dimanche, novembre 30, 2025
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La France va développer une munition antiradiation pour le Rafale dès 2025, enfin !

Après le retrait des derniers Jaguar équipés de la munition antiradiation AS37 Martel, à la fin des années 90, les forces aériennes françaises ne disposent plus d’aucune munition dédiée à la destruction des radars adverses.

Ce besoin a été, à de nombreuses reprises, mis en avant, par les spécialistes du sujet, et par les forces aériennes françaises elles-mêmes, même si ces dernières ont pu s’appuyer sur des solutions alternatives, comme les bombes guidées ou les missiles de croisière, ponctuellement. Pour autant, jamais le développement de ce type de munition, conçue pour éliminer les radars des défenses aériennes, n’a été intégrée à la planification militaire française, longtemps presque exclusivement conditionnée par des engagements asymétriques, pour lesquels le besoin n’existait pas.

La guerre en Ukraine, et la neutralisation réciproque et presque totale des forces aériennes, par les défenses aériennes russes et ukrainiennes, a sonné comme un cruel rappel à l’ordre, pour le ministère des Armées : Si les forces aériennes veulent pouvoir appuyer leurs forces terrestres et navales, elles doivent à présent disposer des munitions antiradars nécessaires.

C’est précisément le développement de cette munition, baptisée AASF, qui vient d’être annoncée par ce même ministère des Armées qui jugeait ce besoin inutile, il y a tout juste trois ans, pour armer le futur Rafale F5, et son drone de combat Loyal Wingmen.

Munition antiradiation pour le Rafale : un besoin identifié de longue date

Contrairement à une munition air-sol de précision classique, qui remonte un faisceau laser, qui frappe des coordonnées précises à l’aide d’un guidage satellite, ou, dans de plus rares cas, qui dispose d’un autodirecteur radar ou infrarouge, une munition antiradiation, est conçue pour remonter le faisceau électromagnétique d’un radar, pour venir le détruire.

munition antiradiation HARM Growler
L’AE-18G Growler de l’US Navy est aujourd’hui le seul avion de combat de guerre électronique moderne, en service dans les fores aériennes occidentales.

En occident, c’est le missile AGM-88 HARM américain, qui est le plus souvent utilisé pour cette mission. D’une portée de 150 km, celui-ci peut être lancé par l’avion porteur, pour pister un faisceau radar, et aller le détruire, à l’aide d’une charge explosive guidée de presque 70 kg. Le HARM équipe aujourd’hui huit forces aériennes de l’OTAN, dont l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne et la Pologne.

Le missile britannique ALARM, conçu par MBDA, est une alternative plus légère au HARM, en service uniquement au Royaume-Uni, et en Arabie Saoudite. La France, elle, employait pour cette mission le missile AS37 Martel, jusqu’à la fin des années 90. Loin d’égaler les HARM et ALARM beaucoup plus modernes, il était cependant capable de remonter un faisceau radar sur une centaine de kilomètres, pour éliminer, principalement, les imposants radars de surveillance soviétiques.

Le retrait du Jaguar a entrainé le retrait de l’AS37, et avec eux, de la compétence antiradar pour les forces aériennes françaises. À ce moment-là, la France estimait que le Rafale, son système d’autoprotection SPECTRA, et ses munitions de précision à guidage laser, puis GPS, seront suffisants pour neutraliser les quelques menaces de ce type qui pouvaient émerger, alors que le pays était fermement ancré dans la période des bénéfices de la paix, et la réduction des crédits de défense qu’elle entrainait.

En 2021, Meta-defense publiait, à ce sujet, un article appelant à la conception d’un Rafale dédié aux missions de suppression des défenses aériennes adverses, ou SEAD, ainsi que d’une munition antiradiation dédiée, sur la base de l’évolution rapide des moyens de défense aérienne et de déni accès, spécialement en Russie et en Chine.

Député J.C. Lagarde assemblée nationale
L’ancien député de Seine-saint-denis J.C. Lagarde, avait interrogé en 2021, le ministère des armées sur la pertinence de developper un Rafale de guerre léectronique et un missile antiradiaition.

L’article fut assez pertinent pour convaincre le député de Seine-Saint-Denis UDI J.C. Lagarde, d’interpeller la ministre des Armées, Florence Parly, à ce sujet. La réponse du ministère est arrivée quelques mois plus tard, en janvier 2022. Comme on pouvait s’y attendre, celle-ci écartait toute option de ce type, arguant que le système d’autoprotection SPECTRA du Rafale, les munitions de précision françaises, et la coopération interalliée, suffisaient largement à contrôler cette menace.

La guerre en Ukraine a montré le caractère indispensable des missions SEAD pour conserver une liberté de manœuvre suffisante

Difficile d’avoir été plus à contre-temps, pour le ministère des Armées, à ce sujet. En effet, moins de deux mois plus tard, commençait l’opération spéciale militaire russe contre l’Ukraine, qui allait faire l’effet d’un électrochoc au sein des forces aériennes occidentales et de leurs ministères de tutelles.

En effet, non seulement la guerre de haute, et même très haute intensité, refaisait son apparition en Europe, mais les défenses aériennes ukrainiennes, se sont montrées à ce point efficaces, pendant presque deux ans, qu’elles neutralisèrent une majeure partie des moyens d’action de la surpuissante force aérienne russe, et son millier d’avions de combat.

Si, pour les armées russes et ukrainiennes, qui disposaient d’une très importante puissance de feu terrestre, l’absence de soutien aérien ne représentait pas une catastrophe opérationnelle, ce n’est pas le cas des forces occidentales, beaucoup plus légèrement dotées (alors), en matière d’artillerie de campagne, et de lance-roquettes multiples, pour apporter l’indispensable appuie-feu aux forces terrestres de contact, et pour frapper la profondeur de l’adversaire.

Rafale AASM
Si le Rafale dispose d’une vaste panoplie de munitions air-sol et air-surface de précision, il ne dispose d’aucun missile antiradiation à ce jour.

Certes, les aviations occidentales, et françaises en particulier, disposaient de munitions de précision à longue portée, dites « Stand-off », mais celles-ci s’avèrent aussi onéreuses que longues à produire, et ne sont disponibles qu’en faible quantité, insuffisantes pour soutenir un conflit comme en Ukraine.

Il n’est guère surprenant, dès lors, que le sujet des munitions antiradiations revienne dans l’actualité, en France, alors que Paris et le ministère des Armées se sont engagés dans un véritable effort pour renforcer les moyens des armées françaises, en cas de conflit de haute intensité, y compris contre la Russie, et sa défense aérienne multicouche d’une extraordinaire densité.

Une munition antiradiation développée dès 2025 pour les forces aériennes françaises

En effet, les documents accompagnant le projet de loi de finance 2024, pour les armées, évoque une enveloppe de 41 m€, destinées aux études préalables dans le cadre du programme AASF, pour Armement Air Surface du Futur, une munition air-sol destinée, selon sa description, à la suppression des défenses sol-air à courte et moyenne portée. En d’autres termes, une munition antiradiation.

Pour l’heure, le programme n’en est qu’à ses balbutiements, n’ayant ni enveloppe, ni calendrier définitif, et pas davantage, évidemment, de maitre d’œuvre. Deux entreprises françaises peuvent produire une munition de ce type, le missilier MBDA, d’une part, qui peut, notamment, s’appuyer sur sa parfaite maitrise de la cinématique des missiles aéroportée et de leur contrôle, et Thales, pour ses compétences sans égales, en matière de radar.

AS37 martel jaguar
La France a perdu la capacité SEAD avec le retrait des derniers Jaguar équipés du missile AS37 Martel/Armat, à la fin des années 90.

Il est probable, à terme, que les deux industriels soient appelés à coopérer dans ce domaine, pour produire, au plus vite, le système attendu. Car, en effet, le temps presse. Ainsi, pour un nombre croissant de services de renseignement européen, les risques que la Russie dispose des moyens suffisants, pour entamer une opération militaire contre certains pays européens, sont à nouveau élevés, avec une échéance évaluée de 2027 à 2030, selon les sources, et les hypothèses retenues.

Or, pour les forces aériennes françaises, les plus importantes en Europe, numériquement parlant, il s’avère indispensable de pouvoir, rapidement, disposer des moyens nécessaires pour mener des missions SEAD, afin de s’assurer d’une certaine liberté de manœuvre, en soutien des forces engagées à terre, le cas échéant.

Rappelons, à ce sujet, qu’il y a deux ans de cela, un rapport de l’état-major britannique estimait que les forces aériennes portaient 75 % de la puissance de feu au sein de l’OTAN. La Russie ayant accumulé une grande expérience en Ukraine, pour corriger les faiblesses qui étaient les siennes, en matière d’organisation et de mise en œuvre de leur puissante défense aérienne, l’élimination des radars, qui dirigent cette DCA, s’avère prioritaire à toute action de soutien aux forces engagées sur terre.

Une munition indispensable au Rafale F5 et à son drone de combat Loyal Wingmen

Bien que ce ne soit pas spécifiquement évoqué par les annexes du PLF, il est très probable que cette nouvelle munition antiradiation soit, avant tout, destinée à armer le nouveau drone de combat qui accompagnera le futur Rafale F5, à partir de 2033.

En effet, un missile antiradar est une arme passive, c’est-à-dire qu’elle n’émet aucune radiation électromagnétique. Ce faisant, elle s’avère parfaitement adaptée pour armer un drone de combat furtif, spécialement conçu pour s’infiltrer dans le maillage radar adverse, précisément pour le cartographier, voire le détruire, sans jamais révéler sa position.

Rafale neuron
Le drone de combat qui accompagnera le Rafale F5, sera la plateforme ideale pour mettre en oeuvre un missile antiradiation.

En outre, contrairement aux armes à guidage GPS/inertiel, comme le SCALP-ER ou les A2SM Hammer, qui nécessite une localisation précise de la cible, avant de faire feu, une munition antiradiation peut être lancée avec un très faible préavis, dès lors qu’un faisceau radar est détecté, en faisant une arme de riposte très efficace, pour des engagements au tempo de plus en plus soutenu.

Toutefois, si la future AASF sera, indiscutablement, l’effecteur indispensable aux missions SEAD du drone de combat français, elle pourra, très certainement, armer d’autres appareils, y compris les Rafale F5, et les futures évolutions de la branche parallèle du Rafale F4.1.

En effet, l’emport d’un missile de ce type, constitue une assurance-vie très efficace pour forcer un radar de tir adverse à cesser sa poursuite, contre sa cible, en éteignant son émission, pour tenter de faire perdre la localisation à la munition antiradar tirée contre lui. Ce faisant, le radar ne peut plus transmettre d’information aux systèmes de tirs, laissant le temps à l’appareil, de s’éloigner de la zone dangereuse.

Ainsi, depuis plus d’un an, maintenant, les Su-30, 34 et 35s, envoyés à proximité des lignes ukrainiennes, emportent presque systématique un missile antiradiation comme le KH-31MP, a des fins d’autodéfense, et non de mission SEAD.

Un Pod de brouillage toujours indispensable, mais toujours ignoré

On ne peut, naturellement, que se montrer satisfait de l’annonce, indirecte, du développement de la munition antiradiation AASF, dans le cadre du programme Rafale F5, celle-ci venant, de manière évidente, combler un besoin capacitaire flagrant, pour les forces aériennes françaises.

NGJ-Mid band E/A-18G Growler
Pod de brouillage NGJ-Mid Band monté sur un E/A 18G Growler de l’US Navy

En outre, avec le succès à l’exportation du Rafale, ces dernières années, il est très probable que le marché export sera au rendez-vous, pour cette munition, comme c’est déjà le cas pour le missile MICA, le SCALP-ER et la bombe propulsée Hammer, de sorte à étoffer la gamme de munitions du chasseur français.

Pour autant, les observations publiées dans l’article du 15 juin 2021, sur Meta-defense, demeurent valides, et ont même été considérablement renforcées par les riches enseignements de la guerre en Ukraine. Or, celles-ci s’appuyaient sur trois capacités complémentaires, pour mener efficacement des opérations SEAD et pour défier les défenses aériennes d’un adversaire puissant, comme peut l’être la Russie.

Outre le missile antiradiation, la capacité globale reposait sur une base de données précise et mise à jour, des moyens électroniques déployés par l’adversaire, ainsi que sur la conception d’un puissant pod de guerre électronique, pour étendre la protection antiradar au-delà du seul appareil porteur.

La cartographie des moyens électroniques de l’adversaire est du ressort du programme Archange, de l’Armée de l’Air et de l’Espace, trois avions Dassault Falcon 8x, bardés de capteurs électroniques, destinés à remplacer les C-160G Gabriel, dans cette mission. Le premier Archange doit entrer en service en 2025, et apportera de nouvelles capacités très utiles, et indispensables, dans ce domaine, aux forces aériennes françaises, ainsi qu’aux industriels de la BITD française.

En revanche, la conception d’un pod de brouillage n’est pas évoquée jusqu’à présent. Un pod de guerre électronique (et cyber) emporte différents brouilleurs destinés à altérer les signaux des radars adverses, de sorte à les rendre inopérants.

Rafale inde
avec plus de 300 Rafale exportés, le nouveau missile AASF aura un marché captif élargi et en demande, face à lui.

Contrairement au système SPECTRA, dont la fonction est d’assurer l’autodéfense du Rafale lui-même, un pod de brouillage est susceptible d’assurer une défense électronique beaucoup plus étendue, susceptible d’englober d’autres appareils qui, eux, ne seraient pas protégés par le très efficace SPECTRA.

C’est notamment le cas des Mirage 2000D de l’Armée de l’Air et de l’Espace, qui resteront en service jusqu’en 2035, même si les capacités de défense électronique de ces appareils ont été améliorées dans le cadre de la modernisation MLU en cours. C’est aussi le cas d’autres appareils, très vulnérables, comme les drones non furtifs, mais également les avions de soutien, et les hélicoptères.

Les alliés de la France, ainsi que les clients de son industrie aéronautique de défense, eux aussi, opèrent des flottes composées d’appareils non furtifs, et ne disposant pas d’un puissant système d’autoprotection, comme c’est le cas du Rafale.

Dans ce contexte, et nonobstant le problème de production électrique, évoqué dans l’article de 2021, un pod de guerre électronique viendrait très efficacement parfaire la panoplie opérationnelle du Rafale, en particulier pour répondre à la réalité des menaces, observées aujourd’hui.

À ce titre, un partenariat international, dans le cadre du Club Rafale, comme négocié avec les EAU pour le F5 et du drone de combat, pourrait être le parfait support pour un tel développement, afin d’en réduire les couts, tout en étendant le marché potentiel à venir, pour en accroitre la soutenabilité budgétaire.

Conclusion

L’annonce de l’entame des travaux d’étude, pour le développement de la munition antiradiation AASF, dans le cadre du programme Rafale F5 et de son drone de combat, va certainement combler le dernier besoin capacitaire qui manquait au chasseur français.

Rafale F4
la capacité SEAD est aujourd’hui, certainement, une des plus indispensable dans la panoplie opérationelle d’un avion de combat.

Outre les besoins des forces aériennes françaises, le missile va, sans aucun doute, rencontrer rapidement un important succès international, sur la base des 300+ Rafale exportés ou commandés à l’export à ce jour.

Et si l’on peut regretter que ce développement ne soit pas accompagné de celui d’un pod de brouillage, il constitue, cependant, un excellent pas capacitaire, pour parfaire la panoplie opérationnelle du Rafale, et des forces aériennes qui le mettent, ou le mettront en œuvre.

Reste que l’annonce de ce développement par le ministère des Armées, moins de trois ans après que celui-ci a rejeté l’hypothèse sans ménagement, parce que venant d’un député de l’opposition, interpelle quant à la manière dont la planification militaire est conçue, et surtout sur la manière dont elle est appliquée, avec un évident dogmatisme politique, surclassant le pragmatisme opérationnel.

Ce raté flagrant devrait appeler le ministère des Armées, à plus d’ouverture dans ce domaine, et certainement à donner à ses opérationnels, une plus grande liberté de parole, y compris face à la présentation nationale, dans un cadre public, spécialement pour ce qui concerne des enjeux capacitaires, pour lesquels ils sont, de manière évidente, les mieux placés pour répondre, et pour expliquer quels sont leurs besoins.

Cela n’obèrerait en rien la portée de l’arbitrage politique et budgétaire, de la responsabilité de l’exécution, dans ce domaine, mais cela tendrait, certainement, à présenter un discours moins faussé, par l’obligation de solidarité imposée aux militaires, lorsqu’il s’agit de commenter la politique défense les concernant.

La DGA envisage de produire des coques nues de FDI, pour soutenir les exportations

Alors que le ministre des Armées, Sébastien Lecornu, a appelé, le 24 octobre, la Direction Générale de l’Armement, ou DGA, à plus d’audace, les premières annonces d’Emmanuel Chiva, dans ce domaine, en auront certainement surpris plus d’un.

En effet, le Délégué Général de l’Armement n’a pas annoncé un nouveau programme technologique, ou une nouvelle première technique, mais la possibilité, à l’avenir, pour la France, de commander, en anticipation d’export, des coques nues de frégates FDI, auprès de Naval Group.

Ce faisant, le DGA se rapproche d’une analyse publiée sur Meta-defense en 2021, qui préconisait, justement, des commandes, en anticipation d’exportation, de certains équipements construits par l’industrie de défense française, afin de réduire les délais de livraison, et les couts de production, afin de s’imposer dans les compétitions internationales à venir.

Toutefois, le tampon opérationnel, tel que baptisé alors, allait plus loin dans la réflexion et dans l’utilisation des bénéfices potentiels qu’une telle démarche pouvait apporter, aux industriels français, mais aussi, aux armées. Peut-être est-ce le bon moment, pour faire d’une pierre, deux coups, alors que la dynamique est, de toute évidence, bien lancée, à la DGA ?

Le Tampon Opérationnel, tel qu’évoqué dans un article Meta-defense de juillet 2021

En bien des aspects, le Tampon opérationnel, présenté en 2021, se rapproche de la stratégie rapidement évoquée par Emmanuel Chiva. Il s’agissait, en effet, d’anticiper les besoins d’exportation, en produisant des équipements supplémentaires sur les commandes destinées aux armées françaises.

Leopard 2A8 de KNDS au salon Eurosatory 2024
Berlin avait commandé 120 leopard 2A8 en mai 2023, pour anticiper les futures exportations du char allemand. Plus de 150 exemplaires ont été commandés, ou annoncés commandés, en à peine un an, par les seuls pays européens.

L’objectif de cette démarche était, avant tout, concurrentiel : en procédant de cette manière, les blindés, frégates ou avions de combat, proposés par les industriels français, étaient disponibles selon des délais bien plus courts, que lors d’une commande classique, qui doit être intégrée dans un planning de production difficile à bousculer.

En outre, ces commandes surnuméraires permettaient de mieux lisser l’efficacité de l’activité industrielle, avec, à la clé, des réductions de couts pouvant être très sensibles selon le domaine.

On se rappelle, ainsi, qu’en passant d’une commande de 17 frégates FREMM livrées sur 10 ans pour la Marine nationale, à 8 frégates sur les mêmes délais, le prix unitaire de chaque navire, a presque doublé, tout comme ce fut le cas, lors du passage de la commande d’hélicoptères tigres, de 215 unités, à 77.

