dimanche, novembre 30, 2025
Accueil Blog Page 47

L’US Air Force va-t-elle concevoir un nouveau chasseur léger furtif pour remplacer le F-16 ?

Ces derniers mois, la communication de l’US Air Force, au sujet de son évolution et de ses grands programmes industriels, peut sembler confuse, et même, parfois fébrile, alors que le Pentagone estime désormais que les risques de conflits sont bien réels, dans le Pacifique avec la Chine et la Corée du Nord, au Moyen-Orient face à l’Iran, et en Europe, contre la Russie, sur un calendrier potentiellement raccourcie.

Après avoir suivi, jusqu’il y a peu, une trajectoire relativement conforme à ce qu’elle a été ces trente dernières années, avec des programmes très ambitieux et onéreux, sur des calendriers à rallonge par manque d’enjeux, elle montre, aujourd’hui, un certain empressement pour revenir vers un modèle plus raisonnable, cherchant à améliorer l’efficacité du rapport investissement / potentiel militaire déployé.

Ainsi, depuis quelques mois, la question de la masse, longtemps reléguée au second plan face à la technologie, s’est à nouveau imposée au sommet de ses priorités. C’est dans ce contexte que le général David W. Alvinn, le chef d’état-major de l’US Air Force, a présenté, à la surprise de tous, une étude concernant un éventuel nouveau chasseur monomoteur furtif américain, conçu pour remplacer efficacement le F-16, à l’occasion de la Global Air and Space Chiefs Conference, de Londres, le mois dernier.

Le général Alvinn, chef d’état-major de l’US Air Force, évoque la possibilité de développer un chasseur léger furtif pour remplacer le F-16

À cette occasion, le général Alvill a, en effet, présenté les résultats d’une étude préalable, concernant la possibilité, pour l’US Air Force, de s’équiper, aux côtés du F-35A, du chasseur de 6ᵉ génération, du programme NGAD, et des drones de combat, d’un autre modèle d’avion de combat piloté, plus économique et plus léger que le F-35, destiné à remplacer, dans le nombre comme dans la philosophie, le F-16.

F-16 US Air Force
Avec plus de 860 appareils en parc, le F-16 représente toujours la plus importe flotte de la chasse américaine.

Il convient, ici, de ne pas donner trop d’importance au visuel diffusé en illustration principale, présentant ce qui pourrait apparaitre comme le fils naturel du F-35 et du F-16, mais davantage de s’attacher aux raisons évoquées par le chef d’état-major de l’Us Air Force, pour justifier de cette étude préalable.

Selon lui, l’appareil pourrait efficacement compléter l’arsenal aérien américain, pour remplacer le F-16 qui reste, à ce jour, le modèle le plus largement employé dans la plus importante force aérienne de la planète.

Plus économique à l’achat, et surtout à la mise en œuvre que le F-35A, l’appareil pourrait alors permettre à l’USAF de retrouver une masse qui lui fait défaut, même s’il ne sera pas taillé pour être engagé sur certains théâtres, comme autour de Taïwan, n’ayant pas l’allonge et la capacité d’emport pour cela.

En revanche, concernant les théâtres plus comprimés, comme en Europe ou en Corée du Sud, ou moins intense, comme au Moyen-Orient, l’appareil furtif apporterait le regain de masse permettant de contenir l’évolution des menaces, et surtout d’être potentiellement, capable de répondre simultanément à plusieurs d’entre elles, un scénario loin d’être fantaisiste désormais.

L’US Air Force veut reprendre la main sur ses programmes industriels et sur la construction de sa flotte de chasse

Pour cela, et sachant que ses moyens budgétaires sont peu susceptibles d’évoluer massivement dans les années à venir, l’US Air Force a entrepris une profonde réflexion, faisant fi des paradigmes appliqués pendant ces 30 dernières années.

Intervention du général Alvinn lors de la Global Air and Space Chiefs Conference 2024

Cette réflexion, qui vise à déterminer la position optimisée et cohérente des curseurs concernant la masse et les capacités technologiques, est certainement engagée depuis plusieurs années, mais de manière discrète, en partie sur la base des idées avancées par le Dr Roper lorsqu’il présidait aux acquisitions de l’US Air Force.

En effet, par position personnelle, ou par calcul politique, le secrétaire à l’Air Force de l’administration Biden, Frank Kendall, a rapidement et radicalement rompu avec les paradigmes du Dr Roper, qui pourtant avaient séduit le général Brown, le prédécesseur du général Alvinn à la tête de l’USAF.

Pour autant, les déclarations qui se sont succédé récemment, semblent bien indiquer que l’USAF n’a pas, pour autant, abandonné ce modèle, il est vrai, très éloigné de celui suivi jusque-là.

C’est le général Alvinn qui décocha la première flèche, en juin 2024, en laissant entendre que le programme NGAD, jusque-là considéré comme intouchable, pourrait être remis en question, sur des questions budgétaires. Il est vrai que le programme suivait une trajectoire très ambitieuse et très onéreuse, Frank Kendall ayant même déclaré, non sans fierté, que chaque chasseur couterait plusieurs centaines de millions de $.

programme NGAD vue d'artiste
Vue d’artiste du programme NGAD

Peu de temps après que le Secrétaire à l’Air Force a confirmé les menaces sur ce programme, plusieurs hauts responsables de l’USAF enfoncèrent le clou, en affirmant que la priorité aujourd’hui était donnée au développement des drones de combat, et en indiquant que l’objectif du programme NGAD pourrait être d’amener le prix du chasseur de 6ᵉ génération, au prix du F-35A.

Dès lors, la présentation des travaux d’étude concernant un chasseur monomoteur furtif plus économique et léger que le F-35A, susceptible de prendre le relais du F-16, semble parfaitement s’inscrire dans cette volonté des instances militaires de l’US Air Force, de reprendre la main sur leurs programmes, peut-être contre l’avis du Secrétaire à l’Air Force, ou, tout du moins, sans qu’il ait été pleinement inclus dans cette démarche.

Une menace potentielle sur l’engagement de l’USAF vis-à-vis du F-35A

Le fait d’avoir agi discrètement, pour l’US Air Force, n’est probablement pas uniquement lié à l’appétence du Frank Kendall pour la technologie et le programme NGAD. En effet, l’hypothèse évoquée à Londres par le général Alvinn, un chasseur monomoteur furtif conçu pour remplacer le F-16, aura certainement fait lever les sourcils de Lockheed Martin, le constructeur du F-35.

F-35A US Air Force
L’Us Air Force doit commander 1763 F-35A. Mais les couts de possession très élevés de l’appareil rendent peu probable qu’un tel chiffre soit effectivement atteint.

En effet, c’est bien le F-35A qui, initialement, devait permettre de remplacer la flotte de F-16, de A-10 ainsi que de F-15E de l’US Air Force, laissant au NGAD le soin de remplacer les F-22, et au F-15EX, celui de remplacer les F-15C.

Dès lors, en présentant un successeur potentiel désigné au F-16, qui ne serait pas le F-35A, l’US Air Force entame un bras de fer avec Lockheed Martin, en venant menacer l’engagement initial concernant les 1763 appareils qu’elle avait promis d’acquérir.

Ce n’est, là encore, pas la première fois que l’USAF tient ce type de position. En 2020, le général Brown avait déjà évoqué la possibilité de developper et d’acquérir, dans le cadre du programme NGAD, un chasseur plus léger et plus économique que le Lightning 2, précisément pour remplacer les F-16.

À cette époque, les services budgétaires de l’US Air Force avaient alerté sur la soutenabilité des couts de possession de l’avion de LM, à ce point élevés qu’il serait nécessaire, à l’Air Force, de ramener sa flotte à seulement 1000 appareils, pour respecter l’enveloppe budgétaire effectivement planifiée en 2035.

Depuis, cette alerte s’est étoilée, ou, tout du moins, a été discrètement tue par le Pentagone. Officiellement, en effet, le F-35A a un prix à l’heure de vol de 30 000 $, très proche des 25 000 $ visés par les objectifs initiaux de 2012. Cependant, ces prix sont exprimés en $ 2012, et atteignent désormais les 45 000 $ en $ 2024. Dans le même temps, le budget du Pentagone n’a cru que de 25 %, venant donc créer un déficit insoutenable pour l’US Air Force de 25 %, concernant cette flotte.

F-35A de l'US Air Force
L’heure de vol du F-35 dépasse les 45000 $ aujourd’hui, selon le GAO.

De fait, avec la même enveloppe budgétaire 2012 réactualisée en $ 2024, l’US Air Force n’est déjà plus en mesure d’acquérir que 1320 F-35A, ce sans compter les surcouts liés aux retards pris par le Block 4, et les évolutions successives que cela suppose pour les appareils livrés.

Si tant est que l’US Air Force vise effectivement à maintenir une flotte de 2000 chasseurs tactiques, dont deux cents NGAD et cent F-15EX, elle devra, pour rester dans son cadre budgétaire, tailler profondément dans sa flotte de F-35A, à raison de plus de 700 à 900 appareils, minimum, pour acquérir un chasseur qui, lui, respecterait l’objectif de 25 000 $ l’heure de vol, exprimés en $ 2024.

Or, même si Lockheed Martin venait à remporter, une nouvelle fois, un tel contrat, il est très improbable que l’US Air Force accorde à l’avionneur des clauses aussi favorables que celles qui sont aujourd’hui appliquées autour du F-35, et qui font de LM, le seul et unique maitre d’orchestre de cette flotte stratégique pour les États-Unis et ses alliés.

On imagine, dans ces conditions, que Lockheed Martin ne voit certainement pas d’un bon œil l’initiative de l’US Air Force, même si l’avionneur sera, d’ici là, déjà parvenu à s’imposer sur l’ensemble de son marché adressable international.

Le retour des thèses du Dr Will Roper soutenues par l’US Air Force

En tant que lecteur attentif de Meta-Defense, le nom du Dr Will Roper vous est certainement familier. Ce spécialiste de l’innovation technologique avait, en effet, développé des modèles industriels particulièrement novateurs, pour rompre avec la Loi d’Augustine, et redonner de la masse aux forces aériennes américaines et alliées, face aux évolutions géopolitiques et technologiques qui se dessinaient déjà de 2019 à 2021, lorsqu’il dirigeait les acquisitions de l’US Air Force pour l’administration Trump.

Dr will Roper
Dr Will Roper, lorsqu’il dirigeait les acquisitions de l’US Air Force.

Baptisée Digital Century Series, en référence à la Century Serie des années 50, ce modèle s’appuyait sur la conception assistée par ordinateur, la simulation et surtout, sur la fin de deux piliers dogmatiques de la conception aéronautique miliaire, la polyvalence et l’évolutivité, pour restructurer entièrement le protocole industriel de l’US Air Force, afin de retrouver de la masse et l’ascendant technologique, à budget constant.

Selon ce modèle, l’abandon des contraintes d’évolutivité, d’une part, de polyvalence et de grande série, de l’autre, permettait de considérablement réduire les délais et les couts de conception et de construction des avions de combat, à un point tel qu’il était préférable et économique de créer plusieurs flottes spécialisées d’une durée de vie opérationnelle d’une quinzaine d’années, que de developper un unique chasseur polyvalent destiné à durer 40 ans, comme le F-35.

Cerise sur le gâteau, ce modèle devait permettre de redynamiser le paysage industriel aéronautique US, et donc de stimuler la concurrence, pour éviter de créer des hydres se partageant l’ensemble du gâteau, comme le sont aujourd’hui Lockheed, Boeing ou Northrop.

Ces mêmes paradigmes, notamment la durée de vie plus réduite des cellules, ont été évoqués par le général Alvinn dans sa conférence de Londres. Selon lui, l’évolutivité doit se concentrer sur l’évolutivité logicielle, et passer d’un modèle à l’autre de cellule, celles-ci devenant des enveloppes consommables, dissociées la réelle valeur ajoutée opérationnelle.

Général Brown
Le général Charles Brown, ancien chef d’état-major de l’US Air Force.

Or, l’évolutivité logicielle est beaucoup moins contraignante que l’évolutivité matérielle, et n’impose pas de devoir anticiper, outre mesure, dans la conception à l’instant même, des évolutions possibles d’ici à quinze ou vingt ans, car c’est tout simplement impossible à anticiper. Au mieux, les architectes logiciels peuvent-ils s’assurer de respecter les méthodes et design patterns les plus efficaces, au moment de la conception, pour optimiser son potentiel d’évolution à venir.

On voit donc transparaitre, dans les déclarations récentes des chefs militaires de l’US Air Force, un retour aux thèses du Dr Roper, probablement au détriment de Frank Kendall, qui s’était montré très critique, voire quelque peu condescendant, à leur sujet, lorsqu’il prit son poste en 2021.

Un appareil indispensable pour prendre le relais du F-16 sur la scène internationale

Au-delà de redonner de la masse à la flotte de chasse de l’US Air Force, le développement d’un véritable successeur au F-16 permettrait également aux États-Unis de résoudre un problème qui devient de plus en plus pressant désormais.

En effet, le F-35 est proche d’avoir atteint l’ensemble de son marché adressable, ayant été choisi par presque tous les pays membres de l’OTAN, et par les alliés éligibles dans le Pacifique. Les technologies embarquées par l’appareil étant considérées comme très sensibles, Washington refuse de l’exporter à de nombreux clients traditionnels de l’industrie aéronautique américaine, au Moyen-Orient, en Asie, en Afrique et en Amérique du Sud.

F-16V
Le F-16V peine à s’imposer comme un veritable successeur au F-16.

C’est ainsi que le Qatar, les Emirats Arabes unis ou encore, la Thaïlande, se sont vus refuser la possibilité d’acquérir le chasseur américain, provoquant certaines tensions avec le Département d’État au passage. Pour remplacer le F-35, les États-Unis proposent le F-16V et le F-15EX, sans toutefois déclencher de réelle appétence de la part des acquéreurs potentiels qui, pour l’heure, semblent davantage se tourner vers le Rafale français, voire le Gripen suédois, parfois même lorsque Washington fait le forcing pour placer ses appareils.

Quoi qu’il en soit, il est évident que le F-16V et le F-15EX, ne feront pas illusion longtemps, face aux évolutions des avions européens, et surtout l’arrivée des Boramae sud-coréens et Kaan turcs, qui promettent de proposer des rapports qualité-prix très attractifs. En outre, la Chine se montre de plus en plus volontaire sur le marché export, au-delà du JF-17 sino-pakistanais, avec le J-10C depuis peu, et le JF-31 qui semble se profiler.

De fait, faute de developper un réel successeur au F-16, les États-Unis risquent bien de perdre de très importantes parts de marchés dans les années à venir, et le pouvoir politique qui en découle, parts de marchés qui pourraient être très difficiles à reconquérir à l’avenir, venant menacer l’activité de l’ensemble de l’industrie aéronautique américaine, une fois la manne F-35 épuisée, ainsi que les leviers politiques et géopolitiques, qu’ils permettent d’actionner.

Un successeur au F-16, de 5ᵉ génération et furtif, ne manquerait pas, en revanche, de séduire ces nombreux clients, ce d’autant qu’il n’aurait aucune concurrence, en l’état des programmes internationaux, en particulier si celui-ci était développé rapidement, économique et retenu massivement par l’US Air Force.

Une trajectoire que la France et la Suède pourraient également suivre, au sein, ou à côté, du programme SCAF

Il n’aura pas échappé au lecteur de Meta-Défense, que ce modèle d’avion de combat furtif monomoteur, plus léger et économique que le F-35A, ressemble en tout point à l’appareil évoqué dans plusieurs articles, relatifs au développement d’un successeur au Mirage 2000 par la France, seule, ou en partenariat avec d’autres pays, notamment la Suède.

M2000-5F MICA
DAssault avait exporté près de 290 Mirage 2000

En effet, un tel appareil pourrait s’appuyer très efficacement sur le marché international de Dassault aviation, reprenant les codes ayant fait, auparavant, le succès de la famille des Mirage. Rappelons, à ce titre, que c’est précisément le succès commercial et opérationnel des Mirage français, ainsi que des considérations budgétaires, qui poussèrent l’US Air Force à s’intéresser au F-16 au début des années 70, alors qu’elle n’avait d’yeux, jusque-là, que pour le F-15 et le F-111.

Le Gripen du suédois Saab évolue, lui aussi, sur cette même gamme d’avions de combat, même si son succès international est sensiblement plus réduit. Toutefois, sachant que Stockholm envisage de developper un successeur au Gripen, sans montrer une appétence particulière pour l’imposant et onéreux NGF, nous avions émis l’hypothèse qu’il pourrait être pertinent, pour la France, de proposer à la Suède, et peut-être à d’autres pays européens, comme la Grèce, de codévelopper, dans le cadre du programme SCAF, un second avion de combat de nouvelle génération, monomoteur et plus économique, destiné à prendre le relais du Mirage 2000, du Gripen… et du F-16.

De manière évidente, ce raisonnement était très proche de celui mené par l’US Air Force, aujourd’hui, au sujet de son successeur du F-16, tant en termes de positionnement que de marché adressable. Ce qui ne fait qu’en accréditer la validité, ainsi que son potentiel opérationnel et commercial, donc sa soutenabilité budgétaire et économique, en particulier pour la France, le pays de loin le plus expérimenté dans ce domaine des chasseurs monomoteurs à hautes performances.

Conclusion

On le voit, l’hypothèse, évoquée par le général Alvinn, au sujet d’un possible développement d’un avion de combat furtif monomoteur, destiné à remplacer le F-16, s’inscrit dans une démarche qui semble globale, structurée et dotée d’une certaine antériorité, au sein de l’US Air Force, pour tenter de faire évoluer l’ensemble des paradigmes industriels qui contraignent son évolution aujourd’hui.

NGAD CCA Loyal Wingmen
Les drones vont jouer un rpole déterminant à l’avenir au sein de l’US Air Force, mais devront toujours être accompagnés d’avions pilotés en projection de puissance.

Que ce soit en suspendant le NGAD, en accélérant le développement des drones de combat, et désormais, en évoquant publiquement la possibilité de tourner en partie le dos au F-35 tout puissant, face à ses contraintes budgétaires, l’USAF pourrait bien être à l’aube d’un changement radical de trajectoire industrielle et opérationnelle, aiguillonnée par l’accélération et la multiplication des tensions sur la planète.

Cela montre également que l’US Air Force est dorénavant parfaitement consciente de la réalité des menaces qui l’entourent, et qui pourraient bien, dans un avenir proche, venir directement menacer sa supériorité opérationnelle, et avec elle, celle de l’ensemble des forces américaines et alliées.

Ce basculement de l’USAF n’est d’ailleurs pas sans rappeler celui qui intervint à la fin des années 60, et au début des années 70, après l’échec de la Century Série et l’humiliation d’avoir dû se tourner, en pleine guerre du Vietnam, vers le F-4 et le A-7, deux avions de l’US Navy, pour pallier ses insuffisances, avant de donner naissance à trois des appareils les plus emblématiques de la seconde moitié du XXᵉ siècle, le F-15, le F-16 et le A-10, et de reprendre l’avantage sur les forces aériennes soviétiques.

Reste à voir si l’US Air Force parviendra à dépasser les pressions industrielles, d’une part, et les hésitations politiques, de l’autre, pour effectivement donner corps à cette nouvelle trajectoire, proche de celle évoquée il y a cinq ans déjà par le Dr Roper, et ainsi, avoir des chances de relever le défi géopolitique qui se dessine à présent ?

L’obusier de 105 mm, un immense marché mondial ignoré par l’industrie européenne

Alors que les 2200 pièces d’artillerie de 155 mm qui devront être bientôt en occident font l’objet de toutes les attentions, le remplacement des obusiers de 105 mm et canons de 122 mm actuellement en service, et arrivant, eux aussi, à obsolescence, ne semblent pas générer autant l’appétit des industriels, mais aussi des armées, en particulier en Occident.

Il est vrai que la Guerre en Ukraine, si elle a remis l’artillerie au centre de l’échiquier des forces terrestres, après 30 années de désintérêt lié aux conflits asymétriques et à la baisse des tensions mondiales, a surtout montré l’immense plus-value des nouveaux systèmes de 155 mm, dotés de tubes longs de 52 calibres. C’est ainsi que le canon français Caesar est aujourd’hui, la terreur des artilleurs russes, selon leurs propres mots.

Alors, l’obusier de 105 mm, et son pendant soviétique, le canon de 122 mm, sont-ils destinés à disparaitre des inventaires dans les années à venir, pour libérer des espaces et des moyens au profit des canons de 155 mm, voire des mortiers de 120 mm ? La question mérite d’être posée, d’autant qu’ils représentent un marché potentiel de presque 9000 pièces d’artillerie.

L’obusier de 105 mm a-t-il encore sa place dans les armées modernes ?

Successeur spirituel du canon de 75 mm français de la Première Guerre mondiale, l’obusier de 105 mm a représenté la plus importante composante d’artillerie des forces occidentales durant la Seconde Guerre mondiale et la Guerre froide, en particulier lors des conflits coréens, indochinois et vietnamiens.

obusier de 105 mm L118
Presque 9000 pièces de 105 et 122mm tractées sont en service dans les armées de la zone de chalandise européenne.

Plus légers que les pièces de 155 mm, ils pouvaient être rapidement tractés en zone de tir, voire aérotransportés par avions, ou par hélicoptère au besoin. Son obus, d’une masse inférieure à 20 kg, est par ailleurs deux fois plus léger et moins encombrant que celui du 155 mm, permettant à une équipe de servants réduite de mettre en œuvre la pièce, tout en allégeant le plus logistique.

De fait, le 105 mm a longtemps été la pièce d’artillerie de prédilection des unités plus légères, comme l’infanterie de Marine, les troupes de montagne ou aéroportées, aux côtés des mortiers aux capacités complémentaires.

En outre, même si sa charge militaire de 2 kg est 3 à 5 fois inférieure à celle des obus de 155 mm, ce calibre s’avérait très efficace contre l’infanterie, voire contre les véhicules non blindés, ou en tir de contrebatterie.

Un calibre pris en tenaille entre le mortier de 120 mm et le canon de 155 mm

Pourtant, l’appétence des forces armées, donc des industriels, en particulier en occident, semble d’être considérablement étiolée au sujet de l’obusier de 105 mm, spécialement depuis une dizaine d’années.

mjölner Suede 120 mm
Comme le Mepac, le Mjolner suédois est un mortier automatique porté de 120 mm, ici sur un CV90.

