne, de doter l’Union européenne d’un Commissaire dédié à la mission défense et espace, poste attribué à l’ex-premier ministre lituanien Andrius Kubilius, et de confier à son homologue estonienne Kaja Kallas, le poste de haute représentante de l’Union pour la politique étrangère et les affaires de Sécurité.

La solution européenne : un marché unique de la Défense EDIP, pour augmenter les flux d’équipement, réduire les couts et accroitre la part européenne

Pour répondre à ce constat, la présidente de la commission européenne, épaulée de ses deux alliés baltes, ont élaboré un programme visant à encadrer et harmoniser les programmes d’acquisition des équipements de défense, au sein de l’Union.

marché unique de la défense EDIP Dassault Aviation Merignac Rafale
Marché unique de la Défense : L'Union européenne va-t-elle mettre la France au pied du mur en 2025 ? 27

Baptisé EDIP, pour European Défense Industry Program, celui-ci doit permettre d’augmenter sensiblement la production des équipements nécessaires aux armées européennes, en Europe, pour en améliorer simultanément les délais de livraison, les couts et la résilience en cas de conflit.

Ce programme vise à investir, au total, 500 Md€, dans les 10 années à venir, soit plus d’un quart des crédits d’équipement planifiés pour les armées européennes, sur cette période. En outre, il devrait permettre, comme le préconise le rapport Draghi, de faire émerger des leaders européens supranationaux dans le domaine des équipements militaires, tout en harmonisant les équipements entre les armées, pour une meilleure interopérabilité et soutenabilité.

La France vent debout contre les postulats du marché unique de la Défense

Présenté ainsi, le programme EDIP semble donc paré de toutes les vertus, en parfaite ligne avec l’émergence de la fameuse Europe de la Défense, soutenu bec et ongles par le président français, E. Macron, depuis son arrivée à l’Élysée en 2017.

Pourtant, c’est bien de France que s’élèvent les voix les plus dissonantes, et parfois clairement hostiles, vis-à-vis de ce programme. Ainsi, en septembre 2024, le Conseil des Industriels de Defense Français (CIDEF), menait une charge virulente contre ce programme, dénonçant son caractère illégal, à la lecture des traités européens, qui réservent aux Etats, et aux Etats seulement, les questions d’arbitrage en matière de défense et de programmes d’équipements des armées. Plus récemment, un rapport du sénateur des français établis de France Jean-Luc Ruelle, faisait exactement le même constat.

Lecornu voeux
Marché unique de la Défense : L'Union européenne va-t-elle mettre la France au pied du mur en 2025 ? 28

L’estoc est venu du ministre des Armées français, Sébastien Lecornu, à l’occasion de la cérémonie des vœux, le 7 janvier 2025, prononcés aux Invalides. Pour le ministre, « La défense n’est pas non plus en Europe un marché comme les autres : le pilotage des priorités doit rester chez les États membres, qui définissent souverainement leurs besoins opérationnels et capacitaires« .

Surtout, M Lecornu s’oppose fermement à l’ouverture du programme EDIP à des équipements d’origine américaine ou britannique, même assemblés en Europe, pour « donner l’illusion d’une autonomie stratégique » de façade, et mettant l’Europe et ses armées « à la merci d’un revirement stratégique de notre allié américain« .

Dans une conclusion particulièrement tranchée, en particulier sur les questions européennes, le ministre des Armées a ajouté, qu’en matière de défense, « il vaut mieux ne rien faire que faire mal« , promettant une opposition sans faille de la France, si la Commission persistait dans la trajectoire actuelle.

La France, un cas unique en Europe, par sa dissuasion et son autonomie stratégique

La position étonnamment radicale de la France contre une initiative européenne visant, de prime abord, à accroitre l’autonomie stratégique européenne, s’explique par deux raisons. D’abord, si le programme EDIP propose de se rapprocher de l’autonomie stratégique en Europe, il ne la vise pas directement, notamment en permettant aux industries US et britanniques d’y participer, moyennant certaines adaptations cosmétiques.

Rafale M armé d'un missile ASMPA nucléaire au catapultage
Marché unique de la Défense : L'Union européenne va-t-elle mettre la France au pied du mur en 2025 ? 29

Pour l’immense majorité des européens, cette trajectoire apparait très satisfaisante, puisqu’elle permettra de conserver le lien étroit et perçu comme indispensable entre l’Europe et les États-Unis, pour la protection du vieux continent, tout en fluidifiant l’approvisionnement, et en renforçant la part européenne de ceux-ci.

Pour la France, en revanche, l’autonomie stratégique n’est pas un concept proportionnel. Il s’agit, au contraire, d’un statut qui ne peut être atteint que lorsque l’ensemble de ses moyens répondent, eux aussi, à ses impératifs de production maitrisée. On retrouve cette notion dans les propos du ministre des Armées.

En second lieu, EDIP viendrait directement menacer l’autonomie stratégique française, qui résulte d’un effort déployé depuis le début des années 60, pour doter le pays d’une industrie de défense capable de concevoir et produire l’immense majorité des équipements modernes nécessaires aux armées.

Pour atteindre ce statut, intimement lié à la dissuasion, la France a développé une industrie de défense nationale unique en Europe, couvrant l’ensemble des besoins de ses armées, en particulier en concentrant tous ses programmes d’équipement, ou presque, vers cette industrie nationale.

Or, le programme EDIP viendrait justement priver la France de cette capacité de décision, ce qui viendra, nécessairement, directement menacer les capacités industrielles et technologiques nationales, et éroderait, très rapidement, l’autonomie stratégique française, sans jamais que l’autonomie stratégique européenne puisse s’y substituer, comme l’avait longtemps préconisé le président Français, notamment au travers des grands programmes de coopération lancés avec l’Allemagne, tel MGCS et SCAF.

Les propositions françaises ont peu de poids en Europe en matière de Défense

En dépit de l’opposition française, fermement affichée tant par les industriels que par le ministre de tutelle, les chances que Paris puisse infléchir la trajectoire tracée par Ursula von der Leyen, sont très faibles.

char Leclerc France
Marché unique de la Défense : L'Union européenne va-t-elle mettre la France au pied du mur en 2025 ? 30

En effet, la France a aujourd’hui peu de poids, sur ce dossier, en Europe, en particulier face à l’immense majorité des gouvernants européens, qui y voient la solution parfaite, pour répondre à leurs besoins à courts et moyens termes, sans jamais remettre en question, la notion de protection américaine garantie.

Si certains mettent sur les difficultés budgétaires et politiques françaises, les raisons de ce manque de portée de la voix du pays au sein de l’UE, en matière de défense, les raisons sont antérieures à ce contexte.

En effet, quoi qu’en dit le président français, les Armées françaises sont loin d’être particulièrement considérées en Europe, dans le domaine de la défense collective, en particulier face aux attraits des armées US, et même des armées britanniques.

D’une part, les armées françaises manquent, de manière évidente, de volume pour avoir un poids relatif significatif en Europe. On voit particulièrement ce point avec l’émergence de la Pologne dans ce domaine, avec ses 6 divisions mécanisées en création, armées de 1250 chars lourds K2 et Abrams M1A2, et de 500 lance-roquettes multiples K239 et HIMARS.

K239 Chunmoo
Marché unique de la Défense : L'Union européenne va-t-elle mettre la France au pied du mur en 2025 ? 31

La France, pour sa part, ne fait guère rêver avec une Force opérationnelle terrestre de 77,000 hommes, 200 chars et moins d’une dizaine de LRM, en dépit de la valeur reconnue de ses hommes et femmes, expérimentés et aguerris. Même ses domaines de compétence spécifiques, comme la force aérienne, l’aéronavale ou les sous-marins nucléaires, sont loin d’être spécialement significatifs, avec 225 avions de combat seulement, un unique porte-avions, et six sous-marins nucléaires d’attaque.

Concrètement, en dehors de sa force de dissuasion, la France n’a pas un poids suffisant, du point de vue militaire, pour imposer son point de vue à ses partenaires européens. Pire encore, les tentatives de main tendue du président Macron, en manière d’extension de la dissuasion française, sont restées lettre morte. Beaucoup, en Europe, jugent Paris peu fiable, en matière d’engagements de défense, tout en estimant que la dissuasion française est insuffisante pour se substituer, le cas échéant, à la protection américaine.

Un arbitrage cornélien pour Paris concernant sa participation au programme EDIP

De fait, les chances que Paris puisse convaincre ses partenaires européens d’infléchir leurs positions, autour du programme EDIP, sont très réduites, pour ne pas dire, infimes. Ceux-ci continuent, en effet, de rejeter la notion d’Europe puissance, soutenue par le président Macron, sans jamais trouver un écho favorable auprès des capitales européennes, qui y voient, le plus souvent, une stratégie française pour faire main basse sur la défense européenne.

La France se retrouve, donc, face à un choix manichéen, n’offrant que deux décisions possibles, de prime abord : se soumettre au programme EDIP et à la Commission européenne, en matière de défense, et mettre en danger, son autonomie stratégique et son industrie de défense, ou s’en retirer, et être exclu de la reconstruction des armées européennes, et du marché structurant qui en découlera.

Industrie de défense française MBDA
Marché unique de la Défense : L'Union européenne va-t-elle mettre la France au pied du mur en 2025 ? 32

Dans le premier cas, la France pourrait rapidement se voir contrainte d’équiper ses armées d’équipements de conception partiellement américaine ou britannique, faisant perdre toute notion d’autonomie stratégique au pays, tout en érodant une grande part des compétences acquises par d’innombrables efforts au fil des années, par ses industriels.

Dans le second, il ne fait aucun doute que la France serait bannie des grands programmes européens, ceci venant très certainement sonner le glas de plusieurs grands programmes en cours, comme SCAF, MGCS, EPC ou TWISTER/HYDIS, même si l’on peut penser que Paris pourrait négocier, dans ce cas, une position comparable à celle de Londres ou Washington, en matière de coopération.

Cela condamnerait, en outre, les ambitions européennes du président français, qui en avait pourtant fait le socle de la politique de défense suivie depuis 2017, domaine qui demeure, aujourd’hui, l’un des rares moyens d’exister politiquement à E. Macron sur la scène nationale et européenne.

Quelles alternatives pour la France, face à des européens unis face à elle ?

Face à cet arbitrage perdant dans les deux cas, la France semble ne pas avoir d’alternatives, pour infléchir suffisamment la trajectoire européenne. En dépit de cette fatalité apparente, Paris pourrait, toutefois, trouver le salut dans le contexte très particulier créé par l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche.

trump bureau ovale
Marché unique de la Défense : L'Union européenne va-t-elle mettre la France au pied du mur en 2025 ? 33

À peine a-t-il pris position dans le Bureau Ovale, le président américain a, en effet, dévoilé ses cartes, à savoir son intention de taxer les importations venues d’Europe (et de Chine), et prendre ses distances avec l’Europe, tout en imposant aux européens, l’acquisition d’équipements américains.

À cette révélation, il est vrai prévisible, s’ajoute le très probable prochain accord, au sein de l’OTAN, pour élever rapidement et sensiblement le plancher d’investissements des membres de l’alliance, dans leurs armées.

Ce faisant, Paris pourrait exploiter la nécessaire défiance que la nouvelle position américaine créera, temporairement, auprès de certaines capitales européennes, pour se positionner comme un partenaire privilégié, capable de se substituer, face à la Russie, à la protection américaine.

La dissuasion française, le plus puissant bras de levier de Paris, rapidement mobilisable

De toute évidence, la dissuasion française constitue, dans ce contexte, le meilleur bras de levier de négociation pour Paris, dans le cadre du programme EDIP. En effet, celle-ci représente, qu’on l’admette ou non, la défense ultime de l’Europe, si les États-Unis venaient à se désengager totalement, comme en a fait la menace Donald Trump à plusieurs reprises.

Surtout, cette dissuasion n’existe que par les compétences acquises par l’industrie de défense française, au fil de plusieurs décennies, et repose sur un ensemble de moyens conventionnels et nucléaires à la complémentarité indispensable.

Écosystème défense français Missile SLBM M51 France
Marché unique de la Défense : L'Union européenne va-t-elle mettre la France au pied du mur en 2025 ? 34

En d’autres termes, menacer, directement ou indirectement, les capacités de l’industrie de défense française, dans son ensemble, reviendrait à menacer l’efficacité de cette dissuasion, elle-même représentant le bouclier ultime, et non déportable, pour l’Europe face à la menace nucléaire russe.

Qui plus est, si la France consacre une partie des moyens supplémentaires qui seront alloués aux armées, dans le cadre du changement de seuil OTAN, à l’extension de sa dissuasion, en se dotant de SNLE et d’escadrons/flottilles supplémentaires, et d’une troisième composante sol-sol terrestre reposant sur des missiles SRBM/MRBM, par exemple, la crédibilité relative perçue de cette dissuasion, pour contenir la menace russe, serait largement accrue.

Mettre l’accent sur les moyens exclusifs des armées françaises : forces d’assaut, Porte-avions nucléaire, sous-marins nucléaires, puissance aérienne.

La France est également le seul pays, en Europe, à disposer de certaines capacités de très haut niveau technologique, aux mains uniquement des États-Unis, et en partie de la Grande-Bretagne, au sein de l’OTAN.

C’est le cas de son aéronautique navale, et de la compétence à concevoir un porte-avions à propulsion nucléaire, équipé de catapultes, mais également de la conception et fabrication de sous-marins à propulsion nucléaire, et de la conception et fabrication intégrale de sa force aérienne, et de ses drones de combat, y compris les réacteurs et l’ensemble de ses munitions. La France a par ailleurs la force d’assaut aéroporté ou amphibie, la plus aguerrie et la mieux équipée d’Europe.

PAN Charles de Gaulle
Marché unique de la Défense : L'Union européenne va-t-elle mettre la France au pied du mur en 2025 ? 35

Ce faisant, si la France venait à concentrer ses investissements, vers ce type de moyens, hors de portée des autres pays européens, cela renforcerait la dimension d’alternative crédible de la France, à un retrait américain, conventionnel ou global, du théâtre européen, pour contenir, là encore, la menace russe, qui demeure la seule préoccupation des chancelleries européennes.

Bien que renforcer les moyens dans ce sens, prendra nécessairement, un certain temps, évoquer une trajectoire de ce type, dans les mois à venir, par exemple, dans le cadre de l’actualisation de la Revue Stratégique, tendrait à renforcer le poids, et donc l’influence, de la France, dans le dossier Européen, et EDIP en particulier.

Atteindre une crédibilité minimale en matière de forces conventionnelles de haute intensité

Pour autant, la France n’aura pas la crédibilité requise, sans se doter d’une force d’emploi alignée avec la perception des européens, et disponible en nombre suffisant. Il s’agit, ici, bien évidemment, de doter l’Armée de terre d’une composante lourde, équipée pour combattre aux côtés des forces européennes, en Europe orientale.

Comme évoqué dans plusieurs articles, une telle force, pour la France, a un caractère particulier, puisque son emploi signifierait l’échec de la posture de dissuasion. Elle est donc indispensable, mais n’a que peu de chance d’être effectivement employée.

24eme regiment d'infanterie garde nationale
Marché unique de la Défense : L'Union européenne va-t-elle mettre la France au pied du mur en 2025 ? 36

Dans ce contexte, construire cette force, sur la base de l’augmentation annoncée de la garde nationale, voire sur une conscription choisie, représenterait certainement la trajectoire la plus efficace pour Paris, en permettant de réduire l’empreinte budgétaire RH, tout en concentrant les moyens dédiés vers son industrie, pour des questions de soutenabilité, et en affichant, du point de vue européen, une réelle détermination dans ce domaine.

Redonner du crédit aux engagements de la France en Europe en matière de Défense

Enfin, la France doit produire certains efforts pour redorer son image en Europe, en particulier pour redonner confiance dans ses engagements, en matière de défense. Les simples discours, dans ce domaine, ne seront certainement pas suffisants.

il faudra que Paris face la démonstration de sa détermination à défendre ses alliés, par des déploiements plus massifs, voire par des accords de défense bilatéraux renforcés, intégrant, par exemple, un volet dissuasion.

On peut penser, ici, à la Grèce, qui demeure très isolée face à la Turquie, Ankara étant engagé dans un effort de modernisation et d’extension de ses forces armées, auquel Athènes ne peut pas coller, ni économiquement, ni démographiquement. C’est aussi le cas de l’Arménie, face à l’Azerbaïdjan, voire de la Serbie, dans un mouvement qui devra nécessairement inclure, également, la Croatie, pour apaiser les Balkans.

Rafale en patrouille serrée
Marché unique de la Défense : L'Union européenne va-t-elle mettre la France au pied du mur en 2025 ? 37

D’autres engagements bilatéraux peuvent être envisagés, à relativement court terme, avec certains pays très proches, comme la Belgique, le Luxembourg, voire les Pays-Bas, pour étendre la dissuasion française à ces pays, dans un cadre multilatéral en marge de l’OTAN.

Dans ce domaine, ce sera, certainement, le premier pas qui comptera le plus, créant, à sa suite, une dynamique que Paris pourra alors exploiter, pour effectivement assumer au mieux son statut spécifique en Europe, y compris au sein d’EDIP.

Conclusion

On le voit, le bras de fer qui s’annonce, entre la Commission Européenne, et Paris, autour de programme EDIP, a des origines profondes, et des conséquences et des ramifications multiples et complexes. De manière superficielle, on peut penser, comme c’est souvent le cas, pour les questions de défense, que le retrait français constituerait la seule solution applicable, étant entendu que jamais la France ne devrait mettre en danger sa propre autonomie stratégique.

Toutefois, une telle démarche déboucherait sur un isolement accru du pays en Europe, et à l’exclusion des industries de défense française, d’un des marchés les plus dynamiques et porteurs de la planète, en ce moment. Surtout, cela tendrait à accroitre la dépendance des européens aux États-Unis, et donc leur vulnérabilité, alors que la France, sa sécurité et son économie, demeurent intimement liées à son environnement européen.

Usine Nexter KNDS France Bourges
Marché unique de la Défense : L'Union européenne va-t-elle mettre la France au pied du mur en 2025 ? 38

Pour autant, dans le contexte particulier du moment, la France pourrait trouver, en exploitant au mieux ses forces et spécificités, les moyens de négocier un statut particulier, entourant sa propre participation à EDIP, évitant l’exclusion pure et simple, tout en protégeant efficacement la seule autonomie stratégique efficace en Europe.

En outre, en ventilant efficacement ses investissements à venir, elle pourrait considérablement renforcer son influence en Europe, en matière de défense, tout en rassurant ses voisins et alliés, quant à la solidité de ses engagements, au travers d’accords bi ou multinationaux, en marge de l’Europe ou de l’OTAN.

Reste à voir, à présent, comment Paris abordera effectivement ce dossier très épineux, et chargé d’une intensité politique rare, notamment par l’implication présidentielle au sujet de l’émergence d’une Europe de la défense ?

Trump va-t-il détacher le Japon du programme GCAP d’avion de combat de 6ᵉ génération ?

Il y a tout juste un mois, Londres, Rome et Tokyo affichaient leur satisfaction commune quant aux avancées enregistrées par le programme GCAP et l’avion de combat de 6ᵉ génération Tempest, s’autorisant, au passage, quelques pics bien sentis, vers le programme européen concurrent SCAF, développé par la France, l’Allemagne, l’Espagne et la Belgique.

Toutefois, cette arrogance, toute britannique, pourrait bien avoir été quelque peu exagérée. Car si le programme GCAP a bel et bien enregistré des avancées notables en 2024, celui-ci pourrait, très bientôt, se confronter à des difficultés importantes, et potentiellement mortelles, venues du Japon.

En effet, déjà mal aimé d’une partie significative de l’opinion publique nippone, le programme d’avion de combat, destiné à remplacer les Mitsubishi F-2 à partir de 2035, au pays du soleil Levant, sera probablement être dans le collimateur de Donald Trump, et d’une partie importante de la classe politique japonaise, à court terme.

Le programme GCAP, mal-aimé par la société japonaise

Si les représentants japonais se sont prêtés aux exercices de communication de ses partenaires européens, entourant le programme GCAP, ce dernier est loin de soulever l’enthousiasme, tant au sein de l’opinion publique que de la classe politique nippones, alors que les entreprises japonaises y participant ont choisi de faire profil bas à ce sujet, tant le sujet est clivant dans le pays.

GCAp coentreprise decembre 2024
Si les ministres nippons se pretent volontiers aux démonstrations médiatiques britanniques et italiennes autour du programme GCAP, ceux-ci sont beaucoup plus discrets, à ce sujet, une fois rentrés au Japon.