De fait, la pré-production des équipements permettait à la fois de proposer des délais imbattables, et des prix très agressifs, deux arguments d’autant plus déterminants en période de crise, comme c’est le cas en ce moment.

Si les industriels défenses étaient les premiers bénéficiaires de cette mesure, elle profitait également aux armées françaises, qui, pour l’occasion, voyaient leurs propres équipements couter sensiblement moins cher à produire, tout en amortissant les couts de développement, sur un nombre plus élevé d’unités produites.

Fremm aquitaine
De manière interessante, l’étude « Tampon opérationnel », s’appuyait beaucoup su rl’expemble de préporduction de frégates.

Mais le tampon opérationnel allait beaucoup plus loin. En effet, il préconisait de permettre aux armées de disposer des équipements produits, pour certaines missions, ou comme un tampon, afin de palier l’attrition potentielle, ou pour répondre à une montée en puissance rapide des moyens, exigée par l’activité opérationnelle. Ce faisant, une partie des équipements produits, n’étaient pas revendus comme des équipements neufs, mais comme des occasions récentes.

Dans le même temps, le modèle s’appuyait sur les principes de la Défense à valorisation positive et le modèle du Socle Défense, pour assumer le financement du programme, et sa soutenabilité budgétaire pour les finances publiques, sans jamais creuser les déficits, ni l’endettement souverain.

Le ministre des Armées, Sébastien Lecornu, donne une nouvelle ambition audacieuse à la DGA

Revenons au présent. Le 24 octobre, le ministre des Armées, Sébastien Lecornu, a prononcé un discours qui, de l’avis de beaucoup de spécialistes, était pour le moins attendu.

En visite sur le site de la Direction générale de l’armement « Maîtrise NRBC » à Vert-le-Petit, le ministre a, en effet, tracé une nouvelle feuille de route très ambitieuse, pour la DGA, et pour les ingénieurs de l’Armement, qui y travaillent.

Ainsi, le ministre a appelé la DGA à renouer avec l’audace et l’esprit d’initiative qui étaient les siens, dans les années 60, 70 et 80, cet esprit qui permit à la France de se doter de sous-marins à propulsion nucléaire, ce que les États-Unis estimaient alors impossible, puis de concevoir des avions de combat, des hélicoptères, des missiles, des blindés, des navires et des satellites, dont les qualités opérationnelles, et les performances, seront reconnues du tous, dans le monde.

Sébastien Lecornu DGA emmanuel Chiva
Le ministre des Armées, Sébastien Lecornu, et le DGA, Emmanuel Chiva, vont certainement laisser une leur marque, dans leurs fonctions respectives.

Pour y parvenir, le ministre a annoncé plusieurs reformes, notamment pour alléger les procédures de validation et d’acquisition des équipements dont les risques auront déjà été mitigés par l’industriel, mais aussi en acceptant la notion d’échec, pour permettre d’avancer plus vite, et plus loin.

Cet esprit d’initiatives de la DGA, avait, en effet, atteint sa pleine efficacité à la fin des années 80 et au début des années 90, avec des programmes comme les frégates LaFayette, premières frégates furtives opérationnelles sur la planète, le missile Hades, premier MRBM à trajectoire semi-balistique, et des programmes désormais bien connus, comme le Rafale, le Tigre, ou encore le Caesar.

Il convient, ainsi, de se rappeler que plusieurs des programmes qui, aujourd’hui, font le succès de l’industrie de défense française, sur la scène internationale, ont été, pour ainsi dire, implémentés avec force dans les armées françaises, qui faisaient alors de la résistance, à leur sujet.

Quoi qu’il en soit, c’est bien cet esprit pionnier, pour reprendre les mots de Sébastien Lecornu, le la DGA doit retrouver, pour, à nouveau, imaginer des systèmes d’armes économiques, légers et performants, auxquels les autres pays, n’auront pas pensé. petit jeu auquel les ingénieurs français de l’armement, excellent, lorsqu’ils sont dans les bonnes conditions pour cela.

Emmanuel Chiva évoque la possibilité de commander par anticipation des coques nues de FDI, pour soutenir l’exportation

A-t-il été porté par le discours de Sébastien Lecornu ? Quoi qu’il en soit, Emmanuel Chiva, s’est exprimé face aux journalistes du site Défense News, au sujet du programme SCAF. Si ses propos concernant la coopération européenne, au sujet de ce programme, ont été assez convenus, une digression du DGA, au sujet des frégates FDI, mérite une attention toute particulière.

Frégate FDI Amiral Ronarc'h
Frégate FDI classe Amiral Ronarc’h de la Marine Nationale sur le site Naval Group de Lorient

En effet, celui-ci a indiqué que la France travaillait, actuellement, à une stratégie visant à produire des coques nues de frégates FDI, en vue d’anticiper de futures commandes, tout en optimisant la production et l’activité, du site de Lorient, de Naval Group.

Comme évoqué précédemment, cette mesure vise, simultanément, à réduire les délais de livraison, et potentiellement les couts de production, des frégates françaises, sur un marché particulièrement en demande de solutions économiques disponibles sur de courts délais, ainsi que de garantir l’activité industrielle du site de Lorient, afin de conserver la main d’œuvre, l’outil industriel, et les compétences indispensables à l’autonomie stratégique française.

« Nous sommes prêts à travailler avec le fabricant, par exemple, pour avancer la commande de certaines frégates pour la France, en pariant sur l’exportation et en pensant que ces frégates peuvent être livrées dans les différents pays qui sont intéressés aujourd’hui », a déclaré Chiva.

Le pari est loin d’être absurde. En effet, les deux frégates FREMM exportées, une au Maroc, l’autre à l’Égypte, ont été prélevées directement sur la production destinée à la Marine nationale, avec des navires configurés selon des standards proches de ceux retenus par la Marine française. Il en est allé de même des deux FREMM italiennes exportées vers l’Égypte.

FREMM Tahya Misr
La frégate FREMM vendu à l’Egypte par la France, a une configuration très proche de celle de la classe Aquitaine, si ce n’est qu’elle est dépourvue des deux Sylver 70 et des 16 missiles de croiisère MdCN.

De même, la Grèce a commandé les trois frégates FDI de Naval Group, dans un standard de livraison le plus proche possible, de celui des cinq frégates de la classe Amiral Ronarc’h, destinées à la Marine nationale. En outre, la flexibilité dans le calendrier de production, a permis à Athènes de recevoir les frégates n°2, 3 et 4, par ordre de construction, alors que la Marine nationale recevra les frégates n°1,5,6,7 et 8.

Est-ce vraiment plus « sûr » de ne pas finaliser les FDI en configuration française export ?

Toute la question, à présent, est de savoir si le choix de produire des coques nues, est pertinent, ou pas ? Selon toute vraisemblance, la DGA a fait ce choix, pour deux raisons principales.

En premier lieu, cette configuration permet au client éventuel, de choisir la configuration de sa ou ses frégates. Par exemple, en préférant y installer des systèmes, senseurs ou armements, différents de ceux choisis par la Marine nationale. Rappelons, à ce sujet, que les FDI helléniques, emporteront 4 VLS Sylver, soit 32 silos, contre 2/16 pour les frégates françaises, et qu’elles sont également équipées d’un CIWS SeaRAm, sur le roof arrière, absents des navires de la Marine nationale.

En outre, les systèmes embarqués représentent plus de la moitié du prix d’un navire, et nécessitent une maintenance bien plus soutenue qu’une simple coque, une fois installés. Dès lors, le choix de se contenter de produire les coques nues, est un arbitrage conservatoire, plus économique budgétairement, et, semble-t-il, moins risqué, sur le plan des chances d’exportation.

Pour autant, c’est aussi un choix qui restreint considérablement les options de cette offre. D’abord, alors qu’il ne s’agit que de coques non opérationnelles, celles-ci n’ont aucune valeur, tant qu’elles n’auront pas été converties, si ce n’est en immobilisation budgétaire. De plus, l’économie de production de série, ne concerne que la coque, soit moins de la moitié du navire.

FDi Greece
La grèce a exigé une configuration la plus proche possible de celle des frégates françaises de la clasee Amiral Ronarc’h, pour ses tois frégates de la classe Kimon.

En outre, il ne répond qu’en parti aux exigences de délais de livraison courts des marines mondiales, qui n’hésitent pourtant pas, aujourd’hui, à faire la chasse aux navires d’occasion, plus pour des questions de délais, que de prix, pour accroitre leurs propres capacités.

De toute évidence, il ne peut pas, non plus, permettre de répondre à des besoins urgents de la Marine nationale, par exemple, face à une dégradation rapide de la situation sécuritaire, ou pour compléter un déficit capacitaire, alors que celle-ci dispose, précisément, des équipages surnuméraires, pour permettre une telle démarche.

Enfin, ces coques ne rapportent rien, tant qu’elles ne sont pas opérationnelles, mais elles coutent au budget de l’État. À l’inverse, une fois complétées, elles peuvent être intégralement portées par une société ad hoc, en charge de porter le leasing du navire, notamment auprès de la Marine nationale, comme ce fut le cas, précédemment, pour le patrouilleur l’Adroit. Ce faisant, tous les investissements supplémentaires, seraient portés par cette société d’investissement et de leasing, tout en offrant, à la Marine, des navires supplémentaires potentiels, pour lisser son activité au besoin.

Quant à la flexibilité offerte au client, dans la configuration du navire, les exemples récents, portant sur des livraisons pour lesquelles la rapidité était un facteur clé, montrent, au contraire, que la standardisation était loin de poser un problème.

Conclusion

On le voit, l’annonce faite par Emmanuel Chiva, concernant un changement potentiel de modèle, pour anticiper et soutenir l’exportation des frégates FDI, est une initiative pleine de promesses.

naval group construction FDI Lorient
la coque nue (mais équipée du moteur) représente souvent moins de la moitié des couts de construction d’une frégate

De toute évidence, elle montre que la DGA et le ministère des Armées, poussent désormais la réflexion au-delà des modèles traditionnels dans ce domaine, ce qui est certainement, une étape indispensable, si l’on veut effectivement préserver l’outil industriel défense français dans son ensemble, et sa position sur une scène internationale en pleine recomposition.

Pour autant, on peut se demander si la réflexion, menée à ce sujet, n’est pas encore trop « conservatrice », et si elle ne bénéficierait pas de s’enrichir d’un modèle plus global, intégrant, au-delà des aspects purement industriels, des aspects opérationnels et budgétaires, au travers du modèle Tampon opérationnel, analysé dans un article de 2021 ?

Dans tous les cas, cette évolution, bien plus profonde qu’il n’y parait, évoquée par le DGA, va certainement dans le bon sens, et ouvre des perspectives très intéressantes, pour l’avenir de l’organisation de l’industrie de défense française, dans les années à venir.

Drone de combat germano-britannique : un futur lien entre SCAF et GCAP, ou une porte de sortie pour Berlin ?

Le Royaume-Uni et l’Allemagne ont une longue tradition de coopération défense. Tous deux portent une voix très otanienne en faveur de la coopération avec les États-Unis et partagent la même appétence pour les équipements et les programmes de défense venus d’outre-Atlantique.

Surtout, les deux pays ont co-developpé deux des plus importants programmes aéronautiques militaires de ces 50 dernières années en Europe, le Panavia Tornado, dans les années 70 et 80, et l’Eurofighter Typhoon, depuis les années 90, à chaque fois, avec le soutien de Rome.

Pour autant, jamais les deux pays n’avaient signé d’accord de coopération défense étendu, comme pouvaient l’être feu les accords de Lancaster-House, entre Paris et Londres, en 2010.

C’est désormais le cas, l’Allemagne et la Grande-Bretagne ayant signé un ambitieux programme de coopération défense cette semaine, baptisés accords de Trinity House. Et si ces accords portent sur de nombreux aspects, l’un d’eux intéresse tout particulièrement la France. En effet, Londres et Berlin ont annoncé leur intention de développer un drone de combat pour accompagner leurs avions de combat, ensemble…

Londres et Berlin signent les accords de Trinity House pour une coopération défense étendue

Les accords de Trinity House ont pour ambition de redonner un cadre à la coopération défense entre les deux pays, après la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne, en 2020.

Accords de TRinity house healey Pistorius
Le Secretaire à la Defense Healey et le ministre de la défense allemand Pistorius

Celui-ci porte sur de nombreux aspects, allant du renforcement de la façade nord de l’OTAN, au développement d’armes à longue portée. Il s’appuie, notamment, sur l’engagement de l’industriel Rheinmetall, d’investir, dans les années à venir, plus de 300 m€, sur les sites britanniques de construction de matériels blindés et d’artillerie, qui ont fait l’histoire des blindés européens avec des marques comme Vickers, sous le contrôle de l’industriel allemande depuis 2019.

L’accord, signé par le secrétaire britannique à la défense, John Healey, et son homologue allemand, Boris Pistorius, prévoit, en outre, d’intégrer la Grande-Bretagne dans l’initiative lancée par Berlin, Paris et Varsovie, pour concevoir une capacité de frappe européenne à longue portée, d’ici à 2035.

Une coopération dans le domaine de la surveillance des câbles sous-marins, est également évoquée dans l’accord, alors que la Bundeswehr, et la British Army, développeront des exercices conjoints, spécialement concernant les unités déployées dans les pays baltes, pour concevoir de nouvelles doctrines et tactiques de combat.

Allemands et Britanniques veulent codévelopper un drone de combat ensemble, et avec leurs partenaires

Dans l’ensemble des sujets évoqués dans l’accord, et ils sont nombreux (mais très peu étayés), un point attire spécialement l’attention, surtout côté français. En effet, Londres et Berlin ont annoncé, de manière assez laconique, il est vrai, leur intention de codévelopper et mettre en œuvre, un drone de combat, destiné à évoluer en coopération avec les avions de combat des deux pays.

Drone de combat Loyal Wingmen Airbus DS
Airbus DS présentera une maquette 1:1 de son nouveau Loyal Wingmen au salon ILA 2024 de Berlin

Aucune information supplémentaire n’a été diffusée, au sujet de cette coopération, ni en termes d’ambitions technologiques, ni de budget, et encore moins de calendriers. Au mieux, peut-on spéculer, sur la base de la composition des aviations de chasse des deux pays, pour la décennie 2030, que le drone sera mis en œuvre et contrôler à partir de l’Eurofighter Typhoon, peut-être également du F-35 américains.

Toutefois, le document fait également référence, à la possibilité, pour ce programme, de « s’ouvrir aux partenaires et alliés des deux pays ». On pense, naturellement, à l’Italie et à l’Espagne, tous deux membres du consortium Eurofighter qui construit le Typhoon, qui verraient certainement un tel programme avec un grand intérêt.

Il est aussi évoqué, que ce programme permettrait d’effectuer un rapprochement concernant les Cloud de Combat des futures générations d’avions de combat. On parle, ici, sans le moindre doute du Système de combat Aérien du Futur, ou SCAF, auquel participe l’Allemagne, l’Espagne, la Belgique et la France, et du programme Global Combat Air Programme, ou GCAP, qui est emmené par la Grande-Bretagne, avec le soutien de l’Italie, et du Japon.

C’est, en effet, Airbus DS et l’Allemagne, qui pilotent le pilier Cloud de Combat, dans le cadre du programme SCAF. En outre, le rapprochement et la coopération entre SCAF et GCAP, en particulier concernant les piliers n’appartenant pas au NGF, est évoqué par les responsables techniques des deux programmes, afin de garantir une plus grande coopération entre les deux systèmes, et ainsi d’en faciliter l’utilisation et la maintenance.

Depuis 10 ans, ce sera le 5ᵉ programme de drones de combat britannique

De prime abord, donc, cette coopération semble parfaitement alignée avec les besoins des programmes SCAP et SCAF, ainsi qu’avec ceux pour permettre aux Eurofighter Typhoon, de contrôler des drones de combat, comme ce sera le cas du F-35A, et du Rafale. Pourtant, plusieurs éléments interrogent, quant à l’antériorité des deux pays, dans ce domaine, mais aussi quant au calendrier de cette annonce.

BAe Taranis
BAe a developpé le Taranis pour étudier le comportement et la conception des drones de combat.

Ainsi, ce programme de drones de combat, ne sera rien de moins que le 5ᵉ, qui aura été lancé, outre-Manche, sur les dix dernières années, dans ce domaine. Rappelons, en effet, qu’en 2015, Londres était encore impliqué dans le programme FCAS, codéveloppé avec la Paris, dans le cadre des accords de Lancaster House, pour concevoir un drone de combat autonome à horizon 2025-2030.

BAe avait, pour l’occasion, développé le démonstrateur Taranis, pendant britannique du Neuron européen, piloté par la France, les deux projets devant mettre en commun leurs acquis, dans le cadre du programme FCAS.

En 2017, après le vote en faveur du Brexit, Londres annonça que le programme FCAS, était transformé en programme visant à concevoir des briques technologiques, employées, par la suite, par les industries Fr et Uk, pour leurs programmes de drones respectifs.

Cette approche fit rapidement long-feu, et Londres entama la conception d’un drone de combat, destiné à la Royal Air Force, le programme Lanca et le drone Mosquito, et un, pour la Royal Navy, le programme Vixen. Depuis, l’un comme l’autre ont été arrêtés, sans qu’un successeur ait été désigné.

De fait, depuis 2015, ce furent bien quatre programmes de drones de combat, qui ont été lancés, financés, puis rapidement annulés, par les armées britanniques, sans jamais avoir produit le moindre équipement opérationnel.

Malgré les annonces d’Airbus DS dans le domaine des drones de combat, Berlin veut s’appuyer sur des partenaires européens expérimentés.

L’Allemagne a été beaucoup plus discrète, et certaine plus appliquée que la Grande-Bretagne, dans le domaine des drones de combat. Ainsi, lorsque Dassault développait le Neuron, et BAe le Taranis, EADS concevait, de son côté, et de manière peu voyante, le Barracuda, un démonstrateur de drone furtif, toutefois sensiblement plus compact que les autres modèles européens.

Drone de combat Lout
En 2019, Airbus DS a présenté le programme Lout de drone de combat furtif.

Il fallut attendre plusieurs années, et 2019, pour qu’Airbus DS communique à nouveau autour des drones de combat furtifs, avec la présentation du programme Lout. Selon le calendrier présenté alors, ce programme était en développement depuis 2007 et promettait de donner une sérieuse avance à l’industriel allemand dans divers domaines, dont celui de la furtivité.

Cependant, là encore, Berlin et Airbus DS sont restés bouche cousue sur le sujet pendant plusieurs années, jusqu’en 2023, et l’annonce, par la Luftwaffe, cette fois, de la volonté allemande de developper un drone de combat, pour accompagner l’Eurofighter Typhoon.

Il s’agissait, de toute évidence, d’une réponse aux annonces françaises concernant le développement d’un drone de combat pour le Rafale F5, dans le cadre de la LPM 2024-2030. Ainsi, l’annonce française, à ce sujet, eut lieu en mai 2023, lors des débats parlementaires relatifs à la LPM, et l’annonce allemande, pour un éventuel drone de combat développé pour l’Eurofighter Typhoon, en novembre 2023.

Quelques mois plus tard, en juin 2024, alors que les discussions, en France étaient largement entamées pour la conception du fameux drone de combat pour le Rafale F5, Airbus DS présentait un modèle numérique d’un drone de combat furtif, destiné à accompagner le Typhoon, suivi quelques semaines plus tard, d’une maquette à l’échelle 1:1, lors du Berlin Air Show (en image principale d’illustration).

