Le tribunal de La Haye a rendu son verdict concernant le recours déposé par TKMS, contre la sélection du Blacksword Barracuda de Naval Group, pour remplacer les quatre nouveaux submersibles des forces navales néerlandaises, à deux jours seulement, de la limite de validité de l’offre française.
C’est incontestablement un immense soulagement pour Naval group, et pour l’ensemble de la BITD navale française, devenus, par la force des choses, très prudents concernant l’attribution et l’exécution des contrats d’état.
Sauf un appel de TKMS, peu probable dorénavant, le chemin est désormais tracé pour permettre la signature définitive du contrat final, liant Naval Group pour la conception et la construction des quatre sous-marins néerlandais formant la classe Orka, dont le premier devra être livré au début de la prochaine décennie.
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L’invalidation de l’offre de TKMS confirmée par le tribunal néerlandais
Le chemin n’aura toutefois pas été sans heurts, pour parvenir jusqu’à la signature de la « Lettre D », c’est-à-dire la commande finale, qui doit intervenir, contractuellement, d’ici au 26 juillet.
Fiche publiée par le Minsitère de la Défense néerlandais après l’annonce de la sélection du Blacksword barracuda et de Naval Group pour remplacer les 4 sous-marins classe Walrus de la Marine neerlandaise.
En effet, après l’annonce de la sélection de Naval Group et du sous-marin Blacksword, le 15 mars, par le ministère de la Défense néerlandais, à l’issue d’un appel d’offre s’étant étalé sur cinq ans, le groupe allemand TKMS a rapidement déposé un recours en Référé auprès du tribunal de La Haye, pour en contester l’attribution.
Les arguments avancés par TKMS étaient restés confidentiels. Cependant, dans le même temps, le troisième participant à la compétition, le Suédois Saab, associé au néerlandais Damen, longtemps considéré comme favori de la compétition, annonça qu’il renonçait à déposer un recours, ou à s’associer à celui de TKMS.
Quelques semaines plus tard, l’explication du manque de combattivité de Damen, émergea dans la presse. Il est apparu, en effet, que l’offre de Naval Group était beaucoup plus compétitive, sur le plan budgétaire, que celles des deux autres participants. Selon les informations publiées alors, celle-ci était, en effet, 1,5 Md€ moins onéreuse, soit autour de 25 % du budget réclamé par les deux autres industriels.
Mi-juin, c’était au tour du Parlement néerlandais de s’exprimer, et de valider le choix du gouvernement. Le Parlement ayant été recomposé à l’issue des élections de l’automne 2023, avec la victoire de la droite nationaliste, cette validation était loin d’être acquise pour Naval group, d’autant qu’elle était proposée par le gouvernement sortant, peu de temps avant que le nouveau gouvernement néerlandais prenne ses fonctions.
La procédure pour le remplacement des sous-marins Walrus néerlandais a débuté en 2019.
Pourtant, celle-ci se déroula sans encombre, et à l’issue de l’audience, tous les groupes majeurs du nouveau Parlement néerlandais, s’étaient exprimés en faveur de la validation de la procédure. Après un report technique de quelques jours, celui-ci valida officiellement le choix de Naval group et du Blacksword Barracuda, pour remplacer les sous-marins de la classe Walrus.
Ne manquait plus, alors, que l’arbitrage rendu par le tribunal de La Haye, au sujet du recours déposé par TKMS. Comme évoqué en introduction, les délibérations, suivant l’audience en Référée du 24 juin, ont duré longtemps, d’autant que la limite de validité de l’offre transmise par Naval Group, termine le 26 juin.
On sait, toutefois, désormais, que le recours de TKMS ne portait pas sur le prix, mais sur l’invalidation technique de son offre, décidée par le ministère de la Défense, pour des questions de conformité de l’offre avec le cahier des charges.
Le tribunal a jugé que cette invalidation était justifiée, et qu’aucune raison imposait l’annulation de l’attribution du contrat à Naval Group, ce d’autant que la validation du Parlement néerlandais était d’ores et déjà acquise.
La signature du contrat pour 4 sous-marins Blacksword Barracuda de la Marine néerlandaise dans les prochains jours
Cette décision ouvra la voie à la signature de la Lettre D, devant logiquement intervenir d’ici au 26 juillet inclus, pour respecter les conditions contractuelles. Il est évidemment possible que TKMS face appel de la décision du tribunal, non suspensif cette fois, mais les chances de succès de groupe allemand, sont à présent infinitésimales, après trois arbitrages défavorables successifs.
Les quatre sous-marins classe Walrus de la Marine néerlandaise sont entrés en service de 1990 à 1994
Il s’agira, pour Naval Group, d’un moment historique, puisque l’industriel n’avait plus vendu de sous-marins en Europe depuis les Agosta espagnols, en 1983. En outre, il pourra developper sa gamme de sous-marins à propulsion conventionnelle, avec le Blacksword Barracuda, un navire de 3300 tonnes complémentaire des Scorpene de 2000 tonnes, déjà en service au sein de quatre Marines mondiales pour 14 exemplaires (Brésil, Chili, Inde et Malaisie)
Un immense succès et une position dominante pour les compétitions à venir pour Naval Group
Surtout, Naval group se retrouve, dorénavant, en position de force, sur le marché mondial des sous-marins à propulsion conventionnelle. En effet, bien que TKMS ait, lui aussi, enregistré de nouvelles commandes et promesses de commandes ces derniers mois, en Italie, en Allemagne et peut-être, en Norvège, il s’est agi, à chaque fois, de marines employant déjà le Type 212, qui n’ont donc aucun intérêt à se tourner vers un autre modèle.
Au contraire, pour Naval Group, les deux succès indonésiens et néerlandais, sont formés par des nouveaux clients, pour les Scorpene Evolved et Blacksword Barracuda, mais aussi, pour l’offre sous-marine de Naval Group.
L’Indonésie a commandé cette année deux sous-marins classe Scorpene Evolved, équipés notamment de batteries Lithium-ion, qui seront contruit localement par PT PAL.
Or, dans les mois à venir, plusieurs grands contrats seront arbitrés. En Pologne, déjà, pour trois sous-marins à capacités océaniques disposant de capacités de frappe vers la terre, et au Canada, de l’autre, pour 12 sous-marins pouvant évoluer sous la banquise, pour lesquels les Blacksword Barracuda semblent parfaitement taillés.
La Malaisie, le Chili, l’Indonésie, l’Inde et plusieurs pays sud-américains, quant à eux, ont annoncé leur intention de moderniser ou étendre leurs flottes sous-marines, avec des attentes correspondant parfaitement au Scorpene Evolved, et ses batteries lithium-ion.
Naval Group pourra s’appuyer sur deux atouts de tailles. Le premier est son expérience en matière de coopération industrielle et de fabrication locale, avec d’importants volets de transferts de technologie, y compris vers des clients réputés complexes, comme l’Inde, qui pourtant négocie l’acquisition de 3 sous-marins supplémentaires, concomitamment à 26 Rafale pour sa Marine.
Surtout, la compétition néerlandaise semble montrer un avantage concurrentiel particulièrement sensible, tout au moins face aux offres allemandes et suédoises, pour l’industriel français.
New Delhi doit prochainement commander trois sous-marins classe Kalvari supplémentaires pour la Marine indienne. Il semble toutefois que la configuration des trois navires pourraient être différentes de celle des six navires d’origine, sans que l’on sache s’il s’agit du système AIP développé par l’Inde, ou les batteries lithium-ion du Scorpene Evolved.
Bien évidemment, après que cet écart de prix a été rendu public, Saab comme TKMS ont argumenté sur le fait que leurs offres étaient plus performantes et efficaces sur le plan opérationnel. Ceci donne, naturellement, du grain à moudre aux opinions publiques, et sur les réseaux sociaux. Toutefois, dans le cadre d’un appel d’offre, ce type d’artifice de communication, n’a guère d’efficacité.
Ceci explique peut-être la discrétion de l’industriel français, à Varsovie comme à Ottawa, et sur les réseaux sociaux. Inutile, dans ces conditions, de prêter le flanc à la concurrence, quand on dispose d’un avantage concurrentiel supposé. À moins qu’il s’agisse simplement de la force de l’habitude, Naval Group, comme toutes les entreprises de la BITD française, n’ayant jamais été réputé pour ses qualités de communicant. Mais, tant que ça marche… n’est-ce pas ?
À l’occasion du salon aéronautique de Farnborough, Rob Novotny, en charge de la commercialisation du F-15 EX Super Eagle chez Boeing, a annoncé que l’avionneur américain étudiait, aujourd’hui, la possibilité de transposer les technologies de guerre électronique et de destruction des défenses aériennes adverses du Super Hornet, sur le nouveau, et seul, chasseur encore disponible dans son catalogue.
Selon ces déclarations, il s’agirait, par cette transposition, de répondre aux évolutions rapides des technologies de détection employées par les systèmes de défense aérienne, y compris pour s’opposer aux appareils furtifs comme peuvent l’être les F-22 et F-35, en s’appuyant sur les qualités intrinsèques d’une autre forme de furtivité, la furtivité active.
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Furtivité active et furtivité passive face aux évolutions des systèmes de détection et de défense aérienne
Avec l’arrêt prochain de la ligne d’assemblage du F/A-18 E/F Super Hornet, annoncée pour 2027, le bloc occidental va également perdre la possibilité de se doter du seul appareil spécialement conçu pour la guerre électronique offensive, et la suppression des défenses aériennes adverses, l’E/A-18G Growler.
La furtivité active conférée par le E/A-18G Growler aujourd’hui
Cet appareil est, en effet, le seul en occident, capable de créer une bulle de protection active en matière de contre-détection, pour se protéger des défenses aériennes adverses, et avec lui, les appareils alliés évoluant dans son périmètre opérationnel.
EA-18G Growler de l’US Navy en patrouille
Ce faisant, il est en mesure de protéger les appareils non furtifs, comme les chasseurs de 4ᵉ génération, les avions de soutien comme les ravitailleurs, ainsi que les voilures tournantes, voire même les missiles offensifs, contre les défenses aériennes adverses, soit en les brouillant, soit en les détruisant directement, grâce à ses missiles antiradiations et munitions guidées.
Pour cela, le Growler, comme l’E/A-6B Prowler avant lui, s’appuie sur de puissants brouilleurs, destinés à rendre inefficaces les radars adverses, et ainsi, à rendre furtif les avions protégés, même lorsqu’ils ne le sont pas, eux-mêmes.
Baptisée furtivité active, cette technologie n’est pas sans certaines limitations. Ainsi, les appareils protégés ne le sont que tant qu’ils demeurent dans la bulle de protection et d’efficacité du Growler. En outre, comme toujours en matière de guerre électronique, il s’agit d’un combat dynamique sur l’ensemble du spectre électromagnétique, entre deux forces, chacune cherchant, en modifiant ses fréquences, la puissance et l’orientation des antennes, et la forme des ondes, à prendre l’ascendant sur l’adversaire.
Elle est, par ailleurs, et comme son nom l’indique, « active », ce qui signifie que l’adversaire sait pertinemment qu’un Growler est à l’œuvre, et donc, qu’une action aérienne est certainement en préparation dans la zone protégée par les brouilleurs de l’appareil.
Enfin, la protection accordée aux autres appareils, n’est effective que tant que le Growler est là pour la mettre en œuvre. Ainsi, s’il doit quitter la zone, par exemple, par manque de carburant, ou s’il est endommagé ou détruit, c’est l’ensemble des appareils de la bulle de protection, qui se retrouvent immédiatement menacés.
La furtivité passive du F-22 et du F-35
A contrario, la furtivité passive repose, avant tout, sur la structure même de l’appareil, faisant appel à des technologies de conception, et d’absorption des ondes radars, visant à réduire, sous certains angles, la surface réfléchissant les ondes radars. Ce faisant, un appareil de plus de 25 tonnes, comme le F-22, renvoie autant d’ondes radars qu’une pièce de 1 euro.
La furtivité passive permet de ramener la surface équivalente radar d’un appareil aussi volumineu que le F-22, à celle d’une pièce de un euro.
De fait, si la furtivité passive ne rend pas un appareil indétectable, elle réduit considérablement la portée de détection des radars adverses face à l’appareil. Ainsi, là où un radar de défense aérienne peut détecter un F-16 à plus de 150 km à moyenne ou haute altitude, il ne pourra détecter, en condition normale, un F-35 en secteur frontal, qu’à 25 km, soit largement trop tard, pour l’empêcher de mettre en œuvre ses munitions de précision ou ses missiles.
La furtivité passive permet de protéger individuellement les appareils qui en sont dotés, ne dépendant donc pas du soutien d’un appareil tiers, pouvant représenter le point faible du dispositif de furtivité mis en œuvre.
Enfin, la furtivité passive étant « passive », elle ne donne pas l’alerte sur la conduite d’une action aérienne, avant que les frappes aient effectivement commencé, réduisant, de fait, les délais, donc les opportunités de réaction de l’adversaire.
Pour autant, la furtivité passive, même si elle a bénéficié d’une surexposition industrielle, militaire et médiatique, ces dernières années, n’en est pas moins touchée, elle aussi, par certaines faiblesses et contraintes.
Le revetement antiradar du F-35 est à la fois très fragile et onéreux.
D’abord, elle ne concerne que les appareils qui en sont dotés, et ne permet ni de protéger, directement, les chasseurs de 4ᵉ génération, ni les appareils de soutien, en dehors de l’élimination directe des radars adverses.
Ensuite, elle induit d’importantes contraintes de conception des appareils, celles-ci se retrouvant dans le prix d’acquisition, et les couts de maintenance. Ainsi, l’entretien du revêtement antiradar du F-35 coutera, à lui seul, 50 m$ sur la durée de chaque appareil, et oblige à disposer d’infrastructures particulières, pour qu’il ne se détériore pas trop rapidement.
L’évolution technologique, le point fort de la furtivité active
Toutefois, le plus important point faible de la furtivité passive, n’est autre que son manque d’évolutivité. En effet, les technologies employées pour réduire la surface équivalente radar d’un appareil étant, avant tout, structurelles, leur adaptabilité aux évolutions des systèmes de détection, est limitée, tout en étant difficile et onéreuse.
À l’inverse, la furtivité active présente un profil beaucoup plus dynamique, les brouilleurs pouvant être reconfigurés, voire modifiés ou remplacés, pour répondre à l’apparition de nouveaux systèmes adverses.
Et il est naturellement beaucoup plus facile, rapide et économique de concevoir un nouveau brouilleur, qu’un nouvel appareil furtif. Ainsi, le Growler a entamé sa carrière opérationnelle, équipé de brouilleurs ALQ-99, aujourd’hui remplacés par les nouveaux brouilleurs NGJ, beaucoup plus performants, et intégrant, en outre, des capacités cyber.
Les forces aériennes chinoises se dotent du J-16D, une version de guerre électronique de son chasseur lourd J-16.
Or, ces dernières années, avec l’arrivée d’un nombre croissant d’appareils dotés d’une furtivité passive avancée dans les forces aériennes, avec le F-35 notamment, les efforts technologiques pour détecter ces aéronefs, se sont amplifiés, en particulier en Chine et en Russie.
C’est précisément pourquoi l’intérêt pour les avions de combat de guerre électronique, s’est accru ces dernières années. Ainsi, l’Allemagne a annoncé le développement d’une version dédiée au SEAD et à appui électronique de son Typhoon, pour remplacer les Tornado-ECR de la Luftwaffe. La Chine, pour sa part, a développé le J-16D, et son pendant naval, le J-15D, pour ces missions, sur un modèle proche de celui du Growler face au Super Hornet. Toutefois, aucun de ces appareils n’offre le même potentiel opérationnel, que celui du Growler aujourd’hui.