Comme évoqué précédemment, l’arrivée des canons de 155 mm à tube long, a joué un rôle important dans ce désamour. En effet, un obusier de 105 mm léger, comme le très efficace LG-1 de Thales, a une portée efficace de 17 km avec obus classique, une différence sensible, mais pas spectaculaire, avec la portée de 22 à 25 km des canons de 155 mm de 39 calibres, comme le M109 américain, ou l’AUF1 français.

Avec l’arrivée des tubes de 155 mm et 52 calibres des Caesar, Pzh2000, Archer et K9, ceux-ci atteignent désormais une portée de 40 km avec des obus ERFB non propulsés, 2,5 fois plus importante que les 105 mm.

Dans le même temps, sont apparus de nouveaux mortiers automatiques transportés de 120 mm, comme le MEPAC français ou le Mjölner suédois. D’une portée maximale de 13 km avec propulsion additionnée, ses obus emportent une charge militaire de 1 à 1,3 kg, et peuvent être guidés par GPS ou par laser, comme les obus d’artillerie.

Les munitions rôdeuses et drones FPV comme alternative à l’artillerie légère ?

Une nouvelle capacité, apparue depuis seulement quelques années, vient éroder le potentiel opérationnel des obusiers de 105 mm. En effet, les drones FPV (First-Person View) armés de munitions, ou les munitions rôdeuses, permettant précisément de mener des frappes de précision dans la bande jusqu’à 10 km à l’intérieur des lignes ennemies.

drones fpv
Les drones FPV et les munitions rodeuses font peser une menace cosntante dans la bande 10 à 20 km, précisement celle traitée par le calibre 105 mm.

Pour quelques centaines/ milliers de $, ces drones légers survolent le champ de bataille à la recherche de frappes d’opportunités, transportant une charge militaire pouvant atteindre 1 à 2 kg, et représentent, aujourd’hui, une menace terrible pour les forces déployées dans cette espace.

Des qualités propres pouvant apporter une plus-value significative au combat

On peut comprendre, dès lors, que l’intérêt pour les pièces de 105 mm, aille faiblissant ces dernières années, la fenêtre d’efficacité exclusive de ce calibre tendant à se réduire sensiblement. Pourtant, celui-ci dispose toujours de certaines plus-values susceptibles d’apporter d’importants bénéfices au combat.

Une pièce d’artillerie très mobile et aérotransportable, plus performante que le mortier de 120 mm

En premier lieu, l’obusier de 105 mm est beaucoup plus léger, et moins encombrant, qu’un canon de 155 mm. Ainsi, le LG-1 Mk2 de Thales n’a une masse au combat que de 1,6 tonne, très loin des 11 tonnes du TRF1, et même que les 4,2 tonnes du M-777, qui ne portent, pourtant, qu’à 21 km avec un obus standard, comme le M107.

De fait, le 105 mm est beaucoup plus mobile que le 155 mm. Non seulement ne nécessite-t-il qu’un véhicule 4×4 pour être tracté, contre 6×6 pour le 155 mm tracté ou porté, mais il peut être aérotransporté par un hélicoptère moyen, comme le Caracal ou le Black Hawk, y compris à haute altitude.

UH-60 Blackhawk obusier de 105 mm
Les obusiers de 105 mm peuvent être aérotransportés par des hélicoptères moyens comme l’UH-60 Blackhawk.

Le poids des munitions (19 vs 45 kg), deux fois plus légères, le nombre de servants (4 vs 8 à 12), deux à trois fois plus réduit, et la cadence de tir, deux fois plus importante (12 vs 7), favorisent également cette mobilité.

On comprend, dans ces conditions, pourquoi les troupes légères, ou les armées opérant en terrain difficile, montagneux, désertique ou humide, continuent de mettre en œuvre ce calibre, même si des systèmes très mobiles de 155 mm, comme le Caesar, apportent des capacités intéressantes dans ce domaine.

À l’autre bout du spectre, le 105 mm s’avère sensiblement plus performant que le mortier de 120 mm, avec une portée de 17 km contre 8 km avec des obus traditionnels, et de 22 km contre 13 km, avec des obus propulsés. Qui plus est, techniquement, le 105 mm peut faire des tirs tendus, plus performants et précis à courte portée, alors que les mortiers en sont incapables.

Des munitions moins chères, plus rapides à produire et plus faciles à transporter

La guerre en Ukraine a, par ailleurs, montré le rôle déterminant que représente la chaine industrielle des munitions d’artillerie, dans la conduite d’un engagement de haute intensité. Or, les obus de 155 mm sont longs à produire, consomment d’importantes quantités de matière première, y compris de poudre, et coutent cher, de 3000 à 6000 $ l’unité, pour des obus classiques.

Rheinmetall usine de munitions d'artillerie
Le prix des obus de 155 mm est passé de 2000 à 6000 $ avec la pression liée à la guerre en Ukraine.

Bien évidemment, dans le cas du 105 mm, l’ensemble de ces facteurs sont réduits, y compris la consommation de matière première, et le prix. En outre, ce calibre étant proche, conceptuellement, du 127 mm naval, et du 155 mm, permet de transposer les technologies avancées en matière d’obus, développées ces dernières décennies, comme les obus à guidage laser ou GPS, et/ou les obus planants et/ou à propulsion additionnée, permettant d’en étendre la précision et la létalité, à moindre coût.

Ainsi, l’Inde, le Canada, ou encore la Turquie et la Corée du Sud, ont lancé des travaux pour developper ce type de munitions de précision de 105 mm, précisément pour étendre les performances de ces pièces d’artillerie aux caractéristiques bien plus attrayantes qu’il n’y parait.

Un marché adressable de presque 9000 pièces d’artillerie arrivant à obsolescence

Il faut dire que le marché des tubes de 105 / 122 mm, adressable par les entreprises européennes, s’avère particulièrement attrayant. Ainsi, en Europe, pas moins de 1172 pièces de ces calibres sont encore en service, dont 470 en Finlande et 463 en Grèce, et de quatre autres forces armées appartenant à l’OTAN, auxquels il est possible d’ajouter les 118 pièces arméniennes et géorgiennes.

C3 obusier de 105 mm canada
L’US Army emploient toujours plus de 800 pièces de 105 mm.

En Afrique et au Moyen-Orient, ce sont 1474 pièces qui sont encore en ligne dans 7 forces armées, dont 950 pour la seule armée de terre Égyptienne. En Amérique du Nord, le Canada (126 pièces) et les États-Unis (821 pièces), devront également remplacer, à relativement court terme, leurs obusiers de 105 mm. alors qu’en Amérique du Sud, ce sont 6 forces armées qui mettent en ouvre 999 tubes de ce calibre, dont le Chili (195), le Pérou (220) et le Brésil (365).

Le plus important marché, pour ce calibre, est incontestable sur le continent Asiatique, avec 4107 tubes de 105 et 122 mm, dont 3 400 pour la seule Indian Army, 234 pour l’Indonésie, 124 pour les Philippines et 349 en Thaïlande.

Indian Army obusiers 105 mm
L’utilisation traditionelle du 105 mm en batterie est certainement appelé à disparaitre relativement rapidement, tant elle est sensible au tior de contre batterie.

Au total, se sont donc 8817 pièces de 105 et 122 mm tractées, qui sont aujourd’hui encore en service, dans pas moins de 28 forces armées dans le monde, qui devront être remplacées dans les années à venir, dans le périmètre adressable par les industriels européens.

Même s’il est très improbable qu’un remplacement 1 pour 1 soit considéré par ces forces, il n’en demeure pas moins vrai qu’à périmètre identique, le marché du 105 mm, aujourd’hui, est plus de 4 fois plus étendu que celui du 155 mm, qui ne représente, ici, que 2785 pièces tractées, devant, elles aussi, être remplacées à relativement court terme.

Un Caesar 4×4/105 peut-il s’imposer sur ce marché mondial ?

Comme nous l’avons déjà évoqué dans de précédents articles, le canon CAESAR 6×6, du français KNDS France, constitue la réponse privilégiée, aujourd’hui, pour remplacer les pièces de 152/155 mm tractées. Très mobile, précis et tirant loin, le système s’avère, en effet, beaucoup plus efficace et résilient que les pièces tractées, y compris les plus modernes, comme le M-777.

Surtout, contrairement au RCH-155 ou à l’Archer, le Caesar est économique, à tel point que son prix unitaire de 4 m$, le rapproche de celui d’une pièce de 155 mm tractée traditionnelle, tout en consommant sensiblement moins de ressources, notamment humaine, et en offrant des performances accrues, mises en évidence en Ukraine.

caesar ukraine
Le Caesar 6×6 a montré toute l’efficacité de son concept en Ukraine.

De fait, les mêmes arguments qui font du Caesar 6×6, le successeur de prédilection du 155 mm, peuvent être employés pour concevoir un Caesar 4×4 monté d’un tube de 105 mm, pour remplacer les obusiers de 105 mm et les canons de 122 mm tractés, aujourd’hui en service.

KNDS France et Arquus ont toutes les briques technologiques pour concevoir rapidement un Caesar 4X4/105

Le développement d’un tel système, par KNDS France, Thales et Arquus, pourrait être tout à la fois rapide, peu risqué et peu onéreux. En effet, la BITD française dispose de l’ensemble des briques technologiques nécessaires pour cela.

Ainsi, les industriels pourraient empreinte les technologies développées autour du Caesar, comme le système de navigation GPS/Inertiel, le calculateur balistique, les systèmes de communication, ou encore, le système de double châssis pour absorber l’inertie du tir, comme bases technologiques pour developper le système.

LG-1 Mk2 Thales
Les Armées canadiennes ne disposent pas de systèmes d’artillerie autotractés, uniquement des pièces de 105 et 155 mm tractées.

La cinématique du système de chargement semi-automatique, le système de pointage pneumatique, et même les systèmes de protection balistiques et EM, pourraient, eux aussi, être implémentés.

Le canon, lui, pourrait s’appuyer sur le LG-1 MKII de Thales, particulièrement léger et efficace, auquel il pourrait être ajouté un système de chargement automatique ou semi-automatique, pour soutenir la cadence affichée de 12 tirs par minutes, avec un équipage réduit de 2 ou 3 membres.

Scarabee Arquus
Le chassis du Scarabee d’Arquus pourrait constituer une excellente plateforme pour créer un Caesar 4×4/105

Le tout pourrait, enfin, être monté sur un châssis 4X4 à haute mobilité, comme celui développé par Arquss pour le Scarabée, ce qui offrirait au système une mobilité hors norme, y compris en terrain très difficile, tout en conservant une masse suffisamment faible (idéalement sous les cinq tonnes), pour pouvoir, au besoin, être aérotransporté par hélicoptère lourd.

La pièce d’artillerie ultime pour la tactique du Shoot & Scout au plus près des engagements

Ce faisant, le Caesar 4X4/105 résultant, serait en mesure d’apporter un regain de puissance de feu aux unités engagées, plus en profondeur que le mortier de 120 mm, et plus proche de la ligne d’engagement que les Caesar 6×6.

Plus spécialement, par sa grande mobilité, et sa légèreté, il serait en mesure d’amener le principe du Shoot & Scout, largement employé en Ukraine, à son niveau ultime, y compris en déléguant le soutien d’artillerie de 105 mm directement au niveau du GTIA ou du régiment, permettant de concentrer les pièces plus lourdes, de 155 mm ou les LRM, au niveau de la brigade.

GE Hawkeye 105 mm 4X4
L’américain GE a developpé le hawkeye, un obiusier a faible recul de 105 mm monté sur un Humvee 4×4. Ce système est employé avec succès en Ukraine. Il est cependant très loin de ce que pourrait faire un Caesar 4×4/105.

Ainsi, un nombre limité de Caesar 4×4/105, seraient en mesure d’apporter un appui à l’ensemble des unités au contact, mais aussi en réagissant avec un délai de réponse très réduit, aux tirs d’opportunités, relevés par les capacités de reconnaissance (drones, VBAE, Jaguar), ou de surveillance du champ de bataille (ECM, radar, contrebatterie..).

Enfin, les dimensions réduites du véhicule, comme sa mobilité, permettront au système d’évoluer, y compris dans un environnement sous forte menace de drones, en profitant des couverts offerts par le terrain, et de sa grande manœuvrabilité tout terrain, exacerbée par une masse réduite.

Un équipement économique pour gagner de la puissance de feu à moindre cout

Le dernier atout du Caesar 4×4/105, serait incontestablement son cout. Celui-ci bénéficierait, en effet, des couts moindres de son véhicule porteur et de son véhicule, pour proposer un prix unitaire qui pourrait évoluer de 2 à 3 m$. Dans le même temps, les munitions, elles aussi, seraient sensiblement moins onéreuses que les obus de 155 mm, étant à la fois plus facile et rapide à produire, et consommant moins de matière première.

Par ailleurs, en multipliant les calibres de soutien, 120 mm de mortier, 105 mm du Caesar 4X4, et 155 mm du Caesar 6×6, les risques de devoir faire face à une pénurie globale de systèmes d’artillerie seraient contrôlés, en lien avec une consommation excessive et des stocks épuisés.

Ukraine 155 mm
Le retour du 105 mm dans le mix d’artillerie des armées occidentales, pourraient permettre de réduire la pression sur les obus de 155 mm.

En effet, aujourd’hui, au-delà de la ligne des 8-10 km, le 155 mm s’impose, même lorsque l’information de ciblage est incertaine. Dès lors, cela entraine une consommation très élevée de ce type d’obus, y compris contre des cibles légères, d’infanterie, d’artillerie ou de véhicules légers, contre lesquels le 105 mm serait largement suffisant, et beaucoup moins onéreux.

Paradoxalement, en faisant baisser la pression sur le besoin d’obus de 155 mm, il serait également possible d’en faire baisser les prix. Rappelons, en effet, que le prix de l’obus 155 ERFB est passé de 2 000 à 6 000 € depuis le début de la guerre en Ukraine, précisément du fait de l’inéquation entre la production et la demande, mais aussi en raison des tensions engendrées sur la Supply Chain.

L’arrivée massive d’une solution de calibre intermédiaire, consommant plus de deux fois moins de matière première que l’obus de 155 mm, et suffisante pour traiter de nombreux besoins dans la bande 10-20 km, pourrait sensiblement faire baisser la pression sur la consommation de 155 mm, et donc, en faire baisser les couts, et l’usure des tubes.

Conclusion

On le voit, le remplacement des obusiers de 105 mm, peut représenter, dans les années à venir, un immense marché pour les industriels européens. Plus performant que le mortier de 120 mm, plus économique et mobile que le 155 mm, ces systèmes d’artillerie pourraient, effet, apporter le chainon manquant dans un marché mondial de l’artillerie, obnubilé par le 155 mm aujourd’hui.

Canon caesar Mkii
Le KNDS Caesar MkII a été l’une des stars du salon Eurosatory. Un Caesar 4×4/105 sera-t-il la super-star d’Eurosatory 2026 ?

On peut se demander, d’ailleurs, si cette appétence incontrôlée pour le 155 mm est la conséquence de ses seules performances, en particulier en Ukraine, ou si le fait que les armées européennes, qui soutiennent le plus Kyiv dans ce domaine, n’avait que des pièces de 155 mm en matière de systèmes d’artillerie modernes à envoyer en Ukraine, n’a pas créé un phénomène de loupe, à ce sujet.

Quoi qu’il en soit, il apparait que les mêmes paradigmes ayant fait le succès d’un système mobile comme le Caesar français, sur le champ de bataille comme commercialement, peuvent être transposés à une version 4×4 équipée d’un obusier de 105 mm, pour concevoir un système d’artillerie d’une mobilité inégalée, susceptible de très efficacement remplacer les tubes de 105 et 122 mm tractés, et de compléter l’offre promise par les mortiers de 120 mm automatiques portés, et les canons de 155 mm longs.

Reste à voir si KNDS France, Arquus et Thales, déjà bien occupés avec les livraisons des Caesar 6×6 et 8×8, ainsi que par les programmes SCORPION et assimilés, auront suffisamment faim, pour s’intéresser à un tel système, et pour y consacrer les moyens et crédits nécessaires, pour lui donner naissance. Nul doute, si tel était le cas, que le Caesar 4X4/105, constituerait la star su salon Eurosatory 2026 !

Les prix des armements occidentaux ont augmenté 5 fois plus vite que l’inflation depuis 1970

100 m$ pour un avion de combat, 25 m$ pour un char, 1 Md$ pour une frégate… Les armements occidentaux ont atteint, ces dernières années, des prix pharaoniques, obligeant les armées à réduire leurs formats et leurs flottes, pour en être dotées.

Mais qu’en est-il, vraiment, de ce constat empirique ? Les prix des armements, aujourd’hui, sont-ils réellement plus élevés qu’ils ne l’étaient, il y a quelques décennies de cela, une fois le paramètre de l’inflation intégré ? Et cette hausse du prix des armements s’applique-t-elle uniformément aux différents équipements, et aux différents pays ?

Pour répondre à ces questions, ainsi que pour en identifier les causes, et les conséquences sur les capacités opérationnelles des armées, une analyse méthodique s’impose. Et, qui sait, peut-être fera-t-elle émerger des constats inattendus ?

La loi d’Augustine et les augmentations inexorables des couts des équipements de défense

En 1978, Norman R. Augustine, ancien sous-secrétaire d’État pour l’US Army de 1975 à 1977, et qui sera président de Lockheed Martin à la fin des années 1990, fit une prédiction devenue célèbre sous le nom de Loi d’Augustine.

F-22 Raptor USAF
Avec un prix unitaire de 150 m$, hors R&D, le F-22 Raptor aura couté 60 fois plus cher, en 2010, que le F-4 Phantom II en 1970

« Si les méthodes du Pentagone et l’évolution des coûts ne changent pas, le budget du Pentagone autour de 2050 servira à acheter un seul avion tactique. Celui-ci sera confié trois jours par semaine à l’US Air Force, trois jours à l’US Navy et un jour à l’US Marines Corps. » 

Fort heureusement, cette prédiction ne se vérifiera pas. Enfin, pas tout à fait. En effet, dans le même temps, le budget du Pentagone, quant à lui, a été multiplié par 11, passant de 83 Md$ en 1970, en pleine guerre du Vietnam, à 877 Md$ en 2022, soit davantage que les 810 % d’inflations qu’ont connues les États-Unis de 1970 à cette date.

Pourtant, selon le Secrétaire à l’Air Force actuel, Frank Kendall, le nouveau chasseur de l’US Air Force, issu du programme NGAD, coutera plusieurs centaines de millions de dollars l’exemplaire, soit le prix d’une centaine de F4 Phantom II, en 1970, le chasseur lourd de référence de l’US Air Force jusqu’au milieu des années 70, et l’arrivée des premiers F-15.

Mais cette course aux performances technologiques, qui a entrainé ces hausses de prix incontrôlées, semble avoir atteint, aujourd’hui, son seuil de soutenabilité. Ainsi, l’US Air Force a mis le programme NGAD en état de stase, le temps, selon le discours officiel, d’évaluer la pertinence des paradigmes employés jusque-là pour la conception de ces avions de combat de 6ᵉ génération, alors que la concurrence chinoise semble dérouler un programme industriel militaire bien mieux maitrisé, et très efficace.

Il serait donc intéressant, dans ce dossier, d’étudier précisément l’évolution des prix des différents équipements de défense, en se basant sur les prix des familles d’équipements phares des trois grands exportateurs d’armement mondiaux, pour en comprendre les causes, et, peut-être, en atténuer les conséquences néfastes.

De 1970 à 2020, le prix des armements a été multiplié par 5 en Occident

Pour cela, il convient de lister les prix de certains des équipements américains, français et russes, phares de cette période, et d’en déterminer le prix compensé de l’inflation en 2020, pour en déterminer la hausse réelle, hors des évolutions macroéconomiques de leurs pays d’origine.

Capture decran 2024 08 13 a 14.36.54 Planification et plans militaires | Analyses Défense | Budgets des armées et effort de Défense
Les prix des armements occidentaux ont augmenté 5 fois plus vite que l'inflation depuis 1970 32

2,4 m$ le F4 Phantom 2 en 1970, 150 m$ le F-22 Raptor en 2010, le prix des avions de combat US a été multiplié par 60 en 50 ans

En 1970, l’US Army achetait ses F-4E au prix de 2,4 m$, l’appareil représentant, alors, le plus gros de la flotte de chasse américaine, dans l’attente de l’arrivée du très prometteur F-15. Compensé de l’inflation, de 1970 à 2020, ce prix atteint 16 m$.

Performant, économique et robuste, le Phantom de McDonnell Douglas, a été construit à près de 5200 exemplaires de 1958 à 1981, et exporté dans plus de 10 forces aériennes dans le monde, certaines d’entre elles l’exploitant encore aujourd’hui, comme en Turquie, en Grèce ou en Iran.

F4 US Air Force T95 bear
L’US Air Force a aligné près de 2600 F-4 Phantom II, jusqu’en 1991. Pas mal pour un avion … de la Navy !

En 2010, le F-22 Raptor, le chasseur le plus évolué de l’arsenal de l’US Air aujourd’hui encore, était facturé 150 m$ l’exemplaire, ceci ne tenant pas compte des couts de conception, soit 178 m$ 2020. L’appareil, initialement conçu pour remplacer le F-15 Eagle dans les missions de supériorité aérienne, était à ce point évolué, technologiquement parlant, que Washington refusa de l’exporter, faisant porter l’intégralité des couts de développement sur la seule US Air Force.

Au final, le programme Raptor s’avéra si onéreux, que seuls 195 appareils, dont 8 prototypes, furent construits par Lockheed Martin de 1996 à 2011, et livrés à l’US air Force, contre 2600 F4 Phantom II, et plus de 1000 F-15 Eagle (hors version Silent Eagle et Eagle II).

Même compensés de l’inflation, le prix moyen des armements américains a augmenté de plus de 500 % depuis 1970

Le cas de la flotte de chasse de supériorité aérienne de l’US Air Force, s’il ne respecte pas, à proprement parler, la Loi d’Augustine, en respecte cependant la logique, à savoir que le prix des appareils a à ce point augmenté, x 10 en $ constants depuis 1970, que les flottes ont dû être diminuées d’autant, passant de 2600 à moins de 200.

Pour autant, cette réalité ne concerne pas uniquement les avions de combat américains, bien au contraire. Ainsi, le tableau ci-dessus montre qu’en $ constants, le char de combat M1A2 SEPv3, la version actuelle la plus évoluée de l’Abrams en service au sein de l’US Army, s’avère plus de 5 fois plus cher, une fois compensé de l’inflation, que le M60 des années 70.

