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Dans la Revue Stratégique 2024, les armées néerlandaises se préparent au choc avec la Russie et la Chine

Publiée le 5 septembre 2024, la nouvelle Revue Stratégique 2024 des armées néerlandaises dresse un tableau objectif et, à juste titre, inquiétant, des tensions internationales actuelles et à venir, et des menaces qu’elles font peser sur le pays, sur l’Europe et l’Alliance Atlantique, et des efforts qui seront produits, dans les années à venir, par La Haye, pour y répondre, et pour tenter de les dissuader.

Le document de 68 pages, concis et synthétique, martèle ainsi certaines vérités que de nombreux européens feignent d’ignorer, comme la réalité de la menace russe sur les pays d’Europe de l’Est, les conséquences d’un conflit sino-américain pour l’Europe, ou la nécessité, pour les pays européens, d’acquérir des équipements européens, pour accroitre la résilience globale du bloc occidental.

La transformation des armées néerlandaises depuis 2017

Si les armées néerlandaises ont été parmi les plus affaiblies par les bénéfices de la paix, après la guerre froide, les Pays-Bas ont aussi été le pays d’Europe de l’Ouest ayant le plus tôt et le plus fermement réagi au retour des tensions en Europe.

CH47 Chinnok neerlandais
Un CH47 Chinook des forces néerlandaises

Ainsi, au début des années 2010, La Haye consacrait à peine plus de 1 % de son PIB pour ses armées, par ailleurs largement réduites après avoir perdu la totalité du millier de chars Leopard 2A4NL, ou encore 75 % de sa flotte de chasse.

Comme l’ensemble des membres de l’Alliance Atlantique, les autorités néerlandaises s’engagèrent à augmenter leur effort de défense à 2% du PIB pour 2025, à l’occasion du sommet de Cardiff en 2014. Et comme tous les alliés d’Europe de l’Ouest, La Haye n’a pas montré, initialement, d’empressement pour y parvenir.

La destruction du vol MH17, au-dessus du Donbass, par la défense aérienne russe, et les 196 néerlandais qui perdirent la vie à ce moment-là, provoqua une prise de conscience brutale dans le pays, et un profond traumatisme.

Dès lors, les Pays-Bas ont été le pays d’Europe de l’Ouest ayant fourni l’effort relatif le plus important pour accroitre ses dépenses de dépense, mais aussi pour rapidement redonner à ses armées les moyens nécessaires pour faire face aux évolutions des menaces, en Europe et dans le Monde.

Ainsi, les dépenses de défense néerlandaises sont passées de 8,5 Md€ et 1,2 % du PIB en 2017, à 22 Md€ et 1,9 % du PIB en 2024, permettant notamment aux armées de lancer plusieurs programmes majeurs, comme l’extension de la flotte de chasse passée de 36 à 52 F-35A, le remplacement des frégates ASM de la classe Karel Doorman et des chasseurs de mines Tripartite, la commande d’hélicoptères de manœuvre H225 M Caracal pour les forces spéciales, et, plus récemment, le lancement du programme pour le remplacement des sous-marins de la classe Walrus par 4 sous-marins Blacksword Barracuda.

La Revue Stratégique 2024 veut préparer les armées néerlandaises à une confrontation directe ou larvée avec la Russie et la Chine

La Revue Stratégique 2024, qui vient d’être publiée par le ministère de la Défense néerlandais, constitue le cadre qui permettra de structurer et d’achever cette transformation profonde des armées du pays.

militaires neerlandais
La revue stratégique 2024 néerlandaise prévoit d’étendre de 9000 hommes le format des forces à partir de 2029

Celle-ci est construite autour des évolutions des menaces, en Europe et dans le Monde, et plus spécifiquement, sur deux scénarios principaux, une confrontation entre l’OTAN et la Russie, d’une part, à la suite d’une offensive russe contre un ou plusieurs pays membres de l’Alliance, et d’autre part, une confrontation sino-américaine dans le Pacifique autour d’une tentative d’annexion de Taïwan par l’APL.

Pour le ministère de la Défense néerlandais, les risques d’une prochaine confrontation entre l’OTAN et la Russie sont désormais élevés, et doivent être pleinement pris en compte, pour que l’alliance soit suffisamment dissuasive afin d’éviter un passage à l’acte de la part des autorités russes.

Outre le renforcement des capacités militaires néerlandaises engagées dans le cadre de l’OTAN, la nouvelle Revue Stratégique met l’accent sur la position particulière du pays qui, par ses ports, pourrait devenir une plateforme centrale de l’envoi de renforts venus des États-Unis ou du Canada, faisant des infrastructures néerlandaises des cibles majeures pour les armées russes.

Au même titre, la RS2024 considère qu’un conflit entre les États-Unis et la Chine touchera pleinement la sécurité du pays, que ce soit parce que son économie est directement liée à celle des États-Unis, ou en raison du probable retrait des troupes américaines d’Europe dans un tel scénario, pouvant créer un appel d’air dangereux face à la Russie, par ailleurs alliée de la Chine.

De fait, la Revue stratégique néerlandaise n’exclut pas la nécessité d’envoyer des forces aux côtés des armées américaines dans le Pacifique, pour le Royaume, et plus largement pour plusieurs pays européens partageant les intérêts de La Haye dans la stabilité de ce théâtre et de l’économie américaine,

Leopard 2A8 de KNDS au salon Eurosatory 2024
Le Leopard 2A8 est apparu pour la première fois en public lors du salon Eurosatory 2024

Outre ces scénarios d’engagements directs, la Revue Stratégique étudie d’autres scénarios de guerre hybride menée, al encore, par la Russie et/ou la Chine, contre elle-même ou ses voisins, au travers de campagnes de manipulation, d’attaques cyber, voire de sabotages, ou par l’instrumentalisation d’autres acteurs, notamment en Afrique, en Amérique du Sud, dans les Caraïbes ou au Moyen-Orient, pour lancer des campagnes de stabilisation, par exemple, en instrumentalisant les flux migratoires, contre les Pays-Bas et l’Europe.

De fait, dans son diagnostic, la Revue Stratégique 2024 néerlandaise constitue un document de synthèse sans concession, sur la réalité des menaces contre lesquels le pays, et plus largement, l’Europe, doivent se préparer, insistant à plusieurs reprises sur le fait que l’efficacité des postures militaires et politiques, qu’il s’agisse de dissuader ou contrer l’adversaire, repose avant tout sur la cohésion européenne au sein de l’Alliance et de l’Union européenne.

Les armées néerlandaises vont gagner en masse et en résilience, dans les années à venir

Bien que ce ne soit pas spécifiquement la fonction du document, la Revue Stratégique 2024 donne plusieurs informations sur certains des programmes d’équipements, ainsi qu’en matière d’infrastructures et de ressources humaines, qui seront financés grâce à une nouvelle augmentation du budget des armées de plus de 10 %, afin d’atteindre 24 Md€ et de dépasser les 2% de PIB.

2 nouvelles frégates ASM, 6 F-35A et 6 NH-90 NFS supplémentaires, et un bataillon de chars pour les armées néerlandaises

Ainsi, le programme de frégates de lutte anti-sous-marine, codéveloppé avec la Belgique, et destiné à remplacer les deux frégates ASM de la classe Karel Doorman de la Marine néerlandaise, sera porté à quatre unités, pour une flotte d’escorteurs de haute mer homogène forte de quatre frégates à vocation ASM, et 4 à vocation antiaérienne, les frégates de la classe De Zeven Provicien.

M-Fregat ASM
modele M-Fregat des marines neerlandaises et belges

La flotte d’hélicoptères NH90 de lutte anti-sous-marine, destinée à opérer notamment à bord de ces nouveaux navires, sera, elle aussi, étendue de six exemplaires. Conçu et construit par Airbus hélicoptère, Leonardo et Fokker, le NH90 NFH (NATO Frigate Helicopters), est un des meilleurs, si ce n’est le meilleur hélicoptère de lutte ASM aujourd’hui, disposant d’une excellente autonomie associé à une importante capacité d’emport, et de senseurs très performants.

La flotte de chasse néerlandaise sera, elle aussi, étendue par 6 F-35A supplémentaires, qui seront répartis au sein des trois escadrons de chasse, afin d’en accroitre le potentiel opérationnel et la disponibilité immédiate.

Il s’agira de la troisième commande supplémentaire de ce chasseur américain par les Pays-Bas, après celle de 9 appareils en 2018, puis de 6 autres en 2022, amenant la flotte prévue en 2013 de 37 appareils à 58 chasseurs. À noter qu’en 2010, les Pays-Bas avaient initialement commandé 85 F-35A pour 5,5 Md€, avant de ramener cette commande à 37 appareils, une fois la réalité du prix d’achat des chasseurs devenue incontournable.

F-35A Forces aériennes néerlandaises
Les forces aériennes néerlandaises aligneront finalement 58 F-35A, presque 60 % plus importante que les 37 appareils initialement commandés

Enfin, l’Armée de terre néerlandaise retrouvera un bataillon de chars lourds, très certainement des Leopard 2A8, ou la version suivante encore désignée AX aujourd’hui, pour amener sa brigade d’infanterie lourde au standard requis par l’OTAN. En outre, le véhicule de combat d’infanterie CV90 seront modernisés, tout comme les APC Boxer 8×8, qui verront en particulier leurs tourelles légères remplacées par une tourelle armée d’un autocanon et de missiles antichars.

9000 militaires supplémentaires par an à partir de 2029

À l’instar de toutes les armées occidentales, les armées néerlandaises ont été marquées par le conflit en Ukraine, sa capacité à durer, et l’immense cout humain et matériel qu’il engendre. La Revue Stratégique évoque en particulier les actions à venir, et les pistes étudiées, pour accroitre la masse des armées, spécialement dans le domaine des ressources humaines.

L’objectif affiché est d’accroitre, à partir de 2009, les effectifs de 9000 hommes et femmes par an, ceci concernant les militaires d’active, mais surtout les réservistes, au sujet desquels un grand effort de recrutement et de fidélisation sera réalisé dans les années à venir.

sous-marins Walrus
Les 3 sous-marins de la classe Walrus seront remplacés par 4 sous-marins classe Balcksword Barracuda conçus par Naval group et construits à Cherbourg, là ou sont construits les sous-marins nucléaires français.

En outre, le document, s’il écarte un éventuel retour à un service militaire obligatoire, comme pendant la guerre froide, évoque plusieurs pistes qui seront explorées pour accroitre les effectifs des armées, en particulier en temps de guerre ou de tensions. Si l’exemple scandinave de conscription choisi est évoqué, il apparait qu’un modèle de service national basé sur le volontariat semble devoir être privilégié.

Préparation des infrastructures, de la résilience civile et sourcing européen des équipements

Enfin, la Revue stratégique 2024 néerlandaise consacre un volet à l’adaptation et l’évolution des infrastructures, militaires et civiles, nécessaires à l’évolution du format des armées, mais également destinées à accueillir et fluidifier le transit des forces alliées vers l’Est, et, plus généralement, pour le durcissement de toutes les infrastructures critiques du pays, qu’elles soient physiques ou numériques.

Comme en Suède, La Haye semble vouloir impliquer plus amplement la population dans la résilience de la nation, que ce soit au travers de différents programmes de communication, mais également en augmentant sensiblement la porosité entre armées et société civile, notamment au travers de la Réserve et du retour possible d’une forme de service militaire.

Enfin, la Revue Stratégique met l’accent sur la soutenabilité de l’effort militaire dans la durée. Ainsi, le dogme du prix le plus bas ne sera plus dominant dans les programmes d’équipements de défense, et une priorité sera donnée aux équipements néerlandais, d’abord, et européens, ensuite, avec pour objectif de garantir le soutien industriel, y compris en temps de crise, et d’étendre la base industrielle défense nationale et européenne, précisément pour les mêmes raisons.

Un exemple pour les armées d’Europe de l’Ouest, et spécialement pour la Belgique

En bien des aspects, l’effort de reconstruction des armées néerlandaises, aura été jusqu’ici exemplaire en Europe de l’Ouest, loin des circonvolutions de nombreux autres pays, pour expliquer qu’ils n’atteindront pas l’objectif de 2% en 2025.

Celtic Uprise france belgique CaMo e1637328625206 Actualités Défense | Alliances militaires | Contrats et Appels d'offre Défense
Les armées belges vont lourdement souffrir de la comparaison avec sleurs deux principaux partenaires, les armées néerlandaises et françaises.

Surtout, contrairement à beaucoup de ces pays, exception faite de la Grande-Bretagne et de la France, il apparait que les décisions prises et efforts produits par La Haye, ces sept dernières années, ont avant tout visé à renforcer ses capacités militaires, et non simplement à étendre le potentiel industriel défense du pays, même si beaucoup de travail reste à faire dans ce domaine.

On comprend, dès lors, pourquoi l’ancien premier ministre néerlandais, Mark Rutte, a été désigné pour prendre la succession de Joan Stoltenberg comme Secrétaire général de l’OTAN, et pourquoi, pour la première fois, un officier néerlandais a pris le commandement du Multinational Battlegroup de l’OTAN en Lituanie.

Reste que la trajectoire néerlandaise accroit aussi le contraste vis-à-vis d’autres pays, plus prompt à investir dans leur propre industrie de défense que dans leurs capacités militaires opérationnelles, comme c’est le cas de l’Allemagne, de l’Italie et de l’Espagne, et encore davantage concernant son voisin et partenaire privilégié, la Belgique, qui reste le pénultième pays de l’alliance en matière d’effort de défense avec seulement 1,3 % du PIB du pays, et l’objectif d’atteindre 1,7 % en 2030.

Il est probable que Bruxelles, coincé entre les Pays-Bas d’un côté, et la France de l’autre, par ailleurs ses deux principaux partenaires et alliés en matière de défense, n’aura d’autres choix, bientôt, que d’augmenter radicalement ses dépenses de défense, ce qui ne se fera pas sans heurts, alors que le pays est très endetté et en déséquilibre budgétaire chronique.

Les Rafale M les plus anciens de la Marine nationale bientôt remplacés grâce à l’Inde ?

Alors que la signature du contrat portant sur la vente de 22 Rafale M et 4 Rafale B pour la Marine indienne est suspendue à la fin des négociations entre MBDA et les autorités de New Delhi, le site laTribune.fr, toujours très bien informé, a indiqué, dans un récent article, que cette vente pourrait être accompagnée de la cession de deux Rafale M d’occasion.

Si cette décision peut venir handicaper le fonctionnement des 3 flottilles de chasse embarquée de l’aéronautique navale française, qui alignent 36 des 41 Rafale M en parc, elle ouvre, dans le même temps, une formidable opportunité pour remplacer une partie des 9 Rafale M entrés en service de 2000 à 2002, et peut-être, même, pour recompléter l’inventaire de la Marine nationale, en permettant de remplacer les 4 Rafale M perdus par accident depuis cette date.

La Marine nationale doit remplacer les 9 premiers Rafale M et les 4 perdus pour maintenir sa flotte de chasse embarquée

En effet, la Marine nationale a été la première force aérienne à recevoir le chasseur Rafale, entre 2000 et 2002. Il s’agissait, alors, de remplacer les derniers F-8 Crusader encore en service au sein de la flottille 12F à bout de souffle et totalement obsolètes du point de vue opérationnel, concomitamment à l’entrée en service du porte-avions nucléaire Charles de Gaulle.

Rafale M porte-avions charles de Gaulle
Les Rafale M les plus anciens de la Marine nationale bientôt remplacés grâce à l'Inde ? 14

Les neufs appareils, du M2 au M10, furent livrés au standard F1, doté de capacités air-air avancées, grâce au missile MICA et au radar RBE2, mais de capacités limitées en matière de frappe air-sol ou de lutte antinavire. Ils ont été mis sous cocon de 2008 à 2013, avant d’être porté au standard F3 multimission de 2014 à 2018.

La seconde tranche Rafale, livrée de 2004 à 2008, comprenait 24 Rafale B et 6 Rafale C pour l’Armée de l’Air, ainsi que 15 Rafale M supplémentaires, du M11 au M26. Les derniers appareils ont été livrés au sein de la tranche 3 (11 appareils de 2009 à 2013), et la tranche 4 (7 appareils de 2014 à aujourd’hui).

Dans le même temps, la Marine nationale a perdu 4 Rafale, les M22 et M25 en 2009 suite à une collision en vol, le M18 en 2010 suite à une erreur d’appréciation du pilote, et le M24 en 2012, après que l’appareil a pris le souffle des réacteurs d’un F-18.

Aujourd’hui, donc, la Marine nationale aligne 41 Rafale M sur les 46 livrés (le M01 était uniquement un prototype), dont 36 sont alignés par les trois flottilles 11F, 12F et 17F, formant la chasse embarquée française.

Toutefois, de l’aveu même de l’état-major de la Marine, les premiers Rafale M livrés, montrent aujourd’hui d’important signent de fatigues, liés aux contraintes spécifiques à leur utilisation embarquée (appontage, milieu marin..). Il est donc peu probable que ces appareils puissent continuer à servir au-delà de 2030, et ils devront, sans le moindre doute, quitter le service avant l’arrivée du NGF, le remplaçant du Rafale développé dans le cadre du programme SCAF, prévu pour entrer en service en 2040.

Deux Rafale M d’occasion, cédés à l’Inde en marge du contrat pour 26 appareils qui pourrait être signé cette année ?

C’est dans ce contexte qu’intervient la confirmation faite par laTribune.fr, concernant la possible cession de 2 Rafale M d’occasion à la Marine indienne, en marge de la signature d’un contrat portant sur l’acquisition de 22 Rafale M et 4 Rafale B pour armer le nouveau porte-avions INS Vikrant.

INS Vikrant Marine indienne
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Il ne s’agit, en effet, pas d’une révélation, à proprement parler, l’hypothèse ayant déjà été rendue publique en mai dernier, il était alors question de trois appareils. Quoi qu’il en soit, pour l’Indian Navy, il s’agit de permettre de prendre une certaine avance, notamment dans la formation de ses instructeurs de vol et de ses équipes de maintenance, permettant d’être très rapidement opérationnel lorsque les premiers Rafale M neufs seront effectivement livrés, probablement autour de 2028.

Pour la Marine nationale, de prime abord, il ne s’agirait pas d’une bonne nouvelle. En effet, avec 41 cellules disponibles, celle-ci a tout juste le nombre suffisant lui permettant d’armer 3 flottilles de 12 appareils, et donc de garantir, au besoin, l’armement du Charles de Gaulle avec 18 à 24 appareils, ayant un potentiel de vol suffisant pour un déploiement opérationnel.