Une version dédiée à la guerre électronique du F-15EX intégrant les technologies du E/A-18G Growler
C’est, justement, pour anticiper ce besoin émergent, que Boeing entend développer une version dédiée à la guerre électronique du nouveau F-15EX Eagle II, après que l’arrêt de la production de Super Hornet a été confirmée pour 2027, il y a quelques mois.
Développé pour répondre aux besoins d’un chasseur lourd venant compléter les capacités des F-22 et F-35 de l’US Air Force, sur la base du F-15QA conçu par Boeing pour le Qatar, le F-15EX est, aujourd’hui, non seulement le chasseur le plus moderne du catalogue de l’avionneur, c’est aussi le seul restant, après l’annonce de la fin du F/A-18 E/F.
Pod de brouillage NGJ-Mid Band monté sur un E/A 18G Growler de l’US Navy
En outre, ce chasseur, doté d’une électronique embarquée comparable à celle des chasseurs de 5ᵉ génération, dispose d’une très grande autonomie, et d’une excellente capacité d’emport, en faisant le parfait candidat pour developper une version dédiée à la guerre électronique.
Enfin, pour rendre son développement abordable, et donc, pour attiser l’intérêt des forces aériennes, Boeing entend très largement s’appuyer sur les technologies développées autour du Growler, y compris ses nouveaux brouilleurs NGJ (Next Generation Jammer) venus remplacer les ALQ-99 initiaux.
De toute évidence, en abordant le sujet lors du salon de Farnbourouh, l’avionneur de Seattle entend susciter l’intérêt de l’US Air Force, d’abord, mais aussi de certains pays européens ou asiatiques. En effet, le F-15EX est activement proposé aujourd’hui à la Pologne, ainsi qu’à l’Indonésie, deux pays pouvant se montrer sensible à l’émergence d’une version growlerisée de l’appareil, pour compléter leur flotte de chasseurs tactiques.
C’est toutefois, sans le moindre doute, l’intérêt de l’US Air Force que Boeing entend susciter, ce d’autant que le programme NGAD est aujourd’hui plus incertain que jamais. L’USAF ne dispose plus, en effet, d’appareils de ce type depuis le retrait des EF-111A Raven, en 1998, et doit faire systématiquement appel aux Growler de l’US Navy, pour protéger ses chasseurs de 5ᵉ génération F-15 et F-16 en condition opérationnelle, qui continuent de représenter l’essentiel de sa flotte de chasse.
L’US Air force aligne encore plus d’un millier de chasseurs non furtifs F-15 et F-16 dans sa flotte de chasse.
Sachant que les deux chasseurs de 4ᵉ génération sont appelés à rester en service au sein de l’USAF, au moins lors des 15 années à venir, le besoin d’un appareil de guerre électronique, dans un monde plus tendu que jamais, peut effectivement attirer l’attention du Pentagone, ce d’autant que l’US Air Force va mettre en œuvre une centaine de F-15 EX.
Enfin, avec l’arrêt de la production du Super Hornet, la fin des commandes de l’US Air Force de F-15EX, ainsi que le succès mesuré de l’Eagle II sur la scène internationale, et avec les reports annoncés des programmes NGAD et F/A-XX, la ligne de production Boeing de Saint-Louis, Missouri, est sous la menace d’un manque d’activité à courte échéance, pouvant obliger l’avionneur à la fermer.
Dans ces temps de tensions internationales croissantes, le risque de devoir fermer la seconde grande ligne d’assemblage d’avions de chasse du pays, ou de sensiblement réduire son activité, pourrait bien convaincre les membres du Congrès, voire directement l’exécutif américain, d’agir pour garantir sa pérennité.
Et un F-15EX Growlerisé à destination de l’US Air Force, constituerait, sans le moindre doute, un excellent moyen d’y parvenir tout en améliorant les performances des armées américaines, qui ont certainement déjà dépensé de l’argent beaucoup moins efficacement ces dernières années.
Le Rafale et ses utilisateurs, bénéficieraient largement d’une version dédiée à la guerre électronique
L’annonce faite par Boeing, remet au gout du jour la question du développement d’une version dédiée à la guerre électronique et à la suppression des défenses aériennes du chasseur Rafale de Dassault Aviation.
Le Rafale est un excellent candidat pour le developpement d’une plateforme européenne de guerre électronique.
Similaire en termes de génération et de performances au F-15EX et au F/A-18 E/F Super Hornet, le Rafale est un chasseur de génération intermédiaire, entre la 4ᵉ et la 5ᵉ génération. Il dispose, en outre, comme les deux appareils américains, d’une avionique évoluée, d’un système protection et de guerre électronique d’autodéfense, d’une importante autonomie et capacité d’emport. Et comme eux, il n’est pas doté de capacités de furtivité passive.
De fait, les arguments avancés en faveur du développement du F-15EX de guerre électronique, mais aussi de la mise en œuvre des Growler, pour appuyer les F/A-18 E/F Super Hornet formant les groupes de chasse embarqués à bord de porte-avions de l’US Navy, s’appliquent à l’identique au sujet d’une version guerre électronique et SEAD du Rafale.
Quelques mois plus tard, avec la guerre en Ukraine, ce besoin est devenu clair et évident, car même les appareils les plus évolués de l’arsenal russe, comme le Su-34 et le Su-35s, tous deux disposant de suites de défense très évoluées, ne parvenaient pas, et ne parviennent toujours pas, deux ans après, à pénétrer au-dessus du ciel ukrainien.
En dépit de ses systèmes de brouillage et de guerre électronique d’autodéfense, le Su-34 russe s’est montré incapable de pénétrer la défense antiaérienne ukrainienne. Si le Su-34 n’y parvient pas, on peut largement douter du fait que les chasseurs de 4ème génération occidentaux, même les plus évolués, puissent parvenir à opérer dans un espace aérien contesté sans l’appuie d’un avion de guerre électronique offensif.
Pourtant, lors de la LPM 2024-2030, le sujet n’a pas été abordé, en dépit de son caractère aussi nécessaire qu’urgent, même si le Rafale F5 sera doté de capacités accrues en matière de guerre électronique, et d’une nouvelle munition antiradiation. La principale réponse proposée, dans ce domaine, repose sur le développement d’un drone de combat dérivé du Neuron qui, lui, sera furtif, pour les missions SEAD, entre autres.
Or, comme évoqué précédemment, la furtivité passive appliquée à un drone, comme à un avion de combat, souffre de limitations évidentes, en particulier en termes d’évolution, et ne peut donc pas, se substituer à des capacités avancées de furtivité active, même si la complémentarité entre ces deux technologies est évidente.
Enfin, les clients utilisateurs du Rafale, particulièrement la Grèce, l’Égypte, les Émirats arabes unis, le Qatar, l’Inde et l’Indonésie, tous mettant en œuvre, comme la France, une flotte de chasse de 4ᵉ génération, pourraient trouver un grand intérêt pour cette version du Rafale, au point d’en commander certains exemplaires, voire en participant à son développement.
Conclusion
En évoquant, à l’occasion du salon de Farnborough, l’hypothèse du développement d’une version guerre électronique et SEAD du F-15EX, Boeing fait preuve d’un évident esprit d’opportunisme.
L’US Air Force doit recevoir un peu plus d’une centaine de F-15EX.
En effet, la conjonction des enseignements de la guerre en Ukraine, des échos venus de Chine au sujet du développement de technologies de détection avancées, et des reports des programmes NGAD et F/A-XX, créé un contexte potentiellement porteur pour obtenir l’intérêt de l’US Air Force et du Congrès, à ce sujet.
Qui plus est, l’appareil à venir pouvant être le seul, à priori, à offrir ce type de capacités en occident, après l’arrêt de la ligne du E/A-18G, il pourrait engendrer un intérêt croissant pour le F-15EX lui-même, qui peine, aujourd’hui, pour s’imposer, au sein de l’US Air Force comme des forces aériennes alliées.
Reste que sans une commande de l’US Air Force, difficile à obtenir en raison des incertitudes qui pèsent sur le devenir de la nature même de la flotte de chasse américaine, il est peu probable que cet appareil puisse voir le jour, en dépit d’un besoin évident, y compris sur la scène internationale.
Le même besoin, et les mêmes contraintes, s’appliqueraient à un éventuel Rafale de guerre électronique. Toutefois, par la profondeur et la composition de son parc utilisateur, le Rafale pourrait bien, beaucoup plus facilement, trouver les partenaires nécessaires à son développement, pour peu que les autorités françaises entrouvrent cette porte. La question est, le feront-elles ?
Depuis 2018, les forces armées américaines ont fait de la Confrontation, avec la Marine chinoise et l’Armée Populaire de Libération, le pivot de leur stratégie militaire et industrielle, qu’il s’agisse des programmes navals, aériens ou terrestres.
Cette hypothèse a considérablement pris de l’ampleur, lorsqu’en mars 2021, l’amiral Phil Davidson, alors commandant américain du théâtre indopacifique, déclara que Pékin et ses forces armées, seront en capacité d’attaquer Taïwan, à partir de 2027.
Cette date, qui n’avait pas été détaillée par l’amiral Davidson, est devenue, depuis, l’échéance au cœur de l’effort de modernisation des forces armées américaines, en particulier pour l’US Navy, l’US Air Force et l’US Marines Corps, les plus concernées par l’hypothèse d’un conflit avec l’Armée populaire de libération.
Et pour cause ! Cette date n’a rien d’arbitraire. C’est, en effet, à partir de 2027, que la Marine chinoise aura l’avantage numérique sur l’US Navy, dans un scénario de blocus ou d’assaut amphibie sur Taïwan.
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2027, une échéance clé pour le Pentagone concernant Taïwan
Depuis les déclarations de l’amiral Davidson, l’échéance de 2027 s’est, ainsi, imposée comme la date pivot pour beaucoup de programmes de défense américains, qu’il s’agisse de la modernisation et l’extension des capacités de production des chantiers navals américains, comme de l’entrée en service des nombreux programmes de drones, de munitions rôdeuses et de missiles hypersoniques pour l’ensemble des forces américaines.
C’est l’Amiral Philipp Davidson qui, le premier, a évoqué l’échéance de 2027, au sujet dune action militaire chinoise contre Taïwan
À ce titre, il convient de préciser que dans les propos de l’amiral Davidson, confirmés, depuis, par plusieurs analyses émanant de différents Think Tank outre-Atlantique, 2027 ne représente pas la date anticipée la plus probable, pour une action militaire chinoise contre Taïwan, mais le début d’une période durant laquelle la Chine disposerait des capacités militaires relatives suffisantes pour estimer pouvoir mener une telle action contre l’ile autonome.
C’est donc à compter de cette échéance que les trajectoires de modernisation des forces armées des pays, auront la plus grande influence sur l’équilibre des forces autour de Taïwan, d’abord, puis dans l’ensemble du bassin indo-pacifique, après cela.
On comprend, dans ce contexte, les raisons ayant amené, par exemple, l’US Navy a reporté certains grands programmes de modernisation de ses forces, comme le destroyer DDG(x), le sous-marin nucléaire d’attaque SSN(x), et l’avion de chasse embarqué F/A-XX, pour libérer des ressources budgétaires à courte échéance, afin de piloter, au mieux, l’évolution des subtiles évolutions du rapport de force avec l’APL, de 2026 à 2040.
Plus récemment, c’est l’US Air Force qui a annoncé la remise en question des paradigmes entourant le programme NGAD de chasseur de 6ᵉ génération, prévu jusqu’ici pour entrer en service à partir de 2030, en partie pour donner la priorité au programme de drones de combat CCA, à une échéance beaucoup plus proche, et considéré, a raison, comme la clé du rapport de force face à la Chine, y compris à court terme.
Évolution des flottes de l’US Navy et de la Marine chinoise jusqu’en 2040
Pour comprendre les raisons ayant amené l’amiral Davidson, et les think tank, après lui, à considérer l’année 2027, comme le début d’une phase à haut risque, autour de la question taïwanaise et de la possibilité d’un affrontement sino-américain dans le Pacifique, il convient d’étudier l’évolution du rapport de force militaire entre ces deux super-puissances autour et après cette date.
La flotte taiwanaise, sous-marine comme de surface, ne pourra jouer qu’un rôle à la marge, dans le cas d’un blocus naval et aérien de l’ile par Pékin, sauf à risquer la destruction préventive.
Étant donné la nature insulaire de Taïwan, ainsi que de l’ensemble des archipels bordant la façade pacifique asiatique, il semble, par ailleurs, évident que l’étude comparée des forces navales des deux pays, et plus particulièrement des flottes de haute mer, s’impose comme le pivot de ce rapport de force.
Éléments de comparaison et d’agrégation autour de Taïwan, et dans la zone indo-Pacifique
Pour comparer efficacement deux forces navales aussi imposantes et diversifiées, que le sont l’US Navy et les forces navales de l’APL, il est nécessaire, avant tout, de créer un crible d’analyse permettant de comparer la flotte chinoise et américaine, au travers de la comparaison de leurs unités navales respectives.
Dans cette analyse, nous diviserons l’étude en trois catégories : la flotte de surface combattante de haute mer, la force sous-marine d’attaque, la flotte de porte-avions et la flotte amphibie longue distance. En outre, nous étudierons deux scénarios distincts, à savoir le scénario taïwanais, d’une part, et l’éventuelle généralisation du conflit dans le bassin indo-pacifique, de l’autre.
Afin de comparer les capacités de mobilisation de la flotte, un taux d’indisponibilité pour maintenance programmée de 20 % sera appliqué aux deux marines, et un taux de déploiement potentiel maximal de 50 % de la flotte restante. Enfin, pour considérer les besoins de l’US Navy pour protéger, à minima, la côte Atlantique du pays, 20 % de la flotte américaine seront considérés dédiés à cette mission.
L’indsutrie navale chinoise a produit, ces dernieres années, en moyenne, 6 destroyers et 3 frégates par an.
De fait, dans le Pacifique, sur l’inventaire théorique, l’US Navy pourra mobiliser 30 % de sa flotte en hypothèse haute, pour une intervention dans le Pacifique ou autour de Taïwan. La Marine chinoise, n’ayant pas une seconde façade océanique à protéger, pourra mobiliser 40 % de sa flotte pour cette mission.
La flotte de surface : avantage à la Marine chinoise dès 2027.
Concernant la flotte de surface, afin d’agréger les capacités très différentes des unités navales chinoises et américaines, qui ne s’additionnent ni ne se comparent entre elles, nous passerons par le concept de Groupe d’Action Naval de Surface.
Il s’agit, en fait, d’une unité élémentaire susceptible de produire une escorte contre l’ensemble des menaces menaçant un capital ship, comme un porte-avions ou des navires amphibies, ou de former une flottille autonome de combat, par exemple, pour des missions de déni d’accès ou d’appui.
Ainsi, un groupe d’action naval de surface chinois typique sera composé d’un destroyer lourd Type 055, de deux destroyers d’escorte comme le Type 52D/L, et de deux frégates de lutte anti-sous-marines Type 054A/B. En l’absence de destroyer lourd, celui-ci peut être remplacé, le cas échéant, par deux autres destroyers Type 052D, disposant d’une puissance de feu conjointe comparable à celle d’un unique Type 055.