Enfin, alors que le ministère des Armées a officialisé la commande de la conception du drone de combat français, au début du mois d’octobre, Berlin annonce le codéveloppement d’un drone de combat pour le Typhoon, en partenariat avec la Grande-Bretagne, à peine deux semaines plus tard.

Une réponse aux annonces du Rafale F5 et du drone de combat Loyal Wingmen français

On le voit, tout indique que les déclarations successives allemandes, dans le domaine du développement d’un éventuel drone de combat furtif, sont avant tout des réponses médiatiques et politiques, à celles concernant l’avancée du programme français, en particulier depuis que Paris a acté la conception d’un Loyal Wingmen pour accompagner le Rafale F5, au début de la prochaine décennie, depuis le printemps 2023.

Neuron
Assemblage du déùmonstrateur NEURON par DAssault Aviatiion

Plusieurs raisons peuvent expliquer cette réciprocité allemande systématique, à ce sujet. Ainsi, c’est Airbus DS qui est en charge de la conception des drones de combat Remote carrier lourds, dans le cadre du pilier drones du programme SCAF.

Or, si les avionneurs et industriels français venaient à developper des compétences avancées dans ce domaine, en avance de phase sur leurs homologues allemands, cela pourrait déstabiliser le partage industriel dans ce domaine, et affaiblir la charge de travail, pour Airbus DS, tout en réduisant l’opportunité commerciale de ces drones lourds, dans le cadre de SCAF.

On peut également penser que Berlin cherche, ici, à préserver les parts de marché potentielles de l’Eurofighter Typhoon, face au Rafale, sur la décennie 2030, même si ce dernier semble conserver une dynamique export trés supérieure à celle de son homologue européen, depuis 2015.

Selon les annonces, il apparait, comme évoqué plus haut, que cette coopération germano-britannique, permettrait aux programmes SCAF et MGCS, de collaborer nativement, au niveau du Cloud de combat, et ainsi mutualiser le développement de certains composants communs, comme les drones de combat. Paris ayant, dans tous les cas, son propre drone de combat lourd, on peut penser que la France ne s’opposerait pas à une telle ouverture.

GCAP Tempest Royal Air Force Farnborough 2024
LE programme GCAP a été la réponse de Londres au lancement du programme SCAF par Paris et Berlin

Reste qu’on ne peut écarter, ici, que ce rapprochement préfigure des négociations plus importantes, permettant à Berlin de se greffer au programme GCAP, si le programme SCAF venait à échouer. Or, même si c’est évoqué à demi-mots, le lancement du Rafale F5, et de son drone de combat, est largement perçu comme l’émergence d’un « Plan B », pour Paris, et d’une position de repli, si les négociations entourant le partage industriel autour de SCAF, venaient à ne pas satisfaire les attentes de l’industrie aéronautique de défense tricolore.

Ce faisant, Berlin pourrait se tourner vers Londres, et le GCAP, en apportant deux piliers qui, justement, ne sont que faiblement développé dans le cadre du programme britannique, le cloud de combat, et les drones de combat, de sorte à équilibrer le partage industriel, sans déstabiliser le partage existant, autour du Tempest.

Conclusion

Il est, bien évidemment, parfaitement naturel que l’Allemagne et la Grande-Bretagne, engagent une coopération avancée en matière de défense. Les deux pays figurent parmi les plus grandes puissances militaires européennes, disposent tous deux d’une base industrielle et technologique de défense riche et avancée, et partagent des préoccupations capacitaires communes, sur le flanc nord européen.

En outre, Londres et Berlin, ont déjà coopéré, avec succès, pour deux des plus importants programmes aéronautiques militaires européens de ces 50 dernières années, le Panavia Tornado, et l’Eurofighter Typhoon. Enfin, l’industrie de défense allemande, est désormais devenue un acteur incontournable de la BITD britannique, au travers des acquisitions réalisées par Rheinmetall en 2019.

Remote carrier SCAF
Airbus DS est en charge du pilier drones de combat au sein du programme SCAF.

Toutefois, ces accords interpellent, en particulier pour ce qui concerne le développement commun d’un drone de combat, et sur la coopération engagée concernant le futur Cloud de Combat aérien, pour les programmes SCAF et GCAP. En effet, il ne s’agit pas seulement, ici, de developper des capacités nationales, mais bien de coopérer dans deux domaines clés, du programme SCAF, dont les piliers ont précisément été attribués aux entreprises allemandes.

Le manque de détails, accompagnant l’annonce du co-développement dans le domaine des drones, renforce, par ailleurs, le sentiment qu’il s’agit là d’une réponse aux récentes annonces faites par Paris, concernant le développement du drone de combat du Rafale F5, voire concernant les fuites au sujet d’une éventuelle coopération entre Paris et Abu Dhabi, à ce sujet.

Difficile, dans ces conditions, de ne pas voir, dans ces annonces, un rapprochement entre Berlin et le programme GCAP britannique, si le programme SCAF venait à échouer. Tout comme il est probablement difficile, côté allemand ou espagnol, de ne pas voir un Plan B, dans le Rafale F5 et son drone de combat, annoncé pour 2033, ceci dit.

Reste que, une fois encore, plutôt que de véritablement collaborer sur un programme à court terme, pour répondre à un besoin urgent, Paris préfère faire seul de son côté, et Berlin préfère se tourner vers son partenaire aéronautique traditionnel britannique. À se demander pourquoi le programme SCAF existe…

Le premier ministre japonais, Shigeru Ishiba, évoque un partage nucléaire, sur le modèle de l’OTAN

Le nouveau premier ministre japonais, Shigeru Ishiba, n’est en fonction que depuis trois semaines. Toutefois, même s’il est issu du Parti libéral-Démocrate, ou Jiminto, qui dirige le pays depuis 2012, l’homme porte des positions propres, sur de nombreux aspects, en particulier sur les questions de Défense.

Ainsi, dès son discours d’investiture, celui-ci a appelé à la création d’une alliance militaire nucléaire, dans le Pacifique, calquée sur l’OTAN en Europe, rompant avec la tradition antinucléaire et pacifique du pays, qui ne dispose pas même d’une armée, mais d’une force d’autodéfense.

Allant encore plus loin, Shigeru Ishiba a même évoqué, pour le Japon, la possibilité de participé à une dissuasion partagée, sur le modèle de certains pays de l’OTAN, ce qui s’apparente davantage à une révolution, pour la culture politique nippone moderne, qu’à une évolution, comme observée dans d’autres pays. Pour autant, ces ouvertures audacieuses, du nouveau chef d’État japonais, ont bien peu de chances de trouver un écho favorable, auprès de Washington.

Le Japon face à un défi sécuritaire sans précédent depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale

Il est vrai que le Japon a suivi une trajectoire assez éloignée de celle de l’Allemagne ou d’autres pays européens, vaincus lors de la Seconde Guerre mondiale. Ainsi, alors que la République Fédérale d’Allemagne récupéra rapidement un gouvernement fonctionnel, dès 1949, alors qu’il fallut attendre 1952 pour que le Japon fasse de même.

F-35 Forces aériennes d'autifence japonaise
Le Japon sera le plus important opérateur de F-35 A et B dans le monde, après les armées américaines.

En outre, si la constitution allemande était de conception allemande, celle du Japon a été rédigée directement par les forces d’occupation américaines, sous le contrôle du général mac Arthur. De fait, les forces militaires du pays, ne sont pas des armées, mais des forces d’autodéfense, intégrées à un dispositif défensif qui demeure, aujourd’hui encore, en partie sous le contrôle des forces américaines toujours déployées dans le pays.

Il n’y eut rien d’étonnant, de ce fait, lorsque Tokyo confirma la commande de 142 F-35 A et B, auprès des États-Unis, peu de temps seulement après que Donald Trump, alors locataire de la Maison-Blanche, exigea que le Japon corrige la balance commerciale très déséquilibrée, entre les deux pays, en 2019.

Depuis cet épisode, cependant, la situation sécuritaire du pays a considérablement évolué, avec l’expansion rapide des armées chinoises, dotées d’équipements de plus modernes et performants, une Russie de plus en plus démonstrative, militairement parlant, sur ce théâtre, et une Corée du Nord, qui multiplie les démonstrations de forces, en particulier dans le domaine des missiles balistiques MRBM et IRBM, susceptibles d’atteindre le territoire japonais.

Ainsi, après avoir été relativement préservé durant toute la guerre froide, et après avoir été aux premières loges pour profiter de l’émergence des dragons asiatiques, le Japon est, aujourd’hui, en plein cœur d’une des zones géopolitiquement la plus instable de la planète, avec une jambe dans les tensions coréennes, une autre dans les tensions sino-américaines autour de Taipan, et avec des différends de frontières, avec la Russie.

Le Japon sous la triple menace nucléaire de la Chine, de la Russie et de la Corée du Nord

Même si le Japon ne dispose que d’une force d’autodéfense, et non d’une véritable armée, le pays est un des mieux protégés de la région. Ainsi, les forces d’autodéfense japonaises disposent d’une force d’active de près de 250.000 hommes et femmes, et de près de 60.000 réservistes opérationnels, soit davantage que la plus imposante armée européenne, l’armée française.

F-15J Japon
Les forces aériennes d’autodéfense japonaises alignent plus de 300 avions de chasse, dont 200 F-15J.

Ces forces disposent, en outre, de moyens très performants, avec un budget de près de 55 Md$ en 2024, leur permettant d’aligner, entre autres, 450 chars de combat, un millier de VCI et APC, 250 canons automoteurs et LRM.

Dans le domaine aérien, les forces aériennes d’autodéfense nippones alignent 200 F-15J, 80 F-2 et 36 F-35A/B, bientôt rejoints par une centaine d’autres, ainsi qu’une vingtaine d’Awacs et E-2 Hawkeye, et une dizaine de ravitailleurs. La marine nippone, enfin, s’appuie sur deux porte-aéronefs, destinés à accueillir les F-35B, huit grands destroyers AEGIS, et une quarantaine de frégates et corvettes, épaulées d’une vingtaine de sous-marins conventionnels, tous modernes.

À ces forces japonaises, s’ajoutent les 55.000 militaires américains, réparties sur plus de 200 sites au travers du pays, et accueillant, notamment, la seconde flotte (pacifique) avec, au moins, un porte-avions nucléaire et son escadre, cinq à sept escadrons de chasse de l’US Air Force, et la plus importante base des Marines, à Okinawa.

Pour autant, ces forces, même considérables, ne peuvent se passer du bouclier nucléaire américaine, alors que les trois pays en tensions potentielles, la Chine la Russie et la Corée du Nord, sont toutes les trois nucléaires, et dotées de missiles et de vecteurs adaptés pour frapper le pays, avec des préavis très courts.

Shigeru Ishiba, le premier ministre japonais, soutien l’émergence d’une alliance nucléaire dans le Pacifique, sur le modèle de l’OTAN

Tokyo produit, aujourd’hui, d’importants efforts pour tenter de se protéger de ces menaces nucléaires, par le durcissement et la modernisation de son bouclier antimissile, avec la future construction de 2 Arsenal Ships, des destroyers lourds conçus spécifiquement pour porter la défense antimissile du pays, le long de ses cotes face à la Corée du Nord, mais aussi en participant à plusieurs programmes internationaux dans ce domaine, comme le programme de Rail Gun franco-allemand de l’ISL.

destroyers aegis ASEV
Les deux destroyers lourds EGIs du programme ASEV, formeront un boulcier antimissiles sur les cotes occidnetales du pays.

Pour autant, comme l’a très bien montré l’attaque iranienne du 30 septembre contre Israël, qui est supposé disposer de la meilleure et la plus dense des défenses antibalistiques sur la planète, aucun système ABM n’est opaque à 100 %. Ainsi, si au lieu de 500 kg d’explosif, les IRBM iraniens qui ont frappé la base aérienne de Nevatim, avaient été armés d’une tête nucléaire, même de très faible puissance, il ne resterait rien de cette base, de ses avions et de son personnel.

En outre, contrairement à la Corée du Sud, qui se dote très rapidement, depuis quelques années, de capacités de première frappe, visant à décapiter les moyens nucléaires nord-coréens, avant qu’ils puissent être employés, au sein de la doctrine « 3 axes », la constitution japonaise interdit strictement la projection de puissance, et donc, la notion de frappe préventive.

Dans ce contexte, les options à disposition du gouvernement japonais, pour tenter de contenir la menace qui évolue et s’étend rapidement, ne sont guère nombreuses : faute de frappes préventives, le pays ne peut s’appuyer que sur des frappes de riposte massives et extrêmement destructrices, pour dissuader un adversaire potentiel, de s’en prendre au Japon, en particulier à l’aide d’armes nucléaires.

Il n’y a, dès lors, rien de surprenant à ce qui le nouveau premier ministre nippon, évoque les solutions qui ont fait leurs preuves, dans un contexte similaire, en Europe, pendant toute la guerre froide, à savoir la création d’une alliance régionale nucléaire, sous la houlette des États-Unis, et la mise une œuvre d’une dissuasion partagée, dans son cadre, par les forces aériennes japonaises.

Une alliance Pacifique qui aura du mal à émerger, en dépit de l’initiative AUKUS

C’est précisément ce qu’a évoqué Shigeru Ishiba, lors de son discours pour sa prise de fonction, au début du mois. Pour le chef d’État japonais, le modèle appliqué en Europe, pendant la guerre froide et jusqu’à aujourd’hui, a montré sa grande efficacité, en dissuadant tout conflit direct entre les deux blocs, et leurs membres respectifs, depuis plus de 70 ans maintenant.

Otan sommet de vilnius
L’OTAN s’appuie sur une experieicne de plus de 70 dans pour organiser la plus puissante alliance militaire de la planète.

L’ouverture du premier ministre japonais semble, de prime abord, assez en harmonie avec l’émergence de l’alliance AUKUS, qui aujourd’hui rassemble les États-Unis, l’Australie et le Royaume-Uni et qui vise à s’étendre, en particulier au Canada et au Japon, dans le cadre du « Pilier 2 ».

Pour autant, AUKUS est loin d’être une alliance similaire à l’OTAN, qui est une structure de coopération de très haut niveau, intégrant un organe politique et un commandement intégré qui lui sont propres, et qui évolue, aujourd’hui, sur une expérience vieille de plus de 70 ans.

AUKUS, pour sa part, n’est qu’une extension des liens qui lient les « 5 Eyes », le « premier cercle d’alliance et de confiance » organisé autour des États-Unis, qui rassemble, outre l’Australie et le Royaume-Uni, le Canada et la Nouvelle-Zélande. Ces pays disposant déjà d’une alliance au plus niveau avec les États-Unis, il leur est donc inutile d’ajouter un échelon au travers d’AUKUS, d’autant que le Canada et le Royaume-Uni appartiennent déjà à l’OTAN.

Plus spécifiquement, AUKUS n’apporte pas de garantie nouvelles, en matière de défense, et en particulier, aucun échelon supplémentaire, en matière de coopération de type « dissuasion partagée », comme en Europe, au sein de l’OTAN.

Or, c’est précisément grâce à l’existence du commandement intégré de l’OTAN, et des autorités politiques qui dirigent l’alliance, que la dissuasion partagée a pu être mise en œuvre, dans les années 60, afin de renforcer le nombre de vecteurs pouvant, potentiellement, transporter des bombes nucléaires vers l’Union Soviétique et le pacte de Varsovie, en cas de conflit.

Tornado OTAN partage nucléaire
L’Allemagne et l’Italie mettent encore en oeuvre des Tornado pour les missions nucléaires de l’OTAN, dans l’attente de leurs remplacement par des F-35A

En outre, les États-Unis sont conscients des contraintes qu’engendre, aujourd’hui, cet accord de dissuasion partagée, alors que, du point de vue opérationnel, il n’apporte désormais presque plus rien, les seules armes nucléaires concernées étant des bombes gravitationnelles, dont il est peu probable qu’elles puissent être transportées jusqu’à une cible de valeur aujourd’hui, même par un appareil furtif.

À l’inverse, les États-Unis n’ont jamais indiqué leur intention de doter leurs alliés de systèmes plus efficaces, comme un missile de croisière supersonique ou furtif, susceptible d’en accroitre sensiblement le potentiel militaire. Il ne s’agit, aujourd’hui, que d’un héritage symbolique, marquant l’attachement des États-Unis à la protection de l’Europe, et non d’un véritable outil de dissuasion.

Dès lors, non seulement une alliance nucléaire, dans le Pacifique, aura beaucoup de mal à s’imposer face à l’initiative AUKUS, poussée par les États-Unis, mais il est encore plus improbable que Washington réponde favorablement, dans le contexte actuel, à la demande de dissuasion partagée évoquée par Shigeru Ishiba.

La non-prolifération nucléaire pourra-t-elle être préservée dans le contexte moderne ?

L’autre alternative, pour Tokyo, serait évidemment de developper ses propres armes nucléaires. Nonobstant la constitution du pays, qui interdit une telle démarche, celui-ci dispose, en effet, de toutes les compétences scientifiques, mais aussi des moyens nucléaires civils, pour rapidement disposer des matériaux fissibles nécessaires, et developper des armes nucléaires, en quelques années seulement.

Hyunmoo-2
La Corée du Sud dispose des compétences nucléaires et balsitiques pour, le cas échéant, developper rapidement sa propre dissuasion nucléaire.

Bien que le sujet ait été évoqué, depuis plusieurs années, au Japon, par certains hommes politiques, il est peu probable que Tokyo se lance dans une telle aventure, sauf à n’avoir pas le choix, par exemple, suite à un repli sur soi de Washington.

D’autres pays sont dans une situation proche ou similaire, comme la Corée du Sud, la Turquie, ou encore l’Arabie Saoudite, chacun ayant déjà évoqué, publiquement, l’hypothèse de developper des armes nucléaires, pour répondre à certaines menaces, si le contexte l’exigeait.

Contrairement aux années 60, 70 et même 80, la technologie nucléaire, au travers du nucléaire civil, s’est largement démocratisée sur la planète, et les compétences nécessaires, au déclenchement d’une arme à fission, sont à présent à la portée d’un certain nombre d’états.

En outre, la régulation internationale qui, jusqu’à présent, permit de limiter la prolifération des armées nucléaires et radiologiques, repose en grande partie sur la coopération des cinq membres permanents du Conseil de Sécurité des Nations Unies, par ailleurs les cinq pays qui disposent, aujourd’hui encore, de la supériorité technologique et numérique, dans le domaine des armes nucléaires.

Toutefois, ces dernières années, les tensions qui opposent le bloc occidental, d’un côté, au bloc sino-russe, de l’autre, affaiblit considérablement l’efficacité potentielle de cette régulation à priori, alors que la Russie semble même s’impliquer directement dans l’amélioration des capacités nucléaires militaires nord-coréennes, en échange du soutien de Pyongyang face à l’Ukraine.

Kim jong Un Poutine Pyongyang 2024
Il semblerait que la Corée du nord ait obtenu l’appuie de Moscou pour la ministurisation des tetes nucléaires à bord de ses missiles, ce qui permettrait de les embarquer, par exemple, à bord des sous-marins nord-coréens, et ainsi de neutraliser la doctrine 3 axes, de Séoul.