Dans ce contexte, perdre deux appareils reviendrait, pour la Marine, à perdre de 1 à 2 appareils déployés, en cas de besoin, ce qui représente 4 à 8% de son potentiel opérationnel embarqué.

Toutefois, cette procédure pourrait, également, ouvrir la voie au remplacement de ces chasseurs aujourd’hui trop usé pour faire la jonction avec le NGF, et même pour simplement être modernisés au-delà du standard F3, n’ayant pas un potentiel d’utilisation rendant un tel investissement pertinent.

La Colombie pourrait également conditionner l’acquisition de Rafale à la possibilité d’obtenir des avions d’occasion

En effet, l’Inde n’est pas le seul client potentiel du Rafale, à s’intéresser à des appareils d’occasion, pour accélérer la transition opérationnelle, dans l’attente de la livraison des appareils neufs. C’est aussi le cas, par exemple, de la Colombie.

Kfir C10 Forces aériennes colombiennes
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Pour rappel, Bogotá avait initialement choisi le Rafale français pour remplacer ses Kfir C10 en 2022. Néanmoins, l’annonce d’un accord par les autorités colombiennes avait été quelque peu précipité, alors que le pays ne pouvait financer, à court terme, que l’acquisition de 2 ou 3 appareils, trop peu pour justifier d’un nouveau contrat pour l’avionneur Dassault.

Quoi qu’il en soit, depuis cette date, les forces Colombiennes avaient entrepris d’organiser une nouvelle consultation, qui aboutit à la sélection finale du Rafale français et de l’Eurofighter Typhoon, proposé par l’Espagne.

Suite à une altercation entre le président colombien et l’ambassadeur israélien en Colombie, au sujet de l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023, les deux pays se sont brouillés, ce qui a entrainé la suspension du contrat de maintenance des Kfir C10. Bogotá ne dispose, désormais, plus que d’une poignée de chasseurs en état de voler, et doit donc, très rapidement, trouver une alternative.

Or, dans ce dossier, Madrid est en mesure de proposer, comme solution d’attente, le transfert d’une partie de ses Eurofighter Tranche 1, qui doivent, eux aussi, être bientôt retirés du service.

Si Paris veut effectivement remporter ce contrat de 18 appareils, il lui faudra donc trouver une solution similaire, et les Rafale M 2001-2003 de la Marine nationale, constituent très certainement la meilleure alternative dans ce dossier.

Une opportunité non planifiée pour la Marine nationale, et pour le budget de l’État !

Reste que la Loi de Programmation Militaire 2024-2030, ne prévoit pas le remplacement de ces appareils, alors qu’il semble, évidemment, hors de question, pour la Marine nationale, de se priver de 2, et à fortiori de 6 ou 8 de ses Rafale M, même pour soutenir les ventes exports de Dassault Aviation, sans qu’une procédure de remplacement à courte échéance soit planifiée, et financée.

Rafale M à l'appontage sur le Charles de Gaulle
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En matière de planification, l’augmentation des cadences de production, annoncée par Dassault Aviation, pourrait permettre de libérer certaines marges de manœuvre, pour réduire la durée et le volume du handicap pour la chasse embarquée française.

Ce d’autant que les nouveaux appareils qui pourraient être livrés, dans une telle hypothèse, seraient non seulement neufs, donc à plein potentiel, mais également livrés à des standards supérieurs, F4.1 voire F4.2, permettant potentiellement à la Marine nationale de disposer d’une partie de sa flotte de chasse portée au standard F5.

Pour autant, la question budgétaire reste à régler. En effet, la vente d’un Rafale M ne disposant plus que de 20 % de son potentiel de vol, ne rapportera pas de quoi financer un appareil neuf. Dans le même temps, la LPM en cours, n’a pas les marges de manœuvre suffisante, pour financer les 100 m€ par appareils neufs nécessaires au remplacement des appareils cédés.

Il ne s’agit, cependant, qu’une d’une vision contrainte de l’ensemble des données, de ce problème. Ainsi, dans le cas de la Colombie, la vente de, disons, 6 Rafale M F3 à 20 % de potentiel restant, pour 15 m€ pièces, va permettre de s’imposer sur un contrat de 18 appareils, et de 3 Md€.

Rafale M
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Or, sur ces 2,5 Md€, l’état va récupérer, par voie de taxes, mais aussi de cotisations sociales, 35 % du montant global, soit 875 m€. La TVA ne s’appliquant pas à l’export, le taux moyen de prélèvements OCDE en France, de 47 %, est corrigé de son taux de calcul de TVA, soit 12 %, donnant un taux de retour moyen export de 35 %.

Les 6 appareils neufs, eux, ne couteront que 600 m€, auxquels il convient de retirer le prix des 6 appareils vendus d’occasion, soit 90 m€. Au total, donc, une telle procédure coutera 510 m€ aux finances publiques, mais elle leur rapportera 875 m€, soit un solde positif de 365 m€, qui n’existerait pas, sans autoriser la vente des 6 Rafale M d’occasion. Dans le cas indien, le solde positif est encore plus important, puisqu’il s’agit de seulement 2 appareils à remplacer (200 m€), pour 26 appareils vendus (4 Md€)

Conclusion

On le voit, de manière relativement contre-intuitive, la vente de chasseurs Rafale M d’occasion, prélevé sur l’inventaire de la Marine nationale, pour soutenir et garantir l’exécution de contrat d’exportation, s’avèrerait une très bonne, tant pour la Marine nationale, que pour les finances publiques.

En effet, l’Aéronautique navale pourrait, de cette manière, non seulement remplacer certaines de ses cellules les plus usées, mais aussi recevoir des Rafale M dans un standard plus avancé, permettant notamment de prendre la divergence d’évolution vers le standard F5, et donc, d’ouvrir la possibilité de se doter de drones de combat, ou tout au moins, de coopérer avec ceux mis en œuvre par l’Armée de l’Air et de l’Espace.

Super-Rafale et Neuron
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Ceci ne nécessiterait qu’une réduction de ses moyens, d’autant plus temporaire que Dassault Aviation parviendra à effectivement accélérer ses cadences de production. Surtout, ce montage serait exclu de la planification budgétaire actuelle, et ne nécessiterait, pour l Marine nationale, aucun arbitrage ni renoncement particulier.

Les finances publiques, quant à elles, profiteraient encore davantage d’un tel modèle, très excédentaire, comme nous l’avons montré. Cela supposerait, il est vrai, quelques adaptations pour effectivement préempter une partie des recettes liées à l’exécution des contrats indiens et colombiens, qui ne seraient, cependant, pas très différentes des modèles liés à la vente de fréquences 4G, employée dans les années 2010, pour compléter le budget du ministère de la Défense.

Reste à voir si, en ces temps de fortes tensions politiques, l’Hôtel de Brienne (ministère des Armées) et Bercy (ministère des Finances), sauront collaborer, entre eux, et avec les industriels, pour donner corps à un modèle innovant, certainement, mais également de bon sens, afin de garantir le succès de Rafale, dans ces deux dossiers ?

Mise à jour du 6/09/24 18:30

Renseignements pris, il semblerait que la Marine nationale ne soit pas informée de cette procédure vis-à-vis de l’Inde. L’option portant sur la vente de Rafale M d’occasion aurait été écartée il y a deux ans de cela, pour être remplacé par une offre de formation (S’il s’agit effectivement de former les moniteurs, cela semble approprié.

Les satellites de l’US Space Force pourront suivre les avions et véhicules terrestres après 2030.

Dans le film « Ennemi d’État » de Tony Scott, Will Smith et Gene Hackman ont le plus grand mal à échapper à la surveillance des satellites de la CIA, capables de détecter et de suivre avec une précision extraordinaire, un véhicule par sa plaque d’immatriculation. Mais ça, c’est du cinéma…

Dans la réalité, si les satellites de reconnaissance électro-optique modernes disposent désormais d’une résolution très élevée, permettant de repérer des objets d’à peine 30 cm, ils ne permettent pas de reconnaitre des visages, ou de lire des plaques de voiture. Surtout, ils sont incapables de détecter et de suivre efficacement des cibles mobiles, comme les voitures, et encore moins, les avions.

C’est pourtant bien l’objectif que vient de se donner l’US Space Force, par la voix du général Michael Guetlein, commandant en second des opérations spatiales, à l’occasion d’une conférence de presse, le 4 septembre 2024.

Les avions Awacs et E-8 Joint STARS désormais vulnérables face à un adversaire symétrique

Cet objectif, très ambitieux, est la conséquence d’un constat désormais incontournable, en partie issue des enseignements de la guerre aérienne en Ukraine. En effet, les forces aériennes russes ont perdu, dans ce conflit, deux avions Awacs A-50 Mainstay, abattus par la DCA à longue portée ukrainienne (selon Kyiv).

E-8 Joint Stars USAF
Le E-8 Joint Stars est employé pour détercter et suivre les cibles terrestres adverses.

Dans le même temps, les forces aériennes russes ont fait la démonstration de l’efficacité du missile air-air à très longue portée R-37M, conçu pour engager et détruire des appareils comme les Awacs et les avions ravitailleurs, à une distance pouvant atteindre 400 km. Cette menace fait écho à l’entrée en service, en Chine, de missiles air-air à longue portée comme le PL-15 et le PL-21, dont la portée atteindrait respectivement 250 et 400 km.

Enfin, en Russie comme en Chine, les systèmes sol-air à très longue portée, comme le S-400 et le S-500 russe, et le HQ-9 chinois, créent une bulle de protection de 300 km ou plus, obligeant les avions de soutien, comme les ravitailleurs, et surtout comme les Awacs, à évoluer à plus grande distance des zones d’engagement.

Or, l’efficacité des forces armées américaines, et occidentales par extension, repose en grande partie sur les capacités de leurs forces aériennes, elles-mêmes reposant sur l’efficacité de leurs avions de détection aériennes avancées, comme le E-3 Sentry de l’US Air Force, bientôt remplacé par le E-7 Wedgetail, et le E-2D Hawkeye de l’US Navy, ainsi que sur celle des E-8 Joint STARS, destinés à détecter, identifier et suivre les cibles terrestres.

En obligeant ces appareils à évoluer plus loin des lignes d’engagement, pour rester hors de portée de la DCA adverse, et de ses intercepteurs armés de missiles à longue portée, les armées russes et chinoises disposent donc d’une solution efficace pour affaiblir, globalement, le potentiel militaire et opérationnel des forces armées américaines et occidentales.

L’US Space Force veut des satellites capables de détecter et suivre les cibles aériennes, navales et terrestres, dès le début des années 30

C’est précisément là que l’US Space veut désormais apporter une plus-value opérationnelle significative. Créée en 2019, l’US Space Force constitue la 6ᵉ force armée des États-Unis. Elle est en charge, comme son nom l’indique, de l’ensemble des moyens spatiaux des forces armées américaines, mais peine, comme c’est souvent le cas pour les nouvelles armées ou les nouveaux commandements, à trouver pleinement sa place dans la hiérarchie du Pentagone, d’autant que les autres armées ont conservé la mainmise sur certains moyens spatiaux spécifiques.

US Space Force satellites
Et oui, le blason de l’US Space Force ressemble bien à la celui de la Fédération dans Star Trek

Pour cela, l’US Space Force entend se doter, dès le début des années 2030, de satellites dotés de systèmes électrooptiques et électromagnétiques, capables de se substituer aux Awacs et J-STARS, sans être exposés aux missiles air-air ou sol-air adverses, tout au moins, concernant les systèmes les plus communément employés aujourd’hui, et dans un avenir proche.

Selon le général Michael Guetlein, les premières capacités de ce type, permettront d’obtenir une perception plus profonde dans le dispositif de l’adversaire, qui sait désormais très bien protéger son espace aérien, sans devoir risquer de précieux Awacs. Ce faisant, les armées américaines disposeront, à nouveau, au besoin, de cette visibilité profonde en temps réel, pour conduire ses actions et ses frappes.

La complémentarité des moyens au cœur de la doctrine Joint All-Domain du Pentagone

Pour autant, le général Michael Guetlein a immédiatement précisé, lors de cette même conférence de presse, que les moyens dont se dotera l’US Space Force, ne seront pas destinés à remplacer ceux de l’US Air Force (ou de l’US Navy), mais de venir les compléter.

Au-delà de ménager les susceptibilités et les chasses gardées des autres armées, indispensable pour l’US Space Force, cette complémentarité répond à de réelles contraintes. D’abord, les satellites coutent cher, et même très cher, surtout lorsqu’ils doivent emporter des systèmes susceptibles de localiser, identifier et suivre avec précision, un avion évoluant à plus de 900 km/h, un hélicoptère volant à 5 mètres du sol, ou un système d’artillerie passant de couverts en couverts.

RAAF E 7A Wedgetail e1677849398884 Actualités Défense | Alliances militaires | Contrats et Appels d'offre Défense
L’US Air Force a annoncé se tourner vers le E-7A Wedgetail, conçu initialement pour l’Australie, afin de rempalcer ses E-3 Sentry viellissant.

Ceux-ci devant évoluer à des altitudes relativement basses, non géosynchrones, pour avoir la résolution nécessaire, ils ne peuvent offrir une vision précise et efficace d’un espace de bataille, que pendant quelques minutes, avant de devoir effectuer une nouvelle révolution de la planète.

Pour effectivement remplacer le potentiel de détection d’un E-7A Wedgetail, il faudrait, très certainement, plusieurs dizaines de satellites évoluant successivement sur la même trajectoire, ce qui serait hors de prix, même pour les États-Unis. En outre, plus les capacités de détection par satellites américaines seront une menace, plus il est probable que Pékin ou Moscou seront enclins à employer des capacités antisatellites, qui seront assurément bien moins chers, une fois développés, que les satellites eux-mêmes.

Notons enfin que plus un satellite est employé pour être repositionné sur une trajectoire, plus il consomme son propre carburant, ce qui peut rapidement en réduire la durée de vie opérationnelle.

Il est donc probable que cette nouvelle capacité, fort utile, ne sera employée que ponctuellement, dans le cadre d’opérations spécifiques, alors que la chaine de détection classique, organisée autour des avions de soutien comme le futur E-7 Wedgetail ou l’E-2D Hawkeye, potentiellement renforcée, à l’avenir, par des capacités déportées montées sur drones, demeurera encore longtemps le principal outil occidental dans ce domaine.

Le programme NGAD repart de 0 face à l’accélération du tempo technologique Défense

Après avoir suspendu le programme NGAD de chasseur de 6ᵉ génération, l’US Air Force va-t-elle s’engager dans une révolution copernicienne dans sa façon de concevoir et piloter ses programmes d’avions de combat, et plus généralement, des systèmes de combat aériens du futur ?

C’est en substance ce que l’on peut comprendre des déclarations récentes faites par le général James Slife, vice-chef d’état-major de l’US Air Force, et par Andrew Hunter, vice-Secrétaire à l’Air Force, en charge des acquisitions, à l’occasion de la Defense News Conférence, qui s’est tenue le 4 septembre à Arlington, en Virginie.

En effet, non seulement les deux hommes ont-ils confirmé la suspension du programme NGAD, en partie pour des raisons budgétaires, mais ils ont surtout indiqué que l’US Air Force remettait profondément en cause les objectifs définis en 2015 pour ce programme, les jugeant désormais obsolètes.

Cette mesure, aussi spectaculaire qu’inattendue, doit permettre de repenser les objectifs du programme, donc la manière d’y parvenir, mais également de prendre en considération l’évolution, à présent très rapide des technologies de défense, américaines, alliées comme adverses, ne permettant plus de développer des programmes sur des calendriers étendus, comme précédemment.

Quels sont donc ces nouveaux paradigmes de pilotage des grands programmes industriels concernant le combat aérien du futur, qui émergent de cette prise de conscience américaine ? Et dans quelle mesure, cette révolution qui se profile, va-t-elle affecter les deux programmes SCAF et GCAP, qui se voulaient les pendants européens du NGAD ?

L’US Air Force veut repartir d’une page vierge pour imaginer le programme NGAD

Lancé en 2015, le programme NGAD, pour Next Generation Air Dominance, vise à concevoir un système de systèmes destiné à garantir la suprématie aérienne de l’US Air Force, à partir de 2030. S’il se compose de nombreux systèmes, allant d’un cloud de combat à des drones de type Loyal Wingmen, NGAD est avant tout centré autour d’un nouvel avion de combat de 6ᵉ génération, présenté par l’US Air Force comme le successeur du F-22 Raptor.

programme NGAD vision Lockheed Martin
Vue d’artiste du programme NGAd par Lockheed Martin

En juin 2024, tous attendaient que l’US Air Force annonce le ou les noms des industriels qui seraient en charge de concevoir le démonstrateur principal de ce programme, destiné à préparer la conception des prototypes, puis des avions de combat eux-mêmes, sachant que le calendrier restait fixé sur une entrée en service en 2030, au plus tard.

La surprise fut donc totale lorsqu’à la mi-juin, le chef d’état-major de l’US Air Force, le général David Allvin, laissa entendre que ce programme était désormais remis en question, principalement en raison des dérapages budgétaires de certains programmes clés, tel le missile ICBM LGM-35 Sentinel, dont l’enveloppe budgétaire avait presque doublé, passant de 77,7 Md$ en 2020, à 140 Md$ en mai 2024.

Rapidement, toutefois, une seconde explication est apparue, expliquant les réserves exprimées au sujet de NGAD. En effet, l’US Air Force semblait remettre en question les fondements mêmes du programme, ses objectifs, ses arbitrages technologiques et leurs conséquences sur le prix planifié de l’appareil, estimé autour de 250 m$, en mettant en avant le rôle dorénavant central des drones de combat dans le combat aérien moderne.

Quoi qu’il en soit, à la fin du mois juillet, le général Allvin annonça que NGAD était suspendu, et que l’US Air Force allait mettre à profit le temps supplémentaire qui lui sera donné pour étudier la pertinence des paradigmes qui structurent ce programme.

Visiblement, les réserves initiales, exprimées en juillet, ont été confortées au cours du mois suivant. En effet, à l’occasion de la Conférence Defense News, qui s’est tenue le 4 septembre à Arlington, en Virginie, le n° 2 de l’US Air Force, le général Slife, ainsi que le tzar des acquisitions, Andrew Hunter, ont dressé un tableau du programme, radicalement différent de ce qu’il était il y a juste trois mois.