C’est, en substance, ce qui ressort d’un article publié par le site américain Defensenews.com, s’appuyant en grande partie sur les déclarations de plusieurs intervenants, dont Yusuke Takagi, professeur agrégé au National Graduate Institute for Policy Studies, et James Angelus, président du Conseil de l’industrie de la sécurité internationale, un groupe basé à Tokyo qui se consacre à la mise en relation des entreprises de défense occidentales et japonaises.

Sans paraphraser l’article de Leilani Chavez, celui-ci explique qu’une partie significative de l’opinion publique japonaise demeure très attachée à l’interdiction d’exportations d’armes du pays, qui doit être révisée précisément pour permettre aux GCAP d’exporter leurs Tempest au-delà des trois pays impliqués, et que la classe politique nippone est de plus en plus réceptive au discours de cette tendance sensible.

Même les entreprises nippones participant au programme, demeurent très discrètes à ce sujet, précisément pour ne pas déclencher de réactions aussi hostiles que massives, en particulier sur les réseaux sociaux, au risque de nuire à leur image publique.

En outre, la faiblesse relative du gouvernement de Shigeru Ishiba et du Parti libéral, qui ne dispose pas d’une majorité absolue parlementaire, tend à amener les autorités à éviter les sujets clivants, dont fait partie le programme GCAP.

Le GCAP prive Tokyo d’une solution pratique pour absorber les exigences économiques et commerciales de Donald Trump

Toutefois, la plus grande menace sur le programme GCAP, ne viendra probablement pas de l’opinion nippone, et de son pacifisme revendiqué et largement partagé, mais du nouveau locataire du Bureau Ovale.

Japan F-35A
En 2019, les autorités japonaises ont annoncé la commande de 63 F-35A et 42 F-35B supplémentaires, pour permettre un rééquilibrage temporaire de la blance commerciale avec les Etats-Unis, exigé par Donald Trump.

En effet, Donald Trump n’a pas fait mystère de son intention de rétablir la balance commerciale américaine, en particulier vis-à-vis des pays profitant de la protection militaire et stratégique des États-Unis.

Avec 15 bases militaires et près de 55,000 soldats américains déployés sur son sol, le Japon est, aujourd’hui, le pays accueillant le plus de forces américaines, largement devant l’Allemagne (35,000) ou la Corée du Sud (25,000).

Dans le même temps, le pays affiche l’un des excédants commerciaux les plus importants avec les États-Unis, de 60 à 70 Md$ par an, de 2020 à 2024, loin derrière les 270 Md$ de déficits avec la Chine, mais au même niveau que l’Allemagne (70 Md$), et très loin devant les 40 Md$ de déficits avec la Corée du Sud et l’Italie.

Nul doute, donc, que Tokyo sera une cible prioritaire de la nouvelle administration Trump, pour rétablir la balance commerciale américaine avec ce pays, usant certainement, pour cela, de la même menace de retrait de la protection US, déjà affichée avec les Européens.

À la différence de ces derniers, toutefois, les autorités nippones s’attendent à cette offensive venue de Washington, d’autant que Donald Trump avait déjà agi de la même manière, en 2018.

Pour rétablir, temporairement, la balance commerciale avec les États-Unis, Tokyo avait alors annoncé la commande d’un grand nombre de matériels militaires américaines, dont 105 F-35 A et B, permettant aux forces aériennes d’autodéfense nippones de retirer du service leurs vieux F-4 Phantom II. La mesure fut suffisamment convaincante, bien que nécessairement temporaire, pour calmer l’ire de Donald Trump.

F-2 Mitsubishi forces aériennes japonaises
Avec 100 chasseurs Mistubishi F-2 à remplacer à partir de 2035, le marché potentiel nippon pour le GCAP est équivalent à celui prévu par la Grande-bretagne, et supérieur à celui planifié par l’Italie.

Aujourd’hui, se dessine une situation strictement similaire, alors que les forces aériennes japonaises doivent à présent remplacer leurs 100 Mitsubishi F-2, à partir de 2035, et anticiper le remplacement des F-15J, afin de répondre à la menace chinoise, Pékin semblant prêt à se doter de chasseurs de 5ᵉ génération en nombre, et même de 6ᵉ génération.

L’industrie nippone de défense étant déjà en grande partie autonome dans de nombreux domaines, qu’il s’agisse des navires, des sous-marins, des blindés ou de la missilerie, l’aviation de combat constitue l’un des derniers domaines pouvant, potentiellement, servir de variable d’ajustement commerciale, vis-à-vis de l’administration américaine.

En outre, une approche qui consisterait à acquérir de nouveaux avions de combat américains, F-35 A/B, F-15EX ou/et NGAD, présente l’avantage d’être par nature temporaire, et adaptée à la durée du mandat présidentiel de Donald Trump, qui ne dépassera pas janvier 2029, sauf à modifier la constitution.

Dès lors, une telle solution, par ailleurs nécessaire pour la modernisation des forces aériennes du pays, présenterait de nombreux atouts pour le gouvernement nippon, qu’il s’agisse de répondre aux attentes commerciales du président américain, tout en conservant la protection des armées US, de moderniser les forces aériennes, en harmonie avec les équipements de l’US Air Force présente sur place,.

Surtout, cela permettrait d’éviter de devoir négocier de nouveaux accords à long terme, qui s’avèreraient nécessairement bien plus défavorables pour l’économie nippone.

programme GCAP
Image d’illustration du chasseur Tempest, au coeur du programme GCAP, survolant le parlement britannique.

Or, justement, le programme GCAP devait permettre aux forces aériennes japonaises, de remplacer les F-2 à partir de 2035, soit une centaine d’appareils, ceux-là mêmes qui constituent, aujourd’hui, la meilleure variable d’ajustement aux mains des autorités nippones, vis-à-vis de Washington, pour éviter une crise, au pire moment du point de vue sécuritaire.

Dans le même temps, un basculement vers des modèles d’avions de combat américains, éteindrait dans l’œuf les tensions apparues auprès de l’opinion, au sujet de l’exportation d’armes, renouant avec la tradition pacifiste post-seconde guerre mondiale du pays, et répondant, de manière visible, aux attentes vivement exprimées d’une partie non négligeable des japonais, dans un paysage politique plus fracturé que jamais.

Sans Tokyo, Londres ne pourra pas poursuivre le programme GCAP, sauf à se tourner vers un autre partenaire fortuné

On comprend, dès lors, que la conjonction d’une opinion publique partiellement hostile, d’un paysage politique sans majorité, et du retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, fait apparaitre une épée de Damoclès au-dessus de la participation japonaise au programme GCAP, dont le crin serait déjà largement entamé.

Pire encore, si Tokyo venait à se retirer du programme pour répondre aux exigences trumpiennes, nonobstant le désarroi britannique, certainement pondéré par la satisfaction américaine, cela viendrait directement menacer, à court terme, la poursuite du programme lui-même.

En effet, le Japon en assure, aujourd’hui, 40 % des financements et de travaux pour la phase de recherche et développement, et de conception. En outre, avec un parc d’une centaine d’appareils à remplacer, Tokyo fait jeu égal avec Londres, en matière de commandes potentielles, pour plus d’un tiers du parc initial anticipé,. Son retrait viendrait donc faire dérailler l’ensemble du modèle économique et industriel.

Chaine d'assemblage Typhoon BAE
Pour l’indsutrie aéronautique britannique, et BAe en particulier, le respect stricte du calendrier du programme GCAP, représente un impératif strict, alors que Londres a refusé de commander davantage d’Eurofighter Typhoon, et que les commandes à l’exportation attendues, de Turquie et d’Arabie Saoudite, trainent à se concrétiser.

Si le premier ministre britannique, Keir Starmer, a confirmé que Londres poursuivrait le programme GCAP tel que négocié avec Rome et Tokyo, à sa prise de fonction, il ne libérera sûrement pas les crédits nécessaires pour remplacer l’investissement nippon, le cas échéant, ne laissant, comme seule alternative, à Londres que de se tourner très rapidement vers un autre partenaire international, comme l’Arabie Saoudite.

Bien que s’étant déclarée comme potentiellement intéressée pour rejoindre le programme GCAP, l’Arabie Saoudite ne dispose cependant pas des compétences technologiques et industrielles pour investir plus de 10 à 20 % des 100 Md$ nécessaires à son développement.

De fait, aujourd’hui, l’arrivée de Donald Trump à la Présidence américaine, représente une menace existentielle non seulement concernant la participation japonaise au programme GCAP, mais aussi au sujet de la poursuite même de ce programme, même si, culturellement, il est probable que Tokyo tentera de donner le change, tout au moins un certain temps, quitte à engendrer un glissement calendaire de celui-ci, au-delà de la fenêtre Trump.

Une contrainte qui s’impose aussi à l’Italie, et à l’Allemagne pour le programme SCAF

Si les menaces commerciales de Donald Trump trouvent un terrain favorable au Japon, sur fond du pacifisme ancré dans l’opinion publique, elles seront, sans le moindre doute, également employées contre deux autres pays alliés, et affichant un excédant commercial insupportable pour le locataire de la Maison-Blanche : l’Italie et l’Allemagne.

F-35 Italie
L’italie collabore intesément avec l’indsutrie aéronautique américaine, notamment en assemblant les F-35 vendus dans la zone sud-europe. Pour Rome, il serait certainement preferable de poursuivre dans cette voie, avec Washington, pour compenser les 40 Md$ d’excedants commerciaux avec les Etats-Unis, plutot que de tenter de préserver le programme GCAP.

Rome affiche, en effet, un excédant commercial annuel de 40 Md$ avec les États-Unis, alors que, dans le même temps, le pays ne consacre que 1,6 % de son PIB, à son calcul d’effort de défense, par ailleurs contestable, puisque intégrant des forces de sécurité non décomptées par les autres pays.

En dépit de la proximité idéologique liant Donald Trump et Giorgia Meloni, on peut douter que le nouveau président américain se montre docile avec l’Italie, sur ces deux questions, d’autant que le pays accueille, par ailleurs, plusieurs bases aériennes et navales américaines.

Or, comme le Japon, l’Italie dispose d’une industrie de défense active, et exportatrice, dans plusieurs domaines, allant des hélicoptères aux navires de surface, en passant par les missiles et les blindés.

Là encore, l’acquisition de nouveaux avions de combat américains, permettrait à Rome de répondre aux attentes du président américain, sur la durée de son mandat, d’autant que Rome va devoir sensiblement accroitre ses propres investissements de défense, pour répondre aux exigences de l’OTAN, d’un montant égal à son excédent commercial vis-à-vis des États-Unis.

La situation est strictement identique concernant l’Allemagne, avec un excédant commercial de 70 Md$, un effort de défense à 2 %, et un surinvestissement de 65 Md€, pour atteindre les 3,7 % de PIB évoqués par Mark Rutte.

Leopard 2A8 au salon eurosatory 2024
Pour l’allemagne, la préservation de ses champions européens dans le domaine des blindés et du naval militaire, s’impose face à celle de son industrie aéronatuique miltiaire. – Photo by Artur Widak / NurPhoto / NurPhoto via AFP

En dehors des missiles sol-air, la force aérienne constitue, pour Berlin, la variable d’ajustement la plus aisément mobilisable, pour compenser cet excédent commercial vis-à-vis des États-Unis, en achetant des avions et hélicoptères américains. En effet, le pays dispose d’une très dynamique industrie de blindés, largement exportatrice, et d’une tout aussi dynamique industrie navale militaire, étant l’un des rares à produire des sous-marins modernes en occident.

De fait, acquérir plusieurs dizaines de F-35A, pour remplacer les derniers Tornado en service, et monter à bord du programme NGAD américain, pour remplacer à terme la flotte de Typhoon, constituerait un moindre mal pour Berlin, qui préférera, sans le moindre doute, préserver ses exportations de voitures de luxe et de machines outils vers les États-Unis, plutôt que ses compétences pour concevoir partiellement un avion de combat.

Ce faisant, le programme SCAF s’avère, dans les faits, tout aussi menacé que l’est le programme GCAP, par le retour de Donald Trump. La solution la plus évidente serait de procéder à un rapprochement franco-britannique, dans ce domaine.

Toutefois, les industries aéronautiques militaires des deux pays n’ont plus collaboré depuis le SEPECAT Jaguar et les hélicoptères Puma, Gazelle et Lynx, dans les années 60 et 70, et se sont opposés, lors des compétitions internationales, depuis cette date. Chacun ayant les capacités technologiques à faire seul, mais pas les moyens budgétaires pour cela, une coopération serait très difficile à mettre en œuvre, tout au moins sans d’intenses tiraillements entre Dassault et Bae, d’une part, et entre Safran et Rolls-Royce, de l’autre.

Conclusion

On le voit, au-delà des postures affichées lors des rencontres avec les médias, le programme GCAP fait face, aujourd’hui, à une double menace existentielle, pouvant amener le Japon à se retirer, le plongeant dans un contexte budgétaire et industrielle mortifère dont il lui sera très difficile de s’extraire.

AS37 martel jaguar
la dernière collaboration franco-britannique réussie dans le domaine aéronautique militaire remonte aux années 60 et 70, avec notamment l’avion d’attaque SEPECAT Jaguar. Depuis, les deux ecosystèmes se sont affrontés de manière reccurente sur les marchés internationaux, alors que plusieurs nouvelles tentatives de coopération se sont soldées par des echecs cinglants, comme avec le programme de drones de comabt FCAS, de 2012 à 2017.

Pire encore, le second partenaire du programme, Rome, pourrait subir le même type de pressions commerciales, de la part le Washington, avec, à la clé, une grande incitation pour amener les forces aériennes italiennes à se tourner encore davantage vers le F-35 A et B, et peut-être vers le NGAD, au détriment du Tempest.

Le programme européen SCAF est, lui aussi, menacé de la même manière, alors que l’Allemagne affiche le même profil commercial largement excédentaire vis-à-vis des États-Unis, et que son industrie aéronautique de défense s’avère nettement moins stratégique, pour le pays, que son industrie de blindés ou navale militaire.

En outre, l’idée de faire dérailler les deux programmes européens concurrents du NGAD, et ce faisant, de menacer la pérennité de l’industrie aéronautique militaire européenne, en poussant allemands, italiens et japonais, à se tourner vers des avions américains, ne serait certainement pas pour déplaire à Donald Trump, quitte, pour cela, à ouvrir certains partenariats et potentiels d’exportation au programme NGAD, tout en assurant, au passage, son financement et sa poursuite.

Les européens, France et Royaume-Unis en tête, seraient donc très avisés d’anticiper rapidement cette évolution potentielle, et de préparer un plan B, ensemble ou pas, pour éviter que leurs industries aéronautiques de défense soient emportées par la déferlante Trump qui se profile, et qui pourrait arriver très rapidement, telle une vague scélérate…

E. Macron demande la mise à jour de la Revue Stratégique pour mai 2025 sous contraintes

À l’occasion des vœux aux armées, le président français, Emmanuel Macron, a annoncé qu’il avait demandé l’actualisation de la Revue Stratégique 2023, celle-là même qui servit de référentiel pour la création de la LPM 2024-2030, au Secrétariat général du conseil de défense et de sécurité nationale (SGDSN).

Ce faisant, le président entame un processus qui devrait amener, rapidement, à l’augmentation des moyens alloués par la France à ses Armées et son industrie de défense, afin de faire face aux nouvelles évolutions géopolitiques, constatées depuis 2 ans.

Pour autant, de nombreux facteurs pointent vers une démarche sous contrainte pour la France et son président, alors que les exigences d’investissement au sein de l’OTAN, vont très certainement bondir sous l’impulsion de Trump et de certains européens, et que la question du financement reste pleine et entière.

Les limites de la LPM 2024-2030 apparaissent de plus en plus clairement aujourd’hui

En dépit de son ambition proportionnellement remarquable de la Loi de Programmation Militaire 2024-2030, ses limites sont rapidement apparues, et ce, dès sa rédaction. Ainsi, de janvier 2023 à janvier 2025, Meta-defense a consacré presque une cinquantaine d’articles traitant de ce sujet, dont une vingtaine évoquant, précisément, les insuffisances qui apparaissaient.

Trump, Russie, Taïwan, Corée du Nord…: les paradigmes de la Revue stratégique 2022 mis en défaut après deux ans seulement

Ainsi, en février 2024, Meta-defense titrait : « Russie, Ukraine, États-Unis…: La Loi de programmation militaire française est-elle déjà obsolète en 2024 ?« , un article qui remettait en question les paradigmes de la Revue Stratégique 2023, qui servit de socle à la rédaction de la LPM 2024-2030.

RS-26 Oreshnik IRBM Départ
L’arrivée du missile IRBM oreschnik russe relance, de fait, une crise comparable à celle des Euromissiles, en 1983, en Europe.

En effet, se dessinait déjà, à ce moment-là, une accélération sensible des tensions mondiales, y compris en Europe, ainsi que le désormais probable, et même admis, désengagement américain du théâtre européen, inévitable que Donald Trump soit élu ou pas.

Depuis, la plupart des points avancés dans l’article, s’est concrétisée, avec un retour rapide de la menace nucléaire et stratégique en Europe, le désengagement des États-Unis qui, à présent, ne peut être évité, de nouvelles ruptures technologiques venues bouleverser l’équilibre des forces, et une France dont le poids international, et le rôle en Europe, s’est sensiblement dégradé.

En outre, des tensions se sont accrues sur la planète, et en Europe, avec des menaces croissantes venues de Russie, l’alliance militaire russo-coréenne, les exercices Joint Sword chinois autour de Taïwan, et bien d’autres, venant encore davantage détériorer le climat déjà tendu entre les grandes puissances.

Une LPM 2024-2030 taillée trop juste pour financer l’ensemble des programmes annoncés

À ce contexte plus évolutif qu’anticipé, s’est ajouté un défaut structurel de cette LPM 2024-2030, taillée au plus juste, pour y faire entrer l’ensemble des programmes strictement indispensables aux armées, dans un format reprenant celui défini par le Livre Blanc de 2013.

porte-avions nucléaire de nouvelle génération PANG
Le programme de porte-avions nucléaire de nouvelle génération est l’un des grands programmes clés de la LPM 2024-2030

Ainsi, alors que le format de certaines forces clés (Aviation de chasse, chars de combat, frégates de premier rang, sous-marins…) demeurait inchangé, il est rapidement apparu que ceux-ci ne permettaient plus de répondre à l’évolution des besoins et des menaces, face à des compétiteurs et adversaires potentiels, beaucoup plus engagés dans ces domaines.

Surtout, cette programmation ne donnait aucune flexibilité aux armées, pour répondre à l’urgence, en particulier pour ce qui concerne certains nouveaux équipements, évoqués de longue date sur ce site, ainsi que, beaucoup plus récemment, par les armées, comme les missiles balistiques tactiques, la guerre électronique ou le renforcement de la puissance de feu des unités navales. Même la dissuasion française, pourtant le pilier de la défense nationale, est aujourd’hui exposée à ces limites.

En d’autres termes, pour répondre à l’urgence et dégager les crédits nécessaires à cela, les Armées ont été contraintes, dès 2024, de cannibaliser d’autres programmes, moins visibles, mais tout aussi déterminants, entrainant des reports de livraison, des capacités d’entrainement réduites, et suscitant, à nouveau, des tensions d’arbitrage budgétaire entre les armées.

E. Macron veut une Revue Stratégique actualisée pour mai 2025, pour répondre à l’évolution des menaces et des besoins des armées françaises pour y faire face

Dès lors, l’annonce faite par le président Macron, d’une révision de la Revue Stratégique, d’ici au mois de mai, ne peut être que bienvenue, d’autant qu’en novembre 2024, nous titrions « La France n’a plus le choix ! Un nouveau Livre Blanc sur la Défense est indispensable en 2025« .

char leclerc Armée de terre
Alors que la necessité du char s’impose à toutes les armées européennes, la France reste figée sur un format de seulement 200 Leclerc modernisés, sans franchir le pas de la génération intermédiaire, comme nombre d’européens avec le K2 ou le Leopard 2A8.

Surtout, la mise à jour de cette Revue Stratégique, devrait entrainer, mécaniquement, une révision de la LPM en cours, avant même la clause de revoyure parlementaire, prévue pour 2027. E. Macron a d’ailleurs précisé, lors de ce même discours, que les moyens nécessaires seront donnés aux armées, suite à cette nouvelle mouture de la Revue Stratégique.

Une révision de la Revue Stratégique au pas de course, là où un nouveau Livre Blanc s’impose

Et le président veut aller vite. En effet, il a donné mandat au SGDSN de réaliser cette mise à jour, d’ici au mois de mai, soit en à peine plus de trois mois. Il s’agirait, selon le chef d’État, de répondre ainsi au plus vite, aux évolutions et constats évoqués précédemment, de sorte à permettre aux armées françaises de demeurer les armées les plus efficaces en Europe, et surtout, d’assurer une réponse à l’évolution de la menace et des défis technologiques, apparus ces derniers mois.