Ainsi, on peut craindre, à la première initiative non contenue, permettant à un pays de se doter d’armes nucléaires (comme l’Iran), qu’un mouvement de fond vienne emporter les derniers vestiges des accords de non-prolifération, ouvrant la voie à l’apparition de nombreux programmes de ce type, sur l’ensemble de la planète.

Conclusion

On le voit, même si, objectivement, l’émergence d’une alliance de type OTAN, semble bien répondre aux impératifs sécuritaires sur le théâtre indo-pacifique, en particulier face à la triple menace nucléaire Chine-Russie, Corée du Nord, il est très peu probable que Washington accepte de transformer AUKUS pour se diriger vers une telle alliance, dans le contexte actuel.

De toute évidence, les États-Unis se satisfont très bien du bras de levier direct que procurent les accords bilatéraux dans ce domaine avec le Japon, ou avec la Corée du Sud, alors que pour ses alliés du 5 Eyes, une telle alliance n’apporterait rien de supplémentaire.

Pour cette même raison, il serait très surprenant que les États-Unis accèdent à la demande de Shigeru Ishiba, concernant une dissuasion partagée, avec le Japon, sur le modèle de celle appliquée dans le cadre de l’OTAN.

Il ne resterait plus comme solution, à Tokyo, que de rejoindre le club des pays disposant de toutes les compétences, et de tous les moyens, pour developper leurs propres armes nucléaires, et qui attendent, certainement, le bon moment pour pouvoir le faire.

Dans tous les cas, la cristallisation des discours, autour des armes nucléaires, dans le Pacifique comme en Europe, et au Moyen-Orient, démontre, sans doute possible, l’intensité historique des tensions qui opposent, aujourd’hui, deux blocs en formation, les occidentaux d’un côté, et un bloc qui se dessine autour de l’axe Moscou-Pékin, de l’autre.

Le CAESAR s’impose comme le plus efficace des systèmes d’artillerie mobile en Ukraine

Depuis son arrivée en Ukraine, à l’été 2022, le système d’artillerie mobile CAESAR du français KNDS, s’est imposé comme un des systèmes les plus efficaces de ce théâtre d’opération.

Surclassant nettement les systèmes hérités de l’époque soviétique, en termes de mobilité, précision et portée, il est devenu, en quelques mois, le cauchemar des artilleurs russes, selon leurs propres mots.

Depuis, de nombreux autres systèmes automoteurs occidentaux, du Pzh2000 allemand au M109 américains, ont été livrés à l’Ukraine. Toutefois, de récentes statistiques, émanant de documents internes aux armées ukrainiennes, montrent que le CAESAR surclasse, en de nombreux aspects, ces autres systèmes, au point de mettre en évidence certaines faiblesses conceptuelles qui, aujourd’hui, tendent à faire évoluer les expressions de besoin des armées dans ce domaine.

Automatisation et blindage, au cœur des expressions de besoin concernant les systèmes d’artillerie mobile, jusqu’ici

En effet, avant la guerre en Ukraine, certains critères apparaissaient presque systématiquement dans les besoins exprimés par les forces armées, concernant l’acquisition de nouveaux systèmes d’artillerie mobile.

Pzh 2000 KNDS Ukraine
Aucun PZH2000 n’a été perdu en Ukraine jusqu’à présent. Mais le système allemand souffre d’une faible disponibilité et d’une maintenance très lourde.

L’automatisation de la chaine de tir, et notamment les systèmes de chargement automatique de l’obus et des charges, représentait l’essentiel des demandes, de sorte à garantir des cadences de tir élevées, avec un équipage réduit. En outre, les modèles proposant une tourelle blindée, pour protéger les équipages, étaient privilégiés dans les appels d’offres, et les critères de compétition.

Bien évidemment, ces deux critères nécessitent des systèmes lourds, avec des plateformes chenillés ou des porteurs 8×8, voire 10×10, souvent au détriment de la mobilité, en particulier pour exploiter les réseaux routiers denses dans cette région.

Dans ce contexte, le CAESAR français, un système d’à peine 17 tonnes en masse de combat, monté sur un camion 6×6 rapide et manœuvrant, doté d’un système de chargement semi-automatique et dépourvu de tourelle protégée, était perçu, la plupart du temps, comme une anomalie, ayant tout sacrifié à l’aérotransportabilité, et surtout destinée aux théâtres de moindre intensité.

Les enseignements en Ukraine sur l’efficacité des systèmes d’artillerie mobile occidentaux

Dans le domaine de l’artillerie, la guerre en Ukraine a profondément bouleversé de nombreuses certitudes, souvent héritées des doctrines de la guerre froide. Et le CAESAR français, premier système de conception occidental à avoir rejoint les armées ukrainiennes, à l’été 2022, et les performances de combat que ce système atypique a démontré depuis, y est pour beaucoup.

Les documents consultés par Meta-Defense à ce sujet, ne peuvent toutefois pas être reproduits, car contenant des données parfois potentiellement exploitables par l’adversaire. En outre, certaines informations, évoquées de manière précise dans les documents, sont présentées de manière plus vague dans l’article, pour les mêmes raisons.

Le tube de 52 calibres s’impose pour la survivabilité des systèmes d’artillerie mobile

En premier lieu, cette guerre a démontré l’importante plus-value des systèmes d’artillerie équipés d’un tube de 52 calibres, sur les systèmes équipés d’un tube de 39 Calibres. Bien que s’usant plus rapidement, ces tubes permettent d’atteindre des objectifs à 32 km avec des obus classiques, plus de 40 km, avec des obus planants, et plus de 50 km avec des obus à propulsion additionnée, contre respectivement 22, 25 et 33 km, pour les tubes de 39 calibres.

Pour rappel, les « calibres » représentent la longueur du tube exprimée en fonction du diamètre de son tube. Ainsi, un tube de 155 mm/ 52 calibres, à une longueur de 8,06 m, contre 6,05 pour un tube de 155 mm/ 39 calibres. Plus le tube est long, plus l’obus bénéficiera longtemps de la poussée, liée à la compression des gaz lors de la propulsion, et de l’onde de choc qui la précède, et donc, plus il aura une vitesse initiale élevée à la sortie du tube, pour une portée, de fait, accrue.

Msta-S russie
Le 2S9 Msta-S était le plus performant des systèmes d’artillerie mobile en service au sein des armées russes et ukrainiennes, au début du conflit.

Pour autant, il semble que ce surplus de portée, ne soit que rarement employé par les armées ukrainiennes. Ainsi, les statistiques indiquent que moins d’un tir sur 5 du CAESAR, emploie 5 ou 6 charges explosives, précisément pour atteindre la portée maximale.

En Irak, la Tass Force Wagram tirait 70% de ses obus avec 5 ou 6 charges, donc à portée maximale. En outre, la distance moyenne de la ligne d’engagement, lors de tirs, se situe entre 10 et 15 km, ceci expliquant, notamment, une grande partie des pertes de CAESAR, frappés par des munitions rôdeuses russes.

On peut s’interroger sur la faible utilisation de la portée maximale de tir des CAESAR en Ukraine. Plusieurs hypothèses peuvent être avancées, à ce sujet, comme la persistance des doctrines soviétiques dans l’organisation du feu d’artillerie au sein des armées ukrainiennes. Il est également possible que Kyiv privilégie des tirs de moindre contrainte sur le tube, pour en étendre la durée de vie.

Il est toutefois surtout probable qu’il s’agisse d’une contrainte liée à la grande diversité des obus acceptés par le CAESAR, le faisant qualifier par les Ukrainiens de « système d’artillerie omnivore », alors que certains obus, comme les obus américains conçus pour le M109 de 39 calibres, peuvent imposer des limitations, concernant la puissance de la charge explosive dans le tube de 52 calibres.

Les systèmes de chargement automatique nécessitent un important surcroit de maintenance, entrainant une hausse de 40 % des immobilisations

Plébiscités avant le conflit par les armées occidentales, les systèmes de chargement automatique, qui équipent notamment le Pzh2000 allemand, l’Archer suédois et le Zuzana slovaque, se sont avérés plus fragiles que prévu, lors d’une utilisation opérationnelle intense.

archer suède
L’Archer du Suédois Saab est équipé d’une tourelle automatique inhabitée.

De fait, ces trois systèmes affichent des taux de disponibilité particulièrement faible, au sein des armées ukrainiennes, autour de 25% à 30%, pour le PZH2000, l’Archer, et encore moins pour le Zuzana.

À l’inverse, les systèmes à chargement semi-automatique ou manuel, affichent une meilleure disponibilité, autour de 50% pour l’AS90 britannique, et le M109, et même au-delà, le Krab polonais. Le Caesar, quant à lui, avec son système de chargement semi-automatique, atteint une disponibilité 60 % supérieure à celle du Pzh2000.

Il s’avère que ces systèmes automatiques, alourdissent sensiblement les procédures de maintenance, et se révèlent un point de fragilité significatif au combat. Paradoxalement, ils n’offrent pas de performances supérieures au combat. Ainsi, le record de nombre de tirs en une journée, pour un seul système, est codétenu par le Pzh2000 et le CAESAR, avec 160 tirs.

L’artillerie sous casemate représente une faiblesse face aux drones, sans plus-value importante en termes de protection

Autre certitude, taillée en brèche par les enseignements de la guerre en Ukraine, la casemate de protection des pièces d’artillerie et des équipages, ne semble pas apporter de regain de protection ou de survivabilité notable.

En effet, les pertes enregistrées des systèmes équipés de casemate, comme le M109 avec un taux d’attrition autour de 20%, le Krab, pour un taux d’attrition proche de 30%, tout comme le Zuzana, sont toutes supérieures à celles du système sans casemate, avec un taux d’attrition inférieur à 10%, en données publiques.

M109 ukraine
Malgré son blindage, le M109 américain enregistre des taux de pertes plus élevé que les autres systèmes d’artillerie occidentaux en Ukraine.

En particulier, l’artillerie sous casemate tend à isoler l’équipage de son environnement direct, ce qui l’empêche, souvent, de détecter le bruit caractéristique des drones d’attaque et munitions rôdeuses, permettant d’anticiper la menace.

À ce jour, seul le Pzh2000 n’a souffert d’aucune perte. Il est, cependant, beaucoup moins présent sur la ligne d’engagement, et son prix élevé amène les Ukrainiens à moins les employer en zone de forte intensité. Il est donc difficile d’en tirer des conclusions fiables.

Les délais de réarmement et de formation des équipages, deux nouveaux besoins critiques

Si les expressions de besoins, avant la guerre en Ukraine, s’attachaient principalement sur l’automatisation de la chaine de tir, et la protection passive des équipages et de la pièce d’artillerie, de nouveaux facteurs, critiques, ont été mis en évidence, durant celle-ci.

Ainsi, les délais et la facilité du réarmement su système, sont devenus des critères majeurs, aujourd’hui, pour évaluer l’efficacité d’un système d’artillerie mobile. De nombreuses pertes ont, en effet, été enregistrées lors de cette phase qui mobilise plusieurs véhicules, et qui se détecte donc facilement, vue du ciel, par un drone de reconnaissance, ou une munition rôdeuse.

caesar ukraine
Le Caesar s’est révélé très efficace dans la défense de certains points clés en Ukraine.

L’autre facteur, plus spécifique à l’Ukraine, concerne la facilité d’utilisation, et les délais de formation nécessaires pour rendre un équipage opérationnel, à bord du système. Ainsi, il ne faut qu’une semaine pour transformer un équipage sur CAESAR, et moins de deux semaines, pour former un équipage composé de conscrits, sur le système français, qui a précisément été conçu, pour alléger toutes les opérations techniques, notamment en matière de tir.

Mobilité, compacité et discrétion, des paramètres clés pour la survie des systèmes d’artillerie mobile

Si le blindage n’apporte pas la plus-value escomptée, en termes de survivabilité, l’association de trois critères, la mobilité, la compacité et la discrétion du véhicule, a montré son efficacité en Ukraine.

Ceux-ci permettent, notamment, de quitter rapidement une zone de tir, avant que des drones, voire un tir de contrebatterie adversaire, n’arrivent sur les lieux. En outre, un véhicule compact est beaucoup plus facile et rapide à camoufler, ou à cacher sous la canopée ou dans la végétation, là encore, pour éviter la détection par drones.

La discrétion recherchée, aujourd’hui, va bien au-delà du seul spectre visible, et s’applique aussi bien au spectre infrarouge, et aux émissions électromagnétiques, susceptibles de révéler la position du système d’artillerie.

Le Caesar surclasse les autres systèmes d’artillerie occidentaux en Ukraine

On comprend, de ce qui précède, que l’épreuve du Feu, en Ukraine, a sensiblement fait évoluer la perception des besoins en matière d’artillerie mobile, pour de nombreuses forces armées.

caesar ukraine
Il ne faut que 2 semaines pour former un équipage de conscrits à mettre en oeuvre efficacement le canon CAESAR.

Ainsi, le CAESAR français, qui était majoritairement perçu comme un système d’artillerie trop léger et trop faiblement protégé, pour un engagement de haute ou très haute intensité, a démontré des qualités propres uniques, en faisant l’un des systèmes d’arme les plus efficaces aux mains des Ukrainiens, aujourd’hui, et le plus redouté, par les armées russes.

Les performances du CAESAR en Ukraine, ne sont pas passées inaperçues, au-delà des seules armées ukrainiennes et françaises. Ces derniers mois, le système a été retenu par deux pays baltes, l’Estonie et la Lituanie, par la Croatie, l’Arménie et la Belgique, alors que d’autres pays, dont la Finlande et l’Espagne, s’y intéressent de près, pour moderniser ou durcir leur artillerie, dans un contexte presque exclusivement de haute intensité.

Le meilleur compromis en termes de technologies embarquées, et de rusticité

Ainsi, ce qui pouvait apparaitre initialement comme une faiblesse, comme le système de chargement semi-automatique, s’avère, à l’usage, un arbitrage très efficace en termes de technologies embarquées, tout en respectant l’indispensable rusticité des systèmes de première ligne, ne pouvant évoluer dans un environnement préservé, comme lors des essais en polygone de tirs.

De toute évidence, le CAESAR a été conçu pour pouvoir être employé de matière intensive, au combat, en acceptant une large palette de munitions, et en automatisant ce qui pouvait l’être, sans venir alourdir la maintenance du système.

Caesar MK2 eurosatory
Le CAESAR MkII corrige certaines faiblesses du Caesar 6×6, avec notamment un moteur beaucoup plus puissant, et un blindage renforcé de la cabine.

Ainsi, si le Pzh2000 peut se présenter comme le Tigre de l’artillerie moderne, le Caesar s’apparente bien davantage au T-34/85 dans ce domaine, un système offrant des performances très élevées, mais d’une grande rusticité, pour résister aux difficiles conditions d’utilisation au combat, dans la durée.

Un système précis, mobile, facile à dissimuler et à mettre en œuvre

L’équilibre de conception du CAESAR, trouve spécialement son application dans l’efficacité du système, au combat, qui n’a strictement rien à envier au Pzh2000, un système pourtant 4 fois plus cher, et 40 % moins disponible.

Non seulement celui-ci s’avère-t-il aussi précis, et doté d’une portée et d’une cadence de tir réelle, équivalentes au système d’artillerie allemand, mais sa mobilité et sa compacité, permettent de le mettre en œuvre dans des zones de danger dans lesquelles le PZH ou l’Archer, ne s’aventureraient pas.

La rusticité du CAESAR s’étend à son utilisation, alors qu’il faut moins de deux semaines pour former un équipage de conscrits, à son utilisation, ce qui représente un critère clé, pour les armées ukrainiennes, qui font face à d’importantes tensions dans le domaine de la formation de leurs ressources humaines, principalement composées de conscrits et de mobilisés.

Une alternative économique et efficace, au retrait inévitable de l’artillerie tractée

Car le dernier atout indiscutable du CAESAR, sur les autres systèmes occidentaux, n’est autre que son prix. Avec un prix unitaire autour de 3 m€ pour le Caesar 6×6, ou 4 m€ pour le Caesar MkII, le CAESAR coute sensiblement le même prix qu’un système tracté complet, comme le M777, aux performances beaucoup plus limitées, et beaucoup moins que les autres canons automoteurs, y compris sur roues.

PCL-181 APL
Le PCL-181 chinois est de toute évidence très inspiré du CAESAR. Il représente aujourd’hui l’un des principaux systèmes d’artillerie automotrice au sein de l’APL.

Alors que la densité de feu représente, à nouveau, un enjeu stratégique pour les forces terrestres, le système français, comme les systèmes qui s’en sont inspirés, tel l’Atmos israélien, et le PCL-181 chinois, peuvent représenter une alternative économique et très efficace, au remplacement des canons tractés, qui formaient l’essentiel de la puissance de feu, il y a peu encore, pour de nombreuses armées, mais dont la faible mobilité entrainera l’inexorable retrait, dans la décennie à venir.

Conclusion

On le voit, de manière évidente, le CAESAR français, s’impose comme le système d’artillerie le plus efficace en Ukraine, qu’il soit comparé aux systèmes soviétiques, russes, ukrainiens ou occidentaux, sur l’année 2024. Ses performances, et son prix d’achat et d’utilisation très attractifs, expliquent le regain d’intérêts qu’il a engendrés, ces derniers mois, y compris en Europe.

Pour autant, il ne faut pas s’attendre à une transformation radicale de l’artillerie occidentale, vers les paradigmes hérités de l’expérience CAESAR. En effet, comme le montre les contrats en cours de négociation en Allemagne, en Italie, en Grande-Bretagne et même aux États-Unis, si la suprématie de la chenille n’est plus absolue dans ce domaine, les systèmes beaucoup plus lourds et onéreux, préservant notamment la casemate blindée et la chaine de tir entièrement automatisée, continuent d’être plébiscités par les grandes armées occidentales.

Ainsi, le nouveau RCH-155 de KNDS a déjà séduit l’Allemagne et la Grande-Bretagne, et fait office de favori dans d’autres compétitions, y compris pour l’US Army, alors même qu’il coute le prix de 4 CAESAR NG, et qu’il s’appuie sur la même chaine automatique de tir que le Pzh2000, qui a montré ses faiblesses en Ukraine.

Il est donc probable qu’en dépit de son efficacité opérationnelle, le succès du CAESAR ne s’étendra pas à ces grandes armées, tout du moins, dans les années à venir, le temps que les retours d’expérience venus d’Ukraine infusent dans les états-majors.

C’est peut-être déjà le cas en Pologne, le CAESAR ayant positivement impressionné les militaires polonais lors des évaluations réalisées dans le pays il y a quelques jours, en enregistrant un tir réussi de précision à 42 km avec un obus BONUS. Polonais qui sont, d’ailleurs, en première ligne pour recevoir les retours d’expérience venus d’Ukraine…

Thibault Normand a participé à la rédaction de cet article.

La menace nucléaire est-elle plus élevée en 2024, que pendant la guerre froide ?

Depuis le début du conflit en Ukraine, la menace nucléaire est régulièrement brandie par Moscou. Ces menaces répétées de Moscou sont, peut-être, à l’origine des déclarations de Sébastien Lecornu, le ministre des Armées, selon lesquelles la période qui s’est ouverte depuis 2022, et l’invasion russe d’une partie de l’Ukraine, s’avèrerait plus dangereuse, pour la France, l’Europe, et le Monde, que lors de la guerre froide.