« Cela peut impliquer une plate-forme de chasse habitée de sixième génération, mais nous sommes revenus en arrière, en quelque sorte, et nous regardons, vous savez, depuis le début. » a déclaré le général Slife. Dit autrement, l’US Air Force va repartir d’une page blanche, pour concevoir son programme NGAD.

La technologie a évolué trop vite pour garder le NGAD sur une trajectoire pertinente

Si les contraintes budgétaires ont très probablement joué un rôle dans la décision initiale de suspendre le programme, c’est avant tout l’évolution très rapide des technologies de défense, et leur utilisation potentielle en matière de guerre aérienne, qui désormais structurent ce reboot.

chasseur de 6ᵉ génération et drones-ngad-vue-artiste
Chasseur de 6ᵉ génération et drones du programme NGAD

« Notre base technologique a progressé de manière plus rapide que prévu » a indiqué le général Slife, avant d’ajouter « Certaines capacités que nous avons désormais, que nous voudrions peut-être embarquer dans cet espace de mission à l’avenir, n’avaient pas été intégrées lorsque nous avons commencé avec le système NGAD »

À ce sujet, l’officier américain a expliqué que l’utilisation des drones du combat, développés aujourd’hui dans le cadre du programme CCA (Collaborative Combat Aircraft), n’était pas au cœur du cahier des charges du programme NGAD lorsque celui-ci a été conçu, alors que cette fonction est à présent centrale dans la planification opérationnelle et technologique de l’US Air Force.

Plus généralement, il apparait, dans les déclarations récentes des officiels de l’USAF, que l’accélération constatée du tempo technologique, depuis quelques années, a surpris la planification américaine, obligeant à prendre certaines mesures radicales, comme le reboot du programme NGAD, à six ans de son entrée en service, en menant une réflexion qui pourrait même aboutir à la création d’un système entièrement dénué de systèmes pilotés.

Dès lors, il est indispensable, pour l’US Air Force, de remettre en cause certains paradigmes centraux, appliqués ces dernières années pour la conception des programmes F-22, F-35 ou B-21, permettant de s’engager dans des conceptions complexes sur des calendriers à rallonge, avec un budget malléable (surtout à la hausse), pour revenir à des cycles beaucoup plus courts, de conception comme de vie opérationnelle.

Il n’est donc guère étonnant, dans ce contexte, que les principes définis par le Dr Roper, le prédécesseur d’Andrew Hunter, réapparaissent désormais, puisqu’ils semblent répondre assez efficacement aux nouvelles contraintes constatées à ce sujet, notamment en termes de contraintes budgétaires, et de tempo technologique.

Le tempo technologique impose une réduction des cycles de développement et de vie opérationnelle des systèmes de combat aérien

Il faudra certainement attendre plusieurs mois pour prendre la pleine mesure du bouleversement en cours au sein de l’US Air Force dans ce domaine, et pour se faire une idée de ce que sera effectivement le programme NGAD, ainsi que sur la manière dont il sera effectivement conçu.

F-86 Sabre US Air Force
Considéré comme le meilleur avion de chasse en 1951 lors de la guerre de Corée, le F-86 était obsolète dès le début des années 60

Pour autant, une conclusion semble aujourd’hui s’imposer, dans la vision des planificateurs américains : le tempo technologique est à présent trop soutenu, pour pouvoir efficacement concevoir des grands programmes comme NGAD, sur un calendrier d’une dizaine ou d’une quinzaine d’années, le résultat, à ce moment-là, ne correspondant très certainement plus aux besoins du moment, qui auront alors sensiblement évolués.

Ce constat fait écho à une situation similaire qui prévalait il y a 70 ans, au début de la guerre froide/ Ainsi, les appareils qui entrèrent en service au début des années 50, comme le F-86 Sabre ou le F-9F Panther, se sont retrouvés très rapidement totalement obsolètes par l’arrivée de nouveaux chasseurs, supersoniques et armés de missiles, seulement dix ans plus tard, comme le F-4 Phantom II ou le Mirage III.

À cette époque, les très rapides progrès dans le domaine des turboréacteurs, des radars, des missiles ou, encore, des matériaux et de l’aérodynamique, entrainaient une évolution tout aussi rapide de la réalité de la guerre aérienne.

Aujourd’hui, ce sont les progrès dans le domaine des drones, de l’intelligence artificielle, du spatial et du quantique, qui conditionnent ce tempo technologique tout aussi soutenu, et qui entrainent un bouleversement continu et, en grande partie, imprévisible au-delà d’un horizon relativement proche, de la guerre aérienne, et donc de la conception des systèmes d’arme qui la feront.

Les programmes SCAF et GCAP souffrent-ils des mêmes maux que NGAD ?

De toute évidence, l’US Air Force se prépare activement à cette nouvelle réalité, en remettant en cause l’un de ses programmes phares, le NGAD. Or, en Europe, deux autres programmes, lancés en 2017, peu de temps après NGAD, partagent les mêmes paradigmes que celui-ci. Sont-ils, dès lors, eux aussi, en passe d’obsolescence ?

Qu’il s’agisse du programme SCAF (Système de combat aérien du Futur, qui rassemble l’Allemagne, l’Espagne et la France, avec la Belgique comme membre observateur), ou le programme GCAP (Global Combat Air Programme, lancé par la Grande-Bretagne, et rejoint par l’Italie et le Japon), les deux programmes européens sont conçus selon une logique très proche de celle de NGAD.

Programme GCAP
Vue d’artiste du chasseur Tempest du programme GCAP

Ils doivent, en effet, concevoir un système de systèmes plus ou moins riche, centré autour d’un avion de combat piloté de 6ᵉ génération, le NGF (Next Generation Fighter) pour SCAF, et le Tempest pour GCAP, pour remplacer les avions de combat actuels dans leurs missions : Eurofighter Typhoon (Allemagne, Italie, Espagne et Grande-Bretagne), Rafale (France) et F-2 (Japon).

Comme NGAD, en outre, ils ont de très grandes ambitions technologiques, justifiant d’un saut générationnel vers la 6ᵉ génération des avions de combat. Ils doivent, par ailleurs, rester en service pendant plusieurs décennies, et sont développés sur un calendrier particulièrement long, avec une entrée en service autour de 2035 pour le Tempest, et 2040 pour NGF.

De fait, les constats qui ont amené l’US Air Force à remettre à plat leur programme NGAD, s’appliquent très certainement, de la même manière, aux deux programmes européens, en particulier concernant l’évolution rapide des technologies, ne permettant plus de se faire une idée efficace de la guerre aérienne au-delà de 15 à 20 ans, c’est-à-dire le temps de développement de ces programmes.

En conséquence, les décisions radicales qui semblent devoir être prises, outre Atlantique, concernant le programme NGAD, mais aussi le programme F/A-XX de l’US Navy, lui aussi, suspendu de fait, devrait amener les deux programmes européens, à s’interroger, objectivement, sur la pertinence de ce qui est entrepris.

Spécifiquement, il serait certainement utile de confronter les objectifs actuellement visés en termes de moyens, de performances, de prix, de technologies et de contraintes, avec la vision qui émergera, à tort ou à raison, de la réflexion structurante qui incube au Pentagone aujourd’hui.

Surtout, il conviendra d’exclure de cette réflexion, l’ensemble des aspects parasites, comme l’aspect symbolique ou politique de la coopération européenne ou les attentes des industriels, afin de porter un regard parfaitement objectif sur ces programmes, qui mobilisent d’importants crédits, et qui structurent l’avenir de plusieurs des principales forces aériennes européennes.

À quoi devrait ressembler un programme de système de combat aérien moderne aujourd’hui ?

S’il faudra certainement attendre les conclusions de l’US Air Force au sujet du programme NGAD, pour comprendre pleinement les paradigmes qui émergeront outre-atlantique, dans ce domaine, il est toutefois possible, sur la base des éléments d’ores et déjà disponibles, de faire un portrait-robot, d’un programme de système de combat aérien moderne, pouvant répondre aux contraintes identifiées.

High-tech defense drone anduril CCA
Drone de combat Loyal Wingmen développé par Anduril pour le programme CCA de l’US Air Force

En premier lieu, il apparait que si la prévisibilité efficace, en matière de guerre aérienne, se limite à une vingtaine d’années, il semble évident que le développement d’un programme de système de combat moderne, ne devrait pas s’étaler sur plus de quelques années, cinq ans semblant un compromis raisonnable, car il permet au système d’avoir une durée de vie efficace d’une quinzaine d’années.

Des délais aussi courts ne permettent plus de developper, au sein d’un programme de système de combat aérien, les nouvelles technologies qui seront embarquées. Celles-ci devront donc être développées dans des programmes de démonstrateurs et de maturation technologique, le système de combat faisant la synthèse des technologies disponibles au moment de sa conception.

Une durée de vie opérationnelle efficace aussi courte, oblige également à contenir les couts de développement et les couts de fabrication des systèmes de combat aérien, sous contrôle. Il n’est évidemment pas raisonnable de dépenser plusieurs centaines de millions de $ pour un appareil, qui sera obsolète au bout de 15 ans.

Ce tempo raccourci élimine, de fait, la notion de pas générationnel des avions de combat, et de leurs systèmes, puisque l’évolution sera continue et étalée sur plusieurs systèmes consécutifs. À l’instar de la doctrine appliquée par Marcel Dassault en son temps, cela suppose qu’un nouvel appareil n’embarquera qu’un nombre limité de nouvelles technologies, dont l’efficacité sera garantie et la maturité suffisante, pour éliminer les risques industriels.

NGF programme SCAF
Le NGF du programme SCAF européen a de nombreux points communs conceptuels avec le chasseur de 6ème génération du programme NGAD américain.

Enfin, l’ensemble de ces contraintes pointant vers des séries plus réduites, plus économiques et plus rapides à developper et à produire, rien ne s’oppose à un retour de la spécialisation des systèmes, sachant que l’évolutivité des appareils, risque fort de ne plus répondre à la réalité des évolutions des besoins opérationnels.

On remarquera, évidemment, que ce « cahier des charges » s’avère très proche de celui du programme CCA de drones de combat de l’US Air Force. Et pour cause : ce sont les drones, et non les avions pilotés, qui assureront, dans un avenir très proche, la plupart des actions de combat, et qui donc, seront confrontés directement à l’adversaire.

A l’inverse, les avions pilotés, qu’il s’agisse de chasseurs ou pas, devront évoluer à distance de sécurité, en soutien de ces drones de combat, pour des profils de mission radicalement différents de ceux des chasseurs actuels.

La notion de chasseur de 6ᵉ génération a-t-elle encore du sens aujourd’hui ?

Au terme de cette analyse, une question s’impose donc : la notion même de chasseur de 6ᵉ génération, au cœur du programme NGAD jusqu’à présent, mais aussi des programmes SCAF et GCAP, aura-t-elle encore un certain sens, une fois la transformation en cours achevée ou, tout au moins, suffisamment avancée ?

En effet, pour efficacement exploiter au mieux le potentiel des drones de combat, notamment leur autonomie et l’absence de contraintes humaines, les avions de contrôle et d’accompagnement, devront être dotés de caractéristiques assez différentes de celles des avions de combat aujourd’hui, comme une grande autonomie, d’importants moyens de détection et surtout de communication, une puissance de traitement numérique très élevée, et, éventuellement, d’une vitesse et d’un plafond élevés.

US Air Force Loyal Wingmen F-15EX
Les drones de combat porteront bientôt l’essentiel de l’action offensive dans la guerre aérienne moderne

En revanche, rien n’indique que cet appareil devra être manœuvrant, capable d’évoluer à à très basse altitude, ou simplement qu’il soit nécessaire de le doter d’un quelconque armement offensif. En effet, s’il devait mettre en œuvre cet armement, c’est, conceptuellement, qu’il n’aura pas pu s’en remettre à ses drones de combat pour le faire, ce qui n’est pas l’objectif à atteindre.

Même le besoin de furtivité n’est guère évident pour ce type d’appareil, puisque sa fonction de plateforme de coordination et de commandement des drones de combat déployés, l’obligera à être émitif, donc très peu discret sur le spectre électromagnétique.

Or, en dehors de la contrainte de vitesse, l’ensemble de ces besoins peuvent probablement être implémenté efficacement à un appareil se rapprochant davantage du jet d’affaires que du Rafale, l’électronique embarquée nécessaire en plus.

Conclusion

La décision de l’US Air Force de suspendre le programme NGAD, à la fin du mois de juillet 2024, avait laissé perplexe de nombreux commentateurs, et entrainé un grand nombre de commentaires s’inquiétant d’un nouvel échec industriel du Pentagone.

Depuis, les détails distillés par les cadres de l’USAF, à ce sujet, ont montré que cette décision perçue comme brutale, s’appuyait sur une prise de conscience d’un changement radical concernant l’ensemble du cadre entourant ce programme, tant du point de vue technologie qu’opérationnel, obligea à repenser, et très certainement transformer, l’ensemble des paradigmes appliqués depuis trente ans dans ce domaine.

US Air Force Chasseur Leger Furtif NGAD
Étonnamment, l’US Air Force envisage de concevoir un chasseur léger piloté, alors qu’elle semble prête à renoncer au chasseur piloté dans le cadre du programme NGAD

Reste que cette prise de conscience ne devrait pas se limiter aux seules forces américaines. En effet, si le programme NGAD mérite, selon l’US Air Force, d’être intégralement remis à plat, pour répondre aux besoins opérationnels au-delà de 2030, il semble évident que les programmes SCAF et NGAD européens, construits sur les mêmes paradigmes, sont, eux aussi, dans ce même cas.

Il faudra donc, dans des délais courts, entreprendre une réflexion comparable à celle menée par l’USAF au sujet du programme NGAD, en Europe, en s’assurant que toutes les considérations parasites, ne viennent pas interférer, et polluer un dossier qui ne peut se permettre d’être approximatif, dans le concept sécuritaire mondial qui se dessine.

On peut toutefois douter que les programmes SCAF et GCAP, dont les dimensions politiques et industrielles sont centrales, puissent être remis en question, même par les armées, si tant est qu’elles aient leur mot à dire dans ce dossier.

Peut-on éviter le cataclysme de la baisse des crédits défense en France de 2025 ?

C’est maintenant presque une certitude, les armées et l’industrie de défense françaises, devront faire face à une baisse des crédits défense, très bientôt, pour répondre à une crise de la dette désormais inévitable.

Dire que cette situation, déjà préoccupante du point de vue économique et social, arrive au pire moment pour les armées et la BITD, tiendrait de l’euphémisme le plus grossier. En effet, jamais le monde, et spécialement l’Europe, auront été autant sous tension, alors que, dans le même temps, la hausse mondiale des crédits de défense, entraine une course aux armements et une restructuration rapide du paysage industriel, ne laissant aucune marge aux industriels français pour réagir.

Faute de pouvoir suivre, les armées françaises, ainsi que leur industrie de défense, risquent donc un déclassement fulgurant, ce qui reviendrait à renoncer à l’ensemble de l’héritage du gaullisme, structuré autour de l’autonomie stratégique nationale.

Sachant que les crédits d’états seront inaccessibles pendant plusieurs années pour financer cette indispensable transformation, il serait alors indispensable de se tourner vers un modèle alternatif, souple et autoporteur, capable de se substituer, en partie, aux finances publiques, pour maintenir et étendre cet effort. Un fonds spécial d’investissement, à la structure originale, pourrait bien résoudre cette équation impossible.

Des temps difficiles se profilent pour les Armées et l’industrie de Défense françaises, exposées à une inévitable baisse des crédits défense

Alors que la France se cherche toujours un premier ministre, les armées, comme les industriels de défense, font la grise mine. En effet, tout indique que les difficultés rencontrées par les finances publiques françaises, viendront bien, finalement, handicaper l’effort de reconstruction et l’application de la Loi de Programmation Militaire 2024-2030.

Drone de combat Neuron Rafale Dassault Aviation
La France parviendra-t-elle a maintenir son rang sur le marché mondial de l’Armement, si les budgets stagnes, dans le contexte actuel ? c’est très improbable…

Selon l’hypothèse en cours, il semblerait que le budget 2025 des armées sera le même que celui de 2024. Ce faisant, le LPM de 413 Md€ se verrait non seulement privée des 3 Md€ d’augmentations planifiées pour 2025 pour le budget des armées, mais aussi de ces mêmes 3 Md€, sur l’ensemble de la trajectoire budgétaire, en admettant que celle-ci recolle à sa planification de croissance en 2026, ce qui est encore loin d’être acquis, eu égard au contexte.

Au total, donc, ce seraient donc 30 Md€ qui pourraient certainement manquer à l’application de cette LPM d’ici à 2030. Et comme il est d’usage, en pareilles circonstances, il est très probable que ce déficit de crédits, sera très majoritairement absorbé par des reports ou annulation de programmes industriels. Certains d’entre eux, comme le PANG, sont très clairement sous une épée de Damoclès aujourd’hui.

Pour les Armées françaises, une telle hypothèse, de moins en moins hypothétique du reste, s’avère une véritable catastrophe, alors même que la LPM 2024-2030 était, de l’avis de beaucoup, l’effort strictement minimum et nécessaire, pour faire face à l’évolution de la menace mondiale.

Taillée au plus juste, après un bras de fer entre Sébastien Lecornu, le ministre des Armées, et Bercy, qui prévoyait un budget 30 Md€ moins élevé (tiens dont…), cette LPM avait, en effet, été contrainte d’accepter de nombreux reports de programmes ou réduction de volume, afin de conserver une certaine cohérence globale.

De fait, la priver de 30 Md€, ne pourra se faire qu’au travers de sévères coupes, entrainant des reports, des réductions de volume et même, possiblement, des annulations pures et simples, de programmes pourtant jugés indispensables jusqu’ici.

Allemagne, Italie, Corée du Sud… les appétits des industriels défenses s’aiguisent face à une France figée par ses déficits publics

Les Armées françaises ne seront certainement pas les seules qui devront souffrir de cette réduction de moyens de la LPM en cours. Comme évoqué précédemment, il est plus que probable que l’essentiel des 30 Md€ qui devront être économisés d’ici à 2030, concernera des programmes industriels de défense.

Ce faisant, les industriels devront, à nouveau, revoir leur planification, quelques mois seulement après avoir été, parfois vivement, invités à accroitre leurs capacités industrielles pour répondre aux besoins de la LPM et de la demande export.

Baisse des crédits défense, la victime pourait être le porte-avions nouvelle génération
Le porte-avions de nouvelle génération pourrait bien être la première victime de la baisse des crédits de défense français.

