Le programme pour le remplacement des Kfir des forces aériennes colombiennes a fait l’objet de nombreux rebondissements ces dernières années. Désormais, il semblerait que les dés soient jetés, alors que Washington et Lockheed Martin auraient fait une offre très attractive à Bogotá, peut-être même trop.
En effet, alors que les FAC continuent de privilégier une offre européenne, Washington aurait présenté une offre difficilement refusable au président Gustavo Petro, incluant des livraisons rapides de F-16V, des prix compétitifs, d’importantes compensations économiques et même des dons d’avions de combat, pour assurer l’intérim des Kfir.
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Le F-16V de Lockheed Martin, écarté par les Forces aériennes colombiennes
Pourtant, les choses n’avaient pas bien commencé pour le chasseur monomoteur de Lockheed Martin en Colombie. En effet, lors de la compétition initiale, en 2022, le F-16V avait rapidement été écarté par les forces aériennes colombiennes, qui privilégiaient un appareil plus lourd et bimoteur pour répondre à leurs besoins.
Longtemps, le Rafale de Dassault a été considéré comme le grand favori de la compétition colombienne, après s’être imposé dans la phase d’évoluation menée par les Forces aériennes du pays.
Ainsi, à l’issue de cette compétition, en décembre 2022, c’était le Rafale de Dassault Aviation qui fut déclaré vainqueur. Toutefois, les autorités colombiennes ont fait preuve d’un excès d’enthousiasme dans cette annonce, puisque le cadre contractuel, lui, n’avait pas été défini.
Ainsi, Bogotá ne pouvait acquérir que 3 appareils, avec une enveloppe de seulement 678 m$ disponible pour la première tranche du contrat. Pour Dassault Aviation, cette approche était insuffisante pour engager un processus industriel complet. Facteur aggravant, l’enveloppe n’avait été accordée par le Parlement colombien, que jusqu’au 31 décembre 2022.
Faute d’accord dans les délais, le gouvernement colombien annonça le report de la compétition, avec une nouvelle phase de consultations qui serait lancé sous peu, ce qui était loin de satisfaire les Forces aériennes colombiennes, dont la disponibilité des Kfir israéliens encore en service, posait déjà d’importantes difficultés.
Un caractère d’urgence s’invite dans la compétition colombienne
Pour le gouvernement colombien, cependant, ce caractère d’urgence n’était que secondaire, et jusqu’en novembre 2023, le programme semblait avancer très lentement. C’est à ce moment-là que le président Petro a eu une altercation, par voix de presse, avec l’ambassadeur israélien en Colombie.
Le chef d’État sud-américain avait, en effet, refusé de qualifier d’attaque terroriste, le pogrom du 7 octobre, ce qui provoqua l’ire de Jérusalem. Peu de temps après, les autorités israéliennes annoncèrent qu’elles mettraient fin aux contrats de defense avec la Colombie, lorsque ceux-ci arriveraient à expiration.
il ne reste qu’une poignée de Kfir encore capables de voler en Colombie, et le nombre diminue inexorablement.
Justement, en janvier 2024, le contrat de maintenance de la quinzaine de Kfir des forces aériennes colombiennes encore en service, leur seule flotte de chasse, arriva à échéance, et ne fut donc pas renouvelé, mettant ces dernières dans une situation très délicate.
En quelques mois seulement, la flotte de chasseurs colombiens fondit comme neige au soleil, rendant très urgente la concrétisation du contrat de remplacement de ces appareils. Pire encore, celui-ci devait, à présent, intégrer un caractère d’urgence dans les livraisons d’appareils, la flotte de Kfir disponible étant déjà passée sous le seuil d’efficacité minimum, avec 8 appareils en étant de voler au printemps 2024.
Rafale et Typhoon toujours favoris, Gripen à l’affut et F-16V hors compétition
À ce moment-là, la compétition colombienne semblait être une redite de celle de 2022. Ainsi, selon les fuites glanées par les journalistes spécialisés locaux, les forces aériennes colombiennes privilégiaient toujours le Rafale français, opposé cette fois à une offre plus convaincante de l’Espagne que précédemment, avec l’Eurofighter Typhoon.
Toutefois, Lockheed Martin et Saab n’abandonnèrent pas le dossier, en le portant sur le plan politique, faute de pouvoir convaincre les militaires. Le premier à dégainer fut le Suédois, au travers d’une vaste campagne de séduction organisée autour du président Gustavo Petro.
Au début du mois de novembre 2024, la presse semblait persuadée d’une prochaine victoire du JAS 38 Gripen E de Saab en Colombie.
Celle-ci sembla donner des résultats, puisque au début du mois de novembre 2024, des révélations obtenues par Reuters annonçaient la future commande de JAS 29 Gripen E, pour remplacer les Kfir colombiens. Sans que l’information soit effectivement confirmée, ni par Saab, ni par les autorités colombiennes, celle-ci semblait toutefois crédible, à la vue du rapprochement notable de Gustavo Petro et de son cabinet avec les autorités suédoises, ces derniers mois.
Quant au F-16V américain, il semblait toujours hors du spectre des possibilités, principalement en raison du rejet par les forces aériennes colombiennes, qui continuaient de privilégier un chasseur bimoteur européen jusque-là.
Grande offensive de Washington et de Lockheed Martin pour s’imposer en Colombie
C’était sans compter sur la détermination et les moyens dont disposent les États-Unis et Lockheed Martin, peut-être aiguillonnés par leurs recents échecs en Thaïlande, face au Gripen, et en Indonésie, face au Rafale.
À plusieurs reprises, auparavant, Washington avait fait parvenir une offre non sollicitée directement au gouvernement colombien pour tenter de s’imposer dans ce programme. Comme en Thaïlande, ces offres n’avaient, jusque-là, pas été déterminantes, pour amener Bogotá à changer de trajectoire.
Les F-16V proposés par WAshington à Bogota seraient des F-16 Block 50/52 de l’US Air Force, entrés en service il y a plus de 25 ans, portés au standard Block 70/72. Malgré cette modenrisation, ces appareils demeurent des cellules ayant déjà consommé une grande partie de leur potentiel de vol.
Il semble que les fuites autour d’une possible victoire du Gripen, aient amené Washington et Lockheed à mettre les bouchées doubles dans ce dossier, puisque, au final, le bimoteur n’était plus un prérequis. Une nouvelle offre, très agressive cette fois, aurait été transmise au président Petro, au travers de son cabinet, pour tenter de s’imposer, à la mi-novembre.
De toute évidence, Washington est désormais prêt à y aller de sa poche, pour s’adjuger ce contrat. En effet, au-delà de la vente des appareils eux-mêmes, qui seraient des F-16 Block 50/52 de l’US Air Force portés au standard F-16V, l’offre américaine contiendrait, selon la presse, d’importants engagements pour créer « des milliers d’emplois » dans l’industrie aéronautique colombienne, ainsi, et c’est nouveau, que des appareils d’occasions offerts à Bogotá, pour assurer l’intérim des Kfir, jusqu’à la livraison des F-16V, qui devrait intervenir sur moins d’une année.
Une telle débauche d’engagements est surprenante de la part de Washington, à son habitude plutôt avare de compensations dans ce type de dossier. Et, même lorsqu’elles sont effectivement accordées par les États-Unis, les entreprises US préfèrent, le plus souvent, s’acquitter des pénalités contractuelles, plutôt que les respecter.
Or, ici, le contrat est d’une ampleur commerciale relativement faible, puisqu’il s’agit de seulement 18 à 24 appareils, soit un contrat qui ne devrait pas dépasser les 2,5 ou 3 Md$ pour des F-16V sur cellules d’occasion. Ceci ne représente qu’un enjeu relativement restreint, du point de vue industriel, en particulier pour LM qui multiplie les succès avec le F-35.
Deux hypothèses peuvent être envisagées, ici. Il peut s’agir d’un effort américain pour conserver un appui majeur en Amérique du Sud, alors que les européens semblent reprendre pied dans cette région, notamment au Brésil, et peut-être au Pérou.
Il est aussi possible que, par cette manœuvre, Washington entende contenir l’extension des avions de combat européens sur le continent, sachant que les forces armées américaines tendent souvent à s’inspirer des équipements acquis par leurs voisins, pour faire de même.
La réaction des forces aériennes colombiennes encore incertaine
Reste que, dans ce dossier, une inconnue demeure. En effet, selon la presse spécialisée, les Forces aériennes colombiennes ne sembleraient pas sensibles aux mélodies américaines, et tendraient toujours à largement privilégier les avions de combat européens, pour remplacer les Kfir israéliens.
Bien que disposant d’une avionique entièrement modenrisée, le F-16V demeure handicapé par sa configuration monomoteur, son rayon d’action et sa capavité d’emport.
Si l’hypothèse du Gripen E, un monomoteur, avait déjà de quoi faire grincer des dents l’état-major colombien, l’acquisition de F-16 modernisés, mais d’occasion, pourrait provoquer une forte opposition au sein des forces aériennes.
Or, les armées colombiennes disposent d’un pouvoir politique très supérieur à celui des armées occidentales dans leurs pays respectifs, et en particulier, au sein du Parlement national. Si celles-ci devaient décider de s’opposer à l’arbitrage du chef de l’État, mené hors du périmètre de la compétition exécutée avec grande rigueur depuis trois ans, rien ne garantit que la position de l’exécutif l’emporterait.
Reste qu’en dépit de l’attrait et des capacités sensiblement supérieures des bimoteurs européens comme le Rafale et le Typhoon, les deux appareils ayant la préférence des FAC souffrent certainement d’un calendrier de livraison beaucoup plus étendu que celui du F-16V. En outre, les solutions intérimaires sont également plus difficiles à obtenir, alors qu’il est très improbable que Paris, ou Madrid, accepte de donner des Rafale et des Typhoon en fin de vie, pour assurer cette mission.
Pour autant, mener une compétition rigoureuse pendant trois ans, pour, au final, voir la décision être prise en quelques jours, sur un coin de table, peut s’avérer particulièrement frustrant. Et on peut comprendre que, pour l’heure, les forces aériennes colombiennes ne fassent pas preuve d’un enthousiasme débordant, concernant l’offre américaine de dernière minute, et la séduction qu’elle semble imposer vis-à-vis de l’exécutif colombien.
On le sait, le programme de sous-marins nucléaires SSN-AUKUS va couter cher, et même très cher, à l’Australie. Selon les chiffres officiels, en effet, Canberra va devoir débourser 340 Md$ australiens, soit plus de 210 Md€, pour acquérir et mettre en œuvre ses huit sous-marins nucléaires d’attaque américains et britanniques.
Cependant, aujourd’hui, le budget alloué par l’Australie à ses armées n’équivaut qu’à 55 Md$ australiens, soit 27,5 Md€. De fait, sur les 25 années de service, en moyenne, des huit sous-marins australiens, ce programme va consommer un quart de ses ressources budgétaires, pour ce seul programme.
En d’autres termes, faute d’une hausse massive du budget des armées australiennes, pour passer au-delà des 3 % de PIB, les armées australiennes risquent fort d’être extrêmement contraintes dans leurs potentielles acquisitions futures, y compris non navales, l’essentiel des budgets étant consommé par ce seul programme.
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L’ancien chef d’état-major australien tire la sonnette d’alarme budgétaire au sujet du programme SSN-AUKUS
C’est en tout cas le cri d’alarme que vient de pousser l’Air Chief Marshal Sir Angus Houston, l’une des personnalités militaires les plus influentes et les plus respectées du pays. Ancien pilote d’hélicoptères et d’avions de transport de la Royal Australian Air Force, qu’il a commandé de 2001 à 2005, il a été le chef d’état-major des armées australiennes de 2006 à 2011.
Le Chief Air Marshal Sir Angus Houston, une personnalité très repsecté dans le domaine de la défense en Australie, lance un cri d’alarme sur la soutenabilité budgétaire du programme SSN-AUKUS, necessitant une hausse de l’effort de défense du pays à 3 %, au moins, pour ne pas venir cannibaliser les programmes des autres armées.
Après quoi, Sir Houston a participé à de très nombreux programmes de défense du pays, souvent en coopération avec les armées américaines, ce qui l’amena notamment à diriger les opérations dans le cadre des recherches du vol 370 de la Malaysia Airlines 370, en 2014.
Très respecté par ses pairs comme par la classe politique et l’opinion publique, il a été appelé pour co-diriger la rédaction de la nouvelle revue stratégique de la Défense australienne, présentée il y a quelques mois. De fait, quand il s’exprime, les oreilles se dressent à Canberra, et au-delà.
Ce n’est certainement pas sur ce terrain que les australiens attendaient Sir Houston. En effet, en dépit de sa réserve, celui-ci a mené, il y a quelques jours, une charge féroce contre le budget des armées australiennes, alors que le budget 2025 venait d’être validé, avec un montant de 55 Md$ australiens, soit 27,5 Md€.
En effet, selon lui, le compte n’y est pas, spécialement en anticipant les couts à venir du programme SSN-AUKUS, même si la planification australienne de défense prévoit d’amener l’effort de défense à 2,2% du PIB et 67,9 Md$ australiens, en 2027. Et d’ajouter que sauf à augmenter massivement, et rapidement, ce budget, le programme SSN-AUKUS aura une empreinte budgétaire telle, sur les armées australiennes, que celles-ci n’auront tout simplement plus les moyens de financer les autres programmes d’équipement des armées.
L’Australie va devoir faire croitre son effort de défense au-delà de 3 % PIB pour absorber le programme SSN-AUKUS
En d’autres termes, faute de cette hausse budgétaire massive, les armées australiennes auront bientôt huit sous-marins nucléaires d’attaque plus ou moins neufs, et c’est tout ! Pour l’Air Marshal Houston, il serait même nécessaire de dépasser le seuil des 3 % de PIB, pour l’effort de defense australien d’ici à 2030, pour compenser les couts de ce programme.
Vue d’artiste du programme SSN-AUKUS
Et c’est probablement un effort planché. En effet, aujourd’hui, avec un effort de défense à 2 % du PIB, les armées australiennes sont contraintes de faire d’importants arbitrages capacitaires, précisément pour libérer les crédits nécessaires au démarrage du programme SSN-AUKUS.
Or, avec un cout global estimé à 340 Md$ (2024), sur une durée de 25 ans par sous-marins, du fait des sous-marins acquis d’occasion auprès de l’US Navy, le cout lissé du programme représente autour de 13 Md$ australiens chaque année, soit un quart des 55 Md€ et 2% PIB budgétisés en 2025.
Dès lors, pour soutenir cet effort, au-delà d’un effort de defense moyen nécessaire de 2,5 % PIB, admis notamment par le Royaume-Uni, il est effectivement nécessaire d’atteindre, voire de dépasser, les 3 % de PIB, pour consacrer 0,5 % PIB à ce seul programme.
Avec l’acquisition de sous-marins nucléaires d’attaque SSN, l’Australie a-t-elle visé trop haut ? Ou à côté ?
Aux dires des autorités militaires australiennes, les bénéfices attendus par l’utilisation de ces nouveaux sous-marins compensent très largement les arbitrages défavorables qu’ils engendrent pour les autres capacités militaires.
Rappelons, en effet, qu’outre les capacités offertes par ces huit sous-marins, capables de naviguer à grande vitesse et à grande profondeur, sans devoir faire surface, pendant deux mois ou plus, et par leurs torpilles, missiles antinavires et missiles de croisière, l’accord AUKUS prévoit également l’augmentation sensible de la présence américaine et britannique en Australie, avec le déploiement permanent d’un SSN de la Royal Navy, et de 3 à 5 SSN américains.
Au moins deux des trois sous-marins classe Virginia qui seront vendus par les Etats-unis à l’Australie, en 2035, seront des navires d’occasion prélevés sur la flotte de l’US Navy. Les navires auront donc dejà consommé 25 à 33 %, au moins, du potentiel néergatique de leur reacteur nucléaire.
Pour autant, les surcoûts engendrés par le programme SSN-AUKUS, sur le budget de la défense australien, sont tels qu’ils équivalent à ceux qu’impose la dissuasion aux armées françaises ou britanniques, pour une capacité pourtant toute autre.
Se pose donc, naturellement, la question du bien-fondé de ce programme pour la défense australienne. En particulier, par cet investissement, les forces armées australiennes se dotent d’un outil dont la plus-value est avant tout perceptible pour la projection de force, même si l’immensité du Pacifique plaide naturellement en faveur de ce type de sous-marins.
Ainsi, les sous-marins nucléaires d’attaque SSN se montrent beaucoup plus efficace que les sous-marins conventionnels dans un nombre limité de missions, comme les déploiements très distants, les frappes contre la terre, ou encore l’escorte de grands groupes aéronavals, par essence très mobiles et rapides.
En revanche, pour la défense rapprochée des côtes et de l’espace maritime national, les surcoûts engendrés par l’achat et la mise en œuvre de ces navires, ne compensent pas les plus-values apportées par rapport à une flotte à cout équivalent de sous-marins à propulsion conventionnelle.
Rappelons par ailleurs que l’Australie ne dispose pas d’industrie nucléaire civile, et n’a donc aucune compétence industrielle et technologique dans ce domaine, l’obligeant à s’en remettre pleinement à ses deux partenaires, dans ce domaine pourtant consubstantiel de la construction et la mise en œuvre de navires à propulsion nucléaire.
Pour le prix qui sera investi par l’Australie pour ses sous-marins nucléaires, le pays pourrait se doter de deux groupes aéronavals complet, equiper deux divisions mécanisées, trois escadrons de F-35A, et une flotte de 18 sous-marins conventionnels oceaniques.
