dimanche, novembre 30, 2025
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Les Forces aériennes thaïlandaises remettent le Gripen E/F suédois sur l’échiquier commercial international

En juillet 2024, le Chef d’état-major des forces aériennes thaïlandaises, l’Air Chief Marshal Phanphakdee Phattanakul, avait rendu publiques les conclusions du processus d’évaluation concernant l’acquisition de nouveaux avions de chasse, dans une compétition opposant le F-16V de l’américain Lockheed Martin, et le JAS-39 Gripen E/F du Suédois Saab.

À cette occasion, l’officier général avait indiqué que, pour la Thaï Air Force, l’avion suédois apparaissait comme le modèle privilégié à la suite de cette évaluation de 10 mois. La décision, toutefois, revenait au gouvernement thaïlandais, et notamment au ministre de la Défense, Sutin Klungsang.

Après cet appui déjà marqué en faveur du Gripen E/F, les forces aériennes Thaïlandaises récidivent cette semaine, en soutenant publiquement, et sans réserve, le chasseur monomoteur de Saab, face au F-16V américain. À l’occasion de la transmission du rapport officiel concernant l’évaluation menée à ce sujet, elles remettant, pour l’occasion, le chasseur suédois au cœur du marché mondial des avions de combat monomoteurs modernes.

Passé la déception du F-35A, les Forces aériennes Thaïlandaises veulent se doter de nouveaux Saab Gripen E/F.

La modernisation de la chasse thaïlandaise, qui s’appuie aujourd’hui sur deux escadrons de F-5E/TH, trois escadrons de F-16 et un escadron de JAS 30 Gripen C/D, est un processus lancé depuis plusieurs années.

Forces aériennes thailandaises JAS 39 Gripen C/D elephant walk
Royal Thai Air Force JAS 39 Gripen C/D elephant walk

Celle-ci se décompose en trois tranches : une première, à horizon 2030, pour remplacer les F-16 A/B Block 15 les plus anciens, par 12 à 14 nouveaux chasseurs, suivie d’une seconde, pour 2035, afin de remplacer les F-5E/TH toujours en service. Enfin, les derniers F-16 AM/BM block 20 MLU, seront remplacés de 2035 à 2040.

Le Gripen de Saab était considéré, depuis le lancement de ce programme, comme le favori de la Thaï Air Force, y compris dans les prises de positions des chefs militaires thaï. En 2022, cependant, l’Air Chief Marshal Napadej, son nouveau chef d’état-major, prit le contre-pied de cette position, en annonçant sa décision d’acquérir des F-35A, plutôt que des Gripen.

Après une année de tergiversations, les États-Unis finirent par refuser la demande de Bangkok, proposant le F-16V ou le F-15EX comme substituts. En effet, les forces armées Thaï s’étaient sensiblement rapprochées de l’Armée Populaire de Libération chinoise ces dernières années, ne permettant pas à Washington de considérer Bangkok comme un allié suffisamment proche et fiable, pour lui permettre d’acquérir le précieux F-35, au même titre que le Japon, la Corée du Sud ou Singapour.

La frustration passée, et l’ACM Napadej remplacé par l’ACM Phanphakdee Phattanakul, les forces aériennes Thaï entamèrent une nouvelle procédure, pour enfin entamer la première étape de la modernisation de la chasse, opposant cette fois le Gripen E/F suédois, au F-16V américain.

La Thaï Air Force pèse de tout son poids pour fermer la porte au Lockheed Martin F-16V

Rapidement, les échos venant de cette procédure d’évaluation, laissèrent penser que le chasseur suédois avait la préférence des forces aériennes Thaï. Toutefois, les États-Unis se sont, semble-t-il, pleinement investis pour soutenir le F-16V, allant jusqu’à proposer une solution de leasing, qui n’a cependant guère séduit le ministre de la Défense Sutin Klungsang.

De fait, l’annonce, en juillet 2024, par le chef d’état-major de la Thaï Air Force, des conclusions de la procédure d’évaluation menée pendant 10 mois, et la préférence donnée au JAS-39 Gripen E/F, n’a pas été une surprise.

F-35A
Sans surprise, les Etats-Unis ont refusé de vendre le F-35A à Bangkok, pretextant le manque d’experience des forces aériennes Thaï pour la mise en oeuvre d’un appareil aussi avancé.

Ce qui l’est davantage, en revanche, est ce second opus de communication de la part de l’état-major Thaï, à l’occasion de la transmission officielle du rapport au ministère de la Défense à ce sujet.

En effet, si, en juillet, le discours tenu se voulait technique, pour ne pas préempter la décision politique, celui tenu aujourd’hui est beaucoup plus volontaire, insistant sur le plein soutien de la Thaï Air Force en faveur du Gripen E/F, rendant, de fait, difficile une décision politique contraire, quelles que soient les pressions exercées par Washington.

Contrairement au modèle démocratique traditionnel, les armées Thaï disposent d’un pouvoir politique bien supérieur aux armées occidentales, assumant constitutionnellement le rôle de garant des Trois Suprématies : la Nation, la Religion et les Institutions Royales.

Ce faisant, en posant un soutien aussi direct au Gripen E/F, l’état-major Thaï prend, en quelque sorte, la responsabilité de l’arbitrage en faveur de l’avion suédois, le ministre de la Défense ne pouvant que difficilement aller contre une position aussi fermement et publiquement exprimée par les Armées.

Un marché stratégique attendu pour Saab, pour relancer le Gripen E/F sur la scène internationale

Ainsi, même si la décision finale revient, statutairement, aux autorités politiques, un arbitrage en faveur du Gripen E/F, pour la première tranche de la modernisation de la flotte de chasse Thaï, est dorénavant très certainement acquis.

JAS 39 Gripen E/F Bresil
Jusqu’à aujourd’hui, le Brésil demeure le seul client export du JAS-39 Gripen E/F

Il s’agit d’une victoire stratégique pour l’avionneur suédois, qui n’avait pas enregistré de commande internationale concernant son nouveau chasseur, fer de lance de l’offre suédoise pour les vingt années à venir, depuis 2016 et la signature de la commande brésilienne pour 36 appareils.

Le choix de la Thaïlande va, en effet, étendre la flotte globale de Gripen E/F, au-delà des 60 appareils de la Flygvapnet suédoise, et des 36 chasseurs brésiliens, tout en démontrant qu’un utilisateur satisfait du Gripen C/D s’est effectivement tourné vers son évolution.

Il s’agit, surtout, de la première victoire du Gripen E/F face au F-16V américain, après que celui-ci s’est imposé à plusieurs reprises, notamment en Europe. On notera, à ce titre, que le département d’état est désormais contraint de s’investir pleinement, y compris en mettant la main au portefeuille, pour tenter de placer cet appareil (ou le F-15EX).

C’est en particulier le cas aux Philippines, ou le Gripen C/D était présenté comme le favori de Manille pour reconstituer la flotte de chasse philippine. Ceci obligea Washington à proposer une aide de 500 m$, officiellement pour moderniser les forces armées philippines face à la menace chinoise, s’accompagnant, très certainement, mais officieusement, d’une très forte incitation pour se tourner vers le F-16V.

F-16V Lockheed-Martin
Le F-16V s’est imposé dans plusieurs pays, parfois au détriment du Gripen. Il marque cependant le poids des années, et oblige le département d’état à un soutien très important pour esperer s’imposer dorénavant sur la scène export, notamment face au Gripen E/F, plus performant et plus moderne.

Même la Turquie, qui avait pourtant usé de son droit de veto contre l’adhésion de la Suède, afin d’obtenir la levée des sanctions américaines pour acquérir 40 F-16V et 80 kits d’évolution vers ce standard, a récemment annoncé qu’elle renoncerait à une partie de ces mêmes F-16V, si elle parvenait à acquérir les 40 Eurofighter Typhoon négociés avec Londres et Madrid, transaction toutefois toujours en suspens en raison de l’opposition de Berlin.

La demande internationale pour un chasseur monomoteur à hautes performances et économique demeure élevée

La future probable commande Thaïlandaise va, de fait, remettre le Gripen E/F au cœur d’un marché international encore très vivace, celui des avions de combat à hautes performances monomoteurs, auxquels appartiennent également le JF-17 sino-pakistanais, le J-10C chinois, ou le Tejas indien. Il s’agissait, aussi, du marché de prédilection des chasseurs français de la famille Mirage (III, V, F1 et 2000), des Mig-21 et Mig-29 (même s’il est bimoteur) soviétiques, ou des Hunter britanniques.

Le marché mondial des chasseurs monomoteurs à hautes performances demeure attractif et conséquent

Toutefois, ces dernières décennies, les besoins des forces aériennes en matière de projection de puissance, reposant sur une allonge et une capacité d’emport supérieures, engendrèrent un basculement notable d’un nombre important de forces aériennes vers des appareils plus lourds, comme le Rafale français, le Typhoon européen, le Su-30/35 russe ou encore les F-15 Eagle, F/A-18 (Super) Hornet, et surtout, récemment, vers le F-35A furtif, américains.

À l’exception du F-35, l’ensemble de ces appareils sont bimoteurs. Ils sont tous, en revanche, plus imposants avec une masse à vide supérieure ou égale à 10 tonnes, et une masse maximale au décollage supérieure ou égale à 25 tonnes. Ils sont aussi plus chers à l’achat comme à la mise en œuvre, que les chasseurs plus légers comme le Gripen. Ainsi, un Rafale ou un Typhoon coutait, en 2010, presque le prix de 2 Gripen C/D, et une heure de vol coutait, elle aussi, deux fois plus cher que pour l’avion suédois, sans même parler du F-35, ceci nécessitant une calculatrice…

Gripen D et Saab 340 AEW thai air force
L’offre suédoise concernant les 12 à 14 Gripen E/F thailandais pourrait également porter sur la modernistion des Gripen C/D et des deux Saab 340 de veille aérienne avancée.

Pour un certain nombre de forces aériennes, limitées dans leurs moyens, et n’ayant pas de contraintes de projection de puissance, ces nouveaux chasseurs moyens, bien que plus performants, dans l’ensemble, s’avèrent donc bien moins attrayants que les modèles plus légers.

Ceci explique que plusieurs pays membres de l’OTAN, limités dans leur budget, comme la Slovaquie ou la Hongrie, ou dont les besoins n’obligent pas à disposer d’un rayon d’action plus important, comme la Grèce et la Turquie (en mer Égée), se soient tournés vers le F-16V ou le Gripen.

Faute de concurrent, Le Gripen E/F a toutes les clés pour s’y imposer dans les années à venir

En dehors de l’OTAN, et des alliés très proches des États-Unis, subissant une pression globale importante pour s’équiper du F-35, nombre de ces forces aériennes, notamment en Amérique du Sud et en Asie, cherchent, désormais, à moderniser leur flotte de chasse, sans devoir nécessairement se tourner vers des appareils plus lourds, comme le Rafale ou le F-15EX.

Les options, cependant, sont peu nombreuses. En dehors du F-16V américain, qui marque à présent le poids des années pour une cellule dessinée au début des années 70, et du Gripen suédois, ne sont disponibles que le JF-17 sino-pakistanais, le Tejas indien et le F/A-50 sud-coréens.

Bien que disposant d’une avionique moderne et de performances intéressantes, ces appareils s’avèrent, toutefois, bien souvent trop légers pour les besoins des forces aériennes, en particulier en matière de défense aérienne. C’est la raison qui a amené les Philippines à considérer le Gripen et le F-16V, plutôt que le F/A-50 sud-coréen, pour reconstruire sa flotte de chasse, alors même que le modèle était déjà en service dans le pays.

FA-50 Philippines
Bien que proposant des performances impressionantes pour un avion dérivé d’un modèle d’entrainement, le FA-50, comme le Tejas ou le JF-17, demeurent des appareils très légers, ne pouvant rivaliser avec le Gripen, le F-16 ou le J-10C (et encore moins avec le Mirage 2000-9, mais c’est un autre débat…).

Hors de la sphère occidentale, le J-10C chinois, comme le MIG-35 russe, se positionnent comme des alternatives au F-16 américain. Néanmoins, le premier demeure encore fermement contrôlé par l’APL elle-même, alors que le second exposerait l’acquéreur aux sanctions CAATSA américaines, tout en s’avérant limité en termes de rayon d’action et d’autonomie.

Surtout, il apparait qu’aucun programme de nouvelle génération, en dehors du très hypothétique et peu probable Su-75 Checkmate russe, a été lancé à ce jour. Même les avionneurs émergents, comme le sud-coréen KAI et le turc TAI, ont préféré developper des chasseurs bimoteurs de génération intermédiaire, avec respectivement le KF-21 Boramae et le Kaan, appartenant davantage à la catégorie des chasseurs moyens, que ce soit en termes de performances comme de prix.

Un marché traditionnel qui échappe désormais aux industriels français

La prise de position publique, et très appuyée, des forces aériennes thaïlandaises, en faveur du JAS-39 Gripen E/F, concernant la première tranche de la modernisation de sa flotte de chasse, constitue une excellente nouvelle pour l’avionneur suédois.

Non seulement celui-ci pourra-t-il compter sur un nouveau client et sur 12 à 14 appareils supplémentaires en service, pour soutenir son activité dans les années à venir, mais cette décision conforte la position du Gripen comme seule véritable alternative moderne dans le domaine des chasseurs monomoteurs à hautes performances, alors que plusieurs forces aériennes, en Amérique du Sud et en Asie, devront bientôt remplacer leurs flottes de F-16 et de Mig-29, sans avoir les moyens, ou le besoin, pour un chasseur plus lourd et plus performant, comme le Rafale ou le Typhoon.

Russie checkmate
Le Su-75 Checkmate du russe Rostec, est à ce jour le seul programme portant sur un chasseur monomoteur à hautes performances de 5ème génération. Rien n’indique, à ce jour, que cet appareil, star du Salon de moscou de 2021, puisse effectivement voir le jour.

Cette perspective pourrait, d’ailleurs, convaincre Saab, comme les autorités suédoises, de la pertinence du développement, en autonomie, d’un successeur au Gripen de 5ᵉ ou 6ᵉ génération, alors que la réflexion à ce sujet est précisément menée actuellement en Suède, et qu’aucun des programmes en cours ne semble viser ce marché spécifique des chasseurs monomoteurs économiques et à hautes performances.

La France, qui a été au cœur de ce marché pendant plus de 40 ans avec les chasseurs Mirage, dispose encore de tous les atouts pour s’imposer à nouveau sur ce marché, en maitrisant simultanément un important réseau de pays utilisateurs, ainsi que l’ensemble des technologies nécessaires, y compris pour la propulsion (contrairement à la Suède qui utilise des turboréacteurs américains et de nombreuses technologies importées sur le Gripen).

Seule, ou conjointement à la Suède, elle aurait, de manière évidente, tout intérêt à revenir sur ce marché dans les années à venir, d’autant que le programme SCAF promet, quant à lui, de s’appuyer sur un chasseur un peu plus lourd, mais beaucoup plus onéreux, que le Rafale, réduisant simultanément le format de la flotte de chasse nationale, et le marché adressable export de l’appareil, fut-il développé en coopération.

Conclusion

Reste qu’un tel programme, en France, justifierait, avant tout, de financements privés et industriels, et non de financements publics, ce d’autant que l’État français est déjà investi dans le développement du Rafale F5 et du SCAF.

Malheureusement, il n’est plus dans l’ADN de l’industrie de défense française, en particulier aéronautique, de prendre de telles initiatives, et de tels risques, fussent-ils calculés. Il ne faudra donc pas s’étonner de voir émerger un successeur suédois au Gripen, qui fera, une nouvelle fois, la part belle aux technologies américaines, et non européennes.

Rheinmetall présente une batterie antidrone de 12,7 mm pour contrer les drones d’attaque à longue portée

À l’occasion du salon Airpower2024, se tenant à Zeltweg en Autriche dans quelques jours, Rheinmetall va présenter une nouvelle batterie antidrone de 12,7 mm semi-statique, montée sur une remorque à deux essieux.

Conçu sur la base du tourelleau téléopéré Natter, qui équipe notamment le KF51 Panther, ce nouveau système viendra compléter la couverture offerte par le Skyranger 30 ou 35, en particulier dans le domaine de la lutte antidrone, et permettra de densifier sensiblement la défense à très courte portée des installations sensibles contre les drones d’attaque.

Rheinmetall parie sur sa tourelle CRWS Natter pour sa nouvelle batterie antidrone semi-statique

Rheinmetall avait déjà pris une très sérieuse option sur le marché de l’artillerie anti-aérienne et antidrone, ces derniers mois, avec le succès de la tourelle Skyranger. Disponible en 30 ou 35 mm, celle-ci offre une couverture dans un rayon de 3 km contre un vaste type de menace à l’aide de son canon automatique employant des munitions airburst, et de 6 à 9 km, selon le missile employé par son pod contenant 4 missiles à guidage infrarouge.

Rheinmetall Skyranger 30
Rheinmetall Skyranger 30 sur vehicule blindé Boxer 8×8

Équipé d’un radar AESA, intégré à la chaine de détection et de défense aérienne, et pouvant être monté sur différents types de véhicules blindés à roues ou chenillés, le Skyranger s’impose d’ores-et-déjà comme une référence dans ce domaine, ayant été choisi par plusieurs pays européens, dont l’Allemagne pour remplacer les Gepard envoyés en Ukraine.

L’Autriche ayant émis l’intention de se porter acquéreuse du système, il n’est en rien surprenant que Rheinmetall présentera, à l’occasion du salon Airpower2024 qui se tiendra début septembre dans le pays, une version du Skyranger sur véhicule blindé Pandur, employé par l’armée autrichienne.

Plus surprenante, en revanche, sera la présentation d’un nouveau système antiaérien et antidrone, semi-statique, reposant sur la tourelle automatique Natter, et monté sur une remorque à deux essieux.

Une solution simple et économique de 12.7 mm pour la protection des infrastructures et des sites sensibles

Contrairement au tourelleau télécommandé, ou RCWS (Remote Controled Weapon System) Natter, qui équipe le char KF51 Panther, cette version sera armée d’une mitrailleuse de calibre .50 ou 12,7 mm, et non de calibre .35, ou 7,62 mm. Ce faisant, le système aura une portée effective de 1600 mètres, et pourra engager des cibles de type drones, missiles de croisière, voire hélicoptère ou avion évoluant à basse altitude, bien qu’il ne soit pas conçu spécifiquement pour cette mission.

batterie antidrone Rheinmetall Natter RCWS
Le RCW Natter de Rhienmetall en version 7,62 mm

En effet, la tourelle de Rheinmetall, son système de guidage électro-optique, et le logiciel, sont optimisés pour la lutte antidrone. Ainsi, le système permettra de déployer rapidement une plateforme de protection, venant s’intégrer au dispositif organisé autour d’un Skyranger.

Le radar du Skyranger assurera la surveillance et la détection des menaces, avant de transmettre au Natter les coordonnées de la cible. La tourelle prendra alors l’azimut et l’élévation requise pour que son propre radar ou, le cas échéant, son système de visée électro-optique, permette d’engager et de détruire la cible.

Particulièrement économique et souple d’emploi, ce système permettrait de compléter efficacement le dispositif défensif déployé autour d’un site par le Skyranger, notamment pour lutter contre les attaques massives de drones, et pour fermer certains couloirs plus difficiles à défendre, par exemple, en raison du relief.

L’Armée de terre avait jugé la munition de 12.7 mm peu efficace contre les drones lors du développement du VAB ARLAD

Sur le papier, donc, le dispositif qui sera présenté par Rheinmetall, a tout pour séduire. Cette approche sur plateforme tractée, notamment, offre une véritable flexibilité et permet de réduire sensiblement les couts, de sorte à effectivement densifier un dispositif défensif antidrone, sans devoir multiplier les Skyranger à plus de 12 m€ l’unité. Cependant, une interrogation subsiste, quant à sa réelle efficacité.

En effet, en 2020, l’Armée de terre française avait expérimenté une configuration très similaire, et sur la base des mêmes paradigmes, dans le cadre du programme ARLAD, pour adaptation réactive pour la lutte anti-drones. Initialement, donc, les 12 VAB ARLAD de l’Armée de terre, devaient, eux aussi, mettre en œuvre un tourelleau automatique armé d’une mitrailleuse de 12,7 mm, et contrôlé par un radar léger.

VAB ARLAD Armee de terre
VAB ARLAD de l’Armée de Terre

Toutefois, il est rapidement apparu que la précision de la munition de 12,7 mm, qui doit frapper la cible pour la détruire, était très insuffisante pour garantir la destruction du drone au-delà de quelques centaines de mètres. L’Armée de terre décida, alors, de se tourner vers un lance-grenades Heckler&Kock de 40 mm, armé de munitions airbust, jugé bien plus efficace pour la mission.