On peut regretter, toutefois, que le président privilégie le format de l’évolution de la Revue Stratégique, en dépit de ses imprécisions, et parfois de ses biais, imposés ou fortuits, sachant que, pour beaucoup de spécialistes, c’est avant tout le format des armées, et les marqueurs hérités du Livre Blanc de 2013, qui entravent leur évolution souhaitable.

On rappelle, en effet, que tant la RS 2018 que la RS2023, ont été construites en partant d’une évolution budgétaire déjà fixée par l’exécutif, avec l’impératif de respecter les formats du LBDSN 2013, notamment les 185/225 avions de combat, les 200 chars lourds, les 15 frégates, six sous-marins d’attaque et un unique porte-avions, qui sont très régulièrement remis en cause depuis, y compris, parfois, par les Armées elles-mêmes, en dépit d’une discrétion imposée sur ces sujets.

Drone de combat Neuron Rafale Dassault Aviation
Le programme Rafale F§ et son drone de combat sont un des rares grands programmes de la LPM à viser l’echeance 2030 et non 2040.

En outre, certaines des évolutions de contexte qui sont intervenues depuis 2022, engendrent des conséquences profondes sur l’évolution nécessaire des armées et de leurs moyens. On pense, évidemment, au retrait annoncé des forces américaines en Europe, mais aussi à l’arrivée du missile russe Oreshnik, qui ouvre la voie à une nouvelle crise des euromissiles, ou à la production intensive de drones d’attaque à longue portée, par les usines russes, pour ne traiter que du théâtre européen.

Dès lors, la rédaction d’un nouveau Livre Blanc, conçu sur des bases renouvelées et saines, et dans un cadre plus indépendant que précédemment, aurait certainement été préférable, à une simple mise à jour, en urgence, de la Revue stratégique 2022.

Le président français anticipe-t-il la hausse du plancher d’investissement de l’OTAN, lors du sommet d’Amsterdam, en juin 2025 ?

Alors pourquoi cette précipitation ? D’autant qu’avec un gouvernement de coalition minoritaire, la défense représente certainement, pour Emmanuel Macron, l’un des rares moyens de pleinement exister, sur la scène nationale.

La réponse n’est probablement pas à chercher dans une éventuelle prise de conscience de l’urgence, par le président, mais par le calendrier imposé par l’OTAN. En effet, le prochain sommet de l’Alliance Atlantique se tiendra les 24 et 25 juin 2025, à Amsterdam.

Or, que l’on écoute Donald Trump, le président américain, ou Mark Rutte, le secrétaire général de l’OTAN, ce sommet verra émerger un accord historique pour l’augmentation rapide du seuil d’investissement exigé par l’alliance, vis-à-vis de ses membres, en matière de défense.

Sommet de Washington de l'OTAN en 2024
Sommet de l’Alliance Atlantique de Washington 2024

Les chiffres sont encore imprécis, d’autant qu’ils donnent toujours lieu à d’intenses tractations. Toutefois, les européens, dans leur ensemble, semblaient s’être accordés pour déplacer le seuil de 2 à 2,5 % PIB, en 2026, puis à 3 %, en 2030. Et si Trump a annoncé qu’il exigerait un investissement de 5 % des européens, pour maintenir la protection US, le chiffre de 3,7 %, équivalent à l’effort de défense américain, a été depuis été fuité par les services de Mark Rutte, probablement à horizon 2035.

En d’autres termes, l’OTAN s’apprête à demander à ses membres un effort moyen supplémentaire de 0,5 % PIB, dès 2026, pour répondre à l’urgence de la menace, puis une hausse de 0,1 % par an de cet effort, jusqu’en 2035.

En réclamant une mise à jour de la Revue Stratégique pour le mois de mai, le président français entend donc arriver à Amsterdam avec un plan d’action, pour négocier au mieux les éventuels partenariats possibles, au niveau européens, autour de l’initiative française, et peut-être en matière de dissuasion, tout en s’inscrivant dans le respect des objectifs d’investissement de l’Alliance.

Le défi français et européen : préparer 2040, et être prêt en 2030

Reste que le défi sera de taille, et les marges de négociations étroites, en particulier pour Paris, lors de ce sommet. En effet, jusqu’à présent, l’essentiel de l’effort français, en matière d’investissement industriel de défense, vise à préparer la profonde transformation technologique et capacitaire qui se dessine pour 2040.

NGF SCAF
Avec le SCAF, la France privilégie un système de combat aérien complet pour 2040, plutot qu’un simple avion de nouvelle génération, disponible plus tôt. L’arrivée du Rafale F5 et de son drone de combat, en 2030, palie en partie les conséquences de cet arbitrage à court et moyen terme.

On retrouve notamment, à ce sujet, les arbitrages concernant certains grands programmes comme SCAF, qui préfère arriver en 2040 avec un système de systèmes et un cloud de combat pleinement fonctionnel, contrairement au GCAP britannique qui, lui, privilégie l’arrivée de l’avion de combat Tempest de 6ᵉ génération en 2035, sans son environnement numérique complet.

De même, au sujet de l’évolution du char de combat, les différentes déclarations récentes montrent que la France privilégie l’entrée en service du MGCS pour 2040 (si tant est que ce soit possible), à l’acquisition d’une génération intermédiaire de chars, et au glissement de MGCS vers 2045 ou 2050, comme demandé par les allemands (qui auront certainement gain de cause à la fin, soit dit en passant).

À l’inverse, les préoccupations de l’OTAN, et d’une majorité de ses membres européens, aujourd’hui, est de renforcer très rapidement les moyens nécessaires pour faire face à la menace russe, y compris en soutenant l’Ukraine, avec un objectif de pic d’efficacité atteint dès 2030, voire avant cela.

Toute la question, à présent, sera de voir si le président français continuera de soutenir pleinement l’objectif 2040, au détriment du court terme, ou si, avec les crédits disponibles, une nouvelle trajectoire, plus équilibrée, sera mise en œuvre, tant pour renforcer la défense immédiate du pays, que pour répondre aux attentes des européens, dans ce domaine ?

Le financement, toujours le financement, surtout le financement

Reste que respecter les attentes de l’OTAN, du point de vue de l’effort de défense, indépendamment de la manière dont ce budget sera ventilé, sera un défi d’une grande difficulté, pour nombre d’européens, et en particulier pour la France, dont le budget 2025 promet d’afficher, une fois encore, un déficit de plus de 5 % du PIB.

SNLE le triomphant
La France pourrait avoir grand interet à renforcer ses moyens en matière de dissuasion, pour obtenir certaines compensations budgétaires ou industrielles de la part des européens.

Il sera donc des plus complexes, pour Paris, de respecter à la fois la trajectoire budgétaire de retour sous la barre des 3 % de PIb de deficit public, imposée par les traités européens, et d’augmenter de 0,5 % en un an, puis de 0,1 % PIB par an par la suite, son effort de défense, pour un surcout atteignant 1,5 à 1,7 % PIB en 2035, vis-à-vis de la trajectoire à 2 %.

Plusieurs pistes s’offrent toutefois à la France, pour parvenir à résoudre cette quadrature du cercle, en dehors des indispensables efforts pour réduire la dépense publique et sociale, d’une part, et pour libérer les énergies productives du pays, de l’autre.

L’une de ces solutions serait de miser, ici, sur un renforcement massif de la dissuasion française, en augmentant les moyens alloués aux deux composantes existantes (+ 1 ou 2 SNLE, + 1 escadron de chasse, + 1 flottille de chasse embarquée), et en recréant une troisième composante équipée de missiles SRBM/MRBM à usage mixte (conventionnel et nucléaire), de sorte à pouvoir se substituer, au besoin, à la protection nucléaire américaine de l’Europe, face à la menace russe, avec une force perçue comme plus crédible.

Un tel effort stratégique de la France, au profit de toute l’Europe, pourrait permettre à Paris de négocier certaines adaptations du calcul des déficits du pays, voire d’obtenir, venu d’Europe, certaines compensations budgétaires, comme évoqué parfois en Europe, y compris par certaines personnalités politiques allemandes.

Une autre possibilité, pour la France, repose sur l’efficacité de son outil industriel de défense, très peu exposé aux importations tout en étant capable de produire la presque totalité des équipements modernes nécessaires à ses armées, tout en générant des recettes supplémentaires importantes liées aux exportations.

tube caesar nexter KNDS france
l’industrie de défense frnçaise représente certainement l’investissement public obtenant les meilleurs retours buidgétaires et sociaux pour l’état.

Ce faisant, comme plusieurs fois évoqué sur ce site, l’investissement industriel de défense, en France, présente un retour budgétaire exceptionnellement élevé, de l’ordre de 65 % des sommes engagées, tout en affichant un bilan social exemplaire, avec plus de dix emplois directs, indirects et induits, créés ou sécurisés par million d’euros investis.

Dès lors, en intégrant les recettes liées aux exportations d’armement, représentant en moyenne, chaque année, plus de 50 % des investissements français dans ce domaine, le retour budgétaire de cet investissement, dépasse largement les 80 %, et pourrait même venir tangenter les 100 %.

Ainsi, en limitant l’empreinte RH sur l’élévation budgétaire, par le recours massif à la Garde nationale et, éventuellement, à une forme de conscription choisie, et en accentuant sensiblement la dimension industrielle, tout en privilégiant, ab initio, les programmes à fort potentiel d’exportation, il est possible pour la France de considérablement diminuer le poids budgétaire résultant de ces hausses de crédits des armées.

Ensemble, ces deux approches complémentaires sont susceptibles de tracer un chemin de soutenabilité pour cette hausse de crédits, certes nécessaire pour les Armées, mais également imposée par l’OTAN, sur un calendrier particulièrement court, et dans un contexte budgétaire des plus difficiles, sans venir, justement, entraver les efforts de la France pour rétablir ses comptes publics.

Conclusion

On le voit, bien qu’elle s’impose, objectivement, par l’évolution des menaces, mais aussi par les faiblesses structurelles de la LPM en cours, l’annonce faite par le président Macron, au sujet d’une mise à jour anticipée de la Revue Stratégique, et par conséquent, de la LPM, est certainement contrainte par des facteurs exogènes, et en particulier, par les décisions qui seront annoncées lors du prochain sommet de l’OTAN d’Amsterdam, en juin prochain.

Macron
Le président Macron anticipe certainement, par la reactualisation de la RS 2022 d’ici à mai 2025, les decisions qui seront prises lors du sommet de l’OTAN d’Amsterdam, en juin 2025.

Ce faisant, le président français entend assurément arriver le mieux armé possible, en pays Bataves, pour négocier avec ses partenaires européens de l’OTAN, qui sont aussi, le plus souvent, ses partenaires et créanciers, au sein de l’Union Européennes.

En dépit des difficultés budgétaires de la France, des solutions peuvent être imaginées, pour rendre soutenable une augmentation sensible de cet effort défense, pour peu que Paris équilibre ses investissements à court et moyens termes, renforce la part relative des investissements industriels, et annonce à une hausse des moyens dédiés à la dissuasion, avec une trajectoire de substitution potentielle à la protection US face à la Russie.

Reste à voir, à présent, à quel point cette révision de la Revue Stratégique sera objective, et dénuée de l’influence présidentielle en faveur d’une vision européenne plus fantasmée que partagée et pragmatique, et la manière dont la France saura faire usage de ses atouts exclusifs, sa dissuasion et son industrie de défense, pour rendre soutenable le surcout massif imposé par la dégradation sécuritaire en Europe, et par l’OTAN.

Le chef d’état-major de l’US Air Force joue la carte de l’opinion publique pour moderniser ses forces

Pour le Chef d’état-major de l’US Air Force, les États-Unis ont, aujourd’hui, besoin de plus d’Air Force, et doivent augmenter les moyens alloués à cette mission, pour faire face à la Chine. C’est en tout cas ce qui ressort d’une tribune publiée par le général David W. Allvin, qui met en garde contre les moyens et la situation de son armée, si elle devait se confronter à la puissante armée populaire de libération chinoise.

Si l’appel à davantage de moyens n’est, en soi, par exceptionnel de la part d’un chef d’état-major américain, la tribune publiée par le général Allvin, sur le site breakingDefense.com, est en revanche beaucoup plus exceptionnelle.

En effet, celle-ci appelle l’opinion publique américaine, à prendre parti en faveur d’une augmentation des moyens de l’USAF, à quelques jours seulement de l’arrivée d’une nouvelle administration, et quelques heures, seulement, après la désignation par Donald Trump, du futur Secrétaire à l’Air Force.

L’US Air Force à présent au coude à coude technologique avec la Chine

Les progrès réalisés par l’industrie de défense chinoise, ces dernières années, sont reconnus de tous. Comme évoqué à plusieurs reprises, sur ce site, les industriels chinois sont parvenus à passer d’une situation affichant 20 années de retard technologique vis-à-vis de l’occident, en 1990, à une parité technologique presque absolue, en 2020, soit en trente années seulement.

J-36 Avion de combat de 6ᵉ génération CAC chine
Le chasseur lourd de nouvelle génération chinois baptisé pour l’heure j-36, lors du premier vol observé le 26 décembre 2024.

Toutefois, la « présentation en vol », de deux prototypes ou démonstrateurs avancés, respectant à priori les codes de la 6ᵉ génération des avions de combat, le même jour, le 26 décembre 2024, fut un véritable choc, tout au moins pour la sphère publique.

En effet, pour la première fois, Pékin semblait prendre l’ascendant technologique sur l’Occident, en général, et les États-Unis, en particulier. Depuis, la dimension dramatique de cette révélation, a été atténuée par de nombreuses déclarations, indiquant que le Pentagone n’avait pas été surpris par le vol de ces deux appareils, dont le développement serait suivi de près, mais plutôt par la mise en scène orchestrée par Pékin à leur sujet.

L’US Air Force a par ailleurs indiqué que les premiers démonstrateurs du programme NGAD, auraient quant à eux effectués leurs premiers vols dès le début de la décennie, ce qui avait, il est vrai, été annoncé par Will Roper, lorsqu’il dirigeait les acquisitions de l’Air Force.

En d’autres termes, la Chine ne serait pas « en avance », vis-à-vis des États-Unis, et les chefs politiques et militaires de l’US Air Force, ont par ailleurs affirmé que le pays disposait toujours d’une certaine avance technologique dans le domaine aéronautique, vis-à-vis de la Chine, même s’il était à présent possible que les chasseurs de nouvelle génération chinois entrent en service avant les modèles américains.

chasseur de 6ᵉ génération et drones-ngad-vue-artiste
Chasseur de 6ᵉ génération et drones du programme NGAD

Pour autant, alors que la Chine semble dérouler ses propres programmes sans entrave, le programme NGAD de l’US Air Force demeure à l’arrêt depuis la fin du mois d’aout 2024, et le programme F/A-XX de l’US Navy demeure, quant à lui, reporté au-delà de 2040, aujourd’hui, dans les deux cas, pour des raisons budgétaires.

En outre, il est difficile de nier que la dynamique technologique en Chine, semble sur une trajectoire à la pente bien plus soutenue, qu’outre-Pacifique, ayant parcouru 50 années de progrès technologiques, en seulement 30 ans, alors que les dernières grandes étapes industrielles et technologiques, notamment concernant la conception et fabrication des moteurs à haute performance des avions de combat, sont à présent franchies.

Le général David W. Allvin, le chef d’état-major de l’US Air Force, publie une tribune en appelant à l’opinion publique pour « plus d’Air Force »

C’est dans ce contexte que le général David W. Allvin, le chef d’état-major de l’US Air Force, a publié une tribune sur le site breakingDefense.com, dans laquelle il appelle « les américains » à se doter de « plus d’air force ».

La démarche est originale, même aux États-Unis, où la parole des officiers généraux est beaucoup plus libre, et bien moins politiquement contrainte, qu’en Europe. En effet, le général Allvin dresse un tableau sans artifices, mais pédagogique et donc accessible, quant aux enjeux qui se présentent aujourd’hui à l’US Air Force, en particulier face au défi chinois.

« Aujourd’hui, notre flotte d’avions est plus petite et plus ancienne que n’importe quelle autre période de l’histoire, et l’écart entre notre entraînement au combat haut de gamme et celui de nos concurrents en rythme s’est considérablement réduit » indique-t-il, pour ajouter « Comme l’arc de menace augmente chaque jour, je suis d’aveu que ce risque est inacceptable et continuera d’augmenter sans investissement considérablement accru dans l’énergie aérienne – l’une de nos sources restantes d’avantage concurrentiel.« 

US Air Force général Allvin
Le général David W. Allvin, le chef d’état-major de l’US Air Force

Cette situation, qui résulterait de 35 ans de politiques de defense inadaptées, a considérablement affaibli les moyens dont dispose aujourd’hui l’US Air Force, alors que les évolutions géopolitiques et technologiques nécessitent, à présent de renouer rapidement avec cette puissance aérienne, qui fut le pivot de la force des armées américaines depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

« La solution est claire : nous devons être autorisés à grandir. Cela nécessite un investissement financier important au nom du peuple américain. Oui, les investissements majeurs sont une demande difficile en ce moment. Mais il s’agit de la sécurité de la nation, et comme nous l’avons vu le mois dernier, la Chine est déterminée à nous faire chier dans le ciel. Il ne peut pas être autorisé à le faire. » Conclut-il, appelant donc à un sursaut dans les investissements d’équipements, d’entrainement et de format de l’US Air Force, qui, par ailleurs, s’étendrait aux autres armées US.

Une tribune destinée à l’opinion publique US, et non aux élites politiques américaines

Il n’est pas rare, pour les officiers généraux en commandement américains, de s’exprimer dans les médias, y compris en insistant sur certaines des faiblesses de la politique préconisée par l’exécutif. Toutefois, ici, le général Allvin a fait le choix d’un format, et d’un public, rarement employé jusqu’ici.

D’abord, il s’agit ici d’une tribune, ou d’une lettre ouverte, et non d’un discours de conférence, ni d’un interview. C’est donc une démarche proactive de la part du chef d’état-major de l’US Air Force, à destination d’un public très élargi, et non d’un parterre d’officiers, de législateurs ou de spécialistes.

F-22 F-35A drone CCA XQ-58
F-22, F-35A et XQ-58 Valkyrie de l’US Air Force

Surtout, cette tribune s’adresse aux américains, et en appelle directement à eux, pour prendre conscience des évolutions qui sont intervenues, ces dernières années, en particulier pour ce qui concerne la menace chinoise, mais aussi pour présenter une situation préoccupante pour l’US Air Force, que ce soit en matière de format des forces, de l’entrainement, et de ses infrastructures.

« Les fils et les filles de l’Amérique méritent la meilleure formation, les meilleures armes et le meilleur équipement que nous puissions fournir afin qu’ils puissent voler, se battre, gagner et rentrer chez eux. Ils n’ont pas tout cela en ce moment » écrit-il en conclusion, n’hésitant pas à interpeller directement la fibre patriotique du lecteur, que l’on sait sensible outre-atlantique.

De manière évidente, le général Allvin joue, ici, la carte de l’opinion publique, pour faire pression sur l’exécutif et le législatif, afin de doter l’US Air Force de moyens largement revus à la hausse, pour relever le défi chinois.

La désignation de Troy Meink comme Secrétaire à l’Air Force inquiète au Pentagone

Cet exercice, s’adressant directement à l’opinion pour influencer le pouvoir politique, est très rare aux États-Unis, surtout de la part d’un chef d’état-major nommé depuis à peine plus d’un an.

troy Meink US Air Force
Troy Meink, un spécialiste du resnseignement spatial, sera le prochain secretaire à l’Air Force des Etats-Unis.

Elle intervient, toutefois, dans un contexte bien particulier, suivant de très peu la désignation, par Donald Trump, du nouveau Secrétaire à l’Air Force, Troy Meink. En effet, cet ancien officier-navigateur sur KC-135, a occupé en 2014, pour quelques mois, le poste de Secrétaire adjoint à l’Air Force pour le Spatial, avant d’être nommé par Donald Trump, à la tête du Bureau national de la reconnaissance, ou NRO, en 2020.

En dépit de son passé de navigant, Troy Meink a produit d’immenses efforts, à ce poste, pour augmenter les moyens américains dans le spatial, faisant craindre à l’US Air Force, qu’il prendra une trajectoire, comme Secrétaire à l’Air Force, fléchant davantage de moyens vers le spatial et les drones, comme évoqué par Elon Musk, que vers les avions de combat traditionnels, comme attendu par le général Allvin.