Surtout, ces crédits évaporés s’imputeront nécessairement, en partie, à des programmes de Recherche et Développement, des premières commandes pour les armées, voire à des évolutions du dimensionnement industriel national.

Ceci viendra directement handicaper les industries de défense françaises sur le marché international, grandes pourvoyeuses de devises à l’exportation, et d’activité industrielle dans le pays, dans les années à venir, oubliant, au passage, que l’investissement industriel de défense s’avère, de très loin, le plus efficace dans le domaine économique et social, et donc le plus soutenable du point de vue budgétaire.

Ce ne serait pas la première fois que l’industrie de défense française fera les frais des contraintes budgétaires de l’État Français. En 2010, sous Nicolas Sarkozy, puis en 2014, sous François Hollande, celle-ci dut, en effet, faire face à une diminution des crédits ou des ambitions de planification.

Cette fois, l’industrie de défense française pourrait avoir beaucoup de mal à s’en relever. En effet, dans le même temps, plusieurs pays, et non des moindres, comme l’Allemagne, l’Italie, la Corée du Sud ou la Turquie, investissent, au contraire, massivement dans leur propre industrie de défense, avec des ambitions internationales très élevées, dans un marché qui, lui, est plus dynamique que jamais ces 40 dernières années.

KF51 Panther Rheinmetall salon Eurosatory 2024
L’Allemand Rhienmetall a présenté la nouvelle version du char KF51 Panther lors du salon Eurosatory 2024, entièrement developpé en fonds propres

Ainsi, le géant allemand Rheinmetall a annoncé, récemment, qu’il visait un Chiffre d’Affaires de 40 Md€ en 2030, ce qui représente rien de moins que le Chiffre d’Affaires cumulé de l’ensemble des industries de défense françaises et allemandes aujourd’hui.

De telles ambitions, que l’on retrouve également, par exemple, en Corée du Sud dans le domaine aérien et naval, ne pourront advenir que par captation de marchés existants. Et la situation budgétaire de la France en fait, aujourd’hui, le parfait veau sacrificiel à ce sujet, dans les années à venir.

Un fonds spécial autoporté pour relancer les investissements R&D de l’industrie de défense française

Cette sombre vision de l’avenir proche, pour les armées et l’industrie de défense françaises, n’est cependant pas sans solution. Eu égard la réalité des déficits français, il apparait de manière évidente que la simple invocation d’investissements supplémentaires n’en fait pas partie, même si elle est régulièrement brandie, tant par la classe politique, lorsqu’elle se trouve dans l’opposition, ainsi que par un grand nombre de voix spécialisées sur les questions de défense, sans l’être dans les questions budgétaires.

Pour palier, au moins en partie, ce problème, il est donc nécessaire de se montrer astucieux et inventif, et de trouver les marges de manœuvre budgétaires là où elles se trouvent, même s’il est nécessaire, pour cela, de sortir des schémas traditionnels.

Les grands groupes industriels de défense français ont le potentiel de se substituer à l’État pour stimuler l’activité de l’industrie de défense française.

Justement, des marges de manœuvre existent, aujourd’hui, dans l’industrie de défense. Et pour cause : les grands groupes industriels défense français, qui pilotent l’activité industrielle nationale, et qui diffusent l’activité dans l’ensemble de la base industrielle et technologique défense française, ou BITD, sont en excellente santé.

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Les chars leclerc sont insuffisament modernisés et trop peu nombreux au sein de l’Armée de terre, par manque de crédits

Plusieurs de ces groupes, comme Airbus, Thales, Safran ou Dassault aviation, sont des entreprises cotées, et présentent une progression significative de leur valorisation ces dernières années. D’autres, comme Naval Group ou MBDA, sont en partie détenues par des sociétés cotées, alors que seul KNDS France, ex-Nexter, demeure détenue exclusivement pas l’état, au travers du groupe KNDS codétenu à parts égales avec la famille Baude.

Ces groupes ont donc la possibilité, au travers des marchés, de financer une grande partie de leur propre R&D, comme l’a fait Rheinmetall ces dernières années, pour developper le KF51 Panther, le KF41 Lynx et le système antiaérien Skyranger, ou pour étendre ses capacités de production de munitions, qui aujourd’hui portent la croissance très rapide du groupe de Düsseldorf.

Ces dernières décennies, cependant, l’industrie de défense française, en particulier ses grands groupes pilotes, s’est mise en retrait en matière de programmes et de R&D développés en fonds propres, et ce, non sans raison.

En effet, jusque dans les années 80, ces groupes industriels investissaient massivement dans le développement de systèmes d’armes, proposés par la suite aux armées françaises et à l’exportation. Ainsi, le Mirage F1 de Dassault Aviation était, à l’origine, une étude interne de l’avionneur, qu’il a sorti en urgence des cartons à la fin des années 60, lorsqu’il s’est avéré que le Gerfaut ou le Mirage G, demandés par l’Armée de l’Air, étaient des impasses.

À partir des années 80, cependant, les armées françaises s’éloignèrent de ces propositions industrielles développées par la BITD en fonds propres, pour ne s’intéresser, presque exclusivement, qu’à des programmes strictement pilotés par la DGA. C’est ainsi que le Super Mirage 4000, pourtant très prometteur, ne fut jamais commandé par l’Armée de l’Air, même en petite quantité, le privant d’un avenir commercial.

super-mirage 4000
La France n’a pas voulu soutenir le Super-Mirage 4000 de Dassault Aviation dans les années 80, ce qui a stoppé net le dynamisme de l’entreprise en matière d’investissement sur fonds propres.

De fait, aujourd’hui, ces mêmes grands industriels français, se limitent à developper les programmes commandés, et financés, par la DGA et le ministère des Armées, et évoluent, le plus souvent, dans un marché de rentes.

Dans ce domaine, seul Naval Group, pourtant une entreprise dont la structure capitalistique n’est pas spécialement souple, continue de developper des modèles en fonds propres destinés à l’export, dont les corvettes Gowind 2500 et les sous-marins Scorpène et Shortfin/Blacksword Barracuda, qui pourtant représentent aujourd’hui des piliers majeurs des exportations d’armement françaises.

Stimuler l’investissement, l’innovation et l’exportation par l’acquisition des nouveaux équipements produits par l’industrie de défense française

Présenté ainsi, il apparait qu’un espace de négociation pourrait émerger entre le ministère des Armées et ces grands groupes de la BITD pour, en partie, niveler les effets délétères de la baisse des crédits de la LPM 2024-2030.

Sur la table des négociations, se trouvent donc, d’un côté, les capacités d’investissements des grands groupes défense français, notamment en termes de R&D, et de l’autre, la nécessité, pour eux, d’obtenir des commandes des armées pour les équipements ainsi développés, le tout dans un dispositif oui à impact budgétaire minimal, pour les finances publiques.

CAO Catia Dassault Systems
Jumeaux numériques avec le logiciel CATIA de DAssault Systemes

Dès lors, il serait possible de mettre en œuvre un fonds d’investissement d’état, piloté par la DGA au bénéfice des Armées, dont la mission serait, précisément, d’acquérir un certain nombre de ces nouveaux équipements développés en fonds propres par les industriels eux-mêmes, pour équiper les armées françaises, mais aussi pour lancer la carrière internationale de ces équipements.

Régénérer les capacités d’investissement du fonds spécial par captation d’une partie des recettes publiques

Ce fonds serait réapprovisionné par un prélèvement direct sur les recettes sociales et fiscales générées par la commercialisation de ces équipements en France et sur la scène internationale.

Pour que le modèle soit autoporteur, financièrement, il est donc nécessaire que les recettes sociales et fiscales ainsi captées, dépassent les investissements consentis pour acquérir ces équipements pour les Armées françaises, soit :

Crb x Σ (PuP x Qte + Qtn) + Crd PuP x Qtn

ou Crb – Coefficient de retour budgétaire, soit 50 % (hypothèse basse maintes fois détaillée dans nos articles) ; PuP le Prix unitaire de Production, c’est-à-dire, les couts de productions de l’équipement sur lequel le retour budgétaire est bâti ; Qte les quantités d’équipements exportés ; Crd les couts de recherche et développement de l’industriel, sur lequel l’état perçoit également un retour budgétaire ; et Qtn la quantité d’équipement acquis par les armées nationales.

Si le taux de captation des recettes fiscales et sociales devait être inférieur au taux nominal, il suffit d’utiliser le Coefficient de retour budgétaire résultant, en lieu et place du Crb nominal, pou en simuler les effets sur le retour budgétaire. Ainsi, si seule la moitié des recettes budgétaires générées sont destinées à alimenter le fonds spécial, le Crb résultant serait de 50 % / 2 = 25 %.

Selon cette formule, un équipement dont le prix unitaire de production serait de 10 m€, avec des couts de R&D de 100 m€, et un nombre minimal efficace d’équipements dans les armées françaises de 100 exemplaires, nécessiterait un potentiel export garanti de

50% x (((n+100)x10) + 100) 100 x 10 soit n 90 pour un Crd à 50 % et
25% x (((n+100)x10) + 100) 100 x 10 soit n 290 pour un Crd à 25 %

Pour l’industriel, l’amortissement de l’investissement de R&D s’effectue sur le Prix Unitaire Export, par application de la cote part bonifiée de cet investissement, sur le nombre probable d’équipements exportés. À noter qu’il est par ailleurs possible d’intégrer directement cette notion dans le Prix unitaire de Production, même si cela rend la formule moins évidente, car du second degré.

Intégration des programmes en coopération dans le modèle

Cette formulation peut également être employée pour des programmes internationaux en coopération, qu’il s’agisse de coopération inter-Etats, ou des coopérations directes entre industriels.

Caesar MK2 eurosatory
Peut-on éviter le cataclysme de la baisse des crédits défense en France de 2025 ? 43

Il faut et suffit, dans ce cas, de remplacer les coefficients de retour budgétaire effectifs pour l’industrie de défense française, payés en France, et la quantité nationale, par la somme des quantités d’équipements commandés par les armées de chaque participant.

À noter qu’il n’y a, dans ce cas, aucun intérêt à intégrer un partenaire industriel ou étatique, si sa commande d’état n’est pas proportionnelle à la part relative d’activité de son industrie de défense dans le programme, y compris en tant compte le marché export directement adressable par le partenaire.

Quel volume d’investissements sera nécessaire pour le fonds spécial ?

Le modèle ainsi présenté, a de nombreux avantages, le plus important étant sa capacité à autoporter, dans la durée, un investissement annuel constant pour les armées, afin de s’équiper des équipements développés par l’industrie de défense.

Pour autant, le point de soutenabilité ne sera pas immédiatement atteint, puisqu’il sera nécessaire, pour cela, que l’objectif d’exportation soit dépassé, et livrés, pour que les recettes budgétaires soient ainsi générées, et la captation effective. Ceci va, évidemment, influencer le montant qu’il sera nécessaire d’investir initialement dans le fonds spécial

Cette contrainte va également influencer la quantité d’équipements pouvant être commandés par les armées nationales, puisqu’il sera nécessaire de garantir la quantité d’équipements exportés sur une durée également au montant total du fonds divisé par le montant annuel investi.

Frigate FDI marine grecque
Frégate FDI de la Marine hellénique

Ainsi, si l’objectif est d’investir 3 Md€ d’équipements neufs par an pour les armées nationales via ce dispositif, avec une durée maximale pour atteindre l’objectif d’exportation de trois ans, le fonds devra atteindre un plafond de 9 Md€. Dans l’exemple précédent, il sera nécessaire de vendre les 90 équipements exports (cas 50 %), ou 290 équipements exports (cas 25 %), sur cette même durée de 3 ans, pour garantir la soutenabilité du programme.

Si cet objectif n’est pas réaliste ou atteignable dans cette fenêtre, il sera nécessaire de réviser, ou étaler dans le temps, la quantité d’équipements commandés par les armées nationales, quitte à ajouter une option au programme, selon les résultats obtenus par les exportations.

Quelques exemples du potentiel d’investissement et d’activité du fonds spécial

Pour comprendre le potentiel de financement du modèle présenté, rien ne vaut quelques cas pratiques.

Le Chars de combat Leclerc Évolution pour l’Armée de Terre

Le char de combat Leclerc Évolution a été présenté par KNDS France à l’occasion du salon Eurosatory 2024. Comme évoqué dans de précédent articles, ce char dispose d’un important potentiel d’exportation, et apporterait une plus-value plus que nécessaire à la composante blindée lourde de l’Armée de terre.

Toutefois, faute de budgets et de flexibilité, celle-ci ne s’y intéresse pas, à ce jour, se privant de son potentiel militaire, et privant KNDS France d’un important potentiel commercial à l’exportation.

KNDS Leclerc Evolution Eurosatory 2024
Leclerc Évolution de KNDS présenté au salon Eurosatory (Photo F. Dosreis)

Pour que le Leclerc Évolution puisse rejoindre efficacement l’Armée de Terre, une flotte minimale de 130 chars est nécessaire, soit deux régiments plus les exemplaires d’instruction. Nous prendrons, comme donnée initiale, un prix unitaire de production de 15 m€, un prix unitaire d’acquisition de 18 m€ pour prendre en compte les équipements importés, et un retour optimal à 50 %. Les couts de conception sont évalués à 300 m€

L’expression est donc 50% ((15 x (n+130))+300) 130 x 18 soit n 162.

Il faut et il suffit, dans cette hypothèse, garantir l’exportation de 162 Leclerc Evolved dont 15 m€ par châssis seraient produits en France, pour financer l’acquisition de 130 chars neufs pour l’Armée de terre. Ceci demeure très raisonnable, et il serait même possible d’ajouter une option de 60 chars supplémentaires par tranche de 60 chars exportés au-dessus de 162. Enfin, si le char est vendu 20 € à l’export, les frais de R&D seront amortis dès la première tranche export de 162 exemplaires.

Un porte-avions conventionnel moyen pour la Marine nationale

Sachant que le développement de PANG a toutes les chances d’être, au mieux, reportées de plusieurs années, et que le PAN Charles de Gaulle devra probablement quitter le service en 2028, ce mécanisme pourrait-il être performant, pour developper le successeur du porte-avions français ?

L’exportation étant nécessaire, le porte-avions ici évalué sera à propulsion conventionnelle, excluant l’hypothèse du PANG. Pour en optimiser le potentiel d’exportation, un navire relativement léger, de 45 000 tonnes comme le Charles de Gaulle, s’impose également, sachant qu’il sera capable d’emporter 18 à 24 Rafale M, mais seulement 12 à 16 SCAF, le cas échéant.

Porte-avions nouvelle génération
Trop imposant et employant une propulsion nucléaire, le PANG ne peut être exporté par le Fonds Spécial. Toutefois, celui-ci peut financer un porte-avions conventionnel faisant office de PA2 et permettant, au besoin, de temporiser l’entrée en service du PANG.

Le prix du navire est évalué à 4 Md€ (3,5 Md€ pour les PA classe Queen Elizabeth de la Royal Navy), dont 800 m€ pour les deux catapultes électro-magnétiques américaines. Les couts de R&D sont de 500 m€, et le nombre de navires commandés par la Marine nationale, se limite à une unité.

La représentation de cette expression est la suivante
50% x ((n+1)x 3200 + 500) 4000 soit n 1,34

Il suffit donc d’obtenir la vente d’un exemplaire du navire, et un contrat complémentaire d’une douzaine de Rafale pour constituer son groupe aérien embarqué, sur la scène internationale, pour que le programme soit intégralement autoporté par le fonds spécial, tout en conservant ses équilibres structuraux. Plusieurs pays, comme le Brésil, l’Égypte et même la Grèce, pourraient être intéressés par un tel modèle.

Toutefois, il convient de rappeler que concernant un navire aussi imposant, il est probable que le client potentiel exige une construction locale, ce qui induirait un Crf beaucoup plus faible, obligeant à trouver probablement deux clients exports pour équilibrer le modèle.

À ce sujet, si le nombre d’unités de la classe venait à atteindre ou dépasser les trois exemplaires, France comprise, il conviendrait d’étudier la pertinence de concevoir un système de catapulte national, et non importé, de sorte à améliorer le Crf, et donc la soutenabilité budgétaire du programme.

Un avion de chasse de 5ᵉ génération monomoteur pour l’Armée de l’Air et de l’Espace

Nous avons, à de nombreuses reprises, évoqué l’intérêt, pour la France, de developper un successeur au Mirage 2000, en complément du Rafale puis du SCAF. Plus économique, un chasseur monomoteur à hautes performances, serait, en effet, à portée des bourses de plusieurs forces aériennes qui ne pourront pas s’offrir de Rafale, ni de F-35, et encore moins de SCAF.

Mirage 2000-9 EAU
Un successeur au Mirage 2000 pourrait certainement efficacement completer le Rafale puis le SCAF, tant au sein de l’Armée de l’Air que sur le marché international

Nous prendrons, comme hypothèses de calcul, un prix unitaire de production de 60 m€, un Crf de 50 %, et un prix de développement de 5 Md€ (en reprenant les technologies Rafale F5 et NGF disponibles), pour 80 appareils commandés pour l’Armée de l’Air, soit quatre escadrons.

L’expression est la suivante :
50% ((n+80)x(60 +(5000/(n+80)))) 80 x (60 +(5000/(n+80))) soit
n 77 appareils, en intégrant directement les couts de R&D sur les 157 premiers appareils produits, dont 80 pour l’Armée de l’Air.

Là encore, un tel objectif export est largement à la portée de Dassault Aviation, Thales, Safran et MBDA, surtout si le nouveau chasseur monomoteur dispose de caractéristiques de 5ᵉ génération, comme une forme de furtivité, et une fusion de données, et qu’il conserve les qualités intrinsèques à la famille des Mirage.

Conclusion

On le voit, même dans la très difficile situation dans laquelle se trouve aujourd’hui la France, il demeure possible d’imaginer des mécanismes susceptibles de palier les défauts de financements qui interviendront dès 2025 pour les Armées et l’industrie de défense française.

Il est évident que ces solutions demanderont de bouleverser les habitudes prises, tant par les armées que par le ministère, ainsi que par les industriels eux-mêmes, et que chacun devra avancer vers l’autre jusqu’au milieu du guai, pour la faire émerger.

H160m Guepard
Hélicoptère H160M Guepard d’Airbus Helicopters

Si tous demeurent figés dans leurs habitudes, cependant, les conséquences de l’inévitable baisse de la planification budgétaire défense française, seront beaucoup plus sévères que lors des épisodes similaires précédents, et ne pourront être passées simplement en courbant l’échine et en faisant preuve de patience.