Le destroyer lourd Type 055 dispose d’une puissance de feu comparable à celle des croiseurs américains de la classe Ticonderoga.
Côté américain, le groupe d’action naval de surface typique se compose de trois destroyers Arleigh Burke ou croiseurs Ticonderoga, puis, une fois ces croiseurs retirés du service et les frégates de la classe Constellation opérationnelles, de deux destroyers Arleigh Burke, et de deux frégates classe Constellation.
Les unités navales côtières, ou de moindre intensité, comme les corvettes Type 056A chinoises, ou les LCS de l’US Navy, ne sont pas considérées comme pouvant influencer efficacement le rapport de force dans ce domaine.
Une fois rapportées aux flottes effectivement déployables, en tenant compte des flottes existantes aujourd’hui, des cadences de production de nouvelles unités, ainsi que des retraits planifiés des navires en fin de vie, la trajectoire comparée des deux flottes de surface combattantes, en termes de groupe d’action naval de surface, évolue selon le graphique ci-dessous :
Pourquoi la Marine chinoise aura-t-elle l'avantage autour de Taïwan dès 2027 ? 30
On voit, sur ce graphique, que 2027 est la première année au cours de laquelle la flotte de surface combattante de la Marine chinoise, déployable autour de Taïwan et dans le Pacifique, excède, en nombre, celle de l’US Navy.
On remarque, également, qu’à partir de 2032, si les trajectoires industrielles restent figées, la flotte de surface hauturière chinoise surclassera de 50 % la flotte américaine, et de 100 %, en 2040.
La flotte sous-marine : une trajectoire comparée différente entre le théâtre Taïwanais et indo-Pacifique
La comparaison de la flotte sous-marine des deux marines, nécessite un niveau d’agrégation supplémentaire. En effet, la Marine chinoise met en œuvre une vaste flotte de sous-marins à propulsion conventionnelle, dont ne dispose pas l’US Navy, exclusivement équipée de sous-marins nucléaires d’attaque, pour le combat tactique.
La Marine chinoise dispose d’une flotte d’une quarantaine de sous-marins d’attaque à propulsion convetionelle et/ou AIP, modernes et performants, pouvant jouer un rôle significatif dans l’hypothèse d’une action militaire contre Taïwan. En revanche, face à l’immensité du Pacifique, ces navires auront un potentiel sensiblement réduit.
Si les sous-marins conventionnels modernes chinois, de la famille des Type 039/A/B/C/G, peuvent représenter un outil performant autour de Taïwan, leur efficacité, dans un conflit de plus grande ampleur, sur l’ensemble du bassin indo-pacifique, sera largement plus réduite.
Dans ce contexte, nous considérons, dans le graphique ci-dessous, la comparaison entre la flotte déployable de SSN américains, avec la flotte déployable de SSN chinois, à laquelle s’ajoute le nombre de SSK déployables divisé par 2, considérant qu’autour de Taïwan, deux sous-marins conventionnels Type 039x ont un potentiel opérationnel proche de celui d’un unique SSN classe Virginia.
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Sur ce graphique, le point d’équilibre entre l’US Navy et la Marine chinoise, est atteint entre 2030 et 2031, dans l’hypothèse d’un engagement militaire autour de Taïwan. Par ailleurs, l’écart entre les deux flottes, toujours dans cette hypothèse, évolue bien moins rapidement que concernant la flotte de surface, pour n’atteindre que 25 % en 2040.
Au-delà de l’hypothèse taïwanaise, le rapport de force entre les deux flottes sous-marines américaines et chinoises, présente un aspect fort différent. Ainsi, dans l’hypothèse d’un conflit généralisé dans le bassin indo-pacifique, la seule comparaison directe entre le nombre de sous-marins nucléaires d’attaque, est bien plus pertinente.
Les chantiers navals chinois ont entamé la construction des futurs SNA Type 09V, promettant d’apporter une importante plusvalue opérationelle vis-à-vis des Type 09IIIA. (image d’illustration CGI)
En effet, les SSK conventionnels, n’ont ni la vitesse ni l’autonomie suffisante, pour répondre à un engagement distant dynamique comme pourrait l’être celui-ci. Dans cette hypothèse, l’évolution comparée des deux flottes suivrait la trajectoire suivante
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On le voit, l’US Navy conservera, dans ce domaine, un net avantage sur l’APL, y compris, jusqu’en 2040. Et ce n’est pas un hasard. En effet, contrairement à la flotte de surface combattante, ou aux flottes de projection de puissance étudiées ci-dessous, l’US Navy prévoit de produire un effort important, lors des 20 années à venir, pour moderniser sa flotte de SSN, mais aussi pour l’étendre, passant de 43 navires aujourd’hui, à 65 en 2045.
La projection de puissance : le point d’équilibre atteint en 2038.
La projection de puissance est le dernier volet de la comparaison entre la Marine chinoise et l’US Navy, autour des scénarios sino-russes. Celle-ci se décompose en deux catégories, le nombre de porte-avions, et le nombre de grands navires amphibies.
Notons que cette comparaison n’a guère de pertinence dans l’hypothèse d’un engagement Taïwanais. En effet, la proximité entre le continent chinois, et l’ile autonome, transforme l’ensemble des côtes chinoises, en une immense plate-forme de projection de puissance vers Taïwan.
Le Fujian, troisième porte-avions de la Marine chinoise, et premier à disposer de catapultes, devrait prochainement entamer sa troiisème campagne d’essais à la mer, pour une entrée en service probable début 2025.
Ce faisant, il conviendrait, dans cette hypothèse, de comparer tout à la fois, les capacités de projection de puissance navales militaires hauturières, navales militaires à portée plus réduite (comme les LST largement employés au sein de l’APL), ainsi que les capacités de mobilisation navale civiles, mais aussi, les capacités des forces aériennes embarquées à bord des porte-avions et des basées à terre, tout en tenant compte des flottes de soutien (tankers notamment), pour produire un résultat.
Les résultats d’une telle succession d’agrégations étant, dans tous les cas, contestables, nous nous limiterons, ici, à comparer les capacités de projection de puissance longue distance des deux flottes, dans l’hypothèse d’un conflit sino-américain dans le Pacifique, et non autour de Taïwan.
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On le voit, dans ce domaine, la capacité de déploiement de porte-avions chinois rattrape celle des États-Unis à partir de 2038, tout comme la flotte amphibie de haute mer de la Marine chinoise.
Le blocus naval et aérien de Taïwan demeure l’hypothèse la plus crédible
Que nous disent ces différentes comparaisons ? En premier lieu, que l’échéance de 2027 évoquée par l’amiral Davidson, concernant la menace chinoise sur Taïwan, n’est pas une estimation grossière et empirique. C’est, au contraire, à cette date, que la flotte de surface combattante chinoise dépassera en nombre, mais aussi en VLS, celle de l’US Navy déployable dans le Pacifique.
Trois ans plus tard, en 2030, ce sera au tour de la flotte sous-marine chinoise déployable autour de Taïwan, de prendre l’ascendant sur celle de l’US Navy. La flotte de porte-avions et d’amphibies américaine, surclassera toujours très largement celle de l’APL, à cette date.
Cependant, celle-ci pourra s’appuyer sur ses forces aériennes basées à terre, ainsi que sur sa vaste flotte d’amphibies non hauturiers, comme les LST, et sur sa flotte massive de Ferries et de Roro, pour, éventuellement, mener une opération contre l’ile autonome, et ce, dés 2027.
Les chantiers navals chinois ont entrepris la construction d’une nouvelle classe de navire aéroamphibie, baptisée, semble-t-il; Type 076, faisant la synthèse entre le LHD et le porte-avions léger, et dispossant, notamment, d’une unique catapulte electromagnétique.
À ce sujet, l’absence de rapport de force positif pour la Marine chinoise, dans le domaine de la projection de puissance, ainsi que des sous-marins océaniques, avant 2040, indique qu’aujourd’hui, la priorité pour l’APL, est donnée au seul cas taïwanais. On peut d’ailleurs douter que l’effort chinois sera maintenu, une fois le point d’équilibre avec l’US Navy dans ces deux domaines, si le cas de Taïwan est effectivement réglé (du point de vue de Pékin), avant cette échéance.
Bien qu’absente de cette analyse, l’étude de l’évolution de la flotte de soutien chinoise, encore limitée au regard de sa flotte de surface, accrédite encore davantage cette conclusion.
Enfin, l’effort considérable produit par la Marine chinoise, pour étendre et moderniser sa flotte de surface combattante, étant largement plus important que celui concernant les trois autres composantes de la force navale, cela tend à privilégier l’hypothèse d’un blocus naval de l’ile, plutôt qu’une action aéro-amphibie massive, qui nécessiterait un rideau défensif beaucoup plus profond, et donc davantage de porte-avions et de SSN.
Une menace bien réelle à partir de 2027 sur Taïwan, mais beaucoup plus incertaine sur le bassin indopacifique avant 2040.
On le voit, les craintes exprimées initialement par l’Amiral Davidson, au sujet d’une possible opération militaire chinoise contre Taïwan, à partir de 2027, correspondent bel et bien, aux évolutions anticipées, du rapport de force entre l’US Navy et la Marine Chinoise, dans les domaines clés nécessaires à cette mission.
Face à Taiwan, la Marine chinoise pourra s’appuyer sur les forces aériennes de l’APL, qui alignent aujourd’ui plus de 1500 avions de combat, dont 700 chasseurs modernes J-10C, J-16 et J-20, et progresse de plus d’une centaine d’appareils modernes supplémentaires chaque année. La flotte d’avions ravitalleurs Y-20U grandit aussi rapidement.
Le fait est, si les forces navales de surface chinoises seront en mesure de prendre l’ascendant numérique dans une confrontation symétrique avec l’US Navy à partir de 2027, il en ira de même, dans le domaine sous-marin, en 2030, et au-delà.
Quant aux forces aéronavales et amphibies, bien que très inférieures à cette date à celles des États-Unis, elles pourront, dans le cas de Taïwan, s’appuyer sur les forces navales plus légères, comme la soixantaine de corvettes Type 056A de lutte anti-sous-marine côtière, ainsi que sur les forces aériennes basées à terre, pour palier le rapport de force défavorable dans ce domaine.
En d’autres termes, la Chine aura bien des chances de succès significatives, si elle venait à mener une opération militaire coercitive contre Taïwan à partir de 2027. Par ailleurs, ses chances iront croissantes, dans les années qui suivront.
En revanche, rien n’indique, à ce jour, que la Marine chinoise anticipe une confrontation à moyen terme avec les forces américaines, en dehors du cas et du périmètre taïwanais. Celle-ci ne disposera, en effet, ni des forces de projection de puissance, ni des forces sous-marines, ni de la flotte de soutien pour mener une telle action militaire dans le Pacifique jusqu’en 2040, sauf un brutal changement dans la priorisation de la construction navale chinoise dans les années à venir.
De même, la nature du rapport de force positif construit par Pékin, dans le domaine naval, au sujet du théâtre taïwanais, plaide largement en faveur de l’hypothèse d’un blocus naval, et peut-être aérien, plutôt qu’une action aéro-amphibie massive, pour soumettre l’ile et sa population.
La Marine chinoise ne semble pas se structurer pour un assault aéro-aémphibie contre Taïwan.
Reste que, comme l’a montré la guerre d’Ukraine, l’analyse objective des rapports de force, ne doit pas être le seul point de vue envisagé pour anticiper les actions potentielles d’un adversaire supposé.
D’autres facteurs, comme des considérations de politique intérieure, ainsi que des raisons purement personnelles, liées, par exemple, à l’âge et/ou aux ambitions du dirigeant pays, peuvent intervenir, et aboutir à des décisions radicalement différentes, auxquelles il faudra être en mesure de répondre également.
Fébrilité au Pentagone et aveuglement en Europe
On comprend, dans ces conditions, les raisons de la fébrilité observée, ces derniers mois, dans le pilotage de l’effort de défense américain, en particulier au sujet de la réorganisation de certains programmes critiques, pour répondre à une urgence désormais parfaitement perçue.
Car si, pour les États-Unis, et l’Occident en général, la prise de conscience est récente concernant ces menaces, la stratégie chinoise, lui ayant donné corps, est mise en œuvre, avec emphase et efficacité, depuis deux décennies maintenant.
La flotte sous-marine américaine est aujourd’hui prioritaire sur les autres composantes de l’US Navy.
Reste à présent à espérer que le retard au démarrage, côté américain, ainsi que les difficultés rencontrées aujourd’hui pour transformer et adapter la programmation militaire US à ces échéances et scénarios, n’auront pas définitivement disqualifier les chances américaines de relever le défi chinois.
Quant aux européens, il est, dorénavant, plus que temps de comprendre, comme le montre cette analyse, que l’US Navy, et avec elle, l’ensemble des armées américaines, devront concentrer l’ensemble de leurs ressources à deux seules missions : la protection rapprochée des États-Unis, d’une part, et la tentative d’endiguement de la montée en puissance militaire chinoise, de l’autre.
Dès lors, et de manière presque certaine, la participation américaine à la défense collective de l’Europe, au sein de l’OTAN, sera nécessairement réduite à sa plus simple expression symbolique, voire, purement et simplement, supprimée, et ce, quel que soit le résultat des urnes outre-Atlantique, en novembre prochain.
Ainsi, parier sur le bouclier militaire américain, face à la Russie, et sur le poids stabilisateur des armées américaines sur les théâtres adjacents (Balkans, Méditerranée, Afrique, Proche et Moyen-Orient, Caucase), s’avère être, très certainement, un très mauvais calcul politique, c’est aussi une erreur stratégique monumentale, aux conséquences potentielles dramatiques.
Les négociations entamées depuis plusieurs années avec certaines forces aériennes, pour la vente d’avions de combat européens Rafale, Typhoon et Gripen, semblent devoir se précipiter dans les mois à venir. Récemment, la Thaïlande et les Philippines ont fait connaitre leur intérêt pour le Gripen Suédois, la Turquie pour le Typhoon, et la Serbie et le Pérou, pour le Rafale français.
C’est aussi le cas, à présent, de la Colombie, Bogotá devant, dans les semaines à venir, se prononcer en faveur d’un remplaçant pour ses avions de combat Kfir C10, dans une compétition entre le Rafale et le Typhoon, tous deux européens. En effet, après une brouille politique les ayant opposées à Israël, les autorités colombiennes ont annoncé la fin du contrat de maintenance de ses avions de combat, assuré jusqu’ici par l’industriel Israël Aerospace Industry, ou IAI.
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Faux départ pour le Rafale et les forces aériennes colombiennes en 2022
Dans ce pays, Dassault Aviation a été tout près de s’imposer, dès le mois de décembre 2022. À ce moment-là, le ministre colombien de la Défense, Ivan Velazquez, avait déclaré, dans une interview sur la chaine de radio W. que les négociations pour l’acquisition d’une première tranche de trois ou quatre chasseurs français, avait été conclues avec l’avionneur français, pour 678 m$.
Le Rafale avait compétition gagnée en Colombie en 2022. mais les négociations avec Bogota ont échoué sur des questions de volume de commande.
Il est apparu, quelques jours plus tard, que l’avionneur français avait été pris de cours par les annonces colombiennes, ne pouvant s’engager sur une commande d’un nombre aussi réduit d’appareils, qui plus est, pour répondre au calendrier très exigeant réclamé par Bogotá. L’autorisation budgétaire du Parlement colombien prenant fin au 31 décembre, la commande fut reportée.