Un système conçu pour intercepter les drones d’attaque à longue portée

En réalité, les deux solutions se valent. Tout dépend de la cible. Ainsi, les VAB ARLAD de l’Armée de terre sont conçus pour accompagner et protéger les unités au contact. Ce faisant, ils doivent avant tout intercepter des drones de petites dimensions, comme des FPV ou des munitions rôdeuses, trop petits pour pouvoir être engagés efficacement par une munition de 12,7 mm classique. Dans ce domaine, donc, l’Airbust s’impose.

En revanche, le système Rheinmetall qui sera présenté à Zeltweg, sera embarqué sur une remorque, ce qui exclut de l’employer près de la zone d’engagement. Sa mission sera donc, très certainement, de protéger des sites sensibles de la menace des drones d’attaque à longue portée, comme les Shahed-136 iraniens ou Geranium-2 russes.

Or, ces drones de 2,5 m d’envergure et de 3,5 m de long, pour une masse de plus de 200 kg, sont beaucoup plus imposants que les petits drones quadcopters et les munitions rôdeuses évoluant près de la ligne d’engagement. Ainsi, la cible offerte est suffisante pour que la munition de 12,7 mm conserve une précision suffisante, même à longue portée (1500 m).

Drone d'attaque Shahed 136 en Ukraine
Drone d’attaque à longue portée Shahed 136

De fait, le nouveau système de Rheinmetall sera, très certainement, efficace contre ces drones à longue portée, et de dimensions imposantes. En revanche, en raison du calibre retenu, il est probable qu’il sera incapable de garantir la destruction de drones légers, pour lesquels la munition airbust est necessaire.

Or, ces drones d’attaque à longue portée, très économiques et pouvant être produits rapidement en grande quantité (la Russie fabrique 500 Geranium par mois), représentent, aujourd’hui, précisément, une menace contre laquelle les options sont peu nombreuses, et le plus souvent mal calibrées au regard des prix de ces drones, de quelques dizaines de milliers de dollars, et des risques de saturation élevés.

Avec son calibre de 12,7 mm, le système de Rheinmetall offre précisément un cout par destruction particulièrement faible contre ce type de menace, avec une grande résilience à la saturation. Reste donc à voir à quel prix il sera effectivement proposé par l’industriel allemand, sachant que ce prix déterminera un cout fixe aux côtés de l’indispensable Skyranger, pour défendre efficacement un site sensible contre ces drones d’attaque.

Donald Trump exigera un effort de défense de 3% PIB aux européens s’il est élu

Pour Donald Trump, l’effort de défense des pays européens constitue, depuis de nombreuses années, l’un de ses thèmes de campagne préférés. Flattant l’ego de son électorat, il dénonce le trop faible niveau des investissements défense en Europe, obligeant les États-Unis à protéger ces pays, et aux contribuables américains, de payer pour la sécurité des allemands, belges et roumains.

Le candidat Républicain pour la campagne présidentielle 2024, avait déjà menacé les européens de cesser de les protéger, s’ils ne « payaient pas ce qu’ils devaient aux États-Unis ». Il est revenu sur ce thème, à l’occasion de son intervention devant la national Guard Association.

Pour l’occasion, il a promis d’exiger, rien de moins, des européens, qu’ils dépensent au moins 3 % de leur PIB dans le cadre de l’OTAN. Il est donc utile de revenir sur le fonctionnement de l’Alliance Atlantique, et sur le pouvoir dont disposent effectivement les États-Unis, vis-à-vis des états-membres, pour comprendre la portée de ces menaces, bien plus réelles qu’il n’y parait de prime abord.

Le sous-investissement des européens au sein de l’OTAN : un thème récurrent pour Donald Trump depuis 2016

Le thème du sous-investissement chronique des pays européens membres de l’OTAN, est un sujet récurrent pour Donald Trump. Déjà, lors de la campagne pour les élections présidentielles de 2016, il avait mené plusieurs charges contre les capitales européennes, accusées de faire reposer leur sécurité sur la protection américaine, sans jamais les payer en retour.

Donald Trump Merkel 2020
Les relations entre Donald Trump et Angela Merkel ont longtemps été difficiles.

Lors de son mandat présidentiel, il s’était à plusieurs reprises montré particulièrement véhément vis-à-vis de ses homologues européens, provoquant notamment une sourde colère de la part de la chancelière allemande, Angela Merkel.

C’est suite à cet épisode que celle-ci s’engagea, aux côtés d’Emmanuel Macron nouvellement élu, dans plusieurs grands programmes de défense franco-allemands, comme SCAF, MGCS ou CIFS, tout en soutenant l’émergence d’une Europe de la Défense, et même d’une armée européenne.

Comme souvent avec Donald Trump, ces agressions ne durèrent qu’un temps. Et une fois les relations germano-américaines apaisées, à partir de 2018, A. Merkel prit certaines distances avec les positions exprimées peu de temps avant cela, ceci menant à l’abandon de plusieurs des programmes lancés peu de temps auparavant, comme MAWS et Tigre 3, parfois au profit d’équipements américains.

Cependant, si, en 2020, seuls 5 pays européens avaient effectivement atteint, ou dépassé, un effort de défense représentant 2 % du PIB, imposé lors du sommet de l’OTAN de Londres de 2014, la situation est très différente aujourd’hui. Ainsi, en 2023, 10 pays européens atteignaient ou dépassaient ce seuil, alors qu’ils seront, selon l’OTAN, 23 en 2024.

À l’exception de certains pays, comme la Belgique, l’Espagne ou l’Italie, qui n’ont pas produit de trajectoire budgétaire pour respecter cet objectif pour 2025, l’effort de défense européen a augmenté, en moyenne, de plus de 40 % depuis 2017, la moyenne européenne s’établissant à 2,15 % du PIB pour 2024.

L’Europe ne sera plus en situation de faiblesse militaire d’ici à 2030

Au-delà de cette progression remarquable depuis 2017, beaucoup de pays se sont engagés dans une trajectoire visant à encore davantage augmenter leur effort de défense d’ici à 2030, pour atteindre alors, en Europe, un effort de défense moyen de 2,4 % de PIB.

OTAN effort de défense par pays 2024
En 2024, 23 pays européens auront atteint l’objectif d’un effort de défense supérieur ou égal à 2% PIB exprimés en $ 2015 (source OTAN).

Ce faisant, l’Europe, ou plutôt les pays européens membres de l’OTAN, disposeront d’un budget annuel défense entre 550 et 600 Md$, soit 65 % du budget des États-Unis, pour un écart de seulement 0,45 % du PIB, si l’effort de défense US restait à 2,9 % PIB comme aujourd’hui.

En outre, il serait quatre fois plus important que le budget de la défense russe, de quoi compenser l’écart d’efficacité d’investissement entre les deux blocs. En d’autres termes, sur la simple trajectoire actuellement suivie, les Européens seront parvenus, d’ici à 2030, à neutraliser la menace militaire conventionnelle Russe, ne dépendant plus des États-Unis que pour la dissuasion, et certaines capacités de renseignement, de commandement et de communication.

Il faudra, évidemment, plusieurs années avant que les hausses d’investissements en Europe, permettent de faire évoluer sensiblement le rapport de force. Toutefois, cette trajectoire est largement suffisante pour permettre, au besoin, aux forces américaines de réduire sensiblement leur empreinte sur le sol européen, dans les années à venir.

S’il retourne à la Maison-Blanche, Donald Trump promet d’imposer aux européens un effort de défense à 3 % PIB

Logiquement, donc, Donald Trump devrait avoir toutes les raisons d’être satisfait de cette trajectoire européenne, d’autant que parallèlement, dans le Pacifique, l’Australie, la Corée du Sud et le Japon ont, eux aussi, sensiblement accrus leurs moyens dans ce domaine.

Pourtant, à l’occasion de son intervention devant la National Guard Association, lors de sa conférence annuelle qui se tenait, cette année, à Detroit, l’ancien président, et candidat républicain aux élections présidentielles de novembre 2024, s’en est à nouveau pris vivement aux Européens, et à leur effort de défense.

OTAN Sommet de Bruxelles 2019
Sommet de Bruxelles de l’OTAN en 2019.

Pour lui, les européens continueraient à profiter de la protection des États-Unis, sans payer pour cela, et sans produire les efforts nécessaires pour porter leur part, au sein de l’OTAN. Nous passerons sur la promesse de « faire payer les européens » pour la protection américaine, argument sans aucun fondement juridique qui ne sert qu’à faire frétiller son électorat aussi fidèle que mal informé à ce sujet.

Donald Trump a, cependant, renouvelé sa volonté d’exiger de ses alliés qu’ils atteignent l’objectif d’effort de défense au sein de l’OTAN à 3 % du PIB, tout en passant sous silence que les États-Unis ne consacrent, aujourd’hui, que 2,9 % de leur propre PIB à cette mission.

 » J’insiste sur le fait que chaque nation de l’OTAN doit dépenser au moins 3 %. Vous devez aller jusqu’à 3 % – 2 % est le vol du siècle, d’autant plus que nous payons pour cela. Vous savez, nous payons pour eux. Ce n’est même pas crédible  » a-t-il ainsi déclaré.

Lors du sommet de Washington, les membres de l’OTAN ont repoussé à 2025 la hausse de l’objectif d’effort de défense.

Comme ce fut le cas en 2016, cet argument, avancé par D.Trump, n’a de seules portées qu’électorales. En effet, les membres de l’OTAN ne sont pas contraints, au sein de l’alliance, à se soumettre aux exigences d’investissements de la part des États-Unis.

En dehors de la participation au budget de l’alliance, qui représente des sommes très faibles, les alliés investissent, selon leurs propres arbitrages, dans leurs armées, pour répondre aux engagements opérationnels pris vis-à-vis de l’alliance et du commandement intégré.

Sommet de Washington de l'OTAN en 2024
Sommet de l’Alliance Atlantique de Washington 2024

Par ailleurs, les accords comme celui de Londres de 2014, fixant un objectif de dépense à une certaine échéance, ne peuvent être adoptés qu’à l’unanimité des voix, et n’ont, le plus souvent, aucun caractère systématique ou coercitif.

En d’autres termes, Donald Trump n’a aucun moyen direct pour exiger de ses alliés de l’OTAN qu’ils augmentent leur effort de défense à 3 % de leur PIB. Au mieux, peut-il menacer de retirer des troupes stationnées en Europe, ce qui, de toute façon, devra certainement être fait, ou de retirer le parapluie nucléaire américain à ses alliés, ce qui entrainerait tout simplement l’effondrement du bloc occidental.

Il avait, à ce titre, déjà tenté, il y a quelques mois, de s’engager dans cette voie, suscitant de vives réactions de la part de la plupart des alliés des États-Unis, avant de faire marche arrière à ce sujet.

Pour autant, à l’occasion du sommet de Washington 2024, l’ensemble des membres de l’alliance Atlantique s’est entendu pour préparer, lors du sommet de La Haye de 2025, et permettre de signer un nouvel engagement pour amener le plancher de l’effort de défense des membres de l’alliance à 2,5 % du PIB, avec une échéance certainement au-delà de 2030.

Les Européens auront-ils toujours besoin de la protection des armées US face à la Russie après 2025 ?

Il est ainsi probable que l’ensemble des pays européens disposeront, dès 2026, d’une puissance militaire suffisante pour efficacement dissuader la Russie de tout aventurisme européen, si, et seulement si, ceux-ci se montrent effectivement unis et solidaires.

Une puissance militaire européenne théorique largement suffisante pour contenir la menace russe après 2025

En effet, à cette date, les armées européennes aligneront, ensemble, 1,3 million de soldats d’active, 1,5 million de conscrits ou réservistes, plus de 1300 chars modernes, 2500 véhicules de combat d’infanterie, 600 pièces d’artillerie automotrices, plus d’une centaine de LRM, et trente systèmes antiaériens à longue portée, accompagnés par 1800 avions de combat, dont 1000 appartenant à la 5ᵉ génération (F-35), ou à la 4ᵉ génération + (Rafale, Typhoon, Gripen). En mer, les européens pourront s’appuyer sur 5 porte-avions, 8 grands navires de débarquement, 75 frégates et destroyers, et 43 sous-marins d’attaque, dont 11 à propulsion nucléaire modernes.

RAfale F-35A
Les pays européens diposeront, en 2030, d’une supériorité très nette face à la Russie en matière de force aérienne tactique, avec des appareils sensiblement plus nombreux et plus modernes.

À partir de 2030, si l’objectif de 2,5 % du PIB est bel et bien acté lors du sommet de La Haye, le nombre de soldats dépassera les 1,6 million, celui des chars, 2200, le nombre de systèmes d’artillerie et de LRM grimpera à 1200 et 800 pièces, alors que 1500 avions de combat de 5ᵉ et 4ᵉ génération +, formeront une puissance militaire sensiblement supérieure à celle mobilisable par la Russie, ou par un quelconque adversaire dans le périmètre de responsabilité de l’OTAN.

L’Europe disposera, alors, de la troisième puissance militaire théorique de la planète, derrière les États-Unis et la Chine, mais très largement devant la Russie, et du second budget de défense, au-delà de 650 Md$. Ce faisant, la menace conventionnelle russe sera certainement neutralisée, sans que Moscou puisse espérer pouvoir la contester, eu égard à son économie.

Une puissance militaire réelle qui ne résulte pas d’un simple empilement de moyens

Pour autant, la nature de cette alliance, va nécessairement affaiblir l’efficacité et la portée de ces investissements et de cet arsenal. Ainsi, la puissance militaire se composant d’un empilement de capacités nationales, les dépenses redondantes sont très importantes, avec pas moins de 70 armées différentes. En outre, cette puissance militaire ne vaut que par la cohésion de son ensemble, cohésion qui montre, régulièrement, des signes de faiblesses, même si les crises récentes ont apporté de bonnes surprises à ce sujet.

Ainsi, en dépit de moyens très importants, les européens souffriront encore, en 2030, de certaines déficiences critiques dans certains domaines clés comme le renseignement, le spatial, la guerre électronique, les transmissions ou le commandement, aujourd’hui détenus uniquement par les armées américaines. De même, la présence d’une majorité de matériels militaires de facture américaine, au sein des armées européennes, maintiendra une très forte dépendance vis-à-vis de Washington.

Erdogan Orban
Certains alliés de l’OTAN apparaissent plus fiables que d’autres.

Enfin, le manque de confiance d’une majorité de capitales européennes, dans la dissuasion française et britannique, pour contenir la menace nucléaire russe, permettra aux États-Unis de conserver la haute-main sur l’ensemble de la défense européenne, et sur l’OTAN, même si les forces armées US seront largement minoritaires en Europe.

Des solutions existent pour réduire la dépendance aux États-Unis, mais elles sont ignorées par les Européens

On le voit, aujourd’hui, l’efficacité de la défense européenne, repose bien davantage sur une meilleure coordination et coopération systématique entre les armées européennes, notamment pour renforcer les frontières, que sur la présence de forces conventionnelles américaines sur le sol européen.

Les européens sont les premiers architectes de leur dépendance aux États-Unis en matière de défense

Dans ce contexte, l’exigence affichée par Donald Trump, concernant un plancher à 3 % du PIB, pour l’effort de défense des membres de l’OTAN, n’a, pour ainsi dire, aucun sens, sachant qu’un seuil à 2,5 % serait déjà largement suffisant, pour se passer presque intégralement des forces armées conventionnelles US en Europe, tout en maintenant la Russie, et l’ensemble de la zone de responsabilité de l’alliance, sous protection.

Pour autant, les européens seront toujours très dépendants des armées US dans plusieurs domaines clés, comme le renseignement ou le commandement, ainsi que du parapluie nucléaire US, alors que les armées européennes seront majoritairement équipées de matériels américains, ce qui continuera de donner à Donald Trump, et à d’éventuels successeurs populistes ayant pris Idiocracy pour un documentaire, un formidable bras de levier sur la défense européenne.

idiocracy
Si vous n’avez pas encore vu le film Idiocracy de Mike Judge sorti en 2006, il est temps de le faire.

Bien évidemment, des solutions existent. Il serait ainsi possible de mettre en œuvre, dans le cadre de l’OTAN ou de l’UE, certaines de ces capacités clés, qui font aujourd’hui défaut aux armées européennes, qui seraient alors métallisées, comme c’est déjà le cas concernant les Awacs et les avions ravitailleurs.

Le déploiement systématique de forces françaises et britanniques, dans les pays partageant une frontière avec la Russie ou la Biélorussie, tendrait également à accroitre la confiance de ces pays, dans l’efficacité européenne de la dissuasion de ces deux pays.

Enfin, la réduction de la part d’équipements militaires acquis hors d’Europe, et en particulier aux États-Unis, permettrait de considérablement réduire les risques liés à l’absence de contrôle sur les flux de pièces concernant ces équipements, tout en renforçant l’industrie de défense européenne, et par transitivité, de renforcer la résilience du vieux continent dans l’hypothèse d’un long conflit.

Pourtant, à ce jour, ces solutions sont le plus souvent ignorées par les Européens. Au contraire, face à la menace russe, une grande majorité d’entre eux veillent à accroitre leur dépendance vis-à-vis de Washington, espérant probablement que plus seront-ils dépendants, moins les États-Unis seront susceptibles de ne pas les protéger… L’histoire, depuis la seconde moitié du XXᵉ siècle, ne va pourtant guère dans ce sens.

La France, premier avocat de l’autonomie stratégique européenne, ne montre pas l’exemple dans plusieurs domaines clés

La France fait office d’exception dans ce paysage. Très attachée à son autonomie stratégique, elle n’a de cesse, quel que soit son gouvernement, d’appeler les européens à plus d’indépendance vis-à-vis des États-Unis, en matière de défense. Pour autant, Paris ne montre pas spécialement l’exemple dans ce domaine, la France étant classée 18ᵉ sur les 29 pays européens membres de l’OTAN, en matière d’effort de défense.

char leclerc Armée de terre
La France peine à convaincre ses partenaires européens, en grande partie du fait de la faiblesse relative de son outil miltiaire convetionnel de haute intensité.

Par ailleurs, bien que professionnelles et très aguerries, les armées françaises manquent de volume, et de moyens lourds, pour être crédibles aux yeux des européens de l’Est, qui font face aux armées russes. Enfin, bien qu’ayant effectué certaines ouvertures dans le domaine récemment, Paris refuse toujours d’étendre sa dissuasion à ses voisins européens, ou à participer à la dissuasion partagée de l’OTAN.

Conclusion

Ce faisant, même si les armées européennes auront des moyens susceptibles d’en faire la troisième puissance militaire de la planète, il est très peu probable, dans les années à venir, que les européens se dégagent de l’emprise américaine en matière de défense, ni qu’ils en aient ne serait-ce que le désir.

Ce n’est donc pas l’OTAN, ni ses statuts, qui confèrent aujourd’hui un tel pouvoir aux États-Unis vis-à-vis des Européens, en matière de politique de défense. C’est l’attitude des européens, y compris de la France, qui crée cette dépendance, et qui permet à un candidat à la Maison-Blanche, d’imposer ses édits au vieux continent. Pourquoi, dans ces conditions, Donald Trump devrait-il se priver de profiter de la situation ?

Rafale en Serbie : la France doit-elle accepter de vendre 12 chasseurs à Belgrade ?

La Serbie va-t-elle devenir le 8ᵉ client export du chasseur Rafale, à l’occasion de la visite officielle du président Macron à Belgrade, les 29 et 30 aout prochains ? C’est, en tout cas, ce à quoi on peut s’attendre, après que le président Aleksandar Vucic a annoncé, en avril dernier, qu’il s’attendait à la signature de la commande de 12 avions français, dans les 2 mois à venir, et que les négociations entourant ce contrat potentiel, ont été menées à leur terme, au début de l’été.

De fait, tout porte à penser qu’Emmanuel Macron et son homologue Serbe, officialiseront bien ce contrat lors de la visite du président français à Belgrade, cette semaine. Toutefois, de nombreuses interrogations et réserves avaient émergé autour de ce contrat, lors de son annonce en avril dernier, qu’il s’agisse de l’utilisation qui pourrait être faite de ces appareils contre d’autres pays des Balkans, notamment le Kosovo, ou concernant de possibles fuites technologiques vers la Russie ou la Chine.