Force est de constater, aujourd’hui, que les guerres, et zones de forte tension, se sont multipliées sur la planète, et ont augmenté en intensité, avec une simultanéité qui n’avait pas cours, durant les quarante années, de 1949, la création de l’OTAN et du Pacte de Varsovie, et le premier essai de la bombe A soviétique, et l’effondrement du bloc soviétique, en 1989.

Pour autant, cette simultanéité ne suffit pas, à elle seule, pour expliquer les propos pour le moins inquiétants de M Lecornu. Alors, le ministre des Armées épaissit-il le trait, dans l’espoir de préserver le budget des armées dans un contexte budgétaire tendu, comme parfois évoqué, ou son constat s’avère-t-il fondé ?

Les mêmes craintes que celles de la guerre froide redeviennent d’actualité

Il est vrai qu’il n’y a de cela que trois ans et demi, avant que la Russie ne lance ses exercices successifs visant à déployer progressivement, une puissante force militaire, le long des frontières ukrainiennes, l’hypothèse d’une guerre majeure en Europe semblait écartée par l’immense majorité des décideurs européens, en dehors des baltes et des polonais, qui ne cessaient d’alerter concernant ce risque depuis la prise de la Crimée, en 2014.

SS-20 Guerre froide Union Soviétique
Le SS-20 soviétique avait été l’in des deux principaux acteurs de la crise des euromssiles de 1983, l’une des deux crises les plus intenses de la Guerre froide.

Même si les membres de l’OTAN s’étaient accordés pour faire croitre leurs investissements de défense à 2 % de leur PIB, à l’occasion de la conférence de Cardiff, toujours en 2014, nombreux étaient ceux, en Europe de l’Ouest en particulier, à ne montrer aucun empressement pour atteindre cet objectif en 2025, comme statué alors.

La guerre en Ukraine a, de ce fait, cueilli à froid beaucoup de dirigeants occidentaux, ainsi que leurs opinions publiques respectives, les uns comme les autres ayant été préservés, pendant 30 ans, de toutes les questions véritablement stratégiques, pour ne s’inquiéter que de sujets liés à la production de richesse et à l’augmentation du pouvoir d’achat.

En quelques jours seulement, toute l’Europe a été replongée dans des hypothèses de conflits généralisés en Europe, et même de conflits nucléaires, Moscou n’hésitant pas à brandir cette menace pour prévenir toute aide militaire à l’Ukraine venant des Européens et des Américains.

Ainsi, un mois après le début de l’offensive russe, les tensions et menaces étaient telles, que la France dut déployer, simultanément, trois de ses quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins de la classe le Triomphant, soit l’ensemble de sa flotte stratégique alors disponible, pour répondre aux menaces répétées du Kremlin, d’utiliser l’arme nucléaire.

Le sujet et les craintes associées, se sont depuis installés dans le débat public, avec des prises de conscience d’autant plus intenses que celles-ci se trouvent proches des frontières russes. Au final, aujourd’hui, la perception du danger est telle, qu’elle n’est plus même masquée ou édulcorée dans le discours politique.

Les crises, tensions et conflits majeurs se multiplient sur la planète depuis la fin des années 2010

Il est vrai qu’au-delà de la guerre en Ukraine, qui servit d’électrochoc vis-à-vis d’une grande majorité d’occidentaux, quant au changement d’époque auquel nous avons assisté ces dernières années, les crises et tensions majeures, mais également les guerres, d’intensité croissante, se sont multipliées sur la planète, depuis une décennie.

US Marines Afghanistan
Les interventions en Afghanistan, Irak et Afrique sub-sahariennes occidnetales, de 2000 à 2020, ont focalisé l’attentions des armées occidentales, pendant que les armées russes et chinoises de developpaient et se modernisaient dans le domaien convetionnel et nucléaire.

Ainsi, aux conflits « anti-terroristes » ayant marqué les trente années de suprématie occidentales, et surtout américaine, depuis la fin de la guerre froide, se sont substitués des crises et des guerres régionales de moyenne à haute intensité qui se sont déclarées au Caucase (guerre du Haut-Karabagh), au Proche et Moyen-Orient (guerre au Yémen, conflits israélo-arabes), en Asie (crise de Taïwan, tensions coréennes, tensions indo-sino-pakistanaises), et en Afrique.

Ces tensions impliquent, souvent, de grandes puissances régionales faisant usage d’une puissance militaire conséquente, et parfois nucléaires, comme la Russie qui aligne toujours le plus imposant arsenal nucléaire mondial, la Chine qui rattrape, à marche forcée, son retard quantitatif et qualitatif vis-à-vis des États-Unis dans ce domaine, et la Corée du Nord qui disposerait à présent de vecteurs stratégiques pour frapper le sol américain.

Quatre raisons pour expliquer le danger relatif pour les années à venir, supérieur à celui de la guerre froide

Pour autant, ces théâtres et ces nations étaient déjà en tension durant la guerre froide. En outre, au travers des fortes tensions et la course aux armements, y compris nucléaires, entre les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN, face à l’Union soviétique et au Pacte de Varsovie, durant toute la guerre froide, le risque de conflit généralisé et nucléaire était déjà bien perceptible à cette époque, avec deux crises majeures, l’une en 1962 à Cuba, et l’autre en 1983 en Europe, avec les Euromissiles.

Dans ces conditions, comment peut-on accréditer la déclaration du ministre des Armées françaises, au sujet d’un danger supérieur, aujourd’hui, vis-à-vis de la période de la guerre froide ? Quatre constats tendent, effectivement, à confirmer cette perception.

Une menace nucléaire répartie sur 3 pays et sur deux théâtres stratégiques

Ainsi, aujourd’hui, il existe trois théâtres de frictions sévères, impliquant un ou plusieurs acteurs nucléaires. L’Europe, d’abord, avec la guerre en Ukraine et les tensions croissantes opposant l’Europe, ses deux nations nucléaires, France et Grande-Bretagne, et leurs alliés américains et canadiens, face à la Russie.

La Corée, ensuite, qui oppose les nord-coréens et leurs alliés russes et chinois, à la Corée du Sud et leurs alliés américains. Et Taïwan, enfin, qui est menacé de plus en plus directement par Pékin et l’Armée populaire de libération, et qui demeure protégé par les États-Unis.

HS-16B Corée du Nord kim jong Un
La Corée du Nord a realisé d’immenses progrès en matière de missiles balistiques à moyenne et longue portée, ces quinze dernières années.

Contrairement à la guerre froide, ces trois zones de frictions sont simultanément actives et sont même liées, de sorte qu’un engagement des États-Unis sur l’une d’elles, pourrait aisément engendrer une dégradation rapide des deux autres, par opportunisme stratégique ou par alliance.

En outre, si la menace est beaucoup plus polymorphe à présent, l’essentiel de la menace stratégique, durant la guerre froide, se concentrait sur la seule opposition entre l’OTAN et le Pacte de Varsovie, et entre les États-Unis et l’Union soviétique.

Ainsi, la Corée du Nord ne dispose de l’arme nucléaire que depuis 2006, alors que la Chine ne disposait, dans les années 60 et 70, que d’un nombre limité de missiles DF-4, les seuls capables d’atteindre le sol américain en cas de conflit, à ce moment-là.

En outre, la normalisation des relations sino-américaines est intervenue sensiblement au même moment, au début des années 70, écartant le risque de conflit direct entre Pékin et Washington, sous couvert de cause commune face à l’Union soviétique.

Une guerre en Europe et deux zones de tensions fortes en Asie

Ces trois théâtres sont, aujourd’hui, très actifs de manière simultanée. La guerre russo-ukrainienne focalise d’ores et déjà les tensions entre les Européens, les États-Unis et l’OTAN, soutiens de l’Ukraine, et la Russie, soutenue plus ou moins ouvertement par quelques alliés, comme la Corée du Nord, l’Iran, la Biélorussie et la Chine, dans un conflit d’une durée et d’une intensité que le vieux continent n’avait plus connues depuis la Seconde Guerre mondiale.

Alors que cet affrontement génère déjà des tensions majeures entre les pays occidentaux, y compris leurs trois nations nucléaires, et la Russie, au sujet de l’aide miliaire à l’Ukraine, et des sanctions imposées à la Russie, la Corée du Nord multiplie les démonstrations de force et les tirs de missiles balistiques, face à la Corée du Sud, et au Japon.

guerre en Ukraine
L’hypothèse d’un conflit majeur et durable, en Europe, semblait abhérante pour une majorité de capitale occidentale jsuqu’au début du conflit en Ukraine.

La Chine, qui dispose d’une puissance militaire en progression très rapide, tant du point de vue conventionnel que nucléaire, se montre à présent particulièrement agressive vis-à-vis de Taïwan, revendiqué comme un territoire chinois, ainsi que tous les territoires en mer de Chine du Sud, revendiqués comme une mer intérieure historique par Pékin, selon la règle des neuf traits.

De fait, aujourd’hui, les armées américaines se préparent très activement à une possible confrontation directe avec l’Armée Populaire de Libération, dès 2027, autour de Taïwan, au point d’avoir fait de cet objectif, et cette échéance, les deux pivots de leur effort de défense jusqu’à 2040.

En Europe, un nombre croissant de services de renseignement estiment, eux aussi, qu’une fenêtre d’opportunité apparaitra, pour la Russie, à partir de 2027-2028, pour attaquer certains membres de l’OTAN, directement ou au travers d’une guerre hybride.

Quant à la Corée du Sud, elle se prépare plus activement que jamais, avec la doctrine « trois axes« , à repousser une attaque nord-coréenne, y compris nucléaire, Séoul ayant radicalement transformé ses armées à cet effet.

Or, sur les 50 années de guerre froide, jamais une telle convergence et simultanéité de conflits potentiels majeurs et nucléaires, avait été observé, conflits auxquels il convient d’ajouter la situation de guerre au Proche et Moyen-Orient, notamment entre Israël et l’Iran, une nation nucléaire alliée des États-Unis, et une nation pré-nucléaire, alliée de la Russie.

Des décisions plus centralisées que jamais en Russie et en Chine

À ces deux constats, déjà alarmants, s’en ajoute un troisième, concernant la centralisation des décisions politiques en Chine et en Russie. En effet, en dehors de la période stalinienne, les dirigeants soviétiques, même les plus influents comme Brejnev ou Andropov, avaient une autonomie de décision limitée par le Politburo, qui a souvent modéré ou nivelé les décisions des premiers Secrétaires du Parti Communiste Soviétique.

Vladimir Poutine et Xi Jinping
Valdimir Poutine et Xi Jinping, les chefs d’états russes et chinois, ont tous deux modifiés leur constitution pour s’assurer de rester au pouvoir, probablement jusqu’à leur mort.

Des dispositifs modérateurs similaires existaient en Chine, une fois la Révolution culturelle de Mao terminée, précisément pour éviter les décisions excessives. Ce faisant, la République Populaire de Chine a connu une période de calme, en matière de tensions internationales, allant du début des années 70 au milieu des années 2010.

L’arrivée de Vladimir Poutine à la tête de la fédération de Russie, en 2000, et de Xi Jinping, en Chine, en 2012, ont été accompagnées, en revanche, d’une centralisation progressive, mais très importante, du pouvoir politique dans ces deux pays, les deux hommes s’étant assurés d’obtenir, notamment, une modification de la constitution, pour s’assurer de rester au pouvoir bien au-delà de la durée normale, et très certainement, à présent, jusqu’à leur mort.

Dotés de droits quasi monarchiques, après avoir muselé ou éliminé toutes les oppositions, ainsi que les voix discordantes ou modérées autour d’eux, ils dirigent, à présent, leurs pays respectifs sans partage, à l’instar de Kim Jong Un, en Corée du Nord.

Ce faisant, les trois pays ne disposent plus du moindre filtre modérateur, pouvant intervenir pour prévenir un conflit, amenant, par exemple, un Vladimir Poutine, certain de son fait, à engager une force armée de 140.000 hommes, très insuffisante en nombre, pour mener une offensive qu’il pensait devoir durer que quelques jours en Ukraine.

Cette décision, visiblement sans opposition ou modération au Kremlin, a amené le dirigeant russe à se retrouver, aujourd’hui, avec 600.000 morts ou blessés dans ses armées, une situation loin d’être assurée, et dans l’obligation de brandir chaque semaine la menace nucléaire face aux soutiens de l’Ukraine, afin de limiter ou retarder la livraison des armements les plus critiques.

À ce titre, l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche, au terme des élections de novembre 2024, pourrait engendrer une évolution, si pas comparable dans les faits, en tout cas très inquiétante, aux États-Unis, alors que l’ancien président a réorganisé l’ensemble du Parti républicain autour de sa seule personne, et éliminé du tableau, toutes les voix républicaines non alignées qui pourraient entraver son action, comme ce fut le cas lors de son premier mandat.

Le numérique amplifie les campagnes de manipulation d’une opinion publique ayant perdu sa culture défense

La radicalisation des pouvoirs politiques s’adosse aujourd’hui sur les nouveaux outils de communication, en particulier numériques, pour diffuser une propagande très active, y compris en Occident, visant à affaiblir la résilience des pays occidentaux, et surtout de leurs opinions publiques.

Cyber APL
La guerre cyber est entrée dans les planifications militaires stratégiques

Ainsi, la Russie, la Chine, mais aussi l’Iran et la Corée du Nord, ont lourdement investi pour se doter d’une force de frappe cyber très efficace, tant dans le domaine des attaques de données et du hacking, que pour mener des campagnes de manipulation des opinions publiques.

Cette nouvelle dimension dans la confrontation inter-étatique, est souvent évoquée sous le terme de guerre hybride, un mélange de campagnes de manipulations, d’attaques cyber, d’actions de sabotage et de corruption, destinées à éroder le soutien populaire vis-à-vis de leur propre gouvernement, ou pour fissurer la cohésion des alliances qui leur font face.

Après 30 années de paix et de croissance économique, qui ont éloigné ces mêmes opinions publiques des enjeux de défense et de souveraineté, celles-ci sont, aujourd’hui, beaucoup plus vulnérables à ce type d’opérations, tout en étant beaucoup plus accessibles, au travers de la numérisation de la société, et de l’omniprésence des réseaux sociaux, en particulier en Occident.

Ce faisant, même face à une menace sans égale depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, en Europe, et par transitivité, aux États-Unis, les questions de défense ne revêtent qu’un aspect très secondaire dans le débat politique, réduisant, de fait, les efforts nécessaires, donc les sacrifices acceptés, pour y faire face dans les temps, à la plus grande satisfaction de leurs adversaires potentiels.

L’occident victime d’une surprise stratégique face à la quadruple alliance Russie-Chine-Iran et Corée du Nord

La conjonction de ces quatre facteurs majeurs, à laquelle s’ajoutent d’autres facteurs secondaires, comme les risques accrus d’escalade liés à l’utilisation croissante de drones et de techniques de guerre hybride, entraine une instabilité géopolitique sans précédent depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Marine chinoise Type 055 Type 052D Type 056
La Chine produit, aujourd’hui, cinq à sept fois plus de destroyers et frégates, chaque année, que les Etats-Unis.

Cette situation est d’autant plus préoccupante et dangereuse qu’elle semble avoir surpris les occidentaux, à quelques exceptions près, comme la Corée du Sud qui n’a jamais atténué son effort de défense en dépit de la fin de la guerre froide.

Ainsi, sur l’ensemble des années 2000, et une grande partie des années 2010, la Russie et et la Chine sont parvenues à reconstruire et moderniser leurs armées, parfois même en s’appuyant sur des technologies importées d’Europe, d’Israël et même des États-Unis, leur permettant de se doter d’un très puissant outil industriel de défense et d’armées redoutables, dès le milieu des années 2010.

De même, certaines crises qui, aujourd’hui, sont au cœur de l’actualité, comme la guerre en Ukraine, la crise taïwanaise ou en Corée, trouvent leurs racines dans l’inertie, parfois même la complaisance politique, américaine et européenne, ces vingt dernières années.

Ce fut le cas lorsque les occidentaux ont fermé les yeux sur l’annexion de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie par les armées russes en 2008, ou au sujet des efforts de rétro-ingénierie non autorisés de la Chine concernant les équipements militaires (AIP Stirling de Saab, HQ-7 copie du Crotale de Thales, J-15 copie du Su-33, J-16 copie du Su-30…).

Surtout, alors que la Russie de Vladimir Poutine et la Chine de Xi Jinping, qui portent l’essentiel de la menace aujourd’hui, produisaient d’importants efforts pour se doter d’une force armée de premier rang, suffisante pour défier l’occident, Européens, Japonais et Américains sont restés d’une passivité coupable, car concentrés sur des préoccupations de politique intérieure et de commerce extérieur, tout en ignorant volontairement l’évolution géostratégique qui se dessinait.

industrie de défense russe
En dépit du conflit ukrainien et des sanctions occidentales, l’indsutrie de défense russe serait en mesure de produire une trentaine de chars neufs chaque mois, soit 4 fois plus que l’nesemble de la production européenne aujourd’hui.

De fait, en dépit d’un réveil progressif entamé après l’annexion russe de la Crimée en 2014, et le début des tensions autour de Taïwan, en 2016, l’Occident se trouve à présent victime d’une surprise stratégique à l’échelle mondiale, ne disposant ni des moyens industriels, ni des réserves militaires suffisantes pour fournir à l’Ukraine les moyens militaires nécessaires pour emporter la décision, et pas davantage pour rivaliser, industriellement, avec la Chine, en matière de production d’armement et d’équipements de défense.

Cette surprise stratégique est à ce point marquée que les organes mêmes qui sous-tendent la puissance militaire et économique occidentale, sont aujourd’hui minés de l’intérieur par certains pays passés sous influence adversaire, notamment dans le cadre de l’OTAN et de l’Union européenne.

Conclusion

On le voit, la comparaison faite par Sébastien Lecornu, concernant la présente situation, plus dangereuse qu’elle ne l’a jamais été pendant la guerre froide, est certainement loin d’être une quelconque exagération politique.

De façon factuelle, on constate, effectivement, que les tensions qui opposent, aujourd’hui, le bloc occidental, encore homogène, et un bloc « oriental » hétérogène, mais doté d’une puissante dynamique, sont au moins aussi élevées que lors des moments les plus tendus de la guerre froide, et sont surtout concomitants, créant une situation globale d’une incroyable instabilité et dotée d’un très grand pouvoir de contagion, les uns vis-à-vis des autres.

Bombardier Tu-160M
La Russie modernise toutes ses composantes nucléaires, y compris la composante aérienne avec la production d’une vingtaine de bombardier stratégique supersonique Tu-160M.

Quant à la décision politique, elle est à ce point centralisée, en Russie, en Chine et en Corée du Nord, qu’il apparait illusoire de compter sur autre chose que les ambitions politiques et historiques de leurs dirigeants, et sur le rapport de force évident, pour tenter de contenir tout aventurisme aux conséquences potentiellement désastreuses, alors que 6 pays, alignant, ensemble, 13.000 têtes nucléaires, sont aujourd’hui dans une trajectoire de collision.

Difficile, dans ces conditions, de se montrer autre chose qu’inquiet et précautionneux sur l’ensemble de ces sujets, ce d’autant que les élections américaines pourraient ajouter un nouveau facteur d’instabilité, et non des moindres, dans les mois à venir.