Ce faisant, les autorités Colombiennes entreprirent une nouvelle consultation, plus ou moins sollicitée, une opportunité que les autres avionneurs occidentaux, ne manquèrent pas d’exploiter. Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, seuls deux offres ont retenu l’attention colombienne, celle du Rafale français, et une offre concernant le Typhoon européen, portée par l’Espagne.
La brouille israélo-colombienne touche aujourd’hui la maintenance des Kfir C10 Colombiens
Jusqu’ici, le ciel colombien était protégé par une flotte d’une douzaine de chasseurs Kfir C10 de facture israélienne, dont seuls huit exemplaires demeuraient en service en mars 2024. Il y avait donc urgence, pour Bogotá, afin de designer le vainqueur de cette nouvelle compétition portant sur 18 avions de combat modernes.
La pression s’était, en effet, accrue, en octobre 2023, après que le président colombien, Gustavo Petro, et l’ambassadeur israélien, Gali Dagan, s’invectivent mutuellement par médias interposés, après que le premier a refusé de qualifier de terroriste, l’attaque du 7 octobre lancée par le Hamas sur Israël.
Il ne reste plus qu’une poignée de Kfir C10 opérationels au sein des forces aériennes colombiennes.
Les relations entre les deux pays se sont rapidement dégradées, suite à cet épisode. Plusieurs contrats d’armement ont été dénoncés par Bogotá, comme la commande de canons automoteurs Atmos 2000, attribuée à Israël en janvier 2023, là encore après que le Caesar de Nexter avait été officiellement annoncé vainqueur de la compétition.
Le plus sensible de ces contrats n’était autre que celui portant sur la maintenance des Kfir C10 des forces aériennes colombiennes, les seuls avions de chasse du pays. Celui-ci n’a, en effet, pas été renouvelé, selon les ordres donnés par le président Petro, mettant la flotte de chasse restante du pays sous forte tension, avec un stock limité de pièces détachées par ailleurs non renouvelées.
Une décision prochaine entre le Rafale français et l’Eurofighter Typhoon européen
C’est dans ce contexte que le commandant en second des forces aériennes colombiennes, le général Carlos Silva, a appelé, dans une interview donnée à la presse, à très rapidement désigner le vainqueur de la compétition en cours, afin d’entamer, au plus vite, la nécessaire transition vers le nouvel appareil, alors que la mise en retrait de la chasse colombienne, a déjà engendré une recrudescence des vols illégaux, liés au trafic de cocaïne.
L’appel du général Silva, est directement adressé au ministère des Finances colombien, qui, semble-t-il, peine à rassembler les crédits nécessaires à l’exécution du contrat. Pour autant, en mettant l’accent sur la reprise des vols illégaux au-dessus du pays, le militaire sait parfaitement qu’il touche une corde très sensible, le pays, comme ses autorités, n’ayant aucune envie de revoir apparaitre des cartels de la drogue surpuissants, comme dans les années 80 et 90.
Eurofighter Typhoon Forces aériennes espagnoles
Les offres transmises par Dassault et Eurofighter, et soutenues par Paris et Madrid, sont, comme on peut l’imaginer, nimbées d’un certain flou, chacun cherchant à se préserver des offres concurrentielles des autres avionneurs.
Une offre composée en partie de chasseurs d’occasion prélevés sur les flottes militaires françaises ou espagnoles
Toutefois, dans un cas comme dans l’autre, celle-ci doit comporter, pour partie au moins, une offre d’appareils d’occasion, destinés à répondre à l’urgence opérationnelle à laquelle font face les forces aériennes colombiennes aujourd’hui.
En Espagne, il s’agit très certainement des Typhoon Tranche I, déjà proposés sans succès, il y a quelques années, à Bogotá, par Madrid. Les forces aériennes espagnoles doivent, effectivement, les retirer du service dans les années à venir, la modernisation de ces appareils spécialisés dans la supériorité aérienne, étant jugée trop onéreuse.
En France, l’hypothèse la plus probable reposerait sur un transfert de certains des Rafale M de première génération. Bien que modernisés au standard F3 et donc polyvalents, ces aéronefs marquent désormais le poids des années. En outre, tous les chasseurs embarqués ayant déjà été livrés, la Marine nationale n’aura pas la possibilité de recevoir des standard F4.2 natifs, pouvant évoluer vers le standard F5.
La premiers Rafale M de la Marine Nationale ne pourront pas atteindre l’echéance de remplacement par le NGF du programme SCAF.
En transférant certains Rafale M à la Colombie, les plus anciens, comme solutions d’attente, la Marine nationale pourrait donc être en mesure, à l’avenir, de remplacer ces appareils qui n’iront pas, quoi qu’il en soit, jusqu’à l’arrivée du NGF, tout en se dotant d’une petite flotte de chasseurs appartenant à la nouvelle branche d’évolution F5 du Rafale.
Pour la Colombie, c’est l’occasion de recevoir un appareil parfaitement polyvalent, contrairement au Typhoon Block I spécialisés dans la défense aérienne représentant, il est vrai, leur principale mission dans le pays.
L’industrie aéronautique européenne retrouve des couleurs face aux États-Unis sur la scène internationale
Si, pour certains spécialistes, l’offre française apparait comme la favorite de cette compétition colombienne, il convient d’admettre que les deux offres européennes se faisant face, sont compétitives, et que la décision se fera, certainement, autant sur des critères politiques, budgétaires et, peut-être, industriels, que sur les performances des appareils eux-mêmes.
Pour autant, dans un cas comme dans l’autre, il s’agirait d’une nouvelle victoire des industriels aéronautiques européens, décidément à l’offensive depuis quelques mois, après avoir enregistré plus d’une décennie de vaches maigres à l’exportation, face au F-35 et F-16V américains.
Bien évidemment, cette dynamique est avant tout portée par les succès du Rafale qui, avec plus de 300 appareils commandés pour le marché international à ce jour, a déjà surpassé le score d’exportation du Mirage 2000, et se rapproche, à présent, de celui du Mirage F1.
Le Gripen est aujourd’hui donné favori en Thaïlande et aux Philipinnes.
Toutefois, ces derniers mois, le Gripen suédois a enregistré une nouvelle commande en Hongrie, semble en position dominante en Thaïlande et aux Philippines, face au F-16V américain. Le Typhoon, lui, va très certainement enregistrer prochainement une importante commande de 40 appareils venue de Turquie, commande qui se fera au détriment du F-16V. Le Rafale, enfin, est engagé dans de nombreuses négociations en Europe (Grèce, Serbie), en Moyen-Orient (Qatar, Arabie Saoudite, EAU, Égypte, Oman), en Asie (Inde, Malaisie, Indonésie) et en Amérique du Sud (Pérou, Colombie).
Et les choses pourraient bien ne pas en rester là. En effet, en faisant la somme des besoins exprimés par les différentes forces aériennes mondiales adressables par les avionneurs européens, il s’avère que plus de 700 avions de combat pourraient être acquis sur la scène internationale d’ici à 2035, sur un marché non adressé par le F-35 américain.
De fait, face au F-15EX et au F-16V américains, parfaitement à la portée des trois chasseurs européens, avec le KF-21 Boramae encore émergent, et le TFX Kaan turc encore plus lointain, et des offres russes ou chinoises sous la menace d’une législation CAATSA américaine d’autant plus virulente de Donald Trump serait proche de la Maison-Blanche, les dix ans à venir, d’ici à 2035, pourraient bien devenir la décennie dorée des fameux Eurocanards.
Depuis 2015, le programme NGAD de chasseur de 6ᵉ génération était l’un des piliers inamovibles de la planification de l’US Air Force. Celui-ci devait, en effet, prendre le relai des F-22 Raptor, à partir de 2030, pour, à nouveau, conférer aux forces armées américaines, une supériorité aérienne indiscutable pour les 20 à 30 années à venir.
Ces certitudes, il est vrai, étaient très confortables, pour les militaires comme pour les industriels, puisqu’il s’agissait d’appliquer, à l’identique, les mêmes recettes qui firent le succès du F-15 puis du F-22, par le passé. Elles ont pourtant été remises en question par certains, comme Will Roper, lorsqu’il dirigeait les acquisitions de l’US Air Force de 2019 à 2021.
Pour le Dr Roper, l’accélération du tempo technologique engendré par le retour de la compétition stratégique entre super-puissances, ne permettrait bientôt plus de concevoir des super-avions de combat, hors de prix, pendant une ou deux décennies, la perception technologique et opérationnelle, au moment de sa conception, n’étant tout simplement plus d’actualité, lors de son entrée en service.
Selon lui, s’il est certain du développement, à plus ou moins long terme, du programme NGAD lui-même, il est beaucoup moins affirmatif, concernant le fait que celui-ci sera bien articulé autour d’un avion de chasse piloté.
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Pour Frank Kendall, le programme CCA de drones de combat est très largement prioritaire face au programme NGAD
En effet, pour le Secrétaire à l’Air Force, au-delà des considérations budgétaires importantes qui entravent l’exécution de l’ensemble des programmes de l’USAF, le programme de drones de combat collaboratifs, désigné par l’acronyme CCA (Collaborative Combat Aircraft), est non seulement prioritaire, face au NGAD, mais il conditionne, aussi, l’avenir et les choix technologiques et structuraux, qui définissent le chasseur de 6ᵉ génération américain.
Vue d’artiste du programme NGAD par Lockheed Martin
En effet, pour l’US Air Force, les drones collaboratifs, qu’ils soient d’attaque, de reconnaissance ou de type Loyal Wingmen, représentent, à présent, la seule réponse possible face au défi opérationnel et technologique posé par la Chine et l’Armée Populaire de Libération, autour de Taïwan.
Par ailleurs, les avancées rapides constatées dans les domaines de la détection, y compris en matière de contre-furtivité, de la défense aérienne, ainsi que les engagements coopératifs réalisés par les Forces aériennes chinoises, obligent à repenser le modèle traditionnel de supériorité aérienne centré sur des avions de combat piloté de très haute technicité, comme peut l’être, aujourd’hui, le F-22 Raptor, et comme devait l’être le NGAD.
La guerre en Ukraine montre que le pilote est le point faible de la puissance aérienne lors d’une guerre de haute intensité.
De fait, l’élévation de la menace sur les avions de combat aurait, dorénavant, dépassé le seuil de soutenabilité pour conduire une guerre aérienne de haute intensité dans la durée, dans l’analyse de l’US Air Force. Et il semble bien que ce soit le pilote qui, dans cette analyse, représenterait le plus gros point faible de la doctrine actuelle.
Cette faiblesse a particulièrement été mise en évidence, ces dernières années, par la guerre aérienne en Ukraine. Ainsi, si les forces aériennes ukrainiennes ne paraissent pas manquer de ressources pour recevoir de nouveaux avions de combat livrés par les pays européens, c’est autrement difficile pour ce qui concerne les équipages devant les mettre en œuvre.
Les forces aériennes ukrainiennes ont perdu une grande partie de leurs pilotes expérimentés lors des premiers moids de guerre. Une ressource beaucoup plus difficile et longue à remplacer que les avions eux-mêmes.
En effet, là où il ne faut qu’un à trois ans, pour produire un avion de combat moderne, et que les infrastructures industrielles permettent d’en produire plusieurs dizaines chaque année, y compris en Europe, la formation d’un pilote de chasse expérimenté, susceptible de mettre en œuvre efficacement ces appareils, ne peut être réduite à moins de 3 ans pour un pilote débutant, et à six ou sept ans, pour effectivement former un pilote de combat pleinement opérationnel.
En outre, les exigences physiques, psychologiques et cognitives, requises pour devenir un pilote de chasse efficace, sont encore plus exigeantes, aujourd’hui, qu’elles ne l’étaient auparavant. De fait, quand l’Ukraine a perdu la presque totalité de ses cadres pilotes, lors des premiers mois de la guerre, elle a aussi perdu 7 à 10 ans, voire davantage, de savoir-faire et de compétences, dans ce domaine.
Dans ces conditions, l’équation permettant de déployer une force aérienne militaire, et de l’engager au combat dans la durée, est devenue beaucoup plus difficile à équilibrer.
D’une certaine manière, l’US Air Force craint, ici, de se retrouver, face à la Chine, dans une situation comparable à celle rencontrée par la Luftwaffe et les forces aériennes et aéronavales japonaises à partir du milieu de 1943, après qu’elles eurent perdu une grande partie de leurs pilotes expérimentés d’avant-guerre.
Face aux pertes au Vietnam, et à l’essort de l’aviation commerciale très attractive, l’US Air Force et l’Us Navy perdirent un grand nombre de pilotes expérimentés à la fin des années 6à et au début des années 70.
Une situation que l’US Air Force, elle-même, a touché du doigt, à la fin des années 60 et au début des années 70, lorsqu’elle perdit, au combat au Vietnam, et par non-renouvellement des contrats, une grande partie de ses pilotes de chasse expérimentés.
Rappelons enfin que, d’un point de vue technique, l’ensemble des systèmes destinés à assurer la survie et l’IHM (Interface Homme Machine), à bord d’un avion de combat, ainsi que les limitations propres au corps humain, engendrent de nombreuses contraintes dans la conception et la mise en œuvre de ces appareils.
Le tempo technologique et opérationnel chinois bouleverse la planification du Pentagone
Si le pilote, ou plutôt son remplacement, représentent, l’axe de progression capacitaire privilégié pour l’US Air Force, c’est cependant le tempo technologique et opérationnel, imposé par la Chine et l’Armée Populaire de Libération, qui est au cœur du profond bouleversement qui se dessine outre-Atlantique.
De l’aveu même de Frank Kendall, il est impossible, aujourd’hui, d’imaginer les systèmes de déni d’accès qui seront déployés par l’APL, dans les années à venir. Et si la vision demeure encore relativement fiable à cinq ou dix ans, au-delà, elle devient parfaitement floue.
Ce nouveau tempo renverse radicalement celui de la planification traditionnelle des avions de chasse américains. En effet, depuis les années 70, ces appareils sont conçus pour rester en service plusieurs décennies, grâce à des évolutions successives, sans qu’il soit nécessaire de les remplacer tous les 15 ou 20 ans, comme c’était le cas au cours des années 50 ou 60.
Les systèmes de déni d’accès chinois, comme le HQ-9 à longue portée, progressent très rapidement, et se dotent de systèmes destinés à contrer la furtivité des avions américains.
De fait, les F-15, F-16, F-18 et autres F-22, entrés en service entre 1975 et 2010, sont toujours en service, et continuent de représenter le gros de la flotte de chasse américaine et occidentale, tout comme les Mirage 2000, Gripen, et autres eurocanards.
C’est précisément sur ce paradigme que semble, dorénavant, se porter la réflexion de l’US Air Force, et probablement aussi, de l’US Navy, concernant le programme NGAD ou F/A-XX. Dès lors, le manque de visibilité technologique à moyenne échéance, imposé par un tempo technologique chinois très rapide, interdit à présent de concevoir des appareils sur des délais d’une ou deux décennies, comme ce fut le cas pour le F-35, ainsi que de planifier efficacement leur évolutivité sur 30 ou 40 ans.
On notera, au passage, que ce constat était au cœur de la Digital Century Series préconisée par le Dr Roper, lorsqu’il annonçait vouloir ramener la durée de vie des chasseurs américains à seulement 15 ans, avec des appareils plus spécialisés, et produits en petites séries, dans un tempo technologique largement accéléré.