Surtout, se pose la question des moyens dont les forces armées australiennes auraient pu se doter, à un coût équivalent à celui de SSN-AUKUS. Ainsi, pour les 80 Md$ (US), que représentent les dépenses d’acquisition et de construction des sous-marins, les armées australiennes auraient pu acquérir 18 sous-marins conventionnels, 8 destroyers anti-aériens, 2 porte-avions de type Queen Elizabeth, 1500 véhicules blindés panachant chars de combat, VCI, APC, artillerie et soutien, ainsi que 120 F-35A et B.
On peut, alors, se demander si l’Australie a fait le bon choix, en choisissant de se doter d’une capacité essentiellement utile pour épauler l’US Navy dans le Pacifique et autour de Taïwan, plutôt que d’équiper deux groupes aéronavals complets, avec 25 F-35B chacun, ainsi que deux divisions mécanisées et trois escadrons de chasse furtifs supplémentaires.
Conclusion
En tant que membre des Five Eyes, l’alliance des quatre pays anglosaxons les plus proches des États-Unis historiquement et politiquement, l’Australie pense, comme les britanniques, les canadiens et les néo-zélandais, sa défense exclusivement dans le cadre d’une coopération presque native, avec les forces américaines. C’est très certainement cette fidélité réciproque avec Washington et Londres, qui a amené l’Australie, en tant que pays, et au-delà du cas Scott Morrison, à s’engager dans l’aventure SSN-AUKUS.
Pour autant, aujourd’hui, il est objectivement très difficile de justifier l’ensemble des sacrifices qui devront être faits par les armées australiennes, ainsi que par le contribuable, pour se doter d’une capacité qui ne jouera qu’un rôle marginal, dans la défense même du pays, le cas échéant.
Les Etats-unis ne pourront pas relever le défi chinois en incitant leurs alliés à dépenser des dizaines de milliards de dollars pour se doter d’équipements à faible plus-value défensive relative.
L’alerte donnée, cette semaine, par le Chief Air Marshal Sir Angus Houston, l’une des personnalités militaires les plus respectées du pays, au sujet de l’empreinte budgétaire de ce programme sur les autres programmes d’équipements des armées australiennes, ne représente, à ce titre, qu’un nouvel élément à charge, contre ce programme de toute évidence très mal adapté aux besoins, et aux moyens, de Canberra.
Il semble, cependant, qu’en Australie, comme aux États-Unis et en Grande-Bretagne, une omerta politique empêche les dirigeants de ces trois pays, de se montrer raisonnables à ce sujet, et de réorganiser l’ensemble de cette alliance stratégique, sur des bases autrement performantes, spécialement dans le présent contexte international, qui ne pardonnera pas la mauvaise utilisation des crédits de défense, face à une Chine d’une efficacité hors norme, dans ce domaine.
Le salut, dans ce dossier, pourrait paradoxalement venir de Donald Trump. N’étant pas engagé par les décisions précédentes, celui-ci pourrait bien porter un regard neuf, si pas véritablement objectif, sur le sujet, et conclure qu’il n’est aux bénéfices ni des États-Unis, ni de leur confrontation potentielle avec la Chine qui se dessine, d’insister dans cette voie. Espérons, pour les australiens, qu’il le fera rapidement…
Il y a quelques jours, le député de la 1ʳᵉ circonscription du Var, Yannick Chenevard, a appelé à la rédaction d’un nouveau Livre Blanc sur la Défense, ou LBDSN, dans son avis rendu concernant les crédits de la Marine nationale 2025.
Selon le parlementaire, le format de la Marine française, actuellement visé dans le cadre de la Loi de Programmation Militaire 2024-2030, ne correspond plus aux besoins opérationnels observés aujourd’hui, obligeant cette dernière à se désengager de certaines missions cruciales, pour en exécuter d’autres, encore plus importantes.
Plus particulièrement, M Chenevard insiste sur le format de 15 frégates de 1ᵉʳ rang, visé par la Marine nationale, jugé très insuffisant, pour répondre à la réalité opérationnelle à laquelle elle doit répondre aujourd’hui, et souligne la nécessité de disposer d’un second porte-avions, pour répondre aux différents scénarios envisageables.
Le fait est, comme évoqué au travers de différents articles sur ce site, l’ensemble des armées françaises est aujourd’hui sous-capacitaire, simplement pour répondre à l’activité opérationnelle du moment, comme c’est le cas de la flotte de chasse de l’Armée de l’Air et de l’Espace, à qui il manque 95 appareils.
Il semble donc indispensable, à présent, pour la France, de se doter d’un nouveau document cadre apportant une vision précise et actualisée des menaces et de leurs évolutions, pour en déduire les doctrines et formats des armées françaises, pour y répondre.
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Livre blanc sur la Défense 2013, Revue stratégique 2018 et 2022 : d’où viennent les doctrines et formats des armées françaises aujourd’hui ?
Aujourd’hui, l’évolution du format et des doctrines des armées françaises, est encadrée par la Loi de programmation militaire 2024-2030. Celle-ci prévoit, en particulier, un important effort budgétaire pour atteindre un budget de 63 Md€ en 2030, presque le double de celui de 2016.
La majorité des formats des forces armées françaises, aujourd’hui, a été défini par le Livre Blanc sur la Défense de 2014.
Au-delà des aspects budgétaires macro, la LPM détaille également la ventilation de ces crédits, pour atteindre des objectifs de formats et de capacités militaires établis par la Revue stratégique 2022, rédigée préalablement. Or, en bien des aspects, et notamment en matière de formats, la RS 2022 ne constitue qu’une évolution de la Revue stratégique 2018, qui fut rédigée pour encadrer la trajectoire de la précédente LPM 2018-2025.
Ainsi, l’immense majorité des formats capacitaires des 3 armées, comme les 225 avions de combat pour l’AAE et l’aéronavale, les 200 chars de combat de l’Armée de terre, ou les 15 frégates de 1ᵉʳ rang de la Marine nationale, et même le format RH des armées fixé à 207.000 militaires d’active, existait déjà dans la RS 2018, en dépit d’un contexte international ayant sensiblement évolué de 2018 à 2022.
Cependant, là encore, la RS 2018 reprenait presque intégralement le format des armées défini dans un précédent document, le Livre Blanc de la Défense et la Sécurité nationale, ou LBDSN 2013, rédigé peu après l’accession au pouvoir de François Hollande.
En effet, pour le président Macron, l’urgence en 2017-2018, était de redonner aux armées les moyens nécessaires pour stabiliser les équilibres budgétaires des armées, fortement entamés par deux décennies de sous-investissements chroniques, ayant obligé les trois armées françaises à se cannibaliser elles-mêmes, pour répondre à des besoins opérationnels qui, eux, sont allés croissants.
Certes, la réalité des menaces et des tensions avait sensiblement évolué depuis 2014, avec notamment l’intervention française au Mali, la prise de la Crimée par al Russie et la guerre dans le Donbass, ou encore le réarmement massif de la Chine, s’accompagnant d’une politique très agressive de Pékin en mer de Chine du Sud et au sujet de Taïwan.
L’intervention russe en Crimée en 2014, a donné le départ d’une des plus grande crise geopolitique mondiale depuis 1945.
Pour autant, l’imminence d’une dégradation rapide du contexte ne se faisant pas sentir par le nouvel exécutif en 2017, instruction fut donnée par l’Élysée, dans le cadre de la rédaction de la RS 2018, de conserver strictement les formats établis par le LBDSN 2013, à quelques détails cosmétiques près.
Ainsi, la moindre évolution perçue des menaces de 2013 à 2017, puis de 2018 à 2022, a amené à la rédaction d’une Revue stratégique 2022 très proche, en matière de formats, du LBDSN 2013, alors même que le contexte international et sécuritaire avait, quant à lui, radicalement évolué.
Rappelons enfin que la rédaction du LBDSN 2013 avait, elle aussi, été très mouvementée, avec un gouvernement J.M Ayrault partisan d’une diminution massive de la mission défense, ramenée à un simple corps expéditionnaire projetable, notamment en Afrique, et à la dissuasion, pour la sécurité ultime du pays.
Cet objectif, attribué probablement à tort à Bercy, et baptisé « Plan Z », amena les quatre chefs d’état-major du moment, ainsi que le ministre de la Défense J.Y Le Drian, à menacer de démissionner simultanément, si ce plan devait être appliqué. La menace porta ses fruits et permit de sauver ce qui pouvait l’être, non sans acter de sévères diminutions de moyens et de formats, pour les trois armées.
En dépit de son amitiée de longue date avec le président Hollande, J.Y Le Drian, alors ministre de la défense, ainsi que les 4 chefs d’état-majors français, ont mis leur démission dans la balance, en 2013, pour empecher que les armées françaises soient daignées à blanc par le gouvernement Ayrault.
En d’autres termes, aujourd’hui, le format des armées françaises, tel que définit par al Revue Stratégique de 2022, et mis en œuvre par la LPM 2024-2030, est très inspiré d’un LBDSN 2013, lui-même très largement critiqué et remis en question, au moment de sa parution, car ne répondant déjà pas aux réalités opérationnelles constatées et prévisibles alors.
La trajectoire Défense française frappée d’obsolescence par l’évolution des tensions et des risques de guerre sur la planète
Dans le même temps, le contexte sécuritaire mondial s’est radicalement détérioré ces 11 dernières années, de sorte qu’il n’a plus rien de commun avec la situation perçue et prévue, pour la rédaction du LBDSN 2013.
Le théâtre européen au bord d’un conflit avec la Russie potentiellement nucléaire
L’évolution la plus radicale concerne le théâtre européen, passé d’une quasi-euphorie pacifique en 2013, notamment après les 5 années de mandat de D. Medvedev, à une situation encore plus détériorée que lors de la crise des Euromissiles de 1983, pourtant considérée par de nombreux historiens, avec la Crise de Cuba de 1962, comme l’un des deux moments de la Guerre Froide, durant lequel le monde est passé à deux doigts d’un conflit nucléaire généralisé.
En effet, non seulement la Russie a-t-elle engagé des actions militaires massives contre l’Ukraine, et ce, dès 2014 avec la prise de la Crimée, mais à présent, les tensions entre Moscou et ses voisins européens, engendre des menaces de frappes nucléaires presque quotidiennes de la part du kremlin et de ses porte-voix.
Image de l’attaque russe contre Dnipro du 21/11/24. Comme évoqué dans l’article dédié à cet évenement, cette attaque marque une évolution majeure du niveau de tension entre l’occident et la Russie.
Les tensions ont encore franchi un nouveau palier ces derniers, avec presque simultanément, l’arrivée d’un corps militaire nord-coréen à proximité des lignes d’engagement en Russie, entrainant l’autorisation donnée par Washington puis Londres à l’Ukraine, d’utiliser leurs armes à longue portée tactique pour attaquer des cibles militaires russes, entrainant l’utilisation d’un nouveau missile balistique IRBM mirvé mais non nucléaire par al Russie, pour frapper une usine aérospatiale dans la ville ukrainienne de Dnipro, le 21 novembre.
Cette réponse russe a été suivie par un discours à forte tonalité dramatique du président Poutine sur la télévision russe, pour menacer les alliés occidentaux de l’Ukraine, et plus spécialement ceux qui fournissent les armes de précision à longue portée utilisées pour frapper les cibles en Russie par l’Ukraine, de représailles directes.
Sans aucun sensationnalisme, et très objectivement, les tensions en Europe dépassent très largement celles de 1983, au plus fort de la guerre froide, sans que ni la France, ni ses armées, ni son industrie de défense, ni ses alliés européens ne soient prêts pour une telle confrontation.
De fait, aux problèmes de formats des armées, souvent évoqués, simplement pour répondre à la réalité opérationnelle du moment, s’ajoutent à présent des besoins spécifiques d’un tout autre niveau et un caractère d’urgence, faisant reposer la sécurité du pays sur son unique dissuasion.
La position des États-Unis plus illisible et imprévisible que jamais dans l’histoire post-seconde guerre mondiale
À cette situation sécuritaire extrêmement dégradée, s’ajoute un facteur très aggravant, avec le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, à partir du 20 janvier 2025. En effet, le nouveau président américain a annoncé clairement son intention de porter l’effort militaire américain principalement dans le Pacifique, face à la Chine.
Donlad Trump, alors candidat, interrogé par celui qui deviendra son Secretaire à la Défense, Pete hegseth, lorsque ce dernier etait animateur sur Fox News.
Surtout, Donald Trump s’entoure, pour ce second mandat, de collaborateurs choisis davantage pour leur fidélité que pour leur expérience, pour occuper les postes clés de son administration. Ce faisant, à la personnalité fréquemment illisible du président américain, va s’ajouter une importante imprévisibilité concernant les positions des États-Unis, spécialement en Europe.
Or, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’ensemble de l’effort de défense collective en Europe, avec la création de l’OTAN en 1949, ainsi que toutes les institutions européennes créées depuis cette date, dont l’Union européenne, reposent sur la garantie de sécurité « offerte » par les États-Unis.
Cette imprévisibilité contribue très largement à dégrader le climat sécuritaire européen, tant du fait de la personnalité de Donald Trump, que de la dépendance coupable créée par les Européens eux-mêmes, à la protection américaine, et ouvre de nombreuses opportunités pour les pays hostiles, comme la Russie, pour profiter du chaos sécuritaire résultant.
Même si, par sa dissuasion, la France dispose de garantis sécuritaires autonomes dont la majorité des européens est privée, sa dépendance économique et politique à l’Europe et à ses institutions, rendent le pays très vulnérable dans ce domaine, si ses voisins venaient à être agressés, sans que Paris ait aujourd’hui les moyens, d’efficacement voler à leur secours.
Asie-Pacifique, proche et Moyen-Orient, Afrique… : la paix menacée dans plusieurs régions stratégiques pour la France
Outre le théâtre européen et son environnement proche, d’autres régions mondiales sont, aujourd’hui, exposées à des tensions qui n’existaient pas en 2013, lors de la rédaction de LBDSN.
La Russie menace de fournir aux rebelles houthis des missiles antinavires modernes, pour mener sa campagne de terreur en mer Rouge, contre le trafic maritime commercial comme militaire.
C’est en particulier le cas en Asie-Pacifique, premier partenaire commercial non européen du pays, et dans laquelle la France dispose de plusieurs grands territoires potentiellement exposés, comme en Nouvelle-Calédonie ou à la Réunion.
Ainsi, entre les frictions croissantes évoquant une trajectoire de confrontation entre les États-Unis et une Chine de plus en plus puissante militairement, autour du sujet de Taïwan, et les tensions croissantes sur la péninsule coréenne avec une implication croissante de la Russie, le théâtre Indopacifique, par lequel transit près d’un tiers du commerce mondial, est, lui aussi, au bord de l’explosion.
Il en va de même du Proche et du Moyen-Orient, avec une confrontation latente entre Israël, soutenu par les États-Unis, et l’Iran, proche de la Russie et de la Chine, sur un théâtre qui produit 20 % de tous les hydrocarbures consommés en France, et par lequel transite 11% du commerce mondial.
Enfin, d’autres théâtres dans lesquels la France est directement impliquée, comme l’Afrique ou le Caucase, ont vu leur géopolitique radicalement évoluer ces dernières années, avec des conséquences économiques, sécuritaires et parfois sociales sur la France.
Outre la profonde dégradation des tensions de nombreux théâtres d’opérations, la France doit également faire face à l’emballement des dépenses de défense dans le monde, avec une croissance annuelle moyenne de l’ordre de 7 % ces dernières années, et une nouvelle course aux armements et technologies de défense débridée, portée avant tout par Pékin et Moscou.
Il faut plus qu’un nouveau Livre blanc pour encadrer la planification de la défense française
De toute évidence, donc, la situation sécuritaire entourant la France et ses alliés, aujourd’hui, n’a plus rien de commun avec ce qu’elle était, en 2013, lors de la rédaction du LBDSN qui conditionne encore, le format et la doctrine des armées. Pire encore, ces évolutions n’avaient strictement pas été envisagées lors de la conception de ce document cadre.
Il manque une centaine de Rafale aux forces aériennes françaises, pour répondre à leurs engagements opérationnels
Il est donc, sans conteste, indispensable pour la France de mener une nouvelle réflexion de fond, sur ces deux aspects. Toutefois, les deux exercices des revues stratégiques 2018, et 2022, montrent que la méthodologie employée dans ce domaine n’est pas, ou plus, en mesure d’anticiper les évolutions sécuritaires en cours et à venir et d’en déduire les besoins des armées.
En effet, le pilotage strict, par l’exécutif seul, du diagnostic, de la préconisation et de l’application concernant la planification défense française, ouvre la voie à des biais exacerbés entrainant la multiplication des effets tunnels, dans la rédaction des documents encadrant la défense nationale.
Afin de répondre à ce besoin, une approche décomposée en plusieurs étapes, impliquant des acteurs différents, tendrait à gommer une grande partie des erreurs constatées lors de la rédaction des trois documents cadres précédents.
En premier lieu, il convient de réaliser un document effectuant la synthèse des menaces présentes, et anticipant les menaces à venir. Sous la forme d’une véritable Revue Stratégique, cette démarche viserait donc à évaluer la réalité des menaces, ainsi que la réalité des moyens dont disposent les armées pour y faire face. Sa conception devrait être confiée à un groupe de travail autonome, composé de militaires, d’universitaires, de spécialistes civils, et de parlementaires, sans influence de la part de l’exécutif.
Le format de 200 chars leclerc de l’Armée de terre, comme les 225 avions de combat ou les 15 frégates de 1er rang, ont été établis dans le LBDSN 2014.
Sur la base de cette revue stratégique, l’exécutif et les états-majors des armées rédigeraient alors un Livre Blanc, qui définirait la réponse politique, arbitrée par l’exécutif, aux constats établis. C’est notamment dans ce document que sont définis les formats nécessaires des armées.