M1A2 US Army
Le M1A2 n’est pas que beaucoup plus lourd que le M60, il est aussi beaucoup plus cher, et flirte avec les 20 m$ l’exemplaire aujourd’hui, autant que le prix d’un F-15 en 1980, compensé de l’infaflation.

Il en va de même pour les navires militaires américains. Ainsi, les frégates de la classe Knox, qui formaient le fer de lance de la lutte anti-sous-marine de l’US Navy dans les années 70, ne coutaient que 31 m$ l’unité, soit 207 m$ 2020, là encore, presque 5 fois moins cher que le milliard de dollars que coutent, aujourd’hui, les nouvelles frégates de lutte anti-sous-marine américaines de la classe Constellation.

Même les super porte-avions de l’US Navy, ont connu une hausse similaire des couts. Ainsi, les Kitty Hawk de 85 000 tonnes des années 60, coutaient moins de 300 m$ l’unité, équivalent à 2 Md$ d’aujourd’hui, là où les super porte-avions de la classe Ford de 100 000 tonnes, coutent maintenant 12 à 13 Md$ par navire.

Le Rafale huit fois plus cher que le Mirage III, compensé de l’inflation, autant pour le char Leclerc vis-à-vis de l’AMX-30

Les États-Unis ne sont pas les seuls à avoir subi cette hausse considérable des prix des équipements de défense, même si, en étant le leader incontesté du marché de l’armement occidental, ils en ont donné le diapason. Longtemps classée troisième exportateur mondial en matière d’armement, avant de ravir à la Russie la seconde place du podium depuis 2017, la France a, elle aussi, connu des hausses de prix comparables, et même supérieures.

Ainsi, le Mirage IIIc de l’Armée de l’Air coutait, en 1970, moins de 9 millions de Francs, soit 1,2 m€. Les prix ont raisonnablement augmenté, dans les années 80 et 90, avec le Mirage F1 à 20 mFF (3,2 m€), et le Mirage 2000C, au début des années 90, restait encore sous la barre des 50 mFF, soit 9 m€. En 2020, le Rafale est, quant à lui, acheté au prix moyen de 85 m€, dix fois plus que ne coutait le mirage 2000 trente ans auparavant, alors que le différentiel d’inflation n’explique qu’une hausse de 85%.

Armée de l'air et de l'Espace Rafale Mirage 2000D
Le Rafale est presque 8 fois plus cher que le Mirage 2000, compensé de l’inflation. Toutefois, l’appareil n’appartient pas à la meme catégorie, ceci justifiant la moitié de ce surcout.

La situation est identique entre le char AMX-30, qui coutait moins de 5 millions de Francs en 1980, soit 2 m€ compensés de l’inflation aujourd’hui, là où le char Leclerc atteignait les 16 m€ en 2010, 19 m€ compensés aujourd’hui.

Notons toutefois que concernant le Leclerc, celui-ci est un char lourd, avec une masse au combat de 55 tonnes, là où l’AMX-30, d’une masse au combat de 36 tonnes, était un char moyen. De même, le Rafale est un chasseur moyen bimoteur d’une masse au combat de 25 tonnes max, beaucoup plus lourd et puissant que ne l’était le Mirage III, un intercepteur monomoteur de 11 tonnes au combat.

Sachant qu’en 1980, le F-16 coutait la moitié du prix d’un F-15, ce changement de catégorie des chasseurs et chars français, explique probablement la moitié de la hausse des prix entre le Mirage 2000 et le Rafale, ou entre l’AMX-30 et le Leclerc, ramenant les hausses des équipements français dans la moyenne de 400 % observés outre-atlantique.

Le prix des chars russes est resté stable lorsque compensés de l’inflation

Il est, toutefois, un pays qui a choisi une trajectoire très différente de celle des États-Unis, de la France, et plus globalement, du bloc occidental. La Russie a, en effet, maintenu ses équipements majeurs de défense, à un prix relativement stable, exprimés en $ constants. Les variations du rouble ces 50 dernières années ont été telles que la comparaison serait difficile, voire contre-productive.

T72B3M
Les chars russes ont conservé un prix compensé de l’inflation (en USD) relativement stable autour de 3 m$ l’exemplaire.

Ainsi, tant le T-65 en 1970, que le T-72 en 1980, le T-80 en 1990, le T-90 en 2000, et même le T-90M en 2020, tous ont eu un prix, compensé de l’inflation 2020, relativement stable, évoluant entre 2 et 3,5 m$ l’exemplaire.

Bien que cela n’apparaisse pas dans le tableau, il en fut de même des avions de combat, le Su-22 (1970), puis le Su-27 (1980), le Su-30 (2000) et le Su-35 ayant maintenu, quant à eux, un prix unitaire compensé de 20 à 30 m$ 2020.

Le fait est, dans les années 70 et 80, le prix des équipements soviétiques, était proche de ceux des équipements occidentaux similaires, comme le T-64 face au M-60 ou l’AMX-30, le Su-27 face au F-15, ou le Mig-29 face au F-16 ou au Mirage 2000, même si ceci était en partie dû à un rouble artificiellement surévalué par Moscou.

Toutefois, là où la fin de la guerre froide a entrainé l’explosion des couts des équipements occidentaux, la Russie, toujours sous de fortes pressions économiques, resta dans une démarche de maitrise des couts de ses équipements, évitant ainsi la bosse technologiste qui entraina les hausses incontrôlées à partir du début des années 90.

Les évolutions de prix des équipements de défense qui suivent davantage celles du PIB du pays d’origine, que de son inflation.

En effet, alors que le PIB des États-Unis et de la France, connurent une progression très rapide à partir de la fin de la guerre froide, le PIb Russe stagna, et même, s’effondra dans les années 90, et ne parvint à retrouver une croissance rapide, qu’à compter du milieu des années 2000, non sans faire face, à plusieurs reprises, à de sévères corrections.

Capture decran 2024 08 13 a 16.01.10 Planification et plans militaires | Analyses Défense | Budgets des armées et effort de Défense
Les prix des armements occidentaux ont augmenté 5 fois plus vite que l'inflation depuis 1970 33

Le tableau ci-dessous reprend les éléments du premier tableau. Toutefois, plutôt que de compenser les prix vis-à-vis de l’inflation constatée jusqu’en 2020, celui-ci compare l’évolution du prix, vis-à-vis de l’évolution du PIB de chacun des pays.

En effet, si l’inflation a entrainé une hausse des prix de 600 et 700 % aux États-Unis et en France, de 1970 à 2020, leur PIB a connu, respectivement, une hausse de 1800 et 1700 %, bien supérieure. À l’inverse, le PIB de la Russie n’a cru que de 189 % depuis 1990.

Dès lors, en ramenant le prix de vente des équipements, à la valeur nominale du PIB en $ courants, on constate que les hausses de prix des équipements sont beaucoup plus faibles, relativement parlant : 82 % entre le M60 et le M1A2 SEPv3, 64 % entre la Knox et la Constellation, 121 % entre le Kitty Hawk et le Ford.

porte-avions nucléaire classe gerald Ford
Le porte-avions nucléaire gerald Ford coute le prix de 6 porte-avions de 85000 tonnes de la classe Kitty Hawk, compensés de l’inflation. La propulsion nucléaire, les catapultes electromagnétiques et les 15000 tonnes d’ecart entre les deux navires, ne peuvent en aucun cas compenser un tel écart capacitaire.

Les avions de chasse français et américains, comme les chars français, affichent toujours des hausses significatives de 300 à 500 %, plus en adéquation avec le potentiel opérationnel relatif des équipements, rapportés à la réalité opérationnelle, même si elles demeurent très élevées.

Quant à la Russie, elle affiche, concernant ses chars de combat, des prix proratisés au PIB relativement stables, et même en légère baisse, ceci expliquant, notamment, comment la Russie parvient à se doter d’une flotte de blindés, et d’équipements militaires dans son ensemble, aussi étendue, numériquement parlant, en dépit de la faiblesse de son PIB.

Hausse du PIB => Hausse du budget militaire => Hausse des couts des équipements militaires ?

Se pose donc la question du lien qui peut exister entre la hausse constatée des prix des équipements de défense, et la hausse du Produit Intérieur Brut, des pays qui produisent ces équipements ?

En effet, avec la notion d’effort de défense, rapportant l’investissement dans les armées à la production de richesses dans le pays, donc le PIB nominal, les armées, et les industriels, pouvaient anticiper des hausses de crédits à moyenne échéance, et établir des cahiers des charges pour atteindre, de manière imagée, 20 % de capacités supplémentaires, quitte à dépenser, pour cela, 80 % de crédits en plus.

chasseur de 6ᵉ génération et drones-ngad-vue-artiste
Chasseur de 6ᵉ génération et drones du programme NGAD

Bien évidemment, il ne s’agit pas, ici, de généraliser ce constat à l’ensemble des programmes, ni à l’ensemble des pays. Toutefois, l’exemple russe, mais aussi de la Chine, qui, au-delà des coûts de main d’œuvre plus bas, positionnent le curseur technologique moyen légèrement en retrait des matériels occidentaux, pour une économie finale sur les prix, très significative, tend à renforcer les soupçons concernant l’existence d’un biais technologiste occidental, à l’origine de ces hausses de prix, engendré principalement par les États-Unis, mais repris, depuis, en Europe et dans l’ensemble du bloc occidental.

Car si l’on peut croire qu’un F-22 est supérieur à un Su-35, qu’en est-il d’un F-22 face à 5 Su-35, ou un Rafale face à trois de ces appareils ? Ou d’un M1A2 SepV3 ou un Leclerc face à 5 ou 6 T-90M ? Sans même entrer dans le débat stérile de « Qui c’est l’plus fort », un char, pas davantage qu’un avion de combat, n’a pas le don d’ubiquité, et la diminution de la masse, même avec des matériels très performants, se paie nécessairement en capacités opérationnelles déployées, donc en potentiel dissuasif.

Conclusion

Il est, donc, probablement temps de s’interroger sur le bienfondé des ambitions affichées par certains de nos grands programmes, notamment les plus ambitieux, avec des calendriers s’étalant sur plusieurs décennies, et les budgets prévisionnels idoines, pour se doter d’une supériorité technologique qui se paiera, immanquablement, en masse, et donc en résilience.

Plus globalement, il est certainement nécessaire de prendre conscience que la période à venir, se rapprochera certainement beaucoup plus de la seconde moitié de la guerre froide, avec un tempo technologique soutenu, des besoins étendus et des économies plus contraintes, que des années 2000 et 2010, qui permirent aux armées et aux industriels, d’avoir le temps et les moyens d’imaginer des programmes hyper-technologiques, quitte à devoir sacrifier, pour cela, une masse dont l’efficacité pouvait sembler douteuse à ce moment-là.

À ce titre, il pourrait être pertinent de prendre comme cadre, pour les équipements en développement, la variation anticipée de PIB lors de l’entrée en service de l’équipement, pour déterminer le prix cible, et donc positionner le curseur technologique. Ainsi, comme en Russie, le rapport de la pression budgétaire exercée par les nouveaux équipements, sur la production de richesse nationale, donc sur le budget des armées, serait constant, et n’amènerait pas à de douloureux et inquiétant arbitrages entre la masse et la technologie.

C’est, d’ailleurs, plus ou moins les questions que semble se poser, aujourd’hui, l’US Air Force, au sujet de son programme NGAD, et la raison pour laquelle, celui-ci est suspendu pour une durée indéterminée, certainement le temps de passer l’élection présidentielle américaine, et de digérer les évolutions de contexte, et leurs conséquences sur la conduite des programmes de défense.

Avec CBAD, Northrop Grumman développe une défense aérienne multicouche reposant sur l’artillerie

Longtemps reléguée au statut d’antiquité, l’artillerie antiaérienne retrouve, ces dernières années, les faveurs des grandes armées mondiales. Aux États-Unis, après le programme MDACS de l’US Army, c’est au tour de Northrop Grumman, troisième plus importante entreprise de défense américaine, de communiquer sur un nouveau programme d’artillerie antiaérienne.

Baptisé Cannon-Based Air Defense, ou CBAD, celui-ci vise à concevoir rien de moins qu’un système antiaérien multicouche, exploitant exclusivement des canons antiaériens, et spécialement conçu pour répondre à la menace que représentent, aujourd’hui, les attaques de saturation alliant missiles de croisière, drones d’attaque et munitions stand-off.

Pour cela, l’industriel américain veut concevoir une technologie de munition d’artillerie disposant de certaines caractéristiques de guidage des missiles sol-air, et de différents calibres, pour neutraliser l’ensemble des menaces, y compris les plus nombreuses.

La saturation des défenses aériennes, la grande faiblesse des forces terrestres et navales aujourd’hui

La saturation des moyens de défense, en particulier concernant la défense sol-air, représente, depuis de nombreuses décennies, à la fois la plus grande crainte des défenseurs, et la plus grande opportunité des assaillants.

AEGIS USS Normady
Vampyr, Vampyr, Vampyr ! Si vous n’avez pas lu tempête Rouge, de Tom Clancy, n’hésitez pas à le faire aujourd’hui, ce roman de 1985 étant d’une étonnante, et inquiétante, actualité.

C’est notamment pour répondre à ce type de menaces, plus précisément des attaques menées par plusieurs dizaines de bombardiers à long rayon d’action soviétiques comme le Badger, le Blinder et le Backfire, et leurs missiles antinavires supersoniques, que l’US Navy développa le croiseur Ticonderoga, le système AEGIS et le couple F-14 + AIM-54 Phoenix.

Pendant près de 60 ans, le missile s’est imposé comme la seule option face aux avions de combat, et aux missiles antinavires. Et il fallait, dès lors, embarquer toujours davantage de missiles de plus en plus performants, guidés par des radars toujours plus puissants, à bord de navires toujours chers, pour y résister.

Ainsi, aujourd’hui, un destroyer Arleigh Burke Flight III, qui emporte 96 silos verticaux de missiles, coute plus de 2,5 Md€, missilerie comprise, soit le prix d’un porte-avions de la classe Forrestal de 80 000 tonnes, entré en service en 1956, au prix compensé de l’inflation de 221 m$ x 1067%= 2,36 Md$.

L’arrivée des missiles de croisière, d’abord, puis des drones d’attaque, plus récemment, a toutefois profondément bouleversé le statu quo qui prévalait jusque-là. En effet, là où les missiles antiaériens avaient en net avantage sur la cible en termes de couts, avec un prix allant de 0,2 à 3 m$, pour des avions de combat de 10 à 100 m$, et des hélicoptères de 5 à 30 m$, il revenait sous la parité face aux missiles de croisière, coutant autour de 2 m$, alors qu’il faut, souvent, plus d’un missile par cible.

Cet écart s’est encore creusé avec l’arrivée des drones d’attaque, comme le tristement célèbre Shahed-136, d’une portée de plus de 1500 km, et dont le prix ne dépasse pas les 40 000 $, le mettant à la portée de toutes les bourses, parfois en très grande quantité.

Les limites des missiles et des armes à énergie dirigée

Ainsi, comme évoqué dans un précédent article, un modèle de drone d’attaque comme le Shahed, d’une portée de 2000 km, transportant 50 kg de charge militaire, et produit à 30k$ pièce, permettrait à un pays quelconque de se doter d’une flotte de 30.000 exemplaires, suffisante pour lourdement endommager l’ensemble des infrastructures civiles et militaires d’un pays comme la France, pour un ticket d’entrée équivalent au prix d’un sous-marin, d’une frégate ou de dix avions de combat, soit moins de 1 Md$.

Drone houthis
Les drones d’attaque représentent une menace tant pour les bases terrestres et infrastructures civiels, que les navires, civils ou militaires, et peuvent aisément atteindre des formats d’attaque venant saturer les défenses aériennes existantes.

Impossible, dans ce type de scénario, de concevoir sa défense sur une base exclusive de missiles. Il en couterait, effectivement, 45 Md€ rien qu’en missile, sur la base d’un missile par cible, pour s’en prémunir, soit sept années des investissements français dans sa dissuasion nucléaire, ou le double du prix de l’ensemble de la flotte de chasse française.

Ces dernières années, une autre alternative a été étudiée activement concernant ce sujet, en particulier par les armées américaines. Le Pentagone fondait, en effet, de grands espoirs au sujet des armes à énergie dirigée, laser comme canon à micro-ondes, spécialement pour contenir la menace formée par les drones, les missiles de croisière, et le C-RAM (Counter Rocket Artillery Mortar).

Plusieurs programmes ont été lancés, dans ce domaine, que ce soit par l’US Army, avec le DE M-SHORAD Gardian, l’US Air Force avec SHIELD et THOR, et l’US Navy avec HELIOS. Nombre d’entre eux sont toujours en cours, mais force est de constater, depuis quelques mois, l’enthousiasme débordant qui avait cours autour des armes à énergie dirigée, s’est considérablement atténué outre-atlantique.

DE M-SHORAD US Army
le DE M-SHORAD Gardian de l’US Army a montré des performances mitigées lors de ses essais opérationnels. Ceci explique probablement le soudain regain d’interet pour l’artillerie antiaérienne.

En effet, les essais en situation opérationnelle de plusieurs d’entre eux, notamment le Gardian déployé en Europe, Afrique et au Moyen-Orient, ou du SHIELD dès lors qu’il fallut l’embarquer à bord d’un avion, ont montré des performances sensiblement détériorées en conditions réelles, ou des contraintes d’intégration largement accrues, vis-à-vis des projections en laboratoire, ou des premières expérimentations dans le désert de l’Utah.

Northrop Grumman développe CBAD, un système d’artillerie antiaérienne multicouche et multicalibre, pour contenir la menace de saturation

C’est dans ce contexte que l’US Army a lancé, il y a quelques mois, le programme Multi-Domain Artillery Cannon System (MDACS), qui vise à retrouver des capacités d’artillerie antiaérienne, en particulier en employant un système composé d’un canon de 155 mm et 52 calibres, monté sur un camion 6×6, armé de l’obus HPV développé par l’US Navy pour son programme de Railgun, afin de créer une bulle antiaérienne d’une vingtaine ou une trentaine de km.

Programme MDACS US Army
Le Programme MDACS de l’US Army veut employer un canon de 155 mm et l’obus hypersonique HPV pour completer la défense antiaérienne et antimissile des forces américaines.

Le programme MDACS, confié au Rapid Capabilities and Critical Technologies Office (RCCTO) de l’US Army, n’en est cependant qu’à ses débuts, et il existe encore de nombreuses opportunités pour permettre aux industriels de proposer leurs propres solutions dans ce domaine.

C’est très probablement ce que vise le Cannon-Bases Air Defense, ou CBAD, présenté par Northrop Grumman. Celui-ci prévoit, en effet, de concevoir un canon antiaérien de 155 mm sur camion 6×6, et un obus antiaérien disposant, notamment, d’un autodirecteur terminal, pour effectuer une défense de zone, exactement comme celle réclamée par le RCCTO et le programme MDACS, même si le programme de l’US Army n’est pas directement évoqué par la communication de l’industriel.

Vidéo de présentation du CBAD de Northrop Grumman.

Mais CBAD ne s’arrête pas là. En effet, Northrop Grumman présente, également, un second obus de 57 mm, embarqué dans une tourelle, elle-même montée sur un camion 6×6, et reposant sur la même technologie de guidage et d’engagement, pour une capacité d’engagement à moyenne portée estimée de 6 à 10 km.

Pour finir, un dernier véhicule, un Stryker 6×6 léger, armé d’un canon de 30 ou 35 mm, et d’obus de même technologie, apporte une solution à courte portée SHORAD, de l’ordre de 3 km.

Un obus guidé qui hybride la précision du missile et la flexibilité de l’artillerie antiaérienne, aux moindres couts

Tout l’intérêt, et la spécificité, de l’approche proposée par Northrop Grumman, repose précisément sur l’utilisation d’une technologie de guidage commune, pour des systèmes ayant des calibres, donc des portées d’engagement, différentes, permettant de déployer une défense aérienne multicouche de précision, construite sur une solution d’artillerie antiaérienne unifiée.

CBAD Northrop Grumman 155 mm 57 mm 30 mm
Le projet CGAD prevoit de decliner le système en plusieurs calibres pour créer une defense aérienne muticouche.

La technologie de détection et de guidage, que l’industrie veut employer, n’est pas encore explicitement communiquée. Ainsi, sur la vidéo d’introduction, deux options différentes semblent être représentées.

Ainsi, à 1min 02, il semble qu’un système de guidage sur faisceau ou de télécommande soit employé, représenté par un faisceau venant transmettre à l’obus les informations de correction de trajectoire nécessaire pour réaliser l’interception, par impact ou par fusée de proximité.

Toutefois, à 2min13, la trajectoire du missile semble montrer un cône de détection émanant du missile lui-même, ce qui laisse supposer que celui-ci disposerait d’un système de guidage propre, infrarouge ou électromagnétique. L’écorché simplifié de l’obus montre, quant à lui, que l’obus disposerait bien d’un senseur propre, alors que son système de guidage reposerait sur un gyroscope qui permettrait de faire varier l’incidence de l’obus, pour en altérer la trajectoire.

écorché CBAD Northrop Grumman
L’obus CBAD dispose d’un senseur de guidage propre, d’une charge militaire et d’une fusée de proximité, ainsi que de ce qui semble être un gyroscope pour en effectuer les corrections de trajectoire.

Il est probable que les deux solutions se chevauchent, la correction à mi-course étant contrôlée par le système basé à terre, pour permettre d’amener la cible dans le cône d’interception et à portée suffisante pour que l’autodirecteur de l’obus puisse prendre le relais.

Toute la question, désormais, sera de déterminer le prix de ces munitions qui, pour être efficaces, devront un prix de destruction (prix de l’obus x nombre d’obus nécessaires par cible) proche de celui des couts de fabrication de ces drones d’attaque, soit quelques dizaines de milliers de dollars.

Cependant, sachant qu’un obus Excalibur équipé d’un simple guidage GPS et d’un système de guidage et de propulsion additionnée, coute déjà plus de 100.000 $, on peut se montrer sceptique quant à la possibilité, pour Northrop Grumman, ou un autre industriel américain, de relever ce défi, ou ne serait-ce que de s’en rapprocher.

Un marché considérable à défricher pour ceux qui s’y positionneront les premiers

Pour autant, le marché adressable, si une solution de ce type venait à effectivement être proposée à un prix cohérent, serait tout simplement gigantesque. En effet, la menace que représentent aujourd’hui les missiles de croisière et les drones d’attaque, employés à vagues de saturation, y compris conjointement, touche toutes les armées, de tous les pays. Et les systèmes de defense aérienne, conçus aujourd’hui autour de missiles, ne constituent pas la réponse adaptée à ce besoin.