Une révolution doctrinale et technologique copernicienne qui ira bien au-delà de l’US Air Force, et des États-Unis
Non seulement l’US Air Force fait, aujourd’hui, face à des réelles incertitudes quant aux capacités sont le NGAD devrait être doté, pour être efficace lors de son entrée en service et les vingt années à suivre, mais elle manque d’expérience et de recul, pour ce qui concerne la mise en œuvre d’appareils non pilotés, perçus comme la solution au déni d’accès chinois présent et futur.
Le drone de combat est aujourd’hui souvent présenté comme un supplétif de l’avion de chasse. Selon l’US Air Force, il est désormais probable qu’il le remplace définitivement, dans un avenir relativement proche.
On comprend, dans ces conditions, à quel point le programme CCA peut s’avérer, effectivement, prioritaire sur le programme NGAD, surtout dans un contexte budgétaire contraint.
Celui-ci représente, en effet, une première réponse au défi chinois, et il conférera, aux forces aériennes US, Air Force comme Navy, une bien meilleure perception du potentiel et des contraintes liés à la mise en œuvre de ces drones de combat, contraintes qui pourront, potentiellement, être paliers, si nécessaire, par l’arrivée ultérieure d’un appareil piloté dans le cadre du programme NGAD.
Bien évidemment, cette transformation radicale de la conception même de la flotte de chasse américaine, ne se fera pas sans heurts et sans résistance, en particulier, celle des pilotes de chasse, eux-mêmes. Non sans raison d’ailleurs. En effet, la charge de travail dans un cockpit, aujourd’hui, peut rendre difficile d’imaginer que la technologie est suffisamment mature pour éliminer le pilote de l’équation.
Qui plus est, l’US Air Force, et les armées américaines en général, ont fait, à de nombreuses reprises, ces dernières années, la démonstration de leurs ambitions technologiques excessives, dans des programmes finalement avortés ou au budget devenu pléthorique, ceci venant modérer les pressions en faveur d’un basculement aussi radical, qui plus est, sans filet de sécurité.
Les programmes européens SCAF et NGAD sont-ils déjà obsolètes ?
Si la révolution qui se dessine, outre Atlantique, demande encore à être confirmée, technologiquement, militairement ainsi que politiquement, il est incontestable, cependant, que les constats qui lui ont donné naissance, demeurent bel et bien valides.
Les programmes SCAF et GCAP sont conçus sur les mêmes paradigmes que ceux employés pour les programmes précédents, comme le Rafale et le Typhoon.
Dès lors, s’ils s’appliquent aux programmes NGAD et F/A-XX d’avions de combat de 6ᵉ génération américains, on peut s’interroger sur l’avenir des programmes de même type, dans le monde, et en particulier en Europe.
Rappelons que deux programmes similaires sont en cours en Europe : le programme NGAP qui rassemble la Grande-Bretagne, l’Italie et le Japon, et qui vise à concevoir un nouvel avion de combat, le Tempest, à horizon 2035, et le programme SCAF, mené par la France, l’Allemagne, l’Espagne et la Belgique, qui veut concevoir un second chasseur, le NGF, ainsi qu’un ensemble de technologies et l’environnement de combat pour le mettre en œuvre, pour 2040.
Or, comme leurs homologues américains, les programmes européens reposent sur des paradigmes hérités des décennies passées, avec des délais de développement de 10 à 15 ans, des appareils au cout unitaire élevé, et un effort particulier porté sur l’évolutivité. En outre, l’un comme l’autre, est conçu avec un recul limité en matière de drones de combat.
Ainsi, si la France et l’Allemagne ont chacune lancé, cette année, un programme pour concevoir un drone de combat de type Loyal Wingman, pour accompagner les Rafale F5 et Typhoon Tranche III/IV, au début de la prochaine décennie, ces programmes ne permettront d’obtenir le recul opérationnel nécessaire pour influencer directement le programme SCAF, conçu simultanément.
Des drones de combat seront conçus simultanément au SCAF en France et en Allemagne, ne permettant pas au programme européen d’integrer des retours d’experience quant au potentiel et au contraintes de ces systèmes.
De fait, se pose la question du bienfondé du calendrier du programme européen SCAF, et de son jumeau, le GCAP. On peut particulièrement se demander si leurs calendriers ne sont pas trop longs, pour developper un appareil piloté répondant aux critères actuels de la 5ᵉ génération, mais devant, pour être efficace, entrer en service beaucoup plus rapidement, et trop court, pour efficacement intégrer les retours d’expérience des programmes de drones de combat français et allemands ?
Surtout, force est de constater que ces programmes demeurent lourdement empreints des doctrines et paradigmes industriels et technologiques hérités des années 80 et 90, ceux-là mêmes qui, aujourd’hui, sont radicalement remis en question par les États-Unis, face au tempo technologique imposé par la Chine.
Alors que le système antiaérien à moyenne portée terrestre de nouvelle génération SAMP/T NG franco-italien doit prochainement être livré aux armées françaises et italiennes, les ministres de la Défense des deux pays, Sébastien Lecornu et Guido Crosetto, ont pris l’initiative de s’impliquer directement pour soutenir le nouveau système sur la scène internationale.
Il faut dire que ce sont l’IRIS-T SLM et le Patriot américain, qui se sont taillés la part du lion, ces dernières années, dans ce domaine, en particulier en raison de l’initiative European Shield lancée par Berlin il y a deux ans, le SAMP/T ne parvenant à s’imposer, à l’export, qu’à Singapour, en 2013.
Mais les choses pourraient bien changer ! En effet, avec l’arrivée du nouveau SAMP/T NG, bien plus performant et versatile que le Mamba, et les performances démontrées du SAMP/T et du missile Aster en Ukraine et en mer Rouge, le seul système antiaérien à moyenne portée européen, a désormais toutes les cartes pour relever le défi. Et ce, d’autant que, comme l’affirment les ministres français et italiens, le SAMP/T NG est, dorénavant, plus performant que le Patriot américain !
Sommaire
Les nouvelles performances et capacités du SAMP/T NG
Si le SAMP/T NG capitalise sur les acquis du Mamba, notamment avec les missiles de la famille Aster, le nouveau système en étend considérablement les capacités. D’abord, en remplaçant le radar Arabel, par le Groud Master 300 de Thales pour la France, et le Kronos de Leonardo pour l’Italie.
Radar Kronos Leonardo
Ces deux nouveaux radars offrent des performances de détection largement supérieures au modèle précédent, permettant d’étendre l’enveloppe de détection jusqu’à 350 km, grâce à leurs nouvelles antennes AESA et une puissance accrue, notamment.
Outre le radar, et la modernisation du poste de contrôle, l’avancée principale du SAMP/T NG repose sur sa modularité, lui permettant de contrôler non seulement les six TEL (Transporteur Érecteur Lanceur) pour missiles Aster, soit 48 missiles à moyenne et longue portée, mais aussi six autres TEL pour missiles à courte et moyenne portée VL MICA ou CAMM, ainsi que leurs radars de tir respectifs.
Ce faisant, le SAMP/T NG devient un système de défense aérienne multicouche intégré, capable de traiter un grand nombre de menaces, allant du drone au missile balistique, en passant par les missiles de croisière, les avions et les hélicoptères. Une capacité à ce jour unique en occident, et que l’on ne retrouve, partiellement, que dans les systèmes S-300, S-400 et S-500 russes.
Les capacités antibalistiques, antimissiles et antiaériennes du missile Aster 15/30 démontrées en mer Rouge et en Ukraine
L’autre argument mis en avant pour le SAMP/T NG, n’est autre que les excellents résultats obtenus par le Mamba en Ukraine, ainsi que par les missiles Aster 15 et 30 embarqués à bord des frégates et destroyers français, italiens et britanniques, en mer Rouge.
Lancement de trois missiles Aster contre des missiles balistiques Houthis par la frégate Alsace
Ainsi, la première batterie SAMP/T envoyée par Rome en Ukraine, a rapidement démontré qu’elle n’avait rien à envier aux batteries Patriot envoyées par les États-Unis et plusieurs pays Européens, aux défenseurs ukrainiens.
Subtilement, en quelques mois, le discours officiel des autorités ukrainiennes, qui réclamaient, jusque-là, exclusivement davantage de batteries Patriot, a évolué pour demander simultanément, et avec la même insistance, des batteries Mamba supplémentaires. Malheureusement pour Kyiv, la diffusion limitée des utilisateurs de ce système, en réduit les opportunités de transferts, même si une seconde batterie a été envoyée depuis en Ukraine.
Ce sont toutefois les performances des missiles Aster 15 et 30 à bord des navires de combat de la Marine nationale, Royal Navy et Marina Militare, qui ont le plus défrayé la chronique ces derniers mois. Et pour cause !
En effet, les missiles européens sont parvenus à abattre un grand nombre de drones d’attaque et de missiles de croisière antinavires lancés par les rebelles Houthis, contre le trafic naval, militaire et civil, en mer Rouge. C’est également sur ce théâtre que le missile Aster 30 a obtenu ses lettres de noblesse, en interceptant à plusieurs reprises de missiles balistiques antinavires Houthis, démontrant que le missile était, au moins, aussi performant, que le Patriot
Aster 15 EC et Block 1NT : la nouvelle génération du missile Aster arrive bientôt
En dépit des performances démontrées de la famille Aster actuelle, MBDA, son concepteur européen, prépare l’arrivée de deux nouveaux modèles, qui en étendront encore les capacités d’interception.
Lancement d’un Aster 15 du PANG Charles de Gaulle
Le premier est l’Aster 15 EC, une évolution de l’Aster 15 qui accroit, notamment, la portée maximale du missile au-delà de 65 km. En outre, il sera doté de performances de détection et de manœuvres accrues, étendant son enveloppe d’interception et sa précision, pourtant déjà remarquables avec l’Aster 15.
Le second est l’Aster 30 Block 1NT, une version spécialisée du missile à longue portée, conçue pour l’interception balistique. Si l’Aster 30 dispose déjà de capacités antibalistiques, comme cela a été démontré en mer Rouge, le Block 1NT en étend les performances, pour pouvoir intercepter les missiles balistiques de Moyenne portée (MRBM) d’une portée inférieure ou égale à 1500 km.
Ce faisant, l’enveloppe d’interception du nouveau SAMP/T NG, sera sensiblement étendue par l’arrivée de ces nouveaux missiles de la famille Aster, égalant, ou dépassant, celle des versions les plus évoluées du Patriot, comme le PAC-3 MSE.
Et ce n’est pas fini. En effet, MBDA développe, par ailleurs, le missile Aquila dans le cadre du programme Hydis, l’un des deux programmes européens destinés à concevoir un missile anti-glider (planeur hypersonique), qui conférera au SAMP/T NG, la faculté d’intercepter les planeurs hypersoniques, voire les MIRV.
Le nouveau système antiaérien SAMP/T NG franco-italien, plus performant que le Patriot américain ? 54
Concernant les nouvelles capacités à courte portée, MBDA développe, également, deux nouvelles versions de ses missiles, le VL MICA NG français, d’une part, et le CAMM-ER (extended Range) britannique, de l’autre, améliorant sensiblement les performances d’interception et la portée de ces deux systèmes.
Le SAMP/T NG cumule les capacités du Patriot et de l’Iris-t SLM pour devenir un système antiaérien multicouche intégré.
Objectivement, donc, les affirmations de Sébastien Lecornu et Guido Crosetto, sont belles et bien exactes. En effet, le SAMP/T NG, par son nouveau radar, sa modularité multicouche, et ses nouveaux missiles, présente bien des performances et des capacités d’interception sensiblement supérieures à celles du Patriot américain.
En fait, pour obtenir les mêmes performances que le nouveau système franco-italien, il serait nécessaire d’intégrer le Patriot PAC-3 avec l’Iris-t SLM, le premier se chargeant de l’interception antibalistique et à longue portée, le second des interceptions à courte et moyenne portée, notamment contre les drones et les missiles de croisière.
Toutefois, la coopération de deux systèmes différents, conçus par deux industriels différents, dans deux pays différents, est beaucoup plus complexe, et souvent moins efficace, que dans un système unifié, à moins d’avoir été conçu, dès le début, pour cela, comme c’est le cas des S-400/S-500 avec les Buk et les S-350 russes.
TEL S-400 russes déployés en Turquie
Surtout, dans cette hypothèse, il est nécessaire d’acquérir et de mettre en œuvre deux systèmes différents, ce qui s’avère, évidemment, plus onéreux et plus lourd, en matière de maintenance et de potentiel RH, qu’un unique système unifié multicouche.
Pour autant, l’IRIS-T SLM comme le Patriot, ont aussi des arguments sérieux à faire valoir. Ainsi, ceux-ci sont bien plus diffusés, en particulier en Europe, que les SAMP/T, le VL Mica et le CAMM-ER, ceci jouant un rôle très visible concernant les systèmes antiaériens occidentaux envoyés en Ukraine. En outre, qu’il s’agisse de Diehl Defence ou de Raytheon / Lockheed Martin, les industriels allemands et américains ont étendu leurs capacités de production de missiles, bien en amont de la France et de l’Italie, restées sur un modèle presque artisanal jusqu’il y a peu.
De fait, non seulement les IRIS-T SLM et Patriot sont plus nombreux en Ukraine, et disposent de davantage de munitions, mais les délais de livraison pour ces systèmes, étaient souvent bien plus courts que ceux proposés jusqu’ici par Paris et Rome.
Belgique, Danemark et Brésil pourraient se laisser séduire par le SAMP/T NG
Pour autant, et en dépit du retard commercial accumulé face à ces systèmes, le SAMP/T NG intéresserait plusieurs pays, selon les informations obtenues par le site latribune.fr, toujours très bien informé (lien dans l’en-tête de l’article).
Ainsi, la Belgique aurait signifié son intérêt pour ce système. Il s’agirait d’une nouvelle démonstration, faite par Bruxelles, de sa volonté de rapprocher ses armées, et leurs équipements, des armées françaises, après avoir déjà commandé le VBMR Griffon, l’EBRC Jaguar, le canon Caesar ou, encore, les missiles Mistral 3 et MMP.
SAMP/T NG – visuel CGI du Ministère des Armées.
Il faut dire qu’il y a urgence, pour la composante terre des forces armées belges. Celle-ci ne dispose, en effet, d’aucune capacité antiaérienne à ce jour, à l’exception des Mistral 3, commandés, il y a peu, pour la défense rapprochée.
Le Danemark est également identifié par le journaliste Michel Cabirol, comme un prospect actif pour le SAMP/T. Là encore, l’urgence s’impose, les armées danoises n’ayant pas de capacités de ce type, pourtant d’autant plus indispensable que le pays est bordé par la mer Baltique.
Il y a quelques mois, l’Armée de terre danoise a commandé des systèmes SHORAD Skyranger 30 de Rheinmetall, montés sur des blindés Piranha V, pour la défense rapprochée, ce qui reste très insuffisant pour assurer la défense du pays, de ses infrastructures critiques, et de ses armées.
Le Brésil, enfin, semble intéressé par le SAMP/T NG. Bien que dans une situation moins pressante que les deux précédents, les armées de terre et de l’air brésiliennes disposant de MANPADS RBS 70 suédois, et de canons antiaériens allemands Gepard, le pays ne dispose pas, lui non plus, de systèmes antiaériens à moyenne et longue portée. La menace directe, cependant, est certainement moins sensible pour Brasília que pour Bruxelles ou Copenhague.
L’Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis et la Grèce, sont également dans le viseur de MBDA et d’Eurosam. Bien que dotés de systèmes Patriot, ces pays sembleraient se montrer réceptifs aux arguments avancés concernant le SAMP/T NG, lorsqu’il sera temps de remplacer les systèmes américains. L’échéance, cependant, apparait bien plus éloignée.