En effet, l’évolution des menaces ne s’arrêtera pas pour donner le temps à Paris de reprendre son souffle budgétaire, alors que de nouveaux acteurs de l’industrie de défense mondiale, n’attendent que les faux-pas de la France dans ce domaine, pour se saisir définitivement de ses marchés exports, indispensables à la soutenabilité budgétaire de l’autonomie stratégique française.

Cette analyse montre que la création d’un fonds spécial pour acquérir les nouveaux équipements de défense développés et financés par l’industrie française, et ainsi simultanément équiper les armées et soutenir le marché export de la BITD française, représente une solution parfaitement soutenable pour répondre à ce besoin, et à ces menaces.

Elle montre également que le conservatisme, désormais, représente le plus grand risque pour l’avenir de l’industrie de défense française dans son ensemble, et que, désormais, tous les acteurs, y compris les grands industriels de la BITD, ont la responsabilité pour faire émerger ce type de solution, afin de garantir la pérennité et l’efficacité des armées et de l’industrie de défense, dans une relation évidemment symbiotique très largement sous-estimée jusqu’ici.

[OPINION] F-35A vs S-400 Triumf : une analyse rapide sur les données en sources ouvertes

De nos jours, il existe de nombreux conflits actifs ou potentiels partout dans le monde. Dans de nombreux cas, l’Occident s’oppose à l’Est de diverses manières, le plus souvent indirectement. À commencer par la guerre en Ukraine, il y a aussi la guerre entre Israël et le Hamas, le conflit imminent entre l’Iran et Israël, la crise de la mer Rouge, les différents conflits sanglants en Afrique, etc.

Il existe également des conflits potentiels ou gelés, par exemple, entre la Chine et Taïwan, L’Inde contre le Pakistan, la Turquie contre la Grèce, ainsi que l’occupation turque à Chypre et en Syrie, pour n’en nommer que quelques-uns.

Dans ce cadre, il serait intéressant de faire la lumière sur la problématique « avions contre anti-aériens », sous la forme du F-35A vs S-400, qui représente la lance occidentale tant vantée contre le formidable bouclier russe, à partir d’aujourd’hui, sur la base de ce que l’on sait des sources ouvertes et d’estimations plausibles.

Les Caractéristiques du système antiaérien S-400 Triumf

Le S-400 Triumf (SA-21 Growler, dans le langage de l’OTAN) est un système de défense aérienne intégré, développé par Almaz-Antey. Le système est entré en service en 2007, remplaçant le S-300P et le S-200. Selon Rosoboronexport, le système S-400 est capable de détruire tous types de cibles aérodynamiques dans un rayon de 380 km et jusqu’à une altitude de 30 km, ainsi que des cibles balistiques dans un rayon de 60 km.

f-35a vs s-400

Selon diverses sources ouvertes, le système S-400 peut inclure les parties suivantes (indiquant principalement les versions d’exportation, représentée par le suffixe E dans la nomenclature russe) :

1. Le poste de commandement mobile 55K6E.

2. Le radar panoramique d’acquisition et de gestion de combat en bande S 91N6E.
Avec une portée maximale de 600 km, il suivrait une cible avec 4 m² RCS (Radar Cross Section, ou Surface Équivalente Radar, qui représente la capacité d’une cible à réfléchir les signaux radar en direction du récepteur radar) à 390 km.
Selon l’équation radar, la plage de détection est proportionnelle à la racine 4 de la RCS cible. Ainsi, on peut calculer que ce radar détecterait une cible standard avec un RCS de 1 m² à une distance de plus de 280 km (150 milles marins ou NM).

3. Le radar multifonctionnel en bande X 92N6E, pour l’éclairage des cibles et le contrôle de tir.
D’une portée maximale de 400 km, ce radar peut détecter un avion avec 4 m² RCS jusqu’à 250 km, selon sa brochure. Cela se traduit par 175 km (95 NM) contre un objectif standard de 1 m² RCS.

4. Le radar d’acquisition toutes altitudes en bande C 96L6E, avec une portée maximale de 300 km.

5. Divers radars de surveillance optionnels, comme le radar d’acquisition basse altitude 76N6, ainsi que le 59N6 Protivnik GE, le 67N6 Gamma DE, le 1L119 Nebo SVU, le Nebo-M ou encore les radars de recherche basse fréquence Resonance-NE . Le Nebo SVU devrait détecter une cible standard RCS de 1 m² à 215 km.

6. Plusieurs types de missiles, comme suit :
a. 9M96E à courte portée, avec une portée de 40 km et un guidage radar actif.
b. 9M96E2 à moyenne portée, avec une portée de 120 km et un guidage radar actif.
c. 48N6E2/3 longue portée, avec une portée de 200/240 km et un guidage radar semi-actif. Il s’agit du missile principal du système.
d. 40N6E à très longue portée, avec une portée de 380 km et un guidage radar actif ou semi-actif.

Missile 40N6E2 S400 Actualités Défense | Alliances militaires | Contrats et Appels d'offre Défense

Un bataillon S-400 typique se compose d’un poste de commandement, d’un radar d’acquisition de cibles 91N6E et de deux batteries, chacune équipée d’un radar de conduite de tir 92N6E et de quatre TEL (transporteur-érecteur-lanceur), avec quatre missiles chacune. Tous les radars disposent de capacités anti-brouillage.

Le système S-400 est conçu pour coopérer et échanger des données avec l’avion aéroporté d’alerte et de contrôle (AEW&C) A-50, l’ancienne famille de systèmes de missiles sol-air S-300, ainsi qu’avec le Pantsir S1/2 et Systèmes de défense aérienne Tor-M1/2 à courte et moyenne portée, capables de gérer des menaces telles que les drones et les missiles de croisière, créant ainsi un système de défense multicouche complet.

Le chasseur furtif Lockheed Martin F-35 Lightning 2 aujourd’hui

D’un autre côté, le F-35 est un avion de combat furtif très connu et très médiatisé. En proie à divers problèmes, il n’est toujours pas pleinement opérationnel, après plus de deux décennies de développement. De nombreux problèmes devraient être résolus grâce à la fameuse mise à niveau du bloc 4, qui devrait être achevée d’ici à 2030, selon les rapports officiels américains.

L’achèvement prévu du bloc 4 a déjà été reporté à plusieurs reprises, avant même les retards concernant la configuration Technology Refresh 3 (TR-3), qui « fournit la puissance de calcul nécessaire pour prendre en charge les capacités modernisées du bloc 4 ». Le TR-3 n’a pas encore été entièrement certifié, il faut donc s’attendre à de nouveaux retards dans la future mise à niveau du bloc 4.

f-35A usaf

En essayant de fournir une réponse valable à la question F-35 vs S-400, nous envisageons le F-35A dès aujourd’hui, dans la configuration actuelle du bloc 3F, et non dans une configuration éventuelle, avec des capacités fantastiques, qui pourraient ne jamais atteindre être intégré.

Ainsi, à notre connaissance, en septembre 2024, les armes suivantes n’ont pas été entièrement intégrées sur le F-35, du moins sur la version A (qui est le Conventional Take Off and Landing – CTOL, version la plus répandue) :
– L’AGM-158 JASSM (Joint Air-to-Surface Standoff Missile), qui est transporté à l’extérieur, compromettant la furtivité.
– La GBU-53/B StormBreaker (Small Diameter Bomb – SDB II),
– L’AGM-154 JSOW (Joint Standoff Weapon),
– L’AGM-88G AARGM-ER (Advanced Anti-Radiation Guided Missile – Extended Range)

Toutes ces armes sont en cours d’intégration. Les efforts d’intégration pourraient (ou vont certainement) durer plusieurs années. Par conséquent, la seule arme à moyenne portée pertinente qui pourrait être utilisée aujourd’hui est la GBU-39/B SDB (Small Diameter Bomb). Outre le SDB, le F-35A peut utiliser diverses bombes intelligentes (JDAM – Joint Direct Attack Munition, LGB – Laser Guided Bomb) ou moins intelligentes (c’est-à-dire en fer).

Concernant le RCS du F-35, nous avons proposé une approche en deux étapes afin de prédire le RCS de n’importe quelle cible. En quelques mots, un modèle 3D de la cible est d’abord créé et affiné en fonction des données, photos et vidéos disponibles, puis le RCS est calculé à l’aide de l’électromagnétique informatique. En suivant cette approche, il a été estimé que le RCS du F-35 mesure environ 0,01 m² en bande X et 0,02 m² en bande S.

f-35 usaf

Selon des résultats de simulation indépendants, le RCS du F-35 sans RAM (Matériaux Absorbants Radar) est de 0,09 m² en bande X et de 0,15 m² en bande S (RCS moyen du modèle F-35 « propre », Cas 2). En essayant d’émuler l’utilisation de la RAM, une atténuation raisonnable de -10 dB pourrait être envisagée, ce qui donnerait des valeurs RCS de 0,009 m² en bande X et de 0,015 m² en bande S. Ce dernier ensemble de valeurs, plus favorable, sera utilisé dans les calculs suivants.

F-35A vs S-400 : qui a l’avantage aujourd’hui ?

À la lumière de ce qui précède, le F-35 devrait être détecté à 54 km (29 NM) de la bande X 92N6E, c’est-à-dire le radar principal du système, qui pourrait guider un missile vers la cible. Le radar de surveillance 91N6E en bande S détecterait le F-35 à 97 km (52 ​​NM).

Ce radar pourrait diriger un missile radar actif vers la cible, qui pourrait acquérir et suivre la cible pendant la fin du jeu. Concernant le radar d’alerte précoce Nebo SVU, il a été calculé qu’il pourrait détecter un F-35 à 152 km (82 NM). Cependant, un tel radar ne peut pas fournir une piste de qualité militaire.

L’idée de lancer un missile radar actif vers une trajectoire peu précise par le Nebo SVU est plutôt farfelue, mais pas impensable. Quoi qu’il en soit, toute détection déclencherait l’ordre de décollage aux avions d’alerte de réaction rapide, comme le Su-35 ou même le Su-57, afin d’intercepter la cible.

S-400 Latakie
Afin de représenter la couverture des différents radars d’un système S-400 contre le F-35, on peut supposer qu’un de ces systèmes est situé sur la base aérienne de Khmeimim, près de Lattaquié en Syrie. En utilisant les coordonnées de cette base aérienne comme centre, on peut tracer trois cercles, à 30, 50 et 80 NM, représentant un danger élevé, moyen et faible pour le F-35.

Ainsi, concernant le F-35, on peut imaginer trois cercles concentriques autour du système S-400, environ à 80, 50 et 30 NM des trois radars cités ci-dessus : un F-35 devrait être en alerte dans un rayon de 80 NM, serait confronté à un danger moyen dans un rayon de 50 NM, alors qu’il serait extrêmement dangereux de voler à moins de 30 NM d’un système S-400 actif.

Ainsi, tout type de bombe (lisse, laser ou JDAM) est hors de question, puisqu’elle devrait être larguée bien à l’intérieur du cercle de la mort de 30 NM, ne laissant qu’un seul candidat pour l’attaque, le SDB.

Khmeimim non furtif
Suivant la même logique, il s’agit de deux cercles centrés sur la base aérienne de Khmeimim en Syrie, de rayon 120 et 190 NM. Ces cercles représentent les zones de danger élevé et moyen pour un chasseur conventionnel (non furtif), à condition qu’il survole l’horizon radar.

Un F-35A peut transporter 8 SDB et 2 missiles air-air avancés à moyenne portée (AMRAAM) AIM-120 pour l’autodéfense. Afin de paralyser le système S-400, le F-35 tenterait de larguer ses 8 SDB simultanément pour provoquer une saturation, en dehors du cercle des 30, voire des 50 NM.

L’enveloppe exacte de largage des SDB n’est pas connue publiquement, mais on peut supposer que le F-35 peut larguer ses SDB à une altitude et une vitesse suffisantes, leur permettant de planer sur environ 50 NM. En revanche, cela placerait le F-35 au cœur de l’enveloppe de détection et d’engagement du S-400.

Cependant, le problème le plus important est celui du ciblage : le SDB transporte une petite ogive (206 lb) et est utilisé contre des cibles fixes, dont les coordonnées sont connues. Le S-400 est un système mobile et ses éléments peuvent se déplacer à tout moment. Dans la plupart des cas, il est plutôt difficile d’obtenir les coordonnées exactes des différentes parties du système S-400 et de lancer une attaque dans un délai raisonnable.

Une telle entreprise nécessiterait des images satellites en temps quasi réel, une analyse d’images, un ciblage, une planification de mission et une transmission des coordonnées de la cible à l’avion. Le SDB est mal adaptée à un système mobile, tel que le S-400. Dans tous les cas, les bombes planantes GBU-39/B seraient détectées par le radar de conduite de tir et interceptées, très probablement par les systèmes Pantsir S1/2 ou Tor-M1/2 connectés.

Horizon radar et cibles volant à basse altitude

Un système mobile comme le S-400, basé sur des camions gros et lourds, aurait besoin d’une zone relativement plate pour être déployé. Il ne peut pas être installé sur une montagne, comme un radar de surveillance classique. En raison de la courbure de la Terre, une cible volant à basse altitude pourrait s’approcher considérablement du radar, cachée sous l’horizon radar et derrière les irrégularités du terrain.

Horizon radar
Le système S-400 devrait être déployé sur une zone plate et non sur une montagne. De cette façon, l’horizon radar limite la capacité de détecter des cibles volant à basse altitude.

Afin de calculer l’horizon radar, on peut utiliser la formule suivante :

R=1,23(√hr+√ht),

où R est la portée exprimée en NM, hr la hauteur du radar et ht la hauteur de la cible, toutes deux exprimées en pieds.

Examinons le cas d’un système S-400 situé sur la base aérienne de Khmeimim en Syrie. L’élévation de l’aéroport est de 157 pieds, selon des sources ouvertes. En supposant qu’il y ait un radar d’acquisition à basse altitude, tel que le 76N6, sur un mât 40V6M de 78 pieds, la hauteur totale du radar est de 235 pieds.

L’altitude typique d’un missile de croisière (comme le Tomahawk ou le SCALP EG) est 50 m ou 164 pieds. En appliquant la formule ci-dessus, nous obtenons une portée d’environ 35 NM, bien inférieure à la portée de détection maximale possible contre le F-35. Pour un missile en croisière à Mach 0,9 ou 600 nœuds, le temps disponible avant impact est de 210 secondes.

Rafale basse altitude

En quelques mots, en supposant que l’emplacement du système S-400 soit connu, on pourrait utiliser soit le missile d’attaque terrestre BGM-109 Tomahawk, l’AGM-158 JASSM lancé depuis un F-16, le SCALP EG lancé depuis un Mirage 2000 ou un Rafale, ou tout autre missile (ou missiles) de croisière similaire, laissant un temps de réaction très limité au système de défense aérienne.

De plus, hormis un capteur optique, tous ces missiles embarquent une ogive plus grande (classe 1000 lb) par rapport au SDB, infligeant des dégâts importants.

Conclusion

Suite à l’analyse ci-dessus, il apparaît que pour le moment, le F-35A ne peut pas sérieusement menacer un système S-400 pleinement opérationnel, en conjonction avec des systèmes de défense aérienne à courte portée.

Cette situation pourrait ultérieurement évoluer, avec l’intégration sur le F-35A d’armes plus avancées, à plus longue portée et avec des capteurs adaptés, comme l’AARGM-ER, le StormBreaker (SDB II), et notamment le JASSM. Cependant, à ce moment-là (qui pourrait être durant la prochaine décennie), une question plus pertinente serait celle du F-35 contre le S-500.

Cela ne signifie pas que le S-400 soit invincible, car il a été frappé à de nombreuses reprises en Ukraine. Ses principales menaces sont les missiles de croisière (qui profitent de l’horizon radar limité, comme expliqué), les missiles balistiques (qui s’approchent à très grande vitesse), les missiles quasi-balistiques (avec des trajectoires imprévisibles), ainsi que les essaims de drones (pour des attaques à saturation). , provoquant une consommation éventuellement excessive des missiles pour leur interception.

Dans tous les cas, le S-400 est un système d’arme défensif protégeant une zone spécifique. Jamais un système d’armes défensives n’a gagné une guerre. Cela permettrait simplement de gagner du temps, en permettant, ou en protégeant, par exemple, une attaque ou une contre-attaque par d’autres moyens.

Remarque : tout ce qui précède sont des opinions et des évaluations personnelles de l’auteur et n’expriment pas nécessairement les points de vue de l’armée de l’air hellénique ou de l’Académie de l’Armée de l’Air hellénique.

Konstantinos C. Zikidis
Ingénieur en électronique, Ph.D.
Personnel enseignant militaire à l’Académie de l’Armée de l’Air hellénique

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Évolutivité et polyvalence des avions de combat, un mauvais calcul pour les armées ?

Selon Lockheed Martin, le chasseur F-35 continuera de représenter la colonne vertébrale des forces aériennes occidentales jusqu’en 2080. À cette date, le chasseur de 5ᵉ génération, qui est entré en service en 2015 (F-35A de l’US Air Force), aura donc 65 ans, et aura vu passer plus de trois générations de pilotes.

Cette dynamique est loin d’être exclusive au F-35. Ainsi, le Rafale de Dassault Aviation, entré en service 2000, volera encore au sein des forces aériennes françaises jusqu’en 2060, tout comme le Typhoon européen ou le F-15EX américain.

Alors que les avions de combat avaient une durée de vie de 15 à 20 ans au sein des forces, dans les années 50 et 60, les évolutions technologiques, mais aussi l’augmentation des couts de développement et d’acquisition des appareils, ont amené les forces aériennes à tenter d’accroitre la durée de vie efficace de leurs appareils, au travers d’une grande évolutivité permettant de les doter de nouvelles capacités, et d’une grande polyvalence, pour simplifier et harmoniser les forces, sans perdre en capacités.

Ces paradigmes font aujourd’hui force de dogmes, notamment concernant le développement des nouveaux avions de combat comme le SCAF et le GCAP européens, ou le NGAD américain, tous trois conçus pour durer plus de 50 à 60 ans, en conservant une efficacité opérationnelle supérieure à l’adversaire.