Skyranger 30 Rheinmetall
Les Skyranger 30 et 35 de Rheinmetall arrivent à point nommés pour répondre à un besoin croissant pour des systèmes d’artillerie antiaérienne à courte portée autotractés.

Ainsi, les unités terrestres à protéger, à partir de la brigade, les bases aériennes, et les unités navales de premier rang, toutes bénéficieraient largement d’un système multicouche de ce type, y compris pour préserver leurs missiles pour des menaces plus difficiles et directes, comme les missiles balistiques, les missiles de croisière supersoniques ou les avions et hélicoptères.

On comprend, dans ce contexte, qu’un industriel comme Northrop Grumman, guère coutumier des programmes n’ayant pas été directement commandés, et financés, par le Pentagone, s’investisse dans ce domaine, même si, aujourd’hui, rien ne garantit qu’il puisse s’agir d’autre chose qu’une vidéo d’illustration présentant un concept général, tant les informations autour de CBAD sont peu nombreuses.

Un besoin urgent pour l’heure ignoré par les Armées et l’industrie de défense française

Reste que l’analyse ayant donné naissance au programme MDACS de l’US Army, au CBAD de Northrop Grumman, ou encore au Skyranger de Rheinmetall, reste parfaitement valide, nonobstant la position du curseur technologique pour en déterminer le prix.

Or, celle-ci semble totalement ignorée par les armées françaises, qui privilégient, dans la LPM 2024-2030, la modernisation des systèmes antiaériens missiles, qu’il s’agisse de SAMP/T Mamba et Crotale de l’Armée de l’Air et de l’Espace par le SAMP/T NG et le VL MICA, l’arrivée des Aster Block 1NT et, peut-être, de l’Aster 15 EC pour la Marine nationale, et les systèmes antiaériens légers Mistral 3 montés sur VBMR pour l’Armée de terre.

VL MICA Armée de l'air et de l'Espace
Les nouveaux VL MICA de l’AAE ont été déployés pour assurer la défense aérienne de certains sites des jeux olympiques, comme à Marseille.

Les solutions d’artillerie antiaérienne, elles, sont peu nombreuses, en dehors de la tourelle Rapidfire pour certaines unités navales, et quelques VMBR équipés de systèmes légers de l’Armée de terre. Pourtant, les systèmes mobiles, comme le Gepard allemand, ont montré leur grande efficacité contre la menace drone en Ukraine, alors que le risque de saturation a été largement touché du doigt par les frégates françaises déployées en mer Rouge ces derniers mois.

Dès lors, le développement d’un système d’artillerie antiaérienne, ou d’une famille de systèmes, comme le fait Northrop Grumman avec GBAD, par l’industrie de défense française, répondrait à de très nombreux besoins, pour les forces armées nationales, et permettrait de se positionner sur ce marché réémergeant dans le monde.

Ces besoins, et ces opportunités non couvertes, viennent cependant s’ajouter à une longue liste de systèmes tout aussi urgents et prometteurs, laissés de côté, par les contraintes budgétaires de la LPM 2024-2030, allant du char de combat Leclerc Évolution au remplacement des frégates FLF, pour ne citer que certains sujets récemment évoqués sur ce site.

Cette liste de systèmes d’armes indispensables pour les armées, et prometteurs pour les industriels, semble sans fin, et met en évidence le besoin d’un nouveau modèle de financement flexible, liant les intérêts des armées et des industriels, en dehors de la LPM, pour se saisir de ces opportunités, sans en passer par les interminables arbitrages ministériels.

Obus hypersonique : l’US Army va-t-elle réussir là où l’US Navy a échoué en 2021 ?

Plus vite, plus précis et pour beaucoup moins cher qu’un missile de croisière : tel est le pari que l’US Army veut relever à l’aide d’un obus hypersonique, destiné à équiper ses tubes de 155 mm.

La guerre en Ukraine a montré le rôle déterminant de l’artillerie sol-sol à moyenne et longue portée, alors que le concept de supériorité aérienne semble, lui, de plus en plus inaccessible aux forces aériennes, y compris les plus évoluées.

C’est dans ce contexte que l’US Army a lancé plusieurs programmes pour rattraper son retard dans ce domaine traditionnellement confié à l’aviation de combat, en se dotant de missiles de croisière Tomahawk et SM-6 intégrés au système MRC en 2022, et du nouveau missile balistique précision Strike Missile PrSM en 2023, ainsi que du missile hypersonique Long Range Hypersonic Weapon à partir de 2025.

Toutefois, après l’échec du programme d’artillerie XM1299 ERCA, l’US Army se retrouve sans solution performante pour traiter des cibles d’importance moyenne dans la bande allant de 50 à 150 km. C’est là que doit intervenir le nouvel obus hypersonique en cours de développement.

Les programmes AGS, LRLAP et HPV de l’US Navy

Après presque 20 années d’engagements dissymétriques en Afghanistan et en Irak, l’US Army a vu ses moyens d’artillerie et de frappes à moyenne portée, lourdement érodés, alors que dans le même temps, la Russie, et surtout la Chine, ont développé de nouveaux systèmes très performants, comme le missile hypersonique sol-sol DF-17 chinois.

DF-17 missile APL
Le missile hypersonique tactique DF-17 chinois a été présenté publiquement pour la première fois en 2019.

Il y a donc urgence, pour l’US Army, pour rattraper son retard dans ce domaine, et peut-être reprendre l’avantage opérationnel et technologique face aux armées russes et chinoises à ce sujet. Plusieurs programmes ont été lancés pour cela, ces dernières années, dont le missile PrSM, successeur de l’ATACMS, le système MRC pour lancer des missiles de croisière, et le missile hypersonique LRHW.

Dans le cas de l’obus hypersonique d’artillerie, l’US Army peut s’appuyer sur plusieurs programmes précédents, dont l’Advanced Gun System, ou AGS, et son obus Long Range Land Attack Projectile, ou LRLAP, et l’obus Hyper-Velocity Projectile, ou HPV, développé dans le cadre du programme de Rail Gun, tous développés pour le compte de l’US Navy.

L’AGS est un système d’artillerie de 155 mm conçu de 2007 à 2016, pour armer les destroyers de la classe Zumwalt. Chacune des deux pièces d’artillerie devait permettre de tirer un obus LRLAP toutes les deux secondes à près de 150 km de distance, pour soutenir les troupes débarquées avec une grande précision.

L’obus HPV, lui, avait été développé dans le cadre du programme de canon électrique, ou rail gun, de l’US Navy. L’obus devait supporter une vitesse de sortie de bouche supérieure à Mach 7, et conserver une vitesse hypersonique lors d’une phase de planer l’amenant jusqu’à 150 km.

Railgun test US Navy
Le programme de Rail gun de l’US navy a été abandonné en 2021, après avoir englouti plus d’un demi milliards de dollars.

Toutefois, l’un comme l’autre de ces programmes furent des échecs. L’AGS a été abandonné en 2016, après que les couts des obus LRLAP avaient grimpé en flèche pour atteindre et dépasser les 800,000 $. Finalement, les deux systèmes AGS des 3 destroyers Zumwalt seront retirés, et remplacés par des silos verticaux pour embarquer des missiles hypersoniques LRHW, codéveloppés avec l’US Army.

Le programme de rail gun de l’US Navy, a connu un premier coup d’arrêt en 2017, avant être définitivement abandonné en 2021. Pour l’US Navy, les performances du Rail Gun démontrées par ce programme, notamment sa portée de 160 km, n’étaient pas suffisantes pour compenser ses fortes contraintes de mise en œuvre.

L’US Army exhume les acquis technologiques du LRLAP et du HPV pour developper son propre obus hypersonique

Si une portée de 150 km est jugée insuffisante pour l’US Navy, face à la menace que représentent désormais les batteries côtières armées de missiles antinavires, ainsi que les drones d’attaque aériens et de surface, elle répond, en revanche, parfaitement aux besoins de l’US Army, en particulier après l’abandon du super canon XM-1299 ERCA, qui devait précisément couvrir cette tranche de distance.

Il s’agit, pour l’Armée américaine, de traiter des cibles de moindre importance, ne justifiant pas de l’utilisation d’un ou plusieurs missiles de croisière ou missiles balistiques, comme des dépôts tactiques de munitions ou des batteries de lance-roquettes. C’est aussi une distance jugée adaptée pour intervenir dans le Pacifique, en particulier dans le cadre de la doctrine Joint All-Domain.

XM1299 ERCA US Army
Le XM 1299 et son tube de 58 calibre, devait permettre d’atteindre des cibles à plus de 80 km.

Après l’échec du XM-1299, alors que le tube du 58 calibres de 155 mm se détériorait bien trop rapidement en raison des contraintes thermiques et physiques lors des tirs, l’US Army a fait le pari d’une technologie plus mature, en l’occurrence, le tube de 52 calibres déjà employé par plusieurs systèmes européens et occidentaux, comme le Caesar français, les Pzh 2000 et RCH-155 allemands, ou le K9 sud-coréen.

Toutefois, ces tubes plafonnement à des portées de 70 km avec des obus planants à propulsion additionnée, et à 42 km avec des obus classiques. C’est précisément pour passer de 70 à 150 km, que l’US Army s’est tournée vers les acquis technologiques enregistrés par l’US Navy avec le LRLAP, et surtout l’obus HPV, l’objectif étant de developper rapidement une solution opérationnelle, pour succéder au XM-1299.

Les développements ont été menés tambours battants, et l’US Army a annoncé par la voix du général Robert Rasch, directeur du Bureau des capacités rapides et des technologies critiques, que les premiers essais du nouvel obus hypersonique se dérouleront dès 2025.

Les tests dureront, selon lui, trois ans, notamment pour comprendre et améliorer la physique de ce tir hyperveloce, ses performances et ses contraintes, ainsi que les performances et contraintes du système de chargement automatique attaché (provenant de l’AGS ?).

Le général Rasch espère un début des essais opérationnels en 2028, ce qui peut laisser escompter une entrée en service, au sein des forces armées, pour le début de la prochaine décennie.

Les avantages de l’obus d’artillerie hypersonique

L’utilisation d’un obus hypersonique d’artillerie, dérivé du HPV, a le potentiel d’apporter plusieurs atouts de taille à l’artillerie US. Ainsi, en supposant que l’obus puisse être tiré par un tube de 155 mm et 52 calibres standard, comme ceux qui devraient équiper la prochaine version du M109, il permettrait de doter chacun de ces systèmes d’un potentiel de tir à moyenne portée, dans la bande 60-140 km, précisément celle visée par l’US Army, et ainsi de disposer d’une capacité partagée offrant flexibilité, réactivité et résilience, notamment face aux batteries de missiles.

M109 52 calibres
Après l’echec du canon ERCA, l’US Army se tourne vers un M109 équipé d’un tube de 52 calibres, comme ce modèle équipé d’un canon Rhainemtall présenté par Bae.

En outre, l’obus, filant à une vitesse planée hypersonique de 1500 m/s, permettra de taper une cible distante de 100 km en seulement 65 secondes, contre plus de six minutes pour un missile de croisière. Il ira également 3 à 4 fois plus vite qu’un obus traditionnel, en faisant une arme particulièrement efficace pour les tirs d’opportunité, comme la contrebatterie.

Selon le général Rasch, le nouvel obus de l’US Army, aura un autre atout, celui du prix. L’officier américain estime, en effet, que le nouvel obus sera « un ordre de grandeur moins cher que son missile équivalent« , sans toutefois que l’on sache si « un ordre de grandeur » signifie 10 fois, ou deux fois mois onéreux…

L’US Army va devoir relever les mêmes défis qui eurent la peau de l’AGS, de l’obus HPV et du canon XM-1299

On le voit, le nouveau programme de l’US Army se veut prometteur, tant en termes de performances que de prix et de capacités. Pour autant, il convient de se rappeler que ce même enthousiasme, et ces mêmes promesses, accompagnaient les programmes précédents, comme AGS, HPV et XM-1299.

D’ailleurs, il est très probable que l’US Army devra relever les mêmes défis que ceux qui sonnèrent le glas de ces programmes, il y a quelques années. Ainsi, le prix unitaire de l’obus LRLAP, proche d’un million de dollars, avait fini de convaincre l’US Navy de l’inadaptation de cette approche. Il ne devait, initialement, pas dépasser les 100.000 $.

AGS USS Zumwalt
Les DDG 1000 du programme Zumwalt étaient équipés par deux systèmes AGS. Ceux-ci seront demontés pour être remplacés par des silos pour missiles hypersoniques

Le risque que le prix de l’obus final vienne flirter avec les prix des missiles de croisière et balistiques actuels, de l’ordre de 1,5 à 2 m$, est bien réel, et ne pourra être levé qu’une fois le programme arrivé à son terme, et les prix de production industrielle, déterminés précisément.

Ce n’est pas le prix, mais les contraintes physiques qui eurent raison du super-canon XM-1299, ce alors que peu de temps avant, l’US Army était très confiante dans les performances de son nouveau système d’artillerie. Or, pour propulser l’obus hypersonique à une vitesse de sortie de bouche hypersonique de l’ordre de mach 7, il est très probable que les contraintes sur le tube et l’ensemble du système d’artillerie seront, elles aussi, bien plus importantes que pour un tir de 155 mm classique.

De fait, on ne peut exclure que le tir de HPV entrainera, lui aussi, une usure prématurée et rapide du tube lui-même, ce qui peut soit amener à employer des pièces d’artillerie spécifiques dotés de tubes plus lourds (donc beaucoup moins mobiles), soit à ne qualifier le tube que pour un très petit nombre de tirs, avant de devoir le remplacer, entrainant de lourdes contraintes logistiques et de maintenance au combat.

Toute la question, désormais, est de savoir si, une fois encore, l’US Army ne vise pas trop haut, comme ce fut le cas par le passé pour ces différents programmes. Pour autant, si elle parvient effectivement à tirer des obus hypersoniques à la portée attendue, à partir de pièces d’artillerie de 155 mm classiques, il ne fait aucun doute qu’elle disposera d’un atout remarquable au combat.

Conclusion

Il reste encore beaucoup à faire à l’US Army, pour rendre ce programme d’obus hypersonique d’artillerie opérationnel, pour, éventuellement, apporter une alternative à l’abandon du programme XM-1299 ERCA.

Railgun Marine Japonaise
Le Japon developpe un programme de railgun, mais a fait le choix d’un calibre plus réduit, et d’une fonction antiaérienne et antibalistique, comme le programme franco-allemand developpé par l’ESI.

Difficile, aujourd’hui, de spéculer sur les chances de succès de ce programme, d’autant qu’il fait suite à plusieurs autres, apparentés, ayant tous finis aux oubliettes. Qui plus est, même en cas de succès, il est probable que d’importantes contraintes viendront encadrer l’utilisation de ces obus, en particulier à partir de systèmes d’artillerie classiques.

Pour autant, comme le montre la réutilisation des avancées réalisées par les programmes de l’US Navy, par l’US Army pour son propre compte, les avancées qui seront réalisées dans le cadre de ce programme permettront de bien mieux comprendre la physique du tir hypersonique, et peut-être de permettre de rebondir, ultérieurement, sur d’autres technologies, comme celle du canon électrique.

Surtout, c’est sous pression que les armées et industriels américains se montrent le plus efficaces, comme ce fut le cas au début des années 70, après la guerre du Vietnam, alors que les armées US étaient très en retard sur les armées soviétiques, pour donner naissance au fameux BIG 5 de l’US Army, aux F-15, F-16 et A-10 de l’USAF, et aux Nimitz, Ticonderoga et Los Angeles, de l’US Navy.

Il faudra donc attendre les essais, et les retours qui en seront faits, pour se faire une idée plus exacte du potentiel de cette technologie qui, si elle venait à être fiabilisée, pourrait bien transformer le champ de bataille terrestre dans sa profondeur, dans les décennies à venir.

Remplacer les 5 Frégates classe Lafayette, un impératif urgent pour la Marine nationale

Avec la livraison des 5 frégates FDI de 2025 à 2032, la LPM 2024-2030 permettra de respecter le format de 15 frégates de 1ᵉʳ rang exigé, pour la Marine nationale, par la Revue Stratégique 2022. Toutefois, les 5 frégates légères furtives de la classe Lafayette, elles, n’ont toujours pas de remplaçantes désignées, alors que les navires doivent quitter le service, autour de 2030.

Pire encore, le remplacement même de ces 5 frégates, au statut fluctuant selon les besoins, et pour autant très utiles à la planification de la Marine française, n’est pas même abordé par cette LPM, laissant un vide capacitaire de 25 % dans la flotte française d’escorteurs de haute mer, à partir de la prochaine décennie.

Toute la question, aujourd’hui, est de comprendre l’origine de ce format de 15 escorteurs établi par la RS 2022, pour déterminer si, oui ou non, la Marine nationale a besoin de remplacer des cinq navires, ou si ces frégates de second rang, sont dorénavant inutiles, entre les performances accrues des frégates modernes, et les évolutions des menaces au-dessus, et en dessous de la surface.

Le format de 15 frégates de 1ᵉʳ Rang de la Marine nationale, un héritage des années 80

Contrairement à la flotte des avions de chasse ou de chars français, divisées par 3 après la guerre froide et l’arrivée des bénéfices de la paix, les escorteurs de la Marine nationale, eux, n’ont pas évolué, en nombre, depuis les années 80.

Task force allie en mer dOMAN Planification et plans militaires | Analyses Défense | Budgets des armées et effort de Défense
Les porte-avions USS John Stennis, USS John F.Kennedy, et Charles de Gaulle, et le porte-hélicoptères HMS Ocean, escortés par la frégate FLF Surcouf , le destroyer De la Penne et le croiseur Ticonderoga Port Royal lors de l’opération Enduring Freedom. Les frégates Maestrale, De grasse (T67 classe Tourville) ainsi que HNLMS Van Alstel, participaient aussi à ce cliché.

Ainsi, en 1989, la Marine nationale alignait déjà 15 escorteurs dits de premier rang, avec deux destroyers antiaériens classe Suffren, deux frégates antiaériennes classe Cassard, trois frégates anti-sous-marines T-67 classe Tourville, sept frégates anti-sous-marines T-70 classe Georges Leygues, et une corvette anti-sous-marins C-69, classe Aconit.

À ces 15 escorteurs, s’ajoutaient 17 avisos escorteurs A-69 classe d’Estienne d’Orves, des navires équipés pour la lutte anti-navire et la lutte-anti-sous-marine côtière, ainsi que pour les missions de moindre intensité.

Les frégates et destroyers français avaient pour mission d’escorter les deux porte-avions de la classe Clemenceau, les deux navires d’assaut amphibie classe Ouragan, et le porte-hélicoptère Jeanne d’Arc. Ces navires pouvaient également servir d’escorte au croiseur Colbert, ayant, lui aussi, la fonction de Capital Ship, ou navire amiral.

Typiquement, un porte-avions français était escorté d’un escorteur anti-aérien, de deux frégates de lutte anti-sous-marine, et de deux avisos, et était accompagné par un pétrolier ravitailleur, un SNA classe Rubis, et un ou deux avions Breguet Atlantique de patrouille maritime. Les TCD et la Jeanne d’arc, en revanche, n’étaient escortés au combat que par un escorteur anti-aérien, un escorteur ASM et un aviso, le dispositif sous-marin et Patmar étant variable selon les missions.

frégate georges leygues Marine nationale
Les frégates T-67 et T-70, des classes Tourville (ici en photo) et Georges Leygues, ont constitué la colonne vertebrale des capacités de lutte anti-sous-marines françaises des années 70 à 2010, avant d’être remplacées par les FREMM de la classe Aquitaine, et les futures FDI.

Ce faisant, la Marine nationale avait la possibilité de protéger simultanément un groupe aérien et un groupe amphibie, tout en conservant quatre frégates anti-sous-marine et une frégate anti-aérienne par façade maritime, dont une à la mer, une en alerte, deux à l’entrainement, et une en maintenance. Ces navires, ainsi que les A69 restant, pouvaient servir à renforcer les besoins d’escorte, ou à constituer un ou deux groupes d’action navale à part entière.

De fait, bien que sensiblement inférieure, en nombre de navires, à la Royal Navy, la Marine nationale disposait, alors, d’une flotte d’escorteurs parfaitement en cohérence avec ses besoins.

Les FLF classe Lafayette remplacent une partie des avisos A-69 à partir de 1996

À partir de 1996, la Marine nationale commença à réceptionner les nouvelles frégates légères furtives de la classe Lafayette. Initialement, la classe devait être formée par 7 navires polyvalents, avec 12 missiles Aster 15 en cellules de lancement vertical, 8 missiles antinavires MM40 Exocet, ainsi que d’un sonar de coque pour la lutte anti-sous-marine, d’un canon de DCN 100 et d’un hélicoptère Panther.

L’arrivée de ces navires devait permettre de retirer du service la corvette C-69 Aconit, ainsi que 8 avisos escorteurs A-69, tout en portant la flotte d’escorteurs à 21 navires. On retrouvera ce même format, dix ans plus tard, lorsque la Marine prévoyait d’acquérir 4 frégates Horizon, et 17 frégates FREMM. Toutefois, la classe Lafayette est arrivée alors que la menace soviétique avait disparu, que les budgets des armées étaient revus à la baisse, et que la conscription était suspendue.

FLF Surcouf
La frégate FLF Surcouf, dans sa configuration initiale, avec le système Naval Crotal sur le roof arriere. Si la portée du Crotale était effectivement limitée, le missile s’averait cependant assez précis, même si, dans ce domaine, le Mistral 3 du système SADRAL fait, aujourd’hui, encore mieux, tout en étant beaucoup moins onéreux à mettre en oeuvre et à entretenir. La fregate Surcouf fait partie, avec le Courbet et le Guepratte, des 3 FLF rénovées assurant l’interim des FDI au sein de la flotte de frégates de 1er rang de la Marine nationale.

Dès lors, non seulement le nombre de navires fut ramené à cinq navires, mais l’armement et l’équipement des frégates fut revu à la baisse. Le système Aster fut ainsi remplacé par le même système Naval Crotale que les Tourville et Georges Leygues, bien moins performant, mais aussi moins onéreux, alors que le sonar des navires ne fut jamais installé.