Si, pour l’heure, l’Élysée se montre très discret quant à cette question, ne confirmant ni n’infirmant la possibilité d’un accord à ce sujet, il s’avère certainement utile d’analyser ces réserves, pour déterminer si, oui ou non, la France peut vendre ces avions de combat très évolués à la Serbie, et si cela répond aux intérêts de l’état ?

Tout est prêt pour qu’Emmanuel Macron signe la vente de 12 Rafale en Serbie, à l’occasion de sa visite officielle à Belgrade

Le dossier Serbe, concernant la vente de Rafale, n’est pas récent. En effet, les discussions à ce sujet ont été entamées dès 2021, lorsque Belgrade annonça sa volonté de remplacer ses Mig-29 et MIG-21 restants en service, par un avion moderne.

mig-29 serbie
Les forces aériennes serbes doivent urgemment remplacer leurs MIG-29 et les quelques MIG-21 encore en service.

Rapidement, le Rafale français apparut comme le choix privilégié par Belgrade, ne souhaitant plus se tourner vers Moscou, son partenaire traditionnel dans ce domaine, tant pour ne pas compromettre sa candidature d’adhésion à l’UE, que pour éviter les risques de sanctions américaines liées à la législation CATSAA.

Les discussions furent toutefois longues et complexes. Belgrade souhaitait, concomitamment aux Rafale, acquérir certaines munitions avancées, comme la bombe Hammer et le missile SCALP, qui se montrent tous deux très efficaces en Ukraine, et surtout le missile air-air à longue portée Meteor européen, sachant qu’il fallait, pour cela, obtenir l’aval des autres pays participants à ce programme.

Ces écueils ont cependant été surmontés, puisqu’à l’occasion de la visite du président Vucic à Paris, en avril dernier, celui-ci s’était montré très confiant à ce sujet, avançant qu’il s’attendait à la signature du contrat « d’ici à deux mois », avait-il prédit.

Le fait est, les négociations entre la France et la Serbie, entourant ce programme, ont bien été conclues début juillet. Néanmoins, probablement en lien avec l’actualité politique et l’entame des Jeux Olympiques de Paris, leur concrétisation n’a pas été annoncée jusqu’ici. Le président Macron et son homologue serbe, auront donc toutes les cartes en main pour, s’ils le souhaitent, concrétiser cette commande, à l’occasion de la visite du président français à Belgrade, les 29 et 30 aout.

En dépit des réticences, la France a tout intérêt à vendre ses appareils à la Serbie

S’il est probable que la signature ait bien lieu à cette occasion, rien n’a été officiellement annoncé, à ce sujet, ni par l’Élysée, ni par les autorités Serbes. Considérant l’agenda politique intérieur français, il s’agit, très certainement, pour Emmanuel Macron, de marquer le périmètre de sa fonction présidentielle, alors que tout indique qu’une période de cohabitation devrait débuter dans les jours à venir en France, qui sera plus ou moins tendue selon le nom du futur premier ministre désigné.

Serbie Vucic Poutine
Le président Vucic et Vladimir Poutine. La Russie est un partenaire historique de la Serbie. Comme la France, du reste.

Ce contrat est toutefois loin de faire l’unanimité au sein de l’opinion publique française. Ainsi, certains craignent d’un usage inapproprié par Belgrade des avions français, notamment contre ses voisins des Balkans, alors que d’autres mettent en avant la proximité politique et culturelle de la Serbie avec la Russie, et économique avec la Chine, pour pointer les risques de fuites technologiques vers ces deux pays.

Si ces deux risques ne peuvent effectivement pas être écartés, il convient, cependant, d’en étudier la réalité avec objectivité, comme plus globalement, au sujet de ce contrat de 12 appareils et 3 Md€, pour proposer des conclusions pertinentes.

Un risque d’espionnage guère plus présent en Serbie que dans d’autres pays mettant déjà en œuvre le Rafale

Les armées et la société civile serbes étant historiquement proches de la Russie, et la Chine représentant aujourd’hui le second partenaire commercial du pays, des risques de fuites de données, ou de tentatives d’espionnage, ne peuvent être exclus. C’est un fait.

Toutefois, il convient de rappeler que le premier partenaire commercial de Belgrade demeure l’UE, représentant presque 60 % des échanges commerciaux du pays, dix fois plus que la Chine. En outre, la Serbie a obtenu le statut de candidat à l’entrée au sein de l’UE en 2012, et cet objectif demeure prioritaire aujourd’hui pour son gouvernement. Ainsi, mettre en balance un tel partenariat stratégique, pour un appui incertain d’un partenaire distant de plus de 7000 km, parait très hasardeux.

Rafale C inde
Les Rafales indiens sont tout aussi exposés à l’espionnage que ne pourraient l’être d’eventuels Rafale Serbes.

Dans le même temps, si la proximité culturelle avec la Russie est indéniable, le risque de fuite, venue de Serbie, n’excédera certainement pas celui d’autres pays, comme le Qatar très proche de la Turquie et du Pakistan, des EAU avec la Chine, ou de l’Inde, partenaire privilégiée de Moscou et son premier client en matière d’exportations d’armements, y compris aujourd’hui, en dépit de la guerre en Ukraine.

En d’autres termes, si le risque est acceptable pour ces pays, tout autant exposés, si pas davantage, il n’y a guère de raison de le surévaluer pour la Serbie. À l’inverse, s’il ne l’était pas (acceptable), il conviendrait aussi d’accepter de ne plus vendre d’appareils et d’équipements militaires de pointe à certains des plus importants et fidèles clients exports de l’industrie de défense française, ce qui en compromettrait la pérennité à coup sûr.

Il s’agit donc de risques bien réels, mais acceptables et acceptés, par les industriels comme par les services de l’État, qui savent, de longue date, prendre les mesures de protection requises pour en réduire la portée, l’ampleur ou le potentiel de nuisance.

Prévenir le basculement de Belgrade vers la Chine ou le retour vers la Russie

D’autre part, il convient de garder à l’esprit que si la France refusait de vendre ses Rafale à Belgrade, le pays se tournerait, sans le moindre doute, vers d’autres partenaires, et plus spécifiquement, vers la Chine, qui ne serait que trop ravie d’implanter son JF-17 ou son J-10C en Europe. Rappelons que le risque CATSAA élimine, de fait, les avions de combat russes.

J-10CE Pakistan
Faute de Rafale, Blegrade pourrait bien se tourner vers la Chine et le J-10C.

Or, si Belgrade venait à se tourner vers un modèle chinois, la menace pour les voisins de la Serbie, seraient démultipliés. D’abord, parce que la vente d’équipements de défense, et spécialement d’avions de combat, confère au vendeur un formidable bras de levier politique et diplomatique sur le pays utilisateur.

En effet, le vendeur contrôle l’ensemble des flux de pièces détachées indispensables au bon fonctionnement des appareils, ceux-ci se retrouvant très vite cloués au sol, sans son soutien. Ainsi, il aura fallu à peine une année pour que l’ensemble de la flotte de chasse Colombienne se retrouve bloquée au sol, et Bogotá obligé d’acquérir en urgence un nouveau chasseur, après que Jérusalem a annoncé l’arrêt de son soutien aux Kfir C10 colombiens.

En outre, celui-ci dispose de toutes les informations concernant les appareils vendus, que ce soit sur ses performances, son spectre électromagnétique, ses munitions. C’est la raison pour laquelle les Mirage F1 irakiens, qui s’étaient montrés si redoutables contre les F-4, F-5 et F-14 iraniens jusque-là, ont été si peu efficaces durant la première guerre du Golfe, Paris ayant transmis à l’ensemble de ses alliés toutes ces données, pour mieux détecter l’appareil, et se prémunir de ses armes.

Enfin, le choix d’un avion de combat accroit considérablement les interactions entre les forces armées des pays clients et vendeurs, ce qui tendrait à éroder, avec le temps, le tropisme pro-russe des armées serbes. Du moins, peut-on l’espérer.

Raviver les relations franco-serbes alors que l’Europe a besoin d’unité

Ce d’autant qu’historiquement, la Russie n’est pas le seul partenaire stratégique de la Serbie. La France avait, en effet, dès le XIXᵉ siècle, noué des relations privilégiées avec le pays, au point qu’ils entamèrent le XXᵉ siècle, tels de très proches alliés, ce qui servit de déclencheur à la Première Guerre mondiale.

gazelle serbie
La Yougoslavie a été un important client des hélicoptères français dans les années 80.

Cette relation perdura dans l’entre-deux-guerre, et s’étendit pour l’occasion au Royaume de Yougoslavie. L’arrivée du Maréchal Tito au pouvoir, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, détériora ces relations privilégiées, sans en altérer certains fondements. Ainsi, comme avec la Roumanie, la Yougoslavie, par son héritage serbe, continua de coopérer avec la France, notamment dans le domaine de l’armement, la Yougoslavie ayant été, par exemple, un excellent client des hélicoptères français, comme la Gazelle.

Quoi qu’il en soit, en prenant la responsabilité de vendre 12 Rafale à la Serbie, Paris renouerait avec cette relation privilégiée franco-serbe, qui pourrait venir se substituer à la relation russo-serbe qui l’avait presque complétement supplantée depuis 1995 et la fin de la guerre de Bosnie.

Conclusion

On le voit, la vente des 12 Rafale français à la Serbie, ne constituerait, en rien, un bouleversement des équilibres géopolitiques dans les Balkans. Bien au contraire, le bras de levier diplomatique que conférerait cette vente à Paris, tendrait plutôt à en garantir l’apaisement, tout en constituant un pas volontaire de la part de Belgrade, pour une normalisation définitive de ses relations internationales en Europe, permettant, à terme, une adhésion à l’Union européenne.

Les risques d’espionnage et de fuite technologique, quant à eux, ne sont guère plus caractérisés que pour d’autres pays, sans lesquels l’industrie de défense française peinerait à subsister. Sans naïveté, il s’agit donc, ici, de faire preuve de vigilance à ce sujet, sans le considérer comme un facteur bloquant.

Rafale très basse altitude
Il n’y a pas de raisons objectives pour empecher la vente de Rafale à la Serbie.

En réalité, le seul frein objectif, à la signature de ce contrat, qui verrait émerger un huitième client export pour le chasseur français, et un troisième opérateur international en Europe, n’est autre que la difficile situation politique en France, sachant qu’une décision du Président français, dans ce domaine, donnerait certainement lieu à de vives critiques politiques.

Reste à voir, donc, si Emmanuel Macron va utiliser ce voyage pour marquer strictement le périmètre présidentiel, dans l’anticipation d’une future coalition, ou s’il préfèrera jouer l’apaisement, et repousser de quelques mois la concrétisation de ce contrat, avec le risque de voir Belgrade se tourner vers un autre partenaire plus réactif, comme la Chine.

Quand la High-tech Défense divise par 10 le prix des armements : une révolution en perspective ?

Bien souvent, les hausses de prix des armements modernes, sont expliquées par les couts des technologies High-tech Défense. C’est ainsi qu’à chaque génération d’équipements de Défense, ces 50 dernières années, les prix moyens ont été multipliés par deux, voir davantage.

Ceci vient, aujourd’hui, lourdement handicaper la reconstruction des armées occidentales, après trente années de sous-investissements et de conflits asymétriques, pour faire face à la montée en puissance des menaces mondiales, en particulier des armées chinoises, russes, nord-coréennes ou iraniennes.

Toutefois, de récentes initiatives, hors des sentiers battues de l’industrie de défense occidentale, présentent un tout autre visage. Pour ces startups défense, l’objectif n’est pas de faire mieux, pour beaucoup plus cher, mais de faire au moins aussi bien, mais pour un prix sans commune mesure avec les équipements traditionnels, pouvant permettre de relever le défi de la masse qui se profile.

La fatalité de la hausse des prix des armements vient durement handicaper la suprématie occidentale

Dans l’article Les prix des armements occidentaux ont augmenté 5 fois plus vite que l’inflation depuis 1970, nous avions montré comment, et pourquoi, les prix des armements se sont envolés, ces cinquante dernières années, en particulier en occident.

F-22 US Air Force
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En effet, ce qui s’apparente aux conséquences de la Loi d’Augustine, touche désormais non seulement le secteur aéronautique, mais à la quasi-totalité des familles d’armements, avec une croissance des prix cinq fois plus rapide, que l’inflation dans leurs pays d’origine.

Ce faisant, les flottes d’avions, d’hélicoptères, de navires et de blindés, au sein des armées occidentales, ont fondu comme neige au soleil, en particulier depuis 1990, alors que le budget des armées, lui, a progressé en moyenne aussi vite que l’inflation, mais sensiblement moins vite que le PIB.

Ces hausses de prix sont presque systématiquement la conséquence de montées en gamme technologique des systèmes d’armes, permettant, ci à un avion de combat d’engager des cibles au-delà de la portée visuelle, là à un char de faire feu en mouvement, et à tous ces systèmes, de communiquer et de récolter des térabits de données, venant remplir les serveurs informatiques des armées.

C’est ainsi qu’alors que le budget des armées, en France, est identique à celui de 1990, compensé de l’inflation (47,2 Md€ en 2024 contre 26,2x1,85=48,65 Md€ en 1990), la flotte de chasse française est passée de 700 à 225 appareils, le nombre de chars de 860 à 200, le nombre de sous-marins de 14 à 9, et la Marine nationale a perdu son second porte-avions.

char leclerc Armée de terre
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Concrètement, en France comme dans l’ensemble du camp occidental, les armées ont connu une très importante déflation de leurs moyens, pour disposer d’équipements plus performants et embarquant davantage de technologies.

Ce phénomène, qui aujourd’hui vient durement handicaper les capacités de réponse occidentale à l’évolution des menaces, semblait être, jusqu’ici, une fatalité incontournable, auquel la seule réponse possible, devait être l’augmentation des budgets.

Drones FPV, Magura V5, Shahed-136, Lancet… La high-tech Défense à petit prix s’impose dans le conflit Ukrainien

Depuis deux ans et demi, cependant, la guerre en Ukraine a sévèrement entaillé ce paradigme ayant presque valeur de dogme. Et c’est aux Ukrainiens, d’abord, qu’il faut reconnaitre la paternité de cette évolution.

Bien que disposant d’une armée conséquente et bien équipée en début de conflit, l’Ukraine savait ne pas pouvoir rivaliser avec la puissance économique, démographique et industrielle russe, si le conflit venait à s’enliser. En outre, contrairement à Moscou, Kyiv n’avait pas la profondeur stratégique suffisante pour préserver son industrie de défense des frappes russes.

Pas question, dans ces conditions, de s’appuyer sur de grands sites industriels pour produire chars et avions de combat, tout au moins, jusqu’il y a peu. Ceux-ci auraient été balayés par les frappes de missiles balistiques et de croisière russes, à peine seraient-ils sortis de terre.

USV Seababy 2
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Les autorités ukrainiennes se sont donc tournées vers leurs partenaires occidentaux, pour le renouvellement de leurs équipements lourds, et concentrèrent les capacités industrielles restantes, sur la maintenance et la remise en état des armements au combat. Pour autant, en dépit, ou plutôt, à cause de ses moyens limités, les ingénieurs ukrainiens se sont tournés vers la conception d’équipements légers, à haute valeur ajoutée opérationnelle, faciles et rapides à produire, et surtout peu onéreux.

C’est ainsi qu’apparurent les embarcations dronisées d’attaque, comme le SeaBaby ou le Magura V5, devenus depuis célèbres en étant parvenues à endommager ou couler plusieurs grandes unités navales de la flotte de la mer Noire russe, et en forçant l’Amirauté russe à évacuer le port de Sevastopol, pour se réfugier directement dans les ports russes de la mer Noire.

Sur Terre, les armées ukrainiennes ont rapidement mis en œuvre un grand nombre de petits drones du commerce, la plupart du temps fabriqués en Chine, pour localiser les unités adverses, diriger les tirs de l’artillerie, et même pour frapper directement des cibles, avec des dispositifs parfois artisanaux de mise à feu.

Si les drones FPV (First Person View) ukrainiens ont fait peser une lourde menace sur les forces russes pendant de nombreux mois, celles-ci sont parvenues, après coup, à mettre en place des parades, que ce soit en matière de guerre électronique pour brouiller les signaux, notamment GPS, indispensables pour contrôler ces drones, ou en modifiant leurs systèmes antiaériens pour engager ces drones, à peine plus gros et plus rapides qu’un oiseau.

Par ailleurs, une fois le choc de la résistance ukrainienne passée, les armées russes adoptèrent elles-mêmes cette stratégie drones, en s’appuyant notamment sur son industrie de défense, avec l’arrivée, par exemple, de la munition rôdeuse Lancet conçue par Kalachnikov, devenue depuis la plus grande menace sur l’artillerie mobile ukrainienne.

Drone d'attaque Shahed 136 en Ukraine
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Les russes prirent même l’initiative, dans ce domaine, en se tournant vers Téhéran, pour acquérir, puis fabriquer localement, le drone d’attaque à longue portée Shahed-136, capable de frapper des cibles distantes de 1500 à 1700 km, avec 40 kg d’explosifs, pour un prix de l’ordre de 25 à 30 000 $, sans commune mesure avec celui des missiles de croisière.

Depuis, les deux camps se sont équilibrés, chacun disposant, peu ou prou, des mêmes capacités, dans ce domaine des drones. Toutefois, comme l’a montré la récente frappe de l’aérodrome russe de Marinovka ou la destruction du ferry russe Conro Trader, ceux-ci jouent toujours un rôle déterminant dans ce conflit, et évoluent très rapidement, beaucoup plus vite que le reste des armements.

L’Intelligence artificielle, le Machine learning et l’impression 3D : le trio gagnant de cette nouvelle vague technologique défense qui émerge aujourd’hui

Sans remplacer définitivement les armements traditionnels, y compris les plus rustiques, cette nouvelle dynamique, pour concevoir et produire des équipements de défense de haute technologie, à bas prix, s’appuie sur un trio de technologies, lui-même en évolution rapide.

L’intelligence artificielle est, évidemment, au cœur de cette transformation. C’est elle qui permet d’implémenter de nouveaux comportements à des systèmes relativement simples, comme des drones, pour répondre, sur des courts délais, à de nouvelles contre-mesures, comme le brouillage du signal GPS, ou la rupture des communications avec l’opérateur humain.

Krasukha-4 brouilleur GPS russe
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Elle permet, surtout, de valoriser, sur des délais opérationnellement exploitables, les quantités astronomiques de données que génère désormais l’ensemble des systèmes et senseurs déployés sur, autour, et au-dessus du champ de bataille, et ainsi de se saisir d’opportunités pour optimiser le potentiel des moyens déployés, afin de compenser un rapport de force défavorable.

Le pendant de l’Intelligence Artificielle, est bien sûr le Machine Learning, qui permet à un système de s’enrichir de ses propres expériences, voire de s’enrichir de données produites par d’autres systèmes. Ce faisant, le système devient, au fil du temps, de plus en plus performant, et de plus en plus flexible, pour répondre à un nombre croissant de situations et de contextes.

Ainsi, avec le temps, la véritable valeur ajoutée d’un équipement reposera avant tout sur cette IA autoenrichie, venant s’implémenter dans de nouveaux systèmes, même si le support est détruit, permettant de remplacer des capacités fixes et onéreuses, par l’adaptabilité des nouveaux systèmes, implémentés dans des équipements bien moins onéreux et long à produire.

L’impression 3D, enfin, facilite et accélère de nombreuses phases industrielles, en passant outre le besoin de faire des moules, pour chaque nouvelle évolution ou expérimentation. De fait, les phases de prototypage sont à la fois beaucoup plus dynamiques et considérablement moins onéreuses, permettant à de petites équipes de developper leurs approches innovantes, ce qui aurait été impensable sans cela.

Essaim de drones
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Ces trois innovations, employées de concert, dessinent dès lors, les contours d’un nouveau paradigme industriel et technologique, en matière de conception d’armements, offrant un tempo technologique en rupture totale avec les approches traditionnelles, aujourd’hui employées. Ce qui ouvre, pour les armées, un océan d’opportunités pour qui saura efficacement intégrer ces processus, et ces nouvelles entreprises, qui s’y sont investies, susceptible de redessiner en profondeur la nature même du rapport de force militaire.

Aux États-Unis, les startups Défense redessinent le paysage industriel et militaire

L’univers de la Tech et celui de l’armement, n’avaient, jusqu’il y a peu, qu’une faible porosité réciproque. Ainsi, en 2019, une majorité des collaborateurs du géant Google, s’était opposée à ce que l’entreprise intègre un programme du Pentagone portant sur le développement de l’intelligence artificielle.