Une réponse technologique et politique à l’European Sky Shield Initiative allemande
Si l’offensive menée par les ministres français et italiens, visent, avant tout, à promouvoir l’exportation du nouveau SAMP/T NG, elle représente, également, une tentative de répondre à l’European Sky Shield Initiative, le bouclier antimissile et antiaérien européen lancé par Olaf Scholz en aout 2022, à Prague, qui a déjà obtenu la signature d’une vingtaine de pays européens jusqu’ici.
IRIS-T SLM de Diehl Defense.
Lancée de manière unilatérale par Berlin, cette initiative ne prévoit de s’appuyer que sur trois systèmes antiaériens, l’Iris-t SLM allemand, le Patriot américain et le système ABM Arrow 3, acquis par l’Allemagne auprès d’Israël. De fait, l’ESSI exclue l’ensemble des autres systèmes européens, comme le NASAMS norvégien, le CAMM britannique, le SAMP/T franco-italien et le VL Mica français, engendrant une colère non dissimulée de Paris et de Rome.
Si, depuis, Berlin a fait le plein de signatures, pour rejoindre son initiative, la volonté politique et commerciale allemande, visant à faire de l’IRIS-T SLM le pivot de ce système partagé, commence à créer d’importantes levées de boucliers, en Europe.
Ainsi, il y a quelques semaines, la volonté polonaise de rejoindre le programme, s’est heurtée à une levée de bouclier intérieure, jugeant que l’ESSI était avant tout une initiative commerciale, et que l’adhésion de la Pologne ne pouvait se faire que si les systèmes Pilca et Narew, déployés par les armées polonaises, y étaient, eux aussi, intégrés. La Croatie, elle aussi, a indiqué qu’elle ne participerait que si ses propres systèmes Mistral 3 étaient intégrés au système.
En visant la Belgique et le Danemark, deux des partenaires initiaux de l’ESSI, la France et l’Italie entendent, très certainement, faire reculer Berlin et Olaf Scholz, pour permettre d’intégrer le SAMP/T NG, et avec lui le VL MICA, le CAMM-ER et le Mistral 3, tous produits par MBDA, à l’offre de systèmes compatibles à l’initiative.
Reste qu’une telle décision sera difficile à obtenir de la part du chancelier allemand, puisque celle-ci ferait perdre l’un des principaux arguments d’exportation de l’IRIS-T SLM, produit par Diehl Defence, et du Patriot, co-produit par l’industrie allemande.
Conclusion
On le voit, avec le SAMP/T NG, jamais la France et l’Italie, MBDA, Thales et Leonardo, n’auront eu en main, autant de cartes pour s’imposer sur la scène internationale. Non seulement le système est-il aussi performant, voire davantage, que l’addition d’un Patriot et d’un IRIS-T SLM, mais il dispose d’une souplesse de déploiement et d’intégration, et d’une richesse en matière de missiles utilisables, très supérieures à celles de l’ensemble des systèmes occidentaux existants.
SAMP/T Mamba
Les résultats probants obtenus par le SAMP/T Mamba en Ukraine, ainsi que par les missiles Aster 15 et 30 en mer Rouge, fournissent, qui plus est, une aura d’efficacité et le sticker « Combat proven » qui leur faisait défaut face au Patriot, jusqu’ici.
Il n’est donc pas surprenant que les ministres italiens et français de la défense, s’investissent personnellement pour promouvoir ce système, y compris en Europe, pour en étendre le marché et, donc, l’attractivité.
Reste que les enjeux sont de tailles, en particulier pour Raytheon et Lockheed Martin aux États-Unis, et Diehl Defence en Allemagne, qui disposaient jusqu’à présent d’une autoroute pour équiper les armées européennes avec l’ESSI lancée par Berlin il y a deux ans. On peut donc s’attendre à beaucoup de résistance de leur part, pour contenir, autant que possible, le SAMP/T NG, en France et en Italie, et surtout pour l’empêcher de se répandre en Europe.
En effet, les besoins exprimés par l’appel d’offres finlandais, ainsi que la géographie spécifique des côtes du pays, faisaient du Caesar MkII, un candidat probablement privilégié, pour conférer aux forces navales du pays, une capacité de défense côtière renouvelée et adaptée à l’évolution de la menace, notamment en mer Baltique, le long des 1100 km de côtes finlandaises.
Visiblement, nous avions vu juste. En effet, selon le site spécialisé zbiam.pl polonais, des sources internes finlandaises auraient indiqué que le Caesar MkII était bien l’option privilégiée par la Marine finlandaise, pour remplacer ses batteries côtières.
Sommaire
Le Caesar MkII, solution privilégiée par la Marine Finlandaise pour remplacer ses batteries côtières K-53 TK
Selon les informations obtenues par le site, ce serait donc bien le Caesar français, dans sa version Mk2, qui serait l’option principale pour la Marine finlandaise. Celle-ci exigeait, en effet, un système d’artillerie alliant une grande mobilité, des délais de mise en batterie et de départ très réduits, et une portée accrue vis-à-vis de 40 km du K-53 TK, qui atteint tout de même 40 km avec des obus à propulsion additionnée.
Le Caesar MkII favori en Finlande pour remplacer les batteries côtières K-53 TK 60
Le Caesar MkII de KNDS, qui entrera bientôt en production pour les armées françaises, belges et lituaniennes, coche efficacement l’ensemble de ces cases. Avec son nouveau moteur de 460 cv, contre 215 cv pour le Mk1, le MkII conserve, et même étend, la grande mobilité constatée et démontrée de son ascendant, y compris au combat, même si le système atteint désormais 24 tonnes sur la balance, six tonnes de plus que le Mk1.
Une nouvelle version du radar de vélocité Weibel, une nouvelle centrale inertielle Geonyx de Safran et une pompe hydraulique plus puissante, lui conféreront, en outre, une célérité accrue de mise en batterie et de tir, en application de la tactique Shoot and Scout, largement employée, avec succès, par les Caesar MkI des forces ukrainiennes depuis deux ans.
Avec le même système d’artillerie que le Mk1, le MkII conservera la portée de 40 km avec des obus non propulsés, et de 55 km, par exemple, avec l’obus Katana développé par KNDS.
Enfin, la sécurité des Caesar MkII a été largement améliorée, avec l’ajout de deux portes à l’arrière, une protection Stanag 4569 de niveau 2 de la cabine, une protection renforcée contre les mines et IED, et un détecteur brouilleur pour protéger le véhicule des drones et munitions rôdeuses.
L’argument du prix plaide en faveur du Caesar MkII de KNDS France
Toutefois, le principal argument du Caesar Mk2, dans la compétition finlandaise, est incontestablement son prix. En effet, comme relevé par le site polonais, un Caesar MkII a un prix unitaire public de 6 m$, soit deux fois moins cher que l’Archer Mk2 suédois, et trois fois moins cher que RCH-155 allemand.
Le Caesar MkII favori en Finlande pour remplacer les batteries côtières K-53 TK 61
En réalité, seul l’Atmos 2000 israélien, qui repose sur les mêmes arbitrages que le Caesar, est en mesure de s’aligner sur les tarifs pratiqués par KNDS. Or, pour la Marine finlandaise, le prix est un argument crucial.
Celle-ci prévoit, en effet, d’acquérir de 12 à 20 systèmes, avec une option sur six systèmes supplémentaires. Ces batteries devront assurer la sureté de plus de 1100 km de cotes finlandaises. Avec une portée de 50 km avec obus à propulsion additionnée, un minimum de 22 systèmes est donc nécessaire, et ce, sans la moindre marge de manœuvre, en cas d’avarie, ou simplement de maintenance.
De fait, on peut effectivement s’attendre à ce que la Marine finlandaise plaide pour acquérir les 26 systèmes évoqués, option comprise, soit un peu plus de 150 m$ pour le Caesar Mk2 (hors systèmes complémentaires et formations), contre 300 m$ pour l’Archer Mk2 suédois.
Or, avec un budget défense de 6,6 Md$ en 2024, dont 1,4 Md$ consacrés aux acquisitions d’équipements, un surcout de 150 m$ représente, effectivement, un obstacle difficile à franchir pour Helsinki, même lorsqu’il s’agit du voisin et allié suédois. L’autre hypothèse, la commande de seulement 12 à 15 systèmes, pour respecter une enveloppe globale identique, engendrerait encore davantage de contraintes, opérationelles cette fois.
Le Caesar MkII favori en Finlande pour remplacer les batteries côtières K-53 TK 62
À cet argument massue de KNDS, s’ajoutent deux arguments, non évoqués, et pourtant probablement aussi sensibles. En effet, avec une production de 6 systèmes Caesar par mois, et la promesse d’atteindre 12 systèmes par mois en 2025, KNDS est en mesure de livrer très rapidement les Caesar finlandais, en dépit de son carnet de commande déjà bien rempli.
En outre, le Caesar a déjà un parc installé particulièrement large, y compris en Europe, et a enregistré, ces dernières semaines, plusieurs nouveaux succès, garantissant sa pérennité, notamment au travers d’un club utilisateur organisé par KNDS sur le modèle du Leoben du Leopard 2.
Enfin, Le Caesar MkII est, comme l’Archer et le RCH-155, mais contrairement à l’Atmos israélien, d’origine européenne. Or, comme le montre l’exemple récent de la Slovénie, il semble que l’origine européenne des équipements de défense, longtemps négligée par les armées européennes, prenne dorénavant une importance croissante, aux yeux des décideurs civils comme militaires.
Les forces terrestres finlandaises, aussi, veulent se doter de canons portés
Un nouveau succès commercial européen, et une nouvelle commande d’une vingtaine de Caesar MkII, pour la Marine finlandaise, auront certainement de quoi satisfaire KNDS France. Pourtant, le marché finlandais pourrait être bien plus large que ne l’est le seul remplacement des batteries côtières du pays.
Le Caesar MkII favori en Finlande pour remplacer les batteries côtières K-53 TK 63
En effet, les forces terrestres du pays ont fait savoir qu’elles entendaient s’équiper, dans un avenir proche, d’un système d’artillerie sur roues, en complément des 96 canons automoteurs chenillés K9 Thunder commandés auprès de la Corée du Sud.
Nul doute que l’état-major finlandais aura, lui aussi, pris conscience des avancées constatées en matière de tir de contrebatterie, et surtout de la menace que font peser les drones de reconnaissance et les munitions rôdeuses, sur ces équipements et leurs servants.
C’est donc, certainement, un marché de plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines de systèmes d’artillerie sur camion, qui pourraient être acquis par l’Armée de terre finlandaise, dans les mois ou années à venir.
Projet Patria associant un canon 155k98 sur un camion 8×8 Sisu
Bien évidemment, le fait d’être déjà implanté dans le pays, par l’intermédiaire des batteries côtières de la Marine, constituerait un atout de taille pour KNDS, même si, pour cette compétition, l’Armée finlandaise considéra, sans doute, le système proposant un canon de 155 mm 155K98 sur un véhicule 8×8 Sisu, en cours de conception par l’industriel local Patria.
Reste que, là encore, le Caesar Mk2 bénéficiera assurément d’un prix d’acquisition beaucoup plus avantageux que ce système lourd finlandais, alors que cet argument sera encore plus déterminant, concernant une quantité aussi importante, par ailleurs indispensable pour protéger les 1350 km de frontières russo-finlandaise, avec une nécessité de densité de feu bien supérieure à celle requise pour protéger les côtes.
Le marché mondial de l’artillerie lourde en hausse de 10 % dans les 8 ans à venir
L’actualité particulièrement riche autour du Caesar, MkI comme MKII, ces dernières semaines, s’inscrit dans une hausse sensible des investissements en matière de systèmes d’artillerie en Europe, et dans le Monde.
En effet, une nouvelle étude publiée par Market Forecast, prévoit une hausse de 10 % du marché global des systèmes d’artillerie de type canons et obusiers, d’ici à 2032, pour un volume total estimé, pour les 8 années à venir, de 72 Md$, dont 28 Md$, presque 39 %, pour le seul marché européen.
Nul doute qu’avec ses performances, sa mobilité, son parc installé et à venir, ainsi que son prix en faisant une alternative à l’artillerie tractée, le Caesar de KNDS France, a le potentiel pour se tailler la part du lion de ce marché, même si, avec le K9 sud-coréen, le RCH-155 allemand, l’Atmos 2000 israélien, ou encore l’Archer suédois, la compétition promet d’être féroce.
Lancé en 2015 pour succéder au F-22 Raptor, le programme NGAD de l’US Air Force a déjà connu deux revirements radicaux. Si, au départ, le programme visait à concevoir un chasseur à hautes performances et hautes technologies, au centre d’un techno-système de combat, celui évolua, sous la direction de Will Roper en 2019, vers un programme de programmes, intégrant plusieurs avions et drones de combat moins onéreux, plus spécialisés et dotés d’une durée de vie plus réduite.
À l’arrivée du Secrétaire à l’Air Force, Frank Kendall, après la victoire électorale de Joe Biden, NGAD retourna vers son ambition d’origine, promettant de concevoir un digne successeur au F-22. Ce faisant, le prix unitaire du chasseur, et de son système de systèmes, crurent également, l’appareil promettant de couter « plusieurs centaines de millions de $ », selon M. Kendall.
Ces dernières semaines, le programme NGAD a, une nouvelle fois, fait les gros titres de la presse spécialisée, lorsque, successivement, le chef d’état-major de l’USAF, le général Allvin, et Frank Kendall, ont annoncé que celui-ci pourrait être menacé, par des arbitrages budgétaires. Depuis, les annonces se sont succédé. Loin d’éclaircir le tableau, celui-ci est devenu de plus en plus opaque, même si les autorités promettent de prochaines décisions à ce sujet.
Sommaire
L’US Air Force face à des arbitrages budgétaires difficiles à venir
Ces dernières années, et même décennies, les Armées américaines se sont faites une spécialité d’annuler des programmes technologiquement trop ambitieux, après avoir dépensé plusieurs milliards ou dizaines de milliards de $. Ce n’est toutefois pas le cas, pour ce qui concerne les menaces qui planent sur le chasseur à hautes performances du programme NGAD.
Vue d’artiste du LGM-35A Sentinel développé par Northrop Grumman pour l’US Air Force
En effet, cette décision, en suspens, est avant tout guidée par des impératifs budgétaires, l’US Air Force n’ayant tout simplement plus les moyens de mener conjointement l’ensemble des programmes de modernisation engagés ces dernières années, alors que, dans le même temps, le budget des armées US semble avoir atteint un plafond de verre qu’il sera difficile de franchir dans les années à venir, en raison de la dette souveraine américaine.
Or, ces derniers mois, plusieurs programmes stratégiques de l’USAF, ont été réévalués, en particulier dans le domaine budgétaire, avec, à la clé, une hausse sensible des besoins de financements dans les 10 à 20 années à venir.
C’est en particulier le cas du programme de missiles balistiques ICBM LGM-35A Sentinel, qui doit remplacer, à partir de 2029, les quelque 400 ICBM Minutemann III actuellement mis en œuvre par l’US Air Force, et constituer une des composantes clés de la triade nucléaire stratégique américaine.
Le programme, estimé alors à presque 78 Md$, a été confié à Northrop Grumman en 2020. Depuis, les alertes se sont multipliées, au constat que la trajectoire budgétaire établie amènerait le programme à un cout final de livraison, au-delà de 160 Md$, entrainant le lancement d’une procédure Nunn-McCurdy par le Congrès.