Ne pouvant plus qualifier les Lafayette d’escorteur, car n’ayant ni les capacités anti-aériennes, ni anti-sous-marines pour cela, la Marine nationale inventa le concept de frégates de second rang, des navires mieux armés que les avisos et patrouilleurs, mais inadaptés pour évoluer, seul, en zone de tension.

Trois des cinq Lafayette ont été modernisées à partir de 2019, en recevant, pour l’occasion, un sonar de coque BlueWatcher de Thales, et le système Sadral à 6 missiles Mistral, prélevé sur 3 T-70 retirées du service de 2015 à 1018, en lieu et place du Naval Crotale.

Cette modernisation doit permettre à la Marine nationale de conserver un format proche des 15 frégates de premier rang, exigé depuis le LBDSN 2013 et par les deux revues stratégiques depuis, après que la décision de remplacer des cinq dernières FREMM ASM, par les cinq FDI de la classe Amiral Ronarc’h, ait entrainé un étalement des livraisons des nouvelles frégates.

Frégate FDI Amiral Ronarc'h
Frégate FDI classe Amiral Ronarc’h de la Marine Nationale sur le site Naval Group de Lorient

Pour autant, les trois Lafayette ainsi équipées, remplissent à peine les critères de frégate d’escorte de 1ᵉʳ rang, n’ayant ni sonar tracté à profondeur variable, pour la lutte ASM océanique, ni les missiles Aster 30 de défense aérienne.

Le remplacement des 5 frégates légères furtives classe Lafayette n’est pas planifiée dans la LPM 2024-2030

En dépit de cet artifice grossier, plus administratif et politique, qu’opérationnel, la Marine nationale devrait bel et bien retrouver le format de frégates de 1ᵉʳ rang, imposé par la Revue Stratégique 2022, aujourd’hui faisant foi, avec la livraison de la dernière FDI à la Marine nationale, la frégate Amiral Cabanier, prévue pour 2032.

Cette flotte d’escorteurs sera alors composée par deux frégates de défense aérienne classe Horizon, deux frégates antiaériennes classe Alsace, six frégates multirôles classe Aquitaine, et cinq FDI classe Amiral Ronarc’h.

FREMM Mistral
Les LHD classe Mistral ne peuvent évoluer sans la présence d’escorteurs à ces cotés, les capacités d’autodéfense du navire étant preque inexistantes.

En outre, les 9 A-69, requalifiés depuis Patrouilleurs océaniques après le retrait de leurs missiles Exocet, seront remplacés, d’ici à la même échéance, par 7 nouveaux patrouilleurs Hauturiers, des navires qui reprendront certaines des capacités et missions des avisos, notamment en matière de lutte anti-sous-marine sur le plateau continental.

En revanche, rien n’indique, à ce jour, ni dans la Revue Stratégique 2022, ni dans la LPM 2024-2030, que la Marine nationale prévoirait de remplacer les 5 FLF classe Lafayette, une fois retirées du service.

À ce titre, il convient de mettre fin à cette croyance, largement répandue, et relayée jusque sur Wikipedia, selon laquelle les FDI de la classe Amiral Ronarc’h remplaceront les 5 FLF, puisqu’au contraire, les FDI ne feront que remplacer les 5 FREMM annulées en 2015, elles-mêmes devant remplacer les 5 dernières frégates T-70 en service, dans le respect du format de 15 frégates de 1er rang.

Pourquoi le remplacement des 5 FLF de la Marine nationale est indispensable à la cohérence de la flotte d’escorteurs français ?

Fondamentalement, le format d’escorte de la Marine nationale sera, alors, identique à celui qui était le sien à la fin des années 80, avec une frégate antiaérienne et deux frégates ASM pour escorter le porte-avions nucléaire Charles de Gaulle, puis son successeur, le PANG ; une frégate antiaérienne et une frégate ASM pour l’escorte du Groupe Amphibie ; ainsi qu’une frégate antiaérienne et quatre frégates ASM, par façade maritime.

PAN Charles de gaulle FREMM
Ces dernières années, il était fréquent que le dispostif d’escorte du PAN Charles de Gaulle se limite à une frégate antiaérienne et une frégate ASM de la Marine nationale. Dans ce cas, cependant, la Task Force était le plus souvent complétée par une ou deux frégates ou destroyers alliés.

Toutefois, les évolutions technologiques en cours, comme dans le domaine des missiles de croisière et balistiques antinavires, des drones d’attaque ainsi que des drones de surface et sous-marins, tendent à rapidement saturer les capacités de défense des frégates françaises.

En effet, en dehors des deux frégates horizons, avec 48 missiles Aster 15 et 30, et les deux frégates Alsace, avec 32 missiles Aster, les onze escorteurs ASM français, ne mettent, ou ne mettront en œuvre, que 16 de ces missiles anti-aériens.

Ainsi, la capacité d’escorte du Groupe amphibie, ne reposera que sur 48 à 64 missiles antiaériens, et pourra largement être saturée par les moyens modernes, ce d’autant que, contrairement au porte-avions, les LHD de classe Mistral, n’emportent pas de systèmes PAAMS, mais uniquement des systèmes Simbad armés de deux missiles Mistral d’autodéfense.

Surtout, la multiplication des points chauds, dans le périmètre d’intervention de la Marine nationale, qu’il s’agisse de la Méditerranée orientale comme occidentale, de l’Atlantique Nord, de la mer du Nord, de la mer Rouge, du golfe Persique et du bassin indo-Pacifique, nécessite dorénavant que le nombre de frégates déployables soit revu à la hausse.

Aster 30 frégate alsace
Lancement de trois missiles Aster contre des missiles balistiques Houthis par la frégate Alsace

À ce sujet, le remplacement des 5 FLF, permettrait d’ajouter une frégate ASM au dispositif d’escorte du groupe amphibie, et deux frégates par façade maritime. Ainsi, avec sept frégates par façade, la Marine nationale disposerait, outre l’escorte des Capital-Ships, de la possibilité de maintenir à la mer deux frégates par façade, avec une frégate supplémentaire en alerte, deux frégates à l’entraînement, et une frégate en maintenance.

Dès lors, même un déploiement exceptionnel en mer Rouge ou dans le Pacifique d’une frégate, ne viendrait pas compromettre la capacité de réponse rapide de la Marine nationale, en cas de crise.

Quel navire pour succéder aux FLF de la Marine Nationale

Pour remplacer les cinq FLF, plusieurs navires peuvent être envisagés, en fonction des besoins, des moyens disponibles, ainsi que de l’évolution du marché internationale et de la demande mondiale, sachant que, comme toujours, l’exportation représente le balancier vital de la soutenabilité des investissements industriels de défense français.

La corvette Gowind 2500 de lutte anti-sous-marine, la plus économique

Ainsi, la corvette Gowind 2500 de Naval group, dispose de sérieuses capacités de lutte anti-sous-marine, avec un sonar de coque, un sonar tracté à profondeur variable, deux tubes lance-torpilles triples, et un hélicoptère de lutte ASM. C’est aussi le cas en matière de lutte anti-navire, avec 8 missiles MM40 Exocet, et de son potentiel d’autodéfense antiaérien, avec 16 missiles VL MICA en cellules de lancement vertical.

Gowind 2500
La Gowind 2500 propose des capacités d’escorte océanique pour un ticket d’entrée particulièrement accessible. Toutefois, ces navires ne sont guères conçus pour encaisser les chocs.

Déjà en service dans 3 marines internationales (Égypte, Malaisie et EAU), la Gowind 2500 est, par ailleurs, peu onéreuse, moins de 400 m€ par navire. En outre, une commande française de cinq navires, pourrait entrainer une commande similaire de la part de la Marine Hellénique, avec qui Naval Group est en négociation, sur un modèle de coopération proche de celui mis en œuvre pour les 3 FDI grecques.

La frégate multirôle FREMM, classe Aquitaine ou classe Alsace, la plus polyvalente

À l’autre bout de l’échiquier, se trouve la frégate FREMM, qu’il s’agisse de la classe Aquitaine, optimisée pour la lutte anti-navire et la frappe vers la terre, avec ses 16 missiles de croisière MdCN, ou de la classe Alsace, de défense antiaérienne avec 32 missiles Aster contre 16 pour l’Aquitaine, mais disposant des mêmes performances de lutte ASM que celle-ci.

La FREMM est incontestablement un navire très efficace, comme l’ont montré les frégates déployées en mer Rouge ces derniers mois, dans le domaine antiaérien, antimissile, antidrone et même, antibalistique, et dans le domaine de lutte anti-sous-marine, le navire remportant régulièrement, depuis quatre ans maintenant, les compétitions de l’OTAN à ce sujet.

Fremm bretagne
Les FREMM de la classe Aquitaine sont certianement les navires occidentaux les plus capables, aujourd’hui, en matière de lutte anti-sous-marine.

En revanche, la frégate est onéreuse, deux fois plus que la Gowind 2500. En outre, commander cinq FREMM, aujourd’hui, après les avoir annulées en 2015, entrainant une révision du processus industriel et des prix de l’époque, ne manquerait pas d’être vivement critiqué çà et là. Enfin, le potentiel export des FREMM françaises est aujourd’hui limité, car concurrencé directement par les FREMM italiennes et, surtout, par l’arrivée prochaine de sa version américaine, la classe Constellation.

La FDI classe Amiral Ronarc’h, la plus performante

La logique capacitaire et industrielle font de la nouvelle FDI classe Amiral Ronarc’h, le modèle existant le mieux à même de remplacer efficacement les FLF aujourd’hui. En effet, le navire est à la fois très performant, moderne et très bien armé, avec deux VLS Sylver 50 emportant 16 missiles Aster, pouvant être portés à 4 Sylver et 32 Aster comme sur la version grecque.

La FDI emporte, par ailleurs, 8 missiles antinavires MM-40 Block 3C Exocet d’une portée de 160 km, un canon de 76 mm, deux canons de 20 mm, deux tubes lance-torpilles triples, ainsi qu’un hélicoptère de lutte ASM NH90.

Outre son armement conséquent, la frégate emporte le nouveau radar AESA à faces planes SeaFire 500 Thales, un sonar de coque et un sonar tracté, en faisant un escorteur antiaérien et anti-sous-marin au moins aussi performant que les frégates FREMM de la classe Alsace.

FDI
La FDI est aujourd’hui le choix le plus pertinent, du point de vue de l’efficacité de l’investissement, pour remplacer les FLF.

Le navire est, par ailleurs, doté de capacités de guerre électronique et cyber, tout en s’avérant plus économique que la FREMM, avec un prix unitaire de l’ordre de 650 m€. La production étant en cours, une augmentation du volume des commandes, suffisamment en amont, pourrait même permettre d’en réduire les couts de construction. Enfin, la FDI est commercialement active, Naval Group l’ayant récemment proposé à l’Indonésie et à la Norvège, alors qu’une nouvelle commande permettrait d’en renforcer l’attractivité.

La conception d’une Frégate Légère Furtive de Nouvelle Génération

La dernière possibilité, pour remplacer les FLF, reposerait sur la conception d’une nouvelle classe de frégate légère furtive, un navire de 3.500 tonnes reprenant les missions initiales de son ainée, avant d’être transformée en frégate de second rang.

Le navire pourrait ainsi disposer de 16 missiles Aster 15 EC ou Mica VL NG, pour une enveloppe de défense plus étendue, des 8 MM40 et des 2 tubes lance-torpilles, ainsi que d’une version allégée du SeaFire 500, et les sonars Kingklip et CAPTAS 4 de la FDI. Elle ne disposerait, en revanche, que d’un hangar pour un hélicoptère moyen H160M Guépard, et des capacités plus réduites en matière de guerre cyber.

Radar seafire 500 thales
Radar AESA SeaFire 500 de Thales

La conception de cette frégate induirait des couts supplémentaires, venant très certainement neutraliser les économies attendues sur le prix unitaire, que l’on peut estimer de 500 à 550 m€, par rapport à la FDI. En revanche, elle permettrait à Naval Group d’enrichir son catalogue, et de proposer, comme pour les sous-marins conventionnels, d’une solution dédiée par tranche de 1000 tonnes.

Cette frégate correspondrait, à ce titre, assez finement aux besoins de renouvellement en matière de frégates ou corvettes lourdes, exprimés par plusieurs marines ces derniers mois, notamment celles n’ayant pas les ressources pour acquérir des navires plus onéreux, comme les FDI, les Arrowhead 140, les PPA ou les Meko 200A.

Enfin, avec un tel armement, pour un tel prix, sur un navire de ce tonnage, Naval Group pourrait même venir s’inviter sur les platebandes russes comme chinoises, également visées par la Corée du Sud et la Turquie, avec l’antériorité, la fiabilité et la garantie de qualité que le groupe français peut aujourd’hui proposer.

Conclusion

On le voit, le besoin, dans les années à venir, pour la Marine nationale de remplacer ses cinq frégates légères furtives, est difficile à ignorer, considérant le contexte sécuritaire mondial et sa dynamique aujourd’hui.

Drone houthis
L’arrivée des drones d’attaque à long rayon d’action augmente sensiblement le risque de saturation des défenses des frégates et destroyers.

En effet, si le format à 15 frégates de 1ᵉʳ rang, hérité des années 80, sera bien préservé par la LPM 2024-2030, la nature des engagements, et leur répartition, obligent à présent la Marine nationale, à devoir disposer de davantage de frégates, tant pour escorter ses Capital Ships, que pour protéger ses côtes, et intervenir efficacement et rapidement, là où cela sera nécessaire, en coalition ou pas.

Plusieurs options se présentent, pour cela, allant de la corvette Gowind 2500 à la frégate FREMM. Toutefois, c’est sans conteste la frégate FDI qui présenterait, ici, le meilleur rapport performances investissements. Toutefois, la conception d’une FLF NG n’est pas, elle non plus, dépourvue d’attraits, en particulier concernant le volet des exportations, en enrichissant le catalogue de Naval Group, d’un navire en forte demande, aujourd’hui.

Reste que les 2,5 à 4 Md€ d’investissements nécessaires à ce remplacement, n’apparaissent, pas même partiellement, dans la LPM en cours. Il est donc probable que la Marine nationale s’apprête à faire face à la période la plus complexe et tendue de son histoire depuis les années 80, avec une flotte de 15 escorteurs océaniques seulement, à peine suffisante pour protéger ses Capital Ships à minima, et pour conserver un navire à la mer, et un en alerte, par façade maritime.

Le Scorpene Evolved face à un marché de plus de 50 sous-marins conventionnels d’ici à 2035 (1/2)

Présenté par Naval Group en octobre 2023, dans le cadre d’un appel d’offres lancé par l’Indonésie, le sous-marin Scorpene Evolved s’est rapidement positionné, par ses arguments techniques, opérationnels et par l’articulation de son offre, comme un grand succès potentiel à venir pour les exportations d’armement français.

Depuis, cette évolution du Scorpene, équipée notamment des nouvelles batteries Lithium-ion, s’est imposée en Indonésie, avec une commande deux exemplaires construits sur place, et, en ligne de mire, une flotte totale de six navires à venir. Elle est aussi devenue, aux côtés de la famille des sous-marins océaniques Barracuda, retenue par les Pays-Bas en mars dernier pour 4 Blacksword Barracuda, le fer de lance de l’offre sous-marine de l’industriel français, sur la scène internationale.

Pour s’imposer, dans les nombreuses compétitions à venir, face aux sous-marins allemands de TKMS, au nouveau Blekinge suédois, au S-80+ espagnol, ou au Dosan Ahn Changho sud-coréen, le Scorpene Evolved pourra s’appuyer sur plusieurs arguments clés, alors que s’ouvre une fenêtre d’opportunités commerciales sans équivalent ces trente dernières années, concernant le marché mondial des sous-marins conventionnels.

Les 5 arguments clés du Scorpene Evolved de Naval group pour s’imposer sur le marché des sous-marins conventionnels

En octobre 2023, lors de la présentation de ce sous-marin équipé de batteries lithium-ion, l’industriel naval français a confirmé qu’il faisait du Scorpene Evolved, son cheval de bataille pour s’imposer dans les compétitions à venir, sans toutefois négliger la famille Barracuda, comme le Blacksword retenu par les Pays-Bas, des modèles plus imposants, et répondant à des besoins océaniques.

Naval Group Blacksword barracuda Marine néerlandaise
Le Blacksword Barracuda est plus imposant que le Scorpene, et se destine davantage à des missions océaniques et de plus longue durée

Il faut dire qu’aujourd’hui, Naval Group semble disposer du parfait outil pour s’engager dans la fenêtre d’opportunités qui se présente, et qui verra plus d’une douzaine de marines mondiales, remplacer plus d’une cinquantaine de sous-marins à propulsion conventionnelle, de la catégorie du Scorpene Evolved, d’ici à 2035.

Ce faisant, Naval Group pourra s’appuyer sur cinq arguments concurrentiels majeurs, susceptibles de positionner le Scorpene Evolved, comme le favori d’un grand nombre de ces compétitions et négociations à venir.

La fiabilité de la famille Scorpene

Le premier de ces arguments, n’est autre que la réputation d’efficacité et de fiabilité que s’est taillé le Scorpene, au sein des marines chiliennes, malaisiennes, indiennes et brésiliennes.

Le Scorpene a montré, en effet, qu’il était d’une fiabilité exemplaire, et qu’il se maintenait en condition opérationnelle très bien, grâce au soutien de l’industriel et de l’ensemble de la BITD française.

Scorpene Marine brésilienne
Sous-marin Riachuelo type Scorpene de la Marine brésilienne

En outre, il s’est montré très efficace lors des entrainements et des missions de combat, alliant autonomie et discrétion acoustique. Par ailleurs, il est doté de capteurs performants, d’un système de combat efficace, et de munitions, elles aussi, fiables et efficaces, qu’il s’agisse de torpilles ou de missiles antinavires à changement de milieux.

La meilleure démonstration de cette efficacité, n’est autre que la commande imminente de trois sous-marins supplémentaires de la classe Kalvari par la Marine indienne, les nouveaux navires devant être construits par les mêmes chantiers navals Mazagon de Goa.

Cette antériorité, et l’image positive du Scorpene, constituent un argument déterminant face au S-80+ espagnols, ainsi que face au Dosan Anh Changho sud-coréens, qui ont tout à démontrer, dans ce domaine, et qui souffrent, tous deux, d’une image altérée, par les erreurs de construction initiales du navire espagnol, ou par le manque de fiabilité des précédents modèles de sous-marins sud-coréens exportés.

Les batteries lithium-ion du Scorpene Evolved

Si le Scorpene est d’ores et déjà fiable et efficace, le Scorpene Evolved vise à l’être encore davantage. Au-delà des modernisations des systèmes du bord, le nouveau sous-marin s’appuiera, avant tout, sur ses nouvelles batteries, pour en accroitre l’ensemble des performances.

Contrairement aux batteries Plomb-Acide employées à bord des Scorpene, les batteries Lithium-ion du Scorpene Evolved confère au navire une autonomie en plongée largement accrue, sans toutefois égaler l’autonomie en plongée des systèmes AIP. Toutefois, contrairement à ce dernier, ces batteries se rechargent à la mer, comme des batteries classiques, alors que l’utilisation de l’AIP repose sur les réserves de comburant embarquées par le sous-marin, et donc, à usage limité.

classe Taigei
Le Scorpene Evolved face à un marché de plus de 50 sous-marins conventionnels d'ici à 2035 (1/2) 66

Surtout, les batteries lithium-ion se rechargent très rapidement, permettant à un sous-marin en étant équipé de passer moins de 3 % de son temps de patrouille à proximité de la surface, pour les recharger. Elles offrent aussi une puissance instantanée très supérieure aux batteries acide-plomb, et sans commune mesure avec les systèmes AIP, contraints aux très faibles vitesses, conférant au navire des options tactiques largement étendues au combat.

Enfin, selon Naval Group, les batteries lithium ion nécessitent une maintenance 30 % moins lourde que les batteries classiques, et, là encore, sans commune mesure avec les systèmes AIP, qui nécessitent des infrastructures spécifiques pour être rechargés.

Ces batteries constituent alors un argument majeur du Scorpene Evolved sur la scène export, seule la classe Taigei japonaise en étant équipée à ce jour, alors que ni TKMS, ni Navantia, ni Rubin et pas davantage Hanwha Ocean, n’ont de solution technologique aboutie dans ce domaine, ayant tous fait le choix de la propulsion AIP pour leurs sous-marins.

L’expérience de Naval Group en matière de coopération industrielle internationale

La coopération industrielle internationale, et la construction locale des sous-marins, s’avèrent être un des autres points forts de Naval Group, et de son Scorpene Evolved.

Il est vrai qu’entre le programme P75 indien, qui a donné naissance aux six Scorpene de la classe Kalvari, construits par les chantiers Mazagon de Goa, et la classe Riachuelo brésilienne, construite par la coentreprise Itaguaí Construções Navais, ou ICN, détenue à 59 % par l’état brésilien, et à 41 % par NG, l’industriel a montré qu’il savait parfaitement exécuter ce type d’exercice, y compris dans des contextes complexes, comme en Inde.

INS Vagir Kalvari-class Scorpene-MDL Mazagon-Naval group
Le Scorpene Evolved face à un marché de plus de 50 sous-marins conventionnels d'ici à 2035 (1/2) 67

Naval Group est à ce point confiant qu’il s’autorise, à présent, à mettre en place une construction locale pour un contrat de seulement 2 sous-marins Scorpene Evolved, en Indonésie, avec les chantiers navals PT PAL, tout en intégrant un vaste volet de transfert de technologies pour donner à Jakarta la possibilité de maintenir efficacement sa flotte sous-marine.

Cette expérience, obtenue par Naval Group, lui confère deux atouts importants, dans les compétitions à venir. En premier lieu, elle atteste des compétences de l’industriel pour accompagner un client souhaitant construire ses navires dans ses propres chantiers navals nationaux, ou pour faire participer sa BITD à cette construction.

Qui plus est, NG dispose, au besoin, de relais régionaux parfaitement équipés et formés, pour assurer la construction, et/ou la maintenance, de nouveaux sous-marins à destination d’autres marines proches, lui conférant l’atout de la proximité, tout en conférant un potentiel de production étendu, donc des délais réduits.

Cette hypothèse a été avancée concernant la possibilité pour Buenos Aires de collaborer avec le brésilien ICN pour la construction de 3 Scorpene destinés à la Marine Argentine, ainsi que par Mazagon et PT PAL, qui auraient entamé des discussions de coopération régionale autour du Scorpene.