Toute sa tribune semble, en effet, être un appel aux américains, pour contenir certains arbitrages plus politiques et dogmatiques, de la part de l’exécutif, plutôt que de concentrer et augmenter les moyens nécessaires à l’US Air Force, pour faire face aux enjeux à venir, de plus en plus imminents.

Conclusion

On le voit, la tribune publiée par le général Allvin, sur le site breakingDefense.com, constitue un événement rare, y compris aux États-Unis. Par celle-ci, le chef d’état-major de l’Us Air Force entend, en effet, mobiliser une partie de l’opinion publique, pour infléchir la politique à venir de la nouvelle administration, craignant que les arbitrages à venir soient contraires aux besoins exprimés par les autorités militaires elles-mêmes.

programme NGAD vue d'artiste
Le programme NGAD redevient une priorité pour l’US Air Force, en particulier après les vols observés des deux chasseurs chinois de nouvelle génération.

Difficile, aujourd’hui, de prédire les conséquences de cette tribune. Son calendrier, fortuit ou non, en font un acte potentiel de défiance, vis-à-vis de la nomination de Troy Meink, au poste de Secrétaire à l’Air Force, la plus haute autorité civile de l’US Air Force.

Ce faisant, le général Allvin s’est peut-être tracé une cible dans le dos, surtout sachant que le président Trump n’a pas fait mystère qu’il entendait « se débarrasser » des officiers généraux ayant pris parti contre lui, lors de la tentative d’invasion du Capitole en janvier 2020.

Toutefois, en agissant ainsi, le chef d’état-major de l’Air Force désigne directement l’opinion publique américaine, comme arbitre de ces sujets, ce qui peut modérer les décisions de l’exécutif. Toute la question est de savoir à quel point cette tribune a, effectivement, atteint son public ? C’est loin d’être assuré, la communication relayée sur la page Facebook de l’USAF, n’a obtenu à ce jour que moins de 600 likes et 200 commentaires, ce qui est loin d’être un raz de marée.

Comparaison des systèmes anti-balistiques et anti-aériens en sources ouvertes

Alors que la Turquie produit, depuis plus de trois décennies, d’importants efforts pour se doter d’une capacité de frappe balistique à courte et moyenne portée, les armées grecques sont, aujourd’hui, désarmées face à cette menace, ne disposant pas de systèmes anti-aériens et anti-balistiques susceptibles d’assurer une protection efficace contre de tels missiles.

Dans cet article, Konstantinos Ch. Zikidis, enseignant militaire de l’Académie de l’armée de l’air hellénique – PhD NTUA, étudie l’évolution de cette menace, et les systèmes anti-balistiques et antiaériens qui s’offrent aux dirigeants politiques et militaires grecs, pour répondre à cette menace de plus en plus pressante.

Le missile Oreshnik et l’Apocalypse de Jean

Le 21 novembre 2024, un missile balistique russe a touché une cible à Dnipro, en Ukraine. Plus précisément, six ogives indépendantes (« Multiple Independent-Re-targetable Vehicles – MIRV »), chacune avec six sous-munitions, sont tombées à environ 11 fois la vitesse du son (Mach 11, près de 3,8 km/s), sur une ancienne usine de missiles balistiques soviétiques, qu’ils ont complètement détruit, provoquant un tremblement de terre.

Et tout cela, sans avoir d’ogive conventionnelle ou nucléaire, uniquement avec leur énergie cinétique. Les images qui ont fait le tour du monde étaient étranges

Frappe Oreschnik
Figure 1 : La chute de l’une des six ogives du missile balistique russe Oreshnik à Dnipro, en Ukraine. La très grande vitesse (Mach 11) a provoqué des images inédites et inquiétantes, rappelant l’Apocalypse de Jean : « … Et l’ange du Liban fut reçu, rempli du feu de l’autel, et le mit en terre. et il y eut du tonnerre, des cris, des éclairs, et des tremblements de terre » (Et l’ange prit l’encensoir, le rempli du feu de l’autel, et jeta ce feu sur la terre. Et aussitôt alors il y eut du tonnerre, des cris, des éclairs et des tremblements de terre. Apocalypse 8:5). (https://apnews.com/article/russia-oreshnik-hypersonic-missile-putin-ukraine-war-345588a399158b9eb0b56990b8149bd9)

            Selon des sources russes, ce missile balistique, baptisé Oreshnik (« noisette » en russe), a une portée de 5000 km, entrant dans la catégorie des missiles balistiques à portée intermédiaire (IRBM), alors qu’il pourrait transporter des ogives nucléaires. Poutine a souligné que ce missile ne peut pas être contré par les systèmes de défense aérienne existants.

            Bien que certains experts contestent qu’il s’agisse d’un nouveau missile, estimant qu’il s’agit probablement d’une évolution de l’ancien RS-26 « Yars-M », il s’agit en tout cas d’une arme très difficile à intercepter. On estime qu’il est difficile de contrer même les systèmes de missiles antibalistiques les plus performants, tels que le missile SM-3 Block IIA de Raytheon, qui coûte 30 millions de dollars chacun.

Des systèmes tels que THAAD On estime que (Terminal High Altitude Area Defense) de Lockheed Martin n’est pas en mesure d’intercepter l’Oreshnik, en raison de sa grande vitesse, alors qu’il n’atteint pas la hauteur requise pour le frapper avant la libération des six ogives. Il devient évident que les systèmes de la classe des Patriotes sont totalement incapables de faire face à Oreshnik.

            En supposant une ressemblance avec le RS-26 « Yars-M », qui transporte une ogive de 1800 lb  (bien qu’il y ait  des estimations qui évaluent la charge utile ou le poids de projection à 1200 kg/2650 lb), alors chacune des six ogives (MIRV) de l’Oreshnik pèserait 300 lb ou 136 kg. Si nous supposons que la vitesse d’impact est de Mach 11 ou 3 773 m/, l’énergie cinétique de chaque ogive (sur six) sera :

L’énergie d’une tonne de TNT est définie comme étant de  4 184 GJ (Giga Joule), donc 1 GJ équivaut à 239 kg de TNT. À titre de comparaison, une bombe aérienne polyvalente Mk-84 de 2000 livres contient 945 lb ou 428 kg d’explosif Tritonal (80 % de TNT et 20 % de poudre d’aluminium). Étant donné que le Tritonal est environ 20 % plus puissant que le TNT, l’énergie équivalent atteint alors 500 kg de TNT. 

Par conséquent, une bombe Mk-84 équivaut à peu près à deux ogives (sur six) de l’Oreshnik, tandis que la puissance totale de 6 ogives est presque aussi élevée que celle de 3 bombes Mk-84. Bien que cela ne soit pas comparable, par exemple, à la puissance de la bombe atomique « Little Boy » larguée sur Hiroshima (15 000 tonnes de TNT ou 63 TJ), la cible de l’Oreshnik a néanmoins été pulvérisée.  

Des témoins oculaires ont toutefois rapporté que les explosions ont continué pendant trois heures après la frappe, et tout cela, sans dommages collatéraux, radioactivité ou autres résidus, comme pour les armes nucléaires.

Missiles balistiques – Principes de fonctionnement

Les missiles balistiques[1] peuvent être lancés à partir d’une installation fixe (silo), d’un lanceur automoteur, d’un sous-marin ou depuis les airs. La première étape de la trajectoire d’un missile balistique est la propulsion, lorsque son moteur-fusée fonctionne et produit une poussée, accélérant la fusée, qui gagne rapidement de l’altitude et de la vitesse, dépassant potentiellement les limites atmosphériques (ligne de von Kármán :  100 km).

Dans la seconde étape du vol, qui est la plus longue dans le temps, le missile effectue un vol libre vers la cible, en suivant une trajectoire balistique. À ce stade, la fusée atteint son altitude la plus élevée (apogée), alors qu’elle n’a plus de propulsion, car le moteur de la fusée est à court de carburant et a probablement été libéré.

Enfin, lors de l’étape de rentrée, la fusée retourne dans l’atmosphère terrestre, à une vitesse de plusieurs fois la vitesse du son. Par conséquent, la désignation d’un missile balistique comme « hypersonique » est probablement une redondance, car tous les missiles balistiques sont hypersoniques. Peu de radars de surveillance au sol peuvent détecter des cibles au-dessus de 50 km ou 160 000 pieds, tandis qu’une fonction spéciale est nécessaire pour détecter et suivre les cibles balistiques en raison de leur vitesse élevée. 

trajectoire balistique

Figure 2 : Trajectoire simplifiée d’un missile balistique. Le lancement a lieu à partir d’un point inconnu, alors que dans la phase initiale, la détection de la fusée est impossible, sauf à des moyens spatiaux-, en raison de la courbure de la terre. Après la phase initiale de propulsion et d’épuisement du carburant (burn out), la fusée continue pour atteindre son apogée puis de rentrer dans l’atmosphère. L’angle et la vitesse de pointe dépendent en grande partie de la portée. (https://link.springer.com/chapter/10.1007/978-3-319-02786-9_6)

Ce qu’il faut comprendre, c’est que les missiles balistiques modernes ne sont plus des armes d’intimidation, avec une faible précision, ciblant à peu près une certaine zone, comme nous pouvons nous souvenir du tristement célèbre Scud B (alias « Al Hussein »), employé par Saddam Hussein lors de la première guerre du Golfe en 1990-91.

Ces missiles peuvent désormais être équipés d’un système de navigation inertielle (INS) de haute précision, qui fournit des informations de localisation dans l’espace. Parfois, ils utilisent le GPS ou un autre système de navigation par satellite similaire, comme le GLONASS russe ou le BEIDU chinois, pour corriger l’INS.

De cette façon, l’erreur d’estimation de la position reste faible, quelle que soit la distance parcourue par la fusée (et non une erreur équivalente à 1% de la distance des missiles non guidés, comme parfois avancé). Il est à noter qu’aux hauteurs auxquelles un missile balistique se déplace pendant l’étape intermédiaire, il est extrêmement difficile d’interférer avec tout système de navigation par satellite, tandis que pendant l’étape de rentrée, le temps est minime pour toute interférence, car la balistique est déjà alignée avec la cible, se déplaçant à très grande vitesse. 

trajectoire balistique
Comparaison des systèmes anti-balistiques et anti-aériens en sources ouvertes 76

Figure 3 : Trajectoire standard (altitude et vitesse) en fonction du temps d’un missile balistique tactique (TBM) d’une portée de 300 km (https://ieeexplore.ieee.org/document/7244461). La fusée accélère pendant les 60 premières secondes, atteignant une vitesse de 1500 m/s. Elle ralentit ensuite sous l’effet de la gravité, mais continue sa course ascendante jusqu’à son apogée, à un peu plus de 80 km.

De là, la descente commence, en accélérant d’abord. À environ 20 km d’altitude, la densité de l’atmosphère est assez élevée pour entraîner un ralentissement important. Cependant, même jusqu’à l’impact, la vitesse est maintenue au-dessus de 1200 m/s ou Mach 3,5. Il va sans dire que pour les missiles haut de gamme, comme l’Oreschnik, la vitesse finale est encore plus élevée.

La combinaison de l’INS et du GPS est suffisante pour une précision de quelques mètres, ce qui est considéré comme très satisfaisant. Tous les missiles balistiques n’ont cependant pas une erreur aussi faible, mais il est parfaitement possible de construire des missiles de très haute précision.

Certains missiles balistiques emportent un capteur terminal de précision, par exemple, un capteur électro-optique, qui en augmente encore la précision et la fiabilité.  Il s’agit d’armes de précision, qui peuvent transporter une ogive importante (par exemple, 1000 livres), sur une longue distance, à grande vitesse et dotés de capacités de manœuvres, au point qu’elles sont très difficiles à intercepter. Les missiles balistiques sont divisés en catégories, comme le montre le tableau 1. 

            Si l’on prend l’exemple du système ATACMS américain, la version dont disposent les armées grecques depuis les années 90 est le MGM-140A Block 1, avec une ogive de sous-munitions, pesant 560 kg et une portée de 165 km, avec une précision faible à moyenne.

Les versions plus avancées de l’ATACMS utilisent l‘ogive unitaire M57 de 500 lb avec une portée de 270 km, mais une très grande précision estimée à 9 m CEP (Erreur circulaire probable), c’est-à-dire que 50% des tirs tomberont à l’intérieur d’un cercle d’un rayon de 9 m. L’apogée est estimé à 50-65 km et la vitesse maximale est de Mach 3. Les missiles de classe supérieure ont un apogée plus élevé, une vitesse de pointe plus haute, et la chute sera encore plus verticale, ce qui les rend encore plus difficiles à intercepter. 

Tableau 1 : Catégories de missiles balistiques

Catégorie PortéeExemples
Missile balistique tactique (TBM) Missile balistique tactique< 300 kmATACMS (États-Unis), Fateh-110 (Iran), J-600T Yıldırım (Turquie), Bora (Turquie), Scud B (Irak)
Missile balistique à courte portée (SRBM). 300 à 1000 kmPrSM (États-Unis), Tayfun (Turquie), LORA (Israël), Iskander-M (Russie), Fateh-313 (Iran), Dong-Feng 15 (Chine)
Missile balistique à moyenne portée (MRBM). De 1000 à 3500 kmCenk (Turquie, en cours de développement), Dong-Feng 21 (Chine), Jericho 2 (Israël), Shahab-3 (Iran)
Missile balistique à portée intermédiaire (IRBM)3500 à 5500 kmJericho 3 (Israël), Dong-Feng 26 (Chine), Agni-III (Inde), Oreshnik (Russie)
Missile balistique intercontinental (ICBM)> 5500 kmLGM-30G Minuteman III(ΗΠΑ), RT-2PM Topol (Ρωσία), RS-28 Sarmat (Ρωσία), Μ51 (Γαλλία), Dong-Feng 41 (Κίνα)
Missile balistique lancé par sous-marin (SLBM)UGM-133 Trident II (ÉTATS-UNIS, ROYAUME-UNI), RSM-56 R-30 « Bulava » (Russie), M51 (France) 
Missile balistique lancé depuis l’air (ALBM)
Kh-47M2 Kinzhal (Ρωσία), Rochers (Ισραήλ), Air LORA (Ισραήλ)

Le programme de missiles balistiques de la Turquie

            Une attention particulière doit être portée concernant le programme balistique de nos alliés orientaux (à cause de l’OTAN) et de nos amis (à cause de la « Déclaration d’Athènes ») (NDLR : l’auteur prend le point de vue de la Grèce, et traite ici de la Turquie).

L’effort a commencé dans les années 90, avec l’acquisition du système américain ATACMS Block 1 (d’une portée de 165 km, une ogive de 560 kg avec des sous-munitions, similaire à celle des Forces grecques).

Après le refus de coproduction des États-Unis, ils se sont tournés vers la Chine et d’autres pays, comme Israël et la France. Une première tentative a été le missile T-300 Kasirga (« cyclone/tornade ») de 300 mm de diamètre avec une ogive de 150 kg et une portée de 100 km, bien qu’avec une faible précision de ~1% (initialement non guidée), à la suite d’un transfert de technologie du CPMIEC chinois (copie du WS-1).

En plus de l’acquisition de 200 WS-1, les premières livraisons de T-300 ont été effectuées en 1998 et un total de 1300 unités ont été construites par Roketsan, équipant des systèmes de lance-roquettes multiples (MIP). Depuis lors, il y a eu des améliorations continues en matière de précision, de portée et de fiabilité. La dernière version TRG-300 Block III (également appelée Kaplan – « tigre ») a été introduite en 2016 et a une ogive de 105 kg et une portée de 120 km, tandis que la précision a été considérablement améliorée à 10 m CEP, avec l’aide d’une combinaison d’INS, de GPS et de GLONASS.

            Parallèlement aux missiles de classe 300 mm, le développement du plus grand missile balistique J-600T Yildirim (« foudre ») d‘un diamètre de 600 mm avait commencé, fruit de la coopération du Roketsan turc et des chinois CASIC et CPMIEC.

Il est basé sur le B611 chinois. Il dispose d’un moteur à combustible solide à un étage, d’une ogive de classe 1000 livres et d’un guidage inertiel, avec une portée de 150 km et un CEP de 150 m. Bien que des négociations aient été en cours depuis 1995 (apparemment en secret) et que le développement ait été en grande partie achevé depuis 2001, le système a été introduit pour la première fois en 2007

Peu de temps après, les exigences opérationnelles et les spécifications techniques du modèle suivant, initialement appelé Yildirim II, ont été définies. En 2017, le premier test a eu lieu, ainsi que son nom de Bora et Khan pour la version d’exportation, pour laquelle Roketsan déclare ce qui suit : gamme 280[2] km, ogive 470 kg (~1000 lb), guidage INS+GPS+GLONASS et précision de 10 m CEP.

La dernière caractéristique est peut-être la plus importante, car elle est d’une très grande précision, selon  la presse turque. Il y a des rapports qui mettent la portée de Bora à 400 km. Même si nous acceptons une estimation prudente de la portée maximale à 300-350 km, il est facile de voir que plusieurs unités de l’armée de l’air se trouvent à portée de Bora depuis les côtes turques.

Sa précision de 10 m CEP est suffisante pour causer des dommages importants aux pistes, gelant l’activité pendant une longue période de temps. Le missile Bora est lancé à partir d’un lanceur mobile, c’est-à-dire de n’importe où, ce qui rend pratiquement impossible sa détection à temps. Les livraisons sont terminées depuis la fin de l’année 2020. 

En 2022, le missile balistique Tayfun a été testé, qui a terminé son développement et est en phase de production de masse. Avec une portée de plus de 560 km (deux fois la portée nominale de Bora), il est évident qu’une très grande partie du territoire grec est couverte. Aucune information sur l’ogive n’a été publiée, il n’est donc pas exclu que le Tayfun soit essentiellement une version évoluée de Bora, avec plus de carburant pour la propulsion, au détriment de l’ogive. 

On estime que les efforts de la Turquie se poursuivront, car des informations et des vidéos ont émergé, au sujet d’un missile balistique plus grand appelé Cenk, ce qui signifie « g

Guerre », rompant avec la tradition des noms basés sur les événements météorologiques, dont la portée est estimée à plus de 1000 km. L’évolution du programme de missiles balistiques turcs est illustrée dans le tableau 2. 

            Nous assistons à un effort constant et à long terme, qui dure plusieurs décennies. Il convient de noter que, bien que dans la plupart des programmes, les Turcs soient tournés vers l’extérieur, faisant la publicité de leurs avancées, dans les programmes de missiles balistiques, il y a un secret particulier.

Par exemple, bien que leurs efforts aient commencé au milieu des années 90, avec divers pays comme mentionné, même jusqu’au milieu de la prochaine décennie, il n’y avait pas assez d’informations sur ce qui se passait.

Ainsi, eux-mêmes ont découvert l’existence des missiles WS-1/Kasirga lorsqu’en juin 2004, le ministre de la Défense nationale de l’époque, M. Spilios Spiliotopoulos, dans le cadre des mesures de confiance proposées, a inclus «την απομάκρυνση κινεζικών πυραύλων πυροβολικού μεγάλης εμβελείας από την Ίμβρο”. De même, le développement de Bora s’est déroulé en secret jusqu’à sa présentation et ses tests en 2017, un secret qui « montre que la Turquie a acquis les principes de la conduite de la recherche militaire tels qu’appliqués par les principaux producteurs d’armes mondiaux ».

Tableau 2 : Évolution du programme de missiles balistiques de la Turquie

Fusée AnnéePortée(km)CatégoriePoids (kg)Tête (kg)Comité des politiques de l’environnement (m)Statut
MGM-140A ATACMS Bloc 11998165LRM1673560*<250De service 
T-300 Kasirga1998100MIP**524150~1000De service
J-600Τ Lightning2001150LRM2100480<150De service
TRG-300 Kaplan/Blk III2016120MIP**585105<10De service 
Bora/Khan2017280LRM2500470<10De service 
Tayfun2022561SRBM??<5En production
CENK?>1000Le???En cours de développement
 

Les systèmes anti-balistiques et anti-aériens occidentaux modernes

            Un système typique de missiles antiaériens et balistiques (ci-après dénommé « système a/a ») comprend un radar organique qui détecte, identifie et suit les cibles, un centre de commandement de combat et un certain nombre de lanceurs, chacun doté d’un certain nombre de missiles intercepteurs prêts à être lancés.

Le missile intercepteur est lancé contre la cible et mis à jour via une liaison de données spéciale, jusqu’à ce que son propre radar prenne en charge le guidage terminal (le cas échéant). Le système est souvent connecté à un radar de surveillance à plus longue portée, qui fournit des indices, en particulier sur les missiles balistiques en approche, l’alerte et la préparation du système. En outre, un grand système antiaérien est combiné pour sa protection avec des systèmes plus petits, principalement pour contrer les missiles de croisière, les munitions itinérantes et les véhicules aériens sans pilote (UAV).