Enfin, une Loi de programmation militaire sera construite pour atteindre les objectifs définis par le Livre Blanc, et son application serait contrôlée par le Parlement lui-même. Celui-ci disposerait également de prérogatives pour évaluer le besoin de faire évoluer la RS, et/ le LBDSN, en fonction des évolutions constatées de la menace, dans une démarche qualité PDCA (Plan-Do-Check-Action) classique.
Ainsi, sans priver l’exécutif de ses prérogatives de décision en matière de pilotage de la mission défense, le modèle permettrait d’intégrer cette démarche dans un cadre beaucoup moins opaque, et sujet aux biais politiques, comme ce fut le cas par le passé, même avant le LBDSN 2013.
Contraintes budgétaires et instabilité politique entravent la réponse nécessaire des autorités françaises à l’évolution de la menace
Reste que faire émerger une démarche, certes probablement indispensable, comme celle-ci, dans le contexte politique et économique français du moment, semble très improbable. D’abord, il est certain que l’exécutif, quel qu’il soit, se montrera des plus rétifs pour accepter de se défaire de certaines de ses prérogatives les plus commodes en matière de programmation militaire, en particulier la liberté de piloter l’ensemble de la démarche.
La France n'a plus le choix ! Un nouveau Livre Blanc sur la Défense est indispensable en 2025 21
En effet, ce faisant, les autorités n’ont pour seule mission que de respecter une trajectoire qu’elles ont elles-mêmes tracée, sur la base d’une estimation des menaces et des moyens, qu’elles ont entièrement pilotés.
En outre, les tensions budgétaires très sévères qui touchent aujourd’hui le pays, constitueront autant d’excuses pour justifier de ne pas altérer une trajectoire militaire présentée comme la seule soutenable dans le présent contexte, même si elle ne répond pas aux exigences sécuritaires.
Enfin, l’instabilité politique française tend à focaliser l’attention des partis et dirigeants politiques, sur des sujets à forte influence électorale, et non sur des sujets souvent mal compris, parfois volontairement ignorés, d’une majorité de Français, plus prompt à s’inquiéter de la possible diminution de leur pouvoir d’achat, que de la sécurité du pays, face à des adversaires de plus en plus puissants, et de plus en plus déterminés. Ou tout du moins, perçus comme tels par les dirigeants politiques.
Conclusion
En dépit de cette situation dégradée, il existe des raisons d’espérer. D’abord, parce que la récente démonstration de forces de la Russie, avec le tir du missile RS-26, a montré à tous les Européens, français compris, et pas uniquement aux riverains des frontières russes et biélorusses, que la menace pouvait à présent les concerner directement.
Frégate FDI Amiral Ronarc’h de la Marine nationale lors de ses premiers essais à la mer. La Marine nationale ne disposera pas des 15 (véritables) frégates de 1er rang exigées par la planification militaire, avant 2032 et l’entrée en service de la dernière FDI.
Ce faisant, le sujet devrait prendre de l’ampleur, et de l’intérêt dans les états-majors politiques du pays, précisément pour répondre à la demande croissante de la part d’une opinion publique de plus en plus en demande de mesures pour garantir leur sécurité.
Pour autant, on le voit, la programmation militaire française est, aujourd’hui, exposée à un important caractère d’urgence, tant la trajectoire visée, notamment la la LPM 2024-2030, et nonobstant les efforts budgétaires incontestables qui sont proposés, ne correspond plus à une analyse actualisée des menaces, et donc des besoins des armées.
La première étape, pour répondre à ce défi, est également la plus difficile, puisqu’elle exige de porter un regard objectif, à la fois sur les manquements de cette programmation militaire, et sur les défaillances de la démarche lui ayant donné naissance. Malheureusement, l’autocritique n’est jamais un exercice facile, pour qui que ce soit, et encore moins pour la classe politique.
Alors que Taïwan s’apprêterait à proposer une commande historique de 15 Md$ d’équipements militaires au nouveau président américain, beaucoup de pays occidentaux s’inquiètent ouvertement, depuis le 5 novembre, des conséquences du retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, d’autant qu’il dispose, à présent, de tous les leviers du pouvoir aux États-Unis.
C’est notamment le cas d’une majorité de pays européens, craignant que Washington ne se désengage du théâtre européen, face à la Russie, et oblige les membres de l’OTAN, à augmenter massivement leurs investissements de défense, dans un contexte économique et budgétaire souvent complexe pour ces pays.
Toutefois, le retour de Trump dans le Bureau ovale n’engendre pas que des inquiétudes. Au contraire, certains pays, prêts à jouer selon les règles du nouveau président américain, y voient une opportunité de briser des tabous qui, jusqu’ici, handicapaient la modernisation de leurs armées. C’est précisément dans cet état d’esprit que s’inscrit l’initiative de Taipei.
Sommaire
19 Md$ d’équipements commandés et non livrés par l’industrie américaine de défense à Taipei
De plus en plus menacée par les ambitions historiques de Xi Jinping, l’ile autonome a peiné, ces dernières années, pour obtenir la livraison de certains équipements clés pour ses armées, de la part des États-Unis, seul pays occidental acceptant de défier la menace chinoise, pour soutenir son allié historique.
Taïwan préparerait une commande de 15 Md$ d'armements américains pour Donald Trump 28
Ainsi, aujourd’hui, le reste à livrer de l’industrie de défense américaine, pour le client taïwanais, dépasserait les 19 Md$ d’équipements militaires, avec un rythme annuel de livraison à peine supérieur à 1 Md$. Cette situation avait d’ailleurs amené le Congrès à obliger l’exécutif américain à respecter un rythme de livraison d’équipements militaires US aux armées taïwanaises d’au moins 1 Md$ par an, à partir de 2023.
Ce passif s’est encore accru, il y a quelques semaines, avec la validation d’une commande de 2 Md$ pour Taipei, portant notamment sur la vente de trois systèmes antiaériens NASAMS et de leurs missiles AMRAAM.
Sans l’admettre, il apparaît que l’administration Biden avait, au cours de ces quatre dernières années, limité les livraisons d’armement majeures aux armées taïwanaises, sous un seuil qui aurait peut-être entrainé une réaction forte de Pékin. Une stratégie assez proche, dans les faits, de celle appliquée concernant la livraison incrémentale d’équipements de défense américains à l’Ukraine, en partie à l’origine de la présente situation dans ce pays.
Lors de son précédent mandat, Donald Trump avait vendu plus d’armements à Taïwan, que Joe Biden et Barack Obama sur 3 mandats
À l’inverse, durant son précédent mandat présidentiel, Donald Trump avait autorisé la vente de presque 21 Md$ d’équipements militaires américains à Taïwan, soit 5 Md$ de plus que pendant les deux mandats de Barack Obama, et 15 Md$ de plus qu’au cours du mandat de Joe Biden.
En outre, le nouveau président américain ne fait aucun mystère de sa position sur la Chine et le théâtre indo-pacifique. Pour Donald Trump, Pékin est aujourd’hui le seul compétiteur majeur des États-Unis sur la scène mondiale, et représente, en tant que tel, le principal adversaire potentiel des forces armées américaines.
Lors de son premier mandat, Donald Trump avait autorisé la vente de 21 Md$ d’armements à Taiwan, soit plus que le cumul des deux mandats de Barack Obama et de celui de Joe Biden qui s’achève.
Or, sur ce théâtre, Taïwan représente une position plus que stratégique, permettant de contrôler simultanément l’accès à l’Océan Indien et au Pacifique Sud, pour la Marine chinoise, qu’elle soit militaire ou commerciale. Ce faisant, protéger l’ile autonome constitue un enjeu stratégique majeur, pour le nouveau président qui, par ailleurs, semble faire bien moins cas d’éventuelles menaces et démonstrations de forces répétées de l’APL, que son prédécesseur.
Enfin, le président Trump a fait de l’effort de défense de ses alliés, mais aussi de l’acquisition de matériels militaires américains, les deux piliers conditionnant le niveau de protection qu’accorderont les États-Unis à ces pays. Si cette posture inquiète les européens, elle paraît, au contraire, plus que ravir Taipei, parfaitement disposé à jouer le jeu, selon les nouvelles règles imposées par Donald Trump.
Taïwan voudrait passer une commande de F-35, de Patriot et de grands navires de guerre américains, pour 15 Md$
C’est dans ce contexte que le Financial Times a révélé, il y a quelques jours, l’intention des autorités taïwanaises de proposer au nouveau président américain une commande de plus de 15 Md$ d’équipements militaires neufs et d’occasion, pour renforcer massivement et rapidement ses défenses, dès que celui-ci sera intronisé dans ses nouvelles fonctions.
Selon les informations obtenues par le site international, cette commande porterait sur une soixantaine de chasseurs furtifs F-35 (la version ADAC/V F-35B pourraient s’avérer un choix beaucoup plus judicieux pour les forces aériennes taïwanaises), plusieurs avions de veille aérienne avancée E-2D Hawkeye, des systèmes antiaériens et antimissiles Patriot supplémentaires, ainsi qu’une dizaine de croiseurs et destroyers AEGIS récemment déclassés par l’US Navy.
Une fenêtre d’opportunités à saisir pour Taipei, pour acquérir le chasseur furtif américain
Les besoins en matière de défense aérienne ne sont pas surprenants. De même, la demande concernant le F-35 s’inscrit pleinement dans la présente dynamique, alors que les forces aériennes voient le nombre de chasseurs de supériorité aérienne furtifs J-20 rapidement augmenter, et avec l’arrivée prochaine du J-35/A à bord des porte-avions de la Marine chinoise, et dans les escadrons des FAAPL.
J-35A au salon aéronautique de Zhuhai
La volonté de Donald Trump de relever le défi de Pékin, couplée à une certaine nécessité narcissique du président américain, pour obtenir des résultats concrets rapides, peuvent ainsi engendrer un nouveau contexte amenant l’exécutif américain à se montrer bien plus souple, concernant les autorisations d’exportation du chasseur furtif américain.
On peut d’ailleurs s’attendre à ce que d’autres pays, au-delà de Taïwan, suivent la même dynamique, notamment au Moyen-Orient avec l’Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar, et en Asie, avec la Thaïlande, les Philippines et l’Indonésie.
L’acquisition de Ticonderoga ou de Burke en fin de vie peu probable pour Taïwan
En revanche, l’hypothèse concernant les vaisseaux AEGIS déclassés de l’US Navy, des croiseurs Ticonderoga ou des destroyers Arleigh Burke déclassés, si elle n’est pas nouvelle au sujet de Taïwan, aura certainement beaucoup de mal à aboutir. En effet, l’US Navy a annoncé, il y a peu, la prolongation de 3 à 5 ans d’une majeure partie des Arleigh Burke Flight I, et de plusieurs croiseurs Ticonderoga, qui devaient à être retirés du service dans les mois ou années à venir.
Ces navires quitteront alors le service bien au-delà de la date prévue, et n’auront quasiment plus aucun potentiel de navigation opérationnel. En outre, tous les équipements modernes dont ils sont équipés, notamment les missiles SM-2, SM-3 et Tomahawk, seront alors prélevés pour armer d’autres navires américains, ou pour renforcer les stocks de munitions.
L’acquisition de croiseurs Ticonderoga récemment retirés du service, est régulièrement évoqué par certains alliés en manque de puissance de feu navale, comme la Grèce ou Taiwan. Cependant, cette hypothèse est rarement applicable, et jamais pertinente du point de vue budgétaire.
Or, le remplacement de la flotte de missiles des Ticonderoga ou des Burke, par des missiles neufs, et l’indispensable modernisation des navires, pour en étendre le potentiel de navigation de ne serait-ce que quelques années, rendraient la procédure économiquement très défavorables, vis-à-vis de l’acquisition de navires neufs.
On remarque aussi, dans cette liste au père Noël, que les armées taïwanaises semblent toujours déterminées à appliquer des tactiques de guerre très conventionnelles, inspirées de celles qu’appliqueraient les armées américaines en pareille situation. Or, la guerre en Ukraine a montré les limites de cette approche, ayant amené la flotte de la mer Noire et la puissante force aérienne russe à se trouver neutralisées par des moyens non symétriques ukrainiens pendant plus de deux ans.
Le cas échéant, Taipei pourrait alors tenter de négocier l’acquisition de destroyers Arleigh Burke neufs ou en occasion plus récente, ou, plus probablement, de frégates classe Constellation, elles aussi étant équipées du système AEGIS, tout en étant bien plus économiques, mais avec seulement 32 silos verticaux.
Une réponse certainement sans précédent de Pékin et de l’APL, à l’achat de F-35 par Taïwan
Reste que si Taipei et Washington venaient à confirmer la signature d’un nouveau contrat majeur d’armements, portant notamment sur la livraison de plusieurs dizaines de F-35A ou B aux forces aériennes taïwanaises, cela entrainerait, sans doute possible, une nouvelle évolution dans la réponse chinoise chinoise à ce que Pékin perçoit comme des ingérences américaines dans un domaine strictement intérieur.
Déjà, la signature du contrat de 13 Md$ d’armement en 2019, par Donald Trump, avait donné le coup d’envoi de la campagne de démonstrations de force croissante de l’Armée populaire de libération et de sa marine, autour de Taiwan.
Au fil des années, la nature et l’importance de cette réponse chinoise, qui consiste à déployer de nombreux moyens navals et aériens autour de l’ile autonome et de ses ports, se sont sensiblement durcies et étendues, jusqu’à mobiliser plusieurs dizaines de grands navires de surface et plus d’une centaine d’avions et aéronefs, lors du récent exercice Joint Sword 2024B.
Une frégater Type 054A déployée par la Marine chinoise lors de l’exercice Joint Sword 2024 simulant le blocus de Taiwan.
Or, si Pékin va jusqu’à déployer une telle flotte devant les 5 grands ports de l’ile, alors que plusieurs dizaines d’appareils ont franchi, quotidiennement, les limites de la zone de contrôle aérien taïwanais, pour un simple discours teinté d’indépendantisme du président Lai Ching-te, on imagine quelle sera la démonstration de forces, voire l’action aéronavale militaire chinoise, après la signature d’une vente de plusieurs dizaines de F-35, et de plusieurs grands navires de surface, aux armées de l’ile.
Jusqu’à présent, Joe Biden s’était montré très précautionneux à ce sujet, précisément pour ne pas déclencher de réactions excessives de la part de Pékin. La combinaison d’un président taïwanais revendiquant ouvertement l’indépendance de l’ile, et d’un Donald Trump ayant fait du bras de fer avec Pékin, le marqueur de sa politique internationale, risque de faire des étincelles, spécialement face à un Xi Jinping plus sûre que jamais de sa puissance militaire.
Conclusion
On le voit, les indiscrétions annonçant la volonté de Taipei de profiter du retour de Donald Trump à la Maison-Blanche pour lancer un nouveau programme majeur d’acquisition d’équipements militaires américains, semblent raisonnables sur leur fondement.
En effet, le nouveau locataire du Bureau ovale s’était déjà montré, lors de son précédent mandat, beaucoup plus enclin à soutenir l’ile autonome que ses prédécesseurs démocrates. Par ailleurs, la trajectoire que Donald Trump veut insuffler à la politique internationale américaine, ainsi que les récentes ouvertures faites par l’industrie aéronautiques militaires US, en faveur d’une extension du marché adressable du fleuron de Lockheed Martin, peuvent engendrer une opportunité pour Taipei, afin d’acquérir le F-35, pour faire face aux nouveaux chasseurs de 5ᵉ génération de l’APL de plus en plus nombreux, comme aux redoutables Defense antiaériennes dont sont dotés les destroyers chinois.
Depuis son accession au pouvoir en 2012, Xi Jinping a vu la Marine chinoise se doter de 3 porte-avions, 8 grands navires amphibies, 41 destroyers, 28 frégates, 8 sous-marins à propulsion nucléaire, ainsi qu’une quinzaine de sous-marins conventionnels, et une cinquantaine d’unités de surface majeures. Elle est aujourd’hui la seconde force navale militaire dans le monde, et devrait ravir à l’US Navy sa première place, au cours de la décennie à venir.
Reste qu’au-delà des opportunités conjoncturelles, la signature d’un nouveau contrat majeur d’armements américains avec Taïwan, va très certainement engendrer une réponse sans précédent de la part de Pékin et de l’APL, alors que la puissance militaire, navale et aérienne chinoise, n’a plus rien de commun avec ce qu’elle était en 2019, lors du précédent contrat de ce type, signé également par Donald Trump.
Alors que rien n’indique que le nouveau président américain puisse se montrer spécialement précautionneux avec la Chine dans ce dossier, que les autorités taïwanaises ont une posture indépendante de plus en plus affirmée, et que Xi Jinping se montre toujours plus ferme sur le dossier taïwanais, et toujours plus confiant dans l’efficacité de l’APL, tout semble converger vers une intensification rapide et très sensible des tensions dans cette région dans les mois à venir, pouvant aller jusqu’au déclenchement d’une opération militaire chinoise sur, ou autour, de Taiwan.
Ce 21 novembre 2024 restera une date marquante pour les forces de dissuasion occidentales. Pour la première fois, un missile ICBM RS-26 Rubezh (frontière), qualifié d’intercontinentaux dans la classification internationale, aurait été lancé contre une grande ville européenne, la ville de Dnipro, en Ukraine.
Fort heureusement, les missiles balistiques envoyés par les forces russes contre cette ville de presque un million d’habitants, n’emportaient pas les 4 MIRV, des véhicules de rentrée atmosphérique à trajectoire indépendante armées d’une charge nucléaire de 150 kt chacun, mais des véhicules armés de charges conventionnelles.
Cependant, pour les forces alliées en charge de surveiller l’éventuel départ d’un ou plusieurs missiles stratégiques russes, pour frapper l’OTAN ou les États-Unis, la cible ukrainienne, comme la nature conventionnelle de la charge militaire, n’ont pu être confirmés que bien après le tir (cible) et après l’impact (charge), sauf si elles avaient été préalablement prévenues par Moscou…
Sommaire
Mises à jour en fin d’article.