Cet atout constitue une importante plus-value vis-à-vis de tous les concurrents de Naval group et du Scorpene Evolved, étant très loin d’avoir l’expérience avérée du français dans ce domaine, à l’exception de l’Allemand TKMS, très expérimenté aussi, à ce sujet.

L’appui de l’État Français et de la BITD Navale française

Le quatrième argument clé, pour soutenir le succès international du Scorpene Evolved, repose sur le statut même de Naval Group, une entreprise détenue par l’État France (62 %), par Thales (35%) et par ses collaborateurs. Ce faisant, l’industriel collabore de manière très étroite avec l’ensemble des services de l’État, y compris pour obtenir les garanties de financement nécessaires aux offres d’exportation.

Signature contrat Scorpene Evolved naval Group indonésie
Le Scorpene Evolved face à un marché de plus de 50 sous-marins conventionnels d'ici à 2035 (1/2) 68

De fait, si cet actionnariat pose parfois certaines difficultés, notamment pour financer la croissance et la recherche, et si Naval Group ne peut pas avoir la flexibilité industrielle d’un groupe entièrement privé, comme Damen, cette dimension publique facilite beaucoup les choses en matière d’exportation, l’État français n’ayant aucune réserve pour appuyer son industriel dans tous les aspects, afin de le mettre en position favorable, y compris concernant les autorisations de transferts de technologies.

À cela, s’ajoute une caractéristique unique sur le marché occidental des sous-marins conventionnels. En effet, la Base industrielle et technologique navale française, est la seule en Occident, sur le marché des sous-marins à propulsion conventionnelle, capable de fournir l’ensemble des technologies et équipements nécessaires à la construction et la mise en œuvre de ce type de navire.

Ce faisant, et par l’entremise de l’État français et de la DGA, Naval Group est le seul industriel susceptible de proposer une offre globale intégrant les navires, les systèmes de combat, les sonars, et l’ensemble des munitions, dans une prestation unique, qui plus est, bénéficiant de la garantie financière et des autorisations d’exportation de l’État français.

Cet argument semble, aujourd’hui, jouer à plein en Argentine, qui cherche à acquérir trois nouveaux sous-marins pour remplacer les deux Type 209 encore en service, mais en réserve suite au drame du Santa Fe.

Le prix très compétitif des sous-marins de Naval group

Traditionnellement, le prix n’était pas un argument décisif employé par Naval Group pour s’imposer lors des compétitions internationales. Ainsi, bien souvent, les offres françaises et allemandes, étaient proches dans ce domaine, avec un léger avantage pour Naval Group, alors que TKMS pouvait mettre en avant son omniprésence sur le marché, suite à l’immense succès à l’exportation du Type 209 dans les années 70, 80 et 90.

Blacksword barracuda Naval Group et Walrus néeraldnais.
Le Blacksword Barracuda remplacera le Walrus des forces navales néerlandaises

Depuis quelques mois, cependant, il semble bien que le groupe naval français, soit parvenu à optimiser certains de ses processus, pour proposer des prix particulièrement agressifs. C’était ainsi le cas concernant les 2 Scorpene Evolved vendus à l’Indonésie pour moins de 2 Md€, alors qu’il s’agit de navires particulièrement modernes et performants, et d’une construction locale avec transferts de technologies.

Cette efficacité budgétaire s’est véritablement révélée au grand jour aux Pays-Bas, lorsque l’offre de Naval Group, pour 4 sous-marins Blacksword Barracuda, s’est avérée 1,5 Md€ moins élevée que celle de Damen/Saab et celle de TKMS, soit une baisse de prix de 25 % approximativement.

Il semble bien, dès lors, que le groupe français ait décidé de se montrer particulièrement agressif sur les questions de prix, ce qui pourrait bien s’avérer déterminant, voire incontournable, comme cela fut le cas aux Pays-Bas, pour des pays en manque de moyens, comme en Amérique du Sud, ou pour les contrats de grande ampleur, comme au Canada.

Fin de la première partie – Lire la seconde partie ici

Le Scorpene Evolved face à un marché de plus de 50 sous-marins conventionnels d’ici à 2035 (2/2)

Avec la vente de 2 sous-marins Scorpene Evolved à l’Indonésie, de 4 Blacksword Barracuda aux Pays-Bas, et la très probable signature prochaine de la commande de 3 sous-marins Scorpene supplémentaires par l’Inde, l’année 2024 s’annonce d’ores-et-déjà comme une année historique pour Naval Group en matière d’exportation de sous-marins.

Avec le modèle Scorpene, un sous-marin à propulsion conventionnel de 2000 tonnes, acquis par le Chili (2 navires livrés en 2005/2006), la Malaisie (2 navires livrés en 2009), l’Inde (6 sous-marins formant la classe Kalvari fabriqués sur place de 2009 à 2024) et le Brésil (4 sous-marins fabriqués localement de 2018 à 2025), le Scorpene était parvenu à faire, jusque-là, presque aussi bien qu’avec la Daphnée, un sous-marin de 1000 tonnes exporté à 15 exemplaires de 1965 à 1975, auprès des marines espagnoles, pakistanaises, portugaises et sud-africaines, score qui sera bientôt dépassé avec la vente des 3 Kalvari supplémentaires à la Marine indienne.

Ce nouveau record français pourrait bien être destiné à ne durer que peu de temps. En effet, avec son nouveau Scorpene Evolved, Naval Group dispose d’un modèle alliant la fiabilité reconnue du Scorpene, et les performances que lui confèreront les nouvelles batteries Lithium-ion, constituant un avantage concurrentiel net sur ses principaux rivaux, comme le Type 214 allemand et le A26 suédois.

Surtout, un formidable marché s’ouvre devant le Scorpene Evolved, alors que plus d’une douzaine de marines mondiales ont entamé des consultations pour remplacer un total dépassant la cinquantaine de sous-marins à propulsion conventionnelle, d’ici à 2035.

Seconde partie de l’article. La première partie est consultable ici.

11 sous-marins en Europe : Grèce, Pologne, Roumanie

Il n’existe, dans le monde, que huit industriels proposant des sous-marins militaires sur le marché international. Quatre d’entre eux, l’Allemand TKMS, l’espagnol Navantia, le Suédois Saab Kockums et le français Naval Group, sont européens. Il n’est donc pas surprenant que le marché européen du sous-marin soit le plus tendu, et le plus compétitif qui soit.

TKMS Type 214 grece
Le Scorpene Evolved face à un marché de plus de 50 sous-marins conventionnels d'ici à 2035 (2/2) 78

Ainsi, ces dernières années, plusieurs contrats majeurs, dans ce domaine, ont été passés entre des marines européennes et des industriels du vieux continent, le plus souvent avec l’allemand TKMS, jusque-là presque intouchable, ici comme ailleurs.

Le Portugal et la Grèce ont, ainsi, opté pour le Type 214 allemand, respectivement pour 2 exemplaires (2010) et 4 exemplaires (2010-2016), alors que la Norvège a choisi le Type 212 CD allemand pour 4 exemplaires, en 2019, face au Scorpene de Naval Group, après que Berlin a proposé d’acquérir deux sous-marins de ce type pour la Bundesmarine, et d’assumer les frais de R&D de la classe.

L’Italie, pour sa part, a récemment annoncé la commande de deux Type 212 NFS supplémentaires, pour amener sa flotte à six navires. Le français Naval Group s’est, quant à lui, imposé aux Pays-Bas en 2024, pour quatre sous-marins Blacksword Barracuda, destinés à remplacer les 4 Walrus de la Marine néerlandaise.

Il reste, aujourd’hui, trois marines ayant lancé, ou devant lancer prochainement, des compétitions pour l’acquisition de nouveaux sous-marins, en Europe. Le contrat le plus imminent est polonais, et porte sur la construction de trois sous-marins qui formeront la classe Orca.

Selon Varsovie, les navires devront à la fois être aptes à des missions littorales, en particulier en mer Baltique, et océaniques, en Atlantique nord et en mer du Nord. En outre, ils devront disposer d’une grande autonomie à la mer, et emporter des missiles de frappe vers la terre.

Missile MdCN changement de milieux
Le Scorpene Evolved face à un marché de plus de 50 sous-marins conventionnels d'ici à 2035 (2/2) 79

Dans ce dossier, Naval Group semble confiant. L’offre française peut s’appuyer sur l’exportation sans restriction du missile de croisière MdCN à changement de milieux, lui conférant un atout de taille.

Toutefois, on ignore si le français propose le Scorpene Evolved ou le Blacksword Barracuda à Varsovie, l’industriel étant, comme toujours, très discret autour de ce dossier. En outre, les autres industriels participant à cette compétition, comme Navantia, TKMS, Hanwha Ocean et Kockums, se montrent, eux aussi, très volontaires pour tenter de s’imposer.

La Roumanie, elle, avait lancé une compétition en 2021, pour retrouver une capacité sous-marine en mer Noire, et avait annoncé, en 2023, le choix en faveur du Scorpene de Naval Group, ainsi que l’imminence de la signature du contrat.

Cependant, depuis, ce programme est suspendu, Bucarest ayant jugé que l’urgence, pour le pays, résidait dans l’acquisition rapide de chars de combat et véhicules de combat d’infanterie, de systèmes d’artillerie, et d’avions F-35A, et non de sous-marins, alors que la flotte de la mer Noire russe semble en partie neutralisée, et largement affaiblie, par les frappes ukrainiennes depuis deux ans et demi.

Enfin, la marine Hellénique devra, dans les quelques années à venir, entamer le remplacement de ses 6 sous-marins Type 209 toujours en service, ces navires ayant rejoint le service dans les années 70. Celle-ci s’était tournée, à nouveau, vers TKMS pour remplacer les 4 premiers Type 209 entre 2010 et 2016.

Toutefois, le rapprochement entre Athènes et Paris, notamment face à la menace turque, ces dernières années, avec l’acquisition de chasseurs Rafale et de frégates FDI par les armées grecques, pourrait rebattre les cartes dans ce dossier, et donner, au Scorpene Evolved, des chances avérées face au Type 214 de TKMS, d’autant que ce dernier est également mis en œuvre par la Marine turque.

14 sous-marins en Asie : Inde, Indonésie, Malaisie, Philippines

Le marché asiatique promet, lui aussi, d’être très dynamique dans les dix années à venir, concernant la vente de sous-marins. Ainsi, l’Inde doit commander, prochainement, les trois sous-marins de la classe Kalvari négociés à l’occasion de la visite officielle de Narendra Modi à Paris, pour les célébrations du 14 juillet 2023, aux côtés de 26 Rafale pour la Marine indienne.

Mazagon Dock Classe Kalvari
Lancement de l’INS Vanghseer par MDL, dernier des 6 sous-marins classe Kalvari

Ce contrat ne sera qu’une mise en jambe, pour le programme P75i. Successeur du P75 qui se tourna vers le Scorpene pour donner naissance à la Classe Kalvari, le programme P75i devait, initialement, porter sur l’acquisition de six sous-marins équipés d’une technologie AIP fiable, pour renforcer la flotte sous-marine indienne.

Cependant, l’arrivée des batteries lithium-ion, et du Scorpene Evolved, choisi par l’Indonésie, pourrait bien inciter la Marine indienne à faire l’impasse sur la technologie AIP, par ailleurs développée en interne par le DRDO, pour se tourner directement vers ce modèle et cette technologie, bien plus prometteuse.

L’Indonésie, justement, prévoit de commander 4 nouveaux sous-marins, dans les années à venir, au-delà des deux Scorpene Evolved commandés auprès de Naval Group, et qui seront construits par PT PAL sur place. Bien sûr, si le premier contrat se déroule convenablement, Jakarta aura tout intérêt à capitaliser sur l’outil industriel déployé lors de ce premier contrat, plutôt que de devoir, à nouveau, investir dans une nouvelle solution technologique.

Les philippines ont lancé, en 2021, un appel d’offres pour l’acquisition de deux sous-marins, et la construction des infrastructures portuaires et techniques pour entretenir les navires. Face à une offre espagnole très agressive, et à une offensive majeure de Hanwha Océan, il semblait toutefois que l’offre de Naval Group restait très séduisante pour Manille. Cependant, les récentes tensions avec la Chine, en mer de Chine du Sud, ont amené les autorités du pays à réordonner leurs priorités d’investissement, sans que l’on sache, précisément, si le programme était simplement reporté, ou annulé.

La Malaise, enfin, a annoncé son intention de commander, d’ici à la fin de la décennie, deux sous-marins supplémentaires, en plus des deux Scorpene déjà en service. Il semblerait que Kuala Lumpur privilégie, aujourd’hui, la possibilité de se tourner vers le nouveau modèle de sous-marin en cours de conception en Turquie.

Néanmoins, comme l’a montré l’exemple espagnol, l’acquisition des compétences nécessaires à la conception d’un sous-marin militaire efficace, est loin d’être simple, ou rapide, même si, dans le domaine de l’armement, Ankara a montré de grandes qualités de progression ces dernières années.

19 sous-marins en Amérique du Sud : Argentine, Brésil, Chili, Colombie, Équateur et Pérou

Le marché le plus porteur, en matière de sous-marins conventionnels, dans les dix prochaines années, est incontestablement l’Amérique du Sud, alors que six marines de ce continent devront remplacer jusqu’à 19 sous-marins Type 209 et Type 206 entrés en service dans les années 70 et 80, et toujours en activité aujourd’hui.

Scorpene Tonelero marine brésilience INC
Le Scorpene Evolved face à un marché de plus de 50 sous-marins conventionnels d'ici à 2035 (2/2) 80

L’Argentine pourrait être la première à agir dans ce domaine, en particulier maintenant que le pays est sorti de la crise économique systémique, annoncé il y a quelques semaines. Ainsi, l’amiral Carlos Ivielli, chef d’état-major de la Marine argentine, a annoncé avoir transmis les évaluations des deux propositions reçues de la part de l’allemand TKMS et du français naval Group, il y a quelques jours.

Bien qu’étant resté discret sur le contenu de cette évaluation, celui-ci a indiqué que l’offre transmise par une entreprise d’état (Naval Group), semblait offrir des garanties et des accompagnements plus intéressants que l’autre, alors que certaines informations faisaient état d’une offre française particulièrement offensive à destination de Buenos Aires, avec notamment un volet financier entièrement bouclé et sécurisé par la Coface.

Si le Brésil terminera l’exécution de la construction de la classe Riachuelo, avec l’entrée en service du dernier navire prévue pour 2025, et que la Marine brésilienne donne la priorité à la construction de son premier SNA, l’Alvaro Alberto, elle devra remplacer les deux sous-marins Type 209 de la classe Tupi restant en service, même si ceux-ci sont entrés en service au milieu des années 2000.

Comme le Brésil, le Chili devra remplacer, bientôt, les deux sous-marins Type 209 encore en service, formant la classe Thomson, et tous deux entrés en service en 1984. Santiago ayant été le premier client export du Scorpene, avec deux unités en service, le Scorpene Evolved apparait, là encore, en position de favori, d’autant que les navires français sont très appréciés des sous-mariniers chiliens.

Type 209 marine péruvienne
Le Scorpene Evolved face à un marché de plus de 50 sous-marins conventionnels d'ici à 2035 (2/2) 81

Bogotá est également dans la même situation, et devra remplacer ses deux sous-marins Type 209 de la classe Pijao, entrés en service en 1975, ainsi que les deux Type 206 acquis d’occasion auprès de l’Allemagne, en 2015. Pour autant, l’urgence aujourd’hui, pour les autorités colombiennes, porte sur le remplacement des avions de chasse Kfir C10, bientôt cloués au sol après la brouille diplomatique avec Israël, ayant entrainé l’annulation du contrat de maintenance des appareils.

La Marine péruvienne, ici, fait office de client stratégique potentiel. Avec 6 sous-marins Type 209 à remplacer, elle se place au même niveau que des pays comme l’Inde ou l’Indonésie dans ce domaine, malgré un PIB encore très faible, de 260 Md$ en 2023. Il est très possible, dans ces conditions, que le pays divise en plusieurs lots le renouvellement de cette flotte.

Enfin, l’Équateur devra, pour sa part, remplacer les, là encore, deux sous-marins Type 209 en service, d’ici à 2035, lorsque les navires auront 67 ans. Toutefois, là encore, le budget limité de la Marine équatorienne, pourrait limiter les options de Quito dans ce domaine.

8 à 13 sous-marins en Afrique et au Moyen-Orient : Égypte, Arabie Saoudite, Maroc

Si certains armements terrestres ou aériens sont sur-représentés au Moyen-Orient et en Afrique, comme les avions de combat ou les chars lourds, ce n’est pas le cas des sous-marins. Ainsi, à ce jour, seules cinq marines de ce bloc continental, disposent d’une flotte sous-marine : Afrique du Sud, Algérie, Égypte, Israël et Iran.

naval Group Scorpene evolved
Le Scorpene Evolved face à un marché de plus de 50 sous-marins conventionnels d'ici à 2035 (2/2) 82

Pour autant, dans les années à venir, ce marché pourrait bien s’avérer aussi attractif que l’Europe ou l’Asie, pour la vente de ces sous-marins à propulsion conventionnelle. Ainsi, l’Égypte avait entamé, il y a quelques mois, des négociations avec Paris, en vue d’acquérir 4 à 6 sous-marins Scorpene, qui seraient construits sur place. Toutefois, Le Caire a, semble-t-il, reporté ce programme, le temps de reconstituer les réserves budgétaires nécessaires, après plusieurs investissements importants consécutifs ces dernières années.

Le Maroc, lui aussi, évoque de plus en plus fréquemment la possibilité de se doter d’une flotte sous-marine, pour répondre à la flotte algérienne alignant 2 sous-marins Pr 877 Kilo, et 4 Pr 636 Improved Kilo, d’origine soviétique/ russe. Dans une telle hypothèse, une flotte de 4 à 6 navires, serait probable.

Enfin, la Marine saoudienne, qui jusqu’à présent s’était exclusivement équipée de navires de surface, semble, elle aussi, proche de franchir le Rubicon, pour s’équiper d’une flotte sous-marine. Là encore, une flotte de 4 à 6 navires, semblent être nécessaire pour couvrir simultanément les deux façades maritimes du pays.

Le marché Canadien : un besoin pour 12 sous-marins océaniques, taillé pour la famille Barracuda de Naval Group

Si le marché mondial à venir, pour les sous-marins à propulsion conventionnelle, représente plus d’une cinquantaine de navires à produire et livrer d’ici à 2035 ou 2040, la compétition qui, aujourd’hui, focalise tous les regards des industriels navals, est le contrat canadien.

Shortfin barracuda
Le Scorpene Evolved face à un marché de plus de 50 sous-marins conventionnels d'ici à 2035 (2/2) 83

Celui-ci vise, en effet, à remplacer les 4 sous-marins de la classe Victoria, actuellement en service, par 12 nouveaux sous-marins à capacités océaniques et disposant d’une capacité avérée pour évoluer sous les glaces du pôle, un contrat estimé entre 40 et 60 Md€, qui n’est pas sans rappeler, dans sa forme comme dans ses attributs, le contrat australien de triste mémoire pour Naval group.

Bien qu’étant donné l’enjeu, tous les industriels occidentaux déploient d’immenses efforts pour séduire Ottawa, il semble que Washington entende profiter de celui-ci pour accrocher le Canada au second pilier de l’alliance Aukus, ce qui pourrait passer par un accompagnement de l’offre japonaise, Tokyo étant le second candidat au second pilier de l’alliance, envisagé par Washington.

Reste que, comme en Australie, ce contrat est avant tout marqué par la démesure. D’abord, parce qu’aujourd’hui, la Marine canadienne n’aligne de 4 sous-marins, et qu’il faudra produire un important effort pour passer de 4 à 12 navires, alors même que la Marine canadienne, comme toutes les marines occidentales, peine à recruter et maintenir ses effectifs. Ce d’autant que la Royal Canadian Navy va également devoir armer les 15 destroyers Type 26 commandés pour remplacer les douze frégates de la classe Halifax.

Ensuite, en raison de son prix, représentant à lui seul presque deux années pleine du budget des armées canadiennes. Et ce, alors que, par exemple, l’Armée de terre canadienne ne dispose que d’une soixantaine de chars, et d’aucun canon de 155 mm autopropulsé, l’artillerie canadienne se limitant, dans ce domaine, à une trentaine de canons légers M777 tractés.

Victoria-class sous-marin
La Royal Canadian Navy va remplacer ses 4 sous-marins classe Victoria par 12 nouveaux sous-marins océaniques conventionnels

De fait, tant qu’Ottawa n’aura pas avancé sur ces aspects de sécurisation budgétaire et d’effectifs de la Royal Canadian Navy, ce super-programme demeurera sous une épée de Damoclès, avec le risque d’emporter, avec lui, l’industriel qui s’y sera pleinement investi.

Pour autant, si le Shortfin Barracuda était, de loin, le meilleur sous-marin pour les besoins australiens de 2015, il ne fait guère de doute que ce même navire, ou le Blacksword barracuda, plus compact, satisferait pleinement les attentes canadiennes, alors que l’on sait, désormais, que Naval Group dispose d’un avantage concurrentiel important, notamment en matière de prix, à son sujet.

Reste à voir à quel point le groupe français est prêt à se lancer, à nouveau, dans un super contrat anglo-saxon piloté en sous-main par Washington, surtout lorsque le reste du marché mondial tend les bras vers son nouveau Scorpene Evolved ?

Conclusion

On le voit, le marché qui s’est ouvert, cette année, avec les commandes indonésiennes et néerlandaises, ne constitue qu’une mise en bouche de ce qui va se présenter, d’ici à 2035, dans le domaine des exportations de sous-marins à propulsion conventionnelle.

Avec le Scorpene Evolved, ainsi que le nouveau Blacksword Barracuda, le français Naval Group dispose, aujourd’hui, de l’offre parfaite pour s’imposer sur ce marché de plus d’une cinquantaine d’unités, ou, tout au moins, pour s’y tailler la part du lion.

Cherbourg naval group
Le Scorpene Evolved face à un marché de plus de 50 sous-marins conventionnels d'ici à 2035 (2/2) 84

Certes, entre l’allemand TKMS et sa position historique dominante, Hanwha Ocean et Navantia, tous deux prêts à tout pour positionner leurs navires à l’export, Kockums et ses solutions technologiques innovantes, sans oublier les offres russes et chinoises, particulièrement attractives sur le plan financier, la concurrence sera incontestablement féroce, et le sera d’autant plus que certains industriels ne parviendront pas à émerger.

