La Suisse a suspendu les paiements liés à l’achat de systèmes de défense aérienne Patriot et a mandaté le 4 mai cinq fabricants pour présenter des alternatives. Selon le Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports, les réponses sont attendues d’ici la fin du mois, avant une décision du Conseil fédéral. Cette démarche intervient alors que Berne exige désormais des délais de livraison américains légalement contraignants avant toute reprise des versements. Le ministre de la Défense, Martin Pfister, a indiqué que l’annulation pure et simple de la commande américaine fait partie des scénarios étudiés.
Signé en 2022, le contrat suisse porte sur cinq batteries Patriot comprenant dix-sept lanceurs, pour un montant estimé à 2,2 milliards de dollars. Le calendrier initial prévoyait des livraisons entre 2026 et 2028. En juillet 2025, les autorités américaines ont officiellement réorienté les priorités de livraison en faveur des forces armées ukrainiennes, repoussant l’échéance de quatre à cinq ans. Les premières livraisons ne sont désormais pas attendues avant 2030 ou 2032. À l’automne 2025, le ministère a suspendu les paiements, puis a posé en avril 2026 la condition d’échéances américaines opposables pour relancer les flux financiers.
Un temps, le système franco-italien SAMP/T NG a été identifié comme l’option privilégiée pour remplacer les Patriot. Une demande officielle a été transmise aux industriels concernés. Ces derniers ont toutefois précisé que, si la Suisse passait commande aujourd’hui, une première unité ne pourrait être livrée qu’en 2029. Des créneaux de production sont déjà engagés au profit d’autres clients, y compris pour l’Ukraine, ce qui limite les possibilités d’accélération. Cette perspective a conduit Berne à retester le marché au-delà de l’offre franco-italienne afin d’élargir ses marges de décision.
Le Département fédéral de la défense a ainsi relancé une consultation plus large incluant l’Allemagne, Israël et la Corée du Sud. L’industriel allemand Diehl Defence propose l’IRIS-T SLX, dont l’arrivée sur le marché est visée à partir de 2029. Du côté israélien, David’s Sling couvre des portées supérieures, jusqu’à environ trois cents kilomètres selon les spécifications publiques. Séoul met en avant le Cheongung II, crédité d’environ quarante à cinquante kilomètres, ainsi que le L‑SAM, donné pour cent cinquante à cent soixante kilomètres, tous deux portés par le conglomérat Hanwha.
Armasuisse, l’office fédéral chargé des achats de défense, a sollicité des informations auprès des autorités en Allemagne, en France, en Israël et en Corée du Sud. Les priorités affichées par Berne portent sur les délais de livraison, les coûts, la performance et la part de production en Europe, idéalement en Suisse, selon Kaj-Gunnar Sievert. La préférence pour une origine européenne a été réaffirmée lors des échanges, tout en laissant ouvertes les offres extra-européennes. Les industriels sont invités à préciser des créneaux fermes et un schéma d’intégration industrielle compatible avec les capacités helvétiques. Berne a aussi évoqué l’achat d’un deuxième système sol‑air de longue portée, de préférence européen.
Sur le plan contractuel, Martin Pfister a confirmé début avril que la résiliation de la commande américaine restait possible. En cas de rupture, le sort des quelque six cent cinquante à sept cents millions de francs déjà versés n’est pas clairement établi à ce stade. Les mécanismes du programme Foreign Military Sales, qui mutualise les paiements des États acquéreurs au sein d’un fonds géré par Washington, réduisent la marge de manœuvre financière des acheteurs, selon des éléments communiqués au Parlement. Cette situation a suscité des réactions critiques au sein de plusieurs groupes politiques.
Le Département fédéral de la défense a par ailleurs indiqué en mars que le report annoncé de quatre à cinq ans s’accompagnait de coûts supplémentaires significatifs. Le responsable Robert Scheidegger a précisé que les estimations tenaient désormais compte de l’inflation américaine. Les autorités suisses ont qualifié la décision de Washington de nécessiter un sérieux débat, rappelant l’importance d’un calendrier crédible pour préserver la planification. Plusieurs volets du programme Air 2030 ont récemment été signalés en difficulté, ce qui renforce la pression pour obtenir des assurances fermes sur les livraisons et sur la trajectoire budgétaire.
Dans ce contexte, la couverture médiatique s’est intensifiée. Le quotidien suisse Tages-Anzeiger a mis en cause la politique d’achats, affirmant que les autorités chercheraient avant tout à utiliser le budget militaire alloué, en s’appuyant sur un changement de paradigme provoqué par la guerre en Ukraine. Le journal a relevé des surcoûts, des retards et des erreurs de planification, citant les dossiers F‑35, Patriot et le pistolet d’ordonnance SIG Sauer P320. Ces critiques alimentent un débat public sur les priorités capacitaires et le séquencement des programmes.
Les offres des cinq fabricants sont attendues d’ici la fin mai. Le Conseil fédéral tranchera ensuite sur le maintien du contrat Patriot ou sur une alternative, en fonction des engagements de livraison et des coûts présentés. À ce stade, faute d’échéances américaines juridiquement contraignantes, un basculement vers une autre solution demeure possible. Même en cas de décision rapide, les premières livraisons évoquées pour 2029 maintiendraient un risque d’écart capacitaire avant 2030, que le Département de la défense dit vouloir contenir en arrimant étroitement le calendrier industriel et l’entrée en service.