Un missile RS-26 Rubezh russe tiré de la mer Caspienne sur la ville ukrainienne de Dnipro
Image de l’attaque russe contre Dnipro du 21/11/24. Remarquez les 4 véhicules indépendants, frappant de concert.
En effet, selon les armées ukrainiennes, et sur la foi d’une vidéo de surveillance, il est vrai assez convaincante, la ville de Dnipro aurait été frappée par plusieurs véhicules de rentrée balistique, eux-mêmes largués par un missile ICBM RS-26 Rubezh.
Le missile aurait été lancé de la région d’Astrakhan, sur la mer Caspienne, et aurait donc suivi une trajectoire surtendue pour atteindre une cible distante de seulement 1000 km.
Pour l’heure, l’information n’a pas été confirmée par les forces stratégiques alliées et n’a pas été confirmée par Moscou, même si le Kremlin s’est refusé à la démentir. Cela dit, l’affirmation ukrainienne est cohérente avec la vidéo de surveillance publiée autour de ce sujet.
Celle-ci montre, en effet, 5 à 6 frappes menées par groupe de 6, par des mobiles synchrones de toute évidence à vitesse hypersonique élevée. Or, dans l’arsenal russe, le RS-26 est le missile le plus adapté pour ce type de résultat, sachant que ni les armées russes, ni leurs alliés, ne disposent de missiles balistiques de portée intermédiaire pouvant emporter 4 à 6 MaRV (Vehicle de rentrée manœuvrant), en dehors des ICBM Rubezh, Yars et Topol, et des SLBM Bulava et Sineva.
Il est cependant possible que l’attaque ait été menée par des missiles Topol, en version expérimentale, dotés de MaRV n’emportant aucune charge explosive. Le très faible niveau des explosions au sol, pourrait accréditer cette hypothèse, ne représentant que le dégagement d’énergie cinétique. Pour autant, le grand nombre de véhicules, et l’arrivée en vague, semblent peu cohérents ici, puisque le nombre de Topol-E, détenu par les forces des fusées russes, est très limité.
Selon des indiscrétions plus ou moins mises en scène de la part de Maria Zakharova, la porte-parole du Kremlin, la cible visée par cette frappe, aurait été le site industriel Yuzhmash, nom russe donné à l’usine de missiles et de composants spatiaux PA Pivdenmash, dont la fonction, dans le monde soviétique, était de produire des missiles balistiques à longue portée.
Le RS-26, un IRBM/ICBM conçu pour frapper l’Europe
Conçu à la fin des années 2000, le RS-26 est une évolution du missile balistique intercontinental RS-24 Yars. Concrètement, le Rubezh a un étage de moins de le Yars, ce qui en réduit la portée.
Système RS-26 Rubezh
Officiellement, le RS-26 est crédité d’une portée de 5800 km, soit 300 km de plus que la limite haute du traité INF sur les armes nucléaires de portée intermédiaire, interdites dans l’arsenal américain et russe, jusqu’en 2019, et le retrait de Moscou de ce traité hérité de la fin de la guerre froide.
Or, dans les faits, jamais le RS-26 n’a démontré cette capacité ICBM au-delà de 5500 km, et certains experts doutent même que celui-ci en soit capable, le classant plus volontiers dans la catégorie des IRBM (Intermediate Range Balistic Missile), celle-là même qui était interdite jusqu’en 2019.
Rappelons que le RS-26 n’a pas été une tentative isolée de contournement du traité INF par Vladimir Poutine, à partir du milieu des années 2000. Ainsi, la Marine russe s’est rapidement dotée de corvettes armées de missiles de croisière Kalibr à capacité nucléaire, et d’une portée supérieure à 1500 km, pour contourner l’interdiction de disposer de ce type de missiles basés à terre.
Concrètement, le RS-26 a été conçu pour menacer directement, et uniquement, les grandes villes européennes, sans qu’il lui soit possible de menacer les États-Unis. Ce faisant, Moscou dispose d’un vecteur identifiable, susceptible d’être employé en Europe, sans nécessairement entrainer un tir de riposte américain, les États-Unis n’étant pas directement menacés.
Une très sérieuse alerte pour l’OTAN, la Grande-Bretagne et la France
Il s’agit de la première fois qu’un missile comparable, équipé de véhicules de rentrée atmosphériques multiples, est employé de manière opérationnelle. Or, l’utilisation et le lancement de ce type de missiles, sont particulièrement scrutés par les armées américaines, britanniques et françaises, et par l’OTAN.
Le Rubezh est une version raccourcie du RS-24 Yars, spécialement conçu pour frapper l’Europe sans menacer les Etats-Unis.
En effet, il est virtuellement impossible, sur la phase ascendante du tir, de déterminer la zone géographique visée par le missile, alors que celui-ci se déplace à 30 fois la vitesse du son, sur cette phase, et à mach 20, lors de la rentrée. Ce faisant, le missile n’aura volé que quelques minutes seulement, avant de frapper Dnipro.
Ces minutes ont dû paraitre extrêmement longues aux forces armées occidentales, en charge de surveiller l’activité stratégique russe. Il a fallu, en effet, attendre l’impact des têtes pour s’assurer de leur nature conventionnelle, même si les stocks de munitions nucléaires sont strictement surveillés par les satellites américains, français et britanniques.
L’absence d’élévation du niveau d’alerte des forces stratégiques de ces trois pays, laisse supposer que Washington, Londres et Paris, avaient été prévenus par les Russes de la nature du tir, et de la cible visée, pour éviter qu’un tir de riposte nucléaire occidental soit déclenché.
Pour autant, en dépit des probables assurances russes, et de l’identification d’une trajectoire surbaissée pour ces missiles, prouvant un tir à portée réduite contre l’Ukraine, il leur a fallu attendre les impacts, pour s’assurer de la nature strictement conventionnelle de ce tir, et donc, pour prévenir une réponse immédiate des forces stratégiques de ces pays.
La volonté du Kremlin de redonner de la crédibilité à ses menaces nucléaires face aux occidentaux
Le tir de ce missile balistique IRBM/ICBM, probablement un RS-26, contre l’usine ukrainienne de PA Pivdenmash, s’intègre dans la hausse des tensions sans précédent ces derniers jours, entre la Russie, l’Ukraine et ses alliés occidentaux, et notamment à l’autorisation récente donnée par Joe Biden aux forces ukrainiennes, d’employer des munitions américaines à longue portée, contre des cibles situées sur le sol russe.
L’attaque du 21/11 est très certainement une réponse russe à l’autorisation donnée par Washington aux Ukrainiens, pour viser des cibles sur le territoire russe à l’aide de munitions de précision à longue portée de fabrication américaine, comme l’ATACMS.
Si on peut raisonnablement penser que Moscou a pris certaines précautions pour prévenir une mauvaise interprétation occidentale de cette attaque, celle-ci constitue, cependant, une démonstration de forces et de détermination, sans équivalent, pour le Kremlin, à l’attention des pays occidentaux de l’OTAN.
De toute évidence, Moscou considère que l’efficacité de ses menaces nucléaires contre l’occident, s’est considérablement affaiblie ces derniers mois, et qu’il était nécessaire de reprendre l’initiative dans ce domaine stratégique, pour contenir l’ampleur et la nature des aides apportés par les Européens et les américains, aux armées ukrainiennes.
Il s’agit, également, sans le moindre doute, de disposer d’un nouvel argument de poids, dans les négociations qui se dessinent dans les mois à venir avec Washington et Donald Trump, notamment pour démontrer au nouveau président américain, que Moscou serait prêt à aller vers des extrêmes auxquels le nouveau président américain se refuse, si le Kremlin n’obtenait pas satisfaction dans ces négociations.
De fait, l’attaque du 21 novembre constitue à la fois une démonstration de forces destinée à reprendre l’initiative dans le domaine de la peur stratégique de la Russie, vis-à-vis des européens, et pour montrer au président américain, qu’il ne dispose pas de toutes les cartes, dans les négociations à venir.
Conclusion
De toute évidence, les frappes russes contre Dnipro du 21 novembre vont représenter un événement clé et marquant de cette décennie, dans l’histoire du retour des grandes tensions internationales dans lesquelles le monde s’est engagé depuis une dizaine d’années maintenant.
Pour V.Poutine, il s’agit de reprendre la main dans le bras de fer qui l’oppose aux Etats-Unis, et de renforcer l’efficacité de ses menaces contre les européens.
Celle-ci démontre que Moscou est prêt à encore davantage accroitre les tensions stratégiques entre la Russie, l’OTAN et les États-Unis, qui sont les véritables cibles de cette démonstration de détermination, plus que de forces.
On peut, raisonnablement, craindre que la prochaine étape, pour le Kremlin, si les résultats de cette manœuvre sont jugés insatisfaisants par Vladimir Poutine, sera effectivement l’emploi d’une arme nucléaire non stratégique russe en Ukraine, et d’en assumer les conséquences sur la scène internationale.
Au-delà de l’évolution des tensions, ces frappes montrent aussi la faiblesse relative des Européens dans ce bras de fer, incapables de prendre en main leur propre destin de manière unie, pour répondre fermement aux provocations et aux démonstrations russes, spécialement dans le domaine stratégique.
Mise à jour du 21/11/24 à 16:20 : Comme l’ont fait remarquer certains spécialistes, la simultanéité des attaques présentées sur la vidéo ne plaide pas pour l’hypothèse d’une frappe avec plusieurs missiles. L’hypothèse évoquée, alors, serait que le missile russe aurait transporté 6 MIRV, eux-mêmes armés de six munitions terminales conventionnelles.
Cette hypothèse répondrait, en effet, assez bien à la vidéo des frappes. Toutefois, rien n’indiquait, jusqu’à présent, que la Russie disposait d’un tel système de frappes conventionnelles mirvés à sous-munitions. Dans ce cas, l’hypothèse du Topol E, plutôt que du RS-26, prendrait beaucoup de crédibilité. Il faudra donc attendre des informations plus précises, de la part des autorités ukrainiennes et alliées, pour en savoir davantage à ce sujet. Cela dit, qu’il s’agisse d’un ou six missiles, ne modifie pas le reste de l’article.
Mise à jour du 21/11/24 à 20:20 : Selon les autorités US, le missile lancé par Moscou contre Dnipro ne serait pas un ICBM, mais un IRBM Hypersonique. En outre, les États-Unis confirment avoir été prévenus par les autorités russes du tir de missile (ce que nous avions directement évoqué dans l’article).
Le modèle de missile n’est pas précisé par Washington, qui précise que le tir d’un ICBM aurait été précédé d’une notification avec préavis de 24 heures de la part de la Russie. Concrètement, ces affirmations ne contredisent pas l’hypothèse du RS-26, qui est à la fois hypersonique, et qui, en bien des aspects, est bien davantage un IRBM qu’un ICBM (la classification ICBM ne lui avait été donnée que pour permettre son développement en contournant les restrictions du traité INF. Ainsi, aucun tir enregistré d’un RS-26 n’a jamais dépassé les 2000 km, ce qui correspond aux trajectoires observées ici.
En outre, alors qu’aucun programme de MRBM ou d’IRBM n’est réputé en cours, en Russie, il est très improbable qu’un missile de la taille d’un MRBM, ou d’un petit IRBM, puisse transporter six véhicules de rentrée à sous-munitions conventionnelles, sachant que l’existence de ce type de véhicule était inconnue sur la scène publique, jusqu’à ce matin.
Mise à jour du 22/11/2024 à 00:35 : L’hypothèse du RS-26 semble devoir se confirmer. Comme évoqué dans l’article, le missile entrerait bien davantage de la classification d’IRBM que d’ICBM. En outre, le missile aurait bien emporté cinq MIRV équipés de six sous-munitions. L’article a été modifié pour reprendre l’annonce d’un unique missile équipé de MIRV à sous-munitions, et non d’un tir de plusieurs missiles.
Alors que la présence croissante de forces nord-coréennes, à proximité des lignes d’engagement dans l’Oblast de Koursk, semble se confirmer, les services de renseignement occidentaux ont laissé entendre que le soutien de Pyongyang à l’effort de guerre de Moscou en Ukraine, pourrait encore croitre dans les semaines et mois à venir.
En effet, selon une information initialement relayée par Bloomberg, ce ne seraient pas 15.000, mais 100.000 soldats nord-coréens, qui pourraient être engagés aux côtés des forces russes dans ce conflit.
S’il ne s’agit évidemment pas de voir un corps d’armées constitué arborant l’étoile nord-coréenne, s’engager face aux forces ukrainiennes, cet effort permettra, s’il est confirmé, d’organiser la présence permanente de 15.000 à 20.000 combattants de Pyongyang, le long de la ligne d’engagement, avec un effet sensible sur le rapport de force et la conduite de la guerre en Ukraine.
Alors que l’intervention nord-coréenne semble avoir motivé l’autorisation donnée par Joe Biden, pour utiliser des munitions américaines à longue portée contre des cibles situées sur le territoire russe, entrainant une nouvelle augmentation des tensions entre Moscou et l’OTAN, un aspect demeure totalement opaque dans cette alliance : quelles sont les compensations offertes par Moscou à Pyongyang, pour un soutien aussi massif ?
Sommaire
Un effort pour les forces nord-coréennes, équivalent à 15 à 20 Md$ / an pour les armées russes
En effet, l’engagement de 100.000 soldats, sur un théâtre extérieur, représente un investissement considérable pour Pyongyang, ainsi qu’un risque politique, sachant que parmi les troupes envoyées, figurent les unités les plus entrainées et les plus fidèles au régime des Kim.
Ce serait donc non pas 15.000, mais 100.000 soldats nord-coréens, qui seront engagés aux cotés des forces russes face à l’Ukraine.
Or, si la Corée du Nord n’a qu’un PIB de 40 Md$, et l’un des PIB par habitant les plus faibles de la planète, ses dirigeants connaissent précisément la valeur d’un tel engagement, pour la Russie.
Ainsi, aujourd’hui, les armées russes sont fortes de 1,5 million de soldats, avec un budget annuel de 140 Md$, soit 9 Md$/100.000 hommes. Toutefois, ce ratio est très global, et les troupes employées en Ukraine, soit 600.000 hommes pour 100 à 150.000 soldats engagés directement sur la ligne de front, consomment aujourd’hui l’essentiel des hausses de crédits depuis 2022, alors que le budget dépassait à peine les 60 Md$.
En d’autres termes, en considérant que le seul poids RH de cette guerre consomme la moitié de la hausse de crédits, soit 600.000 hommes pour 40 Md$, les couts pour 100.000 hommes atteignent 15 Md$ par an.
De fait, et considérant l’envoi massif de munitions et de matériel prélevés, le soutien apporté par Pyongyang à Moscou, dans ce conflit, représente un équivalent russe budgétaire de 15 à 20 Md$, un calcul que Kim Jong-un n’a certainement pas oublié de faire.
Réduire les pertes officielles des armées russes et l’épuisement du recrutement volontaire
Surtout, pour la Russie, l’arrivée des troupes de l’allié nord-coréen, représente une immense plus-value, qui arrive à point nommé pour permettre aux forces armées russes de maintenir une forte pression sur les armées ukrainiennes, alors que les hypothèses de négociations de paix à venir, se font de plus en plus évidentes.
Les armées russes peinent à renouveler leurs effectifs, faisant face à d’importantes pertes et à une diminution des recrutements.
Outre l’apport en troupes fraiches, l’initiative de Pyongyang permet également à Moscou de compenser les difficultés croissantes pour les armées russes, pour recruter des volontaires afin de compenser leurs lourdes pertes, sans devoir, par ailleurs, assumer le poids des pertes, toujours plus sensible dans la société russe, même en partie muselée.
Enfin, contrairement aux forces militaires privées, comme Wagner et d’autres, et les forces armées régionales, comme les troupes tchétchènes, les soldats nord-coréens engagés en Russie, ne représentent aucun risque pour le pouvoir politique du pays, étant pleinement sous l’autorité et le contrôle des autorités de Pyongyang.
Qu’a négocié Kim Jong Un pour son soutien inconditionnel et massif à Vladimir Poutine
Dès lors, mis bout à bout, ces différents aspects permettent de chiffrer à plusieurs dizaines de milliards de $ chaque année, la valeur, pour les autorités russes, de l’engagement des troupes nord-coréennes en Ukraine.
Si, en Occident, il est à présent possible de se faire une idée, relativement étayée, du cadre, des enjeux et des effets de cet engagement militaire massif nord-coréen en Russie, aucune information n’a filtré, pour ce qui concerne les compensations obtenues par Kim Jong Un.
Rencontre de Kim jong Un et Vladimir Poutine a Pyongyang en juin 2024
Longtemps ramené au seul statut d’héritier de la dynastie Kim, par les occidentaux, le dictateur nord-coréen a pourtant montré qu’il savait être un négociateur habile et ferme, capable de parfaitement joué de la carotte comme du bâton, que ce soit face aux présidents sud-coréens successifs, comme face à Donald Trump.
Il ne fait aucun doute, dès lors, que Kim Jong-Un aura su négocier, avec Moscou, les compensations qui, si elles ne permettront certainement pas d’alléger le fardeau de pauvreté qui touche la population du pays, renforceront sa sécurité, et surtout celle de son régime.
Neutraliser la menace nucléaire américaine et la doctrine « 3 axes » des armées sud-coréennes
Pour Pyongyang, il s’agit de neutraliser la menace que représentent les forces armées sud-coréennes et américaines, disposant de moyens technologiques très supérieurs à ceux dont dispose la Corée du Nord, sous embargo militaire strict depuis la fin des années 90.