Palantir Technologies, le pionnier de l’IA prédictive désormais valorisé à 71 Md$

Certaines startups, toutefois, sont parvenues à défricher ce terrain-là avec succès, ouvrant la voie à d’autres qui émergent aujourd’hui. Le plus emblématique est incontestablement Palantir Technologies, créée en 2003 pour developper de nouveaux algorithmes prédictifs puisant dans le big data, à destination, notamment, des services de renseignements, puis des armées.

Locaux Palantir

L’entreprise est désormais valorisée à hauteur de 71 Md$, pour seulement 3700 employés, et un chiffre d’affaires de 2,23 Md$. Elle compte parmi ses clients l’US Army, l’US Marines Corps, l’US Air Force et le commandement des opérations spéciales, et participent aux grands programmes de cyberwarfare américains, comme Ghost Shadow. Récemment, Palantir Technologies a rejoint le programme Maven, conçu pour pousser la transparence du champ de bataille à son plus haut niveau, avec l’objectif de pouvoir traiter un millier de cibles par minutes.

Anduril Industries s’impose face aux géants américains pour concevoir le drone de combat de l’US Air Force

Bien plus récente, la société Anduril Industries n’a été créée qu’en 2017. Cet industriel, spécialisé dans la conception de drones, est pourtant parvenue à s’imposer, il y a quelques mois, devant Lockheed Martin, Boeing et Northrop Grumman, dans le cadre du programme Combat Collaborative Aircraft, destiné à concevoir les drones de combat Loyal Wingmen qui accompagneront les F-35A et NGAD de l’US Air Force, à partir de 2030.

La décision de l’US Air Force de se tourner vers Anduril, et GA-ASI, plutôt que vers les géants aéronautiques américains, a constitué une rupture majeure dans l’approche traditionnelle industrielle du Pentagone, qui privilégiait systématiquement, jusqu’ici, l’antériorité et la solidité d’une entreprise, aux produits eux-mêmes. Ce contrat a permis à l’entreprise d’exécuter un nouveau tour de table, pour lever 1,5 Md$, amenant sa valorisation au-delà de 14 Md$.

Istari Partners, la startup du Dr Will Roper, veut permettre la certification des jumeaux numériques

Plus récemment encore, en 2022, c’est l’ancien sous-secrétaire aux acquisitions de l’US Air Force, le Dr Will Roper, qui lançait sa propre startup défense, Istari partners. Celle-ci s’appuie sur l’expérience acquise par son fondateur dans le cadre de la Digital Century Series, pour produire une IA susceptible de certifier un nouvel équipement, sur la base de l’analyse de son jumeau numérique.

Digital century serie Roper
Quand la High-tech Défense divise par 10 le prix des armements : une révolution en perspective ? 44

Cette procédure, très imbriquée dans les processus industriels actuels, permettra de considérablement réduire les délais, et les couts, concernant les évolutions des équipements, ceux-ci devant systématiquement passer par une nouvelle procédure de certification, longue et onéreuse. Ainsi, les grands industriels, ceux-là mêmes qui doivent se conformer à ces procédures, pourront sensiblement réduire leurs délais, augmenter leur réactivité, et diminuer leurs prix, sans baisser leurs marges.

Un missile de croisière antinavire pour 300 000$, et un drone GPS-free pour moins de 500$

La dynamique, lancée par Palantir, Anduril et Istari, prend désormais de l’ampleur, en dépit de la frilosité traditionnelle des investisseurs pour se tourner vers le secteur défense. Et les initiatives se multiplient, comme Ares Industries, une startup américaine apparue il y a peu, et qui promet de concevoir un missile de croisière à capacité antinavire, pour 300 000 $, contre 3 m$ pour les missiles antinavires comme le LRASM.

Ce faisant, le nouveau missile serait pertinent pour intercepter les USV (Unmanned Surface Vehicle ou navire de surface sans équipage), y compris en essaim, qui, aujourd’hui, promettent de se multiplier, y compris aux mains de pays ne disposant pas de forces armées majeures.

Drone GPS free de Theseus
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Cette dynamique ouvre même des opportunités à l’échelle individuelle, ou à de très petites équipes. Ainsi, le site Defense One a récemment rapporté l’initiative d’un jeune ingénieur américain qui, en parallèle de son projet de fin d’étude, avait développé, avec l’aide de deux jeunes ingénieurs ukrainiens, un drone de reconnaissance capable d’évoluer dans un environnement privé de signaux GPS et de communication. Il ne leur aura fallu, pour cela, qu’une journée d’effort, et un budget de 500 $.

Le produit a immédiatement retenu l’attention des autorités militaires ukrainiennes, et le petit groupe travaille désormais en coopération avec l’US Army, pour developper et durcir le concept. Cela montre une flexibilité et une réactivité des armées américaines, dans ces domaines, qui étaient encore inenvisageables il y a de cela que quelques années.

Les Armées et les industriels américains s’adaptent pour accompagner cette transformation

Une telle transformation ne va pas sans profondément bouleverser les habitudes des armées. Longtemps, et non sans raison, celles-ci se sont montrées réticentes, voire sceptiques, quant aux possibilités, pour des entreprises très récentes, et faiblement capitalisées, de répondre à leurs exigences dans la durée.

Pourtant, les armées américaines semblent, désormais, prendre, elles aussi, ce virage technologique, visant à apporter de nouvelles capacités et de nouvelles solutions, plus économiques, pour retrouver de la masse ou un rapport de force avantageux.

F-35 us air force
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Celles-ci n’ont, d’ailleurs, guère les choix. En effet, le budget du Pentagone, 842 Md$ en 2024, n’a plus de marges de progression massives pour répondre, de cette unique manière, au défi chinois, et encore moins pour espérer pouvoir rester sur les quatre grands théâtres d’opérations que sont le Pacifique, la Corée, le Moyen-Orient et l’Europe.

Pour l’heure, la bascule reste timide, les startups américaines ne recevant que 1% du budget consacré aux acquisitions et développements technologiques du Pentagone. Toutefois, les récents exemples, comme Anduril, permettent de créer une confiance réciproque facilitant cette évolution, qui devrait donc, logiquement, croitre rapidement dans les années à venir, pas uniquement sur des domaines spécifiques comme les drones ou l’IA, d’ailleurs.

Les industriels américains, eux, semblent plus enclins à prendre ce train en marche. Sans chercher à se transformer eux-mêmes, ce qui serait certainement peine perdue, les géants de la BITD américaine font désormais le pari de la coopération et de l’accompagnement de ces startups prometteuses, pour notamment conférer l’assise nécessaire pour convaincre les armées.

Ainsi, Istari Partners s’est associé à Lockheed Martin, pour permettre la certification numérique du drone X-56A, permettant au premier de disposer d’un cas pratique pour valoriser son approche et sa technologie innovante, et au second d’accélérer la certification de son démonstrateur, et peut-être, ainsi, de s’assurer une place dans le second volet du programme CCA de l’US Air Force, avec des prix de production probablement supérieurs à ceux proposés par GA-ASI et Anduril, mais avec des délais de production et des couts de conception largement réduits.

Un phénomène qui peine à arriver en Europe

Si l’arrivée des startups dans l’écosystème défense a démarré depuis plusieurs années, outre-Atlantique, le phénomène peine à s’implanter en Europe. Ainsi, une unique « Licorne », liée à l’environnement défense, a émergé sur le vieux continent, la startup Helsing, créée en Allemagne en 2021, par Daniel Ek, le milliardaire suédois fondateur de Spotify.

NGF du programme SCAF
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Sur le modèle de Palantir technologies, créée vingt ans plus tôt, Helsing vise à devenir un géant de l’IA analytique et prédictive, et participe d’ores-et-déjà à certains programmes majeurs européens, comme SCAF.

Les autres initiatives européennes, dans le domaine de la High-tech défense, sont en revanche beaucoup plus confidentielles. Ces initiatives et startups européennes se heurtent, en effet, à plusieurs obstacles difficiles à franchir, comme le conservatisme des armées européennes, il est vrai, engagées dans une transformation urgente et à budgets contraints, ne laissant guère de place à la prise de risque.

La résistance des grands industriels est également sensible, comme cela a longtemps été le cas aux États-Unis. Mais avant tout, les startups de la tech défense, peinent à trouver les financements requis pour leur capital SEAD, et surtout pour boucler leur premier ou second tour de table, en dehors de quelques réseaux de business Angels aux moyens forcément limités.

En effet, la finance européenne reste encore lourdement teintée d’une taxonomie européenne inepte, et par des comportements très hostiles à l’industrie de défense dans son ensemble de la part des milieux financiers, ceci venant créer d’autres problèmes par ailleurs. Ce faisant, les rares startups qui parviennent à émerger, se font souvent rapidement absorber par des capitaux étrangers, venant anéantir les efforts nationaux et régionaux des fondateurs et des Business Angels qui les ont fait naitre.

En France, la DGA est à l’initiative pour soutenir l’émergence des startups technologiques Défense, au travers de l’Agence de l’Innovation de Défense, ou AID, créée par le DGA actuel, Emmanuel Chiva. Toutefois, la transition entre le statut de Startup et celui d’industriel, reste difficile et risquée, notamment par le manque d’appétence de la finance traditionnelle européenne, pour ce secteur.

Conclusion

Les conséquences de la transformation qui s’est amorcée, aux États-Unis, par l’arrivée des startups dans le mix industriel des armées, sont encore difficiles à anticiper avec exactitude. Les risques demeurent élevés, en effet, que ces acteurs au profil atypique, amenant des méthodes de travail susceptibles de profondément bouleverser la relation entre industriels et armées, jusqu’au champ de bataille lui-même, finissent par être purement et simplement absorbés ou phagocytés par les grands acteurs de la BITD, ou pire encore, ignorés par les armées elles-mêmes.

drones IA helsing
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Cependant, si les armées parviennent à définir un protocole de coopération efficace et sécurisé, pour garantir l’efficacité de l’investissement et la pérennité des technologies, et si les grands industriels s’impliquent aux côtés, sans absorber, ces nouveaux acteurs, il est possible de voir émerger une manière entièrement renouvelée de concevoir une partie de l’équipement des armées, et jusqu’au rapport de force lui-même.

Ainsi, à l’instar d’un drone MALE Aarok, trois fois moins cher qu’un Reaper, d’un missile antinavire Ares, dix fois plus économique qu’un LRASM, ou qu’un système Maven, identifiant et attribuant les cibles du champ de bataille, cent fois plus rapidement qu’une compagnie entière d’analystes, cette révolution pourrait permettre de rééquilibrer l’évolution des rapports de force avec des pays comme la Chine ou la Russie, sans en passer par l’explosion des budgets défense.

Reste qu’il faudra, avant tout, que ces technologies de rupture démontrent leur efficacité au combat, et que leurs entreprises génitrices rassurent au sujet de leur fiabilité, pour finir de convaincre militaires et politiques, du bienfondé de la démarche. Encore faudra-t-il, pour cela, qu’elles arrivent sur le champ de bataille, et suffisamment tôt, pour jouer un rôle dans la transformation en cours des armées. En cela, la guerre en Ukraine constitue certainement un terrain d’expérimentation sans équivalent, sachant, toutefois, qu’il l’est tout autant, pour la Russie.

Armes nucléaires : le futur ministre de la Défense sud-coréen n’exclut aucune option

Ces dernières années, la Corée du Nord s’est doté de plusieurs nouvelles capacités dans le domaine des armes nucléaires et de dissuasion bien plus évoluées que les précédentes, ainsi que d’une doctrine incroyablement agressive, privilégiant les frappes nucléaires tactiques et préventives, pour prendre l’avantage militaire.

En dépit de sa doctrine « 3 axes » et de moyens technologiques conventionnels bien plus évolués, les armées sud-coréennes sont, aujourd’hui, à la peine pour contenir l’évolution de cette menace, obligeant le pays à s’en remettre à nouveau pleinement au parapluie nucléaire américaine, pour assurer sa sécurité.

Interrogé à ce sujet par les députés, le futur ministre de la Défense sud-coréen, Kim Yong-hyun, n’a toutefois pas eu de langue de bois. À la question de savoir s’il était favorable à la nucléarisation de la défense sud-coréenne, celui-ci a rappelé qu’aujourd’hui, la position officielle du pays, était de s’en remettre aux États-Unis, dans ce domaine. Puis il ajouta, qu’il n’écartait aucune option, pour assurer la défense du pays et de ses concitoyens, là où ses prédécesseurs avaient, jusqu’ici, systématiquement rejeté l’hypothèse.

L’augmentation rapide de la menace des armes nucléaires nord-coréennes

Ces cinq dernières années, sous l’impulsion donnée par Kim Jong-Un, la Corée du Nord a réalisé d’immenses progrès dans le domaine des armes de dissuasion. Celle-ci s’est ainsi dotée d’un parc plus moderne de missiles balistiques à courte et moyenne portée, avec le KN-23 (Hwasong-11Ga) à carburant solide en 2019-2020, d’une portée de 600 à 900 km, selon les estimations, et pouvant être mis en œuvre à partir de vecteurs mobiles, avec des préavis très courts, sur une trajectoire semi-balistique conçue pour déjouer les systèmes antibalistiques comme le THAAD.

missiles balistiques KN-23 Corée du nord
Le missile balsitique à courte portée KN-23 est désormais régulièrement employé par les forces russes contre des cibles ukrainiennes.

En 2021, Pyongyang a testé, coup sur coup, un missile balistique coiffé d’un planeur hypersonique, puis une version à changement de milieu du KN-23, destinée à équiper les nouveaux sous-marins conventionnels lance-missiles nord-coréens. Le premier de ces navires de la classe Sinpo, baptisé Hero Kim Gun-ok, a été lancé en septembre 2023, et devrait être équipé de 10 de ces missiles en silo vertical.

En janvier 2022, le pays a testé un nouveau modèle de missile balistique « hypersonique », avec un missile Hwasong-12 coiffé d’un planeur hypersonique, suivi, en 2023, par le premier tir missile ICBM, ainsi que la présentation, pour la première fois, de têtes nucléaires suffisamment compactes pour équiper les missiles balistiques à courte portée KN-23 ou les missiles de croisière nord-coréens.

Surtout, en décembre 2022, Pyongyang révéla sa nouvelle doctrine nucléaire, prévoyant, notamment, l’utilisation de l’arme nucléaire tactique, y compris de manière préventive, pour s’assurer la victoire militaire.

La doctrine 3 axes sud-coréenne, pour contenir la menace nucléaire de Pyongyang, désormais dépassée

La conjonction de ces nouveaux moyens, bien plus modernes et performants que ceux jusque-là aux mains du régime nord-coréen, et d’une doctrine beaucoup plus agressive de Pyongyang dans l’utilisation de l’arme nucléaire, ont bien évidemment fait croitre sensiblement les tensions avec Séoul, et l’inquiétude des autorités sud-coréennes, face à cette menace.

destruction des armes nucléaires nord-coréenne est l'objectif de la doctrine 3 axes
La doctrine 3 axes sud-coréenne vise à détruire l’ensemble des armes nucléaires nord-coréennes avant que Pyongyang puisse les employer, par des frappes préventives. Les systèmes mobiles à carburant solide, comme le KN-23, seront toutefois difficiles à localiser et détruire.

Pour répondre à la menace nucléaire de son voisin, les armées sud-coréennes avaient, en effet, mis en place une doctrine dite « 3 axes », capitalisant sur les moyens conventionnels bien plus performants en leur possession, pour neutraliser la capacité nucléaire de Pyongyang, avant qu’elle ne puisse être employée.

Pour cela, la doctrine reposait sur une action en trois étapes. D’abord, des frappes préventives devaient détruire la majorité des vecteurs nucléaires nord-coréens, avant qu’ils ne soient lancés contre le sud, en s’appuyant sur les informations obtenues par les satellites et systèmes de renseignement, et traités par les missiles balistiques, missiles de croisière et par l’aviation tactique de Séoul.

La seconde étape consistait en l’interception en vol des vecteurs ayant échappé aux frappes préventives, à l’aide d’un système antiaérien et antibalistique multicouche d’une grande densité, face à une menace déjà sévèrement diminuée par les frappes préventives.

Enfin, les forces aériennes et l’artillerie sud-coréenne entameraient des frappes de décapitation contre les centres de décisions politiques et militaires de l’adversaire, ainsi que contre ses infrastructures critiques, pour neutraliser la menace conventionnelle nord-coréenne, qui demeurerait une menace majeure, avec plus d’un million d’hommes sous les drapeaux.

F-35A Corée du Sud
Les F-35A des forces aériennes sud-coréennes sont appelés à jouer un rôle déterminant dans la localisation et destruction des vecteurs nucléaires nord-coréens en cas de conflit.

Pour donner son efficacité à cette doctrine, les armées sud-coréennes se sont dotées de moyens importants, en matière reconnaissance et de renseignement, de missiles balistiques et de croisière, y compris à bord des navires et sous-marins de la Marine, une défense aérienne multicouche extrêmement dense, et une force aérienne massive et moderne.

Toutefois, celle-ci souffrait d’une faiblesse, comme évoqué dans un article de novembre 2022. En effet, elle ne pouvait être efficace, que tant que Pyongyang ne disposait que d’un nombre limité de têtes nucléaires, autour d’une cinquantaine en 2021, et de vecteurs peu réactifs, notamment des missiles balistiques à carburant liquide, ou des avions de combat.

En se dotant, ces dernières années, de davantage de têtes nucléaires, qui plus est, miniaturisées, de missiles à carburant solide, et de missiles à changement de milieux, la Corée du Nord a, pour ainsi dire, frappé d’obsolescence, à relativement courts termes, la doctrine 3 axes de Séoul, celle-ci ne pouvant espérer éliminer, de manière certaine, suffisamment de vecteurs et de têtes nucléaires, par des frappes préventives, avant qu’ils ne soient lancés contre le sud.

Dès lors, plus que jamais, aujourd’hui, la sécurité de la Corée du Sud, face à la menace nucléaire du Nord, repose sur le parapluie nucléaire américain, Séoul ayant même appelé Washington à déployer directement des armes nucléaires sur son sol, comme c’est le cas, avec l’OTAN.

Kim Yong-hyun, le futur ministre de la Défense sud-coréen, n’exclut aucune option pour assurer la défense du pays

C’est dans ce contexte que le futur ministre de la Défense sud-coréen, Kim Yong-hyun, a été auditionné par le Parlement du pays, en vue de sa validation au poste. Bien évidemment, les parlementaires n’ont pas hésité à l’interroger sur sa propre vision du problème, et plus précisément, sur sa position concernant la possibilité, pour Séoul, de se doter, face à la menace de Pyongyang, également d’une dissuasion nucléaire.

Kim Yong-huyn, ministre de la défense sud-coréen
Le futur ministre de la défense sud-coréen, Kim Yong-huyn

En effet, un nombre croissant de voix s’élèvent, dans le pays, pour appeler à se doter d’une dissuasion propre, pour ne plus faire dépendre la sécurité du pays, sur la seule garantie de protection américaine.

Contrairement à de nombreux pays européens, les sud-coréens, dans leur ensemble, ne souhaitent pas confier les clés de leur sécurité, aux États-Unis, même s’ils savent que c’est en grande partie à Washington que le pays doit de ne pas avoir été absorbé par la Corée du Nord et le bloc communiste, en 1952.

Ainsi, le pays consacre 2,6 % de son PIB, et presque 46 Md$, à ses armées en 2024. En outre, contrairement aux pays européens, Séoul n’a pas cédé aux sirènes de bénéfices de la paix, et a mis à profit sa formidable croissance, ces trente dernières années, pour se donner d’une force armée moderne et volumineuse, alignant 480.000 hommes, 3 millions de réservistes, ainsi que plus de 2000 chars de combat, 6000 véhicules blindés, 3000 pièces d’artillerie automotrices, 600 lance-roquettes multiples, 350 avions de combat, 22 sous-marins conventionnels, 13 destroyers et une vingtaine de frégates et corvettes.

En dépit de cet arsenal considérable, Séoul reste très dépendant des États-Unis pour sa sécurité. Non seulement les armées US conservent-elles 30.000 hommes déployés en permanence dans le pays, mais la dissuasion américaine demeure la seule garantie efficace, pour dissuader Kim Jong-Un de tenter à nouveau l’aventure entamée par son grand-père en 1949.

Kim jong-un miniaturisation des têtes nuléaires
This picture taken on March 27, 2023 and released by North Korea’s official Korean Central News Agency (KCNA) on March 28, 2023 shows North Korean leader Kim Jong Un (R) inspecting a nuclear weaponisation project at an unknown location in North Korea. (Photo by KCNA VIA KNS / AFP)

Le futur ministre de la Défense du nouveau gouvernement Yoon, Kim Yong-hyun, est parfaitement conscient de cette dépendance. Ainsi, dans sa réponse, il a commencé par poser le problème en ces termes, et par reconnaitre qu’aujourd’hui, la sécurité du pays reposait en grande partie sur le parapluie nucléaire américain.