Un missile balistique est la cible la plus difficile en termes de défense aérienne, qui nécessite un système de missiles anti-balistiques approprié, car les avions de chasse ne peuvent rien faire contre lui. De toute évidence, la distance d’interception d’un missile balistique est beaucoup plus courte qu’un avion lent ou même un chasseur. Par conséquent, nous pouvons classer les objectifs possibles qu’un système doit atteindre dans les catégories suivantes :

a. Avions gros et lents, par exemple, avions de transport, Awacs, avions de ravitaillement en vol, avions de patrouille maritime : ces cibles ont une grande empreinte radar, alors qu’elles ne sont pas manœuvrables, ce qui autorise des portées de réponse maximales. De toute évidence, les plages nominales mentionnées par les fabricants des différents systèmes a/a se réfèrent à de telles cibles « faciles ». Cette catégorie comprend également les gros aéronefs sans pilote, qui ont une empreinte suffisante et ne manœuvrent pas. 

b. Avions de chasse : ils sont une cible beaucoup plus difficile, car ils ont une grande manœuvrabilité et disposent d’un système d’autoprotection, qui avertit de l’emplacement et du fonctionnement du système de l’avion et peut éventuellement interférer avec celui-ci, ainsi que le radar du missile intercepteur à venir. Il va sans dire que la distance à laquelle un système d’avion peut intercepter un chasseur est nettement réduite par rapport à un avion lent, car le missile doit disposer de réserves d’énergie cinétique suffisantes pour suivre les manœuvres de sa cible.

c. Les missiles de croisière : ils volent généralement à basse altitude, ne sont pas manœuvrables et se déplacent à une vitesse subsonique. Cette catégorie comprend également les munitions rôdeuses, telles que le désormais bien connu Shahed 136,  largement utilisé par la Russie.

La difficulté de les traiter réside dans leur détection, car ils volent sous l’horizon radar,  profitant du terrain. Une fois révélée, par n’importe quel radar ou capteur et pas nécessairement par le radar organique du système a/a, la réponse pourrait même être effectuée par un chasseur en patrouille. La distance de divulgation par rapport au radar du système a/a dépend de l’emplacement du système et de la géographie relative, de sorte qu’elle ne peut pas être estimée à l’avance et ne sera pas prise en compte dans cette étude.

d. Missiles balistiques : comme analysé, il s’agit de la catégorie de cible la plus difficile, car un missile balistique tombe presque verticalement et à très grande vitesse. Habituellement, un autre radar spécialisé est utilisé pour avertir le système et transmettre des informations sur la menace à venir, car le radar organique peut ne pas être en mesure de révéler la cible à temps et avoir le temps de l’activer et de lancer un missile contre elle.

La distance de réponse est beaucoup plus courte par rapport aux types de cibles mentionnés ci-dessus, car l’interception se fait en hauteur, tandis que le missile intercepteur doit maintenir des marges d’énergie cinétique très élevées et avoir une grande maniabilité. Bien entendu, le guidage doit être d’une précision conséquente afin qu’il puisse atteindre la cible. Il est à noter que, en particulier dans les plus grandes catégories de balistique (IRBM-ICBM), l’empreinte du missile balistique est utilisée pour décrire l’étendue du territoire protégé par un système anti-balistique. Dans la présente étude, qui concerne principalement les TBM-SRBM et les MRBM marginaux, l’utilisation de la portée horizontale sera maintenue. 

e. Petits aéronefs sans pilote (UA) : ils sont considérés comme une catégorie distincte car leur petite taille fournit une petite image radar, de sorte qu’ils ne peuvent être détectés qu’à une très courte distance. Bien sûr, cela n’a aucun sens de lancer un gros (et coûteux) missile intercepteur contre un ou plusieurs petits drones à faible coût. Cependant, un essaim de petits UA pourrait potentiellement détruire le système a/a, frappant, par exemple, l’antenne radar organique.

Ce risque renforce la nécessité de protéger un grand système a/a contre des systèmes a/a plus petits, qui pourraient assumer plus efficacement le rôle de lutte contre les UAS. Quoi qu’il en soit, cependant, les dommages que les petits drones pourraient causer sont limités (en raison de la très faible charge militaire), alors qu’il existe des limites claires concernant leur portée, de sorte que celles-ci sortent également du cadre de cette étude.

Ainsi, étant donné qu’il existe également des menaces qui ne peuvent être arrêtées (voir Oreshnik), on s’efforcera d’examiner l’aptitude à faire face aux menaces des catégories TBM-SRBM-MRBM et de comparer six systèmes ayant des propriétés antibalistiques. Plus précisément, en plus de la collecte et de l’enregistrement de données sur le missile intercepteur de chaque système, telles que la portée maximale de détection radar et l’engagement, la portée contre des chasseurs, ainsi que contre des missiles balistiques, sera évaluée avec les images appropriées, afin de faciliter la comparaison.

Ces données ont été consignées dans le tableau 3 et sont analysées ci-dessous. Pour chaque valeur du tableau 3, un lien correspondant vers la source à partir de laquelle cette valeur a été dérivée est fourni, tandis que les valeurs estimées sont indiquées en rouge, comme expliqué dans la description correspondante.

De plus, la figure 8 montre les portées des missiles et des radars des six systèmes, tandis que la figure 9 montre les portées des missiles sur une carte, en supposant que le système est situé à l’endroit indiqué dans l’application Google Maps comme « Ancienne base aérienne de Keratea » (l’emplacement n’est qu’indicatif, il y a une base abandonnée de l’armée de l’air).

Patriot PAC-2 armée grecque
Comparaison des systèmes anti-balistiques et anti-aériens en sources ouvertes 77

Figure 4 : Lanceur du système Patriot de l’armée de l’air (exposition à 114h, dans le cadre de la Journée du patronage de l’AP, 09-11-24).

1. Patriot PAC-2 GEM (Patriot Advanced Capability-2 Guidance Enhanced Missile) 

Le premier système d’avion à être examiné est le Patriot que l’armée de l’air grecque possède déjà, et en particulier le missile MIM-104D PAC-2 GEM de Raytheon. Ce missile est principalement anti-aérien, mais possède également des propriétés anti-balistiques limitées. La portée maximale du PAC-2 GEM est de 170 km, tandis que des sources ouvertes indiquent que la portée contre les chasseurs est de 110 km et contre les armes balistiques (TBM) à 20 km. 

Une mention spéciale doit être faite pour la couverture du radar organique, qui est la technologie AN/MPQ-65 PESA (Passive Electronically Scanned Array). Le radar est stable (sans balayage mécanique) et ne couvre pas 360°, seulement un secteur de 120°, bien qu’il puisse être tourné si nécessaire.

Il faut tenir compte du fait que dans les radars à balayage électronique, les performances de l’antenne diminuent à mesure que l’angle du faisceau par rapport à la perpendiculaire à la surface augmente de l’antenne. Ainsi, à un angle de 60° par rapport à l’axe, le gain de l’antenne tombe à environ 40%, tandis que la portée maximale à 63% (comme expliqué ici, p. 80).

Pour cette raison, le système Patriot effectue généralement des recherches dans un secteur de 90° , et si une cible est détecté, le suivi peut être étendu jusqu’à ±60°. Ainsi, la couverture du radar et du système a/a en général ne forme pas un arc circulaire mais diminue progressivement à mesure que l’angle par rapport à la perpendiculaire à la surface de l’antenne augmente. Enfin, il est à noter que le missile en question n’a pas de radar actif mais utilise la technologie Track Via Missile, qui présente certaines limites, car elle nécessite un contact constant du radar organique avec le missile intercepteur.

Par conséquent, bien que le système Patriot soit la norme du marché et qu’il soit utilisé par 19 pays, il est évident qu’il a certaines limites inhérentes, car il s’agit d’une conception des années 70 avec une remorque (et non d’un système automoteur) qui couvre jusqu’à 120° (et non 360°), avec tout ce que cela implique. Il a également un coût élevé, chaque fusée (dans la version GEM-T la plus moderne) atteignant 5,5 millions.  Il faut tenir compte de la forte demande de personnel pour son fonctionnement, car 90 personnes sont nécessaires pour chaque batterie.

PAC-3 MSE
Comparaison des systèmes anti-balistiques et anti-aériens en sources ouvertes 78

Figure 5 : Schéma de la fusée PAC-3 MSE (https://f35.com/content/dam/lockheed-martin/mfc/documents/pac-3/24-09790-iamd-pac-3-mse-partner-ppt–updates_r2.pdf)

2. Patriot PAC-3 MSE (amélioration du segment de missile) 

            Le second système est une évolution du premier, ainsi que du PAC-3 CRI (Cost Reduction Initiative), présentant des capacités anti-balistiques accrues. Le missile PAC-3 MSE est plus léger et de plus petit diamètre, ce qui permet à chaque lanceur d’avoir 16 missiles, contre 4 PAC-2 GEM. Dès lors, il n’a pas de grosse ogive, qui explose près de la cible, mais vise et frappe la cible, en utilisant son énergie cinétique.

Cependant, il conserve une petite ogive (8,2 kg) pour augmenter la létalité (en tant qu‘amplificateur de létalité), ainsi qu’à des fins d’autodestruction si nécessaire. On pense que le radar est l’AN/MPQ-65A amélioré avec la technologie AESA (Active Electronically Scanned Array), avec une portée portée portée à 190 km, bien que la limitation reste concernant l’augmentation des angles de faisceau. 

            Le PAC-3 MSE dispose d’un radar actif de haute précision fonctionnant dans la gamme de fréquences Ka, d’un moteur « à double impulsion » (accélérant dans une seconde phase, pour augmenter la distance), et dispose de capacités de manœuvre terminale accrues grâce à 180 petits moteurs de contrôle d’attitude (ACM, d’ Aerojet Rocketdyne) stationnés à l’avant de la fusée, comme le montre la figure 5. 

En conséquence, le PAC-3 MSE serait capable d’intercepter un missile balistique à une distance allant jusqu’à 60 km et à 36 km d’altitude, et peut faire face à une classe MRBM. En revanche, la portée contre des cibles aérodynamiques semble réduite par rapport au PAC-2 GEM, à un maximum de 120 km et 90 km contre les chasseurs.  

Le PAC-3 MSE est optimisé pour une utilisation anti-balistique, offrant une protection contre une empreinte TBM beaucoup plus grande. D’autre part, le coût est extrêmement élevé (plus de 8 millions de dollars chacun, tandis que d’autres rapports évaluent le coût à 9,7 millions de dollars), alors qu’il convient de noter qu’il est courant de lancer deux missiles contre un missile balistique, ce qui porte le coût à près de 20 millions de dollars par tir.

SAMP/T Mamba france
Comparaison des systèmes anti-balistiques et anti-aériens en sources ouvertes 79

Figure 6 : Lanceur du système SAMP/T a/a (https://eurosam.com/ground-systems/)

3. SAMP/T (Sol-Air Moyenne Portée/Terrestre) ASTER 30 Block 1 

            Le système franco-italien SAMP/T du consortium Eurosam  (MBDA et Thales) comprend le radar Arabel, un centre d’engagement avec les consoles nécessaires et 4 à 6 lanceurs verticaux automoteurs, avec 8 missiles Aster 30 Block 1 chacun. La France dispose de  8 systèmes SAMP/T (appelé Mamba dans les Forces Armées Françaises, de « Moyen de défense Anti-Missile Balistique et Aérobie »),  tandis que l’Italie 5 systèmes.

En 2013, Singapour a opté pour ce système. Selon diverses sources, elle s’est dotée de 2 batteries de 100 missiles Aster 30 chacune (on peut supposer une configuration typique avec 6 lanceurs de 8 missiles pour chaque batterie, avec deux charges), pour un coût total de 651 millions d’euros (d’une valeur actuelle d’un peu plus de 800 millions d’euros). Le Ground Master 200 de Thales (au lieu d’Arabel) aurait été choisi comme radar organique  .  tandis que le système a été interconnecté avec les radars AN/FPS-117 et Giraffe AMB.

            L’Aster 30 a été développé par Aérospatiale (aujourd’hui MBDA) en tant que missile intercepteur, en même temps que le plus petit Aster 15, qui est destiné principalement à l’autodéfense des navires. Le nom Aster vient de « Aérospatiale Terminale » mais aussi du grec « Astir ».

Il s’agit d’un missile intercepteur à deux étages très performant d’une portée de 120 km et d’une altitude maximale de 20 km, permettant de contrer une balistique de classe 600 km. En plus de la grande vitesse (Mach 4,5), l’Aster 30 est doté d’un système innovant de contrôle de la poussée directionnelle et de contrôle aérodynamique appelé PIF-PAF (PIlotage en Force – Pilotage Aérodynamique Fort), qui permet des manœuvres à forte charge et offre une  capacité Hit-to-Kill. En plus du SAMP/T, l’Aster 30 est utilisé par de nombreuses puissances navales, telles que celles de la France, de l’Italie, du Royaume-Uni, de la Grande-Bretagne, du Qatar et de la Marine grecque, car il sera l’armement principal des nouvelles frégates FDI. 

            Selon des sources ouvertes, la portée contre les chasseurs est estimée à 70 km et contre la balistique à environ 32 km, tandis que le système couvre 360°. Les performances du radar Arabel sont plutôt marginales, donc pour contrer la balistique, il faudra une interface avec un radar plus puissant, comme l’a fait Singapour. Le coût de l’Aster 30 B1 est estimé à près de 2,5 millions d’euros. la valeur d’aujourd’hui, en tenant compte des prix passés et de l’inflation. Enfin, il est à noter que chaque batterie SAMP/T a besoin d’un personnel de 14 à 20 personnes, contre 90 pour le Patriot.

            Récemment, dans le cadre de l’opération « Boucliers » en mer Rouge, la frégate française Alsace de type FREMM a détecté, engagé et abattu 3 missiles balistiques Houthis dont 3 Aster 30 en lancement séquentiel rapide (salve), ce qui a été le premier engagement en conditions réelles, mettant en évidence la capacité du système à abattre avec un tir par cible. Un engagement similaire a eu lieu un mois plus tard, avec le destroyer britannique HMS Diamond, qui a abattu un missile balistique antinavire, probablement de type Fateh-110, lancé depuis le Yémen, à l’aide d’un Aster 30. De nombreux UA houthis ont également été abattus dans des conditions réelles.

Aster Block 1NT
Figure 7 : Comparaison du faisceau radar d’Aster 30 B1 avec celui d’Aster 30 B1NT. La gamme de fréquences plus élevée Ka fournit un faisceau beaucoup plus étroit que Ku (https://www.navalnews.com/naval-news/2024/10/first-test-firing-of-new-french-italian-aster-30-b1-nt-surface-to-air-missile/)

4. SAMP/T NG (Nouvelle Génération) ASTER 30 Block 1 NT (Nouvelle Technologie)

            L’évolution du système de l’avion SAMP/T est le SAMP/T NG, qui est attendu en 2026 et sera basé sur le radar Ground Fire 300 de Thales, beaucoup plus performant pour la France, ou  sur le Kronos Grand Mobile High Power de Léonardo pour l’Italie. Le Ground Fire 300 est un radar AESA mobile, d’une portée de >350 km. Il couvre 360°, ainsi que 90° dans le plan vertical, ce qui signifie qu’il ne laisse aucun cône de silence au-dessus des radars. Le SAMP/T NG comprend une unité de commande et de contrôle pour chaque batterie composée de 6 TEL (Transporteur Érecteurs Lanceurs). 

            Le nouveau missile est l’Aster 30 Block 1 NT, avec une portée portée portée à 150 km et 25 km d’altitude. Il dispose d’un radar de haute précision dans la portée de fonctionnement Ka et peut contrer les missiles balistiques de classe 1500 km (MRBM), ainsi que les missiles hypersoniques. Son coût est augmenté en conséquence, estimé à 4,5 millions d’euros. Le premier test de l’Aster 30 B1NT a eu lieu le 08-10-24 et a été couronné de succès. 

            Il est à noter que le SAMP/T NG sera combiné avec d’autres systèmes antiaériens plus petits, tels que le VL MICA (Vertical Launch MICA, avec les missiles déjà déployés par l’Armée de l’air hellénique dans un lanceur vertical, pour la protection dans un rayon de 20 km), le MISTRAL (jusqu’à 8 km) et à l’avenir le VL MICA NG (jusqu’à 40 km), formant un système multicouche. Plus généralement,  On estime que le SAMP/T NG est un système intégré, doté d’une grande flexibilité et de grandes capacités pour faire face à toutes les menaces. 

Étant donné que les pays de fabrication du SAMP/T NG appartiennent à l’OTAN, il disposera de tous les protocoles OTAN requis pour s’interfacer avec le système de contrôle aérien grec (SAE), ainsi qu’avec le Patriot. Ces pays appartiennent également à l’Europe, avec toutes les conséquences positives que son choix entraînerait, dans le cadre de l’UE. Il ne faut pas oublier que les pays manufacturiers sont parmi les principaux créanciers du pays.  car ils détiennent une grande partie de la dette de la Grèce, participant au Mécanisme européen de stabilité.

            Il a été annoncé récemment que la France avait décidé d’acquérir 8 systèmes SAMP/T NG sur la Loi de Programmation 2024-2030, 12 à termes, tandis que l’Italie s’oriente vers 10 systèmes, sans donner d’autres détails de configuration ou de coût.

Tableau 3 Éléments des intercepteurs de missiles antiaériens et antibalistiques

 Missile RTX (Raytheo) PAC-2 GEMLockheed Martin PAC-3 MSEEurosam Aster 30 B1Eurosam Aster 30 B1 NTRafael / Raytheon StunnerIAI Barak ER
Longueur (m)5.35.34.94.94.65.8
Diametre (m)0.410.2550.180.180.350.227/0.35
Masse (kg)900312450450400400
Charge militaire (kg)90HTK 8.2HTK 15HTK 15HTK23 (?)
Portée (km)160120>120>15075150
Contre chasseurs110907087,55090
Contre TBM206032402535
Altitude (km)243620251530
Manœuvre (G)30>306060?50
Prux du missile (Million €/$)5.5 M$(GEM-T)8.3 M$2.5 M€4.5 M€1 M$?
Catégorie Cible (km)TBMMRBM6001500Hypersonic40-300500
Vitesse (Mach)3+>34.54.57,5 (?)>3
Senseurs & guidageCommand guidance with TVM, SAHKa band Radar,IMU, dual-pulse,ACMKu band Radar, INS, two-stage, Pif-PafKa band Radar, INS, two-stage,Pif-PafRadar+EO/IR, two-stage three-pulseINS/GPS, Radar,two-stage three-pulse
Systeme radarMPQ-65MPQ-65AArabelGroundFire 300ELM-2084ELM-2084 MMR, ELM-2311 C–MMR, ELM-2138M
BandeCCXSSS
Portée du radar(km)17019060 search, 120 focus350-400100 in FCR mode475
Utilisateurs19 pays16 paysFrance, Italie, UK, Singapour, Grèce…France, Italie, UK…Israël, Finlande.Israël, Inde, Maroc, Colombie, Azerbaïdjan, Chypre, Slovakie…
HTK: Hit to kill, TVM: Track Via Missile, SAH: Semi Active Homing, TBM: Tactical Ballistic Missile, MRBM: Medium-range ballistic missile, EO: Electro-Optical, INS: Inertial Navigation System, IMU: Inertial Measurement Unit, FCR: fire control radar.      Numbers in red font are estimated values.
Portée missiles anti-balsitiques
Comparaison des systèmes anti-balistiques et anti-aériens en sources ouvertes 80

Figure 8 : Estimation de la couverture des missiles intercepteurs de six systèmes de missiles anti-aériens-anti-balistiques. En rouge est la couverture estimée contre les missiles balistiques (TBM), en orange contre les avions de chasse et en jaune contre les avions longs et/ou lents, ce qui coïncide avec la portée maximale. Le blanc représente la couverture du radar organique du système a/a.

portée radar ABM
Comparaison des systèmes anti-balistiques et anti-aériens en sources ouvertes 81

Figure 9 : Couverture estimée des missiles intercepteurs de six systèmes anti-aériens-anti-balistiques, qui sont censés être situés sur l' »ancienne base aérienne de Keratea » (une base aérienne abandonnée). En rouge est la couverture estimée contre les missiles balistiques (TBM), en orange contre les avions de chasse et en jaune contre les avions de grande taille-lent. https://www.freemaptools.com/concentric-circles.htm.

Tamir iron dome
Comparaison des systèmes anti-balistiques et anti-aériens en sources ouvertes 82

Figure 10 : Lancement d’une roquette Tamir à partir d’un lanceur du système Dôme de fer (https://www.rafael.co.il/system/iron-dome/)

Rafael/Raytheon Iron Dome

            Le système Dôme de fer de Rafael est beaucoup plus petit et n’est en aucun cas comparable aux autres systèmes examinés dans cette étude. La raison en est de clarifier certains chiffres, de souligner l’importance de la portée du missile intercepteur et de souligner certains malentendus courants. 