Si l’arsenal nucléaire américain est évidemment redouté, il fait l’objet d’un effort sans précédent pour améliorer les capacités de frappes nucléaires nord-coréennes, qui disposent depuis deux ans, maintenant, d’un missile ICBM susceptible d’atteindre le sol américain.
La seconde menace sur Pyongyang et son régime, selon Kim Jong Un, repose sur la nouvelle doctrine 3 axes mise en œuvre par Séoul pour tenter de neutraliser la menace nucléaire nord-coréenne, avant qu’elle ne puisse être employée.
Les forces aériennes sud-coréennes sont appelées à jouer un rôle decisif dans l’application de la doctrine 3 axes.
Cette doctrine repose sur une action en 3 étapes. D’abord, une fois la certitude de l’imminence d’une attaque nucléaire nord-coréenne, les forces aériennes et navales de Séoul, doivent mener un grand nombre de frappes préventives, destinées à neutraliser l’ensemble des vecteurs nucléaires potentiels de l’adversaire, avant qu’ils ne puissent être lancés.
La seconde phase prévoit l’interception des vecteurs ayant échappé aux frappes préventives de la phase 1, à l’aide d’un réseau défensif anti-aérien, anti-missile et anti-balistique, d’une grande densité.
La troisième étape, enfin, prévoit des frappes massives de décapitation de l’ensemble des points de pouvoir et de contrôle de l’État nord-coréen et de leurs armées, afin de créer le chaos dans la chaine de commandement de cette armée de 1,2 million de soldats.
La neutralisation de la menace stratégique américaine a été l’obsession de Kim Jong Un depuis son accession au pouvoir, en 2011. Pour cela, il a engagé de nombreux programmes visant à augmenter le nombre de têtes nucléaires disponibles, à les miniaturiser, et à se doter de vecteurs de plus en plus performants, susceptibles, à présent, de pénétrer le bouclier antimissile sud-coréen, voire d’atteindre la côte ouest des États-Unis.
La neutralisation de la doctrine « trois axes » sud-coréenne est autrement compliquée, pour les armées nord-coréennes. En effet, cela suppose de disposer de moyens de guerre conventionnelle défensifs, dont le pays est privé depuis plusieurs décennies, et la fin du soutien soviétique et chinois. La Russie, elle, dispose de ces moyens.
Sous-marins, aviation de combat et défenses aériennes : les trois points faibles des armées nord-coréennes
Plus spécifiquement, les armées nord-coréennes affichent trois faiblesses majeures, pour contrer efficacement la doctrine 3 axes. D’abord, dans le domaine des sous-marins. En effet, si la Corée du Nord continue de construire des sous-marins militaires aujourd’hui, il s’agit toujours de copies plus ou moins améliorées de très anciens modèles soviétiques, comme les Romeo, datant des années 50.
Les nouveaux sous-marins nord-coréens sont des copies des modèles Romeo soviétiques datant des années 50
Or, les sous-marins représentent la meilleure capacité pour contenir l’efficacité des frappes préventives, le navire étant par nature, difficile à localiser. Des sous-marins conventionnels, comme le 636.3 Improved Kilo russe, que l’on sait être performants et très discrets, rendraient presque impossible la destruction des vecteurs de seconde frappe de Pyongyang, neutralisant en grande partie le premier axe de la doctrine.
Les forces aériennes nord-coréennes ne sont guère en meilleur état que la flotte sous-marine du pays. Celles-ci alignent approximativement 600 avions de combat, mais tous sont obsolètes. Ainsi, la flotte de chasse la plus moderne en Corée du Nord, se compose d’une trentaine de Mig-29 soviétiques, emportant les mêmes équipements qu’en 1980.
À ceux-ci s’ajoutent des Mig-23, des Su-7 et Su-25, ainsi que plusieurs modèles d’avions chinois, comme le J-7, une copie du Mig-21, le J-6, une copie du Mig-19, et le J-5, du Mig-17. En d’autres termes, la chasse nord-coréenne est, aujourd’hui, parfaitement incapable de se confronter aux F-15, F-16, F-35 et futurs KF-21 sud-coréens, en particulier pour protéger les sites stratégiques, lors de la 3ᵉ étape de la doctrine 3 axes.
Le MIG-29 est l’appareil le plus moderne en service au sein des forces aériennes nord-coréennes.
La vente de plusieurs escadrons de MIG-35 et de Su-35s, voire de Su-57e, et de leurs munitions, permettrait aux forces aériennes nord-coréennes de considérablement compliquer la tache de la chasse sud-coréenne, mais aussi d’éliminer, au besoin, certaines des défenses antiaériennes et antimissiles adverses, au cœur de la seconde étape de la doctrine de Séoul.
Enfin, la défense antiaérienne nord-coréenne repose principalement sur des systèmes soviétiques, tout aussi anciens que leurs avions de combat. Ainsi, celle-ci repose essentiellement sur 2000 lanceurs S-75 (SA-2 Goa), qui se sont montrés très efficaces, mais il y a 60 ans de cela, pendant la guerre du Vietnam.
300 missiles S-125 (SA-3 Goa), sont également employés. Toutefois, là encore, la technologie de ce système remonte au début des années 60, même si un S-125 modifié par les Serbes est parvenu à abattre un F-117 américain en 1999. Enfin, une poignée de systèmes S-200 et de copies locales du S-300 PMU, est entrée en service, alors qu’il semblerait que Pyongyang ait obtenu de Moscou certains transferts de technologies, antérieurs à 2022, pour concevoir un système proche du S-400.
Le transfert de batteries S-400, BUK-M3, TOR et Pantsir, par la Russie, à la Corée du Nord, permettrait de considérablement durcir la défense antiaérienne et antimissile de la ligne de contact, ainsi que des sites sensibles, ce qui réduirait sensiblement l’efficacité des axes 1 et 3 de la doctrine sud-coréenne.
Des volumes d’armement russes modernes et importants pour les armées nord-coréennes ?
Avec une enveloppe équivalente à 20 Md$, pour un an d’engagement de ses 100.000 hommes, Pyongyang pourrait aisément obtenir des contrats de livraison de la part de l’industrie de l’armement russe.
Kim Jong Un dans un cockpit de Su-57 lors de sa visite en Russie en septembre 2023
Ainsi, il serait possible d’acquérir 4 sous-marins Improved Kilo, 64 Mig-35, 36 Su-35s, 18 Su-57e, avec les munitions et pièces, ainsi que 6 batteries S-400, 12 batteries Buk-M3 et une cinquantaine de Pantsir, pour un peu plus de 15 Md$, au prix d’achat des armées russes.
Or, un tel arsenal viendrait considérablement amoindrir l’efficacité probable de la doctrine sud-coréenne, peut-être même suffisant pour entrainer son abandon par Séoul, au profit d’une posture plus radicale, visant à doter la Corée du Sud de ses propres armes de destruction massive.
Même dans ce cas, il resterait plusieurs milliards de $ pour investir dans les transferts de technologies clés, nécessaires à l’industrie de défense nord-coréenne, peut-être pour sa dissuasion, ainsi que pour garantir la sécurité alimentaire et améliorer l’efficacité économique de la Corée du Nord.
Une transformation profonde du théâtre coréen
Un dernier aspect doit être intégré à cette analyse. En effet, si Pyongyang intervient à la demande de Moscou, face à l’Ukraine, il est très probable que les armées russes seraient amenées à faire de même en Corée du Nord, face à la Corée du Sud et aux États-Unis, le cas échéant.
L’alliance entre la Corée du Nord et la Russie, fait émerger une puissance militaire unifiée de 3 millions d’hommes, présente sur l’ensemble de l’Eurasie.
De fait, de théâtre strictement régional, pouvant éventuellement provoquer l’intervention des forces armées chinoises, comme en 1950, la péninsule coréenne deviendrait un théâtre de confrontation directe et systématique entre les armées américaines et russes, ayant de grandes chances de s’étendre à d’autres théâtres, comme en Europe, ou de provoquer, par débordement, l’extension du conflit vers la Chine, par exemple.
En outre, si les armées nord-coréennes accélèrent leur modernisation, avec l’aide de la technologie russe, tout en améliorant leurs capacités nucléaires et stratégiques, cette menace devra recevoir une attention très accrue de la part des armées américaines, mais aussi européennes.
Ce d’autant que si les forces terrestres nord-coréennes disposent déjà d’une masse considérable ne pouvant être sous-estimée, une alliance avec Moscou permettrait à Pyongyang de solliciter l’intervention des forces aériennes russes, pour renforcer son dispositif, et neutraliser la puissance aérienne alliée, qui leur font face.
La création d’un acteur militaire potentiel de presque 3 millions d’hommes sur le théâtre européen et coréen
On le voit, les implications de la possible intervention massive des forces nord-coréennes en Russie, débordent très largement du seul théâtre ukrainien. Certes, ce déploiement de force donnera à Moscou les moyens de maintenir la pression sur les défenses ukrainiennes, sans alourdir le passif politique et social dans le pays, ou, tout du moins, sans le faire de manière visible.
La livraison d’appareils modernes russes aux forces aériennes nord-coréennes, comme le Su-35SE, reduirait sensiblement l’efficacité attendue de la doctrine 3 axes.
Toutefois, au-delà de ce conflit, l’engagement nord-coréen a surtout le potentiel de profondément transformer la physionomie du rapport de force sur la péninsule coréenne, notamment en frappant d’obsolescence la doctrine « trois axes », au cœur de ‘l’effort de défense de Séoul, depuis trois ans maintenant.
Elle lie aussi de manière directe le théâtre européen et le théâtre coréen, et donc deux des trois plus importantes zones d’instabilité géopolitique de la planète, regroupant quatre des cinq grandes nations dotées, et bordant la cinquième.
Surtout, cette alliance majeure et inconditionnelle qui émerge, entre Moscou et Pyongyang, oblige à présent les États-Unis, ainsi que l’Europe, la Corée du Sud et le Japon, à considérer un adversaire potentiel résultant du cumul des forces armées russes et nord coréennes, ce qui change, radicalement, et en peu de temps, la réalité des rapports de force sur ces deux continents.
Conclusion
En bien des aspects, la Corée du Nord devient pour la Russie, aujourd’hui, l’allié majeur dont l’Union soviétique a toujours manqué, depuis le schisme russo-chinois de 1961, et qui a tant fait défaut à Moscou dans les années 70 et 80, dans son bras de fer permanent avec Washington.
Reste à voir si, et comment, Vladimir Poutine exploitera cette opportunité géopolitique pour la Russie, et comment Kim Jong-un saura l’utiliser pour sortir la Corée du Nord de son excommunication internationale ? Surtout, comment les Européens, les Américains et les Sud-Coréens réagiront à cette nouvelle réalité stratégique, qui bouleverse simultanément deux théâtres majeurs ?
En bien des aspects, la frégate de défense et d’intervention, ou FDI, nouveau cheval de bataille du Français Naval Group, a tous les atouts pour séduire la Marine norvégienne, pour remplacer ses frégates de la classe Fridtjof Nansen.
Compacte, la frégate française a des dimensions adaptées pour opérer dans la géographie si particulière de la côte norvégienne. Pour autant, elle s’impose, incontestablement, comme le meilleur navire de lutte anti-sous-marine du moment, et l’un des plus performants en matière de défense aérienne. Mieux encore, elle est sensiblement moins onéreuse que les navires américains, allemands et britanniques, qui lui sont opposés dans cette compétition.
Toutefois, ici, Oslo et la Marine norvégienne, ont des attentes qui vont bien au-delà de la frégate qui sera proposée. Naval group et la France pourront-ils répondre à ces exigences ? Difficile à dire…
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Le remplacement des frégates de la classe Fridtjof Nansen de la Marine norvégienne
Concrètement, Olso a inscrit dans sa loi de programmation militaire 2025-2036, l’acquisition de 5 ou 6 nouvelles frégates, spécialisées dans la lutte anti-sous-marine et disposant d’un hélicoptère naval, pour remplacer les 4 frégates restantes de la classe Fridtjof Nansen, acquises auprès de l’espagnol Navantia, et livrées de 2006 à 2011.
Naufrage de la frégate Helge Ingstadt
Les nouvelles frégates entreront en service au début de la prochaine décennie, alors que les Fridtjof Nansen n’auront que 25 ans de service. En effet, tout indique que la perte tragique de la frégate Helge Hingstat, en novembre 2018, suite à une collision portuaire, aura considérablement amoindri la confiance de la marine royale norvégienne dans ces navires, pourtant très bien équipés.
On remarquera, à ce titre, l’absence de Navantia, mais aussi de Damen, dans la liste des quatre constructeurs retenus pour participer à la phase finale de la compétition, qui se compose exclusivement de partenaires très expérimentés dans le domaine de la construction navale militaire, et réputés pour la fiabilité de leurs navires.
Il s’agira, également, de la dernière grande compétition pour la modernisation de la flotte de surface d’une grande marine européenne. On comprend, dans ces conditions, qu’Oslo et la Sjøforsvaret, littéralement la défense navale, se montrent très exigeants dans le choix du navire, et surtout dans le choix du partenaire.
Oslo recherche un partenaire expérimenté plus qu’un navire dans ce programme
En effet, la compétition norvégienne n’est pas tant organisée pour obtenir la meilleure offre budgétaire pour un navire aux performances établies que pour créer un partenariat à long terme entre l’industrie navale norvégienne et celle du pays sélectionné.
Frégate classe Nansen de la Marine Royale Norvégienne
Ainsi, lors de la conférence qu’il a donnée en marge de cette annonce, Bjørn Arild Gram, le ministre de la Défense norvégien, a précisé que « les nouvelles frégates ne doivent pas être achetées en tant que navires autonomes, mais dans le cadre d’un partenariat stratégique à long terme et bénéfique pour les deux parties avec un allié proche dont les intérêts stratégiques sont étroitement cohérents avec ceux de la Norvège« .
Et d’ajouter « Une coopération solide et prévisible en matière de politique de sécurité et de défense sera au cœur du partenariat stratégique que nous envisageons, qui couvrira tous les domaines, de la croissance des forces armées aux opérations et au développement conjoint de nouvelles capacités« .
Pour le ministre, l’objectif est donc, avant tout, de construire un partenariat fort avec le pays, les armées et l’ensemble de l’industrie de défense gravitant autour de l’offre qui sera faite, et la poursuite d’objectifs parfaitement alignés s’avère donc un point déterminant dans ce dossier.
Quatre pays retenus par le gouvernement norvégien pour la phase finale de la compétition
Pour cela, Oslo a retenu quatre pays, objectivement les plus expérimentés dans le domaine de la construction navale militaire en Occident, et plus spécifiquement, dans celui de navires disposant de sérieuses capacités de lutte anti-sous-marine.
L’Allemagne est évidemment présente dans cette liste. tKMS dispose d’un important savoir-faire dans ce domaine, et surtout, d’un lien privilégié avec Oslo et la Marine royale norvégienne, puisque ensemble, ils conçoivent et construisent la nouvelle classe de sous-marins conventionnels Type 212CD.
Vue d’artiste du Type 212 CD commandé à 6 exemplaires par la Marine norvégienne ainsi que par la Bundesmarine
On remarquera, à ce titre, que la compétition norvégienne a été certainement très influencée par l’offre de partenariat proposée par Berlin autour de cette compétition sous-marine, et qui permit à tKMS de s’imposer face à Naval Group.
La Grande-Bretagne est évidemment également retenue. L’industrie navale britannique a, en effet, produit parmi les navires de lutte anti-sous-marine les plus efficaces de la guerre froide, et après, comme les frégates Leander et Broadsword. En outre, le modèle Arrowhead140 de Babcock, se montre particulièrement souple d’adaptation, et a déjà été retenu par plusieurs clients internationaux, dont la Pologne et l’Indonésie.
Nous passerons rapidement sur la France, avec la frégate de défense et d’intervention FDI déjà proposée comme fer de lance de la proposition française dans cette compétition. Héritière des FREMM de la classe Aquitaine, la FDI sera, à son entrée en service, le navire de lutte anti-sous-marine le plus abouti en occident, surclassant la classe Aquitaine qui s’impose depuis plusieurs années dans ce domaine, lors des compétitions ASM otanienne.
Le dernier pays retenu par Oslo n’est autre que les États-Unis. Là encore, le modèle proposé est connu, puisqu’il s’agit de la classe Constellation de Fincantieri, la nouvelle frégate de lutte anti-sous-marine de l’US Navy. Dérivée de la FREMM italienne de la classe Bergamini, la Constellation n’a plus que 15 % de composants communs avec son ascendant (autant que de composants communs entre les FREMM italiennes et françaises), précisément pour améliorer les capacités du navire, en particulier en matière de lutte ASM.
En dépit de ses qualités, la FDI devra batailler pour s’imposer en Norvège
Sur le papier, la FDI a tous les atouts pour s’imposer en Norvège. La frégate française est compacte, très performante en matière de lutte anti-aérienne avec son radar Sea Fire 500 et ses 32 missiles Aster B1NT, et sans concurrence en matière de lutte anti-sous-marine, même face à la classe Constellation américaine.
En de nombreux aspects, la Constellation américaine fait office de favorite dans la compétition novégienne, spécialement après que l’US navy a commandé pour 900 m$ de missiles antinavires NSM au norvégien Kongsberg. Ca commence bien question partenariat…
Surtout, elle est 30 % moins onéreuse que les frégates allemandes et américaines, et elle a l’avantage d’être en service au sein de la Marine nationale, là où la Type 31, dérivée de l’Arrowhead 140, ne dispose d’aucune capacité anti-sous-marine. Cependant, dès que l’on élargit la focale, on comprend que Naval Group et Paris devront se montrer exceptionnellement persuasifs, pour s’imposer dans cette compétition.
Oslo privilégie souvent les équipements et les armements américains
En effet, qu’il s’agisse de la F127 allemande, ou de la Constellation américaine, ces deux navires seront nativement équipés de l’ensemble des systèmes américains les plus avancés, comme le radar SPY-6, les VLS Mk41 ainsi que le système AEGIS.