Reconnaissant la dérive budgétaire majeure et les menaces qu’elle représentait sur ce programme stratégique, le sous-secrétaire aux acquisitions de l’US Air Force, William LaPlante, a annoncé sa réorganisation profonde, ayant permis de ramener le budget prévisionnel à « seulement » 140,9 Md$, soit une hausse, tout de même, de 81 % par rapport au budget planifié en 2020. L’US Air Force n’a d’autres choix que de le financer sur son propre budget, dans les années à venir.
Premier vol du B-21 Raider de Northrop Grumman en 2023
Outre l’ICBM Sentinel, d’autres programmes majeurs de l’US Air Force ont connu des hausses sensibles des couts planifiés, ces derniers mois. C’est le cas du bombardier stratégique B-21 Raider, également confié à Northrop Grumman, le prix unitaire de l’appareil ayant été amené à 550 m$ récemment, avec une marge de progression pour atteindre 700 m$.
Les couts d’acquisition et de modernisation des avions de combat F-35A, des tankers KC-46A, des avions de veille aérienne avancée E-7A, et même du E-4B, l’avion présidentiel, ont tous sensiblement augmentés ces derniers mois, eux aussi.
Il ne restait, à l’US Air Force, comme marge de manœuvre pour trouver les financements nécessaires, que le programme NGAD, ainsi que le programme CCA de drones de combat et Loyal Wingmen.
Les annonces officielles se succèdent et se contredisent autour du NGAD
Pour autant, jusqu’il y a peu, personne ne pensait qu’un programme aussi emblématique que le NGAD, pouvait être menacé. Ceci explique la stupéfaction engendrée, à la mi-juin 2024, par les déclarations successives du Général David W. Allvin, puis par celles de Frank Kendall.
Chef d’état-major de l’US Air Force, le général David W. Allvin
En effet, à quelques jours d’intervalle, les deux chefs militaire et civil de l’US Air Force, laissèrent entendre que des arbitrages difficiles sur le plan budgétaire étaient à venir, et que le programme NGAD pourrait bien en faire les frais.
À cette même occasion, le général Allvin précisa que l’urgence, pour l’USAF, était de developper une offre de drones de combat tactiques susceptibles d’agir comme des Loyal Wingmen, en particulier pour se confronter aux défenses antiaériennes multicouches de pays comme la Russie, et surtout comme la Chine. On comprenait, alors, que le NGAD pourrait être retardé, voire sacrifié sur l’autel des arbitrages budgétaires et des drones de combat.
Quelques jours seulement après cette déclaration, le même Frank Kendall, encore lui, créa plus de confusion qu’autres choses, lorsque interrogé par les journalistes au sujet de l’avenir du NGAD. Il déclara, en effet, qu’il s’attendait à ce que l’attribution du programme à l’industriel de référence, intervienne en 2024. Rappelons qu’avant les alertes de juin, deux industriels étaient en compétition pour ce programme, Lockheed Martin et Boeing, et le vainqueur devait précisément être annoncé cette année.
Vision du NGAd par Lockheed Martin
Peu après, c’était au tour du général Kenneth S. Wilsbach, commandant la chasse américaine, d’ajouter à la confusion. À l’occasion du Mitchell Institute Forum, celui-ci affirma, qu’aujourd’hui, il n’y avait pas (plus ?) de successeur désigné au F-22 Raptor, raison pour laquelle les appareils actuels devaient être modernisés, et les F-22 Block 20, dont le retrait du service a été demandé par l’USAF, conservés.
Le même général Wilsbach, a précisé qu’il ne pouvait pas davantage s’exprimer sur le programme NGAD, sur le conseil de ses avocats, ce qui en dit long sur le caractère sensible, politiquement et industriellement, du programme.
Vers l’abandon du super-chasseur pour concentrer les ressources sur le système de combat aérien ?
Si la confusion sur l’avenir du programme NGAD est en grande partie liée aux déclarations des chefs de l’US Air Force, elle l’est, aussi, en raison d’une mauvaise compréhension de ce que recouvre le programme NGAD, dont le chasseur à hautes performances n’est qu’un des composants.
En effet, à l’instar du programme SCAF européen, le NGAD est un système de systèmes, et son développement recouvre plusieurs piliers, que ce soit en matière de cloud de combat, d’engagement coopératif, de drones, de simulation ou, encore, de propulsion. De fait, comme le NGF du SCAF, le chasseur à hautes performances, jusqu’ici développé, s’il représente la pièce la plus visible, et certainement la plus chère de programme, n’est pourtant pas indispensable à sa poursuite.
F-22 Raptor de l’US Air Force
Qui plus est, si, comme le laissait entendre Frank Kendall, l’US Air Force acceptait un changement de paradigmes industriels, pour produire un avion de combat moins onéreux et beaucoup moins risqué, technologiquement parlant, rien n’empêche qu’un industriel soit effectivement sélectionné, pour le concevoir, d’ici à la fin de l’année.
La déclaration du général Wilsbach, en revanche, est la plus problématique, puisqu’elle suppose, de prime abord, qu’aucun successeur au F-22 serait développé. Toutefois, il est également possible, en l’état du niveau d’incertitude qui entoure le programme NGAD aujourd’hui, que le général américain faisait un simple constat à l’instant t. En effet, à ce jour, il n’y a pas de successeur désigné au F-22. Mais cela pourrait changer bientôt.
De fait, en faisant la synthèse des dernières annonces officielles entourant le programme NGAD, ces dernières semaines, il apparait peu probable que le programme NGAD soit abandonné, ne serait-ce que pour préserver l’ensemble de la dimension système de systèmes.
L’avenir du chasseur à hautes performances, au cœur de ce programme, est plus incertain. Toutefois, pour peu que les changements de paradigmes annoncés comme hypothèses de travail par F. Kendall, soient effectivement appliqués, et que les couts de conception et de fabrication diminuent sensiblement, il serait très étonnant que l’US Air Force abandonne définitivement son développement, ce d’autant que ses F-35A monomoteurs sont mal taillés pour opérer efficacement au-dessus des immensités du Pacifique.
L’avion de chasse piloté a-t-il encore un avenir au-delà de la génération actuelle ?
Reste que les hésitations des plus hautes instances de l’US Air Force, au sujet du développement de l’avion de supériorité aérienne censé assurer sa prédominance dans les décennies à venir, interroge quant au rôle des avions de combat dans le futur.
Drones de combat et F-35 – Système de systemes du programme NGAD
En effet, comme le montre la priorité donnée au programme CCA de drones de combat, sur le programme NGAD, ce sont ces drones et Loyal Wingmen, qui devront porter le feu chez l’adversaire, à l’avenir, et non l’avion de combat piloté qui, lui, agira de plus en plus comme une plateforme de coordination, de contrôle et de commandement, pour ces drones.
Les très rapides progrès de l’automatisation et de l’Intelligence artificielle faisant, il est très probable que ces drones pourront agir de plus en plus loin et plus efficacement de l’avion de contrôle qui, comme les Awacs et tankers, se tiendra à distance des engagements, au point que l’on peut s’interroger sur sa fonction de vecteur à munitions, dans un avenir proche.
Dans ces conditions, les critères qui, aujourd’hui, définissent les qualités attendues d’un avion de chasse, comme son agilité, sa réactivité, ou sa capacité d’emport, risquent progressivement de devoir céder le pas à d’autres, comme l’autonomie au combat, la vitesse de croisière, ou supercroisière, ses systèmes de communication et d’assistance à la décision, et même le confort de l’équipage.
Une fois ceci posé, on peut comprendre la réticence de l’US Air Force, ou d’une partie d’entre elle, pour dépenser plusieurs centaines de millions de $ par appareil, afin de se doter de deux cents NGAD à hautes performances, alors que celles-ci ne seront peut-être que cosmétiques à l’avenir, car plus utiles aux drones de combat, qu’aux avions de contrôle eux-mêmes.
Conclusion
En règle générale, les changements radicaux de paradigmes, en matière d’armement, interviennent avec l’apparition d’un nouvel équipement, ou d’un nouveau programme. Paradoxalement, il est possible que ce basculement intervienne à l’intérieur même du programme NGAD de l’US Air Force aujourd’hui. Celui-ci pourrait bien devoir évoluer, en son sein, d’une époque mettant l’avion de combat piloté au cœur de l’action militaire aérienne, pour laisser place à l’arrivée des drones de combat à cette place, à l’avenir.
Programme de chasseur de 6ème génération GCAP (Royaumme-Uni, Japon et Italie)
Cette transition conceptuelle et technologique, est certainement aiguillonnée, aujourd’hui, par les contraintes budgétaires auxquelles l’US Air Force fait face. Elle semble, néanmoins, bien engagée, au point de prendre l’ascendant sur le programme d’avion de combat et de supériorité aérienne de nouvelle génération, que représente le programme NGAD.
Bien évidemment, une fois la transformation jugée inévitable, des conséquences s’imposent quant au cahier des charges concernant le chasseur au cœur du programme NGAD, qui devra se doter de nouvelles capacités, mais également en éliminer d’autres, devenues inutiles, voire handicapantes, comme l’agilité, peut-être même la capacité d’emport.
Reste à voir, maintenant, jusqu’où l’US Air Force aura déplacé le curseur de cette transformation, à l’intérieur même du programme NGAD, ce qui pourrait bien, par ricochet, engendrer certaines évolutions et transformations des programmes européens GCAP et SCAF.
Si la compétition est très ouverte, avec au moins six industriels occidentaux qui y participent, le groupe naval français, et sa Frégate de Défense et d’Intervention, ont de sérieux arguments à faire valoir, et de réelles chances de convaincre Oslo, à ce sujet.
Sommaire
La Marine royale norvégienne veut 5 nouvelles frégates pour remplacer les navires de la classe Fridtjof Nansen
La Marine Royale Norvégienne a annoncé, il y a quelques mois, son intention d’acquérir 5 nouvelles frégates, peut-être six, pour remplacer les frégates de la classe Fridtjof Nansen, acquises auprès de l’Espagne, et entrées en service entre 2006 et 2011.
Frégate classe Nansen de la Marine Royale Norvégienne
Cette décision faisait suite aux recommandations du chef d’état-major des armées norvégiennes, le General Eirik Kristoffersen, dans un rapport de synthèse de 2023 préconisant, notamment, le remplacement des frégates Fridtjof Nansen par six nouvelles frégates de lutte anti-sous-marine.
Bien que modernes et récentes, les Fridtjof Nansen de 134 m pour 5300 tonnes en charge, ont été conçues pour des opérations de plus faible intensité que désormais nécessaire, face au retour des tensions avec la Russie, et la montée en puissance de la flotte russe.
En outre, l’une des cinq frégates de cette classe, le Helge Ingstadt, a coulé suite à une collision portuaire, et un échouage mal maitrisé, ce qui fit émerger certains doutes sur la résistance du modèle en condition de combat.
Quoi qu’il en soit, la Sjøforsvaret a décidé de se doter d’une nouvelle classe de frégates plus modernes et mieux adaptées à ses nouveaux besoins. Ces navires évolueront aux côtés des 6 nouveaux sous-marins Type 212 CD commandés auprès de l’allemand TKMS, et développés avec Berlin et la Bundesmarine.
Vue d’artiste du Type 212 CD commandé à 6 exemplaires par la Marine norvégienne ainsi que par la Bundesmarine
Avec 6 sous-marins à hautes performances, 5 ou 6 frégates de haute mer modernes, 6 patrouilleurs lance-missiles de la classe Skold, le grand navire logistique Queen Maud, et 5 navires de guerre des mines, la Marine Royale Norvégienne sera, au tournant de la décennie, la plus richement dotée en Europe, peut-être dans le monde, une fois ramenée au 5,5 millions d’habitants du pays.
Une compétition européenne féroce et très disputée pour les nouvelles frégates norvégiennes
Les compétitions portant sur autant de grandes unités de surface combattantes étant particulièrement rares, il n’est pas étonnant que l’ensemble des grands chantiers navals occidentaux, a montré son intérêt pour y participer.
À ce jour, six groupes industriels se sont manifestés. L’Allemand TKMS propose la future et très imposante frégate Type 127, dérivée du modèle Meko A400 AMD, dont six exemplaires devraient être commandés par la Bundesmarine, pour remplacer les frégates antiaériennes de la classe Sachsen. Le britannique Babcock, pour sa part, présente à nouveau le modèle Arrowhead 140, déjà choisi par la Pologne et l’Indonésie à l’exportation, et comme modèle de base pour les nouvelles frégates Type 30 de la Royal Navy.
Modèle Arrowhead 140 de Babcock.
L’Espagnol Navantia, pour sa part, présente la frégate F-110, une frégate de plus de 6000 tonnes spécialisée dans la lutte anti-sous-marine, alors que Damen propose le modèle M-Fregat, de lutte anti-sous-marine, conçu pour remplacer les frégates de la classe Karel Doorman des marines néerlandaises et belges.
Enfin, l’italien Fincantieri et l’américain Marinette Shipbuilding, propose la frégate de la classe Constellation, dérivée des FREMM italiennes, dont l’US Navy doit commander jusqu’à 20 exemplaires pour renforcer sa flotte de surface face à la Chine.
La FDI de Naval Group a de nombreux arguments à faire valoir en Norvège
Si tous les modèles proposés jusqu’ici dépassent les 5500 tonnes, parfois de beaucoup, Naval Group, pour sa part, à fait le choix de proposer la FDI, une frégate dite de taille intermédiaire, qui n’est longue que de 122 mètres, pour un tonnage inférieur à 4500 tonnes. Étonnamment, c’est le seul industriel à répondre, stricto sensu, à la demande initiale norvégienne, qui réclamait une frégate relativement compacte.
Mais la taille n’est pas le seul atout de la FDI en Norvège. En premier lieu, celle-ci est le modèle le plus avancé, industriellement parlant, puisque la première unité de la classe, la frégate Amiral Ronarc’h destinée à la Marine nationale, va prochainement entamer ses essais à la mer, pour une admission au service prévue pour 2025.
Frégate FDI classe Amiral Ronarc’h de la Marine Nationale sur le site Naval Group de Lorient
Avec l’Arrowhead 140, c’est aussi le seul modèle à avoir déjà obtenu un succès à l’exportation, puisque la Marine hellénique a commandé 3 de ces navires auprès de Naval Group, navires qui seront livrés en 2025 et 2026 aux forces navales grecques.
Naval Group étant un groupe naval détenu par l’État, le décalage de production pour la Marine nationale, pour intégrer des navires exportés, est aussi beaucoup plus facile, que pour des groupes entièrement privés, comme Damen. En outre, Naval group annonce pouvoir produire deux frégates par an sur son site de Lorient, permettant de proposer un calendrier de livraison resserré à ses futurs clients exports.
Enfin, la FDI est relativement peu onéreuse, pour un navire entièrement numérisé et armé et équipé tel qu’elle l’est. Celle-ci emporte, en effet, jusqu’à 32 silos verticaux pour missiles Aster 15/15 EC/30/ Block 1/ Block 1NT et CAMM, huit missiles antinavires, un CIWS, 2 tubes lance-torpilles triples Mu90, un hélicoptère naval NH90 et un drone.
Sa chaine de détection figure parmi les plus efficaces, dans le domaine aérien et de surface avec le nouveau radar SeaFire 500 AESA de Thales, et dans le domaine sous-marin avec les sonars Kingklip et CAPTAS 4, faisant de la FDI le pendant anti-sous-marin de la FREMM classe Aquitaine, et antiaérienne de la classe Alsace, tout en étant plus moderne et plus performante que ces deux navires dans ces domaines.