Toutefois, le futur ministre ajouta que si la situation l’exigeait, il ne fermait aucune option, pour assurer la sécurité de la Corée du sud, et des sud-coréens. Une manière polie de déclarer qu’il était, lui aussi, en faveur d’une nucléarisation du pays, pour rétablir l’équilibre avec Pyongyang, même s’il est parfaitement conscient de l’opposition certaine des États-Unis à une telle option aujourd’hui.

La main de Washington sur la défense sud-coréenne reste ferme, et prudente

A l’instar de l’Allemagne ou du Japon, la Corée du Sud dispose certainement déjà, aujourd’hui, de toutes les compétences scientifiques et technologiques, pour developper ses propres têtes nucléaires, et pour les embarquer à bord de ses propres vecteurs, à courte et moyenne portée.

Qui plus est, en tant qu’acteur mondial de la filière nucléaire civile, la Corée du Sud n’aurait aucun mal à raffiner le matériel fissibles requis, pour produire les têtes nucléaires, dans un délai relativement court.

K1 Corée du sud
chars K1 de l’armée dus coréenne

Le frein, dans ce dossier, est donc, avant tout, international. D’abord, vis-à-vis de la Chine et de la Russie, qui pourrait y voir une menace directe sur leur propre territoire. Surtout, de la part des États-Unis, qui ne souhaitent certainement créer un précédant en matière de non-respect du traité de non-prolifération, dans le camp occidental.

Toutefois, ces dernières années, Washington semble avoir montré certains signes de flexibilité, vis-à-vis de Séoul, concernant la libération de technologies et de capacités périphériques, à l’arrivée des armes nucléaires. Ainsi, en mai 2021, les États-Unis ont levé les dernières restrictions imposées à Séoul, appliquées la conception de missiles balistiques, permettant à la Corée du Sud de concevoir des missiles d’une portée supérieure à 800 km.

Il y a quelques semaines, les autorités US ont par ailleurs déclaré qu’elles pourraient se montrer favorable, à l’avenir, à ce que la Corée du Sud vienne à s’équiper de sous-marins à propulsion nucléaire.

Cette déclaration est toutefois à double tranchant. En effet, les États-Unis ont eux-mêmes brisé l’accord tacite entre les cinq membres permanents du Conseil de Sécurité des Nations Unis, en autorisant l’exportation de sous-marins à propulsion nucléaire vers l’Australie, dans le cadre du programme SSN-AUKUS.

Biden Sunak Albanese San Diego Aukus e1678800359767 Armes nucléaires | Actualités Défense | Alliances militaires
Les Etats-Unis entendent controler la possibilité pour Séoul de se doter de sous-marins nculéaires d’attaque, après avoir eux-mêmes taillé en brèche l’accord tacite entre les 5 membres permanent du conseil de sécurité à ce sujet.

Surtout, la Corée du Sud, qui dispose d’une industrie nucléaire civile très performante, et qui sait par ailleurs construire ses propres sous-marins, n’a certainement pas besoin de technologies US, si Séoul venait à décider de construire des SSN.

De fait, en déclarant pouvoir se montrer favorable à ce sujet, à l’avenir, Washington montre à Séoul toute la portée des moyens dont disposent les États-Unis, au travers de son bouclier nucléaire, pour contrôler la politique de défense sud-coréenne, ce qui ne manqua pas de faire réagir sur les réseaux sociaux sud-coréens.

Conclusion

On comprend, de ce qui précède, que la question des armes nucléaires, est un sujet très actif en Corée du Sud, prise en tenaille entre une menace nord-coréenne en évolution rapide, et une protection américaine contraignante, mais d’autant plus incertaine que Pyongyang dispose désormais de missiles ICBM susceptibles d’atteindre les grandes villes de la côte ouest des États-Unis.

Dans ce contexte, les déclarations du futur ministre de la Défense sud-coréen, Kim Yong-hyun, lors de son audition par le Parlement, prennent évidemment une tournure beaucoup plus intense, que ses mots ne peuvent le laisser penser.

ICBM KN-22 Pyonguang
première présentation publique du missile ICBM KN-22 à Pyongyang en 2020

De toute évidence, le futur ministre est prêt à porter ce sujet, y compris jusqu’à Washington, pour garantir la sécurité du pays, et de ses concitoyens, sans pour autant tracer un seuil public à cette notion.

Il est toutefois évident, à la vue de l’évolution de la menace nord-coréenne, mais aussi des tensions internationales, notamment entre la Washington, Moscou et Pékin, que ce danger est déjà perceptible, et parfaitement perçu, par le ministre en devenir, et que doter Séoul de sa propre dissuasion, bien que contrevenant au traité de non-prolifération, constitue, certainement, la seule réponse pleinement efficace, pour garantir le statu quo sur la péninsule coréenne.

La Royal Navy n’a plus de sous-marins nucléaires d’attaque à la mer depuis presque 50 jours maintenant

Avec la Marine nationale, la Royal Navy est la seule marine européenne à mettre en œuvre des sous-marins à propulsion nucléaire. Celle-ci dispose, aujourd’hui, d’une flotte de 10 navires, dont quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins de la classe Vanguard, ainsi que de 6 sous-marins nucléaires d’attaque, ou SSN selon l’acronyme OTAN, en l’occurrence, un navire de la classe Trafalgar, le HMS Triumph, entré en service en 1991, et 5 des 7 sous-marins de la classe Astute prévus, entrés en service entre 2010 (HMS Astute) et 2022 (HMS Anson).

Ce sont ces derniers qui, aujourd’hui, suscitent l’inquiétude outre-manche. En effet, comme il y a un an à peine, malgré une flotte de 6 navires, devant logiquement permettre de maintenir à la mer simultanément deux sous-marins, la Royal Navy n’a plus de SSN en patrouille depuis 47 jours aujourd’hui. Pire encore, les cinq Astute de la Royal Navy, ses sous-marins les plus récents et modernes, et parmi ses navires les plus indispensables, sont tous à quai depuis 121 jours, l’un d’entre eux, le HMS Ambush, depuis plus de deux ans maintenant.

Alors que les tensions internationales atteignent désormais des sommets depuis trente ans, voire davantage, ce manque criant de disponibilité inquiète, car il prive la Royal Navy, par transitivité, d’une grande liberté d’action dans le déploiement de sa flotte, et vient même menacer l’efficacité de sa dissuasion.

Aucun sous-marin nucléaire d’attaque de la Royal Navy à la mer depuis un mois et demi

Le sujet, qui commence à faire grand bruit au Royaume-Uni, a été révélé par un spécialiste du renseignement en sources ouvertes sur X. Celui-ci a, en effet, tenu le compte des SSN britanniques à quai dans les arsenaux de Clyde et de Devonport. Et les données révélées sont édifiantes.

Royal Navy SSN triumph classe Trafalgar
Depuis le retour à quai du HMS Triumph, dernier SSN de la classe Trafalgar en service, il y a 47 jours, la Royal navy n’a plus de sous-marins nucléaires d’attaque à la mer.

Ainsi, depuis le retour de mission du HMS Triumph, le dernier représentant de la classe Trafalgar, il y a un mois et demi, toute la flotte de SSN britannique est à quai, privant la Royal Navy d’une de ses composantes les plus essentielles, car conditionnant l’efficacité de certaines autres composantes décisives, y compris la dissuasion et la capacité à employer ses deux nouveaux porte-avions.

Pourtant, avec une flotte de 6 SSN, la Royal Navy devrait être capable de maintenir, en permanence, deux navires en patrouille ou en mission, avec un troisième en alerte. Les trois derniers navires, quant à eux, devraient être à l’entrainement ou en période de maintenance.

Ce n’est pas la première fois que la Royal Navy se retrouve dans une telle situation. Il y a tout juste un an, celle-ci fit face à un problème similaire, avec ses 6 SNA à quai simultanément.

Toutefois, là où certaines circonstances atténuantes pouvaient être avancées, l’année dernière, pour qualifier cette situation d’exceptionnelle et de temporaire, celle-ci s’avère, aujourd’hui, bien davantage la conséquence de problèmes structuraux liés à la planification de la maintenance des navires, par la Royal Navy, peut-être même, à des problèmes techniques à bord des navires eux-mêmes,

Les cinq SSN classe Astute à quai depuis quatre à vingt-quatre mois

Il est ainsi remarquable de noter que le dernier navire à avoir rejoint le quai est le HMS Triumph, le plus ancien de ses sous-marins, et le seul appartenant à la classe Trafalgar. En effet, les sept SSN de la classe Trafalgar, entrés en service de 1983 à 1991, ont montré une disponibilité et une fiabilité satisfaisantes tout au long de leur vie opérationnelle, même s’ils ont été remplacés plus rapidement que les Rubis français ou les Los Angeles américains, après seulement 26 à 27 ans de service, contre 35 à 39 ans pour les navires français, et plus de 35 ans, en moyenne, pour les Los Angeles.

SSN classe Astute Royal navy
Les cinq SSN classe Astute de la Royal Navy sont à quai depuis plus de quatre mois.

Ce qui est, en revanche, beaucoup plus inquiétant, concerne les 5 SSN de la classe Astute actuellement en service au sein de la Royal Navy. Livrés à partir de 2010, cette flotte à une moyenne d’âge de seulement six ans. Pourtant, tous ses navires sont à quai depuis quatre mois maintenant, lorsque le HMS Anson, dernière unité de la classe à être entrée en service il y a tout juste deux ans, est revenu de sa mission d’essais à la mer.

Toutefois, ces quatre mois sont loin de représenter un pic d’indisponibilité pour les Astute. Les quatre autres navires sont, quant à eux, à quai depuis des délais bien plus importants : 242 jours pour le HMS Astute, 476 jours pour le HMS Artful, 506 jours pour le HMS Audacious et même 749 jours, plus de deux ans, pour le HMS Ambush.

Ces chiffres, déjà stupéfiants, ne sont pas destinés à s’améliorer dans un avenir proche. En effet, il semblerait qu’ils soient la conséquence du manque d’infrastructures de maintenance, et notamment de cales sèches pouvant accueillir ces navires de 94 mètres et 7000 tonnes, 10 mètres plus longs et 2200 tonnes plus lourds que les Trafalgar, ce qui ne s’améliora certainement pas dans les semaines à venir, même si la Royal Navy a lancé, en 2023, le programme Resolution, pour le résoudre.

Une menace directe pour la dissuasion britannique et les porte-avions de la Royal Navy

L’absence de disponibilité pour la flotte de SSN britannique, représente un terrible handicape pour la Royal Navy. Ainsi, celle-ci n’est plus en mesure de déployer un de ses porte-avions, au besoin, sauf à le faire escorter par un autre SSN allié, français ou américain.

porte-avions HMS Queen Elizabeth Royal Navy
L’absence de SSN menace le déploiement des porte-avions britanniques de la classe Queen Elizabeth.

En effet, les SSN sont les seuls sous-marins aptes à suivre la vitesse élevée des porte-avions à la mer et de leur escorte, et surtout de les précéder, pour s’assurer qu’aucun sous-marin adverse ne s’est positionné en embuscade sur la trajectoire du groupe aéronaval.

Les SSN jouent également un rôle déterminant pour la collecte de renseignement, en pouvant rapidement s’infiltrer près des côtes ou d’un dispositif naval adverse. À ce titre, les SSN sont les seuls sous-marins capables de rattraper et pister un groupe aéronaval ou un groupe amphibie, les navires conventionnels ne pouvant que se positionner en amont, sur une trajectoire d’interception.

Ils participent, également, à la lutte anti-sous-marine contre les submersibles adverses, en particulier contre les sous-marins à propulsion nucléaire, qu’ils sont les seuls à pouvoir suivre dans la durée.

Enfin, et surtout, la Royal Navy ne disposant pas de sous-marins à propulsion classique, en plus de ses SSN, pour assurer la protection des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, ou SSBN, lors des phases de dilution et de retour à la base, et s’assurer qu’ils n’ont pas été pris en chasse, à ce moment de grande vulnérabilité, par un sous-marin adverse.

SSBN Vanguard Royal navy
Faute de SSN, les SNLE (SSBN) de la Royal Navy de la classe Vanguard, peuvent être menacés lors des procédures de dillution, par des sous-marins adverses.

En d’autres termes, avec l’ensemble de sa flotte de SSN à quai, c’est une grande partie des capacités opérationnelles et stratégiques de la Royal Navy, qui se retrouve compromise, voire sévèrement handicapée ou exposée.

Le manque de planification concernant les capacités de maintenance pointé du doigt

Selon les explications fournies par la Royal Navy, cette situation ô combien embarrassante, mais surtout très préoccupante, serait la conséquence d’un manque d’infrastructures pouvant accueillir les nouveaux sous-marins britanniques, pour les phases de maintenance, en particulier pour ce qui concerne les disponibilités en cale sèche.

En outre, certains Astute font l’objet de procédures de réaménagement, qui semblerait particulièrement gourmande en temps. On notera, cependant, qu’il aura fallu moins de trois ans au français Naval Group pour reconstruire le SNA Perle, effectuer les essais et renvoyer le navire au service actif, après un incendie ayant détruit toute sa tranche avant.

Celle-ci a été remplacée par la greffe de la tranche avant du SNA Saphir, retiré du service peu de temps auparavant. On peut se demander pourquoi un simple réaménagement prendrait plus de temps qu’une procédure aussi complexe et inédite, que celle entreprise par Naval Group ?

Surtout, le manque d’infrastructures pour réaliser la maintenance planifiée des SSN de la Marine Britannique, apparait comme une piètre excuse, sachant que ces périodes de maintenance et de modernisation sont logiquement planifiées, précisément pour mettre en adéquation les moyens industriels disponibles, et les besoins de la flotte en matière de disponibilité.

SNA Perle après réparation
Il ne fallut que 18 mois à Navl Group pour reparer la Perle et lui permettre d’entamer ses essais à la mer, après qu’un incendie dévastateur a détruit l’ensemble de sa tranche avant, amenant l’indsutriel à lui greffer l’avant du SNA Saphir, retiré du service peu de temps avant.

En effet, des sous-marins nucléaires d’attaque à plus de 2 Md£ l’unité, maintenus à quai, le temps qu’une place se libère dans les infrastructures de maintenance, mettent incontestablement en doute les capacités à planifier l’exploitation de la flotte de sous-marins, d’autant que des alertes similaires se sont déjà produites, par le passé, y compris concernant la flotte de frégates et destroyers de la Royal Navy.

Y-a-t-il un problème de fiabilité avec la classe Astute ?

Se pose cependant la question de savoir pourquoi l’amirauté britannique préfère garder ses navires à quai, dans l’attente de moyens de maintenance disponibles, plutôt que de réorganiser son planning de maintenance, pour retrouver de la disponibilité opérationnelle. Et ce, surtout lorsque, pour trois des cinq Astute, il s’agirait d’une procédure de réaménagement, ne constituant pas, à priori, une panne interdisant au navire de reprendre la mer.

Le corollaire qui s’impose, à cette précédente question, est de déterminer si les SSN de la classe Astute, ne souffrent pas, comme c’est le cas des destroyers de la classe Daring, de certaines faiblesses, rendant la maintenance urgente et indispensable, ceci venant créer l’engorgement des moyens de maintenances observé aujourd’hui.

Si tel est le cas, on peut comprendre que la Royal Navy, les industriels et les autorités britanniques, puissent se montrer particulièrement discrets à ce sujet, qui pourrait venir altérer la confiance des américains, et surtout des australiens, dans les capacités de l’industrie britannique, pour réaliser le programme SSN-AUKUS, qui va consommer, à lui, seul, un cinquième du budget de défense australien sur les 25 années à venir.

Conclusion

Quoi qu’il en soit, la situation observée dans les arsenaux britanniques de Falslane et Devonport, concernant la flotte de SSN de la Royal Navy, s’avère des plus préoccupantes, à plus d’un titre.

SSN-AUKUS
L’industrie britannique porte le programme SSN-AUKUS développé conjointement avec les Etats-Unis et l’Australie.

Non seulement entraine-t-elle des risques et des déficits capacitaires à court et moyen termes, dans l’attente que les moyens industriels nécessaires soient effectivement déployés, mais elle interroge sérieusement sur les capacités de planification de la Marine britannique, en particulier, pour œuvre une flotte aussi contraignante de sous-marins à propulsion nucléaire.

Surtout, elle fait planer un doute sur la fiabilité des sous-marins de la classe Astute, et par transitivité, sur l’efficacité de la construction navale britannique, en matière de sous-marins à propulsion nucléaire, alors que celle-ci est au cœur du programme SSN-AUKUS, indispensable et ne pouvant souffrir de retard, pour la Royal Australian Navy.

Reste à voir, désormais, si la Royal Navy, et le ministère de la Défense britannique, prendront effectivement les mesures nécessaires pour corriger rapidement ces défaillances désastreuses, ou si, comme c’est déjà arrivé par le passé, ceux-ci tenteront de discrètement laisser cela sous le tapis, en espérant que personne ne le remarque…

Un programme Super-Rafale s’impose-t-il aujourd’hui, entre le Rafale F5 et le SCAF ? 2/2

Dans la première partie de cet article, nous avons montré qu’un programme Super-Rafale, un appareil de 5ᵉ génération venant s’insérer en 2035, entre le Rafale F5 en 2030, et le SCAF en 2045, répondait à de nombreux besoins, allant de la gestion du risque industriel et militaire entourant le programme Européen, à l’assurance de préserver l’efficacité de la dissuasion française, tout en sécurisant la présence de la BITD française, sur le marché des avions de combat export, sur la période 2035-2045.

Deux questions subsistent encore à ce stade de l’analyse. La première concerne le programme Super-Rafale lui-même, pour en tracer les grandes lignes, sur la base des objectifs établis précédemment.

La seconde, elle, porte sur le nerf de la guerre, le financement d’un tel programme, alors que tous savent à quel point le budget des armées françaises est aujourd’hui contraint, et n’offre aucune flexibilité pour y intégrer un programme aussi majeur, que celui concernant le développement d’un nouvel avion de combat.

Seconde partie d’un article en deux parties. La première partie est consultable ici.

Que serait le Portrait-Robot du programme Super-Rafale ?

Sans chercher, bien évidemment, à dessiner ce que pourrait être ce Super-Rafale, les objectifs et contextes, auparavant établis, permettent cependant de faire un véritable portrait-robot du programme lui-même, pour en délimiter certains aspects clés.

Un véritable chasseur de 5ᵉ génération

D’abord, le Super-Rafale devra se démarquer du Rafale F5, en se dotant de certaines des capacités qui, aujourd’hui, font que le F-35 lui est systématiquement préféré, lors de compétitions internationales. Pour cela, il sera indispensable de pleinement ancrer le Super-Rafale, dans la 5ᵉ génération des avions de combat.

F-35A
Un programme Super-Rafale s'impose-t-il aujourd'hui, entre le Rafale F5 et le SCAF ? 2/2 74

La caractéristique clé, autour de cette classification à géométrie variable, n’est autre que la furtivité sectorielle, concentrée sur les secteurs avant et arrière. Contrairement au SCAF, qui aura une furtivité globale, celle-ci permet de réduire la portée des radars ennemis, uniquement lorsque les appareils se dirigent vers eux, ou s’en éloignent directement, comme pour le F-35.

La furtivité d’un Super-Rafale n’aura toutefois certainement pas besoin d’atteindre celle du F-35, pour être efficace. En effet, un écart d’un facteur 10, entre une surface équivalente radar (SER) de 0,1 m² et de 0,01 m², ne représente qu’une dizaine de km d’écart en termes de détection face à des radars modernes. En outre, l’arrivée prévue des radars basse fréquence, du multistatisme et des radars passifs, tendra à réduire l’efficacité absolue de la furtivité au combat, tout au moins, au-delà d’un certain seuil.

Or, les contraintes de conception, pour réduire la SER d’un avion, augmentent avec l’objectif visé, de manière géométrique. Dès lors, la furtivité visée par le Super-Rafale, devra viser le point précis faisant la synthèse entre efficacité opérationnelle, maintenabilité, couts et contraintes.