Or, jusqu’à présent, Oslo s’est toujours montré très enclin à se tourner vers des équipements américains pour sa flotte de surface, précisément pour optimiser l’interopérabilité avec l’US Navy.
Ainsi, les frégates Fridtjof Nansen sont équipées du radar SPY-1F, de 2 VLS MK41 (16 silos) et du système AEGIS de Lockheed Martin. Seuls les missiles antinavires NSM de Kongsberg et la lutte anti-sous-marine (Captas MkII français) échappent à cette règle.
La future frégate F127 allemande sera certainement basée sur le modèle Meko A400 AMD de TKMS, un navire de près de 10.000 tonnes.
Or, si la Sjøforsvaret venait à exiger des systèmes américains, comme le radar SPY-6, le système Aegis, ou encore le VLS MK41, cela nuirait considérablement à l’offre française, qui devra alors inclure dans celle-ci, les couts relatifs à cette intégration, contrairement aux navires qui en sont nativement équipés, comme la Constellation, et comme le sera la F127.
Ce point est d’autant plus critique, aujourd’hui, que l’US Navy a passé, il y a quelques jours, une commande historique d’un montant de 900 m$ pour équiper les navires de l’US Navy, de missiles antinavires NSM du norvégien Kongsberg.
Un partenariat stratégique plus complexe à construire avec la France qu’avec les autres finalistes.
L’autre point faible de la FDI, serait certainement considéré comme un atout, partout ailleurs. En effet, la construction des 5 FDI destinées à la Marine nationale, ainsi que de 3 (ou 4) pour la Marine hellénique, sera plus proche de sa conclusion que de son point d’origine, lorsque débutera la construction des navires norvégiens.
Malheureusement, rien n’indique que la Marine nationale puisse être équipée de plus de 15 frégates de 1ᵉʳ rang aujourd’hui, et surtout pas dans la LPM 2024-2030. En d’autres termes, Naval Group et la France auront beaucoup de mal à justifier d’un codéveloppement de la frégate norvégienne, là ou l’US Navy devra encore construite plus d’une quinzaine de Constellation, et que la construction des F217 pour la Bundesmarine, et de l’hypothétique Type 32 britannique, n’auront pas encore commencé.
Conclusion
On le voit, malgré toutes les qualités de la FDI française, qui pourtant serait certainement un navire admirablement adapté aux besoins de la Marine norvégienne, les attentes exprimées par Oslo, en matière de partenariat industriel, ainsi que certaines considérations techniques et commerciales, ne font pas de la frégate française, la favorite de cette compétition.
Economique, performante, rapide à construire et très efficace en matière de lutte ASM, la FDI confère des élements de négociations puissants à Naval Group en Norvège. Seront-ils suffisants ?
Reste que dans le domaine des contrats de défense, rien n’est jamais acquis, et que Naval Group et Paris, ont largement de quoi se défendre, avec la FDI, pour s’imposer, pour peu qu’ils fassent preuve d’une certaine souplesse pour entrer parfaitement dans le moule de l’offre tracé par Oslo. Nous verrons bien, dans les mois à venir, s’ils y sont parvenus, ou pas.
Le troisième sous-marin nucléaire d’attaque de la classe Suffren, le Tourville, a été remis à la Marine nationale par Naval Group ce 18 novembre 2024, après une construction de sept ans.
Ce concentré de technologie de 99,5 mètres et 5300 tonnes, va pouvoir rejoindre, dès l’été 2025, le Suffren et le Duguay-Trouin, pour assurer les missions d’escorte, de renseignement ou de lutte anti-sous-marine de la Marine nationale, dans un environnement international de plus en plus tendu.
Au-delà des performances du navire lui-même, la livraison du Tourville marque la mi-parcours d’un des programmes militaires français les plus remarquables de ces dernières années, qui permet à la France de conserver pleinement son rang, au sein des grandes puissances technologiques mondiales.
Elle démontre, une fois de plus, la singularité de la conception navale et sous-marine du pays, capable de concevoir des sous-marins nucléaires de très grande qualité, plus compacts, et surtout beaucoup moins onéreux et plus souples que les programmes équivalents deux autres pays occidentaux dotés de cette compétence, la Grande-Bretagne, et les États-Unis.
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Quinze mois après le Duguay-Trouin, Naval Group livre le sous-marin nucléaire Tourville à la Marine nationale
Il n’aura donc fallu attendre que quinze mois entre la livraison à la Marine nationale du SSN Duguay-Trouin, deuxième unité du programme Suffren, et celle du Tourville, le troisième navire de la classe.
Le SSN Tourville lors de sa construction. Le Pumpjet est baché, pour des questions de confidentialité.
Le Tourville va désormais entamer les essais à la mer effectués par la Marine française, pour une entrée en service planifiée au milieu de l’année 2025. Il n’avait, en effet, fallu que 8 mois entre la livraison du Duguay-Trouin, le 10 aout 2023, et l’entrée en service du navire, le 4 avril 2024.
Il faudra, à présent, attendre 2 ans et 2026, pour la livraison du De Grasse, la quatrième unité de classe, qui entrera en service en 2027, alors que les deux derniers navires, les Rubis et Casabianca, entreront en service respectivement en 2029 et 2030, pour amener la flotte de SSN de la Marine nationale à 6 Suffren.
Le sous-marin nucléaire d’attaque le plus économique en Occident
Dans le monde, seules six marines mettent en œuvre des sous-marins à propulsion nucléaire, qu’ils soient d’attaque, ou SSN pour l’acronyme anglais, lance-missiles ou SSGN, ou les lanceurs de missiles balistiques, ou SSBN.
Dans ce domaine, la France, et son industriel d’État Naval group, jouissent d’une position spécifique, ayant réussi la prouesse de developper des navires SSN et SSBN en totale autonomie (contrairement aux Britanniques qui ont bénéficié de l’aide technologique US), aussi performants que leurs homologues occidentaux, mais plus compacts et bien moins onéreux que ces derniers.
Comme tous les Rubis, le SNA Saphir a été porté au standard Améthyste.
Ainsi, les SSN de la classe Rubis/Améthyste, entrés en service de 1983 à 1993, avec une jauge à 2670 t en plongée, étaient 2 fois plus compacts que les Trafalgar britanniques de 5400 tonnes et trois fois plus petits que les Los Angeles américains de 7000 tonnes. Ces navires demeurent à ce jour la classe de sous-marins à propulsion nucléaire opérationnels la plus compacte de l’histoire.
Il en allait de même du prix des navires. Ainsi, chaque Rubis a couté, en moyenne, à la France, autour de 1 MdFF, soit 150 m€, là où les Trafalgar britanniques coutaient 220 M£ (300 m€ rapportés au taux de change de l’époque vis-à-vis du FF), et les Los Angeles américains, 900 m$, soit 900 m€.
Certes, les Los Angeles, et dans une moindre mesure, les Trafalgar, avaient un potentiel plus étendu, notamment en mettant en œuvre les missiles de croisière Tomahawk. Pour autant, l’écart de prix était déjà très significatif, à cette époque, entre les programmes de SSN français, britanniques et américains.
Il en va exactement de même aujourd’hui. Les Suffren français, longs de 99,5 mètres pour un déplacement de 5300 tonnes en plongée, sont certes deux fois plus lourds et une fois et demi plus longs que les Rubis. Ils sont toujours, en revanche, beaucoup plus compacts que leurs homologues occidentaux, les Astute britanniques (7300 tonnes pour 93 m) comme les Virginia américains (115 à 140 mètres pour 8000 à 10000 tonnes, selon les versions).
Surtout, les Suffren sont beaucoup moins onéreux que leurs homologues anglo-saxons. Ainsi, l’ensemble du programme Suffren, et ses 6 navires, aura couté 9,1 Md€ à la Marine nationale, soit 1,52 Md€ par navire, conception comprise. Le programme Astute britannique, lui, aura couté 13 Md£, soit 15 Md€, pour 7 navires, soit 2,2 Md€ par sous-marin. Quant aux Virginia américains, ils coutent autour de 4,3 Md$, 4 Md€, par sous-marins à l’US Navy, développement compris.
Le sous-marin nucléaire d’attaque USS Montana SSN 794 lors des essais à la mer. Les Virginia sont deux fois plus imposants, et 2,5 fois plus chers, que les SNA française de la classe Suffren.
De fait, un Astute est 50 % plus cher qu’un Suffren, et un Virginia, 260 % plus cher. Or, si les Virginia emportent une puissance de feu supérieure aux Suffren, grâce à la présence de VLS à partir du Block III, pour faire de cette classe, un hybride entre le SSN et le SSGN, ce n’est pas le cas des Astute, qui offrent des performances très proches de celles du navire français, même s’ils emportent davantage de munitions (38 vs 24).
Un puissant ajout au potentiel de la Marine nationale
En effet, bien que considérablement plus économiques que les modèles américains et britanniques, les Suffren ne sont pas, tant s’en faut, des SSN aux performances dégradées. Bien au contraire, même.
Les sous-marins français disposent ainsi de performances remarquables, grâce notamment aux acquis technologiques réalisés dans le cadre du programme de SSBN le Triomphant, qui portent aujourd’hui la dissuasion française. Ainsi, les Suffren disposent de tous les atouts classiques des SSN, en termes de vitesse et d’autonomie de plongée, et d’une discrétion parmi les plus abouties, grâce à un rayonnement acoustique plus faible que le bruit de fond océanique.
Pour cela, outre le positionnement sur amortisseur acoustique de l’ensemble des pièces mécaniques du navire, celui-ci dispose de tuiles anéchoïques pour réduire le son réfracté des sonars actifs, et d’un pump-jet, une hélice carénée destinée à réduire les phénomènes de cavitation à haute vitesse.
Le navire dispose, par ailleurs, d’une suite sonar entièrement renouvelée et modernisée, l’UMS-3000 de Thales, ce dernier étant reconnu comme l’un des seuls industriels susceptibles de rivaliser avec la technologie américaine dans ce domaine.
L’arrivée des SSN de la classe Suffren marque un immense progrès dans les capacités sous-marines de la Marine nationale.
Le Suffren n’est pas que discret. Il est aussi un combattant redoutable, emportant une panoplie d’armements entièrement renouvelée, avec la torpille lourde F-21, l’une des meilleures armes anti-sous-marine du moment, le missile de croisière MdCN à changement de milieux, capable de frapper des cibles à 1500 km, et le futur missile antinavire à changement de milieux SM40 Exocet, deux fois plus performant que le SM39.
Enfin, le Suffren a vu ses capacités opérationnelles élargies vis-à-vis des Améthyste, eux-mêmes des évolutions des Rubis, avec l’emport d’un module sous-marin autonome pour plongeur de combat, et de drones sous-marins D-19, pour les missions de reconnaissance et de détection déportée.
Un programme conçu avec deux voies pour l’exportation
De fait, la classe Suffren constitue, en de nombreux aspects, le digne descendant des classes Rubis et Améthyste précédentes, dont elle reprend le haut niveau de performances relatives vis-à-vis des autres SSN occidentaux, tout en étend plus compacte, et beaucoup plus économiques que ces derniers. Mais la classe Suffren apporte un élément dont étaient privées les Rubis, un modèle économique et industriel exportable.
Rappelons que les exportations d’armements sont consubstantielles du modèle de soutenabilité de l’effort de défense français, et surtout de la préservation de l’autonomie stratégique française. En effet, Les 6 SSN et les 4 SSBN mis en œuvre par la Marine nationale, sont non seulement des programmes très onéreux pour les finances publiques du pays, ils sont aussi très insuffisants pour assurer l’activité de l’activité industrielle sous-marine française, indispensable notamment pour la dissuasion, avec seulement 2 programmes et 10 navires à construire, sur une période de 30 à 35 ans.
Très avancés technologiquement parlant, les SNLE de la classe le Triomphant porntent la composante sous-marine de la dissuasion française.
Or, les SSBN/SNLE sont inexportables par essence, puisque liés intimement à la dissuasion française. Quant aux SSN, ils ne pouvaient pas être exportés, par accord tacite entre les cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies, par ailleurs les seuls à disposer de ce type de navire.
Pour équilibrer en partie cette difficile équation industrielle et technologique, Naval group a développé une offre de sous-marins conventionnels, les Scorpene, spécialement pour l’exportation, puisque la Marine nationale veut s’équiper uniquement de sous-marins à propulsion nucléaire.
Cette stratégie se montra payante, avec 14 Scorpene exportés depuis 1996 auprès de 4 marines mondiales (Chili, Malaisie, Inde et Brésil), et que son successeur, le Scorpene Evolved, a déjà été commandé par l’Indonésie à deux exemplaires, et promet de rencontrer, lui aussi, un important succès sur la scène internationale, dans les années à venir.
Les Barracuda conventionnels, les sous-marins à propulsion conventionnelle conçus comme des SSN
Toutefois, Naval group ne s’est pas contenté de developper le Scorpene. Pour enrichir son offre, et exploiter les avancées de conception enregistrée par le programme Suffren, l’industriel français a développé un concept unique en son genre, la gamme Barracuda.
Concrètement, les Barracuda de type Shortfin (Marlin), ou Blacksword (Sabre noir), sont des sous-marins à propulsion conventionnelle, dérivés du Barracuda original, le SSN Suffren. La première apparition du Shortfin Barracuda fut aussi la plus spectaculaire, puisque le navire s’était imposé, en 2015, dans la compétition australienne, visant à construire, alors, huit nouveaux sous-marins à propulsion conventionnelle et à capacité grande océanique, adaptée aux immensités du Pacifique.
Les Shortfin Barracuda initialement retenus par l’Australie, offraient à la Royal Australian Navy les sous-marins à propulsion convetionnelle se rapprochant le plus des performances des SSN modernes.
Le Shortfin surclassait, en effet, tous les modèles proposés, précisément en exploitant les technologiques propres au SSN, comme le Pump-jet permettant au navire de soutenir une vitesse sensiblement plus élevée sans cavitation, donc acoustiquement beaucoup plus discret, que les autres navires proposés.
Malheureusement, des calculs politiques peu probants, ont amené l’Australie à annuler ce programme en 2021,pour se tourner vers une alliance avec les États-Unis et le Royaume-Uni, devant permettre à la Royal Australian navy, de s’équiper de 8 SSN classe Virginia et SSN-AUKUS, le futur remplaçant des Astute britanniques.
Les quatre navires, commandés par La Haye, seront ainsi construits à Cherbourg, là où sont assemblés les Suffren, et où seront bientôt assemblés les futurs SNLE 3G, successeurs des SSBN classe Le Triomphant, de la Marine nationale.
Les Blacksword Barracuda retenus par les Pays bas, pour remplacer les sous-marins Walrus, sont une version plus compacte des Shortfin, mais disposent de performances très abouties.
De fait, avec la gamme Barracuda, Naval group complète son offre de sous-marins à propulsion conventionnelle, à présent équipés de batteries lithium-ion, pour s’approcher des performances tactiques des SSN. Ce faisant, l’industriel français est le seul à proposer une gamme aussi étendue, allant du Scorpene de 2000 tonnes aux Shortfin Barracuda de 4500 tonnes, sur le marché mondial.
La classe Suffren, un sous-marin nucléaire d’attaque taillé pour l’exportation
Naval Group dispose également d’un atout de taille, offert, paradoxalement, par l’épisode australien. En effet, en autorisant la vente de SSN classe Virginia à Canberra, Washington a annulé l’accord de fait qui existait, interdisant l’exportation de sous-marins à propulsion nucléaire, même si la Russie avait déjà affaibli ce dernier, en autorisant la location d’un SSN, l’INS Vikrant, à la Marine indienne.
Quoi qu’il en soit, à présent, l’exportation de SSN n’est plus un tabou mondial. Et dans ce domaine, la classe Suffren, dispose de quatre atouts de taille, face aux offres britanniques et américaines.
La première est évidemment le prix. Un Suffren coute, en effet, 35 % moins cher à produire qu’un Astute, et plus de 60 % moins cher qu’un Virginia américain. Considérant la gamme de prix dans laquelle évoluent ces navires, de tels écarts sont susceptibles de très rapidement faire gonfler la facture. Il suffit de regarder l’exemple du programme de SSN Australien, dans le cadre du programme SSN-AUKUS, pour s’en convaincre, chaque navire devant couter, au final, plus de 8 à 10 Md$ (US), aux contribuables australiens.
Le programme SSN-AUKUS amenera l’Australie a acquerir ses 8 sous-marins nucléaires d’attaque, à un prix depasant les 8 Md$ par coque.
Le second atout clé, pour Naval group et la France, repose sur l’autonomie stratégique française, absolue dans ce domaine. Ainsi, contrairement à la Grande-Bretagne, qui intègre des composants clés américains à bord des Astute, comme les missiles Sub-Harpoon et Tomahawk, les Suffren ne reposent que sur des technologies strictement nationales, dans tous les domaines, et ne doit donc en référer à personne, pour négocier un contrat d’exportation global, dans ce domaine.
En outre, Naval Group dispose d’une expérience très étendue, aujourd’hui, dans l’accompagnement de marines étrangères, pour intégrer des technologies sous-marines nouvelles, voire pour faire participer l’industrie nationale du client, au programme. Ainsi, les Shortfin barracuda de la classe Attack, devaient être assemblés en Australie, tout comme les Scorpene indiens, brésiliens et indonésiens.
Les industries britanniques et américaines ont, quant à elles, perdu cette compétence depuis plus de trente années maintenant dans ce domaine, et devront donc réapprendre dans le cadre du contrat australien, ce qui ira nécessairement difficilement, et engendrera des délais supplémentaires.