Tir d’un missile Aster par une frégate FREMM classe Alsace
Ces deux classes, par ailleurs, ont montré qu’elles étaient parmi les plus capables, sinon les plus capables en Europe, qu’il s’agisse de lutte anti-sous-marine, en remportant plusieurs années d’affilée le trophée OTAN dans ce domaine, et dans la lutte anti-aérienne et anti-missile balistique, en mer Rouge, l’Alsace devenant le premier, et le seul navire européen à réaliser l’interception de trois missiles balistiques sur une unique séquence.
La FDI étant conçu pour faire au moins aussi bien, souvent beaucoup mieux, que les FREMM de la Marine nationale classe Aquitaine et Alsace, dans tous ces domaines, il ne fait aucun doute que Naval Group dispose, aujourd’hui, d’arguments opérationnels très solides à avancer pour soutenir son offre commerciale en Norvège.
Surtout que la FDI a un dernier argument à faire valoir : elle est peu onéreuse, tout au moins face à des navires aux performances et capacités comparables. Ainsi, la marine hellénique déboursera moins de 3 milliards d’euros pour ses 3 FDI, ceci comprenant les trois navires, ainsi que l’ensemble des systèmes embarqués, la formation, les simulateurs et surtout, les stocks de munitions, déterminants pour la Grèce, face à la menace potentielle turque.
À titre de comparaison, une Constellation de Fincantieri coute plus d’un milliard de $, sans aucun de ces éléments. À périmètre comparable, la Constellation coute donc plus de 50 % plus chère que la FDI, sans véritable bénéfice opérationnel.
Les handicaps des adversaires industriels de Naval Group en Norvège.
Si la FDI a des atouts sérieux à faire valoir en Norvège, elle pourrait, également, bénéficier de certains handicaps, concernant les offres des autres chantiers navals participant à la compétition.
Modèle Meko A400 AMD de TKMS
Ainsi, la frégate F127 allemande, n’entrera pas en service avec 2030, plus probablement 2032, et sera, sans le moindre doute, particulièrement onéreuse, même si elle sera bien mieux armée que la frégate française. Sa grande taille, supérieure à 150 m pour un tonnage au-delà de 10 000 tonnes, pourrait par ailleurs s’avérer un inconvénient dans les fjords norvégiens. Enfin, le navire n’est pas conçu, à priori, pour la lutte anti-sous-marine, mais pour la défense aérienne.
Si la F-110 de Navantia est prometteuse, il ne fait guère de doute que l’accident de la frégate Helge Ingstadt, aura lourdement marqué les esprits au sein de la Sjøforsvaret, en particulier avec la perte du navire, victime d’une avarie, somme toute, limitée.
La Constellation américaine et italienne, souffre d’un prix élevé, comme précédemment évoqué, mais aussi d’un calendrier très défavorable, alors que le premier navire ne devrait être livré qu’en 2029 à l’US Navy. De fait, la Marine royale norvégienne ne peut pas s’attendre à recevoir une nouvelle frégate avant 2031 ou 2032, dans le meilleur des cas, en se tournant vers ce modèle.
La M-Fregat néerlandaise à de nombreux atouts à faire valoir. Mais le navire a été conçu sur un cahier des charges exclusivement taillé pour les marines belges et néerlandaises, et non pour servir de modèle export, et souffre donc de certaines limitations. En outre, ces frégates sont onéreuses, à plus d’un Md€ l’unité.
Naufrage de la frégate Helge Ingstadt
Enfin, l’Arrowhead 140 britannique, est certainement le plus sérieux concurrent de la FDI. Toutefois, contrairement à Naval group, Babcock ne semble pas disposer de flexibilité industrielle, pour augmenter les productions destinées à l’export, devant déjà livrer les Type 26 et Type 30 à la Royal Navy, sous la pression de la Chambre des Lords et du nouveau gouvernement travailliste.
Conclusion
On le voit, la FDI de Naval Group, a de sérieuses chances de succès, concernant la compétition pour le remplacement des frégates norvégiennes de la classe Fridtjof Nansen. Non seulement l’industriel français a-t-il un navire répondant aux besoins norvégiens, mais ses compétiteurs européens ont, tous, certains handicaps venant altérer potentiellement l’efficacité de leurs offres.
En outre, Naval Group peut s’appuyer, aujourd’hui, sur la dynamique positive qui est la sienne sur la scène internationale depuis plusieurs années, avec des succès aux Pays-Bas, en Grèce, en Indonésie et en Inde.
Toutefois, en matière de compétition internationale, de nombreux facteurs peuvent venir altérer la décision finale. Par ailleurs, il est toujours possible que d’autres industriels, non européens cette fois, décident de participer à la compétition norvégienne, en particulier la Corée du Sud et le Japon, qui disposent, tous deux, d’offres performantes dans ce domaine.
De fait, loin d’avoir compétition gagnée, les négociateurs français devront encore batailler pour parvenir à imposer la FDI en Norvège, en adaptant, au mieux, l’offre aux attentes, exprimées ou pas, par les autorités norvégiennes.
L’Eurofighter Typhoon se rapproche des forces aériennes turques, et d’une nouvelle commande export stratégique. En effet, selon Bloomberg, la Turquie serait proche de conclure un accord avec le consortium Eurofighter, et les 4 dirigeants des pays qui le compose, pour acquérir 40 chasseurs Typhoon, afin de moderniser ses forces aériennes.
Pour financer ce contrat, qui pourrait bien avoisiner les 8 à 10 Md€, Ankara serait prêt à réduire le volume de la commande 40 F-16V et de 80 kits de modernisation de ses F-16 C/D, un contrat de 23 Md$ pour l’industrie de défense américaine, annoncé il y a quelques mois.
Sommaire
R.T Erdogan a négocié avec Olaf Scholz l’acquisition de 40 Eurofighter Typhoon en marge du sommet de l’OTAN
Les négociations clés, concernant l’acquisition par la Turquie, de ces 40 chasseurs Eurofighter Typhoon, auraient eu lieu, selon Bloomberg, en marge du sommet de l’OTAN de Washington, qui s’est tenu du 9 au 11 juillet 2024, dans la Capitale fédérale américaine.
Olaf Scholz et R.T Erdogan se sont rencontrés au sommet de l’OTAN de Washington en juillet 2024
À cette occasion, le président turc, R.T Erdogan, se serait directement entretenu avec son homologue allemand, Olaf Scholz, au sujet de ce programme, ainsi que de l’acquisition de moteurs navals pour les frégates turques, et de turbines Siemens, pour sa centrale nucléaire.
Depuis sa réélection, en mai 2023, le président Erdogan a suivi une posture apaisante sur la scène internationale, en particulier vis-à-vis de la Grèce, et a montré, à l’occident, patte blanche au sujet de ses relations avec la Russie, du soutien turc à la Libye, ou encore des attaques contre les kurdes de Syrie. Cette attitude permit d’amadouer les décideurs américains, qui levèrent le véto au sujet de la vente de F-16V, il y a quelques mois.
Il semblerait que, comme cela a déjà été le cas au sujet des Eurofighter vers l’Arabie Saoudite, Olaf Scholz ait adouci ses positions vis-à-vis d’Ankara, à en croire les fuites collectées par Bloomberg, même si, en l’occurrence, aucune confirmation n’a été communiquée par la chancellerie allemande, à la suite de la rencontre entre les deux hommes à Washington.
La Turquie veut des Eurofighter pour faire face aux Rafale Grecs, et non aux Sukhoï russes
Selon les déclarations turques, l’intérêt, désormais pleinement marqué d’Ankara, pour l’Eurofighter Typhoon, plutôt que pour des F-16V, serait la conséquence de la livraison, par la France, de chasseurs Rafale à la Grèce, et de l’annonce faite par Athènes, quant à son intention d’acquérir le F-35 américain, dont la Turquie reste privée.
Eurofighter Typhoon de la Royal Air Force en Finlande
Ces déclarations remettent en perspective la normalisation apparente des relations gréco-turques, que l’on pouvait espérer suite à une première rencontre entre le premier ministre grec, Kyriakos Mitsotakis, et son homologue turc, R.T Erdogan, en décembre 2023 à Athènes, suivie d’une visite du chef d’État grec en Turquie, en mai 2024.
Cette normalisation avait, à ce titre, joué un rôle déterminant, bien que moins médiatisé que l’accord turc concernant l’adhésion de la Suède à l’OTAN, dans le feu vert donné par le Congrès américain, pour la vente de F-16V afin de moderniser les forces aériennes turques.
Il s’agissait, d’ailleurs, dans le discours officiel américain, de renforcer, par ce contrat, le front sud de l’OTAN (contre la menace russe), le Congrès laissant, à cette occasion, la porte entrouverte pour qu’Ankara puisse à nouveau, à l’avenir, rejoindre le programme F-35, là encore, pour faire face à la menace russe. Washington avait, cependant, autorisé la vente de F-35A à la Grèce, au même moment. Tant qu’à faire, autant gagner sur tous les tableaux, même si l’on ne croit qu’à moitié, voire pas du tout, à ce que l’on déclare.
Aujourd’hui, dans le discours turc concernant l’achat d’Eurofighter, la menace russe n’est pas même évoquée. Il ne s’agit, en fait, pour les officiels turcs, que de rééquilibrer le rapport de forces entre les forces aériennes en mer Égée, et de faire face aux 24 Rafale grecs, et aux éventuels F-35A à venir, bien qu’ils ne soient pas encore commandés.
Ankara prête à sacrifier une partie de ses 40 F-16V et 80 kits Block 70, pour financer l’acquisition de Typhoon
Pour financer l’acquisition des chasseurs européens, Ankara a annoncé qu’il réduirait le nombre de F-16V et de kits de modernisation prévus jusqu’ici, sans toutefois en donner précisément le détail.
F-16V de Lockheed-Martin
En effet, si le budget de la défense turc est passé de 394 à 848 milliards de livres turques entre 2023 et 2024, soit une hausse de plus de 115 %, et non 150% comme annoncé en 2023, l’inflation dans le pays, et la chute de la livre, en ont fortement limité la progression, une fois exprimée en $, passant de 16,7 à 22,8 Md$, selon la synthèse 2024 publiée par l’OTAN, soit une hausse de « seulement » 36,5 %.
Surtout, un contrat de 10 Md€, comme on peut l’estimer concernant les 40 Typhoon, représenterait, à lui seul, 44 % du budget annuel des armées turques. Et si l’objectif de réduction de la commande F-16V, vise à conserver l’enveloppe globale de 23 Md$, les deux contrats cumulés représenteraient, à eux seuls, l’ensemble du budget 2024 de la défense turque.
Alors que les prévisions pour 2024 prévoient toujours une inflation annuelle de 44 % dans le pays, et que la Livre turque a, à nouveau, perdue 10 % de sa valeur face à l’euro et au dollar depuis le début de l’année, l’exécutif turc n’a probablement d’autres choix, pour financer l’acquisition des Typhoon européens, que de tailler dans le programme américain. Reste à voir comment les États-Unis réagiront à cette décision, ainsi qu’au changement subtil, mais sensible, du discours de R.T Erdogan vis-à-vis de la Grèce, et de la Russie.
Un second souffle pour la carrière export du Typhoon, qui en a bien besoin
L’évolution de la position de Berlin, au sujet de la Turquie, permettant, semble-t-il, la vente des 40 Eurofighter Typhoon, elle représente, incontestablement, un grand soulagement pour Eurofighter, ainsi que pour ses partenaires britanniques, espagnols et italiens.
Chaine d’assemblage BAE de l’Eurofighter Typhoon
En effet, en dépit des récentes commandes de nouveaux appareils annoncées par Berlin, Rome et Madrid, le chasseur européen voyait la fin de son carnet de commande se dessiner autour de 2032, soit trois ans trop tôt, pour entamer la production des chasseurs de nouvelle génération des programmes GCAP ou SCAF.
La commande turque permettrait de donner, à l’écosystème Eurofighter, deux années pleines d’activité, réduisant ainsi la période d’inactivité redoutée par les industriels, tout au moins si les programmes à venir ne prennent pas de retard.
Cette commande redorerait également le blason du chasseur européen sur la scène internationale, alors qu’il a connu de nombreux échecs commerciaux ces dernières années, face au F-35A américain et au Rafale français.
Vers une commande grecque de Rafale supplémentaires et de drones de combat ?
Reste qu’avec 40 Typhoon, une soixantaine de F-16V, et autour de 200 F-16C/D remplacés, à l’avenir, par l’arrivée annoncée du chasseur endogène TAI Kaan, issu du programme TFX, les forces aériennes turques pourraient bien retrouver un rapport de force favorable, face aux forces aériennes helléniques qui aligneront, à ce moment-là, 24 Rafale, 24 à 32 F-35A, et 80 F-16V.
Dassault Rafale B des Forces aériennes helléniques
La commande de F-35 helléniques n’étant pas encore validée, les premières livraisons ne pourront être envisagées avant 2028, dans le meilleur des cas, et plus probablement, au-delà de 2030.
Dans ces conditions, il est probable qu’Athènes soit amenée à commander, dans les mois suivant l’officialisation du contrat pour les Eurofighter Typhoon, une nouvelle commande de Rafale français, des appareils qui pourraient alors être livrés directement au standard F4.2, et donc susceptible d’évoluer vers le standard F5.
Dans cette hypothèse, Athènes pourrait souhaiter participer au programme de drones de combat furtif lancé par Paris, il y a quelques semaines, et destiné, précisément, à accompagner les Rafale F5, à partir du début de la prochaine décennie, en particulier pour évoluer dans les espaces contestés.
La Grèce avait, rappelons-le, participé au programme de démonstrateur de drone de combat furtif Neuron, piloté par Dassault Aviation, et dispose d’une industrie aéronautique performante, en charge, notamment, de la fabrication de composants clés des F-16 internationaux.
Conclusion
On le voit, le Typhoon européen, semble bel et bien se rapprocher activement des forces aériennes turques. À tout le moins, le président Erdogan ne ménage pas ses efforts dans ce domaine, en particulier pour convaincre Berlin, dernier point de résistance, pour que l’avion européen vole prochainement sous cocarde turque.
TAI Kaan – turquie
Pour autant, la commande potentielle de ces appareils par Ankara, pourrait à nouveau déstabiliser le statu quo régional, que l’arrivée des Rafale en Grèce, était parvenu à imposer. La commande de F-35A, annoncée par Athènes, pourrait en partie rétablir cet équilibre, bien que son calendrier prévisible, laisse certaines opportunités pour un regain de tensions en mer Égée et autour de Chypre.
Pour répondre à cela, Athènes pourrait bien, à nouveau, se tourner vers le Rafale français, de sorte à rétablir la parité avec les Eurofighter turcs, ce d’autant que les futurs chasseurs français, pourront évoluer vers le standard F5, et la coopération avec le futur de drone de combat dont la conception a été entamée par Dassault Aviation, et à propos duquel, le cas échéant, la Grèce pourrait souhaiter participer.
Reste que la justification avancée par Ankara, pour l’acquisition des Typhoon, qui ne vise que le rapport de force avec la Grèce, interroge, naturellement, quant à la sincérité des efforts apparents de R.T Erdogan, ces derniers mois, au sujet de la normalisation des relations gréco-turques. Il ne faudra certainement pas baisser la garde à ce sujet, qu’il s’agisse d’Athènes ou de ses alliés directs, en premier lieu desquels, figure la France.