La fusion de données est également une des composantes définissant la 5ᵉ génération des avions de combat. Toutefois, dans ce domaine, les industriels français pourront s’appuyer sur le Rafale F5, qui en sera déjà largement dotée, raison pour laquelle, d’ailleurs, ce standard ne sera pas rétrocompatible, puisqu’il nécessitera un câblage entièrement transformé de l’appareil, pour assurer le transport de volumes de données très supérieurs à ceux actuellement employés.

Deux autres caractéristiques ont été évoquées pour la 5ᵉ génération, bien qu’elles en aient ensuite disparu, pour permettre au F-35 de l’intégrer, car il n’est doté de ni l’une, ni l’autre. La première est la Super-croisière, qui permet à un chasseur de conserver une vitesse supersonique en palier, sans employer la post-combustion, très gourmande en carburant. Le F-22 et le Gripen E/F sont dotés de super-croisière, et le Typhoon, le Rafale, le J-20 et le Su-57, sont censés pouvoir y parvenir également.

Su-57 missile R74
Un programme Super-Rafale s'impose-t-il aujourd'hui, entre le Rafale F5 et le SCAF ? 2/2 75

La seconde est la super-manoeuvrabilité, à savoir la capacité à évoluer en dehors du régime de vol de l’avion de combat. Cela suppose, en règle générale, l’utilisation de la poussée vectorielle, et des surfaces de contrôle agrandies, parfois soufflées. Aujourd’hui, seuls deux avions de combat peuvent revendiquer le qualificatif de super-manœuvrabilité, le F-22 américain, et le Su-57 russe.

Le fait est, dans le cas du Super-Rafale, si la super-croisière apporterait incontestablement une importante plus-value, l’intérêt de la super-manoeuvrabilité tendrait à s’étioler, l’appareil étant conçu pour opérer avec des drones de combat, réduisant considérablement les chances que l’appareil soit engagé directement dans un combat tournoyant.

Plus de 50 % des technologies issues du Rafale F5 et 35 % du programme SCAF, pour réduire les couts et les risques

Le Super-Rafale se définit comme un avion de génération intermédiaire, entre le Rafale F5 et le SCAF. Cette qualification se retrouve également dans son calendrier de conception (2025-2035 ?), et dans ses missions, à cheval entre le Rafale traditionnel, et le SCAF de 6ᵉ génération.

Ce faisant, et sachant que l’appareil devra être conçu sous contraintes budgétaires, il conviendra d’employer, autant que possible, des technologies provenant de l’un ou l’autre des programmes le bordant.

NGF du programme SCAF
Un programme Super-Rafale s'impose-t-il aujourd'hui, entre le Rafale F5 et le SCAF ? 2/2 76

Idéalement, le Rafale étant déjà reconnu comme un appareil fiable et efficace, avec un parc installé qui flirtera ou dépassera les 600 avions de combat dans le monde en 2035, l’emploi d’une majorité de composants et de technologies provenant du Rafale F5, serait une plus-value opérationnelle et commerciale pour ce nouveau chasseur.

Ceci permettrait, en effet, de réduire les risques industriels, et les efforts de transition des forces aériennes opérant déjà le chasseur français, et désireuses de se porter acquéreuses du nouvel appareil.

À l’autre bout du spectre, viennent les technologies destinées au SCAF, notamment celles qui porteront sur l’engagement coopératif, le cloud de combat et l’utilisation des drones. En effet, plus le Super-Rafale embarquera ces technologies destinées au SCAF, développées par l’industrie de défense française, plus la transition ascendante vers SCAF des utilisateurs de Super-Rafale, sera simplifiée, y compris pour les armées françaises. Par ailleurs, l’utilisation de ces technologies SCAF, permettra d’anticiper des retours d’expérience précoces, pour en évaluer le bon réglage, à bord et autour du NGF.

Une partie technologique centrale, concernera des développements spécifiques au Super-Rafale. Concrètement, il s’agira, ici, de répondre aux besoins propres au programme, s’il y en a, mais aussi de palier les conséquences de la coopération européenne autour de SCAF, concernant l’évolution des compétences et savoir-faire des industriels français, qui en seront privés en raison de ce partage.

turboreacteur m88
Un programme Super-Rafale s'impose-t-il aujourd'hui, entre le Rafale F5 et le SCAF ? 2/2 77

Bien évidemment, pour réduire les couts, les délais et les risques, il conviendrait de diminuer, autant que possible, cette partie spécifique, de sorte qu’idéalement, le découpage technologique du Super-Rafale serait composé de 50 % de technologies Rafale F5, de 35 % de technologies SCAF, et de 15 % de technologies spécifiques.

Cette décomposition pourrait se considérer comme scalaire. Ainsi, dans le cas des turboréacteurs de l’appareil, la simple transposition du M88 du Rafale pourrait s’avérer insuffisante pour un avion qui risque de prendre quelques tonnes vis-à-vis de son prédécesseur. Or, le nouveau turboréacteur du SCAF, lui, ne sera pas entièrement développé, à ce moment-là.

Toutefois, à ce moment-là, il est probable que Safran aura déjà bien avancer sur les briques technologiques du SCAF, concernant les parties chaudes. Ce faisant, il pourrait, sans grand risque, concevoir un moteur Intermediate, poussant 7,5-8/12-13 tonnes, pour garantir la supercroisière du super-Rafale, tout en reprenant les briques technologiques du m88, lorsque cela sera possible.

Outre la furtivité, la création d’un turboréacteur de génération intermédiaire, mais aussi des évolutions du radar RBE-2 et du système d’autodéfense SPECTRA, capterons probablement l’essentiel du budget de R&D de ce programme, qui s’appuiera, à son lancement, sur les munitions et les drones des deux programmes le bordant.

Un système de systèmes organisé autour des drones de combat et de l’engagement coopératif, en particulier avec le Rafale

D’un point de vue opérationnel, le Super-Rafale divergera du Rafale F5, par sa capacité à mettre en œuvre des systèmes déportés, directement au-dessus de l’espace aérienne contesté, notamment grâce à la furtivité.

Drone de combat Neuron Rafale Dassault Aviation
Un programme Super-Rafale s'impose-t-il aujourd'hui, entre le Rafale F5 et le SCAF ? 2/2 78

Pour cela, le Super-Rafale devra être capable de contrôler différents modèles de systèmes déportés, y compris le drone de combat qui est actuellement développé pour le Rafale F5, ainsi que les Remote Carrier du SCAF.

Il devra, aussi, disposer de systèmes de communication avancés, et d’une capacité de traitement des données en provenance de ses propres capteurs, ainsi que de ceux de ses drones, des appareils de soutien, et des Rafale F4/F5 opérant avec lui, et ainsi devenir, une véritable plateforme de combat.

Dès lors, comme SCAF, le Super-Rafale devra être conçu comme un système de systèmes, le terme systèmes prenant ici une définition scalaire élargie, puisque pouvant représenter un programme à part entière, comme le Rafale ou le SCAF. Il devra également, à des fins de compatibilité, employer un cloud de combat pouvant communiquer avec celui du SCAF, ainsi qu’un vaste champ de méthodes d’engagements coopératifs.

Toutefois, le Super-Rafale devra également être apte à opérer aux côtés de Rafale, en particulier en soutien de ces appareils, et devra donc disposer des mêmes attributs opérationnels que celui-ci, en emportant des armements et en mettant sa furtivité, voire sa vitesse, au service des autres appareils.

Un nouvel avion de combat naval, pour l’échéance 2035

Enfin, et c’est essentiel, le Super-Rafale devra être un chasseur embarqué, susceptible d’opérer, au besoin, à bord du Charles de Gaulle, et pas uniquement à bord du PANG. Cette caractéristique permettra, en effet, de remplacer les Rafale M livrés en 2001 et 2002, qui ne pourront rester en parc jusqu’en 2045 et l’arrivée du SCAF, et devront être remplacés, au plus tard, autour de 2035.

Rafale M à l'appontage sur le Charles de Gaulle
Un programme Super-Rafale s'impose-t-il aujourd'hui, entre le Rafale F5 et le SCAF ? 2/2 79

En outre, la Marine nationale n’exclut pas, aujourd’hui, de pouvoir prolonger le Charles de Gaulle au-delà de 2038, date actuellement prévue pour l’entrée en service du PANG. Il faudra cependant attendre la prochaine IPER du porte-avions, prévue pour 2027, pour déterminer si le porte-avions pourra soutenir une nouvelle recharge de ses réacteurs, en 2028, et ainsi être prolongé de 10 ans à compter de 2038, dotant la Marine Nationale de deux porte-avions, le temps, peut-être d’en construire un nouveau.

Un Super-Rafale M, aux caractéristiques embarquées proches de celles du Rafale F5, permettrait, en outre, d’imaginer la conception d’un second porte-avions français, plus léger et moins cher que le PANG, pouvant, lui, susciter de l’intérêt sur la scène internationale, pour en accroitre la soutenabilité budgétaire.

Reste que, pour être efficace, un Super-Rafale M devra, très certainement, être un appareil biplace, le délai sur ce programme étant certainement trop court, pour imaginer pouvoir efficacement confier à un unique pilote, la charge du contrôle d’un ou plusieurs drones de combat, sans l’assistance d’un officier systèmes d’armes. Cela suppose aussi qu’au moins un des drones d’accompagnement actuellement en conception, loyal Wingmen ou Remote Carrier, puisse opérer à partir du porte-avions, d’une manière ou d’une autre.

Quels marchés et quel modèle de financements pour le Super-Rafale ?

Maintenant que nous avons une vision de ce que pourrait être le Super-Rafale, nous sommes en mesure d’en déterminer le marché adressable, pour les armées françaises comme internationales, mais aussi, et surtout, d’aborder l’épineux problème du financement d’un tel programme.

Remplacer les Rafale F1 et F2 de l’Armée de l’air et de l’espace et de l’aéronautique navale françaises, en proposant les appareils sur le second marché

En France, d’abord, ou l’appareil devra très certainement remplacer les 12 Rafale livrés à la Marine nationale entre 2001 et 2002, au standard F1, et qui, bien qu’ils aient été modernisés au standard F3, arrivent aujourd’hui au bout du potentiel de leur cellule. Cette transformation permettrait notamment à la Marine nationale d’entamer la dronisation de sa flotte de chasse concomitamment à celle de l’Armée de l’Air, sachant que l’Aéronavale est souvent en première ligne, en cas de tensions.

Rafale F3R Marine
Un programme Super-Rafale s'impose-t-il aujourd'hui, entre le Rafale F5 et le SCAF ? 2/2 80

Le Super-Rafale pourrait, également, remplacer les 32 Rafale livrés à l’Armée de l’air (25 Rafale B, 7 Rafale C) et 16 Rafale M livrés à la Marine nationale dans la seconde tranche, de 2004 à 2008, des appareils qui auront, alors 27 à 31 ans de service, et qui auront entre 37 et 41 ans de service, lorsque le SCAF entrera en service.

Ces avions, moins usés que le F1 M, pourraient servir de produits d’appels pour la vente de Super-Rafale, notamment en proposant des flottes de transition, dans l’attente de la livraison des premiers appareils. Cette technique s’est montrée très efficace en Grèce, et est activement réclamée par d’autres clients potentiels du Rafale aujourd’hui, dont la Colombie.

Enfin, au besoin, et selon les circonstances, le Super-Rafale pourrait remplacer tout ou partie des 59 Rafale de la Tranche 3, livrés de 2008 à 2013, voire compléter l’inventaire des deux forces aériennes françaises, si le programme SCAF venait à prendre du retard, ou si les tensions internationales devaient croitre, et obliger l’Armée de l’air et l’aéronavale, à renforcer leurs capacités dans le domaine des appareils furtifs et de l’engagement coopératif.

Compléter et étendre les forces aériennes utilisatrices du Rafale F4/5

Le second marché adressable concerne les forces aériennes qui exploitent, ou exploiteront alors, le Rafale. Rappelons, à ce titre, que le Rafale a déjà été choisi par 7 forces aériennes internationales, pour plus de 300 appareils commandés, et que le marché à venir, atteint un potentiel de 324 appareils supplémentaires.

Rafale croatie
Un programme Super-Rafale s'impose-t-il aujourd'hui, entre le Rafale F5 et le SCAF ? 2/2 81

Le Super-Rafale, par sa proximité avec le Rafale, mais aussi par son positionnement pleinement ancré dans la 5ᵉ génération, pourrait ainsi séduire un grand nombre de ces forces aériennes, en particulier celles pour qui Washington a interdit la livraison de F-35A.

D’autres clients pourraient d’ailleurs émerger à cette occasion, notamment en Amérique du Sud, au Moyen-Orient et en Asie, précisément face aux conditions drastiques imposées par les États-Unis autour du F-35, et ce, même si, à ce moment-là, les règles entourant les autorisations d’exportation du chasseur américain, venaient à s’assouplir, ce d’autant que le Super-Rafale aurait l’avantage d’être à la fois bimoteur, pleinement ancré dans la 5ᵉ Generation, et totalement ITAR free, ce qui constituent de sérieux avantages concurrentiels, et opérationnels.

Au total, donc, ce serait de 60 à 119 Super-Rafale, qui pourraient être commandées par les forces aériennes françaises, ainsi que plusieurs centaines d’autres, potentiellement, par les forces aériennes étrangères, sur une période s’étalant de 2035 à 2050.

Ce faisant, l’activité industrielle, et le marché export maitrisé par Dassault, seraient préservés, et l’avionneur français disposerait même d’une alternative en catalogue, si un partenaire du SCAF venait à s’opposer à une exportation du chasseur européen, scénario ouvertement redouté par la BITD française.

Un fonds d’investissement mixte pour le financement de la R&D du programme

Reste, évidemment, la difficile question du financement du développement de l’appareil. Comme évoqué en introduction, il semble hors de question, aujourd’hui tout du moins, d’espérer pouvoir libérer les crédits nécessaires au développement de ce programme, soit 1,5 à 2 Md€ par an, sur 10 ans, à compter de 2025, dans le cadre de la planification budgétaire actuelle.

RAfale maintenance
Un programme Super-Rafale s'impose-t-il aujourd'hui, entre le Rafale F5 et le SCAF ? 2/2 82

Il est donc nécessaire, pour un tel programme, de se tourner vers un modèle de financement alternatif, hors LPM. Plusieurs modèles existent, dont la Capsule de Développement des Programmes de Défense, évoquée dans un précédent article.

Celle-ci s’articule autour d’une société d’investissement d’économie mixte, pouvant faire appel à l’épargne des particuliers, notamment au travers d’une offre de type assurance-vie, portant l’investissement auprès de l’état, des armées et des industriels, et disposant, en retour, d’une côte-part prélevée sur la vente des appareils et sur les recettes fiscales et sociales, engendrées par l’activité économique générées par l’exécution de ces contrats.

Ce faisant, l’état conserve une partie des recettes sociales et fiscales sur une activité qui n’aurait pas existé sans cet investissement, tout en ayant la possibilité d’acquérir de nouveaux appareils, entièrement produits en France, sans avoir eu à en financer le développement.

Les industriels, eux, peuvent developper un nouvel appareil, de génération intermédiaire, pour enrichir leur catalogue export, sur un calendrier raccourcie, tout en développant des savoir-faire dont ils ont été privés par SCAF.

Enfin, ce programme fait baisser la pression sur le programme SCAF lui-même, notamment sur son calendrier, voire sur le partage industriel, ou sur certains aspects de tension, comme la version navale.

SCAF Remote carrier
Un programme Super-Rafale s'impose-t-il aujourd'hui, entre le Rafale F5 et le SCAF ? 2/2 83

Notons au passage, que si les besoins totaux de financement atteignent autour 20 Md€, un tel mécanisme, avec un retour budgétaire en circuit court, permettra d’en diminuer les besoins nets de financement, autour de 10 Md€, le reste étant produit par le retour budgétaire lui-même.

Ainsi, une participation de l’état à hauteur de 25 %, et des industriels, sur une même base, permettrait de réduire l’appel extérieur à 5 Md€, pour une activité industrielle et économique dépassant les 15 Md€, et pouvant largement dépasser les 25 à 30 Md€ en intégrant l’export, pour les seuls appareils.

Les prix des appareils évoluant avec l’inflation, un objectif de rentabilité à inflation + 1,5 %, pourrait être atteint par une cote-part sur la vente des appareils, inférieure à 12,5 %, ou 7,5 % étendue à l’ensemble de l’enveloppe commerciale (avions, pièces, soutien). Ce qui reste parfaitement acceptable du point de vue commercial.

Quant au financement des appareils eux-mêmes, pour les forces aériennes françaises, il reposerait sur ce même mécanisme de captation du retour budgétaire, avec l’objectif de plus d’un avion exporté par avion commandé par la France, pour atteindre une empreinte budgétaire positive ou nulle.

Conclusion

On le voit, un programme Super-Rafale, venant se loger entre le Rafale F5 et le SCAF, offrirait de nombreuses plus-values pour les armées et les industries de défense aéronautiques françaises, que ce soit sur le plan opérationnel, commercial ou technologique.

Il permettrait, notamment, de réduire très sensiblement les conséquences des risques entourant le programme SCAF, et par conséquent, de faire baisser la pression autour de ce programme européen. Ceci en améliorerait les chances de succès, dans un contexte international dans lequel un tel appareil, et son système de combat, apporteraient des atouts indéniables, face à l’évolution des menaces.

Ligne d'assemblage Dassault Aviation Merignac Rafale
Un programme Super-Rafale s'impose-t-il aujourd'hui, entre le Rafale F5 et le SCAF ? 2/2 84

En outre, si la LPM actuelle ne permet pas d’assurer le financement du développement d’un Super-Rafale aujourd’hui, des modèles alternatifs de financement, efficaces et sécurisés, peuvent être appliqués, pour y parvenir, et ainsi, assurer une transition souple et efficace, du Rafale F5 au SCAF.

Reste à voir si la situation politique particulièrement tendue en France, qui amène, aujourd’hui, les gouvernants actuels et futurs, à des positions conservatoires et parfois radicales, permettra l’émergence d’une telle solution, prenant à contre-pieds, il est vrai, de nombreux paradigmes ayant toujours l’aval de nombreux décisionnaires dans ce domaine ?

Le fait est, sans le Super-Rafale, la France, ses armées et son industrie aéronautique, dépendront pleinement du bon déroulement du SCAF, ce qui peut, en fait, représenter une faiblesse exploitable dans les négociations à son sujet, notamment par les pays qui, eux, se sont, ou se seront, d’ici là, déjà tournés vers le F-35 a et B américain.

Un programme Super-Rafale s’impose-t-il aujourd’hui, entre le Rafale F5 et le SCAF ? 1/2

Par ses caractéristiques, et ses avancées, le Rafale F5 se rapproche d’un programme Super-Rafale, à l’instar de ce que le F/A-18 E/F Super Hornet aura été pour le F/A 18 Hornet, et représentera une étape majeure dans l’évolution du chasseur français.

L’appareil disposera, en effet, d’une capacité de traitement de l’information et de communication renouvelée, lui permettant de contrôler et d’interagir avec des drones de combat. Ce faisant, le Rafale F5 pourra mettre un pied dans la fameuse 6ᵉ génération d’avions de combat, qui se construit aujourd’hui autour des programmes SCAF, GCAP ou NGAD, en occident.

Toutefois, en s’imposant la même cellule et d’autres limitations liées à l’évolution itérative, le Rafale F5 ne pourra pas, véritablement, franchir le pas générationnel, même si ses caractéristiques opérationnelles seront transformées, et très proches de l’efficacité des chasseurs de 5ᵉ génération comme le F-35, le J-20 ou le Su-57.

Se pose donc la question si, au-delà du Rafale F5 pour 2030, la France ne devrait pas développer, à horizon 2035, un véritable Super-Rafale, pouvant faire la jonction opérationnelle, technologique et commerciale, avec le programme SCAF, tant pour préserver l’efficacité des forces aériennes et aéronavales françaises, notamment celles impliquées dans la dissuasion, que pour préserver sa position dominante sur le marché des avions de combat, dans le monde.

La transformation des forces aériennes qui se profile à partir de 2030

Il n’y a de cela que quelques années, la transformation des aviations de chasse qui résulterait de l’arrivée des avions de combat de 6ᵉ génération, comme le NGF du SCAF, ou le Tempest du GCAP, n’était pas envisagée avant de 2045 ou 2050, de manière significative.

GCAP Tempest Royal Air Force Farnborough 2024
Un programme Super-Rafale s'impose-t-il aujourd'hui, entre le Rafale F5 et le SCAF ? 1/2 95

En outre, certains de ces programmes, comme GCAP ou NGAD, visaient davantage à concevoir un nouvel avion de combat, pour la décennie 2030, qu’un véritable système de systèmes, celui-ci ne devant entrer en service qu’après, à partir de 2040, date d’arrivée prévue pour le système de systèmes SCAF et son avion de combat NGF.