Dernier point, et non des moindres, les sous-marins à propulsion nucléaire français reposent sur un réacteur qui exploite du combustible nucléaire faiblement enrichi, de qualité civile, et non du carburant nucléaire très enrichi de qualité militaire, comme les réacteurs américains et britanniques. Ce faisant, l’exportation de SSN français respecte parfaitement la législation internationale, et permet aux éventuels acquéreurs, de procéder eux-mêmes au rechargement du réacteur, tous les 10 ans, si besoin.
Les SSN classe Suffren de la Marine nationale, peuvent emporter un sous-marin de poche DDS pour la mise en œuvre de nageurs de combat et de forces spéciales.
Les sous-marins britanniques et américains, quant à eux, ne nécessitent pas de rechargement pendant 30 ans. Toutefois, la procédure de rechargement du cœur, si elle doit avoir lieu, s’avère excessivement complexe, longue et onéreuse. En outre, elle nécessite de l’uranium enrichi à plus de 95 %, le même qu’employé pour fabriquer des armes nucléaires, ce qu’aucun client potentiel de ce type de navires, n’a le droit de produire, selon la législation internationale.
Reste que le marché pour ce type de navires demeure particulièrement réduit. Au sein de l’OTAN, aucun pays n’ira contre l’avis des États-Unis dans ce domaine, ces derniers s’opposant strictement à ce qu’un pays puisse acquérir un autre SSN que les siens, dans ce domaine. Ce fut notamment le cas en 1989 lorsque les Etats-Unis interdirent au Canada d’acquérir 12 SSN Améthyste modifiés auprès de la France.
Au-delà de l’OTAN, seuls certains pourraient se montrer sensibles à ce type de navires. Parmi eux, l’Inde et le Brésil, ont déjà des programmes indigènes plus ou moins aboutis. Reste une poignée de pays, disposant à la fois du besoin et de l’ambition potentielle, comme l’Indonésie, l’Arabie Saoudite, la Turquie, la Corée du Sud ou l’Égypte.
On comprend, dans ces conditions, que Naval Group a préféré parier sur la gamme conventionnelle des Barracuda, bien plus aisément exportable, sur un marché beaucoup plus étendu, que sur le SSN lui-même, même si l’option reste parfaitement valable, le cas échéant.
Conclusion
Quoi qu’il en soit, force est de reconnaitre qu’en de très nombreux aspects, le programme Barracuda, et la classe Suffren, sont aussi remarquables qu’ils sont performants, tant du point de vue opérationnel qu’industriel.
Lorsque le Tourville entrera en service, la marine nationale sera a mi-parcours concernant la modernisation de sa flotte de sous-marins nucléaires d’attaque.
En bien des aspects, ils sont dotés de l’ensemble des qualités qui ont fait le succès des équipements militaires français, ces dernières décennies, associant des performances élevées à des couts très attractifs, avec des arbitrages beaucoup plus innovant que ne peuvent l’être les programmes américains et britanniques, souvent plus gros, et considérablement plus onéreux.
Surtout, le programme de Naval group a réussi l’exploit de rendre exportable une solution technologique qui, par essence, ne l’est que très difficilement, en concevant la première gamme de sous-marins conventionnels, reproduisant les performances des SSN les plus modernes.
Il faut au moins cela pour réussir à s’imposer sur un marché excessivement concurrentiel, par ailleurs exposé à des pressions internationales fortes, notamment des États-Unis, qui n’apprécient guère de voir les sous-marins d’un allié aussi autonome et indépendant que la France, s’inviter dans les marines de l’OTAN ou de ses alliés les plus fidèles.
Avec 4 sous-marins Type 209 en service, la Marine péruvienne demeure un acteur majeur du théâtre sud-américain et un partenaire de choix, pour qui sera parvenu à séduire lima pour la modernisation de cette flotte.
C’est HD Hyundai Heavy Industry, ou HD HHI, qui s’est imposé sur ce marché prometteur. En effet, en marge du sommet de coopération Asie-Pacifique 2024, qui se déroule à Lima, l’industriel sud-coréen a signé avec l’entreprise publique SIMA (Service Industriel de la MArine), un Memorandum of Understanding, pour entamer le developper d’un modèle de sous-marin spécifiquement conçu pour la Marine péruvienne.
Cet accord de principe s’inscrit dans un important effort de la part de Lima, pour moderniser simultanément les armées et l’industrie de défense péruvienne, ayant fait de la Corée du Sud, et de HD HHI, un partenaire stratégique pour atteindre cet objectif.
Sommaire
Le Pérou va codévelopper avec le Sud-coréen Hyundai, un modèle de sous-marin dédié à la Marine péruvienne
C’est donc ce 16 novembre, à Lima, que le chef de l’unité commerciale navale et des navires spéciaux de HD Hyundai Heavy Industries, Joo Won-ho, et le directeur général de SIMA, César Augusto Benavides Iraola, ont signé le protocole d’accord, pour la conception et la construction d’un nouveau modèle de sous-marins militaires, dédié à la Marine péruvienne.
Signature du protocole d’accord entre HHI et SIMA, en présence de la présidente péruvienne, et du président sud-coréen, ce 16 novembre.
Cette signature s’est faite en présence de la présidente péruvienne Dina Boluarte, et su président sud-coréen, Yoon Suk Yeo, cosignataire d’une plaque commémorative de cet événement, lui donnant un caractère stratégique entourant la coopération étendue que ces deux pays veulent mettre en œuvre, dans le domaine de l’industrie de défense.
Pour l’heure, aucun autre élément cadre n’a été divulgué concernant ce programme, ni son calendrier, ni son budget, et pas même le nombre de navires concernés. Aujourd’hui, la Marine péruvienne met en œuvre 4 des 6 sous-marins Type 209/1200/1100 acquis auprès de l’allemand tKMS dans les années 70, les deux derniers étant en reconstruction majeure, effectuée par la société publique SIMA.
HD HHI déjà choisi par Lima pour moderniser la flotte de surface péruvienne
Ce MoU signé entre HD HHI et SIMA, s’inscrit dans le prolongement d’un premier contrat majeur, signé en mars 2024, pour le renouvellement de la flotte de surface péruvienne. D’un montant de 463 m$, soit la plus importante commande jamais passée par un pays sud-américain à l’industrie de défense sud-coréenne, celui-ci prévoit la construction d’une frégate de 3400 tonnes, d’un patrouilleur hauturier de 2200 tonnes, de deux navires de débarquement de 1400 tonnes, ainsi que quatre navires de guerre des mines.
La frégate péruvienne sera basée sur le modèle HDF-3200 de Hyundai. Long de 127 mètres pour 15 mètres de large, le navire emportera un radar AESA, un système de lancement vertical VLS et des missiles antinavires, et devra afficher une vitesse de 26 nœuds pour une autonomie de 6000 nautiques.
Image d’illustration présenté la frégate, l’OPV et le navire amphibie construits par Hyundai, pour la Marine péruvienne
Le patrouilleur hauturier péruvien sera, lui, dérivé du modèle HDF-3200 de 95 mètres de long. Il disposera d’une autonomie à la mer de 6000 nautiques, d’une vitesse maximale de 20 nœuds, et pourra mettre en œuvre un hélicoptère moyen. Enfin, les 2 navires amphibies, des HDL-1500 LCU, auront une longueur de 58 mètres, une autonomie de 1500 nautiques, et pourront transporter jusqu’à sept véhicules.
À l’instar de sa flotte sous-marine, la flotte de surface péruvienne est dotée d’un nombre important de navires, spécialement pour un pays de seulement 34 millions d’habitants, pour un PIB inférieur à 280 Md$. Elle se caractérise, également, par des navires très majoritairement entrés en service dans les années 70 et 80, et navigant depuis plus de 40 à 50 ans, maintenant.
Ainsi, ses 7 frégates, toutes d’origine italienne, 3 classes Carjaval et 4 Classe Lupo, ont toutes rejoint le service de 1975 à 1987. Il en va de même des 6 corvettes PR-72P, construites en France spécifiquement pour la Marine péruvienne de 1978 à 1979, et des deux corvettes sud-coréennes classe Pohan, construites en 1985 et 1987, et acquises par la Marine péruviennes en 2016 et 2022.
Les navires les plus modernes de la Marine péruvienne, aujourd’hui, sont les 6 OPV PGCP-50 de conception sud-coréenne, qui arment les gardes-côtes du pays, construites de 2015 à 2021 par les chantiers navals SIMA. Deux unités supplémentaires doivent être livrées dans les années à venir.
Séoul comme partenaire stratégique de la modernisation des armées et de l’industrie de défense péruvienne
Ces dernières années, Lima et Séoul ont procédé à un rapide et important rapprochement dans le domaine de l’industrie de défense. Pour la Corée du Sud, il s’agit de disposer d’un point d’appui en Amérique du Sud, pour soutenir sa stratégie agressive de positionnement sur les marchés de renouvellement des équipements de défense dans le monde.
La Marine péruvienne se tourne vers le Sud-coréen Hyundai pour remplacer ses sous-marins 65
Si cette collaboration s’articule avant tout dans le domaine naval militaire, il tend à s’étendre à d’autres sujets, notamment en matière d’aéronautique. Déjà, en 2012, les forces aériennes péruviennes s’étaient tournées vers l’avion d’entrainement à turbopropulseur KT-1 Woongbi, pour la formation initiale de ses pilotes.
Aujourd’hui, Lima et Séoul semblent engagés dans une importante négociation pour permettre à l’industrie péruvienne de participer à la fabrication du nouveau chasseur KF-21 Boramae et de l’avion d’entrainement et d’attaque FA-50, pour en équiper les forces aériennes péruviennes afin de remplacer ses A-37, eux aussi marquant le poids des années, et regagner de la masse dans ce domaine.
Parallèlement à cette démarche de partenariat stratégique, Lima a également demandé une offre préalable pour 24 appareils à la France (Rafale), la Suède (Gripen) et aux États-Unis (F-16V), pour le remplacement, à plus court terme, de ses 11 Mirage 2000P, ainsi que des 6 Mig-29 et 5 Su-25 encore en service.
Un arbitrage risqué pour le Pérou et ses ressources budgétaires limitées
Quoi qu’il en soit, la décision des autorités péruviennes de se tourner vers HD HII, pour concevoir un nouveau modèle de sous-marin répondant spécifiquement aux besoins de la Marine péruvienne, est incontestablement un arbitrage risqué, et ce, pour trois raisons principales.
Le seul contrat d’exportation de sous-marins sud-coréens, la classe indonésienne Nagapasa, n’a pas donné satisfaction ni à la marine indonésienne, ni au partenaire indsutriel indonésien, PT PAL.
D’abord, par le choix de HD HII comme partenaire dans ce domaine. En effet, la seule expérience de ce type, pour cet industriel, est la classe de sous-marin Nagapasa indonésienne, dérivée des sous-marins KSS-I classe Jang Bogo de la Marine sud-coréenne, eux-mêmes, une version du Type 209 allemand.
Ensuite, pour des questions de calendrier. En effet, même en partant des sous-marins classe Jang Bogo (Type 209) ou des Son Won-il (Type 214), l’adaptation de ces modèles prendra beaucoup de temps, alors que les 6 sous-marins péruviens ont déjà tous plus de 40 ans de service.
Les délais de conception, auxquels s’ajouteront les délais de fabrication et de transfert de technologies et de capacités industrielles, amèneront cette flotte à plus de 50 ans, sachant que les risques augmentent avec l’âge de la coque, pour la flotte sous-marine.
Enfin, le choix de la conception d’une classe spécifique est un pari très risqué pour Lima. En effet, il est peu probable que les voisins sud-américains se tourneront vers le Pérou, pour remplacer leurs propres flottes, alors que le Brésil dispose déjà d’une capacité de production active pour les Scorpene, et bientôt les Scorpene Evolved, sur le continent, et que la Suède et l’Allemagne sont très actives, dans leurs démarchages commerciaux.
La Marine péruvienne se tourne vers le Sud-coréen Hyundai pour remplacer ses sous-marins 66
Il est donc plus que probable que cette classe ne s’exportera pas, et que Lima devra donc assumer seul non seulement les couts de conception, mais aussi les couts d’évolution et d’intégration de nouveaux équipements, qui peuvent rapidement devenir lourds au fil des années. Avec un PIB inférieur à 280 Md$, le Pérou est loin d’être l’une des économies majeures du continent sud-américain, loin derrière le Brésil (2200 Md$), l’Argentine (640 Md$), la Colombie (360 Md$) et le Chili (340 Md$).
Or, en dépit de leurs ressources supérieures, aucun de ces pays, en dehors du Brésil pour le développement de son sous-marin nucléaire d’attaque, n’envisage de se doter d’une classe spécifique de sous-marin militaire. Quant à ceux qui firent ce choix par le passé, comme l’Australie avec la classe Collins, ils s’en mordent encore les doigts.
Conclusion
On le voit, bien que, certainement, très stimulant politiquement, la décision de la présidente Dina Boluarte, d’engager le Pérou dans le codéveloppement d’une classe spécifique de sous-marin, dédiée à la Marine péruvienne, s’avère un choix très hardi, peut-être même, trop, au regard de l’âge de sa flotte sous-marine, de l’antériorité du partenaire coréen HD HHI, et de la réalité commerciale sud-américaine, dans ce domaine.
Il est probable que l’offre sud-coréenne pour la Marine péruvienne parte d’un modèle moins onéreux que la classe Dosan Anh Changho, comme la classe Son Win Il (KSS-2)
Cette volonté de mettre l’industrie nationale et le pays, au cœur de ce qui constituera, sans le moindre doute, l’un des plus gros contrats d’armement jamais signé par les autorités péruviennes, a ses vertus, certes, notamment pour optimiser les retours économiques, technologies et budgétaires, dans le pays.
Cependant, le cadre permettant de mener ce type de coopération, s’avère étroit, et tenter de sortir de celui-ci s’accompagne souvent d’une hausse vertigineuse des risques et des couts, tant pour les armées que pour les finances publiques.
L’exemple australien, à nouveau, est particulièrement riche d’enseignement, dans ce domaine. Toutefois, le Pérou n’a pas le PIB de l’Australie (1750 Md$), et son économie n’a pas la même vigueur, alors que la croissance péruvienne est atone ces trois dernières années.
Alors que Donald Trump a fait d’un effort de défense de 3 % du PIB, le seuil exigé pour continuer à bénéficier de la protection des États-Unis au sein de l’OTAN, la classe politique allemande se met déjà en ordre de bataille, pour redevenir le bon élève européen aux yeux de Washington.
Ainsi, confortés par les résultats d’un récent sondage, selon lequel une majorité d’Allemands se dit favorable à l’augmentation de l’effort de défense pour atteindre ou dépasser les 3% fatidiques, les ténors des deux grandes formations politiques du pays, Boris Pistorius, l’actuel ministre de la Défense et personnalité politique préférée dans le pays, pour le SPD, et Friedrich Merz, pour la CDU-CSU, créditée d’une large majorité relative dans les sondages, se sont déclarés en faveur d’une telle hausse des crédits des armées.
Or, tout au long de l’après-guerre et de la guerre froide, Paris et Bonn avaient pris grand soin d’avoir des dépenses de défense strictement équilibrées entre la France et l’Allemagne, en dépit d’un PIB allemand déjà 40% supérieur à celui de son voisin.
Avec les pressions de Washington et l’assentiment de l’opinion publique allemande, d’une part, et les difficultés économiques et budgétaires rencontrées par Paris, de l’autre, tout indique que cette parité soit très largement menacée, alors que la France devrait consacrer 4.5 % de son PIB à ses armées, pour s’aligner sur les 3 % allemands.
Alors, la France est-elle condamnée à s’effacer face à l’Allemagne en matière de défense européenne, et à jouer les seconds rôles sur la scène internationale, y compris vis-à-vis de ses voisins ? Pas nécessairement ! Mais pour répondre à ce défi, Paris devra se montrer à la fois volontaire et créatif…
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L’Allemagne veut redevenir le bon élève de l’OTAN aux yeux de Washington et de Donald Trump, en matière d’effort de Défense
De toute évidence, plus aucun dirigeant majeur en Allemagne, souhaite réitérer les tensions germano-américaines de 2016 et 2017, lorsque Donald Trump avait fait de Berlin sa cible privilégiée en Europe, au prétexte de dépenses allemandes de défense, très insuffisantes.
Boris Pistorius est, depuis 2 ans, la personnalité politique préférée des allemands.
Ainsi, la plupart des têtes de file des principaux partis politiques allemands s’est exprimée en faveur d’une hausse sensible de l’effort de défense allemand, et d’un objectif respectant le seuil des 3 %, exigé par le nouveau président américain.
C’est le cas de Boris Pistorius, l’actuel ministre de la Défense, et largement pressenti pour succéder à Olaf Scholz comme tête de fil du SPD, le principal parti de gauche allemand, étant depuis deux ans, maintenant, la personnalité politique préférée des allemands, une première pour un ministre de la Défense.
La CDU-CSU, l’alliance des partis de la droite allemande, est aujourd’hui créditée de 33% des intentions de votes, alors que l’explosion de la coalition de gouvernement, formée par Olaf Scholz, va nécessairement conduire à des élections législatives anticipées, probablement en mars 2025.
Friedrich Merz, le président du parti chrétien démocrate CDU, a toutes les chances d’être le prochain chancelier allemand. Celui-ci s’est très directement prononcé en faveur d’un effort de défense supérieur ou égal à 3% du PIB pour l’Allemagne, et en fait même, à présent, un thème de la campagne qui démarre, outre Rhin, là encore, une première pour ce pays longtemps traditionnellement éloigné, dans ses thèmes politiques, des questions de défense.
Même Annalena Baerbock, la cheffe de file des Verts allemands et actuelle ministre des Affaires étrangères, s’est prononcée en faveur d’une hausse du budget de la Bundeswehr, au-delà des 2 % actuellement visés.