Pour autant, ces certitudes quant à l’efficacité de ces paradigmes, qui déterminent la conduite et les ambitions des programmes d’avions de combat aujourd’hui, mais aussi le format des flottes de chasse, résistent-elles à une analyse comparative, face à un modèle plus conventionnel, avec des cycles raccourcis, des appareils plus spécialisés et moins évolutifs, et des séries plus réduites ? C’est loin d’être évident…

Évolutivité et polyvalence, les paradigmes clés des avions de combat modernes

En 1990, les forces aériennes françaises mettaient en œuvre 7 modèles d’avions de combat différents : le Mirage 2000 C et le Mirage 2000N pour la défense aérienne et la dissuasion aéroportée, le Mirage F1CT et CR pour l’attaque et la reconnaissance, le Jaguar pour l’attaque, le Mirage IVP pour la reconnaissance stratégique, le F-8 Crusader pour la défense aérienne embarquée, le Super Étendard pour l’attaque embarquée et l’Étendard IVP pour la reconnaissance embarquée.

avions de combat Mirage F1C
Évolutivité et polyvalence des avions de combat, un mauvais calcul pour les armées ? 61

En 2030, ces mêmes forces aériennes n’aligneront plus que deux modèles de chasseurs : le Rafale, en version A, B et M, et le Mirage 2000D, ce dernier devant quitter le service d’ici à 2035, pour une flotte intégralement composée de Rafale, mais toujours capable d’assurer très efficacement toutes les missions des forces aériennes françaises, y compris la dissuasion et les forces aéronavales embarquées.

Remplacer sept modèles par un unique chasseur, représente de nombreux avantages pour celles-ci, notamment en termes de formation des personnels de maintenance et des équipages, ainsi qu’en termes de gestion des flux pour le maintien en condition opérationnel des appareils.

Non seulement le Rafale est-il capable de tout faire, et de bien le faire, mais il est remarquablement capable d’évoluer. Ainsi, le Rafale F1 de 2000, un chasseur de supériorité aérienne embarqué, n’a plus guère à voir, en termes de capacités, avec le Rafale F4 qui arrive, un appareil véritablement multimission, alors qu’il s’agit de la même cellule.

Du point de vue budgétaire, disposer d’un appareil entièrement polyvalent, et capable d’évoluer, au fil des années, pour se doter de nouvelles capacités afin de rester au pinacle des forces aériennes, semble bien cocher toutes les cases pour disposer d’une flotte de chasse optimisée. En effet, la polyvalence permet de rationaliser cette flotte, alors que l’évolutivité permet de conserver les appareils plus longtemps sans dégrader les performances opérationnelles, et donc, d’acquérir moins souvent de nouveaux chasseurs.

Avion de chasse F-14 Tomcat
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Ce d’autant qu’en appliquant ces deux paradigmes, la série industrielle tend à prendre en volume, permettant, logiquement, de bénéficier de couts de production optimisés, et d’une plus grande ventilation des couts de développement initiaux et à venir, sur chacune des cellules.

Les couts de développement des chasseurs modernes ont explosés depuis 1990.

Théoriquement, donc, ces paradigmes appliqués depuis les années 90, pour la conception, la fabrication et l’exploitation des avions de combat, semblent parfaitement répondre aux besoins. Dans le même temps, les couts de développement des avions de combat ont, eux, explosés ces 30 dernières années.

Ainsi, en 1970, le programme F-14 Tomcat, dans son ensemble, avait une enveloppe prévisionnelle de 5,2 Md$, pour 313 appareils à 16,6 m$, développement compris. En dollars 2024, cela représente 42 Md$ pour le programme, et 132 m$ par appareil, ceci comprenant notamment le développement du radar AN/APG-71 et du missile air-air AIM54 Phoenix. Il s’agissait alors du programme d’avion de combat le plus onéreux jamais développé par l’US Navy.

Les seuls développements, initiaux et itératifs, du Rafale français, dépassent aujourd’hui les 25 Md$, soit la moitié des couts totaux du programme pour la France. Les couts de développement du F-35, quant à eux, excédent les 100 Md$, et continuent de croitre rapidement alors que l’appareil n’a toujours pas atteint sa pleine capacité opérationnelle.

Assemblage F-35 Lockheed-Martin
Évolutivité et polyvalence des avions de combat, un mauvais calcul pour les armées ? 63

La hausse des couts de développement, bien plus rapide que l’inflation, tend naturellement, de prime abord, à privilégier la grande série, afin de permettre de ventiler ces couts sur un nombre plus important de cellules.

Mais qu’en serait-il, si ces hausses de couts étaient majoritairement la conséquence directe de ces mêmes paradigmes, visant à accroitre l’évolutivité, la polyvalence et la durée de vie des aéronefs eux-mêmes ? C’est en tout cas l’affirmation faite par Will Roper lorsqu’il présidait aux acquisitions de l’US Air Force.

En effet, selon lui, ce sont les difficultés qu’entrainent ces paradigmes qui sont à l’origine des hausses des couts de conception des avions de combat modernes, spécialement lorsqu’il s’agit de concevoir des aéronefs destinés à voler pendant 40 ou 50 ans, sans que l’on sache, avec précision, quel sera le niveau de la technologie, ni même les besoins, à cette date.

Pourtant, dans le même temps, l’utilisation des nouvelles technologies de conception, notamment numériques, devraient, au contraire, en réduire considérablement les couts.

Roper avait, ainsi, fait développer le premier démonstrateur du programme NGAD, sur un budget particulièrement réduit, mais confidentiel, en appliquant précisément ces principes. Sans davantage de données, il était cependant difficile de se faire une idée de la portée réelle de ces affirmations.

Drone de combat Neuron Rafale Dassault Aviation
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Toutefois, à ce moment-là, le budget annuel consacré au programme NGAD n’excédait pas le milliard de $, ce qui permettait de caper par le haut ces affirmations. Dans le même temps, le programme Neuron, piloté par Dassault, était resté dans l’enveloppe de 1 Md€ qui lui avait été attribuée, précisément en appliquant ces technologies numériques de développement.

Étendre la durée de vie opérationnelle des avions de combat, un mauvais calcul pour les armées

En admettant que les couts de développement d’un nouvel avion de combat, puissent effectivement sensiblement diminuer, en s’éloignant des objectifs de polyvalence et d’évolutivité, ceci entrainerait, cependant, une durée de vie opérationnelle plus réduite dans les forces aériennes, de sorte à conserver, à tout moment, un avantage opérationnel et technologique sur l’adversaire.

Cela suppose donc que la durée de vie des appareils, au sein des forces, sera réduite considérablement, autour de 15 ans selon le Dr Roper, alors que plusieurs appareils spécialisés seront développés plutôt qu’un unique appareil polyvalent. Paradoxalement, le point d’équilibre d’un tel modèle, face au modèle actuel, est loin d’être difficile à calculer, et peut-être, à atteindre.

Remplacer les avions de combat tous les 15 ans est-il plus économique que de moderniser ses chasseurs tous les 10 ans ?

En effet, aujourd’hui, le prix de possession d’un avion de combat comme le F-35, se décompose, pour le Pentagone, comme la somme du prix d’achat (85 m$) et des mises à jour et modernisation successives au fil des années, ce qui équivaudra, selon les projections, à 75 à 90 % du prix d’acquisition initial, sur les 35 ans de service de l’appareil.

De fait, en dehors des couts d’exploitation et de maintenance, chaque F-35A va couter, à l’US Air Force, de 150 à 161 m$, soit un cout moyen de 4,43 m$ par an, exprimés en $ 2024.

F-35A US Air Force
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Le même appareil, qui ne serait en service au sein de l’US Air Force, que 15 ans, serait livré dans un standard fixe sur l’ensemble de la durée de vie opérationnelle, selon la doctrine Roper. En outre, au bout de 15 ans, il disposerait toujours de 50 % de son potentiel de vol, et aurait donc une valeur de marché supérieure ou égale à 40 % de son prix d’acquisition initial, pour des forces aériennes alliées.

Il ne fait guère de doute, en effet, que l’USAF n’aurait guère de difficultés pour vendre des F-35A d’occasion à mi-vie pour 34 m$ 2024, à partir de 2035, même si l’offre s’accompagnait d’une mise à jour de 15 m$ pour le chasseur.

En effet, pour une immense majorité des forces aériennes, un F-35A de 15 ans, aura un potentiel militaire largement suffisant pour accomplir les missions qui pourraient lui être demandées. Ce faisant, le cout de possession du F-35A, rapportée à 15 ans, ne représente, pou l’USAF, que 85*0,6/15 = 3,4 m$ par an, soit presque 25 % moins cher que l’appareil modernisé, sur 35 ans.

Le rapport est, d’ailleurs, encore plus favorable en intégrant les couts de développement initiaux de l’appareil. Ainsi, si sur le 100 Md$ de développement du F-35, on ne considère que les 50 Md$ initiaux, le prix par appareil, à volume constant de 2400 appareils pour les forces aériennes américaines, atteint 106 m$ pour la version initiale, et 195 m$ en intégrant les couts de développement des évolutions, soit 106 x 0,6 / 15 = 4,24 m$ par an pour le modèle 15 ans, et 195 / 35 = 5,57 m$ par an, sur 35 ans, en intégrant les modernisations.

D’un point de vue synthétique, s’il faut 50 Md$ pour developper un appareil polyvalent à l’instant t, les couts de modernisation, durant sa vie opérationnelle de 35 ans d’un chasseur, sont sensiblement identiques à ceux d’un développement d’un nouvel avion de combat, intégrant précisément ces nouvelles technologies, mais de matière native, tout en réduisant les risques, donc les couts, de projection conceptuelle, et en améliorant la réactivité de la flotte.

Le mythe des vertus de la grande série et de la polyvalence

Si le paradigme de l’évolutivité est loin d’être aussi efficace qu’espéré, comme nous venons de le montrer, qu’en est-il du second pilier de cette génération d’avions de combat, la polyvalence, et son corollaire, les vertus des grandes séries industrielles ?

Ligne d'assemblage Dassault Aviation Merignac Rafale
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La démonstration, à ce sujet, est plus délicate, faute de données chiffrées fiables. Pour être parfaitement efficace, il conviendrait, en effet, de pouvoir comparer les couts de développement, d’acquisition et de mise en œuvre d’un appareil polyvalent, comme le Rafale, avec les couts de développement, d’acquisition et de mise en œuvre de deux, ou trois appareils spécialisés, un pour la défense aérienne, un pour l’attaque distante, et, par exemple, un chasseur léger.

Certains paramètres, cependant, peuvent être évalués dès à présent. Ainsi, le pas technologique générationnel, resterait, quant à lui, identique, puisque la flotte, dans son ensemble, conserverait les mêmes capacités globales.

À en juger par l’exemple du Rafale et du f-35 précédemment évoqué, il apparait que ce sont, avant tout, ces nouvelles technologies embarquées qui représentent l’essentiel des couts de R&D, qu’il s’agisse des commandes de vol, de la fusion de données, des capteurs, des matériaux ou du moteur.

D’autres facteurs influents doivent également être analysés à ce sujet. Ainsi, en multipliant les programmes, il est aussi possible de réduire le pas générationnel global pour chacun d’eux, en lissant la progression technologique entre les programmes, et non au sein d’un unique programme. Ce faisant, les contraintes liées aux difficultés de développement, sont sensiblement réduites, avec des conséquences importantes sur les couts de développement.

En outre, en spécialisant les appareils, il devient inutile de doter chaque appareil de l’ensemble des technologies du moment, ce qui tend à en diminuer les couts de développement, ainsi que les couts de production et, probablement, de maintenance.

RAfale Gripen AAE
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Par ailleurs, en spécialisant les appareils, il est très probable que ceux-ci s’avèreront plus performants, dans leurs domaines spécifiques, que ne peuvent l’être les appareils polyvalents, aussi performants fussent-ils.

Il convient également de considérer, ici, la possibilité de varier la flotte non dans sa spécialisation, mais dans sa composition, en associant, par exemple, des chasseurs bimoteurs plus lourds et onéreux, et des chasseurs monomoteurs plus économiques, comme c’était le cas des Rafale et Mirage 2000, le premier étant deux fois plus cher à mettre en œuvre que le second, à l’achat comme à la mise en œuvre.

Enfin, augmenter le nombre de programmes permet de lisser l’activité industrielle, qu’il s’agisse des bureaux d’étude et des usines, ainsi que de stimuler la concurrence ou les opportunités de coopération. Il est alors possible de tirer les prix vers le bas, tout en augmentant les marchés potentiels exports, au travers des coopérations internationales.

Dès lors, on voit que si la notion de polyvalence, et ses conséquences sur le prix des avions de combat, ne peuvent pas faire l’objet d’une démonstration systématique, comme pour la durée de vie, il existe de nombreux facteurs qui tendent à libérer des marges de progression dans ce domaine.

Il est d’ailleurs probable que le point d’équilibre, permettant de déterminer quelle est la composition optimale d’une flotte, en matière de performances et de masse, à budget constant, varie en fonction des compétences industrielles, des enjeux technologiques, des formats des armées ainsi que du moment lui-même. Ainsi, ce qui pourrait se révéler vrai pour les États-Unis, ne le serait pas nécessairement pour la France.

Changer radicalement de paradigmes pour retrouver de la masse à budget constant, à l’aube des programmes SCAF, GCAP ou NGAD

Il est bien évident que les points abordés dans cet article, ne constituent pas, à eux seuls, des données suffisantes pour justifier d’un changement radical des paradigmes entourant les programmes d’avions de combat modernes. Il serait nécessaire, pour cela, de confronter ces hypothèses aux informations détenues par les industriels eux-mêmes, notamment en matière de ventilation des couts de développement des programmes.

GCAP Tempest Royal Air Force Farnborough 2024
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Toutefois, il semble évident qu’il existe un faisceau d’indices suffisant, pour remettre en question le caractère quasi dogmatique de certains paradigmes appliqués à la conception des avions de combat modernes, qu’il s’agisse de la durée de possession des avions de combat au sein des armées ou du dictat de la polyvalence absolue et de la grande série.

La question se pose d’autant plus, aujourd’hui, que les trois grandes nations aéronautiques occidentales, les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France, sont toutes trois engagées dans des programmes basés strictement sur ces paradigmes, pour developper la prochaine génération d’avions de combat.

Les armées américaines, cependant, semblent, depuis peu, prendre le temps de la réflexion au sujet du programme NGAD, en évoquant à la fois des problèmes de couts, le rôle à venir des drones de combat, ainsi que la possibilité de devoir developper, concomitamment, un second appareil, un chasseur monomoteur économique destiné à prendre la place du F-16.

On retrouve, à ce sujet, les avancées réalisées par Will Roper en 2019 et 2020, dans plusieurs des arguments évoqués récemment par l’US Air Force, pour expliquer la suspension temporaire du programme NGAD, ainsi que les hypothèses sur lesquelles travaille aujourd’hui son état-major.

US Air Force Chasseur Leger Furtif NGAD
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Ce questionnement devrait, aussi, s’appliquer à la France, après le succès incontestable du Rafale et des Mirage avant lui, alors que le pays est engagé dans une coopération exclusive qui risque de lui faire perdre certains savoir-faire industriels nécessaires à son autonomie stratégique, des parts de marché internationales durement acquises au fil des années, et surtout de forcer ses forces aériennes à revoir encore à la baisse, leur flotte de chasse, même si les drones de combat pourront, en partie, compenser ce défaut de masse.

Reste qu’une telle remise en question demeurera très improbable, sauf à être imposée par des événements extérieurs. En effet, tant les États-Unis avec le F-35, que la France avec le Rafale, et toutes proportions gardées, sont engagées dans une démarche industrielle et commerciale d’une réussite exceptionnelle, en particulier sur la scène internationale, portant précisément sur des appareils appliquant strictement les paradigmes initiaux.

Difficile, dans ces conditions, d’admettre qu’une remise en question s’avère nécessaire, pour appréhender les enjeux industriels, technologiques, commerciaux et, surtout, militaires, qui se présentent aujourd’hui.

Le chasseur de 6ᵉ génération du programme NGAD suspendu temporairement par l’US Air Force

Alors que militaires et industriels attendaient avec impatience la désignation de l’avionneur qui construira le chasseur de 6ᵉ génération du programme NGAD, présentée jusque-là comme imminente par l’US Air Force, celle-ci annonça, en juin dernier, que l’avenir du programme pouvait être remis en question.

Pour autant, l’avenir immédiat du programme, comme les justifications avancées pour expliquer les atermoiements de l’Air Force, étaient, jusqu’à maintenant, nimbés d’une certaine opacité, ne permettant pas d’anticiper les prochaines décisions le concernant.

Dans ce contexte, la dernière annonce en date de Frank Kendall, le Secrétaire à l’Air Force, ne permettra certainement pas de dissiper l’épais brouillard entourant le programme. En effet, l’US Air Force a, semble-t-il, décidé de botter en touche pour un temps, en suspendant pour quelques mois, le développement du chasseur de 6ᵉ génération du programme NGAD.

Le développement du programme NGAD rencontre des vents contraires depuis quelques semaines

Il est vrai que ces dernières semaines, l’avenir de cet avion de combat piloté de nouvelle génération, a donné lieu à une cacophonie déstabilisante d’annonces, contres-annonces et explications plus ou moins convaincantes, s’étant succédées de la part des autorités militaires et civiles de l’US Air Force.

LGM-35 Sentinel ICBM US Air Force
le programme de missile ICBM Sentinel a vue son enveloppe budgetraire passer de 77,7 Md$ en 2020, à 140 Md$ aujourd’hui.

Lors des annonces initiales, des arbitrages budgétaires nécessaires, liés à l’explosion des budgets de développement de certains programmes stratégiques, comme l’ICBM Sentinel et le bombardier stratégique B-21 Raider, avaient été mis en avant pour expliquer le possible report du chasseur du NGAD.

Rapidement, toutefois, il est apparu que l’US Air Force privilégiait le développement de son programme de drones collaboratifs CCA, à celui du chasseur piloté du programme NGAD, en particulier pour être en mesure de répondre, dans des délais courts, à l’augmentation de la menace chinoise sur Taïwan.

Au fil des semaines, et des déclarations, parfois contradictoires, des différentes autorités, il est apparu que l’US Air Force semblait motivé, ici, par bien plus que de simples arbitrages budgétaires.

C’est ainsi que la question même du développement d’un avion de combat piloté, au sein du programme NGAD, était, en réalité, remise en question, alors que les drones, en particulier ceux du programme CCA, étaient appelés à jouer un rôle de plus en plus important dans la doctrine d’engagement aérien, en cours d’élaboration.