Surtout, on peut s’interroger, dans ce contexte, sur le bienfondé des politiques de réarmement et de durcissement des capacités de défense, en particulier en Europe, qui restent sur une trajectoire ascendante en pente bien trop douce pour faire face à la fenêtre de menaces qui interviendra avant même la fin de la décennie.

Le programme Rafale F5 et de son drone de combat, bientôt rejoint par les Émirats arabes unis ?

En bien des aspects, le programme Rafale F5, et son drone de combat Loyal Wingmen, se présentent comme une inflexion majeure du programme Rafale, pouvant presque être qualifié de Super-Rafale, sans exagération.

Il se pourrait bien, toutefois, que celui-ci ait des conséquences bien au-delà du seul avenir du fleuron actuel de l’aéronautique militaire française, et le champion des exportations européennes depuis dix ans maintenant.

En effet, la France et les Émirats arabes unis, seraient en cours de négociations, pour permettre à Abu Dhabi de participer à ce programme, dans le cadre du Club Rafale. Il s’agirait, le cas échéant, d’une évolution majeure de la stratégie de coopération française, en matière de coopération sur les technologies de défense, jusqu’ici limitée à ses seuls voisins et alliés européens.

Ce faisant, cette coopération qui se dessine, a le potentiel de transformer significativement la dynamique industrielle française, en matière de défense, et d’ouvrir un nouveau chapitre de son histoire moderne, pour en préserver les compétences et le rang, sur la scène internationale, en dépit des difficultés budgétaires que rencontre le pays aujourd’hui.

Le programme Rafale F5, un support idéal pour consolider le club Rafale

L’annonce, il y a quelques jours, du lancement du développement du drone de combat Loyal Wingmen, dans le cadre du programme Rafale F5, n’a pas fait que des heureux. Ainsi, on a pu voir, dans la presse internationale, poindre une inquiétude non feinte, venue des partenaires du programme SCAF, concernant cette initiative française, qui va doter les forces aériennes nationales, comme l’industrie aéronautique défense française, d’une capacité avancée de combat collaboratif, 10 ans avant l’arrivée prévue du SCAF.

programme Rafale F5 drone de combat
En bien des aspects, le Rafale F5 et son drone de combat, constituront un reboot du programme Rafale.

Surtout, le programme va permettre à la France de developper des technologies nouvelles qu’elle ne sera pas tenue de partager avec ses partenaires, comme relayé par le site espagnol infodefensa.com.

Pour autant, Paris n’a visiblement pas l’intention de developper le Rafale F5, seul. Plutôt que de se tourner vers ses partenaires européens traditionnels, la France a, semble-t-il, ouvert des canaux de discussion, à ce sujet, avec, cette fois, ceux qui ont permis à l’industrie aéronautique française de prospérer, et au programme Rafale, d’être le succès incontesté qu’il est aujourd’hui.

Ces pays ont été rassemblés dans ce que le ministère des Armées désigne à présent sous le terme « Club Rafale », une communauté d’utilisateurs destinés à intervenir directement dans l’évolution de l’appareil, et de ses systèmes connexes, à l’image de ce que Krauss-Maffei Wegmann a mis en place, depuis quatre décennies maintenant, concernant le Leopard 2, et baptisé Leoben.

Dans ce contexte, l’arrivée du Rafale F5, et de son drone de combat Loyal Wingmen, marque, en bien des aspects, un reboot de l’appareil et de son système de combat, allant jusqu’à sa propre doctrine d’utilisation, et représente, évidemment, le support idéal pour donner vie à ce club Rafale, et ainsi fédérer les initiatives des opérateurs Rafale, présents et à venir.

Les Émirats arabes unis en discussion pour participer au programme Rafale F5 et à son drone de combat Loyal Wingmen

Ce sont les Émirats arabes unis, qui ont répondu présents les premiers, aux ouvertures faites par Paris, à ce sujet. Non seulement le pays est-il, à ce jour, le plus important client export de l’avion de chasse de Dassault Aviation, avec 80 appareils commandés en 2021 au standard F4, signant au passage le plus gros contrat export français de l’histoire, pour 14 Md€, mais il l’avait également été, concernant le Mirage 2000, précédemment, avec 68 exemplaires, ce qui un fait un pilier des exportations françaises dans ce domaine.

Mirage 2000-9 EAU
Les Emirats arabes unis mettent en oeuvre la plus importante flotte export de Mirage 2000, avec 68 appareils commandés.

Surtout, là où, Abu Dhabi se limitait, jusqu’il y a peu, à importer des armements européens, américains voire russes, le pays investit à présent massivement pour developper sa propre industrie de défense. L’intérêt émirati pour le programme Rafale F5, et son drone de combat, répond donc à un contexte historique marqué de coopération réussie dans le domaine des avions de combat, et la volonté, affichée, de developper ses propres compétences à ce sujet.

Selon Michel Cabirol du site laTribune.fr, qui a révélé l’information sur la foi de sources concordantes, les discussions dans ce domaine entre Paris et Abu Dhabi, seraient avancées et très précises, sans pour autant que l’on en connaisse les détails à ce jour.

Alors que le ministère des Armées a vu la trajectoire de la LPM sanctuarisée, en dépit des difficultés budgétaires françaises, dans le cadre du projet de Loi de Finance 2025, l’arrivée d’un partenaire comme les EAU, permettrait non seulement de libérer certains crédits pour d’autres programmes urgents, mais également d’étendre les ambitions technologiques du Rafale F5, encore en cours définition.

On sait déjà que Rafale F5 devrait disposer d’un nouveau radar, et d’un ensemble de senseurs de nouvelle génération destinés à alimenter une fusion de données bien plus puissante que celle actuellement en service, en plus de nouvelles munitions, dont le nouveau missile de croisière hypersonique ASN4G, qui remplacera l’ASMPA-R en 2035, pour les missions nucléaires de l’Armée de l’Air et de l’Espace.

Rafale en Inde
La participation des EAU au programme Rafale F5 pourrait permettre dy integrer un turboreacteur M88 plus puissant, lui garantissant un régime de super croisière, meme en charge.

Les autres axes de progression, pour le Rafale, concernent la furtivité de l’appareil, ainsi que le moteur M88, sachant, à ce sujet, que les EAU ont toujours fait savoir qu’ils seraient intéressés par une version plus puissante du réacteur, Safran ayant même fait, par le passé, des propositions à Abu Dhabi en ce sens, avec un turboréacteur amené à 8,5 et même 9 tonnes de poussée avec PC.

Toutefois, l’hypothèse avait été écartée alors, car elle supposait de reprendre le dessin de la cellule de l’appareil, qui verrait alors son centrage décalé vers l’arrière. Or, si cette évolution ne semblait pas pertinente pour une évolution itérative du Rafale, il y a une dizaine d’années, elle pourrait, en revanche, beaucoup plus aisément trouver sa place dans le cadre du programme Rafale F5, dont la cellule doit déjà être adaptée pour intégrer le nouveau réseau en fibre optique et les nouvelles capacités de traitement numérique de l’appareil.

Une commande supplémentaire de Rafale, et peut-être de drones de combat, en perspective pour Dassault Aviation

En outre, la participation des Émirats arabes unis, au programme Rafale F5, pourrait entrainer une commande de 20 Rafale supplémentaires par le pays. Déjà évoquée il y a quelques mois, cette commande amènerait la flotte émirienne à une centaine d’appareils.

Ceci sous-entendrait que même si Washington venait à autoriser la vente de F-35A, comme il semblerait que ce soit la tendance, Abu Dhabi n’en commanderait que quelques dizaines, et non une flotte à parité, comme c’est aujourd’hui le cas entre les Mirage 2000-9 et les F-16 Block 60 mis en œuvre par ses forces aériennes.

Rafale en patrouille serrée
Plus de 300 Rafale ont été commandés à l’exportation à ce jour.

En outre, on peut aisément supposer que si Abu Dhabi participait effectivement au programme Rafale F5, le pays ferait également l’acquisition de drones Loyal Wingmen, ceux-ci constituant une des plus importantes plus-values opérationnelles de la nouvelle version du chasseur français.

Dans les deux cas, cela permettrait d’augmenter la cible d’amortissement de la flotte à produire, vis-à-vis des investissements de conception consentis, de sorte à en abaisser le prix de revient final. Par ailleurs, un premier client export pour ces deux modèles, pourrait lancer une dynamique commerciale puissante, comme ce fut le cas de la première commande égyptienne du Rafale, qui déclencha le succès que l’on connait aujourd’hui, après une dizaine d’années d’échecs commerciaux et parfois, de doutes.

Les autres partenaires du club Rafale qui pourraient suivre l’exemple d’Abu Dhabi

En effet, l’exemple des EAU, pourrait bien amener d’autres pays, à suivre le même exemple, et à vouloir rejoindre, eux aussi, le programme Rafale F5. C’est notamment le cas de l’Inde, qui met déjà en œuvre une flotte de 36 appareils aux seins des forces aériennes indiennes, et qui devrait commander, très prochainement, 22 Rafale M et 4 Rafale B, pour l’Indian Navy, alors que la presse indienne a rapporté qu’une dernière proposition française, plus économique, avait été transmise il y a peu par Dassault, à New Delhi.

Or, le Rafale est fréquemment présenté comme le favori de la compétition indienne MRCA 2, qui prévoit la construction locale de 114 avions de combat pour remplacer les Jaguar et les Mirage 2000 de l’IAF. Dans ce contexte, la participation de New Delhi au programme F5, lui permettrait de disposer d’un appareil taillé non seulement pour prendre le dessus sur les forces aériennes pakistanaises, mais aussi pour tenir en respect, pendant de nombreuses années, les forces aériennes chinoises, grâce à des capacités de pénétration furtive offertes par le drone Loyal Wingmen.

Rafale C inde
Le Rafale est souvent présenté comme le favori de la compétition MRCA 2 en Inde.

L’Indonésie, elle aussi, pourrait y voir un intérêt. Le pays a déjà commandé 42 appareils français. Pour autant, ses besoins, en termes de modernisation de sa flotte de chasse, sont de 170 appareils, alors que, comme New Delhi, Jakarta doit se prémunir de la menace chinoise, en Mer de Chine du Sud, cette fois, et que le pays cherche, comme les EAU, à developper leur propre industrie de défense.

C’est aussi le cas de l’Égypte, un autre client fidèle de Dassault Aviation, depuis les années 70. Le Caire avait ainsi été le premier pays à se porter acquéreur du Mirage 2000, comme il fut le premier à commander le Rafale en 2015, pour 24 exemplaires, avant de signer une seconde commande pour 30 appareils supplémentaires, en 2021. De même, l’Égypte investit pour développer sa propre industrie de défense, et son autonomie stratégique.

Le Qatar, pour sa part, répondrait, comme les pays précédemment évoqués, à tous les critères pour rejoindre ce programme. Toutefois, les tensions géopolitiques qui l’opposent aux EAU, rendent très peu probable, une participation de Doha à ce projet, si Abu Dhabi confirmait son implication.

Enfin, en Europe, la Grèce pourrait, elle aussi, avoir intérêt à participer au programme Rafale F5 et à son drone Loyal Wingmen. Si le pays a annoncé sa décision d’acquérir 24 F-35A, de nombreux facteurs semblent indiquer que ce sera aussi le cas d’Ankara dans un avenir proche, en miroir.

RAfale grèce
La Grèce a été le plus fidèle client de l’indsutrie aéronatuique de défense frnaçaise depuis les années 70 et le mirage F1.

Ce faisant, et sur la base des positions passées des États-Unis, sur les tensions gréco-turques, il est plus que probable que les flottes de F-35A turcs comme grecs, seraient neutralisées par Washington, en cas de conflit entre ses deux alliés, laissant à Athènes ses seuls Rafale et F-16V (également en miroir), pour tenir en respecter les forces aériennes turques, qui pourraient rapidement se doter de Typhoon, et de Kaan.

Le pays disposant, lui aussi, d’une industrie aéronautique performante, avec HAI, tous les critères seraient réunis pour une participation grecque au programme Rafale F5 et au développement de son drone de combat, d’autant que son industrie aéronautique avait déjà participé au programme Neuron.

On le voit, les candidats crédibles pour rejoindre les EAU et la France, dans le cadre du programme Rafale F5, ne manquent pas. Or, plus celui-ci aura de partenaires, plus il verra son assiette industrielle d’étendre, et plus il pourra avoir d’ambitions technologiques, au point d’en faire un véritable Super-Rafale, et plus le club Rafale justifiera de son existence, et de son attractivité concurrentielle.

Un modèle de coopération orienté vers les clients de l’industrie de défense française, à renforcer par Paris

La décision de Paris, d’ouvrir le programme Rafale F5 aux membres du Club Rafale, représente également une formidable opportunité, pour la BITD française, pour expérimenter la coopération industrielle et technologique Défense, vers certains partenaires non traditionnels de la France, pour ce type de programmes, et notamment vers ses propres clients, très en demande de ce type de coopération.

KNDS Leclerc Evolution Eurosatory 2024
Leclerc Évolution de KNDS présenté au salon Eurosatory (Photo F. Dosreis)

Plusieurs programmes pourraient largement profiter de ce changement de paradigme, comme dans le domaine des armements terrestres, concernant le char de génération intermédiaire Leclerc Evolved, présenté par KNDS lors du salon Eurosatory.

Boudé par l’Armée de terre à ce jour, pour des questions de priorisations budgétaires, celui-ci permettrait à KNDS et la BITD terre, de réinvestir un marché traditionnel qui lui échappe depuis plusieurs décennies, en particulier vers certains pays du proche et Moyen-Orient, et d’Amérique du Sud, longtemps clients des AMX français.

Là encore, les EAU, comme l’Égypte, ainsi que l’Arabie Saoudite, représenteraient des partenaires clés, pour peu que Paris décide de s’investir dans le sujet, même de manière « conditionnelle », avec un objectif d’acquisition et d’investissement français, relatif au succès de la démarche de partenariat export.

La missilerie, elle aussi, trouverait un intérêt à ce type de coopération, d’autant que ces technologies répondent bien à la coopération internationale, et bénéficierait largement d’une réouverture de marché export, concernant par exemple, le VL MICA NG, le MMP, ou encore l’éventuelle conception d’un missile antiradiation.

missile MMP
La missilerie frnaçaise, ici le missile antichar MMP, pourrait, elle aussi, largement bénéficer de coopération internationale hors de l’UE.

Dans tous les cas, au regard des contraintes budgétaires qui sont les siennes, mais également des acquis et compétences qui font encore de la BITD française, un partenaire très attractif sur la scène internationale, la France a tout intérêt à capitaliser sur l’expérience qui sera acquise dans le cadre du programme Rafale F5, pour répliquer le modèle bien au-delà du seul cadre Rafale.

Conclusion

Il va falloir, pour cela, déjà attendre qu’un éventuel accord émerge entre Paris et Abu Dhabi, autour de la participation émirienne au programme Rafale F5. En bien des aspects, celui-ci pourrait donner le départ d’un nouveau modèle de coopération entre l’industrie de défense française, et ses clients, plutôt que de se tourner, comme jusqu’à présent, uniquement vers des partenaires uniquement par leur proximité géographique, et de leur statut européen.

On ne peut, dès lors, qu’espérer que les négociations entre la France et les Émirats arabes unis, aboutiront prestement, et qu’elles ouvriront la porte à d’autres participations, que ce soit dans le cadre de ce programme, ou dans d’autres, de sorte à préserver la position dominante du pays, et de sa BITD, sur la seconde marche du podium mondial, en matière d’exportation d’équipements et de technologies de Défense.

12 000 soldats nord-coréens d’élite vont être déployés en Russie face à l’Ukraine, selon Séoul

Pyongyang serait sur le point de déployer un contingent composé de 12.000 soldats nord-coréens, en grande partie issus des forces spéciales, en Russie, selon les informations transmises par les services de renseignement sud-coréens, à l’agence de presse Yonhap News.

La Corée du Nord aura été, depuis le début du conflit, le plus fidèle allié de Moscou, dans son opération militaire spéciale contre l’Ukraine, d’abord en fournissant de grandes quantités de munitions, puis des missiles balistiques, et désormais, des troupes.

Bien que ne représentant qu’une infime part des 700.000 militaires russes engagés dans ce conflit, l’implication de la Corée du Nord, s’inscrit dans un mouvement plus large, destiné à user la résistance ukrainienne, mais aussi le soutien américain à Kyiv, dans une alliance militaire russo-coréenne qui apparait bien plus solide qu’envisagée jusqu’ici.

La présence de soldats nord-coréens dans le Donbass révélée par les services de renseignement ukrainiens

Depuis quelques semaines, des rapports, venus d’Ukraine, faisaient état de la présence de militaires nord-coréens, aux côtés des forces russes, à proximité de la ligne d’engagement. Toutefois, en l’absence de preuves documentées, et de confirmation par certains services occidentaux, l’information laissa sceptique de nombreux observateurs.

Kim Yong-huyn, ministre de la défense sud-coréen
Le ministre de la défense sud-coréen, Kim Yong-hyun, avait confirmé ls premières pertes nord-coréennes dans le donbass il y a une semaine.

Il y a dix jours de cela, l’hypothèse prit toutefois une dimension beaucoup plus crédible. En effet, le ministre de la Défense sud-coréen, Kim Yong-hyun, confirma, devant les députés, du Gukhoe, le Parlement sud-coréen, la mort de plusieurs militaires nord-coréens, tués dans une frappe d’artillerie ukrainienne dans le Donbass.

Toutefois, là encore, l’information était purement déclarative. Et même si les services de renseignement et le ministère de la Défense sud-coréens, sont réputés pour leur efficacité, ainsi que leur réserve, il était difficile de donner foi, sans plus d’informations, aux affirmations apparues dans la presse ukrainienne à ce sujet, annonçant, entre autres, l’arrivée massive prochaine de troupes nord-coréennes, en Russie, pour venir se battre en Ukraine.

Documents à l’appui, les services de renseignement sud-coréens confirment l’arrivée de 1500 membres des forces spéciales nord-coréennes à Vladivostok le 13 aout

Du statut d’hypothèse possible, mais peu étayée, cette affirmation vient de passer au statut d’affirmation solide et très probable, suite aux révélations obtenues par l’agence de presse sud-coréennes, Yonhap News, de la part des services de renseignement sud-coréens.

Photos à l’appui, l’agence montre qu’un transfert de 1500 militaires appartenant aux forces spéciales nord-coréennes, ont été effectué du 8 au 13 aout, vers le port russe de Vladivostok, à partir des ports nord-coréens de Cheongjin, Hamheung et Muda. Le transport a été effectué par quatre navires de débarquement escortés de trois unités de surface, tous appartenant à la flotte du Pacifique russe.

LST Classe Ropucha
Les troupes nord-coréennes ont été tranportées par des LST classe Ropucha comme celui-ci.

Selon les services de renseignement sud-coréens, ces forces nord-coréennes, qui seront rejointes par un second contingent similaire, transporté à nouveau par la Marine russe, la semaine prochaine, ont été réparties sur différentes bases à Ushrisk, Khabarovsk, Blagobeshensk, ainsi qu’à Vladivostok même, pour une période d’adaptation et de transition.