Bref, si les trajectoires étaient différentes entre les programmes occidentaux, la ligne d’arrivée, elle, demeurait la même, avec une véritable première capacité opérationnelle significative ne devant pas arriver avant 2045 ou 2050.

La suspension du programme NGAD de l’US Air Force, annoncée par son Secrétaire, Frank Kendall, il y a quelques jours, pourrait bien balayer, et accélérer, ce calendrier. Celui-ci a, en effet, indiqué que le programme était suspendu, jusqu’à une date indéterminée, le temps pour l’USAF de déterminer si les paradigmes autour desquels il était conçu, étaient encore valides et adaptés aux besoins qui se profilent désormais.

Officiellement, cette réflexion est conditionnée par des questions budgétaires, liées à l’explosion des couts de plusieurs programmes concomitants, comme l’ICBM LGM-39A devant remplacer les Minutemann III, dont les couts prévisionnels sont passés de 77,7 à 140 Md$ en quelques années.

Toutefois, dans le même temps, l’US Air Force a indiqué qu’elle entendait donner la priorité au développement de ses drones de combat, en particulier pour répondre à l’évolution du rapport de forces dans le Pacifique, face à Taïwan.

chasseur de 6ᵉ génération et drones-ngad-vue-artiste
Chasseur de 6ᵉ génération et drones du programme NGAD

Sachant que le Pentagone a fait de l’échéance de 2027, le pivot des risques de conflit entre les États-Unis et la Chine, on comprend que cette décision de suspendre le programme NGAD, est liée à des facteurs extérieurs, comme le renforcement des moyens de défense aérienne de l’APL ou le développement de nouveaux systèmes aériens par l’industrie de défense chinoise, ainsi qu’à des considérations intérieures, d’optimisation budgétaire.

Dans tous les cas, cette décision préfigure un tempo bien plus soutenu qu’envisagé jusqu’à présent, concernant l’arrivée des drones de combat comme moyens principaux de la chasse aérienne, en tout cas concernant les États-Unis, et, très certainement, la Chine.

Le programme SCAF toujours jugé à risque par Dassault Aviation

Pour répondre à cette évolution majeure, qui touchera à la nature même de l’aviation de combat, la France a fait le choix, en 2017, de la coopération européenne, avec le programme Système de Combat Aérien du Futur, ou SCAF. Lancé initialement avec l’Allemagne, le programme a été rejoint par l’Espagne en 2019, puis par la Belgique, en qualité d’observateur, en 2024.

Contrairement au GCAP britannique, auquel participe également l’Italie et le Japon, qui se concentre sur la conception d’un avion de combat pour 2035, SCAF vise à developper l’ensemble du système de systèmes, y compris le cloud de combat, les drones et les systèmes de simulation, pour une entrée en service prévue, aujourd’hui, à partir de 2040, et plus probablement 2045.

NGF programme SCAF
Un programme Super-Rafale s'impose-t-il aujourd'hui, entre le Rafale F5 et le SCAF ? 1/2 96

Pour l’heure, toutefois, les accords entre Paris, Berlin et Madrid, ne concernent que la phase 1B d’étude initiale, en vue de concevoir le démonstrateur, à horizon 2027-2028. Il fallut aux ministres de la Défense des trois pays jouer des coudes, et quelque peu tordre le bras aux industriels, notamment Airbus DS et Dassault Aviation, pour obtenir ce premier accord.

En effet, l’avionneur européen réclame une participation active au pilotage de la conception du NGF, là où Dassault Aviation, s’appuyant sur son expérience dans le domaine, et sur les accords de partage concédés aux industriels allemands concernant les six autres piliers du programme, réclame le pilotage de ce programme.

Quoi qu’il en soit, pour l’heure, aucun accord, au-delà de cette phase 1B, qui prendra fin début 2027, n’a été obtenu, et tout semble indiquer que les tensions qui opposèrent les deux avionneurs européens de 2021 à 2023, sont prêtes à nouveau à éclater au grand jour, lorsque les négociations avanceront à ce sujet.

Qui plus est, les évolutions concernant les rapports de forces politiques en France, pourraient, elles aussi, menacer le programme, alors que le Rassemblement National, premier parti de France en nombre de députés et de députés européens, s’est toujours montré réservé quant à la pertinence de ces programmes franco-allemands, jugés déséquilibrés pour la France.

SCAF Robles Lecornu Pistorius
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Enfin, la situation budgétaire de la France, pourrait venir altérer les capacités françaises de respecter ses engagements, en particulier au-delà de 2030, lorsque la phase industrielle débutera, et que les besoins de financements annuels seront multipliés par 3 ou 4, pour donner à l’industrie française l’activité nécessaire à l’exploitation d’une ligne d’assemblage.

Mis bout à bout, ces différents éléments amènent Dassault Aviation à considérer le programme SCAF comme un programme à risque, venant potentiellement menacer ses compétences industrielles, et son marché mondial, dans un secteur qui sera de plus en plus concurrentiel dans les années à venir, avec l’arrivée des avions chinois, sud-coréens ou turcs.

Quelles seraient les caractéristiques et la fonction d’un programme Super-Rafale

Face à ces constats, le Rafale F5 et son drone de combat, n’offriront qu’une réponse temporaire aux forces aériennes françaises et alliées les mettant en œuvre, alors que le SCAF n’arrivera, de manière efficace, qu’au-delà de 2045, s’il arrive.

Ce d’autant que rien n’indique, à cette heure, que le drone de combat pourra effectivement être embarqué à bord du porte-avions français, ni même si la version F5, qui pourrait imposer une version biplace Rafale B pour contrôler les drones, sera navalisée.

Rafale B et C Armée de l'Air et de l'Espace
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La France, ses forces aériennes et son industrie aéronautique de défense, pourraient, dès lors, avoir tout intérêt à developper, sur un calendrier raccourci, un nouveau Rafale, ne s’imposant pas les contraintes du F5, pour disposer d’un véritable chasseur de 5ᵉ génération pouvant évoluer vers la 6ᵉ, dans l’attente de l’arrivée du SCAF. Ce programme Super-Rafale aurait alors la fonction de répondre à 5 besoins militaires et industriels d’ici à 2035, ne pouvant être pleinement traités par le Rafale F5.

Assurer la transition opérationnelle et industrielle entre le Rafale F5 et le SCAF

La fonction première de ce programme, serait de faciliter la transition des forces armées, ainsi que de l’industrie aéronautique française, du Rafale au SCAF, deux appareils séparés par deux générations d’écarts, si tant est que cette notion de génération ait un véritable sens.

Rappelons, en effet, que Marcel Dassault, lui-même, estimait que les évolutions, entre deux familles d’appareils, devaient se limiter à une ou deux grandes transformations, pour en garantir l’efficacité, les performances et la fiabilité.

Bien évidemment, les technologies de simulation permettent désormais de concevoir des appareils de manière plus efficace, et moins « artisanale », qu’à l’époque du Mirage III ou du Super Mystère. Toutefois, l’expérience montre qu’effectivement, l’excès d’ambitions rend un programme d’avion de combat excessivement instable, avec des dérives importantes en matière de couts et de délais de conception, voire avec des contraintes non planifiées concernant leur exploitation.

F-35A australie
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C’est en particulier le cas de ce qui a été observé autour du programme Joint Strike Fighter, qui donna naissance au F-35, l’appareil de Lockheed Martin n’ayant toujours pas atteint la pleine capacité opérationnelle, alors que près de 1000 appareils ont été livrés, et que sa maintenabilité, notamment logicielle, est devenue si complexe, que des délais glissants sont apparus concernant certaines défaillances toujours pas pleinement résolues. Ce sans parler du budget R&D de ce programme qui aura dépassé le PIB d’un pays comme la Roumanie ou la Finlande.

Ainsi, en ajoutant une étape intermédiaire de 5ᵉ génération, entre le Rafale F5 et le SCAF, Dassault Aviation réduirait sensiblement les risques entourant le développement de l’avion de combat européen, tout en profitant des retours d’expériences venant des forces aériennes et aéronavales françaises, concernant l’utilisation d’avions de combat structurellement plus évolués que les Rafale.

Conserver une dissuasion nucléaire et conventionnelle pleinement efficace jusqu’en 2060

À en croire les interrogations de l’US Air Force, la bascule d’efficacité entre avions de combat pilotés, et drones de combat, pourrait devoir se réaliser bien plus tôt qu’anticipé, dès la prochaine décennie, face à la Chine. Or, si tel est le cas face à l’APL, il convient de considérer que ce sera aussi le cas face à la Russie, et peut-être face à certains de leurs alliés.

Pour les armées françaises, comme pour la plupart des armées occidentales, la puissance aérienne est consubstantielle de l’efficacité des troupes au sol, portant avec elles, une grande partie de la puissance de feu globale de la force armée.

Rafale B missile ASMPA
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Dans le cas précis de la France, en outre, cette puissance aérienne représente une des deux composantes de la dissuasion aérienne, dans un contexte dans lequel la menace nucléaire est devenue monnaie courante, et où certains régimes n’hésitent plus à envisager, tout au moins sur la scène publique, l’utilisation des armes nucléaires tactiques, pour prendre l’avantage au sol, ou pour imposer un statu quo militaire.

Dans les deux cas, il apparait que la crédibilité militaire française, repose, aujourd’hui, en grande partie sur l’efficacité garantie de ses forces aériennes. Alors que les années 2030 et 2040 promettent d’être parmi les plus tendues et risquées de ces 100 dernières années, disposer d’une flotte de chasse n’affichant pas tous les atours de la puissance aérienne, viendrait irrémédiablement altérer le potentiel dissuasif français.

Maintenir une présence constante et attractive sur un marché en forte demande

Depuis le début des années 60 et l’arrivée du Mirage III, Dassault Aviation s’est imposé comme un des principaux avionneurs occidentaux. Ainsi, avec les Mirage III, V, F1 et 2000, l’avionneur français a su developper une image d’efficacité et de fiabilité auprès de nombreux clients fidèles, comme la Grèce, l’Inde, l’Égypte, les Émirats arabes unis et le Qatar, tous s’étant depuis tournés vers le Rafale.

En dépit de ses nombreux succès commerciaux, et de ses contributions aux efforts diplomatiques français dans le monde, il ne fallut que quelques échecs commerciaux consécutifs, de 2000 à 2012, aux Pays-Bas, au Maroc et au Brésil, pour que la confiance des autorités françaises vienne à s’étioler dans son champion industriel.

Rafale egypte
Rafale B en vol aux couleurs de l’Egypte.

Or, l’écart d’efficacité commerciale entre le Rafale F4/F5, qui plafonnera certainement entre 2030 et 2035, dans le meilleur des cas, et l’arrivée du SCAF, à partir de 2045, là encore dans le meilleur des cas, sur la scène export, risque bien de recréer un contexte similaire, pouvant, cette fois, venir éroder le rôle de Dassault Aviation sur la scène internationale.

Ce d’autant qu’ici, l’avionneur ne disposera plus de toutes les cartes pour se défendre, comme ce fut le cas en 2010, lorsque le gouvernement Fillon envisagea sérieusement d’abandonner le Rafale pour commander des Mirage 2000 rafalisés à la place.

Surtout, Dassault pourrait bien perdre des parts de marchés stratégiques de 2030 à 2045, auprès de forces aériennes en demande de nouvelles solutions face à l’évolution de la menace, comme l’Inde face à la Chine et au Pakistan, ou l’Égypte et les EAU, face à l’Iran, les amenant à se tourner vers d’autres avionneurs, américains, sud coréens, voire turcs, avec des modèles qui pourraient alors, se réclamer de la 5ᵉ génération.

Se prémunir contre les risques intrinsèques au programme SCAF

Le programme Super-Rafale aurait, également, pour fonction, de prémunir les forces aériennes françaises et alliées, ainsi que l’industrie aéronautique française, contre les risques liés au programme SCAF.

Il s’agirait, bien évidemment, de contenir les risques d’échec du programme européen, que ce soit pour des raisons industrielles ou politiques. Ainsi, en cas d’échec, celui-ci ne pouvant intervenir que d’ici à 2032/2033, et le début de la phase industrielle, les armées françaises disposeraient toujours, pour les deux décennies à venir, d’un appareil très performant, satisfaisant à leurs besoins, donnant le temps aux autorités et aux industriels, pour lancer sereinement un programme national successeur du SCAF.

Eurodrone RPAS
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Il en va strictement de même si le programme européen venait à voir son calendrier glisser de plusieurs années, ce qui est loin d’être inenvisageable concernant un programme européen, comme le montre le drone RPAS Euromale aujourd’hui. À ce titre, le Super-Rafale aurait la même fonction que celle du Leopard 2AX allemand, au sujet du programme MGCS, lui aussi incertain.

Toutefois, la protection offerte par le programme Super-Rafale, peut aller bien au-delà de la simple assurance-vie. En effet, celui-ci permettra à l’ensemble de la BITD, de s’impliquer pleinement, et unilatéralement, dans la conception des technologies nécessaires à la conception d’un avion de combat de génération 5+.

Ce faisant, ce programme permettrait de neutraliser la menace que représente aujourd’hui le partage industriel auprès de différents grands acteurs de la BITD aéronautique française comme Thales, Safran ou MBDA, en leur donnant l’opportunité de piloter des technologies proches de celles qui seront développées pour SCAF, mais dont le pilotage a été confié à des entreprises allemandes ou espagnoles, pour respecter le partage industriel.

Accélérer le tempo technologique de la BITD aéronautique française

Enfin, le programme Super-Rafale permettra à l’industrie de défense française, d’expérimenter un tempo industriel raccourci, avec des cycles générationnels réduits de 15 ans, et non 40 comme aujourd’hui.

J-35 marine chinoise
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Or, de nombreux facteurs semblent indiquer que le tempo technologique défense mondial accélère à nouveau, sous l’impulsion de la Chine, et, depuis peu, des États-Unis. Si tel est bien le cas, les industriels qui peineront à prendre ce train en marche, risquent fort de se retrouver rapidement incapables de suivre un tel rythme, comme ce fut le cas, dans les années 50 et 60, de plusieurs avionneurs occidentaux (Fokker, De Haviland, Fiat..).

Encore faudra-t-il, pour cela, que les autorités françaises, civiles comme militaires, et les industriels eux-mêmes, acceptent de faire de deuil de la grande série et de l’évolutivité absolue, qui perdrait alors de leur intérêt, face à un tempo technologique bien plus rapide, ne permettant plus à une cellule d’évoluer sur 35 ans, tout en restant efficace du point de vue opérationnel.

Fin de la première partie – la seconde partie de l’article sera accessible ici

Le Pentagone est-il devenu une Machine à perdre face aux armées chinoises ?

Avec un budget annuel de 841 Md$ en 2024, le Pentagone dispose de presque trois fois plus de ressources financières que la seconde puissance militaire mondiale, la Chine, qui plafonne sous les 300 Md$ dans ce domaine.

Pourtant, ces derniers mois, les sujets d’inquiétudes se multiplient, y compris au sein des Think Tank Defense américains, qui mettent en évidence une croisée des lignes militaires entre les États-Unis et la Chine, autour de 2027, entrainant une hausse sensible des risques de conflit, notamment autour de Taïwan.

Pourtant, avec 5000 chars de combat, 3000 avions de chasse, 11 porte-avions et 45 sous-marins nucléaires d’attaque, les Armées américaines semblent surclasser dans tous les domaines l’Armée populaire de libération, et plus généralement, toutes les armées du monde.

Cependant, l’efficacité budgétaire de l’investissement Défense américain s’est à ce point détérioré, ces vingts dernières années, qu’en dépit de cette avance considérable sur l’APL, et de ce budget colossal, il apparait bien que les Armées américaines ne pourront encore longtemps conserver leur position dominante, tout au moins, pas sans des changements aussi radicaux que peu probables, concernant le pilotage budgétaire et industriel des programmes industriels de défense par le Pentagone.

La gestion désastreuse des programmes industriels de Défense par le Pentagone depuis 20 ans

Le montant astronomique que représente aujourd’hui l’effort de Défense américain, s’explique principalement par deux facteurs concomitants. Le premier repose sur les couts de personnels, en hausse constante depuis 20 ans, bien au-delà de l’inflation.

Et pour cause, avec un chômage très faible, et des conditions de travail bien plus difficiles que le traditionnel 8h-17h, les armées américaines ont dû sensiblement augmenter les salaires, pensions et divers primes, pour attirer de nouveaux candidats, et pour tenter de retenir ceux arrivant en fin de contrat.

Soldats APL
En moyenne, un militaire chinois professionel coute 4 fois moins cher qu’un militaire américain.

Ainsi, un militaire américain reçoit, en moyenne, une solde représentant 60 000$ par an, hors primes, là où un militaire de l’APL reçoit, toujours en moyenne, 18 000 $ chaque année. Les Armées des deux pays ayant des formats comparables, on comprend que les dépenses de personnel sont beaucoup plus lourdes, de l’ordre d’un facteur 4, une fois intégrés les pensions, primes et divers avantages sociaux, pour les États-Unis que pour la Chine.

Si les couts de personnels de Pentagone apparaissent incompressibles, ils ne représentent, en revanche, que la moitié des quelque 840 Md$ annuels perçus par les armées américaines.

Le reste est ventilé vers le secteur industriel, pour le carburant, les pièces détachées, les prestations de service, et surtout pour l’acquisition d’équipements neufs, représentant, en moyenne, autour de 180 Md$ chaque année, soit les budgets défense de l’Allemagne, de la Grande-Bretagne et de la France, réunis.

C’est précisément ce domaine qui, ces 20 dernières années, a vu son efficacité se détériorer très sensiblement. En effet, l’immense majorité des programmes industriels de défense lancée, depuis 1990, s’inscrit dans quatre catégories, pour le moins problématiques…

FARA, DDG 1000, GCV… : la liste des programmes annulés par les Armées américaines s’allonge

La première de ces catégories, est aussi la plus spectaculaire, et la plus contraignante. Il s’agit des programmes majeurs annulés, non sans avoir consommé des ressources budgétaires considérables avant cela.

Loin de ne représenter qu’une infime partie des grands programmes industriels lancés par les Armées américaines, ces initiatives avortées peuvent se décomposer en deux familles. D’abord, les programmes abandonnés en phase de conception. C’est le cas, ces derniers mois, du super-canon XM-1299 du programme ERCA de l’US Army, qui s’est confronté à des ambitions excessives ne pouvant être satisfaites par l’état des connaissances technologiques et scientifiques.

XM-1299 ERCA
Le tube de 58 calibre du XM-1299 du programme ERCA était trop ambitieux, pour les connaissances actuelles en matière de métallurgie et de résistance des materiaux.

Quelques mois auparavant, c’était le programme d’hélicoptère de reconnaissance et d’attaque FARA, toujours de l’US Army, qui fut abandonné alors qu’il était en phase de sélection finale, non sans avoir couté la bagatelle de 5 Md$ jusque-là, et 2 Md$ de plus, pour respecter les engagements pris vis-à-cis de Bell et Sikorsky pour la compétition elle-même. Il en fut de même vingt ans plus tôt, avec le RAH-66 Comanche, abandonné en 2004, après avoir couté 39 Md$, sans qu’aucun appareil entre en service.

L’US Navy, elle aussi, s’est distinguée dans ce domaine, avec le programme CGx destiné à remplacer les croiseurs Ticonderoga, abandonné en 2010, il est vrai assez tôt dans le processus pour ne pas engendrer de dépenses considérables.

Mais tel ne fut pas le cas des sous-marins nucléaires d’attaque de la classe Seawolf, abandonnés après trois exemplaires pour se tourner vers la classe Virginia, bien plus économique, et surtout des destroyers DDG 1000 classe Zumwalt, dont les 3 seuls exemplaires construits, sur les 21 prévus, coutèrent ensemble 21 Md$, soit le prix de presque trois porte-avions de la classe Ronald Reagan.

OMFV, IVAS, NGAD… : les reboots de programmes de défense se multiplient, allongeant les délais et les incertitudes

Une autre grande spécialité des armées américaines, ces dernières années, fut d’arrêter un programme en cours, pour le relancer, quelque temps plus tard, sur des bases renouvelées. Le dernier exemple en la matière, a été donné par l’US Army avec le programme de lunettes de combat à réalité augmentée Integrated Visual Augmentation System, ou IVAS.

Ivas US Army
Lunettes de combat à réalié augmentée IVAS de l’US Amry.