Le Secrétaire à l’Air Force, Frank Kendall, annonce la suspension temporaire du développement du chasseur de 6ᵉ génération du programme NGAD

Alors qu’il s’exprimait à l’occasion de la conférence Life Cycle Industry Days de Dayton, dans l’Ohio, le secrétaire à l’Air Force, Frank Kendall, a, une nouvelle fois, présenté une explication sensiblement différente des précédentes, et une nouvelle perspective, concernant le développement de ce chasseur que l’on sait très onéreux.

chasseur de 6ᵉ génération NGAD vue d'artiste
Le chasseur de 6ᵉ génération du programme NGAD suspendu temporairement par l'US Air Force 75

Celui-ci a, en effet, déclaré qu’il était « absolument confiant dans le fait que le programme NGAD verra bien le développement d’un nouveau chasseur piloté« , à l’opposé des doutes exprimés, il n’y a de cela que quelques jours, lorsqu’il indiquait de l’US Air Force réfléchissait au fait de devoir, ou pas, developper un tel appareil, en particulier dans le cadre du programme NGAD.

Rappelons, à toutes fins utiles, que le programme NGAD, pour Next Generation Air Dominance, se compose d’une série de capacités développées conjointement, à l’instar du programme SCAF européen. Celles-ci intègrent notamment un cloud de combat, de nouveaux systèmes de détection et de communication, l’utilisation de l’intelligence artificielle ainsi que le développement d’un turboréacteur à cycle variable de nouvelle génération.

Si le développement du chasseur de 6ᵉ génération est remis en question aujourd’hui, ce n’est pas le cas des autres piliers technologiques appartenant à ce programme, qui sont, eux, toujours développés avec célérité par les industriels et les militaires américains.

Frank Kendall a, toutefois, ajouté que le développement de ce chasseur, était désormais temporairement suspendu, le temps, pour l’US Air Force, de mener les investigations nécessaires pour déterminer si les paradigmes employés jusqu’ici, pour concevoir l’appareil, étaient toujours pertinents, ou s’il fallait en changer, avant d’entamer la phase de conception et de réalisation des prototypes.

Les menaces d’abandon ou de report du chasseur de 6ᵉ génération de l’USAF passent mal auprès des avionneurs américains

Si ces deux déclarations successives, ne permettent pas, à proprement parler, d’avoir une meilleure compréhension concernant le devenir exact de ce programme, elles permettent, cependant, de comprendre les différents enjeux qui s’opposent, à son sujet.

Ligne d'assemblage Saint-louis Missouri Boeing
Le programme F/A-Xx de l’US Navy reporté, l’annulation du programme de chasseur de 6ème génération du NGAD pourrait menacer la ligne de production chasse Boeing de Saint-Louis, dans le Missouri, dans un contexte électoral ne permettant aucune erreur au camp démocrate.

Ainsi, les annonces, ces dernières semaines, concernant le possible abandon du développement du chasseur de 6ᵉ génération du programme NGAD, avait provoqué l’émoi, et une certaine colère, de la part des industriels américains de la Défense, spécialement de Boeing et Lockheed Martin, les deux avionneurs censés participer à la phase finale du programme, l’un d’eux devant se voir confier, dans les semaines à venir, la responsabilité de la conception de l’appareil.

En déclarant qu’il avait la certitude qu’un tel appareil serait bien développé, Frank Kendall entend donc, certainement, apaiser la colère des deux avionneurs, par ailleurs très influents politiquement parlant, comme l’atteste la levée de boucliers engendrée auprès de certains parlementaires américains, à la suite des annonces précédentes.

Il faut dire que ce programme apparait comme celui à ne pas manquer, en particulier pour Boeing, qui doit bientôt démonter la ligne d’assemblage du F/A-18 E/F Super Hornet, faute de commande, et dont le carnet de commande de son F-15EX, demeure spécialement peu rempli, l’appareil ne remportant pas un succès fulgurant, ni au sein de l’USAF, ni sur la scène internationale.

Le contexte électoral américain impose certainement la prudence à l’US Air Force

Ainsi, en annonçant un report technique, par l’intermédiaire d’une suspension temporaire de la poursuite du développement du chasseur de 6ᵉ génération, sans en préciser la durée, Frank Kendall, et l’US Air Force, s’assurent de déplacer le problème au-delà des élections présidentielles.

Ceci tendrait à accréditer, sans aucune certitude néanmoins, la thèse selon laquelle l’US Air Force entend bien abandonner le développement de ce chasseur, en tout cas à court terme, afin de concentrer ses moyens budgétaires, sur la poursuite du programme CCA, jugé plus urgent aujourd’hui.

F-22 F-35A drone CCA XQ-58
l’US Air Force experimente la coordination entre les drones de combat, comme le XQ-58 Valkyrie, avec ses avions de combat modernes, comme le F-22 et le F-35A

À ce titre, lors d’une récente interview du colonel Lehoski, en charge des programmes d’essais de ces drones, et de la coopération entre ces appareils et les chasseurs pilotés, celui-ci a mis l’accent sur le programme particulièrement intensif de ces essais, à partir de F-22 Raptor, de F-35A Lightning II et de F-15EX Eagle II, montrant que ces trois appareils, étaient déjà prêts pour opérer aux côtés, et avec ces drones de combat collaboratifs.

Il est probable, toutefois, que la suspension annoncée par Frank Kendall, serve davantage des intérêts politiques et électoraux, que ceux de l’USAF. En effet, l’abandon du développement du chasseur du programme NGAD, aurait nécessairement d’importantes conséquences industrielles, en particulier auprès de Boeing, qui ne disposerait plus, alors, que du futur programme F/A-XX de l’US Navy, lui aussi reporté, pour espérer sauver sa compétence industrielle concernant la conception et la fabrication d’avions de combat.

Les emplois et capacités industrielles ainsi menacées, pourraient alors devenir un enjeu électoral exploité par le camp adversaire, même si le Missouri, où se situe l’usine aéronautique Boeing qui assemble des avions de chasse de l’avionneur, est fermement ancré dans le camp républicain depuis 2000.

En suspendant le programme, en revanche, de manière « temporaire », Frank Kendall entend probablement reporter les annonces difficiles au-delà de l’échéance électorale, de sorte à laisser à l’US Air Force, une plus grande latitude, et une plus grande autonomie de décision, dans ses arbitrages à venir, même s’il fallait en passer par l’annulation du programme de chasseur de 6ᵉ génération.

Conclusion

En annonçant la suspension temporaire du développement du nouveau chasseur de l’US Air Force, le Secrétaire à l’Air Force, Frank Kendall, joue donc très certainement la montre, dans un contexte politique particulièrement tendu, sans lequel le camp démocrate ne peut se permettre la moindre anicroche, pour espérer rattraper son retard sur Donald Trump.

programme NGAD vision Lockheed Martin
Le chasseur de 6ᵉ génération du programme NGAD suspendu temporairement par l'US Air Force 76

En ajoutant qu’il est persuadé que le développement du chasseur sera poursuivie, il contribue à quelque peu apaiser les tensions avec les avionneurs engagés dans cette compétition, sans engager l’Air Force, puisqu’il n’exprime, ici, qu’un sentiment personnel, et non arbitrage officiel, alors qu’il est peu probable qu’il puisse rester à ce poste au-delà du mois de janvier 2025.

Ce délai permettra, certainement, à l’US Air Force de mieux préparer sa communication, et ses positions, quant aux décisions qui seront prises concernant ce programme à haute valeur symbolique et industrielle et, ainsi, tenter de gommer la cacophonie actuelle entourant ce programme.

Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, l’avenir du chasseur de 6ᵉ génération, pièce maitresse du programme NGAD, demeure plus incertain que jamais, alors que, dans le même temps, les efforts pour rendre le programme CCA opérationnel, accompagné des chasseurs actuellement en service au sein de l’USAF, sont particulièrement soutenus.

Mis bout à bout, ces différents éléments n’appellent pas, on s’en doute, à l’optimisme pour l’avenir de la chasse piloté américaine, et Occidentale en général, l’US Air Force donnant le La dans ce domaine depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, pour l’ensemble des forces aériennes alliées.

Pourquoi le rapport 2024 de la Commission de la Défense nationale US est-il si alarmant ?

Le 29 juillet, la Commission de la Défense nationale du Congrès américain, a publié son nouveau rapport, un événement attendu de longue date par le Pentagone et les parlementaires américains, tant la précédente version du rapport, datant de 2018, avait contribué à un changement sensible de trajectoire concernant les investissements de défense américains.

Comme on pouvait s’y attendre, l’édition 2024 de ce rapport, dresse un tableau pour le moins inquiétant de l’évolution de la situation géopolitique mondiale, pointant, en particulier, les menaces croissantes posées par la Chine et la Russie, ainsi que par l’Iran et la Corée du Nord, les traditionnels « Usual suspects » de la politique internationale américaine ces dernières années.

Toutefois, cette fois, le rapport va beaucoup plus loin qu’un simple appel à davantage de crédits pour les armées américaines. En effet, par son argumentaire, mais aussi par le ton employé, celui-ci dresse un tableau pour le moins alarmant, à court terme, quant à la capacité qu’ont, et auront, les armées américaines, pour contenir ces menaces, et appelle à une prise de conscience rapide, suivie d’une remise en question profonde, des États-Unis, ses armées, et sa population, pour enrayer cette trajectoire mortifère, ou présentée comme telle.

Alors que ce rapport est publié à quelques mois des élections présidentielles américaines, et que certains échos laissent penser que des tentations existeraient, notamment dans le camp républicain, pour un retour à une forme d’isolationnisme, accompagné d’une diminution des budgets défense, on peut penser que son contenu, est fait pour provoquer une prise de conscience et une réaction vers davantage de puissance de militaire américaine.

Alors, le rapport 2024 de la Commission de la Défense Nationale, qui fait aujourd’hui les gros titres sur toute la planète, tout angoissant qu’il soit, est-il excessivement alarmiste, à des fins de politique intérieures, ou dresse-t-il un portrait objectif et pertinent, de la situation qui se dessine ?

Un rapport attendu dans un contexte de tensions sans équivalent ces 40 dernières années

Créée en 2017 par la volonté conjointe du sénateur John McCain, et du général James Mattis, alors Secrétaire à la Défense du gouvernement Trump, la Commission de la Défense nationale est une émanation bipartisane du Congrès américain, rassemblant des sénateurs et de représentants des deux chambres, ainsi que des experts civils et militaires, dans le but d’apporter un regard objectif et dénué de pression, sur l’évolution des menaces géopolitiques, ainsi que sur l’efficacité des armées et de la politique Défense des États-Unis, pour y répondre.

commission de la défense nationale john McCaine James Mattis
Le sénateur John McCaine et le Secretaire à la Defense James Mattis ont été à l’origine de la création de la Commision de la Sécurité nationale américaine.

Son premier rapport, qui date de 2018, dressait ainsi un tableau sans artifice, pointant les trajectoires opposées des menaces croissantes dans le Monde, en particulier liées à la montée en puissance des armées chinoises et russes, ainsi que des menaces iraniennes et nord-coréennes, observée ces dix dernières années, alors que, dans le même temps, l’effort de défense américain, en $ constants, avait perdu 25 % de son montant.

Ce rapport joua un rôle déterminant dans l’inversion de tendance observée à partir de 2019 dans l’effort de défense américain, effort qui fut poursuivi pendant toute la mandature démocrate de Joe Biden.

De fait, alors que les États-Unis sont à quelques mois d’une échéance électorale majeure, et que les tensions mondiales sont à leur paroxysme depuis la fin de la guerre froide, le nouveau rapport de la Commission de la Défense Nationale US, était très attendu. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’a pas déçu les attentes.

La Commission de la Défense nationale du Congrès US dresse un état des lieux très inquiétant des menaces et des capacités militaires américaines pour y répondre.

En effet, ce rapport met face à face, deux constats pour le moins alarmants. D’abord, il analyse l’évolution des menaces sur les intérêts des États-Unis. Sans surprises, les trajectoires de modernisation et de montée en puissance des armées russes, et surtout chinoises, sont largement mises en avant, tout comme l’échéance de 2027, désormais employée comme un marqueur pivot dans la transformation du rapport de forces dans le Pacifique, ainsi qu’en Europe.

Dalian Shipyard
La production industrielle militaire chinoise depasse de beaucoup celle de l’indsutrie de défense américaine, en particulier dans le domaine naval.

Pour autant, le rapport met en avant un concept pour l’heure encore largement sous-évalué par l’exécutif américain comme par le Pentagone, ainsi que par leurs alliés. En effet, celui-ci considère que les éventuels conflits qui pourraient émerger dans le Pacifique, notamment face à la Chine au sujet de Taïwan, et en Europe, au-delà du conflit ukrainien, ne constitueront plus deux conflits distincts, comme considérés jusqu’à présent par la planification US, mais un seul et unique conflit, mondial, se développant sur plusieurs théâtres.

Cette approche n’est pas que conceptuelle. Elle permet, en effet, au rapport d’avancer que les États-Unis ne doivent pas prioriser un théâtre vis-à-vis d’un autre, comme c’est le cas aujourd’hui, avec une prédominance très nette donnée au théâtre Pacifique. Au contraire, il serait nécessaire et pertinent de répondre de manière équilibrée aux besoins des différents théâtres, de sorte à contenir la stratégie globale qui émerge à Pékin et Moscou, mais aussi à Téhéran et à Pyongyang.

Bien évidemment, le rapport met également l’accent sur les besoins non satisfaits des armées américaines, notamment sur le plan budgétaire, pour répondre à ces menaces. Toutefois, là encore, il va bien plus loin que le simple appel à davantage de crédits, en appelant, en particulier, à une prise de conscience rapide et profonde, de la part de l’opinion publique américaine, des dangers qui se dessinent, et de leurs conséquences, tant en matière de risques que de besoins.

La situation très dégradée du Pentagone pour relever le défi des armées chinoises et russes

La plupart des arguments avancés par le rapport de la Commission de la Défense nationale américaine, ne surprendront pas les lecteurs attentifs de Meta-Defense. En effet, qu’il s’agisse de la trajectoire de modernisation des armées chinoises, rapide et parfaitement exécutée par Pékin, ou la transformation en profondeur de la Russie en nation, toute entièrement consacrée à son effort de guerre, ces éléments ont fait l’objet de plusieurs articles détaillés sur ce site, ces dernières années.

industrie russe de defense Uralvagonzavod
Les rapports concernant la production indsutrielle militaire russe sont contradictoires. Toutefois, beaucoup d’état-major en Europe considère, dorénavant, que la Russie représentera à nouveau une menace majeure sur le flanc est de l’OTAN, d’ici à 2027.

De même, les difficultés rencontrées par le Pentagone et les Armées américaines, pour s’inscrire à nouveau dans une trajectoire de modernisation performante, après des années de programmes avortés et de dépenses inconsidérées, ont été abordées à de nombreuses reprises sur ce site.

Enfin, les nombreux problèmes qui touchent une industrie de défense américaine devenue trop concentrée, et s’étant dotée d’une puissance économique et politique venant parasiter la bonne exécution des programmes de défense, notamment au travers de couts excessifs et de délais non respectés, ont été ici analysés.

Bien évidemment, comme le note le rapport, les États-Unis peuvent s’appuyer, contrairement à la Chine ou la Russie, sur un vaste réseau d’alliés et de partenaires stratégiques, en particulier en Europe avec l’OTAN, et dans le Pacifique avec le Japon, la Corée du Sud, Singapour, Taïwan, l’Australie et la Nouvelle-Zélande.

Toutefois, le rapport met également en évidence, à ce sujet, le lien de dépendance excessif construit par les États-Unis envers leurs alliés, souvent à des fins commerciales et politiques, qui cré, aujourd’hui, des situations se transformant en handicaps, pour les alliés, mais également pour Washington.

Un contexte politique qui influence nécessairement le contenu et le ton du rapport de la Commission de la Défense nationale.

Pour autant, la manière dont ces arguments et les conclusions sont présentés, par ce rapport, dénotent une volonté évidente de provoquer l’inquiétude, et donc d’engendrer une réaction publique, ce à quelques mois d’une échéance électorale clé pour les États-Unis, avec deux offres politiques radicalement différentes se faisant face.

Harris biden Austin
Kamal Harris est restée en retrait des questions de défense pendant la mandature de Joe Biden. Elle doit désormais se saisir de ce sujet, et le rapport de la commission sur la Defense nationale, qui vise, sans le dire, les pistes évoquées par les think tank gravitant autour de Donald Trump, pourrait représenter la parfaite opportunité pour cela.

Ainsi, le rapport n’hésite pas à puiser dans l’inconscient collectif américain, en mettant en scène le spectre d’un nouveau Pearl Harbor, ou d’un nouveau 11 septembre, qui serait lié à un défaut d’anticipation des autorités, pour répondre aux menaces, et pour redonner, très vite, aux armées, les moyens d’y faire face.

Bien qu’instinctivement, on puisse penser que ce ton, puisant dans le registre émotionnel collectif américain, vise à faire pression sur les Démocrates, pour accroitre les investissements dans ce domaine, force est de constater, dans les faits, que les arguments et recommandations avancés par le rapport, répondent avant tout aux indiscrétions ayant filtré des conseillers de Donald Trump, à ce sujet.

Ainsi, le rapport met en garde contre la tentation de ne pas accroitre les budgets, surtout mise en avant par certains think tanks républicains évoluant dans la garde rapprochée de l’ancien président, et qui préconisent des coupes franches dans le budget du Pentagone, notamment pour forcer les entreprises de défense US et les armées à réviser leurs stratégies d’équipement, jugées, il est vrai non sans raison, hors de contrôle.

De même, le rapport insiste sur la nécessité, pour Washington, de s’investir militairement dans la protection de l’Europe, et appelle à un certain New Deal, dans les relations liant les États-Unis et leurs alliés, pour relever l’ensemble des défis sécuritaires qui se profilent, à l’inverse de la menace de désengagement de l’OTAN, et des pressions directes pour augmenter les efforts de défense européens, proférées par Donald Trump lui-même.

Otan sommet de vilnius
Le rapport recommande de ne pas affaiblir la posture américaine en Europe, et au sein de l’OTAN, considerant qu’un conflit en Europe ne serait qu’un prolongement d’un eventuel conflit dans le Pacifique.

En outre, la forme du rapport est, avant tout, conçue pour provoquer une prise de conscience de l’opinion publique américaine, en suscitant un intérêt médiatique important, plutôt que pour convaincre directement les parlementaires et les candidats eux-mêmes. Or, face à Donald Trump, et ses soutiens, viser directement l’opinion publique, constitue très certainement la manière la plus efficace pour obtenir un résultat.