Suite à quoi, elles seront envoyées dans l’ouest de la Russie, pour prendre part aux combats sur le front ukrainien. Toujours selon le NIS (National Intelligence Service, les services de renseignement sud-coréens), l’opération se voudrait discrète, les militaires nord-coréens ayant reçu, pour l’occasion, uniformes, armements et papiers d’identité russes.

12 000 militaires nord-coréens se prépareraient à rejoindre le front ukrainien, selon Séoul

Le renseignement sud-coréen estime que l’opération de soutien de Pyongyang à son allié russe, va mobiliser 12 000 militaires nord-coréens, pour l’essentiel appartenant aux forces spéciales, soit l’équivalent de deux divisions, dans la nomenclature russe. Ils devraient arriver sur le front dans les semaines, ou dans les mois à venir.

Si une telle force peut paraitre impressionnante, selon les standards occidentaux, elle se révèle, dans les faits, assez limitée, dans le cas du conflit en Ukraine, alors que les armées russes affirment que 700.000 hommes, la moitié de leurs effectifs, participent à l’opération militare spéciale aujourd’hui.

Forces spéciales Corée du nord
Entrainement des forces spéciales nord-coréennes.

Pour autant, s’il s’agit, comme évoqué, de forces spéciales, ces nouvelles troupes nord-coréennes pourraient permettre de reconstituer une force hautement entrainée, pour les missions d’assaut, et ainsi reprendre le flambeau de l’unité Wagner, après que celle-ci a perdu sa cohérence et son efficacité, à la mort d’Evgueni Prigogine.

En outre, si ces nouvelles forces évolueront sous uniforme et équipements russes, elles ne viendront pas les mains vides, le NIS anticipant une montée en puissance concernant la livraison de munitions et de missiles nord-coréens vers la Russie.

Une évolution majeure du conflit russo-ukrainien, et une nouvelle violation flagrante des résolutions de l’ONU par Moscou

L’arrivée de ces forces, même sous uniforme russe, préfigure une nouvelle évolution dans le conflit opposant Moscou à Kyiv. Alors que Vladimir Poutine a tenté de convaincre, pendant plus de deux ans et demi, le Biélorusse Alexandre Loukachenko, d’engager son armée aux côtés des forces russes, face à l’Ukraine, ce sera la Corée du Nord qui sera le premier pays, non seulement dans le soutien à Moscou dans cette guerre, mais à déployer des troupes nationales, dans ce conflit.

Il est vrai que pour le Kremlin, la question des recrutements devient de plus en plus critique. En effet, l’action cumulée de la captation exercée par le recrutement des armées, et les pertes enregistrées depuis le début du conflit, met désormais l’économie sous forte tension du fait d’un sévère déficit de main d’œuvre, en dépit d’un chômage sous la barre des 2%.

troupes russes en Ukraine
La Russie a déployé prés de 700.000 militaires dans le cadre de son opération militaire spéciale en Ukraine.

En outre, pour maintenir les niveaux de recrutement aussi élevés, afin de compenser les lourdes pertes enregistrées sur le front, Moscou propose des soldes, et des primes d’engagement, très élevées aux volontaires, qui pèsent naturellement sur le budget de l’État.

Même si des difficultés au moins aussi importantes s’appliquent du côté ukrainien, celles-ci handicapent sensiblement l’effort de guerre russe, alors que Moscou anticipe une évolution rapide et positive (pour la Russie), du rapport de forces dans les mois à venir, s’il peut être maintenu à son niveau actuel.

Dans ce contexte, l’arrivée de 12 000 troupes fraiches et entrainées, à un cout probablement moins élevé que les 2500 $ / mois proposés aux nouvelles recrues de l’armée russe, soit deux fois les revenus annuels en Corée du Nord, pourrait permettre à Moscou de lisser son effort, tout en maintenant la pression contre les armées ukrainiennes, pour les mener à la rupture, et en préservant, pour partie, son appareil productif industriel et économique.

Une alliance militaire formelle entre Pyongyang et Moscou, qui pourrait rapidement redessiner le théâtre coréen comme européen

Alors que le soutien nord coréen à la Russie a débuté à l’été 2022, on peut s’interroger sur une décision aussi tardive concernant l’envoi potentiel de troupes nord-coréennes en Russie, alors que Pyongyang a déjà envoyé plus de 13.000 conteneurs de munitions en Russie, et fournirait, selon certaines sources, 70 % des munitions d’artillerie employées aujourd’hui en Ukraine.

Vladimir Poutine et Kim Jong Un à Pyongyang en juin 2024
Visite officielle de Vladimir Poutine à Pyongyang en juin 2024, accueulli par Kim Jong Un.

Le fait est, ce calendrier s’explique par deux événements consécutifs, ayant donné un certain « cadre » à cette intervention, même masquée. Le premier concerne la signature du traité de coopération stratégique entre les deux pays, à l’occasion de la visite officielle de Vladimir Poutine à Pyongyang, en juin 2024.

En effet, l’article 4 de ce traité, prévoit une obligation d’assistance militaire mutuelle, si l’un des deux pays était attaqué, conformément à la charte des Nations Unis, et aux lois en vigueur dans les deux pays. Avant cela, il n’existait pas d’engagement ou d’alliance militaire formelle entre la Russie et la Corée du Nord.

Dans ce contexte, l’intervention ukrainienne dans l’Oblast de Koursk, a certainement fourni le cadre ayant permis à Moscou de solliciter une intervention militaire nord-coréenne, puisque la Russie était, à partir de ce moment, attaquée directement sur son territoire, sollicitation à laquelle Pyongyang a, de toute évidence, répondu favorablement.

En dépit de ce cadre légaliste apparent, le soutien nord-coréen, qu’il s’agisse de livraison d’armes, de munitions et, désormais, de l’envoi de troupes, en Russie, contrevient à un nombre important de traités et résolutions des nations unis, pourtant signés par la Russie.

Ainsi, la vente ou l’acquisition d’armement, de n’importe quel type, avec la Corée du Nord, est une violation de la résolution 1718 du Conseil de Sécurité qui, en 2006, a interdit à la communauté internationale l’importation ou l’exportation d’armements de ou vers la Corée du Nord.

Conseil de sécurité des nations unis
La Résolution 1718 de 2006 du Conseil de Sécurité des Nations Unis, interdit la vente ou l’achat d’armement avec la Corée du Nord.

En outre, le transfert de missiles balistiques KN-23, d’une portée de 900 km et doté d’une charge utile de 500 kg, contrevient au Missile Technology Control Regime, ratifié par la Russie en 1995, interdisant l’importation ou l’exportation de missiles, ou de technologies de missiles, d’une portée de plus de 300 km, et dont la charge atteint ou dépasse 500 kg.

Enfin, le port d’un uniforme ne correspondant pas à son pays d’origine, ou à un contrat d’engagement signé de manière individuelle en tant que volontaire, contrevient à l’article 48 de la Convention de Genève.

Pyongyang multiplie les postures agressives face à la Corée du Sud, pour accroitre les tensions sur la péninsule coréenne

La décision d’envoyer des troupes en Russie, ne semble pas être la seule action entreprise récemment par Pyongyang, pour soutenir son allié russe. En effet, ces dernières semaines, les armées nord-coréennes ont multiplié les démonstrations de force, et les provocations, face aux armées du sud, le long de la ligne de démarcation.

Ainsi, en début de semaine, celles-ci ont fait sauter deux des ponts enjambant cette zone, ainsi que plusieurs des routes reliant les deux pays, créant un important regain de tension avec les armées de Séoul, et même, semble-t-il, des incidents de clôtures.

Pont détruit par les forces nord coréenne sur la zone de demarcation
Pont détruit par les forces nord coréenne sur la zone de demarcation

Or, en multipliant les tensions, en Corée, Pyongyang oblige les États-Unis, à davantage de présence et de moyens sur, et autour, de la péninsule, pour protéger l’allié sud-coréen et japonais.

Dans le même temps, les engagements au Proche-Orient, avec l’épée de Damoclès d’une riposte israélienne aux attaques iraniennes du 30 septembre, et la réponse militaire très musclée de Pékin au discours du président taïwanais, en début de semaine, nécessitent, là encore, des déploiements et une vigilance très accrue des forces américaines, le tout venant affaiblir le dispositif US en Europe, et en soutien de l’Ukraine.

Outre la mobilisation importante de moyens de renseignement et les déploiements de forces que nécessitent ces tensions, ceux-ci tendent à accroitre la prudence du Pentagone et des dirigeants américains, dans leur soutien à Kyiv, considérant la possible nécessitée d’intervenir, sur des préavis courts, sur chacun de ces théâtres, peut-être même, de manière simultanée.

Conclusion

On le voit, la crédibilité de l’information concernant l’envoi de troupes nord-coréennes en Ukraine, s’est considérablement accrue, avec les révélations faites par les services de renseignement sud-coréens, au travers de l’agence Yonhap News.

Soldats nord-coréens
Défilé des forces spéciales nord-coréennes à Pyongyang.

Les conséquences du déploiement de 12 000 militaires apparentant aux forces spéciales nord-coréennes, en Russie, pour combattre en Ukraine, pourraient bien aller au-delà des seuls combats auxquels ces forces pourraient participer, possiblement en lien et place de feu les forces Wagner, en début de conflit.

Ainsi, le regain de tensions, concomitant à ce déploiement, sur la péninsule coréenne, montre une détermination, mais aussi une confiance, renforcées, de la part de Pyongyang, dont on ignore toujours quelles seront les compensations accordées par Moscou, pour ce soutien de plus en plus massif à son effort de guerre en Ukraine.

Une fois intégré au schéma mondial des tensions, sur les quatre théâtres sensibles sous protection américaine, se dessine un effort, si pas strictement prémédité, tout au moins simultané, qui pourrait bien obliger les États-Unis à diviser leurs forces, pour une efficacité moindre, soit devoir abandonner certains soutiens jugés de moindre menace pour Washington.

Or, dans ce domaine, c’est probablement l’Ukraine qui risque le plus, le pays n’ayant pas d’accord de défense strict avec les États-Unis, en dehors du Mémorandum de Budapest, comme peuvent en avoir la Corée du Sud, le Japon, ou Israël ; n’ayant pas l’importance stratégique de Taïwan dans le domaine des semi-conducteurs ; et ne remettant pas, directement, en cause, l’intégrité des alliés de l’OTAN, en cas de défaite.

tkMS va installer ses batteries lithium-ion sur un sous-marin de la Marine allemande

Avec le modèle Type 209, apparu à la fin des années 60, l’allemand thyssenkrupp Marine Systems, ou tkMS, est devenu le leader incontesté de la vente de sous-marins militaires sur la scène internationale occidentale.

Avec plus de 60 exemplaires vendus à 14 marines internationales, le Type 209 s’est imposé face aux modèles français et britanniques, et ont ouvert la voie aux Type 214, apparus au milieu des années 2000, plus modernes, dotés d’un système de propulsion anaérobie AIP, et déjà vendus à 25 exemplaires, auprès de cinq marines.

Ces dernières années, cependant, les sous-marins allemands font face à la concurrence accrue du français Naval Group. Avec la présentation du Scorpene Evolved, équipé de batteries lithium-ion, la dynamique allemande semble encore davantage s’éroder, la dernière compétition, en Argentine, semblant, une fois encore, tourner en faveur du Français.

Il était donc indispensable, pour tkMS, de réagir, et de réagir vite. C’est chose faite. Quelques jours seulement après avoir proposé à la Bundesmarine, l’installation de batteries lithium-ion, sur un de ses sous-marins Type 212, celle-ci a donné son accord, pour permettre à tkMS, de revendiquer le premier sous-marin européen, équipé de ce type de batteries.

L’Allemand tkMS en perte de vitesse face à Naval Group sur la scène internationale

Alors que le marché occidental des sous-marins conventionnels était principalement détenu par les britanniques et les français, dans les années 60, avec les classes Obéron et Daphné, l’arrivée des nouveaux Type 209 d’Allemagne fédérale, au début des années 70, a représenté un véritable raz de marée sur celui-ci.

tkms type 209 inde
Type 209 de la Marine indienne.

En une vingtaine d’années, ce modèle s’est, en effet, imposé dans 14 pays, dont la Grèce et la Turquie, au sein de l’OTAN, l’Indonésie, l’Inde et la Corée du Sud, en Asie, l’Afrique du Sud et l’Égypte, en Afrique, et surtout, l’Argentine, le Brésil, le Chili, la Colombie, l’Équateur, le Pérou et la Bolivie, soit la presque totalité des marines sud-américaines, en dehors du Venezuela.

Si le Type 209 est toujours proposé au catalogue de son concepteur, tkMS, il a été remplacé par le Type 214 en tant que produit phare de l’Allemand, à partir du début des années 2000. Là encore, le modèle remporta de nombreux succès, à nouveau en Grèce et en Turquie, ainsi qu’en Corée du Sud, et au Portugal. Un modèle dérivé, le Type 218SG, a été acquis, pour sa part, par Singapour, au début des années 2010, alors qu’une évolution du Type 212, qui équipe les marines allemandes et italiennes, a été choisi par la Norvège, en 2017.

De fait, de 1970 à 2020, tkMS aura vendu 105 sous-marins à propulsion conventionnelle, de différents modèles, dont 97 à l’exportation. Dans le même temps, la France n’aura vendu que 13 Agosta et 14 Scorpene, la Suède, 17 navires, les Pays-Bas, 7 unités, et la Grande-Bretagne, 10 exemplaires.

Ces dernières années, toutefois, l’offre de tkMS semble en perte de vitesse, notamment face aux modèles français. Ainsi, en dépit du traumatisme australien, le Scorpene s’est imposé en Inde, pour trois exemplaires supplémentaires, en 2023, et en Indonésie, pour deux navires en 2024, alors que le nouveau Blacksword Barracuda s’est imposé face aux modèles allemandes et suédois, aux Pays-Bas, en début d’année.

Pire encore, le précieux marché sud-américain, qui a représenté presque la moitié des ventes de Type 209, semble lui échapper. Ainsi, le Chili, puis le Brésil, se sont tournés vers le Scorpene français, alors que de nombreuses informations indiquent que l’Argentine serait, elle aussi, prête à faire de même, dans un avenir proche.

L’argument AIP perd de sa force face à l’arrivée des batteries Lithium-Ion

En effet, le succès des Type 214 et 218SG, ces vingts dernières années, était en grande partie le résultat de l’efficacité du système de propulsion anaérobie AIP qui était proposé sur le navire, permettant d’en étendre sensiblement l’autonomie de plongée.

TKMS Type 214 grece
Type 214 de la Marine hellenique

Ainsi, un Type 214 pouvait maintenir une station de patrouille sous-marine à faible vitesse, pendant plus de deux semaines, là où un sous-marin, équipé de ses seules batteries acide-plomb, devait refaire surface au bout de 5 à 6 jours, pour les recharger.

Ce faisant, en dépit d’un prix plus élevé que le Scorpene français, le Type 214 a su préserver la position dominante de tkMS sur un marché, il est vrai, assez atone, pendant une vingtaine d’années, sans pour autant empêcher le sous-marin français de s’imposer au Chili, puis en Malaisie, en Inde, et au Brésil, soit 3 utilisateurs de Type 209.

En 2022, apparaissait une nouvelle technologie, mise en œuvre, pour la première fois, à bord du sous-marin japonais JNS Taïgei : les batteries lithium-ion. Déjà employées dans la mobilité numérique, l’automobile et pour le stockage des énergies renouvelables, celles-ci permettent d’accumuler beaucoup plus d’énergie que les batteries classiques, et ce beaucoup plus rapidement, tout en offrant une puissance de sortie, sensiblement supérieure.

Si l’offre japonaise ne menaçait pas la suprématie allemande, le Japon ayant une législation très contraignante, et très peu d’expériences en matière d’exportation d’armement, le sujet n’échappa cependant pas à Naval Group, qui déploya d’importants efforts pour s’en doter au plus vite.

INS Vagir Kalvari-class Scorpene-MDL Mazagon-Naval group
L’Inde doit encore commander 3 nouveau Scorpene, qui pourraient bien être plus lourds et plus évolués que les 6 modèles de la classe kalvari.

Et de fait, en octobre 2023, le groupe français annonça qu’à partir de ce moment, tous ses sous-marins seraient équipés de ce type de propulsion. Cette annonce ne tarda pas à porter ses fruits, en Indonésie d’abord, encore un utilisateur de T209, pour 2 Scorpene Evolved, puis aux Pays-Bas, au terme d’une compétition très disputée, et pourtant remportée haut la main par Naval group, avec le Blacksword Barracuda.

En effet, si les batteries lithium-ion n’offrent pas la même autonomie en plongée que les systèmes AIP, elles permettent toutefois de considérablement étendre la durée des plongées des sous-marins en étant équipés.

En outre, contrairement aux AIP, elles permettent de soutenir des vitesses de déplacement beaucoup plus élevées, et peuvent se recharger en deux fois moins de temps, que les batteries conventionnelles, mais de la même manière que celles-ci, sans qu’il soit nécessaire, comme pour les AIP, de revenir au port pour recharger le dispositif en comburant et combustible.

Enfin, les batteries lithium-ion ne consomment pas d’espace supplémentaire dans le submersible, et coutent beaucoup moins cher qu’un AIP, préservant, de fait, l’avantage concurrentiel, dans ce domaine, de l’offre française.

La Bundesmarine autorise l’installation de batteries lithium-ion sur un de ses Type 212

Comme c’est souvent le cas pour les leaders de marché, disposant jusque-là d’une technologie supérieure, tkMS a beaucoup tardé, avant de prendre conscience de la supériorité de ces nouvelles batteries, y compris sur son propre système AIP.

Bundesmarine Type 212A TKMS
type 212A de la Marine allemande.

Il fallut les échecs répétés en Indonésie, puis aux Pays-Bas, et plus récemment, le probable nouveau succès français en Argentine, pour provoquer le déclic nécessaire. C’est ainsi qu’à la fin du mois de septembre 2024, tkMS annonça sa décision de se tourner pleinement vers cette technologie, le plus rapidement possible.

Pour ce faire, le groupe allemand a d’ailleurs dû s’appuyer sur une technologie française, puisque c’est l’entreprise SAFT, qui lui fournira les cellules lithium-ion employées pour la fabrication de ses nouvelles batteries.

Reste que, pour retourner la dynamique défavorable qui se dessine, tkMS devait disposer d’une annonce forte. Et il est bien possible que l’industriel allemand soit en passe de l’obtenir. En effet, après avoir proposé à la Bundesmarine, à cette même occasion, l’installation de ces nouvelles batteries, sur un des sous-marins Type 212A, celui-ci a confirmé, cette semaine, l’accord donné par la Marine allemande, à ce sujet.

Ce faisant, tkMS pourrait bien être en mesure de se présenter comme le premier industriel européen, maitrisant pleinement la technologie des batteries lithium-ion. En outre, l’allemand pourra s’appuyer sur un retour d’expérience, que Naval group n’aura pas en direct, alors que la Marine nationale est dépourvue de sous-marins à propulsion conventionnelle.

Le marché sud-américain et africain en ligne de mire pour TKMS et le Type 209 NG

De toute évidence, ces annonces visent à remettre sur le marché le tout nouveau Type 209 NG, qui sera, dès lors, très certainement proposé équipé de ces nouvelles batteries lithium-ion. Moins onéreux que le Type 214, celui-ci pourrait, dès lors, se positionner face au Scorpene Evolved français, sans pour autant évoluer dans la même catégorie, le Scorpene ayant un déplacement moyen en plongée de 1800 tonnes, contre 1500 tonnes pour le plus lourd des Type 209.