            Iron Dome a été développé par l’Israélien Rafael en coopération avec l’américain Raytheon afin de faire face de la manière la plus économique possible aux roquettes et à toutes sortes de missiles, tels que les roquettes artisanales tirées par le Hamas contre Israël. Selon le fabricant, il a intercepté plus de 5 000 roquettes avec un taux de réussite de 90%. 

            Il convient de noter que peu d’informations sur le système sont fournies sur le site web de Rafael, laissant les autres sites web le présenter comme bon leur semble. Ainsi, dans la majorité des médias, nous lisons que le système en question « a une portée de 4 à 70 km ». Mais sur le site web de Raytheon, il est indiqué que le missile Iron Dome Tamir fait face à des roquettes, des obus d’artillerie,  mortiers et plus généralement « menaces lancées à des distances de 4 à 70 km », ce qui est bien sûr très différent.

D’autres sources rapportent que le missile Tamir a une longueur de 3 m, un diamètre de 0,16 m et un poids au lancement de 90 kg. Ces chiffres (et en particulier la longueur et le poids) se réfèrent au célèbre missile air-air AIM-9 Sidewinder de Raytheon, bien que ce dernier ait une section transversale légèrement plus petite (0,127 m). La dernière version de l’AIM-9X a une portée estimée à 20 km (« plus de dix miles »),  tandis que dans le système sol-air NASAMS, la portée de l’AIM-9X est limitée à 12 km. De toute évidence, il n’est pas possible pour deux missiles similaires, Tamir et AIM9X, d’avoir des performances aussi différentes.

Enfin, selon le site web de Raytheon, chaque batterie peut défendre une zone de près de 60 miles carrés. Si l’on considère que le système couvre un cercle d’une superficie de 60 miles carrés ou 155 km², alors le rayon de ce cercle est exactement de 7 km. Par conséquent, la portée du missile Tamir est estimée à 7 km (et non à 70 km),  Bien que dans certaines sources, une portée de 10 km soit mentionnée, à une altitude allant jusqu’à 3 km. 

portée iron Dome
Comparaison des systèmes anti-balistiques et anti-aériens en sources ouvertes 83

Figure 11 : Couverture estimée du missile Tamir du Dôme de Fer, qui serait situé sur l’« Ancienne Base Aérienne de Keratea » (il s’agit du petit cercle au SE d’Athènes). Il est évident que ce système offre une couverture très faible par rapport aux autres systèmes d’avions, alors qu’il n’offre pas une couverture substantielle contre les missiles balistiques. La référence constante des médias à Dôme de Fer signifie généralement « systèmes de défense aérienne » fait preuve d’ignorance, tout en se référant à un produit spécifique, affectant la concurrence (informelle).

Cela dit, il est établi que le Dôme de fer n’est pas d’une utilité particulière pour la Grèce, car il appartient à une très petite catégorie (il ne peut pas faire face à des tunneliers comme Yildirim ou Bora), alors que les roquettes ne sont pas censées être tirées à de telles distances.

Missile Stunner

Figure 12 : Le missile intercepteur Stunner du système Sling de David, avec son nez « delphinoïde » caractéristique, hébergeant un capteur électro-optique, ainsi qu’un radar (https://www.flightglobal.com/rafael-eyes-dolphin-head-nose-design-for-air-to-air-missiles/102269.article).

5. Rafael/Raytheon, La fronde de David

            Le système David’s Sling a été développé par Rafael en collaboration avec Raytheon, pour couvrir des distances moyennes et est opérationnel dans les forces armées israéliennes depuis 2017. Le missile intercepteur s’appelle Stunner et est de type Hit-to-kill, c’est-à-dire qu’il n’a pas d’ogive, mais tente de détruire la cible en la frappant.

Il s’agit d’une propulsion à deux étages et d’une propulsion à trois impulsions : peu de temps avant l’impact, le moteur-fusée est réactivé pour augmenter la vitesse. Il dispose de deux capteurs, un radar et un électro-optique (CCD/IR). Raytheon développe un missile intercepteur similaire appelé SkyCeptor, tandis que l’ensemble de l’effort vise à développer un missile intercepteur économique pour le système Patriot appelé PAAC-4 (Patriot Advanced Affordable Capability-4) qui coûtera 20% du PAC-3 MSE

Le système David’s Sling comprend une unité de lancement vertical avec 12 missiles Stunner, un radar de contrôle de tir ELM-2084 et un poste de commandement de combat. Il s’agit de la couche intermédiaire des défenses aériennes israéliennes et est conçu pour intercepter des menaces telles que les missiles balistiques et les croisières, les avions, les roquettes de gros calibre, les drones, etc.

Comme pour Iron Dome, le fabricant ne communique pas de données sur les performances de David’s Sling. Il y a donc une idée fausse similaire à celle de Tamir sur la portée du Stunner : la majorité des médias disent qu’il peut intercepter des menaces à une distance de 40-300 km, ce qui n’est probablement pas le cas, comme on l’expliquera.

On estime que la distance de 40 à 300 km se réfère à la catégorie de menace à laquelle Stunner est confronté, mais pas à la portée du missile intercepteur lui-même. Cependant, plusieurs sources s’accordent sur le poids au lancement de la fusée (400 kg), ainsi que sur son altitude maximale (15 km).

Il y a aussi une question quant à la vitesse maximale de Tamir, qui selon de nombreux sites Web est de Mach 7,5. Cette valeur semble exagérée, car aucun missile sol-air correspondant ou même missile air-air n’approche une telle vitesse, seulement deux missiles du système S-400 qui atteignent une vitesse de Mach 6. Par conséquent, en l’absence d’informations officielles et sur la base des performances de ces missiles, on estime que cette valeur se réfère également à la cible et non au Stunner.

Pour examiner la question, le tableau 4 a été créé, dans lequel les portées, les hauteurs maximales et les poids au lancement de divers missiles intercepteurs ont été enregistrés, sur la base de sources ouvertes et principalement sur les sites officiels des fabricants. La figure 14 montre un graphique des données dans le tableau ci-dessus, où chaque missile intercepteur est affiché avec son altitude et sa portée maximales, tandis qu’il est représenté comme une sphère dont la taille est proportionnelle à son poids.

La tendance à augmenter l’altitude maximale en fonction de la portée est évidente, ce qui est logique, car en fonction de l’énergie du moteur-fusée, la fusée peut aller plus haut et plus loin. Stunner, en particulier, apparaît deux fois, toutes deux à une altitude maximale de 15 km : une fois avec une portée de 75 km (« estimée ») et une fois avec 300 km (« revendiqué »).

Il est évident que le cas « revendiqué » est complètement en dehors de la tendance émergente, car il n’est pas possible qu’un missile d’une portée aussi longue n’atteigne que 15 km d’altitude. Cependant, la combinaison d’une altitude de 75 km et d’une portée de 15 km se situe dans la tendance générale du graphique, de sorte qu’elle est considérée comme une estimation raisonnable (« estimée »). Tous les missiles intercepteurs d’une portée supérieure à 150 km sont nettement plus lourds que les Stunner, car il n’existe aucun missile d’une portée de 300 km et d’un poids de seulement 400 kg.

Le radar organique du système est l’ELM-2084 d’Elta Systems, une filiale d’IAI (Israel Aerospace Industries), il fonctionne dans la gamme de fréquences S, est de technologie AESA et peut remplir les fonctions suivantes :

a. En tant que radar de surveillance, à une portée allant jusqu’à 475 km. Dans ce mode, le radar peut être tourné pour couvrir 360°.

b. En tant que radar de conduite de tir, couvrant 120° et 50° de hauteur, à une portée allant jusqu’à 100 km. Dans ce mode, il est utilisé par David’s Sling, guidant Stunner par liaison de données jusqu’à ce qu’il détecte la cible avec ses propres capteurs.

            Par conséquent, il est établi que la couverture radar pour la lutte contre les tirs peut atteindre 100 km, alors que selon le raisonnement exposé ci-dessus, la portée maximale du Stunner est de 75 km, comme indiqué sur certains sites Web. Par conséquent, à titre d’estimation approximative et proportionnellement aux systèmes mentionnés ci-dessus, la portée contre les chasseurs est estimée à 50 km et celle contre le tunnelier à 25 km. Ces valeurs estimées ont été inscrites en rouge dans le tableau 3. 

            Le Sling de David sert en Israël, où il couvre la couche intermédiaire au-dessus du Dôme de fer et sous les systèmes de missiles anti-balistiques Arrow 2 et 3. Il a un succès limité à l’exportation, car il n’a été acheté qu’à la Finlande (345 millions de dollars d’approvisionnement). Enfin,  la Roumanie a convenu il y a deux ans avec Raytheon de commencer la coproduction de missiles intercepteurs SkyCeptor.  le premier étant disponible en 2026.

Barak-ER
Comparaison des systèmes anti-balistiques et anti-aériens en sources ouvertes 84

Figure 13 : Lancement du missile intercepteur Barak ER (https://www.iai.co.il/p/barak-er).

6. IAI Barak MX avec fusée Barak ER

Le système d’avion Barak MX a été développé par l’IAI israélien en coopération avec l’Inde, sous le nom de Barak 8 pour une utilisation navale, qui à son tour était basé sur le Barak 1. Le Barak MX exploite trois missiles intercepteurs, le MR d’une portée de 35 km, le LR d’une portée de 70 km et l’ER de 150 km. L’analyse ci-dessous se concentrera sur ce dernier, car c’est le seul à avoir des propriétés anti-balistiques. 

Le missile intercepteur Barak ER est lancé verticalement à partir d’un lanceur à 8 positions, couvrant 360°. Il a une portée de 150 km et 30 km de hauteur. Il est également à propulsion à deux étages et « à trois impulsions », capable de manœuvres de charge jusqu’à 50 G, selon le fabricant. Il dispose d’un capteur radar et peut faire face à diverses menaces, notamment TBM, avec une ogive explosive pesant plus de 20 kg. Le système peut s’appuyer sur une gamme de radars, tels que l’ELM-2084 MMR, l’ELM-2311 C-MMR et l’ELM-2138M. 

Sur la base de la portée maximale de 150 km et proportionnellement aux systèmes mentionnés ci-dessus (en particulier l’Aster 30 B1 NT, avec lequel il a des performances et un poids similaires), la portée contre les avions de chasse est estimée à 90 km et contre les missiles balistiques à 35 km. Cette valeur est réduite par rapport aux 40 km de l’Aster 30 B1 NT,  car le Barak ER, en dehors de la réaccélération, ne semble pas avoir de système de manœuvre terminal spécial, comme l’ACM du Patriot PAC-3 MSE ou le  système Pif-Paf  de l’Aster 30.

Le système Barak MX a été acheté au Maroc (500 millions de dollars), récemment installé à Chypre et commandé à la Slovaquie (560 millions d’euros). Dans les cas ci-dessus, aucune donnée de configuration n’a été divulguée, il n’est donc pas possible d’estimer le coût du système ou, dans ce cas, du missile Barak ER. De plus, comme Barak 8 sert en Inde, l’Azerbaïdjan et Israël, où elle équipe quelques corvettes. 

Par rapport au Stunner de David’s Sling, on estime que le Barak ER est un missile intercepteur plus performant, couvrant deux fois la distance et l’altitude. Bien sûr, il s’agit d’un nouveau système, qui a effectué un tir d’essai en 2021, détruisant le missile balistique cible à une distance de 26 km et à une altitude de 10 km. Enfin, il convient de garder à l’esprit qu’Israël n’est pas un pays membre de l’OTAN. Par conséquent, dans le cas où un système israélien serait choisi, une entreprise appropriée devrait être impliquée, afin d’interconnecter le système a/a avec SAE.

Interceptor missileMax. Range (km)Altitude (km)Weight (kg)Speed(Mach)
Iron Dome Tamir73902,2
Tor-M11261672,5
Crotale Mk3 VT1158763,5
VL MICA2091124
Aster 1530133103
CAMM-ER45101603
ESSM Block 250142804
David’s Sling Stunner (estimated)75154007,5 (?)
Aster 30 B1120204504,5
S-300 48Ν6Ε1202718005,5
S-400 9M96120304203
Patriot PAC-3 MSE120363154
Aster 30 B1 NT150254504,5
Barak ER150304003
Patriot PAC-2 GEM160249003,5
SM-2 Block III167207083,5
S-400 48N6E22002718356
S-400 48N6E32402718356
David’s Sling Stunner (claimed)300154007,5 (?)
S-400 40N6E3803018933,5

Tableau 4 : Portées, altitudes maximales, masses de lancement et vitesses des missiles intercepteurs

Systèmes anti-aériens et anti-balistiques
Comparaison des systèmes anti-balistiques et anti-aériens en sources ouvertes 85

Figure 14 : Graphique de l’altitude et de la portée maximales de divers missiles intercepteurs. Chaque missile est représenté sous la forme d’une sphère dont la taille est proportionnelle au poids au lancement.

Conclusion

Les Anglo-Saxons (réalistes) ont une phrase qui dit : « N’apportez jamais un couteau à une fusillade ». C’est-à-dire toujours être correctement équipé, en fonction de la course qui se déroule. La bataille, bien sûr, aura lieu, que vous soyez équipé ou non. Si l’on replace cette phrase dans le contexte que nous envisageons, nous dirions : « ne venez pas avec des missiles antiaériens à courte portée contre des missiles balistiques tactiques ». Cela n’a tout simplement pas de sens.

Nombreux sont ceux qui persistent à ignorer la question des missiles balistiques, croyant qu’ils ne constituent pas une menace sérieuse, qu’ils n’ont pas la précision requise ou qu’ils ne nous (ndrl : les grecs) concernent pas en général, pour une raison subtile. Que nous en soyons conscients ou non, la menace en question est réelle, « elle est arrivée sur un théâtre proche » et elle est difficile à gérer.

Les puissants chasseurs sont complètement impuissants face à un missile balistique venant en sens inverse, tandis qu’une frappe sur une piste d’atterrissage d’une escadre de combat rendrait l’aérodrome inopérant, au moins pour un certain temps, en plus de l’impact psychologique sur le personnel. 

            Pour faire face aux armes balistiques, il est nécessaire de disposer de radars d’alerte précoce basés au sol, qui ont bien sûr une fonction similaire. Ensuite, des systèmes de missiles anti-balistiques similaires avec de puissants missiles intercepteurs sont nécessaires.

Le coût d’une batterie typique, composée d’un radar organique, d’un centre de commandement et de contrôle et de quelques lanceurs, avec un nombre suffisant de missiles intercepteurs, s’élève à plusieurs centaines de millions d’euros, alors que le dôme de couverture est fini (de l’ordre de quelques dizaines de kilomètres).

Cependant, il est nécessaire de protéger des cibles vitales, telles que les stations navales, les centrales électriques, les raffineries, les barrages, les grands centres urbains, ainsi que les principales escadres de combat de l’armée de l’air, en tant qu’infrastructure principale pour lancer une contre-attaque.

En aucun cas, il n’y a de dômes impénétrables, tandis que la protection fournie par un système anti-balistique est nettement réduite par rapport à la couverture contre les chasseurs et autres cibles aérodynamiques. Le défenseur doit être prêt à accepter les pertes de tout missile pénétrant dans n’importe quel dôme. 

Compte tenu du fait qu’aucun match n’a été remporté par la seule défense, il est évident qu’en plus de la mise au point d’une capacité antibalistique fiable et même avant cela, les mesures nécessaires devraient être prises en vue d’acquérir des capacités offensives similaires.

Par conséquent, l’acquisition et le déploiement de missiles balistiques puissants dotés d’une ogive suffisante et d’une portée d’au moins 400 km (SRBM) devraient être une priorité absolue ;  si possible par la coproduction dans l’industrie nationale de la défense, assurant une dissuasion crédible et assurant la paix et la prospérité dans la région. À moins que nous ne voulions prendre le risque, bien sûr en prenant nos responsabilités vis-à-vis des générations futures.

Remarque : tout ce qui précède est basé sur des sources et des publications ouvertes. Il s’agit d’opinions et d’évaluations personnelles de l’auteur et n’expriment pas nécessairement l’Académie de l’armée de l’air hellénique ou l’armée de l’air.


[1] Le terme « missile » est considéré comme plus approprié que le terme plus général « missile » ou « missile guidé », étant donné que presque tous les missiles balistiques sont basés sur un moteur-fusée. Plus généralement, le terme « missile » est utilisé dans le texte avec une interprétation large d’un missile automoteur, qu’il soit propulsé par un moteur-fusée ou un turbopropulseur : https://www.britannica.com/technology/missile.

[2] Il est rappelé que la Turquie est signataire du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires MTCR – Régime de contrôle de la technologie des missiles, qui impose certaines restrictions à la vente à des États tiers de missiles et d’armes en général, qui ont plus de 500 kg d’ogive et une portée de plus de 300 km.  D’où la portée maximale de 280 km. D’autre part, le Traité MTCR ne limite pas le pays de production lui-même. Par conséquent, quoi que le voisin crée, il peut l’utiliser à n’importe quelle distance qu’il souhaite.

Konstantinos Ch. Zikidis

Personnel enseignant militaire de l’Académie de l’armée de l’air hellénique – PhD NTUA

La Marine chinoise s’engage-t-elle dans une production intensive de porte-avions ?

En à peine plus de dix ans, la Marine chinoise et son industrie navale, ont réalisé d’immenses progrès en matière de porte-avions, qu’il s’agisse de les concevoir, de les construire et de les mettre en œuvre.

Même s’il leur reste des progrès à faire, pour atteindre le niveau de l’US Navy dans ce domaine, le pas à franchir semble de rétrécir d’années en années, et pourrait bien encore se réduire, dans les mois et années à venir.

En effet, si l’on connaissait déjà l’extraordinaire production des chantiers navals chinois, en matière de frégates, destroyers et croiseurs, des affirmations récentes indiquent que Pékin s’apprêterait à faire de même, pour ce qui concerne la production de porte-avions, en divisant sa production sur deux chantiers navals, l’un pour les porte-avions conventionnels, l’autre pour les navires à propulsion nucléaire.

Rien ne permet, aujourd’hui, de corroborer ces affirmations, émanant de la presse chinoise. Rien, sauf l’ensemble du contexte qui entoure le domaine aéronaval dans le pays, qui semble à présent parfaitement prêt pour franchir une nouvelle étape, afin de faire de la Marine chinoise, une force navale équivalente ou supérieure à l’US Navy, et ses 12 porte-avions nucléaires, en 2049.

Les avancées technologiques et capacitaires de la Marine chinoise et de l’industrie navale du pays, en matière de porte-avions

Lors de la livraison de son premier porte-avions, le CV-16 Liaoning, en 2013, une coque de classe Kuznetzov soviétique acquise auprès de l’Ukraine, et reconstruite en Chine, la Marine chinoise n’avait, pour ainsi dire, aucune expérience en matière d’aviation embarquée, ou d’utilisation de porte-avions.

Marine chinoise CV16 Liaoning
le CV16 Liaoning et son groupe aérien embarqué

En outre, il semble qu’à l’exception de quelques cas particuliers, celle-ci n’a obtenu aucun soutien extérieur dans ce domaine. Pour autant, en une décennie de temps, elle est parvenue à faire sienne une grande partie des technologies dans le domaine naval comme aéronautique, à former ses personnels et à les entrainer dans des scénarios de plus en plus riches et complexes, de sorte qu’elle pourrait, dans un avenir proche, faire jeu égal avec l’US Navy, la Marine nationale et la Royal Navy, dans ce domaine jusqu’ici exclusif et limité.

Les essais du porte-avions CV-18 Fujian et les qualifications du CV-16 Liaoning et CV-17 Shandong

En effet, si les premières années du Liaoning, puis du Shandong, furent essentiellement employées pour former les pilotes, et entrainer les équipages aux manœuvres aviation de jour comme de nuit, depuis le début de la décennie, les opérations et entrainements mettant en œuvre ces deux navires, sont bien plus élaborées.

Ainsi, ces dernières années, les deux porte-avions chinois et leurs groupes aériens embarqués respectifs, ont obtenu les qualifications jour/nuit et tout temps, tout en réalisant des missions de plus en plus variées, bien au-delà de la défense aérienne et de la frappe navale, initialement visées.

Ainsi, lors du quatrième trimestre 2024, les deux porte-avions chinois ont mené une opération conjointe, alors que le Liaoning, pour la première fois, participait à un exercice de blocus de Taïwan, réalisant pour l’occasion plusieurs dizaines de sorties chaque jour.