Un rapport alarmant, mais pas alarmiste, de la Commission de la Défense nationale américaine

Alors, le rapport de la Commission de la Défense Nationale qui vient d’être publié, offre-t-il une vision objective et des pistes cohérentes, concernant l’évolution de la menace internationale, et de la puissance militaire américaine ? Ou bien, s’agit-il d’un document destiné avant tout à protéger les budgets des armées, dans un contexte électoral particulier ? Probablement, un peu des deux.

L’état des lieux des menaces et des difficultés rencontrées par le Pentagone n’est pas exagéré, même s’il est théâtralisé.

Ainsi, le constat présenté, tant pour ce qui concerne l’évolution des menaces, en particulier concernant la Chine et la Russie, que les faiblesses qui touchent, et toucheront, à l’avenir, le Pentagone, en l’état de la planification actuelle, n’est assurément pas exagéré.

SSn Virginia construction
L’indsutrie de défense américaine doit faire une profonde introspection, pour ne pas emmener les Etats-Unis dans une impasse militaire.

Pour autant, les emprunts faits au registre émotionnel collectif américain, le trait parfois épaissi employé pour mettre en avant certaines menaces ou certaines faiblesses, et le ton, volontairement anxiogène, du rapport, attestent de ses objectifs politiques, y compris dans le contexte électoral aujourd’hui.

De fait, si la forme du rapport est quelque peu théâtrale, pour en accroître l’intensité dramatique, et donc l’urgence, le fond, comme les arguments avancés, sont difficilement contestables, par une analyse méthodique et objective.

Les pistes d’amélioration proposées qui vont bien au-delà de la simple élévation du budget des armées US

À ce titre, les pistes d’amélioration et les solutions possibles, évoquées dans le rapport, vont bien au-delà de la seule augmentation des budgets du Pentagone, même si celle-ci semble, désormais, aussi urgente qu’elle devra être massive, pour faire face, dans les temps, aux défis qui se profilent.

Et de pistes, le rapport n’est pas avare, allant d’une réorganisation de l’outil industriel américain, à la refonte des paradigmes sur lesquels sont construites, aujourd’hui, les alliances américaines.

Chaine d'assemblage Typhoon BAE
En affaiblissant l’industrie de défense européenne, au profit de commandes pour l’industrie US, Washington affaiblit le potentiel de réponse globale du camp occidental, selon le rapport.

En bien des aspects, d’ailleurs, ces pistes appellent à davantage de vision stratégique, et moins d’ambitions commerciales, de la part de Washington, pour améliorer simultanément la confiance et l’efficacité des relations bilatérales, avec les alliés européens comme du théâtre Pacifique.

Le rapport, enfin, prend le contre-pied d’une tendance pourtant très sensible, aujourd’hui, dans la classe politique américaine comme au Pentagone, privilégiant le théâtre Pacifique, et la confrontation avec la Chine, au soutien de l’Europe et de l’OTAN, face à la Russie.

À ce titre, il introduit un tout nouveau paradigme, considérant les conflits potentiels dans le Pacifique et en Europe, comme appartement à un même conflit global, nécessitant une réponse globale de la part de Washington, et non comme deux engagements distincts, l’un pouvant représenter de plus grandes menaces que l’autre, sur les intérêts des États-Unis.

Un appel à la prise de conscience du paysage politique au travers de l’opinion publique

Enfin, en interpellant directement l’opinion publique, le rapport de la Commission de la Défense nationale, repositionne également le débat Défense américain, jusqu’ici presque exclusivement l’affaire de l’exécutif et des deux commissions du Congrès.

trump vance
Donald Trump et JD Vance sont partisants d’un retour partiel à une forme d’isolationisme, en réduisant les déploiements américains auprès de leurs alliés.

Ce basculement est, très probablement, lié au profil de Donald Trump, que l’on sait particulièrement opaque aux pressions parlementaires, mais, en revanche, beaucoup plus sensible aux évolutions des attentes de l’opinion publique.

Et si l’ancien président refusait de saisir la balle au bond, il ne fait guère de doutes que Kamala Harris le fera, précisément, car, précisément, le rapport appuie sur des positions sensibles évoquées par les équipes de Donald Trump ces dernières semaines.

De fait, en visant directement l’opinion publique, le rapport tente de mettre la défense au cœur des enjeux électoraux du moment, et ainsi, de forcer la main aux deux candidats, pour s’engager dans ce domaine.

Un constat qui peut se transposer presque entièrement à l’Europe, en particulier en Europe de l’Ouest

Reste que si le rapport de la commission de la Défense nationale a le potentiel de faire bouger les lignes outre-atlantique, il devrait, également, inviter les européens à réviser certaines de leurs certitudes, en matière de programmation défense, et de moyens consacrés aux armées, à courte échéance.

Ainsi, qu’il s’agisse des rapports de force, des calendriers, mais aussi des faiblesses militaires et industrielles mises en avant dans ce rapport concernant les États-Unis, la plupart, si pas tous ces constats, sont transposables au vieux continent.

Leopard 2 Bundeswehr
Si les armées européennes ont entrepris d’augmenter leurs efforts de défense, les calendriers sur lesquels sont construits la remontée en puissance de leurs armées ne sont pas calqués sur celui de l’évolution de la menace.

Malheureusement, à quelques exceptions près, comme en Norvège qui autorise l’état-major à publier, chaque année, des recommandations stratégiques pour orienter la décision politique, le pilotage de l’effort de défense, et de la politique de défense en général, ne fait que très rarement l’objet de débats publics, et encore moins d’expressions institutionnelles dissonantes avec la trajectoire dictée par l’exécutif.

Or, un tel exercice permet de donner de la visibilité à certaines analyses, y compris en matière d’évaluation des risques, et des faiblesses des armées, bien souvent masquées à l’opinion publique, par le discours institutionnel.

De fait, ce n’est pas seulement les conclusions du rapport américain, qui devraient inspirer les européens, même si l’urgence impose, ici, des réactions rapides et majeures, y compris de ce côté-ci de l’Atlantique, alors qu’un nombre croissant d’états-majors considère que la menace russe sera à nouveau majeure aux frontières de l’OTAN, d’ici à 2027.

C’est aussi l’exercice lui-même, qui pourrait, à la fois, redynamiser le pilotage de l’effort de défense, en gommant les biais d’une poignée de décideurs généralement issus de la même famille politique, et donc, partageant les mêmes sensibilités, tout en ramenant les questions de défense au cœur du débat politique, ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui, en particulier en Europe de l’Ouest.

Conclusion

Car, en effet, mettre la défense au cœur du débat public, est tout à fait possible, comme vient de le montrer la commission de la Défense nationale américaine, alors que son rapport, il est rédigé de manière un peu tape-à-l’œil, mais objectif et pertinent dans ses propos, fait l’actualité dans un grand nombre de pays, bien au-delà des États-Unis eux-mêmes.

Assaut amphibie PLAN
La Chine reste le principal adversaire militaire des Etats-Unis, selon le rapport de la Commission de la Défense nationale. Toutefois, la Russie ne doit pas être négligée, et ne doit plsu être considérée comme une menace aigue passagère, liée à la guerre en Ukraine, mais comme une menace majeure chronique, désormais.

Reste qu’au-delà des questions de méthodes, se pose, aujourd’hui, de manière très urgente, les enjeux liés à la construction rapide d’une menace globale, capable de venir contester à l’occident, outre ses positions dominantes sur la scène internationale, mais aussi, la possibilité même de se protéger et de protéger ses alliés.

C’est bien là, le principal message porté par ce rapport, qui appelle, espérons-le, non seulement une prise en compte de la part des deux candidats à la Maison-Blanche aux États-Unis, mais aussi une prise de conscience, collective et individuelle, dans l’ensemble de l’occident.

Et de comprendre qu’aujourd’hui, la question n’est plus de savoir quel est le niveau maximal soutenable de l’effort de défense, pour un pays comme la France, mais d’imaginer comment le pays peut-il financer un indispensable effort de défense supérieur à 3 % de son PIB, absolument nécessaire pour assurer la défense du pays et de ses intérêts vitaux, dans sa situation budgétaire détériorée.

Reste que l’opinion publique ayant perdu tout intérêt pour les questions de défense aujourd’hui, en Europe, il est très peu probable que l’exécutif, quel qu’il soit, se saisisse de ce sujet, au risque de devoir traiter des problèmes budgétaires certains aujourd’hui, plutôt qu’une guerre potentielle dans 3 ou 5 ans.

La Slovaquie préfère le Barak MX israélien aux Iris-T SLM et VL MICA européens…

La Slovaquie vient d’annoncer qu’elle entrait en négociations exclusives avec l’israélien IAI, pour acquérir six systèmes antiaériens Barak MX d’un montant total de 553,4 m€, entrainant une réelle déception pour les industriels de l’armement européens participant à la compétition.

Pour l’occasion, l’industriel israélien s’est, en effet, imposé face à l’IRIS-T allemand, alors que la Slovaquie participe à l’initiative European Sky Shield, et face au VL MICA français, qui ne parvient toujours pas à convaincre sur le vieux continent.

À nouveau, un pays européen a donc préféré se tourner vers une technologie exogène, conçue et produite hors d’Europe, avec l’ensemble des risques opérationnels, technologiques et politiques, que cela comporte, et au détriment des grands principes de cohésion, coopération et de défense collective, avancés lors des sommets de l’OTAN et de l’Union européenne.

La Slovaquie se tourne vers le système antiaérien à moyenne portée Barak MX israélien pour remplacer ses 2K12 Kub (SA-6) soviétiques.

Bratislava vient donc d’annoncer le vainqueur de la compétition organisée pour le remplacement de ses systèmes antiaériens à moyen portée mobiles 2K12 Kub, désignés par l’OTAN sous le code SA-6 Gainful.

2AK12 Kub Slovaquie
La Slovaquie veut aqcuerir six batteries de défense sol-air à moyenne portée pour remplacer ses systèmes 2K12 Kub hérités de l’époque du Pacte de Varsovie.

De manière surprenante, ce n’est pas le VL MICA proposé par MBDA France, et pas d’avantage l’IRIS-T SLM de l’allemand Diehl, qui a été retenu pour entamer les négociations exclusives de ce contrat de plus de 550 m€, pour six batteries sol-air, mais l’israélien IAI, qui s’est imposé avec le système codéveloppé avec l’Inde, le Barak MX.

Si le VL MICA faisait office de challenger dans cette compétition, la Slovaquie n’étant pas un partenaire privilégié de l’industrie de défense française, ni même de MBDA en général, l’éviction de l’IRIS-T SLM apparait, en revanche, comme une véritable surprise.

En effet, la Slovaquie faisait partie des 13 pays européens signataires de l’European Sky Shield Initiative (ESSI), en octobre 2022. Lancée par Olaf Scholz en aout 2022, cette initiative vise à harmoniser et interconnecter les systèmes européens de défense aérienne et antimissile, de sorte à en optimiser l’efficacité et l’interopérabilité.

Toutefois, l’ESSI ne repose, aujourd’hui, que sur trois équipements standards : le système Arrow 3 antibalistique de l’israélien IAI, acquis uniquement par la Bundeswehr, le système Patriot américain, pour la défense antiaérienne et antimissile à longue et moyenne portée, et l’IRIS-T SLM allemand, pour la défense à moyenne et courte portée.

Arrow 2 IAI
IAI a conçu et fabrique le système antibalistique Arrow 3 acquis par l’Allemagne pour se prémunir contre des missiles MRBM qui n’existent pas dans l’arsenal russe.

Or, Berlin se montre déjà réticent pour intégrer certains systèmes européens à cette initiative, comme le CAMM britannique, le SAMP/T franco-italien, le VL MICA français ou le NASAMS norvégien. Il serait alors bien difficile d’expliquer, aux partenaires européens de Berlin, pourquoi le Barak MX israélien, retenu par la Slovaquie, parviendrait à s’intégrer à ce système, même si son concepteur, IAI, développe déjà l’Arrow 3.

Le Barak MX jugé plus performant et plus économique que l’IRIS-T et le VL MICA européens, et que le Spyder de Rafael

Selon les conclusions de la compétition, rendues publiques par le ministère de la Défense slovaque, le système Barak MX aurait obtenu une note globale de 95 %, sensiblement supérieure à celles de l’IRIS-T, pourtant jugé très efficace en Ukraine, ainsi qu’à celles du VL MICA, que l’on sait remarquablement efficace en France, et du système Spyder, proposé par l’Israélien Rafael, et retenu par Helsinki lors d’une précédente compétition.

Les versions de l’IRIS-T, SLS ou SLM, du VL MICA (NG ou classique), du Spyder (SR ou ER), et même du Barak MX (SR, MR, LR et ER), testés lors de la compétition, n’ont pas été rendues publiques. Toutefois, considérant la portée maximale du Spyder ER et du VL MICA NG, il semble exclu que les versions LR (70 km) et ER(150 km) du Barak Mx, aient été évaluées.

De fait, deux groupes de systèmes ont pu être évalués. D’abord, les systèmes à courte portée, Iris-T SLS, VL MICA, Spyder SR et Barak SR, avec une portée maximale de 12 (SLS) à 20 km (VL Mica) selon les systèmes. Ensuite, les systèmes à moyenne portée, IRIS-T SLM, VL MICA NG, Spyder MR et Barak MR, d’une portée maximale de 40 à 50 km. Les 2K12 à remplacer ayant une portée de 22 à 24 km, il est probable que ce furent les versions moyenne portée qui ont été évaluées.

IRIS-T SLM
l’IRIS-T SLM allemand avait toutes les cartes en main pour être choisi par Bratislava.

Dans un cas comme dans l’autre, l’écart de performances, et de prix, entre les quatre systèmes proposés, s’avère objectivement très réduit, donc très sensible à la pondération de la grille d’appréciation du cahier des charges.

Il est vrai, toutefois, le Barak MX, est le seul système qui propose une possibilité d’évolution ascendante vers un système moyenne portée, en intégrant un nouveau radar, et des missiles Barak 8. Peut-être s’agit-il du critère qui emporta la décision de Bratislava, sachant que le pays a transféré ses S-300 en Ukraine, sans qu’une solution de remplacement ait été étudiée et financée.

Les européens ne saisissent toujours pas le risque de s’équiper militairement hors d’Europe

Cependant, le SAMP/T NG et l’IRIS-T SLX à venir, en Europe, proposent, eux aussi, un spectre étendu de capacités. Une fois encore, un pays européen arbitre en faveur d’un pays non européen, pas même membre de l’OTAN, pour une capacité critique, alors même que des solutions européennes existent dans ce domaine, et qu’elles s’avèrent tout aussi performantes, sur une gamme de prix proche.

Ce faisant, Bratislava, comme Helsinki (Spyder israélien), Varsovie (K2 et FA-50 sud-coréens), ou Berlin (Spyke, Arrow israéliens), une liste très loin d’être exhaustive, ne font pas que priver une entreprise européenne d’un marché critique. Ils affaiblissent simultanément la résilience militaire de l’OTAN, la puissance technologique de l’UE, et leur propre autonomie de décision politique.

K2 Black Panther Pologne
Dépendre d’une technologie défense distante de plusieurs milliers de kilometre, c’est risquer de se priver de pièces et capacités critiques au moment le plus important.

Ainsi, en choisissant un système antiaérien exotique, la Slovaquie se prive de la possibilité de réassort intra-européen. Que se passera-t-il, alors, si un conflit venait à intervenir simultanément au Proche-Orient, mobilisant l’industrie israélienne, et en Europe ? Ou si la consommation excessive de munitions, venait à vider trop rapidement les stocks slovaques, sans qu’aucun de ses voisins puisse absorber celle-ci ?

Ou, qu’adviendrait-il de la Pologne et son corps mécanisé, si le transport naval entre l’Asie et l’Europe était suspendue en raison d’un conflit régional ? De même, quelle serait la latitude de Bratislava concernant l’adaptation technologique de ses systèmes, ne disposant pas des compétences à proximité pour porter un tel besoin ?

Enfin, comment les autorités finlandaises ou slovaques expliqueront ne pas pouvoir transférer un de leurs systèmes d’armes vers un allié proche dans le besoin, parce qu’Israël l’interdit, afin de préserver la diaspora russe du pays ? Hypothèse qui s’est d’ailleurs déjà vérifiée, depuis deux ans et demi, Jérusalem interdisant toujours aux européens d’envoyer le missile antichar Spike à moyenne portée en Ukraine.

Bien évidemment, tout pays ayant recours aux importations d’armes pour ses forces armées, s’expose à ce type de difficultés. Toutefois, en se tournant vers des pays appartenant à la même alliance formelle, sur un même territoire, et partageant donc une même unité de destin, ces risques sont considérablement maitrisés et réduits. En outre, plus cette cohérence régionale est respectée, plus les opportunités de coopération et de soutien croisé entre les forces armées y appartenant, sont élevées.

Conclusion

Alors que les instances européennes ne cessent de militer pour tenter d’uniformiser les équipements militaires en service au sein des armées européennes, à grand renfort de programmes multinationaux à l’efficacité contestable, il conviendrait, avant cela, d’engendrer une véritable prise de conscience, au niveau européen, des risques liés à l’acquisition d’équipements non européens, y compris auprès d’alliés proches.

Eurospike estonie
Le Spike est le missile antichar à moyenne portée le plus largement employé en Europe. Aucun pays européen n’a cependant été autorisé à les transmettres à l’Ukraine, par Jerusalem.

Pour les mêmes raisons qu’une armée privilégiera toujours un équipement de conception nationale, à performances égales et prix proches, à un équipement importé, il est indispensable, aujourd’hui, de créer une discipline européenne dans ce domaine, non pour soutenir telle ou telle industrie de défense, mais pour, effectivement, contribuer à un potentiel de défense collectif renforcé, capable de soutenir, dans la durée, un engagement de haute intensité, face à une nation ayant déjà franchi ce cap.

De fait, sans chercher à jeter l’opprobre spécifiquement sur les autorités slovaques, il convient de prendre conscience que ce type d’arbitrage n’améliore, en rien, la posture de défense collective européenne, et probablement pas, non plus, celle du pays lui-même.

Tant que cette évidence n’aura pas été assimilée par une majorité de dirigeants européens, l’Europe, qu’elle se définisse comme continent, alliance militaire, union économique, ou comme une simple unité de destin, ne représentera qu’un vague concept sans substance, et l’empilement théorique des forces militaires, économiques, industriels et technologiques, pour préjuger d’un rapport de force avec un pays comme la Russie, n’aura aucune matérialité.