Toutefois, avec un marché aussi dispersé de près d’une quinzaine de Marines, des besoins très diversifiés pour lesquels la gamme de Naval Group constitue un sérieux avantage face aux solutions monoproduits espagnoles, suédoises, japonaises ou sud-coréennes, avec l’avantage du prix, et poussé par la dynamique positive engagée depuis quelques mois, l’industriel français est en excellente position, non seulement pour égaler ou dépasser les scores d’exportation de la Daphnée et du Scorpene, avec le Scorpene Evolved et le Barracuda, mais aussi pour ravir à TKMS sa position de leader sur le marché mondial.

Ce ne serait, reconnaissons-le, que justice, après que le groupe a su se relever après l’humiliation australienne, et repartir à l’assaut d’autres marchés, avec d’autres produits plus modernes et plus attractifs, alors même qu’avec la construction des SNA et SNLE 3G pour la Marine nationale, la filière sous-marine française avait largement de quoi sécuriser son activité pour les 20 années à venir. Pas mal, spécialement pour un groupe public. Pas mal !

Leclerc Évolution : La France a 8936+1 bonnes raisons d’acquérir le nouveau char de KNDS

À l’occasion du dernier salon Eurosatory, deux équipements français ont suscité une attention toute particulière : le Caesar MkII et le Leclerc Évolution, tous deux présentés par KNDS France, anciennement Nexter.

En effet, ces deux systèmes de combat terrestres synthétisent, en quelque sorte, tout le potentiel que l’ingénierie française peut apporter en matière de combat terrestre, en étant à la fois mobiles, performants et innovants, tout en ne cédant pas à l’hypertechnologisme qui touche parfois ce secteur, et ainsi proposer des prix très attractifs, en tout cas pour le Caesar MkII, puisque le prix du Leclerc Évolution n’a pas été évoqué.

Pourtant, le destin de ces deux équipements, pourrait être très différent. En effet, là où l’Armée de terre a d’ores-et-déjà commandé 109 Caesar MK2 pour former l’ossature de son artillerie mobile dans les années à venir, le Leclerc Évolution, lui, n’a pas semblé susciter l’intérêt de l’état-major, pas davantage de la DGA et du ministère des Armées, liés par des contraintes budgétaires et des programmes à mener à leur terme.

Dès lors, si le Caesar MkII a déjà entamé sa carrière internationale, en Belgique et en Lituanie, le nouveau char de KNDS France, semble, aujourd’hui, destiné à venir enrichir les longues listes des équipements de grandes valeurs, promis à une carrière internationale exceptionnelle, mais fauchés avant même d’avoir commencé dans leur élan, par des considérations contestables.

En effet, comme nous le verrons, Le Leclerc Évolution n’a pas seulement le potentiel de redonner à l’Armée de terre la puissance de feu et de manœuvre lors d’engagements symétriques féroces, ainsi que la masse lui permettant de soutenir dans la durée un tel engagement.

Il a également, face à lui, un marché international, adressable par la France, plus que considérable avec 8936 chars à remplacer dans le monde, qui n’attend qu’un coup de pouce, disons plutôt de l’avant-bras, du ministère des Armées, pour être efficacement démarché.

Avec 200 Leclerc modernisés, l’Armée de terre ne peut que partiellement remplir ses engagements vis-à-vis de l’OTAN

Dans un précédent article, nous avons montré que le format de la chasse française, visant à doter l’Armée de l’Air de 185 avions de combat, et l’Aéronaval de 40 appareils, était très en deçà des besoins, en particulier pour ce qui concerne les engagements pris par la France vis-à-vis de l’OTAN.

char leclerc Armée de terre
L’Armée de terre ne dispoera plus que de 200 Leclrec, dont 160 modernisés, à l’issue de la LPm 2024-2030.

Le même Livre Blanc de 2013, à l’origine du format de l’aviation combat, avait également décidé de ramener le parc de chars de combat de l’Armée de terre à 200 exemplaires, entre autres choses. Or, ce format suffit à peine à armer efficacement deux brigades « lourdes », celles-là mêmes qui sont au cœur d’un engagement potentiel en Europe centrale.

Le fait est, Paris s’est également engagé, vis-à-vis de l’OTAN, à déployer à la demande de l’Alliance, une division forte de deux brigades et 12 à 15 000 hommes, formant une division, et les capacités de commandement pour diriger le corps d’armées du théâtre sud-European, autour de la Roumanie et de la Bulgarie.

Avec six brigades organiques, moyennant quelques délais, cet objectif semblait alors réaliste aux planificateurs français. Toutefois, dans cet organigramme, seules deux brigades étaient qualifiées de lourdes, alors que deux brigades, dites moyennes, s’apparentaient à des Brigades d’infanterie motorisée. Les deux dernières, dites légères, étaient composées d’unités d’infanterie de Marine, de la Légion, des troupes aéroportées et de montagne.

Depuis, la guerre en Ukraine a montré qu’il était très hasardeux, pour ne pas dire suicidaire, d’engager des troupes d’infanterie motorisée, voire des troupes légères, sans disposer de l’appui de blindés lourds et de l’artillerie, et donc de chars de combat. En outre, l’attrition constatée est telle, que l’absence de réserves, y compris à l’échelon divisionnaire, peut s’avérer rapidement catastrophique.

T90M en Ukraine
Un T90M russe en Ukraine. En dépit de pertes importantes, les chars ont montré qu’ils étaient toujours indispensables aux manoevures offensives et défensives modernes.

Or, avec seulement 200 chars Leclerc, même modernisés, l’Armée de terre ne dispose ni de cette capacité à déployer en permanence les deux régiments de chars nécessaires pour appuyer et accompagner les forces d’infanterie de ses deux brigades, ni des réserves indispensables pour absorber l’attrition et l’usure rapide des matériels.

Pour répondre à ce besoin, la création d’au moins deux régiments de chars supplémentaires, un par brigade moyenne, s’avèrerait nécessaire, ainsi que la création d’un tampon opérationnel équivalent à un régiment, soit un total de 160 à 190 chars supplémentaires, mais aussi 2500 à 3000 hommes supplémentaires à recruter au sein de la Force Opérationnelle Terrestres.

Dans un tel modèle, il est aisément envisageable de transférer les nouveaux chars aux régiments cuirassiers actuels, et de doter les deux régiments formés de gardes nationaux, et encadrés par des militaires d’active, ainsi que le régiment de réserve, des Leclerc MLU, pour assurer la rotation des moyens déployés, et une résilience au contact minimale.

Cependant, l’investissement nécessaire à une telle transformation, mobiliserait autour de 4 Md€ d’équipements et infrastructures, et 200 m€ supplémentaires par an, soit plus de la moitié des crédits accordés par la LPM 2024-2030 au programme SCORPION. On comprend, dès lors, les réticences de l’Armée de Terre à ce sujet, sachant qu’elle ne dispose d’aucune marge budgétaire, et pas davantage de marges de manœuvre programmatique, tant l’ensemble de son parc est aujourd’hui sous tension.

Le Leclerc Évolution, la solution inespérée de KNDS pour compléter l’inventaire lourd de l’Armée de terre

Reste que le besoin de chars lourds supplémentaires pour l’Armée de terre est là, et bien là, et que l’adversaire potentiel n’aura que faire des explications budgétaires françaises, le cas échéant. C’est dans ce contexte qu’est apparu, à l’occasion du salon Eurosatory 2024, le Leclerc Évolution.

Leopard 2A-RC 3.0 par KNDS Deutschland
Le Leopard 2A-RC 3.0 représente la composante allemande de l’offre de chars de génération intermédiaire de KNDS. Contrairement au Leclrec Evolution, ce char sera très certainement commandé par la Bundeswehr, lançant ainsi sa carrière internationale.

Présenté par KNDS France, aux côtés du Leopard 2A-RC3.0 de KNDS Deutschland, le Leclerc Évolution a été une véritable surprise, pour l’immense majorité des spécialistes de ce domaine. Non pas dans sa configuration, puisqu’il reprend, dans ses grandes lignes, celle du démonstrateur EMBT présentés quelques mois auparavant en Égypte, mais dans son positionnement commercial.

En effet, pour KNDS, le Leclerc Évolution, est un char de génération intermédiaire, comme le Leopard 2A-RC3.0, le KF51 de Rheinmetall, ou le futur M1E3 américain, destiné à assurer l’intérim entre les Leopard 2A6/7/8 et Leclerc MLU actuels, et le futur, et hypothétique, programme MGCS franco-allemand, prévu pour 2040, voire 2045.

À l’instar du char allemand, le nouveau Leclerc fait la synthèse entre tout ce qui fonctionne bien et même très bien sur le Leclerc MLU, comme son train roulant, sa propulsion, son système de chargement automatique, et sa visée dynamique, améliore ce qui doit l’être, comme sa vetronique, son système de combat et de communication, et son armement, et ajoute des capacités supplémentaires faisant la plus-value du modèle, comme un système APS hard kill, un tourelleau automatique à fort débattement, et un quatrième membre d’équipage, en charge des systèmes comme les drones, les missiles et le système de défense.

Par ailleurs, le char présenté à Eurosatory par KNDS, ne doit pas être considéré comme un modèle de pré-série, ni même un prototype, puisqu’il peut intégrer de nombreuses évolutions, avant d’arriver à ce stade, selon les besoins des éventuels clients.

Leclerc Evolved
Leclerc Evolved au salon Eurosatory 2024 – Remarquez la filiation avec la tourelle EMBT de 2022. (Photo F. Dosreis)

De fait, le Leclerc Évolution a été salué, apprécié, et parfois encensé, par l’ensemble des spécialistes, tous se heurtant toutefois à la frustration, déjà sensible, du refus de l’Armée de terre de s’en équiper. Or, sans commande française, la carrière internationale du Leclerc Évolution sera immanquablement compromise, comme ce fut le cas précédemment avec le Super Mirage 4000 de Dassault, ou avec le Krab d’Arquus, tous deux pourtant promis à un brillant avenir.

Un risque budgétaire très limité, avec un marché international potentiellement accessible de 8936 chars de combat à remplacer

En effet, le Leclerc Évolution pourrait arriver, s’il est lancé rapidement, et donc commandé par la France, sur un marché international qui n’aura jamais été tant en demande de ce type de modèle, depuis les années 70 et 80.

Et pour cause, un grand nombre d’armées, sur tous les continents, mettent encore en œuvre de vastes flottes de chars datant de cette période, comme les T-72 soviétiques, les Leopard 1 allemands, ou encore les M60 et M48 américains.

Si ces blindés pouvaient encore s’avérer efficaces, en constituant de la masse, jusqu’il y a peu, leur vulnérabilité aux systèmes antichars modernes et aux drones, ainsi que l’écart de performances avec les nouveaux chars qui arrivent à présent, va obliger un grand nombre d’armées à les remplacer.

De ce marché, la France et le Leclerc Évolution ne pourront évidemment en adresser qu’une partie. D’abord, pour optimiser, au sein du groupe KNDS, les chances de succès, alors que le Leopard 2A8/X semble s’imposer comme le choix de prédilection d’une grande partie des armées en Europe.

Leopard 2A8
En comùmandant 18 exemplaires peu après son annonce, la Bundeswehr a lancé la carrière internationale du leoaprd 2A8, alors que le KF51 de Rhienmetall, qui n’avait pas eu cette chance, a du patienter 3 ans, et un concours de circonstance en italie, pour pouvoir trouver un premier débouché.

Ensuite, pour des questions de sphère d’influence. Inutile, pour Paris et KNDS, de tenter de s’imposer au Vietnam, proche de Moscou, ou en Algérie, à mi-chemin entre la Russie et la Chine, ou en Malaisie, qui se rapproche, chaque jour davantage, de la Turquie.

Enfin, pour des questions de cohérences. Pas question, pour la France, de vendre des équipements militaires à la Turquie, tout en ayant signé un accord de défense avec la Grèce. Elle laisse cela aux États-Unis, et aux Britanniques, pour qui le sujet ne semble pas poser de problème. De même, il serait hors de question de vendre des équipements au Pakistan, face à l’Inde.

Pour autant, sur le marché restant, le nombre de chars de seconde génération et troisième génération, devant être prochainement remplacés, atteint le chiffre astronomique de 8936 blindés.

Grèce, Croatie, Belgique : un marché européen potentiel de 1147 chars non fléché vers le Leopard 2

Si l’Europe est la chasse gardée de KNDS Deutschland, et de la famille Leopard 2, la France, et le Leclerc Evo, auraient pourtant trois cartes à jouer, vis-à-vis de pays particulièrement proches, aux besoins spécifiques.

M84A croatie
L’Armée Croate aligne 75 M84 modernisés datant de l’époque yougoslave.

Ainsi, la Croatie a montré, ces dernières années, une appétence toute particulière pour les équipements militaires français, en se portant acquéreuse de 12 Rafale d’occasion, de missiles Mistral 3, et plus récemment, du canon Caesar. Or, le pays aligne encore aujourd’hui, 75 chars lourds M84 yougoslaves modernisés, dérivé du T-72, qu’il sera nécessaire de remplacer dans les années à venir.

La Composante terrestre belge, elle, n’a plus de chars de combat depuis 2014, date du retrait du dernier Leopard 1 des forces armées du pays. Rien n’indique, à ce jour, que Bruxelles envisagerait de faire marche arrière dans ce domaine. Toutefois, au travers du programme CaMo, les autorités belges ont montré leur détermination à accroitre l’interopérabilité avec l’Armée de terre française.

De fait, si celle-ci venait à acquérir trois régiments de Leclerc Évolution, comme évoqué plus haut, il y a fort à parier que Bruxelles embarquerait également dans ce programme, pour une soixantaine de blindés, soit un régiment, respectant ainsi le ratio actuel de format entre la Composante terrestre, et la Force Opérationnelle Terrestre française. Le pays devant sensiblement accroitre ses crédits de défense dans les années à venir, pour atteindre les 2% PIB réclamés par l’OTAN, le budget nécessaire ne serait certainement pas un obstacle.

Le plus grand potentiel, pour le Leclerc Evo, en Europe, serait, cependant, la Grèce. D’une part, Athènes et Paris ont considérablement accru leur coopération défense ces dernières années, avec l’achat de 24 avions Rafale et de 3 frégates FDI, ainsi que des négociations ouvertes autour du VBCI et des corvettes Gowind 2500. En outre, les deux pays ont signé un accord de défense avec clause d’assistance mutuelle en 2021.

Leopard 1A5 Grece
la Grèce aligne encore 520 Leopard 1, principalement des A5, pour former ses blindées devant contenir une éventuelle poussée mécanisée turque en Thrace orientale.

D’autre part, Athènes va devoir remplacer pas moins de 520 Leopard 1 et 492 M60 et M48, pour continuer à tenir en respect la Turquie, en particulier en Thrace orientale et à Chypre. Le terrain sur ces théâtres, est bien plus adapté pour un char de combat plus léger, comme le Leclerc Évolution, face au Leopard 2 ou à l’Abrams Américain.

En Afrique, l’Égypte et le Maroc devront remplacer 2510 chars de combat dans les années à venir

Chose rare, ce n’est pas le Moyen-Orient qui représente l’un des deux marchés les plus prometteurs pour le nouveau char français, mais l’Afrique. En effet, deux pays africains, l’Égypte et le Maroc, disposent aujourd’hui d’une très vaste flotte de chars de seconde génération, qu’il faudra remplacer prochainement.

L’Égypte est, comme la Grèce, l’Inde ou les Émirats Arabes Unis, un partenaire de longues dates de l’industrie de défense française. Ce fut notamment le Caire qui, le premier, commanda des Mirage 2000 sur la scène internationale, et le premier à commander des Rafale en 2015, ouvrant la voie aux fructueuses carrières internationales de ces deux avions de combat, exportés tous deux, aujourd’hui, à près de 300 exemplaires.

En matière de chars, cependant, l’Égypte s’était massivement tournée vers des modèles américains, M48, M60 puis M1, après les accords de camps David, et la rupture avec l’Union soviétique. Ces dernières années, Le Caire semblait à nouveau se rapprocher de Moscou, avec la commande de Su-35s et de T-90S. Toutefois, l’une et l’autre de ces commandes ont tourné court, probablement en lien avec l’intervention des États-Unis et de la législation CAATSA.

M60 Egypte
Les armées égyptiennes alignent encore plus d’un milleir de chars M60 et M48, alors que le potentiel opérationnel de ces blindés, dans un contexte moderne, est désormais très limité.

Aujourd’hui, le Caire se trouve donc en situation difficile, ne pouvant se tourner vers la Russie, et ne voulant pas spécialement se tourner vers les États-Unis, ni vers l’Allemagne, pour moderniser les quelque 1150 M60 et M48, ainsi que les 500 T-55 encore en service. La Corée du Sud avec le K2, comme la Chine avec le VT4, tentent de séduire les autorités égyptiennes.

Cependant, un modèle français, adapté à ses propres besoins, serait incontestablement considéré avec bienveillance par les autorités du pays, raison pour laquelle, en janvier dernier, KNDS avait présenté l’EMBT, et non le Leopard 2A8, lors du salon de l’armement qui se tenait dans la capitale Égyptienne.

La situation du Maroc est sensiblement différente. Rabat entretient, en effet, d’excellentes relations avec Washington, mais aussi avec Pékin et Séoul, et ne manque pas d’options pour remplacer les 210 T-72 et 650 M60 et M48 actuellement en service.

Cependant, le changement de posture récent de la France, concernant le Sahara Occidental, appellera certainement des actions de réciprocité, qui pourraient porter sur la commande de Rafale pour remplacer les Mirage F1 marocains, ou, éventuellement, de chars Leclerc Évolution, si celui-ci était effectivement proposé sur le marché, tout en étant en service au sein des armées françaises.

Arabie Saoudite, EAU, Jordanie… : un potentiel de 1495 chars au Moyen-Orient

Si le marché moyen-oriental ne représente pas le plus haut potentiel mondial, pour le Leclerc Evo, il est tout sauf négligeable, cependant. En effet, pas moins de cinq pays vont devoir moderniser tout ou partie de leur flotte de chars de combat dans les années à venir, et le char français, y aurait toutes ses chances.

Leclerc Emirats arabes unis
Les Leclerc emirati se sont très bien comportés au combat au Yemen, surtout lorsque l’on compare ses résultats et ses pertes, aux engagements des M1A1 et M60 saoudiens sur ce même théatre.

Les Émirats arabes unis sont, aujourd’hui, détenteurs de la plus importante commande d’armement passée par un pays étranger à l’industrie de défense française, avec la commande de 80 Rafale et divers équipements, pour 14 Md€, en 2022. Abu Dhabi avait aussi été le seul client export du char Leclerc, en son temps.

C’est précisément pour remplacer ces 354 chars Leclerc, que les EAU pourraient souhaiter se tourner vers le Leclerc Evo, ce d’autant qu’ils ont, semble-t-il, été très satisfaits du comportement du blindé français au combat, au Yemen, et que le Leclerc Evo partagera un nombre significatif de composants avec le Leclerc EAU, permettant de capitaliser sur les infrastructures de maintenance et de mise en œuvre déjà déployée.

L’Arabie Saoudite, pour sa part, a longtemps été le plus important client de la BITD française, en particulier dans les domaines terrestre et naval. Ces dernières années, les tensions entre Paris et Ryad ont lourdement altéré cette dynamique, qui semble toutefois à nouveau évoluer dans le bon sens, depuis quelques mois, avec des négociations autour du Rafale et du Sous-marin Scorpene, spécifiquement.

Comme le Caire, Riyad a des relations distendues avec les États-Unis, comme avec l’Allemagne, et pourrait fort bien se tourner vers la Corée du Sud, ou la Chine, pour remplacer ses quelque 370 M60 et 130 AMX30 encore en services.

M60 saoudiens
L’Arabie Saoudite aligne encore 370 M60 et 130 Amx30 aujourd’hui.

Toutefois, l’amélioration des relations franco-saoudiennes, et les performances du Leclerc Évolution, sensiblement supérieures à celles du K2 et du VT4, pourraient bien donner un avantage certain à KNDS France dans cette compétition, surtout si l’industrie saoudienne était intégrée au programme.

Bien que disposant de moyens limités, la Jordanie aligne une force armée conséquente. Son parc de chars lourds intègre, notamment, 190 Challenger 1 britanniques, 80 Leclerc EAU acquis d’occasion auprès d’Abu Dhabi, et 182 M60 américains. Tous devront être remplacés à plus ou moins courte échéance, et le nouveau char de KNDS France pourrait bien faire figure de favori dans ce pays, le cas échéant.

Enfin, Oman et Bahreïn alignent respectivement 79 et 100 M60/M48, devant tous être remplacés à court ou moyen termes, d’autant plus rapidement que le Moyen-Orient risque l’embrasement, et que le statu quo imposé par la présence américaine permanente, pourrait bien s’affaiblir au fur et à mesure que le Pentagone devra concentrer ses moyens dans le Pacifique.

Géorgie et Arménie : 200 chars à remplacer auprès des alliés du Caucase

Le Caucase n’est ni un marché traditionnel pour la France, ni un marché particulièrement volumineux. Pour autant, la Géorgie comme l’Arménie, deux pays proches de l’Europe, et de la France, ne disposent aujourd’hui, chacun, que d’une centaine de chars T-72 ou dérivés, pour assurer leur défense contre la Russie, ou contre l’Azerbaïdjan et la Turquie, respectivement.

armenian tank
Les T72 arméniens ont subi de très lourdes pertes lors de la seconde guerre du haut-karabagh, à l’automone 2020.

Dans ce contexte, l’arrivée du Leclerc Évolution, en lieu et place des modèles soviétiques, pourrait sensiblement transformer la dynamique, si pas le rapport de force, et tendre à stabiliser les menaces. Et puis, si on peut indisposer Bakou, n’est-ce pas ?

En Asie, l’Inde et la Thaïlande représente un marché potentiel de 2693 chars de combat

L’Asie est, aujourd’hui, le continent le plus prometteur pour les exportations du Leclerc Évolution. Et ce, en raison de la volonté de New Delhi, de remplacer ses quelque 2410 chars T-72 d’origine soviétique.

L’Inde est régulièrement le plus important client de l’industrie de défense française. Ces dernières années, le pays a ainsi commandé 6 sous-marins de la classe Scorpene, et 36 avions Rafale. Deux contrats supplémentaires doivent être signés, par ailleurs, cette année, pour 26 Rafale et trois sous-marins Scorpene supplémentaires, pour la Marine indienne.