Dans le même temps, le troisième porte-avions chinois, le CV-18 Fujian, qui a entamé ses essais à la mer à la fin du printemps 2024, a multiplié les sorties d’essais, revenant de la dernière avec de nombreuses traces d’appontage autour des brins d’arrêt, indiquant que de nombreuses manœuvres de touch & go avaient été réalisées.

Porte-avions de la Marine chinoise Fujian CV18
Le CV18 Fujian lors de ses essais à la mer.

Il faudra attendre que les premières flottilles équipées de J-15T, la version évoluée du J-15 spécialement équipée pour employer les catapultes électromagnétiques du Fujian, ou de J-35, le nouveau chasseur furtif de la Marine chinoise, soient opérationnelles, pour que le navire puisse entrer en service, probablement au deuxième semestre 2025, ou au premier semestre 2026.

L’arrivée de nouveaux escorteurs et des sous-marins nucléaire

Concomitamment aux progrès et avancées réalisées dans la construction et la mise en œuvre des porte-avions, la Marine chinoise continue d’admettre au service un nombre record de grands escorteurs hauturiers. Ainsi, 2024 aura vu le lancement d’un nouveau croiseur Type 055, de trois destroyers Type 052DL, et de trois frégates Type 054A/B, alors que quatre croiseurs, cinq destroyers et au moins quatre frégates sont à différents stades d’assemblages, dans les chantiers navals chinois.

Toujours en 2024, certains rapports font échos de la livraison des deux premiers sous-marins nucléaires d’attaque Type 09IIIb (ou 09V selon les sources), à la Marine chinoise, alors que le site industriel de Bohaï, spécialisé dans la construction de sous-marins à propulsion nucléaire, a subi une profonde rénovation et extension ces dernières années.

Ce faisant, les capacités d’escorte antiaérienne, anti-surface et anti-sous-marine, des porte-avions chinois, évoluent à présent très rapidement, avec des escorteurs et des sous-marins suffisamment rapides pour accompagner ce type de navire, et suffisamment armés pour les protéger.

J-35, J-15D, KJ-600, J-50… : le groupe aérien embarqué chinois se calque sur celui de l’US Navy

Enfin, comme ce fut le cas pour le premier chasseur embarqué chinois, le J-15, une évolution d’un Su-33 acheté d’occasion auprès de l’Ukraine, mais reconstruit aux normes chinoises, un nouveau groupe aérien embarqué s’apprête à entrer en service au sein de la Marine chinoise, au même moment que le Fujian.

J-15T salon de Zhuhai 2024
J-15T lors de la démonstration en vol au salon aéronautique de Zhuhai 2024.

Celui-ci reproduit l’architecture des groupes aériens de l’US Navy, avec un chasseur de génération 4.5 polyvalent, le J-15T (équivalent du F/A-18 E/F Super Hornet), un avion de guerre électronique, le J-15D (équivalent à l’EA-18G Growler), un avion d’alerte aérienne avancée, le KJ-600 (très proche du E-2D Hawkeye), et un chasseur polyvalent du 5ᵉ génération, le J-35, comparable au F-35C.

Il semblerait, également, que des drones embarqués soient développés, alors que certains spécialistes chinois estiment que le second chasseur de nouvelle génération, observé le 26 décembre 2024, pour l’heure baptisé J-50 par la presse, serait une réponse au F/A-XX de 6ᵉ génération de l’US Navy.

Deux chantiers navals pour construire simultanément des porte-avions conventionnels et nucléaires ?

C’est dans ce contexte qu’est intervenue une déclaration pour le moins intéressante, venue de la part du spécialiste défense du site d’information chinois guancha.cn. Selon ses dires, il semblerait que la production chinoise de porte-avions soit sur le point de très sensiblement accélérer, grâce la production simultanée, sur deux chantiers navals différents, de porte-avions à propulsion conventionnelle et à propulsion nucléaire.

Concrètement, le chroniqueur a indiqué que les porte-avions 004 et 005, des sister-ships potentiellement améliorés du Fujian, seront réalisés par les chantiers navals Jiangnan, qui ont déjà construit le premier navire de la classe pour la Marine chinoise.

Dans le même temps, une nouvelle classe de porte-avions, cette fois à propulsion nucléaire, serait construite par les chantiers navals de Dalian, qui avaient construit le Liaoning et le Fujian.

Shandong porte-avions marine chinoise
Le CV17 Shandong à quai.

Pour l’heure, rien ne permet de confirmer les affirmations avancées ici. Toutefois, en mars 2024, des officiels militaires chinois avaient confirmé, devant les parlementaires du pays, que la conception du 4ᵉ porte-avions chinois s’était faite sans accrocs, et que la nature de la propulsion, nucléaire ou conventionnelle, serait confirmée prochainement.

En outre, si la production du Fujian a débuté, selon les informations disponibles, autour de 2020, les premiers clichés satellites confirmant cela, ne sont apparus que 18 mois plus tard. Il n’est donc pas surprenant qu’aucune construction spécifique du ou des nouveaux porte-avions chinois a été observé, tout juste un an après le début de celle-ci.

6 porte-avions chinois en 2032-2033, une affirmation cohérente avec l’évolution de la Marine chinoise

Surtout, les affirmations faites, semblent parfaitement s’intégrer dans l’évolution constatée de la Marine chinoise, et de ses moyens industriels et technologiques. Ainsi, si celle-ci entend bel et bien disposer d’autant, voire davantage de grands porte-avions opérationnels, que l’US Navy, à horizon 2049, comme répété par Xi Jinping, elle devra produire au moins cinq grands porte-avions par décennie, à partir de 2025.

Ce faisant, s’appuyer sur deux grands chantiers navals, l’un produisant des classes Fujian, l’autre des navires à propulsion nucléaire, représente une approche industrielle raisonnable, sachant que la conception et les essais de la version nucléaire, n’interviendront très probablement pas avant la fin de la décennie.

Premier exercice double porte-avions chinois
Le Liaoning et le Shandong lors d’un exercice à double pont en ectobre 2024.

En d’autres termes, sur la période 2025-2035, produire trois porte-avions conventionnels, et deux à propulsion nucléaire, constitue un objectif certes très ambitieux, mais réaliste, pour peu qu’il s’appuie effectivement sur deux chantiers navals distincts, tous deux ayant par ailleurs, fait la démonstration de leurs compétences dans ce domaine.

En outre, cette approche permet de ne convertir qu’un unique chantier naval à la procédure nucléaire, ce qui permet de réaliser d’importants gains de temps et de moyens. À ce sujet, En novembre dernier, l’Associated Press révélait que la Chine était parvenue à concevoir et faire fonctionner un prototype de réacteur nucléaire spécialement conçu pour embarquer à bord de grandes unités de surface, comme les porte-avions.

Enfin, la production d’escorteurs et de sous-marins nucléaires d’attaque, par les chantiers navals du pays, semblent bien conformes à une trajectoire de dépassement des moyens de l’US Navy dans ce domaine à moyen terme, alors qu’une nouvelle génération d’avions embarqués est apparue, et que la génération suivante semble déjà se profiler.

Tout ceci permettra à la Marine chinoise de mettre en œuvre un plus grand nombre de porte-avions, selon le calendrier imposé par Xi Jinping, pour en faire la plus puissante force navale de la planète, à horizon 2049, et le centenaire de la création de la république Populaire de Chine.

Une trajectoire industrielle et militaire hors de portée des États-Unis ?

La trajectoire qui se dessine, dans ce domaine, a de quoi inquiéter l’occident, et plus particulièrement l’US Navy. En effet, celle-ci ne produit, aujourd’hui, que deux destroyers et une frégate par an, et un porte-avions tous les cinq ans, soit un tempo de production moitié moindre de celui de la Chine.

construction uss kennedy
Construction de l’USS Kennedy, second navire de la classe Ford.

Pour l’heure, avec 11 porte-avions nucléaires, 72 destroyers et 49 sous-marins d’attaque, l’US Navy conserve l’avantage numérique sur la Marine chinoise, et devrait le conserver au moins jusqu’à la fin de la décennie 2030.

Toutefois, la comparaison des chiffres globaux est trompeuse, pour évaluer les rapports de forces. D’abord, la Marine chinoise concentre presque l’ensemble de moyens dans le Pacifique, alors que la flotte indopacifique américaine, elle, n’aligne que la moitié de l’inventaire de la flotte américaine, le reste étant positionné dans l’Atlantique, en Méditerranée, dans l’océan Indien et au Moyen-Orient.

En outre, la production industrielle chinoise offre à l’APL une résilience et une capacité de régénération, face à une éventuelle attrition, très supérieure à celle de l’US Navy aujourd’hui. D’autre part, les chantiers navals chinois disposent, sans le moindre doute, des moyens pour augmenter, au besoin, leurs cadences de production, ce qui semble hors de portée, aujourd’hui au moins, des chantiers navals américains, soumis à d’importantes tensions en matière d’infrastructures et de potentiel RH.

Enfin, si, en 2049, les flottes chinoises et américaines seront bel et bien de force égale, au-delà, la Marine chinoise disposera d’une trajectoire irrattrapable, vis-à-vis de l’US Navy, si elle décidait de poursuivre son effort encore dix ans, avec 17 porte-avions contre 12.

Ce faisant, la Marine chinoise n’imposerait à ses navires qu’une durée de vie de trente ans, contre quarante-cinq à cinquante, pour les Nimitz et les Ford américains, ce qui pourrait bien garantir une meilleure disponibilité.

Conclusion

On le voit, si aucune observation indépendante permet d’accréditer les affirmations selon lesquelles la production de porte-avions chinois allait se repartir sur deux chantiers navals, l’un spécialisé dans la propulsion conventionnelle, l’autre dans le nucléaire, on comprend que cette affirmation s’inscrit parfaitement dans le cadre connu de l’évolution de la Marine chinoise, pour les 25 années à venir.

porte-avions chinois Fujian
Vue d’artiste du Fujian et de son groupe aérien embarqué complet composé du J-15T, de J-35, de J-15D et de KJ-600 (au catapultage).

Si tel était le cas, cela constituerait un nouveau sujet d’inquiétude pour l’US Navy, elle qui peine à retrouver l’efficacité industrielle qui fut à l’origine de sa puissance incontestée sur les océans, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Au-delà de la dimension symbolique que représente la production des plus puissants navires militaires jamais construits, la transformation de la domination industrielle dans ce domaine, pourrait bien transformer avec elle, la réalité du rapport de force mondial, d’autant que si la Chine n’a aucun allié doté de porte-avions sur lequel s’appuyer, les États-Unis ne peuvent s’appuyer que sur un nombre restreint d’entre eux, n’alignant au mieux qu’un ou deux navires de ce type, souvent bien loin d’égaler, en capacité, les navires américains et les futurs navires chinois.

Dès lors, si ces affirmations venaient à être confirmées, on peut penser que leur effet, sur la construction navale américaine et l’US Navy, sera comparable au choc que fut l’observation des deux chasseurs chinois de nouvelle génération en vol fin décembre. Reste à voir comment les américains, et plus globalement les occidentaux, réagiront à cela, si tant est qu’ils y réagissent. Ce qui n’est pas gagné d’avance…

La Chine aurait développé un canon à micro-ondes de 1 GW, reproduisant une EMP nucléaire.

Ces dernières années, deux domaines technologiques ont connu une progression très rapide, au sein des armées mondiales. Les drones, d’une part, avec l’ensemble des technologies rattachées, qui interviennent, à présent, à presque tous les niveaux de l’engagement militaire, qu’il soit aérien, terrestre, de surface ou sous-marin.

Le spatial, d’autre part, devenu de plus indispensable pour les communications, le transfert de données, la collecte de renseignement et, dans un avenir proche, pour le ciblage de précision.

La progression rapide de ces domaines a donné l’illusion qu’ensemble, ces technologies pourront, dans un avenir proche, se substituer à certains des piliers technologiques de l’action militaire moderne, comme les chars et véhicules blindés, les aéronefs pilotés, et les navires et sous-marins dotés d’équipage.

Toutefois, on voit à présent des technologies émerger, conçues spécialement pour contrer ces nouveaux équipements. À ce sujet, la Chine n’est pas en retard, bien au contraire. On sait, depuis plusieurs années, qu’elle développe activement des armes à énergie dirigée, laser à haute énergie ou canon à micro-onde, des solutions de guerre électronique, et des intercepteurs cinétiques, pour se protéger des drones, et pour neutraliser les satellites adverses.

Il y a quelques jours, des scientifiques chinois ont dévoilé les résultats des essais d’une arme de ce type, un canon à micro-ondes d’une puissance telle, qu’il reproduirait, localement, le champ électromagnétique engendré par une explosion nucléaire exo-atmosphérique, pour détruire drones et même satellites adverses.

L’illusion du grand remplacement des armes modernes par les drones

Il est évident que les drones, sous toutes les formes et fonctions que cette désignation globale peut recouvrir, sont appelés à prendre une place croissance dans l’arsenal technologique des armées mondiales.

Drones magura
Les drones navals ukrainiens ont pris de vitesse la flotte de la mer Noire russe, incapable de s’adapter à ce type de menace pendant plusieurs années.

Ceux-ci permettent, en effet, d’accroitre sensiblement la présence des forces, qu’il s’agisse de transporter des senseurs, ou de mettre en œuvre des munitions, sur tout le spectre des mediums (aérien, terrestre, naval, sous-marin, spatial).

Comme toutes les technologies militaires émergentes, les drones ont obtenu des résultats spectaculaires lors de leur apparition, en Ukraine, dans le Haut-Karabagh, ou encore au Moyen-Orient, pour ne parler que des conflits les plus récents. Ainsi, en septembre 2023, le First Sea Lord de la Royal Navy, l’Amiral Ben Key, qualifia l’arrivée des drones de surface ukrainiens en mer Noire, de « moment Dreadnought », en référence de l’arrivée des premiers croiseurs cuirassers à l’aube de XXe siècle.

Dès lors, certains, comme Elon Musk, se sont précipités pour annoncer la fin des avions de combat, des chars, ou des navires de surface, tous bientôt remplacés par des drones, à tous les échelons de l’action militaire.

Ce biais est parfaitement connu des militaires. En effet, à chaque introduction d’une nouvelle technologie offensive, certains en concluent qu’elles entraineront la fin de leur cible, ou de ce qu’elle remplace.

C’est ainsi que dans la seconde moitié des années 40, Washington était persuadé que les conflits conventionnels disparaitraient, en raison de l’arrivée de la bombe A. Les dirigeants américains étaient aussi certains que l’Union Soviétique ne se doterait pas de cette arme avant 1970, et les armées US subirent alors une violente cure d’amaigrissement. Celle-ci prit fin en 1949, avec le premier essai nucléaire russe, puis en 1950, avec le début de la guerre de Corée.

CV-18 Fujian porte-avions chinois
En dépit de l’arrivée des missiles hypersoniques, jamais le nombre de programmes de porte-avions n’aura été aussi élevé dans le Monde, depuis les années 70.

Dans les années 50, l’arrivée des missiles sol-air devait sonner la fin de l’aviation tactique, que l’on jugeait bien trop vulnérable à ces nouvelles menaces. À la fin des années 60, après la Guerre des 6 jours de 1967, ce fut l’arrivée des premiers missiles antichars AT-2 soviétiques, qui devait sonner le glas des chars de combat, et des blindés.

Beaucoup plus récemment, à la fin des années 2010, l’arrivée des missiles antinavires hypersoniques, fut interprétée par certains, comme l’irrémédiable disparition des porte-avions et porte-hélicoptères, jugés bien trop vulnérables à ce type de menaces, pour conserver un rôle opérationnel significatif.

Au final, aujourd’hui, il y a davantage de programmes de construction de porte-avions dans le monde (États-Unis, Chine, France, Inde, Turquie), qu’il y en eu simultanément ces 50 dernières années. Les avions de combat tactique continuent, eux, de représenter une composante essentielle de la puissance de feu des armées, et les européens ont commandé plus de chars lourds, ces 5 dernières années, que sur les 30 années précédentes.

ET pour cause ! Concomitamment à l’arrivée de ces menaces mortelles, ont été développées des parades pour s’en protéger, sans que rien permette, à ce jour, de se substituer efficacement à chacun de ces équipements.

Un canon à micro-ondes de 1 GW, capable de reproduire une EMP nucléaire locale

C’est également ce qui se produit, à présent, vis-à-vis de la menace que représentent les drones, ainsi que contre la menace spatiale. Que ce soit aux États-Unis, en Europe ou en Russie, de nombreuses entreprises développement, ci des lasers à haute énergie, là des systèmes de guerre électronique et cyber, ainsi que plusieurs solutions d’artillerie et de missiles, précisément pour neutraliser cette menace, dans sa grande diversité.

impulsion electro-magnétique nucléaire
Ue arme nucléaire explosant au dessus de l’atmosphère va générer une impulsion electromagnétique de 50 à 200,000 V/m, detruisant tous les equipements electroniques non protégés sur un large périmetre.

Dans ce domaine, les chinois viennent de dévoiler les résultats obtenus par un nouveau système anti-drone de forte puissance, susceptible de détruire des drones, mais également d’endommager des satellites.

Avant toute chose, il convient de rappeler qu’ici, les seuls éléments disponibles pour confirmer l’existence de ce nouveau système, ainsi que ses performances, sont des articles publiés par les scientifiques chinois et repris par la presse nationale. Il faut donc faire preuve d’une certaine réserve, dans l’interprétation des informations transmises.

Concrètement, le nouveau système antidrone chinois serait un canon à micro-ondes de très forte puissance, puisqu’atteignant une puissance de 1 GW, et capable de générer un champ magnétique projeté de 80,000 v/m, proche des impulsions obtenues par une explosion nucléaire exoatmosphérique, générant une EMP de 50,000 à 200,000 v/m.

Ce faisant, le système chinois, conçu par ailleurs pour être suffisamment compact pour être mobile, selon la presse chinoise, serait capable de projeter avec précision un rayonnement comparable à une EMP, capable de détruire les composants électroniques des drones évoluant dans la partie de l’espace aérien visé.

5000 tirs consécutifs enregistrés

Toutefois, la plus importante avancée technologique, mise en avant par les scientifiques chinois, dans ce programme, ne concerne pas la puissance du dispositif, mais la résistance de ce nouveau canon à micro-onde, à ses propres impulsions.

canon à micro-ondes chine
Visuel d’illusion du système de diviseur energetique employé par le nouveau canon à micro-ondes chinois.

En effet, le champ électromagnétique créé pour projeter ce rayonnement est tel, qu’il est susceptible d’endommager sévèrement le dispositif lui-même, en particulier les composants employés pour générer et concentrer le rayonnement.

C’est le défi que les chercheurs de l’Université nationale de technologie de défense de Changsha et de l’Institut de technologie nucléaire du Nord-Ouest de Xian ont décidé de relever.

Pour cela, les ingénieurs chinois ont conçu un diviseur de puissance à 8 pales, atteignant un rendement de 96,6 % et une puissance de 1 GW, qui s’est montré capable de supporter 5000 « tirs » ou explosion, sans enregistrer de dégradation sensible de ses performances, ou de ses éléments, selon le rapport publié dans la revue universitaire chinoise High Power Laser and Particle Beams de décembre.

Bien qu’encore expérimental, et loin de représenter un système opérationnel prêt au déploiement, ce système ouvre la voie au développement d’un canon à micro-ondes de très forte puissance, d’une masse et d’un volume suffisamment réduit pour être mobile, nonobstant la présence d’une source d’énergie suffisante.

L’article du site South China Morning Post, qui a révélé ce succès annoncé de la recherche militaire chinoise, évoque par ailleurs un usage très particulier qui pourrait revenir à ce nouveau système.

Starlink satellite
Les satellites de la galaxie starlink sont conçus pour avoir un prix de revient peu élevé. Leurs composants electroniques pouraient être très sensibles à des surcharges electromagnétiques envoyées vers les antennes du satellite.

En effet, celui-ci serait capable d’émettre des impulsions électromagnétiques en bande Ku, une bande de micro-ondes de 12 à 18 Ghz, utilisée par certains radars, mais également par les systèmes de communication des satellites de la galaxie Starlink.

Ce faisant, le système serait potentiellement en mesure de surcharger, énergétiquement parlant, les antennes des satellites Starlink, entrainant leur neutralisation temporaire, voire endommageant des composants clés du satellite lui-même.

Pour Pékin, les possibilités de communication offertes par la galaxie Starlink, représentent un enjeu de taille, en particulier dans le cas d’une opération contre Taïwan, pour s’assurer de la main mise sur l’ensemble des communications civiles et militaires.