Olaf Scholz est de plus isolé en Allemagne, y compris au sein du SPD.
Il est donc très probable que Donald Trump n’aura pas de grands efforts à faire, pour convaincre l’Allemagne d’amener son effort de défense à 3 % de son PIB, ou au-delà, la classe politique du pays, soutenue en cela par son opinion publique, s’étant déjà largement engagée dans cette voie.
Handicapée par son économie et sa dette souveraine, Paris peine à aligner son effort de défense sur Berlin
Ce n’est, en revanche, pas le cas de la France, qui fait face à une crise politique majeure, avec un gouvernement de coalition ne disposant pas d’une majorité à l’Assemblée nationale, et qui est donc à la merci de la moindre motion de censure, un Parlement qui ne peut pas être dissous avant juin 2025, et une opinion publique très fracturée, ne permettant pas l’émergence d’une majorité absolue de gouvernement, dans le pays.
À cela s’ajoute une crise budgétaire sans précédent, liée à l’explosion de la dette souveraine du pays, qui dépasse à présent les 110 % du PIB, d’immenses difficultés pour réformer le pays et ses dépenses publiques générant un déficit annuel supérieur à 5% du PIB, et une hausse des taux qui menace directement les ressources de l’État.
Dans ces conditions, le mieux qu’ait pu obtenir le ministère des Armées, pour 2025, aura été le respect de la trajectoire budgétaire établie dans le cadre de la Loi de Programmation Militaire 2024-2030, pour atteindre un effort de défense juste supérieur à 2% de PIB en 2025, et 2,25% de PIB, en 2030.
Les investissements industriels de défense auront plus que doublé à l’issue de la LPM 2024-2030
En outre, il semble, aujourd’hui, exclu de pouvoir augmenter les dépenses de défense au-delà des objectifs fixés par la LPM en cours, bien loin des 3 % exigés par Trump, et probablement plébiscités par Berlin.
Dans ces conditions, en 2030, le budget allemand de la défense pourrait bien avoisiner le double de celui de la France, ce qui menacerait directement la position géopolitique de la France en Europe et dans le Monde, en dépit de sa dissuasion, ferait de Paris une cible de choix, pour Trump, tout au long de son mandat, et qui affaiblirait considérablement l’autonomie stratégique nationale, et la position de l’industrie de défense française dans le Monde.
Sortir des modèles traditionnels, une nécessité pour remettre la France au centre de l’échiquier géopolitique européen
Une chose est certaine, aujourd’hui. Si la France applique le modèle traditionnel de financement des armées et de l’effort de défense, le pays se dirige vers un déclassement aussi rapide que spectaculaire, dont elle aura beaucoup de mal à se relever, dans le cycle historique qui s’ouvre à présent.
Ce constat, beaucoup le font. Pour autant, bien peu proposent une alternative crédible, pour tenter d’en pallier les effets délétères, en dehors de quelques propositions farfelues construites autour des recettes espérées de la lutte contre la fraude fiscale et sociale, ou par des jeux de bascule budgétaire qui s’avèreraient, dans les faits, inapplicables dans une opinion publique chauffée à blanc, et prête à exploser.
la France ne pourra pas rester crédible en Europe avec seulement 200 chars Leclerc, en particulier face à une Bundeswehr dispossant de 125 Md€ chaque année.
En d’autres termes, aucune des recettes traditionnelles, employées avec ou sans succès depuis 30 ans, ne serait suffisante pour sortir le pays de l’ornière dans laquelle il a enlisé ses armées et son industrie de défense. Pour autant, aucun modèle alternatif n’a, pour l’heure, été proposé par un des grands partis politiques français, bien peu ayant fait des questions de défense un enjeu de son programme politique.
Face à un effort de défense allemand à 3%, la France devra consacrer 4,5 % de son PIB à ses armées pour rester à parité
Un tel modèle alternatif, susceptible de permettre à la France de faire croitre ses investissements de défense, à parité avec deux de l’Allemagne, existe-t-il au moins ? Ou est-ce une simple chimère, destinée à animer certains débats ?
Pour répondre à cette question, il convient, avant toute chose, de poser les données clés du problème, et en premier lieu, les objectifs à atteindre, pour permettre à la France de faire jeu égal, en matière de budget des armées, avec l’Allemagne.
Aujourd’hui, le PIB allemand atteint, de manière synthétique, 4500 Md$, soit 50 % de plus que celui de la France. Dès lors, si l’Allemagne décide de consacrer 3 % de celui-ci, à ses armées, soit 135 Md$ (126 Md€), la France devra, quant à elle, dépenser 4,5 % de son PIB, pour atteindre le même montant.
Ce faisant, la France devrait plus que doubler son effort de défense prévu pour 2030, qui vise actuellement 2,25% du PIB à cette date, lui-même étant déjà deux fois plus important que le budget des armées en 2015. En d’autres termes, pour atteindre cet objectif, la France devrait multiplier par 4 son effort de défense, en seulement 15 ans.
Un effort de défense à plus de 4 ù permettrait de construire une marine de haute mer française exploitant au mieux les compétences acquisises par la Marine nationale, souvent enviées dans le monde.
Ne pouvant traiter, en un article, l’ensemble des aspects qu’une telle augmentation budgétaire entrainerait, et les difficultés très importantes que cela engendrerait au niveau des ressources humaines, des infrastructures et des capacités industrielles, nous nous limiterons, ici, à une étude stricte de soutenabilité budgétaire théorique, sans pour autant minimiser, ou ignorer, les défis qu’une telle hausse représenterait, surtout sur une période de temps de seulement cinq ans.
Combien coutera l’effort de défense à 2,25 % en 2030 aux contribuables français ?
Cela posé, la seconde question, qui s’impose ici, est le cout supplémentaire, pour les contribuables français, que représenterait un doublement de l’effort de défense d’ici à 2030. Le sujet est d’autant plus déterminant, que la pression fiscale et sociale en France est déjà la plus élevée de tous les pays de l’OCDE, et ne peut, dès lors, pas augmenter.
En 2030, le budget des armées représentera donc 2,25 % du PIB du pays. Sur ce montant, et de manière synthétique, 0,5 % seront consacrés à la dissuasion, 0,8 % aux ressources humaines, 0,45 % aux missions d’entraînement et de déploiement, et 0,5% aux acquisitions d’équipements.
Or, ces dépenses engendrent également des recettes fiscales et sociales, qui n’existeraient pas sans ces investissements. Le niveau de ce retour sur investissements budgétaires, que nous appellerons « Retour budgétaire« , par la suite, dépend précisément du découpage précédemment fait.
Ainsi, la catégorie RH est celle qui entraine le retour budgétaire le plus faible, puisqu’en dehors des taxes et des cotisations sociales directes, ces investissements rejoignent directement l’économie traditionnelle, très exposée aux importations et à l’épargne. S’agissant de militaires, avec une partie de personnels civils sous contrat, le retour budgétaire est fixé à 30 % dans cette étude, soit 12 % de moins que la moyenne française établie par l’OCDE, de 42 %.
L’augmentation des effectifs des armées ne pourra pas se faire de façon homothétique vis-à-vis du modèle actuel.
À l’autre bout du spectre, figurent les investissements industriels. Par la spécificité de l’industrie de défense française, globale et peu exposée aux importations, même dans son réseau de sous-traitance, le retour budgétaire moyen de calcul atteint ici 65 %, soit les 42 % de l’OCDE, auxquels s’ajoutent les 8 % de différentiels de TVA (l’OCDE calcul une TVA moyenne à 12%), et le coefficient keynésien industriel d’activité en France, de 125 %.
La dissuasion et les couts liés à l’entraînement et aux déploiements, sont quant à eux crédités d’un retour budgétaire de calcul de 50 %, étant pour moitié constitués de prestations industrielles et économiques, et pour moitié de surcoûts RH.
Sur cette base, nous obtenons donc un retour budgétaire moyen en 2030, de (0.8% x30%) + ((0,45%+0,5%) x 50%) + (0,50% x 65 %) = 1,05 %, sur la structure actuelle des dépenses. À cela, nous pouvons ajouter les recettes générées par les exportations de l’industrie de défense française, qui représentent en moyenne 50 % des dépenses françaises dans ce domaine, mais qui ont un retour budgétaire ramené à 45 %, du fait de la TVA non appliquée, soit 0,5 % / 2 x 50 % = 0, 125 %.
En d’autres termes, les contribuables français font effectivement financer un effort de défense équivalent de 1,05 % du PIB, arrondis à 1 %, la différence entre les 2,25 % dépensés par l’État et les 1,175% de recettes que cet investissement aura généré, soit autour de 30 Md€ par an.
Combien couterait un effort de défense à 4.5 % PIB, aux contribuables français ?
En appliquant une progression homothétique de l’ensemble des domaines évoqués, en passant de 2,25 % à un effort de défense à 4,5 % du PIB, le reste à charge pour les Français et les finances publiques, serait donc de 2 % PIB et 60 Md€, soit 30 Md€ de plus qu’à 2,25 % PIB, l’équivalent de 30 % des recettes annuelles de TVA dans le pays. Dans les conditions actuelles, une telle hausse est simplement inenvisageable.
Les exportations de l’indsutrie de défense jouent un rôle central et décisif, pour équilibrer les dépenses de défense en France.
Pour autant, il est possible de moduler cette croissance des couts, en ventilant de manière différente les investissements. Ainsi, avec la meilleure volonté du monde, il serait illusoire de penser que les effectifs des armées puissent croitre au-delà des 1,2 % du PIB, soit une hausse de 50 % vis-à-vis des 0,8 % actuels.
À l’inverse, les crédits d’équipements pourraient être les principaux bénéficiaires de cette redistribution, passant de 0,5 à 2 % PIB. Les crédits intermédiaires de dissuasion, d’entraînement et les infrastructures représenteraient, enfin, 1,3 % du PIB, sachant que l’essentiel du changement de format RH des armées, sera constitué par la montée en puissance de la Réserve.
Ainsi ventilé, le retour budgétaire atteindrait (1,2 % x 30%) + (2 % x 65 %) + (1,3 % x 50 %) = 2,31 % PIB, auxquels il convient d’ajouter les recettes d’exportation, soit (2 % x 25 %) = 0,5 %, pour un retour budgétaire final de 2,81 %, arrondis à 2,8 %. Le reste à charge, dans ce cas, pour les contribuables, est donc ramené à 1,7 % PIB, soit un surcout de 0,7 % PIB, ou 18 Md€, toujours difficile à soutenir.
Un modèle innovant pour équilibrer les dépenses et les recettes budgétaires de l’effort de défense français
Pour ramener le surcoût à des niveaux acceptables, il est donc nécessaire de s’appuyer sur un modèle plus disruptif que la simple intégration du retour budgétaire primaire. L’une des alternatives, ici, serait de se tourner vers le modèle Socle Défense, déjà abordé à plusieurs reprises par Meta-Defense.fr.
Pour rappel, le Socle Défense propose de remplacer l’acquisition classique des équipements des armées, par une location via une société financière ad hoc, sur une durée de 15 ans, de ces mêmes équipements, avant de les proposer sur le très prolifique marché des équipements militaires d’occasion, au-delà de cette période.
Ce modèle présente de nombreux atouts, notamment la réduction de la charge soutenue du prix des équipements par les armées françaises, puisque sur une location sur 15 ans, celles-ci ne débourseraient que 65 % du prix de vente de l’équipement, le reste étant à la charge du client suivant.
le patrouilleur l’Adroit a été loué pendant plusieurs années par la Marine nationale, avant d’être vendu à l’Argentine.
En outre, ce modèle permet d’avoir un impact significatif sur les couts de maintenance, puisque l’ensemble des équipements seront récents, alors que les couts de modernisation à mi-vie de ces mêmes équipements, seraient, eux aussi, à la charge du client suivant.
Ce modèle permettrait d’accélérer sensiblement le tempo technologique de l’industrie de défense française, avec un cycle générationnel sur 15 à 20 ans, et non sur 30 à 40 ans, comme aujourd’hui, tout en favorisant les séries plus limitées, de sorte à accroitre le catalogue efficace de l’industrie de défense française, sur la scène internationale.
Enfin, il convient de rappeler qu’un équipement majeur, comme un avion de combat ou un sous-marin, génère un chiffre d’affaires récurrent équivalent à 2 à 4 % de sa valeur d’achat chaque année, auprès de l’industrie de défense française, qu’ils soient neufs ou d’occasion, ceci contribuant à augmenter le chiffre d’affaires export, donc les recettes budgétaires, générés pour celle-ci.
Appliqué ici, ce modèle permettrait de réduire les couts pour les armées de 35 % des sommes investies en matière d’équipements, pour un nombre d’équipements équivalent. Pour les 2 % PIB précédemment évoqués pour ce besoin, cela engendre donc une économie budgétaire équivalente à 0,7 point de PIB.
Or, 0,7 % PIB, c’est précisément ce qui permettrait d’amener l’effort budgétaire résiduel de 1,7 % à 1 % du PIB, pour un équivalent budgétaire valant 4,5 % du PIB, soit un niveau strictement équivalent à ce qu’il sera, en 2030, avec un effort de défense de 2,25 % PIB.
La hausse des crédits de défense français ne pourra se faire qu’en coordination avec les partenaires clés de l’indsutrie de défense française, comme l’Inde, l’Egypte, la Grèce, la Belgique ou les Emirats Arabes unis.
Il convient de noter qu’ici, toutes les valeurs avancées sont prises par défaut. Ainsi, ne sont pas pris en compte la réalité du coefficient multiplicateur keynésien de l’industrie de défense, celui-ci étant très certainement très supérieur à celui de l’industrie française en général, du fait de son exposition beaucoup plus faible aux importations, dans sa supply chain.
Par ailleurs, les emplois qui seraient créés, notamment par le passage d’un investissement de 0,5 à 2 % du PIB, dans l’industrie de défense, engendreraient une baisse notable du chômage et donc des dépenses sociales entourant cette faiblesse économique. Enfin, les effets induits par cette augmentation de l’effort industriel de défense, notamment les grappes technologiques chères à Joseph Schumpeter.
Le marché européen de l’armement à la veille d’une transformation radicale et dimensionnante, sous la pression des États-Unis
Pour respecter les projections faites dans la démonstration qui précède, un œil averti aura remarqué qu’il faudra, à l’industrie française de défense, s’assurer de respecter un taux d’exportation représentant 50 % des crédits alloués par l’État, ce qui suppose des exportations annuelles à 30 Md€, ou au-delà.
Ces exportations industrielles de défense françaises devront donc plus que doubler, dans les années à venir, pour équilibrer le modèle. Fort heureusement, le contexte qui se dessine, se prêtera parfaitement à cette hausse des objectifs d’exportation français.
En effet, en imposant un effort de défense à 3 % du PIB à l’ensemble des pays européens, pour continuer de bénéficier de la protection américaine, Donald Trump va engendrer une hausse de plus de 150 Md€ des crédits de défense annuels en Europe, dont 50 Md€, au moins, seront destinés à l’acquisition de nouveaux équipements.
la reorganisation de l’indsutrie de défense et de son offre seront necessaires pour soutenur une hausse du budget des armées.
Ce réarmement massif européen va très probablement entrainer un alignement rapide sur les théâtres adjacents, notamment de la part de la Russie et de la Turquie, eux-mêmes engendrant des réactions en série en Asie centrale et au Proche et Moyen-Orient. Enfin, en libérant les ressources militaires américaines, car suffisantes pour contenir la menace russe en Europe, cette hausse européenne va potentiellement entrainer une hausse des crédits défense en Chine.
En d’autres termes, en exigeant des Européens un effort de défense à 3 % PIB, Donald Trump va donner le départ à une nouvelle course aux armements comme le monde n’en avait plus connu depuis le début des années 50.
Si cette nouvelle course aux armements ne présage rien de bon, pour les décennies à venir, pour ce qui concerne la paix dans le monde, elle va entrainer une hausse significative de la demande mondiale d’armement, susceptible de permettre à la France d’équilibrer son modèle, d’abord en Europe, puis dans vers le reste de ses alliés.
Conclusion
On le voit, au-delà du risque incontestable, pour la France, d’un déclassement rapide sur la scène mondiale et européenne, en lien avec la prochaine course aux armements qui se dessine, et en dépit des difficultés que rencontre le pays, en matière de dépense publique, il est possible de concevoir un modèle qui permettrait à Paris de contenir cette menace, et de préserver ses attributs internationaux et européens, sans menacer la difficile reconstruction budgétaire qui se dessine.
Les pressions exercées par Donald Trump, et qui ne manqueront pas d’être relayées par Pete Hegseth, le prochain Secretaire à la Défense américain, pour l’augmentation des budgets européens de défense, vont certaineemnt declencher une nouvelle course aux armements majeure dans le monde.
Ainsi, une application des notions de retour budgétaire et du modèle Socle Défense, permettrait d’équilibrer les dépenses de défense françaises avec celles d’une Allemagne consacrant 3 % de son PIB à ses armées, sans creuser les déficits, et sans accroitre la pression fiscale sur les contribuables.
Pour autant, pour y parvenir, cette approche doit s’éloigner considérablement des modèles traditionnels. Ce faisant, elle est difficile à assimiler, et encore davantage à accepter, par les dirigeants politiques et les partis politiques, ce d’autant que peu d’entre eux font de la place de la France sur l’échiquier mondial, et de l’efficacité des armées du pays, un enjeu majeur de leur programme.
Reste à voir, donc, si dans le paysage chaotique qui se dessine dans le pays, certains dirigeants auront la carrure pour imposer ce débat sur la scène publique, d’en faire un véritable enjeu politique, et de proposer des solutions soutenables, et nécessairement en rupture avec les modèles traditionnels, pour y parvenir ?