Concernant le remplacement des T-72, la masse du Leclerc, sensiblement inférieure à celle du Léo 2 ou du M1 Abrams, constitue un sérieux avantage pour le char français, tout comme ses performances et capacités opérationnelles supérieures face au T-90S russe et au K-2 sud-coréen.

T71M2 Inde
L’Inde veut remplacer ses quelque 2400 T72, formant la colonne vertebrale de son corps blindé

Tout dépendra, dans ce dossier, du prix demandé par KNDS pour le Leclerc Évolution, et des options de construction locale et de transferts de technologies proposées, New Delhi exigeant, d’ici deux ans, à ce que 75 % de la valeur ajoutée d’un contrat d’armement majeur, soit produite dans le pays.

Bien que très inférieur en volume aux besoins indiens, le remplacement des 283 M60 thaïlandais, représenterait aussi, un marché adressable pour KNDS, même si Bangkok s’est déjà tourné, à ce sujet, vers le VT4 chinois, pour entamer la modernisation de son parc de chars de combat.

Argentine, Chili et Brésil : un besoin à venir de remplacer 891 chars

Par sa géographie spécifique, et sa géopolitique singulière, l’Amérique du Sud n’est pas le marché le plus prometteur pour un nouveau char de combat. Elle représenta pourtant un vase d’expansion confortable et bienvenue pour le Leopard 1 de Krauss-Maffei Wegmann, devenu KNDS Deutschland, lorsque le marché européen vint à se tarir.

Ainsi, l’Argentine (230), le Chili (140), l’Équateur (220) et le Brésil (590), alignent un parc de chars Leopard 1, souvent supérieur à celui de Leclerc de l’Armée de terre française. Le Pérou, lui, a conservé les 280 chars T-55 d’origine soviétique, toujours en service.

Leopard 1 argentine
Leopard 1 argentin.

Au total, donc, ce sont pas moins de 891 chars qui devront être remplacés par un modèle plus récent en Amérique du Sud, sans toutefois que le rapport 1 pour 1 soit respecté, comme d’ailleurs dans l’ensemble des pays évoqués dans cet article.

On remarque, à ce titre, que ces pays sud-américains sont souvent dans la ligne de mire de Naval Group et de son Scorpene Evolved pour remplacer les Type 209 et 206 allemands, dans celle de Dassault Aviation pour placer le Rafale, ainsi que de KNDS, pour le Caesar. Il y a donc une convergence d’intérêts, pour la BITD française, en Amérique du Sud, chaque composante majeure ayant un produit phare pour séduire, avec une synergie globale qui reste cependant à élaborer.

Quelles devront être les qualités du Leclerc Évolution international pour s’imposer dans ces compétitions

Reste que, dans l’immense majorité des cas évoqués, ici, le besoin identifié repose sur le remplacement de chars moyens, comme le T-72, le Leopard 1 ou le M48/60, des blindés souvent plus légers, beaucoup plus rustiques, et considérablement moins onéreux que ne le sont les chars de génération intérimaire.

De fait, au-delà des aspects de performances, de puissance de feu et de technologie, deux facteurs clés devront guider les ingénieurs de KNDS, dans la conception finale du Leclerc Évolution, pour le mettre dans les meilleures conditions pour s’imposer sur ce marché colossal, de presque 9000 machines à remplacer, adressable par l’industriel français.

K2 Black Panther Corée du sud
Le K2 Blacl Panther est aujourd’hui le plsu sérieux concurrent du Leclerc Evolution sur la scène internationale. Ne pas se positionner face à se modèle reviendrait à abandonner un marché de plusieurs milleirs de chars lourds à la Corée du Sud, et marquerait, sans le moindre doute, la fin du char français, avec la disparition de son potentiel d’exportation et de son marché.

Le premier, est la masse au combat du blindé. Que ce soit dans les déserts africains ou moyen-orientaux, les montagnes des Andes, du Caucase ou de l’Himalaya, ou dans les forêts denses du Brésil, de Thaïlande ou d’Équateur, la masse constituera un critère déterminant de la mobilité, donc du potentiel opérationnel du blindé. Si une masse supérieure à 55 tonnes est certainement à proscrire dans une majorité de cas, une masse autour de 50 tonnes constituerait, en revanche, un atout de taille sur ces marchés.

L’autre critère, et ce n’est certainement le plus simple à adapter, sera le prix. En effet, si le Leclerc était compétitif face au Leopard 2A4 ou au M1A1, en son temps, le Leclerc Évolution devra, lui, se confronter au K2 sud-coréen, au T-90S russe et au VT4 chinois, des chars qui évoluent entre 6 m$ (T90S) et 12 m$ (K2). Il faudra donc, d’une manière ou d’une autre, parvenir à se montrer compétitif face à ces modèles, surtout que les chars à remplacer, sont souvent des modèles anciens, achetés à bas couts il y a plusieurs dizaines d’années.

Conclusion

On le voit, même si KNDS a encore des efforts à faire, pour adapter son char aux attentes du marché, le Leclerc Évolution constitue une réponse très bien adaptée, à un très grand nombre de besoins qui vont bientôt émerger, dans le cadre de la modernisation des forces armées mondiales.

Ce marché adressable constitue, à lui seul, un argument stratégique, ou plutôt 8936 arguments stratégiques, pour amener le ministère des Armées, à soutenir KNDS pour attaquer ce marché dans les meilleures conditions possibles.

Et quel meilleur appui, qu’une commande de 180 à 200 chars de ce type, pour l’Armée de terre, sachant qu’il suffira d’exporter 300 chars, pour entièrement neutraliser le surcout sur le budget de l’État, de cette démarche, non planifiée par la LPM ? D’autant qu’elle permettra à l’Armée de terre de recomposer ses forces, pour répondre beaucoup plus efficacement aux besoins de l’OTAN en Europe de l’Est.

Il manque 95 avions de chasse à l’Armée de l’Air et de l’Espace, et 12 à l’Aéronautique Navale française.

Depuis la fin de la guerre froide, la flotte de chasse de l’Armée de l’air et de l’Espace, a été divisée par trois, passant de plus de 600 Mirage F1, Mirage 2000 et Jaguar, à moins de 200 Rafale et Mirage 2000D et -5F. La flotte de l’Aéronautique navale a, elle aussi, subi une sévère cure d’amaigrissement, passant de 80 Super-Étendard, F-8 Crusader et Étendard IVP, a seulement 40 Rafale M.

Cette réduction de format a souvent été critiquée, par les spécialistes du sujet, ainsi que par certains parlementaires, et même, plus récemment et de manière plus feutrée, par les états-majors eux-mêmes. Ainsi, l’Armée de l’Air et de l’Espace estime, publiquement, qu’il lui faudrait « au moins », 225 avions de combat, pour répondre à son contrat opérationnel.

Toutefois, le format optimal de la chasse française semble, aujourd’hui, davantage une question de négociations politiques et budgétaires, que le résultat d’un raisonnement objectif, face aux besoins auxquels l’Armée de l’Air et l’Aéronavale doivent être en mesure de répondre.

Dans cet article, nous tenterons de mener ce raisonnement, et de déterminer quel serait ce format, nécessaire et suffisant, pour permettre à la chasse française, de remplir pleinement et efficacement ses missions présentes et à venir. Comme nous le verrons, le format actuel apparait très sous-estimé.

Le format de la flotte de chasse française aujourd’hui, son origine et son contrat opérationnel

Ce format, justement, quel est-il, et d’où vient-il ? Aujourd’hui, le LPM 2024-2030 vise à amener la flotte de chasse française à 225 avions de combat, avec 185 chasseurs pour l’Armée de l’Air et de l’Espace, et 40 pour l’Aéronautique navale.

Armée de l'air et de l'Espace Rafale Mirage 2000D
Il manque 95 avions de chasse à l'Armée de l'Air et de l'Espace, et 12 à l'Aéronautique Navale française. 107

Ce format a été fixé par la Revue Stratégique 2022, elle-même le reprenant de la Revue Stratégique 2018, qui servit de support à la création de la LPM 2019-2025 précédente. Là encore, ce n’est pas la Revue Stratégique 2018 qui fixa cet objectif, puisqu’elle avait pour consigne de reprendre l’ensemble des formats des forces, définis par le Livre Blanc de 2013.

C’est, en effet, ce Livre Blanc qui établit, pour la première fois, ces 225 avions de combat, avec la répartition 185/40 entre l’AAE et la Marine nationale. Pour arriver à ce résultat, les concepteurs de ce Livre Blanc, qui avaient pour ligne directrice de réduire autant que possible le format des forces armées françaises, fixèrent un contrat opérationnel relativement simple aux deux forces aériennes.

Pour l’AAE, il fallait être en mesure de garantir la projection de 15 avions de combat, y compris sur des bases distantes, comme ce fut le cas au Niger et en Jordanie, pour soutenir les forces françaises et alliées, déployées dans le Sahel ou en Irak et en Syrie. En outre, l’AEE devait assurer la disponibilité de la composante aérienne de la dissuasion française, avec deux escadrons équipés de Rafale. La Marine nationale, elle, devait permettre d’armer de 18 chasseurs le porte-avions Charles de Gaulle, pour deux déploiements de deux mois par an, ainsi que les missions de police du Ciel et d’entrainement.

Cette diminution permettait, d’ailleurs, de réduire sensiblement les besoins de formation et d’entrainement des équipages, ainsi que les stocks de munitions, d’autant que la principale menace conventionnelle alors envisagée, concernait des conflits dissymétriques, en Afrique ou au Moyen-Orient, avec une menace très réduite sur les appareils eux-mêmes, et une pression opérationnelle relativement limitée pour les forces déployées.

La pression opérationnelle sur la chasse française depuis 2014, sensiblement supérieure à celle estimée par le Livre Blanc 2013

Comme on pouvait s’y attendre, cette pression opérationnelle, depuis 2013, n’a absolument pas respecté la planification du Livre Blanc. L’Armée de l’Air et de l’Espace a ainsi dû, à plusieurs reprises, déployer vingt à trente appareils de combat en missions extérieures, y compris en Europe. Le porte-avions, quant à lui, a souvent largement dépassé les quatre mois de mer par an prévus, avec un record de 8 mois à la mer pour l’année 2017, avant son IPER (Indisponibilité PERiodique pour entretien et modernisation).

RAfale Gripen AAE
Il manque 95 avions de chasse à l'Armée de l'Air et de l'Espace, et 12 à l'Aéronautique Navale française. 108

Si les armées françaises ont largement allégé leur dispositif en Afrique ces dernières années, celui au Levant, en revanche, reste inchangé, alors que l’évolution des tensions, et des guerres, en Europe et dans le Pacifique, ont amené à de nouveaux déploiements particulièrement gourmands en potentiel de vol des appareils comme des équipages.

À ce sujet, justement, il est apparu que les appareils déployés en OPEX, tendaient à consommer beaucoup plus rapidement leur potentiel de vol, par rapport aux appareils employés en France pour les missions d’entraînement et de Police du Ciel, d’un facteur allant de 2 à 3.

Comme tous les avions, civils ou militaires, les avions de chasse doivent respecter une procédure de maintenance très stricte, ponctuée de grandes visites, au bout d’un certain nombre d’heures de vol, durant lesquelles les appareils sont presque entièrement démontés puis rassemblés pour en garantir le bon fonctionnement à venir.

De fait, ces grandes visites rendent indisponibles chaque appareil pour plusieurs mois, et sont d’autant plus rapprochées, que les appareils volent beaucoup, en particulier en déploiement extérieur, et lors des missions opérationnelles.

40 avions de chasse promis par la France à l’OTAN, en cas de tensions ou de conflit

Si la pression opérationnelle a considérablement évolué ces dernières années, la guerre en Ukraine, et les fortes tensions entre l’OTAN et la Russie, ont amené à réviser le paramètre clé, au cœur de la construction même du format nécessaire et suffisante, de la flotte de chasse française.

RAfale F-35A
Il manque 95 avions de chasse à l'Armée de l'Air et de l'Espace, et 12 à l'Aéronautique Navale française. 109

En effet, la France s’est engagée, depuis son retour dans le Commandement intégré de l’OTAN, à fournir à l’Alliance, en cas de conflit, 40 avions de chasse prêts au combat. Cet engagement n’est pas nouveau, mais les évolutions géopolitiques récentes, en ont fait évoluer le statut.

Celui-ci est passé d’un engagement important, mais très peu probable, à un engagement tout aussi important, mais dont la probabilité nécessite, désormais, de l’intégrer dans la planification opérationnelle française, comme valeur de référence au cœur de ce format, en lieu et place de la projection de 15 appareils du Livre Blanc 2013, et des Revues stratégiques de 2018 et 2022.

En d’autres termes, là où l’Armée de l’Air devait garantir la disponibilité de deux escadrons stratégiques, soit une vingtaine d’avions de combat, et de 15 chasseurs en projection, avec un potentiel de vol, c’est-à-dire le nombre d’heures de vol restant jusqu’à la prochaine grande visite, suffisant pour soutenir l’activité, elle doit dorénavant faire de même pour deux escadrons stratégiques, et 40 avions de combat tactiques, passant donc de 35 à 60 avions de chasse prêts au combat à tout instant.

Il manque 95 avions de chasse à l’Armée de l’Air et de l’Espace

De fait, la disponibilité d’une flotte de 60 chasseurs, disposants de plus de 50 % de leur potentiel de vol, requiert une flotte de deux fois plus d’appareils, soit 120 chasseurs, ayant un potentiel de vol de 50 % ou moins, sachant que les appareils déployés et/ou en situation opérationnelle, consomment leur potentiel de vol, deux fois plus vite, qu’en France, pour les missions d’entrainement et de Police du Ciel.

Mirage 2000-5F
Il manque 95 avions de chasse à l'Armée de l'Air et de l'Espace, et 12 à l'Aéronautique Navale française. 110

En outre, pour garantir la disponibilité permanente de 60 avions de combat à potentiel de vol suffisant, il est aussi nécessaire d’avoir, en permanence, 60 appareils en maintenance, notamment en grande visite, pour assurer le flux et la rotation des appareils. Au total, donc, il est nécessaire que la flotte de chasse de l’Armée de l’Air et de l’Espace, atteignent les 60 + 120 + 60 = 240 appareils.

Toutefois, deux facteurs doivent désormais être pris en compte, pour garantir l’efficacité et la disponibilité optimale de la flotte de chasse française. Le premier est le prélèvement sur la flotte de chasse lié à la modernisation des appareils. En moyenne, un avion de combat passe par une phase de modernisation majeure tous les huit ans, alors que chaque modernisation l’immobilise pendant six mois.

Il est donc nécessaire d’ajouter, aux 240 avions de combat précédent, une flotte équivalente à un seizième de son format, pour absorber ce prélèvement, soit 15 avions, pour un total de 255 chasseurs.

Ligne d'assemblage Dassault Aviation Merignac Rafale
Il manque 95 avions de chasse à l'Armée de l'Air et de l'Espace, et 12 à l'Aéronautique Navale française. 111

Enfin, le risque de guerre ne pouvant être ignoré, il convient de donner, aux forces aériennes, une capacité d’absorption minimale de l’attrition, par accident ou au combat, d’autant que les appareils sont susceptibles de voler dans des conditions plus difficiles, les exposant notamment au risque aviaire de manière bien plus significative.

Dans la mesure où il s’agit, là, de la seule valeur « subjective » de cette démonstration, nous prendrons un coefficient de réserve le plus réduit possible, eu égard au risque, ainsi qu’aux délais de remplacement des appareils, soit 10 %, amenant le format nécessaire et suffisant de la flotte de chasse de l’Armée de l’Air et de l’Espace à 280,5 appareils, que nous arrondirons à 280.

Dès lors, il manque bien, de manière objective, 280-185 = 95 avions de combat à la flotte de chasse de l’Armée de l’Air, pour satisfaire à ses engagements vis-à-vis de l’OTAN, tout en assurant le reste de son contrat opérationnel.

Notons au passage que dans cette hypothèse, le déploiement des avions de combat en Afrique et au Moyen-Orient, n’est pas intégré, de manière simultanée, ce qui suppose qu’en cas de déploiement pour l’OTAN, l’AAE devra retirer l’ensemble de ses moyens de tous ces théâtres.

Par extension, il manque aussi 12 Rafale M à l’aéronautique navale française

Il serait tentant d’employer le même raisonnement pour conclure que le format de la flotte de chasse embarquée française devrait être amenée à 89 avions de chasse. Toutefois, avec un unique porte-avions, la Marine nationale ne peut pas garantir la permanence du dispositif aéronaval français, ce qui suppose de reprendre le raisonnement.

Rafale M à l'appontage sur le Charles de Gaulle
Il manque 95 avions de chasse à l'Armée de l'Air et de l'Espace, et 12 à l'Aéronautique Navale française. 112

Ainsi, en admettant que la Marine nationale doive garantir le déploiement de 18 Rafale M à bord du Charles de Gaulle, pour des missions de deux mois, avec une période de régénération de deux mois, la surconsommation du potentiel de vol en mission opérationnelle, est compensée, dans le format, par le retrait de la zone de mission de deux mois du porte-avions.

Dès lors, là où un appareil déployé à potentiel supérieur à 50 % pour l’AAE, entrainait la présence de deux appareils au potentiel inférieur à 50 % en métropole, il n’y aura qu’un appareil inférieur à 50 % par appareil supérieur à 50 % déployé, dans le cas de la Marine nationale. À cela, s’ajoute aussi, un demi-appareil en maintenance, puisque l’autre moitié du temps, le porte-avions ne sera pas déployé.

De fait, pour garantir le déploiement de 18 chasseurs Rafale M à bord du Charles de Gaulle par rotation du porte-avions en zone opérationnelle de 2 mois, il faut 2×18 + 9 = 45 avions Rafale M dans l’inventaire de la Marine nationale. En ajoutant le prélèvement pour modernisation, soit 1/16ᵉ, puis la gestion de l’attrition de 10 %, cette flotte atteint 52 appareils, soit 12 chasseurs supplémentaires, vis-à-vis de la flotte de 40 appareils actuellement en parc.

Notons que lorsque le PANG entrera en service, ce nombre montera à 70 appareils, pour garantir la présence de 24 appareils de combat, de la même manière, à bord du porte-avions.

En revanche, si la flotte de porte-avions devait passer à deux, pour garantir en permanence une flotte embarquée de 24 chasseurs, une flotte de 112 chasseurs serait nécessaire et suffisante, en appliquant, cette fois, strictement le même raisonnement que pour l’AAE.

15 ans et 20 Md€ pour redonner à la Chasse française, son format optimal

Sur la base de ce raisonnement, il manquerait donc 95 avions de combat pour l’Armée de l’Air, soit trois escadrons de 20 appareils, le reste étant en maintenance et réserve, ainsi que 12 chasseurs et une flottille de neuf appareils, pour l’Aéronautique navale. Or, une telle progression, même étalée sur 15 ans, représenterait un investissement et une transformation des armées considérables, sur cette période.

RAfale maintenance
Il manque 95 avions de chasse à l'Armée de l'Air et de l'Espace, et 12 à l'Aéronautique Navale française. 113

Cela suppose la commande 112 chasseurs supplémentaires, soit 1 Md€ par an pendant quinze ans, pour 7,5 appareils supplémentaires par an, y compris les équipements et munitions nécessaires à leur mise en œuvre. Cela nécessiterait, également, très probablement une nouvelle augmentation des cadences de production de Rafale de Dassault Aviation, pour passer de trois à quatre appareils produits chaque mois, afin de répondre à ce besoin supplémentaire.

Surtout, cela suppose de recruter et de former les effectifs nécessaires pour former ces escadrons et flottille, pour les équipages comme pour assurer la maintenance des appareils, et pour soutenir l’activité de l’ensemble de ces effectifs supplémentaires, le tout représentant de 5 à 6000 militaires supplémentaires.

Il faudra, enfin, positionner ces effectifs et ces appareils, ce qui pourrait nécessiter l’activation d’une nouvelle base aérienne de chasse, et peut-être d’une base aéronavale, ou, tout du moins, de relocaliser une ou deux flottilles, sur une autre base que Landivisiau.

On peut estimer l’investissement initial nécessaire à la mise en place de ces nouvelles infrastructures, l’adaptation des infrastructures existantes, et le recrutement et la formation initiale du personnel supplémentaire nécessaire, autour de 5 Md€, et le surinvestissement annuel nécessaire, entre 1 et 2 Md€.

Conclusion

On le voit, le format actuel de la flotte de chasse française, qu’il s’agisse de l’Armée de l’Air et de l’Espace, comme de l’Aéronautique navale, est très inférieur au format nécessaire pour répondre aux engagements de la France, vis-à-vis de l’OTAN, ou, tout simplement, pour assurer la sécurité aérienne du pays et de ses intérêts, considérant qu’une flotte de 40 avions de chasse opérationnels, et 18 chasseurs à bord du Charles de Gaulle, sont les stricts minimums pour être en mesure de le faire.

char Leclerc France
Il manque 95 avions de chasse à l'Armée de l'Air et de l'Espace, et 12 à l'Aéronautique Navale française. 114

Le format actuel, visé par la LPM 2024-2030, a été défini en 2013, lors de la rédaction du Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité Nationale, avant même la capture de l’Ukraine et l’attaque du Donbass par la Russie, avant le déclenchement de l’opération Serval au Mali, avant la seconde guerre du haut Karabagh, avant les menaces appuyées de Pékin sur Taïwan, et avant la guerre en Ukraine, et l’ensemble de ses conséquences directes et induites, en Europe, au Moyen-Orient et dans le Pacifique.

En dépit de ces nombreux événements qui se sont déroulés ces dix dernières années, jamais ce format n’a été re-évalué, comme c’est aussi le cas du format de la flotte de char de l’Armée de terre, ou de celui des frégates et des sous-marins d’attaque de la Marine nationale.

Certes, amener la flotte de chasse française au format requis de 332 appareils, nécessiterait des crédits importants, qui seront difficiles à mobiliser (tout au moins en appliquant le modèle actuel), et des effectifs au moins aussi ardus à recruter. Toutefois, il semble évident, dorénavant, que le format hérité de 2013 n’est plus aligné ni avec la menace, ni avec le contrat opérationnel des forces aériennes françaises.

Il est certainement nécessaire, dès lors, de mener une réflexion objective sur l’ensemble des formats des armées françaises, hérités de ce livre blanc sans plus aucun rapport avec la réalité des menaces, pour construire la programmation militaire nationale, et non plus construire la programmation militaire sur des contraintes budgétaires, pour en déduire les menaces pouvant être contenues. Question de méthode, probablement…