Dans ce domaine, Starlink, et ses terminaux légers et discrets, représentent une inquiétude importante pour les planificateurs militaires chinois, en particulier au regard de la manière dont les armées ukrainiennes sont parvenues à employer ce système, notamment pour contrôler des drones navals à longue distance.

Conclusion

En dehors de Starlink, le système en développement à Changsha, sera surtout capable d’éliminer simultanément un grand nombre de drones présents dans un espace donné, par de puissantes impulsions électromagnétiques venant détruire les composants électroniques transportés, à l’instar du système Leonidas de l’américain Epirus, qui repose sur des choix technologiques différents, mais qui produit un résultat similaire.

Leonidas Epirus
Le système Leonidas, de l’américain Epirus, est également conçu pour élminer l’ensemble des drones présents dans une partie de l’espace aérien.

Bien évidemment, les armes à micro-ondes sont à double tranchant, car la concentration du rayonnement est difficile, et celui-ci risque d’endommager les circuits électroniques des équipements alliés présents à proximité.

Cela dit, cet exemple montre que, partout dans le monde, les parades contre les drones, et les solutions non cinétiques contre les satellites, sont en cours de développement, et entreront en service dans un avenir proche.

Sans remettre en question le rôle à venir des drones et des satellites, ces équipements défensifs vont nécessairement réduire leur potentiel opérationnel, obligeant les armées à préserver leurs moyens traditionnels, en nombre suffisants, pour ne pas s’exposer à des faiblesses structurelles qui pourraient aisément être exploitées par un adversaire potentiel.

10 programmes absents de la LPM 2024-2030, mais indispensables aux armées françaises (2/2)

Après une première Loi de Programmation Militaire 2019-2025 destinée, avant tout, à arrêter l’hémorragie de moyens et d’hommes auxquelles étaient exposées les armées françaises, le président Macron a lancé, en 2023, une nouvelle LPM 2024-2030, de recapitalisation des forces, pour répondre à l’évolution des menaces en Europe, et dans le Monde.

Très ambitieuse, celle-ci prévoit d’augmenter de 50 % le budget des armées sur 7 ans, passant de 45 à 67 Md€, ce qui permit de lancer plusieurs grands programmes attendus de longue date, comme le Rafale F5 et son drone de combat, le porte-avions de nouvelle génération ou le canon Caesar MK2, tout en poursuivant des programmes clés, comme SCORPION.

Toutefois, au-delà de ces ambitions, la LPM n’est pas dénuée de certains défauts, devenus de plus en plus préoccupants ces derniers mois, comme son manque de flexibilité. Surtout, elle fait certaines impasses, en matière de programmes d’équipements, qui menacent directement l’efficacité et la sécurité des forces, dans un contexte de tensions croissantes, y compris en Europe, n’excluant plus l’hypothèse d’un engagement de haute intensité entre l’OTAN et la Russie.

Dans la première partie de cet article, nous avons abordé cinq programmes qui, aujourd’hui, font déjà gravement défaut au bon fonctionnement de l’Armée de terre, et qui n’appariassent pas dans la LPM en cours. À présent, nous nous intéresserons à la Marine nationale et l’Armée de l’Air et de l’espace, également exposées et affaiblies.

Seconde partie – la première partie est accessible ici.

5 programmes aussi urgents qu’indispensables à l’Armée de l’Air et de l’Espace et la Marine nationale, non couverts par la LPM 2024-2030

Une frégate pour remplacer les FLF classe Lafayette

DéveloppementProductionPotentiel export
1 Md€1,5 + 3 Md€ pour 6 ex.Égypte, Maroc, Grèce

Le remplacement des frégates légères furtives, ou FLF, de la classe Lafayette, n’est pas non plus planifié par la LPM 2024-2030. Pourtant, comme évoqué dans un précédent article, ces navires jouent un rôle essentiel, pour densifier une flotte de frégates de premier rang taillée au plus juste, à 15 exemplaires.

FLF modernisée LPM 2024-2030
10 programmes absents de la LPM 2024-2030, mais indispensables aux armées françaises (2/2) 108

Par un habile jeu d’écriture et de communication, beaucoup pensent, aujourd’hui, que les 5 FDI à livrer à la Marine nationale, vont succéder aux 5 FLF actuellement en service. En réalité, Les FDI remplaceront les 5 dernières FREMM, annulées en 2015, pour permettre le développement d’une nouvelle classe de frégates plus efficace, selon Naval Group, pour répondre à la demande Export.

Ces 5 FREMM annulées, quant à elles, devaient remplacer le retrait des 5 dernières frégates T70 de lutte anti-sous-marine de la classe Georges Leygues, afin de conserver le format de 15 frégates de 1ᵉʳ rang exigé par le LBDSN 2013, et respecter le format de la flotte d’escorteur français des années 80 et 90, avec 4 escorteurs antiaériens, et 11 escorteurs anti-sous-marins.

Par leur armement et leurs senseurs insuffisants, le FLF de la classe LaFayette n’ont jamais été en capacité d’escorter quoi que ce soit, incapables qu’elles sont d’assurer la protection antiaérienne et anti-sous-marine d’un autre navire. En dépit de leurs limitations, les 5 FLF ont connu une vie opérationnelle très soutenue, complétant la flotte de frégates de 1ᵉʳ rang, en lieu et place des Avisos Escorteurs A69.

De fait, une flotte de 5 à 6 frégates légères, disposant de capacités anti-sous-marines et d’une autodéfense antiaérienne, s’avère indispensable pour permettre à la Marine nationale de répondre à son contrat opérationnel, et à l’évolution des menaces.

Les clients récents des FREMM et FDI françaises, comme l’Égypte, le Maroc et la Grèce, pourraient répondre favorablement à la France, pour co-développer ce modèle, qui pourrait par ailleurs se substituer efficacement au programme European Patrol Corvette, censé remplacer les six frégates Floréal, en privilégiant une solution exclusivement nationale, alors que l’activité du site de Lorient risque rapidement de devenir problématique, avec la fin du programme FDI, tout en enrichissant le catalogue de l’industriel avec un navire de 3500 tonnes, à mi-chemin des Gowind 2500 (2500 t) et des FDI (4500 t).

La modernisation et l’extension des capacités antiaériennes et antibalistiques des frégates de 1ᵉʳ rang

DéveloppementProductionPotentiel export
200 à 300 m€2,5 Md€ pour 15 ex.Égypte, Maroc, Grèce

Les Retours d’expérience, ou RETEX, venus d’Ukraine et de mer Rouge, ont mis en évidence, ces derniers mois, le durcissement sévère de la guerre navale, avec l’arrivée et la démocratisation des drones d’attaque et des missiles de croisière antinavires, et l’arrivée des missiles balistiques antinavires.

frégate Alsace Aster 15
Tir d’un missile Aster par une frégate FREMM classe Alsace

Avec seulement 16 missiles à bord de ses six frégates de la classe Aquitaine, et de ses cinq futures frégates FDI classe Amiral Ronarc’h, la Marine nationale s’avère très exposée dans ce domaine, en dépit des performances reconnues du missile Aster.

En outre, la flotte de missiles Aster 30 de la Marine nationale, si elle est essentiellement composée de 30B1, n’exploite pas la double charge optimisée pour l’interception antibalistique, alors que les radars des Aquitaines, ne sont pas, eux non plus, optimisés pour cette mission.

Il est donc nécessaire, et très urgent, de sensiblement renforcer les moyens de défense antiaérienne, antimissile et antibalistique de la flotte de frégates française. Cela suppose d’augmenter le nombre de Systemes de Lancement Vertical, ou VLS, lorsque c’est possible, en passant les FDI de 16 à 32 silos, et les Horizon de 48 à 64.

En outre, il est nécessaire de moderniser la flotte d’Aster 30B1 pour permettre l’exploitation de la double charge, et d’étendre l’efficacité des radars Héraclès en mode antibalistique, autant que possible. Enfin, tous les navires devraient être dotés de systèmes de protection rapprochée CIWS, comme le Lanceur Modulaire Polyvalent de Naval Group, voire d’une solution missiles-canon, intégrant le canon de 40 mm RapidFire.

Les évolutions apportées aux FREMM françaises pourraient rapidement intéresser le Maroc et l’Égypte, chacun d’eux mettant en œuvre un FREMM de la classe Aquitaine. La Grèce, pour sa part, pourrait voir un intérêt pour remplacer le SeaRAM de ses FDI, par le LMP français.

Une flotte de navires et de sous-marins robotisés

DéveloppementProductionPotentiel export
1 à 3 Md€2 + 3 Md€ pour 100 ex.EAU, Égypte, Grèce, Malaisie, Brésil, Inde

Dans tous les domaines militaires, l’arrivée des systèmes robotisés constitue un point de basculement déterminant, dans la manière de concevoir la doctrine et l’action. C’est encore davantage le cas dans le domaine naval, alors que les moyens sont limités, et peu évolutifs. Ainsi, sauf à ce que le principe ait été intégré à la conception, l’ajout de VLS à une coque de frégates ou destroyers, comme les FREMM classe Aquitaine, est une procédure excessivement lourde, onéreuse et même risquée.

Naval Group XLUUV
10 programmes absents de la LPM 2024-2030, mais indispensables aux armées françaises (2/2) 109

Pour faire face à l’évolution rapide des besoins en matière de senseurs et de puissance de feu des grandes unités navales de surface ou sous-marines, les navires robotisés constituent, dès lors, une solution presque idéale. Ils peuvent, en effet, emporter de nouveaux senseurs actifs ou passifs, pour étendre le potentiel de détection du navire, voire des munitions supplémentaires, pour en accroitre la puissance de feu.

En outre, ils sont plus compacts et beaucoup moins onéreux à construire, que les navires dotés d’équipage, et ne sont pas soumis aux limitations humaines. Enfin, ils n’ont, par définition, pas besoin d’équipage, un point déterminant lorsque la pression RH devient le facteur limitant du dimensionnement d’une flotte, même s’il convient de garder à l’esprit que ces navires nécessiteront une maintenance accrue, une fois au port.

Dans ce domaine, Naval Group a pris les devants en anticipant, depuis plusieurs années, les besoins qui seront exprimés par la Marine nationale. C’est ainsi qu’en 2021, l’industriel présentait un premier sous-marin tactique autonome de grande capacité, depuis retenu par la DGA pour devenir le pivot technologique d’un démonstrateur en cours de conception et baptisé DDO.

Plus récemment, Naval group a dévoilé, à l’occasion du salon Euronaval 2024, une offre dans ce domaine, qui se décline, pour les navires de surface, autour de trois modèles de navires autonomes de taille croissante, formant la gamme Seaquest, d’un système de mise à la mer et de récupération baptisé Sealken, de drones sous-marins baptisés Seagent, et d’un noyau de contrôle et de commandement, nommé Steeris.

Seaquest LM Naval Group
Seaquest L issu de la présentation vidéo de Naval group

Si la France et sa Marine ne sont pas davantage exposées, ou en retard, que leurs voisins et alliés européens, dans ce domaine, s’y engager activement, pour prendre une véritable longueur d’avance technologique et opérationnelle, constituerait une plus-value certaine pour la flotte française, aussi bien pour protéger ses espaces marines, que pour accroitre l’efficacité de ses navires.

Tous les clients récents de l’industrie navale militaire française, représentent des partenaires potentiels d’un tel programme. L’Inde, l’Indonésie, le Brésil et les Pays-Bas, trouveraient ainsi un grand intérêt à se doter de grands drones sous-marins, pour évoluer aux côtés de leurs Scorpene et Blacksword Barracuda. La Grèce, l’Égypte, le Maroc ou la Malaisie, pour leur part, représenteraient des partenaires de choix pour la gamme Seaquest, aux côtés de leurs Gowind 2500, FREMM et FDI.

Le successeur de l’avion d’alerte aérienne avancée E-3F Awacs

DéveloppementProductionPotentiel export
0 à 1 Md€2 Md€ pour 5 à 6 ex.Pologne, Égypte, EAU, Inde, Serbie, Grèce, Indonésie

Entrés en service à partir de 1991, les 4 avions d’alerte aérienne avancée E-3F Awacs de l’Armée de l’Air et de l’Espace, volent déjà depuis plus de 30 ans. La France est un des rares pays, en Europe, à disposer d’une telle capacité d’alerte aérienne avancée, avec la Grande-Bretagne et la Suède, les autres s’appuyant sur la flotte OTAN composée de 18 appareils.

Ces appareils participent à la défense du ciel français. Ils peuvent également accompagner les déploiements aériens français, et agissent au profit de l’OTAN lorsque nécessaire. Surtout, ils jouent un rôle déterminant dans le cadre de la composante aéroportée de la dissuasion, en assurant la protection et le soutien des Rafale armés du missile nucléaire supersonique ASMPA-R, et de leur escorte.

E-3F awacs
Un E-3F SDCA du 36e Escadron de Détection et Contrôle Aéroportés. © A. Jeuland / Armée de l’air

De fait, le remplacement de ces appareils est indispensable et urgent. Il n’a, cependant, pas été planifié par la LPM 2024-2030, même si des discussions ont été entamées, à ce sujet, notamment avec la Suède qui propose le système GlobalEye dans ce domaine.

Plusieurs choix s’offrent à la France, ici. Le premier est de se tourner vers une solution sur étagère, comme le GlobalEye suédois, ou le E-7A Wedgetail américain. Le premier est plus compact, moins puissant, mais aussi bien moins onéreux que le second, dont le prix unitaire dépasse à présent le milliard de $, contre 250 à 300 m€, pour le modèle suédois.

L’autre possibilité, pour la France, serait de developper une solution souveraine, sur la base, par exemple, d’un Falcon 10X de Dassault. Bien plus onéreuse, en termes de développement, puisqu’il faudrait developper les senseurs et les systèmes C2, et les intégrer à l’appareil, cette solution présente l’avantage d’enrichir l’offre export française en matière de supériorité aérienne, avec en ligne de mire, les clients du Rafale, mais aussi certains pays désireux de durcir leurs moyens dans ce domaine, comme la Pologne.

4 escadrons de chasse et une flottille de chasse embarquée supplémentaires

DéveloppementProductionPotentiel export
0 Md€9 + 9 Md€ pour 107 ex.Brésil, Égypte, Indonésie, Inde, Pérou, Colombie…

L’Armée de l’air et de l’Espace a été, ces vingt dernières années, l’Armée française ayant reçu, hors dissuasion, les plus importants crédits d’équipements, pour acquérir la flotte de Rafale, les A330 MRTT Phoenix de ravitaillement en vol, ou encore, les A400M de transport stratégique et tactique. Elle est, de fait, moins exposée que les autres, à certaines impasses de la LPM, d’autant que l’industrie aéronautique demeure le fleuron des exportations défense du pays.

Rafale en patrouille serrée
10 programmes absents de la LPM 2024-2030, mais indispensables aux armées françaises (2/2) 110

Pour autant, celle-ci a, aussi, connu des coupes sévères ces dernières années, venus lourdement handicaper son format et ses moyens. C’est surtout sensible pour ce qui concerne sa flotte de chasse, passée de près de 600 appareils, en 1990, à 185 aujourd’hui.

Comme pour la LPM, le format de la chasse a été taillé au plus juste, sans aucune marge de manœuvre, et encore de tampon d’attrition. Cet aspect a été mis en évidence ces derniers mois, après que le transfert de 5 Mirage 2000-5 vers l’Ukraine, et la perte de 2 Rafale dans un accident, sont venus compromettre le bon fonctionnement « temps de paix » de cette force pourtant décisive, tant pour la dissuasion que pour toutes les interventions extérieures.

Dans un précédent article, nous avons montré qu’il manquait 95 avions de combat à l’Armée de l’Air, pour respecter son contrat opérationnel, en particulier depuis que son engagement pour fournir 40 chasseurs à l’OTAN, en cas de conflit, est devenu beaucoup plus crédible.

Ce sont donc quatre escadrons de chasse qui, aujourd’hui, font défaut à l’Armée de l’Air et de l’Espace, et qu’il conviendrait, rapidement, de créer et équiper, pour retrouver l’équilibre et les marges de sécurité nécessaires pour faire face, plus sereinement, aux tensions actuelles.

Le même raisonnement concluait que la chasse embarquée française, pour sa part, manquait également de 12 nouveaux appareils de combat, soit une nouvelle flottille de chasse.

Rafale M armé d'un missile ASMPA nucléaire au catapultage
10 programmes absents de la LPM 2024-2030, mais indispensables aux armées françaises (2/2) 111

Sur la base de Rafale F5, les investissements de développement, pour un tel programme, seraient nuls, du point de vue technologique, puisque déjà planifié dans le cadre de la LPM 2024-2030. En revanche, outre l’acquisition des appareils, il serait nécessaire de créer, équiper et entrainer les unités et des infrastructures qui recevront les appareils, ce qui suppose un surinvestissement, qui est pris en compte dans cette évaluation, au-delà des prix des appareils en condition de vol.

Par ailleurs, il serait nécessaire, dans cette hypothèse, d’accroitre les capacités industrielles de production, ce qui pourrait avoir une influence positive vis-à-vis des contrats en cours de discussion aujourd’hui, avec des calendriers révisés et, peut-être, des prix plus attractifs.

Un surinvestissement soutenable pour les finances publiques, même dans le contexte présent

La liste évoquée ici, n’est pas exhaustive. Elle ne présente qu’une perception instantanée des besoins les plus pressants pour les armées françaises, devant être couverts dans le cadre de cette Loi de Programmation Militaire, sans pouvoir attendre qu’elle atteigne son terme.

Elle représente un investissement de développement de 7 à 12 Md€, un investissement de production de 28 Md€ sur la LPM en cours, et de 26 Md€ sur la période 2031-2035, Soit un surinvestissement de 7,5 Md€ par an, d’ici à 2030, puis de 6,5 Md€, de 2031 à 2035.

En revanche, chacun de ces points peut s’appuyer sur un marché export mobilisable et en demande, de sorte qu’il pourrait être possible, dès la conception, de s’assurer que le volume global des commandes exports, relatives à ce groupe de programmes, atteigne 50 % des sommes devant être investies par la France, y compris en tenant compte de certains partenariats stratégiques reposant sur des co-investissements, et un partage de la charge industrielle.

FDI grèce
10 programmes absents de la LPM 2024-2030, mais indispensables aux armées françaises (2/2) 112

Ce faisant, le retour budgétaire généré par les recettes sociales et fiscales liées à la conception et la production de ces équipements, de 65 % en moyenne pour l’industrie de défense française, viendrait tangenter les 100 % des sommes investies, en atteignant ou dépassant l’objectif de 50% en montant, des sommes investies, pour les exportations.

Par ailleurs, si, effectivement, la France devait accroitre ses investissements de défense pour atteindre 2,5 % de son PIB dès 2026, et 3 % en 2030, comme évoqué par Mark Rutte, les armées disposeraient des moyens budgétaires pour les lancer, alors que, dans le même temps, leur attractivité commerciale sur la scène internationale, allègerait sensiblement le poids de ce surinvestissement imposé sur les finances publiques.

Conclusion

On le voit, les besoins non couverts par la LPM, sont nombreux et critiques, et ce, pour les trois armées. En bien des aspects, chacun des programmes évoqués ici, mériterait sa propre analyse, pour en montrer, sans équivoque, le caractère indispensable et urgent, face à la réalité de la menace en évolution.

En cela, cette liste montre, surtout, que la France est à la croisée des chemins. Après 30 années de sous-investissements et de politiques très peu avisées en matière de défense, elle voit, aujourd’hui, l’héritage du Gaullisme, son autonomie stratégique, et sa crédibilité militaire, menacée à courte échéance, sur l’autel des contraintes budgétaires et de politiques exagérément européennes, avec des ambitions non partagées par nos voisins.

Le choix, à présent, s’exprime de manière simple, et même, binaire. Soit le pays reprend, sans renier ses alliances, une trajectoire pour retrouver l’autonomie stratégique qui en fit la singularité, mais aussi sa fiabilité sur la scène internationale, héritée des années 50 et 60, soit la France poursuit dans sa trajectoire actuelle, pour se fondre dans une Europe qui refuse la notion d’autonomie stratégique, et qui fera toujours tout, pour préserver le cordon ombilical qui la relie à Washington, quitte à se transformer volontairement en protectorat de fait pour cela.

pilotes de chasse
10 programmes absents de la LPM 2024-2030, mais indispensables aux armées françaises (2/2) 113

Le fait est, les 10 programmes évoqués ici, partagent tous deux caractéristiques. D’abord, ils sont tous indispensables aux armées, pour pouvoir s’engager efficacement dans un combat moderne de haute intensité, et ce, dès à présent. Ensuite, ils sont tous absents de la LPM, alors que les risques d’engagements, à court ou moyen termes, n’ont jamais été aussi élevés durant les cinquante dernières années.

Le reste n’est que littérature…