Confié en 2018 à Microsoft, sur la base de la technologie Hololens 2, ce système devait initialement entrer en service en 2021. Cependant, des problèmes techniques et d’ergonomie, ont rapidement fait dériver le programme jusqu’à 2025. Cette semaine, Microsoft a confirmé que l’US Army entendait lancer une nouvelle compétition baptisée IVAS Next, pour tenter de rebooter le programme, sur de nouvelles bases technologiques.

Un peu avant cela, l’US Army, toujours elle, avait annoncé l’abandon de la nouvelle évolution du char M1A2 Abrams, baptisée M1A2 SEPv4, pour lancer le développement d’un reboot complet de l’arborescence d’évolution de sa plateforme, à partir d’un nouveau standard baptisé M1E3. Cette annonce a été faite quelques semaines seulement avant que la transformation des premiers Abrams vers le standard SEPv4 ne débute, alors que l’ensemble du programme avait été technologiquement développé, et que les industriels avait entamé la transformation de leurs lignes, pour lancer cette évolution.

L’exemple le plus caractéristique de cette catégorie « Reboot de programme », a été donné par le programme Optionnaly Manned Fighting Vehicle, ou OMFV, devant remplacer le véhicule de combat d’infanterie M2 Bradley de l’US Army. Lancé en 2014, celui-ci se caractérisait par l’implication très avancée de l’US Army, soucieuse de faire oublier l’échec du programme GCV quelques années plus tôt, dans le cahier des charges et les spécifications techniques du véhicule attendu.

Cette implication engendra des attentes contradictoires, notamment en matière de protection et d’aérostransportabilité, amenant nombre d’industriels à jeter l’éponge. Au final, en 2017, il ne restait plus que deux véhicules engagés dans la compétition, le KF41 Lynx de Rheinmetall, et le Griffin 3 de General Dynamics, aucun d’eux ne satisfaisant pleinement le cahier des charges de l’US Army.

KF-41 Lynx Rheinmetall
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Après que Rheinmetall fut dans l’incapacité d’amener le prototype du Lynx à temps pour les essais comparés, entrainant sa disqualification, le programme fut abandonné en 2020, pour être relancé un an plus tard, sur des bases légèrement différentes. Ô surprise, aujourd’hui, les deux finalistes de ce programme baptisé, une fois encore, OMFV, sont à nouveau le KF41 et le Griffin III. Quant au M2 Bradley, il devra encore tenir la ligne jusqu’à la fin de la décennie, avant de commencer à être remplacé, si tout va bien jusque là..a.

Le reboot pourrait également, bientôt, frapper l’un des programmes les plus emblématiques de l’US Air Force, le chasseur de 6ᵉ génération Next Generation Air Defense, ou NGAD. En effet, il y a quelques jours, le secrétaire à l’Air Force, Frank Kendall, a annoncé que le programme était suspendu, le temps de déterminer si ses paradigmes de conception correspondent bien, ou non, aux besoins de l’USAF.

Quelques semaines plus tôt, plusieurs déclarations officielles laissaient entendre que, sur la base de considérations budgétaires, le programme NGAD pourrait être transformé en profondeur, afin d’accélérer la transition vers le drone de combat pour l’US Air Force.

F-35, Constellation, Sentinel… : les programmes majeurs hors de contrôle budgétaire deviennent la norme

Si de nombreux programmes industriels du Pentagone ont été annulés ou rebootés, ces dernières décennies, entrainant d’importantes fuites de capacités d’investissement, la grande hémorragie budgétaire, elle, concerne des programmes « Too Big to Fail », trop important pour pouvoir être annulé, dont les délais et les budgets ont connu de telles dérives, qu’ils viennent handicaper l’exécution des autres programmes des armées américaines.

Assemblage F-35 Lockheed-Martin
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L’exemple le plus représentatif de cette dérive est le F-35 Lightning II de Lockheed Martin. Initialement, le développement du chasseur furtif, censé être le successeur désigné du F-16, devait couter 150 Md$, et l’appareil devait être pleinement opérationnel avant la fin de la décennie 2010.

Aujourd’hui, la R&D autour de ce programme a englouti plus de 450 Md$, soit le PIB cumulé de la Roumanie et de la Bulgarie, alors que l’appareil n’atteindra sa pleine capacité opérationnelle que d’ici à 2029, avec l’arrivée du Block IV. Ces délais obligent d’ailleurs les clients de l’avionneur américain, a d’importants surcouts de mise à jour des appareils, ceux-ci étant livrés dans le dernier standard stable validé par l’USAF.

En outre, si le prix de vente du F-35 est resté sous contrôle, avec un très attractif 85 m$ par F-35A aujourd’hui, les couts de possession sont très au-dessus des couts envisagés, soit entre 40 et 50 000 $ l’heure de vol, selon le GAO, contre un objectif de 25 000 $ annoncé. Les captations budgétaires du F-35A ont amené les armées américaines à déplacer ou réduire d’autres programmes. En outre, l’US Air Force s’est montrée, à plusieurs reprises, très inquiète de la soutenabilité budgétaire pour la flotte de 1700 appareils voulue, même si le sujet est régulièrement remis sous le tapis par les autorités politiques.

Le programme de frégates de la classe Constellation de l’US Navy, constitue un autre exemple de la capacité qu’a, aujourd’hui, le Pentagone, pour faire exploser les couts et les délais d’un programme industriel militaire. Après les dérives des Zumwalt et LCS, et face aux difficultés rencontrées autour des Ford et des Virginia, l’US Navy a été amenée, en grande partie par le Congrès, à se tourner vers un modèle « sur étagère » de frégates déjà en service, pour son programme FFG(x).

Frégate FREMM Bergamini
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C’est l’italien Fincantieri, déjà présent aux États-Unis avec Marinette Shipbuilding, et le modèle FREMM franco-italien, qui remportèrent, en 2020, la compétition pour construire cette classe de 20 frégates à vocation anti-sous-marine. Initialement, les Constellation devaient être à 85 % une FREMM, et à 15 %, un navire américain, pour une entrée en service prévue pour 2026.

Après 4 ans, alors que la construction des trois premiers navires a déjà débuté, les Constellation n’ont plus que 15 % de composants provenant de la FREMM italienne. Pire, le programme a pris 3 ans de retard, avec une première livraison prévue pour 2029, en seulement quatre ans d’existence.

Enfin, la conception définitive du navire n’a toujours pas été validée, alors que trois navires sont en construction, et que la construction des deux suivants, devrait être entamée prochainement. Les conséquences budgétaires sur le programme sont encore floues, mais il ne fait aucun doute que les Constellation seront beaucoup plus chères que les Bergamini italiennes, dont elles devaient être inspirées, précisément pour empêcher ces dérives.

Même le domaine hautement stratégique de la dissuasion nucléaire, fait l’objet de ces variations considérables de budget et de calendrier. Ainsi, il y a quelques semaines, en lien avec le Reboot potentiel du programme NGAD, l’US Air Force avait annoncé que les couts du programme de missiles ICBM Sentinel, confié à Northrop Grumman et destiné à remplacer les Minutemann III, étaient passés de 77,7 Md$, à 140 Md$, non sans que l’US Air Force renonce à certaines prestations, sans lesquelles le prix aurait atteint les 160 Md$.

M10 Booker, T-7A, MQ-25… : même les programmes qui se passent bien, consomment des crédits considérables.

Fort heureusement, même s’ils ne sont plus majoritaires, en termes de parts budgétaires, il existe encore des programmes de défense américains, qui demeurent sous contrôle, et respectent à la fois leurs calendriers et leurs engagements budgétaires.

M10 Booker
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Toutefois, force est de constater que même ces programmes s’avèrent, le plus souvent, très onéreux, en particulier lorsqu’ils sont comparés aux systèmes équivalents proposés en Europe ou en Asie, sans parler de la Russie ou de la Chine.

Ainsi, le char « léger » M10 Booker, qui n’a de léger que le nom avec ses 40 tonnes, a permis de redonner confiance dans l’US Army, et sa capacité à piloter, à nouveau, de grands programmes de blindés, après les désastres GCV et OMFV. Destiné à accroitre la puissance de feu des unités d’infanterie au contact, ce programme baptisé Mobile Protected Firepower, et confié à General Dynamics Land System, n’aura nécessité que 4 ans pour passer de la phase de sélection industrielle à la production initiale, et sera resté dans l’enveloppe des 1,14 Md$ initialement attribuée.

Le char, lui-même, demeure dans la fourchette de prix prévue, autour de 12 m$ l’unité, soit moitié moins que la dernière version M1A2 SEPv3 de l’Abrams. Pour autant, ce prix s’avère très élevé, dès que l’on sort des frontières des États-Unis. Il est surtout deux fois plus cher que la version export du char lourd chinois VT4, ou que du T-90MS russe, sans véritablement pouvoir se prévaloir d’une quelconque plus-value opérationnelle vis-à-vis de ces modèles, bien au contraire.

En réalité, l’immense majorité des programmes de défense américains, se caractérise par des couts très élevés, et plusieurs fois supérieurs à ceux des équipements équivalents livrés aux armées russes et chinoises, y compris lorsque, fait exceptionnel, ces programmes se déroulent comme prévu. Ainsi, une frégate chinoise Type 054A ou russe de la classe Admiral Gorshkov, coutent 2,5 fois moins chères que la future Constellation de l’US Navy.

Type 054A frégate
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Il en va de même concernant les SSGN classe Yasen-M russes qui, à 800 m$, sont trois fois moins chers que les SSN classe Virginia, ou les Su-35s et J-16 à 35 m$, contre 100 m$ pour le F-15EX. On doit ainsi appliquer, un coefficient de correction x 3 quant à l’efficacité budgétaire de la BITD russe, et de x 2,5 pour la chinoise, très supérieurs aux coefficients de correction de la Parité de Pouvoir d’achat, employés en macroéconomie, pour comparer l’efficacité budgétaire industrielle de ces pays avec les États-Unis.

Quelles sont les raisons de ce manque d’efficacité industrielle, et de ces dérives ?

Paradoxalement, ce manque d’efficacité n’est pas une composante structurelle de l’industrie de défense américaine. Au contraire, pendant la guerre froide, celle-ci s’est montrée souvent très efficace dans ce domaine, en positionnant admirablement le curseur de l’innovation technologique dans ses programmes, et ainsi disposer d’équipements sensiblement plus efficaces au combat, que les modèles équivalents soviétiques, sans que l’écart de prix, rapporté à la soutenabilité budgétaire, ne devienne une entrave.

Avec la fin de la menace soviétique, l’industrie de défense américaine s’est cependant restructurée. Pour s’imposer sur le marché mondial, le gouvernement de Bill Clinton a permis la concentration des quelque 52 grandes entreprises de défense US, en seulement cinq acteurs majeurs : Lockheed Martin, Boeing, Raytheon, Northrop Grumman et General Dynamics.

Ligne assemblage F-15EX Boeing Saint-louis
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Cette recomposition du paysage industriel défense américain, permis effectivement aux industriels de s’imposer sur de nombreux marchés, en particulier face à la concurrence européenne, et même face au retour de l’offre russe. Toutefois, elle fit émerger des entreprises en situation de monopole, disposant des appuis politiques, des moyens financiers et de bras de levier économiques, pour participer au pilotage de la politique industrielle du Pentagone, au plus grand bonheur de leurs actionnaires, pas tellement des armées américaines.

Cette restructuration, ainsi que l’éloignement du risque de conflit majeur, entraina une seconde dérive, plus insidieuse et délétère, au sein du Pentagone, cette fois. En effet, les armées américaines, et surtout leurs officiers, firent du pilotage des projets industriels, un marqueur fort de la progression de carrière, amenant ces derniers à vouloir particulièrement briller, en apportant, à chaque fois, des nouveaux éléments dont on pouvait leur attribuer le mérite.

En outre, cette implication accrue leur permettait de nouer des contacts très prometteurs pour leur reconversion industrielle, une fois leur carrière militaire arrivée à son terme, rare étant ceux, de fait, souhaitant se confronter avec ces mêmes industriels, pour en contrôler les dérives.

L’absence de menace, enfin, éliminait tout caractère d’urgence concernant les programmes, les armées américaines étant, dans tous les cas, en situation de supériorité, presque hégémonique, sur la totalité de la planète.

Le budget du Pentagone supérieur au PIB de Taïwan, pour tenter de contenir les effets de ces dérives

Ces dérives, qui se sont accentuées entre 2000 et 2020, ont entrainé deux conséquences directes, qui aujourd’hui handicapent gravement le potentiel de réponse militaire immédiat des États-Unis, et surtout le potentiel industriel et économique, à moyen terme, pour relever le défi posé simultanément par la Chine et la Russie, et leurs alliés iraniens et nord-coréens.

Un arsenal militaire américain daté, rattrapé par les compétences technologiques chinoises et russes

D’abord, l’arsenal militaire américain repose très majoritairement, aujourd’hui, sur des équipements conçus dans les années 70, comme le M1 Abrams, le M2 Bradley, l’Apache, le Black Hawk et le Patriot, issus du super programme BIG 5 de l’US Army, le destroyer Arleigh Burke et le porte-avions Nimitz de l’US Navy, ou les F-15, F-16 et C-17 de l’US Air Force.

M1A2 US Army
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Et si ces équipements ont été modernisés, ils ne disposent plus de la plus-value technologique et opérationnelle indispensable au maintien du statu quo militaire, face au T-99A chinois et T-90M russes, au Type 055 et au porte-avions Type 003 Fujian, et au Su-34, Su-35, J-10 et Y-20, dans le domaine aérien.

En d’autres termes, ces échecs successifs industriels, menés par le Pentagone, ces 30 dernières années, ont permis à Moscou, et surtout à Pékin, de rattraper le retard qu’ils avaient en matière de technologies de défense, tout en les installant dans un tempo technologique et une dynamique bien plus soutenus que ceux dans lesquelles se trouvent les armées et les industriels américains aujourd’hui.

Incapable de repenser son pilotage industriel, le Pentagone s’en remet à l’augmentation du budget, pour rester au contact de ses compétiteurs.

Pour tenter de contenir ces trajectoires hasardeuses, le Pentagone a réclamé, chaque année, des budgets croissants. Celui-ci atteint 841 Md$ en 2024, soit davantage que le PIB de pays comme Taïwan (24 millions d’habitants) ou la Pologne (37 millions d’habitants). Beaucoup avancent, désormais, que ce budget dépassera, très bientôt, les 1 000 Md$, soit le PIB des Pays-Bas et de l’Arabie Saoudite. Le Pentagone aurait, à ce moment-là, un budget qui lui permettrait d’entrer au G20 !

LGM-35 Sentinel ICBM US Air Force
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Toutefois, ces hausses de budgets, si elles sont certainement indispensables pour la partie des ressources humaines, ne vont très probablement pas corriger le manque d’efficacité industrielle du Pentagone.

Pire encore, elles vont priver Washington des marges de manœuvre budgétaires pour, le cas échéant, s’impliquer dans le soutien de certains alliés, voire pour relever le défi direct posé par un compétiteur. En effet, aujourd’hui, l’effort de défense chinois ne représente que 1,6 % du PIB du pays. Celui-ci peut donc rapidement être doublé, au besoin, sans forcer le pays à basculer en économie de guerre, ce qui n’est plus le cas des États-Unis, ce d’autant que ses infrastructures industrielles sont dimensionnées pour.

Une trajectoire de défaite face à la Chine, qui touche aussi bien le Pacifique que l’Europe et le Moyen-Orient

On comprend, dès lors, que les États-Unis sont, aujourd’hui, dans une situation extrêmement défavorable face à la Chine. Accaparés par des intérêts industriels, financiers, politiques et même personnels, les grands programmes industriels du Pentagone, ne peuvent plus répondre, désormais, au défi posé par Pékin, sans qu’une profonde réforme du Pentagone et de la BITD US, ne leur redonne les marges de manœuvre, la réactivité et la motivation, pour cela.

Or, ce qui vaut pour Washington, vaut très certainement pour Londres, Paris, Berlin, Canberra ou Séoul. D’abord, parce que c’est l’industrie de défense américaine qui, aujourd’hui, donne le diapason dans l’ensemble de la sphère industrielle de défense mondiale, fixant les standards, les marchés et les prix.

AH-64E Gardian Apache Boeing
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Ainsi, l’influence politique américaine sur la sphère occidentale, ainsi que le poids relatif que représentent les armées américaines en son sein, amènent l’ensemble des armées et industriels occidentaux à s’aligner sur l’offre américaine, sachant que la contre-programmation n’a que très peu de chance de convaincre.

Ce faisant, les mêmes biais de lecture technologique, se diffusent dans l’ensemble du camp occidental, sans que l’on sache vraiment si, dans ce domaine, le curseur est effectivement bien positionné, comme c’était le cas du F-16, du F-18 ou du Bradley, ou pas, comme c’était le cas, auparavant, le F-104, et plus récemment, des LCS. Ce d’autant que même lorsqu’un concept est défectueux, ou trop daté, cela n’empêche pas les industriels américains, et le département d’état, d’en faire une promotion très agressive auprès des alliés de Washington.

Ensuite, parce que si les États-Unis venaient à être mis en difficulté par la Chine militairement, ceux-ci devront concentrer l’ensemble de leurs moyens sur ce théâtre, ou, ce qui ne peut être exclu, décider se retirer à l’intérieur de leurs frontières.

Ce faisant, les occidentaux, leurs armées, et leurs industriels, très influencés par les États-Unis depuis 30 ans, seront certainement en grande précarité, pour relever le défi russe en Europe, dans le Caucase ou en Afrique du Nord, le défi iranien au proche et Moyen-Orient, ou le défi chinois, dans la zone indopacifique.

Conclusion

Bien évidemment, cette démonstration, même si elle se veut objective, n’invite guère à l’optimisme. Pour autant, des solutions peuvent être imaginées, et mises en œuvre, pour en contenir les effets. Aux États-Unis, d’abord, en réformant en profondeur la conduite des programmes industriels du Pentagone, pour revenir à des relations plus saines, et plus distantes, entre industriels et armées.

Elephant walk F-35 USAF
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Cela supposerait de faire le deuil du dogme de la grande série, de la polyvalence et de l’évolutivité, qui est pourtant au cœur de cette dérive actuelle, en affaiblissant la concurrence et en augmentant, artificiellement, les attentes technologiques, donc les couts et les délais de R&D, pour anticiper un avenir par nature très incertain.

Cela supposerait, également, d’anticiper l’inévitable retrait des États-Unis d’Europe et du Moyen-Orient, pour se concentrer sur la Chine et le Pacifique, laissant de fait aux alliés européens la responsabilité de ces deux théâtres, en particulier pour contenir la Russie. Pour y parvenir, il serait alors nécessaire que les États-Unis cessent de piloter de manière hégémonique l’OTAN et l’armement de leurs alliés, en particulier en laissant aux Européens la responsabilité de créer leurs propres standards.

Reste que Washington n’a montré aucun signe allant dans le bon sens à ce sujet, ces dernières années. Au contraire, les récentes conclusions remises par la Commission sur la National Defense Strategy, vont dans la direction opposée, en appelant les armées américaines à accroitre leurs présences en Europe, au Moyen-Orient et dans le Pacifique, sans prioriser aucun théâtre, ce qui est révélateur d’un manque troublant de compréhension stratégique.

En Europe aussi, les signes sont loin d’être encourageants. Ces trois derniers jours, la Pologne et l’Allemagne ont ainsi commandé, à eux seuls, 15 Md$ d’équipements militaires américains, alors que de nombreuses capitales multiplient les initiatives pour rassurer Washington quant à leur fidélité inaltérée, en multipliant l’achat d’armements US.

Otan sommet de vilnius
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Ce faisant, les infrastructures industrielles défense demeurent trop limitées pour permettre de soutenir un engagement de haute intensité dans la durée, alors que, dans le même temps, Moscou a transformé, sous la contrainte de la résistance ukrainienne, son industrie de défense pour y parvenir.

Ainsi, pour un nombre croissant d’experts et de chefs d’État-majors, il ne faudra aux armées russes que deux ou trois ans pour reconstituer un potentiel de manœuvre suffisant pour représenter une menace directe et majeure sur le flanc oriental de l’OTAN et de l’UE, à partir du moment où le conflit ukrainien aura pris fin, tout en disposant des infrastructures pour soutenir le combat dans la durée, contrairement aux européens qui auront épuisé une grande partie de leurs moyens, au bout de trois mois d’engagements.

Dès lors, le titre de cet article, qui peut être perçu comme provocateur, de prime abord, n’apparait plus si incisif. Il s’avère, en revanche, certainement bien plus inquiétant, n’est-il pas ?