Type 209
Pour s’attaquer au renouvellement des Type 209 sud-américains et africains, tkMS parie sur le Type 209 NG.

Il s’agit, très certainement, pour tkMS, de réinvestir le marché sud-américain, alors qu’une vingtaine de submersibles militaires doit être remplacé sur ce continent, dans les années à venir. En outre, il permettrait à l’industriel de se repositionner en Afrique, alors que l’Égypte est déjà en négociation avec Naval group, pour 4 à 6 Scorpene, et que le Maroc entend, lui aussi, s’équiper d’une flotte sous-marine.

Conclusion

Reste que la succession des annonces, ces dernières semaines, à ce sujet, mais aussi l’énergie diplomatique et commerciale déployée par le groupe allemand et Berlin, pour s’imposer dans la compétition canadienne, à laquelle le français n’a toujours pas indiqué sa participation, est révélatrice de la tension qui règne, aujourd’hui, à Kiel, où se trouve son siège.

Il est vrai que son dernier succès majeur, en Norvège, date de 2017, et qu’il est dû, avant tout, à l’intervention des autorités fédérales allemandes, qui se sont engagées à acquérir deux sous-marins de même modèle pour la Bundesmarine, et à assumer une grande partie des couts de conception du Type 212 CD, pour emporter la décision face au Scorpene de Naval Group.

La compétition néerlandaise, elle aussi, a laissé des traces, en Allemagne, alors qu’il est apparu que l’offre française s’avérait plus de 20 % moins élevée, que celle de l’allemand ou du suédois Saab. Le recours déposé par tkMS, à ce sujet, a été débouté en tout point à la cour néerlandaise.

classe Taigei
le Taigei sera certainement l’adversaire a battre pour tkMS au Canada, si Naval Group decide de ne pas participer à la compétition.

Pour autant, disposer d’un sous-marin opérationnel, et d’un équipage, pour tester, in situ, cette nouvelle technologie, constitue, certainement, un atout de taille pour reprendre pied sur ce marché. Cet argument pourrait avoir un poids certain, dans la compétition canadienne, surtout face à l’offre japonaise qui pourrait bien s’appuyer sur un important soutien de Washington, pour amener Tokyo et Ottawa à rejoindre le second programme du pilier AUKUS.

À voir, à présent, comment tkMS saura exploiter son avantage, dans ce dossier, pour retrouver la position dominante qui était la sienne, jusqu’il y a peu, sur le marché des sous-marins.

Quelles sont les chances de SCAF et MGCS, d’arriver à leur terme ?

Les deux grands programmes de coopération franco-allemands en matière de défense, SCAF pour la conception d’un avion de combat de nouvelle génération, et son système de combat aérien, et MGCS, qui vise les mêmes objectifs, pour les chars de combat et blindés lourds chenillés, ont toujours rencontré un accueil plus que mitigé, dans les cercles défenses, de part et d’autres du Rhin.

C’est avant tout la détermination politique, notamment celle des deux ministres de tutelle, le Français Sébastien Lecornu, et l’Allemand Boris Pistorius, qui est parvenue à relancer ces initiatives, embourbées profondément dans des oppositions industrielles, et même de cahier des charges, jusqu’il y a peu. Pour autant, ni l’un ni l’autre ne se sont défaits des inquiétudes et réticences qui les entourent, depuis leur lancement, en 2015 pour MGCS, et 2017 pour SCAF.

Alors que les deux programmes ont vu leur assise internationale s’étendre, vers l’Espagne et la Belgique pour SCAF, l’Italie possiblement, pour MGCS, il demeure de nombreuses interrogations et inquiétudes, quant à leur chance d’arriver à termes, et de justifier les investissements technologiques, budgétaires, mais aussi programmatiques, pour les armées des deux pays.

Quelles sont donc les menaces qui, objectivement, sont, ou seront, en mesure de faire dérailler SCAF et MGCS ? Et Peut-on les quantifier, pour déterminer les chances qu’ont ces programmes, d’aller à leur terme ?

Une architecture spécifique et identique pour les deux programmes franco-allemands SCAF et MGCS

En dehors de leur origine franco-allemande, les programmes SCAF et MGCS partagent une architecture globale, les rendant à la fois très proches, dans leur articulation, et intimement liés, dans leur pilotage et leur application.

MGCS vision allemande
Vision allemande du programme MGCS

Ainsi, ils ont tous deux été conçus comme des programmes de temps de paix, alors que l’hypothèse d’une confrontation possible, notamment avec un adversaire majeur et symétrique, comme la Russie, n’était tout simplement pas envisagée à court ou moyen termes.

Dès lors, ils ont été articulés comme beaucoup de programmes clés post-guerre froide, avec des ambitions technologiques très élevées, et un calendrier particulièrement étalé, amenant l’entrée en service à 2040, ou au-delà.

Pour cela, l’un comme l’autre est conçu en quatre phases : une phase d’étude préalable pour définir le cahier des charges opérationnel et technologique, une phase pour concevoir les démonstrateurs technologiques, une phase de prototypage, et une phase de production. Après sept ans, les deux sont toujours dans la phase 1, le SCAF étant légèrement plus avancé dans la Phase 1B, d’étude préalable à la conception des démonstrateurs.

Les deux programmes ont, par ailleurs, vu leur périmètre industriel s’étendre, au fil des années, par l’arrivée de l’Espagne, puis de la Belgique, dans SCAF, et l’arrivée annoncée de l’Italie, dans MGCS.

SCAF Robles Lecornu Pistorius
Les ministres français, espagnols et allemands de la défense, lors des négociations de 2023 pour remettre le programme SCAF sur des rails.

Chaque programme est conçu sur la base de piliers, portants sur le développement de technologies et de capacités opérationnelles spécifiques, chaque pilier étant piloté par un industriel, ou une coentreprise, secondé par les autres industriels des BITD de chaque pays participant, lorsque applicable.

Enfin, SCAF et MGCS sont intimement liés, dans leur destin, tant du point de vue politique, qu’industriel, et même budgétaire, alors que les deux programmes franchiront le seuil de la phase de développement, pour entrer dans la phase de production, à peu prés au même moment, entrainant deux bosses budgétaires presque simultanées, pour les pays participants.

Les menaces qui pèsent sur les programmes SCAF et MGCS

Cette architecture spécifique a été construite, avant tout, pour répondre à des ambitions politiques de Paris et Berlin, afin de donner un nouvel élan à l’émergence souhaitée d’une Europe plus autonome et résiliente, sur les questions de défense.

Néanmoins, elle porte avec elle, certaines faiblesses propres qui, aujourd’hui, ont fait émerger une série de menaces qu’il est difficile d’ignorer, et qui, pour chacune d’entre elles, a le potentiel de faire sombrer l’un ou l’autre de ces deux programmes, en dépit des efforts politiques qui pourraient être faits pour les maintenir à flot.

La menace géopolitique et le risque d’un marché cible qui évoluerait sous les seuils de soutenabilité

En effet, entre 2015/2017 et 2024, les situations géopolitiques, politiques et technologiques, qui formaient le socle commun pour lancer ces initiatives, ont considérablement évolué.

Ainsi, la guerre en Ukraine et le changement de posture de Moscou, devenu excessivement hostile à l’Europe, et faisant craindre, pour de nombreux services de renseignements occidentaux, l’hypothèse d’une guerre Russie-OTAN, d’ici à la fin de la décennie, a profondément bouleversé les ambitions, calendriers et les moyens, des armées européennes, y compris pour la France et l’Allemagne.

Macron Merkel
SCAF et MGCS sont essentielement des programmes voulus par Emmanuel Macron et Angela Merkel, en 2017, pour faire émerger une europe de la défense autonome.

Ce faisant, Paris comme Berlin, ont entrepris de se doter de solutions pour renforcer leurs propres moyens militaires, sur des calendriers beaucoup plus courts, que ceux proposés par MGCS et SCAF.

Pour l’Allemagne, il s’agit avant tout du développement d’un char de combat de génération intermédiaire, le Leopard 2A8, qui sera bientôt suivi, selon les annonces de KNDS, par un Leopard 2AX, encore plus évolué. Celui-ci permettra à la Bundeswehr, mais aussi aux autres armées de terre européennes, de remplacer leurs Leopard 2A4, devenus obsolètes et trop vulnérables, par un modèle adapté aux contraintes du champ de bataille moderne, d’ici à la fin de la présente décennie.

La même trajectoire vient d’être annoncée par l’Italie, probable troisième partenaire de MGCS, avec le développement d’une capacité industrielle autour du KF51 Panther de Rheinmetall, pour adresser le même marché, évalué, dans le monde, à 5000 unités par l’industriel allemand.

Si la France ne semble pas s’intéresser au Leclerc Évolution, pendant français du Leopard 2AX et du KF51, proposé par KNDS France, elle a, en revanche, annoncé le développement du binôme Rafale F5 et drone de combat Loyal Wingman, pour le début de la prochaine décennie. Or, ce système de combat aérien, disposera de nombreux attributs attendus, jusqu’ici, uniquement à partir du SCAF, en particulier dans le domaine du combat aérien collaboratif, et des drones de combat aériens.

Leopard 2A-RC 3.0 par KNDS Deutschland
Le Leopard 2AX devrait être présenté par KNDS dans les deux à venir, selon l’industriel.

Or, le Rafale F5, comme le Leopard 2AX et le KF51 Panther, disponibles bien plus tôt que les SCAF et MGCS, pourraient bien être commandés en plus grand nombre qu’annoncé jusqu’ici, spécialement si les tensions avec la Russie venaient à s’intensifier dans les années à venir, comme l’anticipent les services de renseignement allemands, britanniques, suédois ou polonais.

Ce faisant, ils viendront consommer, au sein même de leurs pays sponsors, une partie significative du marché adressable pour leurs propres chars de combat MGCS, et autres NGF, au risque de faire s’effondrer l’ensemble de l’édifice, face aux couts astronomiques, et non soutenables, que représentent le développement et la production de systèmes aussi avancés, sous un certain seuil quantitatif.

La menace industrielle, déjà très perceptible, face à un marché en pleine mutation

La guerre en Ukraine, mais aussi les vives tensions au proche et Moyen-Orient, ainsi que les tambours de guerre chinois, autour de Taïwan, et nord-coréens, sur la péninsule coréenne, ont également entrainer une accélération très sensible du tempo technologique militaire mondial.

Cette accélération a déjà engendré des décisions spectaculaires, notamment outre Atlantique, comme l’annulation du programme d’hélicoptère de combat et de reconnaissance FARA de l’US Army, le possible reboot du programme NGAD de l’US Air Force, ainsi que la réorganisation des priorités industrielles et technologiques, de l’US Navy.

Programme FARA
Le programme FARA de l’US Army, a été annulé, car il ne repondait plus aux exigences des engagements à venir, selon le Pentagone

Cette transformation rapide, dont on peut observer les premiers effets notamment sur la conférence AUSA 2024, qui vient de se terminer à Washington D.C., va, tout aussi rapidement, entrainer une profonde mutation de l’offre internationale dans la sphère occidentale, mutation renforcée par la montée en puissance des offres de certains pays émergents, comme la Corée du Sud, la Turquie ou Israël.

Or, les programmes SCAF et MGCS, et leur calendrier s’étendant à 2040, ne permettront pas aux industriels français et allemands, de se battre à armes égales avec leurs homologues américains, israéliens ou coréens, sur les marchés internationaux, pourtant vitaux pour eux, spécialement sur la décennie 2030.

De fait, aux tensions sur le partage industriel, qui ont déjà sévèrement handicapé l’évolution des deux programmes européens, vont s’ajouter, à présent, les inquiétudes et initiatives de ces mêmes industriels, pour être en mesure de préserver leurs parts de marché internationales, le tout dans un périmètre budgétaire contraint des deux cotés du Rhin.

La menace de convergence technologique sur le calendrier de SCAF et MGCS

Intrinsèquement, l’architecture des programmes MGCS et SCAF, porte en elle une autre menace, s’appliquant à nouveau sur les délais. En effet, la logique employée, visant à developper simultanément plusieurs piliers technologiques, chacun devant franchir une étape décisive et même générationnelle, suppose que toutes ces étapes seront simultanément franchies, par tous les piliers, avant d’entamer la phase de prototypage.

classe zumwalt
Les destroyers Zumwalt ont été conçus conjointement au système d’artillerie AGS. Cependant, ce dernier n’a jamais été rendu opérationnel, faisant largement derailler le programme de l’US navy, ramené à 3 unités, contre 20 prévues initialement.

Or, l’expérience, notamment outre Atlantique, montre que ce type de planification, est d’autant plus exposée à des retards et surcouts, que le nombre de piliers, et les ambitions technologiques sont élevées, comme ce fut le cas des destroyers Zumwalt, et encore davantage, du F-35.

Si le contexte géopolitique internationale était, aujourd’hui, le même qu’en 2017, il eut été possible que ces menaces, sur le calendrier, aient pu être digérées relativement facilement, en l’absence d’urgences opérationnelles et de menaces. La situation en 2024, qui ne montrent aucun signe d’amélioration pour les années, et décennies à venir, dessine une sensibilité beaucoup plus aiguë, pour les armées, à un éventuel retard de plusieurs années de ces programmes.

La menace politique, en France comme en Allemagne

Outre les aspects calendaires, budgétaires et industriels, évoqués jusqu’ici, l’évolution de la réalité politique, en France comme en Allemagne, représente également une menace qu’il ne faudrait certainement pas négliger.

En particulier, la montée en puissance des partis nationalistes, comme le Rassemblement national et ses alliés en France, ou l’AFD en Allemagne, fait peser une menace politique directe sur MGCS et SCAF, l’un comme l’autre de ces partis n’ayant pas la même sensibilité concernant l’émergence d’une éventuelle Europe de la Défense, que ne pouvaient avoir Emmanuel Macron et Angela Merkel, en 2017.

NGF programme SCAF
Vue d’artiste du Next generation Fighter, du programme SCAF. La France, et Dassault, n’ont pas manqué de mettre une cocarde de la Marine nationale sur l’appareil, pour rappeler l’exigence française de faire du NGF un appareil embarqué.

En outre, ces partis ne sont pas liés à des décisions antérieures, et sont donc libres, s’ils arrivent au pouvoir, d’imposer des conditions aux autres pays, qui ne pourraient être acceptées, entrainant l’implosion de SCAF, de MGCS, ou des deux, surtout si, dans le même temps, des pressions industrielles ou opérationnelles venaient alimenter la défiance vis-à-vis de ces deux programmes.

La menace de l’effondrement en cascade

Jusqu’à présent, les menaces évoquées s’appliquent à chacun des programmes de manière isolée, de sorte que le déraillement de l’un, n’entrainerait pas, nécessairement, celui de l’autre.

C’est pourtant bien le cas. En effet, dans leur conception initiale politique, les deux programmes SCAF et MGCS ont été liés dans leur trajectoire, par les choix de pilotage donnés aux industriels allemands et français, en fonction de leurs compétences respectives, et de leurs marchés adressables.

Ainsi, la France pilote, politiquement parlant, le programme SCAF, sur la base de son expérience avec les avions de combat Mirage et Rafale, alors que c’est l’Allemagne qui pilote le programme MGCS, sur le succès des Leopard 1 et 2.

Rafale inde
L’experience de Dassault Aviation, et de l’ensemble de la BITD aérnautique française, avec le Rafale et les Mirage avant eux, désignait naturellement la France pour piloter le programme SCAF.

Ce faisant, l’ensemble de l’équilibre industriel, entre Paris et Berlin, repose sur cet axiome, qui volerait en éclat, si l’un ou l’autre des programmes venait à péricliter, entrainant, presque certainement, la dislocation du second.

Exemple de pondération des menaces cumulées appliquées à SCAF et MGCS

On le voit, au-delà des difficultés politiques et industrielles déjà rencontrées, les programmes SCAF et MGCS sont exposés à de très sérieuses menaces, pouvant largement compromettre leurs chances d’aller à leur terme.

Il est, bien évidemment, très difficile de pondérer les hypothèses évoquées précédemment. Ainsi, selon que l’on soit Polonais, Allemand, Français ou Espagnol, il est probable que l’évaluation du risque d’une aggravation des tensions entre l’OTAN et la Russie, dans les années à venir, n’est pas du tout la même.

À des fins de démonstration, nous allons donner des valeurs, si pas arbitraires, en tout cas empiriques, à chacune d’elles, en maintenant une « hypothèse basse », pour déterminer les chances de succès, ou d’échecs, de ces deux programmes, dans le tableau ci-dessous.

chances echecs SCAF MGCS Coopération internationale technologique Défense | Allemagne | Analyses Défense
Quelles sont les chances de SCAF et MGCS, d'arriver à leur terme ? 79

Même si les chances d’échecs sont relativement faibles, par menaces, celles-ci se cumulent entre elles, et par pays, de sorte que les risques d’échecs, pour le SCAF, dans ce modèle-ci, atteindraient 77 %, et celles du MGCS, 75 %. En appliquant un risque d’échecs en cascade de 70 %, les risquent que les deux programmes viendraient à échouer, atteindraient alors 78 %, sur la base des valeurs attribuées à chaque menace, dans le tableau ci-dessus.

Notons toutefois que ce risque tendra certainement à décroître avec les années. En effet, plus le programme sera avancé, plus il sera difficile, pour Paris ou Berlin, quelle que soit la ou les menaces émergentes, de se retirer de l’un ou l’autre, pour se tourner vers un éventuel « Plan B », plus en accord avec ses besoins.

Toutefois, la pondération présentée ici, toute imparfaite qu’elle soit, donne une idée de la réalité des menaces qui pèsent, aujourd’hui, et au moins jusqu’en 2027, sur ces deux programmes, pris individuellement, ou conjointement.

Conclusion

Il ressort, de cette analyse, que les menaces qui s’appliquent, aujourd’hui, sur les programmes SCAF et MGCS, si elles peuvent apparaitre maitrisables, prises individuellement, représentent un risque d’échecs cumulé très important, pouvant faire dérailler les deux programmes simultanément.

KNDS Leclerc Evolution Eurosatory 2024
Les industriels tentent de répondre aux calendriers de SCAF et MGCS, en produisant des solutions de génération intermédiaire. Ici, le Leclerc Évolution de KNDS présenté au salon Eurosatory (Photo F. Dosreis)

Les faiblesses mises en évidence, ici, sont structurelles, avec un calendrier très long, des ambitions très élevées, et l’intégration, au sein d’un même programme, de la phase démonstrateur, et de la phase industrielle. Elles sont aussi conjoncturelles, avec des facteurs de politique intérieure, ou de menaces extérieures, qui ont des influences très importantes sur leur avenir.

Paradoxalement, les mesures prises récemment, que l’on pouvait penser destiner à alléger la pression sur les programmes, comme le Rafale F5 ou le Leopard 2AX, portent également, en eux, une part significative de menaces, sur la soutenabilité même du programme.

Reste que, plus ils seront avancés, moins ces risques, structurels comme conjoncturels, auront de possibilité de les faire dérailler. Il est donc très probable que si échec, il doit y avoir, celui-ci interviendra dans les quelques années à venir, tant que les options alternatives sembleront plus attractives, que la poursuite des programmes eux-mêmes.